Bons baisers de Lisbonne
Bons baisers de Lisbonne
Chapitres 4 à 6
Chapitre 4 — Vera
On lui avait dit dix heures, café A Brasileira, Rua Garrett.
Fleming prit un taxi devant le Palácio. Le chauffeur — un homme maigre au visage de saint sculpté dans du bois d’olivier — conduisit en silence, ce qui était suffisamment rare chez un chauffeur de taxi portugais pour mériter d’être noté. La route longea la côte, puis bifurqua vers l’intérieur, et Lisbonne apparut par fragments — d’abord les faubourgs, puis les premières collines bâties, puis les rues qui se resserraient, montaient, tournaient, et soudain le centre, le cœur, le Chiado, avec ses immeubles à façades d’azulejos, ses trottoirs en mosaïque noire et blanche, ses tramways jaunes qui grimpaient les pentes avec un grincement de ferraille et une obstination de mulet mécanique.
Le taxi le déposa devant A Brasileira. Fleming connaissait le nom — tout le monde connaissait le nom. C’était le café des écrivains, des poètes, des artistes, des intellectuels lisboètes et de tous ceux qui voulaient passer pour tels. Fernando Pessoa y avait eu sa table. Il y avait même, disait-on, un projet de statue de bronze du poète assis à la terrasse, un homme mort transformé en mobilier urbain, et cette idée plut obscurément à Fleming — l’idée qu’un écrivain puisse devenir un objet, une chose, un meuble auquel les passants ne prêtent plus attention mais qui est toujours là, solide, indestructible, plus réel que les vivants qui passent devant lui.
Il entra.
L’intérieur d’A Brasileira était un condensé de Lisbonne — bruyant, doré, légèrement décrépit, magnifique. Des miroirs sur les murs. Des boiseries sombres. Un comptoir en marbre derrière lequel une machine à expresso crachait de la vapeur avec des sifflements d’animal blessé. Des tables rondes, petites, serrées, recouvertes de dessus en marbre veiné sur lesquels des tasses de café laissaient des anneaux bruns comme des signatures. Et du monde — beaucoup de monde, des hommes surtout, en costume ou en manches de chemise, qui parlaient, fumaient, gesticulaient, lisaient des journaux, se disputaient, riaient, vivaient avec cette intensité particulière des peuples méridionaux pour qui le café n’est pas un lieu de consommation mais un lieu d’existence.
Fleming se sentit immédiatement étranger. Non pas rejeté — accueilli, au contraire, avec cette hospitalité portugaise qui est un mélange de courtoisie et d’indifférence — mais étranger au sens étymologique : celui qui vient d’ailleurs, celui dont la langue, les gestes, la façon de s’asseoir et de commander disent qu’il appartient à un autre monde. Son blazer bleu marine, sa Morland, sa manière de dire obrigado avec un accent qui transformait le mot en quelque chose d’approximatif et de vaguement comique — tout en lui criait : Anglais. Et à Lisbonne en 1941, être anglais, c’était être beaucoup de choses à la fois — un allié, un ennemi potentiel, un client, un espion, un touriste égaré dans le mauvais siècle.
Il s’assit à une table près de la vitrine. Il commanda un café — une bica, lui avait dit Bridges, c’est comme ça qu’on dit ici, bica, pas café, pas expresso, bica — et il attendit.
*
Elle arriva à dix heures douze.
Douze minutes de retard. Fleming nota le chiffre avec la précision maniaque qu’il appliquait à tout. Douze minutes, c’est trop pour un oubli et pas assez pour une impolitesse. C’est exactement le retard d’une personne qui veut établir, dès la première rencontre, qu’elle n’est pas à votre service. Un retard de principe. Un retard intelligent.
Il la vit avant qu’elle ne le voie — ou du moins c’est ce qu’il crut. Elle entrait par la porte principale, et la lumière de la rue, derrière elle, la découpait en silhouette pendant une fraction de seconde avant que ses yeux ne s’adaptent à la pénombre intérieure. Une femme de taille moyenne — pas grande, pas petite, cette taille intermédiaire qui n’attire pas l’attention mais qui, chez certaines femmes, devient un avantage, parce qu’on les regarde plus longtemps avant de les voir vraiment, et quand on les voit enfin, on ne peut plus les quitter des yeux.
Elle portait une robe bleu marine — pas loin de la couleur de son blazer à lui, et cette coïncidence involontaire l’amusa — avec un col blanc, des manches trois-quarts, une ceinture à la taille. Pas de chapeau. Pas de gants. Des chaussures plates, ce qui était suffisamment rare en 1941 pour signifier quelque chose — une femme qui ne porte pas de talons est une femme qui s’attend à marcher, et une femme qui s’attend à marcher est une femme qui a des choses à faire. Des cheveux châtain foncé, presque noirs, coupés aux épaules, retenus d’un côté par une barrette en écaille de tortue. Et un visage —
Le visage. Fleming, qui avait vu beaucoup de visages de femmes et qui les classait avec la même précision impitoyable qu’il classait tout le reste, fut obligé de s’arrêter. Parce que ce visage ne se classait pas. Il n’était pas beau au sens où les magazines féminins de Londres définissaient la beauté — pas de pommettes saillantes, pas de lèvres charnues, pas de symétrie parfaite. Le nez était légèrement trop long. Le menton, un peu trop volontaire. Les yeux — grands, sombres, d’un brun qui tirait vers le vert dans certaines lumières et vers le noir dans d’autres — étaient trop écartés pour les canons classiques, ce qui donnait au regard une amplitude inhabituelle, une ouverture, comme si cette femme voyait plus large que les autres. Et la bouche — la bouche était le problème. Parce que la bouche souriait. Pas un sourire affiché, pas un sourire social. Un sourire intérieur. Un sourire qui existait avant qu’elle n’entre dans le café et qui continuerait d’exister après qu’elle en serait sortie. Un sourire de quelqu’un qui sait quelque chose que vous ne savez pas.
Elle le repéra. S’approcha. Tendit la main.
— Commander Fleming ? Vera Carvalho. On m’a demandé de vous assister pendant votre séjour.
Sa voix. Grave pour une femme, avec un accent difficile à situer — du portugais, oui, mais passé au filtre d’autre chose, de l’anglais appris en Angleterre et non dans les manuels, un anglais vivant, souple, avec des tournures qui trahissaient une fréquentation longue de la langue. Et quelque chose de plus — une ironie, un amusement perpétuel, comme si chaque phrase qu’elle prononçait contenait une deuxième phrase, invisible, qui disait le contraire de la première.
Fleming serra la main tendue. Paume sèche. Poigne ferme. Pas de bague.
— Asseyez-vous, je vous en prie. J’ai commandé un café.
— Une bica, j’espère. Les Anglais qui commandent un café se font repérer immédiatement.
— On m’a prévenu.
— On vous a mal prévenu. Il faudrait aussi changer de cigarettes. Les vôtres sentent le tabac turc à trois mètres. Tout le monde ici fume des SG Gigante ou des Definitivos. Le tabac turc, c’est un drapeau britannique planté dans votre cendrier.
Fleming baissa les yeux sur sa Morland. Elle avait raison. Et le fait qu’elle ait raison, qu’elle ait identifié en trente secondes un détail qu’il n’avait pas envisagé, l’irrita et le séduisit dans des proportions exactement égales.
— Je garderai mes cigarettes, dit-il. Un homme a le droit d’avoir un vice identifiable.
— Un espion, non.
— Je ne suis pas un espion. Je suis un officier de la Naval Intelligence en mission de liaison.
— Bien sûr.
Elle sourit. Le sourire intérieur, encore. Celui qui disait : je sais ce que vous êtes, et je sais que vous savez que je le sais, et nous allons passer les dix prochains jours à jouer à ce jeu-là, et j’ai l’intention de gagner.
*
Le café arriva. Le sien dans une tasse minuscule, noir, fumant, si épais qu’on aurait pu y planter une cuillère. Le sien à elle dans un verre, ce qui surprit Fleming — un café dans un verre ? — avec un nuage de lait et un morceau de sucre qu’elle fit tourner lentement, méthodiquement, sept fois. Il compta. Sept. Il comptait tout. C’était sa maladie.
— Qu’est-ce que l’ambassade vous a dit sur moi ? demanda-t-elle.
— Que vous êtes traductrice. Anglo-portugaise. Que vous connaissez Lisbonne.
— Tout cela est vrai.
— Et c’est tout ?
— Est-ce qu’il devrait y avoir autre chose ?
Elle but une gorgée de café. Ses yeux, par-dessus le bord du verre, ne quittèrent pas ceux de Fleming. C’était un regard de joueuse — le regard de quelqu’un qui évalue non pas ce que vous dites mais ce que vous ne dites pas, qui cherche la faille, l’hésitation, la micro-expression qui trahit. Fleming connaissait ce regard. C’était le regard qu’il avait lui-même au casino, la veille, en observant Hartmann.
Cela aurait dû l’alerter.
— Parlez-moi de Lisbonne, dit-il. Pas la Lisbonne des guides. L’autre.
— L’autre Lisbonne. Laquelle ? Il y en a plusieurs. Il y a la Lisbonne des diplomates — celle que vous verrez à l’ambassade, les cocktails, les dîners, les conversations en anglais avec des gens qui prononcent correctly et pensent autrement. Il y a la Lisbonne de Salazar — grise, surveillée, pieuse, une ville qui fait la génuflexion devant un dictateur qui ressemble à un professeur de comptabilité. Il y a la Lisbonne des réfugiés — la plus triste, celle des files d’attente devant les consulats, des gens qui dorment dans les gares, des valises qui ne s’ouvrent plus parce qu’il n’y a nulle part où s’installer. Et il y a la Lisbonne des Lisboètes — celle que personne ne voit, les gens qui vivent ici, qui travaillent, qui mangent, qui chantent, qui meurent, et qui se demandent pourquoi le monde entier a décidé de venir dans leur ville pour y jouer ses guerres et ses exils.
Elle avait dit tout cela d’une traite, sans reprendre son souffle, avec une fluidité qui donnait à ses mots la cadence d’un texte appris par cœur — sauf que ce n’était pas appris par cœur. C’était vécu. Et la différence entre un texte récité et un texte vécu est la même qu’entre un corps embaumé et un corps vivant : la chaleur.
— Vous êtes née ici ? demanda Fleming.
— Oui et non. Ma mère est portugaise. De Sintra. Mon père était anglais — un ingénieur qui travaillait dans les mines d’étain au nord, près de Viseu. Il est mort quand j’avais quatorze ans. Ma mère m’a élevée entre deux langues, deux mondes. Je suis la fissure entre les deux.
— La fissure ?
— L’endroit où les choses ne tiennent pas tout à fait ensemble. L’endroit par où on voit ce qu’il y a derrière.
Fleming la regarda. Cette femme parlait comme certaines personnes jouent aux échecs — chaque phrase était un coup, et chaque coup ouvrait trois possibilités pour le coup suivant. Il ne savait pas si elle était sincère ou si elle construisait un personnage — et cette incertitude, au lieu de le repousser, l’attirait avec une force qu’il jugea disproportionnée pour une première rencontre dans un café bruyant du Chiado.
— Montrez-moi, dit-il. L’autre Lisbonne. Celle que personne ne voit.
*
Ils sortirent du café et Lisbonne les prit.
