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Le Petit Paris — Cha­pitres 1 à 5

Le Petit Paris — Cha­pitres 1 à 5

Le Petit Paris

Le Petit Paris

Cha­pitres 1 à 5

Buca­rest, été 1940

CHA­PITRE 1

LE VICOMTE DES­CEND DU TRAIN

Le train entra en gare du Nord avec qua­rante minutes de retard, ce qui, pour un express venant de Buda­pest en juin 1940, rele­vait presque de la ponctualité.

Émile Dor­vières — ou plu­tôt l’homme qui se fai­sait appe­ler ain­si depuis suf­fi­sam­ment long­temps pour y croire à moi­tié — des­cen­dit sur le quai avec la démarche souple de ceux qui n’ont rien à se repro­cher, ce qui est géné­ra­le­ment le signe qu’ils ont tout à cacher. Il por­tait un cos­tume de lin crème admi­ra­ble­ment cou­pé, légè­re­ment frois­sé par le voyage, un pana­ma qu’il avait ache­té à Trieste trois ans plus tôt à un cha­pe­lier qui le croyait ambas­sa­deur, et des chaus­sures bico­lores dont l’é­lé­gance avait tra­ver­sé sans dom­mage quatre fron­tières et trois arnaques.

Il avait deux valises. L’une conte­nait ses vête­ments — peu nom­breux mais choi­sis avec le soin maniaque des gens qui n’ont que ça. L’autre conte­nait du papier à lettres à en-tête d’une banque zuri­choise qui n’exis­tait pas, des cartes de visite au nom du Vicomte Émile de Dor­vières, et un néces­saire de toi­lette en argent qu’il avait sub­ti­li­sé au Gel­lért de Buda­pest trois semaines plus tôt, dans des cir­cons­tances qui ne méri­taient pas d’être racon­tées, sinon pour dire qu’elles impli­quaient une com­tesse hon­groise, un mal­en­ten­du sur une par­tie de poker et une sor­tie pré­ci­pi­tée par l’es­ca­lier de service.

Buca­rest. Il n’y avait jamais mis les pieds.

Il savait trois choses sur cette ville : qu’on l’ap­pe­lait le Petit Paris, qu’on y par­lait fran­çais dans les salons, et que l’hô­tel où il fal­lait être s’ap­pe­lait l’A­thé­née Palace. Trois infor­ma­tions qui, pour un homme de sa pro­fes­sion, suf­fi­saient ample­ment. Un Petit Paris signi­fiait des gens qui aimaient dépen­ser. Le fran­çais signi­fiait qu’il n’au­rait pas besoin de mimer. Et un palace signi­fiait un décor à la hau­teur de son personnage.

Ce qu’il ne savait pas — mais il allait l’ap­prendre très vite — c’est que Paris, le vrai, était en train de tomber.

Sur le quai, une cha­leur grasse l’en­ve­lop­pa comme un gant mouillé. L’air sen­tait le char­bon, la pous­sière chaude et quelque chose de dou­ceâtre qu’il ne recon­nut pas — plus tard, il appren­drait que c’é­taient les tilleuls. La gare du Nord de Buca­rest res­sem­blait à toutes les gares d’Eu­rope cen­trale : ver­rière noir­cie, pigeons, por­teurs en cas­quette qui se dis­pu­taient les voya­geurs, et cette atmo­sphère de tran­sit per­ma­nent qui fait que per­sonne, dans une gare, n’a l’air tout à fait réel.

Un por­teur s’empara de ses valises avant qu’il n’ait eu le temps de pro­tes­ter — un petit homme brun au visage creu­sé, qui por­tait une mous­tache de morse et une veste d’u­ni­forme qui avait dû être bleue dans une vie antérieure.

— L’A­thé­née Palace, dit Émile.

Le por­teur hocha la tête avec cette expres­sion de res­pect cal­cu­la­teur que les por­teurs du monde entier réservent aux clients qui pour­raient être riches. Émile connais­sait cette expres­sion. Il la culti­vait. Tout son art consis­tait à main­te­nir le doute — suf­fi­sam­ment riche pour qu’on le serve, pas assez pour qu’on le vole.

La place devant la gare était un chaos lumi­neux. Des fiacres et des auto­mo­biles se dis­pu­taient l’es­pace avec une fureur joyeuse qui sem­blait rele­ver moins de la cir­cu­la­tion que du tem­pé­ra­ment natio­nal. Un tram­way jaune tra­ver­sa le car­re­four en fai­sant un bruit de fer­raille offen­sée. Des ven­deurs ambu­lants pro­po­saient des jour­naux, des simits — ces anneaux de pain au sésame qu’É­mile connais­sait de Constan­ti­nople —, des graines de tour­ne­sol et des ciga­rettes à l’u­ni­té. Une femme en fichu noir ven­dait des cerises dans un panier d’o­sier, et les cerises étaient si rouges, si absur­de­ment rouges dans cette lumière de four, qu’É­mile en ache­ta une poi­gnée par pur réflexe esthétique.

Le taxi — une Buick anté­di­lu­vienne dont la car­ros­se­rie noire avait viré au vio­let sous l’ef­fet com­bi­né du soleil et de la rési­gna­tion — l’emporta dans un Buca­rest qu’il décou­vrit avec un mélange de sur­prise et de recon­nais­sance. C’é­tait bel et bien un Petit Paris — mais un Paris qui aurait été rêvé par quel­qu’un qui n’y serait jamais allé, ou qui y serait allé une seule fois et en aurait gar­dé un sou­ve­nir fié­vreux. Les bou­le­vards étaient larges comme des bou­le­vards pari­siens, les immeubles arbo­raient des façades hauss­man­niennes ornées de caria­tides et de bal­cons en fer for­gé, et les cafés débor­daient sur les trot­toirs avec une exu­bé­rance méri­dio­nale que Paris n’au­rait jamais tolé­rée. Mais entre deux immeubles Belle Époque, on aper­ce­vait par­fois une mai­son basse aux volets de bois, un jar­din enva­hi de gly­cine, un clo­cher ortho­doxe qui poin­tait comme un doigt sur­pris — des rap­pels que cette ville n’é­tait pas Paris, qu’elle ne l’a­vait jamais été, qu’elle jouait sim­ple­ment à l’être avec un enthou­siasme touchant.

Et par­tout, des tilleuls. Des tilleuls énormes, pous­sié­reux, odo­rants, qui bor­daient les ave­nues et répan­daient dans l’air cette dou­ceur sucrée qu’É­mile avait sen­tie à la gare. Buca­rest, en juin, était une ville qui trans­pi­rait le sucre.

La Calea Vic­to­riei appa­rut. Émile la recon­nut avant de la connaître — cette ave­nue triom­phale que tous les guides décri­vaient comme les Champs-Ély­sées des Bal­kans, bor­dée de palais, de minis­tères, de bou­tiques de luxe aux vitrines fran­çaises, et de cette faune élé­gante qui se pro­me­nait avec la len­teur étu­diée des gens qui veulent être vus. Des femmes en robes d’é­té mar­chaient par deux ou par trois, ombrelles incli­nées, talons cla­quant sur l’as­phalte ramol­li par la cha­leur. Des offi­ciers rou­mains en uni­forme crème pas­saient avec cette rai­deur mar­tiale qui, chez les petites armées, tient lieu de puis­sance mili­taire. Un pope bar­bu tra­ver­sa sans regar­der, sa sou­tane noire balayant la chaus­sée, comme si les auto­mo­biles devaient s’é­car­ter devant Dieu et ses représentants.

Puis la voi­ture tour­na, et l’A­thé­née Palace fut là.

Il occu­pait toute la lar­geur d’une place — une place modeste, ouverte, avec un petit jar­din orné de gla­dio­las rouges et, en face, la rotonde majes­tueuse de l’A­thé­née rou­main, la grande salle de concerts où Enes­co diri­geait. L’hô­tel lui-même était un bâti­ment mas­sif, Art Déco depuis sa réno­va­tion des années trente, avec des pilastres, des bal­cons, et un auvent au-des­sus de l’en­trée prin­ci­pale qui pro­je­tait une ombre bien­ve­nue sur le trot­toir brû­lant. Au-des­sus de l’auvent, le nom : ATHÉ­NÉE PALACE, en lettres d’or qui avaient un peu per­du leur éclat mais conser­vaient cette auto­ri­té tran­quille des choses qui se savent indispensables.

Émile paya le taxi, don­na un pour­boire au por­teur — ni trop ni trop peu, le pour­boire étant un art qui en dit plus long sur un homme que son pas­se­port — et fran­chit la porte tambour.

Le hall le saisit.

Après la four­naise de la rue, c’é­tait comme entrer dans un lac. Fraî­cheur de marbre, lumière tami­sée par des lustres en cris­tal qui pen­daient du pla­fond comme des méduses pétri­fiées, sol dal­lé de noir et blanc dans un motif d’é­chi­quier qui sem­blait annon­cer que des par­ties se jouaient ici en per­ma­nence. Des colonnes dorées sou­te­naient une gale­rie supé­rieure d’où l’on pou­vait obser­ver le hall — et Émile nota men­ta­le­ment qu’il fau­drait véri­fier qui obser­vait d’en haut. Les cana­pés étaient pro­fonds, en velours gre­nat, dis­po­sés dans des alcôves qui sem­blaient avoir été conçues pour la conspi­ra­tion — ce qui était pro­ba­ble­ment le cas.

Il y avait du monde. Beau­coup de monde pour un ven­dre­di après-midi. Des hommes en cos­tume clair fumaient dans les alcôves. Des femmes tra­ver­saient le hall avec cette aisance par­ti­cu­lière des femmes qui savent qu’on les regarde. Un groupe de mili­taires alle­mands — en civil, mais recon­nais­sables à leur pos­ture, à leurs che­veux ras, à cette façon de se tenir comme si le monde leur appar­te­nait déjà — occu­pait un cana­pé près de l’en­trée du bar. En face, comme par un effet de miroir iro­nique, deux Bri­tan­niques en tweed lisaient le Times avec l’os­ten­ta­tion de ceux qui veulent qu’on sache qu’ils lisent le Times.

Émile s’ap­pro­cha de la réception.

Le récep­tion­niste était un homme long et pâle, au nez bus­qué, aux yeux d’un noir liquide, qui por­tait un cos­tume sombre impec­cable et une expres­sion de poli­tesse si par­faite qu’elle en deve­nait mena­çante. Il exa­mi­na la carte de visite d’É­mile — Vicomte Émile de Dor­vières — avec ce regard imper­cep­ti­ble­ment appuyé que les bons récep­tion­nistes réservent aux titres qu’ils ne peuvent pas vérifier.

— Mon­sieur le Vicomte sou­haite une chambre avec vue sur la place ?

— Si c’est pos­sible, dit Émile avec la non­cha­lance de celui pour qui tout est tou­jours possible.

— La chambre 307. Troi­sième étage, vue sur l’A­thé­née. Très calme.

— Par­fait.

— Mon­sieur le Vicomte est ici pour affaires ?

— Affaires pri­vées, dit Émile.

C’é­tait sa réponse stan­dard. « Affaires pri­vées » était la for­mule la plus utile de la langue fran­çaise — elle ne disait rien et sug­gé­rait tout. Le récep­tion­niste hocha la tête avec la satis­fac­tion dis­crète d’un homme qui com­prend qu’il ne faut pas insister.

Émile signa le registre. Ce geste — signer un faux nom dans le registre d’un grand hôtel — était le moment qu’il pré­fé­rait dans toute opé­ra­tion. Il y avait là quelque chose d’i­nau­gu­ral, de déli­cieu­se­ment frau­du­leux, comme poser la pre­mière pierre d’un édi­fice qui n’exis­te­rait que le temps de sa propre audace. La plume grat­ta le papier. Vicomte Émile de Dor­vières. Paris. Le récep­tion­niste tour­na le registre vers lui et Émile aper­çut, quelques lignes au-des­sus, des noms alle­mands. Beau­coup de noms allemands.

— Il y a beau­coup d’Al­le­mands en ce moment, remar­qua-t-il d’un ton léger.

Le récep­tion­niste eut un sou­rire qui ne sou­riait pas.

— Il y a beau­coup de tout le monde en ce moment, Mon­sieur le Vicomte.

Un chas­seur prit ses valises et le condui­sit vers l’as­cen­seur — une cage Art Déco en fer for­gé doré, avec des miroirs biseau­tés et un lif­tier en livrée bor­deaux qui action­na la grille avec la solen­ni­té d’un offi­ciant. L’as­cen­seur mon­tait len­te­ment, avec des grin­ce­ments qui racon­taient trente ans d’histoires.

La chambre 307 était exac­te­ment ce qu’il fal­lait : ni trop grande (la modes­tie sied au vicomte en voyage), ni trop petite (la digni­té l’exige), avec un lit en aca­jou, une armoire à glace, un bureau près de la fenêtre, et des rideaux de bro­cart vert amande qui fil­traient la lumière de l’a­près-midi en la trans­for­mant en une sub­stance liquide et dorée. La salle de bain était en marbre blanc, avec une bai­gnoire à pieds de lion et des robi­nets en cuivre qui pro­met­taient de l’eau chaude — pro­messe que les hôtels d’Eu­rope de l’Est tenaient avec une fia­bi­li­té variable.

Émile ouvrit la fenêtre. La place s’é­ten­dit devant lui — les gla­dio­las rouges, le jar­din, la rotonde de l’A­thé­née avec son dôme et ses colonnes ioniques, et au-delà, la rumeur de la Calea Vic­to­riei, ce mur­mure conti­nu de voix, de klaxons, de pas sur l’as­phalte qui est le bruit de fond des villes qui ne dorment jamais tout à fait. Un fiacre tra­ver­sa la place au trot, le cocher endor­mi sur son siège. Un ven­deur de jour­naux criait quelque chose en rou­main, d’une voix per­çante, insis­tante, presque paniquée.

Émile ne com­pre­nait pas le rou­main. S’il l’a­vait com­pris, il aurait su que le ven­deur criait la nou­velle qui allait chan­ger le monde — ou du moins le sien.

Paris était tombée.

Il l’ap­prit vingt minutes plus tard, en des­cen­dant au bar. L’En­glish Bar de l’A­thé­née Palace était une ins­ti­tu­tion — un lieu sombre, boi­sé, aux fau­teuils de cuir fauve, éclai­ré par des lampes qui dif­fu­saient une lumière d’ambre dans laquelle les visages pre­naient des teintes de vieux tableau. C’é­tait le centre ner­veux de l’hô­tel, et donc de Buca­rest, et donc — en cet été 1940 — d’un cer­tain monde qui se croyait encore le monde.

Quand Émile entra, le bar était plein et silen­cieux. Ce qui était contra­dic­toire. Un bar plein devrait être bruyant. Celui-ci ne l’é­tait pas. Les gens se tenaient debout, assis, accou­dés, un verre à la main, et ne disaient rien — ou par­laient si bas que le silence n’en était pas enta­mé. Une femme pleu­rait, sans bruit, dans un fau­teuil près de la che­mi­née éteinte. Un homme en cos­tume gris, le visage blême, tenait un jour­nal comme on tient un faire-part.

Émile s’as­sit au bar. Le bar­man — un homme mas­sif aux bras de lut­teur et au tablier imma­cu­lé — lui ser­vit un whis­ky sans qu’il l’ait com­man­dé, avec ce geste auto­ma­tique que les bons bar­men réservent aux moments où tout le monde a besoin de la même chose.

— Que se passe-t-il ? deman­da Émile en français.

Le bar­man le regar­da. Ses yeux étaient du même brun fon­cé que le whisky.

— Paris est tom­bée, monsieur.

Émile ne répon­dit pas tout de suite. Il prit le verre. Il but. Le whis­ky avait un goût de tourbe et de fin du monde.

Paris. Sa ville — enfin, pas sa ville, pas vrai­ment, il était de Cler­mont-Fer­rand et il le savait, mais Paris était la ville de son per­son­nage, la ville dont il por­tait le nom sur ses cartes de visite, la ville dont il emprun­tait le pres­tige chaque fois qu’il signait un registre, com­man­dait un dîner, ser­rait une main. Paris n’é­tait pas tom­bée pour Émile Dor­val, fils d’un mer­cier de pro­vince. Elle était tom­bée pour le vicomte de Dor­vières. C’est-à-dire pour la seule per­sonne qu’il avait réus­si à devenir.

Autour de lui, le bar com­men­ça len­te­ment à reprendre vie. Le silence se fis­su­ra, les voix revinrent — d’a­bord basses, incré­dules, puis plus fortes, plus véhé­mentes, comme si par­ler de la catas­trophe était le seul moyen de la rendre sup­por­table. Les groupes se for­mèrent et se défirent : Bri­tan­niques entre eux, Fran­çais entre eux, Rou­mains navi­guant de l’un à l’autre avec cette sou­plesse diplo­ma­tique qui était leur génie national.

— Ter­rible, ter­rible, disait un homme à sa droite, un Rou­main en cos­tume bleu marine, en secouant la tête avec une afflic­tion qui sem­blait sin­cère. La France, vous com­pre­nez… La France, pour nous…

Émile com­pre­nait. La France, pour les Rou­mains, c’é­tait la mère cultu­relle, la langue de l’é­lite, le modèle de tout — de l’ar­chi­tec­ture à la gas­tro­no­mie en pas­sant par l’a­dul­tère. Dire que Paris était tom­bée, c’é­tait dire que le sol sous leurs pieds venait de se dérober.

— Un autre whis­ky, mon­sieur ? deman­da le barman.

— S’il vous plaît.

— Vous êtes fran­çais, monsieur ?

Émile hési­ta. Pour la pre­mière fois depuis des années, cette ques­tion n’é­tait pas simple.

— Oui, dit-il.

Le bar­man lui ser­vit un double.

C’est à ce moment-là qu’il la vit. Elle était assise dans l’al­côve la plus éloi­gnée du bar, seule, une ciga­rette entre les doigts, les jambes croi­sées, et elle le regar­dait. Non — elle ne le regar­dait pas. Elle l’é­tu­diait. C’é­tait dif­fé­rent. Un regard se pose et repart. Une étude s’ins­talle et prend des notes.

Elle avait un visage angu­leux, des pom­mettes hautes, des yeux d’un gris-vert qui pou­vaient être tendres ou féroces selon l’angle — Émile ne savait pas encore lequel. Ses che­veux étaient bruns, cou­pés courts d’une façon qui était à la mode à Paris mais qui, sur elle, res­sem­blait moins à une mode qu’à une déci­sion. Elle por­tait une robe en crêpe de soie cou­leur d’encre, simple, sans bijoux, et fumait sa ciga­rette avec cette len­teur appuyée des gens qui réflé­chissent pen­dant qu’ils fument.

Leurs regards se croi­sèrent. Émile esquis­sa un sou­rire — son sou­rire numé­ro trois, celui qui disait : Je suis char­mant, je le sais, et je sais que vous le savez, et cette connais­sance par­ta­gée nous met à égalité.

Elle ne sou­rit pas. Elle incli­na la tête d’un demi-degré — une forme d’ac­cu­sé de récep­tion, pas d’in­vi­ta­tion — et détour­na les yeux.

Émile but son whis­ky. Paris était tom­bée. Le Petit Paris tenait encore. Et quelque part dans l’al­côve la plus sombre de l’En­glish Bar, une femme qu’il ne connais­sait pas venait de le regar­der comme on regarde une carte qu’on ne sait pas encore si on va jouer.

Il ne savait pas son nom. Il ne savait pas ce qu’elle cher­chait. Il ne savait pas que dans cette ville qui s’ap­prê­tait à chan­ger de maître, dans cet hôtel qui écou­tait tout le monde res­pi­rer, il venait de poser le pied sur le pre­mier bar­reau d’une échelle dont il ne voyait pas le som­met — ni le vide, en dessous.

Il com­man­da un troi­sième whisky.

C’é­tait un début.

CHA­PITRE 2

LE FAN­TÔME ET LE RENARD

Les hôtels ont une vie noc­turne qui n’a rien à voir avec celle de leurs bars.

Émile décou­vrit celle de l’A­thé­née Palace dès sa pre­mière nuit, parce qu’il ne dor­mait jamais bien dans un lit nou­veau — super­sti­tion d’es­croc, comme ces cam­brio­leurs qui refusent de tra­vailler les nuits de pleine lune. Il des­cen­dit vers une heure du matin, en cos­tume mais sans cra­vate, avec cette décon­trac­tion étu­diée qui signi­fiait : je suis un homme du monde qui ne trouve pas le som­meil, pas un fugi­tif qui pré­pare sa fuite.

Le hall, à cette heure, était un autre pays. Les lustres avaient été bais­sés à mi-éclat, les fau­teuils de velours lui­saient fai­ble­ment dans la pénombre, et le sol en damier noir et blanc pre­nait des airs de pla­teau d’é­checs aban­don­né en cours de par­tie. Quelques sil­houettes traî­naient encore — un couple qui chu­cho­tait dans une alcôve, un homme seul qui lisait un jour­nal alle­mand sous la der­nière lampe allu­mée, et, près de l’as­cen­seur, un chas­seur endor­mi sur sa chaise, la bouche ouverte, le calot pen­ché sur l’o­reille comme un accent circonflexe.

C’est là qu’il ren­con­tra le Prince.

Alexeï Dobro­vols­ki était assis dans le fau­teuil le plus pro­fond du hall, celui qui fai­sait face à l’en­trée prin­ci­pale et qui, par sa posi­tion stra­té­gique, per­met­tait de voir tout le monde entrer et sor­tir sans avoir l’air de sur­veiller quoi que ce soit. Il por­tait un smo­king qui avait été magni­fique — du shan­tung bleu nuit, des revers en satin, une coupe qui sen­tait Savile Row et les années vingt — mais dont l’é­clat s’é­tait pati­né au fil des ans jus­qu’à atteindre ce stade inter­mé­diaire entre l’é­lé­gance et la relique. Son visage était une ruine splen­dide : des traits slaves, un front haut, des yeux bleu déla­vé qui avaient dû être per­çants et qui étaient main­te­nant sim­ple­ment loin­tains, comme s’ils regar­daient quelque chose qui n’exis­tait plus — ce qui était pro­ba­ble­ment le cas. Il tenait une coupe de cham­pagne vide avec la ten­dresse d’un homme qui tient la main d’un ami mourant.

— Vous ne dor­mez pas non plus, dit-il en fran­çais, d’une voix rauque, pro­fonde, qui por­tait en elle les sédi­ments de plu­sieurs décen­nies de tabac et de conversation.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait une ouver­ture, au sens musi­cal du terme — la pre­mière mesure d’un mor­ceau dont il connais­sait par cœur la partition.

— Le voyage, dit Émile.

— Le voyage, répé­ta le Prince en hochant la tête. Oui, le voyage. Moi aus­si, je voyage. Depuis vingt-deux ans je voyage. Sans bou­ger. C’est le genre de voyage le plus fati­gant, croyez-moi.

Il fit un geste en direc­tion du fau­teuil voi­sin. Émile s’as­sit. Il avait le flair des gens de sa pro­fes­sion pour recon­naître un sem­blable — non pas un escroc, exac­te­ment, mais un homme qui vivait, lui aus­si, d’une fic­tion soi­gneu­se­ment entre­te­nue. Le Prince Dobro­vols­ki était peut-être prince, peut-être pas. Cela n’a­vait plus aucune impor­tance. Ce qui comp­tait, c’est qu’il occu­pait ce fau­teuil depuis suf­fi­sam­ment long­temps pour en être deve­nu une exten­sion, un organe sup­plé­men­taire de l’hô­tel, comme les lustres ou les colonnes dorées.

— Vous êtes fran­çais, dit le Prince. Je l’ai vu à vos chaus­sures. Les Fran­çais ont des chaus­sures. Les Anglais ont des sou­liers. Les Alle­mands ont des bottes. Même quand ils portent des chaus­sures, on entend les bottes.

Émile sou­rit.

— Vicomte de Dor­vières, dit-il.

— Prince Alexeï Dobro­vols­ki, dit l’autre. De Saint-Péters­bourg. Enfin, de ce qui fut Saint-Péters­bourg. Main­te­nant c’est Lénin­grad, ce qui est un nom de gare, pas un nom de ville.

Il contem­pla sa coupe vide avec mélancolie.

— Je bois à la san­té de votre pays, Vicomte. Enfin, je boi­rais, si cette coupe n’é­tait pas dans l’é­tat où elle est. C’est un pro­blème récur­rent. La coupe et moi, nous avons beau­coup en com­mun — nous avons été rem­plis autrefois.

Émile fit signe à un ser­veur fan­tôme — il n’y en avait pas, à cette heure — et le Prince eut un rire doux, presque tendre.

— Il n’y a per­sonne, cher Vicomte. Après minuit, l’A­thé­née Palace appar­tient aux fan­tômes. Les ser­veurs dorment. Les espions dorment. Les espions qui espionnent les espions dorment aus­si, mais d’un œil, ce qui est un talent que j’en­vie. Moi, je ne dors plus. Depuis 1917, je ne dors plus. Le som­meil est un luxe de gens qui ont un pays.

Ils res­tèrent un moment en silence. Le hall cra­quait dou­ce­ment — ces bruits que font les vieux bâti­ments la nuit, comme si les murs res­pi­raient, comme si les plan­chers se sou­ve­naient de tous les pas qui les avaient fou­lés. Par la porte vitrée, on aper­ce­vait la place endor­mie, les gla­dio­las rouges deve­nues noires dans l’obs­cu­ri­té, et la sil­houette pâle de l’A­thé­née rou­main sous un crois­sant de lune.

— C’est un bon hôtel, dit le Prince, comme s’il lisait les pen­sées d’É­mile. Le meilleur de Buca­rest, et donc le meilleur des Bal­kans, et donc — puisque les Bal­kans sont le théâtre du monde — le meilleur du monde. J’y vis depuis 1932. Ou 1933. Les années se mélangent quand on ne les compte plus. Le direc­teur me tolère parce que je suis déco­ra­tif. Un palace sans prince est comme une église sans saint — ça fonc­tionne, mais il manque quelque chose. Et puis, je connais des his­toires. Un homme qui connaît des his­toires ne manque jamais de cham­pagne. Ou presque jamais.

Il regar­da sa coupe vide avec une inten­si­té nouvelle.

— Demain, je vous pré­sen­te­rai du monde. Si vous êtes ici pour affaires — et tout le monde est ici pour affaires, même ceux qui pré­tendent le contraire — vous aurez besoin de savoir qui est qui. Ce qui est com­pli­qué, parce que per­sonne n’est qui il pré­tend être. Sauf moi. Je suis exac­te­ment ce que je pré­tends être : un homme rui­né dans un beau cos­tume. C’est la forme la plus hon­nête de mensonge.

Émile pen­sa : voi­là un homme que j’aime déjà. Et immé­dia­te­ment après : voi­là un homme dont il faut se méfier, pré­ci­sé­ment parce qu’il est aimable.

Ils se sépa­rèrent à deux heures du matin, quand le Prince s’en­dor­mit dans son fau­teuil avec la grâce d’un chat, la coupe vide encore à la main. Émile le regar­da un ins­tant — ce visage de vieille aris­to­cra­tie, ces traits qui racon­taient un empire dis­pa­ru, cette élé­gance usée qui ne tenait plus que par la force de l’ha­bi­tude. Puis il se leva et tra­ver­sa le hall en direc­tion de l’ascenseur.

C’est là qu’il ren­con­tra Grigore.

Le concierge de nuit était debout der­rière son comp­toir, immo­bile, les mains croi­sées devant lui, avec cette patience miné­rale des gens qui ont fait de l’at­tente un métier. Il avait un visage de renard mol­dave — le museau fin, les yeux étroits, des rides pro­fondes qui par­taient des tempes et des­cen­daient vers la mâchoire comme des sillons dans un champ. Sa mous­tache était grise, tom­bante, presque turque. Il por­tait l’u­ni­forme sombre du concierge avec la digni­té d’un offi­cier qui porte son uni­forme au com­bat — ce qui, dans cet hôtel, n’é­tait pas une métaphore.

— Bon­soir, Mon­sieur le Vicomte, dit-il dans un fran­çais rugueux, rocailleux, comme si chaque mot devait d’a­bord pas­ser par du gra­vier avant d’ar­ri­ver à ses lèvres. Vous avez fait la connais­sance du Prince, je vois.

— Il est… remar­quable, dit Émile.

Gri­gore eut un mou­ve­ment de mous­tache qui pou­vait être un sourire.

— Le Prince est ici depuis long­temps. Plus long­temps que les rideaux. Plus long­temps que le direc­teur. Plus long­temps que le roi, si on y pense. Les rois changent. Les princes res­tent. C’est un pro­verbe rou­main. Enfin, c’est un pro­verbe que je viens d’in­ven­ter, mais il est vrai quand même.

Émile sou­rit. Il aimait les gens qui inven­taient des pro­verbes et les attri­buaient à leur nation — c’é­tait une forme d’es­cro­que­rie mineure qu’il pou­vait appré­cier en connaisseur.

— Mon­sieur le Vicomte a besoin de quelque chose ? Un verre d’eau ? Un jour­nal ? Un conseil ?

— Un conseil ?

Gri­gore incli­na la tête, comme un confes­seur qui attend l’aveu.

— Un conseil sur l’hô­tel. L’A­thé­née Palace n’est pas un hôtel comme les autres, Mon­sieur le Vicomte. C’est un orga­nisme. Il res­pire. Il écoute. Les murs sont minces — c’est une ques­tion d’ar­chi­tec­ture, pas de curio­si­té. Les pla­fonds ont des trous — c’est une ques­tion de ven­ti­la­tion, pas d’es­pion­nage. Enfin, offi­ciel­le­ment. Les che­mi­nées trans­mettent le son d’un étage à l’autre. Quand quel­qu’un chu­chote au troi­sième, on l’en­tend au qua­trième. Quand quel­qu’un ment au deuxième, on le sait au pre­mier. C’est un hôtel très… trans­pa­rent. Je dis ça pour que Mon­sieur le Vicomte le sache. Pas pour autre chose.

Il y avait dans ces mots un aver­tis­se­ment si déli­cat, si enve­lop­pé de poli­tesse, qu’un homme moins atten­tif l’au­rait man­qué. Émile ne le man­qua pas. Ce concierge savait quelque chose — ou soup­çon­nait quelque chose — ou sim­ple­ment pré­ve­nait, par habi­tude pro­fes­sion­nelle, tous les nou­veaux arri­vants que dans cet hôtel, le silence n’exis­tait pas.

— Mer­ci, Gri­gore, dit Émile.

— De rien, Mon­sieur le Vicomte. C’est mon tra­vail. Veiller. La nuit, il n’y a que moi et les fan­tômes. Et les fan­tômes, ici, sont très bien éle­vés. Ils ne font jamais de bruit. Ce sont les vivants qui posent problème.

Émile mon­ta dans sa chambre. Il fer­ma la porte, tour­na la clé, et res­ta un moment debout dans l’obs­cu­ri­té, à écou­ter. Le silence de l’hô­tel n’é­tait pas un silence — c’é­tait un mur­mure, un bruis­se­ment conti­nu, comme si le bâti­ment entier res­pi­rait. Un plan­cher grin­ça au-des­sus de sa tête. Une tuyau­te­rie gémit dans le mur. Quelque part, très loin, une porte se ferma.

Gri­gore avait rai­son. Cet hôtel écoutait.

Émile se désha­billa, se cou­cha, et fixa le pla­fond. Il pen­sa à Paris — pas à la ville, mais à l’i­dée, au pres­tige, à la cou­ver­ture. Sans Paris, que valait un vicomte fran­çais dans les Bal­kans ? Un Fran­çais sans France, c’é­tait un billet de banque sans banque — du papier impri­mé qui ne vaut que la confiance qu’on lui accorde.

Il fau­drait impro­vi­ser. C’é­tait, après tout, ce qu’il fai­sait le mieux.

Il s’en­dor­mit vers quatre heures, et rêva de cerises rouges dans un panier d’o­sier, absur­de­ment rouges, comme si le monde entier sai­gnait et que les cerises le savaient.

CHA­PITRE 3

LA TABLE DES MENTEURS

Le petit-déjeu­ner à l’A­thé­née Palace était un spectacle.

Émile le com­prit dès qu’il des­cen­dit dans la salle du res­tau­rant, le len­de­main matin, et se retrou­va face à une pièce immense, haute de pla­fond, bai­gnée de lumière par des fenêtres à arc qui don­naient sur la place, où une cen­taine de per­sonnes man­geaient, par­laient, fumaient et conspi­raient avec un appé­tit qui sem­blait nour­ri par la catastrophe.

Les tables étaient dres­sées avec des nappes blanches, de l’ar­gen­te­rie lourde, des verres en cris­tal et des bou­quets de pivoines — comme si de rien n’é­tait, comme si Paris n’é­tait pas tom­bée la veille, comme si le monde ne venait pas de bas­cu­ler sur son axe. Les ser­veurs cir­cu­laient entre les tables avec l’as­su­rance fluide des dan­seurs de bal­let, por­tant des pla­teaux char­gés de café, de brioches, d’œufs brouillés, de fro­mage blanc et de confi­ture de cerises griottes — cette confi­ture rou­maine d’un rouge sombre, presque noir, qui res­sem­blait à du sang cuit.

Émile s’as­sit seul, com­man­da un café et un crois­sant, et observa.

Il y avait une géo­gra­phie de la salle, aus­si lisible qu’une carte d’é­tat-major. Les Alle­mands — une dou­zaine d’hommes en cos­tume sombre, rasés de près, effi­caces même dans leur façon de beur­rer une tar­tine — occu­paient les deux grandes tables près de la fenêtre, les meilleures, celles qui avaient la lumière et la vue. Ils ne par­laient pas fort, mais leur silence avait quelque chose de sonore, de mas­sif, comme le silence d’un moteur qui tourne au ralen­ti. Ils étaient chez eux. Pas encore offi­ciel­le­ment, mais ils le sen­taient, et tout le monde le sentait.

Les Bri­tan­niques tenaient le coin oppo­sé — un archi­pel de petites tables où des hommes rou­geauds en tweed et des femmes en robes à fleurs pre­naient le thé avec une déter­mi­na­tion qui tenait de l’acte de résis­tance. Ils par­laient entre eux, en anglais, à voix basse mais dis­tincte, comme pour mar­quer le ter­ri­toire par la langue. Émile iden­ti­fia un atta­ché mili­taire — col raide, mous­tache régle­men­taire —, deux ou trois jour­na­listes recon­nais­sables à leur allure négli­gée et à la vitesse avec laquelle ils pre­naient des notes sur des car­nets, et un homme plus dis­cret, en cos­tume gris, qui ne pre­nait pas de notes et ne par­lait à per­sonne, ce qui, dans un hôtel d’es­pions, était la signa­ture la plus visible de toutes.

Les Rou­mains occu­paient le centre — la majo­ri­té, le pays d’ac­cueil, la masse cri­tique. Des hommes d’af­faires, des poli­ti­ciens, des offi­ciers en uni­forme, des femmes élé­gantes qui por­taient leurs bijoux au petit-déjeu­ner comme d’autres portent une armure. Ils navi­guaient entre les tables avec une aisance qui n’é­tait pas de la désin­vol­ture mais de la sur­vie — dans un pays pris en sand­wich entre l’Al­le­magne et l’U­nion sovié­tique, la sou­plesse sociale était une com­pé­tence vitale.

Et puis il y avait les inclas­sables — les Ita­liens, les Grecs, les Turcs, les Hon­grois, les réfu­giés polo­nais recon­nais­sables à leurs cos­tumes frois­sés et à leurs yeux cer­nés, les Suisses neutres et les Sué­dois neutres et tous les autres neutres qui étaient là pour des rai­sons que la neu­tra­li­té ren­dait suspectes.

Émile but son café. Il était fort, sucré, presque siru­peux — un café turc dans une tasse fran­çaise, ce qui résu­mait assez bien Bucarest.

— Vous permettez ?

Le Prince Dobro­vols­ki s’as­sit en face de lui sans attendre la réponse, avec la fami­lia­ri­té des gens qui consi­dèrent que l’a­mi­tié, comme le cham­pagne, ne néces­site pas d’in­vi­ta­tion for­melle. Il avait tro­qué son smo­king de la veille contre un cos­tume de jour en fla­nelle grise — éli­mé, bien sûr, mais éli­mé de façon presque aris­to­cra­tique, comme ces tableaux anciens dont les cra­que­lures ajoutent à la valeur. Il fit signe au ser­veur, qui s’ap­pro­cha avec cette atten­tion légè­re­ment affli­gée qu’on réserve aux clients dont la note est une fiction.

— Un café, Mihai. Et un crois­sant. Et un œuf. Et de la confi­ture — celle aux griottes, pas celle aux abri­cots, celle aux abri­cots est une impos­ture. Et met­tez tout sur ma note.

Le ser­veur s’é­loi­gna sans un mot. Le Prince se tour­na vers Émile.

— Je vais vous pré­sen­ter la salle. C’est un exer­cice que je fais avec tous les nou­veaux arri­vants. Ça me tient lieu de pro­fes­sion. Consi­dé­rez-moi comme un guide tou­ris­tique de l’es­pèce humaine.

Il dési­gna la table des Alle­mands d’un mou­ve­ment de men­ton discret.

— Table un, les maîtres du monde. Enfin, les futurs maîtres. Pour l’ins­tant, ils sont encore au stade de la poli­tesse, ce qui est le stade le plus dan­ge­reux chez les Alle­mands. Quand un Alle­mand est poli, c’est qu’il pré­pare quelque chose. Celui qui est au bout, avec les lunettes rondes et l’air d’un pro­fes­seur de latin — c’est Herr Dok­tor quelque chose, un éco­no­miste de la I.G. Far­ben. Il est ici pour le pétrole, offi­ciel­le­ment. Offi­cieu­se­ment, il est ici pour le pétrole aus­si, mais d’une façon qui implique des uni­formes. À côté de lui, le grand blond aux épaules de nageur — mili­taire, même s’il s’ha­bille en civil. On ne cache pas des épaules pareilles sous un cos­tume de confec­tion. Je ne connais pas son nom, mais ses chaus­sures coûtent plus cher que ma garde-robe.

Il pas­sa aux Britanniques.

— Table deux, les per­dants magni­fiques. Ils le savent, mais ils n’ont pas encore déci­dé de le mon­trer. Le gros rouge, c’est le Major Fitch, atta­ché mili­taire adjoint — il joue au bridge tous les soirs et il gagne tou­jours, ce qui est sus­pect pour un mili­taire. La femme à côté, en robe à fleurs, c’est Mme Cover­dale, la femme du char­gé d’af­faires — elle orga­nise des gar­den-par­ties au milieu de l’a­po­ca­lypse, ce qui est la forme bri­tan­nique du cou­rage. Et l’homme en gris, seul, qui ne parle à per­sonne — celui-là, cher Vicomte, ne le regar­dez pas trop long­temps. Les gens qui ne parlent à per­sonne sont ceux qui écoutent tout le monde.

— Et les Rou­mains ? deman­da Émile.

Le Prince eut un geste large, embras­sant le centre de la salle comme un chef d’or­chestre embrasse l’en­semble de son ensemble.

