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La sai­son des dieux — Cha­pitres 11 à 14

La sai­son des dieux — Cha­pitres 11 à 14

La sai­son des dieux

La sai­son des dieux

Cha­pitres 11 à 14

Cha­pitre 11

Rama vint le cher­cher au Galle Face.

C’é­tait la pre­mière fois que le pûja­ri quit­tait Sea Street — du moins la pre­mière fois qu’É­tienne le voyait ailleurs que dans le kovil ou dans la petite pièce encom­brée qui lui ser­vait de cel­lule. Et le voir ici, debout dans le hall de l’hô­tel, pieds nus sur le marbre, le torse nu sous un châle de coton, les trois lignes de cendre sur le front, au milieu des fau­teuils de rotin et du por­trait du roi George V, était un spec­tacle si incon­gru qu’É­tienne eut l’im­pres­sion de voir deux mondes se per­cu­ter — deux plaques tec­to­niques qui auraient glis­sé l’une contre l’autre et pro­duit, au point de fric­tion, un trem­ble­ment de terre silencieux.

Anu­ra le regar­da tra­ver­ser le hall avec une expres­sion indé­chif­frable. Il ne l’ar­rê­ta pas. Il ne lui deman­da pas ce qu’il fai­sait là. Il le regar­da comme on regarde un phé­no­mène natu­rel — une marée, un orage, quelque chose qui vient et contre lequel on ne lutte pas.

— Aujourd’­hui, dit Rama à Étienne, nous allons à Kelaniya.

Kela­niya. Le temple boud­dhiste le plus ancien de Colom­bo — pas un kovil hin­dou, pas un sanc­tuaire de Muru­gan, mais un viha­ra boud­dhiste, un lieu où le Boud­dha lui-même, selon la légende, avait posé le pied il y a deux mille cinq cents ans. Étienne ne com­pre­nait pas. Rama était un prêtre hin­dou, un shi­vaïte, un ser­vi­teur de Muru­gan. Qu’al­lait-il faire dans un temple bouddhiste ?

— Vous ne com­pre­nez pas, dit Rama, et ce n’é­tait pas une ques­tion. À Cey­lan, les dieux ne se font pas la guerre. Boud­dha et Vish­nou et Shi­va et Muru­gan boivent le même thé. C’est les hommes qui séparent. Les dieux, eux, savent.

Ils prirent un char à bœufs — pas un rick­shaw, un char à bœufs, lent, brin­que­ba­lant, tiré par un zébu blanc aux yeux doux — et le tra­jet vers Kela­niya dura une heure, à tra­vers les fau­bourgs de Colom­bo, les coco­te­raies, les rizières, les vil­lages de pêcheurs le long de la rivière Kela­ni. Le monde défi­lait avec une len­teur hyp­no­tique — les femmes lavaient le linge dans la rivière, les enfants nageaient, les buffles dor­maient dans la boue, et tout cela avait une beau­té si simple, si abso­lue, qu’É­tienne sen­tit quelque chose se des­ser­rer en lui, un nœud qu’il n’a­vait pas su qu’il portait.

Le temple de Kela­niya était blanc. Blanc et or, avec un dago­ba — un stu­pa — d’une blan­cheur éblouis­sante qui brillait dans le soleil du matin comme un crâne poli. Des moines en robe safran mar­chaient dans la cour avec une len­teur médi­ta­tive, chaque pas posé comme un mot dans une prière. L’o­deur ici n’é­tait pas celle de Sea Street — pas le camphre épais, pas le ghee — mais l’en­cens léger, le lotus, la cire d’a­beille, et quelque chose de flo­ral et de frais, comme si la séré­ni­té avait un parfum.

Rama l’emmena à l’in­té­rieur. Les murs étaient cou­verts de fresques — des pein­tures anciennes, rafraî­chies au fil des siècles, qui racon­taient la vie du Boud­dha et la légende de sa visite à Cey­lan. Les cou­leurs étaient vives, presque naïves — des rouges, des jaunes, des verts — et les per­son­nages avaient des visages sereins, des corps souples, des gestes d’une grâce irréelle. Mais dans les coins, dans les marges des fresques, Étienne vit d’autres figures — des démons, des nagas, des esprits de la forêt, des êtres à mi-che­min entre l’hu­main et l’a­ni­mal, qui gri­ma­çaient ou sou­riaient avec une ambi­guï­té trou­blante. Le boud­dhisme de Cey­lan n’a­vait pas chas­sé les anciens dieux. Il les avait absor­bés. Ils étaient là, dans les coins, dans les ombres, à la péri­phé­rie du nir­va­na, et ils attendaient.

— Regar­dez, dit Rama.

Il mon­trait une fresque, dans une alcôve laté­rale, que la plu­part des visi­teurs ne remar­quaient pas. Elle repré­sen­tait un homme — un Euro­péen, visi­ble­ment, d’a­près ses vête­ments — age­nouillé devant un naga, un ser­pent divin à sept têtes. L’homme avait les bras ouverts, le visage levé, et son expres­sion n’é­tait ni de la ter­reur ni de l’a­do­ra­tion mais quelque chose entre les deux — une stu­pé­fac­tion totale, comme celle d’un enfant qui voit la mer pour la pre­mière fois.

— Cette fresque a été peinte il y a trois cents ans, dit Rama. Quand les Por­tu­gais sont arri­vés. L’ar­tiste a peint ce qu’il voyait — un homme d’Oc­ci­dent tou­ché par les dieux de l’île. Cela arrive. Cela a tou­jours été. Ce n’est pas un acci­dent, mon­sieur Lagrande. C’est un appel.

— Un appel de qui ?

— De l’île. De Muru­gan. De la mer. Appe­lez ça comme vous vou­lez. Les noms sont des vête­ments que les choses portent pour ne pas effrayer les hommes. Des­sous, c’est nu. Des­sous, c’est immense.

Ils res­tèrent long­temps à Kela­niya. Rama pria — mais sa prière n’a­vait rien de la puja exu­bé­rante du kovil, c’é­tait un silence, une immo­bi­li­té, un effa­ce­ment de soi si total que pen­dant de longues minutes Étienne oublia qu’il était là. Le pûja­ri se fon­dait dans le temple comme un pois­son dans le récif. Le pois­son-scor­pion. L’i­mage vint et resta.

Au retour, dans le char à bœufs, le cré­pus­cule tom­bait sur la rivière Kela­ni. L’eau était d’un rose inouï, un rose de chair, de pétale, de fièvre. Des chauves-sou­ris géantes — des rous­settes, Pte­ro­pus gigan­teus, le natu­ra­liste en lui les iden­ti­fia machi­na­le­ment — tra­ver­saient le ciel en for­ma­tions silen­cieuses, leurs ailes noires décou­pées contre le rose comme des idéo­grammes. Le monde était d’une beau­té si exces­sive qu’elle en deve­nait presque insup­por­table, et Étienne com­prit — avec une clar­té qui lui cou­pa le souffle — pour­quoi les hommes qui voyaient cette beau­té ne pou­vaient plus la quit­ter. Ce n’é­tait pas de la fai­blesse. C’é­tait de la luci­di­té. C’é­tait voir le monde tel qu’il était — pas tel que la rai­son le filtre, le réduit, le nomme — mais tel qu’il était réel­le­ment, dans sa splen­deur nue, insou­te­nable, dévorante.

— Rama, dit-il.

— Oui.

— Je ne retrouve plus mes dessins.

— Vos des­sins de poissons ?

— Mes anciens des­sins. Ceux d’a­vant. Quand je des­sine main­te­nant, ce sont d’autres choses qui sortent. Des choses que je ne contrôle pas.

Rama ne le regar­da pas. Il regar­dait la rivière.

— Quand Muru­gan prend la main d’un homme, la main ne des­sine plus ce que l’homme veut. Elle des­sine ce que le dieu veut.

— Je ne crois pas en Murugan.

— Muru­gan croit en vous. C’est suffisant.

Le char à bœufs arri­va au Galle Face à la nuit tom­bée. Étienne des­cen­dit. Rama res­ta sur le char. Leurs regards se croi­sèrent dans la lueur du réver­bère — le prêtre tamoul pieds nus et le natu­ra­liste fran­çais en lin frois­sé — et quelque chose pas­sa entre eux, pas un adieu, pas une pro­messe, quelque chose de plus nu que les mots, une reconnaissance.

— Venez demain, dit Rama. Il y aura le feu.

Puis le char s’é­loi­gna, et le bruit des roues sur la route se fon­dit dans le bruit de l’o­céan, et Étienne res­ta seul devant la façade blanche de l’hô­tel, et la façade blanche de l’hô­tel le regar­dait avec ses fenêtres allu­mées comme autant d’yeux, et il entra.

Devi l’at­ten­dait dans le hall. Non — elle ne l’at­ten­dait pas. Elle était là, c’est tout, assise dans un fau­teuil de rotin, les jambes repliées sous elle, le Conrad fer­mé sur ses genoux. Mais quand il entra, elle leva la tête, et son visage — son visage pâle aux yeux sombres — eut une expres­sion qu’il n’y avait jamais vue. Du soulagement.

— Vous êtes reve­nu, dit-elle.

Et dans ces trois mots, il y avait tout — la peur qu’il ne revienne pas, la mémoire de son père qui n’é­tait pas reve­nu, et autre chose encore, plus fra­gile, plus neuf, quelque chose qui res­sem­blait à de l’at­ta­che­ment et qui n’a­vait pas encore trou­vé sa forme.

Il s’as­sit à côté d’elle. Il ne dit rien. Elle ne dit rien. Ils res­tèrent assis dans le hall du Galle Face, sous le por­trait du roi George V et les ven­ti­la­teurs qui bras­saient l’air tiède, et le silence entre eux n’é­tait plus un silence — c’é­tait une conver­sa­tion, la plus impor­tante qu’ils aient jamais eue, et elle se pas­sait de mots.

Cha­pitre 12

Le feu fut pré­pa­ré à l’aube.

Dans la cour du kovil, der­rière le sanc­tuaire, là où d’or­di­naire le linge séchait et les enfants jouaient, on avait creu­sé une fosse longue de dix mètres et large de deux. Des braises y rou­geoyaient — du bois de mar­gou­sier brû­lé toute la nuit, réduit en un tapis incan­des­cent qui pul­sait dans le petit matin comme le cœur d’un ani­mal mons­trueux. La cha­leur mon­tait en vagues visibles, défor­mant l’air au-des­sus de la fosse, et même à cinq mètres, Étienne sen­tait la mor­sure sur son visage, sur ses mains, sur la peau expo­sée de ses avant-bras.

Les dévots étaient là. Plus nom­breux que lors de la grande puja — trois cents, peut-être quatre cents, entas­sés dans la cour et dans la rue, débor­dant sur les toits voi­sins d’où des grappes d’en­fants regar­daient avec des yeux immenses. Les tam­bours bat­taient déjà. Le nadas­wa­ram chan­tait son cri conti­nu. Et les dévots se pré­pa­raient — cer­tains jeû­naient depuis trois jours, d’autres s’é­taient enduit le corps de cendre et de pâte de cur­cu­ma, et leurs visages avaient cette expres­sion qu’É­tienne avait appris à recon­naître, cette dis­po­ni­bi­li­té totale, ce vide qui n’est pas l’ab­sence mais l’attente.

Rama offi­ciait, debout au bord de la fosse, les pieds à quelques cen­ti­mètres des braises, et il n’a­vait pas chaud, ou il avait chaud et cela n’a­vait pas d’im­por­tance, et il chan­tait les man­tras avec une voix qui n’é­tait plus sa voix mais celle de quelque chose de plus ancien, de plus vaste, une voix qui venait du fond de la gorge et du fond des siècles.