C’est le verbe exact — prit. La ville ne se laisse pas visiter. Elle vous saisit, vous entraîne, vous malmène dans ses montées et ses descentes, ses ruelles en escalier, ses impasses qui débouchent sur des panoramas vertigineux, ses places où la lumière tombe d’en haut comme dans une cathédrale à ciel ouvert. Vera marchait devant, d’un pas rapide, et Fleming suivait, et ce suivre lui-même était une expérience nouvelle — lui qui était habitué à mener, à décider, à être celui qui sait où il va. Ici, il ne savait pas. Il la suivait dans les rues de Lisbonne comme on suit un guide dans une forêt inconnue, en faisant confiance et en se méfiant, les deux à la fois, parce que la confiance sans méfiance est de la naïveté et que la méfiance sans confiance est de la paralysie.
Ils descendirent vers la Baixa par la Rua do Carmo. Fleming vit le Rossio d’en haut — la grande place, la gare néo-manuéline qui ressemblait à un gâteau de mariage, les deux fontaines, les marchands de journaux, les cireurs de chaussures assis sur de petits tabourets en bois qui frottaient le cuir avec une application de chirurgien. La place grouillait. Des hommes en costume, des femmes en noir, des soldats portugais en uniforme kaki, des gamins qui vendaient des billets de loterie en criant des numéros comme des enchères, et au milieu de tout cela — Fleming les vit immédiatement, parce qu’il savait les voir — des étrangers. Des réfugiés. Reconnaissables non pas à leurs vêtements, qui étaient souvent corrects, ni à leur langue, qu’ils avaient la prudence de ne pas parler trop fort, mais à leur manière de marcher. Les réfugiés marchent différemment. Ils marchent comme des gens qui ne savent pas où ils vont et qui font semblant de le savoir. Ils marchent avec une énergie qui ne sert à rien, une énergie de hamster dans sa roue, parce que marcher est la seule chose qu’ils puissent encore faire sans visa, sans argent, sans avenir.
— Vous les voyez ? dit Vera.
— Oui.
— La plupart sont juifs. Ils viennent d’Autriche, d’Allemagne, de Pologne, de France. Ils ont traversé l’Espagne à pied ou en train, et ils arrivent ici. Lisbonne est le dernier port. Le dernier quai. De là, on peut encore partir — vers l’Amérique, vers le Brésil, vers l’Afrique du Sud. Si on a un visa. Si on a de l’argent. Si on a de la chance. Les trois ensemble, c’est rare. Alors ils attendent. Ils mangent dans les pensions bon marché de la Mouraria. Ils dorment dans les couloirs de la gare. Ils font la queue devant les consulats. Et pendant ce temps, à Estoril, les rois en exil jouent au casino et les espions boivent du porto en se regardant dans le blanc des yeux.
Il y avait de la colère dans sa voix. Pas une colère démonstrative — une colère comprimée, ancienne, durcie par le temps, qui ne s’exprimait pas en éclats mais en phrases nettes, tranchantes, comme des coups de scalpel. Fleming nota cette colère. Elle était soit authentique, soit magistralement jouée. Il ne savait pas laquelle des deux hypothèses l’inquiétait davantage.
*
Ils montèrent vers l’Alfama. Le quartier changeait — les rues devenaient plus étroites, plus sombres, les immeubles plus vieux, les façades plus usées. Les azulejos, ici, n’étaient pas les azulejos propres et restaurés des quartiers bourgeois — ils étaient fissurés, écaillés, certains manquaient comme des dents dans une mâchoire, et ceux qui restaient montraient des motifs d’un bleu délavé par des siècles de pluie et de soleil, des motifs qui racontaient des histoires — des saints, des bateaux, des batailles, des fleurs, tout l’imaginaire d’un peuple inscrit sur les murs de ses maisons comme un livre ouvert que personne ne lisait plus.
Du linge séchait entre les fenêtres, d’un côté à l’autre de la rue, et les draps blancs formaient des voûtes au-dessus de leurs têtes, transformant la ruelle en une nef de cathédrale domestique. Des chats — partout, des chats, comme si le quartier entier était gouverné par une civilisation féline — dormaient sur des appuis de fenêtre, dans des pots de fleurs, sur les marches des escaliers, avec cette insolence tranquille des créatures qui savent qu’elles étaient là avant les humains et qu’elles seront là après.
Vera s’arrêta devant une porte basse peinte en vert.
— Ici, dit-elle. Écoutez.
Fleming écouta. D’abord, il n’entendit rien. Puis — c’était comme si le son venait du mur lui-même, des pierres, du sol — une voix. Une voix de femme. Pas un chant, pas encore. Un son. Un son qui montait lentement, comme l’eau monte dans un puits, un son qui partait de très bas — du ventre, du sol, du centre de la terre — et qui montait, montait, s’étirait, vibrait, et devenait quelque chose qui n’avait pas de nom dans la langue anglaise mais qui en portugais en avait un : fado.
— C’est une répétition, dit Vera à voix basse. Il y a un concert ce soir dans cette casa. Une fadista. Amália. Elle n’est pas encore connue en dehors de Lisbonne, mais ici, tout le monde sait qui elle est.
La voix traversait la porte verte comme si la porte n’existait pas. Elle traversait les murs, les pierres, l’air, le temps. Fleming resta immobile. Il avait entendu du fado avant — sur un disque, à Londres, chez un ami du Foreign Office qui collectionnait les curiosités musicales. C’était joli. Exotique. Rien de plus. Mais ce qu’il entendait maintenant, à travers cette porte verte, dans cette ruelle de l’Alfama avec le linge au-dessus de sa tête et les chats à ses pieds, n’avait rien à voir avec le joli ni avec l’exotique. C’était quelque chose de brut, de violent, de nu — un cri habillé en chanson, une blessure habillée en mélodie, et la beauté du fado était exactement là : dans cette capacité à transformer la douleur en art sans que la douleur perde rien de sa force et sans que l’art perde rien de sa beauté.
— Saudade, dit Vera. C’est le mot. Intraduisible. Pas la nostalgie — la nostalgie est trop douce. Pas la mélancolie — la mélancolie est trop passive. La saudade, c’est… le manque actif. Le manque qui fait quelque chose. Qui crée. Qui chante.
Fleming la regarda. Elle écoutait, les yeux mi-clos, le visage légèrement levé vers la porte verte, et dans cette posture d’écoute, il vit quelque chose qu’il n’avait pas vu avant — une vulnérabilité. Minuscule. Un tremblement infime de la lèvre inférieure. Une ombre dans les yeux. Quelque chose qui disait que cette femme, sous l’ironie et l’assurance et le sourire intérieur, connaissait la saudade. La portait en elle. Vivait avec.
Ce tremblement dura une seconde. Puis il disparut, absorbé par le masque, et Vera redevint Vera — précise, ironique, en contrôle.
— On continue ? dit-elle.
*
Ils montèrent encore. L’Alfama s’élevait en terrasses irrégulières, chaque palier offrant une vue plus large sur la ville et le fleuve, comme si Lisbonne se déshabillait à mesure qu’on montait — d’abord les toits, puis les places, puis les clochers, puis le Tage, immense, lumineux, cette plaine d’eau qui coupait le monde en deux et dont la rive sud, brouillée par la brume, ressemblait à un rêve de terre, à un continent imaginaire.
Ils arrivèrent au Castelo São Jorge. Les murailles médiévales, rongées par les siècles, dressaient leurs créneaux contre le ciel bleu avec une dignité de vieillards qui refusent de mourir. Des paons se promenaient sur les pelouses intérieures — des paons, vivants, réels, absurdes — traînant leurs queues irisées dans l’herbe comme des manteaux de cour abandonnés. Un gardien en casquette fumait assis sur un canon.
Fleming s’accouda aux remparts. La vue — il n’y avait pas de mot. Ou plutôt il y en avait trop, et aucun n’était suffisant. Lisbonne s’étalait en bas, de colline en colline, un chaos ordonné de toits rouges, de coupoles blanches, de clochers, de ruelles, de places, de jardins, avec le Tage au milieu comme une artère d’argent et, au loin, l’Atlantique, l’horizon, le bout du monde connu. C’était la vue qu’avaient eue les navigateurs portugais avant de partir vers les Indes, vers le Brésil, vers l’inconnu. C’était la dernière chose qu’ils avaient vue de chez eux. Et Fleming comprit soudain — physiquement, viscéralement, pas intellectuellement — ce que Vera avait appelé la saudade. Ce manque actif. Ce manque qui crée. Parce que devant cette vue, on ne pouvait qu’avoir envie de partir et en même temps avoir envie de rester, et cette contradiction — cette impossibilité — était le moteur de tout. De la musique. De la poésie. De l’exploration. De la guerre, peut-être.
— Mon père m’emmenait ici le dimanche, dit Vera. Elle s’était accoudée à côté de lui, pas trop près, pas trop loin, à cette distance précise que les gens intelligents maintiennent entre eux quand ils ne veulent pas encore être intimes mais ne veulent plus être étrangers. Il disait que c’était le seul endroit au monde où l’on pouvait voir à la fois le passé et l’avenir. Le passé, c’est la ville. L’avenir, c’est la mer.
— Et le présent ?
— Le présent, c’est nous. Debout sur un mur. C’est toujours comme ça, le présent. On est toujours debout sur un mur, entre ce qu’on quitte et ce vers quoi on va.
Fleming ne répondit pas. Il fumait. La brise venait du Tage et portait cette odeur de vase, de sel et de poisson qui est l’odeur de tous les grands fleuves du monde au point où ils rencontrent la mer — cette odeur de fin et de commencement, de mort et de naissance, d’eau douce qui se mêle à l’eau salée et qui ne redeviendra jamais ce qu’elle était.
Il pensa : cette femme est dangereuse.
Pas dangereuse au sens physique. Dangereuse au sens où certaines conversations sont dangereuses — parce qu’elles vous emmènent dans des endroits de vous-même que vous aviez fermés à clé, et que cette femme, avec ses phrases nettes et ses silences calculés et sa barrette en écaille de tortue, avait une façon de tourner la clé sans même avoir l’air de toucher la serrure.
Il nota mentalement — le premier des deux détails qui ne collaient pas. Son anglais. Trop bon. Pas trop bon au sens grammatical — trop bon au sens culturel. Les références. Les tournures. La façon dont elle disait certaines choses qui impliquait non pas une connaissance de l’Angleterre mais une fréquentation de l’Angleterre, une immersion, quelque chose de plus profond qu’un père anglais et quelques années d’école. On n’apprenait pas à parler comme ça dans une mine d’étain du nord du Portugal.
Le deuxième détail : ses chaussures. Des chaussures anglaises. Pas des chaussures portugaises qui ressemblent à des chaussures anglaises — des chaussures anglaises. Des Church’s, si son œil ne le trompait pas. Et ses Church’s étaient neuves, ou presque neuves, ce qui signifiait qu’elles avaient été achetées récemment — en Angleterre, puisqu’on ne trouvait pas de Church’s au Portugal. Et si Vera Carvalho avait été en Angleterre récemment, pourquoi ne l’avait-elle pas mentionné ?
Des détails. Deux détails. Peut-être rien. Peut-être tout. Fleming les rangea dans un tiroir mental et ferma le tiroir.
Pour l’instant.
*
Ils redescendirent par un autre chemin — des escaliers, des ruelles, des passages couverts qui sentaient le moisi et le jasmin, un mélange qui n’aurait pas dû fonctionner mais qui fonctionnait, comme Lisbonne elle-même, comme tout ce qui est beau et contradictoire et imparfait. Vera marchait devant. Fleming la suivait. Et il se rendit compte qu’il regardait sa nuque — cette zone de peau entre les cheveux et le col de la robe, cette zone que les Japonais considèrent comme la plus érotique du corps humain et qui, chez Vera, avait effectivement quelque chose de — non. Il détourna le regard. Il regarda les azulejos. Il regarda les chats. Il regarda n’importe quoi d’autre que cette nuque.
