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Bons bai­sers de Lisbonne

Bons bai­sers de Lisbonne

Cha­pitres 4 à 6

Cha­pitre 4 — Vera

On lui avait dit dix heures, café A Bra­si­lei­ra, Rua Garrett.

Fle­ming prit un taxi devant le Palá­cio. Le chauf­feur — un homme maigre au visage de saint sculp­té dans du bois d’o­li­vier — condui­sit en silence, ce qui était suf­fi­sam­ment rare chez un chauf­feur de taxi por­tu­gais pour méri­ter d’être noté. La route lon­gea la côte, puis bifur­qua vers l’in­té­rieur, et Lis­bonne appa­rut par frag­ments — d’a­bord les fau­bourgs, puis les pre­mières col­lines bâties, puis les rues qui se res­ser­raient, mon­taient, tour­naient, et sou­dain le centre, le cœur, le Chia­do, avec ses immeubles à façades d’a­zu­le­jos, ses trot­toirs en mosaïque noire et blanche, ses tram­ways jaunes qui grim­paient les pentes avec un grin­ce­ment de fer­raille et une obs­ti­na­tion de mulet mécanique.

Le taxi le dépo­sa devant A Bra­si­lei­ra. Fle­ming connais­sait le nom — tout le monde connais­sait le nom. C’é­tait le café des écri­vains, des poètes, des artistes, des intel­lec­tuels lis­boètes et de tous ceux qui vou­laient pas­ser pour tels. Fer­nan­do Pes­soa y avait eu sa table. Il y avait même, disait-on, un pro­jet de sta­tue de bronze du poète assis à la ter­rasse, un homme mort trans­for­mé en mobi­lier urbain, et cette idée plut obs­cu­ré­ment à Fle­ming — l’i­dée qu’un écri­vain puisse deve­nir un objet, une chose, un meuble auquel les pas­sants ne prêtent plus atten­tion mais qui est tou­jours là, solide, indes­truc­tible, plus réel que les vivants qui passent devant lui.

Il entra.

L’in­té­rieur d’A Bra­si­lei­ra était un conden­sé de Lis­bonne — bruyant, doré, légè­re­ment décré­pit, magni­fique. Des miroirs sur les murs. Des boi­se­ries sombres. Un comp­toir en marbre der­rière lequel une machine à expres­so cra­chait de la vapeur avec des sif­fle­ments d’a­ni­mal bles­sé. Des tables rondes, petites, ser­rées, recou­vertes de des­sus en marbre vei­né sur les­quels des tasses de café lais­saient des anneaux bruns comme des signa­tures. Et du monde — beau­coup de monde, des hommes sur­tout, en cos­tume ou en manches de che­mise, qui par­laient, fumaient, ges­ti­cu­laient, lisaient des jour­naux, se dis­pu­taient, riaient, vivaient avec cette inten­si­té par­ti­cu­lière des peuples méri­dio­naux pour qui le café n’est pas un lieu de consom­ma­tion mais un lieu d’existence.

Fle­ming se sen­tit immé­dia­te­ment étran­ger. Non pas reje­té — accueilli, au contraire, avec cette hos­pi­ta­li­té por­tu­gaise qui est un mélange de cour­toi­sie et d’in­dif­fé­rence — mais étran­ger au sens éty­mo­lo­gique : celui qui vient d’ailleurs, celui dont la langue, les gestes, la façon de s’as­seoir et de com­man­der disent qu’il appar­tient à un autre monde. Son bla­zer bleu marine, sa Mor­land, sa manière de dire obri­ga­do avec un accent qui trans­for­mait le mot en quelque chose d’ap­proxi­ma­tif et de vague­ment comique — tout en lui criait : Anglais. Et à Lis­bonne en 1941, être anglais, c’é­tait être beau­coup de choses à la fois — un allié, un enne­mi poten­tiel, un client, un espion, un tou­riste éga­ré dans le mau­vais siècle.

Il s’as­sit à une table près de la vitrine. Il com­man­da un café — une bica, lui avait dit Bridges, c’est comme ça qu’on dit ici, bica, pas café, pas expres­so, bica — et il attendit.

*

Elle arri­va à dix heures douze.

Douze minutes de retard. Fle­ming nota le chiffre avec la pré­ci­sion maniaque qu’il appli­quait à tout. Douze minutes, c’est trop pour un oubli et pas assez pour une impo­li­tesse. C’est exac­te­ment le retard d’une per­sonne qui veut éta­blir, dès la pre­mière ren­contre, qu’elle n’est pas à votre ser­vice. Un retard de prin­cipe. Un retard intelligent.

Il la vit avant qu’elle ne le voie — ou du moins c’est ce qu’il crut. Elle entrait par la porte prin­ci­pale, et la lumière de la rue, der­rière elle, la décou­pait en sil­houette pen­dant une frac­tion de seconde avant que ses yeux ne s’a­daptent à la pénombre inté­rieure. Une femme de taille moyenne — pas grande, pas petite, cette taille inter­mé­diaire qui n’at­tire pas l’at­ten­tion mais qui, chez cer­taines femmes, devient un avan­tage, parce qu’on les regarde plus long­temps avant de les voir vrai­ment, et quand on les voit enfin, on ne peut plus les quit­ter des yeux.

Elle por­tait une robe bleu marine — pas loin de la cou­leur de son bla­zer à lui, et cette coïn­ci­dence invo­lon­taire l’a­mu­sa — avec un col blanc, des manches trois-quarts, une cein­ture à la taille. Pas de cha­peau. Pas de gants. Des chaus­sures plates, ce qui était suf­fi­sam­ment rare en 1941 pour signi­fier quelque chose — une femme qui ne porte pas de talons est une femme qui s’at­tend à mar­cher, et une femme qui s’at­tend à mar­cher est une femme qui a des choses à faire. Des che­veux châ­tain fon­cé, presque noirs, cou­pés aux épaules, rete­nus d’un côté par une bar­rette en écaille de tor­tue. Et un visage —

Le visage. Fle­ming, qui avait vu beau­coup de visages de femmes et qui les clas­sait avec la même pré­ci­sion impi­toyable qu’il clas­sait tout le reste, fut obli­gé de s’ar­rê­ter. Parce que ce visage ne se clas­sait pas. Il n’é­tait pas beau au sens où les maga­zines fémi­nins de Londres défi­nis­saient la beau­té — pas de pom­mettes saillantes, pas de lèvres char­nues, pas de symé­trie par­faite. Le nez était légè­re­ment trop long. Le men­ton, un peu trop volon­taire. Les yeux — grands, sombres, d’un brun qui tirait vers le vert dans cer­taines lumières et vers le noir dans d’autres — étaient trop écar­tés pour les canons clas­siques, ce qui don­nait au regard une ampli­tude inha­bi­tuelle, une ouver­ture, comme si cette femme voyait plus large que les autres. Et la bouche — la bouche était le pro­blème. Parce que la bouche sou­riait. Pas un sou­rire affi­ché, pas un sou­rire social. Un sou­rire inté­rieur. Un sou­rire qui exis­tait avant qu’elle n’entre dans le café et qui conti­nue­rait d’exis­ter après qu’elle en serait sor­tie. Un sou­rire de quel­qu’un qui sait quelque chose que vous ne savez pas.

Elle le repé­ra. S’ap­pro­cha. Ten­dit la main.

— Com­man­der Fle­ming ? Vera Car­val­ho. On m’a deman­dé de vous assis­ter pen­dant votre séjour.

Sa voix. Grave pour une femme, avec un accent dif­fi­cile à situer — du por­tu­gais, oui, mais pas­sé au filtre d’autre chose, de l’an­glais appris en Angle­terre et non dans les manuels, un anglais vivant, souple, avec des tour­nures qui tra­his­saient une fré­quen­ta­tion longue de la langue. Et quelque chose de plus — une iro­nie, un amu­se­ment per­pé­tuel, comme si chaque phrase qu’elle pro­non­çait conte­nait une deuxième phrase, invi­sible, qui disait le contraire de la première.

Fle­ming ser­ra la main ten­due. Paume sèche. Poigne ferme. Pas de bague.

— Asseyez-vous, je vous en prie. J’ai com­man­dé un café.

— Une bica, j’es­père. Les Anglais qui com­mandent un café se font repé­rer immédiatement.

— On m’a prévenu.

— On vous a mal pré­ve­nu. Il fau­drait aus­si chan­ger de ciga­rettes. Les vôtres sentent le tabac turc à trois mètres. Tout le monde ici fume des SG Gigante ou des Defi­ni­ti­vos. Le tabac turc, c’est un dra­peau bri­tan­nique plan­té dans votre cendrier.

Fle­ming bais­sa les yeux sur sa Mor­land. Elle avait rai­son. Et le fait qu’elle ait rai­son, qu’elle ait iden­ti­fié en trente secondes un détail qu’il n’a­vait pas envi­sa­gé, l’ir­ri­ta et le sédui­sit dans des pro­por­tions exac­te­ment égales.

— Je gar­de­rai mes ciga­rettes, dit-il. Un homme a le droit d’a­voir un vice identifiable.

— Un espion, non.

— Je ne suis pas un espion. Je suis un offi­cier de la Naval Intel­li­gence en mis­sion de liaison.

— Bien sûr.

Elle sou­rit. Le sou­rire inté­rieur, encore. Celui qui disait : je sais ce que vous êtes, et je sais que vous savez que je le sais, et nous allons pas­ser les dix pro­chains jours à jouer à ce jeu-là, et j’ai l’in­ten­tion de gagner.

*

Le café arri­va. Le sien dans une tasse minus­cule, noir, fumant, si épais qu’on aurait pu y plan­ter une cuillère. Le sien à elle dans un verre, ce qui sur­prit Fle­ming — un café dans un verre ? — avec un nuage de lait et un mor­ceau de sucre qu’elle fit tour­ner len­te­ment, métho­di­que­ment, sept fois. Il comp­ta. Sept. Il comp­tait tout. C’é­tait sa maladie.

— Qu’est-ce que l’am­bas­sade vous a dit sur moi ? demanda-t-elle.

— Que vous êtes tra­duc­trice. Anglo-por­tu­gaise. Que vous connais­sez Lisbonne.

— Tout cela est vrai.

— Et c’est tout ?

— Est-ce qu’il devrait y avoir autre chose ?

Elle but une gor­gée de café. Ses yeux, par-des­sus le bord du verre, ne quit­tèrent pas ceux de Fle­ming. C’é­tait un regard de joueuse — le regard de quel­qu’un qui éva­lue non pas ce que vous dites mais ce que vous ne dites pas, qui cherche la faille, l’hé­si­ta­tion, la micro-expres­sion qui tra­hit. Fle­ming connais­sait ce regard. C’é­tait le regard qu’il avait lui-même au casi­no, la veille, en obser­vant Hartmann.

Cela aurait dû l’alerter.

— Par­lez-moi de Lis­bonne, dit-il. Pas la Lis­bonne des guides. L’autre.

— L’autre Lis­bonne. Laquelle ? Il y en a plu­sieurs. Il y a la Lis­bonne des diplo­mates — celle que vous ver­rez à l’am­bas­sade, les cock­tails, les dîners, les conver­sa­tions en anglais avec des gens qui pro­noncent cor­rect­ly et pensent autre­ment. Il y a la Lis­bonne de Sala­zar — grise, sur­veillée, pieuse, une ville qui fait la génu­flexion devant un dic­ta­teur qui res­semble à un pro­fes­seur de comp­ta­bi­li­té. Il y a la Lis­bonne des réfu­giés — la plus triste, celle des files d’at­tente devant les consu­lats, des gens qui dorment dans les gares, des valises qui ne s’ouvrent plus parce qu’il n’y a nulle part où s’ins­tal­ler. Et il y a la Lis­bonne des Lis­boètes — celle que per­sonne ne voit, les gens qui vivent ici, qui tra­vaillent, qui mangent, qui chantent, qui meurent, et qui se demandent pour­quoi le monde entier a déci­dé de venir dans leur ville pour y jouer ses guerres et ses exils.

Elle avait dit tout cela d’une traite, sans reprendre son souffle, avec une flui­di­té qui don­nait à ses mots la cadence d’un texte appris par cœur — sauf que ce n’é­tait pas appris par cœur. C’é­tait vécu. Et la dif­fé­rence entre un texte réci­té et un texte vécu est la même qu’entre un corps embau­mé et un corps vivant : la chaleur.

— Vous êtes née ici ? deman­da Fleming.

— Oui et non. Ma mère est por­tu­gaise. De Sin­tra. Mon père était anglais — un ingé­nieur qui tra­vaillait dans les mines d’é­tain au nord, près de Viseu. Il est mort quand j’a­vais qua­torze ans. Ma mère m’a éle­vée entre deux langues, deux mondes. Je suis la fis­sure entre les deux.

— La fissure ?

— L’en­droit où les choses ne tiennent pas tout à fait ensemble. L’en­droit par où on voit ce qu’il y a derrière.

Fle­ming la regar­da. Cette femme par­lait comme cer­taines per­sonnes jouent aux échecs — chaque phrase était un coup, et chaque coup ouvrait trois pos­si­bi­li­tés pour le coup sui­vant. Il ne savait pas si elle était sin­cère ou si elle construi­sait un per­son­nage — et cette incer­ti­tude, au lieu de le repous­ser, l’at­ti­rait avec une force qu’il jugea dis­pro­por­tion­née pour une pre­mière ren­contre dans un café bruyant du Chiado.

— Mon­trez-moi, dit-il. L’autre Lis­bonne. Celle que per­sonne ne voit.

*

Ils sor­tirent du café et Lis­bonne les prit.

