Sorting by

×
Le Rose de Pon­tor­mo — Par­ties 5 et 6

Le Rose de Pon­tor­mo — Par­ties 5 et 6

Le Rose de Pontormo

Le Rose de Pontormo

Par­ties 5 et 6

PAR­TIE V

La nuit du 26 au 27 mai 1993, Léonce ne dor­mait pas.

Il était assis à la fenêtre de la chambre 307, les volets grands ouverts sur la nuit flo­ren­tine, le cahier fer­mé sur le bureau der­rière lui — fer­mé depuis la veille, depuis qu’il avait com­pris qu’il n’y avait plus rien à y écrire, que Wyn­ters était mort et que ce qui le rem­pla­çait n’a­vait pas encore de forme, pas encore de nom. Il regar­dait les toits de Flo­rence dans le noir. La ville était silen­cieuse — cette heure creuse entre minuit et l’aube où même les motos se taisent, où même les chats cessent de se battre, où il ne reste que le bour­don­ne­ment loin­tain de l’élec­tri­ci­té dans les murs et, quelque part, très loin, le mur­mure de l’Ar­no qui ne dort jamais.

Il pen­sait à Mathilde. Non pas avec la dou­leur des pre­mières semaines — cette dou­leur aiguë, cou­pante, qui vous prend au ventre comme une lame — mais avec quelque chose de plus doux, de plus triste, une mélan­co­lie lente qui res­sem­blait au fleuve. Il pen­sait à ses mains. À la façon qu’elle avait de poser ses mains à plat sur la table quand elle réflé­chis­sait, les doigts écar­tés, comme si elle cher­chait à tou­cher le monde par la plus grande sur­face pos­sible. Elle était dans le monde, Mathilde. Elle y était tota­le­ment, sans filtre, sans dis­tance. Et lui — lui était dans les livres. Dans les phrases. Dans les musées. Dans cette chambre d’hô­tel à Flo­rence, à regar­der la nuit par la fenêtre, seul, bri­sé par la beau­té et inca­pable de tou­cher quoi que ce soit de vivant.

Il pen­sa : quand je ren­tre­rai à Lyon, j’i­rai la voir. Non pas pour la recon­qué­rir — c’é­tait fini, il le savait, cer­taines choses finissent et c’est leur digni­té de finir — mais pour lui dire qu’elle avait rai­son. Pour lui dire : tu avais rai­son, je ne te voyais pas. Et main­te­nant Flo­rence m’a appris à voir, et c’est trop tard, et c’est injuste, mais c’est la vérité.

Il regar­da sa montre. 00h47.

Le silence était total. Pas un bruit. Pas un souffle. Flo­rence rete­nait son haleine.

*

À 01h04, le monde explosa.

Ce n’est pas une méta­phore. Le monde explo­sa réel­le­ment, phy­si­que­ment, maté­riel­le­ment. Un souffle d’une vio­lence inouïe tra­ver­sa la nuit — un son qui n’é­tait pas un son mais un mur, un mur de bruit qui frap­pa la chambre 307 comme un poing géant, et les vitres trem­blèrent, et les livres tom­bèrent du bureau, et le lustre au pla­fond oscil­la, et Léonce fut pro­je­té en arrière, loin de la fenêtre, et il se retrou­va par terre, le dos contre le pied du lit, sans com­prendre, sans rien com­prendre, le cer­veau vide, les oreilles sif­flantes, le cœur arrêté.

Puis le bruit. Après l’ex­plo­sion, le bruit — un gron­de­ment sourd, conti­nu, comme un ton­nerre qui ne s’ar­rête pas, et par-des­sus des cra­que­ments, des effon­dre­ments, le son ter­rible de la pierre qui tombe, et des alarmes de voi­tures qui se déclen­chaient les unes après les autres, et des cris — des cris humains, loin­tains, aigus, des cris qui per­çaient la nuit comme des aiguilles.

Léonce se rele­va. Ses jambes trem­blaient mais pas comme elles trem­blaient devant le Pon­tor­mo — pas le trem­ble­ment de l’ex­tase, le trem­ble­ment de la ter­reur, celui qui vient du ventre, celui de l’a­ni­mal. Il cou­rut à la fenêtre.

Au-des­sus de Flo­rence, une colonne de fumée et de pous­sière mon­tait dans le ciel noir. Pas du côté des col­lines, pas du côté de Fie­sole — du côté du centre, du côté de l’Ar­no, du côté des Offices. Une lueur orange pul­sait à la base de la colonne, un feu, un incen­die, et la pous­sière mon­tait, mon­tait, éclai­rée par en des­sous, et c’é­tait — Léonce mit quelques secondes à le com­prendre, quelques secondes d’une lon­gueur insup­por­table — c’é­tait le cœur de Flo­rence qui brûlait.

Les cou­loirs du Grand Hotel s’emplirent de voix. Des portes qui cla­quaient. Des pas pré­ci­pi­tés. Des voix en anglais, en ita­lien, en alle­mand, en japo­nais — la tour de Babel de la panique, toutes les langues confon­dues dans la même peur. Léonce sor­tit de sa chambre en pyja­ma et pieds nus. Dans le cou­loir, des clients hagards, en robes de chambre, les che­veux en désordre, les visages blêmes. Un enfant pleu­rait. Un homme en cale­çon répé­tait « What hap­pe­ned? What hap­pe­ned? » à per­sonne en particulier.

Il des­cen­dit au hall. Mar­co était là — Mar­co qui n’é­tait jamais là la nuit, Mar­co le bar­man de jour, mais il était là, en jean et en pull, le visage gris, le télé­phone à l’o­reille. Le concierge de nuit, un jeune homme qui d’ha­bi­tude affi­chait un calme pro­fes­sion­nel impec­cable, était debout der­rière son comp­toir, les mains à plat sur le registre, immo­bile, livide. Le lustre de Mura­no trem­blait encore — ses pen­de­loques tin­taient fai­ble­ment, comme des clo­chettes, comme un glas minuscule.

— Qu’est-ce qui s’est pas­sé ? deman­da Léonce.

Mar­co rac­cro­cha. Son visage était celui d’un homme qui vient d’ap­prendre quelque chose qu’il ne vou­lait pas apprendre.

— Una bom­ba, dit-il. Via dei Geor­go­fi­li. À côté des Offices. Ils disent qu’un immeuble s’est effon­dré. Ils disent qu’il y a des morts.

Une bombe. Via dei Geor­go­fi­li. La petite rue der­rière les Offices — Léonce l’a­vait tra­ver­sée trois jours plus tôt, en reve­nant du musée, il se sou­ve­nait d’une porte en bois, d’un chat sur un appui de fenêtre, d’une femme qui éten­dait du linge au bal­con. Une rue ordi­naire. Une rue de gens ordi­naires. Et main­te­nant, une bombe.

— Les Offices ? deman­da Léonce, et il détes­ta sa propre ques­tion — les Offices, les tableaux, l’art — avant les gens, avant les morts, les Offices — et il com­prit à cet ins­tant, avec une honte brû­lante, que le syn­drome de Sten­dhal n’é­tait pas seule­ment une mala­die de la beau­té, c’é­tait une mala­die de l’é­goïsme, une défor­ma­tion mons­trueuse de la per­cep­tion qui vous fai­sait pen­ser aux tableaux avant les corps, aux fresques avant les vies.

Mar­co le regarda.

— On ne sait pas encore, dit-il. Des dégâts. Mais on ne sait pas.

*

Les heures qui sui­virent furent les plus longues de la vie de Léonce.

Le Grand Hotel Vil­la Medi­ci se trans­for­ma en un étrange navire échoué. Les clients se ras­sem­blèrent dans le hall, dans le bar, dans le res­tau­rant — cer­tains habillés, la plu­part en vête­ments de nuit, tous avec la même expres­sion de stu­peur incré­dule. Mar­co ser­vait du café, du thé, du cognac — ce qu’on vou­lait, gra­tis, sans comp­ter, les bou­teilles ali­gnées sur le comp­toir du bar comme un poste de secours. La radio ita­lienne cra­chait des infor­ma­tions confuses — « esplo­sione », « atten­ta­to », « via dei Geor­go­fi­li », « Gal­le­ria degli Uffi­zi », « vit­time » — et chaque mot tom­bait dans le hall du Grand Hotel comme une pierre dans l’eau, et les cercles s’é­lar­gis­saient, et les visages se décomposaient.

Howard et Patri­cia étaient assis côte à côte dans un cana­pé du hall. Léonce ne les avait jamais vus silen­cieux. Ils étaient tou­jours en repré­sen­ta­tion, tou­jours en spec­tacle — les prix des tableaux, les pro­ve­nances, la mode et la mort, le Bel­li­ni à trois cent mille. Mais cette nuit-là, Howard tenait la main de Patri­cia et ne disait rien. Son bla­zer bleu marine était frois­sé, son mou­choir de poche avait dis­pa­ru, et il y avait dans son visage quelque chose de nu, de défait, comme si l’ex­plo­sion avait souf­flé les murs de son per­son­nage et qu’il ne res­tait que l’homme — un homme vieillis­sant qui avait peur, qui tenait la main de sa femme, et qui ne par­lait pas de prix.

Patri­cia pleu­rait. Dou­ce­ment, sans bruit, les larmes cou­lant sur ses joues bron­zées, et ses bijoux ne tin­taient pas, ses bra­ce­lets étaient immo­biles, et ce silence de ses bra­ce­lets — ce silence après des jours de tin­te­ments — était plus assour­dis­sant que l’explosion.

Mrs. Bla­ck­wood n’é­tait pas des­cen­due. Léonce deman­da à Mar­co. Mar­co secoua la tête.

— Mrs. Bla­ck­wood ne des­cend jamais la nuit. Elle dit que la nuit appar­tient aux morts et qu’elle les res­pecte trop pour les déran­ger. Je lui ai fait mon­ter du thé.

Filip­po arri­va vers trois heures du matin. Il sur­git par la porte prin­ci­pale, le visage cou­vert de pous­sière, les yeux fous, les mains — ces mains tachées de six cents ans de pig­ments — trem­blantes comme celles d’un enfant. Il tra­ver­sa le hall sans voir per­sonne, s’ef­fon­dra dans un fau­teuil du bar, et Mar­co lui ser­vit un whis­ky sans qu’il ait besoin de demander.

— Filip­po, dit Léonce en s’as­seyant en face de lui.

Le res­tau­ra­teur leva les yeux. Il y avait de la pous­sière dans ses che­veux, de la pous­sière sur ses sour­cils, de la pous­sière dans les plis de son visage, comme si l’ex­plo­sion l’a­vait pou­dré de gris, comme si Flo­rence en s’ef­fon­drant l’a­vait recou­vert de ses propres cendres.

— J’y suis allé, dit-il d’une voix blanche. J’ai enten­du l’ex­plo­sion depuis chez moi — j’ha­bite via Mag­gio, de l’autre côté du fleuve — et j’ai cou­ru. J’ai cou­ru pieds nus, je n’ai même pas mis de chaus­sures. Et j’ai vu.

Il but le whis­ky d’un trait. Mar­co en ver­sa un deuxième.

— L’im­meuble de la via dei Geor­go­fi­li. Effon­dré. Comme ça. Cinq étages trans­for­més en un tas de pierres. Les pom­piers étaient déjà là. Des ambu­lances. Des gens qui criaient. Et la pous­sière — cette pous­sière par­tout, blanche, épaisse, qui entrait dans la bouche, dans les pou­mons, une pous­sière de pierres et de plâtre et de verre pilé et de — autre chose. De vies. C’é­tait de la pous­sière de vies, Léonce. Des gens dor­maient dans cet immeuble. Des familles. Et main­te­nant ils sont dans la poussière.

Il regar­da ses mains.

— Et les Offices. Le mur côté sud est tou­ché. Les fenêtres souf­flées. Des tableaux — on ne sait pas encore les­quels — des tableaux détruits. Des siècles d’art détruits en une seconde. Par une voi­ture bour­rée d’ex­plo­sifs garée dans la rue. Une Fiat. Une Fiat Fio­ri­no. Le genre de camion­nette avec laquelle on livre du pain.

Il eut un rire — un rire ter­rible, un rire de gorge qui res­sem­blait à un sanglot.

— Ils ont livré la mort dans une camion­nette de bou­lan­ger. C’est ça, l’I­ta­lie. Même la ter­reur est une comédie.

Léonce ne dit rien. Il ne pou­vait pas par­ler. Quelque chose s’é­tait blo­qué dans sa gorge — pas un san­glot, pas un cri, quelque chose de plus solide, un objet, un noyau, comme si toute l’é­mo­tion des deux der­nières semaines — le Pon­tor­mo, le Bot­ti­cel­li, les larmes dans la cathé­drale, l’ex­tase, le ver­tige, la beau­té insup­por­table — s’é­tait conden­sée en une masse dure qui obs­truait le pas­sage de l’air. Il res­pi­rait par petites gor­gées, la bouche entrou­verte, et il fixait les mains de Filip­po, ces mains qui répa­raient les fresques et qui ne pour­raient pas répa­rer ceci, ces mains qui tou­chaient les siècles et qui ne pour­raient pas tou­cher les morts, ces mains cou­vertes de pous­sière et de pig­ments mêlés, le bleu de cobalt et la cendre de Flo­rence confon­dus sous les ongles.

*

L’aube arri­va. Pas une aube nor­male — pas l’aube mauve et douce des pre­miers jours, pas cette lumière qui entrait par les volets comme une caresse. Une aube grise, sale, char­gée de pous­sière et de fumée. La lumière de Flo­rence était malade. Le ciel avait cette teinte bla­farde des len­de­mains de catas­trophe, et l’o­deur — pour la pre­mière fois depuis son arri­vée, l’o­deur de Flo­rence avait chan­gé. Plus de jas­min, plus de buis, plus de pierre chaude. Une odeur de brû­lé, âcre, chi­mique, qui s’in­fil­trait par les fenêtres du Grand Hotel et qui conta­mi­nait le hall, le bar, les cou­loirs, les chambres, les draps, les vête­ments, tout.

Léonce sor­tit.

Les rues étaient mécon­nais­sables. Pas les rues elles-mêmes — les murs étaient tou­jours debout, les façades intactes, les fon­taines cou­laient encore — mais l’at­mo­sphère, le silence, la qua­li­té de l’air. Flo­rence avait per­du son assu­rance. Flo­rence avait peur. Les rares pas­sants mar­chaient vite, tête bais­sée, sans se regar­der. Les devan­tures des bou­tiques étaient fer­mées. Des voi­tures de police bar­raient cer­taines rues. Et par­tout, cette pous­sière — un voile gris sur les rebords des fenêtres, sur les capots des voi­tures, sur les feuilles des arbres, comme une neige sale, une neige de destruction.

Il mar­cha vers l’Ar­no. Tra­ver­sa le Ponte San­ta Tri­ni­ta — le même pont qu’il avait tra­ver­sé le hui­tième jour, quand il allait vers l’Ol­trar­no, quand le bleu du ciel s’ap­pe­lait encore « azzur­ro oltre­ma­ri­no » et que tout était beau. Le pont était intact. L’Ar­no cou­lait en des­sous, le même Arno, vert et lent, indif­fé­rent. Les fleuves ne savent pas ce qui se passe au-des­sus d’eux. Ils coulent, c’est tout. Ils emportent et ne rendent pas.

Il lon­gea les quais vers l’est. Et à mesure qu’il appro­chait des Offices, les dégâts apparurent.

D’a­bord, du verre. Des éclats de verre par­tout sur les trot­toirs, sur la chaus­sée, qui cris­saient sous ses chaus­sures. Puis des débris — des mor­ceaux de pierre, de plâtre, des frag­ments de boi­se­ries. Puis des bar­rières de police, des rubans de plas­tique rouge et blanc qui déli­mi­taient une zone inter­dite. Et des poli­ciers, des cara­bi­niers, des pom­piers en tenue, des hommes en civil avec des badges. Et des camé­ras de télé­vi­sion, des jour­na­listes, la machi­ne­rie obs­cène de l’in­for­ma­tion qui se met en branle.

Il ne put pas appro­cher de la via dei Geor­go­fi­li. Les bar­rières l’en empê­chaient. Mais il vit, par-des­sus les têtes, par-des­sus les bar­rières, le trou. L’en­droit où l’im­meuble avait été. Un espace vide, béant, comme une dent arra­chée dans une mâchoire de pierre. Des gra­vats. Des poutres tor­dues. Un mor­ceau de façade encore debout, absur­de­ment, un pan de mur avec une fenêtre intacte, des rideaux qui pen­daient dans le vide — des rideaux fleu­ris, nota-t-il, des rideaux qu’une femme avait choi­sis, qu’une femme avait accro­chés, et der­rière ces rideaux il y avait eu une chambre, et dans cette chambre il y avait eu une vie, et main­te­nant il n’y avait que le ciel.

Cinq morts, disaient les gens autour de lui. La famille Nen­cio­ni — Ange­la, Fabri­zio, et leurs deux filles, Nadia, neuf ans, et Cate­ri­na, cin­quante jours. Cin­quante jours. Un bébé de cin­quante jours tué par une bombe de la mafia. Et Dario Capo­lic­chio, un étu­diant de vingt-deux ans qui vivait dans l’im­meuble d’à côté.

Léonce res­ta long­temps devant les bar­rières. Il ne pleu­rait pas. Les larmes des deux der­nières semaines — les larmes du Duo­mo, les larmes du Pon­tor­mo, les larmes de la beau­té — s’é­taient taries. Ce qui était en lui main­te­nant n’é­tait pas des larmes, c’é­tait autre chose, quelque chose de sec et de dur et de brû­lant, comme un char­bon. Et ce char­bon chauf­fait, et il com­pre­nait — avec une luci­di­té atroce, une luci­di­té qui était le contraire exact de l’ex­tase, une luci­di­té qui cou­pait au lieu de dis­soudre — il com­pre­nait que son ver­tige esthé­tique, son syn­drome de Sten­dhal, ses hal­lu­ci­na­tions devant les tableaux, tout cela était un luxe. Un luxe obs­cène. Pen­dant qu’il pleu­rait devant des fresques, des gens vivaient der­rière des rideaux fleu­ris à cin­quante mètres des Offices, et ces gens étaient morts main­te­nant, et aucun tableau au monde ne valait la vie de Cate­ri­na Nen­cio­ni, cin­quante jours.

Il pen­sa à son cahier. À ces pages fié­vreuses sur le rose de Pon­tor­mo et le bleu de Fra Ange­li­co et la beau­té qui brise et l’ex­tase qui sub­merge. Et ces pages lui parurent sou­dain d’une vani­té mons­trueuse — les diva­ga­tions d’un petit écri­vain fran­çais en mal d’é­mo­tions fortes, un tou­riste de la beau­té, un consom­ma­teur de sen­sa­tions sublimes, pen­dant que le monde réel — le monde des camion­nettes pié­gées et des bébés de cin­quante jours et des immeubles qui s’ef­fondrent — pen­dant que le monde réel conti­nuait de tuer.

*

Il ren­tra au Grand Hotel en milieu de mati­née. Le hall bruis­sait d’une acti­vi­té ner­veuse — des clients qui fai­saient leurs valises, des taxis qu’on appe­lait, des vols qu’on chan­geait. Cer­tains par­taient. La peur les chas­sait. Flo­rence n’é­tait plus le décor enchan­té de leurs vacances — Flo­rence était un lieu où des bombes explo­saient, et cette véri­té était into­lé­rable, et ils fuyaient.

Howard et Patri­cia fai­saient par­tie de ceux qui par­taient. Léonce les croi­sa dans le hall, entou­rés de leurs valises — des valises Vuit­ton, énormes, cou­vertes de sti­ckers d’hô­tels, une for­tune en bagages. Howard avait remis son bla­zer bleu marine mais le mou­choir de poche man­quait tou­jours, et ce détail — l’ab­sence du mou­choir — disait tout.

— We’re flying to Lon­don tonight, dit Howard en croi­sant le regard de Léonce. And from Lon­don, home.

— I’m sor­ry, dit Léonce, sans savoir exac­te­ment de quoi il s’ex­cu­sait — de l’at­ten­tat, de Flo­rence, de tout.

Patri­cia, der­rière ses lunettes noires, dit quelque chose qu’il n’ou­blia jamais :

— All those pain­tings, dit-elle d’une voix cas­sée. All that beau­ty. And it can’t pro­tect anyone. It can’t pro­tect a baby.

Puis elle mon­ta dans le taxi, et Howard mon­ta après elle, et les valises Vuit­ton furent englou­ties dans le coffre, et le taxi s’é­loi­gna, et Léonce res­ta sur le trot­toir de la Via il Pra­to, et la phrase de Patri­cia tour­nait dans sa tête comme un acide : it can’t pro­tect a baby. La beau­té ne peut pas pro­té­ger un bébé.

C’é­tait la véri­té la plus simple et la plus dévas­ta­trice qu’il ait jamais enten­due. Plus dévas­ta­trice que le Pon­tor­mo. Plus dévas­ta­trice que Sten­dhal. La beau­té ne pro­tège pas. La beau­té est impuis­sante. La beau­té est là, immense, sublime, éter­nelle — et à côté d’elle, un bébé de cin­quante jours meurt dans son som­meil sous les décombres d’un immeuble, et la beau­té ne peut rien faire, la beau­té ne bouge pas, la beau­té reste dans ses cadres et regarde et ne fait rien.

*

L’a­près-midi, Filip­po revint au Grand Hotel. Il avait chan­gé de vête­ments mais pas de visage — le même visage gris, pou­dreux, vieilli de dix ans en une nuit. Il s’as­sit au bar et Mar­co lui ser­vit un café sans un mot.

— J’ai vu les dégâts aux Offices, dit-il. Le Cor­ri­dor de Vasa­ri est tou­ché. Des tableaux de la col­lec­tion Conti­ni Bona­cos­si — détruits. Un Bar­to­lo­meo Man­fre­di. Un Ghe­rar­do delle Not­ti. Des toiles du dix-sep­tième siècle, pul­vé­ri­sées. Et dans une salle du rez-de-chaus­sée, une sculp­ture de l’A­ca­dé­mia del­la Crus­ca — en mor­ceaux. En mor­ceaux, Léonce. Comme si quel­qu’un avait pris un mar­teau et —

Il ne finit pas sa phrase. Il regar­da ses mains. Ses mains de res­tau­ra­teur. Ses mains qui savaient répa­rer, recoudre, res­sus­ci­ter — et qui ne pou­vaient rien contre une bombe.

— Il y a des choses qu’on ne res­taure pas, dit-il. Les gens croient que tout se res­taure. Que tout se répare. Mais non. Quand l’o­ri­gi­nal est détruit, c’est fini. On peut refaire, on peut imi­ter, on peut copier — mais l’o­ri­gi­nal est par­ti. Pour tou­jours. Et ce matin, en regar­dant les gra­vats, je me suis dit que c’é­tait la même chose pour les gens. La famille Nen­cio­ni. L’é­tu­diant. On ne les res­taure pas. On ne les refait pas. Ils sont par­tis. Et tout l’art du monde ne vaut pas —

Il s’ar­rê­ta. But son café. Ses mains tremblaient.

— Vous savez ce qui me rend le plus fou ? dit-il. C’est que c’est la mafia. Cosa Nos­tra. Ils ont fait ça pour punir l’É­tat. Pour punir les juges, les pro­cu­reurs, ceux qui les traquent. Et ils ont choi­si les Offices. Ils ont choi­si de frap­per la beau­té. Parce qu’ils savent que la beau­té est ce que l’I­ta­lie a de plus pré­cieux. Plus pré­cieux que l’argent, plus pré­cieux que le pou­voir. La beau­té. Et ils ont vou­lu la détruire. Non pas la voler — la détruire. C’est le geste le plus nihi­liste, le plus obs­cène — détruire ce qui est beau parce que c’est beau. C’est la néga­tion de tout.

Léonce écou­tait. Et dans les mots de Filip­po, il enten­dait l’é­cho inver­sé de son propre syn­drome. Lui avait été sub­mer­gé par la beau­té — noyé, bri­sé, dis­sous par elle. Et ceux qui avaient posé la bombe avaient vou­lu la détruire. Les deux gestes étaient oppo­sés mais ils par­taient du même point — la recon­nais­sance que la beau­té est une puis­sance. Une puis­sance qui peut sau­ver ou tuer, gué­rir ou bri­ser, et qui dans tous les cas ne laisse per­sonne indemne.