Le pre­mier mar­cheur s’a­van­ça. Un homme d’une cin­quan­taine d’an­nées, le torse nu, les yeux fer­més. Il posa le pied sur les braises. Le pied nu, sans pro­tec­tion. Étienne enten­dit — ou crut entendre — le gré­sille­ment de la peau sur le char­bon. L’homme mar­cha. Len­te­ment. Dix mètres. Chaque pas posé avec une pré­ci­sion de som­nam­bule. Et il ne brû­la pas. Son visage ne mon­trait aucune dou­leur. Ses pieds posés sur le feu ne brû­laient pas. Quand il attei­gnit l’autre bout de la fosse, il ouvrit les yeux, et dans ces yeux il y avait quelque chose qu’É­tienne recon­nut — la même fixi­té, la même pro­fon­deur sans fond — les yeux du dieu noir.

Puis une femme. Puis un jeune homme. Puis un vieillard si fra­gile qu’il sem­blait fait de papier et de cendre, et qui tra­ver­sa les braises avec la légè­re­té d’un oiseau. Un par un, dix, vingt, trente, et les tam­bours accé­lé­raient, et le nadas­wa­ram mon­tait, et la foule chan­tait, et la fumée des braises se mêlait à la fumée du camphre et de l’en­cens, et tout cela — le son, l’o­deur, la cha­leur, la lumière — for­mait un seul bloc sen­so­riel, une masse indis­tincte qui entrait par tous les pores du corps et ne lais­sait rien intact.

Étienne se tenait au bord. Il regar­dait. Son car­net était dans sa poche mais il ne le sor­tit pas. Il n’y avait rien à noter. Les mots ne ser­vaient à rien ici. La science ne ser­vait à rien. Le ratio­na­lisme, la méthode, Lin­né, Cuvier, Dar­win — toute l’ar­chi­tec­ture de la pen­sée occi­den­tale qu’il por­tait sur ses épaules comme une armure — ne ser­vait à rien face à un vieil homme en dho­ti blanc qui mar­chait sur le feu sans brûler.

Rama s’ap­pro­cha de lui. Le pûja­ri avait le visage cou­vert de sueur et de cendre, les yeux plus grands que jamais, brillants d’une lumière qui n’é­tait pas celle du feu.

— Vous vou­lez marcher ?

La ques­tion était si simple, si directe, qu’elle trans­per­ça toutes les couches — les défenses, les doutes, les peurs, les cer­ti­tudes — et attei­gnit quelque chose de nu au fond de lui, un endroit qu’il ne savait pas avoir, un endroit d’a­vant la rai­son, d’a­vant les mots, d’a­vant Étienne Lagrande naturaliste.

— Je ne peux pas.

— Ce n’est pas ce que je vous ai demandé.

— Non.

Rama hocha la tête. Pas de décep­tion. Pas de juge­ment. Le même balan­ce­ment du crâne, ambi­gu et doux. Et il retour­na au bord de la fosse, et les mar­cheurs conti­nuaient, et le feu ne s’é­tei­gnait pas.

Étienne res­ta jus­qu’à la fin. Quand le der­nier mar­cheur eut tra­ver­sé, quand les braises com­men­cèrent à blan­chir, quand les tam­bours se turent et que le silence retom­ba sur Sea Street comme un voile, il sen­tit dans son corps quelque chose qu’il ne pou­vait nom­mer qu’a­vec un mot emprun­té à une langue qui n’é­tait pas la sienne — un cra­que­ment. Comme une coquille qui se fend. Comme un œuf.

Il ren­tra au Galle Face à pied. La marche dura une heure. Il ne prit pas le che­min le plus court — il lon­gea la côte, sui­vit la digue, les vagues à sa droite, l’é­cume qui léchait les rochers. Le soleil était haut, impla­cable, et sa peau brû­lait, mais c’é­tait une brû­lure exté­rieure, hon­nête, com­pré­hen­sible — du soleil sur de la peau — et il s’y accro­cha comme à une preuve que le monde phy­sique exis­tait encore.

Quand il arri­va au Galle Face, un pan­neau avait été pla­cé dans le hall, en lettres noires sur fond blanc :

S.S. DORAS­TUS — P&O LINE

DÉPART COLOM­BO POUR SIN­GA­POUR ET HONG KONG

11 AVRIL 1925

PAS­SA­GERS PRIÉS DE CONFIR­MER LEUR EMBARQUEMENT

AUPRÈS DE LA COM­PA­GNIE AVANT LE 8 AVRIL

Le 11 avril. Dans six jours.

Étienne res­ta debout devant le pan­neau. Les mots étaient clairs, nets, sans ambi­guï­té — le monde des horaires, des com­pa­gnies mari­times, des iti­né­raires, le monde qui va quelque part et qui sait où. Un monde où les bateaux partent à des dates pré­cises et où les gens montent à bord et s’en vont.

Anu­ra appa­rut à côté de lui. Le maître d’hô­tel regar­da le pan­neau, regar­da Étienne, et ne dit rien. Son silence était une ques­tion. Étienne le sen­tit comme on sent un cou­rant sous l’eau — invi­sible, mais qui vous tire.

— Six jours, dit Étienne.

— Oui, monsieur.

— Et après le Dorastus ?

— Le sui­vant ne par­ti­ra que fin avril, mon­sieur. Peut-être début mai. La sai­son des pluies approche. Les liai­sons seront moins régulières.

La sai­son des pluies. La mous­son. Après quoi Colom­bo serait cou­pé du monde — pas réel­le­ment, les bateaux conti­nuaient, mais le rythme ralen­tis­sait, les liai­sons s’es­pa­çaient, et res­ter devien­drait non plus un choix mais une consé­quence. On ne reste pas à Cey­lan pen­dant la mous­son — on y est retenu.

— Mer­ci, Anura.

— Mon­sieur Lagrande. Si vous sou­hai­tez que je fasse pré­pa­rer vos malles…

— Pas encore.

Le maître d’hô­tel s’in­cli­na et dis­pa­rut. Et Étienne res­ta seul dans le hall, entre le pan­neau du P&O et le por­trait du roi George V, entre le départ et la per­ma­nence, et le ven­ti­la­teur au pla­fond bras­sait l’air tiède avec son pouls méca­nique, et quelque part dans le temple de Sea Street un dieu noir aux yeux d’a­mande atten­dait, et quelque part sur la véran­da Noel Coward écri­vait, et quelque part dans l’hô­tel Devi Fon­se­ka lisait un livre qu’elle ne lisait pas, et l’o­céan Indien bat­tait contre la digue avec le même mot, tou­jours le même mot, et Étienne ne le com­pre­nait tou­jours pas mais il était de plus en plus sûr que c’é­tait son nom.

Cha­pitre 13

Le pois­son-scor­pion appa­rut le 9 avril.

Étienne ne le cher­chait plus. Il avait ces­sé de le cher­cher depuis des jours — ces­sé de cher­cher quoi que ce soit, en réa­li­té, comme si l’acte même de cher­cher appar­te­nait à un homme qu’il avait été et qu’il n’é­tait plus tout à fait. Mais le pois­son-scor­pion le trouva.

C’é­tait le matin, très tôt, avant la cha­leur. Il était des­cen­du sur les rochers en contre­bas de la digue du Galle Face, là où la mer se bri­sait en flaques tièdes entre les blocs de gra­nit. Il allait là par­fois, par habi­tude, par le reste de natu­ra­liste qui sur­vi­vait en lui comme une braise sous la cendre. Les flaques étaient des mondes en minia­ture — des our­sins, des ané­mones, des cre­vettes trans­pa­rentes, des petits gobies qui filaient entre les algues. Le voca­bu­laire du vivant, fidèle, ras­su­rant, classifiable.

Il le vit parce qu’il ne le cher­chait pas. C’est tou­jours ain­si que les pois­sons-scor­pions sont trou­vés — par acci­dent, par dis­trac­tion, quand l’œil relâche son atten­tion et que la forme sur­git du fond comme un secret qu’on ne peut voir que du coin de l’œil.

Il était là. Posé sur le gra­nit, dans dix cen­ti­mètres d’eau, par­fai­te­ment immo­bile. Brun, gra­nu­leux, cou­vert d’ex­crois­sances qui imi­taient les algues et la roche avec une exac­ti­tude hal­lu­ci­nante. Seize cen­ti­mètres, peut-être dix-huit. Les yeux — deux billes noires et fixes, posées au som­met de la tête comme des sen­ti­nelles — le regar­daient. Ou ne le regar­daient pas. Avec le pois­son-scor­pion, c’é­tait impos­sible à dire. Il regar­dait tout et rien. Il attendait.

Étienne s’ac­crou­pit. Len­te­ment. Sans geste brusque. Le natu­ra­liste en lui — ce fan­tôme de plus en plus pâle — nota les détails. Scor­pae­nop­sis dia­bo­lus, pro­ba­ble­ment. Les épines dor­sales, dres­sées, char­gées de venin. La bouche immense, dis­pro­por­tion­née, capable de s’ou­vrir en une frac­tion de seconde pour aspi­rer une proie. Et cette immo­bi­li­té — cette immo­bi­li­té qui n’é­tait pas la paix mais la guerre, la patience abso­lue du pré­da­teur qui sait que le temps joue pour lui.

Il ten­dit la main. Pas pour tou­cher — il connais­sait le dan­ger, le venin, la dou­leur — mais pour s’ap­pro­cher, pour réduire la dis­tance entre sa peau et cette peau qui n’en était pas une, cette armure de pierre et d’algue qui fai­sait du pois­son une par­tie du rocher et du rocher une par­tie du pois­son. Où finis­sait l’a­ni­mal ? Où com­men­çait le monde ? La fron­tière n’exis­tait pas. Le pois­son-scor­pion avait réso­lu la ques­tion que le natu­ra­liste se posait depuis des semaines — la ques­tion de la sépa­ra­tion, de la limite, du contour qui isole chaque chose du reste et per­met de la nom­mer. Le pois­son-scor­pion n’a­vait pas de contour. Il était le monde.

L’a­ni­mal ne bou­gea pas. Les yeux noirs regar­daient Étienne. Et Étienne regar­dait les yeux noirs. Et dans ce regard croi­sé — l’homme et le pois­son, le savant et la bête, le nom­meur et l’in­nom­mable — quelque chose se dit, qui n’a­vait pas besoin de mots.

Puis le pois­son bou­gea. Un mou­ve­ment si rapide qu’É­tienne ne le vit pas — une contrac­tion, un éclair brun dans l’eau claire — et il avait dis­pa­ru. Fon­du dans le rocher voi­sin. Invi­sible de nou­veau. Comme s’il n’a­vait jamais été là.

Étienne res­ta accrou­pi. L’eau tiède lui mouillait les genoux. Le soleil mon­tait. Les mouettes criaient. Le monde était le monde.

Il remon­ta vers l’hô­tel avec le sen­ti­ment très pré­cis — trop pré­cis pour être une illu­sion, trop étrange pour être une cer­ti­tude — que le pois­son-scor­pion n’é­tait pas un poisson.

Ce jour-là, il retour­na à Sea Street une der­nière fois.

Le kovil était calme. Pas de céré­mo­nie, pas de tam­bours, pas de foule. Juste la pénombre, les lampes à huile, le dieu noir cou­vert de ses guir­landes de jas­min, et le silence. Ce silence qui n’é­tait pas l’ab­sence de son mais la pré­sence de quelque chose de plus vaste que le son.

Rama était assis dans sa pièce, au milieu de ses textes et de ses sta­tuettes. Il leva les yeux quand Étienne entra et le regar­da comme on regarde un fruit qui arrive à matu­ri­té — sans impa­tience, avec une atten­tion tendre et détachée.

— Le bateau part après-demain, dit Étienne.

— Je sais.

— Vous savez tout.

— Non. Je sais très peu de choses. Mais les choses impor­tantes, oui, je les sais. Elles sont peu nombreuses.