C’est le verbe exact — prit. La ville ne se laisse pas visi­ter. Elle vous sai­sit, vous entraîne, vous mal­mène dans ses mon­tées et ses des­centes, ses ruelles en esca­lier, ses impasses qui débouchent sur des pano­ra­mas ver­ti­gi­neux, ses places où la lumière tombe d’en haut comme dans une cathé­drale à ciel ouvert. Vera mar­chait devant, d’un pas rapide, et Fle­ming sui­vait, et ce suivre lui-même était une expé­rience nou­velle — lui qui était habi­tué à mener, à déci­der, à être celui qui sait où il va. Ici, il ne savait pas. Il la sui­vait dans les rues de Lis­bonne comme on suit un guide dans une forêt incon­nue, en fai­sant confiance et en se méfiant, les deux à la fois, parce que la confiance sans méfiance est de la naï­ve­té et que la méfiance sans confiance est de la paralysie.

Ils des­cen­dirent vers la Baixa par la Rua do Car­mo. Fle­ming vit le Ros­sio d’en haut — la grande place, la gare néo-manué­line qui res­sem­blait à un gâteau de mariage, les deux fon­taines, les mar­chands de jour­naux, les cireurs de chaus­sures assis sur de petits tabou­rets en bois qui frot­taient le cuir avec une appli­ca­tion de chi­rur­gien. La place grouillait. Des hommes en cos­tume, des femmes en noir, des sol­dats por­tu­gais en uni­forme kaki, des gamins qui ven­daient des billets de lote­rie en criant des numé­ros comme des enchères, et au milieu de tout cela — Fle­ming les vit immé­dia­te­ment, parce qu’il savait les voir — des étran­gers. Des réfu­giés. Recon­nais­sables non pas à leurs vête­ments, qui étaient sou­vent cor­rects, ni à leur langue, qu’ils avaient la pru­dence de ne pas par­ler trop fort, mais à leur manière de mar­cher. Les réfu­giés marchent dif­fé­rem­ment. Ils marchent comme des gens qui ne savent pas où ils vont et qui font sem­blant de le savoir. Ils marchent avec une éner­gie qui ne sert à rien, une éner­gie de ham­ster dans sa roue, parce que mar­cher est la seule chose qu’ils puissent encore faire sans visa, sans argent, sans avenir.

— Vous les voyez ? dit Vera.

— Oui.

— La plu­part sont juifs. Ils viennent d’Au­triche, d’Al­le­magne, de Pologne, de France. Ils ont tra­ver­sé l’Es­pagne à pied ou en train, et ils arrivent ici. Lis­bonne est le der­nier port. Le der­nier quai. De là, on peut encore par­tir — vers l’A­mé­rique, vers le Bré­sil, vers l’A­frique du Sud. Si on a un visa. Si on a de l’argent. Si on a de la chance. Les trois ensemble, c’est rare. Alors ils attendent. Ils mangent dans les pen­sions bon mar­ché de la Mou­ra­ria. Ils dorment dans les cou­loirs de la gare. Ils font la queue devant les consu­lats. Et pen­dant ce temps, à Esto­ril, les rois en exil jouent au casi­no et les espions boivent du por­to en se regar­dant dans le blanc des yeux.

Il y avait de la colère dans sa voix. Pas une colère démons­tra­tive — une colère com­pri­mée, ancienne, dur­cie par le temps, qui ne s’ex­pri­mait pas en éclats mais en phrases nettes, tran­chantes, comme des coups de scal­pel. Fle­ming nota cette colère. Elle était soit authen­tique, soit magis­tra­le­ment jouée. Il ne savait pas laquelle des deux hypo­thèses l’in­quié­tait davantage.

*

Ils mon­tèrent vers l’Al­fa­ma. Le quar­tier chan­geait — les rues deve­naient plus étroites, plus sombres, les immeubles plus vieux, les façades plus usées. Les azu­le­jos, ici, n’é­taient pas les azu­le­jos propres et res­tau­rés des quar­tiers bour­geois — ils étaient fis­su­rés, écaillés, cer­tains man­quaient comme des dents dans une mâchoire, et ceux qui res­taient mon­traient des motifs d’un bleu déla­vé par des siècles de pluie et de soleil, des motifs qui racon­taient des his­toires — des saints, des bateaux, des batailles, des fleurs, tout l’i­ma­gi­naire d’un peuple ins­crit sur les murs de ses mai­sons comme un livre ouvert que per­sonne ne lisait plus.

Du linge séchait entre les fenêtres, d’un côté à l’autre de la rue, et les draps blancs for­maient des voûtes au-des­sus de leurs têtes, trans­for­mant la ruelle en une nef de cathé­drale domes­tique. Des chats — par­tout, des chats, comme si le quar­tier entier était gou­ver­né par une civi­li­sa­tion féline — dor­maient sur des appuis de fenêtre, dans des pots de fleurs, sur les marches des esca­liers, avec cette inso­lence tran­quille des créa­tures qui savent qu’elles étaient là avant les humains et qu’elles seront là après.

Vera s’ar­rê­ta devant une porte basse peinte en vert.

— Ici, dit-elle. Écoutez.

Fle­ming écou­ta. D’a­bord, il n’en­ten­dit rien. Puis — c’é­tait comme si le son venait du mur lui-même, des pierres, du sol — une voix. Une voix de femme. Pas un chant, pas encore. Un son. Un son qui mon­tait len­te­ment, comme l’eau monte dans un puits, un son qui par­tait de très bas — du ventre, du sol, du centre de la terre — et qui mon­tait, mon­tait, s’é­ti­rait, vibrait, et deve­nait quelque chose qui n’a­vait pas de nom dans la langue anglaise mais qui en por­tu­gais en avait un : fado.

— C’est une répé­ti­tion, dit Vera à voix basse. Il y a un concert ce soir dans cette casa. Une fadis­ta. Amá­lia. Elle n’est pas encore connue en dehors de Lis­bonne, mais ici, tout le monde sait qui elle est.

La voix tra­ver­sait la porte verte comme si la porte n’exis­tait pas. Elle tra­ver­sait les murs, les pierres, l’air, le temps. Fle­ming res­ta immo­bile. Il avait enten­du du fado avant — sur un disque, à Londres, chez un ami du Forei­gn Office qui col­lec­tion­nait les curio­si­tés musi­cales. C’é­tait joli. Exo­tique. Rien de plus. Mais ce qu’il enten­dait main­te­nant, à tra­vers cette porte verte, dans cette ruelle de l’Al­fa­ma avec le linge au-des­sus de sa tête et les chats à ses pieds, n’a­vait rien à voir avec le joli ni avec l’exo­tique. C’é­tait quelque chose de brut, de violent, de nu — un cri habillé en chan­son, une bles­sure habillée en mélo­die, et la beau­té du fado était exac­te­ment là : dans cette capa­ci­té à trans­for­mer la dou­leur en art sans que la dou­leur perde rien de sa force et sans que l’art perde rien de sa beauté.

— Sau­dade, dit Vera. C’est le mot. Intra­dui­sible. Pas la nos­tal­gie — la nos­tal­gie est trop douce. Pas la mélan­co­lie — la mélan­co­lie est trop pas­sive. La sau­dade, c’est… le manque actif. Le manque qui fait quelque chose. Qui crée. Qui chante.

Fle­ming la regar­da. Elle écou­tait, les yeux mi-clos, le visage légè­re­ment levé vers la porte verte, et dans cette pos­ture d’é­coute, il vit quelque chose qu’il n’a­vait pas vu avant — une vul­né­ra­bi­li­té. Minus­cule. Un trem­ble­ment infime de la lèvre infé­rieure. Une ombre dans les yeux. Quelque chose qui disait que cette femme, sous l’i­ro­nie et l’as­su­rance et le sou­rire inté­rieur, connais­sait la sau­dade. La por­tait en elle. Vivait avec.

Ce trem­ble­ment dura une seconde. Puis il dis­pa­rut, absor­bé par le masque, et Vera rede­vint Vera — pré­cise, iro­nique, en contrôle.

— On conti­nue ? dit-elle.

*

Ils mon­tèrent encore. L’Al­fa­ma s’é­le­vait en ter­rasses irré­gu­lières, chaque palier offrant une vue plus large sur la ville et le fleuve, comme si Lis­bonne se désha­billait à mesure qu’on mon­tait — d’a­bord les toits, puis les places, puis les clo­chers, puis le Tage, immense, lumi­neux, cette plaine d’eau qui cou­pait le monde en deux et dont la rive sud, brouillée par la brume, res­sem­blait à un rêve de terre, à un conti­nent imaginaire.

Ils arri­vèrent au Cas­te­lo São Jorge. Les murailles médié­vales, ron­gées par les siècles, dres­saient leurs cré­neaux contre le ciel bleu avec une digni­té de vieillards qui refusent de mou­rir. Des paons se pro­me­naient sur les pelouses inté­rieures — des paons, vivants, réels, absurdes — traî­nant leurs queues iri­sées dans l’herbe comme des man­teaux de cour aban­don­nés. Un gar­dien en cas­quette fumait assis sur un canon.

Fle­ming s’ac­cou­da aux rem­parts. La vue — il n’y avait pas de mot. Ou plu­tôt il y en avait trop, et aucun n’é­tait suf­fi­sant. Lis­bonne s’é­ta­lait en bas, de col­line en col­line, un chaos ordon­né de toits rouges, de cou­poles blanches, de clo­chers, de ruelles, de places, de jar­dins, avec le Tage au milieu comme une artère d’argent et, au loin, l’At­lan­tique, l’ho­ri­zon, le bout du monde connu. C’é­tait la vue qu’a­vaient eue les navi­ga­teurs por­tu­gais avant de par­tir vers les Indes, vers le Bré­sil, vers l’in­con­nu. C’é­tait la der­nière chose qu’ils avaient vue de chez eux. Et Fle­ming com­prit sou­dain — phy­si­que­ment, vis­cé­ra­le­ment, pas intel­lec­tuel­le­ment — ce que Vera avait appe­lé la sau­dade. Ce manque actif. Ce manque qui crée. Parce que devant cette vue, on ne pou­vait qu’a­voir envie de par­tir et en même temps avoir envie de res­ter, et cette contra­dic­tion — cette impos­si­bi­li­té — était le moteur de tout. De la musique. De la poé­sie. De l’ex­plo­ra­tion. De la guerre, peut-être.

— Mon père m’emmenait ici le dimanche, dit Vera. Elle s’é­tait accou­dée à côté de lui, pas trop près, pas trop loin, à cette dis­tance pré­cise que les gens intel­li­gents main­tiennent entre eux quand ils ne veulent pas encore être intimes mais ne veulent plus être étran­gers. Il disait que c’é­tait le seul endroit au monde où l’on pou­vait voir à la fois le pas­sé et l’a­ve­nir. Le pas­sé, c’est la ville. L’a­ve­nir, c’est la mer.

— Et le présent ?

— Le pré­sent, c’est nous. Debout sur un mur. C’est tou­jours comme ça, le pré­sent. On est tou­jours debout sur un mur, entre ce qu’on quitte et ce vers quoi on va.

Fle­ming ne répon­dit pas. Il fumait. La brise venait du Tage et por­tait cette odeur de vase, de sel et de pois­son qui est l’o­deur de tous les grands fleuves du monde au point où ils ren­contrent la mer — cette odeur de fin et de com­men­ce­ment, de mort et de nais­sance, d’eau douce qui se mêle à l’eau salée et qui ne rede­vien­dra jamais ce qu’elle était.

Il pen­sa : cette femme est dangereuse.

Pas dan­ge­reuse au sens phy­sique. Dan­ge­reuse au sens où cer­taines conver­sa­tions sont dan­ge­reuses — parce qu’elles vous emmènent dans des endroits de vous-même que vous aviez fer­més à clé, et que cette femme, avec ses phrases nettes et ses silences cal­cu­lés et sa bar­rette en écaille de tor­tue, avait une façon de tour­ner la clé sans même avoir l’air de tou­cher la serrure.

Il nota men­ta­le­ment — le pre­mier des deux détails qui ne col­laient pas. Son anglais. Trop bon. Pas trop bon au sens gram­ma­ti­cal — trop bon au sens cultu­rel. Les réfé­rences. Les tour­nures. La façon dont elle disait cer­taines choses qui impli­quait non pas une connais­sance de l’An­gle­terre mais une fré­quen­ta­tion de l’An­gle­terre, une immer­sion, quelque chose de plus pro­fond qu’un père anglais et quelques années d’é­cole. On n’ap­pre­nait pas à par­ler comme ça dans une mine d’é­tain du nord du Portugal.

Le deuxième détail : ses chaus­sures. Des chaus­sures anglaises. Pas des chaus­sures por­tu­gaises qui res­semblent à des chaus­sures anglaises — des chaus­sures anglaises. Des Chur­ch’s, si son œil ne le trom­pait pas. Et ses Chur­ch’s étaient neuves, ou presque neuves, ce qui signi­fiait qu’elles avaient été ache­tées récem­ment — en Angle­terre, puis­qu’on ne trou­vait pas de Chur­ch’s au Por­tu­gal. Et si Vera Car­val­ho avait été en Angle­terre récem­ment, pour­quoi ne l’a­vait-elle pas mentionné ?

Des détails. Deux détails. Peut-être rien. Peut-être tout. Fle­ming les ran­gea dans un tiroir men­tal et fer­ma le tiroir.

Pour l’ins­tant.