*

Ce soir-là, Mrs. Bla­ck­wood des­cen­dit dîner. C’é­tait la pre­mière fois que Léonce la voyait depuis la nuit du jar­din, et quelque chose dans son appa­rence avait chan­gé — pas la robe noire, pas le col­lier de perles, pas le chi­gnon blanc, tout cela était iden­tique, immuable, mais quelque chose dans les yeux, une ombre, une gra­vi­té nou­velle, comme si l’ex­plo­sion avait fis­su­ré même cette for­te­resse d’é­lé­gance anglaise.

Le res­tau­rant était à moi­tié vide. Les clients par­tis n’a­vaient pas été rem­pla­cés. Les tables dres­sées pour per­sonne avaient un air de cime­tière — les nappes blanches, les bou­gies éteintes, les verres vides.

— Asseyez-vous, dit Eleanor.

Il s’as­sit.

Elle ne com­man­da pas de sole. Elle com­man­da un risot­to qu’elle ne man­gea pas. Elle but du vin — du rouge, cette fois, pas du blanc, et ce chan­ge­ment, infime, disait que quelque chose avait bas­cu­lé dans l’ordre de son monde.

— J’ai enten­du la bombe, dit-elle. J’é­tais dans mon lit, les yeux ouverts — je dors mal, les vieilles dames dorment mal, c’est le pri­vi­lège de l’âge, on a tout le temps de la nuit pour pen­ser à ses erreurs. J’ai enten­du l’ex­plo­sion et j’ai su immé­dia­te­ment ce que c’é­tait. Pas un acci­dent. Pas un orage. Une inten­tion. Un acte de volon­té. Quel­qu’un avait vou­lu détruire.

Elle tour­na son verre de vin entre ses doigts.

— En 1966, l’Ar­no a détruit Flo­rence. Mais l’Ar­no n’a­vait pas de volon­té. L’Ar­no est un fleuve. Il monte et il des­cend et il ne sait pas ce qu’il fait. Mais ceci — ceci est dif­fé­rent. Ceci est des hommes qui ont choi­si de détruire ce que d’autres hommes ont choi­si de créer. C’est la guerre la plus ancienne du monde. Les créa­teurs contre les des­truc­teurs. Et cette nuit, les des­truc­teurs ont gagné une bataille.

Elle but une gor­gée de vin.

— Mais ils ne gagne­ront pas la guerre. Vous savez pour­quoi ? Parce que demain, Filip­po retour­ne­ra à San­ta Maria Novel­la et il pose­ra ses doigts sur la fresque de Bonaiu­to et il conti­nue­ra de répa­rer. Et d’autres répa­re­ront les Offices. Et d’autres pein­dront de nou­veaux tableaux. Et d’autres écri­ront de nou­veaux livres. Et Flo­rence conti­nue­ra, Léonce. Flo­rence conti­nue­ra parce que Flo­rence est plus têtue que la mort.

Elle le regarda.

— Et vous ? Qu’al­lez-vous faire ?

Léonce ne répon­dit pas tout de suite. Il regar­da le res­tau­rant vide autour d’eux, les tables aban­don­nées, les bou­gies éteintes, le lustre de Mura­no qui brillait tou­jours — qui brillait mal­gré tout, qui brillait dans le vide — et il dit :

— Je vais jeter mon manuscrit.

Elea­nor hocha la tête. Pas de sur­prise. Pas de pro­tes­ta­tion. Juste ce hoche­ment lent, mesu­ré, qui disait : oui, c’est la bonne déci­sion, et je le savais avant vous.

— Et ensuite ?

— Je ne sais pas. Ren­trer. Écrire autre chose. Quelque chose de vrai.

— Bien, dit-elle. Quelque chose de vrai. C’est la seule chose qui vaille la peine d’être écrite. Et la plus dif­fi­cile. Parce que la véri­té n’a pas de cadre, pas de forme, pas de style. La véri­té est un désordre. Et il faut beau­coup de cou­rage pour écrire le désordre.

Elle se leva. Rajus­ta son col­lier de perles. Et avant de quit­ter la table, elle posa sa main sur l’é­paule de Léonce — une main légère, sèche, ridée, une main de vieille dame anglaise qui avait tra­ver­sé des décen­nies et un deuil et onze ans de soli­tude dans un grand hôtel flo­ren­tin — et elle dit :

— Mer­ci pour votre com­pa­gnie, Léonce. Vous avez été le meilleur voi­sin de table que j’aie eu en onze ans. Et j’en ai eu beaucoup.

Puis elle s’é­loi­gna dans le cou­loir, et son par­fum de muguet res­ta un moment sus­pen­du dans l’air du res­tau­rant vide, comme un fan­tôme de fleur, comme un sou­ve­nir de quelque chose qui n’a­vait pas encore eu lieu.

PAR­TIE VI

Trois jours passèrent.

Flo­rence pan­sait ses plaies. Les rues autour des Offices res­taient bou­clées, mais ailleurs la ville repre­nait son cours — les cafés rou­vraient, les tou­ristes reve­naient, les motos recom­men­çaient à hur­ler dans les ruelles, et cette rési­lience banale, cette obs­ti­na­tion du quo­ti­dien à reprendre ses droits après l’hor­reur, était peut-être la chose la plus cou­ra­geuse que Léonce ait jamais vue. Plus cou­ra­geuse que l’art. Plus cou­ra­geuse que la beau­té. La vie ordi­naire qui refuse de s’ar­rê­ter. Une femme qui sus­pend son linge. Un bou­lan­ger qui ouvre son four. Un enfant qui court sur une place. La vie, têtue, stu­pide, magni­fique, qui continue.

Au Grand Hotel, les choses retrou­vaient len­te­ment leur rythme. De nou­veaux clients arri­vaient — des gens qui ne savaient pas, ou qui savaient mais venaient quand même, par défi, par soli­da­ri­té, par cette curio­si­té mor­bide qui pousse les hommes vers les lieux du désastre. Mar­co avait repris son poste au bar avec la même pré­ci­sion hor­lo­gère, les mêmes gestes, le même nœud papillon vert, mais ses blagues étaient moins fré­quentes, et il y avait dans son regard une vigi­lance nou­velle, celle d’un homme qui sait désor­mais que les murs peuvent tomber.

Léonce, lui, ne sor­tait plus.

Depuis la bombe, il n’a­vait plus mis les pieds dans un musée, dans une église, dans une gale­rie. Il n’a­vait pas rou­vert son cahier. Il res­tait dans sa chambre, ou dans le jar­din sous le magno­lia, ou au bar avec Mar­co, et il ne fai­sait rien. Il ne lisait pas. Il n’é­cri­vait pas. Il regar­dait. Il regar­dait le jar­din, le ciel, les mains de Mar­co qui pré­pa­raient les cafés, les allées et venues des grooms dans le hall, le lustre de Mura­no qui conti­nuait de briller comme si rien ne s’é­tait pas­sé — et il regar­dait tout cela sans filtre, sans cahier, sans pro­jet, sans la dis­tance de l’é­cri­vain, et c’é­tait étrange, c’é­tait nou­veau, c’é­tait comme réap­prendre à voir après une opé­ra­tion des yeux.

Le tren­tième jour — il était arri­vé le pre­mier mai, on était le trente — il déci­da de partir.

*

La veille de son départ, il des­cen­dit voir Filippo.

Le res­tau­ra­teur était au bar, comme sou­vent le soir, un verre d’a­ma­ro devant lui. Mais ses mains étaient propres. Pas de pig­ments, pas de bleu de cobalt, pas de jaune de Naples. Des mains lavées, nues, ordi­naires. Léonce s’as­sit en face de lui et regar­da ces mains nues et comprit.

— Vous n’êtes pas retour­né à San­ta Maria Novella.

— Non, dit Filip­po. Pas encore. J’i­rai. Mais pas encore. J’ai besoin de quelques jours. De quelques jours avec des mains propres. Vous comprenez ?

— Oui.

— C’est drôle, dit Filip­po en fai­sant tour­ner son verre. Avant, je ne pou­vais pas sup­por­ter d’a­voir les mains propres. Les pig­ments, c’é­tait mon iden­ti­té. Sans les taches, je n’é­tais per­sonne. Et main­te­nant — main­te­nant je regarde mes mains propres et je les trouve belles. La peau. Les lignes. Les veines. C’est beau, une main. Sans rien des­sus. Juste une main.

Il sou­rit — le pre­mier vrai sou­rire que Léonce lui voyait depuis la nuit de la bombe.

— Vous par­tez demain, m’a dit Marco.

— Oui. Le train de onze heures pour Lyon.

— Lyon. Je n’y suis jamais allé. C’est beau ?

— C’est dif­fé­rent. C’est une ville qui ne s’im­pose pas. Il faut aller la cher­cher. Flo­rence vient à vous. Lyon attend que vous veniez à elle.

— Alors c’est une ville sage.

— Peut-être. Ou timide. Je ne sais pas.

Filip­po ten­dit sa main propre au-des­sus de la table. Léonce la prit. La ser­ra. Elle était chaude, sèche, cal­leuse — une main qui avait tou­ché six siècles de pein­ture et qui ne tou­chait main­te­nant que la main d’un homme de trente ans qui partait.

— Écri­vez quelque chose de vrai, dit Filip­po. Pas quelque chose de beau. Quelque chose de vrai.

C’é­tait la deuxième fois qu’on lui disait ça. Mathilde d’a­bord, avec le sty­lo. Elea­nor ensuite, dans le res­tau­rant vide. Et main­te­nant Filip­po, avec ses mains nues. Trois per­sonnes, trois voix, le même mot. Vrai.

*

Il fit ses adieux à Mrs. Bla­ck­wood le matin du départ.

Elle l’at­ten­dait dans le hall, debout près de la récep­tion, dans sa robe noire et son col­lier de perles, droite comme une colonne, immuable. Elle avait l’air de ce qu’elle était — un meuble vivant du Grand Hotel Vil­la Medi­ci, un monu­ment, une chose qui ne bou­ge­rait plus et qu’on retrou­ve­rait exac­te­ment à la même place dans dix ans, dans vingt ans, jus­qu’à la fin.

— Elea­nor, dit-il.

— Mon cher.

Ils se regar­dèrent. Il y eut un silence — pas un silence gêné, un silence plein, un silence qui conte­nait tout ce qui s’é­tait dit entre eux et tout ce qui ne s’é­tait pas dit, les dîners, le jar­din, le Sten­dhal envoyé par le groom, la pro­phé­tie de San­ta Feli­ci­ta, la nuit de la bombe, le risot­to qu’elle n’a­vait pas mangé.

— Vous ne quit­te­rez jamais cet hôtel, dit Léonce, et ce n’é­tait pas une question.

— Non, dit-elle. C’est mon der­nier décor. Autant qu’il soit beau.

— Et vous ne regret­tez rien ?

Elle eut un sou­rire — ce sou­rire qu’elle avait eu le pre­mier soir, au res­tau­rant, ce sou­rire qui conte­nait quelque chose de tendre et d’a­ver­ti à la fois, le sou­rire de quel­qu’un qui sait des choses qu’elle ne dira pas.

— Je regrette de ne pas avoir vu Robert, dit-elle. De ne pas l’a­voir vu vivant comme j’ai vu le David après sa mort. Mais le regret n’est pas un défaut, Léonce. Le regret est une preuve qu’on a aimé. Et c’est suffisant.

Elle ouvrit son sac — un petit sac en cuir noir, usé, sans marque — et en sor­tit un objet qu’elle lui ten­dit. Le Sten­dhal. Le petit volume relié de cuir brun, l’é­di­tion de 1826, les pages jaunies.

— Non, dit Léonce. C’est le vôtre. Je ne peux pas.

— Il n’est pas à moi. Il était à Robert. Et Robert n’en a plus besoin. Et moi non plus. Je connais le texte par cœur. Pre­nez-le. Empor­tez-le à Lyon. Lais­sez-le sur une éta­gère pen­dant dix ans. Et un jour, quand vous ne vous y atten­drez pas, rou­vrez-le. Vous ver­rez — il dira autre chose.

Il prit le livre. Il était léger — à peine cent grammes — et pour­tant il pesait comme une vie. Il le glis­sa dans la poche inté­rieure de sa veste, à côté du sty­lo de Mathilde, et ces deux objets — le livre d’E­lea­nor et le sty­lo de Mathilde, la vieille dame et la jeune femme, la spec­ta­trice et l’a­mou­reuse — repo­sèrent l’un contre l’autre, à la hau­teur de son cœur.

— Au revoir, Eleanor.

— Au revoir, Léonce. Écrivez.

Il hocha la tête. Puis il se pen­cha et dépo­sa un bai­ser sur la joue de Mrs. Bla­ck­wood — une joue pou­drée, fraîche, par­fu­mée au muguet — et elle ne bou­gea pas, elle reçut le bai­ser comme on reçoit un sacre­ment, les yeux fer­més, les mains croi­sées devant elle, et quand il se redres­sa, il vit qu’elle sou­riait tou­jours, et que ses yeux bleus étaient brillants, et qu’elle ne pleu­re­rait pas, parce que les femmes comme Elea­nor Bla­ck­wood ne pleurent pas dans les halls d’hô­tel, elles pleurent plus tard, seules, dans leur chambre, devant la vue sur les col­lines de Fie­sole, et per­sonne ne le sait.

*

Il prit sa valise. La même valise qu’à l’ar­ri­vée, tou­jours trop lourde, tou­jours bour­rée de livres — les Fors­ter, le Goethe, le James — mais avec un livre de plus et un manus­crit de moins. Car le cahier n’é­tait plus dans la valise. Le cahier était dans sa main.

Il sor­tit du Grand Hotel Vil­la Medi­ci et ne se retour­na pas.

La Via il Pra­to, puis les rues vers l’Ar­no. Il mar­chait len­te­ment, la valise dans une main, le cahier dans l’autre. Flo­rence du matin autour de lui — les volets qui s’ou­vraient, les cafés qui sor­taient leurs ter­rasses, un ven­deur de jour­naux qui criait les titres, une femme en robe rouge qui tra­ver­sait la rue en riant dans un télé­phone por­table, et cette vie, cette vie banale et invin­cible, cette vie qui n’é­tait dans aucun tableau et qui était plus pré­cieuse que tous les tableaux.

Il arri­va au Ponte San­ta Trinita.

Le fleuve était là, en des­sous. L’Ar­no. Le même Arno, vert et lent et opaque, char­riant ses algues et ses reflets. Ce fleuve modeste qui avait noyé Flo­rence en 1966 et qui aujourd’­hui sem­blait inca­pable de noyer quoi que ce soit — un fleuve fati­gué, un fleuve rési­gné, un fleuve qui attendait.

Léonce posa sa valise sur le trot­toir du pont. Il tenait le cahier à deux mains. Il le regar­da une der­nière fois.

Deux semaines de tra­vail. Six cha­pitres de Wyn­ters. Charles Wyn­ters, qua­rante ans, anglais, froid, blin­dé, l’an­ti-Sten­dhal, l’homme qui ne res­sen­tait rien devant la beau­té. Et autour de Wyn­ters, en marge, en ratures, en gri­bouillis, en encre bavée — l’autre texte, le texte vrai, le texte invo­lon­taire, celui qui avait cou­lé de lui mal­gré lui : le rose de Pon­tor­mo, le jar­din de Bot­ti­cel­li, les larmes dans la cathé­drale, Mathilde, les roses hal­lu­ci­nées, la pous­sière de la bombe, Cate­ri­na Nen­cio­ni cin­quante jours, la beau­té et la mort, la beau­té et la mort entre­la­cées comme les corps du Printemps.

Tout était là. Tout tenait dans ce cahier que ses mains ser­raient au-des­sus du parapet.

Il ouvrit les doigts.

Le cahier tom­ba. Pas vite — len­te­ment, avec cette len­teur des choses qu’on aban­donne, comme si la gra­vi­té elle-même hési­tait. Les pages s’ou­vrirent dans la chute, les feuilles se déployèrent comme des ailes, et Léonce vit — une seconde, une frac­tion de seconde — son écri­ture vol­ti­ger dans l’air, les mots de Wyn­ters et les siens mêlés, illi­sibles déjà, empor­tés par le cou­rant d’air du fleuve, et puis le cahier tou­cha l’eau.

Un son doux. Presque rien. Un plouf dis­cret, déri­soire — le bruit que fait un petit objet quand il entre dans un grand fleuve. Le cahier flot­ta un moment, les pages gor­gées d’eau, l’encre com­men­çant à se dis­soudre — le bleu virant au gris, les mots s’ef­fa­çant, les lettres se diluant dans le vert de l’Ar­no — et puis le cou­rant le prit, len­te­ment, et l’emporta vers l’a­val, vers le Ponte Vec­chio, vers la mer, vers nulle part.

Léonce regar­da le cahier s’é­loi­gner. Il ne res­sen­tait rien de ce qu’il avait ima­gi­né — pas de sou­la­ge­ment, pas de déchi­re­ment, pas de libé­ra­tion spec­ta­cu­laire. Juste un vide. Un vide propre, net, comme une chambre après un démé­na­ge­ment, une chambre dont on a reti­ré tous les meubles et qui ne contient plus que la lumière et l’air et l’es­pace, et qui attend.

Un pas­sant le regar­da avec curio­si­té — un homme qui jette un cahier dans un fleuve, c’est un spec­tacle, en Ita­lie comme ailleurs — mais ne dit rien. Un pigeon se posa sur le para­pet à côté de lui, le regar­da de son œil rond, stu­pide, et s’en­vo­la. L’Ar­no conti­nuait de couler.

*

La gare de San­ta Maria Novel­la. La même gare qu’à l’ar­ri­vée — le même vacarme, les mêmes pigeons sous la ver­rière, les mêmes annonces incom­pré­hen­sibles. Mais Léonce n’é­tait plus le même homme qui était des­cen­du sur ce quai trente jours plus tôt, avec sa valise trop lourde et son pro­jet de roman froid. Cet homme-là n’exis­tait plus. Il avait été dis­sous, comme l’encre dans l’Ar­no. Ce qui res­tait — ce qui mon­tait dans le train de onze heures pour Lyon, qui s’ins­tal­lait dans un com­par­ti­ment près de la fenêtre, qui posait sa valise dans le porte-bagages — c’é­tait quel­qu’un d’autre. Quel­qu’un de moins sûr, de moins pro­té­gé, de moins armé. Quel­qu’un qui avait vu le rose de Pon­tor­mo et les roses de Bot­ti­cel­li et les rideaux fleu­ris de la via dei Geor­go­fi­li. Quel­qu’un qui savait désor­mais que la beau­té et la mort dorment dans le même lit, et que c’est pour cela qu’il faut les regar­der toutes les deux, en face, sans cadre et sans filtre, avec les yeux de la vie.

Le train démar­ra. Flo­rence recu­la par la fenêtre — d’a­bord les fau­bourgs, les garages, les murs tagués, le linge entre les immeubles, exac­te­ment comme à l’ar­ri­vée, cette lai­deur qui enve­lop­pait la ville comme une écorce pro­tège un fruit. Puis la cam­pagne tos­cane, les col­lines, les cyprès, les oli­viers, cette lumière dorée qui ne res­sem­blait à aucune autre lumière au monde. Puis plus rien. L’I­ta­lie qui défi­lait, verte et brune et belle, indif­fé­rem­ment belle, belle sans le savoir, belle comme les choses qui ne savent pas qu’elles sont belles.

Léonce sor­tit le sty­lo de Mathilde de sa poche. Le fit tour­ner entre ses doigts. La plume en or brilla dans la lumière du com­par­ti­ment. Il n’a­vait plus de cahier — le cahier était dans l’Ar­no — mais il avait le livre d’E­lea­nor, le Sten­dhal, et sur la der­nière page, la page de garde, il y avait un espace blanc. Un petit espace. Juste assez pour quelques mots.

Il ouvrit le livre à la der­nière page. Posa la plume sur le papier jau­ni. Et il écri­vit, d’une écri­ture lente, appli­quée, sans rature — une écri­ture neuve, ni celle de Wyn­ters ni celle du délire, une écri­ture qui lui appar­te­nait enfin :

« Flo­rence, mai 1993. J’é­tais venu écrire un homme qui ne res­sen­tait rien. C’est moi qui ai tout res­sen­ti. Le roman est dans l’Ar­no. Ce qui reste est à écrire. »

Il refer­ma le livre. Le remit dans sa poche, contre son cœur, à côté du stylo.

Le train rou­lait vers le nord. Vers Lyon. Vers la Croix-Rousse. Vers les draps qu’il fau­drait enfin chan­ger. Vers la vie qu’il fau­drait enfin vivre. Et quelque part dans sa poi­trine — à l’en­droit exact où le Pon­tor­mo avait frap­pé, où la bombe avait réson­né, où les roses hal­lu­ci­nées étaient tom­bées — quelque chose de nou­veau bat­tait. Pas un cœur. Pas encore un roman. Quelque chose entre les deux. Quelque chose qui n’a­vait pas de nom, pas de forme, pas de cadre.

Quelque chose de vrai.

Read more
Le Rose de Pon­tor­mo — Par­ties 5 et 6

Le Rose de Pon­tor­mo — Par­ties 3 et 4

Le Rose de Pontormo

Le Rose de Pontormo

Par­ties 3 et 4

PAR­TIE III

C’est le hui­tième jour que tout com­men­ça — ou plu­tôt c’est le hui­tième jour que Léonce ces­sa de pou­voir faire sem­blant que rien n’a­vait com­men­cé. Parce que les signes étaient là depuis le début, depuis le pre­mier soir au bal­con, ce nœud qui s’é­tait des­ser­ré sans qu’il le veuille, et peut-être même avant, peut-être depuis le train, depuis cette main posée sur la vitre comme on touche un front fié­vreux — ce geste n’é­tait pas ano­din, il le com­pren­drait plus tard, c’é­tait déjà Flo­rence qui l’ap­pe­lait à tra­vers la vitre, Flo­rence qui pre­nait sa tem­pé­ra­ture avant même qu’il n’arrive.

Mais le hui­tième jour. Oui.

Il avait mal dor­mi. Des rêves agi­tés dont il ne gar­dait que des frag­ments — un cou­loir de musée qui n’en finis­sait pas, des tableaux dont les visages bou­geaient, et Mathilde, inex­pli­ca­ble­ment, debout au fond d’une salle vide, qui lui tour­nait le dos. Il s’é­tait réveillé en sueur à quatre heures du matin, la chambre 307 bai­gnée d’une lumière de lune bleu­tée, et il était res­té allon­gé, les yeux ouverts, à écou­ter le silence du Grand Hotel — un silence qui n’en était pas un, parce qu’il y avait les cra­que­ments du par­quet dans le cou­loir, et le bour­don­ne­ment loin­tain de la cli­ma­ti­sa­tion, et quelque part, très loin, un bruit d’eau, comme si quel­qu’un pre­nait un bain à quatre heures du matin, et cette idée — quel­qu’un dans l’eau, à cette heure, dans cet hôtel endor­mi — lui avait paru d’une étran­ge­té insoutenable.

Au petit déjeu­ner, Mar­co lui avait dit :

— Signore, vous avez les yeux d’un homme qui a vu un fantôme.

— Je n’ai vu aucun fantôme.

— Allo­ra, c’est que le fan­tôme vous a vu, vous.

Mar­co avait ri de sa propre blague, mais son regard était res­té sérieux, et Léonce avait sen­ti dans ce regard quelque chose de vigi­lant, de presque pater­nel, comme si le bar­man du Grand Hotel Vil­la Medi­ci avait vu pas­ser suf­fi­sam­ment de voya­geurs éga­rés pour recon­naître les pre­miers symp­tômes d’un éga­re­ment plus profond.

*

Ce matin-là, il déci­da de tra­ver­ser l’Arno.

L’Ol­trar­no. La rive gauche. Le Flo­rence des arti­sans, des ate­liers, des petites places oubliées. Il pas­sa le Ponte San­ta Tri­ni­ta sous un ciel par­fai­te­ment bleu — un bleu que les peintres de la Renais­sance appe­laient « azzur­ro oltre­ma­ri­no », bleu d’outre-mer, parce qu’il venait du lapis-lazu­li qu’on impor­tait d’Af­gha­nis­tan, et cette idée que le bleu du ciel flo­ren­tin avait un nom qui par­lait de dis­tance et de tra­ver­sée lui plut, sans qu’il sache pour­quoi, d’une manière dis­pro­por­tion­née. Il s’ar­rê­ta au milieu du pont et regar­da l’Arno.