— Les Rou­mains, cher ami, sont un peuple latin per­du au milieu des Slaves, ce qui en fait les gens les plus inté­res­sants et les plus impré­vi­sibles d’Eu­rope. Ils parlent fran­çais par amour, rou­main par néces­si­té, et alle­mand depuis peu, par pru­dence. Ils ont le sens de la fête, de l’in­trigue et de la sur­vie, qui sont les trois ver­tus car­di­nales des peuples qui ont été occu­pés par tout le monde. Vous voyez le mon­sieur cor­pu­lent, là-bas, celui qui mange des œufs comme si c’é­taient les der­niers ? C’est Constan­tin Vasi­les­cu. Un boyard — enfin, ce qui reste des boyards. Des terres en Bes­sa­ra­bie, des immeubles à Buca­rest, une femme à la cam­pagne et une maî­tresse en ville. Il a peur. Tout le monde a peur, mais lui, il a peur spé­ci­fi­que­ment — il a des terres du côté où les Russes regardent, et quand les Russes regardent quelque chose, ça finit tou­jours par leur appar­te­nir. Je le sais. Je suis russe.

Émile regar­da Vasi­les­cu. Un homme large, lourd, la soixan­taine, avec un visage de bou­le­dogue triste, des bajoues qui trem­blaient quand il mâchait, et des mains qui dis­pa­rais­saient dans des bagues en or. Il man­geait avec l’ap­pli­ca­tion méca­nique des gens qui mangent pour ne pas pen­ser. Ses yeux, au-des­sus de son assiette, étaient ceux d’un ani­mal qui sent l’orage.

— Il a de l’argent ? deman­da Émile.

Le Prince le regar­da avec un amu­se­ment subtil.

— Tout le monde a de l’argent à Buca­rest, cher Vicomte. La ques­tion n’est pas qui en a, mais qui va le gar­der. Et la réponse, en ce moment, est : per­sonne. Ce qui crée des oppor­tu­ni­tés, si on a le tem­pé­ra­ment pour ça.

Émile sou­tint son regard. Le Prince savait. Ou devi­nait. Ou s’en fichait. Avec les Russes blancs, c’é­tait tou­jours dif­fi­cile à dire — ils avaient vécu tel­le­ment de catas­trophes qu’un simple escroc les amu­sait comme un numé­ro de cirque au milieu d’un trem­ble­ment de terre.

Le petit-déjeu­ner se ter­mi­na vers dix heures. Émile remon­ta dans sa chambre, ouvrit sa valise — celle qui conte­nait le papier à en-tête zuri­chois — et s’as­sit à son bureau. Il avait une cible. Vasi­les­cu. L’homme avait peur, l’homme avait de l’argent, l’homme cher­chait une sor­tie. Émile était, pro­fes­sion­nel­le­ment, une sor­tie. Une fausse sor­tie, bien sûr — mais dans un monde où toutes les sor­ties étaient en train de se fer­mer, une fausse sor­tie valait mieux que pas de sor­tie du tout.

Il pré­pa­ra ses outils : le papier à lettres de la Banque Hel­vé­tique de Com­merce et d’In­ves­tis­se­ment (qui n’exis­tait pas mais dont le papier à en-tête était remar­qua­ble­ment convain­cant — il l’a­vait fait impri­mer à Milan par un faus­saire napo­li­tain qui était un artiste dans son genre), une lettre d’in­tro­duc­tion signée d’un « Direc­teur Hart­mann » (qui n’exis­tait pas non plus mais dont la signa­ture, sèche et auto­ri­taire, sen­tait la banque suisse à plein nez), et ses cartes de visite au nom du Vicomte de Dor­vières, « Conseil en patri­moine privé ».

Le plan était simple, comme tous les bons plans. Se faire pré­sen­ter à Vasi­les­cu — le Prince s’en char­ge­rait, il pré­sen­tait tout le monde à tout le monde, c’é­tait sa mon­naie d’é­change. Gagner sa confiance — trois ou quatre dîners, des conver­sa­tions sur la situa­tion, des hoche­ments de tête com­pa­tis­sants. Puis, au moment où Vasi­les­cu serait suf­fi­sam­ment pani­qué, lui pro­po­ser une solu­tion : trans­fé­rer ses fonds vers la Suisse, via la Banque Hel­vé­tique, pour une com­mis­sion rai­son­nable. Vasi­les­cu don­ne­rait l’argent. La Banque Hel­vé­tique n’exis­te­rait pas. Émile disparaîtrait.

Simple. Propre. Classique.

Ce qu’É­mile ne savait pas encore — et qu’il appren­drait dans les jours sui­vants — c’est que dans un Buca­rest où tout le monde men­tait, son men­songe à lui n’é­tait même pas le plus gros de la pièce. Et que la pièce, jus­te­ment, avait beau­coup plus de portes qu’il ne le pen­sait — y com­pris des portes par les­quelles on entrait sans le vou­loir et dont on ne sor­tait plus.

Il cache­ta la fausse lettre d’in­tro­duc­tion, la ran­gea dans la poche inté­rieure de sa veste, et des­cen­dit déjeuner.

CHA­PITRE 4

LE BOYAR, LE MAJOR ET LA CONFI­TURE DE GRIOTTES

Il fal­lut trois jours à Émile pour se faire pré­sen­ter à Vasi­les­cu. Trois jours qui, dans la chro­no­lo­gie accé­lé­rée de Buca­rest en juin 1940, valurent trois semaines dans n’im­porte quelle autre ville.

Le Prince Dobro­vols­ki s’ac­quit­ta de la tâche avec l’ef­fi­ca­ci­té pares­seuse qui le carac­té­ri­sait. Un soir, à l’En­glish Bar, entre le deuxième et le troi­sième whis­ky, il fit signe à Vasi­les­cu qui pas­sait — le boyar pas­sait tou­jours, il était de ces hommes qui tra­versent les pièces comme des pla­nètes tra­versent les sys­tèmes solaires, entraî­nant dans leur sillage gra­vi­ta­tion­nel des satel­lites mineurs, des secré­taires, des cour­ti­sans et des solliciteurs.

— Constan­tin, je vous pré­sente le Vicomte de Dor­vières. Un Fran­çais. De Paris. Enfin, de ce qui reste de Paris.

Vasi­les­cu ser­ra la main d’É­mile avec cette poigne molle et humide des hommes gros qui serrent beau­coup de mains et n’en pensent rien. Ses yeux, pour­tant, étaient vifs — deux petites billes noires, enfon­cées dans la graisse du visage, qui jau­geaient, pesaient, éva­luaient. Les yeux d’un homme d’af­faires. Les yeux d’un homme qui avait l’ha­bi­tude de savoir ce que les gens valaient.

— Enchan­té, Vicomte, dit-il dans un fran­çais impec­cable, à peine tein­té de cet accent rou­main qui arron­dis­sait les voyelles et rou­lait les r comme des billes sur un par­quet. Vous êtes à Buca­rest pour longtemps ?

— Aus­si long­temps que néces­saire, dit Émile. Affaires privées.

— Ah, les affaires pri­vées, dit Vasi­les­cu avec un sou­rire qui ne riait pas. Tout le monde a des affaires pri­vées en ce moment. C’est la saison.

Il s’as­sit. Le Prince, avec le flair d’un entre­met­teur pro­fes­sion­nel, s’é­clip­sa vers une autre table en mar­mon­nant quelque chose sur une com­tesse qui lui devait un verre — lais­sant Émile seul avec sa cible.

La conver­sa­tion fut ce que sont les pre­mières conver­sa­tions entre un escroc et sa proie : une danse. Émile ne par­la pas d’argent. Il ne par­la pas d’af­faires. Il par­la de Paris — la vraie, celle d’a­vant la chute, les res­tau­rants, les théâtres, l’O­pé­ra, les courses à Long­champ. Il par­la avec cette nos­tal­gie pré­cise du connais­seur, ce qui n’é­tait pas entiè­re­ment faux — Émile connais­sait Paris, il y avait vécu par inter­mit­tences, il avait fré­quen­té ses palaces et ses res­tau­rants, certes comme un frau­deur plu­tôt que comme un client, mais la connais­sance était réelle. Et Vasi­les­cu, comme tous les Rou­mains de sa classe, aimait Paris avec cette dévo­tion par­ti­cu­lière des peuples qui avaient choi­si la France comme idéal et qui la voyaient main­te­nant s’effondrer.

— C’est ter­rible, ce qui se passe, dit Vasi­les­cu en secouant ses bajoues. Ter­rible. La France, pour nous, c’est… com­ment dire… c’est la preuve que la civi­li­sa­tion est pos­sible. Si la France tombe, qu’est-ce qui reste ?

— L’An­gle­terre, sug­gé­ra Émile.

Vasi­les­cu fit un geste de la main — un geste rou­main, expres­sif, qui signi­fiait à la fois « peut-être » et « j’en doute ».

— L’An­gle­terre est une île. Les îles ne com­prennent pas les conti­nents. Et les Anglais ne com­prennent pas les Bal­kans. Ils croient que les Bal­kans sont un pro­blème à résoudre. Les Bal­kans ne sont pas un pro­blème. Les Bal­kans sont une condi­tion permanente.

Émile rit — pas son rire de charme, mais un rire sin­cère, sur­pris. Vasi­les­cu était plus intel­li­gent qu’il ne le parais­sait, ce qui était à la fois inté­res­sant et légè­re­ment pro­blé­ma­tique. Les cibles intel­li­gentes sont plus dif­fi­ciles à arna­quer. Mais elles sont aus­si plus satisfaisantes.

Ils se revirent le len­de­main, et le sur­len­de­main, et le jour d’a­près. L’En­glish Bar était le lieu natu­rel de ces ren­contres — on y gra­vi­tait comme des astres autour d’un centre de gra­vi­té invi­sible, celui de l’in­for­ma­tion, de la rumeur, du potin éle­vé au rang de mon­naie d’é­change. Émile apprit vite les rituels du bar : le whis­ky-soda à dix-sept heures, le bridge à dix-huit heures (le Major Fitch y offi­ciait avec une régu­la­ri­té de métro­nome), les conver­sa­tions qui com­men­çaient par la poli­tique et finis­saient par l’a­nec­dote, les alliances qui se fai­saient et se défai­saient entre deux gins tonics.

C’est au bar, le troi­sième soir, qu’il vit Iri­na pour la deuxième fois.

Elle entra comme on entre en scène — sans fan­fare, mais avec cette assu­rance tran­quille des gens qui savent que les regards vont se tour­ner vers eux et qui ont déci­dé de ne pas s’en occu­per. Elle por­tait une robe verte, d’un vert pro­fond, presque noir, qui fai­sait res­sor­tir la pâleur de sa peau et le gris-vert de ses yeux. Elle tra­ver­sa le bar sans s’ar­rê­ter, salua d’un signe de tête un offi­cier rou­main qui se leva à moi­tié, igno­ra un Alle­mand qui essayait de croi­ser son regard, et s’ins­tal­la dans son alcôve — la même que la pre­mière fois, comme si l’al­côve lui appar­te­nait, ce qui était peut-être le cas.

Le Prince, qui était reve­nu s’as­seoir à côté d’É­mile, sui­vit son regard.

— Iri­na Flo­res­cu, dit-il à voix basse, avec le ton d’un orni­tho­logue qui iden­ti­fie un spé­ci­men rare. La fille de Mir­cea Flo­res­cu — l’an­cien ministre. Un homme brillant, un patriote, un libé­ral dans un pays qui n’a plus de place pour les libé­raux. Dis­gra­cié. Reti­ré à la cam­pagne. Enfin, « reti­ré » est un euphé­misme — il a été pous­sé, et la cam­pagne est un manoir décré­pit quelque part en Vala­chie où per­sonne ne vient le voir, sauf les fan­tômes et les créanciers.

— Et la fille ?

— La fille est ici. Ce qui pose une ques­tion inté­res­sante : pour­quoi ? Iri­na Flo­res­cu n’est pas une mon­daine. Elle ne vient pas à l’A­thé­née Palace pour boire des cock­tails et cher­cher un mari. Elle vient pour quelque chose d’autre. Je ne sais pas quoi. Et c’est pré­ci­sé­ment ce qui me plaît chez elle.

— Elle est…

— Dan­ge­reuse ? Oui. Mais pas de la façon dont vous l’i­ma­gi­nez. Iri­na ne poi­gnarde per­sonne. Elle observe, elle attend, et puis elle agit — et quand elle agit, c’est tou­jours avec une pré­ci­sion qui laisse les gens per­plexes, parce qu’ils n’ont rien vu venir. C’est un talent. Les Rou­mains sont des gens latins qui ont appris la patience des Slaves. Iri­na est la quin­tes­sence de ça.

Émile regar­da de nou­veau vers l’al­côve. Iri­na avait com­man­dé un verre — du vin blanc, il le voyait à la cou­leur — et lisait un livre. Ou fai­sait sem­blant de lire un livre. Il y avait une dif­fé­rence, et Émile, en pro­fes­sion­nel du faux-sem­blant, la connaissait.

— Pré­sen­tez-moi, dit-il.

Le Prince secoua la tête.

— Non.

— Non ?

— Iri­na ne se laisse pas pré­sen­ter. On ne pré­sente pas un chat. On attend que le chat vienne à vous. Si vous l’in­té­res­sez, elle vien­dra. Si vous ne l’in­té­res­sez pas, elle ne vien­dra pas, et aucune pré­sen­ta­tion n’y chan­ge­ra rien. Patien­tez, cher Vicomte. La patience est la ver­tu des escrocs et des amou­reux — et je soup­çonne que vous êtes un peu des deux.

Émile ne rele­va pas. Le Prince venait de l’ap­pe­ler escroc, avec la dou­ceur d’un com­pli­ment, et il ne savait pas s’il devait être alar­mé ou amu­sé. Il opta pour l’a­mu­se­ment — c’é­tait plus économique.

Le Major Fitch appa­rut à ce moment-là, rouge, mous­ta­chu, un verre de whis­ky à la main, et s’as­sit à leur table sans y avoir été invi­té, avec cette désin­vol­ture bri­tan­nique qui est une forme de conquête territoriale.

— Bon­soir, Prince. Bon­soir, mon­sieur de… ?

— Dor­vières, dit Émile.

— Dor­vières, oui. Fitch. Major Regi­nald Fitch. Atta­ché mili­taire adjoint à la léga­tion de Sa Majes­té. Vous êtes fran­çais, m’a-t-on dit ?

— En effet.

— Mes condoléances.

Il but une gor­gée de whis­ky. Émile atten­dit. Les Bri­tan­niques, quand ils venaient s’as­seoir à votre table sans y être invi­tés, avaient tou­jours une rai­son — mais ils pre­naient leur temps pour y arri­ver, parce que la hâte, pour un Anglais, était une forme de vulgarité.

— Situa­tion ter­rible, conti­nua Fitch en regar­dant le pla­fond comme si la situa­tion se trou­vait là-haut, entre les mou­lures. Paris. Ter­rible. On ne s’y atten­dait pas. Enfin, cer­tains s’y atten­daient, mais on n’é­coute jamais les gens qui s’y attendent, parce qu’ils ont l’air pes­si­miste, et les pes­si­mistes sont mau­vais pour le moral. Résul­tat, on est sur­pris. Ce qui est exac­te­ment le résul­tat qu’on obtient quand on n’é­coute pas les pes­si­mistes. Enfin.

Il but de nou­veau. Le Prince, qui avait le flair des situa­tions diplo­ma­tiques, se leva.

— Je vous laisse entre Euro­péens de l’Ouest, dit-il. Moi, je suis un Orien­tal dégui­sé en Occi­den­tal. Je vais aller par­ler à des gens de ma sorte, c’est-à-dire des gens qui n’existent plus.

Il s’é­loi­gna. Fitch le regar­da par­tir avec un sou­rire presque tendre.

— Remar­quable bon­homme, dit-il. Com­plè­te­ment fau­ché, bien sûr. Mais remar­quable. La classe en ruine, c’est encore de la classe. Comme un châ­teau qu’on visite — plus c’est déla­bré, plus c’est beau.

Il se tour­na vers Émile. Ses yeux, der­rière les pau­pières lourdes, étaient beau­coup plus per­çants que son per­son­nage de mili­taire bon vivant ne le lais­sait supposer.

— Vous êtes dans les affaires, Dorvières ?

— Patri­moine pri­vé, dit Émile. Conseil et intermédiation.

— Patri­moine pri­vé, répé­ta Fitch. Oui, il y a beau­coup de patri­moine pri­vé qui cherche à être dépla­cé, en ce moment. Tout le monde veut mettre son argent quelque part. Les Rou­mains veulent le mettre en Suisse. Les Juifs veulent le mettre n’im­porte où. Les Alle­mands veulent le prendre. Les Bri­tan­niques vou­draient bien aider, mais ils ne savent pas encore com­ment. C’est un mar­ché inté­res­sant, si on a du doigté.

— J’ai du doig­té, dit Émile.

— J’en suis convaincu.

Fitch ne sou­riait pas. Il avait cette expres­sion que les Anglais adoptent quand ils sont en train de vous éva­luer — une expres­sion d’ai­mable neu­tra­li­té qui pou­vait signi­fier n’im­porte quoi, de l’ad­mi­ra­tion à la menace.

— Vous savez, Dor­vières, dans un endroit comme celui-ci, les gens comme vous et moi — je veux dire les étran­gers, les gens de pas­sage, les gens qui ne sont pas rou­mains et qui n’ont aucune rai­son d’être ici sauf des rai­sons qu’ils ne veulent pas expli­quer — ces gens-là finissent tou­jours par se rendre utiles à quel­qu’un. C’est inévi­table. La ques­tion n’est pas de savoir si on sera utile, mais à qui on sera utile. Et la réponse à cette ques­tion, mon cher, déter­mine si on sort d’i­ci en gent­le­man ou en cadavre.

Il finit son whis­ky, se leva, lis­sa sa mous­tache, et ajouta :

— Je joue au bridge tous les soirs à dix-huit heures. Nous avons besoin d’un qua­trième. Réfléchissez‑y.

Il s’é­loi­gna. Émile res­ta seul avec les der­nières gouttes de son verre, le mur­mure du bar, et l’im­pres­sion très nette que le Major Regi­nald Fitch, atta­ché mili­taire adjoint et joueur de bridge, venait de lui tendre la main — ou de lui mon­trer le piège. Avec les Bri­tan­niques, c’é­tait sou­vent la même chose.

Il regar­da vers l’al­côve d’I­ri­na. Elle était par­tie. Le livre était res­té sur la table — un roman fran­çais, il le vit au for­mat, à la cou­ver­ture crème. Il résis­ta à l’en­vie d’al­ler lire le titre. Un escroc qui court après une femme est un escroc qui ne court pas assez vite après l’argent.

Il com­man­da un der­nier verre et pen­sa à Vasi­les­cu. L’ar­naque était en bonne voie. Encore un ou deux dîners, et il pour­rait lan­cer l’ha­me­çon. La Banque Hel­vé­tique de Com­merce et d’In­ves­tis­se­ment allait faire son entrée dans la vie de Constan­tin Vasi­les­cu, et si tout allait bien, Émile serait par­ti avant la fin du mois, avec une somme suf­fi­sante pour vivre un an — un an d’hô­tels, de trains, de fausses iden­ti­tés et de vraies solitudes.

Mais en atten­dant, il était là. Dans ce bar. Dans cet hôtel qui écou­tait. Dans cette ville qui allait bien­tôt chan­ger de maître. Et quelque chose — il ne savait pas encore quoi — le rete­nait. Pas Iri­na, pas l’argent de Vasi­les­cu, pas la curio­si­té du Major Fitch. Quelque chose de plus dif­fus, de plus étrange. L’o­deur des tilleuls, peut-être. Ou la lumière de Buca­rest, cette lumière d’or pous­sié­reux qui tom­bait sur les façades comme un ver­nis ancien. Ou le sen­ti­ment, qui ne le quit­tait plus depuis qu’il avait fran­chi la porte tam­bour, que dans cet hôtel, pour la pre­mière fois de sa vie, il n’é­tait pas le plus grand men­teur de la pièce.

Et que les vrais men­teurs, eux, jouaient pour de vrai.

CHA­PITRE 5

LE CHAT VIENT

Iri­na vint à lui un mardi.

C’é­tait le 18 juin — quatre jours après son arri­vée, quatre jours après la chute de Paris, et le jour exact où, à des mil­liers de kilo­mètres de là, un géné­ral fran­çais incon­nu pro­non­çait à la radio de Londres un dis­cours que per­sonne à Buca­rest n’en­ten­dit, parce que per­sonne à Buca­rest n’é­cou­tait la radio de Londres, sauf les Bri­tan­niques, et les Bri­tan­niques, ce soir-là, étaient au bridge.

Émile était assis à la ter­rasse du res­tau­rant, celle qui don­nait sur la place, sous un auvent rayé qui fil­trait le soleil du soir en bandes alter­nées de lumière et d’ombre. Il man­geait des miti­tei — ces petites sau­cisses grillées, rou­lées à la main, épi­cées au cumin et à l’ail, qui étaient la réponse rou­maine à toutes les ques­tions exis­ten­tielles — accom­pa­gnés d’une mou­tarde jaune vif et d’une bière blonde locale qui avait le goût de ce qu’elle était : hon­nête, sans pré­ten­tion, et légè­re­ment tiède.

Il man­geait seul. C’é­tait déli­bé­ré. Un escroc qui mange seul est un escroc qui tra­vaille — il observe, il écoute, il repère les failles dans le tis­su social comme un tailleur repère les défauts dans un drap. Et ce soir-là, le tis­su avait beau­coup de failles. La ter­rasse était pleine, mais l’at­mo­sphère avait chan­gé depuis quatre jours. Les conver­sa­tions étaient plus ner­veuses, les rires plus aigus, les silences plus longs. On sen­tait dans l’air cette ten­sion par­ti­cu­lière des gens qui font sem­blant de ne pas avoir peur — ten­sion qui est tou­jours plus pal­pable que la peur elle-même, parce qu’elle néces­site un effort, et que l’ef­fort se voit.

Elle s’as­sit en face de lui.

Sans y être invi­tée. Sans pré­am­bule. Comme si la chaise lui avait été réser­vée depuis tou­jours et qu’elle venait sim­ple­ment la réclamer.

— Vous êtes le Vicomte, dit-elle.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait un constat, pro­non­cé avec une inflexion légè­re­ment iro­nique sur le mot « Vicomte » — une inflexion si fine qu’un homme moins atten­tif l’au­rait man­quée. Émile ne la man­qua pas.

— Et vous êtes Made­moi­selle Flo­res­cu, dit-il.

— Iri­na.

— Émile.

Elle prit un miti­tei dans son assiette, sans deman­der la per­mis­sion, le trem­pa dans la mou­tarde et le man­gea avec un natu­rel qui cou­pait court à toute for­ma­li­té. Émile la regar­da faire. Il y avait dans ce geste — piquer dans l’as­siette d’un incon­nu — quelque chose qui res­sem­blait à un test. Ou à une pro­vo­ca­tion. Ou sim­ple­ment à la façon dont Iri­na Flo­res­cu trai­tait les conven­tions : elle les recon­nais­sait, les mesu­rait, et déci­dait de ne pas s’en encombrer.

— Le Prince m’a par­lé de vous, dit-elle. Il dit que vous êtes un homme char­mant avec des chaus­sures inté­res­santes et des inten­tions obs­cures. Ce sont ses mots. Les mots du Prince sont tou­jours meilleurs que la réa­li­té, mais dans votre cas, je pense qu’il n’est pas très loin.

— Le Prince est trop aimable.

— Le Prince est un ivrogne sen­ti­men­tal qui sur­vit en racon­tant les secrets des autres. Ce qui est un talent, pas une ver­tu. Mais il se trompe rare­ment sur les gens. C’est le pri­vi­lège de ceux qui n’ont plus rien à perdre — ils voient les choses clai­re­ment, parce qu’ils n’ont plus besoin de se men­tir à eux-mêmes.

Elle allu­ma une ciga­rette — un geste fluide, auto­ma­tique, le bri­quet d’argent cla­quant avec une pré­ci­sion de méca­nisme d’hor­lo­ge­rie. La fumée mon­ta dans l’air du soir, se mêlant à l’o­deur des tilleuls et des grillades, et Émile pen­sa que c’é­tait la pre­mière per­sonne à Buca­rest qui ne lui avait pas deman­dé ce qu’il fai­sait là. Ce qui signi­fiait soit qu’elle s’en fichait, soit qu’elle le savait déjà, soit — et c’é­tait l’hy­po­thèse la plus trou­blante — qu’elle consi­dé­rait la ques­tion comme sans impor­tance parce que tout le monde, à l’A­thé­née Palace, était là pour des rai­sons qui ne sup­por­taient pas l’examen.

— Vous connais­sez bien l’hô­tel, dit Émile.

— Je connais bien Buca­rest. L’hô­tel, c’est Buca­rest en concen­tré. Tout ce que la ville a de mieux et de pire se retrouve dans ce hall, dans ce bar, sur cette ter­rasse. Les espions, les mon­daines, les hommes d’af­faires, les aris­to­crates rui­nés, les fas­cistes en che­mise verte, les diplo­mates qui font sem­blant de ne rien voir — tout est là, en modèle réduit, comme dans une boîte à musique dont le méca­nisme serait détraqué.

— Et vous, vous êtes quoi ? Dans cette boîte à musique ?

Elle le regar­da. Ses yeux gris-vert avaient la cou­leur exacte de la Dâm­bo­vița — la rivière qui tra­ver­sait Buca­rest et dont les eaux n’é­taient jamais tout à fait propres ni tout à fait sales.

— Je suis quel­qu’un qui cherche quelque chose, dit-elle. Comme vous. La dif­fé­rence, c’est que moi, je sais ce que je cherche.

Elle écra­sa sa ciga­rette dans le cen­drier — un geste sec, défi­ni­tif, qui fer­mait un cha­pitre de la conver­sa­tion et en ouvrait un autre.

— Vous jouez au bridge avec le Major Fitch ?

— Pas encore.

— Jouez. Le Major Fitch est un homme utile. Les Anglais sont des gens utiles, en géné­ral. Sur­tout quand ils perdent. Quand les Anglais perdent, ils deviennent géné­reux — c’est une forme de com­pen­sa­tion. Ils ne peuvent pas vous offrir la vic­toire, alors ils vous offrent leur ami­tié. Et l’a­mi­tié d’un Anglais, en ce moment, c’est un pas­se­port — pas au sens lit­té­ral, mais au sens où ça vous place du bon côté de quelque chose.

Émile enre­gis­tra l’in­for­ma­tion. Iri­na ne par­lait pas pour ne rien dire — chaque phrase avait une fonc­tion, comme les pièces d’une machine dont il ne voyait pas encore le des­sin d’ensemble.

— Pour­quoi me dites-vous ça ?

Elle eut un demi-sou­rire — le premier.

— Parce que vous allez en avoir besoin. Les choses vont chan­ger très vite, ici. Très vite. Et quand elles chan­ge­ront, il y aura des gens qui seront du bon côté et des gens qui seront du mau­vais côté, et ceux qui n’au­ront pas choi­si se retrou­ve­ront dans un endroit encore pire que les deux — le milieu. Le milieu, à Buca­rest, c’est là où on se fait écraser.

Elle se leva. Aus­si brus­que­ment qu’elle s’é­tait assise.

— Bon­soir, Vicomte. Man­gez vos miti­tei avant qu’ils refroi­dissent. Les miti­tei froids, c’est comme les pro­messes poli­tiques — ça garde la forme mais ça n’a plus de goût.

Elle s’é­loi­gna. Émile la regar­da tra­ver­ser la ter­rasse, saluer d’un geste un offi­cier qui se levait à son pas­sage, dis­pa­raître dans le hall. Il res­ta un moment immo­bile, sa bière à la main, avec le sen­ti­ment très net qu’il venait de ren­con­trer quel­qu’un qui était plus fort que lui — non pas phy­si­que­ment, ni intel­lec­tuel­le­ment, mais dans cette caté­go­rie indé­fi­nis­sable qui tient à la volon­té, à la clar­té du regard, à la capa­ci­té de voir les choses telles qu’elles sont et de ne pas en être paralysé.

Il man­gea ses miti­tei. Ils avaient refroidi.

Ils avaient encore du goût.

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CHA­PITRE V

Ven­dre­di 26 juin 1914

Où un grand dîner réunit tout le monde autour d’une table, où le fan­tôme de Rodolphe tra­verse la conver­sa­tion, et où le Doc­teur Witt­gen­stein pro­nonce un diag­nos­tic que per­sonne ne veut entendre

Le ven­dre­di fut le jour du dîner.

Anna Sacher avait déci­dé — et quand Anna Sacher déci­dait, la déci­sion avait la force d’un décret impé­rial, à cette dif­fé­rence près que les décrets impé­riaux pou­vaient être contes­tés par le Par­le­ment et que les déci­sions d’An­na Sacher ne pou­vaient être contes­tées par per­sonne — Anna Sacher avait déci­dé de don­ner un dîner. Pas un dîner ordi­naire. Un dîner Sacher. La dis­tinc­tion est impor­tante. Un dîner ordi­naire, c’est de la nour­ri­ture, du vin, et de la conver­sa­tion. Un dîner Sacher, c’é­tait un évé­ne­ment — un rituel, une mise en scène, un opé­ra sans musique où la maî­tresse de mai­son jouait tous les rôles et où les convives étaient simul­ta­né­ment le public, les figu­rants et les per­son­nages principaux.

Elle m’a­vait convo­qué le matin.

— Pfef­fer­ling, ce soir, dîner dans la salle pri­vée. Six cou­verts. Le Comte. La Baronne. Le cri­tique ita­lien. La Hon­groise. Le Doc­teur Witt­gen­stein. Et moi.

— Et le Serbe, Frau Sacher ?

Elle hési­ta. C’é­tait si rare qu’An­na Sacher hési­tât que je faillis noter l’é­vé­ne­ment dans le registre avant même qu’elle eût fini de par­ler, tant la chose était remar­quable — comme une éclipse, ou un bou­le­dogue qui ron­ronne, ou un Autri­chien qui dit ce qu’il pense.

— Le Serbe aus­si, dit-elle fina­le­ment. Sept couverts.

— Sept à table, Frau Sacher. Cer­tains diront que c’est un chiffre de mau­vais augure.

— Je ne suis pas super­sti­tieuse, Pfef­fer­ling. Les gens super­sti­tieux ne dirigent pas des hôtels. Ils en fréquentent.

Le menu fut com­po­sé par Bru­ck­ner avec la solen­ni­té d’un chef d’é­tat-major pré­pa­rant une offen­sive. Consom­mé aux que­nelles de moelle. Filets de sandre du Danube au beurre blanc. Tafels­pitz — le bouilli vien­nois par excel­lence, le plat que Fran­çois-Joseph man­geait trois fois par semaine et dont Bru­ck­ner disait qu’il fal­lait douze heures de cuis­son pour atteindre la per­fec­tion, « autant de temps qu’il en faut à l’Em­pe­reur pour prendre une déci­sion, et avec le même résul­tat : quelque chose de tendre mais de fon­da­men­ta­le­ment conser­va­teur ». Puis un Salz­bur­ger Nockerl — le souf­flé de Salz­bourg, gon­flé comme une pro­messe et aus­si fra­gile. Et enfin, évi­dem­ment, la Sacher­torte. Avec Schla­go­bers. La Sacher­torte au Sacher, c’é­tait la com­mu­nion à Notre-Dame : inévi­table, rituelle, et sus­pecte d’hy­po­cri­sie chez ceux qui la refusaient.

*

Le dîner com­men­ça à huit heures.

La salle pri­vée — la plus belle des Chambres sépa­rées, au pre­mier étage, celle avec les boi­se­ries de chêne sombre et le lustre de cris­tal qui avait, disait-on, appar­te­nu au Thea­ter am Kärnt­ner­tor avant sa démo­li­tion, ce qui fai­sait de chaque dîner une repré­sen­ta­tion post­hume dans un théâtre démem­bré — la salle pri­vée avait été dres­sée par Otto, le maître d’hô­tel, avec cette mania­que­rie géo­mé­trique qui était sa contri­bu­tion per­son­nelle à l’art de vivre vien­nois : chaque verre à exac­te­ment trois cen­ti­mètres du bord de la table, chaque cou­teau paral­lèle à son voi­sin, chaque ser­viette pliée en forme de fleur de lys, non par roya­lisme mais par per­fec­tion­nisme, la fleur de lys étant la forme la plus com­plexe du réper­toire du pliage et donc la seule digne du Sacher.

Anna Sacher entra la pre­mière. Elle por­tait une robe de soie noire — elle por­tait tou­jours du noir, non par deuil mais par prin­cipe, le noir étant la seule cou­leur qui ne déto­nait avec rien et qui allait avec tout, y com­pris le cigare et les bou­le­dogues, qu’elle avait lais­sés dans son bureau pour l’oc­ca­sion, ce qui était un sacri­fice dont seuls ceux qui la connais­saient pou­vaient mesu­rer l’ampleur.

Le Comte arri­va en habit, ce qui pro­vo­qua un mur­mure d’ad­mi­ra­tion chez le per­son­nel — non pas pour l’ha­bit, qui était usé aux coudes et dont les revers avaient cette patine lui­sante que prennent les vête­ments quand on les porte trop sou­vent et qu’on ne peut pas en ache­ter d’autres, mais pour le fait que le Comte se fût habillé, ce qui signi­fiait qu’il pre­nait la soi­rée au sérieux, et un Comte Este­rhá­zy qui pre­nait quelque chose au sérieux était un spec­tacle aus­si rare qu’un cou­cher de soleil en janvier.

La Baronne arri­va en robe parme, parée de bijoux qui étaient soit les der­niers ves­tiges de la for­tune Taus­sig, soit des copies tel­le­ment réus­sies qu’elles en deve­naient phi­lo­so­phiques — à quel moment une copie par­faite cesse-t-elle d’être une copie et devient-elle une œuvre à part entière ? C’est une ques­tion que le Baron Taus­sig, indus­triel tex­tile, aurait pu poser s’il n’é­tait pas mort au beau milieu d’un dis­cours sur les tarifs douaniers.

Scar­pa arri­va en smo­king, impec­cable, petit, le nez en avant comme une figure de proue minia­ture. Witt­gen­stein arri­va en cos­tume gris, sans cra­vate, ce qui était une pro­vo­ca­tion ves­ti­men­taire que seul un psy­cha­na­lyste pou­vait se per­mettre dans un dîner au Sacher — l’ab­sence de cra­vate à Vienne étant à peu près aus­si scan­da­leuse que l’ab­sence de gla­çage sur une Sachertorte.

Ilo­na arri­va en der­nier, comme il se doit pour une can­ta­trice — les sopra­nos entrent tou­jours en der­nier, c’est une loi de la scène qui s’ap­plique aus­si bien aux dîners qu’aux opé­ras. Elle por­tait une robe rouge. Rouge sang. Rouge Salo­mé. C’é­tait une décla­ra­tion — ou une pro­vo­ca­tion — ou les deux.

Le Serbe était déjà là. Il était arri­vé sans qu’on le remarque, comme il fai­sait tout sans qu’on le remarque, et il se tenait debout près de la fenêtre, regar­dant la Phil­har­mo­ni­kers­traße sous les réver­bères, avec cette immo­bi­li­té atten­tive qui était sa marque — l’im­mo­bi­li­té de quel­qu’un qui attend quelque chose, sans savoir exac­te­ment quoi, mais en sachant que ce quelque chose viendra.

— Mes­dames, mes­sieurs, dit Anna Sacher. Bienvenue.

Elle s’as­sit en bout de table. Le Comte à sa droite. La Baronne à sa gauche. Ilo­na face à Anna. Scar­pa face au Comte. Witt­gen­stein face à la Baronne. Et Petro­vić entre Scar­pa et Ilo­na, c’est-à-dire entre l’I­ta­lie et la Hon­grie, ce qui était géo­gra­phi­que­ment exact et poli­ti­que­ment explo­sif, bien que per­sonne ne le remar­quât sur le moment.

Moi, je n’é­tais pas à table. J’é­tais der­rière la porte, dans le petit cou­loir de ser­vice d’où je pou­vais voir et entendre sans être vu — poste d’ob­ser­va­tion que j’a­vais per­fec­tion­né au fil des années et que Frau Sacher tolé­rait, soit parce qu’elle l’i­gno­rait, soit parce qu’elle l’a­vait elle-même arran­gé, soit parce qu’elle consi­dé­rait qu’un homme qui prend des notes der­rière une porte est plus utile qu’un homme qui parle à table, ce qui n’é­tait pas faux.

*

Le consom­mé fut ser­vi. Puis le sandre. La conver­sa­tion tour­nait autour de l’o­pé­ra — ter­rain neutre, pen­sait-on, comme la Suisse, bien que la Suisse ne fût neutre que parce qu’elle avait déci­dé de l’être, ce qui n’est pas la même chose qu’être natu­rel­le­ment inoffensif.

C’est au Tafels­pitz que les choses changèrent.

Le Comte, qui avait bu du vin avec la régu­la­ri­té d’un métro­nome — un verre par plat, ni plus ni moins, dis­ci­pline aris­to­cra­tique qui prou­vait que même la déca­dence a ses règles —, le Comte posa sa four­chette et dit :

— Savez-vous que le prince Rodolphe a dîné dans cette pièce ?

Un silence.

— Rodolphe, répé­ta la Baronne. Le fils de l’Empereur ?

— Le fils de l’Em­pe­reur. Le héri­tier. Celui qui est mort à Mayer­ling. Il dînait ici. Dans cette salle. Avec ses maî­tresses. Avec ses conspi­ra­teurs. Avec ses fan­tômes. Avant que les fan­tômes ne deviennent réels.

Anna Sacher ne dit rien. Son visage était aus­si immo­bile que le por­trait de l’Em­pe­reur accro­ché au mur en face d’elle — un autre por­trait, un deuxième, il y en avait un dans chaque pièce de l’hô­tel, comme si Fran­çois-Joseph sur­veillait tout, y com­pris les des­serts, ce qui n’au­rait pas été éton­nant de la part d’un homme dont le sens du devoir s’é­ten­dait à tous les aspects de la vie, y com­pris les plus insi­gni­fiants, sur­tout les plus insignifiants.

— Rodolphe venait ici, conti­nua le Comte, parce qu’i­ci il pou­vait être lui-même. C’est-à-dire quel­qu’un d’autre. C’est le para­doxe des hôtels, n’est-ce pas, Frau Sacher ? On vient à l’hô­tel pour être soi-même, et on finit par deve­nir le per­son­nage que l’hô­tel attend de nous. Rodolphe, dans cette salle, n’é­tait pas l’ar­chi­duc. Il était un homme mal­heu­reux, un homme qui buvait trop, qui aimait mal, qui pen­sait trop, et qui cher­chait dans les bras de femmes dont il oublie­rait le nom le len­de­main quelque chose que l’Em­pire ne pou­vait pas lui don­ner — la per­mis­sion d’être ordinaire.

— Il n’é­tait pas ordi­naire, dit Anna Sacher.

C’é­taient les pre­miers mots qu’elle pro­non­çait depuis le début du dîner, et ils tom­bèrent sur la table comme un gla­çon dans un verre de vin tiède — un choc, un sai­sis­se­ment, une alté­ra­tion de la tem­pé­ra­ture qui chan­gea tout.

— Non, dit le Comte. Il n’é­tait pas ordi­naire. Il était extra­or­di­naire. C’est pour ça qu’il est mort. Les gens ordi­naires sur­vivent. Les gens extra­or­di­naires se brisent.