*

Ils redes­cen­dirent par un autre che­min — des esca­liers, des ruelles, des pas­sages cou­verts qui sen­taient le moi­si et le jas­min, un mélange qui n’au­rait pas dû fonc­tion­ner mais qui fonc­tion­nait, comme Lis­bonne elle-même, comme tout ce qui est beau et contra­dic­toire et impar­fait. Vera mar­chait devant. Fle­ming la sui­vait. Et il se ren­dit compte qu’il regar­dait sa nuque — cette zone de peau entre les che­veux et le col de la robe, cette zone que les Japo­nais consi­dèrent comme la plus éro­tique du corps humain et qui, chez Vera, avait effec­ti­ve­ment quelque chose de — non. Il détour­na le regard. Il regar­da les azu­le­jos. Il regar­da les chats. Il regar­da n’im­porte quoi d’autre que cette nuque.

Ils débou­chèrent sur une petite place — un lar­go, en por­tu­gais, un mot qui signi­fie large et qui est le contraire de ce qu’il désigne, parce que les lar­gos de Lis­bonne sont des espaces minus­cules, des mou­choirs de poche, des res­pi­ra­tions entre les murs. Un arbre — un oran­ger, char­gé de fruits — pous­sait au centre. Deux vieilles femmes en noir étaient assises sur un banc, immo­biles comme des sta­tues, leurs mains croi­sées sur les genoux, leurs visages plis­sés par des années de soleil et de cha­grin. Elles ne par­laient pas. Elles étaient là. Comme l’arbre. Comme le banc. Comme les pierres.

— On déjeune ? dit Vera.

Elle dési­gnait une porte ouverte dans un mur — pas d’en­seigne, pas de menu affi­ché, rien. Juste une porte et, der­rière la porte, un esca­lier qui des­cen­dait vers quelque chose d’invisible.

— C’est un restaurant ?

— C’est une tas­ca. Une taverne. La meilleure sar­dine grillée de l’Al­fa­ma. Mais si vous pré­fé­rez le res­tau­rant du Palá­cio, avec ses nappes blanches et sa sole meunière…

Il y avait un défi dans sa voix. Un défi minus­cule, presque tendre, qui disait : mon­trez-moi que vous n’êtes pas seule­ment un Anglais en blazer.

Fle­ming des­cen­dit l’escalier.

*

La tas­ca était une cave — basse de pla­fond, sombre, avec des murs en pierre brute noir­cie par des décen­nies de fumée et de graisse. Des tables en bois — pas du bois ciré, pas du bois noble, du bois de tra­vail, strié, mar­qué, taillé à la hache. Des bancs. Des bou­teilles de vin sans éti­quette. Et une odeur — une odeur monu­men­tale, une odeur qui vous sai­sis­sait à la gorge et ne vous lâchait plus, l’o­deur des sar­dines grillant sur le char­bon de bois, cette odeur de mer et de feu et de sel et de chair qui est peut-être l’o­deur la plus ancienne de la civi­li­sa­tion médi­ter­ra­néenne, l’o­deur qui dit : ici, on mange. Ici, on vit. Le reste est littérature.

Ils s’as­sirent. Il n’y avait pas de carte. Une femme — mas­sive, les bras nus, un tablier taché, un visage de madone buri­née — appor­ta sans qu’on lui demande : du pain, des olives, du fro­mage, une carafe de vin vert, et deux assiettes de sar­dines grillées posées sur des feuilles de papier jour­nal. C’é­tait tout. C’é­tait tout ce qu’il fallait.

Fle­ming regar­da les sar­dines. Elles étaient petites, argen­tées, noir­cies par la flamme, avec leurs yeux encore ouverts qui le fixaient avec cette expres­sion vague­ment offen­sée des pois­sons morts. Il pen­sa au res­tau­rant du Palá­cio — la sole, la por­ce­laine, le maître d’hô­tel spec­tral. Et il pen­sa à cette cave, ce pain, ces olives, ce vin qui n’a­vait pas de nom. Et il sut, avec cette cer­ti­tude immé­diate que donnent les expé­riences vraies, que la cave était plus réelle que le res­tau­rant. Que ces sar­dines étaient plus réelles que la sole. Que cette femme aux bras nus était plus réelle que le maître d’hôtel.

Le vin vert — vin­ho verde — était frais, léger, avec une effer­ves­cence presque imper­cep­tible qui piquait la langue et un goût de rai­sin et de pierre. Fle­ming but. Les sar­dines étaient brû­lantes, salées, par­faites. Il les man­gea avec les doigts, parce que Vera les man­geait avec les doigts, et parce qu’il com­prit que c’é­tait la seule façon — que les sar­dines grillées, comme cer­taines véri­tés, ne sup­portent pas la dis­tance d’un couvert.

— Par­lez-moi de votre mis­sion, dit Vera.

Elle dit cela avec la même désin­vol­ture qu’elle aurait dit par­lez-moi du temps ou par­lez-moi de votre famille. C’é­tait une ques­tion noyée dans le vin et les sar­dines, une ques­tion qui avait l’air de rien et qui était tout. Fle­ming sourit.

— Je suis ici pour éva­luer les réseaux d’in­for­ma­tion. Ren­con­trer des contacts. Rédi­ger un rap­port. Rien de passionnant.

— Vous l’a­vez déjà dit hier.

— Je ne vous ai pas vue hier.

— Je veux dire : c’est ce que disent tous les gens qui font quelque chose de pas­sion­nant. Rien de pas­sion­nant. C’est le mot de passe. Le signe de recon­nais­sance. L’homme qui dit rien de pas­sion­nant est tou­jours l’homme le plus inté­res­sant de la pièce.

Fle­ming rit. Ce rire — le deuxième vrai rire depuis son arri­vée au Por­tu­gal, après celui que Mag­da Lupes­cu lui avait arra­ché dans le kiosque. Il n’a­vait pas l’ha­bi­tude de rire. Le rire sup­pose un aban­don, une perte de contrôle momen­ta­née, et Fle­ming ne per­dait jamais le contrôle — sauf, appa­rem­ment, en pré­sence de femmes qui disaient des choses vraies avec le sourire.

— Et vous ? deman­da-t-il. Votre mis­sion à vous ? Qu’est-ce qu’une tra­duc­trice de l’am­bas­sade fait dans une tas­ca de l’Al­fa­ma avec un offi­cier de la Naval Intelligence ?

— Elle mange des sardines.

— C’est tout ?

— C’est déjà beau­coup. Les sar­dines grillées sont une forme de véri­té. Quand deux per­sonnes mangent des sar­dines avec les doigts dans une cave de l’Al­fa­ma, elles ne peuvent plus men­tir. Le gras sur les doigts, l’o­deur dans les vête­ments, le vin qui fait tour­ner la tête — tout cela détruit les masques. C’est pour ça que je vous ai emme­né ici. Pour voir votre visage sans masque.

— Et qu’est-ce que vous voyez ?

Elle le regar­da. Long­temps. Avec cette fran­chise des yeux qui n’est pos­sible qu’entre des gens qui se connaissent depuis trois heures ou depuis trente ans, et qui est impos­sible entre les deux.

— Je vois un homme qui regarde tout et ne touche rien. Un homme qui observe la vie comme un spec­tacle. Qui prend des notes men­tales. Qui classe. Qui archive. Un homme très intel­li­gent et très seul, et qui ne sait pas lequel des deux est la cause de l’autre.

Le silence tom­ba. Pas un silence de gêne — un silence de pré­ci­sion. Elle avait visé juste. Si juste que la bles­sure ne sai­gnait pas encore. Elle sai­gne­rait plus tard, la nuit, dans la chambre 214, quand il serait seul et que les mots de cette femme revien­draient comme des échardes.

— Vous êtes franche, dit-il.

— Je suis por­tu­gaise. Nous sommes un peuple de navi­ga­teurs. Nous allons droit.

— Vous allez aus­si au naufrage.

— Aus­si. Oui.

Ils se regar­dèrent. Le vin vert. Les sar­dines. L’o­deur de char­bon. La lumière de cave. Les vieilles de l’Al­fa­ma. Le fado der­rière la porte verte. Et cette femme, cette Vera Car­val­ho, tra­duc­trice de l’am­bas­sade, avec ses Chur­ch’s anglaises et son anglais trop par­fait et son sou­rire qui en savait plus qu’il ne disait — cette femme qui venait de lire en lui comme dans un livre ouvert et qui ne sem­blait pas effrayée par ce qu’elle y avait trouvé.

Fle­ming pen­sa : oui. Dan­ge­reuse. Très dangereuse.

Et il pen­sa aus­si, mal­gré lui, contre lui, avec cette par­tie de son cer­veau qui ne répon­dait pas aux ordres de la rai­son : magnifique.

Il rem­plit son verre. Il rem­plit le sien. Ils burent. Dehors, Lis­bonne conti­nuait sa jour­née — les tram­ways, les cris, la lumière — et en des­sous, dans cette cave qui sen­tait le feu et la mer, deux per­sonnes qui ne se connais­saient pas et qui ne se connaî­traient peut-être jamais com­men­çaient à jouer un jeu dont aucune des deux ne connais­sait les règles.

Mais ça, c’é­tait demain.

Pour l’ins­tant, il y avait les sar­dines, et le vin, et le silence, et les yeux de Vera dans la pénombre qui brillaient d’un éclat qui n’é­tait ni le reflet de la bou­gie ni le reflet du vin — quelque chose de plus ancien, de plus trouble, de plus beau.

Pour l’ins­tant, ça suffisait.

Cha­pitre 5 — Les ombres du Palácio

Il l’en­ten­dit avant de le voir.

Un rire. Pas un rire ordi­naire — un rire qui avait une tex­ture, une épais­seur, un volume phy­sique. Un rire qui occu­pait l’es­pace comme un meuble, qui dépla­çait l’air, qui obli­geait les gens à se retour­ner non pas par curio­si­té mais par néces­si­té, comme on se retourne quand quel­qu’un entre dans une pièce en cla­quant la porte. Sauf que ce n’é­tait pas une porte. C’é­tait une voix. Et la voix riait.

Fle­ming était au bar du Palá­cio. Il était dix-neuf heures, le cré­pus­cule tom­bait sur Esto­ril avec cette len­teur théâ­trale des soirs atlan­tiques — le ciel pas­sait du bleu au rose par des dégra­dés si sub­tils qu’on ne voyait pas la tran­si­tion, on consta­tait seule­ment le résul­tat, comme si quel­qu’un avait chan­gé le décor pen­dant qu’on regar­dait ailleurs. Fle­ming buvait un whis­ky. Son troi­sième jour au Por­tu­gal. Il reve­nait d’une jour­née pas­sée entre l’am­bas­sade — réunions, contacts, la prose consti­pée du ren­sei­gne­ment — et la chambre 214, où il avait rédi­gé des notes pour l’a­mi­ral God­frey en essayant de ne pas pen­ser à Vera Car­val­ho, à ses sar­dines, à ses Chur­ch’s neuves, à ce qu’elle avait dit sur les hommes qui regardent tout et ne touchent rien. Il avait échoué sur tous les fronts — les notes étaient mau­vaises et il n’a­vait pas ces­sé de pen­ser à Vera.

Le rire, donc.

Il venait du fond du bar, de ce coin où les fau­teuils étaient les plus pro­fonds et l’é­clai­rage le plus bas — le coin des habi­tués, des conspi­ra­teurs, des hommes qui avaient besoin d’ombre pour exis­ter plei­ne­ment. Fle­ming tour­na la tête et vit.

Un homme. Assis — non, pas assis. Ins­tal­lé. Déployé. Éta­lé dans un fau­teuil club en cuir fauve avec l’ai­sance sou­ve­raine d’un félin sur une branche. Grand — très grand, plus grand que Fle­ming, qui mesu­rait déjà six pieds, et plus large, avec des épaules qui sem­blaient avoir été conçues pour por­ter des charges ou enfon­cer des portes ou les deux. Un visage — un visage impos­sible. Des traits slaves, angu­leux, avec des pom­mettes hautes qui don­naient aux yeux un angle légè­re­ment mon­gol, un nez droit, une mâchoire mas­sive, et une bouche — cette bouche d’où sor­tait le rire — une bouche grande, mobile, expres­sive, qui chan­geait de forme avec chaque mot, chaque expres­sion, comme si elle était faite non pas d’os et de chair mais d’une matière plus souple, plus vivante, quelque chose qui tenait du caou­tchouc et de la soie.

Les yeux étaient noirs. D’un noir sans fond, sans lumière au fond, un noir de puits. Mais ce n’é­tait pas un noir triste ni un noir mena­çant — c’é­tait un noir joyeux, si une telle chose existe, un noir qui brillait de l’in­té­rieur comme un char­bon ardent sous la cendre, et quand l’homme riait — ce qu’il fai­sait sou­vent, avec une géné­ro­si­té qui sem­blait inépui­sable — les yeux noirs se plis­saient et deve­naient deux fentes lumi­neuses, deux crois­sants de lune inver­sés, et toute la salle du bar s’é­clai­rait un peu, comme si quel­qu’un avait ouvert un volet.

Il était entou­ré. Deux femmes — l’une blonde, l’autre brune, toutes deux belles de cette beau­té inter­na­tio­nale des femmes de palace qui res­semblent à des illus­tra­tions de maga­zines et qui sont peut-être des illus­tra­tions de maga­zines — étaient assises de chaque côté de lui, pen­chées vers lui avec cet angle d’in­cli­nai­son qui en disait plus long que n’im­porte quelle décla­ra­tion. Un homme plus âgé, en smo­king, écou­tait avec un sou­rire figé — le sou­rire de celui qui ne com­prend pas la moi­tié de ce qui se dit mais qui veut avoir l’air d’être dans la confi­dence. Et un ser­veur — le même ser­veur aux mains de pia­niste que Fle­ming avait vu la veille — appor­tait une bou­teille de cham­pagne dans un seau à glace avec la révé­rence d’un aco­lyte por­tant le calice.