Le fleuve était bas, lent, d’un vert opaque mêlé de brun, char­riant des algues et des reflets qui se défor­maient pares­seu­se­ment sous les arches. Ce n’é­tait pas un beau fleuve. Ce n’é­tait pas la Seine, ni le Tibre, ni même le Rhône qu’il connais­sait à Lyon — ce Rhône puis­sant et froid qui fen­dait la ville comme une lame. L’Ar­no était modeste, presque domes­tique, un fleuve qui sem­blait attendre quelque chose, et Léonce pen­sa — sans rai­son, sans logique, la pen­sée s’im­po­sa d’elle-même comme un intrus — que l’Ar­no atten­dait ses pages. Que ce fleuve stag­nant était fait pour rece­voir ce qu’on jetait. Qu’il avait déjà tout englou­ti en 1966 — les Cru­ci­fix et les manus­crits et la boue — et qu’il englou­ti­rait encore.

Il chas­sa cette pen­sée. Absurde. Il n’al­lait rien jeter du tout. Il écri­vait un roman et le roman avan­çait. Wyn­ters était presque ache­vé. Six cha­pitres en huit jours. La méthode fonctionnait.

Il reprit sa marche.

L’Ol­trar­no le sur­prit. Après le Flo­rence monu­men­tal de la rive droite — les Offices, le Duo­mo, la Piaz­za del­la Signo­ria —, c’é­tait un quar­tier qui res­sem­blait à un vil­lage. Des rues étroites, des ate­liers de menui­siers et de doreurs dont les portes ouvertes lais­saient voir des copeaux de bois et des feuilles d’or, des épi­ce­ries sombres où pen­daient des jam­bons et des tresses d’ail, des chats endor­mis sur des seuils, et cette odeur de colle et de ver­nis qui se mêlait à celle du café et du pain chaud. Des hommes en tablier tra­vaillaient dans des arrière-bou­tiques minus­cules, répa­rant des cadres, recou­sant des reliures, sculp­tant des pieds de table avec la même patience que leurs ancêtres six cents ans plus tôt. Le temps, ici, ne s’é­cou­lait pas — il sédimentait.

Léonce mar­chait sans but, le cahier fer­mé dans sa poche. Il ne pre­nait pas de notes. Il ne pen­sait pas à Wyn­ters. Il mar­chait, c’est tout, et ses pas le menèrent, par un enchaî­ne­ment de ruelles qui sem­blait obéir à une logique sou­ter­raine — comme si la ville elle-même le gui­dait, comme si les pavés connais­saient le che­min — jus­qu’à une petite place qu’il ne connais­sait pas.

Piaz­za San­to Spirito.

C’é­tait une place simple, presque aus­tère. Une église à la façade nue — pas de marbre, pas de sculp­ture, juste un mur cré­pi, d’un blanc-gris fati­gué, qui ne pro­met­tait rien. Des arbres, des bancs, une fon­taine. Des vieux assis au soleil. Un mar­ché de légumes dont les étals colo­rés — tomates rouges, auber­gines vio­lettes, arti­chauts verts — com­po­saient invo­lon­tai­re­ment un tableau plus vivant que bien des tableaux de musée. Et une lumière. Mon Dieu, une lumière. Elle tom­bait de biais à tra­vers les feuillages des tilleuls et décou­pait sur les pavés des ombres mou­vantes qui res­sem­blaient à des cal­li­gra­phies, et Léonce res­ta immo­bile au bord de la place, sai­si — oui, sai­si, il n’y avait pas d’autre mot — par la beau­té banale de cet endroit qui n’é­tait dans aucun guide.

Ce n’est rien, se dit-il. Une place. Des arbres. De la lumière. Ce n’est rien.

Mais ses yeux se brouillèrent, très légè­re­ment, et il dut s’as­seoir sur un banc.

Un vieil homme à côté de lui man­geait une glace à la pis­tache avec la concen­tra­tion d’un enfant. Des gouttes vertes tom­baient sur sa che­mise. Il ne s’en sou­ciait pas. Il man­geait sa glace et regar­dait les arbres et il avait l’air d’un homme qui avait com­pris quelque chose d’es­sen­tiel que Léonce n’a­vait pas encore compris.

*

L’a­près-midi, il ten­ta de reprendre le tra­vail. Chambre 307. Le bureau Empire. Le cahier ouvert. Wyn­ters devait visi­ter le Bar­gel­lo — le musée de sculp­ture, le David de Dona­tel­lo, le buste de Bru­tus par Michel-Ange. Léonce essaya d’é­crire la scène. « Wyn­ters entre au Bar­gel­lo et trouve l’en­droit sinistre. Un ancien palais du podes­tat, une pri­son, un lieu d’exé­cu­tions. Les murs suintent l’his­toire et Wyn­ters n’aime pas l’his­toire — il la trouve indis­crète, vul­gaire, comme ces gens qui racontent leur vie aux inconnus. »

Il relut la phrase. Elle son­nait faux. Non — elle son­nait juste, mais d’une jus­tesse méca­nique, comme un métro­nome. Il man­quait la vie. Il man­quait le désordre. Il man­quait ce quelque chose d’im­pré­vi­sible qui fait qu’un per­son­nage cesse d’être une marion­nette et com­mence à exis­ter. Wyn­ters ne vou­lait pas exis­ter. Wyn­ters vou­lait res­ter dans le cahier, plat, contrô­lé, obéissant.

Léonce posa son sty­lo. Le sty­lo de Mathilde.

Et sou­dain — il ne l’a­vait pas cher­ché, il ne l’a­vait pas vou­lu — le sou­ve­nir le sub­mer­gea. Mathilde assise sur le lit de la Croix-Rousse, le jour de la rup­ture, ses che­veux défaits, ses yeux rouges, et cette phrase ter­rible pro­non­cée d’une voix très calme, presque douce, qui était pire que si elle avait crié : « Tu ne me vois pas, Léonce. Tu ne m’as jamais vue. Tu regardes le monde comme on regarde un tableau — à dis­tance, à tra­vers un cadre, avec des mots entre toi et les choses. Tu n’es jamais dans la vie. Tu es tou­jours dans la phrase d’après. »

Il fer­ma les yeux. Res­pi­ra. Comp­ta jus­qu’à dix. Rou­vrit les yeux.

Sur la page du cahier, il avait écrit sans s’en rendre compte, d’une écri­ture dif­fé­rente de la sienne — plus rapide, plus désor­don­née, presque grif­fon­née : « Wyn­ters a peur. De quoi ? De tout. De la lumière. »

Il arra­cha la page et la jeta dans la corbeille.

*

Ce soir-là, il ne des­cen­dit pas dîner au res­tau­rant. Il com­man­da un pla­teau dans sa chambre — un mines­trone tiède, du pain, un verre de Chian­ti — et man­gea assis sur le lit, pieds nus, le regard per­du dans le motif du papier peint. Un motif de feuilles et de fleurs entre­la­cées, d’un vert sombre sur fond crème, qui se répé­tait à l’in­fi­ni avec des varia­tions si sub­tiles qu’on ne savait jamais si c’é­tait le même des­sin ou un des­sin dif­fé­rent, et cette incer­ti­tude — le même ou le dif­fé­rent, le même ou le dif­fé­rent — devint hyp­no­tique, et il res­ta long­temps à fixer le mur, la cuillère de mines­trone sus­pen­due à mi-che­min entre l’as­siette et sa bouche, oublié dans une contem­pla­tion qui n’a­vait rien de mys­tique mais tout de l’épuisement.

Quel­qu’un frap­pa à la porte.

— Mr. Armand ? C’est le room ser­vice. Je viens cher­cher le plateau.

Il ouvrit. Ce n’é­tait pas le room ser­vice. C’é­tait un groom qu’il n’a­vait jamais vu — un jeune homme de dix-huit ou dix-neuf ans, brun, avec un visage d’ange flo­ren­tin et un uni­forme bor­deaux trop grand pour lui.

— Scu­si, Signore. Mrs. Bla­ck­wood m’a deman­dé de vous remettre ceci.

Il lui ten­dit un livre. Un petit volume relié de cuir brun, usé, les pages jau­nies. Léonce le prit. Sur la cou­ver­ture, en lettres dorées à demi effa­cées : « Rome, Naples et Flo­rence — Sten­dhal — 1826 ».

Pas un mot d’ac­com­pa­gne­ment. Pas une carte. Juste le livre. L’é­di­tion ori­gi­nale. Léonce l’ou­vrit au hasard et lut :

« J’é­tais arri­vé à ce point d’é­mo­tion où se ren­contrent les sen­sa­tions célestes don­nées par les beaux-arts et les sen­ti­ments pas­sion­nés. En sor­tant de San­ta Croce, j’a­vais un bat­te­ment de cœur, la vie était épui­sée chez moi, je mar­chais avec la crainte de tomber. »

Il refer­ma le livre. Ses mains tremblaient.

*

Le neu­vième jour. San­ta Felicita.

Il n’a­vait pas vou­lu y aller. Ou plu­tôt — il y avait une par­tie de lui qui vou­lait y aller et une par­tie qui résis­tait, et c’é­tait la même par­tie, la même zone de lui-même qui était à la fois atti­rée et ter­ri­fiée, comme un nageur qui voit le gouffre sous ses pieds et qui ne peut pas s’empêcher de plon­ger les yeux dedans. Mrs. Bla­ck­wood avait dit : « Méfiez-vous de San­ta Feli­ci­ta. On y entre pour voir une Dépo­si­tion et on en res­sort sans peau. » Et cette phrase, depuis trois jours, tour­nait dans sa tête comme un refrain qu’on ne peut pas chas­ser, un de ces airs stu­pides qui vous collent au crâne, sauf que celui-ci n’é­tait pas stu­pide, il était pro­phé­tique, et Léonce le savait, et c’est pour cela qu’il résis­tait, et c’est pour cela qu’il céda.

San­ta Feli­ci­ta est une église minus­cule, cachée der­rière le Ponte Vec­chio, à l’en­trée de l’Ol­trar­no. On la manque si on ne la cherche pas. La façade est modeste, presque ano­nyme, coin­cée entre des mai­sons, et rien ne laisse devi­ner ce qui se trouve à l’in­té­rieur. C’est le piège de Flo­rence — les tré­sors les plus dévas­ta­teurs sont tou­jours cachés dans les endroits les plus discrets.

Léonce pous­sa la porte. Un cou­rant d’air frais le sai­sit — cette fraî­cheur des églises ita­liennes qui semble remon­ter du sol comme une haleine de la terre. La nef était sombre, étroite, presque vide. Deux vieilles femmes priaient dans les pre­miers rangs. Un chat dor­mait sur un prie-Dieu. Et à droite, dans la pre­mière cha­pelle, la Cap­pel­la Cap­po­ni — un rideau à demi tiré, une lumière élec­trique crue qui tom­bait d’en haut sur le retable.

La Dépo­si­tion de Pontormo.

Il fit un pas. Puis un autre.

Le tableau n’é­tait pas grand. Trois mètres sur deux, peut-être. Mais il occu­pait tout l’es­pace, il absor­bait tout l’air de la cha­pelle, il ne lais­sait rien d’autre exis­ter autour de lui. Des cou­leurs qu’on n’a­vait jamais vues nulle part — un rose irréel, un bleu de lune, un vert acide, des chairs trans­lu­cides, comme si les per­son­nages étaient faits non pas de peau mais de lumière colo­rée. Le Christ mort, por­té par des figures flot­tantes qui sem­blaient ne tou­cher le sol que par acci­dent, et la Vierge, les yeux levés, les bras écar­tés dans un geste qui n’é­tait ni de prière ni de déses­poir mais de quelque chose d’autre — d’un éton­ne­ment abso­lu, comme si la dou­leur était deve­nue si grande qu’elle avait dépas­sé la dou­leur et était deve­nue autre chose, une espèce de stu­pé­fac­tion méta­phy­sique face à l’inconcevable.

Et il n’y avait pas de sol. C’é­tait cela, le génie ter­rible de Pon­tor­mo — pas de sol, pas de terre, pas de fond. Les per­son­nages flot­taient dans un espace sans gra­vi­té, sans haut ni bas, sans ancrage. Tout le monde tom­bait et per­sonne ne tom­bait. Le Christ des­cen­dait mais ne tou­chait rien. Les por­teurs le tenaient mais ne le rete­naient pas. C’é­tait une chute sus­pen­due, une chute éter­nelle, une chute qui ne fini­rait jamais parce qu’il n’y avait nulle part où tomber.

Léonce res­ta immo­bile devant le tableau. Une minute. Deux. Cinq.

Puis quelque chose se pro­dui­sit dans sa poi­trine. Une contrac­tion. Pas de la dou­leur — autre chose. Une pres­sion, comme si quel­qu’un appuyait de l’in­té­rieur, comme si quelque chose d’en­foui très pro­fon­dé­ment essayait de remon­ter à la sur­face. Ses yeux se brouillèrent. Le rose du tableau se mit à vibrer, à pul­ser, à irra­dier au-delà du cadre, et les figures flot­tantes com­men­cèrent à se mou­voir — non, pas se mou­voir, res­pi­rer, elles res­pi­raient, la Vierge res­pi­rait, le Christ res­pi­rait d’un souffle mort, et la lumière crue deve­nait une lumière vivante, et les cou­leurs chan­taient, oui, c’é­tait le mot, elles chan­taient, pas un chant audible mais un chant qu’il per­ce­vait avec ses yeux, une vibra­tion qui entrait par les pupilles et des­cen­dait dans la gorge et dans la poi­trine et dans le ventre.

Il sen­tit ses genoux fléchir.

Non. Pas ici. Pas maintenant.

Il se retint à la balus­trade de la cha­pelle. Ses mains étaient moites. Son cœur bat­tait trop vite, trop fort, il l’en­ten­dait dans ses oreilles comme un tam­bour, et la sueur cou­lait le long de ses tempes, et les vieilles femmes au fond de l’é­glise priaient sans lever les yeux, et le chat dor­mait sur le prie-Dieu, et per­sonne ne voyait rien, per­sonne ne savait que quelque chose venait de se bri­ser en lui, quelque chose de très ancien, de très dur, un mur inté­rieur dont il igno­rait l’exis­tence et qui venait de se fis­su­rer sous la pres­sion insup­por­table du rose de Pontormo.

Il sor­tit de l’é­glise en titubant.

L’air du dehors le frap­pa comme une gifle — chaud, bruyant, plein de moteurs et de voix. Il s’a­dos­sa au mur et fer­ma les yeux. Res­pi­rer. Juste res­pi­rer. Ce n’est rien. C’est un malaise. C’est la cha­leur, la fatigue, le manque de som­meil. Ce n’est pas le tableau. Les tableaux ne font pas ça. Les tableaux res­tent dans leurs cadres. Les tableaux ne tra­versent pas les yeux pour des­cendre dans le corps. Ce n’est pas —

Mais il savait. Il savait exac­te­ment ce que c’é­tait. Il avait lu Sten­dhal. Il avait lu le pas­sage du livre que Mrs. Bla­ck­wood lui avait envoyé. « J’a­vais un bat­te­ment de cœur, la vie était épui­sée chez moi, je mar­chais avec la crainte de tomber. »

Il mar­cha jus­qu’au Ponte Vec­chio et s’ac­cou­da au para­pet, au milieu des tou­ristes et des orfèvres, le souffle court, les mains trem­blantes, et il regar­da l’Ar­no cou­ler en des­sous, lent et vert, et il pen­sa : c’est exac­te­ment ce que Wyn­ters ne devait jamais res­sen­tir. C’est exac­te­ment ce que j’é­cri­vais contre. Et c’est moi. C’est moi qui tombe.

*

Il ren­tra au Grand Hotel en fin de mati­née. Mar­co le vit tra­ver­ser le hall et quelque chose dans sa démarche — un pas trop lent, une épaule plus basse que l’autre, cette manière de ne pas regar­der devant soi — fit fron­cer les sour­cils du barman.

— Signore Armand. Un caffè ?

— Un whisky.

Mar­co haus­sa un sour­cil mais ne dit rien. Il ser­vit un Laga­vu­lin avec la même pré­ci­sion hor­lo­gère que ses espres­sos et le posa devant Léonce sans commentaire.

— Mar­co, dit Léonce après la pre­mière gor­gée, est-ce qu’il arrive que des clients… soient malades ici ? Je veux dire — pas phy­si­que­ment malades. Autrement.

Mar­co essuya un verre avec une len­teur délibérée.

— Firenze è una malat­tia, Signore. Flo­rence est une mala­die. Les doc­teurs de l’hô­pi­tal San­ta Maria Nuo­va ont un nom pour ça. Il Sin­drome di Sten­dhal. Des tou­ristes qui s’é­va­nouissent aux Offices, qui pleurent devant un Giot­to, qui ont des crises de panique dans le Duo­mo. L’hô­pi­tal en reçoit dix, quinze par an. Tou­jours les mêmes pro­fils — des gens sen­sibles, culti­vés, qui arrivent avec trop d’at­tentes et pas assez de défenses. Flo­rence entre en eux et ils ne savent pas com­ment la faire sortir.

Il ran­gea le verre et en prit un autre.

— Quand j’ai com­men­cé ici, il y a vingt-trois ans, il y avait une femme japo­naise au troi­sième étage. Une pro­fes­seure de lit­té­ra­ture, je crois. Elle venait pour un congrès sur Dante. Le deuxième jour, elle est allée voir le Para­dis du Bap­tis­tère — la mosaïque du pla­fond, le Christ doré, énorme — et elle est res­tée quatre heures debout à le regar­der sans bou­ger. Quatre heures. Le gar­dien a fini par appe­ler une ambu­lance. Elle ne par­lait plus. Elle sou­riait, c’est tout. Un sou­rire très doux, très calme, comme quel­qu’un qui a vu quelque chose que les autres ne voient pas. Les méde­cins ont dit que c’é­tait le syn­drome. Elle est res­tée trois jours à l’hô­pi­tal et elle est repar­tie au Japon. Elle n’a jamais ter­mi­né son congrès.

Mar­co posa ses deux mains à plat sur le comp­toir et regar­da Léonce droit dans les yeux.

— Signore, vous avez vu quelque chose ce matin qui vous a fait mal.

Ce n’é­tait pas une question.

— Pon­tor­mo, dit Léonce.

— Ah, fit Mar­co. La Depo­si­zione. Oui. Pon­tor­mo fait ça aux gens. C’est le plus dan­ge­reux de tous. Pire que Michel-Ange, pire que Bot­ti­cel­li. Parce que les autres sont magni­fiques mais ils sont dans le monde. Pon­tor­mo n’est pas dans le monde. Pon­tor­mo est ailleurs. Et quand on regarde un tableau qui est ailleurs, on risque d’al­ler ailleurs aussi.

*

Les jours qui sui­virent furent étranges.

Léonce conti­nuait d’é­crire — ou de ten­ter d’é­crire. Mais Wyn­ters lui échap­pait. Le per­son­nage qu’il avait créé froid et maî­tri­sé com­men­çait à se fis­su­rer sous ses doigts, comme un masque qu’on porte trop long­temps et qui se cra­quelle avec la cha­leur du visage. Des phrases incon­grues appa­rais­saient dans le manus­crit — des phrases que Léonce n’a­vait pas pré­vues et qui venaient d’un endroit de lui-même qu’il ne contrô­lait pas. « Wyn­ters s’ar­rête devant le Cara­vage et son cœur — non. Non. Wyn­ters ne s’ar­rête devant rien. » Il ratu­rait, cor­ri­geait, repre­nait. Mais les fis­sures reve­naient, tou­jours au même endroit, comme l’eau qui trouve son che­min dans un mur, tou­jours par la même lézarde, avec une patience minérale.

La nuit, il dor­mait mal. Des rêves de tableaux vivants, de cou­loirs infi­nis, de visages peints qui ouvraient les yeux. Il se réveillait avec la sen­sa­tion d’a­voir été regar­dé pen­dant son som­meil — non pas par quel­qu’un dans la chambre, mais par quelque chose de plus vaste, de plus ancien, comme si Flo­rence tout entière le regar­dait dor­mir à tra­vers les murs du Grand Hotel, à tra­vers les murs de cinq siècles.

Les voix de l’hô­tel pre­naient une qua­li­té dif­fé­rente. Les conver­sa­tions qu’il sai­sis­sait au bar, au res­tau­rant, dans le hall, deve­naient plus étranges, plus char­gées de sens — ou c’é­tait lui qui pro­je­tait du sens là où il n’y en avait pas, il ne savait plus.

Un matin, dans l’as­cen­seur, un homme d’af­faires ita­lien par­lait au téléphone :

— Il pro­ble­ma è la luce. La luce cam­bia tut­to. Se cam­bia la luce, cam­bia il valore.

Le pro­blème c’est la lumière. La lumière change tout. Si la lumière change, la valeur change.

Il par­lait d’im­mo­bi­lier, pro­ba­ble­ment. Ou de vin. Ou de n’im­porte quoi. Mais Léonce enten­dit autre chose. Il enten­dit une véri­té sur l’art, sur la per­cep­tion, sur la fra­gi­li­té de tout — la lumière change tout, et la valeur n’est que de la lumière — et il dut s’ap­puyer à la paroi de l’as­cen­seur, la cage dorée qui mon­tait en grin­çant, et il sen­tit à nou­veau ce ver­tige, cette pres­sion dans la poi­trine, et il se dit : je suis en train de deve­nir fou. Je suis en train de voir des signes par­tout. C’est le début de quelque chose et je ne sais pas de quoi.

Un soir, au res­tau­rant, les Amé­ri­cains par­laient d’un tableau volé.

— The Nazis took it in ’44, disait Howard. It was in the Uffi­zi vault. A small Cra­nach. Venus with a Veil. They ship­ped it to Ger­ma­ny and it vani­shed. Some say it’s in a salt mine in Aus­tria. Some say it bur­ned. Some say it’s in a pri­vate col­lec­tion in Bue­nos Aires, behind a false wall, and some­bo­dy looks at it eve­ry night, alone.

— That’s the sad­dest thing I’ve ever heard, disait Patri­cia. A pain­ting that only one per­son can see.

— Or the most beau­ti­ful, disait Howard. Art was never meant for eve­ryone. Art was meant for the one who understands.

Léonce écou­tait et chaque phrase creu­sait un sillon en lui, labou­rait quelque chose, retour­nait une terre qu’il n’a­vait jamais retour­née. Un tableau que per­sonne ne voit. Un tableau qui existe pour un seul regard. L’art comme soli­tude abso­lue. Et il pen­sa à Wyn­ters, son per­son­nage qui ne voyait rien, et il se deman­da si Wyn­ters n’é­tait pas ce tableau caché — une œuvre invi­sible, qui n’exis­tait pour per­sonne, qui était enfer­mée der­rière un faux mur dans un pays loin­tain, et que lui, Léonce, regar­dait seul chaque nuit dans sa chambre du Grand Hotel, seul avec un fan­tôme, seul avec un miroir.

Mrs. Bla­ck­wood, qu’il n’a­vait pas revue depuis l’en­voi du Sten­dhal, réap­pa­rut un soir dans le hall. Elle por­tait la même robe noire, le même col­lier de perles, mais quelque chose avait chan­gé dans son visage — un pli d’in­quié­tude autour des yeux, ou de curio­si­té, ou de recon­nais­sance, comme si elle déchif­frait en Léonce un texte qu’elle avait déjà lu.

— Vous avez été à San­ta Feli­ci­ta, dit-elle.

— Com­ment le savez-vous ?

— Vous mar­chez dif­fé­rem­ment. Avant, vous mar­chiez comme quel­qu’un qui sait où il va. Main­te­nant, vous mar­chez comme quel­qu’un qui revient de quelque part.

Elle lui prit le bras — un geste inat­ten­du, d’une inti­mi­té sou­daine qui contre­di­sait toute sa réserve anglaise — et l’en­traî­na vers le jar­din inté­rieur. Ils s’as­sirent sous un magno­lia. Le soir tom­bait. Les cyprès se décou­paient en noir sur un ciel d’un vio­let pro­fond. Une fon­taine gar­gouillait quelque part, un bruit d’eau dis­cret, conti­nu, qui sem­blait dire quelque chose en une langue inconnue.