Ils débouchèrent sur une petite place — un largo, en portugais, un mot qui signifie large et qui est le contraire de ce qu’il désigne, parce que les largos de Lisbonne sont des espaces minuscules, des mouchoirs de poche, des respirations entre les murs. Un arbre — un oranger, chargé de fruits — poussait au centre. Deux vieilles femmes en noir étaient assises sur un banc, immobiles comme des statues, leurs mains croisées sur les genoux, leurs visages plissés par des années de soleil et de chagrin. Elles ne parlaient pas. Elles étaient là. Comme l’arbre. Comme le banc. Comme les pierres.
— On déjeune ? dit Vera.
Elle désignait une porte ouverte dans un mur — pas d’enseigne, pas de menu affiché, rien. Juste une porte et, derrière la porte, un escalier qui descendait vers quelque chose d’invisible.
— C’est un restaurant ?
— C’est une tasca. Une taverne. La meilleure sardine grillée de l’Alfama. Mais si vous préférez le restaurant du Palácio, avec ses nappes blanches et sa sole meunière…
Il y avait un défi dans sa voix. Un défi minuscule, presque tendre, qui disait : montrez-moi que vous n’êtes pas seulement un Anglais en blazer.
Fleming descendit l’escalier.
*
La tasca était une cave — basse de plafond, sombre, avec des murs en pierre brute noircie par des décennies de fumée et de graisse. Des tables en bois — pas du bois ciré, pas du bois noble, du bois de travail, strié, marqué, taillé à la hache. Des bancs. Des bouteilles de vin sans étiquette. Et une odeur — une odeur monumentale, une odeur qui vous saisissait à la gorge et ne vous lâchait plus, l’odeur des sardines grillant sur le charbon de bois, cette odeur de mer et de feu et de sel et de chair qui est peut-être l’odeur la plus ancienne de la civilisation méditerranéenne, l’odeur qui dit : ici, on mange. Ici, on vit. Le reste est littérature.
Ils s’assirent. Il n’y avait pas de carte. Une femme — massive, les bras nus, un tablier taché, un visage de madone burinée — apporta sans qu’on lui demande : du pain, des olives, du fromage, une carafe de vin vert, et deux assiettes de sardines grillées posées sur des feuilles de papier journal. C’était tout. C’était tout ce qu’il fallait.
Fleming regarda les sardines. Elles étaient petites, argentées, noircies par la flamme, avec leurs yeux encore ouverts qui le fixaient avec cette expression vaguement offensée des poissons morts. Il pensa au restaurant du Palácio — la sole, la porcelaine, le maître d’hôtel spectral. Et il pensa à cette cave, ce pain, ces olives, ce vin qui n’avait pas de nom. Et il sut, avec cette certitude immédiate que donnent les expériences vraies, que la cave était plus réelle que le restaurant. Que ces sardines étaient plus réelles que la sole. Que cette femme aux bras nus était plus réelle que le maître d’hôtel.
Le vin vert — vinho verde — était frais, léger, avec une effervescence presque imperceptible qui piquait la langue et un goût de raisin et de pierre. Fleming but. Les sardines étaient brûlantes, salées, parfaites. Il les mangea avec les doigts, parce que Vera les mangeait avec les doigts, et parce qu’il comprit que c’était la seule façon — que les sardines grillées, comme certaines vérités, ne supportent pas la distance d’un couvert.
— Parlez-moi de votre mission, dit Vera.
Elle dit cela avec la même désinvolture qu’elle aurait dit parlez-moi du temps ou parlez-moi de votre famille. C’était une question noyée dans le vin et les sardines, une question qui avait l’air de rien et qui était tout. Fleming sourit.
— Je suis ici pour évaluer les réseaux d’information. Rencontrer des contacts. Rédiger un rapport. Rien de passionnant.
— Vous l’avez déjà dit hier.
— Je ne vous ai pas vue hier.
— Je veux dire : c’est ce que disent tous les gens qui font quelque chose de passionnant. Rien de passionnant. C’est le mot de passe. Le signe de reconnaissance. L’homme qui dit rien de passionnant est toujours l’homme le plus intéressant de la pièce.
Fleming rit. Ce rire — le deuxième vrai rire depuis son arrivée au Portugal, après celui que Magda Lupescu lui avait arraché dans le kiosque. Il n’avait pas l’habitude de rire. Le rire suppose un abandon, une perte de contrôle momentanée, et Fleming ne perdait jamais le contrôle — sauf, apparemment, en présence de femmes qui disaient des choses vraies avec le sourire.
— Et vous ? demanda-t-il. Votre mission à vous ? Qu’est-ce qu’une traductrice de l’ambassade fait dans une tasca de l’Alfama avec un officier de la Naval Intelligence ?
— Elle mange des sardines.
— C’est tout ?
— C’est déjà beaucoup. Les sardines grillées sont une forme de vérité. Quand deux personnes mangent des sardines avec les doigts dans une cave de l’Alfama, elles ne peuvent plus mentir. Le gras sur les doigts, l’odeur dans les vêtements, le vin qui fait tourner la tête — tout cela détruit les masques. C’est pour ça que je vous ai emmené ici. Pour voir votre visage sans masque.
— Et qu’est-ce que vous voyez ?
Elle le regarda. Longtemps. Avec cette franchise des yeux qui n’est possible qu’entre des gens qui se connaissent depuis trois heures ou depuis trente ans, et qui est impossible entre les deux.
— Je vois un homme qui regarde tout et ne touche rien. Un homme qui observe la vie comme un spectacle. Qui prend des notes mentales. Qui classe. Qui archive. Un homme très intelligent et très seul, et qui ne sait pas lequel des deux est la cause de l’autre.
Le silence tomba. Pas un silence de gêne — un silence de précision. Elle avait visé juste. Si juste que la blessure ne saignait pas encore. Elle saignerait plus tard, la nuit, dans la chambre 214, quand il serait seul et que les mots de cette femme reviendraient comme des échardes.
— Vous êtes franche, dit-il.
— Je suis portugaise. Nous sommes un peuple de navigateurs. Nous allons droit.
— Vous allez aussi au naufrage.
— Aussi. Oui.
Ils se regardèrent. Le vin vert. Les sardines. L’odeur de charbon. La lumière de cave. Les vieilles de l’Alfama. Le fado derrière la porte verte. Et cette femme, cette Vera Carvalho, traductrice de l’ambassade, avec ses Church’s anglaises et son anglais trop parfait et son sourire qui en savait plus qu’il ne disait — cette femme qui venait de lire en lui comme dans un livre ouvert et qui ne semblait pas effrayée par ce qu’elle y avait trouvé.
Fleming pensa : oui. Dangereuse. Très dangereuse.
Et il pensa aussi, malgré lui, contre lui, avec cette partie de son cerveau qui ne répondait pas aux ordres de la raison : magnifique.
Il remplit son verre. Il remplit le sien. Ils burent. Dehors, Lisbonne continuait sa journée — les tramways, les cris, la lumière — et en dessous, dans cette cave qui sentait le feu et la mer, deux personnes qui ne se connaissaient pas et qui ne se connaîtraient peut-être jamais commençaient à jouer un jeu dont aucune des deux ne connaissait les règles.
Mais ça, c’était demain.
Pour l’instant, il y avait les sardines, et le vin, et le silence, et les yeux de Vera dans la pénombre qui brillaient d’un éclat qui n’était ni le reflet de la bougie ni le reflet du vin — quelque chose de plus ancien, de plus trouble, de plus beau.
Pour l’instant, ça suffisait.
Chapitre 5 — Les ombres du Palácio
Il l’entendit avant de le voir.
Un rire. Pas un rire ordinaire — un rire qui avait une texture, une épaisseur, un volume physique. Un rire qui occupait l’espace comme un meuble, qui déplaçait l’air, qui obligeait les gens à se retourner non pas par curiosité mais par nécessité, comme on se retourne quand quelqu’un entre dans une pièce en claquant la porte. Sauf que ce n’était pas une porte. C’était une voix. Et la voix riait.
Fleming était au bar du Palácio. Il était dix-neuf heures, le crépuscule tombait sur Estoril avec cette lenteur théâtrale des soirs atlantiques — le ciel passait du bleu au rose par des dégradés si subtils qu’on ne voyait pas la transition, on constatait seulement le résultat, comme si quelqu’un avait changé le décor pendant qu’on regardait ailleurs. Fleming buvait un whisky. Son troisième jour au Portugal. Il revenait d’une journée passée entre l’ambassade — réunions, contacts, la prose constipée du renseignement — et la chambre 214, où il avait rédigé des notes pour l’amiral Godfrey en essayant de ne pas penser à Vera Carvalho, à ses sardines, à ses Church’s neuves, à ce qu’elle avait dit sur les hommes qui regardent tout et ne touchent rien. Il avait échoué sur tous les fronts — les notes étaient mauvaises et il n’avait pas cessé de penser à Vera.
Le rire, donc.
Il venait du fond du bar, de ce coin où les fauteuils étaient les plus profonds et l’éclairage le plus bas — le coin des habitués, des conspirateurs, des hommes qui avaient besoin d’ombre pour exister pleinement. Fleming tourna la tête et vit.
Un homme. Assis — non, pas assis. Installé. Déployé. Étalé dans un fauteuil club en cuir fauve avec l’aisance souveraine d’un félin sur une branche. Grand — très grand, plus grand que Fleming, qui mesurait déjà six pieds, et plus large, avec des épaules qui semblaient avoir été conçues pour porter des charges ou enfoncer des portes ou les deux. Un visage — un visage impossible. Des traits slaves, anguleux, avec des pommettes hautes qui donnaient aux yeux un angle légèrement mongol, un nez droit, une mâchoire massive, et une bouche — cette bouche d’où sortait le rire — une bouche grande, mobile, expressive, qui changeait de forme avec chaque mot, chaque expression, comme si elle était faite non pas d’os et de chair mais d’une matière plus souple, plus vivante, quelque chose qui tenait du caoutchouc et de la soie.
Les yeux étaient noirs. D’un noir sans fond, sans lumière au fond, un noir de puits. Mais ce n’était pas un noir triste ni un noir menaçant — c’était un noir joyeux, si une telle chose existe, un noir qui brillait de l’intérieur comme un charbon ardent sous la cendre, et quand l’homme riait — ce qu’il faisait souvent, avec une générosité qui semblait inépuisable — les yeux noirs se plissaient et devenaient deux fentes lumineuses, deux croissants de lune inversés, et toute la salle du bar s’éclairait un peu, comme si quelqu’un avait ouvert un volet.
Il était entouré. Deux femmes — l’une blonde, l’autre brune, toutes deux belles de cette beauté internationale des femmes de palace qui ressemblent à des illustrations de magazines et qui sont peut-être des illustrations de magazines — étaient assises de chaque côté de lui, penchées vers lui avec cet angle d’inclinaison qui en disait plus long que n’importe quelle déclaration. Un homme plus âgé, en smoking, écoutait avec un sourire figé — le sourire de celui qui ne comprend pas la moitié de ce qui se dit mais qui veut avoir l’air d’être dans la confidence. Et un serveur — le même serveur aux mains de pianiste que Fleming avait vu la veille — apportait une bouteille de champagne dans un seau à glace avec la révérence d’un acolyte portant le calice.