L’homme racon­tait une his­toire. Fle­ming n’en­ten­dait pas les mots — trop loin, trop de bruit ambiant — mais il voyait la per­for­mance. Parce que c’é­tait une per­for­mance. Les mains bou­geaient, sculp­taient l’air, des­si­naient des per­son­nages invi­sibles, des pay­sages, des évé­ne­ments. Le corps entier par­ti­ci­pait — les épaules, le torse, la tête qui s’in­cli­nait, se redres­sait, pivo­tait. L’homme ne racon­tait pas une his­toire. Il la jouait. Il la vivait. Il la créait en temps réel, comme un musi­cien de jazz qui impro­vise sur un thème et qui ne sait pas lui-même où la mélo­die va l’emmener.

Fle­ming l’ob­ser­va pen­dant cinq minutes. Puis dix. Puis il ces­sa de comp­ter, parce que l’homme était fas­ci­nant de la même façon que cer­tains incen­dies sont fas­ci­nants — impos­sible de détour­ner le regard, même quand on sait que le feu détruit.

*

Ce fut l’homme qui vint à lui.

La bou­teille de cham­pagne était vide. Les deux femmes avaient été congé­diées — non, pas congé­diées, libé­rées, avec un bai­ser sur chaque main et un mur­mure qui les fit rou­gir toutes les deux, un exploit sta­tis­ti­que­ment impro­bable — et l’homme en smo­king avait dis­pa­ru dans les pro­fon­deurs de l’hô­tel. L’homme au rire se leva, tra­ver­sa le bar avec une démarche qui était à elle seule un évé­ne­ment — pas une marche, un mou­ve­ment, une ondu­la­tion de tout le corps qui fai­sait pen­ser à un dan­seur ou à un boxeur ou à un ani­mal de grande taille qui sait exac­te­ment où se trouve cha­cun de ses muscles — et vint s’as­seoir sur le tabou­ret voi­sin de celui de Fleming.

Comme ça. Sans invi­ta­tion. Sans pré­am­bule. Avec la désin­vol­ture abso­lue de l’homme pour qui le monde entier est un salon et tous ses habi­tants des convives potentiels.

— Vous êtes Fle­ming, dit-il.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait un constat. Il par­lait anglais avec un accent qui n’é­tait ni bri­tan­nique ni amé­ri­cain mais quelque chose d’autre — un accent d’Eu­rope cen­trale, slave, avec des voyelles ouvertes et des consonnes rou­lées, un accent qui trans­for­mait chaque phrase en quelque chose de musi­cal et de vague­ment dangereux.

— Et vous êtes ? dit Fleming.

— Duš­ko Popov. Mais tout le monde m’ap­pelle Duš­ko. Ou des noms moins flat­teurs, selon le pays et les circonstances.

Il ten­dit la main. La poi­gnée de main fut ce que Fle­ming atten­dait — ferme, sèche, un quart de seconde trop longue, juste assez pour éta­blir une domi­nance phy­sique sans tom­ber dans l’in­ti­mi­da­tion. C’é­tait une poi­gnée de main d’homme qui a ser­ré beau­coup de mains — des mains d’a­mis, des mains d’en­ne­mis, des mains de femmes, des mains d’hommes qui allaient mou­rir — et qui a appris à cali­brer la pres­sion au millimètre.

— Com­ment savez-vous mon nom ? deman­da Fleming.

— Mon cher Fle­ming. Vous êtes arri­vé il y a trois jours au Palá­cio Esto­ril. Vous êtes offi­cier de la Royal Navy, atta­ché au ren­sei­gne­ment naval. Vous por­tez des cos­tumes de Ben­son & Clegg, vous fumez des ciga­rettes turques faites sur mesure, vous buvez du whis­ky écos­sais, et hier soir vous avez pas­sé deux heures debout au casi­no à regar­der un Alle­mand jouer au bac­ca­ra sans jamais poser un jeton sur la table. Tout le monde sait qui vous êtes. La ques­tion n’est pas com­ment je sais votre nom. La ques­tion est pour­quoi vous ne savez pas encore le mien.

Fle­ming accu­sa le coup. L’homme avait rai­son — il aurait dû savoir. Le nom de Popov figu­rait dans les dos­siers du MI6, il l’a­vait lu quelque part, dans un mémo, dans un rap­port, un nom serbe asso­cié à des opé­ra­tions de double jeu, mais il ne l’a­vait pas relié au visage, parce que les noms dans les dos­siers n’ont pas de visage, pas de rire, pas de poi­gnée de main, pas d’é­paules qui occupent un fau­teuil comme un ter­ri­toire conquis.

— Popov, dit Fle­ming. L’agent double.

— Chut. Pas si fort. Agent double est un titre hono­ri­fique dans cer­tains milieux, mais au bar d’un hôtel plein d’es­pions, c’est un arrêt de mort. Disons sim­ple­ment que je suis un homme d’af­faires you­go­slave qui a des rela­tions dans dif­fé­rents pays et qui aime le cham­pagne. C’est plus sûr et c’est aus­si vrai.

— Les Alle­mands savent que vous tra­vaillez pour nous ?

— Les Alle­mands croient que je tra­vaille pour eux. Les Bri­tan­niques croient que je tra­vaille pour eux. La véri­té, c’est que je tra­vaille pour moi. C’est la seule posi­tion tenable quand tout le monde ment à tout le monde. L’é­goïsme est la der­nière forme d’honnêteté.

Il fit signe au bar­man. Deux whis­kies appa­rurent. Popov en pous­sa un vers Fle­ming avec un geste qui n’ad­met­tait pas le refus — le geste de l’homme qui offre un verre comme il offri­rait une alliance : c’est un pacte, pas une politesse.

— Par­lez-moi de l’Al­le­mand au casi­no, dit Fleming.

— Hart­mann. Wer­ner Hart­mann. Atta­ché finan­cier à la léga­tion alle­mande. Offi­ciel­le­ment, il super­vise les tran­sac­tions com­mer­ciales entre le Reich et le Por­tu­gal — le tungs­tène, la sar­dine en conserve, les tex­tiles. Offi­cieu­se­ment, il gère un réseau de finan­ce­ment occulte. L’argent du par­ti nazi qui cir­cule à tra­vers les banques por­tu­gaises, les comptes numé­ro­tés, les socié­tés-écrans. C’est un ban­quier. Le mot le plus dan­ge­reux qui existe.

— Plus dan­ge­reux que soldat ?

— Infi­ni­ment. Un sol­dat vous tue et c’est fini. Un ban­quier vous ruine et vous res­tez vivant. C’est bien pire. Hart­mann est l’homme par qui l’argent passe — l’argent qui paie les agents, qui achète les infor­ma­tions, qui cor­rompt les fonc­tion­naires, qui huile la machine. Sans Hart­mann, la moi­tié du réseau d’es­pion­nage alle­mand au Por­tu­gal s’ef­fondre. Mais per­sonne ne le touche. Vous savez pourquoi ?

— Parce qu’il est utile aux deux camps.

Popov le regar­da avec un inté­rêt nou­veau — un éclat dans les yeux noirs, une rééva­lua­tion silencieuse.

— Vous êtes moins naïf que vous n’en avez l’air, Fleming.

— Mer­ci.

— Ce n’est pas un com­pli­ment. La naï­ve­té pro­tège. L’in­tel­li­gence expose. Hart­mann le sait. C’est pour ça qu’il joue au casi­no. Le bac­ca­ra n’est pas un jeu pour lui. C’est un lan­gage. Chaque mise est un mes­sage. Chaque gain est une démons­tra­tion de puis­sance. Il ne joue pas pour gagner de l’argent — il a tout l’argent du Reich der­rière lui. Il joue pour mon­trer qu’il peut gagner. Pour mon­trer qu’il contrôle. Le casi­no est sa vitrine. Sa table de bac­ca­ra est son bureau.

Fle­ming but une gor­gée de whis­ky. Les infor­ma­tions de Popov confir­maient ce qu’il avait sen­ti ins­tinc­ti­ve­ment la veille — que le jeu de Hart­mann n’é­tait pas du jeu mais autre chose, quelque chose de plus froid, de plus cal­cu­lé, quelque chose qui avait la forme du jeu mais la sub­stance du pouvoir.

— Et vous ? deman­da Fle­ming. Quel est votre rôle dans tout ça ?

Popov sou­rit. Un sou­rire dif­fé­rent de son rire — plus lent, plus intime, un sou­rire qui ne s’a­dres­sait pas à la salle mais à Fle­ming seul, un sou­rire de confidence.

— Mon rôle est d’être visible. C’est le meilleur camou­flage qui existe. Les espions dis­crets se font repé­rer parce qu’ils sont dis­crets. Moi, je fais du bruit. Je bois du cham­pagne. Je parle fort. Je séduis des femmes dans des lieux publics. Et pen­dant que tout le monde me regarde faire le paon, per­sonne ne regarde ce que je fais vraiment.

— Et qu’est-ce que vous faites vraiment ?

— Si je vous le disais, il fau­drait que je vous tue. Non, par­don, c’est une blague affreuse. Un cli­ché d’es­pion de ciné­ma. La véri­té est moins dra­ma­tique. Ce que je fais, Fle­ming, c’est sur­vivre. Dans mon métier — le vrai métier, pas celui des films — sur­vivre est déjà un exploit. Chaque jour où je me réveille vivant est un jour que j’ai volé à quel­qu’un qui vou­lait me voir mort. Et croyez-moi, la liste est longue.

Il dit cela avec une légè­re­té qui ren­dait les mots presque gais — comme si la mort était une vieille connais­sance avec laquelle il entre­te­nait des rela­tions cor­diales, un voi­sin légè­re­ment encom­brant qu’on salue le matin et qu’on oublie le reste de la jour­née. Mais Fle­ming, qui savait écou­ter sous les mots, enten­dit autre chose. Il enten­dit la fatigue. Pas la fatigue phy­sique — la fatigue morale. La fatigue de l’homme qui ment à tout le monde depuis si long­temps qu’il ne sait plus ce que sa propre voix sonne quand elle dit la véri­té. Fle­ming recon­nut cette fatigue parce qu’il la por­tait lui-même, en plus petit, en plus dis­cret, comme une ver­sion minia­ture de la même maladie.

*

Ils burent. Un whis­ky. Deux. Trois. Le bar du Palá­cio se rem­plis­sait autour d’eux — des voix, des par­fums, des cli­que­tis de verre, cette houle humaine du soir qui monte comme la marée et qui trans­forme les espaces vides en espaces vivants. Les lampes en bronze jetaient des ombres longues sur les boi­se­ries. Le bar­man aux mains de pia­niste évo­luait der­rière son comp­toir avec la grâce muette d’un dan­seur de bal­let dont la scène serait un rec­tangle de bois ciré.

Popov par­lait. Il par­lait comme il riait — avec une géné­ro­si­té appa­rente qui dis­si­mu­lait une stra­té­gie. Chaque anec­dote était un cadeau empoi­son­né, un frag­ment d’in­for­ma­tion enve­lop­pé dans du papier à rire, et Fle­ming devait trier — ce qui était vrai, ce qui était faux, ce qui était vrai et pré­sen­té comme faux pour mieux le faire passer.

Popov racon­ta Ber­lin. L’Ab­wehr — le ren­sei­gne­ment mili­taire alle­mand — qui l’a­vait recru­té en croyant recru­ter un agent, alors qu’il tra­vaillait déjà pour les Bri­tan­niques. Le double jeu. Les noms de code — Tri­cycle, c’é­tait le sien, don­né par le MI5, et quand Fle­ming deman­da pour­quoi Tri­cycle, Popov rit de son rire énorme et dit que c’é­tait en rap­port avec sa vie amou­reuse, et Fle­ming, qui com­prit l’al­lu­sion, ne deman­da pas de précisions.

Popov racon­ta Lis­bonne. La plaque tour­nante. Le car­re­four de tous les espions d’Eu­rope — Alle­mands, Bri­tan­niques, Amé­ri­cains, Ita­liens, Japo­nais, tous ici, dans cette ville de lumière, à se sur­veiller, se tra­hir, se séduire, s’a­che­ter, se vendre, dans un bal­let d’ombres dont le Palá­cio était la scène prin­ci­pale et le casi­no le décor.

— Vous savez ce qu’est Esto­ril ? dit Popov en repo­sant son verre. C’est un aqua­rium. Un aqua­rium rem­pli de pois­sons qui se croient dans l’o­céan. Mais il y a des murs de verre par­tout, et der­rière les murs, des gens qui regardent. Sala­zar regarde. La PVDE regarde — la police poli­tique, les hommes en gris, les yeux et les oreilles du régime. Les Alle­mands regardent. Les Anglais regardent. Tout le monde regarde tout le monde. Et les pois­sons conti­nuent de nager en cercle en croyant qu’ils sont libres.

— Et vous ? Vous êtes un pois­son ou un spectateur ?

— Je suis les deux. C’est ça le double jeu. Être dedans et dehors en même temps. Nager et regar­der. Le pro­blème, c’est qu’à force de faire les deux, on finit par ne plus savoir de quel côté du verre on se trouve.

Il y eut un silence. Un de ces silences qui sur­viennent entre deux hommes quand la conver­sa­tion a atteint un point de véri­té que ni l’un ni l’autre n’a­vait pré­vu d’at­teindre, et qui les laisse tous les deux un peu dés­équi­li­brés, comme après un coup de vent.

Puis Popov se pen­cha vers Fle­ming. Plus près. Sa voix bais­sa d’un ton — pas un mur­mure, juste un registre plus intime, le registre de l’homme qui va dire quelque chose qu’il n’a pas pré­vu de dire.