Étienne s’as­sit par terre, les jambes croi­sées. Son corps avait appris la posi­tion, ses genoux ne pro­tes­taient plus, et cette adap­ta­tion du corps — cette red­di­tion phy­sique à un usage qui n’é­tait pas le sien — lui parut sou­dain signi­fi­ca­tive, comme le pre­mier symp­tôme d’une mala­die ou le pre­mier signe d’une gué­ri­son, et il ne savait pas lequel.

— Rama. Qu’est-ce qui m’arrive ?

Le pûja­ri fer­ma les yeux. Quand il les rou­vrit, ils étaient plus sombres, plus pro­fonds, comme si quel­qu’un d’autre regar­dait à travers.

— Vous êtes venu à Cey­lan pour clas­ser le monde. Pour sépa­rer les choses — les pois­sons des pois­sons, les roches des roches, les dieux des hommes. Vous êtes venu avec des boîtes et des éti­quettes. Et l’île vous a mon­tré qu’il n’y a pas de boîtes. Qu’il n’y a pas de sépa­ra­tion. Que le pois­son est la roche et que la roche est le dieu et que le dieu est vous.

— Ce n’est pas possible.

— Pour­quoi ?

— Parce que si c’est vrai, alors tout ce que j’ai fait — toute ma vie, mes études, mes clas­si­fi­ca­tions, mes planches, mes rap­ports — tout cela ne sert à rien.

— Tout cela est magni­fique, dit Rama. Vos des­sins de nudi­branches sont magni­fiques. Chaque écaille, chaque nageoire. Magni­fique et inutile, comme un man­da­la de sable que les moines balaient quand il est fini. L’acte de des­si­ner est sacré. Le des­sin est poussière.

Étienne sen­tit quelque chose mon­ter dans sa gorge — pas des larmes, il ne pleu­rait pas, il n’a­vait pas pleu­ré depuis l’en­fance — mais quelque chose de la même famille, un gon­fle­ment, une pres­sion, comme si toute l’eau de l’o­céan Indien essayait de pas­ser par un seul point de son corps.

— Rama. Je ne sais plus qui je suis.

Le pûja­ri sou­rit. Le même sou­rire. Depuis le pre­mier jour, le même sourire.

— Enfin, dit-il.

Ils res­tèrent long­temps assis en silence. Puis Rama se leva, alla dans le sanc­tuaire, et revint avec quelque chose dans la main — un petit objet qu’il posa dans la paume d’É­tienne. C’é­tait un vel — une lance minia­ture, en bronze, pas plus grande qu’un doigt. L’arme de Muru­gan. Celle qui tranche l’ignorance.

— Gar­dez-la, dit Rama. Quoi que vous fas­siez. Que vous par­tiez ou que vous res­tiez. Gardez-la.

Étienne refer­ma la main sur le bronze. Il était tiède — plus tiède qu’il n’au­rait dû l’être — et dans sa paume le petit objet pesait un poids impos­sible, le poids de quelque chose qui ne se mesure pas en grammes mais en années, en vies, en couches de sens accumulé.

Il quit­ta le temple. Il ne dit pas au revoir. Les au revoir appar­te­naient à un monde de sépa­ra­tions, et les sépa­ra­tions, il com­men­çait à le com­prendre, étaient une illu­sion. L’une des dernières.

Le soir, au Galle Face, il dîna avec Coward et Devi. C’é­tait la pre­mière fois qu’ils étaient trois à la même table, et Anu­ra les ins­tal­la avec une solen­ni­té dis­crète, comme s’il met­tait en scène un der­nier acte.

Coward fut brillant — plus brillant que d’ha­bi­tude, comme si l’im­mi­nence du départ d’É­tienne le pous­sait à une per­for­mance finale, un feu d’ar­ti­fice ver­bal pour illu­mi­ner ce qui allait s’é­teindre. Il par­la de la pièce qu’il écri­rait — « une comé­die cruelle, mon cher, sur des Anglais qui font sem­blant d’être civi­li­sés dans un décor qui leur rap­pelle qu’ils ne le sont pas » — et de l’O­rient qui n’é­tait pas un lieu mais un état d’es­prit, et de Somer­set Mau­gham qui avait tout com­pris et rien dit, et de la dif­fé­rence entre le secret et le mystère.

— Un secret, c’est quelque chose que quel­qu’un connaît et cache. Un mys­tère, c’est quelque chose que per­sonne ne connaît et qui se montre quand même. Vous, Lagrande, vous êtes arri­vé ici avec un secret — votre soli­tude, votre séche­resse, peu importe — et vous repar­tez avec un mys­tère. C’est un échange tout à fait inégal, et je vous envie.

Devi ne par­la presque pas. Elle man­geait len­te­ment — du riz, un cur­ry de légumes — et ses yeux allaient d’É­tienne à Coward et de Coward à la mer avec cette atten­tion flot­tante qui était sa façon d’être pré­sente. À un moment, sous la table, sa main tou­cha celle d’É­tienne. Ce n’é­tait pas un geste amou­reux. C’é­tait un geste de recon­nais­sance — la main de quel­qu’un qui sait ce que c’est que d’être pris par l’île et qui touche la main de quel­qu’un qui est en train d’être pris. Un contact de naufragés.

Étienne ne reti­ra pas sa main.

Ils se sépa­rèrent après le dîner. Coward mon­ta en lan­çant par-des­sus son épaule : « N’ou­bliez pas — si vous res­tez, vous me devez une pièce de théâtre. Si vous par­tez, vous me devez un roman. » Devi s’at­tar­da dans le hall, debout près de l’es­ca­lier, et dit simplement :

— Je serai là demain.

Ce qui était, peut-être, sa façon de dire qu’il pou­vait faire ce qu’il vou­lait — par­tir ou res­ter — et qu’elle serait là, quoi qu’il arrive, dans cet hôtel blanc face à l’o­céan, avec ses livres et son silence et son sou­ve­nir d’un père qui avait vu trop loin.

Étienne mon­ta dans sa chambre. Il ouvrit la fenêtre. L’o­céan était là, immense, noir, bruis­sant. Le Galle Face Green était désert. Pas de cerfs-volants. Pas d’en­fants. Juste l’herbe, la digue, et l’eau.

Il sor­tit le vel de sa poche. La petite lance de bronze. Il la posa sur la table de nuit, à côté de la montre Lip de son père. Deux objets. Deux mondes. Deux façons de mesu­rer le temps — l’une en heures et en minutes, l’autre en kal­pas, en cycles, en éternités.

Il se cou­cha sans fer­mer les volets. La lune entra dans la chambre. Elle se posa sur le miroir de l’ar­moire, et le miroir brilla dou­ce­ment dans l’obs­cu­ri­té, comme un œil ouvert.

Étienne ne regar­da pas le miroir. Il n’en avait plus besoin. Ce qui était dans le miroir était main­te­nant par­tout — dans l’air, dans le bruit de la mer, dans la cha­leur du bronze, dans la mémoire de la main de Devi sur sa main. Le dieu n’é­tait plus dans le miroir. Le dieu était dans la chambre. Le dieu était la chambre.

Il fer­ma les yeux et ne dor­mit pas. Il atten­dit l’aube comme on attend un verdict.

Cha­pitre 14

Le 11 avril 1925, le S.S. Doras­tus de la P&O Line entra dans le port de Colom­bo à six heures du matin.

Étienne le vit depuis la fenêtre de sa chambre. Le paque­bot était gris, mas­sif, banal — un navire comme des cen­taines d’autres, avec sa che­mi­née, ses mâts, son pont-pro­me­nade où des pas­sa­gers en blanc se pres­saient déjà pour aper­ce­voir la côte. Il arri­vait de Bom­bay et repar­ti­rait le soir même pour Sin­ga­pour, Hong Kong, Shan­ghai. La route de l’O­rient. Le monde qui conti­nue de tour­ner, avec ses horaires et ses billets et ses bagages étiquetés.

Ses malles n’é­taient pas prêtes. Le micro­scope Nachet était tou­jours sur le bureau, cou­vert de pous­sière. Les bocaux de for­mol étaient vides. Les filets n’a­vaient pas été ran­gés. Le car­net noir — celui des col­lectes — était fer­mé depuis des jours. Seul le car­net rouge était ouvert, et sur la der­nière page, un des­sin — pas un des­sin de natu­ra­liste, pas un des­sin de fou, mais quelque chose entre les deux, un pois­son qui n’é­tait pas un pois­son, un dieu qui n’é­tait pas un dieu, une forme qui n’a­vait pas de nom et qui, peut-être à cause de cela, était la plus vraie de toutes.

Il des­cen­dit.

Le hall du Galle Face sen­tait le thé et la cire. Le por­trait du roi George V regar­dait droit devant lui avec sa barbe taillée et son air de ne rien com­prendre. Les ven­ti­la­teurs tour­naient. Quelque part, une hor­loge son­nait six heures et quart.

Anu­ra était à son poste. Comme tou­jours. Comme le pre­mier jour. Debout sous le por­tique, les mains jointes dans le dos, le sarong blanc, la veste bou­ton­née, le visage sans âge.

— Mon­sieur Lagrande.

— Anu­ra.

Ils se regar­dèrent. Et dans ce regard, tout fut dit — tout ce qui n’a­vait pas besoin de mots, tout ce que les mots auraient abî­mé. La sol­li­ci­tude du maître d’hô­tel. L’é­ton­ne­ment du voya­geur. Et entre les deux, sus­pen­du comme un cerf-volant au-des­sus du Green, le mys­tère de ce qui arrive quand un homme s’ar­rête assez long­temps dans un lieu pour que le lieu entre en lui.

— Le Doras­tus est arri­vé, dit Anura.

— Je sais.

— Sou­hai­tez-vous que je fasse pré­pa­rer vos malles ?

La ques­tion. La seule qui impor­tait. La ques­tion sur laquelle un mois entier avait bas­cu­lé, et qui main­te­nant se tenait devant lui, simple, nue, comme un pois­son-scor­pion sur un rocher — invi­sible jus­qu’au moment où on la voyait, et alors impos­sible à ignorer.

Étienne ne répon­dit pas tout de suite. Il sor­tit sur la véran­da. L’air du matin était frais — frais pour Colom­bo, c’est-à-dire tiède pour n’im­porte où ailleurs — et le Galle Face Green s’é­ti­rait devant lui, vert, immense, encore vide à cette heure. La mer der­rière la digue avait cette cou­leur de l’aube — un gris nacré, ni jour ni nuit, un entre-deux qui ne durait que quelques minutes et que les gens qui dorment ne voient jamais.

Coward était là. Assis dans son fau­teuil, avec une tasse de thé, sans ciga­rette pour une fois. Il por­tait une robe de chambre de soie et ses che­veux n’é­taient pas coif­fés, et sans sa coif­fure et sans sa ciga­rette et sans ses mots d’es­prit, il res­sem­blait à un jeune homme ordi­naire, vul­né­rable, qui regarde la mer en se deman­dant ce que le jour va apporter.

— Le bateau est là, dit Coward.

— Oui.

— Vous allez mon­ter à bord ?

— Je ne sais pas.

Coward hocha la tête. Il ne dit rien. Pas de mot d’es­prit, pas de conseil, pas de pirouette. Juste un hoche­ment de tête, et ses yeux qui regar­daient Étienne avec quelque chose qui res­sem­blait à de l’af­fec­tion — une affec­tion rete­nue, pudique, anglaise — et qui le res­te­ra toujours.

— Quoi que vous fas­siez, dit-il enfin, ce fut un plai­sir, Lagrande. Un vrai plaisir.

Étienne remon­ta dans sa chambre. Devi était dans le cou­loir du deuxième étage. Elle por­tait un sari blanc — blanc sur sa peau pâle — et ses che­veux noirs étaient défaits, et elle ne lisait pas, et elle ne regar­dait pas la mer, et elle le regar­dait, lui.

— Le bateau, dit-elle.

— Oui.

— Et ?