— Il s’est bri­sé tout seul, dit Anna Sacher. Per­sonne ne l’a obli­gé à aller à Mayer­ling. Per­sonne ne l’a obli­gé à tuer cette pauvre fille. C’est un choix. Un choix ter­rible, mons­trueux, impar­don­nable — mais un choix. Et les choix, Herr Graf, se font dans la soli­tude. Pas dans les Chambres séparées.

Le Comte incli­na la tête. C’é­tait un geste de res­pect — le res­pect d’un homme qui recon­naît chez un autre être humain une force morale supé­rieure à la sienne, ce qui, venant d’un Este­rhá­zy, n’é­tait pas rien.

Petro­vić, à l’autre bout de la table, n’a­vait pas tou­ché à son Tafels­pitz. Il écou­tait. Il écou­tait avec cette inten­si­té que j’a­vais déjà remar­quée — l’in­ten­si­té d’un homme qui enre­gistre tout, qui stocke les infor­ma­tions comme un coffre-fort stocke les dettes, pour un usage futur dont la nature res­tait obscure.

— L’Em­pire a tué Rodolphe, dit Wittgenstein.

Tout le monde se tour­na vers lui.

— Je ne parle pas d’un assas­si­nat, pré­ci­sa-t-il. Je parle d’une struc­ture. L’Em­pire est une struc­ture qui ne laisse pas de place à l’in­di­vi­dua­li­té. Vous êtes archi­duc, vous ser­vez l’Em­pire. Vous êtes géné­ral, vous ser­vez l’Em­pire. Vous êtes pâtis­sier, vous ser­vez la Sacher­torte. La seule manière de sor­tir de la struc­ture, c’est de la bri­ser. Et bri­ser une struc­ture, ça fait du bruit. Mayer­ling est le bruit que fait un empire quand quel­qu’un essaie de sortir.

— C’est du Freud, dit la Baronne.

— C’est du Witt­gen­stein, cor­ri­gea le Doc­teur. Freud aurait dit la même chose, mais avec plus de mots et moins de modestie.

— Et Rodolphe est sor­ti ? deman­da Scar­pa, qui avait le talent de poser les ques­tions que per­sonne n’o­sait poser, parce qu’il était ita­lien et que les Ita­liens n’ont pas la même rela­tion à l’embarras que les Autri­chiens — les Autri­chiens évitent l’embarras comme on évite une flaque d’eau, en contour­nant, tan­dis que les Ita­liens marchent dedans.

— Rodolphe est sor­ti par la seule porte qui était ouverte, dit le Comte. La mort. Les autres portes — le pou­voir, l’a­mour, la liber­té — étaient ver­rouillées. Par son père. Par le pro­to­cole. Par l’Em­pire. Il ne res­tait que la mort, et Rodolphe l’a prise, comme on prend un fiacre quand tous les tram­ways sont en grève.

Anna Sacher se leva. Elle se leva len­te­ment, avec cette majes­té des femmes qui contrôlent un espace sim­ple­ment en y étant, et elle dit :

— Mes­sieurs, mes­dames. Rodolphe est mort il y a vingt-cinq ans. Il était jeune, il était mal­heu­reux, et il a fait une chose hor­rible. Mais il n’est pas un sujet de conver­sa­tion pour un dîner. Les morts méritent mieux que nos ana­lyses. Ils méritent notre silence.

Elle se rassit.

Le Salz­bur­ger Nockerl fut ser­vi. Le souf­flé était par­fait — doré, gon­flé, trem­blant de cette fra­gi­li­té qui est le propre des choses belles, et qui est aus­si le propre des empires, et qui est aus­si le propre des soi­rées où l’on a dit trop de choses et où le des­sert arrive comme une absolution.

Per­sonne ne repar­la de Rodolphe.

*

Mais Witt­gen­stein n’a­vait pas fini.

C’est au moment de la Sacher­torte — ser­vie par Otto en per­sonne, avec cette révé­rence qui n’é­tait pas un geste de ser­vice mais un geste de litur­gie, la Sacher­torte étant au Sacher ce que l’hos­tie est à la cathé­drale — c’est à ce moment que Witt­gen­stein dit, à voix basse, comme s’il se par­lait à lui-même mais en sachant très bien que tout le monde l’entendait :

— Cette civi­li­sa­tion souffre d’un com­plexe de mort.

Les four­chettes s’arrêtèrent.

— Pas un désir de mort, pré­ci­sa-t-il. Un com­plexe. C’est dif­fé­rent. Un désir de mort, c’est vou­loir mou­rir. Un com­plexe de mort, c’est orga­ni­ser sa vie de telle sorte que la mort devienne la seule issue logique, tout en pré­ten­dant qu’on fait l’in­verse. Regar­dez autour de vous. Regar­dez cette table. Un aris­to­crate rui­né qui vit dans un hôtel qu’il ne peut pas payer. Une veuve qui va chez Freud pour com­prendre pour­quoi elle mange du gâteau. Un cri­tique qui déteste ce qu’il est venu cri­ti­quer. Une can­ta­trice qui va chan­ter un opé­ra sur une femme qui embrasse une tête cou­pée. Un psy­cha­na­lyste qui ana­lyse des gens qui ne veulent pas être ana­ly­sés. Une hôte­lière qui garde dans un coffre-fort les dettes d’un monde qui ne paie­ra jamais.

Il mar­qua une pause.

— Et un atta­ché mili­taire serbe qui ne dit rien.

Petro­vić leva les yeux. Pour la pre­mière fois de la soi­rée, il parla.

— Je n’ai rien à dire, Herr Dok­tor. Je suis ici en observateur.

— Exac­te­ment, dit Witt­gen­stein. Vous obser­vez. Comme un méde­cin observe un patient. Comme un méca­ni­cien observe une machine. Vous regar­dez cette civi­li­sa­tion fonc­tion­ner, et vous cher­chez la faille. La faille par laquelle tout s’effondrera.

— Vous me prê­tez des inten­tions que je n’ai pas.

— Peut-être. Ou peut-être que vous n’a­vez pas conscience de vos propres inten­tions. C’est mon métier de voir ce que les gens ne voient pas en eux-mêmes.

Anna Sacher intervint.

— Doc­teur, dit-elle avec cette fer­me­té qui était la ver­sion polie de la menace, dans mon hôtel, on ne psy­cha­na­lyse pas les clients sans leur consen­te­ment. C’est une règle de la mai­son. Comme le fait de ne pas fumer au lit et de ne pas nour­rir les bou­le­dogues sous la table. Mon­sieur Petro­vić est mon invi­té. Et mes invi­tés ne sont pas des patients.

— Je vous prie de m’ex­cu­ser, dit Witt­gen­stein. L’ha­bi­tude professionnelle.

— L’ha­bi­tude est une mala­die, Doc­teur. Et la seule mala­die que je ne tolère pas dans cet hôtel, c’est l’impolitesse.

Le Comte sou­rit. Son sou­rire rare, son sou­rire de trois fois par semaine, réser­vé aux moments où Anna Sacher rap­pe­lait au monde que le Sacher n’é­tait pas une annexe du cabi­net de Freud mais un éta­blis­se­ment où l’on ser­vait du gâteau et du cognac, et que le gâteau et le cognac étaient, en der­nière ana­lyse, des réponses plus satis­fai­santes aux grandes ques­tions de l’exis­tence que la psychanalyse.

La Sacher­torte fut man­gée. Le Schla­go­bers fut man­gé. Le silence s’ins­tal­la — non pas le silence gêné d’une conver­sa­tion qui s’est mal ter­mi­née, mais le silence ras­sa­sié d’une soi­rée qui a dit ce qu’elle avait à dire et qui, comme un opé­ra après le der­nier accord, laisse réson­ner dans l’air les har­mo­niques de ce qui a été prononcé.

Anna Sacher se leva.

— Mer­ci, dit-elle. Bonsoir.

Et elle sor­tit. Seule. Sans les chiens. Sans le cigare. Avec juste le bruit de ses pas sur le par­quet, un bruit qui disait — sans le dire — que cette femme avait por­té cet hôtel sur ses épaules pen­dant vingt-deux ans, et que ce soir, pour une rai­son qu’elle ne for­mu­lait pas, ce soir les épaules pesaient un peu plus que d’habitude.

Les convives se dis­per­sèrent. Scar­pa et Ilo­na res­tèrent les der­niers, face à face, de part et d’autre de la table jon­chée de miettes et de verres vides, et ils par­lèrent — de quoi, je ne sais pas, je quit­tai mon poste, esti­mant que la soi­rée avait livré son content de révé­la­tions et que ce qui se disait entre un cri­tique ita­lien et une can­ta­trice hon­groise à minuit dans une Chambre sépa­rée ne rele­vait plus du registre mais de la vie, et que la vie, même au Sacher, méri­tait un peu d’intimité.

Je notai : Dîner, salle pri­vée. 7 convives + Frau Sacher. Fan­tôme de Rodolphe invo­qué par le Comte. Frau S. impose le silence sur Mayer­ling. Witt­gen­stein diag­nos­tique un com­plexe de mort col­lec­tif. Le Serbe qua­li­fié d’ob­ser­va­teur. Frau S. rap­pelle les règles de la mai­son. Souf­flé réus­si. Sacher­torte man­gée. Silence final.

Il res­tait deux jours.

CHA­PITRE VI

Same­di 27 juin 1914

Où Salo­mé triomphe à l’O­pé­ra, où le Comte paie quelque chose pour la pre­mière fois en trois ans, et où Anna Sacher pro­nonce la phrase qu’on aurait dû prendre au sérieux

Le same­di fut le jour de Salomé.

Tout conver­geait vers cette repré­sen­ta­tion comme les rivières convergent vers le Danube — par néces­si­té, par gra­vi­té, par la pente natu­relle des choses qui vont vers leur conclu­sion. La semaine entière, les débats entre Scar­pa et Ilo­na, les digres­sions sur le contrôle et l’ex­cès, le poids et le vide, Mozart et les Bal­kans — tout cela avait été le pré­lude, l’ou­ver­ture, le long accord d’or­chestre qui pré­cède le lever du rideau. Et ce soir, le rideau allait se lever.

L’O­pé­ra impé­rial et royal de Vienne se dres­sait juste en face du Sacher, de l’autre côté de la Phil­har­mo­ni­kers­traße, comme un vis-à-vis — le mot est juste, parce que l’O­pé­ra et l’hô­tel se regar­daient depuis trente-huit ans avec cette fami­lia­ri­té rési­gnée des voi­sins qui n’ont pas choi­si de vivre l’un en face de l’autre mais qui ont fini par consti­tuer un couple. L’O­pé­ra, c’é­tait la façade noble — l’art, la musique, la culture offi­cielle, les loges impé­riales, les soi­rées de gala. L’hô­tel, c’é­tait l’en­vers — les cou­lisses, les confi­dences, les dettes, les Chambres sépa­rées, la vie telle qu’elle se vivait réel­le­ment quand les lumières de la scène s’é­tei­gnaient. Ensemble, ils for­maient une méta­phore par­faite de la civi­li­sa­tion vien­noise : une face glo­rieuse et une face cachée, l’une éclai­rée par les lustres et l’autre par les bou­gies, et c’é­tait dans cette der­nière que la véri­té se disait, parce que la véri­té a tou­jours pré­fé­ré l’ombre.

La jour­née fut consa­crée aux préparatifs.

Ilo­na ne des­cen­dit pas. Pas pour le petit-déjeu­ner, pas pour le déjeu­ner. Elle res­ta dans sa chambre, au qua­trième étage, dans un silence qui était plus impres­sion­nant que son chant — un silence de concen­tra­tion, de ras­sem­ble­ment, comme un arc qui se bande avant de libé­rer la flèche. Les can­ta­trices, le jour de la repré­sen­ta­tion, sont des ani­maux en cage. Elles tournent. Elles res­pirent. Elles attendent. Et quand la cage s’ouvre — quand le rideau se lève —, elles bon­dissent avec une vio­lence qui n’est pas de la colère mais de la libération.

Scar­pa pas­sa la mati­née à écrire dans sa chambre. Il tra­vaillait à son article — le long article pour le Cor­riere, celui qui ferait ou défe­rait la répu­ta­tion vien­noise d’I­lo­na Szé­che­nyi, et dont les phrases, en ce moment même, se for­maient dans cette langue ita­lienne qui avait la par­ti­cu­la­ri­té de rendre élé­gantes les cruau­tés et belles les démo­li­tions. Un bon cri­tique, m’a­vait-il dit un soir au bar, est un homme qui sait détruire avec grâce. Un mau­vais cri­tique est un homme qui détruit sans grâce. La dif­fé­rence n’est pas dans la des­truc­tion mais dans la grâce.

Le Comte fit une chose extra­or­di­naire. Il des­cen­dit à dix heures, deman­da à voir Frau Sacher, et res­ta enfer­mé avec elle pen­dant une heure dans son bureau. Quand il en sor­tit, il avait l’air d’un homme qui venait de poser un far­deau — non pas le far­deau de ses dettes, qui était trop lourd pour être posé, mais un far­deau plus sub­til, un far­deau inté­rieur, comme si la conver­sa­tion avec Anna Sacher l’a­vait allé­gé de quelque chose qui n’a­vait pas de poids mesu­rable mais qui pesait tout de même.

Je ne sus jamais ce qu’ils s’é­taient dit. C’é­tait une conver­sa­tion entre deux per­sonnes qui se connais­saient depuis très long­temps et qui n’a­vaient plus besoin de paroles pour se com­prendre — une conver­sa­tion faite de silences, de regards, et peut-être de quelques mots choi­sis avec la même pré­ci­sion que Bru­ck­ner choi­sis­sait ses grammes de cho­co­lat. Mais quand le Comte sor­tit du bureau, il dit une chose que je notai dans le registre parce qu’elle me parut impor­tante sans que je sache pourquoi :

— Pfef­fer­ling, dit-il, cette femme est le der­nier pilier. Quand elle tom­be­ra, tout tombera.

— Frau Sacher ne tom­be­ra pas, Herr Graf.

— Non. Mais l’Em­pire, si. Et quand l’Em­pire tom­be­ra, même elle ne pour­ra pas empê­cher le toit de s’ef­fon­drer. Même elle.

Il remon­ta dans sa chambre. Il en redes­cen­dit à cinq heures, en habit, rasé de près, la mous­tache cirée, les chaus­sures brillantes, avec un air de digni­té retrou­vée qui prou­vait que les vête­ments, à Vienne, n’é­taient pas des vête­ments mais des armures — les der­nières armures d’une aris­to­cra­tie qui n’a­vait plus de châ­teaux, plus de che­vaux, plus de batailles à mener, et qui n’a­vait gar­dé de son ancienne gran­deur que la capa­ci­té de s’ha­biller pour dîner comme si le monde n’a­vait pas changé.

La Baronne pas­sa la jour­née chez des amies, dans un salon du Cot­ta­ge­vier­tel où des femmes de la bonne socié­té jouaient au bridge en par­lant de Freud, acti­vi­té qui résu­mait assez bien la vie intel­lec­tuelle de la bour­geoi­sie vien­noise en 1914 : un jeu de cartes com­men­té par la psychanalyse.

Witt­gen­stein ne parut pas de la jour­née. Il était, me dit-on plus tard, allé rendre visite à Freud en per­sonne, Berg­gasse 19, pour dis­cu­ter de sa théo­rie de la psy­cho­pa­tho­lo­gie hôte­lière, visite dont je ne sus jamais le conte­nu mais dont je soup­çonne qu’elle se ter­mi­na mal, Freud n’ai­mant pas les théo­ries qui n’é­taient pas les siennes, et Witt­gen­stein n’ai­mant pas les hommes qui n’ai­maient pas ses théo­ries — deux formes de nar­cis­sisme qui, mises face à face, pro­duisent le même résul­tat que deux miroirs face à face : un infi­ni de reflets qui ne mène nulle part.

Et le Serbe ? Le Serbe lut le jour­nal. Toute la jour­née. Cinq jour­naux. Le Neue Freie Presse, le Wie­ner Zei­tung, le Reichs­post, le Arbei­ter-Zei­tung, et un jour­nal que je ne connais­sais pas, en carac­tères cyril­liques, qu’il avait dû ache­ter dans un kiosque de la Tabors­traße ou se faire livrer par la léga­tion. Il lisait comme il res­pi­rait — régu­liè­re­ment, néces­sai­re­ment, et avec la convic­tion que l’air qu’il ins­pi­rait conte­nait des infor­ma­tions vitales que le com­mun des mor­tels ne per­ce­vait pas.

*

À sept heures, le Sacher se vida.

C’est le phé­no­mène le plus étrange d’un hôtel situé en face d’un opé­ra : à l’heure de la repré­sen­ta­tion, l’hô­tel se vide comme un pou­mon qui expire. Les clients tra­versent la rue. Les pas résonnent sur le pavé. Les robes frouf­froutent. Les habits noirs se fondent dans le cré­pus­cule. Et l’hô­tel reste là, seul, vide, atten­dant que l’o­pé­ra finisse pour se rem­plir de nou­veau, comme une marée qui se retire et qui revient.

Scar­pa tra­ver­sa le pre­mier. Ilo­na était par­tie par la porte de der­rière — les artistes entraient à l’O­pé­ra par l’en­trée de ser­vice, la Goe­the­gasse, ce qui évi­tait aux sopra­nos de devoir fendre la foule des spec­ta­teurs et de ris­quer un com­men­taire intem­pes­tif qui aurait pu per­tur­ber leur concen­tra­tion, les sopra­nos avant une repré­sen­ta­tion étant aus­si fra­giles que les souf­flés avant la cuis­son. La Baronne tra­ver­sa au bras du Comte, ce qui don­na au per­son­nel un fris­son de roma­nesque — un Comte rui­né et une Baronne veuve, bras des­sus bras des­sous, tra­ver­sant la Phil­har­mo­ni­kers­traße sous les réver­bères pour aller voir un opé­ra sur une femme qui aime une tête cou­pée, c’é­tait la quin­tes­sence du Sacher. Witt­gen­stein sui­vit, seul, les mains dans les poches, sans cravate.

Petro­vić ne vint pas. Il res­ta dans sa chambre. La musique ne l’in­té­res­sait pas, ou peut-être l’in­té­res­sait-elle trop, ou peut-être que ce soir, dans cette chambre du pre­mier étage, il avait autre chose à faire que d’é­cou­ter un sopra­no chan­ter l’a­mour et la mort — autre chose qui avait un rap­port avec les cinq jour­naux, et avec le ren­dez-vous du café du troi­sième arron­dis­se­ment, et avec le papier qu’il avait mon­tré à l’homme aux lunettes rondes, et avec tout ce qui se tra­mait dans les Bal­kans comme le cho­co­lat se trame dans un moule, len­te­ment, sûre­ment, et avec la cer­ti­tude que le résul­tat serait irréversible.

*

Je n’as­sis­tai pas à la repré­sen­ta­tion. Je res­tai au Sacher. C’é­tait mon poste. L’hô­tel vide avait une beau­té que l’hô­tel plein n’a­vait pas — la beau­té du théâtre après le spec­tacle, quand les fau­teuils sont vides et que les ombres des acteurs flottent encore dans l’air, per­cep­tibles à ceux qui savent regar­der. Je fis ma ronde. Les cou­loirs du pre­mier étage, silen­cieux. Le bar, fer­mé. La salle à man­ger, déserte. Les cui­sines, où Bru­ck­ner finis­sait de ran­ger avec la méti­cu­lo­si­té d’un archi­viste. Les Chambres sépa­rées, fer­mées à clé, gar­dant leurs secrets comme les tom­beaux gardent leurs morts.

Je pas­sai devant la chambre 17. Celle du Serbe. Pas de lumière sous la porte. Pas de bruit. Soit il dor­mait, soit il était sor­ti sans que je le voie, soit il était dans le noir, éveillé, à pen­ser à des choses que je ne pou­vais pas devi­ner et que je n’au­rais pas dû devi­ner, parce que les pen­sées d’un atta­ché mili­taire serbe en juin 1914 n’é­taient pas du res­sort d’un sous-direc­teur adjoint d’hô­tel, et que j’a­vais déjà suf­fi­sam­ment de choses à noter dans mon registre sans y ajou­ter les hypothèses.

*

Ils revinrent à onze heures.

Je les vis tra­ver­ser la rue depuis la fenêtre du hall. La Baronne d’a­bord, seule, mar­chant vite, avec l’éner­gie de quel­qu’un qui a quelque chose à dire et qui ne peut plus attendre. Puis le Comte, len­te­ment, les mains dans le dos, la tête légè­re­ment pen­chée, avec cet air de médi­ta­tion que prennent les vieux mes­sieurs quand ils ont été émus par quelque chose et qu’ils ne veulent pas le mon­trer. Puis Witt­gen­stein, son car­net ouvert dans la main, écri­vant en mar­chant — exploit d’é­qui­libre qui aurait méri­té sa place dans un spec­tacle de cirque. Et enfin Scar­pa, seul, le visage fer­mé, concen­tré, enfer­mé dans cette soli­tude du cri­tique qui a vu quelque chose de grand et qui doit main­te­nant trou­ver les mots pour le dire sans le dimi­nuer, ce qui est le défi impos­sible de la cri­tique — dire la gran­deur sans la réduire, nom­mer la beau­té sans la tuer.

Ils se retrou­vèrent au bar. Je ser­vis. Otto n’é­tait plus là — c’é­tait l’heure des sous-direc­teurs adjoints, l’heure de l’a­près-spec­tacle, l’heure où les hié­rar­chies se relâchent et où les gens parlent plus libre­ment, parce que la fatigue et l’é­mo­tion ont le même effet que l’al­cool : elles dis­solvent les conventions.

— Alors ? dis-je, avec l’im­per­ti­nence que l’heure tar­dive autorisait.

— Elle a été extra­or­di­naire, dit la Baronne. Ab-so-lu-ment extra­or­di­naire. La scène finale — quand elle tient la tête — quand elle chante « Ich habe dei­nen Mund geküsst, Jocha­naan » — j’ai pleu­ré, Pfef­fer­ling. Moi. Pleu­ré. Et je ne pleure jamais. Même chez Freud.

Le Comte hocha la tête.

— Elle avait rai­son, dit-il. D’a­bord le contrôle. Puis le lâcher-prise. Et quand elle a lâché… Mon Dieu. C’é­tait comme regar­der un bar­rage se rompre. L’eau par­tout. La musique par­tout. Plus de scène, plus de salle, plus de dif­fé­rence entre elle et nous. Juste le son. Et le silence, après.

— Le silence a duré sept secondes, dit Witt­gen­stein, qui avait chro­no­mé­tré. Sept secondes entre la der­nière note et le pre­mier applau­dis­se­ment. Sept secondes. C’est une éter­ni­té. C’est le temps qu’il faut au public pour reve­nir à la réa­li­té après avoir été ailleurs. Et ces sept secondes valent plus que tout ce que j’ai écrit dans mon car­net cette semaine.

— Et vous, Signor Scar­pa ? demandai-je.

Scar­pa ne répon­dit pas tout de suite. Il tour­nait son verre de grap­pa — il avait com­man­dé de la grap­pa, pas du cognac, parce que ce soir il vou­lait être ita­lien, entiè­re­ment ita­lien, pas ita­lien au Sacher mais ita­lien tout court, avec la grap­pa et la mémoire et la langue qui dit les choses mieux que toutes les autres langues quand les choses valent la peine d’être dites.

— J’a­vais tort, dit-il.

Deux mots. Deux mots qui, venant d’un cri­tique, valaient une décla­ra­tion de guerre inver­sée — un armis­tice, une capi­tu­la­tion, une recon­nais­sance que l’autre avait rai­son et que soi-même on avait tort, ce qui est, pour un cri­tique, l’a­veu le plus coû­teux et le plus rare.

— J’a­vais tort sur le colo­nel de hus­sards, pour­sui­vit-il. Sur le contrôle. Sur la rete­nue. Elle avait rai­son. La rete­nue, c’é­tait le socle. Et quand elle a lâché le socle — quand elle a chan­té le bai­ser à la tête — le socle a volé en éclats, et ce qui est appa­ru des­sous n’é­tait pas du contrôle ni de l’ex­cès, c’é­tait de la véri­té. La véri­té brute. La véri­té d’une femme qui aime un homme mort. Et cette véri­té était insou­te­nable. Et elle était belle.

Il but sa grappa.

— J’é­cri­rai ça dans le Cor­riere. En mieux, j’espère.

Ilo­na ne revint pas au Sacher ce soir-là. Les can­ta­trices, après un triomphe, dis­pa­raissent. Elles ont don­né tant d’elles-mêmes qu’il ne reste plus rien pour les conver­sa­tions d’a­près-spec­tacle, les com­pli­ments, les poi­gnées de main. Elles ont besoin de silence, de soli­tude, de cette conva­les­cence qui suit les grands efforts — conva­les­cence qui est aus­si une forme de deuil, parce que la per­for­mance ache­vée est une chose morte, une chose qui ne revien­dra jamais exac­te­ment de la même manière, et dont l’ar­tiste porte le deuil avant même que le public ait fini d’applaudir.

*

C’est à minuit que le Comte fit le geste.

Il appe­la Otto — Otto était reve­nu, aler­té par le bruit, ou par l’ins­tinct, ou par cette sixième sens des maîtres d’hô­tel qui leur dit quand quelque chose d’im­por­tant se passe dans leur éta­blis­se­ment, même à minuit, même quand ils sont cen­sés dormir.

— Otto, dit le Comte. L’ad­di­tion, s’il vous plaît.

Otto ne bou­gea pas. L’im­mo­bi­li­té d’Ot­to était celle d’un homme qui vient d’en­tendre un son qu’il n’a­vait jamais enten­du, comme le chant d’un oiseau qu’il croyait éteint.

— L’ad­di­tion, Herr Graf ?

— L’ad­di­tion. Pour ce soir. Les bois­sons. Le cognac. Tout.

Otto regar­da dans ma direc­tion. Je haus­sai les épaules — geste qui, dans le voca­bu­laire ges­tuel du Sacher, signi­fiait « je ne com­prends pas non plus mais fai­sons comme si c’é­tait nor­mal ». Otto pré­pa­ra l’ad­di­tion. La posa sur la table, dans le petit pla­teau d’argent pré­vu à cet effet — un pla­teau qui n’a­vait jamais été uti­li­sé pour le Comte, et qui reçut la note avec une sorte de sur­prise métal­lique, comme une boîte aux lettres qui reçoit du cour­rier après des années de vide.

Le Comte regar­da l’ad­di­tion. Sor­tit de la poche inté­rieure de son habit un billet. Un seul. Un billet de dix cou­ronnes. Le posa sur le plateau.

Le billet ne cou­vrait pas l’ad­di­tion. Pas de loin. Mais ce n’é­tait pas le pro­pos. Le Comte ne payait pas sa dette. Il fai­sait un geste. Il posait un billet sur un pla­teau comme on pose une fleur sur une tombe — non pas pour rem­bour­ser mais pour hono­rer, non pas pour sol­der mais pour signifier.

— Gar­dez la mon­naie pour le gar­çon, dit-il à Otto.

Otto prit le billet. Le plia. Le mit dans sa poche.

— Mer­ci, Herr Graf, dit-il.

Et la chose fut faite.

*

Je sor­tis prendre l’air. Il était une heure du matin. La Phil­har­mo­ni­kers­traße était déserte. L’O­pé­ra dor­mait, toutes lumières éteintes, sa façade néo-Renais­sance aus­si impé­né­trable qu’un visage de pierre. Les réver­bères tra­çaient des cercles jaunes sur le pavé. Quelque part, très loin, un fiacre pas­sait — le bruit des sabots sur la pierre, ce bruit qui était le pouls de Vienne, sa res­pi­ra­tion noc­turne, son rythme de ville qui ne dort jamais tout à fait parce qu’il y a tou­jours un fiacre quelque part, un homme quelque part, une lumière quelque part.

Anna Sacher était sur le seuil de l’hôtel.

Elle fumait. Un cigare. Le der­nier de la jour­née, peut-être de la semaine. Elle fumait en regar­dant la rue, la nuit, l’O­pé­ra, les étoiles — s’il y avait des étoiles, je ne m’en sou­viens pas, mais il me plaît de croire qu’il y en avait, parce que cette nuit méri­tait des étoiles, même si les nuits qui méritent quelque chose ne l’ob­tiennent pas toujours.

— Pfef­fer­ling, dit-elle.

— Frau Sacher.

— Belle soirée.

— Oui, Frau Sacher.

— Le Comte a payé.

— Dix cou­ronnes. Pour le garçon.

— Dix cou­ronnes. C’est plus que rien. Et rien, c’est ce qu’il a payé pen­dant trois ans. Alors dix cou­ronnes, Pfef­fer­ling, c’est un pro­grès. Ou un adieu. Les deux se ressemblent.

Elle tira sur son cigare. La braise rou­git dans la nuit.

— Demain c’est dimanche, dit-elle.

— Oui.

— Il ne se passe jamais rien le dimanche, Pfef­fer­ling. Le dimanche, les gens vont à la messe, mangent du Schnit­zel, et dorment. C’est l’ordre des choses. Dieu l’a vou­lu ain­si, et qui suis-je pour contre­dire Dieu ? Je contre­di­rai l’Em­pe­reur, je contre­di­rai Demel, je contre­di­rai le diable si néces­saire, mais Dieu — non. Le dimanche est sacré. Rien ne se passe.

Elle jeta son cigare. L’é­cra­sa sous sa chaussure.

— Bonne nuit, Pfefferling.

— Bonne nuit, Frau Sacher.

Elle ren­tra dans l’hô­tel. J’en­ten­dis ses pas dans le hall. Le clic de la ser­rure de son bureau. Le bruit des chiens qui se réveillaient pour l’ac­cueillir — Sis­si gro­gnant de plai­sir, Met­ter­nich gro­gnant par principe.

Je res­tai un moment dehors. La nuit était douce. Vienne était douce. Tout était doux, et c’est peut-être la dou­ceur qui aurait dû nous aler­ter, parce que la dou­ceur, à Vienne, n’est jamais inno­cente — elle est tou­jours le velours qui recouvre quelque chose de dur, le gla­çage qui recouvre quelque chose d’a­mer, la valse qui recouvre quelque chose qui ne danse pas.

Il ne se passe jamais rien le dimanche.

Je notai la phrase dans le registre. En toutes lettres. Sans code. Parce qu’elle ne méri­tait pas d’être codée. Elle méri­tait d’être lue telle quelle, dans toute sa naï­ve­té, dans toute son inno­cence — dans toute son erreur.

Il res­tait un jour.

CHA­PITRE VII

Dimanche 28 juin 1914

Où il se passe quelque chose

Le dimanche com­men­ça comme tous les dimanches.

Les cloches de la Ste­phans­dom son­nèrent à huit heures — ce son grave, pro­fond, ancien, qui tra­ver­sait les rues du pre­mier arron­dis­se­ment comme une vague tra­verse un lac, en cercles concen­triques de plus en plus larges, et qui attei­gnait le Sacher avec quelques secondes de retard, juste assez pour que le son arrive ampu­té de ses har­mo­niques les plus aiguës et ne conserve que les basses, les notes pro­fondes, celles qui résonnent dans la poi­trine plu­tôt que dans les oreilles. Les cloches de Vienne ne son­naient pas — elles par­laient. Elles disaient : lève-toi, habille-toi, va à la messe, mange du Schnit­zel, dors. C’est l’ordre des choses. C’est le dimanche.

Le petit-déjeu­ner fut calme. La Baronne ne vint pas — elle allait à la messe, comme chaque dimanche, à la Karls­kirche, parce que l’é­glise Saint-Charles était, selon elle, « la seule église de Vienne où l’on pou­vait prier sans être déran­gé par des tou­ristes anglais qui pho­to­gra­phient le pla­fond ». Le Comte ne des­cen­dit pas avant midi — le dimanche, il se levait tard, par res­pect pour le jour du repos, disait-il, mais en réa­li­té parce que les same­dis soir étaient longs et que le cognac, même aris­to­cra­tique, lais­sait des traces.

Ilo­na ne parut pas du tout. Le triomphe de la veille l’a­vait vidée — vidée comme un ins­tru­ment dont on a joué trop fort et qui a besoin de temps pour retrou­ver sa réso­nance, son timbre, sa capa­ci­té à vibrer sans se bri­ser. Elle dor­mait. Ou elle ne dor­mait pas. Elle était dans cette zone inter­mé­diaire entre le som­meil et la veille que les Autri­chiens appellent Halb­schlaf et que les Hon­grois n’ap­pellent rien, parce que les Hon­grois ne nomment pas les états de tran­si­tion — ils les vivent.

Scar­pa écri­vait. Depuis sa chambre, on enten­dait le cré­pi­te­ment de sa plume sur le papier — oui, Scar­pa écri­vait à la plume, pas au sty­lo, parce que la plume impo­sait un rythme, une résis­tance, un frot­te­ment entre la pen­sée et le papier qui ralen­tis­sait l’é­cri­ture juste assez pour que les phrases aient le temps de se for­mer avant d’être posées, ce qui don­nait à ses cri­tiques cette qua­li­té d’é­la­bo­ra­tion qui les dis­tin­guait des articles bâclés de ses confrères.

Witt­gen­stein était par­ti. Il avait quit­té l’hô­tel tôt, avant le petit-déjeu­ner, lais­sant sur la table de sa chambre un exem­plaire de la Psy­cho­pa­tho­lo­gie de la vie quo­ti­dienne de Freud, avec des anno­ta­tions dans la marge — cadeau ou oubli, je ne le sus jamais, mais je le gar­dai, et je le lus, des années plus tard, quand tout ce qui avait été dit au Sacher pen­dant cette semaine avait pris un sens que per­sonne n’a­vait prévu.

Et le Serbe ?

Le Serbe était à la récep­tion à neuf heures. Il deman­da sa note.

— Vous par­tez, Herr Petro­vić ? deman­da Franz.

— Je pars.

— Ce matin ?

— Cet après-midi. Le train de cinq heures pour Bel­grade. Via Budapest.

Franz pré­pa­ra la note. Petro­vić paya — en liquide, des billets autri­chiens, neufs, pliés avec soin, qu’il sor­tit d’un por­te­feuille de cuir usé. Il paya tout. Le total. Sans dis­cus­sion. Sans rabais. Sans l’ombre d’une dette. Les Serbes, à la dif­fé­rence des Comtes autri­chiens, payaient comp­tant et ne devaient rien à per­sonne — ce qui était peut-être une ver­tu, ou peut-être une forme d’or­gueil, ou peut-être sim­ple­ment la pru­dence d’un peuple qui savait que les dettes créent des liens, et que les liens, entre un Serbe et un Autri­chien, en ce mois de juin 1914, étaient la der­nière chose dont on avait besoin.

— Mer­ci, Herr Petro­vić, dit Franz. Nous espé­rons vous revoir.

— Je ne crois pas, dit le Serbe.

Il le dit sans tris­tesse. Sans menace. Sans rien. Il le dit comme on dit une véri­té fac­tuelle — le ciel est bleu, la Sacher­torte est au cho­co­lat, je ne revien­drai pas. Une consta­ta­tion. Et il mon­ta dans sa chambre pour faire ses bagages.

Je notai : 9h00. Petro­vić règle sa note. Départ pré­vu : 17h, train de Bel­grade via Buda­pest. Phrase : « Je ne crois pas. » Tona­li­té : neutre. À rap­pro­cher de quoi ? Je ne sais pas.

*

Le Comte des­cen­dit à midi. Il por­tait un cos­tume de lin — chose extra­or­di­naire, presque aus­si extra­or­di­naire que le billet de dix cou­ronnes de la veille. Le Comte en lin. Le Comte avait renon­cé au drap, à la laine, au velours, à toute l’ar­mu­re­rie tex­tile de l’a­ris­to­cra­tie autri­chienne, pour por­ter du lin, cette matière qui se frois­sait, qui mon­trait le voyage, qui disait : je ne suis pas d’i­ci, ou : je ne suis plus d’i­ci, ou : je suis d’i­ci mais je ne fais plus sem­blant de l’être.

— Beau cos­tume, Herr Graf, dis-je.

— C’est le cos­tume de Scar­pa, dit-il. Il me l’a prê­té. Le mien est chez le tailleur depuis dix-huit mois et je n’ai pas les moyens de le récu­pé­rer. Scar­pa a eu cette gen­tillesse. Il est plus petit que moi, évi­dem­ment, mais le lin s’a­dapte. Le lin est la matière la plus démo­cra­tique du monde, Pfef­fer­ling. Elle habille tout le monde de la même manière. C’est-à-dire mal. Mais éga­le­ment mal, ce qui est une forme de justice.

Il sou­rit. Son sou­rire rare.

— Allons déjeu­ner, dit-il.

Le déjeu­ner réunit le Comte, la Baronne — qui était reve­nue de la messe avec un air de séré­ni­té qui ne dure­rait pas au-delà du deuxième verre de Grü­ner Velt­li­ner — et Scar­pa, qui avait ter­mi­né son article et qui avait l’air d’un homme qui a accou­ché de quelque chose et qui ne sait pas encore si c’est un chef-d’œuvre ou un monstre, les deux options étant éga­le­ment pro­bables dans le métier de la cri­tique. On man­gea du Wie­ner Schnit­zel. On but du vin blanc. On par­la de la soi­rée de la veille, d’I­lo­na, de Salo­mé, de la tête de Jean-Bap­tiste et du bai­ser, et de ce silence de sept secondes qui avait été, selon le Comte, « le moment le plus élo­quent de toute la semaine, y com­pris mes propres dis­cours, ce qui n’est pas peu dire ».

L’a­près-midi cou­la dou­ce­ment. Comme coule un dimanche. Comme coule un fleuve. Comme coule le temps quand il ne reste plus beau­coup de temps et que per­sonne ne le sait.

*

La nou­velle arri­va à cinq heures de l’après-midi.

Je me sou­viens de l’heure exacte parce que je regar­dais la pen­dule du hall au moment où la porte s’ou­vrit — la grande porte vitrée, celle qui don­nait sur la Phil­har­mo­ni­kers­traße, celle par laquelle les clients entraient et sor­taient depuis trente-huit ans avec cette régu­la­ri­té de marée qui fai­sait la res­pi­ra­tion de l’hô­tel. La porte s’ou­vrit et un gar­çon entra. Un gar­çon de course, un gamin de quinze ou seize ans, en cas­quette et tablier, essouf­flé, rouge, qui cou­rut jus­qu’à la récep­tion et dit à Franz, d’une voix trop forte pour la taille du hall, une voix qui rebon­dit sur les murs comme une balle de caoutchouc :

— L’Ar­chi­duc ! On a tiré sur l’Ar­chi­duc ! À Sara­je­vo ! L’Ar­chi­duc est mort !

Franz ne bou­gea pas. Pas immé­dia­te­ment. Il y a des nou­velles qui mettent du temps à tra­ver­ser la dis­tance entre l’o­reille et le cer­veau — non pas parce que la dis­tance est grande, mais parce que le cer­veau refuse de lais­ser entrer cer­taines infor­ma­tions, comme un por­tier refuse de lais­ser entrer cer­tains clients, par ins­tinct de pro­tec­tion, par refus de ce que l’in­for­ma­tion va faire à l’ordre des choses, à la struc­ture, au registre.