— Je vais vous racon­ter une his­toire, dit-elle. Quand je suis arri­vée à Flo­rence, il y a onze ans, je venais d’en­ter­rer mon mari. Robert. Un homme mer­veilleux et impos­sible, comme tous les hommes mer­veilleux. J’é­tais venue pour une semaine. Pour me chan­ger les idées, comme on dit. Quelle expres­sion absurde — comme si les idées étaient des draps qu’on met à sécher. Je suis allée à l’A­ca­dé­mie voir le David de Michel-Ange, et en entrant dans la salle, en le voyant au fond du cou­loir, immense, blanc, nu, par­fait — j’ai com­pris que je n’a­vais jamais regar­dé Robert de cette façon. Avec cette atten­tion. Cette inten­si­té. Cette… nudi­té du regard. J’a­vais vécu trente-sept ans avec un homme sans jamais le voir vrai­ment, et il a fal­lu qu’il meure et qu’une sta­tue de marbre me regarde pour que je com­prenne ce que j’a­vais perdu.

Elle ajus­ta son col­lier de perles d’un geste machinal.

— Je ne suis jamais repar­tie. Non pas que Flo­rence m’ait rete­nue — c’est que l’An­gle­terre m’a­vait expul­sée. On ne revient pas d’une vision. On ne revient pas de la nudi­té. C’est irréversible.

Léonce ne dit rien. Il regar­dait le jar­din s’as­som­brir autour d’eux, le magno­lia dont les fleurs blanches pre­naient dans le cré­pus­cule un éclat phos­pho­res­cent, la fon­taine invi­sible, et il sen­tit, avec une cer­ti­tude qui ne devait rien à la rai­son, que Mrs. Bla­ck­wood n’é­tait pas une femme qu’il avait ren­con­trée par hasard dans un hôtel. Elle était un signe. Comme le Pon­tor­mo. Comme la lumière sur la Piaz­za San­to Spi­ri­to. Comme la phrase de l’homme dans l’as­cen­seur. Flo­rence lui envoyait des émis­saires, et cha­cun por­tait le même mes­sage, et le mes­sage était : cède.

— Mrs. Bla­ck­wood, dit-il d’une voix qu’il ne recon­nut pas lui-même — une voix plus basse, plus fra­gile, une voix d’en­fant presque. Je crois que quelque chose m’arrive.

— Je sais, dit-elle. Et c’est une très bonne chose. Les pires vies sont celles où rien n’arrive.

*

Cette nuit-là, il ouvrit son cahier et ten­ta d’é­crire le cha­pitre où Wyn­ters visite le Palaz­zo Vec­chio. Mais au lieu de Wyn­ters, c’est lui qui appa­rais­sait sur la page — lui, Léonce, trente ans, sty­lo de Mathilde à la main, assis dans une chambre d’hô­tel à Flo­rence, en train d’é­crire sur un homme qui n’exis­tait pas pour évi­ter de res­sen­tir ce qu’il res­sen­tait, et ce qu’il res­sen­tait, c’é­tait — quoi ? De la peur. De la beau­té. De la peur de la beau­té. De la beau­té de la peur. Les mots se retour­naient, se contre­di­saient, s’a­va­laient eux-mêmes, et le cahier se rem­plis­sait d’un texte qui n’é­tait ni le roman de Wyn­ters ni le jour­nal de Léonce mais quelque chose d’in­ter­mé­diaire, un ter­ri­toire innom­mé, une zone grise entre la fic­tion et la confes­sion où les deux voix se mêlaient et où l’on ne savait plus qui écri­vait qui — si c’é­tait Léonce qui écri­vait Wyn­ters ou Wyn­ters qui écri­vait Léonce.

À trois heures du matin, il posa le sty­lo. Ses doigts étaient tachés d’encre — de l’encre bleue, comme les doigts de Filip­po étaient tachés de pig­ments — et il regar­da ses mains et il vit les mains du res­tau­ra­teur, ces mains qui tou­chaient les siècles, et il com­prit que l’encre et les pig­ments étaient la même chose, que l’é­cri­ture et la pein­ture étaient la même ten­ta­tive, la même folie — tou­cher ce qui ne se touche pas, fixer ce qui s’é­coule, rete­nir la beau­té avant qu’elle ne disparaisse.

Il alla à la fenêtre. Flo­rence dor­mait. Le dôme de Bru­nel­les­chi flot­tait dans le noir comme tou­jours, mais cette nuit-là il ne flot­tait pas — il pesait. Il pesait de tout le poids de cinq siècles, de toutes les mains qui l’a­vaient bâti, de toutes les vies qu’il avait abri­tées, de toute la beau­té accu­mu­lée dans cette ville qui ne ces­sait jamais, jamais, de pro­duire de la beau­té, comme un cœur qui ne cesse pas de battre, même la nuit, même quand per­sonne ne l’écoute.

Et Léonce sen­tit, pour la pre­mière fois avec une clar­té abso­lue, qu’il ne pour­rait pas finir ce roman. Que Wyn­ters était mort. Que le per­son­nage froid qu’il avait inven­té pour se pro­té­ger de Flo­rence était deve­nu inutile, parce que Flo­rence avait trou­vé un autre che­min — pas par les yeux de Wyn­ters, mais par les siens, direc­te­ment, sans filtre, sans cadre, sans la dis­tance sal­va­trice de la fiction.

Il ne savait pas encore ce que cela signi­fiait. Il ne savait pas que le pire était à venir. Il savait seule­ment que la méthode était morte, que le cahier men­tait, et que demain il se réveille­rait dans une ville qui n’a­vait plus de murs entre elle et lui.

Il lais­sa la fenêtre ouverte. L’air de Flo­rence entra dans la chambre — tiède, par­fu­mé, char­gé de siècles — et il s’en­dor­mit tout habillé sur le lit, le cahier ouvert à côté de lui, les pages cou­vertes d’une écri­ture qu’il ne recon­naî­trait plus le lendemain.

PAR­TIE IV

Il ne sut jamais exac­te­ment quand il bas­cu­la. C’est le propre de la chute — on ne la sent pas au moment où elle com­mence, on ne la sent qu’au moment où le sol n’est plus là, et alors il est trop tard, et alors on tombe, et la seule chose qu’on peut faire c’est tom­ber, et regar­der le monde défi­ler autour de soi avec cette len­teur hal­lu­ci­née des choses qu’on ne peut plus arrêter.

Le dixième jour, peut-être. Ou le onzième. Les jours avaient ces­sé de se comp­ter nor­ma­le­ment. Ils ne se suc­cé­daient plus — ils se super­po­saient, comme des feuilles de papier calque empi­lées, et à tra­vers cha­cun on voyait les traces du pré­cé­dent, et du pré­cé­dent encore, et l’en­semble for­mait un des­sin que Léonce ne par­ve­nait pas à déchif­frer mais qui, il en était cer­tain, vou­lait dire quelque chose.

Le matin, il sor­tait du Grand Hotel et Flo­rence n’é­tait plus la même ville.

Non — Flo­rence était exac­te­ment la même ville. C’est lui qui n’é­tait plus le même homme. La dis­tinc­tion est essen­tielle et Léonce la per­dait, et c’é­tait pré­ci­sé­ment dans cette perte que rési­dait la mala­die — ne plus savoir si c’est le monde qui a chan­gé ou soi, ne plus savoir où finit le regard et où com­mence la chose regar­dée, ne plus savoir si la beau­té est dans le tableau ou dans l’œil, si la dou­leur est dans le Christ de Pon­tor­mo ou dans la poi­trine de celui qui le regarde.

*

Le onzième jour — appe­lons-le le onzième, même si Léonce n’au­rait pas pu le confir­mer — il retour­na aux Offices.

Il n’a­vait pas vou­lu y retour­ner. Il avait pré­vu de res­ter dans sa chambre, d’é­crire, de reprendre le contrôle. Mais en des­cen­dant prendre le petit déjeu­ner, il avait croi­sé dans le hall du Grand Hotel un groupe de tou­ristes anglais qu’un guide menait vers la sor­tie, et le guide disait — en anglais, d’une voix nasale et méca­nique, la voix de quel­qu’un qui récite pour la mil­lième fois un texte appris par cœur — « This mor­ning we will visit the Uffi­zi Gal­le­ry, which houses one of the finest col­lec­tions of Renais­sance art in the world » — et ces mots, « one of the finest col­lec­tions of Renais­sance art in the world », pro­non­cés avec cette pla­ti­tude de bro­chure tou­ris­tique, cette obs­cé­ni­té du résu­mé, cette façon de réduire cinq siècles de génie à une phrase d’a­gence de voyage, avaient pro­duit en Léonce une réac­tion phy­sique — une nau­sée, brève mais vio­lente, comme si son corps refu­sait désor­mais qu’on traite l’art avec désinvolture.

Et il s’é­tait dit : j’y retourne. J’y retourne et cette fois je ne prends pas de notes. Pas de cahier. Pas de Wyn­ters. J’y vais seul, nu, sans filtre.

Il entra aux Offices à neuf heures. Le musée était encore calme — quelques gar­diens som­no­lents, des salles presque vides, cette odeur par­ti­cu­lière des vieux musées qui est un mélange de cire, de pous­sière et de temps. Il tra­ver­sa les pre­mières salles sans s’ar­rê­ter. Les Pri­mi­tifs, les fonds d’or, les Vierges hié­ra­tiques — il les avait déjà vus, clas­sés, éti­que­tés. Il mon­ta. Les salles du Quat­tro­cen­to. Filip­po Lip­pi, Pao­lo Uccel­lo, Pie­ro del­la Francesca.

Et puis. La salle de Botticelli.

Il y avait la Nais­sance de Vénus, qu’il avait regar­dée huit jours plus tôt avec les yeux de Wyn­ters et qu’il avait trou­vée — que Wyn­ters avait trou­vée — usée par les repro­duc­tions, banale à force d’être célèbre. Mais ce matin-là, Léonce ne regar­da pas Vénus. Il regar­da l’autre tableau. Celui d’à côté. Celui que les tou­ristes regardent moins parce qu’il est plus grand, plus com­plexe, plus difficile.

Le Prin­temps.

Il s’as­sit sur la ban­quette au centre de la salle et il regarda.

C’est un jar­din. Un jar­din sombre, touf­fu, un sous-bois de lau­riers et d’o­ran­gers aux fruits d’or, et dans ce jar­din des figures dansent, marchent, flottent — les trois Grâces entre­la­cées, Mer­cure qui lève le bras vers les nuages, Flore qui avance en semant des fleurs, Zéphyr qui sai­sit la nymphe Chlo­ris et de la bouche de Chlo­ris sortent des roses, et au centre Vénus, pas la Vénus nue de l’autre tableau mais une Vénus habillée, grave, qui regarde le spec­ta­teur avec une séré­ni­té ter­ri­fiante, la main droite levée dans un geste de béné­dic­tion ou d’a­ver­tis­se­ment — on ne sait pas, on ne sau­ra jamais, et c’est cette ambi­guï­té qui fait du tableau un gouffre.

Léonce regar­da le Prin­temps et le Prin­temps le regarda.

Et quelque chose se pro­dui­sit qu’il ne pour­rait jamais décrire exac­te­ment, parce que les mots sont faits pour le monde des choses solides et ce qui se pro­dui­sit n’é­tait pas solide, ce n’é­tait pas du monde des choses — c’é­tait de l’autre côté. Le jar­din du tableau s’ou­vrit. Non pas phy­si­que­ment — les pig­ments res­tèrent sur le bois, le cadre ne bou­gea pas — mais quelque chose dans l’es­pace entre le tableau et ses yeux se modi­fia, une mem­brane invi­sible se déchi­ra, et il fut dedans. Il fut dans le jar­din. Il sen­tit l’o­deur des oran­gers — une odeur si forte, si réelle, qu’il tour­na la tête pour véri­fier qu’il n’y avait pas un oran­ger dans la salle — et il enten­dit le vent dans les lau­riers, et il vit les pieds nus des Grâces fou­ler l’herbe, et les roses tom­baient de la bouche de Chlo­ris sur le sol du musée, il les voyait tom­ber, des pétales roses qui se posaient sur le par­quet ciré, et il savait que c’é­tait impos­sible, il savait qu’il hal­lu­ci­nait, et cette connais­sance ne chan­geait rien, parce que la beau­té n’a pas besoin de la per­mis­sion de la rai­son pour exister.

Com­bien de temps res­ta-t-il assis là ? Il ne sut jamais. Un gar­dien le tou­cha à l’é­paule. « Signore, sta bene ? » Il cli­gna des yeux. Le jar­din se refer­ma. Les roses dis­pa­rurent. Il était assis sur une ban­quette dans un musée et un homme en uni­forme le regar­dait avec inquiétude.

— Si, dit-il. Si, sto bene.

Il n’al­lait pas bien du tout.

*

Il sor­tit des Offices et mar­cha. Mar­cher était la seule chose qui le main­te­nait dans le réel — le contact des pieds sur les pavés, le bruit de ses semelles, la pesan­teur de son corps qui le rat­ta­chait à la terre. Parce que la terre n’al­lait plus de soi. Depuis le Prin­temps de Bot­ti­cel­li, depuis le jar­din ouvert, la terre n’é­tait plus un sol, c’é­tait une hypo­thèse, et Léonce mar­chait sur une hypo­thèse en ser­rant les poings dans ses poches pour ne pas flot­ter, pour ne pas s’é­le­ver, pour res­ter là, en bas, par­mi les vivants.

Il tra­ver­sa la Piaz­za del­la Signo­ria. Le Palaz­zo Vec­chio, mas­sif, cré­ne­lé, sa tour qui per­çait le ciel comme un doigt de pierre. Le Nep­tune de la fon­taine, sa blan­cheur obs­cène au milieu des bronzes. La Log­gia dei Lan­zi avec ses sculp­tures vio­lentes — le Per­sée de Cel­li­ni bran­dis­sant la tête de Méduse, l’En­lè­ve­ment des Sabines de Giam­bo­lo­gna, ces corps tor­dus dans un élan impos­sible. Et les copies — le David de Michel-Ange, copie, le Mar­zoc­co de Dona­tel­lo, copie — toute cette place était un théâtre de copies et d’o­ri­gi­naux mêlés, et qui pou­vait encore dire la dif­fé­rence, et est-ce que la dif­fé­rence impor­tait, et est-ce qu’un homme qui hal­lu­cine des roses tom­bant d’un tableau est plus fou qu’un homme qui passe devant un faux David en croyant voir le vrai ?

Il s’as­sit à la ter­rasse d’un café. Com­man­da un espres­so. Ses mains trem­blaient tel­le­ment qu’il ren­ver­sa la moi­tié de la tasse dans la sou­coupe. La ser­veuse — une jeune femme brune aux yeux très noirs, un tablier blanc, un sou­rire rapide — essuya sans com­men­taire et lui en appor­ta un autre. Et dans ce geste simple — essuyer, rem­pla­cer, sou­rire — il y eut une grâce qui le bou­le­ver­sa, une beau­té quo­ti­dienne, invi­sible, une beau­té qui n’é­tait dans aucun musée et qui était peut-être la seule beau­té sup­por­table, la seule qui ne tuait pas.

Il but le deuxième espres­so. Ses mains trem­blaient toujours.

À la table d’à côté, deux femmes ita­liennes d’une cin­quan­taine d’an­nées fumaient en par­lant très vite. Il ne com­pre­nait pas tout mais il sai­sis­sait des frag­ments — « il matri­mo­nio di Clau­dia », « un disas­tro », « i fio­ri era­no orri­bi­li » — le mariage de Clau­dia, un désastre, les fleurs étaient hor­ribles — et cette conver­sa­tion banale, cette catas­trophe flo­rale, ces pré­oc­cu­pa­tions si mer­veilleu­se­ment tri­viales le ras­su­rèrent un ins­tant, comme une main posée sur l’é­paule, comme quel­qu’un qui dirait : le monde est encore là, le monde est fait de mariages ratés et de fleurs moches et de café ren­ver­sé, le monde n’est pas que des tableaux qui s’ouvrent et des jar­dins qui vous avalent.

Mais la main se reti­ra. Et le ver­tige revint.

*

Les jours sui­vants — le dou­zième, le trei­zième — furent un brouillard.

Léonce mar­chait dans Flo­rence sans plan, sans méthode, sans cahier. Il entrait dans les églises au hasard et chaque église était un piège, chaque cha­pelle conte­nait quelque chose qui le frap­pait au ventre — une Annon­cia­tion de Fra Ange­li­co à San Mar­co où l’ange et la Vierge étaient si proches qu’on sen­tait le souffle de l’un sur le visage de l’autre, un Cru­ci­fix de Giot­to à San­ta Maria Novel­la dont les yeux mi-clos le sui­virent d’un bout à l’autre de la nef, un frag­ment de fresque ano­nyme dans une église qu’il ne retrou­ve­rait jamais, un simple visage de femme peint à même le mur, à demi effa­cé par le temps, et ce visage res­sem­blait à Mathilde — non, il ne res­sem­blait pas à Mathilde, il n’a­vait rien de Mathilde, c’est lui qui pro­je­tait Mathilde sur tout, Mathilde sur les fresques, Mathilde sur les pierres, Mathilde sur l’Ar­no — et il com­prit que le syn­drome de Sten­dhal et le deuil amou­reux étaient la même chose, la même brèche, le même effon­dre­ment des défenses, et que Flo­rence ne l’a­vait pas bri­sé — Flo­rence avait sim­ple­ment trou­vé la fis­sure que Mathilde avait ouverte et s’y était engouffrée.

Au Grand Hotel, le per­son­nel com­men­çait à mur­mu­rer. Mar­co l’a­vait noté le pre­mier — les retours de plus en plus tar­difs, les repas sau­tés, les yeux cer­nés, cette façon de tra­ver­ser le hall comme un fan­tôme, de ne pas répondre quand on lui par­lait, de res­ter debout dans le jar­din à regar­der le magno­lia pen­dant des minutes entières sans bou­ger. Le concierge en avait par­lé au direc­teur. Le direc­teur avait haus­sé les épaules — « C’est un Fran­çais, ils sont tous comme ça » — mais Mar­co n’é­tait pas d’ac­cord. Mar­co avait vu la pro­fes­seure japo­naise, vingt ans plus tôt. Mar­co connais­sait les signes.

Un soir, Filip­po le res­tau­ra­teur vint s’as­seoir à côté de lui au bar. Léonce était là depuis une heure, devant un verre d’a­ma­ro qu’il n’a­vait pas tou­ché, les yeux fixés sur une pho­to­gra­phie au mur — un por­trait en noir et blanc d’un homme qu’il ne connais­sait pas, un client des années cin­quante pro­ba­ble­ment, un visage mince, des yeux graves, une ciga­rette entre les doigts.

— Léonce, dit Filip­po doucement.

Il ne répon­dit pas.

— Léonce, répé­ta le res­tau­ra­teur en posant sa main — cette main tachée de bleu de cobalt, de jaune de Naples, de six cents ans de pig­ments — sur le bras du jeune homme.

Léonce tour­na len­te­ment la tête. Ses yeux étaient vitreux, dila­tés, comme ceux d’un homme qui regarde quelque chose de très lointain.

— Filip­po, dit-il. Savez-vous pour­quoi Pon­tor­mo n’a pas peint de sol dans la Déposition ?

— Parce que la dou­leur n’a pas de sol, dit Filip­po. Parce que quand on perd quel­qu’un, on flotte. On ne touche plus rien.

— C’est exac­te­ment ça, dit Léonce avec un sou­rire qui n’en était pas un — un ric­tus, une gri­mace de com­pré­hen­sion trop vive, trop aiguë. On flotte. Filip­po, je flotte. Depuis San­ta Feli­ci­ta, je flotte. Je marche dans Flo­rence et mes pieds ne touchent plus les pavés. Les tableaux sortent de leurs cadres. Les fresques res­pirent. J’ai vu des roses tom­ber du Prin­temps de Bot­ti­cel­li sur le par­quet des Offices. Des pétales roses, sur le par­quet. Je les ai vus.

Filip­po ne dit rien pen­dant un long moment. Il tenait tou­jours le bras de Léonce. Puis :

— Quand j’ai com­men­cé à res­tau­rer, j’a­vais vingt-quatre ans. On m’a confié une Madone de Giot­to, très abî­mée. Je devais net­toyer un mil­li­mètre de sur­face par jour. Un mil­li­mètre. Et au bout de trois mois, j’ai com­men­cé à rêver de la Madone. À rêver que je la tou­chais et qu’elle me tou­chait. Que ses doigts peints se posaient sur mes doigts vivants. Que la pein­ture et la chair ne fai­saient plus qu’un. Mon maître m’a dit : « Filip­po, quand l’œuvre com­mence à te tou­cher en retour, il faut t’é­loi­gner. Sinon tu te perds dedans. Tu deviens l’œuvre. Et l’œuvre n’a pas besoin de toi — c’est toi qui as besoin d’elle. »

Il ser­ra le bras de Léonce.

— Il faut vous éloigner.

— Je ne peux pas, dit Léonce. C’est trop beau.

Et c’é­tait dit avec une telle sim­pli­ci­té, une telle nudi­té — comme un enfant qui dit « j’ai peur » ou « j’ai faim » — que Filip­po sen­tit sa gorge se nouer et ne répon­dit rien, parce qu’il n’y avait rien à répondre à un homme qui se noyait dans la beau­té, rien d’autre que lui tendre la main et espé­rer qu’il la saisisse.

*

La nuit du trei­zième jour.

Léonce ne dor­mit pas. Il res­ta assis au bureau Empire, le cahier ouvert devant lui, et il écri­vit. Mais ce qu’il écri­vait n’a­vait plus rien à voir avec Wyn­ters. Wyn­ters avait dis­pa­ru, fon­du, éva­po­ré — il n’en res­tait que le nom, tout en haut de la pre­mière page, comme une épi­taphe. Ce que Léonce écri­vait main­te­nant était un texte sans forme, sans struc­ture, un flux de mots qui cou­lait comme l’Ar­no — lent, trouble, char­riant des débris de pen­sées, des images de tableaux, des frag­ments de conver­sa­tions enten­dues au Grand Hotel, des sou­ve­nirs de Mathilde, des des­crip­tions de lumière, tout mélan­gé, tout confon­du, un mag­ma ver­bal où la fic­tion et le réel avaient ces­sé de se distinguer.

Il écri­vait : « Le rose de Pon­tor­mo est la cou­leur de la dou­leur quand la dou­leur dépasse la dou­leur et devient autre chose, une extase, une lévi­ta­tion, et le bleu de Fra Ange­li­co est le bleu de l’im­pos­sible, le bleu de ce qu’on ne peut pas atteindre, le bleu du ciel vu depuis l’in­té­rieur d’une cel­lule de moine, et le vert de l’Ar­no est le vert de l’ou­bli, le vert de ce qui emporte et ne rend pas, et Mathilde avait les yeux verts, je ne l’a­vais jamais remar­qué, je ne l’a­vais jamais vue, elle avait rai­son, je ne voyais rien, je ne voyais que les tableaux, je ne voyais que le cadre et jamais ce qu’il conte­nait, et main­te­nant les cadres explosent, et tout se déverse, et je suis dans le jar­din de Bot­ti­cel­li, et les roses tombent, et Chlo­ris ouvre la bouche et c’est la voix de Mathilde qui en sort, et elle dit : tu ne me vois pas, Léonce, tu ne m’as jamais vue — »

Il s’ar­rê­ta. Sa main trem­blait trop pour conti­nuer. L’encre du sty­lo avait bavé, tra­çant sur la page des traî­nées bleues qui res­sem­blaient à des veines, à des rivières, à des cra­que­lures sur une fresque ancienne. Il regar­da ce qu’il avait écrit et ne le recon­nut pas. Ce n’é­tait pas de la lit­té­ra­ture. Ce n’é­tait pas un roman. C’é­tait quelque chose d’autre — un cri, peut-être, ou une prière, ou un aveu — quelque chose qui n’a­vait pas de nom parce que les noms sont des cadres et que les cadres venaient d’exploser.

Il se leva et alla à la fenêtre.

Flo­rence, en bas, dans le noir. Mais cette nuit-là, Flo­rence n’é­tait pas endor­mie. Ou plu­tôt — Flo­rence dor­mait, mais Léonce enten­dait son rêve. Il enten­dait le rêve de la ville — le mur­mure des pierres, le souffle des sta­tues, le bruis­se­ment des toiles dans les musées fer­més, le grin­ce­ment des cadres sur les murs des églises, et sous tout cela, comme une basse conti­nue, le gron­de­ment sourd de l’Ar­no qui rou­lait ses eaux vertes dans le noir, empor­tant vers la mer tout ce que Flo­rence avait pro­duit et per­du, les pein­tures noyées, les manus­crits englou­tis, les vies oubliées, et les pages que Léonce n’a­vait pas encore jetées mais qu’il jet­te­rait, il le savait main­te­nant, il le savait avec la cer­ti­tude des som­nam­bules qui marchent vers le vide en souriant.