L’homme racontait une histoire. Fleming n’entendait pas les mots — trop loin, trop de bruit ambiant — mais il voyait la performance. Parce que c’était une performance. Les mains bougeaient, sculptaient l’air, dessinaient des personnages invisibles, des paysages, des événements. Le corps entier participait — les épaules, le torse, la tête qui s’inclinait, se redressait, pivotait. L’homme ne racontait pas une histoire. Il la jouait. Il la vivait. Il la créait en temps réel, comme un musicien de jazz qui improvise sur un thème et qui ne sait pas lui-même où la mélodie va l’emmener.
Fleming l’observa pendant cinq minutes. Puis dix. Puis il cessa de compter, parce que l’homme était fascinant de la même façon que certains incendies sont fascinants — impossible de détourner le regard, même quand on sait que le feu détruit.
*
Ce fut l’homme qui vint à lui.
La bouteille de champagne était vide. Les deux femmes avaient été congédiées — non, pas congédiées, libérées, avec un baiser sur chaque main et un murmure qui les fit rougir toutes les deux, un exploit statistiquement improbable — et l’homme en smoking avait disparu dans les profondeurs de l’hôtel. L’homme au rire se leva, traversa le bar avec une démarche qui était à elle seule un événement — pas une marche, un mouvement, une ondulation de tout le corps qui faisait penser à un danseur ou à un boxeur ou à un animal de grande taille qui sait exactement où se trouve chacun de ses muscles — et vint s’asseoir sur le tabouret voisin de celui de Fleming.
Comme ça. Sans invitation. Sans préambule. Avec la désinvolture absolue de l’homme pour qui le monde entier est un salon et tous ses habitants des convives potentiels.
— Vous êtes Fleming, dit-il.
Ce n’était pas une question. C’était un constat. Il parlait anglais avec un accent qui n’était ni britannique ni américain mais quelque chose d’autre — un accent d’Europe centrale, slave, avec des voyelles ouvertes et des consonnes roulées, un accent qui transformait chaque phrase en quelque chose de musical et de vaguement dangereux.
— Et vous êtes ? dit Fleming.
— Duško Popov. Mais tout le monde m’appelle Duško. Ou des noms moins flatteurs, selon le pays et les circonstances.
Il tendit la main. La poignée de main fut ce que Fleming attendait — ferme, sèche, un quart de seconde trop longue, juste assez pour établir une dominance physique sans tomber dans l’intimidation. C’était une poignée de main d’homme qui a serré beaucoup de mains — des mains d’amis, des mains d’ennemis, des mains de femmes, des mains d’hommes qui allaient mourir — et qui a appris à calibrer la pression au millimètre.
— Comment savez-vous mon nom ? demanda Fleming.
— Mon cher Fleming. Vous êtes arrivé il y a trois jours au Palácio Estoril. Vous êtes officier de la Royal Navy, attaché au renseignement naval. Vous portez des costumes de Benson & Clegg, vous fumez des cigarettes turques faites sur mesure, vous buvez du whisky écossais, et hier soir vous avez passé deux heures debout au casino à regarder un Allemand jouer au baccara sans jamais poser un jeton sur la table. Tout le monde sait qui vous êtes. La question n’est pas comment je sais votre nom. La question est pourquoi vous ne savez pas encore le mien.
Fleming accusa le coup. L’homme avait raison — il aurait dû savoir. Le nom de Popov figurait dans les dossiers du MI6, il l’avait lu quelque part, dans un mémo, dans un rapport, un nom serbe associé à des opérations de double jeu, mais il ne l’avait pas relié au visage, parce que les noms dans les dossiers n’ont pas de visage, pas de rire, pas de poignée de main, pas d’épaules qui occupent un fauteuil comme un territoire conquis.
— Popov, dit Fleming. L’agent double.
— Chut. Pas si fort. Agent double est un titre honorifique dans certains milieux, mais au bar d’un hôtel plein d’espions, c’est un arrêt de mort. Disons simplement que je suis un homme d’affaires yougoslave qui a des relations dans différents pays et qui aime le champagne. C’est plus sûr et c’est aussi vrai.
— Les Allemands savent que vous travaillez pour nous ?
— Les Allemands croient que je travaille pour eux. Les Britanniques croient que je travaille pour eux. La vérité, c’est que je travaille pour moi. C’est la seule position tenable quand tout le monde ment à tout le monde. L’égoïsme est la dernière forme d’honnêteté.
Il fit signe au barman. Deux whiskies apparurent. Popov en poussa un vers Fleming avec un geste qui n’admettait pas le refus — le geste de l’homme qui offre un verre comme il offrirait une alliance : c’est un pacte, pas une politesse.
— Parlez-moi de l’Allemand au casino, dit Fleming.
— Hartmann. Werner Hartmann. Attaché financier à la légation allemande. Officiellement, il supervise les transactions commerciales entre le Reich et le Portugal — le tungstène, la sardine en conserve, les textiles. Officieusement, il gère un réseau de financement occulte. L’argent du parti nazi qui circule à travers les banques portugaises, les comptes numérotés, les sociétés-écrans. C’est un banquier. Le mot le plus dangereux qui existe.
— Plus dangereux que soldat ?
— Infiniment. Un soldat vous tue et c’est fini. Un banquier vous ruine et vous restez vivant. C’est bien pire. Hartmann est l’homme par qui l’argent passe — l’argent qui paie les agents, qui achète les informations, qui corrompt les fonctionnaires, qui huile la machine. Sans Hartmann, la moitié du réseau d’espionnage allemand au Portugal s’effondre. Mais personne ne le touche. Vous savez pourquoi ?
— Parce qu’il est utile aux deux camps.
Popov le regarda avec un intérêt nouveau — un éclat dans les yeux noirs, une réévaluation silencieuse.
— Vous êtes moins naïf que vous n’en avez l’air, Fleming.
— Merci.
— Ce n’est pas un compliment. La naïveté protège. L’intelligence expose. Hartmann le sait. C’est pour ça qu’il joue au casino. Le baccara n’est pas un jeu pour lui. C’est un langage. Chaque mise est un message. Chaque gain est une démonstration de puissance. Il ne joue pas pour gagner de l’argent — il a tout l’argent du Reich derrière lui. Il joue pour montrer qu’il peut gagner. Pour montrer qu’il contrôle. Le casino est sa vitrine. Sa table de baccara est son bureau.
Fleming but une gorgée de whisky. Les informations de Popov confirmaient ce qu’il avait senti instinctivement la veille — que le jeu de Hartmann n’était pas du jeu mais autre chose, quelque chose de plus froid, de plus calculé, quelque chose qui avait la forme du jeu mais la substance du pouvoir.
— Et vous ? demanda Fleming. Quel est votre rôle dans tout ça ?
Popov sourit. Un sourire différent de son rire — plus lent, plus intime, un sourire qui ne s’adressait pas à la salle mais à Fleming seul, un sourire de confidence.
— Mon rôle est d’être visible. C’est le meilleur camouflage qui existe. Les espions discrets se font repérer parce qu’ils sont discrets. Moi, je fais du bruit. Je bois du champagne. Je parle fort. Je séduis des femmes dans des lieux publics. Et pendant que tout le monde me regarde faire le paon, personne ne regarde ce que je fais vraiment.
— Et qu’est-ce que vous faites vraiment ?
— Si je vous le disais, il faudrait que je vous tue. Non, pardon, c’est une blague affreuse. Un cliché d’espion de cinéma. La vérité est moins dramatique. Ce que je fais, Fleming, c’est survivre. Dans mon métier — le vrai métier, pas celui des films — survivre est déjà un exploit. Chaque jour où je me réveille vivant est un jour que j’ai volé à quelqu’un qui voulait me voir mort. Et croyez-moi, la liste est longue.
Il dit cela avec une légèreté qui rendait les mots presque gais — comme si la mort était une vieille connaissance avec laquelle il entretenait des relations cordiales, un voisin légèrement encombrant qu’on salue le matin et qu’on oublie le reste de la journée. Mais Fleming, qui savait écouter sous les mots, entendit autre chose. Il entendit la fatigue. Pas la fatigue physique — la fatigue morale. La fatigue de l’homme qui ment à tout le monde depuis si longtemps qu’il ne sait plus ce que sa propre voix sonne quand elle dit la vérité. Fleming reconnut cette fatigue parce qu’il la portait lui-même, en plus petit, en plus discret, comme une version miniature de la même maladie.
*
Ils burent. Un whisky. Deux. Trois. Le bar du Palácio se remplissait autour d’eux — des voix, des parfums, des cliquetis de verre, cette houle humaine du soir qui monte comme la marée et qui transforme les espaces vides en espaces vivants. Les lampes en bronze jetaient des ombres longues sur les boiseries. Le barman aux mains de pianiste évoluait derrière son comptoir avec la grâce muette d’un danseur de ballet dont la scène serait un rectangle de bois ciré.
Popov parlait. Il parlait comme il riait — avec une générosité apparente qui dissimulait une stratégie. Chaque anecdote était un cadeau empoisonné, un fragment d’information enveloppé dans du papier à rire, et Fleming devait trier — ce qui était vrai, ce qui était faux, ce qui était vrai et présenté comme faux pour mieux le faire passer.
Popov raconta Berlin. L’Abwehr — le renseignement militaire allemand — qui l’avait recruté en croyant recruter un agent, alors qu’il travaillait déjà pour les Britanniques. Le double jeu. Les noms de code — Tricycle, c’était le sien, donné par le MI5, et quand Fleming demanda pourquoi Tricycle, Popov rit de son rire énorme et dit que c’était en rapport avec sa vie amoureuse, et Fleming, qui comprit l’allusion, ne demanda pas de précisions.
Popov raconta Lisbonne. La plaque tournante. Le carrefour de tous les espions d’Europe — Allemands, Britanniques, Américains, Italiens, Japonais, tous ici, dans cette ville de lumière, à se surveiller, se trahir, se séduire, s’acheter, se vendre, dans un ballet d’ombres dont le Palácio était la scène principale et le casino le décor.
— Vous savez ce qu’est Estoril ? dit Popov en reposant son verre. C’est un aquarium. Un aquarium rempli de poissons qui se croient dans l’océan. Mais il y a des murs de verre partout, et derrière les murs, des gens qui regardent. Salazar regarde. La PVDE regarde — la police politique, les hommes en gris, les yeux et les oreilles du régime. Les Allemands regardent. Les Anglais regardent. Tout le monde regarde tout le monde. Et les poissons continuent de nager en cercle en croyant qu’ils sont libres.
— Et vous ? Vous êtes un poisson ou un spectateur ?
— Je suis les deux. C’est ça le double jeu. Être dedans et dehors en même temps. Nager et regarder. Le problème, c’est qu’à force de faire les deux, on finit par ne plus savoir de quel côté du verre on se trouve.
Il y eut un silence. Un de ces silences qui surviennent entre deux hommes quand la conversation a atteint un point de vérité que ni l’un ni l’autre n’avait prévu d’atteindre, et qui les laisse tous les deux un peu déséquilibrés, comme après un coup de vent.
Puis Popov se pencha vers Fleming. Plus près. Sa voix baissa d’un ton — pas un murmure, juste un registre plus intime, le registre de l’homme qui va dire quelque chose qu’il n’a pas prévu de dire.