— L’Ar­chi­duc Fran­çois-Fer­di­nand ? deman­da Franz.

— Oui ! Et sa femme ! Morts tous les deux ! Un étu­diant ! Un Serbe ! Un Serbe a tiré !

Un Serbe.

Je tour­nai la tête vers la cage d’es­ca­lier. La chambre 17 était vide. Petro­vić était par­ti. Le train de cinq heures pour Bel­grade. Il était par­ti avant que la nou­velle n’ar­rive. Avant ou en même temps. Quelques minutes, peut-être. Quelques minutes qui sépa­raient le départ d’un homme et l’ar­ri­vée d’une nou­velle, et ces quelques minutes étaient peut-être une coïn­ci­dence, ou peut-être pas, ou peut-être que la ques­tion n’a­vait aucune impor­tance, parce que la coïn­ci­dence et le des­tin, à ce stade de l’his­toire, avaient ces­sé d’être des caté­go­ries distinctes.

Le hall se rem­plit. Les gens venaient de la rue, des cafés voi­sins, de l’O­pé­ra où des tech­ni­ciens démon­taient le décor de Salo­mé — ils venaient avec la nou­velle, ils l’ap­por­taient comme on apporte un paquet, avec les deux mains, en la tenant devant eux, et chaque per­sonne qui entrait ajou­tait un détail, un frag­ment, une pièce au puzzle qui se consti­tuait sous nos yeux : l’Ar­chi­duc et la Duchesse Sophie dans leur voi­ture, à Sara­je­vo, le quai Appel, le long de la Mil­ja­cka, un jeune homme, un pis­to­let, deux coups, le sang, la pous­sière, le silence.

Le Comte des­cen­dit. Il avait enten­du le bruit — non pas le bruit de la nou­velle, mais le bruit que fait le silence quand il se brise, ce cra­que­ment imper­cep­tible qui pré­cède le vacarme, comme le cra­que­ment de la glace avant que la rivière ne se libère. Il des­cen­dit dans le hall, en cos­tume de lin frois­sé, et il regar­da — il regar­da les gens, il regar­da la rue, il regar­da la façade de l’O­pé­ra de l’autre côté, et sur son visage il n’y avait ni sur­prise ni cha­grin ni peur, il y avait de la recon­nais­sance. La recon­nais­sance de quel­qu’un qui avait pré­vu, qui avait su, qui avait dit — le gla­çage va cra­quer, le gâteau va se fis­su­rer, les couches vont se sépa­rer — et qui voyait main­te­nant la fis­sure, la vraie, pas la fis­sure de la Sacher­torte ni la fis­sure de l’Ap­fel­stru­del mais la fis­sure de l’Em­pire, la fis­sure du monde, la fis­sure de tout ce qui avait tenu pen­dant soixante-huit ans et qui, en un après-midi de juin, en un quai de Sara­je­vo, en deux coups de pis­to­let, ces­sait de tenir.

— Voi­là, dit le Comte.

Un seul mot. Le mot le plus court et le plus ter­rible de la langue alle­mande, parce qu’il ne dit rien et qu’il dit tout, parce qu’il constate sans com­men­ter, parce qu’il accepte sans résis­ter, et parce qu’il est le mot que pro­noncent les gens qui ont tou­jours su que la fin vien­drait et qui, quand elle vient, ne sont pas sur­pris mais ne sont pas prêts non plus, parce que per­sonne n’est jamais prêt, même ceux qui savent.

La Baronne pleu­rait. Elle pleu­rait comme elle fai­sait tout — ouver­te­ment, géné­reu­se­ment, sans honte, avec la même pro­fu­sion qu’elle met­tait dans ses com­mandes de Sacher­torte et dans ses séances chez Freud. Ses larmes n’é­taient pas seule­ment pour l’Ar­chi­duc, qu’elle n’a­vait jamais ren­con­tré, ni pour la Duchesse, qu’elle ne connais­sait que de répu­ta­tion — ses larmes étaient pour quelque chose de plus vaste, de plus dif­fus, quelque chose qui n’a­vait pas encore de nom mais qui en aurait un bien­tôt, et qui s’ap­pel­le­rait la guerre, la fin, la perte, tout ce que les psy­cha­na­lystes rangent sous l’é­ti­quette de deuil et que les gens ordi­naires rangent sous l’é­ti­quette de malheur.

Scar­pa était pâle. L’I­ta­lien, pour une fois, ne disait rien. Pas un mot. Pas un com­men­taire. Pas une cri­tique. Il était debout dans le hall, les bras le long du corps, et il regar­dait les gens entrer avec la nou­velle, et il com­pre­nait — avec cette intel­li­gence rapide des Ita­liens, cette intel­li­gence du sud, solaire, ins­tinc­tive — il com­pre­nait que la nou­velle qu’on venait d’ap­por­ter n’é­tait pas un évé­ne­ment mais un com­men­ce­ment, et que le com­men­ce­ment en ques­tion allait durer très long­temps et coû­ter très cher.

Ilo­na des­cen­dit. Elle avait enten­du. Elle se tenait sur la der­nière marche de l’es­ca­lier, pieds nus — elle était des­cen­due si vite qu’elle avait oublié ses chaus­sures —, en robe de chambre, les che­veux défaits, et elle regar­dait le hall avec ces yeux verts qui ne deman­daient pas la per­mis­sion d’exis­ter, et dans ces yeux il y avait quelque chose que je n’a­vais jamais vu chez elle, ni sur scène ni en dehors — de la peur.

Et Anna Sacher ?

Anna Sacher était dans son bureau. La porte était fer­mée. Je frap­pai. Pas de réponse. Je frap­pai de nou­veau. Sis­si aboya — un aboie­ment faible, presque un gémis­se­ment. Met­ter­nich ne dit rien.

— Frau Sacher ?

— Entrez, Pfefferling.

J’en­trai. Elle était assise der­rière son bureau. Le cigare était éteint dans le cen­drier. Les fac­tures étaient empi­lées comme d’ha­bi­tude. Le por­trait de l’Em­pe­reur était à sa place. Le coffre-fort était fer­mé. Tout était en ordre. Tout était tou­jours en ordre. Et pourtant.

— Vous savez, dit-elle.

Ce n’é­tait pas une question.

— Oui, Frau Sacher.

Elle ne dit rien pen­dant un long moment. Les chiens étaient cou­chés à ses pieds. Le soleil de fin d’a­près-midi entrait par la fenêtre et des­si­nait un rec­tangle de lumière dorée sur le tapis — un rec­tangle par­fait, géo­mé­trique, qui avait la beau­té abs­traite des choses qui ne savent pas ce qui se passe et qui conti­nuent d’exis­ter comme si de rien n’é­tait, parce que la lumière ne lit pas les jour­naux et que le soleil ne connaît pas les archiducs.

— L’Ar­chi­duc est mort, dit-elle. Tué par un Serbe. À Sarajevo.

— Oui.

— Un Serbe.

— Oui.

Elle regar­da le por­trait de l’Em­pe­reur. Fran­çois-Joseph. Le vieil homme. Celui qui n’é­tait jamais venu au Sacher. Celui qui man­geait du Tafels­pitz. Celui dont le fils était mort à Mayer­ling, dont l’é­pouse avait été assas­si­née à Genève, dont le frère avait été fusillé au Mexique, et dont le neveu — car Fran­çois-Fer­di­nand était son neveu, l’hé­ri­tier par défaut, celui qui avait héri­té du trône parce que tous les autres étaient morts ou fous ou les deux — dont le neveu venait de mou­rir à son tour, abat­tu dans une rue de Sara­je­vo par un gar­çon de dix-neuf ans armé d’un pis­to­let Browning.

— Le pauvre homme, mur­mu­ra Anna Sacher.

Je ne sus pas si elle par­lait de l’Ar­chi­duc ou de l’Em­pe­reur. Peut-être des deux. Peut-être de tous les hommes. Peut-être de personne.

Elle prit son cigare. Le ral­lu­ma. La flamme trem­blait — ou peut-être que c’é­tait sa main. Je ne pou­vais pas voir. La pièce était dans cette lumière de fin d’a­près-midi qui efface les contours et qui rend toutes les mains égales, les mains qui tremblent et les mains qui ne tremblent pas.

— Pfef­fer­ling, dit-elle.

— Oui.

— Notez.

— Dans le registre ?

— Dans le registre.

— Que dois-je noter ?

Elle tira sur son cigare. La fumée mon­ta vers le pla­fond, len­te­ment, en volutes irré­gu­lières, comme les pen­sées montent quand elles ne savent pas où aller.

— Notez : dimanche 28 juin 1914. L’Ar­chi­duc Fran­çois-Fer­di­nand d’Au­triche-Este et son épouse la Duchesse de Hohen­berg ont été assas­si­nés à Sara­je­vo. La nou­velle est par­ve­nue à l’hô­tel à dix-sept heures. Le ser­vice a continué.

— Le ser­vice a continué ?

— Le ser­vice conti­nue tou­jours, Pfef­fer­ling. C’est la seule chose qui conti­nue. Les archi­ducs meurent. Les empires tombent. Les guerres com­mencent. Et le ser­vice conti­nue. Le café est ser­vi à huit heures. La Sacher­torte est ser­vie à quatre heures. Le dîner est ser­vi à huit heures. Et le registre est tenu. C’est ain­si. C’est tout. C’est le Sacher.

Elle écra­sa son cigare. Se leva. Lis­sa sa robe. Redres­sa le por­trait de l’Em­pe­reur — il n’a­vait pas bou­gé, mais elle le redres­sa quand même, par habi­tude, par res­pect, ou par défi.

— Main­te­nant, dit-elle, dites à Bru­ck­ner de pré­pa­rer le dîner. Les clients auront faim. Les clients ont tou­jours faim. Même quand le monde s’ef­fondre. Sur­tout quand le monde s’effondre.

Elle sor­tit de son bureau. Les chiens la sui­virent. Sis­si à gauche. Met­ter­nich à droite. Le cigare éteint entre les doigts. Et elle tra­ver­sa le hall du Sacher comme elle l’a­vait tra­ver­sé chaque soir depuis vingt-deux ans, avec cette démarche qui n’é­tait ni lente ni rapide, qui n’é­tait ni triste ni gaie, qui était la démarche d’une femme qui por­tait un hôtel sur ses épaules et qui ne le pose­rait jamais, parce que poser l’hô­tel, c’é­tait poser sa vie, et qu’An­na Sacher ne posait jamais rien.

Le hall était silen­cieux. Les clients se tenaient en groupes, par­lant à voix basse, comme on parle dans les églises et dans les hôpi­taux, parce que cer­taines nou­velles réclament le chu­cho­te­ment, parce que le chu­cho­te­ment est la voix que prend le monde quand il vient de rece­voir un coup et qu’il ne sait pas encore s’il va tenir debout ou tomber.

Anna Sacher tra­ver­sa. Les gens s’é­car­tèrent. Pas par peur — par res­pect. Ou par recon­nais­sance. Ou par ce sen­ti­ment, dif­fi­cile à nom­mer, que cette femme, avec ses chiens et son cigare éteint, était la seule per­sonne dans le hall qui savait ce qu’il fal­lait faire, et que ce qu’il fal­lait faire, c’é­tait continuer.

Elle s’ar­rê­ta au milieu du hall. Regar­da autour d’elle. Vit le Comte, dans son cos­tume de lin frois­sé, qui ne disait plus rien. Vit la Baronne, qui ne pleu­rait plus. Vit Scar­pa, qui ne cri­ti­quait plus. Vit Ilo­na, pieds nus sur la der­nière marche. Vit le hall, les lustres, les fau­teuils de velours rouge, le por­trait de l’Em­pe­reur, le tapis usé, les murs capi­ton­nés, tout ce qui était le Sacher et qui, dans la lumière de ce dimanche de juin, avait sou­dain l’air de ce qu’il était réel­le­ment — non pas un hôtel, mais un témoin, un dépo­si­taire, un coffre-fort vivant qui conte­nait non pas des recettes et des dettes mais des vies, des his­toires, des semaines comme celle-ci, des jours comme celui-ci, des minutes comme cette minute.

— Le dîner sera ser­vi à huit heures, dit-elle.

Puis elle mon­ta l’es­ca­lier. On enten­dit ses pas. On enten­dit les chiens. On enten­dit la porte de son bureau qui se refermait.

Et le silence revint.

Je m’as­sis à mon poste. J’ou­vris le registre. Le cahier numé­ro vingt-huit.

J’é­cri­vis :

Dimanche 28 juin 1914. 17h00. Assas­si­nat de l’Ar­chi­duc Fran­çois-Fer­di­nand et de la Duchesse de Hohen­berg à Sara­je­vo. Deux coups de feu. Auteur : un étu­diant serbe.

Puis j’é­cri­vis, en des­sous, d’une écri­ture que je ne recon­nus pas comme la mienne — une écri­ture plus petite, plus ser­rée, plus trem­blante, comme si la main qui tenait la plume savait quelque chose que le reste du corps ignorait :

Herr Petro­vić, chambre 17, avait quit­té l’hô­tel à 16h45. Train de Bel­grade. 15 minutes avant la nouvelle.

Je regar­dai ce que j’a­vais écrit. Puis j’a­jou­tai, parce qu’il fal­lait bien finir, parce que le registre ne sup­por­tait pas les phrases inache­vées, parce qu’An­na Sacher m’a­vait dit un jour que le pire péché d’un chro­ni­queur n’est pas l’er­reur mais l’incomplétude :

Le ser­vice continue.

Je refer­mai le cahier.

Je posai la plume.

Dehors, le soleil se cou­chait sur Vienne. Les cloches de la Ste­phans­dom son­naient. Les fiacres pas­saient. Les tram­ways pas­saient. Les gens pas­saient. Tout passait.

Tout pas­sait.

ÉPI­LOGUE

Où Pfef­fer­ling se sou­vient, où les chiens ne sont plus là, et où le registre dit ce que la mémoire ne peut pas

J’é­cris ceci en 1934. Vingt ans après.

Vingt ans, c’est le temps qu’il faut à une Sacher­torte oubliée dans un pla­card pour se trans­for­mer en pierre — je le sais, parce que Bru­ck­ner en a retrou­vé une, un jour de 1920, der­rière un sac de farine dans la réserve du sous-sol, une Sacher­torte de 1914, par­fai­te­ment intacte en appa­rence, par­fai­te­ment noire, par­fai­te­ment lisse sous son gla­çage, et par­fai­te­ment morte à l’in­té­rieur, dure comme un roc, inamo­vible, trans­for­mée par le temps en un objet qui n’é­tait plus de la pâtis­se­rie mais de la géo­lo­gie. Bru­ck­ner l’a­vait posée sur le comp­toir et l’a­vait regar­dée un long moment. Puis il avait dit : « Voi­là ce que nous étions. » Et il l’a­vait jetée.

Vingt ans, c’est aus­si le temps qu’il faut à un homme pour com­prendre ce qu’il a vu sans le savoir. Je ne savais pas, en juin 1914, que je vivais la fin d’un monde. Per­sonne ne le savait — et ceux qui pré­tendent l’a­voir su mentent, ou se sou­viennent mal, ce qui revient au même. Le Comte avait dit que le gla­çage allait cra­quer. Witt­gen­stein avait diag­nos­ti­qué un com­plexe de mort. Anna Sacher avait dit qu’il ne se pas­sait jamais rien le dimanche. Ils avaient tous rai­son et tous tort, parce qu’a­voir rai­son trop tôt, c’est la même chose qu’a­voir tort — la véri­té qui arrive avant l’heure n’est pas encore la véri­té, elle est de la pro­phé­tie, et la pro­phé­tie n’est qu’une forme élé­gante du hasard.

La guerre vint. Je n’en par­le­rai pas, parce que la guerre ne concerne pas le registre, et que le registre ne concerne que l’hô­tel, et que l’hô­tel, pen­dant quatre ans, conti­nua — comme Anna Sacher l’a­vait dit. Le ser­vice conti­nua. Le café fut ser­vi à huit heures. La Sacher­torte fut ser­vie à quatre heures. Le dîner fut ser­vi à huit heures. Et le registre fut tenu. Pas par moi — je fus mobi­li­sé en août 1914, envoyé en Gali­cie avec le 4e régi­ment d’in­fan­te­rie de la Land­wehr, et je pas­sai trois ans à noter des choses dans un autre registre, un registre mili­taire, qui n’a­vait ni la reliure de cuir bor­deaux ni l’o­deur de cho­co­lat du registre du Sacher, et dont le conte­nu était infi­ni­ment moins inté­res­sant, la guerre étant la chose la plus ennuyeuse du monde pour ceux qui la font et la plus pas­sion­nante pour ceux qui la racontent, ce qui consti­tue l’une des plus cruelles iro­nies de la condi­tion humaine.

Je revins en 1918. L’Em­pire n’exis­tait plus. L’Au­triche-Hon­grie avait été décou­pée comme on découpe un Apfel­stru­del — en tranches, en mor­ceaux, en parts dis­tri­buées aux vain­queurs et aux voi­sins, cha­cun pre­nant la couche qui lui reve­nait. La Hon­grie d’un côté. La Tché­co­slo­va­quie de l’autre. La Pologne par-des­sus. La You­go­sla­vie par-des­sous. Et au milieu, l’Au­triche — petite, réduite, ampu­tée de tout ce qui avait fait sa gran­deur et sa déme­sure, une Autriche qui tenait dans la paume de la main, qui n’a­vait plus ni empire ni empe­reur ni archi­duc, et qui n’a­vait gar­dé, de toute sa splen­deur pas­sée, que ses gâteaux et ses psy­cha­na­lystes, ce qui était, tout compte fait, l’essentiel.

L’hô­tel Sacher avait sur­vé­cu. Les murs étaient intacts. Les lustres pen­daient tou­jours. Les fau­teuils de velours rouge étaient tou­jours là, un peu plus usés, un peu plus enfon­cés, comme des fau­teuils qui ont vu pas­ser trop de gens et qui ont fini par prendre la forme de leur absence. Le coffre-fort était tou­jours fer­mé. La recette était tou­jours dedans. Les recon­nais­sances de dettes aus­si — mais elles ne valaient plus rien, parce que les débi­teurs étaient morts, ou rui­nés, ou exi­lés, ou les trois, et que les cou­ronnes qu’ils devaient n’a­vaient plus cours, rem­pla­cées par des schil­lings qui valaient une frac­tion de ce que les cou­ronnes avaient valu, ce qui est le des­tin de toutes les mon­naies et de tous les empires : la dévaluation.

Anna Sacher était tou­jours là.

Elle avait soixante-trois ans à la fin de la guerre. Elle en parais­sait quatre-vingts. Non pas par le visage — le visage d’An­na Sacher avait tou­jours eu l’âge de son carac­tère, c’est-à-dire un âge impos­sible à déter­mi­ner, situé quelque part entre la qua­ran­taine et l’é­ter­ni­té — mais par les yeux. Ses yeux avaient vieilli. Ils avaient vu trop de choses — les clients qui par­taient pour le front et qui ne reve­naient pas, les lettres qui arri­vaient avec le tam­pon du minis­tère de la Guerre, les chaises vides dans la salle à man­ger, le bar où per­sonne ne com­man­dait de cognac parce que le cognac venait de France et que la France était l’en­ne­mi, absur­di­té suprême d’une guerre qui avait réus­si à trans­for­mer le cognac en acte de trahison.

Elle diri­geait tou­jours l’hô­tel. Elle fumait tou­jours le cigare. Elle fai­sait tou­jours sa ronde à onze heures du soir, avec les chiens — d’autres chiens, les suc­ces­seurs de Sis­si et de Met­ter­nich, qui por­taient d’autres noms que j’ai oubliés, parce que les noms des chiens d’a­près la guerre n’a­vaient pas la même réso­nance que ceux d’a­vant, de même que les noms des rues, des places, des ins­ti­tu­tions avaient chan­gé, et que tout ce qui avait por­té le nom « impé­rial et royal » avait été rebap­ti­sé, dépouillé de ses titres, ren­du à une bana­li­té répu­bli­caine qui était sans doute plus démo­cra­tique mais qui était infi­ni­ment moins drôle.

Les pro­blèmes finan­ciers s’ag­gra­vèrent. Anna Sacher avait tou­jours vécu au-des­sus de ses moyens — non par extra­va­gance per­son­nelle, mais par prin­cipe hôte­lier, parce qu’un hôtel de luxe vit au-des­sus de ses moyens par défi­ni­tion, et que le jour où il vit en des­sous, il cesse d’être un hôtel de luxe et devient une pen­sion. Les dettes aris­to­cra­tiques étaient deve­nues irré­cou­vrables. Les nou­veaux clients — des tou­ristes amé­ri­cains, des hommes d’af­faires, des gens qui n’a­vaient pas de bla­son et qui payaient en dol­lars — ne com­pre­naient pas le Sacher, ne com­pre­naient pas ses rituels, ne com­pre­naient pas pour­quoi la femme au cigare les regar­dait avec cette expres­sion qui disait « vous êtes ici chez moi, pas chez vous ». Ils vou­laient de l’ef­fi­ca­ci­té. De la rapi­di­té. Du ser­vice à l’a­mé­ri­caine. Et Anna Sacher leur ser­vait du ser­vice à l’au­tri­chienne, c’est-à-dire lent, méti­cu­leux, légè­re­ment hau­tain, et accom­pa­gné d’une Sacher­torte qui coû­tait plus cher à fabri­quer qu’elle ne rap­por­tait, parce que la qua­li­té, comme la digni­té, n’a pas de prix — ce qui est une belle maxime mais une mau­vaise stra­té­gie comptable.

Elle mou­rut en 1930. Le 25 février. Un mar­di. Elle avait soixante et onze ans. Elle mou­rut dans l’hô­tel, ce qui était la seule mort pos­sible pour elle, comme un capi­taine meurt sur son navire — non pas par héroïsme mais par impos­si­bi­li­té de conce­voir un ailleurs. L’hô­tel et elle, c’é­tait la même chose. Le même orga­nisme. La même res­pi­ra­tion. Quand elle ces­sa de res­pi­rer, l’hô­tel conti­nua, parce que les bâti­ments sur­vivent aux gens, parce que les murs n’ont pas besoin de pou­mons, et parce que la Sacher­torte peut être fabri­quée sans Anna Sacher — mais pas de la même manière, pas avec la même auto­ri­té, pas avec le même cigare.

Les funé­railles furent gran­dioses. Tout Vienne vint. Les aris­to­crates vinrent — ceux qui res­taient, les sur­vi­vants, les spectres de l’an­cien monde qui tra­ver­saient les rues de la Répu­blique avec cet air de dépla­ce­ment qui est celui des gens qui vivent dans un pays qu’ils ne recon­naissent plus. Les bou­lan­gers vinrent. Les pâtis­siers vinrent — même ceux de Demel, qui envoyèrent une cou­ronne de fleurs avec un ruban sur lequel était écrit « À une adver­saire digne », ce qui était la chose la plus élé­gante que Demel eût jamais faite et qui prou­vait que la riva­li­té, pous­sée à son paroxysme, finit par res­sem­bler à de l’a­mour. Les bou­le­dogues furent pré­sents — les der­niers, les héri­tiers de la lignée — et ils se tinrent au pre­mier rang, immo­biles, avec cette digni­té canine qui est la seule digni­té au monde à ne com­por­ter aucune hypocrisie.

*

Et les autres ?

Le Comte Este­rhá­zy von Donau­witz mou­rut en 1917, à l’hô­tel, dans la chambre qu’il n’a­vait jamais payée. Il mou­rut dans son som­meil, ce qui est la mort la plus aris­to­cra­tique — silen­cieuse, dis­crète, ne déran­geant per­sonne. On trou­va sur sa table de nuit un verre de cognac à moi­tié plein, ce qui don­na lieu à un débat au sein du per­son­nel pour savoir si le Comte était un opti­miste (le verre à moi­tié plein) ou un pes­si­miste (le verre à moi­tié vide), débat que j’es­ti­mai indé­cent et que je tran­chai par la seule réponse rai­son­nable : le Comte était un réa­liste, c’est-à-dire un homme qui buvait son cognac et qui ne se posait pas de ques­tions sur la quan­ti­té res­tante. Sa dette fut effa­cée des livres comp­tables par Anna Sacher elle-même, qui bar­ra le chiffre — quatre-vingt-sept mille cou­ronnes — d’un trait de plume aus­si déci­dé qu’un coup de sabre, et qui écri­vit en des­sous, de sa main ferme, un seul mot : sol­dé. Ce n’é­tait pas vrai, évi­dem­ment. Rien n’a­vait été sol­dé. Mais c’é­tait juste.

La Baronne Taus­sig sur­vé­cut à la guerre, à l’Em­pire, à Freud (qui mou­rut en 1939 à Londres, exi­lé par les nazis), et à sa propre psy­cha­na­lyse, qu’elle pour­sui­vit jus­qu’en 1928 avec un dis­ciple de Freud après que le maître eut émi­gré, et dont elle disait, avec cette luci­di­té joyeuse qui était sa marque : « Je ne suis pas gué­rie, mais je suis mieux ren­sei­gnée. » Elle conti­nua à venir au Sacher chaque matin pour sa Sacher­torte et son Einspän­ner, et elle conti­nua à confondre le com­plexe d’Œ­dipe avec la confi­ture d’a­bri­cots, ce qui, au fond, n’é­tait peut-être pas une confu­sion mais une syn­thèse. Elle mou­rut en 1936, à soixante-qua­torze ans, d’une crise car­diaque sur­ve­nue — l’i­ro­nie est ter­rible et je ne l’in­vente pas — chez son pâtissier.

Bene­det­to Scar­pa publia son article sur Salo­mé dans le Cor­riere del­la Sera le 3 juillet 1914, cinq jours après l’at­ten­tat de Sara­je­vo. Per­sonne ne le lut. L’ar­ticle était un chef-d’œuvre — les connais­seurs le dirent plus tard, quand les chefs-d’œuvre eurent de nou­veau le droit d’être remar­qués — mais il parut le jour où les jour­naux ne par­laient plus de musique mais de mobi­li­sa­tion, d’ul­ti­ma­tums, d’al­liances, et où la cri­tique d’o­pé­ra avait autant de per­ti­nence qu’une dis­cus­sion sur la qua­li­té du gla­çage dans une bou­lan­ge­rie en feu. Scar­pa retour­na à Milan. Il cou­vrit la guerre — non pas la guerre mili­taire, qu’il n’a­vait ni le tem­pé­ra­ment ni la consti­tu­tion phy­sique pour sup­por­ter, mais la guerre cultu­relle, cette guerre silen­cieuse que mènent les civi­li­sa­tions quand elles sentent qu’elles sont en train de mou­rir et qu’elles essaient de sau­ver ce qui peut l’être — un opé­ra, un tableau, un manus­crit, un article de jour­nal. Il mou­rut en 1952, à soixante-dix-huit ans, en écou­tant du Mah­ler, ce qui était la mort la plus Scar­pa qu’on pût ima­gi­ner — une mort en musique, une mort cri­tique, une mort avec un avis.

Ilo­na Szé­che­nyi ne rechan­ta jamais Salo­mé. La repré­sen­ta­tion du 27 juin 1914 au Hofo­per de Vienne fut la seule, et elle devint, avec le temps, une légende — une de ces repré­sen­ta­tions dont tout le monde parle et dont per­sonne ne peut témoi­gner, parce que ceux qui y étaient sont morts ou ont oublié, et que ceux qui n’y étaient pas s’en sou­viennent mieux que les autres. Ilo­na chan­ta d’autres rôles, dans d’autres villes, pen­dant et après la guerre. Elle chan­ta à Buda­pest, à Prague, à Ber­lin. Elle chan­ta Car­men, Tos­ca, Aida. Mais pas Salo­mé. Jamais plus Salo­mé. Quand on lui deman­dait pour­quoi, elle répon­dait : « On ne chante pas deux fois la même mort. » Elle se reti­ra en 1930, l’an­née de la mort d’An­na Sacher — coïn­ci­dence ou hom­mage, je ne le sus jamais — et elle vécut à Buda­pest jus­qu’en 1945, date à laquelle elle dis­pa­rut dans le chaos du siège de la ville par l’Ar­mée rouge, ava­lée par l’his­toire comme tant d’autres, sans trace, sans tombe, sans der­nière note.

Le Doc­teur Her­mann Witt­gen­stein ne publia jamais sa Psy­cho­pa­tho­lo­gie de l’hô­tel­le­rie de luxe. Le manus­crit, si tant est qu’il ait exis­té, fut per­du — per­du comme se perdent les choses à Vienne, c’est-à-dire non pas par négli­gence mais par sédi­men­ta­tion, enfoui sous des couches suc­ces­sives de papiers, de livres, de démé­na­ge­ments, de guerres et de chan­ge­ments de régime, et peut-être dort-il encore quelque part, dans un gre­nier du neu­vième arron­dis­se­ment ou dans une malle oubliée d’un anti­quaire de la Josef­stadt, atten­dant qu’un doc­to­rant sans sujet de thèse le découvre et com­prenne que l’hô­tel­le­rie de luxe est effec­ti­ve­ment une patho­lo­gie, et qu’elle est aus­si le plus beau symp­tôme que la civi­li­sa­tion ait jamais pro­duit. Witt­gen­stein émi­gra aux États-Unis en 1938, fuyant les nazis comme tant de Vien­nois, et il exer­ça à New York, à Bos­ton, et fina­le­ment à Los Angeles, où il mou­rut en 1961 à l’âge de quatre-vingt-sept ans, en ana­ly­sant, dit-on, les névroses des pro­duc­teurs de ciné­ma, ce qui était, somme toute, une conti­nua­tion logique de son tra­vail vien­nois — les pro­duc­teurs de ciné­ma et les aris­to­crates du Sacher ayant en com­mun le goût du spec­tacle, l’hor­reur de la réa­li­té, et la convic­tion que le gla­çage est plus impor­tant que le gâteau.

Et Dra­gan Petrović ?

Je ne sais pas.

Je ne sais pas ce qu’il est deve­nu. Je ne sais pas s’il est arri­vé à Bel­grade ce dimanche soir. Je ne sais pas s’il savait, quand il a quit­té l’hô­tel à seize heures qua­rante-cinq, que dans un quai de Sara­je­vo un gar­çon de dix-neuf ans nom­mé Gavri­lo Prin­cip venait de tirer deux coups de feu. Je ne sais pas si le ren­dez-vous au café du troi­sième arron­dis­se­ment avait un rap­port. Je ne sais pas si le papier qu’il avait mon­tré à l’homme aux lunettes rondes conte­nait un plan, un ordre, une infor­ma­tion, ou la simple lettre d’un ami. Je ne sais pas, et je n’ai pas cher­ché à savoir, parce que cer­taines ques­tions ne méritent pas de réponse — non pas parce que la réponse est dan­ge­reuse, mais parce que la ques­tion elle-même est un leurre, un piège, une fausse piste qui détourne l’at­ten­tion de ce qui compte vraiment.

Et ce qui compte vrai­ment, ce n’est pas Petro­vić. Ce n’est pas l’es­pion de Demel. Ce n’est pas le pis­to­let de Prin­cip. Ce n’est même pas l’Ar­chi­duc, ni l’Em­pe­reur, ni l’Empire.

Ce qui compte, c’est la semaine.

Cette semaine de juin 1914 où sept per­sonnes — un sous-direc­teur adjoint, une hôte­lière, un comte rui­né, une baronne freu­dienne, un cri­tique ita­lien, une can­ta­trice hon­groise et un psy­cha­na­lyste — se sont retrou­vées dans un hôtel de Vienne et ont vécu, sans le savoir, les der­niers jours de leur monde. Ils ont man­gé de la Sacher­torte. Ils ont bu du cognac. Ils ont par­lé d’o­pé­ra, de psy­cha­na­lyse, de confi­ture d’a­bri­cots et du com­plexe de mort de la civi­li­sa­tion aus­tro-hon­groise. Ils ont ri, ils ont dis­cu­té, ils ont phi­lo­so­phé, ils se sont dis­pu­tés sur la tem­pé­ra­ture du gla­çage et sur la manière de chan­ter Salo­mé. Et pen­dant ce temps, à mille kilo­mètres de là, dans une ville dont la plu­part d’entre eux n’a­vaient jamais enten­du par­ler et dont ils ne pou­vaient pas situer l’emplacement exact sur une carte, quelque chose se pré­pa­rait qui allait détruire tout ce qu’ils connais­saient, tout ce qu’ils aimaient, tout ce qui don­nait un sens à leurs jour­nées — le café du matin, le jour­nal de midi, le cognac du soir, la valse, l’o­pé­ra, le gâteau, l’hôtel.

L’hô­tel.

Le Sacher est tou­jours là. Il est là, au coin de la Phil­har­mo­ni­kers­traße et de la Kärnt­ner Straße, face à l’O­pé­ra, avec ses murs, ses lustres, ses fau­teuils de velours rouge, son coffre-fort, sa Sacher­torte. Les clients entrent et sortent. Les gar­çons servent. Le café est ser­vi à huit heures. Le gâteau est ser­vi à quatre heures. Les gens passent. Le temps passe. Tout passe.

Mais le registre reste.

J’ai gar­dé les vingt-huit cahiers. Ils sont chez moi, dans un pla­card, empi­lés du pre­mier au der­nier, du pre­mier jour de 1900 au der­nier jour de 1918 — date à laquelle j’ai ces­sé de noter, non pas parce qu’il n’y avait plus rien à noter mais parce qu’il y avait trop, et que le trop est l’en­ne­mi du registre comme il est l’en­ne­mi de la Sacher­torte, la Sacher­torte étant un gâteau qui repose sur l’exac­ti­tude des pro­por­tions, et dont la moindre dose exces­sive — trop de sucre, trop de cho­co­lat, trop de confi­ture — détruit l’é­qui­libre et trans­forme le chef-d’œuvre en ratage.

Le cahier numé­ro vingt-huit est le der­nier. C’est celui de la semaine dont je viens de par­ler. Je l’ai sous les yeux en ce moment. Je l’ouvre. Je lis. Mon écri­ture de l’é­poque — plus droite, plus ferme, plus confiante que celle d’au­jourd’­hui. Les notes. Les heures. Les noms. Les inci­dents. Tout est là.

11h05. Arri­vée Signor B. Scar­pa, cri­tique musi­cal, Milan/Trieste. Chambre 34. Lin frois­sé. A regar­dé l’O­pé­ra avec hostilité.

11h20. Bru­ck­ner signale pré­sence indi­vi­du non iden­ti­fié dans les cui­sines, à proxi­mi­té de la farine.

Dimanche 28 juin 1914. 17h00. Assas­si­nat de l’Ar­chi­duc Fran­çois-Fer­di­nand et de la Duchesse de Hohen­berg à Sarajevo.

Le ser­vice continue.

Je referme le cahier. Je le range avec les autres. Je ferme le placard.

Dehors, Vienne conti­nue. La Ste­phans­dom est tou­jours là. L’O­pé­ra est tou­jours là. Le Danube coule tou­jours, invi­sible et pré­sent. Les fiacres ont été rem­pla­cés par des auto­mo­biles, mais le bruit est le même — un bruit de pas­sage, un bruit de choses qui vont quelque part et qui ne s’ar­rêtent pas.

Anna Sacher avait rai­son. Il ne se passe jamais rien le dimanche.

FIN

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d’a­bri­cots

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CHA­PITRE III

Mer­cre­di 24 juin 1914

Où l’on assiste à une répé­ti­tion géné­rale qui tourne au pugi­lat esthé­tique, où le coffre-fort révèle ses mys­tères comp­tables, et où la confi­ture d’a­bri­cots devient une ques­tion de philosophie

La pluie arri­va le mer­cre­di. Pas une pluie d’o­rage, pas une pluie vio­lente — une pluie vien­noise, c’est-à-dire une pluie polie, une pluie qui s’ex­cu­sait presque de tom­ber, une pluie tiède et régu­lière qui don­nait aux rues du pre­mier arron­dis­se­ment cette teinte gris-perle que les aqua­rel­listes anglais venaient cher­cher ici et qu’ils ne trou­vaient jamais aus­si bien qu’en novembre, mais qui en juin avait une qua­li­té par­ti­cu­lière, une qua­li­té de contre­temps, comme si le ciel avait oublié de lire le calendrier.

Le petit-déjeu­ner fut mouvementé.

Scar­pa, qui avait pas­sé la soi­rée à l’O­pé­ra pour la répé­ti­tion géné­rale de Salo­mé — non pas la repré­sen­ta­tion publique, qui était pré­vue pour le same­di, mais une répé­ti­tion ouverte aux cri­tiques, aux mécènes et aux espions de la presse, caté­go­ries qui se recou­paient lar­ge­ment —, Scar­pa des­cen­dit à huit heures avec un visage de cir­cons­tance. Un visage de cri­tique qui a des choses à dire et qui sait que les choses qu’il a à dire vont déplaire, ce qui, pour un cri­tique, est la situa­tion idéale, le déplai­sir étant à la cri­tique ce que la confi­ture est à la Sacher­torte : l’in­gré­dient qui donne sa saveur.

Il s’as­sit à sa table. Com­man­da un café. Et attendit.

Il n’eut pas à attendre longtemps.

Ilo­na Szé­che­nyi des­cen­dit à huit heures et quart, en robe de chambre — une robe de chambre de velours bor­deaux qui aurait pu habiller un arche­vêque, tant elle avait d’am­pleur et de digni­té —, les che­veux rele­vés en un chi­gnon approxi­ma­tif, et un air de triomphe fati­gué qui est celui des artistes au len­de­main d’une per­for­mance qu’ils savent réus­sie, même si per­sonne ne le leur a encore dit, parce que les vrais artistes n’ont pas besoin qu’on leur dise, ils le sentent dans leurs os, dans leur gorge, dans cette fatigue spé­ci­fique qui n’est pas l’é­pui­se­ment mais le vide — le vide lais­sé par quelque chose d’im­mense qui vient de pas­ser à tra­vers vous et qui vous a lais­sé debout, mais vidé.

— Signor Scar­pa, dit-elle en pas­sant devant sa table.

— Madame Szé­che­nyi, dit Scarpa.

— Vous étiez à la répétition.

— J’é­tais à la répétition.

Un silence. Un de ces silences vien­nois qui contiennent plus d’in­for­ma­tions qu’un dis­cours, et plus de dan­ger qu’une décla­ra­tion de guerre, ce qui, vu les cir­cons­tances his­to­riques, n’est pas une mince comparaison.

— Et ? dit Ilona.

— Et, dit Scar­pa, je suis partagé.

— Par­ta­gé.

— Par­ta­gé entre l’ad­mi­ra­tion pour votre voix, qui est, je dois le recon­naître, un phé­no­mène, et la per­plexi­té devant votre inter­pré­ta­tion de la scène finale, qui est, com­ment dire, audacieuse.

— Auda­cieuse.

— Vous chan­tez la danse des sept voiles comme une marche mili­taire. Salo­mé est une prin­cesse, Madame. Pas un colo­nel de hussards.