Il la regar­da. Elle le regar­da. Le cou­loir du deuxième étage — vingt mètres, douze portes, le tapis rouge, les poi­gnées de cuivre — était par­fai­te­ment nor­mal, par­fai­te­ment stable, et en même temps il ne l’é­tait pas, il ne l’a­vait jamais été, il avait tou­jours été ce cou­loir impos­sible, infi­ni­ment long, qui menait quelque part qu’on ne pou­vait pas nommer.

— Je ne sais pas, dit-il.

Elle prit sa main. Pas comme la veille au soir, sous la table — à décou­vert, au milieu du cou­loir, sa main dans la sienne, les doigts noués. Sa main était fraîche. C’é­tait la chose la plus réelle qu’il avait tou­chée depuis des jours.

— Mon père ne savait pas non plus, dit-elle. Jus­qu’au moment où il a su. Et alors c’é­tait trop tard pour que savoir change quoi que ce soit.

Elle lâcha sa main. Elle entra dans sa chambre. La porte se referma.

Étienne entra dans la 214. La chambre était la même — le lit, la mous­ti­quaire, le bureau, l’ar­moire, le miroir. Le vel de bronze sur la table de nuit, à côté de la montre Lip. Les des­sins au mur — les pois­sons-dieux, les formes hybrides, les yeux d’a­mande. Le Kelaart ouvert à la page des Scor­pae­ni­dae. Et par la fenêtre, le port, et dans le port, le Doras­tus, gris et patient, qui attendait.

Il s’as­sit au bureau. Il ouvrit le car­net rouge — la der­nière page, celle du des­sin — et écri­vit en des­sous, d’une écri­ture qu’il ne recon­nut ni comme l’an­cienne ni comme la nou­velle mais comme une troi­sième, qui n’ap­par­te­nait peut-être à aucun des deux hommes qu’il avait été et qu’il était en train de devenir :

« Colom­bo, 11 avril 1925. Le Doras­tus est dans le port. Sin­ga­pour ce soir, Hong Kong dans dix jours, Shan­ghai dans trois semaines. Le monde conti­nue. Il a tou­jours conti­nué. Les paque­bots partent et les paque­bots arrivent et les hommes montent à bord ou ne montent pas, et dans les deux cas le monde conti­nue, et dans les deux cas quelque chose meurt et quelque chose naît, et dans les deux cas le dieu noir regarde avec ses yeux d’a­mande et ne dit rien, parce qu’il n’y a rien à dire, parce que tout a déjà été dit, depuis le com­men­ce­ment, dans une langue que nous ne par­lons pas encore. »

Il posa le crayon. Il refer­ma le car­net. Il se leva.

La sirène du Doras­tus réson­na à onze heures — un son grave, long, qui tra­ver­sa Colom­bo de part en part, qui fit trem­bler les vitres du Galle Face et les lampes du kovil de Sea Street et la sur­face de la rivière Kela­ni et les feuilles des fran­gi­pa­niers du jar­din bota­nique et les ailes des rous­settes endor­mies dans les arbres et la sur­face de la mer qui était grise et puis verte et puis bleue et puis d’une cou­leur qui n’a­vait pas de nom et qui était peut-être la cou­leur de tout.

La sirène réson­na, et le Galle Face Green trem­bla, et les cerfs-volants montèrent.

Sur la véran­da, le fau­teuil d’É­tienne Lagrande était vide. Sa tasse de thé refroi­dis­sait sur la table, à côté d’un car­net à cou­ver­ture noire — le car­net des col­lectes — et d’une montre Lip en argent dont les aiguilles mar­quaient onze heures et trois minutes.

Anu­ra vint. Il regar­da le fau­teuil vide. Il regar­da le car­net. Il regar­da la montre. Il prit la tasse, la posa sur le pla­teau, et essuya la table avec le geste lent, cir­cu­laire, patient, de quel­qu’un qui a fait ce geste des mil­liers de fois et qui le fera des mil­liers de fois encore.

Puis il leva les yeux vers le port, où le Doras­tus com­men­çait à bou­ger — à peine, un fré­mis­se­ment, un déca­lage infime entre la coque et le quai — et il regar­da, et son visage ne mon­tra rien, pas de sur­prise, pas de tris­tesse, pas de sou­la­ge­ment, rien, parce qu’il avait vu cela tant de fois — les hommes qui partent, les hommes qui res­tent, les hommes qui dis­pa­raissent entre les deux — et que la dif­fé­rence, si dif­fé­rence il y avait, n’é­tait visible que pour celui qui l’a­vait vécue.

Le Doras­tus glis­sa vers le large. L’é­cume blanche de son sillage se dis­so­lut dans le gris-vert de l’o­céan Indien. Les mouettes crièrent. Le soleil monta.

Sur la table de nuit de la chambre 214, le vel de bronze était tou­jours là.

La montre Lip n’y était plus.

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Cha­pitre 6

Noel Coward arri­va un ven­dre­di, par le paque­bot de Bombay.

Étienne ne le connais­sait pas. Ce nom ne signi­fiait rien pour un natu­ra­liste fran­çais qui ne fré­quen­tait pas les théâtres lon­do­niens et dont la culture mon­daine se limi­tait à ce qu’il avait rete­nu de conver­sa­tions à demi écou­tées dans les dîners du Muséum. Mais le Galle Face, lui, le connais­sait. Ou plu­tôt le Galle Face connais­sait l’onde de choc qu’un cer­tain type de per­son­nage pro­duit quand il entre dans un hall d’hô­tel — ce fré­mis­se­ment imper­cep­tible, ce léger redres­se­ment des colonnes ver­té­brales, cette accé­lé­ra­tion du service.

Il était mince, jeune — vingt-cinq ans, peut-être moins —, avec un visage angu­leux et mobile qui chan­geait d’ex­pres­sion comme un ciel d’a­vril, et une façon de mar­cher qui était déjà du théâtre. Il por­tait un cos­tume de soie crème, une pochette de cou­leur impro­bable, et il fumait avec une élé­gance si tra­vaillée qu’elle en deve­nait natu­relle. Deux malles et un domes­tique le sui­vaient à dis­tance respectueuse.

— My dear man, dit-il à Anu­ra en tra­ver­sant le hall, if this hotel is half as divine as they say, I shall never leave. Which, come to think of it, might be the problem.

Anu­ra ne cil­la pas. Il avait vu pas­ser des vice-rois, des maha­ra­jas, des actrices en fuite et des géné­raux en dis­grâce. Un jeune dra­ma­turge anglais ne pou­vait pas l’im­pres­sion­ner. Mais Étienne, qui pre­nait son thé dans un fau­teuil du hall, nota que le coin des lèvres d’A­nu­ra — ce pli infime qui n’é­tait pas un sou­rire — bou­gea d’un mil­li­mètre. L’An­glais était amu­sant. L’An­glais le savait. Et Anu­ra savait qu’il le savait.

Coward s’ins­tal­la chambre 312, troi­sième étage, vue sur le Green et sur la mer. Dès le pre­mier soir, il des­cen­dit dîner dans un smo­king blanc qui fit sen­sa­tion dans la salle à man­ger et com­man­da un gin tonic avec l’au­to­ri­té tran­quille de quel­qu’un qui a pas­sé sa vie à com­man­der des gin tonics dans des hôtels colo­niaux, alors qu’il n’a­vait quit­té l’An­gle­terre que pour la pre­mière fois un mois plus tôt.

Étienne l’ob­ser­va. C’é­tait plus fort que lui — les gens étaient des spé­ci­mens, il ne pou­vait pas s’empêcher de les clas­ser. Coward était une espèce qu’il n’a­vait pas encore ren­con­trée : un homme qui trans­for­mait tout ce qu’il tou­chait en spec­tacle, y com­pris sa propre per­sonne, et qui le fai­sait avec une conscience aiguë, presque dou­lou­reuse, de la comé­die en cours. Il y avait quelque chose de ver­ti­gi­neux là-dedans — un miroir dans un miroir, un homme jouant un homme jouant un homme, et au fond, der­rière toutes les couches de jeu, quoi ? Peut-être rien. Ou peut-être quelque chose de si vul­né­rable qu’il fal­lait toutes ces couches pour le protéger.

— Vous êtes fran­çais, dit Coward en s’ar­rê­tant devant sa table, le deuxième soir. Je recon­nais les Fran­çais à leur façon de man­ger seuls. Les Anglais mangent seuls par néces­si­té. Les Fran­çais mangent seuls par choix, ce qui est infi­ni­ment plus suspect.

— Étienne Lagrande. Naturaliste.

— Noel Coward. Natu­ra­liste aus­si, d’une cer­taine manière — mais j’ob­serve des créa­tures beau­coup plus dan­ge­reuses que les vôtres. Les êtres humains, mon cher. Abso­lu­ment mortels.

Il s’as­sit sans y être invi­té — mais chez cet homme, l’in­vi­ta­tion était super­flue, il créait autour de lui un espace où les règles ordi­naires ne s’ap­pli­quaient plus — et com­man­da une bou­teille de vin blanc, « le moins mau­vais que vous ayez, Anu­ra, et ne me dites pas qu’il est bon, nous savons tous les deux que ce serait un mensonge ».

Ils dînèrent ensemble. Coward par­la. C’est-à-dire qu’il déploya autour de la table un tis­su de mots si brillant, si ser­ré, si constam­ment inat­ten­du qu’É­tienne eut l’im­pres­sion d’as­sis­ter à une per­for­mance — ce qui, d’une cer­taine manière, était le cas. Il par­la de Londres, du théâtre, d’une pièce qu’il venait d’é­crire et qui serait un triomphe ou un désastre, il n’y avait jamais rien entre les deux, d’une com­tesse qui l’a­vait invi­té à pas­ser l’hi­ver en Ita­lie et qu’il avait fuie jus­qu’à Cey­lan parce que les com­tesses ita­liennes sont plus dan­ge­reuses que les cobras, et de son pro­jet d’é­crire quelque chose ici, quelque chose de dif­fé­rent, quelque chose qui aurait le goût de l’O­rient, cette saveur d’é­pices et de mélan­co­lie que l’Oc­ci­dent recherche comme une drogue.

— Et vous ? deman­da-t-il sou­dain. Qu’est-ce qui vous retient ici ? Parce que vous avez la tête de quel­qu’un qu’on retient.

La ques­tion était si directe, si désin­volte dans sa cruau­té, qu’É­tienne faillit dire la véri­té. Mais la véri­té était quoi, exac­te­ment ? Qu’il allait chaque matin dans un temple hin­dou écou­ter un prêtre tamoul lui par­ler de dieux aux­quels il ne croyait pas ? Qu’il n’a­vait pas pris le train pour Kan­dy sans savoir pour­quoi ? Qu’il avait rêvé, trois nuits de suite, d’un pois­son aux yeux d’amande ?

— Les pois­sons, dit-il. Je suis ici pour les poissons.

Coward le regar­da avec ces yeux per­çants, amu­sés, impi­toyables, qui étaient peut-être ses vrais yeux, sous tous les masques.

— Les pois­sons, répé­ta-t-il. Oui. Je suis sûr que les pois­sons sont tout à fait passionnants.

Il leva son verre.

— Aux pois­sons, alors.

Ils burent. Le vin était mau­vais. Coward avait raison.

Les jours qui sui­virent, une espèce de tri­angle se for­ma — non pas un tri­angle amou­reux, rien de si simple — mais un tri­angle d’ob­ser­va­tions. Étienne obser­vait Devi. Coward obser­vait Étienne. Et Devi n’ob­ser­vait rien, ou obser­vait tout, avec cette immo­bi­li­té de regard qui était sa manière d’être au monde.