— Fle­ming. Un conseil. L’Al­le­mand — Hart­mann. Ne le sous-esti­mez pas. Ce n’est pas un joueur de casi­no. C’est un joueur d’é­checs qui uti­lise le casi­no comme échi­quier. Et aux échecs, les pièces les plus dan­ge­reuses ne sont pas les reines et les tours. Ce sont les fous. Les pièces qui avancent en dia­go­nale. Celles qu’on ne voit pas venir.

— Pour­quoi me dites-vous ça ?

— Parce que vous l’a­vez regar­dé pen­dant deux heures hier soir et qu’il vous a regar­dé en retour. Ça veut dire que vous exis­tez pour lui main­te­nant. Vous êtes entré dans son jeu. Et quand on entre dans le jeu de Hart­mann, on n’en sort pas indemne.

— Vous par­lez d’expérience ?

Popov ne répon­dit pas. Il sou­rit — pas le grand sou­rire, pas le sou­rire de scène. Un sou­rire plus mince, plus triste, qui pas­sa sur son visage comme l’ombre d’un nuage sur un champ de blé, vite venu, vite par­ti, mais qui chan­gea pen­dant un ins­tant la lumière de tout le paysage.

— Allons dîner, dit-il. Je connais un endroit à Cas­cais où ils font un riz aux fruits de mer qui vaut la peine de ris­quer sa vie sur la route côtière de nuit.

*

Ils ne dînèrent pas à Cas­cais. Quelque chose arrê­ta Fle­ming dans le hall — une scène qu’il n’au­rait pas dû voir et qu’il vit quand même, parce qu’il voyait tou­jours ce qu’il n’au­rait pas dû voir, c’é­tait sa malédiction.

Près de l’as­cen­seur, un homme se tenait debout, immo­bile, le dos très droit, les mains croi­sées devant lui dans cette pos­ture que les mili­taires adoptent au repos mais qui n’est pas du repos — c’est de l’at­tente concen­trée, de l’im­mo­bi­li­té char­gée, le calme du res­sort com­pri­mé. Il était grand, mince, élé­gant d’une élé­gance qui n’a­vait rien de tapa­geur — un cos­tume gris, une cra­vate bor­deaux, des chaus­sures impec­cables. La cin­quan­taine, peut-être moins. Un visage allon­gé, aris­to­cra­tique, avec un nez aqui­lin et des yeux clairs — bleus ou gris, Fle­ming ne put pas déter­mi­ner à cette dis­tance — qui regar­daient droit devant eux avec une fixi­té qui n’é­tait pas de la concen­tra­tion mais de la rési­gna­tion. Le regard d’un homme qui attend depuis long­temps et qui sait qu’il atten­dra encore.

— Umber­to, mur­mu­ra Popov à côté de lui.

— Le prince héri­tier d’Italie ?

— Plus pour long­temps, peut-être. Son père Vic­tor-Emma­nuel est vieux, malade, et marion­nette de Mus­so­li­ni. Umber­to est ici en — com­ment dire — en stand-by. Ni en exil, ni en poste, ni en vacances. Il est dans cet entre-deux que les princes connaissent bien et que les gens nor­maux ne connaissent jamais : l’entre-deux du des­tin. Il attend que l’His­toire décide de lui.

Fle­ming obser­va Umber­to. Il y avait quelque chose de poi­gnant dans cette sil­houette — cet homme debout près d’un ascen­seur de palace, droit comme un sol­dat, habillé comme un prince, et qui n’é­tait ni l’un ni l’autre. Ou les deux à la fois, ce qui reve­nait au même dans un monde où les uni­formes et les cou­ronnes avaient per­du leur sens. Umber­to atten­dait l’as­cen­seur comme il atten­dait son ave­nir — avec une patience dont on ne savait pas si elle était de la digni­té ou de l’épuisement.

L’as­cen­seur arri­va. Les portes s’ou­vrirent. Umber­to entra. Les portes se refer­mèrent. Et ce fut comme si un rideau était tom­bé sur une scène vide — plus rien, plus per­sonne, juste le hall du Palá­cio avec son lustre éteint et son concierge som­nolent et cette odeur de fleurs fanées qui est l’o­deur uni­ver­selle des halls d’hô­tel après le cou­cher du soleil.

— Ces gens, dit Fleming.

— Oui, dit Popov. Ces gens.

— Carol et Mag­da. Umber­to. Com­bien d’autres ?

— Des dizaines. Des rois, des reines, des princes, des ducs, des comtes, des barons — toute l’a­ris­to­cra­tie déchue d’Eu­rope est ici, Fle­ming. Esto­ril est le Père-Lachaise de la royau­té. Ils ne sont pas morts mais ils ne sont plus vivants. Ils errent dans les cou­loirs du Palá­cio comme des fan­tômes de châ­teau, sauf que le châ­teau est un hôtel quatre étoiles et que les fan­tômes règlent leur note à la fin du mois. Avec quel argent ? Dieu seul le sait. Pro­ba­ble­ment avec l’argent qu’ils ont empor­té en fuyant — les bijoux, l’or, les tableaux ven­dus dans des cir­cuits dis­crets. La royau­té en faillite, c’est encore de la royau­té. Ça se vend.

Popov par­lait avec une dure­té que Fle­ming ne lui avait pas encore enten­due — la dure­té de l’homme qui vient d’un pays sans roi et qui regarde les monar­chies s’ef­fon­drer avec un mélange de satis­fac­tion et de pitié, comme un athée regar­dant une cathé­drale en flammes.

— Et en atten­dant, dit Popov, ils jouent au casi­no. Ils boivent au bar. Ils se pro­mènent dans le jar­din. Ils lisent les jour­naux de pays qui ne sont plus les leurs. Ils reçoivent des cour­riers de gou­ver­ne­ments qui ne les recon­naissent plus. Et le soir, dans leurs chambres — les grandes chambres, les suites, celles qui donnent sur la mer — ils se regardent dans le miroir et se demandent s’ils sont encore ce qu’ils étaient ou s’ils sont déjà ce qu’ils devien­dront. C’est-à-dire rien.

Le mot tom­ba. Rien. Il tom­ba dans le silence du hall comme une pièce de mon­naie dans un puits.

*

Ils dînèrent fina­le­ment au res­tau­rant du Palá­cio. La salle était pleine — c’é­tait l’heure du dîner, et les convives du Palá­cio dînaient comme ils fai­saient tout le reste : avec céré­mo­nie. Des femmes en robe longue. Des hommes en smo­king ou en cos­tume sombre. Des bou­gies sur chaque table. Le maître d’hô­tel spec­tral qui gui­dait les convives vers leurs places avec la solen­ni­té d’un prêtre dis­tri­buant les hosties.

Popov com­man­da pour deux — sans deman­der, sans hési­ter, avec cette auto­ri­té natu­relle des hommes qui consi­dèrent les menus comme des sug­ges­tions et les ser­veurs comme des par­te­naires de jeu. Des huîtres. Un pois­son dont Fle­ming ne com­prit pas le nom — un nom por­tu­gais qui conte­nait sept syl­labes et au moins trois sons que la langue anglaise ne savait pas pro­duire. Du vin blanc. Du pain.

Ils man­gèrent. Popov man­geait comme il par­lait — avec appé­tit, avec joie, avec une atten­tion sen­suelle à chaque bou­chée qui trans­for­mait le repas en expé­rience. Il com­men­tait le pois­son, le vin, le pain, la tex­ture du beurre, la qua­li­té de l’huile d’o­live, avec le voca­bu­laire et la pré­ci­sion d’un cri­tique gas­tro­no­mique — ou d’un homme qui sait que chaque repas pour­rait être le der­nier et qui a déci­dé, en consé­quence, de ne plus jamais man­ger distraitement.

— Fle­ming, dit Popov entre deux bou­chées. Qu’est-ce que vous faites ici ? Je veux dire : vraiment.

— J’é­va­lue les réseaux de —

— Non. Ce que vous faites vrai­ment. Pas la mis­sion. Vous. Qu’est-ce que vous faites de votre vie ?

La ques­tion le prit au dépour­vu. Pas parce qu’elle était indis­crète — les espions ne connaissent pas l’in­dis­cré­tion, ils ne connaissent que l’in­for­ma­tion. Mais parce qu’elle était sin­cère. Popov, der­rière le masque du séduc­teur et du racon­teur d’his­toires, posait une ques­tion réelle. Et Fle­ming, qui avait l’ha­bi­tude de dévier les ques­tions réelles avec des pirouettes ver­bales, se trou­va désarmé.

— Je rédige des mémos, dit-il. J’in­vente des opé­ra­tions que per­sonne n’exé­cute. Je classe des infor­ma­tions. Je fais ce que font les offi­ciers de bureau — je gagne la guerre avec un sty­lo et une machine à écrire, ce qui revient à ne pas la gagner du tout.

— Vous vous sous-estimez.

— Je me connais.

— C’est la même chose. Les gens qui se connaissent se sous-estiment tou­jours, parce qu’ils voient leurs limites. Les gens qui ne se connaissent pas se sur­es­timent, parce qu’ils voient leurs rêves. Vous, Fle­ming, vous êtes un homme qui voit ses limites et qui en souffre. Je le sais parce que je suis exac­te­ment le contraire — je suis un homme qui voit ses rêves et qui en jouit. Les deux sont des mala­dies. Mais la mienne est plus agréable.

Fle­ming sou­rit. Mal­gré lui. Mal­gré l’a­ga­ce­ment — parce que Popov, comme Vera avant lui, avait cette capa­ci­té insup­por­table de dire des choses vraies avec un sou­rire, de poser le doigt sur la plaie en ayant l’air de cares­ser. Et cette pré­ci­sion le trou­blait, parce qu’elle signi­fiait que ces gens — Vera, Popov, peut-être même Mag­da Lupes­cu dans son kiosque — le voyaient. Le voyaient vrai­ment. Pas le cos­tume, pas le bla­zer, pas l’of­fi­cier de la Naval Intel­li­gence. L’homme. L’homme der­rière l’homme. Et cet homme-là, Fle­ming l’a­vait pas­sé sa vie entière à cacher.

— Vous savez ce que je pense ? dit Popov en repo­sant ses cou­verts. Je pense que vous êtes un écri­vain qui ne le sait pas encore.

Le mot tom­ba sur la table comme une carte retour­née. Écri­vain. Fle­ming ne dit rien. Quelque chose bou­gea en lui — quelque chose de pro­fond, de sou­ter­rain, comme une plaque tec­to­nique qui se déplace d’un mil­li­mètre et qui chan­ge­ra un jour la sur­face de la terre, mais pas encore, pas main­te­nant. Il ne dit rien parce qu’il n’y avait rien à dire. Le mot était là. Il l’a­vait enten­du. Il ne l’ou­blie­rait pas.

— Ne jouez jamais contre un homme qui n’a rien à perdre, dit Popov en chan­geant de sujet avec la dex­té­ri­té d’un pres­ti­di­gi­ta­teur qui esca­mote une pièce. C’est mon conseil pour le casi­no. Hart­mann n’a rien à perdre parce qu’il ne joue pas son argent — il joue celui du Reich. Vous, si vous jouez, vous joue­rez le vôtre. L’homme qui joue son propre argent a tou­jours peur. L’homme qui joue l’argent des autres n’a peur de rien. C’est l’a­van­tage des ser­vi­teurs du mal : ils n’ont pas de comptes en banque. Ils ont des comptes tout court.

— Vous par­lez comme si vous l’admiriez.

— J’ad­mire la com­pé­tence. La com­pé­tence est amo­rale. On peut admi­rer la tech­nique d’un assas­sin sans approu­ver l’as­sas­si­nat. Hart­mann est com­pé­tent. Ter­ri­ble­ment com­pé­tent. Et il joue un bac­ca­ra qui est une forme de poé­sie — une poé­sie froide, sans cœur, mais une poé­sie quand même. Vous l’a­vez vue. Je l’ai vue dans vos yeux, hier soir, quand je vous ai obser­vé l’ob­ser­ver. Vous étiez hypnotisé.

— Je ne —

— Si. Vous étiez hyp­no­ti­sé. Ce n’est pas une honte. Hart­mann hyp­no­tise tout le monde. C’est son talent. C’est aus­si son arme. L’homme qui vous hyp­no­tise est l’homme qui vous contrôle. Souvenez-vous-en.

Le dîner se ter­mi­na. Le café. Un por­to — taw­ny, vieux, qui sen­tait la figue et le cara­mel. Popov par­la encore — de la guerre, de la You­go­sla­vie, de Bel­grade qu’il avait quit­tée avant les bom­bar­de­ments, d’une femme qu’il avait aimée à Paris et per­due à Mar­seille, de la qua­li­té des che­mises ita­liennes com­pa­rées aux che­mises anglaises, du jazz, de la nata­tion, de la mort. Il par­lait de tout avec la même inten­si­té — les che­mises et la mort, le jazz et la guerre — comme si tout avait la même impor­tance, comme si la hié­rar­chie des sujets était une inven­tion de gens ennuyeux et que le monde, vu de l’in­té­rieur, était un immense bazar où les tra­gé­dies et les futi­li­tés coha­bi­taient dans un désordre fertile.

Fle­ming écou­tait. Pour une fois, il ne pre­nait pas de notes men­tales. Il écou­tait comme on écoute de la musique — pas pour com­prendre, pas pour ana­ly­ser, mais pour sen­tir. Et ce qu’il sen­tait, en écou­tant Popov, c’é­tait quelque chose qu’il n’a­vait jamais res­sen­ti devant un homme : de l’en­vie. Pas de la jalou­sie — l’en­vie est plus propre que la jalou­sie. L’en­vie recon­naît la supé­rio­ri­té de l’autre sans amer­tume. Et Popov était supé­rieur. Pas plus intel­li­gent — Fle­ming se savait au moins son égal sur ce ter­rain. Mais plus vivant. Plus pré­sent. Plus incar­né. Popov exis­tait dans son corps, dans sa voix, dans ses gestes, avec une plé­ni­tude que Fle­ming n’at­tein­drait jamais, lui qui vivait dans sa tête comme un loca­taire per­ma­nent d’un appar­te­ment trop grand, per­du dans les cou­loirs de ses propres pensées.