— Fleming. Un conseil. L’Allemand — Hartmann. Ne le sous-estimez pas. Ce n’est pas un joueur de casino. C’est un joueur d’échecs qui utilise le casino comme échiquier. Et aux échecs, les pièces les plus dangereuses ne sont pas les reines et les tours. Ce sont les fous. Les pièces qui avancent en diagonale. Celles qu’on ne voit pas venir.
— Pourquoi me dites-vous ça ?
— Parce que vous l’avez regardé pendant deux heures hier soir et qu’il vous a regardé en retour. Ça veut dire que vous existez pour lui maintenant. Vous êtes entré dans son jeu. Et quand on entre dans le jeu de Hartmann, on n’en sort pas indemne.
— Vous parlez d’expérience ?
Popov ne répondit pas. Il sourit — pas le grand sourire, pas le sourire de scène. Un sourire plus mince, plus triste, qui passa sur son visage comme l’ombre d’un nuage sur un champ de blé, vite venu, vite parti, mais qui changea pendant un instant la lumière de tout le paysage.
— Allons dîner, dit-il. Je connais un endroit à Cascais où ils font un riz aux fruits de mer qui vaut la peine de risquer sa vie sur la route côtière de nuit.
*
Ils ne dînèrent pas à Cascais. Quelque chose arrêta Fleming dans le hall — une scène qu’il n’aurait pas dû voir et qu’il vit quand même, parce qu’il voyait toujours ce qu’il n’aurait pas dû voir, c’était sa malédiction.
Près de l’ascenseur, un homme se tenait debout, immobile, le dos très droit, les mains croisées devant lui dans cette posture que les militaires adoptent au repos mais qui n’est pas du repos — c’est de l’attente concentrée, de l’immobilité chargée, le calme du ressort comprimé. Il était grand, mince, élégant d’une élégance qui n’avait rien de tapageur — un costume gris, une cravate bordeaux, des chaussures impeccables. La cinquantaine, peut-être moins. Un visage allongé, aristocratique, avec un nez aquilin et des yeux clairs — bleus ou gris, Fleming ne put pas déterminer à cette distance — qui regardaient droit devant eux avec une fixité qui n’était pas de la concentration mais de la résignation. Le regard d’un homme qui attend depuis longtemps et qui sait qu’il attendra encore.
— Umberto, murmura Popov à côté de lui.
— Le prince héritier d’Italie ?
— Plus pour longtemps, peut-être. Son père Victor-Emmanuel est vieux, malade, et marionnette de Mussolini. Umberto est ici en — comment dire — en stand-by. Ni en exil, ni en poste, ni en vacances. Il est dans cet entre-deux que les princes connaissent bien et que les gens normaux ne connaissent jamais : l’entre-deux du destin. Il attend que l’Histoire décide de lui.
Fleming observa Umberto. Il y avait quelque chose de poignant dans cette silhouette — cet homme debout près d’un ascenseur de palace, droit comme un soldat, habillé comme un prince, et qui n’était ni l’un ni l’autre. Ou les deux à la fois, ce qui revenait au même dans un monde où les uniformes et les couronnes avaient perdu leur sens. Umberto attendait l’ascenseur comme il attendait son avenir — avec une patience dont on ne savait pas si elle était de la dignité ou de l’épuisement.
L’ascenseur arriva. Les portes s’ouvrirent. Umberto entra. Les portes se refermèrent. Et ce fut comme si un rideau était tombé sur une scène vide — plus rien, plus personne, juste le hall du Palácio avec son lustre éteint et son concierge somnolent et cette odeur de fleurs fanées qui est l’odeur universelle des halls d’hôtel après le coucher du soleil.
— Ces gens, dit Fleming.
— Oui, dit Popov. Ces gens.
— Carol et Magda. Umberto. Combien d’autres ?
— Des dizaines. Des rois, des reines, des princes, des ducs, des comtes, des barons — toute l’aristocratie déchue d’Europe est ici, Fleming. Estoril est le Père-Lachaise de la royauté. Ils ne sont pas morts mais ils ne sont plus vivants. Ils errent dans les couloirs du Palácio comme des fantômes de château, sauf que le château est un hôtel quatre étoiles et que les fantômes règlent leur note à la fin du mois. Avec quel argent ? Dieu seul le sait. Probablement avec l’argent qu’ils ont emporté en fuyant — les bijoux, l’or, les tableaux vendus dans des circuits discrets. La royauté en faillite, c’est encore de la royauté. Ça se vend.
Popov parlait avec une dureté que Fleming ne lui avait pas encore entendue — la dureté de l’homme qui vient d’un pays sans roi et qui regarde les monarchies s’effondrer avec un mélange de satisfaction et de pitié, comme un athée regardant une cathédrale en flammes.
— Et en attendant, dit Popov, ils jouent au casino. Ils boivent au bar. Ils se promènent dans le jardin. Ils lisent les journaux de pays qui ne sont plus les leurs. Ils reçoivent des courriers de gouvernements qui ne les reconnaissent plus. Et le soir, dans leurs chambres — les grandes chambres, les suites, celles qui donnent sur la mer — ils se regardent dans le miroir et se demandent s’ils sont encore ce qu’ils étaient ou s’ils sont déjà ce qu’ils deviendront. C’est-à-dire rien.
Le mot tomba. Rien. Il tomba dans le silence du hall comme une pièce de monnaie dans un puits.
*
Ils dînèrent finalement au restaurant du Palácio. La salle était pleine — c’était l’heure du dîner, et les convives du Palácio dînaient comme ils faisaient tout le reste : avec cérémonie. Des femmes en robe longue. Des hommes en smoking ou en costume sombre. Des bougies sur chaque table. Le maître d’hôtel spectral qui guidait les convives vers leurs places avec la solennité d’un prêtre distribuant les hosties.
Popov commanda pour deux — sans demander, sans hésiter, avec cette autorité naturelle des hommes qui considèrent les menus comme des suggestions et les serveurs comme des partenaires de jeu. Des huîtres. Un poisson dont Fleming ne comprit pas le nom — un nom portugais qui contenait sept syllabes et au moins trois sons que la langue anglaise ne savait pas produire. Du vin blanc. Du pain.
Ils mangèrent. Popov mangeait comme il parlait — avec appétit, avec joie, avec une attention sensuelle à chaque bouchée qui transformait le repas en expérience. Il commentait le poisson, le vin, le pain, la texture du beurre, la qualité de l’huile d’olive, avec le vocabulaire et la précision d’un critique gastronomique — ou d’un homme qui sait que chaque repas pourrait être le dernier et qui a décidé, en conséquence, de ne plus jamais manger distraitement.
— Fleming, dit Popov entre deux bouchées. Qu’est-ce que vous faites ici ? Je veux dire : vraiment.
— J’évalue les réseaux de —
— Non. Ce que vous faites vraiment. Pas la mission. Vous. Qu’est-ce que vous faites de votre vie ?
La question le prit au dépourvu. Pas parce qu’elle était indiscrète — les espions ne connaissent pas l’indiscrétion, ils ne connaissent que l’information. Mais parce qu’elle était sincère. Popov, derrière le masque du séducteur et du raconteur d’histoires, posait une question réelle. Et Fleming, qui avait l’habitude de dévier les questions réelles avec des pirouettes verbales, se trouva désarmé.
— Je rédige des mémos, dit-il. J’invente des opérations que personne n’exécute. Je classe des informations. Je fais ce que font les officiers de bureau — je gagne la guerre avec un stylo et une machine à écrire, ce qui revient à ne pas la gagner du tout.
— Vous vous sous-estimez.
— Je me connais.
— C’est la même chose. Les gens qui se connaissent se sous-estiment toujours, parce qu’ils voient leurs limites. Les gens qui ne se connaissent pas se surestiment, parce qu’ils voient leurs rêves. Vous, Fleming, vous êtes un homme qui voit ses limites et qui en souffre. Je le sais parce que je suis exactement le contraire — je suis un homme qui voit ses rêves et qui en jouit. Les deux sont des maladies. Mais la mienne est plus agréable.
Fleming sourit. Malgré lui. Malgré l’agacement — parce que Popov, comme Vera avant lui, avait cette capacité insupportable de dire des choses vraies avec un sourire, de poser le doigt sur la plaie en ayant l’air de caresser. Et cette précision le troublait, parce qu’elle signifiait que ces gens — Vera, Popov, peut-être même Magda Lupescu dans son kiosque — le voyaient. Le voyaient vraiment. Pas le costume, pas le blazer, pas l’officier de la Naval Intelligence. L’homme. L’homme derrière l’homme. Et cet homme-là, Fleming l’avait passé sa vie entière à cacher.
— Vous savez ce que je pense ? dit Popov en reposant ses couverts. Je pense que vous êtes un écrivain qui ne le sait pas encore.
Le mot tomba sur la table comme une carte retournée. Écrivain. Fleming ne dit rien. Quelque chose bougea en lui — quelque chose de profond, de souterrain, comme une plaque tectonique qui se déplace d’un millimètre et qui changera un jour la surface de la terre, mais pas encore, pas maintenant. Il ne dit rien parce qu’il n’y avait rien à dire. Le mot était là. Il l’avait entendu. Il ne l’oublierait pas.
— Ne jouez jamais contre un homme qui n’a rien à perdre, dit Popov en changeant de sujet avec la dextérité d’un prestidigitateur qui escamote une pièce. C’est mon conseil pour le casino. Hartmann n’a rien à perdre parce qu’il ne joue pas son argent — il joue celui du Reich. Vous, si vous jouez, vous jouerez le vôtre. L’homme qui joue son propre argent a toujours peur. L’homme qui joue l’argent des autres n’a peur de rien. C’est l’avantage des serviteurs du mal : ils n’ont pas de comptes en banque. Ils ont des comptes tout court.
— Vous parlez comme si vous l’admiriez.
— J’admire la compétence. La compétence est amorale. On peut admirer la technique d’un assassin sans approuver l’assassinat. Hartmann est compétent. Terriblement compétent. Et il joue un baccara qui est une forme de poésie — une poésie froide, sans cœur, mais une poésie quand même. Vous l’avez vue. Je l’ai vue dans vos yeux, hier soir, quand je vous ai observé l’observer. Vous étiez hypnotisé.
— Je ne —
— Si. Vous étiez hypnotisé. Ce n’est pas une honte. Hartmann hypnotise tout le monde. C’est son talent. C’est aussi son arme. L’homme qui vous hypnotise est l’homme qui vous contrôle. Souvenez-vous-en.
Le dîner se termina. Le café. Un porto — tawny, vieux, qui sentait la figue et le caramel. Popov parla encore — de la guerre, de la Yougoslavie, de Belgrade qu’il avait quittée avant les bombardements, d’une femme qu’il avait aimée à Paris et perdue à Marseille, de la qualité des chemises italiennes comparées aux chemises anglaises, du jazz, de la natation, de la mort. Il parlait de tout avec la même intensité — les chemises et la mort, le jazz et la guerre — comme si tout avait la même importance, comme si la hiérarchie des sujets était une invention de gens ennuyeux et que le monde, vu de l’intérieur, était un immense bazar où les tragédies et les futilités cohabitaient dans un désordre fertile.
Fleming écoutait. Pour une fois, il ne prenait pas de notes mentales. Il écoutait comme on écoute de la musique — pas pour comprendre, pas pour analyser, mais pour sentir. Et ce qu’il sentait, en écoutant Popov, c’était quelque chose qu’il n’avait jamais ressenti devant un homme : de l’envie. Pas de la jalousie — l’envie est plus propre que la jalousie. L’envie reconnaît la supériorité de l’autre sans amertume. Et Popov était supérieur. Pas plus intelligent — Fleming se savait au moins son égal sur ce terrain. Mais plus vivant. Plus présent. Plus incarné. Popov existait dans son corps, dans sa voix, dans ses gestes, avec une plénitude que Fleming n’atteindrait jamais, lui qui vivait dans sa tête comme un locataire permanent d’un appartement trop grand, perdu dans les couloirs de ses propres pensées.