Coward s’é­tait ins­tal­lé sur la véran­da comme un monarque en exil. Il y tenait sa cour — si l’on peut appe­ler cour un cercle de deux ou trois colo­niaux anglais, un jour­na­liste du Cey­lon Obser­ver, et un offi­cier de marine aux joues rouges qui riait trop fort. Il écri­vait aus­si — Étienne le voyait par­fois, à l’aube, assis dans un coin avec un cahier à spi­rale et un crayon, le visage trans­for­mé, vidé de toute iro­nie, concen­tré avec une inten­si­té presque féroce. Dans ces moments-là, on com­pre­nait que le masque n’é­tait pas le talent. Le talent était ce qui res­tait quand le masque tombait.

Un matin, Coward vit Étienne mon­ter dans le rick­shaw pour Sea Street.

— Vous allez encore chez vos poissons ?

— Pas exactement.

— Mon cher Lagrande, vous avez un secret. C’est tout à fait déli­cieux. Un Fran­çais avec un secret dans un hôtel colo­nial — c’est le début de tous les romans que je n’é­cri­rai jamais parce que Somer­set Mau­gham les a déjà écrits.

Étienne ne répon­dit pas. Le rick­shaw s’é­loi­gna. Dans le rétro­vi­seur — le rick­shaw n’a­vait pas de rétro­vi­seur, mais il se retour­na, ce qui revient au même — il vit Coward sur la véran­da, immo­bile pour une fois, qui le regar­dait par­tir avec une expres­sion qu’il ne lui connais­sait pas encore. Pas de l’i­ro­nie. Quelque chose de plus sérieux. De l’in­quié­tude, peut-être. Ou de la recon­nais­sance — celle d’un homme qui sait ce que c’est que d’être hap­pé par quelque chose de plus fort que soi.

À Sea Street, Rama l’at­ten­dait. Mais ce matin-là, le pûja­ri ne par­lait pas. Il accom­plis­sait le rituel avec une gra­vi­té accrue, des gestes plus lents, plus appuyés, et quand il eut fini, il s’as­sit en face d’É­tienne dans la petite pièce encom­brée et res­ta silen­cieux pen­dant un très long moment.

— Il y a une fête, dit-il enfin. Dans trois jours. Ici, dans ce temple. Une grande puja pour Muru­gan. Les dévots vien­dront de tout Colom­bo. Il y aura des danses. Il y aura des transes. Ce sera… dif­fé­rent de ce que vous avez vu.

Il regar­da Étienne avec une atten­tion nou­velle, presque clinique.

— Vous n’êtes pas obli­gé de venir.

La phrase était étrange. Pour­quoi un prêtre dis­sua­de­rait-il quel­qu’un d’as­sis­ter à une céré­mo­nie de son propre temple ? À moins que la phrase ne fût pas une dis­sua­sion mais un aver­tis­se­ment — une manière de dire : ce qui va se pas­ser n’est pas un spec­tacle, et si vous venez, vous ne serez pas spectateur.

— Je vien­drai, dit Étienne.

Rama hocha la tête. Le même hoche­ment ambi­gu, le même balan­ce­ment du crâne, et dans ses yeux immenses, un éclat qui pou­vait être de la joie ou de la com­pas­sion, et qui était peut-être les deux.

En ren­trant au Galle Face, Étienne croi­sa Devi dans l’es­ca­lier. Elle mon­tait, il des­cen­dait. Ils se croi­sèrent sur le palier du pre­mier étage, dans la lumière jaune que les per­siennes à demi closes fil­traient en lames obliques.

— Vous êtes pâle, dit-elle.

— La chaleur.

— Ce n’est pas la chaleur.

Elle le regar­da un ins­tant — un de ces regards qui duraient trop long­temps pour être polis et pas assez long­temps pour être intimes — et dit, très bas :

— Mon père avait le même teint, les der­niers mois. Comme si la lumière pas­sait à travers.

Puis elle mon­ta. Étienne res­ta sur le palier, la main sur la rampe de teck, et il sen­tit sous ses doigts le bois usé par des décen­nies de mains, de sueurs, de pas­sages — tous ces gens qui avaient mon­té et des­cen­du cet esca­lier depuis 1864, des Bri­tan­niques, des Cin­gha­lais, des fan­tômes, des vivants — et il eut le sen­ti­ment très net, pour la pre­mière fois, que l’hô­tel ne le lais­se­rait pas par­tir facilement.

Cha­pitre 7

La nuit du onzième jour, quelque chose chan­gea dans la chambre 214.

Ce n’é­tait pas un bruit. Ce n’é­tait pas une pré­sence. C’é­tait plus sub­til que cela — une modi­fi­ca­tion de la qua­li­té de l’air, un épais­sis­se­ment, comme si l’hu­mi­di­té avait fran­chi un seuil au-delà duquel elle deve­nait autre chose. Sub­stance. Matière. L’air avait un poids.

Étienne se réveilla à deux heures du matin. Il le sut parce qu’il regar­da sa montre, posée sur la table de nuit — une Lip en argent que son père lui avait don­née quand il avait sou­te­nu sa thèse — et que les aiguilles mar­quaient deux heures et sept minutes. Il res­ta allon­gé, les yeux ouverts der­rière la mous­ti­quaire, et écouta.

L’o­céan. Le ven­ti­la­teur. Les bruits habi­tuels de l’hô­tel la nuit — un cra­que­ment de bois, un pas dans le cou­loir, le miau­le­ment d’un chat sur la véran­da. Et quelque chose d’autre. Un son qu’il ne pou­vait pas iden­ti­fier. Pas le bour­don­ne­ment de la cloche du temple — il connais­sait ce son main­te­nant, il l’au­rait recon­nu. C’é­tait plus grave, plus conti­nu, comme un souffle très lent, une res­pi­ra­tion immense, régu­lière, qui venait de par­tout et de nulle part. Comme si l’hô­tel respirait.

Il se leva. Ses pieds tou­chèrent le car­re­lage — tiède, alors qu’il aurait dû être frais à cette heure — et il mar­cha jus­qu’à la fenêtre. Le Galle Face Green était désert. La mer, au-delà de la digue, était d’un noir d’encre, sans reflet, comme si la lune avait été absor­bée. Pas de lune. Pas d’é­toiles. Un ciel cou­vert, opaque, lourd.

Il se tour­na vers le miroir de l’ar­moire. C’é­tait un geste machi­nal — on se tourne vers un miroir comme on se tourne vers un inter­lo­cu­teur, pour véri­fier que l’on est tou­jours soi. Le miroir était ancien, légè­re­ment piqué sur les bords, et dans l’obs­cu­ri­té de la chambre — il n’a­vait pas allu­mé la lampe — il ne reflé­tait presque rien. Une sil­houette pâle. Des contours.

Mais les yeux. Les yeux dans le miroir n’é­taient pas les siens.

Ce n’é­tait pas qu’ils avaient chan­gé de cou­leur ou de forme. Ils étaient à leur place, gris, dans son visage. Mais l’ex­pres­sion — si tant est qu’un reflet puisse avoir une expres­sion — n’é­tait pas la sienne. Les yeux dans le miroir le regar­daient avec une atten­tion qu’il ne se connais­sait pas, une curio­si­té tran­quille, patiente, l’at­ten­tion de quel­qu’un qui observe un spé­ci­men inté­res­sant et attend de voir ce qu’il va faire.

Les yeux du dieu noir.

Étienne recu­la d’un pas. Son pied glis­sa sur le car­re­lage tiède. Il heur­ta le lit. Il allu­ma la lampe. La lumière jaune inon­da la chambre et dans le miroir il n’y avait que lui — Étienne Lagrande, natu­ra­liste, les che­veux en désordre, le pyja­ma frois­sé, les yeux cer­nés, par­fai­te­ment ordi­naire, par­fai­te­ment lui-même.

Il res­ta debout un long moment, la main sur l’in­ter­rup­teur, le cœur bat­tant. Puis il s’as­sit au bureau et ouvrit son car­net — le car­net rouge, pas l’autre — et écri­vit : « Nuit du 24 mars. Insom­nie. Hal­lu­ci­na­tion visuelle au miroir. Durée : 2–3 secondes. Pro­ba­ble­ment liée à la fatigue et à la cha­leur. Véri­fier tem­pé­ra­ture demain. Pos­sible début de fièvre malarienne. »

Il refer­ma le car­net. Il ne se recou­cha pas. Il res­ta assis au bureau jus­qu’à l’aube, à écou­ter le souffle de l’hô­tel, et quand la lumière revint — cette lumière de Colom­bo qui ne naît pas à l’est mais semble sur­gir de par­tout à la fois, de la mer, du ciel, du sol, une lumière blanche et totale — il se sen­tit reve­nir à lui-même comme un plon­geur remonte à la surface.

Au petit déjeu­ner, il avait de la fièvre. Trente-huit deux. Il prit de la qui­nine — il en avait dans sa trousse, c’é­tait la pré­cau­tion élé­men­taire — et des­cen­dit sur la véran­da. Anu­ra le regar­da et ne dit rien. Mais il fit appor­ter du thé au gin­gembre et une com­presse fraîche sans qu’É­tienne l’eût deman­dé, avec cette science de l’an­ti­ci­pa­tion qui était sa forme de sollicitude.

— Anu­ra.

— Mon­sieur Lagrande.

— La chambre 214. Qui l’oc­cu­pait avant moi ?

Le maître d’hô­tel ne répon­dit pas tout de suite. Il arran­gea la théière sur le pla­teau, ali­gna la tasse avec la sou­coupe, repla­ça le sucrier d’un demi-cen­ti­mètre sur la gauche — des gestes inutiles, des gestes de quel­qu’un qui se donne le temps de for­mu­ler une réponse.

— Beau­coup de gens, mon­sieur. L’hô­tel a soixante ans.

— Récem­ment.

— Un offi­cier bri­tan­nique. Avant lui, un couple de Hol­lan­dais. Avant eux, un ecclé­sias­tique angli­can. Avant lui…

Il s’ar­rê­ta.

— Avant lui ?

— Un Fran­çais. Un natu­ra­liste, comme vous. Un cer­tain Vaillant. C’é­tait il y a long­temps. 1907, 1908.

Vaillant. Le nom que Pear­son avait men­tion­né au musée. Le pré­dé­ces­seur. Celui qui était venu pour huit mois et dont on n’a­vait plus eu de nouvelles.

— Qu’est-ce qui lui est arrivé ?

Anu­ra le regar­da avec une expres­sion qu’É­tienne n’ar­ri­vait pas à lire — pas de l’in­quié­tude, pas de la dis­si­mu­la­tion, quelque chose de plus nuan­cé, comme le visage d’un méde­cin qui hésite entre dire la véri­té et ména­ger son patient.

— Il est par­ti, dit-il. Fina­le­ment, tout le monde part.

— Mais Pear­son a dit…

— Le Dr. Pear­son dit beau­coup de choses. Le Dr. Pear­son est anglais. Les Anglais aiment les his­toires mys­té­rieuses parce qu’elles leur donnent l’im­pres­sion que l’O­rient est dan­ge­reux, et si l’O­rient est dan­ge­reux, alors leur pré­sence ici est justifiée.

C’é­tait la phrase la plus longue et la plus poli­tique qu’A­nu­ra eût jamais pro­non­cée devant lui. Elle fen­dit l’air de la véran­da comme un cou­teau bien aigui­sé, et avant qu’É­tienne puisse répondre, Anu­ra s’é­tait incli­né et avait dis­pa­ru dans le hall.

L’a­près-midi, la fièvre mon­ta. Trente-neuf. Étienne res­ta dans sa chambre, allon­gé sous le ven­ti­la­teur, et le monde prit cette tex­ture oua­tée, légè­re­ment flot­tante, que la fièvre donne aux choses — les contours tremblent, les sons arrivent avec un léger retard, le corps ne pèse plus rien ou pèse trop, et la fron­tière entre le som­meil et la veille se dis­sout comme un com­pri­mé dans l’eau.