La salle à man­ger se figea. La Baronne Taus­sig, qui arri­vait juste de chez Freud et qui n’a­vait pas encore tou­ché à sa Sacher­torte, res­ta la four­chette en l’air, sus­pen­due entre le gâteau et la bouche, dans cet espace inter­mé­diaire où la gour­man­dise attend que le drame passe. Les diplo­mates danois, qui ne com­pre­naient pas un mot d’i­ta­lien mais qui com­pre­naient par­fai­te­ment le lan­gage uni­ver­sel de la dis­pute artis­tique, se redres­sèrent sur leurs chaises. Et le Comte, depuis le bar — il n’é­tait pas au bar à huit heures du matin, mais il arri­vait tou­jours au bon moment pour les catas­trophes, comme si une bous­sole inté­rieure le gui­dait vers les épi­centres —, le Comte appa­rut dans l’embrasure de la porte et s’ap­puya contre le cham­branle avec la non­cha­lance d’un homme qui a vu des empires s’ef­fon­drer et pour qui une dis­pute entre un cri­tique et une can­ta­trice est, tout au plus, un diver­tis­se­ment mineur.

— Un colo­nel de hus­sards, répé­ta Ilona.

— J’exa­gère à peine. Votre Salo­mé entre en scène avec la déter­mi­na­tion d’une femme qui va conqué­rir quelque chose. Or, Salo­mé ne conquiert rien. Elle perd. Elle perd tout. Elle obtient la tête de Jean-Bap­tiste et elle la perd dans la même scène, parce que la tête ne lui donne rien — pas l’a­mour, pas la réponse, pas le bai­ser. Votre Salo­mé devrait être une femme qui se défait, pas une femme qui se compose.

Ilo­na s’as­sit. Elle s’as­sit len­te­ment, avec cette éco­no­mie de gestes qu’ont les très grandes femmes qui ont appris, au fil des années, que cha­cun de leurs mou­ve­ments occupe plus d’es­pace que la moyenne et que cet espace doit être géré avec la même pré­ci­sion qu’une mise en scène.

— Signor Scar­pa, dit-elle, avez-vous déjà tenu une tête cou­pée entre vos mains ?

— Non. Mais je ne vois pas…

— Moi non plus. Mais j’i­ma­gine que la pre­mière chose qu’on res­sent, ce n’est pas la perte. C’est le poids. Une tête, ça pèse. Et quand on tient quelque chose qui pèse, on ne se défait pas. On se rai­dit. On se com­pose, comme vous dites. On devient un colo­nel de hus­sards, parce que le poids l’exige. La défaite vient après. La défaite vient tou­jours après. D’a­bord le poids. Ensuite le vide. C’est pour ça que je chante la scène comme je la chante.

Scar­pa ouvrit la bouche. La refer­ma. C’é­tait la deuxième fois en deux jours qu’un habi­tant du Sacher rédui­sait un inter­lo­cu­teur au silence par la seule force de l’ar­gu­ment, et je com­men­çais à me deman­der si l’hô­tel ne sécré­tait pas une sub­stance — dans l’air, dans le velours, dans la Sacher­torte — qui ren­dait les gens plus élo­quents qu’ils ne l’é­taient dans la vie ordinaire.

La Baronne mor­dit dans son gâteau.

— Elle a rai­son, dit-elle. Le doc­teur Freud dit la même chose. D’a­bord le poids, ensuite le vide. Il appelle ça la mélan­co­lie. Mais en hon­grois, ça se chante mieux.

Le Comte sou­rit. C’é­tait un sou­rire rare — le Comte ne sou­riait pas sou­vent, et quand il le fai­sait, c’é­tait avec une par­ci­mo­nie d’an­cien riche qui sait que les sou­rires, comme l’argent, perdent leur valeur quand on les dis­tri­bue trop généreusement.

— Mes­dames, mes­sieurs, dit-il, nous sommes au Sacher. Ici, les dis­cus­sions sur l’o­pé­ra durent plus long­temps que les opé­ras eux-mêmes. C’est notre contri­bu­tion à la civi­li­sa­tion. Puis-je sug­gé­rer que le débat se pour­suive au bar, à cinq heures, avec du cognac ? Le cognac est un excellent arbitre.

Scar­pa nota quelque chose sur son car­net. Ilo­na remon­ta à sa chambre. La Baronne com­man­da un deuxième café. Et la pluie conti­nua de tom­ber sur Vienne avec cette constance polie qui est, peut-être, la vraie méta­phore de l’Em­pire aus­tro-hon­grois : quelque chose qui tombe dou­ce­ment, régu­liè­re­ment, et que per­sonne ne songe à arrêter.

*

C’est l’a­près-midi de ce mer­cre­di que je vis le coffre-fort.

Je ne l’a­vais jamais vu ouvert. En qua­torze ans de ser­vice, je n’a­vais fait que le contem­pler fer­mé — un bloc d’a­cier mas­sif, encas­tré dans le mur du bureau de Frau Sacher, der­rière un por­trait de l’Em­pe­reur dont la fonc­tion déco­ra­tive dis­si­mu­lait une fonc­tion défen­sive, ce qui résu­mait assez bien le rap­port de Vienne à la beau­té : tou­jours utile, jamais inno­cente. Le coffre-fort avait été ins­tal­lé par Eduard Sacher en 1885, fabri­qué par la mai­son Wer­theim de Franc­fort, les mêmes qui fabri­quaient les coffres des banques Roth­schild, ce qui don­nait une idée de l’es­time dans laquelle le fon­da­teur de l’hô­tel tenait le conte­nu de ce meuble — estime qui n’a­vait fait que croître sous le règne d’Anna.

Mais ce mer­cre­di après-midi, à trois heures, Anna Sacher m’ap­pe­la dans son bureau et me dit :

— Pfef­fer­ling, je vais vous mon­trer quelque chose. Fer­mez la porte.

Je fer­mai la porte. Les chiens levèrent la tête, me regar­dèrent, et se ren­dor­mirent — leur manière à eux de dire « nous avons éva­lué la situa­tion et nous avons déci­dé que vous n’é­tiez pas une menace », ce qui était à la fois ras­su­rant et légè­re­ment vexant.

Anna Sacher décro­cha le por­trait de l’Em­pe­reur. En des­sous, la porte d’a­cier du coffre-fort, avec sa ser­rure à com­bi­nai­son — trois molettes, six chiffres, un méca­nisme que Frau Sacher mani­pu­lait avec la dex­té­ri­té d’une pick­po­cket, ce qui n’é­tait pas une com­pa­rai­son flat­teuse mais qui était exacte. Elle tour­na les molettes. Un déclic. La porte s’ouvrit.

À l’in­té­rieur, il y avait trois choses.

Pre­miè­re­ment : la recette. Un feuillet de papier jau­ni, plié en quatre, cou­vert d’une écri­ture fine et pen­chée que je recon­nus immé­dia­te­ment comme celle de Franz Sacher père — l’é­cri­ture d’un pâtis­sier, c’est-à-dire une écri­ture qui mesu­rait tout, qui dosait les mots comme on dose les grammes, avec une pré­ci­sion qui tenait de l’ob­ses­sion. Je ne lus pas la recette. Frau Sacher ne me le pro­po­sa pas. Nous nous regar­dâmes, et dans ce regard il y avait un accord tacite : la recette exis­tait, elle était là, c’é­tait suf­fi­sant. La connaître eût été une res­pon­sa­bi­li­té que je n’é­tais pas prêt à assu­mer — de même que cer­tains théo­lo­giens pré­fèrent croire en Dieu sans le ren­con­trer, par crainte que la ren­contre ne soit décevante.

Deuxiè­me­ment : une liasse de papiers. Les recon­nais­sances de dettes. Elles étaient clas­sées dans des che­mises car­ton­nées, chaque che­mise por­tant un nom, une date et un mon­tant. Je vis défi­ler des noms que je ne cite­rai pas — la dis­cré­tion, encore et tou­jours — mais dont je peux dire qu’ils figu­raient dans l’Al­ma­nach de Gotha, dans le bot­tin mon­dain, et dans les annuaires de l’ar­mée impé­riale et royale, ce qui reve­nait à dire que la moi­tié de l’a­ris­to­cra­tie aus­tro-hon­groise devait de l’argent à Anna Sacher. C’é­tait un tré­sor. Pas un tré­sor finan­cier — les dettes ne seraient pro­ba­ble­ment jamais rem­bour­sées, et Anna le savait — mais un tré­sor de pou­voir. Celui qui détient les dettes détient les secrets. Celui qui détient les secrets détient les gens. Et Anna Sacher déte­nait les gens de Vienne comme un marion­net­tiste détient ses fils — déli­ca­te­ment, fer­me­ment, et avec la cer­ti­tude que si elle lâchait, tout le spec­tacle s’effondrerait.

— Le Comte, dit-elle en sor­tant une chemise.

Je lus. Le Comte Este­rhá­zy von Donau­witz devait à l’Hô­tel Sacher la somme de quatre-vingt-sept mille cou­ronnes. Quatre-vingt-sept mille. Trois ans de pen­sion, de cognac, de dîners, de blan­chis­se­rie, de cigares, de jour­naux, de pour­boires aux gar­çons d’é­tage, de bou­tons de man­chettes oubliés et fac­tu­rés, de cartes pos­tales jamais envoyées et por­tées au compte, de tout ce qui com­pose une vie dans un hôtel quand on n’a plus de vie en dehors de l’hô­tel. Quatre-vingt-sept mille cou­ronnes. C’é­tait le prix d’un petit châ­teau en Bohême. Ou de qua­rante-trois mille cinq cents Sacher­tor­ten. Ou de la digni­té d’un homme qui ne vou­lait pas admettre qu’il était ruiné.

— Pour­quoi me mon­trez-vous cela, Frau Sacher ?

— Parce que l’es­pion de Demel n’en a pas fini, Pfef­fer­ling. Il revien­dra. Et quand il revien­dra, il faut que vous com­pre­niez ce qui est en jeu. Ce coffre-fort contient deux choses : une recette et des noms. La recette, c’est l’hô­tel. Les noms, c’est Vienne. Si Demel met la main sur la recette, il détruit l’hô­tel. Et si quel­qu’un met la main sur les noms…

Elle ne finit pas. Encore une fois. La phrase inache­vée d’An­na Sacher, ver­sion mercredi.

— Trou­vez l’es­pion, Pfef­fer­ling. Avant qu’il ne revienne.

Troi­siè­me­ment : il y avait une troi­sième chose dans le coffre-fort. Un objet que je n’a­vais pas remar­qué d’a­bord parce qu’il était petit et posé dans un coin, der­rière les che­mises car­ton­nées. Une pho­to­gra­phie. Enca­drée. Petit for­mat. Un jeune homme en uni­forme de hus­sard, beau comme sont beaux les jeunes hommes qui n’ont pas encore com­pris que la beau­té ne pro­tège de rien. Le visage était rond, les yeux clairs, la mous­tache nais­sante. Au dos, je lus — car Anna me lais­sa regar­der, sans rien dire — une ins­crip­tion à l’encre brune : Pour Anna. Rodolphe. 1888.

L’ar­chi­duc. Le prince héri­tier. Celui de Mayerling.

Anna Sacher refer­ma le coffre-fort. Rac­cro­cha le por­trait de l’Em­pe­reur. Ral­lu­ma son cigare.

— Vous n’a­vez rien vu, Pfef­fer­ling, dit-elle.

Je n’a­vais rien vu.

Mais je notai dans le registre, en code — un code per­son­nel que j’a­vais inven­té et que per­sonne d’autre ne pou­vait déchif­frer, du moins le croyais-je : Coffre ouvert. Trois élé­ments. R = recette. D = dettes (87 000 K, Comte E). Pho­to R., 1888. Frau S. silen­cieuse. Chiens endormis.

*

Le soir, comme le Comte l’a­vait sug­gé­ré, tout le monde se retrou­va au bar.

C’est une loi des hôtels : les gens qui n’ont rien en com­mun finissent tou­jours par se retrou­ver au même endroit, à la même heure, devant les mêmes verres, comme si une force cen­tri­pète — le bar, ce trou noir de la socia­bi­li­té — les atti­rait mal­gré eux. Le bar du Sacher s’ap­pe­lait la Blaue Bar — le bar bleu — bien qu’il ne fût pas bleu mais d’un rouge sombre, presque brun, qui virait au noir dans les coins, ce qui don­nait à l’en­droit une atmo­sphère de caverne luxueuse, de grotte capi­ton­née, où les voix se feu­traient et les confi­dences s’épaississaient.

Scar­pa était là. Ilo­na aus­si — elle avait tro­qué la robe de chambre contre une robe du soir, simple, noire, qui sur une autre femme aurait été aus­tère mais qui sur elle était une décla­ra­tion d’au­to­ri­té, comme un dra­peau plan­té dans un ter­ri­toire conquis. La Baronne, natu­rel­le­ment. Le Doc­teur Witt­gen­stein, son car­net sur les genoux. Et le Comte, dans son fau­teuil, avec son cognac, son sou­rire rare, et ses quatre-vingt-sept mille cou­ronnes de dettes invisibles.

Man­quait le Serbe.

Petro­vić n’a­vait pas repa­ru depuis son arri­vée la veille. Sa chambre était occu­pée — la femme de ménage avait confir­mé que le lit était défait et que des affaires y traî­naient —, mais l’homme lui-même sem­blait avoir été absor­bé par Vienne, ava­lé par la ville, dis­sous dans la pluie.

— Le Serbe a dis­pa­ru, remar­qua le Comte, qui ne man­quait rien.

— Il est peut-être à la léga­tion, suggérai-je.

— Peut-être. Ou peut-être qu’il fait ce que font les Serbes quand ils viennent à Vienne.

— Et que font les Serbes quand ils viennent à Vienne ?

— Ils regardent, Pfef­fer­ling. Ils regardent attentivement.

La conver­sa­tion déri­va vers l’o­pé­ra. Scar­pa, qui avait eu le temps de digé­rer l’ar­gu­ment d’I­lo­na sur le poids de la tête de Jean-Bap­tiste, revint à la charge avec une finesse accrue — il avait com­pris, en bon Ita­lien, que l’at­taque fron­tale ne fonc­tion­nait pas avec cette Hon­groise et qu’il fal­lait pas­ser par les côtés, comme les armées de Napo­léon contour­naient les for­te­resses autrichiennes.

— Ce que je vou­lais dire ce matin, com­men­ça-t-il, ce n’est pas que votre inter­pré­ta­tion est mau­vaise. C’est qu’elle est trop autrichienne.

— Trop autri­chienne ? Je suis hongroise.

— Jus­te­ment. Vous êtes hon­groise, mais vous chan­tez comme une Autri­chienne. Vous chan­tez avec contrôle. Avec maî­trise. Avec cette rete­nue qui est la marque de Vienne — la ville où l’on meurt en trois-quatre temps et où l’on pleure en mi bémol. Mais Salo­mé n’est pas vien­noise. Salo­mé est orien­tale. Sau­vage. Exces­sive. Salo­mé devrait son­ner comme une chan­teuse des Bal­kans, pas comme une élève du Conservatoire.

Ilo­na but une gor­gée de cham­pagne. Elle buvait du cham­pagne, ce qui était inha­bi­tuel au Sacher — le Sacher était un hôtel à vin blanc autri­chien, Grü­ner Velt­li­ner et Ries­ling, des vins secs et ner­veux qui allaient avec le carac­tère de la mai­son —, mais Ilo­na buvait du cham­pagne parce qu’elle était hon­groise et que les Hon­grois boivent ce qui leur plaît sans se sou­cier du contexte, ver­tu ou défaut selon le point de vue.

— Signor Scar­pa, dit-elle, savez-vous ce que Strauss lui-même a dit quand on lui a deman­dé com­ment il vou­lait qu’on chante Salomé ?

— Non.

— Il a dit : « Comme si c’é­tait du Mozart. » Du Mozart, Signor. Pas du Mous­sorg­ski. Pas du Puc­ci­ni. Du Mozart. Et Mozart, c’est Vienne. Et Vienne, c’est le contrôle. Alors oui, je chante avec contrôle. Et quand je lâche­rai le contrôle — parce que je le lâche­rai, Signor, dans la scène finale, je le lâche­rai — le public tom­be­ra de sa chaise. Parce que le lâcher-prise n’a de valeur que s’il vient après la rete­nue. Le cri n’a de sens que s’il vient après le silence. C’est ça, Strauss. C’est ça, Vienne. Et c’est ça que vous, les Ita­liens, vous ne com­pre­nez pas, parce que chez vous le cri vient d’a­bord et le silence ne vient jamais.

Le Comte applau­dit. Len­te­ment. Trois applau­dis­se­ments, pas plus, ce qui était sa manière de saluer un argu­ment vic­to­rieux — comme un juge qui frappe trois coups pour clore un débat.

Witt­gen­stein écri­vait furieu­se­ment dans son car­net. La Baronne com­man­dait un deuxième Einspän­ner. Et Scar­pa, pour la troi­sième fois en trois jours, se trou­vait sans réponse face à un habi­tant du Sacher.

— Cet hôtel est redou­table, mur­mu­ra-t-il en ita­lien, assez bas pour que per­sonne ne l’en­tende sauf moi, qui étais assez près et qui avais appris l’i­ta­lien par osmose, à force de lire les télé­grammes des clients trans­al­pins. Redoutable.

Je notai : 19h30. Bar bleu. Débat Scarpa/Széchenyi, round 2. Sujet : Mozart, Salo­mé, contrôle vien­nois vs excès bal­ka­nique. Vic­toire Szé­che­nyi aux points. Le Comte arbitre en trois applau­dis­se­ments. Witt­gen­stein prend des notes. Baronne consomme. Serbe absent.

La pluie ces­sa vers minuit. Vienne se décou­vrit sous les étoiles, comme une femme qui ôte son cha­peau et qui est plus belle des­sous. Les réver­bères des­si­naient des cercles jaunes sur le pavé mouillé de la Phil­har­mo­ni­kers­traße. L’O­pé­ra dor­mait. L’hô­tel dor­mait. Les chiens dor­maient. Quelque part, dans une chambre du pre­mier étage, un atta­ché mili­taire serbe ne dor­mait peut-être pas.

Il res­tait quatre jours.

CHA­PITRE IV

Jeu­di 25 juin 1914

Où le Serbe dis­pa­raît et réap­pa­raît, où le traître pâtis­sier est démas­qué, et où le Doc­teur Witt­gen­stein diag­nos­tique la névrose d’un empire à par­tir d’un Apfelstrudel

Le jeu­di fut le jour des révélations.

La pre­mière révé­la­tion fut géo­gra­phique. Dra­gan Petro­vić réap­pa­rut à neuf heures du matin, à la récep­tion, avec l’air de quel­qu’un qui n’a­vait pas dor­mi de la nuit ou qui avait trop bien dor­mi — les deux états se res­semblent de l’ex­té­rieur, c’est l’un des pièges de la phy­sio­no­mie. Il por­tait le même cos­tume que la veille, légè­re­ment frois­sé, et une barbe d’un jour qui ajou­tait à son visage car­ré un soup­çon de sau­va­ge­rie bal­ka­nique que le Comte, depuis sa vigie du bar, enre­gis­tra avec la pré­ci­sion d’un sismographe.

— Herr Petro­vić, dis-je en m’ap­pro­chant de la récep­tion avec la désin­vol­ture feinte du sous-direc­teur adjoint qui ne sur­veille per­sonne. Avez-vous bien dormi ?

— Très bien, merci.

— Nous ne vous avons pas vu hier.

— J’é­tais en ville.

— Toute la journée ?

Il me regar­da. Un regard court, pré­cis, comme un scal­pel qui teste la résis­tance d’un tis­su avant de cou­per. Puis il sou­rit — un sou­rire qui ne mon­tait pas jus­qu’aux yeux, ce qui est, selon Witt­gen­stein, le signe d’un sou­rire social plu­tôt que spon­ta­né, la dif­fé­rence rési­dant dans le muscle orbi­cu­laire qui, chez les vrais sou­rires, se contracte autour des yeux et qui, chez les faux, reste immo­bile, lais­sant les yeux froids comme deux pierres au fond d’une rivière.

— J’a­vais des ren­dez-vous, dit-il. À la léga­tion. Des affaires diplomatiques.

— Bien sûr, dis-je. Si vous avez besoin de quoi que ce soit…

— Du café, dit-il. Et un jour­nal. Un jour­nal vien­nois. Le Neue Freie Presse, si vous l’avez.

Nous l’a­vions. Le Neue Freie Presse était le jour­nal de la bour­geoi­sie libé­rale vien­noise, le jour­nal que lisait Freud le matin, que détes­tait Karl Kraus le soir, et que tout le monde citait entre les deux sans l’a­voir lu en entier, parce qu’il était trop long, trop dense, trop rem­pli de feuille­tons sur des sujets dont per­sonne ne se sou­ciait — ce qui, à Vienne, était pré­ci­sé­ment la marque d’un grand journal.

Petro­vić prit le jour­nal, son café, et s’ins­tal­la dans un coin de la salle à man­ger. Il lut. Il lut avec une atten­tion que je n’a­vais jamais vue chez un client — non pas l’at­ten­tion dis­traite du voya­geur qui feuillette, ni l’at­ten­tion sélec­tive du diplo­mate qui cherche une infor­ma­tion pré­cise, mais une atten­tion totale, exhaus­tive, qui pas­sait de colonne en colonne, de page en page, comme si chaque mot comp­tait, comme si le jour­nal conte­nait non pas des nou­velles mais des indices.

Le Comte le regardait.

— Il lit comme un homme qui cherche quelque chose, dit-il.

— Quoi ?

— S’il le savait, il ne lirait pas. On ne lit le jour­nal que quand on ne sait pas ce qu’on cherche. Quand on le sait, on envoie un télégramme.

C’é­tait une obser­va­tion dont la pro­fon­deur me frap­pa et dont je notai la sub­stance dans le registre : Le Comte E. théo­rise que la lec­ture du jour­nal est inver­se­ment pro­por­tion­nelle à la connais­sance de ce qu’on cherche. À méditer.

*

La deuxième révé­la­tion fut pâtissière.

Elle sur­vint à onze heures, sous la forme d’un cri de Bru­ck­ner — un cri qui remon­ta des cui­sines comme un gey­ser sonore, tra­ver­sa les dalles du rez-de-chaus­sée, fit vibrer les lustres du hall, et attei­gnit le bureau de Frau Sacher avec une clar­té qui prou­vait que les qua­li­tés acous­tiques du Sacher n’é­taient pas réser­vées aux sopra­nos hongrois.

Je des­cen­dis en courant.

Dans la cui­sine, Bru­ck­ner tenait par le col de sa veste un homme que je recon­nus immé­dia­te­ment comme étant Frie­drich Zau­ner, dit Fritz, notre troi­sième gar­çon-pâtis­sier, un Autri­chien de Salz­bourg, silen­cieux, effi­cace, employé au Sacher depuis cinq ans, spé­cia­liste des gla­çages et des gar­ni­tures, et acces­soi­re­ment — nous venions de le décou­vrir — traître.

— Fritz ! rugis­sait Bru­ck­ner, dont le visage avait pris une cou­leur inter­mé­diaire entre le rouge brique et le vio­let ecclé­sias­tique. Fritz ! C’est toi ! C’é­tait toi depuis le début !

Fritz ne niait pas. C’est ce qui me frap­pa d’a­bord. Il ne niait pas. Il avait cet air de sou­la­ge­ment qu’ont les gens qui ont por­té un secret trop lourd et qui sont presque contents qu’on les ait décou­verts, parce que le poids du secret était deve­nu plus insup­por­table que la honte de la révé­la­tion — méca­nisme que le Doc­teur Witt­gen­stein m’ex­pli­qua plus tard en termes savants mais que je com­pre­nais intui­ti­ve­ment, ayant moi-même por­té pen­dant qua­torze ans le secret de ma pas­sion pour le chant tyro­lien, pas­sion que je n’a­vais jamais révé­lée à qui­conque par crainte d’être jugé rus­tique dans un hôtel de luxe.

— Ce n’est pas ce que vous croyez, dit Fritz.

— Ah non ? Et qu’est-ce que je crois ?

— Vous croyez que je tra­vaille pour Demel.

— Tu ne tra­vailles pas pour Demel ?

— Non. Enfin, pas exac­te­ment. Pas encore. Je… je vou­lais par­tir chez Demel. J’ai envoyé ma can­di­da­ture. Ils m’ont répon­du. Ils veulent me prendre. Mais ils m’ont demandé…

— Quoi ?

— Ils m’ont deman­dé de leur mon­trer mes com­pé­tences. De leur prou­ver que je connais­sais les méthodes du Sacher. Alors j’ai… j’ai invi­té quel­qu’un. Un de leurs pâtis­siers. Pour qu’il voie com­ment on tra­vaille. Pour qu’il puisse témoi­gner auprès de Demel que je maî­tri­sais les tech­niques de la maison.

Un silence tom­ba sur la cui­sine. Un silence de farine et de cho­co­lat. Les com­mis ne bou­geaient plus. Karel, le pre­mier com­mis, avait lâché son tamis. Joz­sef, le deuxième, avait la main figée dans un sala­dier de crème. Rudi Has­pel, le jeune, me regar­dait avec ces yeux écar­quillés de celui qui vient de com­prendre que le monde est plus com­pli­qué qu’on ne le lui avait ensei­gné à l’é­cole hôtelière.

— Tu vou­lais par­tir, dit Bruckner.

Ce n’é­tait plus de la colère. C’é­tait autre chose. Quelque chose de plus pro­fond, de plus ancien — la bles­sure de celui qui a for­mé un appren­ti et qui découvre que l’ap­pren­ti ne l’ai­mait pas assez pour res­ter. Bru­ck­ner avait for­mé Fritz. Cinq ans de com­pa­gnon­nage. Cinq ans à lui mon­trer com­ment tem­pé­rer le cho­co­lat, com­ment éta­ler la confi­ture, com­ment sen­tir — lit­té­ra­le­ment sen­tir, au tou­cher, à l’o­deur, au son que fait la pâte quand on la tra­vaille — si la pré­pa­ra­tion est prête. Et Fritz vou­lait par­tir. Chez l’en­ne­mi. C’é­tait une tra­hi­son qui ne por­tait pas sur la recette mais sur la loyau­té, et à Vienne, comme dans tous les empires en fin de vie, la loyau­té était la seule mon­naie qui avait encore cours.

— Je n’ai rien volé, dit Fritz. Ni recette ni secret. Herr Bru­ck­ner, je vous jure. Je vou­lais juste par­tir. Je vou­lais voir autre chose. Chez Demel, ils font les choses dif­fé­rem­ment. Pas mieux. Dif­fé­rem­ment. La vanille de Tahi­ti au lieu de la vanille de Mada­gas­car. Une seule couche de confi­ture au lieu de deux. Le gla­çage à soixante-cinq degrés au lieu de soixante-deux. Ce sont des détails, mais ce sont des détails qui changent tout, et je voulais…

— Soixante-cinq degrés, dit Bruckner.

— Oui.

— Soixante-cinq degrés pour le glaçage ?

— C’est ce qu’ils font.

Bru­ck­ner lâcha Fritz. Recu­la d’un pas. Le regar­da avec un mélange de fureur, de curio­si­té et de quelque chose qui res­sem­blait — je n’en suis pas sûr, les émo­tions de Bru­ck­ner étant aus­si opaques que ses gla­çages — à du respect.

— Soixante-cinq degrés. Les barbares.

Je remon­tai chez Frau Sacher.

— Ce n’est pas un espion de Demel, lui dis-je. C’est un pâtis­sier du Sacher qui veut aller chez Demel.

— C’est pire, dit-elle.

— C’est ce que vous aviez dit lundi.

— Et c’est tou­jours vrai. Un espion, on le chasse. Un traître, on le com­prend. Et com­prendre, Pfef­fer­ling, c’est le début de la fai­blesse. Renvoyez-le.

— Il n’a rien volé.

— Il a vou­lu par­tir. Dans cet hôtel, vou­loir par­tir, c’est déjà être par­ti. La porte est au bout du cou­loir. Qu’il la prenne.

Fritz fut ren­voyé à quinze heures. Il quit­ta le Sacher par la porte de ser­vice, celle de la May­se­der­gasse, avec son tablier rou­lé sous le bras et un sac conte­nant ses cou­teaux per­son­nels — un pâtis­sier et ses cou­teaux, c’est comme un vio­lo­niste et son archet, un lien orga­nique que ni l’employeur ni le licen­cie­ment ne peuvent rompre. Bru­ck­ner le regar­da par­tir depuis la fenêtre de la cui­sine, sans un mot. Puis il retour­na à ses four­neaux et aug­men­ta la tem­pé­ra­ture du gla­çage d’un demi-degré, pas­sant de soixante-deux à soixante-deux et demi, ce qui n’é­tait ni le soixante-deux du Sacher ni le soixante-cinq de Demel, mais un com­pro­mis secret, un hom­mage invo­lon­taire au pâtis­sier par­ti, une manière de dire — sans le dire, évi­dem­ment, parce qu’on ne dit jamais ces choses-là dans une cui­sine — que Fritz n’a­vait peut-être pas entiè­re­ment tort.

Je notai : 15h00. Fritz Zau­ner ren­voyé. Motif : défec­tion pré­mé­di­tée vers Demel. Pas de vol de recette. Vol de loyau­té. Gla­çage aug­men­té de 0,5 degré. Bru­ck­ner silen­cieux. L’af­faire de l’es­pion est close.

*

L’a­près-midi, le Doc­teur Witt­gen­stein fit une ten­ta­tive de psy­cha­na­lyse collective.

Ce n’é­tait pas pré­mé­di­té — ou du moins il pré­ten­dit que ça ne l’é­tait pas, bien que je soup­çonne, avec le recul, que tout était cal­cu­lé, que Witt­gen­stein avait pré­pa­ré sa scène avec le soin d’un met­teur en scène, et que le hasard n’y était pour rien, parce que le hasard à Vienne était tou­jours un peu sus­pect, comme un témoin qui a un ali­bi trop parfait.

La scène eut lieu dans le salon de thé, entre quatre et cinq heures, à ce moment de l’a­près-midi où les clients du Sacher se regrou­paient natu­rel­le­ment autour de la Sacher­torte et du Schla­go­bers — la crème fouet­tée, non sucrée, ser­vie dans un bol à part, sans laquelle man­ger une Sacher­torte était aus­si impen­sable que fumer un cigare sans l’al­lu­mer. Étaient pré­sents : la Baronne Taus­sig, le Comte Este­rhá­zy, Scar­pa, et Witt­gen­stein lui-même. Ilo­na répé­tait à l’é­tage. Le Serbe avait de nou­veau disparu.

Witt­gen­stein com­man­da un Apfelstrudel.

— Vous ne pre­nez pas de Sacher­torte ? s’é­ton­na la Baronne, pour qui ne pas prendre de Sacher­torte au Sacher était une forme d’hé­ré­sie gas­tro­no­mique, com­pa­rable à aller à la messe sans communier.

— Non. L’Ap­fel­stru­del me convient mieux pour ce que j’ai à dire.

— Vous avez quelque chose à dire, Doc­teur ? Le Comte sou­rit. Les jours où les doc­teurs ont quelque chose à dire sont les jours où les patients auraient mieux fait de res­ter au lit.

Witt­gen­stein cou­pa son Apfel­stru­del en deux. Regar­da la coupe. Les couches de pâte feuille­tée, les tranches de pomme, les rai­sins secs, la can­nelle. Puis il leva les yeux.

— Regar­dez cet Apfel­stru­del, dit-il. C’est un des­sert hongrois.

— C’est un des­sert autri­chien, cor­ri­gea la Baronne.

— Non. L’Ap­fel­stru­del est d’o­ri­gine hon­groise. Ou turque, selon les sources. Il a été impor­té à Vienne après le siège de 1683, quand les Otto­mans ont été repous­sés et que les Vien­nois, comme d’ha­bi­tude, ont gar­dé le meilleur de ce que l’en­ne­mi avait appor­té — le café, le stru­del, le crois­sant. L’Au­triche ne crée rien, Herr Graf. Elle absorbe. Elle intègre. Elle digère. C’est son génie. C’est aus­si sa névrose.

Le Comte haus­sa un sourcil.

— Conti­nuez, dit-il. Je sens que nous appro­chons de quelque chose de désagréable.

— L’Em­pire aus­tro-hon­grois, dit Witt­gen­stein, est un Apfel­stru­del. Des couches. Alle­mande, hon­groise, tchèque, polo­naise, slo­vène, croate, serbe, bos­niaque, ita­lienne. Toutes super­po­sées. Toutes dis­tinctes. Tenues ensemble par une pâte — la dynas­tie, la bureau­cra­tie, la poli­tesse — une pâte si fine qu’on voit à tra­vers, si fra­gile qu’on pour­rait la déchi­rer d’un doigt. Mais on ne la déchire pas. Pour­quoi ? Parce que chaque couche a besoin de l’autre pour tenir. Enle­vez les Hon­grois, et les Autri­chiens s’ef­fondrent. Enle­vez les Tchèques, et la machine s’ar­rête. Enle­vez les Serbes…

— Les Serbes ne sont pas dans l’Ap­fel­stru­del, inter­rom­pit le Comte. Les Serbes sont dehors. Les Serbes sont le couteau.

Un silence.

Scar­pa, qui n’a­vait rien dit jusque-là — le cri­tique, pour une fois, écou­tait au lieu de cri­ti­quer —, posa sa tasse de café.

— C’est une méta­phore inté­res­sante, Doc­teur, mais elle a un défaut. Vous par­lez de l’Em­pire comme d’un des­sert. Comme de quelque chose qu’on mange. Qui dis­pa­raît quand on le consomme. Est-ce que vous êtes en train de dire que l’Em­pire est fait pour être dévoré ?

— Je dis que l’Em­pire est fait pour être savou­ré, dit Witt­gen­stein. Ce qui est la même chose, mais en plus lent. Savou­rer, c’est man­ger en pre­nant son temps. Et prendre son temps, c’est exac­te­ment ce que fait l’Em­pire — il prend du temps, il en prend tel­le­ment qu’il a fini par confondre la durée et l’exis­tence. Il croit qu’il existe parce qu’il dure. Mais durer n’est pas exis­ter. Durer, c’est juste ne pas encore avoir cessé.

La Baronne avait posé sa fourchette.

— Le doc­teur Freud dit quelque chose de simi­laire, dit-elle, mais en moins gas­tro­no­mique. Il dit que la civi­li­sa­tion vien­noise est construite sur le refou­le­ment. Nous refou­lons la mort. Nous refou­lons le conflit. Nous refou­lons le chan­ge­ment. Et ce refou­le­ment pro­duit des névroses — indi­vi­duelles chez les patients, col­lec­tives chez les nations. L’Em­pire est une névrose col­lec­tive, Doc­teur. Vous avez rai­son. La ques­tion est : quel est le symptôme ?

— La Sacher­torte, dit le Comte.

Tout le monde le regarda.

— La Sacher­torte est le symp­tôme, répé­ta-t-il. Un gâteau au cho­co­lat recou­vert d’un gla­çage par­fait, lisse, brillant, impé­né­trable. En des­sous, la confi­ture d’a­bri­cots — la dou­ceur, l’illu­sion que tout est sucré. Et encore en des­sous, la pâte — dense, com­pacte, presque amère si on la mange seule. La Sacher­torte, mes­dames et mes­sieurs, c’est l’Em­pire. Le gla­çage, c’est la façade. La confi­ture, c’est la poli­tesse. Et la pâte, c’est la réa­li­té. Amère. Mais on ne la mange jamais seule. On la mange avec le gla­çage et la confi­ture. Et c’est pour ça que per­sonne ne sent l’a­mer­tume. Per­sonne, jus­qu’au jour où le gla­çage craque.

Il but une gor­gée de cognac — il avait fait appor­ter un cognac au salon de thé, trans­gres­sion que le per­son­nel avait tolé­rée parce que le Comte était le Comte, c’est-à-dire une ins­ti­tu­tion aus­si ancienne et aus­si irré­for­mable que l’Em­pire lui-même.

— Et quand cra­que­ra-t-il ? deman­da Scarpa.

— Bien­tôt, dit le Comte.

— Com­ment le savez-vous ?

— Parce que le gla­çage craque tou­jours quand on le trans­porte. Et l’Em­pire, en ce moment, est trans­por­té — par les Bal­kans, par les natio­na­li­tés, par tous ces gens qui veulent leur propre gâteau au lieu de par­ta­ger le nôtre. Un gâteau qu’on trans­porte finit tou­jours par se fissurer.

Witt­gen­stein écri­vait dans son car­net à une vitesse qui défiait la lisi­bi­li­té. La Baronne avait les yeux brillants — ce mélange de ver­tige intel­lec­tuel et de sucre que seule Vienne savait pro­duire. Et Scar­pa, pour la pre­mière fois depuis son arri­vée, ne trou­vait rien à redire. Non pas parce qu’il était convain­cu — un cri­tique n’est jamais convain­cu —, mais parce qu’il recon­nais­sait une per­for­mance quand il en voyait une, et que le Comte, cet après-midi-là, avait don­né une performance.

Je notai : 16h45. Salon de thé. Witt­gen­stein théo­rise l’Em­pire-Apfel­stru­del. Le Comte théo­rise l’Em­pire-Sacher­torte. La Baronne applique Freud. Scar­pa écoute. Résul­tat : diag­nos­tic una­nime de névrose col­lec­tive. Pro­nos­tic : le gla­çage va craquer.

*

Le soir, je fis quelque chose que je n’a­vais jamais fait en qua­torze ans de ser­vice : je sui­vis un client.

Le Serbe sor­tit de l’hô­tel à huit heures. Il ne prit pas de fiacre. Il ne mon­ta pas dans un tram­way. Il mar­cha. Il mar­cha d’un pas régu­lier, ni rapide ni lent, le long de la Phil­har­mo­ni­kers­traße, tour­na à gauche sur le Ring, lon­gea l’O­pé­ra — sans le regar­der, comme la pre­mière fois —, pas­sa devant le Burg­gar­ten, et s’en­fon­ça dans le pre­mier arron­dis­se­ment par des rues de plus en plus étroites, de plus en plus sombres, où les réver­bères se fai­saient rares et où les façades des immeubles se res­ser­raient comme les pages d’un livre qu’on referme.

Je le sui­vais à trente mètres, en rasant les murs, avec la dis­cré­tion d’un homme qui a pas­sé qua­torze ans à obser­ver les gens sans se faire remar­quer — com­pé­tence que le registre m’a­vait don­née et que je n’au­rais jamais crue utile en dehors de l’hô­tel. Petro­vić ne se retour­na pas. Pas une fois. Soit il ne savait pas qu’il était sui­vi, soit il le savait et ne s’en sou­ciait pas, les deux hypo­thèses étant éga­le­ment inquiétantes.

Il entra dans un café. Pas un grand café vien­nois — pas le Cen­tral, pas le Sperl, pas le Landt­mann — mais un petit café du troi­sième arron­dis­se­ment, sombre, enfu­mé, avec des tables en bois cou­vertes de ronds de bière et un ser­veur qui ne sou­riait pas. Un café de conspi­ra­teurs, de voya­geurs de com­merce, de gens qui n’ont pas les moyens d’al­ler au Sacher et qui n’en ont pas l’envie.

Je ne pus pas entrer. L’en­droit était trop petit, je l’au­rais recon­nu. Je res­tai dehors, dans l’ombre d’un porche, et je regar­dai à tra­vers la vitre.