Popov était le vrai espion. L’homme d’action. Le héros.
Fleming était l’homme qui regardait le héros.
Et cette différence — cette différence entre être et regarder, entre vivre et observer, entre le personnage et l’auteur — était peut-être la plus importante de toutes. Parce que c’est de cette différence que naîtraient, des années plus tard, un personnage et un livre, un mythe et un homme, James Bond et Casino Royale.
Mais Fleming ne le savait pas encore.
Pas encore.
*
Ils se séparèrent dans le hall. Popov disparut — vers une femme, vers un rendez-vous, vers une de ces nuits dont il ne raconterait que la version amusante le lendemain matin — et Fleming resta seul, debout, dans le hall éteint du Palácio, avec le goût du porto dans la bouche et les mots de Popov dans la tête.
Un écrivain qui ne le sait pas encore.
Il monta l’escalier. Le tapis grenat. Les appliques en bronze. Le couloir. La porte. La chambre.
En passant devant le jardin, par la fenêtre du palier, il aperçut une silhouette. Un homme, seul, assis sur le banc en pierre sous le magnolia. Immobile. Le dos très droit. Le visage levé vers le ciel, vers les étoiles, vers rien.
Umberto.
Le prince d’Italie était assis dans le jardin du Palácio à minuit, seul, et il regardait le ciel. Et dans ce geste — cette solitude, cette verticalité, ce regard levé vers quelque chose qui n’existait peut-être pas — il y avait toute la tragédie des rois déchus, toute la dignité des hommes qui ont tout perdu et qui continuent de lever la tête, non pas par espoir mais par habitude, parce que les princes ont appris à garder la tête haute et que cette leçon est la dernière qu’ils oublient.
Fleming le regarda un moment. Puis il gagna sa chambre, ferma la porte, et s’assit sur le lit sans allumer la lumière.
Dans le noir, il entendait la mer. Il entendait le vent dans les palmiers. Il entendait, très loin, le rire de Popov — non, c’était impossible, Popov était parti, c’était un souvenir de rire, un écho, un fantôme de rire qui résonnait dans sa mémoire comme le fado résonnait dans les ruelles de l’Alfama.
Il sortit le bloc-notes de la table de nuit. Il prit le crayon. Il écrivit, sous le mot qu’il avait écrit la veille — le chiffre —, un deuxième mot. Un prénom.
Puis il rangea le bloc-notes, se coucha, et resta longtemps éveillé dans le noir, à écouter la mer et à penser à un homme qui riait trop fort, à un prince qui regardait les étoiles, et à une femme aux yeux sombres qui mangeait des sardines avec les doigts dans une cave de l’Alfama.
Le Palácio respirait autour de lui. Les murs, les couloirs, les chambres — tout ce bâtiment blanc plein de fantômes et d’espions et de rois brisés — respirait dans la nuit comme un animal endormi, un animal immense, patient, qui savait des choses que ses habitants ne savaient pas.
Fleming ferma les yeux.
Le Palácio veillait.
Chapitre 6 — Le Tage
Le matin du quatrième jour, il pleuvait.
Pas la pluie anglaise — cette bruine horizontale, grise, obstinée, qui entre sous les parapluies et dans les âmes avec la même insistance méthodique. Non. Une pluie portugaise. Une pluie verticale, chaude, soudaine, qui tombait d’un ciel resté bleu sur les bords comme si le soleil et l’averse s’étaient mis d’accord pour coexister, pour occuper le même espace au même moment, et cette coexistence était si portugaise, si profondément lisboète, que Fleming, debout à la fenêtre de la chambre 214, eut le sentiment de comprendre enfin quelque chose sur ce pays — un pays où les contraires ne s’excluent pas mais cohabitent, où la joie et la tristesse mangent à la même table, où il pleut et il fait beau en même temps, et où personne ne trouve ça étrange.
La pluie dura vingt minutes. Puis le soleil revint, d’un coup, comme un acteur qui rentre en scène après une fausse sortie, et le jardin du Palácio se mit à fumer — une brume légère montait de la pelouse, des massifs, des feuilles mouillées, et les palmiers luisaient d’un éclat verni qui leur donnait un air de plantes artificielles dans un décor trop soigné.
Le téléphone sonna. Fleming décrocha.
— C’est Vera. Je vous emmène quelque part aujourd’hui. Pas de questions.
— Où ?
— J’ai dit pas de questions.
Elle raccrocha. Fleming regarda le combiné comme on regarde un objet qui vient de vous mordre — avec stupeur, avec un soupçon d’admiration. Cette femme raccrochait au nez d’un officier de la Royal Navy avec la désinvolture d’une collégienne annulant un cours de piano. Il sourit. Puis il cessa de sourire, parce que sourire seul dans une chambre d’hôtel en pensant à une femme qu’on connaît depuis vingt-quatre heures est le premier symptôme d’un état dont il connaissait la gravité et les conséquences.
Il s’habilla. Chemise blanche, pantalon de lin, pas de blazer — la pluie avait laissé dans l’air une tiédeur moite qui rendait la veste superflue. Il glissa ses Morland dans sa poche de poitrine, hésita, puis les remplaça par un paquet de SG Gigante qu’il avait acheté la veille au kiosque du hall. Une concession. Un camouflage. Ou un geste envers Vera — il préférait ne pas savoir lequel.
*
Elle l’attendait dans le hall, assise dans un des fauteuils en cuir fauve, les jambes croisées, lisant un journal portugais — le Diário de Notícias — avec une concentration que Fleming jugea authentique, ce qui le surprit, parce que jusqu’ici il avait classé Vera dans la catégorie des gens qui lisent les journaux comme accessoire et non comme source d’information. Il révisa son jugement. Cette femme lisait réellement. Elle absorbait le monde par les yeux — les mots, les gens, les rues, les visages — avec la même avidité que lui, mais sans le détachement. Elle était dedans. Lui était toujours dehors, le nez collé à la vitre.
Elle leva la tête. Le sourire intérieur, immédiatement. Comme si le sourire l’avait attendue, tapi dans les coins de ses lèvres, prêt à surgir dès qu’un stimulus approprié se présentait — et Fleming, apparemment, était un stimulus approprié.
— Vous avez changé de cigarettes, dit-elle.
Il baissa les yeux sur la poche de sa chemise. Les SG Gigante dépassaient, visibles.
— Un conseil avisé d’une experte locale.
— C’est un début. Maintenant il faudrait changer la façon dont vous regardez les gens. Vous les regardez comme un entomologiste regarde des insectes. Ça se voit à trois mètres.
— Et comment faudrait-il que je les regarde ?
— Comme un être humain regarde d’autres êtres humains. Avec intérêt et sans supériorité. Je sais que c’est difficile pour un Anglais.
Elle plia son journal, se leva, et marcha vers la sortie. Fleming la suivit. Il commençait à s’habituer à la suivre — à ce rythme qu’elle imposait, ni trop rapide ni trop lent, le rythme d’une femme qui sait où elle va et qui ne se retourne pas pour vérifier que vous suivez, parce qu’elle sait que vous suivez. Et cette certitude — cette certitude tranquille, non dite — était en elle-même une forme de pouvoir.
*
Le taxi les déposa au Cais do Sodré, sur la rive nord du Tage.
Le quai sentait le goudron, le poisson et le diesel. Des bateaux de pêche étaient amarrés le long du quai — des chalutiers peints de couleurs vives, bleu, vert, rouge, jaune, comme si les pêcheurs portugais avaient décidé que la mer était trop grise et qu’il fallait y ajouter de la couleur, de force, par obstination. Des filets séchaient sur des supports en bois. Des mouettes tournaient en criant ces cris de mouettes qui sont le même cri partout dans le monde — à Lisbonne, à Londres, à Bombay — le cri de l’oiseau qui vit entre deux éléments et qui n’appartient à aucun.
Vera acheta deux billets au guichet d’un petit bâtiment blanc — la gare fluviale — et ils montèrent à bord d’un cacilheiro, un de ces ferries à fond plat qui traversaient le Tage entre les deux rives comme des navettes entre deux mondes. Le bateau était vieux, rouillé, peint en crème et vert, avec un pont supérieur ouvert où des bancs en bois accueillaient les passagers — des ouvriers, des femmes avec des paniers, des enfants, un prêtre en soutane qui lisait son bréviaire, un soldat endormi la bouche ouverte.
Le ferry s’ébranla. Le moteur toussa, cracha, puis trouva son rythme — un battement sourd, régulier, qui faisait vibrer le pont sous les pieds. L’eau du Tage se fendit. Fleming s’accouda au bastingage et regarda.
Le Tage. Il l’avait vu d’en haut — du Castelo, de l’avion. Mais le voir d’en haut n’est pas le voir. Voir le Tage, c’est être dessus, au niveau de l’eau, là où l’on sent sa masse, son mouvement, sa respiration. Le fleuve était immense — si large à cet endroit qu’il ressemblait à un bras de mer, une étendue d’eau grise et dorée qui scintillait sous le soleil revenu avec un éclat de métal battu. Des vagues courtes, nerveuses, claquaient contre la coque du ferry. La brise portait cette odeur composite — sel, vase, poisson, algues, gasoil — qui est l’odeur de tous les grands fleuves maritimes, l’odeur de la frontière entre la terre et la mer, entre le connu et l’inconnu.
Derrière eux, Lisbonne s’éloignait. Les collines, les toits, les clochers, le Castelo tout en haut — la ville se recomposait à mesure qu’ils s’en éloignaient, comme un visage qu’on ne voit vraiment que quand on s’en écarte. Et devant eux, la rive sud — Almada, Cacilhas — se rapprochait, avec ses entrepôts, ses grues, ses immeubles bas, sa réalité ouvrière qui était le négatif de la carte postale.
— Mon père prenait ce ferry tous les jours, dit Vera.
Elle était accoudée à côté de lui, les cheveux fouettés par le vent, les yeux plissés contre la lumière. Le vent collait sa robe contre son corps et Fleming ne regarda pas — ou regarda et détourna les yeux si vite que c’était presque la même chose. Presque.
— Il travaillait de l’autre côté ?
— Avant les mines. Quand j’étais petite. Il travaillait aux chantiers navals de Cacilhas. Un ingénieur anglais dans un chantier portugais. Les ouvriers l’appelaient o inglês — l’Anglais. Ça lui suffisait comme nom. Il n’avait pas besoin d’être Fleming ou Smith ou Jones. Il était l’Anglais. C’était une identité complète.
Elle dit cela avec une tendresse qui perça le masque — un instant, pas plus, comme une fissure dans un mur par où on aperçoit une pièce qu’on ne devrait pas voir. Puis le masque se referma.
— Il est mort comment ? demanda Fleming.
Il n’aurait pas dû poser la question. Pas si vite. Pas si directement. Mais le ferry, le vent, le Tage — il y avait quelque chose dans ce lieu de transit, dans ce mouvement entre deux rives, qui autorisait les questions directes, qui abolissait les protocoles de la conversation terrestre. Sur l’eau, les mots changent de poids.