*

Le qua­tor­zième jour. Ou le quin­zième. Ça n’a­vait plus d’importance.

Léonce se réveilla tard — onze heures pas­sées. La chambre 307 était bai­gnée d’une lumière crue qui bles­sait les yeux. Il avait dor­mi tout habillé, les chaus­sures aux pieds, le cahier ouvert sur la poi­trine comme un livre de prières. Il se leva avec dif­fi­cul­té. Ses jambes étaient faibles, son corps lui sem­blait étran­ger — trop lourd et trop léger à la fois, comme s’il était fait de deux matières contra­dic­toires, de chair et de lumière, et qu’elles ne par­ve­naient plus à cohabiter.

Il ne prit pas de petit déjeu­ner. Il des­cen­dit direc­te­ment dans le hall et sortit.

Flo­rence, à midi, en mai. La cha­leur était écra­sante. Les rues trem­blaient dans la brume de cha­leur, les façades ondu­laient comme des mirages, et la lumière — cette lumière tos­cane qu’il avait trou­vée belle le pre­mier jour — était deve­nue un excès, une vio­lence, un pro­jec­teur bra­qué sur la ville qui ne lais­sait aucune ombre, aucun refuge, qui mon­trait tout avec une bru­ta­li­té insou­te­nable. Les tou­ristes mar­chaient en shorts et en cas­quettes, glaces à la main, appa­reils pho­to autour du cou, et leur nor­ma­li­té ter­ri­fiait Léonce — com­ment pou­vaient-ils être si calmes, si indif­fé­rents, com­ment pou­vaient-ils pas­ser devant le Bap­tis­tère sans défaillir, com­ment pou­vaient-ils man­ger des glaces à la pis­tache à trois mètres des portes de Ghi­ber­ti, ces portes que Michel-Ange avait appe­lées les Portes du Para­dis, com­ment pou­vaient-ils être si près du Para­dis et ne rien sentir ?

Il mar­cha jus­qu’au Duo­mo. La cathé­drale était une mon­tagne de marbre blanc, vert et rose, une pâtis­se­rie géante, un délire géo­mé­trique qui ne finis­sait jamais. Il leva les yeux vers le dôme de Bru­nel­les­chi — ce dôme qu’il voyait chaque nuit depuis sa fenêtre, ce dôme fami­lier, ras­su­rant — et pour la pre­mière fois il sen­tit son poids. Qua­rante-cinq mille tonnes de pierre et de brique sus­pen­dues dans le vide, rete­nues par rien d’autre que le génie d’un homme qui avait eu l’au­dace de croire que la matière pou­vait défier la gra­vi­té. Et cette audace — cette folie, cet acte de foi insen­sé — lui appa­rut sou­dain comme la méta­phore de tout ce qu’il vivait : on peut bâtir quelque chose d’im­mense et de beau dans le vide, mais il faut accep­ter que ça puisse tomber.

Il entra dans la cathé­drale. La nef immense, la pénombre, les vitraux qui fil­traient une lumière colo­rée — et là-haut, à l’in­té­rieur du dôme, le Juge­ment Der­nier de Vasa­ri et Zuc­ca­ri, cette fresque ver­ti­gi­neuse qui cou­vrait les trois mille six cents mètres car­rés de la cou­pole, un tour­billon de corps nus, d’anges, de démons, le Christ en gloire au som­met et l’En­fer en bas, les dam­nés pré­ci­pi­tés dans les flammes, les élus mon­tant vers la lumière, et tout cela tour­nait, tour­nait au-des­sus de lui comme un mael­ström de cou­leurs et de formes, et Léonce leva la tête et regar­da et le ver­tige le sai­sit — un vrai ver­tige cette fois, phy­sique, bru­tal, le sol bas­cu­la sous ses pieds, les colonnes de la nef se mirent à oscil­ler, le pla­fond des­cen­dit vers lui ou c’est lui qui mon­tait vers le pla­fond, et les corps peints du Juge­ment Der­nier bou­gèrent, les dam­nés tom­bèrent pour de vrai, les anges bat­tirent des ailes, et le Christ au som­met le regar­da — direc­te­ment, per­son­nel­le­ment, sans inter­mé­diaire — et ce regard était le même que celui de la Vierge de Raphaël au Palaz­zo Pit­ti, le même que celui de Vénus au centre du Prin­temps, le même regard depuis le début, depuis le pre­mier jour, le regard de Flo­rence, le regard de la beau­té elle-même qui disait : je te vois, Léonce, je t’ai tou­jours vu, et main­te­nant tu vas tomber.

Il tom­ba.

Pas phy­si­que­ment. Ses jambes tinrent. Il ne s’é­va­nouit pas. Mais quelque chose en lui tom­ba, s’ef­fon­dra, s’é­crou­la comme un bâti­ment miné de l’in­té­rieur dont les fon­da­tions cèdent d’un coup, et il res­ta debout au milieu de la cathé­drale, immo­bile, les yeux levés vers le Juge­ment Der­nier, la bouche entrou­verte, les bras le long du corps, et des larmes cou­laient sur ses joues — pas des larmes de tris­tesse, pas des larmes de joie, des larmes de rien, des larmes sans émo­tion iden­ti­fiable, des larmes qui venaient d’un endroit si pro­fond qu’elles ne por­taient plus le nom de rien, elles étaient juste de l’eau, de l’eau qui sor­tait de lui, comme l’Ar­no sort de ses berges quand il pleut trop, quand il n’y a plus de place, quand la ville ne peut plus contenir.

Un gar­dien s’ap­pro­cha. « Signore ? Signore, sta bene ? »

Léonce bais­sa les yeux. Le Juge­ment Der­nier était immo­bile au-des­sus de lui. Les corps ne bou­geaient pas. Le Christ ne le regar­dait pas. C’é­tait une fresque. Juste une fresque.

— Mi scu­si, dit-il en s’es­suyant les yeux du revers de la main. Mi scusi.

Il sor­tit de la cathé­drale et mar­cha droit devant lui, sans savoir où il allait, sans voir les rues, sans entendre les voix, et il mar­cha long­temps, très long­temps, sous le soleil de mai, et il se retrou­va au bord de l’Ar­no, appuyé au para­pet du Ponte alle Gra­zie, et il regar­da le fleuve cou­ler en des­sous, lent et vert et stag­nant, et il pen­sa : c’est là que ça fini­ra. C’est dans cette eau que tout ira. Mais pas encore. Pas encore.

*

Il ren­tra au Grand Hotel en fin d’a­près-midi. Le hall était désert. Le lustre de Mura­no brillait dans le silence. Mar­co n’é­tait pas au bar. Les fau­teuils de cuir étaient vides. L’hô­tel tout entier sem­blait rete­nir son souffle, comme un théâtre avant le lever de rideau, comme un lieu qui attend quelque chose — mais quoi ?

Il mon­ta à sa chambre. S’as­sit au bureau. Ouvrit le cahier. Les pages des jours pré­cé­dents le regar­daient — cette écri­ture fié­vreuse, désor­don­née, qui ne res­sem­blait pas à la sienne. Il feuille­ta le cahier depuis le début. Les pre­mières notes sur Wyn­ters, propres, car­rées, maî­tri­sées. Puis les fis­sures — les ratures, les ajouts en marge, les phrases qui déviaient. Puis le chaos — le texte de la nuit, le mag­ma, le flux. C’é­tait l’his­toire d’un effon­dre­ment écrit de l’in­té­rieur. Ce n’é­tait pas un roman. C’é­tait un sismographe.

Il refer­ma le cahier.

Sur le bureau, à côté du Sten­dhal de Mrs. Bla­ck­wood, il y avait le sty­lo de Mathilde. Il le prit, le fit tour­ner entre ses doigts. Un sty­lo-plume en laque noire, simple, élé­gant, avec une plume en or. Elle l’a­vait ache­té dans une pape­te­rie de la rue Mer­cière, à Lyon, un same­di de novembre, et elle avait dit en le lui offrant : « Pour que tu écrives des choses vraies. » Il n’a­vait pas com­pris, à l’é­poque. Il avait pris ça pour une gen­tillesse. Mais main­te­nant — dans cette chambre d’hô­tel à Flo­rence, après le Pon­tor­mo et le Bot­ti­cel­li et le Juge­ment Der­nier et les larmes dans la cathé­drale et les roses hal­lu­ci­nées et l’Ar­no qui atten­dait — main­te­nant il com­pre­nait. Des choses vraies. Pas des per­son­nages froids. Pas des écrans de fic­tion. Des choses vraies. Et la chose vraie, c’é­tait ceci : il était un homme de trente ans assis dans une chambre d’hô­tel à Flo­rence, et la beau­té l’a­vait bri­sé, et il ne savait pas com­ment se reconstruire.

Il posa le sty­lo. Il n’a­vait plus la force d’écrire.

*

Ce soir-là, Mrs. Bla­ck­wood le trou­va dans le jar­din. Il était assis sur le banc sous le magno­lia, dans le noir, sans lumière, les mains posées à plat sur ses genoux comme un homme qui attend un verdict.

Elle s’as­sit à côté de lui sans un mot. Le jar­din sen­tait le buis et le jas­min de nuit. La fon­taine gar­gouillait son éter­nelle phrase incom­pré­hen­sible. Au-des­sus d’eux, les étoiles — rares, pâles, noyées par la pol­lu­tion lumi­neuse de la ville — cli­gno­taient faiblement.

— Elea­nor, dit Léonce — et c’é­tait la pre­mière fois qu’il uti­li­sait son pré­nom, et ce simple pas­sage du « Mrs. Bla­ck­wood » au « Elea­nor » était un signe, le signe que quelque chose avait cédé dans le pro­to­cole, dans la dis­tance, dans toutes ces struc­tures invi­sibles qui nous empêchent de tom­ber les uns vers les autres.

— Oui, dit-elle.

— Est-ce que ça s’arrête ?

— Non, dit-elle dou­ce­ment. Ça ne s’ar­rête pas. Mais ça change de forme. La pre­mière vague est la pire. Elle vous sub­merge. Ensuite, vous appre­nez à nager. Ou plu­tôt — vous appre­nez que vous ne savez pas nager, et que c’est nor­mal, et que per­sonne ne sait nager, et que l’eau est plus douce qu’on ne croit.

Elle posa sa main ridée sur la main de Léonce. Ses bagues — trois bagues, deux en or, une en argent avec une tur­quoise — brillèrent dans l’obscurité.

— Mon mari Robert était his­to­rien de l’art. Spé­cia­liste du Quat­tro­cen­to. Il a pas­sé sa vie entière devant des tableaux et il n’a jamais pleu­ré devant un seul. Pas une fois. Et moi qui ne connais­sais rien à l’art, moi qui l’ac­com­pa­gnais par amour, pas par goût — moi j’ai pleu­ré devant le David dix ans après sa mort. C’est injuste, n’est-ce pas ? C’est absurde. L’homme qui savait ne sen­tait rien, et la femme qui ne savait pas a tout senti.

Elle tour­na la tête vers Léonce.

— Vous et votre per­son­nage anglais, c’est la même his­toire. Lui ne sent rien. Vous sen­tez tout. L’un de vous deux devait mou­rir pour que l’autre vive. Et c’est lui qui est mort. C’est tou­jours le per­son­nage qui meurt. L’au­teur sur­vit. C’est la loi.

— Je ne suis pas sûr de sur­vivre, dit Léonce.

— Vous sur­vi­vrez, dit Elea­nor Bla­ck­wood. Parce que Flo­rence ne tue pas. Flo­rence désha­bille. Et on ne meurt pas d’être nu. On a froid, c’est tout. Et puis on trouve un manteau.

Elle se leva, rajus­ta son col­lier de perles, et ren­tra dans le Grand Hotel d’un pas de reine exi­lée. Et Léonce res­ta seul dans le jar­din, sous le magno­lia dont les fleurs blanches brillaient dans le noir comme des yeux ouverts, et il sut que le len­de­main serait le jour le plus long, et il ne savait pas pour­quoi il le savait, mais il le savait, avec cette cer­ti­tude ani­male des créa­tures qui sentent l’o­rage avant qu’il n’éclate.

Lire la suite…

Read more
Le Rose de Pon­tor­mo — Par­ties 5 et 6

Le Rose de Pon­tor­mo — Par­ties 1 et 2

Le Rose de Pontormo

Le Rose de Pontormo

Par­ties 1 et 2

PAR­TIE I

Le train ralen­tit dans un sou­pir de fer­raille et Léonce posa la main sur la vitre, comme on touche un front fié­vreux. Dehors, les fau­bourgs de Flo­rence glis­saient sans grâce — entre­pôts, garages, murs tagués d’ins­crip­tions poli­tiques que per­sonne ne lisait plus, linge sus­pen­du entre les immeubles comme des dra­peaux de red­di­tion. Il avait ima­gi­né autre chose. Il avait ima­gi­né que la ville se don­ne­rait d’emblée, dans un sur­gis­se­ment de cou­poles et de pierres dorées, comme dans les livres. Mais les villes ne se donnent pas ain­si. Les villes, comme les êtres, com­mencent par leur côté laid.

Il tira sa valise du porte-bagages. Une valise trop lourde, bour­rée de livres — trois Fors­ter, un Sten­dhal, le jour­nal de voyage de Goethe, un Hen­ry James glis­sé au der­nier moment par super­sti­tion, et ses propres cahiers, vierges encore, qui pesaient plus que tout le reste par la pro­messe qu’ils conte­naient. Dans la poche inté­rieure de sa veste, un sty­lo-plume que Mathilde lui avait offert pour ses vingt-huit ans. Il ne savait pas encore pour­quoi il l’a­vait empor­té. Par fidé­li­té à quoi ? Au geste d’é­crire, ou à la main qui l’a­vait donné ?

Mathilde. Ne pas y pen­ser. Pas maintenant.

La gare de San­ta Maria Novel­la le reçut dans un vacarme de voix ita­liennes, d’an­nonces incom­pré­hen­sibles, de pigeons éga­rés sous la ver­rière. Il res­ta un moment immo­bile sur le quai, sa valise à ses pieds, avec cette sen­sa­tion qu’ont les voya­geurs soli­taires en terre incon­nue — celle d’être à la fois abso­lu­ment libre et abso­lu­ment per­du. Un cou­rant d’air chaud lui cares­sa le visage, por­tant une odeur de die­sel et de jas­min mêlés, et il se dit que c’é­tait peut-être ça, l’I­ta­lie : cette impu­re­té constante, ce refus de sépa­rer le beau du sale.

Il tra­ver­sa le hall de la gare d’un pas qu’il vou­lait assu­ré. Il avait trente ans, il était écri­vain — ou du moins il avait publié un pre­mier roman, trois ans plus tôt, chez un petit édi­teur lyon­nais, un livre que qua­torze per­sonnes avaient lu et dont douze avaient dit du bien, ce qui ne vou­lait rien dire — et il venait à Flo­rence écrire le deuxième. C’é­tait le plan. Le plan était simple et lumi­neux, comme tous les plans éla­bo­rés dans la dou­leur : quit­ter Lyon, quit­ter l’ap­par­te­ment de la Croix-Rousse où l’o­deur de Mathilde impré­gnait encore les draps qu’il n’a­vait pas chan­gés, quit­ter la France, s’ins­tal­ler dans un grand hôtel flo­ren­tin et écrire un roman sur un Anglais qui ne res­sent rien devant la beau­té. Tout le contraire de Sten­dhal. Un anti-Sten­dhal. C’é­tait le projet.

*

Sur la Piaz­za del­la Sta­zione, la lumière de mai l’é­blouit. Il mit un moment à com­prendre que ce n’é­tait pas la même lumière qu’à Lyon — pas cette clar­té lai­teuse et rai­son­nable des bords de Saône, mais quelque chose de plus violent, de plus doré, une lumière qui sem­blait pro­ve­nir non pas du ciel mais des pierres elles-mêmes, comme si les façades avaient emma­ga­si­né des siècles de soleil et le res­ti­tuaient par bouf­fées. Il plis­sa les yeux. Ce n’é­tait qu’une place de gare, avec ses taxis et ses ven­deurs de tours gui­dés, mais déjà quelque chose lui ser­rait la gorge, et il pen­sa — c’est ridi­cule, c’est la fatigue du voyage, ce n’est rien.

Le taxi lon­gea des rues étroites. Le chauf­feur par­lait au télé­phone dans un dia­lecte impé­né­trable, une main sur le volant, l’autre agi­tée dans des gestes qui sem­blaient diri­ger un orchestre invi­sible. Léonce regar­dait par la vitre. Des façades ocre et sienne, des volets vert sombre, des motos garées n’im­porte com­ment, des femmes en robes légères devant les cafés, et par­tout, au détour d’une rue, comme une appa­ri­tion incon­grue, un frag­ment de splen­deur — le flanc d’une église, une log­gia sculp­tée, un bout de fresque aper­çu par une porte ouverte. Flo­rence ne se livrait pas d’un coup. Elle pro­cé­dait par éclats, par embuscades.

Via il Pra­to. Le taxi s’arrêta.

*

Le Grand Hotel Vil­la Medi­ci se tenait là, en retrait de la rue, avec cette assu­rance tran­quille des bâti­ments qui n’ont plus rien à prou­ver. Un palais du dix-hui­tième siècle conver­ti en hôtel, façade crème et volets gris, un jar­din qu’on devi­nait der­rière les grilles — des cyprès, une pis­cine peut-être, et cette odeur de buis et de terre chaude qui fran­chis­sait les murs. Léonce leva les yeux vers les étages supé­rieurs. Des bal­cons en fer for­gé, des rideaux blancs qui bou­geaient à peine dans l’air immo­bile. Il se dit que c’é­tait exac­te­ment ce qu’il cher­chait — un lieu sus­pen­du, hors du temps, un décor de roman édouar­dien échoué dans les années quatre-vingt-dix.

Le hall l’ac­cueillit dans une fraî­cheur de marbre et de silence. Sols noirs et blancs en damier, colonnes, un lustre de Mura­no dont les pen­de­loques fris­son­naient sans rai­son appa­rente — peut-être un cou­rant d’air, peut-être le souffle de quel­qu’un qui venait de pas­ser. Der­rière la récep­tion, un homme mince au sou­rire cali­bré, che­veux noirs lis­sés en arrière, cos­tume impec­cable, qui lui dit « Ben­ve­nu­to, Signore » avec une dou­ceur de confesseur.

— Léonce Armand. J’ai réser­vé pour trois semaines.

Le récep­tion­niste cher­cha dans son registre avec des gestes d’une len­teur litur­gique. Léonce en pro­fi­ta pour obser­ver le hall. À gauche, un salon dont il aper­ce­vait un angle — fau­teuils club, boi­se­ries, un tableau sombre repré­sen­tant une chasse. À droite, un esca­lier monu­men­tal qui mon­tait vers les étages dans une courbe pares­seuse. Au fond, une baie vitrée don­nait sur le jar­din inté­rieur où des para­sols blancs sem­blaient attendre des fan­tômes. Et par­tout, ce silence par­ti­cu­lier des grands hôtels anciens, un silence qui n’est pas une absence de bruit mais une pré­sence — celle de toutes les voix qui ont réson­né là et dont l’é­cho, pen­sait Léonce, devait s’être incrus­té dans les murs comme les pig­ments dans une fresque.

— Chambre 307, Signore. Troi­sième étage. Avec vue sur les col­lines de Fiesole.

L’as­cen­seur était une cage dorée, lente, grin­çante, qui sem­blait mon­ter à regret. Léonce appuya son front contre la grille et fer­ma les yeux. Il sen­tit le bâti­ment vibrer autour de lui, cette vibra­tion imper­cep­tible des vieux immeubles qui tiennent debout par habi­tude plus que par struc­ture, et il pen­sa à Fors­ter, au jeune Fors­ter de 1901 qui avait peut-être emprun­té un ascen­seur sem­blable dans une pen­sion sem­blable, avec la même appré­hen­sion, la même exci­ta­tion secrète, et il se deman­da ce que Fors­ter avait res­sen­ti en voyant Flo­rence pour la pre­mière fois — lui qui por­tait déjà en germe Lucy Honey­church, George Emer­son et cette chambre avec vue qui allait tout changer.

*

La chambre 307 était vaste, claire, avec des mou­lures au pla­fond et un par­quet qui cra­quait sous les pas comme une mémoire du bois. Le lit était immense et blanc. Un bureau Empire était pla­cé près de la fenêtre — exac­te­ment ce qu’il fal­lait. Léonce posa sa valise, tra­ver­sa la pièce et ouvrit les volets.

Flo­rence.

Les toits s’é­ten­daient sous ses yeux dans un désordre magni­fique de tuiles rousses, de ter­rasses, d’an­tennes de télé­vi­sion et de clo­chers. Au loin, à gauche, le dôme de Bru­nel­les­chi flot­tait au-des­sus de la ville avec une évi­dence géo­mé­trique que la dis­tance ren­dait presque irréelle. Et der­rière, les col­lines de Fie­sole mon­taient dou­ce­ment dans une brume dorée, avec leurs vil­las cachées dans les oli­viers, leurs cyprès dres­sés comme des sen­ti­nelles noires. La lumière du soir enve­lop­pait tout d’un voile d’ambre. Un merle chan­tait quelque part dans le jar­din, en dessous.

Léonce res­ta long­temps accou­dé au bal­con. Il sen­tait la tié­deur de la pierre sous ses avant-bras, le par­fum des gly­cines qui mon­tait du jar­din, et cette espèce de bour­don­ne­ment loin­tain qui était Flo­rence au cré­pus­cule — klaxons, voix, cloches, moteurs — un bruit de fond conti­nu et doux, comme une res­pi­ra­tion. Il pen­sa qu’il aurait dû prendre des notes. Un écri­vain prend des notes. Mais il ne bou­gea pas. Il res­ta là, immo­bile, et quelque chose en lui — quelque chose qu’il ne vou­lait pas nom­mer — se des­ser­ra très légè­re­ment, comme un nœud qu’on n’a­vait pas conscience de porter.

Ne pas confondre. Ce n’est pas de l’é­mo­tion. C’est la fatigue du voyage.

Il se retour­na vers la chambre. Sor­tit les livres de la valise, les ali­gna sur le bureau. Fors­ter, Fors­ter, Fors­ter, Sten­dhal, Goethe, James. Les cahiers vierges à côté. Le sty­lo-plume de Mathilde, qu’il posa devant lui avec une pré­cau­tion exces­sive, comme un chi­rur­gien dis­pose ses ins­tru­ments. Puis il ouvrit le pre­mier cahier et écri­vit, d’une écri­ture soi­gnée, presque scolaire :

« Per­son­nage : homme anglais, qua­rante ans, culti­vé, for­tu­né. Nom : à trou­ver. Carac­tère : une froi­deur abso­lue devant l’art. Il a tout vu. Rien ne l’at­teint. Flo­rence n’est pour lui qu’un musée sup­plé­men­taire. Il tra­verse les salles des Offices comme on tra­verse un hall de gare — vite, sans lever les yeux. Il est l’an­ti-Sten­dhal. Le contraire de l’émotion. »

Il relut ces lignes. Elles lui parurent justes. Froides. Exac­te­ment ce qu’il cher­chait. Il refer­ma le cahier et des­cen­dit dîner.

*

Le res­tau­rant de l’hô­tel occu­pait une salle longue aux murs ten­dus de soie jaune pâle. Des tables espa­cées, des nappes blanches, des bou­gies, et cette lumière tami­sée qui donne aux visages des airs de por­traits anciens. Léonce fut ins­tal­lé à une petite table près de la fenêtre. Il com­man­da un risot­to aux arti­chauts et un verre de Chian­ti, et il atten­dit en obser­vant les autres convives.

C’est là qu’il les vit pour la pre­mière fois.

Deux tables plus loin, un couple d’A­mé­ri­cains — la soixan­taine, bron­zés de ce bron­zage arti­fi­ciel des gens qui ne sont jamais là où ils vivent, lui en bla­zer bleu marine avec un mou­choir de poche assor­ti, elle cou­verte de bijoux qui tin­taient chaque fois qu’elle por­tait la four­chette à sa bouche. Ils par­laient fort. Pas fort comme on parle quand on est sourd ou joyeux, mais fort comme on parle quand on veut que les autres entendent, avec cette assu­rance sou­ve­raine des gens qui pensent que le monde est une audience.