Popov était le vrai espion. L’homme d’ac­tion. Le héros.

Fle­ming était l’homme qui regar­dait le héros.

Et cette dif­fé­rence — cette dif­fé­rence entre être et regar­der, entre vivre et obser­ver, entre le per­son­nage et l’au­teur — était peut-être la plus impor­tante de toutes. Parce que c’est de cette dif­fé­rence que naî­traient, des années plus tard, un per­son­nage et un livre, un mythe et un homme, James Bond et Casi­no Royale.

Mais Fle­ming ne le savait pas encore.

Pas encore.

*

Ils se sépa­rèrent dans le hall. Popov dis­pa­rut — vers une femme, vers un ren­dez-vous, vers une de ces nuits dont il ne racon­te­rait que la ver­sion amu­sante le len­de­main matin — et Fle­ming res­ta seul, debout, dans le hall éteint du Palá­cio, avec le goût du por­to dans la bouche et les mots de Popov dans la tête.

Un écri­vain qui ne le sait pas encore.

Il mon­ta l’es­ca­lier. Le tapis gre­nat. Les appliques en bronze. Le cou­loir. La porte. La chambre.

En pas­sant devant le jar­din, par la fenêtre du palier, il aper­çut une sil­houette. Un homme, seul, assis sur le banc en pierre sous le magno­lia. Immo­bile. Le dos très droit. Le visage levé vers le ciel, vers les étoiles, vers rien.

Umber­to.

Le prince d’I­ta­lie était assis dans le jar­din du Palá­cio à minuit, seul, et il regar­dait le ciel. Et dans ce geste — cette soli­tude, cette ver­ti­ca­li­té, ce regard levé vers quelque chose qui n’exis­tait peut-être pas — il y avait toute la tra­gé­die des rois déchus, toute la digni­té des hommes qui ont tout per­du et qui conti­nuent de lever la tête, non pas par espoir mais par habi­tude, parce que les princes ont appris à gar­der la tête haute et que cette leçon est la der­nière qu’ils oublient.

Fle­ming le regar­da un moment. Puis il gagna sa chambre, fer­ma la porte, et s’as­sit sur le lit sans allu­mer la lumière.

Dans le noir, il enten­dait la mer. Il enten­dait le vent dans les pal­miers. Il enten­dait, très loin, le rire de Popov — non, c’é­tait impos­sible, Popov était par­ti, c’é­tait un sou­ve­nir de rire, un écho, un fan­tôme de rire qui réson­nait dans sa mémoire comme le fado réson­nait dans les ruelles de l’Alfama.

Il sor­tit le bloc-notes de la table de nuit. Il prit le crayon. Il écri­vit, sous le mot qu’il avait écrit la veille — le chiffre —, un deuxième mot. Un prénom.

Puis il ran­gea le bloc-notes, se cou­cha, et res­ta long­temps éveillé dans le noir, à écou­ter la mer et à pen­ser à un homme qui riait trop fort, à un prince qui regar­dait les étoiles, et à une femme aux yeux sombres qui man­geait des sar­dines avec les doigts dans une cave de l’Alfama.

Le Palá­cio res­pi­rait autour de lui. Les murs, les cou­loirs, les chambres — tout ce bâti­ment blanc plein de fan­tômes et d’es­pions et de rois bri­sés — res­pi­rait dans la nuit comme un ani­mal endor­mi, un ani­mal immense, patient, qui savait des choses que ses habi­tants ne savaient pas.

Fle­ming fer­ma les yeux.

Le Palá­cio veillait.

Cha­pitre 6 — Le Tage

Le matin du qua­trième jour, il pleuvait.

Pas la pluie anglaise — cette bruine hori­zon­tale, grise, obs­ti­née, qui entre sous les para­pluies et dans les âmes avec la même insis­tance métho­dique. Non. Une pluie por­tu­gaise. Une pluie ver­ti­cale, chaude, sou­daine, qui tom­bait d’un ciel res­té bleu sur les bords comme si le soleil et l’a­verse s’é­taient mis d’ac­cord pour coexis­ter, pour occu­per le même espace au même moment, et cette coexis­tence était si por­tu­gaise, si pro­fon­dé­ment lis­boète, que Fle­ming, debout à la fenêtre de la chambre 214, eut le sen­ti­ment de com­prendre enfin quelque chose sur ce pays — un pays où les contraires ne s’ex­cluent pas mais coha­bitent, où la joie et la tris­tesse mangent à la même table, où il pleut et il fait beau en même temps, et où per­sonne ne trouve ça étrange.

La pluie dura vingt minutes. Puis le soleil revint, d’un coup, comme un acteur qui rentre en scène après une fausse sor­tie, et le jar­din du Palá­cio se mit à fumer — une brume légère mon­tait de la pelouse, des mas­sifs, des feuilles mouillées, et les pal­miers lui­saient d’un éclat ver­ni qui leur don­nait un air de plantes arti­fi­cielles dans un décor trop soigné.

Le télé­phone son­na. Fle­ming décrocha.

— C’est Vera. Je vous emmène quelque part aujourd’­hui. Pas de questions.

— Où ?

— J’ai dit pas de questions.

Elle rac­cro­cha. Fle­ming regar­da le com­bi­né comme on regarde un objet qui vient de vous mordre — avec stu­peur, avec un soup­çon d’ad­mi­ra­tion. Cette femme rac­cro­chait au nez d’un offi­cier de la Royal Navy avec la désin­vol­ture d’une col­lé­gienne annu­lant un cours de pia­no. Il sou­rit. Puis il ces­sa de sou­rire, parce que sou­rire seul dans une chambre d’hô­tel en pen­sant à une femme qu’on connaît depuis vingt-quatre heures est le pre­mier symp­tôme d’un état dont il connais­sait la gra­vi­té et les conséquences.

Il s’ha­billa. Che­mise blanche, pan­ta­lon de lin, pas de bla­zer — la pluie avait lais­sé dans l’air une tié­deur moite qui ren­dait la veste super­flue. Il glis­sa ses Mor­land dans sa poche de poi­trine, hési­ta, puis les rem­pla­ça par un paquet de SG Gigante qu’il avait ache­té la veille au kiosque du hall. Une conces­sion. Un camou­flage. Ou un geste envers Vera — il pré­fé­rait ne pas savoir lequel.

*

Elle l’at­ten­dait dans le hall, assise dans un des fau­teuils en cuir fauve, les jambes croi­sées, lisant un jour­nal por­tu­gais — le Diá­rio de Notí­cias — avec une concen­tra­tion que Fle­ming jugea authen­tique, ce qui le sur­prit, parce que jus­qu’i­ci il avait clas­sé Vera dans la caté­go­rie des gens qui lisent les jour­naux comme acces­soire et non comme source d’in­for­ma­tion. Il révi­sa son juge­ment. Cette femme lisait réel­le­ment. Elle absor­bait le monde par les yeux — les mots, les gens, les rues, les visages — avec la même avi­di­té que lui, mais sans le déta­che­ment. Elle était dedans. Lui était tou­jours dehors, le nez col­lé à la vitre.

Elle leva la tête. Le sou­rire inté­rieur, immé­dia­te­ment. Comme si le sou­rire l’a­vait atten­due, tapi dans les coins de ses lèvres, prêt à sur­gir dès qu’un sti­mu­lus appro­prié se pré­sen­tait — et Fle­ming, appa­rem­ment, était un sti­mu­lus approprié.

— Vous avez chan­gé de ciga­rettes, dit-elle.

Il bais­sa les yeux sur la poche de sa che­mise. Les SG Gigante dépas­saient, visibles.

— Un conseil avi­sé d’une experte locale.

— C’est un début. Main­te­nant il fau­drait chan­ger la façon dont vous regar­dez les gens. Vous les regar­dez comme un ento­mo­lo­giste regarde des insectes. Ça se voit à trois mètres.

— Et com­ment fau­drait-il que je les regarde ?

— Comme un être humain regarde d’autres êtres humains. Avec inté­rêt et sans supé­rio­ri­té. Je sais que c’est dif­fi­cile pour un Anglais.

Elle plia son jour­nal, se leva, et mar­cha vers la sor­tie. Fle­ming la sui­vit. Il com­men­çait à s’ha­bi­tuer à la suivre — à ce rythme qu’elle impo­sait, ni trop rapide ni trop lent, le rythme d’une femme qui sait où elle va et qui ne se retourne pas pour véri­fier que vous sui­vez, parce qu’elle sait que vous sui­vez. Et cette cer­ti­tude — cette cer­ti­tude tran­quille, non dite — était en elle-même une forme de pouvoir.

*

Le taxi les dépo­sa au Cais do Sodré, sur la rive nord du Tage.

Le quai sen­tait le gou­dron, le pois­son et le die­sel. Des bateaux de pêche étaient amar­rés le long du quai — des cha­lu­tiers peints de cou­leurs vives, bleu, vert, rouge, jaune, comme si les pêcheurs por­tu­gais avaient déci­dé que la mer était trop grise et qu’il fal­lait y ajou­ter de la cou­leur, de force, par obs­ti­na­tion. Des filets séchaient sur des sup­ports en bois. Des mouettes tour­naient en criant ces cris de mouettes qui sont le même cri par­tout dans le monde — à Lis­bonne, à Londres, à Bom­bay — le cri de l’oi­seau qui vit entre deux élé­ments et qui n’ap­par­tient à aucun.

Vera ache­ta deux billets au gui­chet d’un petit bâti­ment blanc — la gare flu­viale — et ils mon­tèrent à bord d’un cacil­hei­ro, un de ces fer­ries à fond plat qui tra­ver­saient le Tage entre les deux rives comme des navettes entre deux mondes. Le bateau était vieux, rouillé, peint en crème et vert, avec un pont supé­rieur ouvert où des bancs en bois accueillaient les pas­sa­gers — des ouvriers, des femmes avec des paniers, des enfants, un prêtre en sou­tane qui lisait son bré­viaire, un sol­dat endor­mi la bouche ouverte.

Le fer­ry s’é­bran­la. Le moteur tous­sa, cra­cha, puis trou­va son rythme — un bat­te­ment sourd, régu­lier, qui fai­sait vibrer le pont sous les pieds. L’eau du Tage se fen­dit. Fle­ming s’ac­cou­da au bas­tin­gage et regarda.

Le Tage. Il l’a­vait vu d’en haut — du Cas­te­lo, de l’a­vion. Mais le voir d’en haut n’est pas le voir. Voir le Tage, c’est être des­sus, au niveau de l’eau, là où l’on sent sa masse, son mou­ve­ment, sa res­pi­ra­tion. Le fleuve était immense — si large à cet endroit qu’il res­sem­blait à un bras de mer, une éten­due d’eau grise et dorée qui scin­tillait sous le soleil reve­nu avec un éclat de métal bat­tu. Des vagues courtes, ner­veuses, cla­quaient contre la coque du fer­ry. La brise por­tait cette odeur com­po­site — sel, vase, pois­son, algues, gasoil — qui est l’o­deur de tous les grands fleuves mari­times, l’o­deur de la fron­tière entre la terre et la mer, entre le connu et l’inconnu.

Der­rière eux, Lis­bonne s’é­loi­gnait. Les col­lines, les toits, les clo­chers, le Cas­te­lo tout en haut — la ville se recom­po­sait à mesure qu’ils s’en éloi­gnaient, comme un visage qu’on ne voit vrai­ment que quand on s’en écarte. Et devant eux, la rive sud — Alma­da, Cacil­has — se rap­pro­chait, avec ses entre­pôts, ses grues, ses immeubles bas, sa réa­li­té ouvrière qui était le néga­tif de la carte postale.

— Mon père pre­nait ce fer­ry tous les jours, dit Vera.

Elle était accou­dée à côté de lui, les che­veux fouet­tés par le vent, les yeux plis­sés contre la lumière. Le vent col­lait sa robe contre son corps et Fle­ming ne regar­da pas — ou regar­da et détour­na les yeux si vite que c’é­tait presque la même chose. Presque.

— Il tra­vaillait de l’autre côté ?

— Avant les mines. Quand j’é­tais petite. Il tra­vaillait aux chan­tiers navals de Cacil­has. Un ingé­nieur anglais dans un chan­tier por­tu­gais. Les ouvriers l’ap­pe­laient o inglês — l’An­glais. Ça lui suf­fi­sait comme nom. Il n’a­vait pas besoin d’être Fle­ming ou Smith ou Jones. Il était l’An­glais. C’é­tait une iden­ti­té complète.

Elle dit cela avec une ten­dresse qui per­ça le masque — un ins­tant, pas plus, comme une fis­sure dans un mur par où on aper­çoit une pièce qu’on ne devrait pas voir. Puis le masque se referma.

— Il est mort com­ment ? deman­da Fleming.

Il n’au­rait pas dû poser la ques­tion. Pas si vite. Pas si direc­te­ment. Mais le fer­ry, le vent, le Tage — il y avait quelque chose dans ce lieu de tran­sit, dans ce mou­ve­ment entre deux rives, qui auto­ri­sait les ques­tions directes, qui abo­lis­sait les pro­to­coles de la conver­sa­tion ter­restre. Sur l’eau, les mots changent de poids.

— La mala­ria, dit Vera. Contrac­tée dans les mines, au nord. Les mines d’é­tain du Dou­ro. Il y avait des mous­tiques dans les gale­ries. Per­sonne ne pre­nait de qui­nine parce que per­sonne ne pen­sait qu’on pou­vait attra­per la mala­ria dans une mine. Il a eu les fièvres en mars, il est mort en juin. Trois mois. Qua­torze ans, j’avais.