— La malaria, dit Vera. Contractée dans les mines, au nord. Les mines d’étain du Douro. Il y avait des moustiques dans les galeries. Personne ne prenait de quinine parce que personne ne pensait qu’on pouvait attraper la malaria dans une mine. Il a eu les fièvres en mars, il est mort en juin. Trois mois. Quatorze ans, j’avais.
Elle dit les faits — les faits nus, sans émotion apparente, dans l’ordre chronologique, comme on lit un rapport. Mais Fleming, qui savait écouter sous les mots, entendit ce que les mots ne disaient pas. Il entendit une petite fille de quatorze ans devant un cercueil. Il entendit une langue qui disparaît — l’anglais du père, cet anglais vivant, quotidien, qui ne serait plus jamais parlé dans cette maison. Il entendit une moitié de monde qui s’effondre et une autre moitié qui doit suffire.
— Je suis désolé, dit-il.
— Ne le soyez pas. C’était il y a vingt ans. La douleur se transforme. Elle ne disparaît pas — les gens qui disent que le temps guérit mentent — mais elle se transforme. Elle devient autre chose. De la force, parfois. De la colère, souvent. De la saudade, toujours.
Le ferry accosta à Cacilhas. Ils ne descendirent pas. Vera avait acheté des billets aller-retour — la traversée elle-même était la destination. Le bateau rechargea ses passagers et repartit dans l’autre sens, vers Lisbonne, et la ville réapparut, grandissante, de plus en plus détaillée, comme un tableau qu’on regarde d’abord de loin puis de près, et les collines reprirent leur volume, et les toits reprirent leur couleur, et le Castelo retrouva sa place au sommet de l’Alfama comme une couronne sur une tête fatiguée.
*
Ils débarquèrent au Cais do Sodré et marchèrent.
Vera ne parlait pas. Fleming ne parlait pas. Ils marchèrent côte à côte, dans ce silence qui suit les confidences — un silence plein, habité, un silence de digestion émotionnelle où les mots prononcés continuent de travailler en dessous, comme un levain dans la pâte. Ils longèrent le quai, passèrent devant le Mercado da Ribeira — le grand marché, dont les portes ouvertes laissaient échapper une rumeur de voix et une odeur de fruits et de poisson qui se mêlait à l’air du fleuve — et remontèrent par la Rua do Arsenal vers la Praça do Comércio.
La Praça do Comércio. Fleming s’arrêta.
C’était une place immense — non, plus qu’immense. C’était un vide. Un vide organisé, encadré sur trois côtés par des arcades jaunes à la symétrie parfaite, et ouvert sur le quatrième côté sur le Tage, directement, sans barrière, sans parapet, comme si la ville s’interrompait là et que le fleuve commençait, et que la frontière entre les deux n’était qu’une marche de pierre, un seuil, un pas. Au centre de la place, une statue équestre — le roi José Ier, figé en bronze sur un cheval de bronze, vert-de-gris par les siècles, levant un bras vers le fleuve dans un geste qui pouvait signifier la gloire ou l’adieu ou les deux. Et partout, autour de la statue, autour des arcades, entre les colonnes, dans les coins d’ombre et les rectangles de lumière — l’espace. L’espace pur. L’espace qui n’est pas du vide mais de la possibilité, de la promesse, du souffle.
— C’est d’ici qu’ils partaient, dit Vera.
— Qui ?
— Les navigateurs. Vasco de Gama. Cabral. Magellan. Ils partaient d’ici, de cette place, de ces quais. Ils montaient sur des bateaux qui faisaient la moitié de ce ferry et ils allaient jusqu’aux Indes, jusqu’au Brésil, jusqu’au bout du monde. Regardez le fleuve. C’est la dernière chose qu’ils voyaient du Portugal. Cette eau. Cette lumière. Et ils ne savaient pas s’ils reviendraient. La plupart ne revenaient pas.
Fleming regarda le Tage. La lumière de la fin de matinée frappait l’eau et la transformait en quelque chose qui n’était plus de l’eau mais de la lumière liquide, une étendue de scintillements qui blessait les yeux et forçait le regard à se détourner puis à revenir, parce que la beauté qui blesse est celle qu’on ne peut pas ne pas regarder. Il pensa aux navigateurs. À ces hommes qui avaient vu cette même eau, cette même lumière, et qui étaient montés sur des coques de noix pour aller vers l’inconnu. Il pensa à la guerre. À l’Atlantique qu’il avait traversé en avion et que ces hommes traversaient en bateau, pendant des mois, sans carte, sans radar, sans rien. Et il pensa — avec une honte soudaine, physique, une honte qui lui noua le ventre — qu’il était un homme qui n’avait jamais rien risqué. Jamais. Pas physiquement. Pas émotionnellement. Pas existentiellement. Il avait traversé la vie comme il traversait les pièces — en observant, en notant, en restant près des murs. Et les navigateurs, eux, avaient traversé des océans.
— Ça va ? dit Vera.
— Oui. Oui, ça va.
Ça n’allait pas. Mais il y a des moments où dire que ça ne va pas est impossible, non pas par pudeur mais par incapacité — on ne trouve pas les mots, ou les mots qu’on trouve sont trop petits pour le sentiment, comme des chaussures d’enfant qu’on essaie d’enfiler sur des pieds d’adulte. Fleming dit que ça allait et Vera ne le crut pas et ils n’en parlèrent plus, et ce non-dit devint une chose de plus entre eux, une chose qui s’ajoutait aux sardines et au fado et aux Church’s neuves et au silence du ferry, une couche de plus dans la géologie de ce qui commençait à ressembler — dangereusement, délicieusement — à une intimité.
*
Ils déjeunèrent dans une cervejaria de la Rua dos Bacalhoeiros, à deux pas de la place. Une brasserie de fruits de mer — vaste, bruyante, carrelée de blanc, avec des aquariums où des homards contemplaient leur destin avec une résignation philosophique et des serveurs en tablier blanc qui naviguaient entre les tables en portant des plateaux chargés de crustacés avec l’assurance de funambules sur un fil.
Vera commanda des amêijoas à bulhão pato — des palourdes au vin blanc, à l’ail et à la coriandre. Le plat arriva dans une cataplana en cuivre, fumant, odorant, et quand Vera souleva le couvercle, la vapeur monta entre eux comme un rideau de brume parfumée qui les isola pendant un instant du reste de la salle, du reste du monde, du reste de la guerre. L’ail. Le vin blanc. La coriandre. Le jus des palourdes — salé, marin, chargé de tout l’Atlantique. C’était un plat qui sentait le Portugal plus que n’importe quel monument, n’importe quel azulejo, n’importe quel fado. C’était un plat qui était le Portugal — simple, intense, inimitable.
— Fleming.
— Oui.
— Pourquoi êtes-vous vraiment ici ?
La question encore. La même question, posée différemment. Au café du Chiado, elle l’avait lancée entre les sardines et le vin avec une désinvolture de joueuse. Ici, dans la cervejaria, elle la posait autrement — plus directement, plus gravement, sans le camouflage de l’ironie. Et ses yeux, par-dessus la cataplana fumante, ne souriaient plus.
Fleming mangea une palourde. Il prit son temps. Le goût — l’ail, le sel, le vin — lui donna quelques secondes de répit.
— Je vous l’ai dit. Évaluer les réseaux —
— Non. Pas ça. Je veux dire : pourquoi êtes-vous ici, dans cette vie ? Officier de renseignement. Mémos. Rapports. L’Amirauté. Est-ce que c’est ce que vous vouliez être ? Est-ce que c’est ce que vous imaginiez quand vous aviez vingt ans ?
C’était la deuxième fois en deux jours qu’on lui posait cette question — la question du sens, la question de la direction, la question de ce qu’il faisait de sa vie. Popov l’avait posée avec l’insolence du séducteur. Vera la posait avec la précision du chirurgien. Et Fleming se demanda si ces gens — ces étrangers qu’il connaissait depuis trois jours — voyaient en lui quelque chose que ses collègues de l’Amirauté, qu’il côtoyait depuis deux ans, n’avaient jamais vu. Ou quelque chose qu’ils avaient vu et qu’ils avaient la politesse britannique de ne pas mentionner.
— Quand j’avais vingt ans, dit-il lentement, je voulais être beaucoup de choses. Journaliste. Diplomate. Banquier — j’ai essayé, j’étais mauvais. Stockbroker — j’ai essayé aussi, j’étais moins mauvais mais plus malheureux. Écrivain —
Il s’arrêta. Le mot était sorti tout seul. Écrivain. Le même mot que Popov avait prononcé la veille, et qui revenait maintenant dans sa propre bouche comme un boomerang, comme un objet lancé qui revient à l’envoyeur avec une force accrue.
— Écrivain, répéta Vera. Vous vouliez écrire ?
— Vouloir est un grand mot. J’y pensais. Comme on pense à un pays qu’on aimerait visiter sans jamais acheter le billet.
— Et pourquoi n’avez-vous pas acheté le billet ?
— Parce que je n’avais rien à raconter. Un écrivain a besoin de matière. De vie. D’expérience. Et moi, à vingt ans, à vingt-cinq ans, à trente ans — qu’est-ce que j’avais ? Une éducation à Eton. Une brève carrière à Reuters. Des amours ratées. Un frère meilleur que moi en tout. Ce n’est pas de la matière. C’est de la biographie de gentleman anglais moyen. Il y en a des milliers. Aucun n’a jamais écrit un livre qui vaille la peine d’être lu.
Vera le regarda. Longtemps. Avec ce regard qu’elle avait — ce regard large, ouvert, qui voyait plus que les autres parce que ses yeux étaient trop écartés pour les canons classiques et que cette amplitude n’était pas seulement physique mais perceptive. Elle voyait large. Et ce qu’elle vit, à cet instant, dans la cervejaria bruyante avec la vapeur des palourdes et le bruit des assiettes et le brouhaha des conversations en portugais — ce qu’elle vit le fit rougir. Parce qu’il sut qu’elle voyait la vérité. Pas la version officielle, pas la façade d’ironie, mais la vérité nue : un homme qui voulait écrire et qui avait peur. Peur de ne pas être assez bon. Peur de ne pas avoir assez vécu. Peur que les mots ne viennent pas, ou qu’ils viennent et qu’ils ne soient pas les bons, et que la page blanche reste blanche, et que le silence soit la réponse finale à toutes ses questions.
— Vous avez la matière maintenant, dit-elle doucement. Ce pays. Cette guerre. Cet hôtel plein de fantômes et d’espions. Un banquier allemand qui joue au baccara comme si le monde en dépendait. Des rois sans trône qui errent dans des jardins. Un agent double serbe qui rit trop fort. Vous avez la matière, Fleming. Ce qui vous manque, c’est le courage de la prendre.
Le silence après cette phrase fut si dense qu’il eut une texture — quelque chose de cotonneux, de lourd, qui tombait entre eux comme la vapeur de la cataplana mais en plus opaque, en plus étouffant. Fleming ne répondit pas. Il ne pouvait pas répondre. Parce qu’elle avait raison — raison avec une précision qui était presque cruelle, comme un médecin qui annonce un diagnostic que le patient connaissait déjà mais refusait de formuler.
Il mangea une palourde. Puis une autre. Le goût du sel. Le goût de la mer. Le goût de toutes les choses qui existent indépendamment de nos peurs et de nos lâchetés et qui continuent d’exister quand nous avons fini de nous lamenter.
— Et vous ? dit-il enfin. Qu’est-ce que vous vouliez être ?