Il des­si­na. C’est-à-dire qu’il ouvrit son car­net de natu­ra­liste — le noir, celui des planches scien­ti­fiques — et se mit à des­si­ner, mais ce qui sor­tit de son crayon n’é­tait pas ce qu’il des­si­nait d’ha­bi­tude. C’é­taient des pois­sons, oui, mais des pois­sons dont la forme glis­sait, se tor­dait, dont les yeux étaient trop grands, dont les nageoires se trans­for­maient en bras, en flammes, en feuilles de lotus. Des pois­sons-dieux. Des pois­sons qui nageaient dans une eau qui n’é­tait pas de l’eau mais de la lumière, ou de l’huile, ou du lait — le lait que Rama ver­sait sur la sta­tue de Murugan.

Il regar­da ses des­sins. Ils n’é­taient pas mau­vais. Ils étaient même remar­quables, d’un point de vue pure­ment gra­phique — le trait était sûr, le mou­ve­ment juste, la com­po­si­tion étran­ge­ment har­mo­nieuse. Mais ils ne res­sem­blaient à rien de ce qu’il avait fait aupa­ra­vant. C’é­taient les des­sins d’un autre homme. Ou les des­sins du même homme en train de deve­nir autre.

On frap­pa à la porte. C’é­tait Devi.

Elle por­tait un sari — la pre­mière fois qu’il la voyait en sari, elle qui por­tait d’ha­bi­tude des robes euro­péennes — un sari d’un bleu pro­fond bor­dé d’or, et ses che­veux noirs étaient défaits sur ses épaules, et elle tenait dans ses mains un bol de por­ce­laine qui conte­nait un liquide brun et fumant.

— De la part d’A­nu­ra, dit-elle. Une décoc­tion. Gin­gembre, cur­cu­ma, poivre long. C’est cin­gha­lais. Ça ne gué­rit pas, mais ça aide.

Elle posa le bol sur la table de nuit. Son regard tom­ba sur les des­sins épar­pillés sur le bureau. Elle s’ap­pro­cha. Elle les regar­da long­temps — trop long­temps — sans rien dire, et quelque chose pas­sa sur son visage, une ombre, un sou­ve­nir, une reconnaissance.

— Mon père des­si­nait comme ça, dit-elle. À la fin.

Elle ne dit pas « à la fin de quoi ». Elle n’a­vait pas besoin de le dire.

Puis elle sor­tit, et la chambre fut de nou­veau vide, et l’o­deur du sari — jas­min, san­tal, quelque chose de plus sombre — res­ta sus­pen­due dans l’air comme une phrase inachevée.

Étienne but la décoc­tion. Elle était amère et brû­lante et il la but entiè­re­ment, d’un trait, et la cha­leur des­cen­dit en lui comme une main qui cherche quelque chose dans le noir.

Cette nuit-là, il ne regar­da pas le miroir.

Cha­pitre 8

La fièvre tom­ba le len­de­main, aus­si brus­que­ment qu’elle était venue. Trente-sept le matin. Trente-six huit à midi. Comme si le corps avait déci­dé que l’é­pi­sode était clos, que la leçon — si c’en était une — avait été don­née, et qu’on pou­vait pas­ser à la suite.

Étienne se leva, se rasa, enfi­la son cos­tume de lin — le blanc, celui qu’il réser­vait aux visites offi­cielles — et des­cen­dit prendre son petit déjeu­ner sur la véran­da. Le monde était reve­nu à sa place. Les cou­leurs étaient les cou­leurs. Les sons étaient les sons. Le thé était du thé. Le toast était du toast. Le Galle Face Green s’é­ten­dait devant lui, immense, vert, bor­dé par la mer, et les cerfs-volants mon­taient dans un ciel bleu de faïence avec une gaie­té qui n’a­vait rien de menaçant.

Coward était là, fumant sa pre­mière ciga­rette de la jour­née avec la dévo­tion d’un ritualiste.

— Lagrande ! Vous reve­nez d’entre les morts. Anu­ra m’a dit que vous aviez la fièvre. La fièvre de Cey­lan — c’est un clas­sique, paraît-il. Tous les Euro­péens y passent. L’île vous teste, comme un che­val teste son cava­lier. Si vous tenez, elle vous accepte. Si vous ne tenez pas…

— Si on ne tient pas ?

Coward tira sur sa cigarette.

— On écrit de la mau­vaise poé­sie et on épouse une locale. Ce qui revient au même.

Il sou­rit de son sou­rire de scène, celui qui cou­pait comme du verre, et ajou­ta, plus bas :

— Vous avez meilleure mine. Mais vos yeux ont changé.

— Chan­gé comment ?

— Je ne sais pas. On dirait qu’ils regardent plus loin qu’a­vant. Ou plus pro­fond. Ce qui dans les deux cas est assez inquié­tant pour un Français.

Il ter­mi­na sa ciga­rette et s’en alla écrire, le lais­sant seul avec le sen­ti­ment obs­cur que Coward, der­rière ses mots d’es­prit, voyait les choses avec une acui­té redoutable.

Le jour de la grande puja arriva.

Étienne prit le rick­shaw à cinq heures du matin. Sea Street était déjà en mou­ve­ment — pas le mou­ve­ment ordi­naire du com­merce et des allées et venues, mais un mou­ve­ment d’une autre nature, un mou­ve­ment de pré­pa­ra­tion, de ten­sion, comme un théâtre avant le lever de rideau. Des femmes accro­chaient des guir­landes de feuilles de man­guier aux façades des mai­sons. Des mar­chands de fleurs dres­saient des mon­tagnes de jas­min, d’œillets d’Inde, de roses sur les trot­toirs. Des hommes por­taient des paniers de fruits — noix de coco, bananes, mangues — vers le temple. Et par­tout, cette odeur, démul­ti­pliée, inten­si­fiée — le camphre, l’en­cens, le san­tal —, l’o­deur du sacré en marche.

Le kovil avait chan­gé. On avait net­toyé le sol, hui­lé les colonnes, rem­pla­cé les lampes. Des tis­sus bro­dés pen­daient aux murs — des soies rouges et or qui trans­for­maient le cor­ri­dor de pierre noire en un tun­nel de cou­leurs vives, presque aveu­glantes. Le dieu noir, au fond du sanc­tuaire, était cou­vert de guir­landes de fleurs, à peine visible sous les couches de jas­min et de roses, et la lumière des dizaines de lampes à huile lui don­nait un éclat mou­vant, une appa­rence de vie qui n’a­vait plus rien à voir avec la pierre.

Rama était mécon­nais­sable. Non pas qu’il eût chan­gé phy­si­que­ment — c’é­tait le même petit homme sec aux yeux immenses — mais il por­tait des vête­ments de céré­mo­nie, un dho­ti de soie blanche, des marques de cendre et de pâte de san­tal sur tout le torse, des bra­ce­lets de fleurs aux poi­gnets, et quelque chose dans sa pos­ture, dans sa façon de se mou­voir, avait chan­gé de registre. Il n’é­tait plus le pûja­ri bavard qui par­lait du prix du riz et de Vish­nou dans la même phrase. Il était un offi­ciant. Un prêtre. Un inter­mé­diaire entre deux mondes, et il se tenait à la lisière avec la gra­vi­té de quel­qu’un qui sait que le pas­sage est dangereux.

Il vit Étienne et hocha la tête — un seul mou­ve­ment, bref — et lui dési­gna un coin, contre un pilier, d’où il pour­rait voir sans gêner. Étienne s’y ins­tal­la. Le sol était cou­vert de pétales. L’o­deur était si dense qu’elle en deve­nait presque solide, une matière que l’on res­pi­rait, que l’on man­geait, qui entrait par les pores de la peau.

Les dévots com­men­cèrent à arri­ver. Cin­quante, cent, deux cents peut-être — le temple, si petit d’or­di­naire, sem­blait s’é­ti­rer pour les conte­nir, comme si les murs de pierre avaient recu­lé pen­dant la nuit. Des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards. Cer­tains por­taient des pla­teaux d’of­frandes — fruits, fleurs, encens. D’autres venaient les mains vides, le visage déjà mar­qué par quelque chose qu’É­tienne ne pou­vait nom­mer — pas de la fer­veur, pas de l’at­tente, quelque chose de plus ani­mal, une dis­po­ni­bi­li­té du corps entier, comme celle d’un dan­seur juste avant que la musique commence.

Puis les tambours.

Ils étaient trois — des tha­vil, appren­drait-il plus tard, des tam­bours à deux faces frap­pés à la main et au bâton — et leur son n’é­tait pas un son, c’é­tait une décharge. Cela frap­pa Étienne à la poi­trine, phy­si­que­ment, comme un coup, et pen­dant un ins­tant il ne put plus res­pi­rer. Le rythme était rapide, asy­mé­trique, impos­sible à suivre avec la logique — on croyait le tenir et il glis­sait, reve­nait par un autre che­min, accé­lé­rait, se bri­sait, repar­tait. Les tha­vil ne jouaient pas de la musique. Ils jouaient du sys­tème ner­veux. Chaque coup de tam­bour était une impul­sion qui remon­tait des pieds à la nuque en pas­sant par le ventre, et le corps répon­dait avant que la pen­sée ait le temps de s’interposer.

Le nadas­wa­ram se joi­gnit — une sorte de haut­bois, un tuyau de bois noir d’où sor­tait un son si aigu, si per­çant, si conti­nû­ment vibrant qu’il res­sem­blait à un cri humain trans­for­mé en métal. Le son du nadas­wa­ram ne s’ar­rê­tait jamais. Le musi­cien uti­li­sait la res­pi­ra­tion cir­cu­laire — ins­pi­rant par le nez tout en souf­flant par la bouche — et le résul­tat était un flot inin­ter­rom­pu de notes qui mon­tait, mon­tait, se tor­dait sur lui-même comme un ser­pent dans l’air brû­lant du temple.

Rama com­men­ça le rituel. Il ver­sa le lait. Il ver­sa le miel. Il ver­sa l’eau de rose. Il pré­sen­ta le feu — la flamme de camphre tour­nant devant le visage du dieu noir — et les dévots levèrent les mains, paumes ouvertes, et la lumière de la flamme dan­sa sur leurs visages.

Alors les transes commencèrent.

Étienne ne com­prit pas, d’a­bord, ce qu’il voyait. Un homme, au pre­mier rang, se mit à trem­bler. Pas à trem­bler de froid ou de peur — à trem­bler de l’in­té­rieur, comme si quelque chose sous sa peau cher­chait à sor­tir. Le trem­ble­ment com­men­ça aux mains, remon­ta aux bras, gagna les épaules, la tête, et sou­dain l’homme pous­sa un cri — un cri qui ne venait pas de la gorge mais de plus bas, du ventre, un cri sans mots, sans forme, un son pur, brut — et se mit à dan­ser. Mais ce n’é­tait pas de la danse. Le corps bou­geait de lui-même, sans contrôle, sans inten­tion, des mou­ve­ments sac­ca­dés, vio­lents, qui auraient dû être laids et qui ne l’é­taient pas, qui avaient une grâce ter­rible, la grâce de ce qui n’est plus humain.

Une femme sui­vit. Puis une autre. Puis un gar­çon de quinze ans qui se mit à tour­ner sur lui-même, les bras écar­tés, les yeux révul­sés, la bouche ouverte sur un sou­rire qui n’a­vait rien à voir avec la joie ter­restre. Cinq, dix, vingt per­sonnes en transe, et le temple vibrait sous les tam­bours, et l’o­deur était deve­nue un mur, et la cha­leur était un four, et le dieu noir regar­dait tout cela de ses yeux d’a­mande avec la même fixi­té, la même patience infinie.