Elle dit les faits — les faits nus, sans émo­tion appa­rente, dans l’ordre chro­no­lo­gique, comme on lit un rap­port. Mais Fle­ming, qui savait écou­ter sous les mots, enten­dit ce que les mots ne disaient pas. Il enten­dit une petite fille de qua­torze ans devant un cer­cueil. Il enten­dit une langue qui dis­pa­raît — l’an­glais du père, cet anglais vivant, quo­ti­dien, qui ne serait plus jamais par­lé dans cette mai­son. Il enten­dit une moi­tié de monde qui s’ef­fondre et une autre moi­tié qui doit suffire.

— Je suis déso­lé, dit-il.

— Ne le soyez pas. C’é­tait il y a vingt ans. La dou­leur se trans­forme. Elle ne dis­pa­raît pas — les gens qui disent que le temps gué­rit mentent — mais elle se trans­forme. Elle devient autre chose. De la force, par­fois. De la colère, sou­vent. De la sau­dade, toujours.

Le fer­ry accos­ta à Cacil­has. Ils ne des­cen­dirent pas. Vera avait ache­té des billets aller-retour — la tra­ver­sée elle-même était la des­ti­na­tion. Le bateau rechar­gea ses pas­sa­gers et repar­tit dans l’autre sens, vers Lis­bonne, et la ville réap­pa­rut, gran­dis­sante, de plus en plus détaillée, comme un tableau qu’on regarde d’a­bord de loin puis de près, et les col­lines reprirent leur volume, et les toits reprirent leur cou­leur, et le Cas­te­lo retrou­va sa place au som­met de l’Al­fa­ma comme une cou­ronne sur une tête fatiguée.

*

Ils débar­quèrent au Cais do Sodré et marchèrent.

Vera ne par­lait pas. Fle­ming ne par­lait pas. Ils mar­chèrent côte à côte, dans ce silence qui suit les confi­dences — un silence plein, habi­té, un silence de diges­tion émo­tion­nelle où les mots pro­non­cés conti­nuent de tra­vailler en des­sous, comme un levain dans la pâte. Ils lon­gèrent le quai, pas­sèrent devant le Mer­ca­do da Ribei­ra — le grand mar­ché, dont les portes ouvertes lais­saient échap­per une rumeur de voix et une odeur de fruits et de pois­son qui se mêlait à l’air du fleuve — et remon­tèrent par la Rua do Arse­nal vers la Pra­ça do Comércio.

La Pra­ça do Comér­cio. Fle­ming s’arrêta.

C’é­tait une place immense — non, plus qu’im­mense. C’é­tait un vide. Un vide orga­ni­sé, enca­dré sur trois côtés par des arcades jaunes à la symé­trie par­faite, et ouvert sur le qua­trième côté sur le Tage, direc­te­ment, sans bar­rière, sans para­pet, comme si la ville s’in­ter­rom­pait là et que le fleuve com­men­çait, et que la fron­tière entre les deux n’é­tait qu’une marche de pierre, un seuil, un pas. Au centre de la place, une sta­tue équestre — le roi José Ier, figé en bronze sur un che­val de bronze, vert-de-gris par les siècles, levant un bras vers le fleuve dans un geste qui pou­vait signi­fier la gloire ou l’a­dieu ou les deux. Et par­tout, autour de la sta­tue, autour des arcades, entre les colonnes, dans les coins d’ombre et les rec­tangles de lumière — l’es­pace. L’es­pace pur. L’es­pace qui n’est pas du vide mais de la pos­si­bi­li­té, de la pro­messe, du souffle.

— C’est d’i­ci qu’ils par­taient, dit Vera.

— Qui ?

— Les navi­ga­teurs. Vas­co de Gama. Cabral. Magel­lan. Ils par­taient d’i­ci, de cette place, de ces quais. Ils mon­taient sur des bateaux qui fai­saient la moi­tié de ce fer­ry et ils allaient jus­qu’aux Indes, jus­qu’au Bré­sil, jus­qu’au bout du monde. Regar­dez le fleuve. C’est la der­nière chose qu’ils voyaient du Por­tu­gal. Cette eau. Cette lumière. Et ils ne savaient pas s’ils revien­draient. La plu­part ne reve­naient pas.

Fle­ming regar­da le Tage. La lumière de la fin de mati­née frap­pait l’eau et la trans­for­mait en quelque chose qui n’é­tait plus de l’eau mais de la lumière liquide, une éten­due de scin­tille­ments qui bles­sait les yeux et for­çait le regard à se détour­ner puis à reve­nir, parce que la beau­té qui blesse est celle qu’on ne peut pas ne pas regar­der. Il pen­sa aux navi­ga­teurs. À ces hommes qui avaient vu cette même eau, cette même lumière, et qui étaient mon­tés sur des coques de noix pour aller vers l’in­con­nu. Il pen­sa à la guerre. À l’At­lan­tique qu’il avait tra­ver­sé en avion et que ces hommes tra­ver­saient en bateau, pen­dant des mois, sans carte, sans radar, sans rien. Et il pen­sa — avec une honte sou­daine, phy­sique, une honte qui lui noua le ventre — qu’il était un homme qui n’a­vait jamais rien ris­qué. Jamais. Pas phy­si­que­ment. Pas émo­tion­nel­le­ment. Pas exis­ten­tiel­le­ment. Il avait tra­ver­sé la vie comme il tra­ver­sait les pièces — en obser­vant, en notant, en res­tant près des murs. Et les navi­ga­teurs, eux, avaient tra­ver­sé des océans.

— Ça va ? dit Vera.

— Oui. Oui, ça va.

Ça n’al­lait pas. Mais il y a des moments où dire que ça ne va pas est impos­sible, non pas par pudeur mais par inca­pa­ci­té — on ne trouve pas les mots, ou les mots qu’on trouve sont trop petits pour le sen­ti­ment, comme des chaus­sures d’en­fant qu’on essaie d’en­fi­ler sur des pieds d’a­dulte. Fle­ming dit que ça allait et Vera ne le crut pas et ils n’en par­lèrent plus, et ce non-dit devint une chose de plus entre eux, une chose qui s’a­jou­tait aux sar­dines et au fado et aux Chur­ch’s neuves et au silence du fer­ry, une couche de plus dans la géo­lo­gie de ce qui com­men­çait à res­sem­bler — dan­ge­reu­se­ment, déli­cieu­se­ment — à une intimité.

*

Ils déjeu­nèrent dans une cer­ve­ja­ria de la Rua dos Bacal­hoei­ros, à deux pas de la place. Une bras­se­rie de fruits de mer — vaste, bruyante, car­re­lée de blanc, avec des aqua­riums où des homards contem­plaient leur des­tin avec une rési­gna­tion phi­lo­so­phique et des ser­veurs en tablier blanc qui navi­guaient entre les tables en por­tant des pla­teaux char­gés de crus­ta­cés avec l’as­su­rance de funam­bules sur un fil.

Vera com­man­da des amêi­joas à bulhão pato — des palourdes au vin blanc, à l’ail et à la coriandre. Le plat arri­va dans une cata­pla­na en cuivre, fumant, odo­rant, et quand Vera sou­le­va le cou­vercle, la vapeur mon­ta entre eux comme un rideau de brume par­fu­mée qui les iso­la pen­dant un ins­tant du reste de la salle, du reste du monde, du reste de la guerre. L’ail. Le vin blanc. La coriandre. Le jus des palourdes — salé, marin, char­gé de tout l’At­lan­tique. C’é­tait un plat qui sen­tait le Por­tu­gal plus que n’im­porte quel monu­ment, n’im­porte quel azu­le­jo, n’im­porte quel fado. C’é­tait un plat qui était le Por­tu­gal — simple, intense, inimitable.

— Fle­ming.

— Oui.

— Pour­quoi êtes-vous vrai­ment ici ?

La ques­tion encore. La même ques­tion, posée dif­fé­rem­ment. Au café du Chia­do, elle l’a­vait lan­cée entre les sar­dines et le vin avec une désin­vol­ture de joueuse. Ici, dans la cer­ve­ja­ria, elle la posait autre­ment — plus direc­te­ment, plus gra­ve­ment, sans le camou­flage de l’i­ro­nie. Et ses yeux, par-des­sus la cata­pla­na fumante, ne sou­riaient plus.

Fle­ming man­gea une palourde. Il prit son temps. Le goût — l’ail, le sel, le vin — lui don­na quelques secondes de répit.

— Je vous l’ai dit. Éva­luer les réseaux —

— Non. Pas ça. Je veux dire : pour­quoi êtes-vous ici, dans cette vie ? Offi­cier de ren­sei­gne­ment. Mémos. Rap­ports. L’A­mi­rau­té. Est-ce que c’est ce que vous vou­liez être ? Est-ce que c’est ce que vous ima­gi­niez quand vous aviez vingt ans ?

C’é­tait la deuxième fois en deux jours qu’on lui posait cette ques­tion — la ques­tion du sens, la ques­tion de la direc­tion, la ques­tion de ce qu’il fai­sait de sa vie. Popov l’a­vait posée avec l’in­so­lence du séduc­teur. Vera la posait avec la pré­ci­sion du chi­rur­gien. Et Fle­ming se deman­da si ces gens — ces étran­gers qu’il connais­sait depuis trois jours — voyaient en lui quelque chose que ses col­lègues de l’A­mi­rau­té, qu’il côtoyait depuis deux ans, n’a­vaient jamais vu. Ou quelque chose qu’ils avaient vu et qu’ils avaient la poli­tesse bri­tan­nique de ne pas mentionner.

— Quand j’a­vais vingt ans, dit-il len­te­ment, je vou­lais être beau­coup de choses. Jour­na­liste. Diplo­mate. Ban­quier — j’ai essayé, j’é­tais mau­vais. Stock­bro­ker — j’ai essayé aus­si, j’é­tais moins mau­vais mais plus mal­heu­reux. Écrivain —

Il s’ar­rê­ta. Le mot était sor­ti tout seul. Écri­vain. Le même mot que Popov avait pro­non­cé la veille, et qui reve­nait main­te­nant dans sa propre bouche comme un boo­me­rang, comme un objet lan­cé qui revient à l’en­voyeur avec une force accrue.

— Écri­vain, répé­ta Vera. Vous vou­liez écrire ?

— Vou­loir est un grand mot. J’y pen­sais. Comme on pense à un pays qu’on aime­rait visi­ter sans jamais ache­ter le billet.

— Et pour­quoi n’a­vez-vous pas ache­té le billet ?

— Parce que je n’a­vais rien à racon­ter. Un écri­vain a besoin de matière. De vie. D’ex­pé­rience. Et moi, à vingt ans, à vingt-cinq ans, à trente ans — qu’est-ce que j’a­vais ? Une édu­ca­tion à Eton. Une brève car­rière à Reu­ters. Des amours ratées. Un frère meilleur que moi en tout. Ce n’est pas de la matière. C’est de la bio­gra­phie de gent­le­man anglais moyen. Il y en a des mil­liers. Aucun n’a jamais écrit un livre qui vaille la peine d’être lu.

Vera le regar­da. Long­temps. Avec ce regard qu’elle avait — ce regard large, ouvert, qui voyait plus que les autres parce que ses yeux étaient trop écar­tés pour les canons clas­siques et que cette ampli­tude n’é­tait pas seule­ment phy­sique mais per­cep­tive. Elle voyait large. Et ce qu’elle vit, à cet ins­tant, dans la cer­ve­ja­ria bruyante avec la vapeur des palourdes et le bruit des assiettes et le brou­ha­ha des conver­sa­tions en por­tu­gais — ce qu’elle vit le fit rou­gir. Parce qu’il sut qu’elle voyait la véri­té. Pas la ver­sion offi­cielle, pas la façade d’i­ro­nie, mais la véri­té nue : un homme qui vou­lait écrire et qui avait peur. Peur de ne pas être assez bon. Peur de ne pas avoir assez vécu. Peur que les mots ne viennent pas, ou qu’ils viennent et qu’ils ne soient pas les bons, et que la page blanche reste blanche, et que le silence soit la réponse finale à toutes ses questions.

— Vous avez la matière main­te­nant, dit-elle dou­ce­ment. Ce pays. Cette guerre. Cet hôtel plein de fan­tômes et d’es­pions. Un ban­quier alle­mand qui joue au bac­ca­ra comme si le monde en dépen­dait. Des rois sans trône qui errent dans des jar­dins. Un agent double serbe qui rit trop fort. Vous avez la matière, Fle­ming. Ce qui vous manque, c’est le cou­rage de la prendre.

Le silence après cette phrase fut si dense qu’il eut une tex­ture — quelque chose de coton­neux, de lourd, qui tom­bait entre eux comme la vapeur de la cata­pla­na mais en plus opaque, en plus étouf­fant. Fle­ming ne répon­dit pas. Il ne pou­vait pas répondre. Parce qu’elle avait rai­son — rai­son avec une pré­ci­sion qui était presque cruelle, comme un méde­cin qui annonce un diag­nos­tic que le patient connais­sait déjà mais refu­sait de formuler.

Il man­gea une palourde. Puis une autre. Le goût du sel. Le goût de la mer. Le goût de toutes les choses qui existent indé­pen­dam­ment de nos peurs et de nos lâche­tés et qui conti­nuent d’exis­ter quand nous avons fini de nous lamenter.

— Et vous ? dit-il enfin. Qu’est-ce que vous vou­liez être ?