Petro­vić s’as­sit à une table où l’at­ten­dait un homme. Un homme que je ne connais­sais pas. Jeune — vingt-cinq ans peut-être, pas plus. Maigre. Le visage angu­leux. Des lunettes rondes. Un cos­tume bon mar­ché. Ils par­lèrent. Long­temps. Pen­ché l’un vers l’autre, à voix basse, avec cette inti­mi­té des conspi­ra­tions ou des confi­dences — les deux se res­semblent tel­le­ment que même un obser­va­teur entraî­né ne peut pas les dis­tin­guer à tra­vers une vitre.

Petro­vić sor­tit un papier de sa poche. Le mon­tra à l’homme. L’homme le lut. Hocha la tête. Ren­dit le papier. Petro­vić le remit dans sa poche.

Ils se levèrent. Se ser­rèrent la main. Se séparèrent.

Je ren­trai au Sacher avant Petro­vić. Il arri­va vingt minutes après moi, mon­ta direc­te­ment à sa chambre sans pas­ser par le bar, sans par­ler à personne.

Je notai dans le registre, en code : Petro­vić. Sor­tie 20h. Café 3e arr. Ren­dez-vous homme jeune, lunettes, 25 ans env. Échange docu­ment. Nature incon­nue. Atmo­sphère : conspi­ra­tion ou ami­tié, indéterminé.

Anna Sacher, quand je lui rap­por­tai l’é­pi­sode le len­de­main matin, eut une réac­tion que je n’at­ten­dais pas.

— Ne le sui­vez plus, dit-elle.

— Mais Frau Sacher, s’il complote…

— Il ne com­plote pas dans mon hôtel, Pfef­fer­ling. Il com­plote dans un café du troi­sième arron­dis­se­ment. Et ce qui se passe dans le troi­sième arron­dis­se­ment ne me regarde pas. Ce qui me regarde, c’est ce qui se passe sous mon toit. Sous mon toit, il boit du café, il lit le jour­nal, et il dort. C’est un client. Et un client, au Sacher, est inno­cent jus­qu’à preuve du contraire. Même quand il est serbe.

Elle allu­ma un cigare.

— Sur­tout quand il est serbe, ajouta-t-elle.

Je ne com­pris pas cette nuance. Je la notai quand même.

Il res­tait trois jours.

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Confi­tures d’a­bri­cots — Cha­pitres 5 à 7 — Epilogue

Confi­tures d’a­bri­cots — Cha­pitres 1 et 2

Confi­ture
d’a­bri­cots

Confi­ture d’abricots

Cha­pitres 1 et 2

PRO­LOGUE

Où l’on fait connais­sance avec l’homme qui tenait le registre, avec la femme qui tenait l’hô­tel, avec les chiens qui tenaient la femme, et avec un empire qui ne tenait plus à grand-chose

Il y a des métiers dont per­sonne ne soup­çonne l’exis­tence et qui pour­tant main­tiennent le monde en état de fonc­tion­ner — ou du moins entre­tiennent l’illu­sion qu’il fonc­tionne, ce qui revient au même. Hor­lo­ger de clo­chers. Accor­deur de cla­ve­cins dans les ambas­sades. Reni­fleur de bou­chons chez les grands négo­ciants en vin du Bur­gen­land. Et puis il y a le mien, qui n’a­vait pas de nom offi­ciel mais qui consis­tait, pour l’es­sen­tiel, à noter dans un cahier relié de cuir bor­deaux tout ce qui se pas­sait à l’Hô­tel Sacher et qui n’au­rait pas dû s’y pas­ser — ou, variante plus fré­quente, tout ce qui ne s’y pas­sait pas et qui aurait dû.

Je m’ap­pelle Leo­pold Pfef­fer­ling. Sous-direc­teur adjoint de l’Hô­tel Sacher, Phil­har­mo­ni­kers­traße, Vienne, pre­mier arron­dis­se­ment, Autriche-Hon­grie, Europe, monde civi­li­sé — du moins le pen­sions-nous. J’oc­cu­pais ce poste depuis qua­torze ans lorsque sur­vint la semaine dont je vais vous par­ler, et je l’oc­cupe encore dans mes rêves, ce qui devrait vous don­ner une idée de l’emprise que cet hôtel exer­çait sur ceux qui avaient le mal­heur d’y tra­vailler et le bon­heur de ne jamais tout à fait le quitter.

Le registre, c’é­tait l’i­dée de Frau Sacher.

Tout était l’i­dée de Frau Sacher.

Anna Sacher née Fuchs, fille de bou­cher, épouse de res­tau­ra­teur, veuve d’hô­te­lier, et deve­nue par la seule force de son carac­tère — qui était consi­dé­rable, tec­to­nique, d’une enver­gure que les géo­logues auraient clas­sée dans la caté­go­rie des phé­no­mènes natu­rels — la femme la plus redou­tée de Vienne après l’Im­pé­ra­trice, et encore, l’Im­pé­ra­trice était morte depuis seize ans et ne redou­tait donc plus per­sonne, ce qui lui confé­rait un avan­tage déloyal. Anna Sacher, elle, était bien vivante. Ter­ri­ble­ment vivante. Elle avait cin­quante-cinq ans cet été-là et elle diri­geait l’hô­tel depuis vingt-deux ans, c’est-à-dire depuis la mort de son mari Eduard, sur­ve­nue en 1892 dans des cir­cons­tances que la décence m’in­ter­dit de pré­ci­ser mais que toute la ville connais­sait, la décence n’ayant jamais été le fort des Viennois.

Eduard Sacher avait fon­dé l’hô­tel en 1876, juste en face de l’O­pé­ra impé­rial et royal, ce qui était soit un trait de génie com­mer­cial, soit une coïn­ci­dence, soit les deux à la fois — car la fron­tière entre le génie et la coïn­ci­dence est aus­si poreuse à Vienne que la fron­tière entre l’Au­triche et la Hon­grie, c’est-à-dire qu’elle existe sur les cartes mais que per­sonne ne s’y arrête. L’hô­tel avait gran­di comme gran­dissent les choses à Vienne : par accu­mu­la­tion de strates, par sédi­men­ta­tion de meubles et de lustres et de tapis et de dorures, chaque décen­nie ajou­tant une couche de velours rouge par-des­sus la pré­cé­dente, si bien qu’en­trer au Sacher en 1914, c’é­tait tra­ver­ser qua­rante ans de capi­ton­nage à la vitesse d’un pas — on enfon­çait lit­té­ra­le­ment dans l’his­toire à chaque enjambée.

Frau Sacher m’a­vait confié le registre en 1900, l’an­née de l’Ex­po­si­tion uni­ver­selle de Paris et de la publi­ca­tion de L’In­ter­pré­ta­tion des rêves par le doc­teur Freud, Berg­gasse 19, à vingt minutes à pied de l’hô­tel — je le pré­cise parce que cette proxi­mi­té géo­gra­phique entre un palace et un cabi­net de psy­cha­na­lyse explique beau­coup de choses sur Vienne et sur ce qui allait suivre. Elle m’a­vait dit, je m’en sou­viens comme si c’é­tait hier, en plan­tant son cigare dans le cen­drier avec cette auto­ri­té ver­ti­cale qu’elle met­tait dans cha­cun de ses gestes :

— Pfef­fer­ling, vous allez noter. Tout. Les arri­vées, les départs, les inci­dents, les remarques des clients, les dis­putes du per­son­nel, les ano­ma­lies de ser­vice. Tout ce qui sort de l’ordinaire.

— Mais Frau Sacher, avais-je objec­té avec cette audace sui­ci­daire qui me carac­té­ri­sait dans mes très mau­vais jours, rien ne sort jamais de l’or­di­naire au Sacher.

Elle m’a­vait regar­dé par-des­sus ses lunettes. Les bou­le­dogues aus­si m’a­vaient regar­dé. Il y avait entre elle et ses chiens une uni­té d’ex­pres­sion faciale qui rele­vait moins du dres­sage que de la conver­gence évo­lu­tive — à force de vivre ensemble, ils avaient fini par se res­sem­bler, et je n’au­rais su dire si c’é­taient les chiens qui avaient pris le visage de Frau Sacher ou Frau Sacher qui avait pris le museau de ses chiens, mais le résul­tat était le même : un air de sou­ve­rai­ne­té bour­rue, de majes­té gro­gnonne, qui vous inti­mait de par­ler moins et de noter plus.

— Jus­te­ment, Pfef­fer­ling. Quand rien ne sort de l’or­di­naire, notez l’or­di­naire. C’est encore plus suspect.

Je n’a­vais pas com­pris cette phrase en 1900. Il m’a fal­lu qua­torze ans et une guerre mon­diale pour en sai­sir le sens. Mais en juin 1914, j’a­vais déjà rem­pli vingt-sept cahiers, et j’at­ta­quais le vingt-huitième.

Les chiens s’ap­pe­laient Sis­si et Metternich.

Je dois m’ar­rê­ter un ins­tant sur cette ques­tion des chiens parce qu’elle est, à sa manière, emblé­ma­tique de tout ce que j’es­saie de racon­ter. Frau Sacher éle­vait des bou­le­dogues fran­çais — elle les éle­vait, elle les nom­mait, elle les pro­me­nait dans le hall de l’hô­tel avec une laisse en cuir rouge assor­tie aux fau­teuils du salon, et ils la sui­vaient par­tout, dans les cou­loirs, dans les cui­sines, dans les chambres des clients récal­ci­trants qu’elle venait ins­pec­ter per­son­nel­le­ment, et jusque dans son bureau où ils dor­maient sous la table pen­dant qu’elle exa­mi­nait les comptes avec cette féro­ci­té comp­table qui fai­sait sa répu­ta­tion. Elle avait tou­jours deux bou­le­dogues. Jamais un, jamais trois. Deux. Et elle leur don­nait des noms his­to­riques, parce qu’An­na Sacher avait un sens de l’his­toire qui était aus­si un sens de l’hu­mour — les deux étant sou­vent indis­so­ciables à Vienne, ville qui avait éle­vé l’i­ro­nie au rang de mode de gouvernement.

Sis­si, donc. Et Metternich.

Sis­si était une femelle tra­pue, au poil fauve, dotée d’un regard mélan­co­lique qui rap­pe­lait effec­ti­ve­ment l’Im­pé­ra­trice Éli­sa­beth, laquelle avait pas­sé sa vie à fuir son mari, sa cour, son empire, sa belle-mère et les obli­ga­tions pro­to­co­laires, avant de se faire poi­gnar­der par un anar­chiste ita­lien à Genève en 1898. Sis­si la chienne ne fuyait rien du tout. Elle dor­mait dix-huit heures par jour et ron­flait avec une régu­la­ri­té qui tenait lieu d’hor­loge dans le bureau de Frau Sacher.

Met­ter­nich était un mâle brin­gé, ner­veux, auto­ri­taire, qui mor­dait les mol­lets des gar­çons d’é­tage insuf­fi­sam­ment rapides et qui avait, un matin de décembre 1912, uri­né sur les chaus­sures ver­nies du Baron von Klat­zen­berg, ambas­sa­deur de Bavière, ce qui avait failli cau­ser un inci­dent diplo­ma­tique. Frau Sacher avait réglé l’af­faire en offrant au Baron une bou­teille de Tokay et en expli­quant que Met­ter­nich — le chien — avait héri­té du sens poli­tique de Met­ter­nich — le chan­ce­lier — et que l’acte devait être inter­pré­té comme une prise de posi­tion sur les rela­tions aus­tro-bava­roises et non comme un manque d’hy­giène. Le Baron avait ri. Les Bava­rois rient tou­jours quand on leur offre du Tokay.

Voi­là donc le cadre. L’hô­tel. La femme. Les chiens. Le registre. Et moi, Pfef­fer­ling, avec ma plume et mon encrier, assis dans mon petit bureau du rez-de-chaus­sée, coin­cé entre la récep­tion et l’of­fice, d’où je pou­vais sur­veiller à la fois le hall d’en­trée et le cou­loir des cui­sines, c’est-à-dire les deux artères prin­ci­pales de l’or­ga­nisme Sacher — l’une par où entraient les clients, l’autre par où sor­taient les Sacher­tor­ten, et il m’ar­ri­vait de confondre les deux flux, car à Vienne les gens et les gâteaux cir­culent selon des lois assez similaires.

C’é­tait le lun­di 22 juin 1914. Il fai­sait beau. Le soleil tom­bait sur la Phil­har­mo­ni­kers­traße avec cette lumière blonde et suf­fi­sante que Vienne arbore en été, comme si la ville se savait pho­to­gé­nique et posait pour la pos­té­ri­té. L’O­pé­ra impé­rial et royal, de l’autre côté de la rue, dres­sait sa façade néo-Renais­sance avec l’as­su­rance tran­quille d’un bâti­ment qui sait qu’il dure­ra plus long­temps que l’empire qui l’a construit. Les fiacres pas­saient. Les tram­ways pas­saient. Les gens pas­saient. Tout pas­sait, comme tout passe tou­jours, et per­sonne ne s’en aper­ce­vait, parce que les choses qui passent ne pré­viennent jamais.

J’ou­vris le cahier numé­ro vingt-huit.

J’é­cri­vis la date.

Et la semaine commença.

CHA­PITRE PREMIER

Lun­di 22 juin 1914

Où un Ita­lien arrive avec des opi­nions, où un espion est décou­vert dans la farine, et où Frau Sacher déclare la guerre — non pas à la Ser­bie, ce qui eût été pré­ma­tu­ré, mais à la pâtis­se­rie Demel, ce qui était autre­ment plus grave

L’I­ta­lien arri­va à onze heures du matin par le train de Trieste, ce qui était déjà un pro­gramme. On n’ar­rive pas de Trieste, on en pro­vient — la nuance est impor­tante. Trieste en 1914 était cette ville impro­bable, ita­lienne de langue, autri­chienne de pas­se­port, slave de sous-sol, mari­time de voca­tion et mélan­co­lique de tem­pé­ra­ment, qui appar­te­nait à l’Em­pire comme un gant appar­tient à une main trop grande : vague­ment, pro­vi­soi­re­ment, et avec la conscience aiguë que le vent fini­rait par l’emporter. Les gens qui en pro­ve­naient avaient tou­jours l’air de venir de plus loin qu’ils ne venaient, comme si Trieste n’é­tait pas une des­ti­na­tion mais un relais, une anti­chambre, une note de bas de page dans le grand livre de la géo­gra­phie européenne.

L’homme s’ap­pe­lait Bene­det­to Scar­pa. Cri­tique musi­cal. Cor­res­pon­dant du Cor­riere del­la Sera pour les affaires lyriques d’Eu­rope cen­trale. Petit, sec, un nez qui n’en finis­sait pas, des yeux noirs et mobiles comme des billes de mer­cure, et une mous­tache si fine qu’on aurait dit qu’elle avait été des­si­née à la plume par un minia­tu­riste fla­mand en état d’é­brié­té. Il por­tait un cos­tume de lin frois­sé — le lin à Vienne, c’é­tait une décla­ra­tion de guerre ves­ti­men­taire, les Vien­nois ne por­tant que du drap, de la laine, du velours, des matières qui tom­baient droit et ne se frois­saient pas, parce que se frois­ser c’é­tait mon­trer qu’on avait voya­gé, et mon­trer qu’on avait voya­gé c’é­tait admettre qu’on n’é­tait pas d’i­ci, et ne pas être d’i­ci c’é­tait ne pas être — je sim­pli­fie à peine la logique vien­noise en matière vestimentaire.

— Signor Scar­pa, chambre 34, annon­ça Franz le récep­tion­niste en consul­tant le registre des réser­va­tions avec cette len­teur céré­mo­nielle que nous met­tions au Sacher dans cha­cun de nos gestes, non pas par inef­fi­ca­ci­té mais par prin­cipe : un bon hôtel est un hôtel lent, m’a­vait dit un jour Frau Sacher, les hôtels rapides sont des gares.

— Troi­sième étage ?

— Deuxième, Signor. Avec vue sur l’Opéra.

— Ah.

Ce « ah » conte­nait tout un monde. Scar­pa regar­dait l’O­pé­ra par la fenêtre du hall avec l’ex­pres­sion d’un chi­rur­gien qui exa­mine un patient dont il connaît déjà le diag­nos­tic. Il avait écrit, trois mois plus tôt, dans le Cor­riere, un article inti­tu­lé « L’O­pé­ra de Vienne ou le musée des vani­tés satis­faites » qui avait mis la presse vien­noise en état de com­bus­tion spon­ta­née et qui lui avait valu, dans l’ordre, une lettre de pro­tes­ta­tion du direc­teur de l’O­pé­ra, trois invi­ta­tions à dîner de cri­tiques musi­caux vien­nois qui vou­laient le gifler en per­sonne, et une com­mande de son rédac­teur en chef pour une série d’ar­ticles sur la sai­son vien­noise — preuve que le scan­dale, en jour­na­lisme comme en pâtis­se­rie, reste le meilleur ingrédient.

Je notai dans mon registre : 11h05. Arri­vée Signor B. Scar­pa, cri­tique musi­cal, Milan/Trieste. Chambre 34. Lin frois­sé. A regar­dé l’O­pé­ra avec hostilité.

C’est à ce moment-là que l’af­faire de l’es­pion commença.

Je dois expli­quer une chose. La Sacher­torte — je parle ici du gâteau, pas de l’hô­tel, bien que les deux soient si inex­tri­ca­ble­ment liés qu’on pour­rait les confondre, et qu’on les confon­dait d’ailleurs, cer­tains clients deman­dant « une chambre dans la Sacher­torte » ou « une part de Sacher », ce qui dans les deux cas ne man­quait pas de logique — la Sacher­torte, donc, était pour l’hô­tel ce que la cou­ronne était pour l’Em­pire : un sym­bole, un totem, un objet de véné­ra­tion dont la des­truc­tion eût entraî­né l’ef­fon­dre­ment de tout l’é­di­fice. Franz Sacher père, le patriarche, l’a­vait inven­tée en 1832 pour le prince Met­ter­nich — le vrai, pas le chien — à l’âge de seize ans, ce qui prou­vait deux choses : pre­miè­re­ment, que le génie pâtis­sier n’at­tend pas le nombre des années, et deuxiè­me­ment, que l’his­toire de l’Eu­rope serait très dif­fé­rente si les chan­ce­liers n’a­vaient pas de telles exi­gences en matière de dessert.

La recette était gar­dée dans un coffre-fort. Le même coffre-fort, d’ailleurs, que celui qui conte­nait les recon­nais­sances de dettes — je revien­drai sur ce coffre-fort, qui jouait dans la vie du Sacher un rôle com­pa­rable à celui de l’Arche d’Al­liance dans la Bible, c’est-à-dire un objet dont tout le monde par­lait, que per­sonne n’a­vait vu ouvert, et dont le conte­nu sup­po­sé était à la mesure de l’i­ma­gi­na­tion des fidèles.

Or, ce lun­di 22 juin, à onze heures vingt du matin, tan­dis que Scar­pa défai­sait ses valises au deuxième étage et que Met­ter­nich le bou­le­dogue reni­flait avec sus­pi­cion une tache sur le tapis du hall, Hans Bru­ck­ner, notre chef pâtis­sier — un homme de soixante-trois ans, chauve comme un pain de seigle, aus­si large que haut, qui diri­geait ses four­neaux comme un géné­ral dirige ses troupes, c’est-à-dire avec une auto­ri­té abso­lue tem­pé­rée par la convic­tion secrète que tout le monde allait mou­rir — Hans Bru­ck­ner, donc, fit irrup­tion dans mon bureau.

Il était blanc. Non pas blanc de peau, ce qu’il était habi­tuel­le­ment, étant autri­chien et pas­sant sa vie dans une cui­sine, mais blanc de farine. Cou­vert de farine de la tête aux pieds. On aurait dit un fan­tôme. Un fan­tôme furieux.

— Pfef­fer­ling, dit-il.

— Bru­ck­ner, dis-je.

Nous avions pour habi­tude de com­men­cer nos conver­sa­tions par l’é­non­cé réci­proque de nos patro­nymes, ce qui n’ap­por­tait aucune infor­ma­tion mais posait les bases d’un échange civi­li­sé — à Vienne, on ne dit jamais rien d’im­por­tant sans avoir d’a­bord dit quelque chose d’i­nu­tile, c’est la règle.

— Il y a un espion.

— Où ça ?

— Dans la farine.

— Dans la farine ?

— Je l’ai trou­vé dans la farine. Enfin, pas dans la farine à pro­pre­ment par­ler. À côté de la farine. Près du sac de farine. Le grand sac. Celui de qua­rante kilos. Il était pen­ché dessus.

— Pen­ché sur le sac de farine.

— Pen­ché sur le sac de farine, Pfef­fer­ling. À onze heures du matin. Un homme que je n’ai jamais vu. Dans ma cui­sine. Pen­ché sur mon sac de farine.

Je notai dans le registre : 11h20. Bru­ck­ner signale pré­sence indi­vi­du non iden­ti­fié dans les cui­sines, à proxi­mi­té de la farine (sac de 40 kg). Espion­nage possible.

— Vous l’a­vez interrogé ?

— Il s’est enfui.

— Par où ?

— Par la porte de ser­vice. Celle qui donne sur la May­se­der­gasse. Il a cou­ru. Il était rapide. Plus rapide que moi, ce qui n’est pas un exploit, je vous l’ac­corde, mais tout de même.

— Et qu’est-ce qui vous fait dire que c’est un espion ?

Bru­ck­ner me regar­da comme on regarde un enfant qui demande pour­quoi la terre est ronde.

— Parce que per­sonne ne se penche sur un sac de farine à onze heures du matin sans rai­son, Pfef­fer­ling. Per­sonne. Sauf un espion. Ou un fou. Et les fous ne courent pas aus­si vite.

La logique était imparable.

Je mon­tai voir Frau Sacher.

Son bureau était au pre­mier étage, au bout du cou­loir est, der­rière une porte capi­ton­née de velours gre­nat qui ne por­tait aucune ins­crip­tion — tout le monde savait ce qu’il y avait der­rière cette porte, et ceux qui ne le savaient pas n’a­vaient aucune rai­son de le savoir, ce qui est le prin­cipe même de toute bonne orga­ni­sa­tion. Je frap­pai. Sis­si aboya. Met­ter­nich gro­gna. Frau Sacher dit « entrez » avec cette into­na­tion qui signi­fiait à la fois « entrez » et « vous feriez mieux de ne pas entrer sans une bonne raison ».

Elle était assise der­rière son bureau, un meuble monu­men­tal en noyer que son mari avait fait fabri­quer en 1885 et qui pesait, selon la légende, plus lourd que l’ar­chi­duc Fran­çois-Fer­di­nand en armure de parade — com­pa­rai­son qui n’a­vait aucun sens tech­nique mais qui don­nait une idée de la chose. Devant elle, des fac­tures. À sa droite, un cen­drier conte­nant un cigare à demi consu­mé. À sa gauche, Sis­si, endor­mie. Sous la table, Met­ter­nich, qui ron­geait quelque chose qui avait peut-être été un os et qui avait peut-être été autre chose.

— Frau Sacher, commençai-je.

— Pfef­fer­ling, dit-elle, ce qui était sa manière à elle de dire « abrégez ».

— Un indi­vi­du non iden­ti­fié a été sur­pris dans les cui­sines ce matin, à onze heures vingt, à proxi­mi­té du sac de farine de qua­rante kilos. Il s’est enfui par la May­se­der­gasse. Bru­ck­ner pense que c’est un espion.

Frau Sacher ne cil­la pas. Elle ne cil­lait jamais. Cil­ler, c’é­tait mon­trer qu’on était sur­pris, et mon­trer qu’on était sur­pris, c’é­tait admettre qu’on n’a­vait pas tout pré­vu, et Anna Sacher avait tout pré­vu, y com­pris les choses qui ne se pro­dui­saient pas — sur­tout celles-là, d’ailleurs, parce que les choses qui ne se pro­duisent pas sont les plus dan­ge­reuses, étant par défi­ni­tion impré­vi­sibles dans leur non-survenance.

— Demel, dit-elle.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait un diagnostic.

Demel. La Hof­zu­ckerbä­cke­rei. La pâtis­se­rie impé­riale et royale. Kohl­markt 14. L’en­ne­mi. Le rival. L’Autre. Si le Sacher était l’Em­pire aus­tro-hon­grois de la pâtis­se­rie vien­noise — vaste, com­plexe, mul­ti­na­tio­nal, repo­sant sur des tra­di­tions sécu­laires et une bureau­cra­tie du gla­çage — alors Demel en était la Prusse : plus petit, plus dis­ci­pli­né, plus agres­sif, et ani­mé par la convic­tion inébran­lable que sa recette était la vraie et que tout le reste était de l’usurpation.

La guerre entre le Sacher et Demel durait depuis des décen­nies. Elle por­tait sur la Sacher­torte. Ou plus exac­te­ment, elle por­tait sur le droit de qua­li­fier sa Sacher­torte d’« ori­gi­nale ». Demel pré­ten­dait déte­nir la recette authen­tique d’E­duard Sacher fils, qui avait fait son appren­tis­sage chez eux avant de fon­der l’hô­tel. Le Sacher pré­ten­dait que la recette d’E­duard venait de Franz, son père, et que donc la filia­tion était directe, légi­time, apos­to­lique. Les deux par­ties avaient des argu­ments. Les deux par­ties avaient des avo­cats. Les deux par­ties avaient sur­tout une clien­tèle fana­ti­sée qui, à Vienne, se divi­sait en deux camps aus­si irré­con­ci­liables que les guelfes et les gibe­lins, les mon­ta­gnards et les giron­dins, les wag­né­riens et les brahm­siens — avec cette dif­fé­rence que l’ob­jet du litige n’é­tait ni le pou­voir tem­po­rel du pape, ni la Consti­tu­tion, ni la musique, mais la posi­tion exacte de la confi­ture d’a­bri­cots dans un gâteau au chocolat.

Je ne plai­sante pas. La ques­tion était : la confi­ture doit-elle être au milieu du gâteau, entre les deux couches de génoise (posi­tion Sacher), ou uni­que­ment sous le gla­çage (posi­tion Demel) ? Des experts avaient été consul­tés. Des mémoires avaient été rédi­gés. Des colonnes entières du Wie­ner Zei­tung avaient été consa­crées à cette ques­tion, et des pro­fes­seurs d’u­ni­ver­si­té s’é­taient pro­non­cés avec une gra­vi­té qui eût été mieux employée à d’autres sujets — mais c’é­tait Vienne, et à Vienne, le gâteau était un sujet.

Anna Sacher prit son cigare, le ral­lu­ma avec une allu­mette longue qu’elle cra­qua d’un geste sec — le cra­que­ment d’An­na Sacher allu­mant une allu­mette était un son que tout l’hô­tel recon­nais­sait, et qui signi­fiait selon les contextes « quel­qu’un va pas­ser un mau­vais quart d’heure » ou « je réflé­chis » ou, plus rare­ment, « je suis de bonne humeur », les trois états n’é­tant d’ailleurs pas mutuel­le­ment exclusifs.

— C’est Demel, répé­ta-t-elle. Ils nous envoient quel­qu’un. Ils veulent la recette.

— Frau Sacher, il est pos­sible que ce soit sim­ple­ment un livreur qui s’est trom­pé d’a­dresse, ou un men­diant, ou…

— Pfef­fer­ling.

— Oui, Frau Sacher.

— Quand un homme que per­sonne ne connaît entre dans les cui­sines de l’Hô­tel Sacher et se penche sur la farine, ce n’est pas un men­diant. Les men­diants ne se penchent pas sur la farine. Les men­diants se penchent sur le pain. La farine, c’est la matière pre­mière. C’est le secret. C’est là que tout com­mence. Celui qui connaît la farine connaît le gâteau. Et celui qui connaît le gâteau connaît l’hô­tel. Et celui qui connaît l’hô­tel… — elle tira sur son cigare — … celui qui connaît l’hô­tel me connaît. Et per­sonne ne me connaît sans ma permission.

Sis­si se retour­na dans son som­meil. Met­ter­nich leva un œil. Le cigare rougeoyait.

— Trou­vez-le, dit Anna Sacher. Trou­vez-moi cet homme. Je veux savoir qui c’est, d’où il vient, et pour qui il tra­vaille. Et si c’est Demel, Pfef­fer­ling, si c’est Demel…

Elle ne finit pas sa phrase. Elle n’a­vait pas besoin de la finir. Quand Anna Sacher ne finis­sait pas une phrase, c’é­tait tou­jours parce que la suite était trop ter­rible pour être dite à voix haute, et que le silence qui sui­vait était plus élo­quent que n’im­porte quel mot — tech­nique rhé­to­rique que les pré­di­ca­teurs jésuites avaient per­fec­tion­née au XVIIe siècle et qu’An­na Sacher avait por­tée à un degré d’ef­fi­ca­ci­té que saint Ignace de Loyo­la lui-même eût envié.

Je redes­cen­dis. Je notai dans le registre : 11h35. Frau Sacher diag­nos­tique espion­nage Demel. Enquête ouverte. Ambiance : cigare + silence.

*

L’a­près-midi fut consa­cré à l’en­quête, c’est-à-dire à l’in­ter­ro­ga­toire métho­dique du per­son­nel de cui­sine, ce qui reve­nait à inter­ro­ger une dou­zaine d’hommes qui par­laient tous en même temps, dans au moins quatre langues (l’al­le­mand, le tchèque, le hon­grois et une variante de dia­lecte vien­nois si épaisse qu’elle consti­tuait pra­ti­que­ment un idiome sépa­ré), et dont aucun n’a­vait vu quoi que ce soit — ou du moins, dont aucun ne vou­lait admettre avoir vu quoi que ce soit, ce qui, dans le fonc­tion­ne­ment d’une cui­sine vien­noise, était exac­te­ment la même chose.

Les cui­sines du Sacher étaient un monde à part. Un monde sou­ter­rain, au sens propre — elles occu­paient le sous-sol de l’hô­tel, une enfi­lade de salles voû­tées qui dataient, disait-on, du XVIIIe siècle et qui avaient ser­vi suc­ces­si­ve­ment de cave à vin, d’en­tre­pôt à char­bon, de salle de répé­ti­tion pour un qua­tuor à cordes par­ti­cu­liè­re­ment mau­vais, et enfin de cui­sine, ce qui était somme toute leur des­ti­na­tion la plus noble. Il y régnait une cha­leur per­pé­tuelle, une odeur de beurre fon­du et de cho­co­lat amer qui s’in­si­nuait dans les vête­ments, dans les che­veux, dans les pores, et dont on ne se débar­ras­sait plus — les pâtis­siers du Sacher sen­taient le cho­co­lat comme les marins sentent le sel, c’é­tait leur marque, leur bla­son, leur carte d’i­den­ti­té olfactive.

Hans Bru­ck­ner régnait sur cet empire avec la poigne d’un auto­crate éclai­ré. Ses com­mis le crai­gnaient. Ses pâtis­siers le véné­raient. Sa bri­gade fonc­tion­nait comme un régi­ment : chaque homme à son poste, chaque geste répé­té mille fois, chaque gramme de beurre pesé avec une pré­ci­sion d’a­po­thi­caire. La Sacher­torte — la vraie, l’o­ri­gi­nale, celle dont la recette dor­mait dans le coffre-fort d’An­na Sacher — était fabri­quée chaque matin selon un pro­to­cole immuable dont Bru­ck­ner seul connais­sait la tota­li­té. Les com­mis savaient cha­cun une étape, jamais deux. L’un bat­tait les œufs. L’autre fon­dait le cho­co­lat. Un troi­sième éta­lait la confi­ture d’a­bri­cots — au milieu, évi­dem­ment, entre les deux couches, comme Dieu et Franz Sacher l’a­vaient vou­lu. Mais le dosage exact, les pro­por­tions, la tem­pé­ra­ture du gla­çage, le temps de repos — tout cela n’exis­tait que dans la tête de Bru­ck­ner et dans le coffre-fort de Frau Sacher. C’é­tait un sys­tème de sécu­ri­té à deux clés, comme les coffres des banques suisses, sauf qu’au lieu de pro­té­ger de l’or, il pro­té­geait de la confi­ture d’a­bri­cots, ce qui à Vienne reve­nait au même.

— Quel­qu’un a‑t-il vu un incon­nu ce matin ? deman­dai-je à la bri­gade réunie.

Douze visages me regar­dèrent. Douze paires d’yeux, lui­santes de sueur et de graisse, cer­nées de blanc par la farine. Douze bouches fermées.

— Per­sonne, dit Karel, le pre­mier com­mis, un Tchèque de Brünn qui tra­vaillait au Sacher depuis vingt ans et qui avait la par­ti­cu­la­ri­té de ne jamais dire plus de trois mots d’af­fi­lée — éco­no­mie lin­guis­tique qui lui valait le res­pect de Bru­ck­ner, lequel consi­dé­rait que la parole dans une cui­sine était aus­si dan­ge­reuse que le feu sous une poêle à beurre.

— Per­sonne, confir­ma Joz­sef, le deuxième com­mis, un Hon­grois de Debre­cen qui, lui, par­lait beau­coup mais ne disait rien, ce qui est l’autre grande tra­di­tion culi­naire d’Eu­rope centrale.

— Il me semble, com­men­ça timi­de­ment le troi­sième com­mis, un jeune Vien­nois du nom de Rudi Has­pel, frais émou­lu de l’é­cole hôte­lière et encore suf­fi­sam­ment naïf pour croire que dire la véri­té dans une cui­sine était une bonne idée, il me semble que j’ai vu quel­qu’un près de la réserve de farine vers onze heures, mais je ne suis pas sûr que…

— Rudi, cou­pa Bruckner.

— Oui, chef ?

— Tais-toi.

— Oui, chef.

Je notai men­ta­le­ment que Rudi Has­pel avait vu quelque chose et qu’il fau­drait l’in­ter­ro­ger à part, loin de la bri­gade, dans un endroit neutre — le bureau des livreurs, par exemple, ou la buan­de­rie — un de ces espaces inter­sti­tiels de l’hô­tel où l’on pou­vait par­ler sans que les murs eussent des oreilles, bien que les murs du Sacher eussent effec­ti­ve­ment des oreilles, et pro­ba­ble­ment aus­si des yeux, un nez et un sens aigu du commérage.

*

C’est vers cinq heures de l’a­près-midi que je fis la connais­sance du Comte Este­rhá­zy von Donau­witz, et je dois avouer que cette ren­contre modi­fia consi­dé­ra­ble­ment ma com­pré­hen­sion de ce que signi­fiait le mot « client » dans le voca­bu­laire très par­ti­cu­lier de l’Hô­tel Sacher.

Le Comte était au bar. Le Comte était tou­jours au bar. Le Comte, à en croire le per­son­nel — et le per­son­nel du Sacher était une source d’in­for­ma­tion aus­si fiable que la presse vien­noise, c’est-à-dire approxi­ma­ti­ve­ment exacte, abon­dam­ment com­men­tée, et assai­son­née d’une dose de fic­tion qui ren­dait le tout infi­ni­ment plus digeste que la réa­li­té — le Comte vivait au Sacher depuis trois ans. Trois ans. Non pas en tant que tou­riste pro­lon­gé, ni en tant qu’­homme d’af­faires ins­tal­lé, mais en tant que résident per­ma­nent, c’est-à-dire en tant que meuble — un meuble aris­to­cra­tique, il est vrai, un meuble de grande famille, un meuble dont le nom figu­rait dans l’Al­ma­nach de Gotha et dont le bla­son com­por­tait plus de quar­tiers de noblesse que le Sacher ne comp­tait de chambres, mais un meuble tout de même.

Il ne payait pas. Ou plu­tôt, il ne payait plus. Il avait payé au début, les pre­miers mois, avec des chèques tirés sur une banque de Buda­pest dont le solde, m’a­vait expli­qué Franz le récep­tion­niste, avait fon­du comme un sor­bet au Kai­ser­sch­marrn en plein mois d’août. Puis les chèques avaient ces­sé. Puis les pro­messes de paie­ment avaient com­men­cé. Puis les pro­messes elles-mêmes avaient ces­sé, rem­pla­cées par un accord tacite, une conven­tion non écrite, une sorte de trai­té bila­té­ral entre le Comte et Anna Sacher dont les termes exacts n’é­taient connus de per­sonne mais dont l’exis­tence était admise par tous : le Comte res­tait, le Comte ne payait pas, et Anna Sacher gar­dait dans son coffre-fort — tou­jours le coffre-fort — une liasse de recon­nais­sances de dettes signées de la main du Comte, para­phées, tam­pon­nées, datées, et clas­sées, m’a­vait-on dit, par ordre chro­no­lo­gique et par mon­tant décroissant.

Pour­quoi Anna Sacher tolé­rait-elle cette situa­tion ? C’est une ques­tion que je m’é­tais posée et que tout le per­son­nel se posait, avec des réponses variables selon l’an­cien­ne­té, le tem­pé­ra­ment et le degré de roman­tisme de cha­cun. Les uns disaient que Frau Sacher gar­dait le Comte par cha­ri­té chré­tienne, hypo­thèse que j’é­car­tai aus­si­tôt, la cha­ri­té chré­tienne n’é­tant pas le trait domi­nant du carac­tère d’An­na Sacher — elle avait de la cha­ri­té, certes, mais c’é­tait une cha­ri­té prag­ma­tique, tran­sac­tion­nelle, qui atten­dait tou­jours un retour sur inves­tis­se­ment, fût-il sym­bo­lique. Les autres disaient que le Comte était un orne­ment — qu’un hôtel de luxe sans aris­to­crate rui­né était comme un opé­ra sans orchestre, c’est-à-dire un bâti­ment vide. Le Comte don­nait au Sacher sa patine aris­to­cra­tique, sa cau­tion nobi­liaire, sa légi­ti­mi­té auprès de cette clien­tèle de diplo­mates, de ban­quiers et de hauts fonc­tion­naires qui avaient besoin, pour se sen­tir chez eux, de la pré­sence déco­ra­tive d’un homme dont le nom leur rap­pe­lait que la civi­li­sa­tion avait des racines et que ces racines étaient nobles.

Je pen­chai pour cette deuxième hypo­thèse. Anna Sacher était une femme pra­tique. Le Comte Este­rhá­zy était un investissement.

Il était là, donc, au bar, ce lun­di en fin d’a­près-midi, ins­tal­lé dans le fau­teuil de cuir rouge qu’il occu­pait chaque jour entre cinq et huit heures — son « poste de com­man­de­ment », disait-il, avec l’i­ro­nie de ceux qui n’ont plus rien à com­man­der. Grand, mince, voû­té par l’ha­bi­tude plus que par l’âge — il avait soixante-deux ans mais en parais­sait tan­tôt qua­rante, tan­tôt quatre-vingts, selon la lumière et la quan­ti­té de cognac —, le visage long et osseux, les yeux d’un bleu déla­vé comme ces vieux uni­formes qu’on retrouve au fond des malles, une mous­tache tom­bante qui lui don­nait l’air d’un morse phi­lo­sophe, et des mains extra­or­di­nai­re­ment fines, des mains de pia­niste ou de chi­rur­gien, qui n’a­vaient jamais tou­ché ni un pia­no ni un scal­pel mais qui savaient tenir un verre de cognac avec une élé­gance qui était en soi une forme d’art.

— Vous êtes le nou­veau, dit-il en me voyant.

— Je suis le sous-direc­teur adjoint depuis qua­torze ans, Herr Graf.

— Qua­torze ans. C’est nou­veau. Mon père avait un domes­tique qui l’a ser­vi pen­dant cin­quante-trois ans. À la fin, il ne se sou­ve­nait plus lequel des deux était le maître. Asseyez-vous. Vous buvez quoi ?