Étienne se tenait à son pilier. Ses mains étaient cris­pées sur la pierre. Il sen­tait le rythme des tam­bours dans ses os, dans ses dents, dans le fond de ses yeux. Quelque chose en lui vou­lait bou­ger — pas dan­ser, pas entrer en transe, mais bou­ger, sim­ple­ment bou­ger, répondre à cette vibra­tion qui le tra­ver­sait comme un cou­rant élec­trique. Il ser­ra les dents. Il s’ac­cro­cha à la pierre. Il pen­sa aux nudi­branches. Il pen­sa aux clas­si­fi­ca­tions linéennes. Il pen­sa à Paris, à la pluie, au Muséum, aux vitrines de verre froid où les spé­ci­mens flot­taient dans le for­mol. Il pen­sa à tout ce qui était fixe, stable, clas­sé, nommé.

Les tam­bours s’arrêtèrent.

Le silence fut plus violent que le bruit. Un silence total, assour­dis­sant, dans lequel on n’en­ten­dait plus que la res­pi­ra­tion de deux cents per­sonnes et le cré­pi­te­ment des lampes à huile. Les dan­seurs en transe s’im­mo­bi­li­sèrent, cer­tains debout, d’autres effon­drés au sol, les yeux ouverts sur quelque chose qu’É­tienne ne pou­vait pas voir. Le gar­çon de quinze ans sou­riait toujours.

Rama se tour­na vers le fond du temple. Il fit face au dieu noir. Et il dit quelque chose — une phrase en tamoul, une seule phrase, d’une voix si basse qu’É­tienne ne l’en­ten­dit qu’à peine — et le dieu, dans la lumière trem­blante des lampes, der­rière ses guir­landes de jas­min, eut l’air de répondre.

Étienne sor­tit du temple. Il ne mar­cha pas — il fut pro­pul­sé dehors, comme un homme qui remonte d’une plon­gée trop pro­fonde et crève la sur­face en hale­tant. La lumière de Sea Street l’é­cra­sa. Il s’a­dos­sa au mur du temple, le souffle court, les jambes trem­blantes, et il regar­da ses mains. Elles trem­blaient. Pas beau­coup. Juste assez pour qu’un natu­ra­liste, habi­tué à obser­ver les trem­ble­ments d’un sis­mo­graphe, sache que quelque chose, en pro­fon­deur, avait bougé.

Cha­pitre 9

Il arrê­ta de comp­ter les jours.

Ce n’é­tait pas un oubli. C’é­tait un aban­don — le même type d’a­ban­don que celui du nageur qui cesse de lut­ter contre le cou­rant et se laisse por­ter. Le car­net noir, celui des col­lectes, res­ta fer­mé sur le bureau. Les seaux de pois­sons que le pêcheur appor­tait chaque matin furent ren­voyés — « pas aujourd’­hui, mer­ci, pas cette semaine » — et le pêcheur haus­sa les épaules avec la phi­lo­so­phie rési­gnée de ceux qui ont vu beau­coup d’Eu­ro­péens arri­ver avec des pro­jets et repar­tir avec des regards vides.

Étienne vivait main­te­nant entre deux pôles — le kovil de Sea Street et la chambre 214 du Galle Face — et entre les deux, rien. Colom­bo avait ces­sé d’exis­ter en tant que ville. Les rues, les mar­chés, les bâti­ments colo­niaux, le port, les paque­bots — tout cela était deve­nu un décor de théâtre, une toile peinte qu’on tra­verse sans la tou­cher. Seul le tra­jet comp­tait — le rick­shaw du matin, l’o­deur du camphre qui gran­dis­sait à mesure qu’on appro­chait de Sea Street, et le retour au cré­pus­cule, quand la façade blanche du Galle Face s’al­lu­mait dans la lumière rasante comme un os blan­chi par le soleil.

Rama lui par­lait tous les jours main­te­nant. Pas de théo­lo­gie, pas de doc­trine — de choses plus étranges, plus per­son­nelles, des his­toires qui n’a­vaient pas de morale et pas de fin, des contes tamouls où les dieux se condui­saient avec une cruau­té joyeuse et une ten­dresse insou­te­nable, où un ber­ger deve­nait roi et un roi deve­nait pierre, où une femme atten­dait son mari pen­dant mille ans et quand il reve­nait elle ne le recon­nais­sait pas parce qu’elle était deve­nue un fleuve.

— Vous com­pre­nez ? deman­dait Rama.

— Non.

— C’est bien. Ne com­pre­nez pas. Com­prendre est le der­nier refuge de l’ignorance.

Ces phrases, Étienne les notait dans le car­net rouge, avec une écri­ture qui chan­geait — il s’en ren­dit compte un soir en feuille­tant les pages — qui deve­nait plus grande, plus déliée, moins contrô­lée. Les lettres pen­chaient davan­tage. Les mots se che­vau­chaient. Des des­sins s’in­ter­ca­laient entre les phrases — pas les des­sins pré­cis du natu­ra­liste, mais des cro­quis rapides, presque vio­lents, des visages à quatre yeux, des mains ouvertes d’où jaillis­saient des flammes, des pois­sons enrou­lés sur eux-mêmes comme des ser­pents qui se mordent la queue.

Un après-midi, Devi frap­pa à sa porte.

Il ne l’at­ten­dait pas. Il ne l’a­vait pas vue depuis trois jours — elle avait dis­pa­ru de la véran­da, de la salle à man­ger, du Green — et il s’é­tait sur­pris à la cher­cher, à guet­ter son pas dans le cou­loir, son ombre dans l’es­ca­lier, et cette décou­verte — qu’il guet­tait une femme, lui, Étienne Lagrande, qui n’a­vait jamais guet­té per­sonne — l’a­vait trou­blé plus que les transes du temple.

Elle entra sans attendre qu’il l’y invite. Elle regar­da la chambre — les car­nets épar­pillés, les des­sins punai­sés au mur, les livres ouverts sur le sol, le Kelaart cou­vert de notes en marge, le micro­scope Nachet qui n’a­vait pas ser­vi depuis des jours et qui pre­nait la pous­sière sur le bureau — et elle ne dit rien. Elle s’as­sit dans le fau­teuil de rotin, près de la fenêtre, et le regarda.

— Asseyez-vous, dit-elle. C’est votre chambre, après tout.

Il s’as­sit sur le lit. La mous­ti­quaire pen­dait entre eux comme un rideau de gaze.

— Racon­tez-moi votre père, dit-il.

Elle ne répon­dit pas tout de suite. Elle regar­da par la fenêtre — le Green, la mer, le ciel de cinq heures qui com­men­çait à rosir — et quand elle par­la, ce fut d’une voix très calme, déta­chée, la voix de quel­qu’un qui a racon­té cette his­toire tel­le­ment de fois qu’elle est deve­nue celle d’un autre.

— Il s’ap­pe­lait Arthur Fon­se­ka. Sa mère était bur­gher, son père était anglais — un admi­nis­tra­teur de Kan­dy qui avait eu une liai­son avec une femme de Mata­ra et qui avait eu l’hon­nê­te­té, ou la folie, de recon­naître l’en­fant. Arthur a gran­di entre deux mondes. Ni anglais ni cin­gha­lais. Ni blanc ni brun. Il par­lait anglais, sin­gha­lais, tamoul, et un peu de hol­lan­dais. Il était brillant. Il a étu­dié à Oxford — zoo­lo­gie — et il est reve­nu ici pour étu­dier les papillons de la forêt humide. Les papillons étaient sa pas­sion. Il disait qu’ils étaient la preuve que Dieu existe, parce que rien d’aus­si inuti­le­ment beau ne pou­vait être le pro­duit du hasard.

Elle sou­rit — le même sou­rire ancien, usé, celui qui avait tra­ver­sé toutes les émotions.

— Il est arri­vé en 1908. Il avait vingt-huit ans. Il devait res­ter six mois. Comme vous.

— Et il est resté.

— Il est res­té. Pas à cause des papillons — il les a trou­vés, il les a clas­sés, il a publié un article remar­quable dans les Pro­cee­dings de la Lin­nean Socie­ty. Non. Il est res­té à cause de Kataragama.

Kata­ra­ga­ma. Le nom reve­nait. Le sanc­tuaire du sud, le lieu où boud­dhistes et hin­dous se retrou­vaient dans les mêmes transes, les mêmes marches sur le feu, les mêmes mor­ti­fi­ca­tions. Le domaine de Skan­da — de Muru­gan — le dieu jeune, le dieu de la guerre, le dieu dangereux.

— Il est allé à Kata­ra­ga­ma pour le fes­ti­val annuel, en juillet. Par curio­si­té scien­ti­fique, disait-il. Pour obser­ver. Il est reve­nu chan­gé. Je ne sais pas ce qu’il a vu là-bas. Il n’en par­lait pas. Mais il a ces­sé de des­si­ner ses papillons. Il s’est mis à des­si­ner autre chose — des formes, des visions, des choses qu’il disait voir la nuit, dans le noir, der­rière ses pau­pières. Des dieux. Des démons. Des créa­tures qui n’é­taient ni l’un ni l’autre.

Elle se tut un instant.

— Il a épou­sé ma mère en 1910. Une Cin­gha­laise. Un scan­dale, bien sûr — un homme édu­qué à Oxford qui épouse une femme du vil­lage. Ils se sont ins­tal­lés à Colom­bo, dans une mai­son de Col­pet­ty, et il a conti­nué ses recherches, mais ses recherches n’é­taient plus les mêmes. Il ne cher­chait plus des papillons. Il cher­chait quelque chose qu’il ne pou­vait pas nom­mer, et quand il croyait l’a­voir trou­vé, ça se déro­bait, et il recommençait.

— La fièvre mystique.

— Si vous vou­lez appe­ler ça comme ça. Lui appe­lait ça « voir ». Il disait qu’il avait appris à voir, et que main­te­nant il ne pou­vait plus ne pas voir, et que c’é­tait mer­veilleux et ter­rible à la fois. Comme de regar­der le soleil en face — on voit tout, mais on devient aveugle.

Étienne sen­tit quelque chose se contrac­ter dans sa poi­trine — pas de la peur, pas de l’ex­ci­ta­tion, quelque chose entre les deux, une ten­sion qui res­sem­blait à celle du fil de pêche quand le pois­son mord.

— Et la fin ?

Devi tour­na la tête vers lui. Ses yeux sombres étaient secs. Pas de larmes. Les larmes appar­te­naient à une étape qu’elle avait dépas­sée depuis longtemps.

— La grippe espa­gnole. 1919. Mais il était déjà par­ti avant de mou­rir. Son corps était là, dans la mai­son de Col­pet­ty, mais lui — ce qui fai­sait qu’il était lui — était ailleurs. À Kata­ra­ga­ma, peut-être. Ou dans ces visions qu’il des­si­nait sur tous les murs. Ma mère repei­gnait les murs et il recom­men­çait. Tou­jours les mêmes formes. Les mêmes yeux. Vous savez quels yeux.

Les yeux d’a­mande. Les yeux du dieu noir. Les yeux dans le miroir de la chambre 214.

— Vous me racon­tez ça pour me pré­ve­nir, dit Étienne.

— Je vous raconte ça parce que vous m’a­vez deman­dé de vous le raconter.

C’é­tait vrai. Et c’é­tait insuf­fi­sant comme réponse, et ils le savaient tous les deux, mais Devi n’é­tait pas une femme qui disait plus que néces­saire, et Étienne n’é­tait pas un homme qui insis­tait. Ils res­tèrent assis en silence, la mous­ti­quaire entre eux, le bruit de l’o­céan mon­tant par la fenêtre ouverte, et ce silence n’é­tait pas incon­for­table — il était habi­té, plein de quelque chose qui n’a­vait pas encore de nom mais qui en aurait un bientôt.

Quand elle se leva pour par­tir, elle posa la main sur les des­sins punai­sés au mur — ces pois­sons-dieux, ces créa­tures hybrides que la fièvre avait fait naître — et dit :

— Ils sont beaux.

Puis, sur le seuil :

— Mon père disait que les plus beaux des­sins sont ceux qu’on fait quand on ne sait plus ce qu’on dessine.