— Libre, dit Vera sans hésitation. Juste libre. C’est un luxe, dans ce pays. Une femme libre au Portugal, en 1941, c’est une anomalie. Une erreur du système. Salazar veut des femmes à l’église et à la maison. Des mères, des épouses, des saintes. Pas des traductrices qui emmènent des officiers britanniques manger des palourdes et qui leur posent des questions indiscrètes.
Elle sourit. Le sourire intérieur, mais avec quelque chose de différent — une chaleur qui n’y était pas avant, une ouverture, comme si la conversation avait desserré un verrou quelque part en elle et que la porte, sans s’ouvrir tout à fait, avait bougé d’un centimètre.
— Et vous l’êtes ? dit Fleming. Libre ?
Le sourire changea. S’amincit. Devint quelque chose de plus fragile, de plus ambigu — le sourire de quelqu’un qui hésite entre deux réponses et qui sait que l’une est vraie et l’autre nécessaire.
— Personne n’est libre, dit-elle. Pas dans cette guerre. Pas dans ce pays. On croit être libre parce qu’on choisit son café et ses chaussures et l’homme avec qui on déjeune. Mais les vrais choix — les choix qui comptent — sont faits pour nous, par des gens que nous ne connaissons pas, dans des bureaux que nous ne verrons jamais. Et quand le choix arrive — le vrai choix, celui qui change tout — on découvre qu’on n’est pas libre du tout. On découvre qu’on est attaché. Par des fils qu’on ne voyait pas. Et que quelqu’un tire les fils.
Elle dit cela en regardant sa palourde, pas Fleming. Et Fleming, qui savait écouter sous les mots, entendit quelque chose qui n’était pas dans les mots — un poids. Un poids ancien, personnel, quelque chose qui n’avait rien à voir avec la guerre ni avec la politique ni avec Salazar mais avec elle, avec sa vie, avec les fils invisibles dont elle parlait. Des fils qui la tenaient. Qui la tiraient. Quelque part.
Il ne posa pas la question. Pas encore. Il y avait un moment pour poser les questions et un moment pour laisser le silence les poser à sa place. Et le silence, parfois, est plus efficace.
*
L’après-midi glissa comme le Tage — lent, large, lumineux.
Ils marchèrent. Sans but, sans plan, sans la prétention d’aller quelque part. Ils marchèrent dans Lisbonne comme on marche dans un rêve — en suivant les rues qui s’offraient, en tournant aux coins qui attiraient, en s’arrêtant devant les vitrines, les fontaines, les façades d’azulejos qui racontaient des histoires en bleu et blanc. Fleming marchait à côté de Vera et il sentait que quelque chose changeait entre eux — pas une progression vers l’intimité, pas une séduction, quelque chose de plus subtil, de plus rare. Un accord. Le genre d’accord qui se produit quand deux personnes marchent au même rythme pendant assez longtemps et que leurs pas finissent par se synchroniser, et que cette synchronisation physique devient, sans qu’on le veuille, une synchronisation mentale, une espèce de sympathie silencieuse des corps qui précède la sympathie des esprits.
Ils passèrent devant l’église de São Roque — une façade austère, presque laide, qui ne laissait rien deviner de l’intérieur. Vera l’entraîna dedans. Et l’intérieur était un choc — une explosion de dorure, de marbre, de bois peint, une profusion baroque qui prenait à la gorge après la sobriété de la façade. C’était le contraire de ce qu’on attendait. C’était un piège. Et Fleming pensa que Lisbonne toute entière était construite sur ce principe — des façades modestes qui cachent des intérieurs somptueux, des extérieurs qui mentent sur les intérieurs, des apparences qui trompent. Comme les gens. Comme Vera.
— Le Portugal ne montre jamais ce qu’il a de plus beau, dit Vera en levant les yeux vers le plafond peint de la Capela de São João Baptista — une chapelle commandée à des artistes italiens par le roi João V, entièrement construite à Rome, bénie par le pape, puis démontée, transportée par bateau et remontée à Lisbonne. L’extravagance du geste était vertigineuse — faire construire une chapelle dans un pays étranger et l’importer comme un meuble. Seul le Portugal pouvait imaginer une chose pareille. Seul un pays de navigateurs pouvait considérer qu’une chapelle est un objet transportable, un bagage de plus dans la cale d’un navire.
— C’est un pays de masques, dit Fleming.
— Comme tous les pays. La différence, c’est que le Portugal le sait. L’Angleterre aussi porte des masques, mais elle croit que le masque est le visage. Le Portugal sait que le masque est un masque. Et il l’assume. C’est plus honnête.
Ils sortirent de l’église. La lumière de l’après-midi tombait maintenant en oblique sur les rues du Bairro Alto, découpant des ombres nettes, des rectangles de soleil et de pénombre qui alternaient sur les trottoirs en mosaïque comme les touches d’un piano. Fleming alluma une SG Gigante. Le goût était différent de ses Morland — plus sec, plus âpre, avec une amertume qui n’était pas désagréable. Le goût du Portugal. Il commençait à s’y faire.
*
Ils s’assirent dans un jardin — le Miradouro de São Pedro de Alcântara, un belvédère ombragé de platanes d’où l’on voyait la ville entière, de la Baixa au Castelo, avec le Tage derrière, scintillant dans la lumière déclinante. Un vendeur ambulant proposait des châtaignes grillées dans un cornet de papier journal. Vera en acheta. Ils mangèrent les châtaignes chaudes, assis sur un banc de pierre, en silence, en regardant Lisbonne rougir sous le soleil couchant.
C’était un de ces moments — Fleming le sut immédiatement, avec cette lucidité des instants parfaits qui se savent parfaits pendant qu’ils se produisent — un de ces moments que la mémoire photographierait et conserverait intacts, sans altération, sans embellissement, parce qu’ils n’avaient pas besoin d’être embellis. La lumière sur les toits. L’odeur des châtaignes. La tiédeur de l’air. Vera à côté de lui, les doigts noircis par la peau des châtaignes, les yeux plissés contre le soleil, le visage calme — plus calme qu’il ne l’avait jamais vu, délivré pour un instant de l’ironie et de la vigilance et du masque, un visage qui n’était que lui-même, ouvert, offert, beau de cette beauté qui n’est pas la beauté des traits mais la beauté de la présence.
— Fleming, dit-elle.
— Oui.
— Merci.
— De quoi ?
— De ne pas poser de questions. Les hommes posent toujours des questions. Ils veulent savoir, comprendre, classer. Vous aussi, vous voulez savoir — je le vois. Mais vous vous retenez. Et cette retenue… c’est la chose la plus élégante que vous ayez faite depuis que vous êtes arrivé.
Il ne répondit pas. Il mangea une châtaigne. Il regarda le Tage. Il pensa que cette femme — cette femme aux Church’s anglaises et à l’anglais trop parfait et au frère mort de malaria et aux fils invisibles — était en train de devenir quelque chose dans sa vie. Pas une amante — pas encore, peut-être jamais. Pas une amie — le mot était trop plat, trop domestique. Quelque chose d’autre. Quelque chose qui n’avait pas de nom en anglais — et peut-être que le mot portugais existait, peut-être que le mot était saudade, ce manque actif, ce manque qui crée, ce manque qui chante.
Le soleil descendit. Les toits passèrent du rouge à l’orange, puis du orange au violet, puis du violet à quelque chose qui n’avait pas de nom — un bleu sombre, profond, le bleu des transitions, le bleu de l’entre-deux, le bleu qui sépare le jour de la nuit et qui ne dure que quelques minutes mais qui contient, pendant ces quelques minutes, toute la mélancolie et toute la beauté du monde.
— Il faut rentrer, dit Vera.
— Oui.
Ni l’un ni l’autre ne bougea. Le bleu s’approfondit. Les premières lumières s’allumèrent dans la ville — des points jaunes, épars, timides, comme des étoiles terrestres qui répondaient aux étoiles célestes qui commençaient à apparaître au-dessus de leurs têtes. Lisbonne s’illuminait. Le Tage devenait noir.
Puis ils se levèrent. En même temps. Sans se concerter. Et ils redescendirent vers la ville, côte à côte, dans la lumière des réverbères qui jetait leurs ombres sur les trottoirs en mosaïque — deux ombres longues, parallèles, qui se touchaient parfois quand le chemin se resserrait et qui se séparaient quand il s’élargissait, et ce jeu d’ombres — ce rapprochement, cette séparation, ce rapprochement encore — était peut-être la chose la plus vraie qui se soit passée entre eux ce jour-là.
*
Le taxi les ramena à Estoril. Fleming regarda par la vitre. La côte, la nuit, les lumières des villas, la masse noire de l’Atlantique. Il ne parlait pas. Vera ne parlait pas. Le chauffeur ne parlait pas. Le silence était complet et parfait, comme un objet fini, une sculpture, quelque chose qu’on pourrait poser sur une étagère et regarder.
Le taxi s’arrêta devant le Palácio. Ils sortirent. Le hall. Les portes-fenêtres. La nuit tiède.
— Bonsoir, dit Vera.
— Bonsoir.
Elle hésita. Une seconde. Peut-être moins. L’hésitation la plus brève que Fleming ait jamais perçue — un micro-arrêt du corps, un frémissement de l’intention, le moment où quelqu’un s’apprête à faire quelque chose et décide de ne pas le faire. Puis elle tourna les talons et s’éloigna vers la sortie de l’hôtel, vers la nuit, vers Lisbonne ou vers ailleurs, vers sa vie dont il ne savait rien et qu’il devinait compliquée et peut-être terrible.
Il la regarda partir. La robe bleu marine. La barrette en écaille. Les Church’s anglaises sur le gravier de l’allée — ce crissement qui dit l’argent, le calme, l’entre-soi, et qui disait maintenant autre chose : le départ.
Fleming monta dans sa chambre. Il ouvrit la fenêtre. Le jardin, la mer, la nuit. Les mêmes. Et pourtant différents — parce que lui-même était différent, légèrement, imperceptiblement, de la façon dont on est différent après une journée qui ne ressemble à aucune autre et dont on ne mesure pas encore l’impact, comme on ne mesure pas l’impact d’une graine plantée le jour de sa plantation.
Il sortit le bloc-notes. Sous le chiffre et le prénom, il écrivit autre chose — pas un mot cette fois, une phrase. Une phrase courte. Cinq mots. Cinq mots qui ne voulaient rien dire et qui voulaient tout dire, cinq mots qui étaient peut-être le début de quelque chose — d’un livre, d’une vie, d’un mensonge magnifique — ou peut-être la fin de quelque chose d’autre.
Il posa le crayon. Il ferma les persiennes. Il se coucha.
Dehors, le Tage coulait vers la mer, comme il coulait depuis des milliers d’années, indifférent aux navigateurs et aux espions et aux femmes qui mangent des sardines avec les doigts, indifférent à tout sauf à son propre mouvement, cette force tranquille de l’eau qui va vers l’eau, du fleuve qui va vers l’océan, du connu qui va vers l’inconnu.
Fleming dormit.
Et pour la première fois depuis son arrivée au Portugal, il rêva. Il rêva du Tage. Il rêva d’un bateau. Il rêva d’une femme sur un quai qui agitait la main — ou qui ne l’agitait pas, c’était difficile à dire, dans les rêves les gestes sont ambigus, et celui-ci pouvait être un au revoir ou un appel ou un avertissement, et quand il se réveilla le lendemain, il ne se souvint pas du visage de la femme mais il se souvint du geste, et le geste lui resta, comme un écho, comme une trace, comme le fantôme d’une main dans l’air du matin.