— Je suis en ser­vice, Herr Graf.

— Et moi je suis en exil. Asseyez-vous quand même.

Je m’as­sis. Il fai­sait par­tie de ces gens aux­quels on n’ar­rive pas à dire non, non parce qu’ils étaient auto­ri­taires — l’au­to­ri­té, le Comte l’a­vait per­due avec ses terres, ses châ­teaux et ses che­vaux — mais parce qu’ils déga­geaient une telle cer­ti­tude de leur propre insi­gni­fiance qu’on se sen­tait obli­gé de les contre­dire en leur obéis­sant. C’est un para­doxe que seuls les aris­to­crates déchus maî­trisent parfaitement.

— Il paraît qu’on a trou­vé un espion dans les cui­sines, dit-il.

— Com­ment le savez-vous déjà ?

— Mon cher Pfef­fer­ling — il avait rete­nu mon nom, ce qui était soit un signe de poli­tesse, soit un signe de mémoire, soit les deux, les aris­to­crates ayant la mémoire des noms comme les élé­phants ont la mémoire des che­mins — mon cher Pfef­fer­ling, dans cet hôtel, les nou­velles cir­culent plus vite que les cou­rants d’air, et les cou­rants d’air cir­culent vite, croyez-moi, les fenêtres du troi­sième étage sont une catas­trophe. J’ai su pour l’es­pion avant même que vous ne mon­tiez chez Frau Sacher.

— Et qu’en pensez-vous ?

Le Comte fit tour­ner son cognac dans le verre. Le soleil de fin d’a­près-midi, entrant par les vitraux du bar, jetait des losanges dorés sur le comp­toir d’a­ca­jou. Quelque part à l’é­tage, on enten­dait un pia­no — quel­qu’un jouait du Schu­bert, mal, avec une hési­ta­tion tou­chante sur les trilles.

— Ce que j’en pense, dit le Comte, c’est que Vienne est une ville où l’on a tou­jours pré­fé­ré les guerres de pâtis­se­rie aux guerres véri­tables, et que c’est un choix de civi­li­sa­tion par­fai­te­ment res­pec­table. Les Fran­çais ont la Révo­lu­tion. Les Anglais ont l’Em­pire. Les Alle­mands ont la Phi­lo­so­phie. Nous, nous avons le gâteau. Et tant que nous aurons le gâteau, Pfef­fer­ling, tant que la grande ques­tion exis­ten­tielle de cette ville sera de savoir si la confi­ture d’a­bri­cots doit être au milieu ou au-des­sus, je dis que tout va bien. Le jour où les Vien­nois ces­se­ront de se battre pour la Sacher­torte et com­men­ce­ront à se battre pour autre chose — pour des ter­ri­toires, par exemple, ou pour des idées, Dieu nous en pré­serve — ce jour-là, Pfef­fer­ling, il fau­dra com­men­cer à s’inquiéter.

Il but une gor­gée de cognac.

— Mais nous n’en sommes pas là, ajouta-t-il.

Je notai dans le registre : 17h15. Conver­sa­tion avec le Comte E. Bar. Cognac n°3 (esti­ma­tion). Théo­rie de la pâtis­se­rie comme rem­part contre la bar­ba­rie. À vérifier.

*

Le soir tom­ba sur Vienne avec cette dou­ceur qui est le pri­vi­lège des villes assises au bord d’un fleuve — le Danube pas­sait à quelques cen­taines de mètres de l’hô­tel, invi­sible mais pré­sent, comme toutes les choses impor­tantes à Vienne, et sa fraî­cheur mon­tait par les rues à mesure que le soleil des­cen­dait der­rière les toits du Ring. Les réver­bères s’al­lu­mèrent sur la Phil­har­mo­ni­kers­traße. L’O­pé­ra s’illu­mi­na — on don­nait Rosen­ka­va­lier ce soir-là, le Strauss que Scar­pa détes­tait, le Strauss des valses dégui­sées en opé­ra, et je vis Scar­pa sor­tir de l’hô­tel vers sept heures, ajus­té dans un smo­king qui était, je devais le recon­naître, infi­ni­ment plus pré­sen­table que son cos­tume de lin, et tra­ver­ser la rue en direc­tion de l’O­pé­ra avec l’air de quel­qu’un qui va à la bataille, ce qui était exac­te­ment le cas.

Je res­tai à mon poste. La nuit au Sacher avait sa propre dra­ma­tur­gie. Les clients du dîner arri­vaient à huit heures, en habit pour les mes­sieurs, en robe longue pour les dames, et ils étaient accueillis dans la Rote Bar — le bar rouge, ain­si nom­mé parce qu’il était rouge, ce qui, à Vienne, consti­tuait une expli­ca­tion suf­fi­sante — par Otto, le maître d’hô­tel, un homme d’une cour­toi­sie si exquise qu’elle confi­nait à la menace. Puis le dîner. Puis les diges­tifs. Puis les Chambres séparées.

Les Chambres sépa­rées. Je dois en dire un mot. C’é­taient de petits salons pri­vés, au pre­mier étage, qu’An­na Sacher louait à l’heure aux clients qui sou­hai­taient dîner en tête-à-tête, c’est-à-dire — soyons clairs — aux clients qui sou­hai­taient faire autre chose que dîner, le dîner n’é­tant qu’un pré­texte, un ali­bi gas­tro­no­mique, un rideau de fumée (et de cigare) der­rière lequel se jouaient des scènes que la décence m’in­ter­dit de décrire mais que tout le monde ima­gi­nait, ce qui était d’ailleurs plus exci­tant que la réa­li­té, la réa­li­té étant tou­jours déce­vante com­pa­rée à l’i­ma­gi­na­tion vien­noise, qui était, je dois le dire, prodigieuse.

Des archi­ducs y avaient sou­pé. Des ministres. Des géné­raux. Le prince Rodolphe lui-même — le fils de Fran­çois-Joseph, celui de Mayer­ling, celui qui avait deman­dé à sa maî­tresse Miz­zi Kas­par dans une chambre de cet hôtel si elle vou­lait mou­rir avec lui, et Miz­zi avait dit non, ce qui était la seule réponse rai­son­nable qu’on pût don­ner à un archi­duc syphi­li­tique qui vous pro­pose un sui­cide à deux en guise de décla­ra­tion d’a­mour, et il avait trou­vé une rem­pla­çante, la jeune Marie Vet­se­ra, qui avait dit oui, et l’on sait com­ment cela avait fini. C’é­tait il y a vingt-cinq ans. Anna Sacher ne par­lait jamais de Mayer­ling. Quand quel­qu’un y fai­sait allu­sion, elle chan­geait de sujet avec la rapi­di­té d’un pres­ti­di­gi­ta­teur qui esca­mote une carte — non pas parce qu’elle avait honte, Anna Sacher n’a­vait jamais eu honte de rien, mais parce qu’elle avait de la dis­cré­tion, et que la dis­cré­tion, dans un hôtel, est une ver­tu car­di­nale, la seule peut-être qui jus­ti­fie toutes les autres.

L’empereur Fran­çois-Joseph, lui, n’a­vait jamais mis les pieds au Sacher. Jamais. En soixante-huit ans de règne, il n’a­vait pas fran­chi une seule fois la porte de l’hô­tel. Il pas­sait devant en voi­ture quand il allait à l’O­pé­ra. Il regar­dait la façade. Et il détour­nait les yeux. Pour lui, le Sacher était un repaire de débauche, un lieu de per­di­tion aris­to­cra­tique, un bor­del de haute volée camou­flé en palace — et il n’a­vait pas entiè­re­ment tort, mais ce n’é­tait pas toute la véri­té, parce que la véri­té au Sacher avait tou­jours plu­sieurs étages, comme l’hô­tel lui-même.

Anna Sacher, de son côté, consi­dé­rait Fran­çois-Joseph comme un vieil ennuyeux. « Un homme qui se couche à neuf heures, disait-elle, et qui mange du Tafels­pitz tous les jours, ne com­prend rien à la vie. » C’é­tait injuste. Fran­çois-Joseph ne man­geait pas du Tafels­pitz tous les jours. Seule­ment trois fois par semaine. Le reste du temps, il man­geait du Wie­ner Schnit­zel, ce qui n’é­tait guère mieux, mais qui prou­vait au moins une cer­taine diver­si­té dans la monotonie.

Ce soir-là, je quit­tai l’hô­tel à onze heures. Scar­pa n’é­tait pas encore reve­nu de l’O­pé­ra. Le Comte était tou­jours au bar. Frau Sacher était dans son bureau, avec ses chiens et ses fac­tures. Quelque part dans Vienne, un espion pâtis­sier cou­rait dans la nuit avec de la farine sur les mains. Et quelque part dans les Bal­kans — mais ça, je ne le savais pas encore, per­sonne ne le savait, même pas l’es­pion, même pas la farine — quelque part dans les Bal­kans, un jeune homme de dix-neuf ans nom­mé Gavri­lo Prin­cip net­toyait un pis­to­let Brow­ning modèle 1910, calibre 7.65, numé­ro de série 19074, avec une méti­cu­lo­si­té qui n’a­vait rien à envier à celle de Hans Bru­ck­ner pesant ses grammes de chocolat.

Mais ceci est une infor­ma­tion que je ne pos­sé­dais pas le lun­di 22 juin 1914. Et même si je l’a­vais pos­sé­dée, je ne l’au­rais pas notée dans le registre, parce que le registre ne concer­nait que l’hô­tel, et que tout ce qui se pas­sait à l’ex­té­rieur de l’hô­tel ne me regar­dait pas.

C’est du moins ce que je croyais.

Je refer­mai le cahier.

Il fai­sait nuit. Il fai­sait doux. Vienne dormait.

Il res­tait six jours.

CHA­PITRE II

Mar­di 23 juin 1914

Où la Baronne Taus­sig confond le divan et le des­sert, où le Comte refuse d’être psy­cha­na­ly­sé, et où l’on apprend que la civi­li­sa­tion aus­tro-hon­groise repose sur un malentendu

Le mar­di com­men­ça par la Baronne.

La Baronne Taus­sig arri­vait chaque matin à neuf heures et quart dans le hall de l’hô­tel, ce qui était remar­quable non par l’heure — neuf heures et quart est une heure par­fai­te­ment ordi­naire — mais par la tra­jec­toire. La Baronne venait de chez Freud. Elle venait de chez Freud comme on vient de la messe, c’est-à-dire avec un air de recueille­ment légè­re­ment épui­sé et la convic­tion, pas tou­jours jus­ti­fiée, d’a­voir été lavée de quelque chose. Elle avait sa séance à huit heures, Berg­gasse 19, trois quarts d’heure sur le divan à explo­rer les ter­ri­toires maré­ca­geux de son incons­cient, puis elle remon­tait dans son fiacre, tra­ver­sait le pre­mier arron­dis­se­ment par la Her­ren­gasse et la Augus­ti­ners­traße, et arri­vait au Sacher juste à temps pour le petit-déjeu­ner, qu’elle pre­nait dans la grande salle à man­ger avec une Sacher­torte et un Einspän­ner — un café vien­nois sur­mon­té d’un nuage de crème fouet­tée — ce qui consti­tuait, selon moi, un pro­gramme nutri­tion­nel dis­cu­table mais un pro­gramme exis­ten­tiel par­fai­te­ment cohé­rent : d’a­bord l’âme, ensuite le gâteau.

La Baronne Taus­sig s’ap­pe­lait Mathilde. Née Blu­men­feld. Veuve du Baron Taus­sig, indus­triel tex­tile, mort en 1909 d’une apo­plexie fou­droyante au beau milieu d’un dis­cours sur les tarifs doua­niers à la Chambre de com­merce de Vienne — manière de mou­rir qui, selon le Comte Este­rhá­zy, était « la seule mort véri­ta­ble­ment héroïque qu’un indus­triel puisse espé­rer ». La Baronne avait cin­quante-deux ans. Elle était ronde, blonde — d’un blond qui n’é­tait plus tout à fait blond mais qui refu­sait d’être gris, un blond de résis­tance, un blond d’ar­rière-garde —, dotée d’une voix de contral­to qui por­tait à tra­vers trois salons et qui fai­sait sur­sau­ter les gar­çons d’é­tage quand elle com­man­dait son café, et habi­tée par une éner­gie ner­veuse que la psy­cha­na­lyse cana­li­sait comme un bar­rage cana­lise un tor­rent : impar­fai­te­ment, pro­vi­soi­re­ment, et avec la cer­ti­tude que le tor­rent fini­rait par déborder.

— Pfef­fer­ling ! appe­la-t-elle en me voyant dans le hall ce mar­di matin, avec cette fami­lia­ri­té impé­rieuse qui était sa marque. Pfef­fer­ling, venez, j’ai des choses à vous raconter !

Je n’a­vais rien deman­dé. Les gens qui ont des choses à racon­ter n’at­tendent jamais qu’on leur demande, c’est le prin­cipe même du récit : il s’im­pose, il déborde, il enva­hit l’es­pace dis­po­nible comme la crème fouet­tée enva­hit l’Einspän­ner, et la seule chose à faire est d’ou­vrir les oreilles et de lais­ser couler.

— Le doc­teur Freud, com­men­ça-t-elle en s’ins­tal­lant à sa table habi­tuelle, sous le por­trait de l’Em­pe­reur que per­sonne ne regar­dait jamais parce qu’il était trop haut et trop sombre, une toile de 1888 où Fran­çois-Joseph avait l’air d’un comp­table contra­rié plu­tôt que d’un sou­ve­rain, le doc­teur Freud m’a dit ce matin une chose extraordinaire.

— Vrai­ment, Frau Baronin ?

— Il m’a dit que mon obses­sion pour la Sacher­torte était liée à mon père.

— À votre père.

— À mon père. Figu­rez-vous que mon père — vous ne l’a­vez pas connu, il est mort en 1894, c’é­tait un homme char­mant, négo­ciant en sucre, ce qui explique beau­coup de choses quand on y réflé­chit — figu­rez-vous que mon père m’emmenait chaque dimanche, quand j’é­tais petite, chez Demel — oui, Demel, pas le Sacher, ne faites pas cette tête — pour man­ger un gâteau au cho­co­lat. Et le doc­teur Freud dit que chaque fois que je mange une Sacher­torte au Sacher, je recons­ti­tue incons­ciem­ment la scène du dimanche chez Demel avec mon père, sauf que je la recons­ti­tue dans l’hô­tel rival, ce qui est, selon le doc­teur, une manière de tra­hir mon père tout en le célé­brant, et cette tra­hi­son-célé­bra­tion simul­ta­née est, tou­jours selon le doc­teur, la struc­ture même du com­plexe d’Œ­dipe fémi­nin, ce qu’il appelle le com­plexe d’Électre, bien que je ne voie pas du tout le rap­port avec Électre qui, si mes sou­ve­nirs sont bons, a fait assas­si­ner sa mère, ce que je n’ai pas fait, Pfef­fer­ling, je vous ras­sure tout de suite.

Elle mor­dit dans sa Sachertorte.

— Vous savez quoi, Pfef­fer­ling ? Je ne com­prends pas un mot de ce que dit le doc­teur Freud. Mais c’est un homme tel­le­ment intéressant.

Je notai dans le registre : 9h30. Baronne Taus­sig. Sacher­torte + Einspän­ner. Com­plexe d’Électre appli­qué à la confi­ture d’a­bri­cots. Freud en cause.

*

Le Doc­teur Witt­gen­stein arri­va à l’hô­tel vers dix heures.

Je pré­cise tout de suite que ce Witt­gen­stein n’é­tait pas celui que vous connais­sez peut-être. Ce n’é­tait pas Lud­wig, le phi­lo­sophe, qui à cette date avait vingt-cinq ans et tra­vaillait sur la logique mathé­ma­tique quelque part en Angle­terre, à Cam­bridge, dans un état d’exal­ta­tion intel­lec­tuelle qui le ren­dait insup­por­table à tout le monde sauf à Ber­trand Rus­sell, lequel était lui-même insup­por­table, ce qui créait entre eux une forme de soli­da­ri­té. Non. Le nôtre s’ap­pe­lait Her­mann. Her­mann Witt­gen­stein. Un cou­sin éloi­gné — les Witt­gen­stein étaient une famille si rami­fiée qu’on pou­vait y trou­ver des phi­lo­sophes, des pia­nistes, des indus­triels, des mécènes, des mélan­co­liques et au moins un psy­cha­na­lyste, ce qui don­nait aux réunions fami­liales un carac­tère imprévisible.

Her­mann Witt­gen­stein avait qua­rante ans. Il avait étu­dié la méde­cine à Vienne, fait un pas­sage chez Breuer, un autre chez Krafft-Ebing, et avait fini par atter­rir dans le cercle de Freud — non pas comme dis­ciple, ce qui eût été trop simple, mais comme « sym­pa­thi­sant cri­tique », expres­sion qu’il avait inven­tée pour dési­gner sa posi­tion exacte dans la géo­gra­phie intel­lec­tuelle de la psy­cha­na­lyse vien­noise : suf­fi­sam­ment proche pour béné­fi­cier du pres­tige, suf­fi­sam­ment éloi­gné pour ne pas être tenu res­pon­sable des erreurs. Il venait au Sacher tous les mar­dis et jeu­dis, non pas pour consul­ter mais pour obser­ver — il tra­vaillait, disait-il, à un ouvrage inti­tu­lé Psy­cho­pa­tho­lo­gie de l’hô­tel­le­rie de luxe, ce qui n’a­vait jamais été publié, pro­ba­ble­ment parce que l’é­di­teur avait esti­mé, non sans rai­son, que le sujet était soit trop spé­cia­li­sé pour inté­res­ser le grand public, soit trop exact pour inté­res­ser les hôteliers.

Il s’ins­tal­lait tou­jours à la même table, dans le coin gauche de la salle à man­ger, celle d’où l’on pou­vait voir sans être vu — ou du moins en ayant l’illu­sion de ne pas être vu, ce qui est le propre des psy­cha­na­lystes, qui croient obser­ver le monde alors que le monde les observe en train de les obser­ver, ce qui crée une mise en abyme dont Vienne avait le secret.

Ce matin-là, il y avait du monde. La Baronne finis­sait sa Sacher­torte. Scar­pa l’I­ta­lien pre­nait son café en lisant un jour­nal de Milan vieux de trois jours — le déca­lage entre les jour­naux et la réa­li­té étant, à cette époque, de trois à cinq jours, ce qui don­nait aux nou­velles une patine de fic­tion que notre époque a per­due. Deux diplo­mates danois déjeu­naient en silence, ce qui est la manière danoise de com­mu­ni­quer. Et le Comte Este­rhá­zy, contrai­re­ment à ses habi­tudes, était des­cen­du tôt, ce qui pro­vo­qua chez le per­son­nel un éton­ne­ment com­pa­rable à celui qu’eût cau­sé une éclipse solaire un jour de semaine.

Le Doc­teur Witt­gen­stein com­man­da un Melange — le café vien­nois par excel­lence, un espres­so noyé dans du lait mous­sé — et sor­tit un carnet.

— Pfef­fer­ling, me dit-il, car il me connais­sait, ayant lu dans le registre (com­ment ? je ne l’ai jamais su) des extraits de mes obser­va­tions, Pfef­fer­ling, regar­dez le Comte.

— Je le regarde sou­vent, Herr Doktor.

— Regar­dez-le mieux. Regar­dez ses mains.

Je regar­dai. Le Comte tenait sa tasse de café des deux mains, comme un enfant tient un bol de lait. Ses longs doigts fins enve­lop­paient la por­ce­laine avec une ten­dresse qui était presque indécente.

— Vous voyez, dit Witt­gen­stein. Cet homme s’ac­croche. Il s’ac­croche à sa tasse comme il s’ac­croche à cet hôtel. Il n’a plus rien — plus de terres, plus d’argent, plus de fonc­tion — mais il a une tasse de café au Sacher, et cette tasse est son der­nier ter­ri­toire. Obser­vez : il ne la lâche jamais. Même quand il ne boit pas. Il tient. C’est un homme qui tient.

— Et c’est pathologique ?

— Tout est patho­lo­gique, Pfef­fer­ling. La ques­tion n’est pas de savoir si c’est patho­lo­gique. La ques­tion est de savoir si c’est beau.

Je trou­vai la réponse sur­pre­nante pour un psy­cha­na­lyste, et je le lui dis.

— Je suis un mau­vais psy­cha­na­lyste, répon­dit-il en sou­riant. C’est pour ça que je suis ici. Les bons sont Berg­gasse 19.

C’est à ce moment que la scène se produisit.

Witt­gen­stein, pous­sé par cet appé­tit de contact humain qui est la malé­dic­tion des psy­cha­na­lystes de salon, se leva, tra­ver­sa la salle à man­ger, et alla s’as­seoir face au Comte. Je les obser­vai depuis mon poste, der­rière le comp­toir de la récep­tion, avec la fas­ci­na­tion d’un ento­mo­lo­giste devant deux spé­ci­mens par­ti­cu­liè­re­ment rares.

— Herr Graf, com­men­ça Witt­gen­stein. Je me per­mets. Je suis le Doc­teur Her­mann Witt­gen­stein. Je tra­vaille dans le domaine de la psychanalyse.

Le Comte leva les yeux de sa tasse. Il regar­da Witt­gen­stein avec cette expres­sion de cour­toi­sie dis­tante que les aris­to­crates réservent aux gens qu’ils ne connaissent pas et qu’ils ne sont pas sûrs de vou­loir connaître — expres­sion qui est, en elle-même, un chef-d’œuvre de com­mu­ni­ca­tion non ver­bale, puis­qu’elle dit simul­ta­né­ment « je vous écoute » et « ne m’en­nuyez pas ».

— Psy­cha­na­lyse, répé­ta le Comte, comme s’il goû­tait le mot, comme on goûte un vin dont on n’est pas sûr du millésime.

— Oui. L’é­tude de l’in­cons­cient. Des pul­sions cachées. Des moti­va­tions pro­fondes que nous…

— Je sais ce qu’est la psy­cha­na­lyse, mon cher Doc­teur. Je suis vieux, pas igno­rant. Freud habite à vingt minutes d’i­ci. Tout Vienne sait ce qu’est la psy­cha­na­lyse. La ques­tion n’est pas ce que c’est, la ques­tion est ce que vous en voulez.

— J’ai­me­rais vous par­ler, Herr Graf. De vous. De votre situa­tion. Si vous le permettez.

— Ma situation.

— Vous vivez dans cet hôtel depuis trois ans.

— Trois ans et quatre mois. Mais qui compte ?

— Vous ne payez pas.

Le Comte ne cil­la pas. Il y avait entre Anna Sacher et le Comte Este­rhá­zy ce point com­mun : ni l’un ni l’autre ne cil­lait. Les gens qui ne cil­lent pas sont soit des rep­tiles, soit des aris­to­crates, soit des hôte­liers, et la dif­fé­rence entre les trois caté­go­ries est moins nette qu’on ne le croit.

— Mon cher Doc­teur, dit le Comte avec une dou­ceur qui était la forme la plus raf­fi­née du mépris, il y a des choses que l’on ne dit pas dans une salle à man­ger. La reli­gion. La poli­tique. Et les finances per­son­nelles. Ce sont les trois piliers de la dis­cré­tion vien­noise, et si vous les tou­chez, toute la struc­ture s’ef­fondre. Cela dit, je vous accorde un point : je ne paie pas. C’est exact. Mais vous non plus.

— Par­don ?

— Vous venez ici deux fois par semaine, Doc­teur. Vous com­man­dez un café. Vous obser­vez les gens. Vous pre­nez des notes. Vous uti­li­sez cet hôtel comme un labo­ra­toire. Un cabi­net de consul­ta­tion gra­tuit. Vous non plus, vous ne payez pas le vrai prix de ce que vous pre­nez ici. La dif­fé­rence entre vous et moi, c’est que moi, je le sais.

Witt­gen­stein ouvrit la bouche. La refer­ma. Le Comte avait tou­ché quelque chose — un nerf, un os, une véri­té — et le psy­cha­na­lyste, pour une fois, se retrou­vait du mau­vais côté du divan.

— Et puis, ajou­ta le Comte en repre­nant sa tasse, en la sou­le­vant à hau­teur de ses lèvres avec cette len­teur céré­mo­nielle qui était sa manière de ponc­tuer ses phrases, il y a une autre rai­son pour laquelle je ne veux pas être psychanalysé.

— Laquelle ?

— Je sais par­fai­te­ment ce qui ne va pas chez moi, Doc­teur. Ce qui ne va pas chez moi, c’est l’Em­pire. L’Em­pire ne fonc­tionne plus. Il grince. Il craque. Il tient par la force de l’ha­bi­tude, par l’i­ner­tie, par la poli­tesse — oui, la poli­tesse, parce que c’est la poli­tesse qui fait tenir les empires, pas la force, pas l’ar­mée, pas l’é­co­no­mie, la poli­tesse, c’est-à-dire la conven­tion tacite qu’on ne se dit pas les choses en face, qu’on ne regarde pas la véri­té dans les yeux, qu’on conti­nue à ser­vir le café dans de la por­ce­laine de Bohême en fai­sant sem­blant que la Bohême ne veut pas son indé­pen­dance. Et moi, Doc­teur, je suis un symp­tôme de cet empire. Je suis son rési­du. Son sédi­ment. Je vis dans un hôtel que je ne peux pas payer, dans une ville que je ne peux pas quit­ter, dans un pays que je ne peux pas com­prendre. Et l’Em­pire ne s’al­longe pas sur un divan.

Il but son café.

— Main­te­nant, si vous vou­lez bien m’ex­cu­ser, j’ai ren­dez-vous avec un cognac à cinq heures et il me faut quelques heures pour m’y pré­pa­rer mentalement.

Witt­gen­stein revint à sa table. Il s’as­sit. Il res­ta silen­cieux un long moment. Puis il écri­vit dans son car­net, très vite, en petites lettres ser­rées, pen­dant dix minutes. Je mour­rais d’en­vie de lire ce qu’il écri­vait, mais le registre du Sacher m’in­ter­di­sait d’es­pion­ner les clients — il m’au­to­ri­sait à les obser­ver, ce qui est très dif­fé­rent, la dif­fé­rence rési­dant dans le fait que l’ob­ser­va­tion est pas­sive et l’es­pion­nage actif, bien que les résul­tats soient sou­vent les mêmes.

Je notai : 10h45. Confron­ta­tion Comte E. / Dr Witt­gen­stein. Le Comte refuse la psy­cha­na­lyse au motif que l’Em­pire est le vrai patient. Le Doc­teur prend des notes. Le café refroidit.

*

À midi, une chose inha­bi­tuelle se produisit.

Ilo­na Szé­che­nyi chanta.

Non pas qu’il fût inha­bi­tuel qu’une can­ta­trice chan­tât — c’est, après tout, la rai­son d’être d’une can­ta­trice, comme il est dans la nature d’un bou­lan­ger de cuire du pain et dans la nature d’un sous-direc­teur adjoint de tenir un registre. Mais il était inha­bi­tuel qu’elle chan­tât dans sa chambre, au qua­trième étage, à midi, toutes fenêtres ouvertes, un mar­di de juin, sans pré­ve­nir per­sonne, et que le son de sa voix — un sopra­no dra­ma­tique d’une puis­sance qui rele­vait du phé­no­mène atmo­sphé­rique — des­cen­dît les quatre étages comme une cas­cade, tra­ver­sât le hall, péné­trât dans la salle à man­ger où les clients du déjeu­ner por­taient leurs cuillères à soupe à mi-che­min entre l’as­siette et la bouche, figés dans un geste inter­rom­pu, et pro­vo­quât chez Sis­si et Met­ter­nich une réac­tion de panique qui les envoya se réfu­gier sous le bureau de Frau Sacher, ren­ver­sant au pas­sage un cen­drier et deux piles de factures.

Ilo­na Szé­che­nyi. Hon­groise. Trente-sept ans. Grande — pas grande au sens méta­pho­rique, grande au sens phy­sique, elle dépas­sait d’une tête la plu­part des hommes et de deux têtes Bene­det­to Scar­pa, ce qui avait créé entre eux, lors de leur ren­contre dans le hall la veille au soir, une géo­mé­trie conver­sa­tion­nelle où Scar­pa devait lever le men­ton de qua­rante-cinq degrés pour la regar­der dans les yeux, pos­ture qui le pla­çait dans un désa­van­tage struc­tu­rel dont il ne s’é­tait pas encore remis. Des che­veux noirs, beau­coup de che­veux, une quan­ti­té de che­veux qui sem­blait défier les lois de la phy­sique capil­laire, un visage large aux pom­mettes hautes, des yeux d’un vert impro­bable, et une bouche qui, au repos, avait une expres­sion de sou­ve­raine contra­riée, et qui, lors­qu’elle s’ou­vrait pour chan­ter, se trans­for­mait en un ins­tru­ment dont la por­tée sonore excé­dait de loin les capa­ci­tés archi­tec­tu­rales du Sacher.

Elle était venue à Vienne pour chan­ter Salo­mé. L’o­pé­ra de Strauss. Richard Strauss, pas Johann, la confu­sion entre les deux étant l’une des erreurs les plus cou­rantes com­mises par les non-Vien­nois, et l’une des plus impar­don­nable selon Scar­pa, qui avait consa­cré un para­graphe entier de son article du Cor­riere à expli­quer que confondre les deux Strauss reve­nait à confondre le feu et l’eau, la tem­pête et la brise, le drame et la valse — ce qui, à y bien réflé­chir, n’é­tait pas si éloi­gné de la réa­li­té, la valse vien­noise ayant tou­jours conte­nu en elle une dose de drame que les dan­seurs pré­fé­raient ignorer.

La repré­sen­ta­tion était pré­vue pour le same­di. Ilo­na répé­tait. Elle répé­tait dans sa chambre, ce qui était contraire au règle­ment inté­rieur de l’hô­tel — le règle­ment sti­pu­lait, en son article 14, para­graphe 3, ali­néa b, que « tout bruit exces­sif sus­cep­tible de trou­bler la quié­tude des autres clients est pro­hi­bé entre les heures de sept heures du matin et onze heures du soir, et tolé­ré entre onze heures du soir et sept heures du matin uni­que­ment dans les Chambres sépa­rées et dans des condi­tions que la direc­tion se réserve le droit d’ap­pré­cier au cas par cas » — mais il y avait le règle­ment et il y avait la réa­li­té, et la réa­li­té était qu’on ne dit pas à un sopra­no dra­ma­tique hon­grois de se taire, pas plus qu’on ne dit à un oura­gan de souf­fler moins fort.

La voix mon­tait. Elle chan­tait la scène finale — la scène de la danse des sept voiles, celle où Salo­mé tient la tête tran­chée de Jean-Bap­tiste et lui déclare son amour, scène que Wilde avait écrite et que Strauss avait mise en musique avec cette capa­ci­té, typi­que­ment alle­mande, à trans­for­mer l’hor­reur en beau­té, ce qui est peut-être le geste le plus dan­ge­reux de la civi­li­sa­tion occidentale.

La Baronne Taus­sig leva les yeux au plafond.

— C’est magni­fique, dit-elle. C’est d’un mor­bide. Le doc­teur Freud adorerait.

Le Comte, depuis le bar, commenta :

— Les Hon­grois chantent comme ils vivent. Fort et sans deman­der la permission.

Scar­pa, qui reve­nait de l’O­pé­ra où il avait assis­té à une répé­ti­tion du matin, s’ar­rê­ta au milieu du hall, pen­cha la tête, écou­ta, et dit, à per­sonne en particulier :

— La voix est superbe. L’in­ter­pré­ta­tion est dis­cu­table. Mais la voix…

Il n’en dit pas plus. Scar­pa était un cri­tique qui savait que le silence, après un com­pli­ment, vaut plus que mille qua­li­fi­ca­tions, et que les trois points de sus­pen­sion sont la ponc­tua­tion la plus élo­quente de la langue italienne.

Je mon­tai au qua­trième. Je frap­pai à la porte de la chambre 42. Le chant s’in­ter­rom­pit. Un silence. Puis la porte s’ou­vrit, et je me trou­vai face à Ilo­na Szé­che­nyi en pei­gnoir de soie, les che­veux défaits, un verre d’eau à la main, les yeux brillants de cette fièvre douce que le chant pro­cure aux vrais chan­teurs — une fièvre qui n’est pas de la mala­die mais de l’ex­cès, l’ex­cès d’a­voir lais­sé pas­ser par sa gorge quelque chose de plus grand que soi.

— Oui ? dit-elle.

— Madame Szé­che­nyi, je suis le sous-direc­teur adjoint…

— Ah. Le bruit.

— Les chiens de Frau Sacher sont… perturbés.

Elle me regar­da. Elle avait un regard qui ne deman­dait pas la per­mis­sion d’exis­ter, qui ne cher­chait pas l’ap­pro­ba­tion, qui ne négo­ciait rien. Un regard hon­grois, si une telle chose existe — et je crois qu’elle existe, ayant pas­sé suf­fi­sam­ment de temps au Sacher pour obser­ver les dif­fé­rences natio­nales dans la manière de regar­der les gens, les Autri­chiens regar­dant de biais, les Alle­mands de face, les Ita­liens par en des­sous, et les Hon­grois droit dans les yeux, ce qui est la manière la plus désta­bi­li­sante et la plus honnête.

— Dites à Frau Sacher que Salo­mé ne baisse jamais la voix, dit Ilo­na Szé­che­nyi. Et dites-lui aus­si que si ses chiens n’aiment pas Strauss, c’est qu’ils ont du goût.

Elle refer­ma la porte. Le chant reprit.

Je redes­cen­dis.

Anna Sacher, dans son bureau, fumait. Les chiens s’é­taient cal­més. Je lui trans­mis le mes­sage d’Ilona.

— Elle a du carac­tère, dit Anna Sacher.

— Elle a aus­si beau­coup de décibels.

— Les deux vont ensemble, Pfef­fer­ling. Les femmes qui n’ont pas de déci­bels n’ont pas de carac­tère. Et les femmes qui n’ont pas de carac­tère n’ont pas leur place dans un opé­ra de Strauss.

Elle ral­lu­ma son cigare.

— Lais­sez-la chan­ter. Un hôtel sans musique est un hôtel mort. Et un hôtel mort n’est plus un hôtel, c’est un immeuble.

Je notai : 12h30. Szé­che­nyi chante Salo­mé, chambre 42. Bou­le­dogues affo­lés. Frau Sacher auto­rise. Cita­tion : « Un hôtel sans musique est un hôtel mort. »

*

L’a­près-midi fut consa­cré à deux acti­vi­tés paral­lèles : l’en­quête pâtis­sière et la décou­verte d’un nou­veau personnage.

Pour l’en­quête d’a­bord. J’a­vais réus­si à iso­ler Rudi Has­pel, le jeune com­mis, dans le bureau des livreurs, une pièce minus­cule et encom­brée de bons de livrai­son qui sen­tait le papier humide et le vinaigre — les livreurs de vinaigre pas­sant tou­jours en même temps que les livreurs de farine, ce qui consti­tuait selon Bru­ck­ner « une aber­ra­tion logis­tique qui résu­mait tout ce qui n’al­lait pas dans ce pays ».

Rudi avait vingt-trois ans. Il était blond, timide, doté d’un début de mous­tache qui ne s’é­tait pas encore déci­dé entre l’a­do­les­cence et l’âge adulte, et il trans­pi­rait abon­dam­ment, ce qui pou­vait être dû soit à la cha­leur des cui­sines, soit à la ner­vo­si­té d’être inter­ro­gé par un sous-direc­teur adjoint, soit aux deux.

— Rudi, dis-je. L’homme que vous avez vu hier dans les cui­sines. Décrivez-le.

— Il était… moyen, mon­sieur Pfefferling.

— Moyen comment ?

— Moyen en tout. Taille moyenne. Âge moyen. Che­veux moyens. Il avait l’air de quel­qu’un qui ne veut pas qu’on se sou­vienne de lui, si vous voyez ce que je veux dire. Le genre d’homme qu’on croise dans la rue et qu’on oublie immédiatement.

— Vous ne l’a­vez donc pas oublié.

Rudi rou­git.

— Non, mon­sieur. Parce qu’il fai­sait quelque chose d’é­trange. Il ne regar­dait pas la farine. Il regar­dait le mur.

— Le mur ?

— Le mur der­rière le sac de farine. Là où Chef Bru­ck­ner a accro­ché le tableau des pro­por­tions. Vous savez, le tableau qui indique les quan­ti­tés pour chaque recette.

Je savais. Le tableau des pro­por­tions était un docu­ment interne, manus­crit par Bru­ck­ner lui-même, punai­sé au mur de la réserve, qui indi­quait — en termes volon­tai­re­ment cryp­tiques, avec des abré­via­tions que seuls les ini­tiés pou­vaient déchif­frer — les grandes lignes des recettes de la mai­son. Pas la Sacher­torte, évi­dem­ment — la Sacher­torte était dans le coffre-fort —, mais les autres pâtis­se­ries : les Apfel­stru­del, les Kai­ser­sch­marrn, les Top­fenknö­del, et une demi-dou­zaine d’autres spé­cia­li­tés qui fai­saient la fier­té de la mai­son sans en consti­tuer le secret.

— Il copiait le tableau ?

— Je ne sais pas. Il avait les mains dans les poches. Peut-être qu’il le lisait. Peut-être qu’il le pho­to­gra­phiait. Dans sa tête, je veux dire. Il y a des gens qui font ça — qui retiennent tout ce qu’ils voient. Mon oncle fait ça avec les résul­tats hippiques.

— Votre oncle est un cas à part, Rudi.

— Oui, mon­sieur. Mais l’homme aus­si, à sa façon.

— Autre chose ?

Rudi hési­ta.

— Il sen­tait le sucre.

— Le sucre ?

— Le sucre vanillé. Comme quel­qu’un qui tra­vaille dans une pâtis­se­rie. Pas dans une cui­sine. Dans une pâtisserie.

Je remer­ciai Rudi. Je remon­tai chez Frau Sacher. Je lui rap­por­tai les informations.

— Le tableau des pro­por­tions, dit-elle. Il regar­dait le tableau. Il ne cher­chait pas la Sacher­torte. Il cher­chait nos méthodes. Nos habi­tudes. Notre manière de tra­vailler. C’est pire.

— Pire ?

— La recette, on peut la pro­té­ger. On l’en­ferme. On la cache. Mais les habi­tudes, Pfef­fer­ling, les habi­tudes c’est dans l’air. C’est dans les mains. C’est dans la manière dont Bru­ck­ner casse un œuf, dont Karel tamise la farine, dont Joz­sef touille le cho­co­lat. Les habi­tudes, ça ne s’en­ferme pas dans un coffre-fort. Ça se res­pire. Et cet homme est venu respirer.

Elle écra­sa son cigare.

— Il sen­tait le sucre vanillé. C’est Demel. La vanille, c’est leur signa­ture. Nous, on uti­lise de la vanille Bour­bon de Mada­gas­car. Eux, ils uti­lisent de la vanille de Tahi­ti. Je recon­nais la dif­fé­rence à trente mètres. Pfef­fer­ling, c’est la guerre.

Je notai : 15h00. Inter­ro­ga­toire Has­pel. Sus­pect obser­vait tableau pro­por­tions, non farine. Odeur de sucre vanillé. Frau Sacher confirme diag­nos­tic Demel. Mot uti­li­sé : « guerre ».