— Three hun­dred thou­sand for the Bel­li­ni stu­dy, disait l’homme en cou­pant sa viande. It’s a steal, Patri­cia. A steal.

— But the pro­ve­nance, Howard. The pro­ve­nance is cloudy.

— Pro­ve­nance is a sto­ry. You buy the sto­ry or you don’t.

Léonce écou­tait mal­gré lui. Pro­ve­nance is a sto­ry. Il y avait quelque chose d’obs­cène et de fas­ci­nant dans cette phrase — réduire l’his­toire d’un tableau, son voyage à tra­vers les siècles, les mains qui l’a­vaient tenu, les murs qui l’a­vaient abri­té, à une simple « his­toire » qu’on achète ou pas. Il pen­sa à son per­son­nage anglais. Voi­là exac­te­ment le monde dans lequel il évo­lue­rait. Un monde où l’art est une transaction.

Le risot­to arri­va. Il était par­fait — cré­meux, avec cette pointe d’a­mer­tume de l’ar­ti­chaut qui contre­ba­lan­çait le par­me­san. Léonce man­gea len­te­ment. Il n’a­vait pas eu faim depuis des semaines, depuis Mathilde, depuis ce soir de mars où elle avait dit « je ne peux plus vivre avec quel­qu’un qui vit dans les livres plus que dans la vie » — et il s’é­tait ren­du compte, avec un effroi silen­cieux, qu’il n’a­vait rien trou­vé à répondre, parce qu’elle avait raison.

Mais là, le risot­to. Les arti­chauts de Flo­rence. Le Chian­ti qui lui chauf­fait dou­ce­ment la poi­trine. Et par la fenêtre, le jar­din illu­mi­né par des lampes basses qui fai­saient dan­ser les ombres des cyprès sur le mur du fond, et il se dit que peut-être, ici, les choses pour­raient recom­men­cer — non pas la vie avec Mathilde, cette vie-là était finie, mais quelque chose d’autre, une autre forme d’ha­bi­ta­tion du monde, par l’é­cri­ture, par les yeux, par cette atten­tion aux choses que Fors­ter appe­lait « only connect ».

— Vous permettez ?

La voix venait de la table voi­sine. Léonce tour­na la tête. Une femme âgée, très droite, che­veux blancs rele­vés en chi­gnon, un col­lier de perles sur une robe noire simple. Des yeux d’un bleu très pâle, presque trans­pa­rent, qui le regar­daient avec une curio­si­té amu­sée. Anglaise, évi­dem­ment. Tout en elle disait l’An­gle­terre — la pos­ture, la rete­nue, cette manière de sou­rire sans mon­trer les dents.

— Vous êtes fran­çais, n’est-ce pas ? Je vous ai vu arri­ver cet après-midi avec votre mon­tagne de livres. On ne vient à Flo­rence qu’a­vec trop de livres ou pas assez. Il n’y a pas de juste milieu.

Léonce sou­rit mal­gré lui.

— Trop de livres, j’en ai peur.

— Ah, mais c’est la bonne caté­go­rie. Les gens qui arrivent sans livres finissent tou­jours par ache­ter les mau­vais. Les bou­tiques de la Via Tor­na­buo­ni sont pleines de très jolies édi­tions qui ne valent rien. Moi, je suis ici depuis onze ans, et je ne lis plus que Dante. En ita­lien. C’est la seule façon hon­nête de lire Dante.

Onze ans. Léonce la regar­da avec un éton­ne­ment qu’il ne cher­cha pas à dis­si­mu­ler. Onze ans dans cet hôtel. Comme une rési­dente per­ma­nente, un meuble vivant du Grand Hotel Vil­la Medi­ci, un fan­tôme en robe noire et col­lier de perles.

— Vous vivez ici ? deman­da-t-il, et il regret­ta aus­si­tôt la bana­li­té de la question.

— Je ne vis nulle part, dit-elle. Je suis sim­ple­ment là où je suis. Il se trouve que depuis onze ans, je suis ici. Flo­rence a cette pro­prié­té : elle vous retient sans que vous vous en ren­diez compte. On arrive pour une semaine et on reste pour tou­jours. C’est une forme de piège. Le plus beau piège du monde.

Elle but une gor­gée de vin — du blanc, nota Léonce, pas du rouge comme tout le monde.

— Je m’ap­pelle Mrs. Bla­ck­wood. Elea­nor Bla­ck­wood. Et vous écri­vez un roman, natu­rel­le­ment. Tous les Fran­çais qui viennent ici avec trop de livres écrivent un roman.

Léonce eut un rire bref.

— C’est si évident ?

— Mon cher, à Flo­rence, tout est évident. C’est sa malé­dic­tion. Cette ville ne sait rien cacher.

Elle lui adres­sa un der­nier sou­rire — un sou­rire étrange, qui conte­nait quelque chose de tendre et d’a­ver­ti à la fois, comme si elle savait déjà ce qui allait lui arri­ver — puis elle se tour­na vers sa sole meu­nière avec une concen­tra­tion de chi­rur­gien et ne dit plus un mot.

Léonce remon­ta dans sa chambre. Il ouvrit la fenêtre sur la nuit flo­ren­tine. La ville bruis­sait en des­sous, odeur de pierre tiède et de rivière, une moto au loin, des rires quelque part, et au-des­sus de tout le dôme de Bru­nel­les­chi éclai­ré dans le ciel noir, irréel, sus­pen­du comme une lune de pierre.

Il s’as­sit au bureau. Ouvrit son cahier. Relu sa pre­mière note sur le per­son­nage anglais. Ajouta :

« Il des­cend au Grand Hotel. On est en mai. La lumière ne l’in­té­resse pas. »

Puis il étei­gnit la lampe et res­ta long­temps dans le noir, les yeux ouverts, à écou­ter Flo­rence respirer.

PAR­TIE II

Le len­de­main, Léonce se leva tôt. Six heures. La lumière entrait à peine par les volets entre­bâillés, une lumière mauve et indé­cise, celle de Flo­rence avant que Flo­rence ne devienne Flo­rence — avant les tou­ristes, avant les klaxons, avant la comé­die du jour. Il prit une douche longue et très chaude, s’ha­billa avec soin — che­mise blanche, pan­ta­lon de lin, chaus­sures de marche — et des­cen­dit prendre le petit déjeu­ner dans la salle du res­tau­rant déserte.

Un ser­veur silen­cieux lui appor­ta un cap­puc­ci­no et une cor­beille de pains. Le cap­puc­ci­no était épais, brû­lant, sur­mon­té d’une mousse dense que Léonce contem­pla un ins­tant avec une gra­vi­té absurde avant de la cre­ver du bout de sa cuillère. Il y avait aus­si de la confi­ture de figues, du miel de châ­tai­gnier, des tranches de cake aux fruits confits, et il man­gea tout avec un appé­tit qui le sur­prit lui-même — à Lyon, depuis la rup­ture, il se nour­ris­sait de café noir et de tar­tines oubliées, il avait per­du quatre kilos et sa mère, au télé­phone, disait « tu as une voix de papier ».

Il sor­tit son cahier et relut ses notes de la veille. Le per­son­nage anglais. Qua­rante ans. Froid. Blin­dé. Il fal­lait lui trou­ver un nom. Quelque chose de sec, de cou­pant, un nom qui claque comme une porte qu’on ferme. Il essaya plu­sieurs com­bi­nai­sons en marge du cahier : Ash­worth, Pem­ber­ton, Craw­ley, Hale. Aucun ne tenait. Puis il écri­vit — presque sans y pen­ser, comme si la main avait déci­dé seule — Wyn­ters. Charles Wyn­ters. Avec un y, cette lettre froide, cette voyelle qui n’en est pas une, cette ano­ma­lie silen­cieuse au cœur du mot.

Charles Wyn­ters. Oui. C’é­tait lui.

Il nota : « Wyn­ters arrive à Flo­rence par obli­ga­tion. Un héri­tage à régler, une pro­prié­té fami­liale dans les col­lines de Bel­los­guar­do. Il ne veut pas être là. L’I­ta­lie l’en­nuie. L’art l’en­nuie. Il est de ces Anglais pour qui le conti­nent est un désa­gré­ment néces­saire, une cor­vée cli­ma­tique. Il tra­verse les musées comme on tra­verse les salles d’at­tente — vite, les yeux ailleurs, en pen­sant au retour. »

Il sou­rit. Il tenait quelque chose.

*

À huit heures, il sor­tit du Grand Hotel et mar­cha vers le centre.

Flo­rence au petit matin est une ville dif­fé­rente. Les rues sont encore humides du pas­sage des balayeuses, les devan­tures fer­mées, les places presque vides. On entend ses propres pas réson­ner sur les dalles. Les façades ont cette teinte par­ti­cu­lière des pierres mouillées — un gris doré, un ocre assour­di, comme un tableau vu à tra­vers un voile. Et il y a cette odeur, cette odeur de Flo­rence que Léonce appren­drait à recon­naître au fil des jours, un mélange de café tor­ré­fié, de pierre ancienne, de cuir — les ate­liers de l’Ol­trar­no com­men­çaient à ouvrir — et de cette chose indé­fi­nis­sable qui est peut-être sim­ple­ment l’o­deur du temps accumulé.

Il avait un plan. Un pro­gramme. Une méthode. C’é­tait sa façon de fonc­tion­ner — Mathilde le lui repro­chait, cette manie de tout orga­ni­ser, de qua­driller le réel avec des listes et des horaires, comme si la vie était un manus­crit à struc­tu­rer. Mais c’é­tait aus­si ce qui le tenait debout. La méthode, c’est ce qui reste quand le reste s’effondre.

Pre­mier jour : les Offices. Entrer dans le musée, obser­ver les salles, noter les œuvres devant les­quelles Wyn­ters pas­se­rait sans s’ar­rê­ter. Faire l’in­ven­taire de l’in­dif­fé­rence. Com­prendre com­ment un homme peut se tenir devant la Nais­sance de Vénus et ne rien sentir.

Il arri­va Piaz­zale degli Uffi­zi à huit heures trente. Il n’y avait presque per­sonne — quelques tou­ristes japo­nais, un groupe de lycéens ita­liens que leur pro­fes­seur ten­tait de ras­sem­bler, et un homme en salo­pette bleue qui fumait une ciga­rette assis sur les marches, avec la non­cha­lance magni­fique de ceux qui vivent à côté des chefs-d’œuvre et n’y pensent plus. Léonce entra.

Les pre­mières salles. L’art médié­val, les fonds d’or, les Vierges hié­ra­tiques aux yeux immenses. Il pre­nait des notes dans son cahier : « Wyn­ters tra­verse la salle des Pri­mi­tifs sans lever les yeux. Les fonds d’or lui semblent vul­gaires — trop d’or, comme un res­tau­rant qui en fait trop. Il pense à son club lon­do­nien, au feu de che­mi­née, au scotch du soir. » C’é­tait facile. L’i­ro­nie cou­lait. Wyn­ters était un per­son­nage confor­table — on pou­vait se moquer de lui tout en l’ha­bi­tant, le mépri­ser tout en le com­pre­nant. Léonce avan­çait dans les salles avec une assu­rance d’en­to­mo­lo­giste, épin­glant chaque tableau sur le liège de son cahier, clas­sant, anno­tant, maîtrisant.

La Nais­sance de Vénus. Il s’arrêta.

Non pas parce qu’elle le tou­chait — il l’a­vait vue mille fois en repro­duc­tion, sur des cartes pos­tales, des cou­ver­tures de livres, des boîtes de cho­co­lats, et cette sur­ex­po­si­tion avait fait son tra­vail d’u­sure — mais parce qu’il devait noter la réac­tion de Wyn­ters. Il s’as­sit sur la ban­quette au centre de la salle et regar­da le tableau avec les yeux de son per­son­nage. Vénus debout sur sa coquille, les che­veux empor­tés par le vent, ce corps d’une pâleur presque mala­dive, et à gauche Zéphyr qui souffle, et à droite la nymphe qui tend le man­teau. Il nota : « Wyn­ters regarde Vénus comme on regarde un meuble. Une jolie chose, bien faite, à sa place. Il remarque que le cou est trop long. Ana­to­mi­que­ment impos­sible. Il s’en satis­fait — une imper­fec­tion qui jus­ti­fie son indifférence. »

Il refer­ma le cahier. Satis­fait. Mais en se levant de la ban­quette, il eut une sen­sa­tion étrange — un très léger ver­tige, à peine per­cep­tible, comme quand on se relève trop vite — et il lui sem­bla que la lumière dans la salle avait chan­gé, qu’elle était deve­nue plus dense, plus dorée, et que Vénus, l’es­pace d’une seconde, le regardait.

Ridi­cule. Il ajus­ta ses lunettes et pas­sa dans la salle suivante.

*

Il revint au Grand Hotel en début d’a­près-midi, la tête pleine de tableaux qu’il avait clas­sés et éti­que­tés dans son cahier avec la rigueur d’un archi­viste. Le hall était ani­mé d’un bal­let dis­cret — clients qui entraient et sor­taient, grooms en uni­forme bor­deaux, un cha­riot de bagages qui tra­ver­sait le damier de marbre en cli­que­tant. Le lustre de Mura­no brillait dans la lumière de la baie vitrée, et Léonce se dit qu’il y avait quelque chose de théâ­tral dans cet hôtel, une mise en scène per­ma­nente dont les clients étaient à la fois les acteurs et les spec­ta­teurs, sans jamais savoir très bien lequel des deux rôles ils tenaient.

Il s’ins­tal­la au bar pour prendre un café. Le bar du Grand Hotel Vil­la Medi­ci était une pièce boi­sée, intime, avec des fau­teuils de cuir fauve et des éta­gères gar­nies de bou­teilles qui mon­taient jus­qu’au pla­fond. Des pho­to­gra­phies en noir et blanc ornaient les murs — des clients célèbres d’au­tre­fois, des actrices, des écri­vains, des diplo­mates, tous figés dans des poses d’une élé­gance dis­pa­rue, avec leurs ciga­rettes longues et leurs sou­rires de gens qui savent qu’on les regarde. Léonce cher­cha un visage qu’il connaî­trait. Il ne trou­va pas.

Le bar­man — un petit homme rond aux joues rouges, la cin­quan­taine, qui s’ap­pe­lait Mar­co et por­tait un nœud papillon vert — lui pré­pa­ra un espres­so avec des gestes d’une pré­ci­sion horlogère.

— Pri­mo gior­no a Firenze, Signore ?

— Si, dit Léonce, épui­sant d’un coup la moi­tié de son voca­bu­laire italien.

— Ah, répon­dit Mar­co avec un sou­rire qui conte­nait toute la bien­veillance et toute la condes­cen­dance de Flo­rence envers ses visi­teurs. Firenze è come il vino. Il pri­mo gior­no, non si capisce niente. Il secon­do gior­no, si crede di capire tut­to. Il ter­zo gior­no, si capisce che non si capirà mai.

Flo­rence est comme le vin. Le pre­mier jour, on ne com­prend rien. Le deuxième, on croit tout com­prendre. Le troi­sième, on com­prend qu’on ne com­pren­dra jamais.

Léonce sou­rit poli­ment. Il ne savait pas encore à quel point Mar­co avait raison.

*

Les jours sui­vants, il s’ins­tal­la dans une rou­tine pré­cise. Lever à six heures. Petit déjeu­ner seul dans la salle déserte. Sor­tie à huit heures. Musée ou église le matin — il pro­cé­dait métho­di­que­ment, quar­tier par quar­tier, comme un géo­mètre arpen­tant un ter­rain. Déjeu­ner dans une trat­to­ria de l’Ol­trar­no où on lui ser­vait des pâtes aux truffes et du vin de la mai­son dans des verres épais. Retour au Grand Hotel en début d’a­près-midi. Écri­ture jus­qu’au soir. Dîner au res­tau­rant de l’hô­tel. Cahier. Sommeil.

San Mar­co, le deuxième jour. Le couvent de Fra Ange­li­co. Chaque cel­lule contient une fresque — une Annon­cia­tion, une Cru­ci­fixion, une Mise au tom­beau — peinte pour les moines, pour eux seuls, dans le silence de leur retraite. Léonce entra dans la pre­mière cel­lule et nota : « Wyn­ters trouve les fresques naïves. Des images pieuses. De l’illus­tra­tion, pas de l’art. Il pré­fère le cou­loir au cel­lule. » C’é­tait cruel et drôle. Il aimait cette cruau­té. Elle le protégeait.

San­ta Croce, le troi­sième jour. Les tom­beaux de Michel-Ange, de Machia­vel, de Gali­lée. L’im­men­si­té de la nef. Et le Cru­ci­fix de Cima­bue dans la cha­pelle du fond, cet objet rava­gé par l’i­non­da­tion de 1966, dont la pein­ture était à moi­tié effa­cée, le Christ à demi dis­pa­ru, et cette dis­pa­ri­tion même ren­dait l’œuvre plus poi­gnante que si elle avait été intacte — comme si la souf­france du Christ et la souf­france du bois ne fai­saient plus qu’une. Léonce nota dans son cahier : « Wyn­ters passe devant le Cima­bue sans s’ar­rê­ter. Un Christ abî­mé ne l’in­té­resse pas. L’art endom­ma­gé n’est plus de l’art, pense-t-il. C’est du déchet. » Mais en écri­vant ces mots, il eut une hési­ta­tion. Sa main trem­bla — très légè­re­ment, presque rien, un fré­mis­se­ment du poi­gnet qu’un obser­va­teur exté­rieur n’au­rait pas remar­qué. Il ratu­ra « déchet » et écri­vit « sou­ve­nir ». L’art endom­ma­gé n’est plus de l’art, c’est du sou­ve­nir. Ce n’é­tait pas la même chose. Ce n’é­tait pas du tout la même chose.

Le Palaz­zo Pit­ti, le qua­trième jour. La Gal­le­ria Pala­ti­na, ses salles sur­char­gées, les tableaux accro­chés du sol au pla­fond dans un entas­se­ment qui tenait du cabi­net de curio­si­tés et du délire. Des Raphaël, des Titien, des Rubens, côte à côte, sans espace pour res­pi­rer. Léonce s’as­sit devant la Madon­na del­la Seg­gio­la de Raphaël — cette Vierge ronde, douce, par­faite dans son ton­do — et il cher­cha les mots de Wyn­ters. Mais Wyn­ters, ce matin-là, ne vou­lait pas par­ler. Le cahier res­ta ouvert sur la page blanche. Léonce regar­da la Vierge. La Vierge le regar­dait. Il y avait dans ses yeux peints quelque chose qui res­sem­blait à de la pitié — pas une pitié reli­gieuse, pas la pitié de la Madone pour l’hu­ma­ni­té souf­frante, mais une pitié intime, per­son­nelle, comme si elle voyait à tra­vers lui, comme si elle voyait la rup­ture, les draps de la Croix-Rousse, les nuits blanches, la fuite à Flo­rence, le roman qu’il s’ef­for­çait d’é­crire pour ne pas pen­ser. Il refer­ma le cahier d’un geste brusque et quit­ta la salle.

Ce soir-là, au bar du Grand Hotel, il tom­ba sur le restaurateur.

*

L’homme était assis dans un des fau­teuils de cuir, un verre d’a­ma­ro devant lui, les mains posées sur ses genoux. Et c’é­taient les mains qu’on voyait d’a­bord. Des mains extra­or­di­naires — longues, fines, tachées de pig­ments, des traces de bleu de cobalt sous les ongles, du jaune de Naples dans les plis des pha­langes, une car­to­gra­phie de cou­leurs incrus­tée dans la peau comme un tatouage invo­lon­taire. Le visage était mince, buri­né, la cin­quan­taine avan­cée, des che­veux gris en désordre, des yeux noirs très vifs sous des sour­cils brous­sailleux. Il por­tait une che­mise frois­sée et un pan­ta­lon de velours côte­lé dont les genoux étaient usés à force de s’a­ge­nouiller — devant des fresques, devant des retables, devant tout ce que les siècles avaient abî­mé et que ses mains réparaient.

— Vous êtes res­tau­ra­teur ? deman­da Léonce en s’as­seyant dans le fau­teuil voi­sin, les yeux fixés sur ces mains.

L’homme le regar­da avec sur­prise, puis bais­sa les yeux vers ses propres doigts et eut un rire bref.

— C’est si visible ? Je me lave pour­tant. Trois fois par jour. Mais les pig­ments sont plus tenaces que moi. Filip­po Catal­di. Je tra­vaille à San­ta Maria Novel­la en ce moment. La cha­pelle des Espa­gnols. Une fresque d’An­drea di Bonaiu­to, qua­tor­zième siècle. Très endom­ma­gée. Très belle.

Il pro­non­çait « mol­to bel­la » avec une gra­vi­té de méde­cin annon­çant un diag­nos­tic, et Léonce com­prit que pour cet homme, la beau­té d’une fresque et sa fra­gi­li­té étaient une seule et même chose — on ne pou­vait pas dire l’une sans dire l’autre.

— Vous savez ce que c’est, res­tau­rer une fresque ? dit Filip­po en fai­sant tour­ner son verre d’a­ma­ro entre ses doigts tache­tés. C’est tou­cher quelque chose que quel­qu’un a tou­ché il y a six cents ans. Mes doigts sont là où les doigts de Bonaiu­to étaient. Sur le même enduit. La même chaux. Le même mur. Six siècles entre nous et rien du tout entre nous. C’est ver­ti­gi­neux. Et c’est ter­rible, parce que chaque geste que je fais peut sau­ver ou détruire. Un mil­li­mètre de trop, un sol­vant trop fort, et c’est fini. L’o­ri­gi­nal dis­pa­raît. Pour toujours.

Il but une gor­gée d’amaro.

— Les gens croient que les œuvres d’art sont éter­nelles. Ils regardent un Giot­to et ils pensent : ça a tou­jours été là, ça sera tou­jours là. Mais non. C’est fra­gile comme la peau. Comme le souffle. Un incen­die, une inon­da­tion, un trem­ble­ment de terre — tout peut dis­pa­raître en une nuit. Flo­rence a failli mou­rir en 1966. L’Ar­no est sor­ti de son lit et a noyé tout. Les Cru­ci­fix, les manus­crits, les retables. L’eau boueuse dans les nefs des églises. Vous ima­gi­nez ? La boue de l’Ar­no sur les fresques de Cima­bue. C’est comme — com­ment dire — c’est comme gifler Dieu.

Léonce écou­tait. Il avait oublié son cahier. Oublié Wyn­ters. Il y avait dans la voix de Filip­po quelque chose qui ren­dait l’é­cri­ture inutile — une pas­sion si nue, si directe, qu’au­cune phrase ne pou­vait l’é­ga­ler. Cet homme tou­chait l’art avec ses mains. Lui, Léonce, ne fai­sait que le regar­der et en tirer des mots. Et les mots, ce soir-là, lui parurent insuffisants.

— Et vous, dit Filip­po, qu’est-ce que vous faites à Flo­rence ? Non, lais­sez-moi devi­ner. Fran­çais, jeune, cet air un peu per­du, ce cahier que Mar­co m’a dit que vous trim­ba­lez par­tout. Vous écrivez.

— J’es­saie.

— Sur Florence ?

— Sur quel­qu’un qui ne res­sent rien à Florence.

Filip­po le dévi­sa­gea un long moment, avec une expres­sion indé­chif­frable — amu­se­ment, inquié­tude, com­pas­sion, tout cela à la fois, ou rien de tout cela.

— Alors vous écri­vez sur un homme mort, dit-il dou­ce­ment. Parce que ne rien res­sen­tir à Flo­rence, c’est être mort. Il n’y a pas d’autre mot.

*

Le soir, dans sa chambre, Léonce écri­vit pen­dant trois heures. Le cha­pitre où Wyn­ters visite les Offices. Il le vou­lait sec, rapide, cli­nique. Wyn­ters passe devant le Prin­temps de Bot­ti­cel­li et pense à son jar­di­nier anglais qui taille mieux les haies que ces nymphes ne dansent. Wyn­ters regarde le Ton­do Doni de Michel-Ange et trouve la com­po­si­tion « encom­brée ». Wyn­ters s’ar­rête devant un Cara­vage — la tête de Méduse — et note que l’ex­pres­sion de ter­reur est « légè­re­ment théâ­trale ».