— Libre, dit Vera sans hési­ta­tion. Juste libre. C’est un luxe, dans ce pays. Une femme libre au Por­tu­gal, en 1941, c’est une ano­ma­lie. Une erreur du sys­tème. Sala­zar veut des femmes à l’é­glise et à la mai­son. Des mères, des épouses, des saintes. Pas des tra­duc­trices qui emmènent des offi­ciers bri­tan­niques man­ger des palourdes et qui leur posent des ques­tions indiscrètes.

Elle sou­rit. Le sou­rire inté­rieur, mais avec quelque chose de dif­fé­rent — une cha­leur qui n’y était pas avant, une ouver­ture, comme si la conver­sa­tion avait des­ser­ré un ver­rou quelque part en elle et que la porte, sans s’ou­vrir tout à fait, avait bou­gé d’un centimètre.

— Et vous l’êtes ? dit Fle­ming. Libre ?

Le sou­rire chan­gea. S’a­min­cit. Devint quelque chose de plus fra­gile, de plus ambi­gu — le sou­rire de quel­qu’un qui hésite entre deux réponses et qui sait que l’une est vraie et l’autre nécessaire.

— Per­sonne n’est libre, dit-elle. Pas dans cette guerre. Pas dans ce pays. On croit être libre parce qu’on choi­sit son café et ses chaus­sures et l’homme avec qui on déjeune. Mais les vrais choix — les choix qui comptent — sont faits pour nous, par des gens que nous ne connais­sons pas, dans des bureaux que nous ne ver­rons jamais. Et quand le choix arrive — le vrai choix, celui qui change tout — on découvre qu’on n’est pas libre du tout. On découvre qu’on est atta­ché. Par des fils qu’on ne voyait pas. Et que quel­qu’un tire les fils.

Elle dit cela en regar­dant sa palourde, pas Fle­ming. Et Fle­ming, qui savait écou­ter sous les mots, enten­dit quelque chose qui n’é­tait pas dans les mots — un poids. Un poids ancien, per­son­nel, quelque chose qui n’a­vait rien à voir avec la guerre ni avec la poli­tique ni avec Sala­zar mais avec elle, avec sa vie, avec les fils invi­sibles dont elle par­lait. Des fils qui la tenaient. Qui la tiraient. Quelque part.

Il ne posa pas la ques­tion. Pas encore. Il y avait un moment pour poser les ques­tions et un moment pour lais­ser le silence les poser à sa place. Et le silence, par­fois, est plus efficace.

*

L’a­près-midi glis­sa comme le Tage — lent, large, lumineux.

Ils mar­chèrent. Sans but, sans plan, sans la pré­ten­tion d’al­ler quelque part. Ils mar­chèrent dans Lis­bonne comme on marche dans un rêve — en sui­vant les rues qui s’of­fraient, en tour­nant aux coins qui atti­raient, en s’ar­rê­tant devant les vitrines, les fon­taines, les façades d’a­zu­le­jos qui racon­taient des his­toires en bleu et blanc. Fle­ming mar­chait à côté de Vera et il sen­tait que quelque chose chan­geait entre eux — pas une pro­gres­sion vers l’in­ti­mi­té, pas une séduc­tion, quelque chose de plus sub­til, de plus rare. Un accord. Le genre d’ac­cord qui se pro­duit quand deux per­sonnes marchent au même rythme pen­dant assez long­temps et que leurs pas finissent par se syn­chro­ni­ser, et que cette syn­chro­ni­sa­tion phy­sique devient, sans qu’on le veuille, une syn­chro­ni­sa­tion men­tale, une espèce de sym­pa­thie silen­cieuse des corps qui pré­cède la sym­pa­thie des esprits.

Ils pas­sèrent devant l’é­glise de São Roque — une façade aus­tère, presque laide, qui ne lais­sait rien devi­ner de l’in­té­rieur. Vera l’en­traî­na dedans. Et l’in­té­rieur était un choc — une explo­sion de dorure, de marbre, de bois peint, une pro­fu­sion baroque qui pre­nait à la gorge après la sobrié­té de la façade. C’é­tait le contraire de ce qu’on atten­dait. C’é­tait un piège. Et Fle­ming pen­sa que Lis­bonne toute entière était construite sur ce prin­cipe — des façades modestes qui cachent des inté­rieurs somp­tueux, des exté­rieurs qui mentent sur les inté­rieurs, des appa­rences qui trompent. Comme les gens. Comme Vera.

— Le Por­tu­gal ne montre jamais ce qu’il a de plus beau, dit Vera en levant les yeux vers le pla­fond peint de la Cape­la de São João Bap­tis­ta — une cha­pelle com­man­dée à des artistes ita­liens par le roi João V, entiè­re­ment construite à Rome, bénie par le pape, puis démon­tée, trans­por­tée par bateau et remon­tée à Lis­bonne. L’ex­tra­va­gance du geste était ver­ti­gi­neuse — faire construire une cha­pelle dans un pays étran­ger et l’im­por­ter comme un meuble. Seul le Por­tu­gal pou­vait ima­gi­ner une chose pareille. Seul un pays de navi­ga­teurs pou­vait consi­dé­rer qu’une cha­pelle est un objet trans­por­table, un bagage de plus dans la cale d’un navire.

— C’est un pays de masques, dit Fleming.

— Comme tous les pays. La dif­fé­rence, c’est que le Por­tu­gal le sait. L’An­gle­terre aus­si porte des masques, mais elle croit que le masque est le visage. Le Por­tu­gal sait que le masque est un masque. Et il l’as­sume. C’est plus honnête.

Ils sor­tirent de l’é­glise. La lumière de l’a­près-midi tom­bait main­te­nant en oblique sur les rues du Bair­ro Alto, décou­pant des ombres nettes, des rec­tangles de soleil et de pénombre qui alter­naient sur les trot­toirs en mosaïque comme les touches d’un pia­no. Fle­ming allu­ma une SG Gigante. Le goût était dif­fé­rent de ses Mor­land — plus sec, plus âpre, avec une amer­tume qui n’é­tait pas désa­gréable. Le goût du Por­tu­gal. Il com­men­çait à s’y faire.

*

Ils s’as­sirent dans un jar­din — le Mira­dou­ro de São Pedro de Alcân­ta­ra, un bel­vé­dère ombra­gé de pla­tanes d’où l’on voyait la ville entière, de la Baixa au Cas­te­lo, avec le Tage der­rière, scin­tillant dans la lumière décli­nante. Un ven­deur ambu­lant pro­po­sait des châ­taignes grillées dans un cor­net de papier jour­nal. Vera en ache­ta. Ils man­gèrent les châ­taignes chaudes, assis sur un banc de pierre, en silence, en regar­dant Lis­bonne rou­gir sous le soleil couchant.

C’é­tait un de ces moments — Fle­ming le sut immé­dia­te­ment, avec cette luci­di­té des ins­tants par­faits qui se savent par­faits pen­dant qu’ils se pro­duisent — un de ces moments que la mémoire pho­to­gra­phie­rait et conser­ve­rait intacts, sans alté­ra­tion, sans embel­lis­se­ment, parce qu’ils n’a­vaient pas besoin d’être embel­lis. La lumière sur les toits. L’o­deur des châ­taignes. La tié­deur de l’air. Vera à côté de lui, les doigts noir­cis par la peau des châ­taignes, les yeux plis­sés contre le soleil, le visage calme — plus calme qu’il ne l’a­vait jamais vu, déli­vré pour un ins­tant de l’i­ro­nie et de la vigi­lance et du masque, un visage qui n’é­tait que lui-même, ouvert, offert, beau de cette beau­té qui n’est pas la beau­té des traits mais la beau­té de la présence.

— Fle­ming, dit-elle.

— Oui.

— Mer­ci.

— De quoi ?

— De ne pas poser de ques­tions. Les hommes posent tou­jours des ques­tions. Ils veulent savoir, com­prendre, clas­ser. Vous aus­si, vous vou­lez savoir — je le vois. Mais vous vous rete­nez. Et cette rete­nue… c’est la chose la plus élé­gante que vous ayez faite depuis que vous êtes arrivé.

Il ne répon­dit pas. Il man­gea une châ­taigne. Il regar­da le Tage. Il pen­sa que cette femme — cette femme aux Chur­ch’s anglaises et à l’an­glais trop par­fait et au frère mort de mala­ria et aux fils invi­sibles — était en train de deve­nir quelque chose dans sa vie. Pas une amante — pas encore, peut-être jamais. Pas une amie — le mot était trop plat, trop domes­tique. Quelque chose d’autre. Quelque chose qui n’a­vait pas de nom en anglais — et peut-être que le mot por­tu­gais exis­tait, peut-être que le mot était sau­dade, ce manque actif, ce manque qui crée, ce manque qui chante.

Le soleil des­cen­dit. Les toits pas­sèrent du rouge à l’o­range, puis du orange au vio­let, puis du vio­let à quelque chose qui n’a­vait pas de nom — un bleu sombre, pro­fond, le bleu des tran­si­tions, le bleu de l’entre-deux, le bleu qui sépare le jour de la nuit et qui ne dure que quelques minutes mais qui contient, pen­dant ces quelques minutes, toute la mélan­co­lie et toute la beau­té du monde.

— Il faut ren­trer, dit Vera.

— Oui.

Ni l’un ni l’autre ne bou­gea. Le bleu s’ap­pro­fon­dit. Les pre­mières lumières s’al­lu­mèrent dans la ville — des points jaunes, épars, timides, comme des étoiles ter­restres qui répon­daient aux étoiles célestes qui com­men­çaient à appa­raître au-des­sus de leurs têtes. Lis­bonne s’illu­mi­nait. Le Tage deve­nait noir.

Puis ils se levèrent. En même temps. Sans se concer­ter. Et ils redes­cen­dirent vers la ville, côte à côte, dans la lumière des réver­bères qui jetait leurs ombres sur les trot­toirs en mosaïque — deux ombres longues, paral­lèles, qui se tou­chaient par­fois quand le che­min se res­ser­rait et qui se sépa­raient quand il s’é­lar­gis­sait, et ce jeu d’ombres — ce rap­pro­che­ment, cette sépa­ra­tion, ce rap­pro­che­ment encore — était peut-être la chose la plus vraie qui se soit pas­sée entre eux ce jour-là.

*

Le taxi les rame­na à Esto­ril. Fle­ming regar­da par la vitre. La côte, la nuit, les lumières des vil­las, la masse noire de l’At­lan­tique. Il ne par­lait pas. Vera ne par­lait pas. Le chauf­feur ne par­lait pas. Le silence était com­plet et par­fait, comme un objet fini, une sculp­ture, quelque chose qu’on pour­rait poser sur une éta­gère et regarder.

Le taxi s’ar­rê­ta devant le Palá­cio. Ils sor­tirent. Le hall. Les portes-fenêtres. La nuit tiède.

— Bon­soir, dit Vera.

— Bon­soir.

Elle hési­ta. Une seconde. Peut-être moins. L’hé­si­ta­tion la plus brève que Fle­ming ait jamais per­çue — un micro-arrêt du corps, un fré­mis­se­ment de l’in­ten­tion, le moment où quel­qu’un s’ap­prête à faire quelque chose et décide de ne pas le faire. Puis elle tour­na les talons et s’é­loi­gna vers la sor­tie de l’hô­tel, vers la nuit, vers Lis­bonne ou vers ailleurs, vers sa vie dont il ne savait rien et qu’il devi­nait com­pli­quée et peut-être terrible.

Il la regar­da par­tir. La robe bleu marine. La bar­rette en écaille. Les Chur­ch’s anglaises sur le gra­vier de l’al­lée — ce cris­se­ment qui dit l’argent, le calme, l’entre-soi, et qui disait main­te­nant autre chose : le départ.

Fle­ming mon­ta dans sa chambre. Il ouvrit la fenêtre. Le jar­din, la mer, la nuit. Les mêmes. Et pour­tant dif­fé­rents — parce que lui-même était dif­fé­rent, légè­re­ment, imper­cep­ti­ble­ment, de la façon dont on est dif­fé­rent après une jour­née qui ne res­semble à aucune autre et dont on ne mesure pas encore l’im­pact, comme on ne mesure pas l’im­pact d’une graine plan­tée le jour de sa plantation.

Il sor­tit le bloc-notes. Sous le chiffre et le pré­nom, il écri­vit autre chose — pas un mot cette fois, une phrase. Une phrase courte. Cinq mots. Cinq mots qui ne vou­laient rien dire et qui vou­laient tout dire, cinq mots qui étaient peut-être le début de quelque chose — d’un livre, d’une vie, d’un men­songe magni­fique — ou peut-être la fin de quelque chose d’autre.

Il posa le crayon. Il fer­ma les per­siennes. Il se coucha.

Dehors, le Tage cou­lait vers la mer, comme il cou­lait depuis des mil­liers d’an­nées, indif­fé­rent aux navi­ga­teurs et aux espions et aux femmes qui mangent des sar­dines avec les doigts, indif­fé­rent à tout sauf à son propre mou­ve­ment, cette force tran­quille de l’eau qui va vers l’eau, du fleuve qui va vers l’o­céan, du connu qui va vers l’inconnu.

Fle­ming dormit.

Et pour la pre­mière fois depuis son arri­vée au Por­tu­gal, il rêva. Il rêva du Tage. Il rêva d’un bateau. Il rêva d’une femme sur un quai qui agi­tait la main — ou qui ne l’a­gi­tait pas, c’é­tait dif­fi­cile à dire, dans les rêves les gestes sont ambi­gus, et celui-ci pou­vait être un au revoir ou un appel ou un aver­tis­se­ment, et quand il se réveilla le len­de­main, il ne se sou­vint pas du visage de la femme mais il se sou­vint du geste, et le geste lui res­ta, comme un écho, comme une trace, comme le fan­tôme d’une main dans l’air du matin.

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