*

Le nou­veau per­son­nage appa­rut vers quatre heures de l’a­près-midi, à l’heure du thé, ce qui était l’heure la plus civi­li­sée de la jour­née au Sacher — l’heure où les ten­sions de la mati­née s’é­taient dis­si­pées, où les excès du déjeu­ner avaient été digé­rés, et où l’hô­tel entrait dans cette zone de dou­ceur ves­pé­rale où tout sem­blait pos­sible, même la paix.

Il s’ap­pe­lait Dra­gan Petro­vić. Atta­ché mili­taire à la léga­tion du Royaume de Ser­bie. Vingt-huit ans. Petit, tra­pu, un visage car­ré aux mâchoires puis­santes, des yeux très noirs sous des sour­cils épais, et une mous­tache cou­pée court qui lui don­nait l’air d’un lieu­te­nant de cava­le­rie, ce qu’il était d’ailleurs, ou l’a­vait été, avant d’être déta­ché à la diplo­ma­tie, par­cours qui, dans les Bal­kans, n’a­vait rien d’ex­cep­tion­nel — la fron­tière entre l’ar­mée et la diplo­ma­tie y étant aus­si floue que la fron­tière entre la Ser­bie et l’Au­triche-Hon­grie, c’est-à-dire qu’elle exis­tait sur les cartes mais que les gens des deux côtés n’é­taient pas tou­jours d’ac­cord sur son tracé.

Il arri­va sans bagages — un petit sac de cuir, une mal­lette, rien de plus. Il par­lait un alle­mand cor­rect, légè­re­ment gut­tu­ral, avec cet accent slave qui don­nait aux consonnes une épais­seur sup­plé­men­taire, comme si chaque mot por­tait sur lui le poids d’une his­toire plus ancienne et plus lourde que la conver­sa­tion ne l’exigeait.

— Chambre pour trois nuits, dit-il à Franz. Petro­vić. J’ai réservé.

Franz véri­fia.

— Chambre 17. Pre­mier étage.

— Très bien.

Il mon­ta. Il ne regar­da rien. Pas le hall, pas les lustres, pas les por­traits, pas l’es­ca­lier monu­men­tal, pas les bou­le­dogues — rien. C’é­tait un homme qui ne regar­dait pas les choses. Qui regar­dait à tra­vers les choses. Qui avait déjà vu tout ce qu’il y avait à voir et qui n’é­tait pas impres­sion­né, soit parce qu’il était bla­sé, soit parce qu’il avait d’autres pré­oc­cu­pa­tions, soit — et cette pos­si­bi­li­té ne me frap­pa que bien plus tard — parce qu’il savait que ce qu’il regar­dait n’exis­te­rait plus très long­temps sous cette forme.

Le Comte, depuis le bar, le regar­da passer.

— Un Serbe, dit-il.

— Com­ment le savez-vous ?

— La mous­tache, Pfef­fer­ling. Les Serbes portent la mous­tache comme un dra­peau. Les Croates la portent comme un orne­ment. Les Bos­niaques ne la portent pas du tout. C’est la géo­po­li­tique capil­laire des Bal­kans. Mon père me l’a­vait apprise. Quand il com­man­dait le régi­ment de hus­sards à Zagreb, il disait qu’on pou­vait lire la carte poli­tique de l’Em­pire sur les visages de ses soldats.

— Et qu’est-ce que la mous­tache de cet homme vous dit ?

Le Comte fit tour­ner son cognac.

— Elle dit qu’il ne res­te­ra pas long­temps, murmura-t-il.

Je notai : 16h15. Arri­vée Petro­vić, atta­ché mili­taire serbe, chambre 17, trois nuits. Pas de bagages. Ne regarde rien. Le Comte diag­nos­tique un départ immi­nent sur la base d’une ana­lyse capillaire.

La soi­rée se pas­sa sans inci­dent. Scar­pa dîna avec la Baronne, ce qui don­na lieu à une conver­sa­tion sur l’o­pé­ra ita­lien ver­sus l’o­pé­ra alle­mand qui mon­ta en tem­pé­ra­ture mais jamais en hos­ti­li­té — les dis­putes musi­cales à Vienne étant régu­lées par un code d’hon­neur impli­cite qui inter­di­sait de se fâcher pour de vrai tant qu’il res­tait du vin sur la table. Le Comte res­ta au bar. Ilo­na ne des­cen­dit pas — on l’en­ten­dit, de loin, tra­vailler ses voca­lises, mais en sour­dine cette fois, comme si elle avait consen­ti à un armis­tice noc­turne avec les bou­le­dogues. Le Serbe ne repa­rut pas.

Anna Sacher fit sa ronde à onze heures, comme chaque soir. Sa ronde consis­tait à tra­ver­ser l’hô­tel du sous-sol au der­nier étage, en silence, accom­pa­gnée des chiens, véri­fiant les cou­loirs, les portes, les ser­rures, les lumières. C’é­tait un rituel. Un geste de pro­prié­taire. Elle tou­chait les murs comme on touche un ani­mal fami­lier — avec cette ten­dresse pos­ses­sive qui est celle des gens qui ont construit quelque chose et qui savent que ce quelque chose leur sur­vi­vra, ou ne leur sur­vi­vra pas, et qui dans les deux cas mérite d’être tou­ché une der­nière fois avant d’al­ler dormir.

Je la croi­sai dans l’es­ca­lier. Les chiens trot­ti­naient devant elle, Sis­si à gauche, Met­ter­nich à droite, le cigare entre les doigts, la fumée des­si­nant des ara­besques dans la lumière des appliques murales.

— Bon­soir, Pfefferling.

— Bon­soir, Frau Sacher.

— Il y a un Serbe au premier.

— Chambre 17.

— Je sais. Je sais tou­jours. Les Serbes m’in­quiètent, Pfefferling.

— Pour­quoi ?

Elle s’ar­rê­ta. Le cigare rougit.

— Parce qu’ils ne dansent pas la valse, dit-elle.

Et elle conti­nua sa ronde.

Il res­tait cinq jours.

Lire la suite…

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Octobre 1974 — Cin­quième partie

Octobre 1974 — Cin­quième partie

Octobre 1974

Octobre 1974

Cin­quième partie

V — LE DÉPART

1.

Le mar­di, le ciel se déchira.

Pas len­te­ment — d’un coup, comme on arrache un pan­se­ment, comme on ouvre un rideau. À sept heures du matin, le pla­fond de nuages qui avait pesé sur la val­lée pen­dant quatre jours se fen­dit par le milieu et la lumière entra, une lumière d’une vio­lence presque insou­te­nable, une lumière de haute mon­tagne en hiver, blanche, ver­ti­cale, qui frap­pait la neige et rebon­dis­sait et frap­pait de nou­veau et rebon­dis­sait encore, si bien que le monde entier n’é­tait plus que lumière — la neige lumière, le ciel lumière, l’air lui-même deve­nu lumi­neux, vibrant, satu­ré de pho­tons, et l’hô­tel au milieu de tout ça, l’hô­tel blanc dans la neige blanche sous le ciel blanc, comme un os blan­chi au soleil, comme une chose qui aurait été lavée de tout, net­toyée, rin­cée, ren­due à une pure­té ori­gi­nelle que per­sonne n’a­vait deman­dée et que per­sonne ne savait quoi en faire.

Cald­well, debout devant la fenêtre de la cui­sine, plis­sa les yeux. La lumière lui fai­sait mal — pas seule­ment aux yeux, plus pro­fond, quelque part der­rière les yeux, là où le bour­bon de la nuit avait lais­sé ses rési­dus, ses cendres. Il avait la bouche sèche, les tempes dou­lou­reuses, les mains qui trem­blaient un peu plus que d’ha­bi­tude. Il but son café debout, comme tou­jours, face à la fenêtre, face au monde qui avait réap­pa­ru pen­dant la nuit — les pins, le par­king sous la neige, le som­met de Longs Peak décou­pé contre le bleu féroce du ciel, un bleu de cobalt, un bleu d’al­ti­tude, le bleu que voient les alpi­nistes et les aigles et les hommes qui vivent assez haut pour que le ciel montre sa vraie couleur.

Il appe­la la sta­tion du shé­rif. La 36 était en cours de déblaie­ment. Le chasse-neige était pas­sé entre Lyons et le croi­se­ment de la 34. La route serait ouverte avant midi, avec pré­cau­tion, véhi­cules équi­pés uniquement.

Il mon­ta au deuxième.

La porte de la 217 était entrou­verte. La lumière du matin entrait par les deux fenêtres et inon­dait la chambre d’un blanc éblouis­sant, un blanc qui effa­çait les ombres, les contours, les mys­tères de la nuit — qui effa­çait tout et ne lais­sait que les choses telles qu’elles étaient : un lit défait, une table de nuit, un fau­teuil, un bureau, une salle de bain, du papier peint à fleurs. Une chambre d’hô­tel. Rien de plus. Rien de moins.

La femme fai­sait les valises. Elle pliait les vête­ments avec cette méthode qui était la sienne — chaque pièce lis­sée, pliée en trois, empi­lée — et elle avait le visage calme, légè­re­ment fati­gué, le visage d’une femme qui a dor­mi cinq heures et qui s’en contente parce que le som­meil, dans la vie qu’elle menait avec cet homme, était un luxe qu’on pre­nait quand il se pré­sen­tait et qu’on ne récla­mait pas quand il ne venait pas.

Le jeune homme était assis dans le fau­teuil. Le car­net était sur ses genoux, fer­mé. Il avait les yeux rouges, les joues creu­sées par la nuit blanche, les che­veux en désordre. Mais ses yeux — ses yeux étaient dif­fé­rents. Plus calmes. Plus fixes. Les yeux d’un homme qui a trou­vé ce qu’il cher­chait et qui sait que ce qu’il a trou­vé va chan­ger sa vie, même s’il ne sait pas encore com­ment, même s’il ne sait pas encore à quel point.

— La route sera ouverte avant midi, dit Cald­well depuis le seuil.

— Mer­ci, Ver­non, dit la femme.

Le jeune homme leva les yeux du car­net. Regar­da Cald­well. Et Cald­well vit dans ce regard quelque chose qu’il n’a­vait pas vu avant — pas de la gra­ti­tude, pas de la fas­ci­na­tion, pas de l’ap­pé­tit. De la peur. Le gosse avait peur. Peur de ce qu’il avait vu cette nuit, peur de ce qu’il avait écrit, peur de ce qui atten­dait dans le car­net, sur les pages à en-tête du Stan­ley Hotel, ces pages cou­vertes d’une écri­ture si dense et si vio­lente qu’on aurait dit que les mots avaient été non pas écrits mais gra­vés dans le papier. Peur, et mal­gré la peur, l’in­ca­pa­ci­té abso­lue de ne pas y aller, de ne pas des­cendre dans ce qui s’ou­vrait devant lui, parce que c’é­tait plus fort que lui, parce que ça avait tou­jours été plus fort que lui, parce que la seule chose au monde qui était plus ter­ri­fiante que d’é­crire ce livre était de ne pas l’écrire.

— On des­cend dans une heure, dit la femme.

Cald­well hocha la tête et redescendit.

2.

Le jeune homme des­cen­dit seul, une demi-heure plus tard.

Il trou­va Cald­well dans le hall, debout devant la grande fenêtre qui don­nait sur la val­lée. La val­lée était reve­nue — le lac d’Estes Park brillait en contre­bas, plaque d’argent dans l’é­crin blanc, et les pins for­maient des lignes sombres sur les pentes, et les toits d’Estes Park étaient visibles à l’ouest, minus­cules, avec des filets de fumée qui mon­taient des che­mi­nées dans l’air gla­cé. Le monde exis­tait à nou­veau. Le monde d’en bas, avec ses routes et ses mai­sons et ses voi­tures et ses gens, le monde ordi­naire qui avait dis­pa­ru pen­dant quatre jours der­rière la neige et le vent et qui réap­pa­rais­sait main­te­nant, intact, indif­fé­rent, comme s’il ne s’é­tait rien passé.

Le jeune homme s’ap­pro­cha de Cald­well. Ils se tinrent côte à côte devant la fenêtre, sans par­ler, pen­dant un moment qui dura le temps qu’il fal­lait — pas plus, pas moins. Le soleil chauf­fait les vitres. La neige, dehors, com­men­çait à fondre aux endroits expo­sés — des gouttes tom­baient des gout­tières, le porche dégou­li­nait, des rigoles appa­rais­saient sur le par­king. L’hô­tel se défai­sait de son man­teau blanc, len­te­ment, patiem­ment, comme un ani­mal qui mue.

— Ver­non, dit le jeune homme.

— Oui.

— Mer­ci.

Cald­well ne deman­da pas pour­quoi. Il savait pour­quoi. Et le gosse savait qu’il savait, et il n’é­tait pas néces­saire de le dire, parce que cer­taines choses n’ont pas besoin d’être dites pour être vraies, et que le silence entre deux hommes qui se com­prennent est une forme de parole plus pré­cise que les mots.

Le jeune homme sor­tit le car­net de sa poche arrière. Le regar­da. Le tapo­ta contre sa paume, deux fois, comme pour en véri­fier le poids.

— Est-ce que je peux gar­der ça ? Le bloc. Avec le logo de l’hôtel.

— C’est pas à moi. C’est à l’hôtel.

— Je sais.

— Alors gar­dez-le. L’hô­tel a plus de blocs qu’il n’en a besoin.

Le jeune homme glis­sa le car­net dans sa poche. Puis il fit quelque chose d’i­nat­ten­du — il ten­dit la main. Pas pour ser­rer la main de Cald­well, pas le geste bref et méca­nique de la pre­mière ren­contre au bar. Un geste dif­fé­rent. Il ten­dit la main et la posa sur l’a­vant-bras de Cald­well, et la lais­sa là, une seconde, deux secondes, le temps que la cha­leur passe d’un corps à l’autre, le temps que quelque chose soit trans­mis qui n’a­vait pas de nom — pas de la com­pas­sion, pas de la pitié, quelque chose de plus humble, de plus rare : la recon­nais­sance qu’un autre être humain existe, qu’il souffre, et qu’on l’a vu.

Cald­well ne reti­ra pas son bras. Il lais­sa la main du gosse où elle était. Puis le gosse la reti­ra, et ce fut fini.

— Vous allez écrire un livre, dit Caldwell.

Ce n’é­tait pas une question.

— Oui.

— Sur l’hôtel.

— Sur un hôtel. Pas celui-ci. Un autre. Mais le même.

— Et le gardien.

Le jeune homme hési­ta. Une seconde. Pas plus.

— Et le gar­dien, dit-il.

Cald­well hocha la tête. Len­te­ment. Quelque chose pas­sa dans ses yeux — pas de la dou­leur, pas de la fier­té, pas de la rési­gna­tion. De l’ac­cep­ta­tion. L’ac­cep­ta­tion de l’homme qui sait qu’il va deve­nir un per­son­nage, qu’une part de lui va être prise, trans­for­mée, défor­mée, agran­die, réduite, mêlée à d’autres parts d’autres hommes, et ver­sée dans un livre qui exis­te­ra long­temps après que l’homme aura ces­sé d’exis­ter, et que ce livre dira des choses sur lui qui sont vraies et des choses qui ne le sont pas, et que la dif­fé­rence n’au­ra aucune impor­tance, parce que la véri­té d’un livre n’est pas la véri­té d’un homme.

— Vous revien­drez, dit Caldwell.

Le jeune homme secoua la tête.

— Je ne crois pas.

— Pas ici. Pas en vrai. Mais vous revien­drez. Dans le livre. Vous ne pour­rez pas vous en empê­cher. L’hô­tel vous tient. Main­te­nant, il vous tient.

Le jeune homme ne répon­dit pas. Il regar­da la val­lée par la fenêtre — le lac, les pins, la route qui réap­pa­rais­sait en contre­bas, le monde qui l’at­ten­dait — et sur son visage il y avait une expres­sion que Cald­well recon­nut parce qu’il l’a­vait vue dans son propre miroir, chaque prin­temps, quand la neige fon­dait et que la route rou­vrait et qu’il devait quit­ter l’hô­tel et redes­cendre vers le monde d’en bas : le tiraille­ment. L’homme pris entre deux forces — celle qui tire vers la lumière, vers les vivants, vers la route ouverte, et celle qui tire vers l’in­té­rieur, vers le silence, vers les cou­loirs et les portes et les chambres vides et le pia­no qui joue dans la nuit.

— Faites atten­tion à vous, dit le jeune homme.

— C’est ce que tout le monde me dit.

3.

Tabi­tha des­cen­dit avec les valises à onze heures.

Elle avait mis de l’ordre — dans les valises, dans la chambre, en elle-même. Elle por­tait un man­teau en laine mar­ron, des bottes four­rées, un bon­net tri­co­té. Elle res­sem­blait à ce qu’elle était : une femme du Maine, habi­tuée aux hivers, pra­tique, solide, qui avait appris très tôt que la vie avec un homme comme Ste­phen King serait une vie d’hi­vers impré­vi­sibles et qu’il fal­lait avoir de bonnes bottes.

Elle posa les valises dans le hall. Le jeune homme les prit — une dans chaque main, sans effort, avec cette éner­gie des gens qui viennent de dor­mir trois heures et qui fonc­tionnent au car­bu­rant pur de l’ex­ci­ta­tion ner­veuse. Il sor­tit sous le porche, des­cen­dit les marches que Cald­well avait déblayées, et char­gea les valises dans le coffre de la Coc­ci­nelle jaune qui atten­dait sur le par­king, déga­gée de sa gangue de neige par Cald­well une heure plus tôt, sans que per­sonne le lui ait deman­dé, parce que c’é­tait son tra­vail, ou parce que c’é­tait la seule manière qu’il connais­sait de dire cer­taines choses.

La Coc­ci­nelle. Cald­well la regar­da — petite, cabos­sée, jaune vif sur la neige blanche, incon­grue, presque comique, la voi­ture d’un couple qui n’a pas d’argent et qui monte dans les Rocheuses avec ce qu’il a. Le pare-brise avait un éclat en bas à gauche. Le pare-chocs arrière tenait avec du fil de fer. L’an­tenne radio était cas­sée à mi-hau­teur et pen­chait vers la gauche comme un doigt tor­du. C’é­tait la voi­ture d’un homme de vingt-sept ans qui avait publié deux livres et qui ne gagnait pas de quoi s’a­che­ter une voi­ture cor­recte, et qui des­cen­drait de cette mon­tagne avec un car­net dans sa poche arrière qui conte­nait, en germe, en embryon, en mag­ma, le livre qui ferait de lui l’un des écri­vains les plus lus du XXe siècle.

Mais ça, per­sonne ne le savait. Pas le jeune homme. Pas sa femme. Pas Cald­well. Pas l’hôtel.

Ou peut-être l’hôtel.

Tabi­tha s’ap­pro­cha de Cald­well. Elle le regar­da — un regard long, direct, un regard qui voyait tout et qui ne jugeait rien. Puis elle fit quelque chose que Cald­well n’at­ten­dait pas : elle le prit dans ses bras. Briè­ve­ment. Une seconde. Ses bras autour de ses épaules, sa joue contre son blou­son, la pres­sion rapide d’un corps contre un autre. Et elle dit, tout bas, près de son oreille :

— Ne res­tez pas trop seul, Vernon.

Puis elle le lâcha, et elle sor­tit, et elle des­cen­dit les marches, et elle mon­ta dans la Coc­ci­nelle côté pas­sa­ger, et elle fer­ma la portière.

Cald­well res­ta sous le porche.

Le jeune homme était au volant. Il tour­na la clé. Le moteur de la Coc­ci­nelle tous­sa, cra­cha, pro­tes­ta — le froid, l’al­ti­tude, l’in­di­gni­té d’un moteur à plat conçu pour les plaines mis à l’é­preuve des mon­tagnes — et finit par démar­rer, avec un gron­de­ment enroué qui res­sem­blait à une toux d’emphysémateux. Le jeune homme enclen­cha la pre­mière. La Coc­ci­nelle avan­ça, pati­na sur la neige tas­sée du par­king, trou­va ses roues, et com­men­ça à des­cendre l’allée.

Le jeune homme regar­da dans le rétroviseur.

L’hô­tel était là — la façade blanche, mas­sive, les cent qua­rante fenêtres, le porche à colonnes, le toit de bar­deaux gris. Et devant le porche, la sil­houette de Cald­well, debout, les bras le long du corps, immo­bile, qui rape­tis­sait à mesure que la Coc­ci­nelle des­cen­dait l’al­lée. Der­rière Cald­well, l’hô­tel. Der­rière l’hô­tel, les Rocheuses. Der­rière les Rocheuses, le ciel bleu, immense, vide, indifférent.

Le jeune homme regar­da le rétro­vi­seur jus­qu’à ce que l’al­lée tourne et que les pins cachent l’hôtel.

Puis il regar­da la route devant lui. La 36 des­cen­dait vers Lyons, déga­gée mais encore blanche sur les côtés, bor­dée de congères que le chasse-neige avait repous­sées en murs com­pacts. Tabi­tha mit la radio. Un poste de Den­ver. De la coun­try. Merle Hag­gard. Le son gré­sillait à cause de l’an­tenne cas­sée, mais la voix pas­sait — une voix d’homme, traî­nante, nasale, qui chan­tait quelque chose sur la route et la soli­tude et l’A­mé­rique, et le jeune homme écou­tait et ne disait rien, les mains sur le volant, les yeux sur la route, le car­net dans sa poche arrière qui pesait contre le dos­sier du siège comme un ani­mal vivant, chaud, pal­pi­tant, plein de ce qui allait venir.

Ils des­cen­dirent vers Boulder.

Ils ne remon­tèrent jamais.

4.

Cald­well regar­da la Coc­ci­nelle jaune des­cendre l’al­lée, tour­ner, dis­pa­raître dans les pins.

Le bruit du moteur s’at­té­nua — ce petit gron­de­ment enroué qui avait été, pen­dant quelques secondes, le der­nier lien avec le monde humain — et s’é­tei­gnit. Absor­bé par la neige, par les pins, par la dis­tance, par le silence géo­lo­gique de la vallée.

Cald­well res­ta sous le porche.

Le silence revint. Non pas pro­gres­si­ve­ment mais d’un bloc, comme un objet qu’on pose sur une table — entier, mas­sif, défi­ni­tif. Le silence de l’a­près-départ, qui est le silence le plus pur de tous les silences, parce qu’il contient encore la mémoire du bruit, et que cette mémoire rend le silence plus silen­cieux, de la même manière que l’obs­cu­ri­té qui suit un éclair est plus obs­cure que l’obs­cu­ri­té ordinaire.

Cald­well était seul.

Le mot n’a­vait pas la même signi­fi­ca­tion qu’il avait eue quatre jours plus tôt, quand Donag­hue et Marge et Gra­dy étaient par­tis. Quatre jours plus tôt, « seul » signi­fiait : sans com­pa­gnie. Main­te­nant, « seul » signi­fiait : sans témoin. C’é­tait une dif­fé­rence consi­dé­rable. Tant que le couple était là — tant que le gosse posait ses ques­tions et que sa femme essuyait la vais­selle et que leurs voix réson­naient dans les cou­loirs et que leur pré­sence main­te­nait l’illu­sion qu’il exis­tait un dehors, un ailleurs, un monde — tant qu’ils étaient là, Cald­well n’é­tait pas vrai­ment seul, parce que quel­qu’un le voyait, quel­qu’un le connais­sait, quel­qu’un se sou­vien­drait de lui. Main­te­nant, il n’y avait plus per­sonne. Main­te­nant, Cald­well exis­tait sans témoin, et un homme sans témoin est un homme qui peut dis­pa­raître sans que per­sonne ne s’en aper­çoive, qui peut boire sans que per­sonne ne le voie, qui peut par­ler aux murs sans que per­sonne ne l’en­tende, qui peut deve­nir fou sans que per­sonne ne le diagnostique.

Cald­well ren­tra dans l’hô­tel. Fer­ma la porte. Le bruit du loquet, dans le hall vide, eut cette réso­nance qu’il connais­sait — sèche, brève, irré­vo­cable, le bruit d’un méca­nisme qui se referme.

Il tra­ver­sa le hall. Ses pas sur le par­quet — les seuls pas, les der­niers pas, les pas d’un homme seul dans un bâti­ment de cent qua­rante chambres. Il s’ar­rê­ta au pied du grand esca­lier. Leva les yeux. L’es­ca­lier mon­tait vers les étages, spi­rale de bois ver­ni et de fuseaux sculp­tés, et au-delà du deuxième, au-delà du troi­sième, la chaîne et le cade­nas et le noir du qua­trième, et au-delà du qua­trième, le toit, et au-delà du toit, le ciel.

Il mon­ta au pre­mier. Véri­fia la salle de bal. Vide. Le res­tau­rant. Vide. Le bar. Vide — les tabou­rets ali­gnés, le comp­toir en aca­jou, les bou­teilles der­rière le comp­toir qui brillaient dans la lumière du matin. Il pas­sa devant la salle de concert. La porte fer­mée à clé. Le silence acous­tique, der­rière. Il posa la main sur le bois. Froid.

Il mon­ta au deuxième. Le cou­loir. La moquette rouge sombre. Les appliques. Il mar­cha jus­qu’à la 217. La porte était ouverte — le couple avait lais­sé la porte ouverte en par­tant. Cald­well entra.

La chambre avait été ran­gée. Le lit était fait — la femme avait fait le lit avant de par­tir, les draps tirés, les oreillers tapés, le couvre-lit lis­sé. La salle de bain était propre. Les ser­viettes pliées sur le bord de la bai­gnoire. Rien ne traî­nait — pas un vête­ment, pas un livre, pas un objet oublié. La chambre était nue, net­toyée, ren­due à elle-même, comme si per­sonne n’y avait jamais séjourné.

Sauf.

Sur le bureau, sous la lampe, un mor­ceau de papier. Cald­well s’ap­pro­cha. Une page arra­chée du bloc à en-tête du Stan­ley Hotel. Le S entre­la­cé avec la mon­tagne en haut de la page. Et en des­sous, au crayon, d’une écri­ture rapide :

Ver­non —

Les hôtels ont de la mémoire.

Pre­nez soin de vous.

S.

Cald­well prit le papier. Le lut une deuxième fois. Le plia en quatre. Le glis­sa dans la poche de poi­trine de son blou­son, celle où il gar­dait le car­net à spi­rale et le crayon et les chiffres de la chaudière.

Il refer­ma la porte de la 217. Accro­cha l’é­ti­quette à la poi­gnée. FER­MÉ POUR LA SAISON.

Et des­cen­dit.

5.

Cald­well des­cen­dit à la chaufferie.

Véri­fia la chau­dière. Les mano­mètres dans le vert. Tem­pé­ra­ture de l’eau : 73 degrés. Pres­sion : nor­male. Niveau de fioul : un peu plus de la moi­tié. Il nota les chiffres dans le car­net à spi­rale. Refer­ma le car­net. Le ran­gea dans la poche de poi­trine, à côté du mot du gosse.

Il s’as­sit sur la chaise en métal. La chau­dière ron­ron­nait. Au-des­sus de lui, l’hô­tel. Cent qua­rante chambres, toutes fer­mées main­te­nant, toutes vides, toutes recou­vertes de housses blanches, toutes ren­dues au silence et à l’hi­ver. Cinq mois. Cent cin­quante jours. Trois mille six cents heures.

La bou­teille était dans la poche inté­rieure du blou­son. Il la sor­tit. Jim Beam. La qua­trième depuis ven­dre­di. Il la regar­da un moment — le visage mous­ta­chu, l’aigle, le ruban rouge — et dévis­sa le bouchon.

Puis il le revissa.

Il repo­sa la bou­teille sur la table de nuit. Se leva. Sor­tit de sa chambre. Mon­ta l’es­ca­lier du sous-sol. Tra­ver­sa le cou­loir. Arri­va dans le hall.

Le hall était bai­gné de lumière. Le soleil de fin de mati­née entrait par les grandes fenêtres et trans­for­mait l’es­pace en une cathé­drale blanche — le par­quet lui­sait, les boi­se­ries brillaient, les lustres éteints cap­taient la lumière et la res­ti­tuaient en mil­liers de points scin­tillants. L’es­ca­lier monu­men­tal mon­tait dans cette lumière comme un che­min vers quelque chose — vers quoi, Cald­well ne savait pas, n’a­vait jamais su, mais l’es­ca­lier mon­tait et c’é­tait peut-être suf­fi­sant, un esca­lier qui monte, un bâti­ment qui tient debout, un homme qui fait sa ronde.

Il sor­tit sous le porche.

Le monde. La val­lée. Le lac d’Estes Park en bas, scin­tillant. Les pins sombres sur les pentes. Longs Peak, enfin visible, immense, blanc, la cime décou­pée contre le bleu du ciel avec une net­te­té de cris­tal. Et le silence — mais un silence dif­fé­rent de celui de l’in­té­rieur, un silence vivant, le silence de la mon­tagne et du vent et de la neige et des élans et des aigles et de tout ce qui exis­tait avant l’hô­tel et qui exis­te­rait après, le silence du monde qui n’a besoin de personne.

Cald­well respira.

L’air froid entra dans ses pou­mons — pur, sec, cou­pant, l’air des Rocheuses, l’air qui avait gué­ri Stan­ley de la tuber­cu­lose, l’air qui brû­lait et qui vivi­fiait en même temps, l’air de 2 300 mètres d’al­ti­tude qui conte­nait moins d’oxy­gène que l’air d’en bas et qui, pour cette rai­son, obli­geait le cœur à battre plus fort, les pou­mons à s’ou­vrir davan­tage, le corps tout entier à tra­vailler plus dur pour sim­ple­ment vivre.

Il ren­tra.

6.

Le reste de la jour­née, Cald­well fit ce qu’il fai­sait toujours.

Sa ronde. La chau­dière. Les fenêtres. Les jauges. Les chiffres dans le car­net. Le per­ron à déblayer. Les gout­tières à véri­fier. Le rituel, la litur­gie, la méca­nique lente et ras­su­rante de l’en­tre­tien d’un bâti­ment qui n’at­tend per­sonne et que per­sonne ne vien­dra voir avant le printemps.

Il man­gea une part de tarte aux pommes de Marge, réchauf­fée au four. Il but du café. Il ne but pas de bour­bon. Pas de la jour­née. Pas parce qu’il avait déci­dé d’ar­rê­ter — Cald­well ne pre­nait jamais de déci­sions de cet ordre, les grandes déci­sions nettes et défi­ni­tives qui impliquent une volon­té et un ave­nir, deux choses aux­quelles il ne croyait pas — mais parce que, ce mar­di, le bour­bon n’é­tait pas néces­saire. Ce mar­di, quelque chose d’autre occu­pait l’es­pace que le bour­bon occu­pait d’ha­bi­tude — le mot du gosse dans la poche de poi­trine, le sou­ve­nir des bras de la femme autour de ses épaules, et le sen­ti­ment, fra­gile, pro­ba­ble­ment pro­vi­soire, que quel­qu’un l’a­vait vu. Que quel­qu’un savait.

À quatre heures, la nuit tom­ba. La même nuit que la veille — bru­tale, rapide, totale. Mais Cald­well, ce soir-là, n’eut pas peur de la nuit. Il allu­ma les lumières du hall, la cui­sine, le cou­loir du sous-sol. Il fit chauf­fer de l’eau pour un café. Il s’as­sit à la table de la cui­sine et il man­gea un sand­wich au beurre de caca­huète et il écou­ta la radio — un match de foot­ball des Den­ver Bron­cos contre les Oak­land Rai­ders, le com­men­ta­teur sur­ex­ci­té, la foule en arrière-plan, et Cald­well n’ai­mait pas le foot­ball mais il écou­ta quand même, parce que la voix du com­men­ta­teur était une voix humaine et que les voix humaines, ce soir, avaient une valeur qu’elles n’a­vaient pas d’habitude.

À huit heures, il fit sa ronde.

Il mon­ta au pre­mier. Le res­tau­rant, la salle de bal, la salle de concert. Il s’ar­rê­ta devant la porte fer­mée. Posa la main sur le bois. Froid. Silence.

Deuxième étage. Le cou­loir rouge sombre. Les appliques. Les portes. Toutes fer­mées main­te­nant, toutes éti­que­tées. FER­MÉ POUR LA SAI­SON. Il mar­cha jus­qu’au bout, tour­na, revint. La 217 — fer­mée, éti­que­tée, vide. Il ne s’ar­rê­ta pas devant. Il passa.

Troi­sième étage. Même chose. Les portes, les éti­quettes, le noir. Il ne mon­ta pas au qua­trième. La chaîne était en place. Le cade­nas était en place.

Il redes­cen­dit.

7.

À dix heures du soir, Cald­well s’as­sit dans le bar.

Pas der­rière le comp­toir — sur un tabou­ret, du côté des clients. Le troi­sième tabou­ret en par­tant de la gauche. Celui sur lequel le gosse s’é­tait assis, quatre jours plus tôt, pour com­man­der un Jack Daniel’s avec beau­coup de gla­çons. Cald­well ne com­man­da rien — il n’y avait per­sonne pour prendre la com­mande, et il n’a­vait pas appor­té de bou­teille. Il s’as­sit, les mains posées sur le comp­toir en aca­jou, et il regar­da la salle.

La pho­to au mur. Free­lan et Flo­ra Stan­ley. 1911. Lui, maigre, mous­ta­chu, le regard fié­vreux. Elle, droite, sereine, les mains croi­sées. Le couple fon­da­teur. Les fan­tômes ori­gi­nels. Ceux qui avaient construit cet endroit et qui n’a­vaient jamais accep­té de le quit­ter, même quand la mort les y avait obligés.

Cald­well les regar­da longtemps.

Puis il se leva, sor­tit du bar, tra­ver­sa le hall, et des­cen­dit à sa chambre. Il s’as­sit sur le lit. La bou­teille de Jim Beam était sur la table de nuit, là où il l’a­vait lais­sée le matin, le bou­chon vis­sé. Il la regar­da. Ne la tou­cha pas. S’al­lon­gea sur le lit, tout habillé, les bottes aux pieds. Étei­gnit la lampe.

La chau­dière ron­ron­nait à tra­vers le mur. L’hô­tel cra­quait au-des­sus — le bois, le froid, la nuit. Les bruits fami­liers, les bruits de tou­jours. Cald­well fer­ma les yeux. Le noir der­rière ses pau­pières était le même noir que le noir de la chambre, le même noir que le noir des cou­loirs, le même noir que le noir du qua­trième étage der­rière la chaîne.

Le som­meil vint. Pas tout de suite. Len­te­ment, par couches, comme la neige. Cald­well sen­tit ses mains se détendre, ses épaules s’af­fais­ser, sa mâchoire se des­ser­rer. Le gron­de­ment de la chau­dière devint un ber­ce­ment. Les cra­que­ments de l’hô­tel devinrent un murmure.

Et le pia­no com­men­ça à jouer.

Dou­ce­ment. Très dou­ce­ment. Pas un accord bru­tal, pas un début de mor­ceau — un mur­mure de notes, un frô­le­ment de touches, comme quel­qu’un qui pose­rait les doigts sur les touches sans appuyer, ou qui appuie­rait à peine, juste assez pour que le mar­teau effleure la corde, juste assez pour que le son existe sans tout à fait exis­ter, à la fron­tière entre le silence et la musique, entre le rêve et le réel, entre la vie et l’autre chose.

Cald­well ne bou­gea pas. Il ne mon­ta pas véri­fier. Il ne se leva pas. Il res­ta allon­gé dans le noir, les yeux fer­més, et il écouta.

La musique était belle. La musique était triste. La musique était la même que tou­jours — Cho­pin, la pre­mière bal­lade, en sol mineur — et elle mon­tait du rez-de-chaus­sée à tra­vers les étages, à tra­vers le béton et le bois et la pierre et le quartz, elle mon­tait et elle des­cen­dait et elle emplis­sait l’hô­tel comme l’eau emplit un vase, et l’hô­tel réson­nait, vibrait, vivait de cette musique, cent qua­rante chambres qui vibraient dou­ce­ment dans le noir, cent qua­rante chambres accor­dées sur la même fré­quence, et les housses blanches sur les meubles qui fré­mis­saient peut-être, ou peut-être pas, et les portes fer­mées qui s’en­tre­bâillaient peut-être, ou peut-être pas, et les cou­loirs vides qui se rem­plis­saient peut-être, ou peut-être pas, de pas et de voix et de rires et de vie, la vie de soixante-cinq ans de pas­sages, de séjours, de nuits, la vie de tous les noms du registre, tous les visages oubliés, tous les rêves rêvés dans ces lits, toutes les peurs et tous les dési­rs et toutes les soli­tudes qui s’é­taient dépo­sés ici, couche après couche, comme la neige se dépose sur la montagne.

La musique joua pen­dant sept minutes. Puis elle s’arrêta.

Le der­nier accord trem­bla dans le silence. Les har­mo­niques se dis­si­pèrent. Le silence revint — mais un silence habi­té, un silence qui avait été tra­ver­sé par la beau­té et qui en gar­dait la trace, comme un visage garde la trace d’un sou­rire même après que le sou­rire a disparu.

Cald­well ouvrit les yeux dans le noir.

— Bon­soir, Flo­ra, dit-il.

Et il s’endormit.

*

Au-des­sus de lui, l’hô­tel se tut.

La neige, dehors, brillait sous les étoiles. Le ciel d’oc­tobre était immense, noir, semé de constel­la­tions que les Ara­pa­ho avaient nom­mées avant tout le monde et que per­sonne ne nom­mait plus. Longs Peak dres­sait sa masse blanche contre le noir du ciel, et la lune — un crois­sant mince, à peine visible — éclai­rait la val­lée d’une lumière si faible qu’elle n’é­clai­rait rien, qu’elle ne fai­sait que rendre l’obs­cu­ri­té plus douce, plus habitable.

Le Stan­ley Hotel dormait.

Ses cent qua­rante chambres fer­mées, ses cou­loirs déserts, ses housses blanches, ses portes éti­que­tées. Son bar vide, son res­tau­rant vide, sa salle de bal vide. Sa salle de concert où le Stein­way atten­dait sous sa housse noire, les touches blanches et noires ali­gnées dans le noir, immo­bile, silen­cieux, repu.

Et quelque part sur la route entre Estes Park et Boul­der, une Coc­ci­nelle jaune des­cen­dait dans la nuit vers le monde d’en bas, avec un homme et une femme et un car­net à en-tête du Stan­ley Hotel dans la poche arrière d’un jean, et dans ce car­net des mots qui n’é­taient pas encore un livre mais qui le devien­draient, des mots grif­fon­nés dans une cui­sine d’hô­tel à trois heures du matin par un homme de vingt-sept ans qui avait peur de ce qu’il avait vu et qui écri­rait sa peur, qui en ferait un livre, qui don­ne­rait à cet hôtel et à cet homme et à cette nuit une exis­tence que la réa­li­té seule n’au­rait jamais pu leur don­ner — parce que la réa­li­té est ce qui se passe, mais la lit­té­ra­ture est ce qui reste.

Et l’hô­tel le savait.

*

Le Stan­ley Hotel existe. Ver­non Cald­well n’existe pas.

Ste­phen et Tabi­tha King ont séjour­né au Stan­ley Hotel fin octobre 1974. 

The Shi­ning a été publié en 1977.

Flo­ra Stan­ley joue tou­jours du piano.

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