C’é­tait drôle. C’é­tait effi­cace. Mais quelque chose ne fonc­tion­nait pas. Léonce reli­sait ses pages et sen­tait un malaise qu’il ne par­ve­nait pas à iden­ti­fier — comme un musi­cien qui joue juste mais à côté du rythme, un déca­lage infime, imper­cep­tible pour les autres mais insup­por­table pour lui. Wyn­ters était trop par­fait dans sa froi­deur. Trop lisse. Trop facile. Il n’y avait pas de faille. Et un per­son­nage sans faille n’est pas un per­son­nage, c’est une thèse.

Il pen­sa à ce que Filip­po avait dit. Un homme mort.

Il se leva, alla à la fenêtre. Flo­rence la nuit, en des­sous. Les toits sombres, les rues éclai­rées par les réver­bères oran­gés, le dôme de Bru­nel­les­chi qui flot­tait dans le noir comme un vais­seau ancré au-des­sus de la ville. Quelque part, une cloche son­na — pas une cloche d’é­glise, une cloche plus petite, plus claire, peut-être une hor­loge, peut-être rien. Et il pen­sa : est-ce que c’est Wyn­ters qui est mort, ou est-ce que c’est moi qui suis mort et qui essaie de se cacher der­rière un per­son­nage mort pour ne pas le savoir ?

Il chas­sa cette pen­sée. La méthode. Reve­nir à la méthode.

*

Mrs. Bla­ck­wood l’at­ten­dait au dîner. Non pas qu’elle l’eût invi­té — elle n’in­vi­tait jamais per­sonne, elle était sim­ple­ment là, à sa table habi­tuelle, la table sept, près du mur du fond, avec son cou­vert dres­sé pour une, sa demi-bou­teille de Ver­nac­cia di San Gimi­gna­no et son air d’é­ter­ni­té patiente. Mais quand Léonce pas­sa devant elle, elle leva les yeux et dit :

— Asseyez-vous, je vous prie. J’ai man­gé seule pen­dant onze ans et j’en ai fait le tour.

Il s’as­sit. C’é­tait une femme qu’on n’a­vait pas le pou­voir de refu­ser — non par auto­ri­ta­risme, mais par cette force tran­quille des gens qui ont aban­don­né toute pré­ten­tion et à qui, pour cette rai­son même, on ne peut rien refuser.

Elle com­man­da pour lui — un taglia­ta di man­zo avec des cèpes, et un Bru­nel­lo di Mon­tal­ci­no qu’elle connais­sait par l’an­née, le domaine, et le nom du vigneron.

— Flo­rence vous a‑t-elle déjà fait pleu­rer ? deman­da-t-elle en dépliant sa ser­viette avec des gestes d’une pré­ci­sion maniaque.

— Non.

— Alors elle ne vous a pas encore trou­vé. Mais elle vous trou­ve­ra. Flo­rence trouve toujours.

— Vous par­lez de Flo­rence comme d’une personne.

— Flo­rence est une per­sonne. Capri­cieuse, cruelle, d’une beau­té insup­por­table. Elle s’offre aux imbé­ciles et se refuse aux déli­cats. Elle brise ceux qui l’aiment trop et ennuie ceux qui ne l’aiment pas assez. En cela, elle res­semble beau­coup aux femmes. Et aux hommes, d’ailleurs.

Le taglia­ta arri­va — la viande sai­gnante, les cèpes dorés, un filet d’huile d’o­live verte sur une roquette amère. Mrs. Bla­ck­wood regar­da l’as­siette de Léonce avec l’ap­pro­ba­tion muette d’un méde­cin véri­fiant que son patient mange.

— Vous écri­vez sur un homme qui ne res­sent rien, m’a dit Marco.

— Mar­co parle beaucoup.

— Mar­co est le vrai direc­teur de cet hôtel. Le direc­teur offi­ciel ne sait rien. Mar­co sait tout. Il sait qui couche avec qui, qui est rui­né, qui pleure la nuit. C’est le pri­vi­lège du bar­man — les gens se confient au-des­sus d’un verre comme ils ne se confient jamais au-des­sus d’une table. Le bar est un confes­sion­nal horizontal.

Elle cou­pa un mor­ceau de sa sole — c’é­tait tou­jours de la sole, comme si elle avait épui­sé tous les autres pois­sons du menu en onze ans et que celui-ci seul avait sur­vé­cu à l’é­preuve — et ajouta :

— Un per­son­nage qui ne res­sent rien devant l’art. C’est un sujet dan­ge­reux, vous savez. Parce que l’é­cri­ture est elle-même un art. Et si votre per­son­nage ne res­sent rien, c’est qu’il nie ce que vous êtes en train de faire en l’é­cri­vant. C’est un ser­pent qui se mord la queue. Ou un miroir qui refuse de refléter.

Léonce posa sa fourchette.

— C’est exac­te­ment le pro­blème, dit-il, et il fut sur­pris par sa propre franchise.

— Bien sûr que c’est le pro­blème. Et il n’y a qu’une solu­tion : le casser.

— Cas­ser quoi ?

— Le miroir, dit-elle. Ou le per­son­nage. Ou vous-même. L’un des trois doit céder. C’est la loi de Florence.

Elle ter­mi­na son vin, tam­pon­na ses lèvres avec sa ser­viette, et se leva avec la rai­deur gra­cieuse des vieilles dames anglaises habi­tuées à sor­tir de table comme on quitte une scène.

— Bonne nuit, mon cher. Et méfiez-vous de San­ta Feli­ci­ta. C’est la plus petite église de Flo­rence et la plus traître. On y entre pour voir une Dépo­si­tion et on en res­sort sans peau.

Elle dis­pa­rut dans le cou­loir menant aux ascen­seurs, lais­sant der­rière elle un sillage de par­fum — du muguet, pen­sa Léonce, ou du lys, quelque chose de blanc et de funèbre — et cette phrase sus­pen­due dans l’air du res­tau­rant comme une pro­phé­tie qu’on ne recon­naît comme telle que bien après qu’elle s’est accomplie.

*

Le cin­quième jour, Léonce reçut une carte pos­tale de sa mère. Vue de la basi­lique de Four­vière, côté Lyon. Au dos, une écri­ture ronde et appli­quée : « Mon Léonce, je pense à toi à Flo­rence. Mange bien. Ne reste pas trop dans les musées. Le soleil est meilleur pour la san­té que les tableaux. Maman. »

Il posa la carte sur le bureau, à côté de ses cahiers. Four­vière et le dôme de Bru­nel­les­chi. Lyon et Flo­rence. La mère et l’art. Il se dit que sa vie entière oscil­lait entre ces pôles — le fami­lier et le sublime, le confort et le ver­tige, Mathilde qui vou­lait qu’il vive dans la vie et lui qui fuyait dans les livres, et main­te­nant ce roman où il inven­tait un homme qui ne res­sen­tait rien pour ne pas avoir à admettre qu’il res­sen­tait trop.

Il n’é­cri­vit pas cette pen­sée dans son cahier. Il n’en avait pas le droit. Pas encore.

Ce soir-là, les Amé­ri­cains étaient de retour au restaurant.

— The Pon­tor­mo Depo­si­tion is over­ra­ted, disait Howard en ver­sant du vin sans regar­der le verre. Too much pink. Too much dra­ma. Give me a clean Pie­ro del­la Fran­ces­ca any day.

— You’re wrong, dar­ling, disait Patri­cia en fai­sant tin­ter ses bra­ce­lets. The Pon­tor­mo is the best thing in Flo­rence. It’s like Balen­cia­ga — if Balen­cia­ga were a painting.

— That’s exact­ly the pro­blem. Art shouldn’t remind you of fashion. Fashion reminds you of death.

— Eve­ry­thing reminds you of death, Howard.

— Only the expen­sive things.

Léonce écou­tait, fas­ci­né. Ces gens étaient des per­son­nages — pas de son roman, d’un autre roman, un roman qu’il n’é­cri­rait jamais, une comé­die noire sur les riches qui tra­versent le monde en le rédui­sant à des tran­sac­tions. Pro­ve­nance is a sto­ry. Fashion reminds you of death. Only the expen­sive things. Chaque phrase était une pierre jetée dans l’eau dor­mante de sa conscience, et les cercles s’é­lar­gis­saient sans fin.

Il remon­ta dans sa chambre et ouvrit son cahier. Mais au lieu d’é­crire sur Wyn­ters, il écri­vit : « Howard et Patri­cia. Les Offices comme un mar­ché. Bel­li­ni à trois cent mille. Le rose du Pon­tor­mo. La mode et la mort. L’art réduit au prix. Et moi — l’art réduit aux mots. Est-ce si différent ? »

Il relut cette note. La ratu­ra. Trop per­son­nel. Reve­nir à Wyn­ters. Reve­nir à la méthode.

Mais la méthode, ce soir-là, avait un goût de cendre.

Lire la suite…

Read more
Saï­gon Conti­nen­tal — Cha­pitres 7 à 10

Saï­gon Conti­nen­tal — Cha­pitres 7 à 10

Saï­gon Continental

Saï­gon Continental

Cha­pitres 7 à 10

VII

Le reste de la jour­née pas­sa dans une sorte de brouillard.

Tùng tra­vailla. Ser­vit. S’ef­fa­ça. Comme tou­jours. Mais son esprit était ailleurs — dans une chambre de 1923, sur une ter­rasse de 1952, quelque part entre les deux, dans cet espace flou où le temps n’existe plus vraiment.

Greene res­ta long­temps sur la ter­rasse ce jour-là. Il écri­vait avec une fureur nou­velle, ratu­rant, repre­nant, noir­cis­sant page après page. Quelque chose l’ha­bi­tait. L’at­ten­tat de l’a­vant-veille. Les Amé­ri­cains. La nuit à Cho­lon. Et main­te­nant cette ren­contre man­quée avec Maugham.

Peut-être que tout cela se mélan­geait dans son esprit. Peut-être que son roman pre­nait forme à par­tir de ces frag­ments — l’o­pium, la guerre, les bombes, les écri­vains qui passent sans se reconnaître.

*

Vers le soir, Greene inter­pel­la de nou­veau Tùng.

« Ce que vous avez dit ce matin — comme à son habi­tude. Ça signi­fie que vous l’a­viez déjà vu. Quand ? »

Tùng hési­ta.

Trente-deux ans de dis­cré­tion. De silence. De secrets gar­dés pour des clients qui ne méri­taient pas tou­jours cette loyauté.

Mais quelque chose en lui vou­lait par­ler. Pas tout dire — jamais tout dire. Mais un peu. Un frag­ment. Lais­ser une trace de ce qui s’é­tait pas­sé, avant que le temps n’ef­face tout.

« En 1923, Mon­sieur. Il a séjour­né ici trois semaines. Il écri­vait un livre sur ses voyages en Asie. »

« The Gent­le­man in the Par­lour. »

« Je ne sais pas, Mon­sieur. Je ne lis pas l’anglais. »

Greene le regar­da lon­gue­ment. Quelque chose tra­vaillait der­rière ses yeux fatigués.

« Vous êtes ici depuis 1923 ? Depuis plus longtemps ? »

« Depuis 1920, Monsieur. »

« Mon Dieu. Vous avez tout vu, alors. Tout. La colo­nie. La guerre. Les Japo­nais. Le retour des Fran­çais. Tout. »

Tùng ne répon­dit pas.

Oui, il avait tout vu. Il avait vu des empires s’ef­fon­drer et d’autres naître. Il avait vu des hommes arri­ver pleins d’es­poir et repar­tir bri­sés. Il avait vu des femmes aimer et des femmes souf­frir. Il avait vu la beau­té et l’hor­reur, sou­vent dans la même jour­née, par­fois dans le même visage.

Et il avait gar­dé tout cela pour lui. Parce que c’é­tait son métier. Parce que c’é­tait sa vie.

« Si vous écri­vez un livre sur Saï­gon, Mon­sieur, je vous sou­haite bonne chance. C’est une ville qui ne se laisse pas attraper. »

Greene sou­rit. Un sou­rire triste.

« Je com­mence à m’en rendre compte. »

*

Greene se pen­cha vers lui.

« Dans mon roman, dit-il à voix basse, il y a un vieux jour­na­liste anglais. Fow­ler. Il est à Saï­gon depuis des années. Il a une maî­tresse viet­na­mienne. Il boit trop. Il pré­tend être neutre, ne pas prendre par­ti, mais en réa­li­té il est pié­gé — par ce pays, par cette femme, par lui-même. »

Tùng écou­tait.

« Fow­ler ne com­prend pas vrai­ment le Viet­nam. Per­sonne ne le com­prend — ni les Fran­çais, ni les Amé­ri­cains, ni les Anglais comme moi. Mais Fow­ler, au moins, sait qu’il ne com­prend pas. C’est ça qui le dis­tingue de Pyle. »

« Pyle, Monsieur ? »

« L’A­mé­ri­cain. Le jeune idéa­liste. Celui qui croit tout savoir, qui arrive avec ses théo­ries et ses solu­tions. Celui qui va tout détruire en vou­lant tout sauver. »

Greene s’in­ter­rom­pit. Allu­ma une cigarette.

« Ce que j’es­saie d’é­crire, reprit-il, c’est une his­toire d’a­mour. Mais c’est aus­si une his­toire de guerre. Et une his­toire d’a­veu­gle­ment. L’a­veu­gle­ment des Occi­den­taux qui croient pou­voir pos­sé­der l’Asie. »

Il regar­da Tùng.

« Est-ce que je me trompe ? Est-ce que c’est ça, ce pays ? »

Tùng réflé­chit long­temps avant de répondre.

« Je ne sais pas, Mon­sieur. Je suis seule­ment un ser­veur. Mais je sais une chose : ceux qui croient com­prendre le Viet­nam se trompent tou­jours. Et ceux qui admettent ne pas com­prendre se trompent un peu moins. »

Greene nota quelque chose dans son carnet.

« Mer­ci, dit-il. Mer­ci pour tout. »

Et Tùng s’in­cli­na et s’éloigna.

C’é­tait la der­nière vraie conver­sa­tion qu’il aurait avec Gra­ham Greene.

*

Quelques mois plus tard, l’é­cri­vain quit­te­rait le Conti­nen­tal, puis l’In­do­chine. Son roman sor­ti­rait en 1955, l’an­née de la chute de Diên Biên Phu. Il y aurait une femme viet­na­mienne dedans, qui s’ap­pel­le­rait Phuong, et qui plie­rait ses vête­ments en trois. Il y aurait un vieil Anglais fati­gué et un jeune Amé­ri­cain dan­ge­reux. Il y aurait des bombes sur la place Gar­nier et un cadavre dans le fleuve.

Mais il n’y aurait pas de serveur.

Les ser­veurs n’ap­pa­raissent jamais dans les livres.

*

VIII

Ce soir-là, Tùng ren­tra chez lui plus tôt que d’habitude.

Liên était dans la cui­sine, pré­pa­rant le dîner. Lan étu­diait dans sa chambre, le nez dans ses manuels de fran­çais. Minh n’é­tait pas encore ren­tré de Cholon.

Tùng s’as­sit dans la cour.

Regar­da les orchi­dées. Les pois­sons rouges. Le ciel qui s’assombrissait.

Dans sa poche, il y avait tou­jours le livre. The Gent­le­man in the Par­lour. Il ne l’a­vait pas ren­du. Ne le ren­drait jamais.

Il l’ou­vrit.

Les mots anglais dan­saient devant ses yeux, incom­pré­hen­sibles pour la plu­part. Mais il recon­nais­sait cer­tains noms. Ran­goon. Sin­ga­pore. Bang­kok. Les villes que Mau­gham avait tra­ver­sées avant d’ar­ri­ver à Saï­gon, ou après, il ne savait plus.

À une page, un pas­sage était sou­li­gné au crayon. Des mots qu’il ne com­pre­nait pas. Mais quel­qu’un — Mau­gham lui-même ? — avait jugé ces mots importants.

Il fau­drait qu’il demande à Lan de les tra­duire. Un jour. Pas maintenant.

Main­te­nant, il vou­lait juste res­ter assis là, dans la pénombre, avec ce livre qui avait appar­te­nu à un homme qu’il avait connu pen­dant trois semaines en 1923 et deux jours en 1952.

C’é­tait peu.

C’é­tait tout.

*

Liên sor­tit dans la cour.

« Tu es ren­tré tôt. »

« Oui. »

Elle s’as­sit à côté de lui. Leurs épaules se tou­chaient. Trente ans de mariage et il y avait encore cette cha­leur entre eux, cette fami­lia­ri­té des corps qui ont dor­mi ensemble des mil­liers de nuits.

« Quelque chose ne va pas ? »

Com­ment lui expli­quer ? Com­ment lui dire qu’un homme était reve­nu d’un pas­sé qu’elle ne connais­sait pas, qu’il s’é­tait tenu devant lui sur une ter­rasse, qu’ils avaient échan­gé un silence et puis rien, et que ce rien pesait plus lourd que tous les mots du monde ?

« Non. Tout va bien. »

Elle ne le crut pas. Trente ans ensemble, elle savait quand il men­tait. Mais elle ne dit rien. C’é­tait leur façon à eux — ne pas insis­ter, res­pec­ter les silences de l’autre, accep­ter qu’il y ait des chambres fer­mées dans chaque vie.

Ils res­tèrent assis là, dans la pénombre, jus­qu’à ce que Lan les appelle pour le dîner.

*

Cette nuit-là, Tùng rêva de Maugham.

Pas le vieillard de 1952. Pas l’homme de cin­quante ans de 1923. Quelque chose entre les deux — un visage sans âge, des yeux qui voyaient tout, une voix qui disait des mots qu’il ne com­pre­nait pas.

Dans le rêve, ils étaient dans la chambre du Conti­nen­tal. Le ven­ti­la­teur tour­nait. La cha­leur était suf­fo­cante. Et Mau­gham disait : « Restez. »

Mais Tùng ne res­ta pas. Dans le rêve comme dans la vie, il s’in­cli­na et s’effaça.

Et quand il se réveilla, à l’aube, il ne savait plus s’il avait fait le bon choix. En 1923. En 1952. Dans toutes ces vies qu’il aurait pu vivre et qu’il n’a­vait pas vécues.

*

IX

Les mois passèrent.

Greene res­ta au Conti­nen­tal jus­qu’au prin­temps, puis par­tit pour la France. Son roman avan­çait — Tùng le voyait aux piles de feuillets qui s’ac­cu­mu­laient sur son bureau quand il venait faire le ménage.

La guerre conti­nuait. Les bombes explo­saient. Les sol­dats mou­raient dans le del­ta. Et la ter­rasse du Conti­nen­tal res­tait pleine chaque soir, comme si rien de tout cela n’existait.

Tùng tra­vaillait. Ser­vait. S’effaçait.

Il reçut trois autres lettres de Bảo cette année-là. Les brû­la toutes. Ne dit rien à Liên.

Lan pas­sa son bac­ca­lau­réat avec men­tion. Com­men­ça à pré­pa­rer son dos­sier pour la Sorbonne.

Minh se fian­ça avec une fille de Cho­lon, fille d’un com­mer­çant chinois.

La vie conti­nuait, mal­gré tout.

*

En 1954, Diên Biên Phu tomba.

Les Fran­çais per­dirent la guerre. Les accords de Genève par­ta­gèrent le pays en deux. Le Nord au Việt Minh, le Sud à… quoi ? Per­sonne ne savait vraiment.

Les Amé­ri­cains arri­vèrent. Pas encore en sol­dats — ça vien­drait plus tard. En conseillers, en diplo­mates, en hommes d’af­faires. Ils rem­pla­çaient les Fran­çais sur la ter­rasse du Conti­nen­tal, com­man­daient du bour­bon au lieu du Per­nod, par­laient de « contain­ment » et de « domi­no theory ».

Greene avait vu juste. Tùng s’en sou­vint quand il lut, des années plus tard, une tra­duc­tion fran­çaise de The Quiet Ame­ri­can. Le jeune Amé­ri­cain idéa­liste. Les bombes sur la place Gar­nier. Le cadavre dans le fleuve.

L’é­cri­vain avait tout vu venir. Per­sonne ne l’a­vait écouté.

*

X

ÉPI­LOGUE

1973.

Tùng avait soixante-dix ans.

Il ne tra­vaillait plus au Conti­nen­tal depuis cinq ans. Son corps avait fini par le tra­hir — les jambes, le dos, ces dou­leurs qui s’ins­tallent et ne partent plus. La direc­tion lui avait offert une petite pen­sion. Pas grand-chose, mais assez pour vivre.

Le Viet­nam avait chan­gé. Les Amé­ri­cains étaient là depuis des années main­te­nant, avec leurs héli­co­ptères et leurs bombes et leur façon de prendre de la place par­tout où ils allaient. Mais quelque chose com­men­çait à bou­ger. Des négo­cia­tions à Paris. Des rumeurs de retrait. L’im­pres­sion que cette guerre, elle aus­si, tou­chait à sa fin.

Saï­gon s’ap­pe­lait tou­jours Saï­gon, mais ce n’é­tait plus la même ville. Quelque chose s’é­tait dur­ci. Quelque chose s’é­tait perdu.

*

Liên était morte deux ans plus tôt. Une fièvre bru­tale, trois jours, et c’é­tait fini. Qua­rante-huit ans de mariage, et Tùng se retrou­vait seul dans cette mai­son trop grande, avec les orchi­dées qu’il ne savait pas entre­te­nir et les pois­sons rouges qui mou­raient un par un.

Hoa venait le voir chaque semaine. Minh avait émi­gré à Paris avec sa famille — il avait sen­ti le vent tour­ner avant les autres. Lan était par­tie aus­si, en Amé­rique, où elle ensei­gnait dans une université.

Et Bảo…

Bảo était revenu.

Le gou­ver­ne­ment du Nord l’a­vait envoyé comme émis­saire offi­cieux, quelque chose comme ça. Tùng n’a­vait jamais com­pris les détails. Mais un jour, son fils aîné avait frap­pé à sa porte, vingt ans après son départ, les che­veux gris, le visage mar­qué par des com­bats que Tùng ne pou­vait pas imaginer.

Ils avaient par­lé. Long­temps. Pour la pre­mière fois de leur vie.

Bảo avait deman­dé : « Pour­quoi tu n’as jamais dit à mère que j’é­tais vivant ? »

Et Tùng n’a­vait pas su répondre.

Il y avait des secrets qu’on gar­dait si long­temps qu’on ne savait plus pour­quoi on les gar­dait. Ils deve­naient une par­tie de soi. Les révé­ler aurait été comme arra­cher un organe.

*

Un après-midi de mars, Tùng retour­na au Continental.

Il n’y était pas allé depuis sa retraite. Trop de sou­ve­nirs. Trop de fantômes.

Mais ce jour-là, quelque chose l’y atti­rait. L’an­ni­ver­saire de quelque chose, peut-être. Mars 1923, mars 1973. Cin­quante ans.

L’hô­tel avait chan­gé. Des tra­vaux, des réno­va­tions. Le grand ven­ti­la­teur du bar ne tour­nait plus — rem­pla­cé par la cli­ma­ti­sa­tion. Les jalou­sies avaient été chan­gées. Même l’o­deur était différente.

Mais la ter­rasse était tou­jours là.

Tùng s’y assit. Com­man­da un thé.

Il regar­da la rue. Elle avait chan­gé de nom plu­sieurs fois depuis l’é­poque où elle s’ap­pe­lait Cati­nat. Les cyclo-pousse avaient été rem­pla­cés par des motos. Les Citroën noires par des Jeep amé­ri­caines. Les Fran­çaises en cha­peau par des infir­mières mili­taires en treillis.

Mais les tama­ri­niers étaient tou­jours là. Et le ciel. Et cette lumière de fin d’a­près-midi qui n’a­vait pas chan­gé depuis cin­quante ans, depuis cent ans, depuis toujours.

*

Tùng but son thé.

Dans sa poche, il y avait tou­jours le livre de Maugham.

Il l’a­vait gar­dé toutes ces années. L’a­vait caché quand il le fal­lait. L’a­vait relu — enfin relu, car Lan lui avait tra­duit les pas­sages impor­tants, il y avait long­temps, un soir où elle était encore une ado­les­cente curieuse.

Le pas­sage sou­li­gné disait :

“I have some­times thought that the dis­tant places one tra­vels to are per­haps the places one has always been.”

Tùng n’é­tait jamais allé nulle part. Il avait pas­sé sa vie entière dans cette ville, dans cet hôtel, à ser­vir des gens qui voyageaient.

Et pour­tant.

Pour­tant, il avait l’im­pres­sion d’a­voir voya­gé plus loin qu’au­cun d’entre eux.

*

Mau­gham était mort en 1965. Tùng l’a­vait appris par hasard, en lisant un jour­nal fran­çais que quel­qu’un avait lais­sé au Conti­nen­tal. Un entre­fi­let. Quelques lignes sur la dis­pa­ri­tion d’un grand écri­vain bri­tan­nique. Une pho­to du vieil homme, prise des années plus tôt, où il regar­dait l’ob­jec­tif avec ces yeux de rep­tile que Tùng connais­sait si bien.

Il avait décou­pé l’ar­ticle. L’a­vait glis­sé dans le livre.

Et il avait conti­nué à vivre.

C’est ce qu’on fait. On continue.

*

Greene était mort aus­si, quelques années plus tôt. Tùng l’a­vait appris de la même façon — un article dans un jour­nal, une pho­to, quelques lignes sur un écri­vain anglais qui avait écrit sur l’Indochine.

The Quiet Ame­ri­can était deve­nu célèbre. On en avait fait un film. Le monde entier connais­sait main­te­nant Phuong, Fow­ler, Pyle. Le monde entier connais­sait cette ter­rasse du Conti­nen­tal où deux hommes s’é­taient assis sans se parler.

Mais per­sonne ne connais­sait Tùng.

Per­sonne ne connais­sait le ser­veur qui avait ser­vi les deux écri­vains, qui avait por­té leurs verres et vidé leurs cen­driers, qui avait été le témoin invi­sible de leurs silences et de leurs regards.

C’é­tait bien ainsi.

Les ser­veurs n’ap­pa­raissent jamais dans les livres.

*

Le ser­veur s’ap­pro­cha pour lui deman­der s’il vou­lait autre chose.

Un jeune homme. Vingt ans peut-être. Le même âge que Tùng quand il avait commencé.

Tùng le regarda.

Vit sa propre jeu­nesse dans ce visage lisse, dans cette façon de se tenir, dans cette poli­tesse apprise qui mas­quait tout le reste.

« Non mer­ci. C’est tout. »

Le jeune homme s’in­cli­na et s’effaça.

Comme Tùng l’a­vait fait pen­dant cin­quante ans. Comme d’autres le feraient après lui.

*

Le Conti­nen­tal resterait.

Les ser­veurs pas­se­raient. Les clients pas­se­raient. Les empires passeraient.

Seules res­te­raient les his­toires qu’on ne raconte pas.

Celles qu’on garde pour soi.

Celles qui brûlent dans le silence des chambres, dans le regard échan­gé sur une ter­rasse, dans la pliure d’une vie qu’on ne défait jamais.

*

Tùng finit son thé.

Se leva.

Tra­ver­sa le hall une der­nière fois.

Et sor­tit dans la lumière de Saïgon.

*

FIN

Read more
Saï­gon Conti­nen­tal — Cha­pitres 7 à 10

Saï­gon Conti­nen­tal — Cha­pitres 4 à 6

Saï­gon Continental

Saï­gon Continental

Cha­pitres 4 à 6

IV

L’a­près-midi fut interminable.

La cha­leur. L’hu­mi­di­té. Ce ciel blanc qui pesait sur la ville comme un cou­vercle de mar­mite. Les clients qui se plai­gnaient de tout — du ven­ti­la­teur trop lent, de la glace qui fon­dait trop vite, du bruit de la rue, du silence de la sieste, de la guerre qui n’en finis­sait pas de ne pas finir.

Mau­gham ne redes­cen­dit pas.

Tùng por­ta une carafe d’eau fraîche à sa chambre vers trois heures. Frap­pa. Enten­dit une voix qui disait d’en­trer. Entra.

Le vieil homme était allon­gé sur le lit, tout habillé, les yeux au pla­fond. La chambre était plon­gée dans une pénombre douce — les jalou­sies tirées, le ven­ti­la­teur qui tour­nait en mur­mu­rant son éter­nelle complainte.

« Sur la table », dit Mau­gham sans bouger.

Tùng posa la carafe. Ses mains ne trem­blaient pas. Il était très fier de ses mains.

« Autre chose, Monsieur ? »

Un silence.

Puis :

« Quelle chambre m’a­vez-vous donné ? »

« La 307, Monsieur. »

« En 1923, j’é­tais au deuxième. Face à la cour. »

Tùng se figea.

Il ne pou­vait pas voir le visage de Mau­gham dans la pénombre. Seule­ment devi­ner la forme allon­gée, la masse sombre du corps sur le lit blanc.

« Je… je ne sau­rais dire, Mon­sieur. C’é­tait il y a longtemps. »

« Oui. Longtemps. »

Un autre silence. Plus long. Tùng sen­tait la sueur per­ler à ses tempes, cou­ler le long de son dos sous la veste blanche.

« Ce sera tout », dit fina­le­ment Maugham.

Tùng s’in­cli­na — un réflexe, l’homme ne pou­vait pas le voir — et sortit.

Dans le cou­loir, il s’a­dos­sa au mur.

Son cœur cognait dans sa poi­trine comme un ani­mal en cage.

Mau­gham se sou­ve­nait de sa chambre de 1923. Cela vou­lait dire qu’il se sou­ve­nait de ce voyage. Cela vou­lait dire qu’il était reve­nu pour une rai­son. Quelle rai­son ? Quel vieil homme de soixante-dix-huit ans tra­verse le monde pour revoir une chambre d’hô­tel où il a dor­mi trente ans plus tôt ?

À moins que ce ne soit pas la chambre qu’il était venu revoir.

*

De retour sur la ter­rasse, Tùng trou­va Greene en pleine conver­sa­tion avec l’un des jour­na­listes amé­ri­cains de la veille.

Ils par­laient de la guerre. De ce qui se pas­sait dans le Nord. De Diên Biên Phu — un nom que Tùng avait com­men­cé à entendre dans les conver­sa­tions, un poste fran­çais quelque part près de la fron­tière du Laos, stra­té­gi­que­ment impor­tant paraît-il.

« Les Fran­çais ne peuvent pas gagner », disait l’A­mé­ri­cain. « Tout le monde le sait. La ques­tion est : qu’est-ce qui va se pas­ser après ? »

Greene écou­tait, hochait la tête, notait des choses dans son carnet.

« Et vous, que pen­sez-vous qu’il va se pas­ser ? » demanda-t-il.

L’A­mé­ri­cain sou­rit. Un sou­rire suf­fi­sant, celui de quel­qu’un qui croit connaître l’avenir.

« Nous allons prendre le relais. C’est inévi­table. Les Fran­çais n’ont plus les moyens de tenir ce pays, mais nous, nous les avons. Et nous avons quelque chose qu’ils n’ont jamais eu — la confiance du peuple. »

Greene ne répon­dit pas. Mais Tùng, qui débar­ras­sait une table voi­sine, vit quelque chose pas­ser dans son regard. Du scep­ti­cisme, peut-être. Ou de la tris­tesse. Ou cette luci­di­té par­ti­cu­lière des écri­vains qui voient les catas­trophes venir avant qu’elles n’arrivent.

*

Plus tard, beau­coup plus tard, quand le roman de Greene serait publié, quand l’His­toire aurait don­né rai­son à ses intui­tions, Tùng repen­se­rait à cette conver­sa­tion. À cet Amé­ri­cain si sûr de lui, si cer­tain que son pays pou­vait réus­sir là où la France avait échoué. À Greene qui écou­tait et qui, déjà, trans­for­mait tout cela en fiction.

Pyle. L’A­mé­ri­cain de son roman. Le jeune idéa­liste qui arrive à Saï­gon avec ses théo­ries et ses cer­ti­tudes. Qui croit pou­voir sau­ver le Viet­nam sans le com­prendre. Qui finit mort dans le fleuve.

Greene avait vu juste. Mais per­sonne ne l’é­cou­tait en 1952. Per­sonne n’é­coute jamais les écri­vains quand ils disent la vérité.

*

Le soir tomba.

La ter­rasse s’a­ni­ma de nou­veau. Les mêmes visages ou d’autres, Tùng ne fai­sait plus la dif­fé­rence après toutes ces années. Des Fran­çais, des Amé­ri­cains, quelques Anglais. Des jour­na­listes, des diplo­mates, des offi­ciers en per­mis­sion, des femmes qui étaient par­fois des épouses et par­fois autre chose. Le monde colo­nial dans sa splen­deur cré­pus­cu­laire, s’ac­cro­chant à ses pri­vi­lèges comme un nau­fra­gé à son épave.

Greene revint, s’ins­tal­la à sa place habi­tuelle, com­man­da son Pernod.

Et puis Mau­gham descendit.

Il appa­rut en haut de l’es­ca­lier, s’ar­rê­ta un ins­tant comme pour ras­sem­bler ses forces, puis des­cen­dit marche par marche, agrip­pé à la rampe. Il avait chan­gé de cos­tume — lin blanc, impec­cable mal­gré la cha­leur. Quelque chose dans sa mise avait une qua­li­té désuète, une élé­gance d’un autre temps, comme s’il s’é­tait habillé pour une soi­rée qui n’exis­tait plus.

Il sor­tit sur la terrasse.

Cher­cha une table du regard.

Et choi­sit celle juste à côté de M. Greene.

*

Les deux hommes étaient main­te­nant assis à moins de deux mètres l’un de l’autre. Greene écri­vait dans son car­net. Mau­gham regar­dait la rue. Ni l’un ni l’autre ne sem­blait remar­quer l’exis­tence de l’autre.

Tùng s’ap­pro­cha du vieil homme.

« Que puis-je vous ser­vir, Monsieur ? »

Mau­gham le regar­da. Un vrai regard, cette fois. Pas celui du matin, dis­trait et vide. Un regard qui s’ar­rê­tait, qui pesait.

« Un gin tonic. Avec beau­coup de glace. »

« Bien, Monsieur. »

Il s’é­loi­gna, sen­tant ce regard dans son dos comme une main posée entre ses omoplates.

À son retour avec le verre, il sur­prit Greene qui levait les yeux de son car­net pour obser­ver le vieil homme. Une curio­si­té pro­fes­sion­nelle, peut-être. Ce réflexe des écri­vains devant toute sil­houette un peu sin­gu­lière, ce besoin de cata­lo­guer, de com­prendre, de voler.

Tùng posa le gin tonic devant Maugham.

« Voi­là, Monsieur. »

Mau­gham ne répon­dit pas. Prit le verre. Le por­ta à ses lèvres. But une gor­gée en fer­mant les yeux.

Quand il les rou­vrit, ils étaient fixés sur Tùng.

Un temps.

« Vous êtes ici depuis longtemps ? »

La ques­tion. Celle qu’il redou­tait et qu’il atten­dait depuis ce matin.

« Depuis 1920, Monsieur. »

Il avait par­lé sans réflé­chir. La véri­té était sor­tie toute seule, comme si trente-deux ans de silence n’a­vaient été qu’une digres­sion, qu’une paren­thèse qu’on ferme enfin.

Mau­gham ne cil­la pas. Mais quelque chose chan­gea dans son regard. Une ombre qui pas­sait. Un cal­cul. 1920. 1923. Les yeux du vieil homme remon­tèrent sur le visage de Tùng, s’ar­rê­tèrent sur ses traits, cher­chèrent quelque chose sous les rides et les années.

Le silence dura.

Il dura assez long­temps pour que Greene, à la table voi­sine, finisse par lever les yeux, intri­gué par cette conver­sa­tion muette.

Puis Mau­gham hocha la tête. Très len­te­ment. Un mou­ve­ment à peine perceptible.

Et Tùng s’in­cli­na et s’effaça.

*

V

Il tra­vailla le reste de la soi­rée comme un auto­mate. Por­tant des verres, vidant des cen­driers, hochant la tête aux demandes des clients. Mais son esprit était ailleurs, sus­pen­du à ce silence sur la ter­rasse, à ce hoche­ment de tête infime.

Mau­gham savait.

Peut-être ne se sou­ve­nait-il pas de son nom — l’a­vait-il jamais su ? — mais il avait com­pris que cet homme qui le ser­vait était le même gar­çon qui l’a­vait ser­vi trente ans plus tôt. Le même gar­çon qui était mon­té dans sa chambre, une nuit étouf­fante de mars 1923, et qui avait atten­du dans le silence.

Et tout à coup, Tùng com­prit pour­quoi le vieil homme était revenu.

Pas pour la chambre. Pas pour l’hô­tel. Pas pour Saïgon.

Pour lui.

C’é­tait impos­sible. C’é­tait fou. C’é­tait pro­ba­ble­ment faux — les vieillards voya­geaient pour mille rai­sons, la nos­tal­gie, l’en­nui, la peur de mou­rir sans avoir revu cer­tains lieux. Mais Tùng ne pou­vait pas s’empêcher de pen­ser que, par­mi tous les lieux que Mau­gham avait visi­tés dans sa longue vie, il avait choi­si celui-ci pour y reve­nir une der­nière fois. Et que ce choix n’é­tait pas un hasard.

*

Greene quit­ta la ter­rasse vers dix heures.

Mais au lieu de mon­ter se cou­cher, il s’ar­rê­ta dans le hall et deman­da au récep­tion­niste d’ap­pe­ler un cyclo-pousse.

Tùng savait où il allait. Les fume­ries de Cho­lon. Greene y dis­pa­rais­sait par­fois, ces nuits où l’é­cri­ture ne venait pas, où quelque chose en lui avait besoin de s’é­chap­per. Il revien­drait à l’aube, les yeux vitreux, l’es­prit ailleurs, avec cette odeur dou­ceâtre sur ses vêtements.

L’o­pium. Cette façon qu’a­vaient les Euro­péens de fuir l’A­sie en s’y enfon­çant plus profond.

Tùng regar­da le cyclo-pousse s’é­loi­gner dans la nuit. Greene était assis à l’ar­rière, le visage fer­mé, les mains cris­pées sur ses carnets.

Peut-être qu’il irait fumer. Peut-être qu’il irait sim­ple­ment mar­cher dans les rues de Cho­lon, obser­ver, voler des mor­ceaux de vie pour son roman. On ne savait jamais, avec les écrivains.

*

Onze heures.

La ter­rasse se vidait. Il ne res­tait plus que Mau­gham, seul à sa table, les yeux per­dus dans la nuit.

Tùng débar­ras­sa les tables voi­sines. Len­te­ment. Trop lentement.

Le vieil homme leva la main.

Tùng s’ap­pro­cha.

« Mon­sieur ? »

Mau­gham ne dit rien tout de suite. Il regar­dait Tùng. Avec insis­tance, oui. Mais pas avec effron­te­rie. Quelque chose de plus doux. De plus triste. Le regard de quel­qu’un qui revoit un fan­tôme et qui sait qu’il n’a pas le droit de le toucher.

Le silence s’étira.

Dans ce silence, il y avait tout. 1923. La chambre. Le ven­ti­la­teur. Le presque-rien qui avait failli être tout. Les trente années entre les deux. Les vies qu’ils avaient vécues cha­cun de leur côté, Tùng avec Liên et les enfants, Mau­gham avec ses livres et ses voyages et ses secrets qu’on mur­mu­rait dans cer­tains cercles lon­do­niens. Il y avait la jeu­nesse per­due et la vieillesse venue, et cette nuit sur une ter­rasse de Saï­gon, le der­nier acte d’une pièce dont ils étaient les seuls spectateurs.

Tùng aurait pu par­ler. Dire quelque chose. N’im­porte quoi.

Il ne dit rien.

Il s’in­cli­na.

Et il s’ef­fa­ça dans l’ombre du hall.

*

Quand Tùng res­sor­tit sur la ter­rasse, quelques minutes plus tard, Mau­gham était parti.

La table était vide. Le verre de gin tonic à peine tou­ché. Et cette absence qui pesait plus que n’im­porte quelle présence.

Tùng ramas­sa le verre.

Ses doigts tou­chèrent le bord où les lèvres du vieil homme s’é­taient posées. Un geste absurde. Sen­ti­men­tal. Indigne d’un homme de qua­rante-neuf ans qui avait appris à ne rien montrer.

Mais per­sonne ne regardait.

Alors il se per­mit ce geste. Ce tout petit geste. Et puis il empor­ta le verre, et la nuit continua.

*

VI

Tùng dor­mit mal.

Des rêves frag­men­tés, des images sans suite. La chambre de 1923, mais les meubles avaient chan­gé de place. Mau­gham jeune qui le regar­dait, mais c’é­tait le visage de Bảo. Une lettre qui brû­lait et dont les cendres for­maient des mots illisibles.

Il se réveilla avant l’aube.

Liên dor­mait à côté de lui, tour­née vers le mur, ses che­veux gris répan­dus sur l’o­reiller. Trente ans de mariage. Une vie entière par­ta­gée. Et pour­tant, il y avait des chambres en lui où elle n’é­tait jamais entrée, des cou­loirs qu’elle ne soup­çon­nait même pas.

Il se leva sans bruit. Alla dans la cour.

L’en­ve­loppe de Bảo était tou­jours dans sa poche.

Il l’ou­vrit.

*Père,

Je vais bien. Je ne peux pas vous dire où je suis. La lutte est longue mais nous tien­drons. Ne par­lez pas de cette lettre à mère. Je sais que c’est dif­fi­cile pour vous. Je sais que vous ne com­pre­nez pas pour­quoi je suis par­ti. Peut-être qu’un jour je pour­rai vous expliquer.

Pen­sez à moi quand vous regar­dez le ciel à l’aube. C’est à cette heure que je pense à vous.

Votre fils qui vous aime.*

Tùng lut la lettre deux fois. Puis trois fois. Les mots dan­saient devant ses yeux fatigués.

Pen­sez à moi quand vous regar­dez le ciel à l’aube.

Il leva la tête. Le ciel pâlis­sait à l’est, rose et gris, avec des traî­nées de nuages qui res­sem­blaient à des coups de pin­ceau. Quelque part, sous ce même ciel, son fils se réveillait peut-être. Ou dor­mait encore. Ou mar­chait dans la jungle. Ou était mort — non, il ne fal­lait pas pen­ser à cela.

Tùng brû­la la lettre comme il brû­lait toutes les autres. Les cendres tom­bèrent dans le bas­sin où nageaient les pois­sons rouges de Liên. Les pois­sons s’en appro­chèrent, curieux, puis s’éloignèrent.

Voi­là. Un fils vivant. Une preuve détruite. Un secret de plus.

*

Quand Tùng arri­va au Conti­nen­tal, le soleil se levait à peine.

Il trou­va le vieux Phạm qui ran­geait ses affaires, prêt à ren­trer chez lui après sa nuit de garde.

« L’An­glais de la 307 est par­ti », dit Phạm en bâillant. « Une voi­ture l’a pris il y a une heure. Direc­tion l’aé­ro­port, je crois. »

Tùng hocha la tête.

Quelque chose se ser­ra dans sa poi­trine. Pas de la sur­prise — il s’y atten­dait, d’une cer­taine façon. Mau­gham était venu, avait vu ce qu’il était venu voir, et était repar­ti. Comme en 1923.

Il mon­ta à l’é­tage. La chambre 307 était ouverte, la femme de ménage com­men­çait déjà son tra­vail. Les draps étaient à peine frois­sés — Mau­gham avait-il seule­ment dormi ?

Tùng regar­da autour de lui.

Il ne savait pas ce qu’il cher­chait. Un signe, peut-être. Un mes­sage. Quelque chose que le vieil homme aurait lais­sé pour lui, comme ce livre sur la terrasse.

Mais la chambre était vide. Imper­son­nelle. Rien n’in­di­quait qu’un homme y avait pas­sé deux nuits. Qu’un écri­vain célèbre y avait dor­mi. Qu’une his­toire vieille de trente ans y avait trou­vé sa conclusion.

Tùng redes­cen­dit.

*

La ter­rasse était encore déserte à cette heure. Il s’y attar­da un moment, regar­dant la rue Cati­nat qui s’é­veillait, les pre­miers mar­chands, les pre­mières voi­tures, la vie qui repre­nait ses droits comme chaque jour depuis toujours.

Mau­gham était parti.

Sans un mot. Sans un adieu. Comme en 1923.

Mais cette fois, il y avait eu ce silence. Ce regard. Ce hoche­ment de tête imper­cep­tible. C’é­tait peu. C’é­tait tout.

*

Greene revint vers huit heures.

Tùng le vit entrer dans le hall, le pas incer­tain, le visage défait. Il reve­nait de Cho­lon — l’o­deur le tra­his­sait, cette odeur dou­ceâtre qui impré­gnait ses vêtements.

Mais il y avait autre chose. Une fébri­li­té. Une exci­ta­tion mal­gré la fatigue.

Il mon­ta direc­te­ment à sa chambre.

Tùng lui por­ta du café une heure plus tard. Frap­pa, entra, trou­va l’An­glais assis à son bureau, en train d’é­crire avec une fureur qu’il ne lui avait jamais vue.

Les feuillets s’empilaient. L’é­cri­ture était presque illi­sible, ser­rée, urgente.

Greene ne leva même pas la tête quand Tùng posa le café.

« Cette nuit, mur­mu­ra-t-il comme pour lui-même, cette nuit j’ai vu quelque chose. »

Tùng ne deman­da pas quoi. Les écri­vains voyaient des choses que les autres ne voyaient pas. C’é­tait leur malé­dic­tion. Leur privilège.

Il res­sor­tit sans bruit.

*

Greene des­cen­dit vers dix heures, comme à son habitude.

Il avait encore plus mau­vaise mine que d’or­di­naire — les cernes, le teint gris, cette fébri­li­té des insom­niaques ou des fumeurs d’o­pium. Mais quelque chose brillait dans ses yeux. Une exci­ta­tion. Une certitude.

Il com­man­da son café, s’ins­tal­la, sor­tit ses carnets.

Puis il leva les yeux et regar­da la table voi­sine, celle où le vieil homme s’é­tait assis la veille.

Quelque chose pas­sa sur son visage.

Il fit signe à Tùng.

« Le gent­le­man qui était là hier soir — il est encore dans l’hôtel ? »

« Non, Mon­sieur. Il est par­ti ce matin, très tôt. »

Greene fron­ça les sour­cils. Une curio­si­té d’é­cri­vain, toujours.

« Savez-vous qui c’était ? »

« Je n’ai pas regar­dé le registre, Monsieur. »

Un men­songe. Le pre­mier que Tùng disait ce matin. Pas le dernier.

Greene appe­la le réceptionniste.

« Pou­vez-vous me dire le nom du client qui est par­ti cette nuit ? Chambre 307, je crois. »

Le récep­tion­niste — Ngô, un jeune homme trop zélé — alla véri­fier le registre des départs.

Tùng conti­nuait d’es­suyer les verres der­rière le bar. Ses mains ne trem­blaient pas.

« W.S. Mau­gham, Mon­sieur. D’a­près le registre, il venait de France. Nice, je crois. »

Greene ne bou­gea pas.

Pen­dant quelques secondes, il res­ta par­fai­te­ment immo­bile, comme frap­pé par une balle invisible.

Puis : « Mau­gham ? Somer­set Maugham ? »

« Je ne sais pas, Mon­sieur. Il y a juste W.S. Mau­gham sur le registre. »

Greene se leva. Fit quelques pas. S’ar­rê­ta. Revint.

« Mon Dieu. Somer­set Mau­gham. Il était là. . À trois mètres de moi. »

Il se pas­sa la main sur le visage. Incré­dule. Défait.

Tùng obser­vait. Il voyait l’é­cri­vain se décom­po­ser, réa­li­ser l’am­pleur de ce qu’il avait man­qué. Somer­set Mau­gham — le grand Mau­gham, le maître du récit colo­nial, celui qui avait écrit sur l’A­sie avant tous les autres — avait été assis à côté de lui pen­dant toute une soi­rée, et il ne l’a­vait pas reconnu.

Greene se tour­na vers Tùng.

« Vous. Vous l’a­vez ser­vi. Com­ment était-il ? »

Tùng posa son verre. Regar­da Greene. Cet écri­vain anglais qui écri­vait sur l’In­do­chine sans la connaître vrai­ment, qui volait des mor­ceaux de vie pour ses romans, qui était pas­sé à côté du plus grand écri­vain de son pays sans le reconnaître.

« Comme à son habi­tude, Mon­sieur. Charmant. »

Greene cli­gna des yeux.

« Comme à son… Vous le connaissiez ? »

Tùng s’in­cli­na légèrement.

« J’ai une bonne mémoire des clients, Mon­sieur. C’est tout. »

Et il s’éloigna.

Lais­sant Greene debout au milieu de la ter­rasse, avec cette phrase qui ne vou­lait rien dire et qui disait tout.

Comme à son habi­tude, charmant.

*

Lire la suite…

Read more