La porte se refer­ma. Étienne res­ta debout au milieu de sa chambre, entou­ré de ses des­sins, et il regar­da ses mains — les mains qui avaient fait ces des­sins — et il les recon­nut et ne les recon­nut pas, comme on recon­naît un visage fami­lier dans une foule et qu’on s’a­per­çoit, en s’ap­pro­chant, que ce n’est pas la bonne personne.

Il ouvrit le Kelaart à la page du pois­son-scor­pion. Il relut la des­crip­tion. « Immo­bi­li­té par­faite. Se confond avec son envi­ron­ne­ment. Invi­sible. Mor­tel. » Et il écri­vit dans la marge, d’une écri­ture qui n’é­tait déjà plus tout à fait la sienne : « Et s’il ne se confon­dait pas avec son envi­ron­ne­ment ? Et si c’é­tait l’en­vi­ron­ne­ment qui se confon­dait avec lui ? »

Cha­pitre 10

Anu­ra vint le voir un matin, très tôt, avant l’aube.

Étienne ne dor­mait plus, ou dor­mait autre­ment — par frag­ments, par éclats, des som­meils de dix minutes entre­cou­pés d’heures de veille immo­bile pen­dant les­quelles il regar­dait le pla­fond et les ombres du ven­ti­la­teur tour­ner avec une len­teur qui n’é­tait plus méca­nique mais orga­nique, comme la rota­tion d’un astre très lent au-des­sus de son lit. Il enten­dit frap­per et dit entrez, et Anu­ra entra, et la lumière n’é­tait pas encore là, et le maître d’hô­tel était une sil­houette dans l’en­ca­dre­ment de la porte, une ombre plus dense que les autres ombres.

— Mon­sieur Lagrande. Puis-je vous parler ?

— Asseyez-vous, Anura.

C’é­tait la pre­mière fois qu’il invi­tait le maître d’hô­tel à s’as­seoir. Anu­ra hési­ta — une hési­ta­tion d’un quart de seconde, invi­sible pour qui­conque ne l’ob­ser­vait pas avec l’at­ten­tion d’un natu­ra­liste — puis s’as­sit sur le bord du fau­teuil de rotin, le dos droit, les mains posées sur les genoux.

— Vous ne man­gez plus, dit Anura.

— Je mange.

— Vous ne man­gez plus vrai­ment. Le riz que je vous fais mon­ter redes­cend presque intact. Le thé refroi­dit. Les fruits ne sont pas touchés.

— La cha­leur coupe l’appétit.

Anu­ra ne répon­dit pas à cela. Il lais­sa le silence s’ins­tal­ler entre eux, et dans ce silence, Étienne sen­tit le poids de ce que le maître d’hô­tel ne disait pas — toutes les années pas­sées dans cet hôtel, tous les voya­geurs qu’il avait vus arri­ver et par­tir, tous ceux qui n’é­taient pas par­tis, et ce qu’il savait de la nature exacte de cette île et de ce qu’elle fai­sait aux hommes qui s’y attardaient.

— Mon­sieur Lagrande. Le pro­chain paque­bot pour Sin­ga­pour part dans dix jours. Le sui­vant ne par­ti­ra pas avant trois semaines. Si vous deviez pour­suivre votre mis­sion vers les îles, ce serait le moment.

— Je sais.

— Vos malles ne sont pas prêtes.

— Je sais.

— Vos col­lectes ne sont pas embal­lées. Vos bocaux de for­mol n’ont pas été uti­li­sés depuis douze jours. Votre micro­scope est cou­vert de poussière.

Il énon­çait ces faits sans reproche, sans juge­ment, avec la pré­ci­sion d’un inven­taire — le même ton qu’il aurait employé pour dire « nous n’a­vons plus de gin, les ser­viettes de la 312 doivent être chan­gées, le ven­ti­la­teur du cou­loir est en panne ». Mais der­rière l’in­ven­taire, il y avait autre chose — une sol­li­ci­tude grave, presque pater­nelle, qui n’a­vait rien à voir avec le ser­vice hôte­lier et tout à voir avec quelque chose de plus ancien, de plus profond.

— Le Fran­çais d’a­vant, dit Étienne. Vaillant. Vous l’a­vez connu.

Ce n’é­tait pas une question.

— J’é­tais jeune. J’a­vais dix-huit ans. J’é­tais boy — por­teur de bagages. Ce n’est que plus tard que je suis deve­nu maître d’hôtel.

— Qu’est-ce qui lui est arrivé ?

Anu­ra regar­da la fenêtre. L’aube nais­sait — cette lumière de Colom­bo, blanche, totale, qui ne s’an­nonce pas mais explose.

— Il est venu pour les pois­sons. Comme vous. Il était métho­dique, brillant, soli­taire. Comme vous. Il a décou­vert Sea Street. Le kovil. Le pûja­ri de l’é­poque — pas Rama­chan­dran, un autre, un vieux, qui est mort depuis. Et il a glissé.

— Glis­sé.

— C’est le mot que j’emploie. Les Anglais diraient « gone native ». Les Cin­gha­lais diraient qu’il a été pris. Moi je dis qu’il a glis­sé. Comme on glisse sur une pierre mouillée. On ne décide pas de glis­ser. Le sol se dérobe.

Il se tut un ins­tant, puis :

— Il est par­ti. Fina­le­ment. Pas par le paque­bot. Par la route du sud. Vers Kata­ra­ga­ma. On l’a vu une der­nière fois à Galle, dans une auberge, pieds nus, la barbe longue, vêtu d’un sarong. Il ne par­lait plus fran­çais. Il par­lait tamoul. Un tamoul par­fait, m’a-t-on dit, comme s’il l’a­vait tou­jours par­lé. Et après Galle, plus rien. Dis­pa­ru. Avalé.

Le mot res­ta dans l’air. Ava­lé. L’île qui avale.

— Anu­ra. Pour­quoi me racon­tez-vous ça ?

Le maître d’hô­tel se leva. Il redres­sa le col de sa veste, rajus­ta ses manches — des gestes de métier, des gestes qui remet­taient le monde en ordre — et regar­da Étienne avec ses yeux calmes, son visage sans âge, son expres­sion de sphinx bienveillant.

— Parce que je vous aime bien, mon­sieur Lagrande. Et que j’ai aimé Vaillant aus­si. Et que j’ai soixante ans et que je n’ai pas envie de voir la même chose deux fois.

Il sor­tit. Ses pas dans le cou­loir furent absor­bés par le silence de l’hô­tel comme des cailloux dans de l’eau profonde.

Ce jour-là, Étienne n’al­la pas à Sea Street. Il res­ta dans sa chambre. Il ouvrit le car­net noir — le car­net scien­ti­fique, celui des col­lectes — et ten­ta de des­si­ner. Un pois­son. N’im­porte quel pois­son. Un labre, un mérou, un banal pois­son-ange. Quelque chose de réel, de clas­si­fiable, de nommable.

Le crayon ne lui obéis­sait plus.

Ce n’é­tait pas une para­ly­sie. Sa main fonc­tion­nait. Le trait sor­tait. Mais le trait allait où il vou­lait, pas où Étienne vou­lait, et ce qui appa­rais­sait sur la page n’é­tait pas un pois­son — c’é­tait un œil. Un seul œil, immense, en amande, qui le regar­dait depuis la page blanche avec la fixi­té du dieu noir.

Il déchi­ra la page. Il recom­men­ça. Le même œil. Encore. Et encore.

Il fer­ma le car­net. Il se leva. Il sor­tit de la chambre, des­cen­dit l’es­ca­lier, tra­ver­sa le hall — Anu­ra n’é­tait pas à son poste, pour la pre­mière fois — et sor­tit sur la véranda.

Coward était là, comme tou­jours, avec son gin et sa ciga­rette et son cahier à spi­rale. Mais il n’é­cri­vait pas. Il regar­dait Étienne, et son visage était sérieux — dépouillé de toute iro­nie, de tout masque, nu comme Étienne ne l’a­vait jamais vu.

— Asseyez-vous, Lagrande.

Étienne s’as­sit.

— Qu’est-ce qui vous arrive ?

— Je ne sais pas.

— Vous le savez. Vous ne vou­lez pas le dire. Ce n’est pas la même chose.

Coward écra­sa sa ciga­rette avec une pré­ci­sion chirurgicale.

— Je suis un obser­va­teur, mon cher. C’est mon métier, comme les pois­sons sont le vôtre. Et ce que j’ob­serve depuis quinze jours, c’est un homme en train de se défaire. Vous mai­gris­sez. Vous ne dor­mez plus. Vous par­lez seul — oui, on vous entend à tra­vers les cloi­sons, l’hô­tel est vieux et les murs sont minces. Vous par­lez dans une langue qui n’est pas le fran­çais. Et vos dessins…

— Vous avez vu mes dessins ?

— La femme de chambre les a vus. Les femmes de chambre voient tout et parlent à tout le monde, sur­tout à un Anglais qui donne de bons pour­boires. Lagrande, vos des­sins ne sont pas nor­maux. Ce n’est pas une cri­tique esthé­tique — ils sont remar­quables, je le dis sans iro­nie — mais ils ne sont pas les des­sins d’un natu­ra­liste. Ils sont les des­sins de quel­qu’un qui voit des choses que les autres ne voient pas. Et dans mon expé­rience — limi­tée, j’en conviens — les gens qui voient des choses que les autres ne voient pas finissent soit au Royal Aca­de­my, soit à Bed­lam, et sou­vent les deux.

Il allu­ma une nou­velle ciga­rette. Sa main trem­blait très légè­re­ment. Noel Coward, dont la main ne trem­blait jamais.

— Je ne vous connais pas bien, reprit-il. Je vous connais depuis quinze jours. Mais je vous aime bien, et les gens que j’aime bien, je ne les regarde pas se noyer sans rien dire. Alors je vous dis : pre­nez le pro­chain paque­bot. Par­tez. Allez à Sin­ga­pour, allez à Hong Kong, allez au diable si vous vou­lez, mais par­tez de cette île.

Étienne regar­da la mer. Le Galle Face Green. Les cerfs-volants. Un enfant cou­rait sur l’herbe, pieds nus, en pous­sant des cris de joie. Le monde était là, intact, lumi­neux, par­fai­te­ment réel. Et en même temps, der­rière cette réa­li­té, comme une image en sur­im­pres­sion, il voyait autre chose — les colonnes noires du kovil, la flamme de camphre, le visage de Muru­gan, les yeux d’a­mande — et les deux images coexis­taient, super­po­sées, trans­pa­rentes, et il ne savait plus laquelle était le fond et laquelle était la surface.

— Mer­ci, Coward, dit-il.

— Ce n’est pas une réponse.

— Non.

Coward le regar­da un long moment. Puis il hocha la tête — pas le hoche­ment ambi­gu d’A­nu­ra, mais un hoche­ment anglais, sec, rési­gné, celui d’un homme qui com­prend qu’il ne peut rien faire et qui l’ac­cepte avec la grâce dou­lou­reuse de quel­qu’un qui a l’ha­bi­tude de ne rien pou­voir faire.

— Je serai sur cette véran­da si vous avez besoin de moi, dit-il. Je serai tou­jours sur cette véran­da. C’est mon rôle. Le témoin. Celui qui regarde et qui ne peut rien empê­cher. C’est le rôle le plus cruel du théâtre, mais c’est le mien.

Cette nuit-là, le cou­loir du deuxième étage changea.

Étienne sor­tit de sa chambre à minuit — il ne savait pas pour­quoi, il n’a­vait aucune rai­son de sor­tir, mais ses pieds le por­tèrent à la porte et sa main tour­na la poi­gnée et il fut dans le cou­loir — et le cou­loir était trop long. Beau­coup trop long. La chambre 214 était à vingt mètres de l’es­ca­lier, il le savait, il avait comp­té les pas, et main­te­nant le cou­loir s’é­ti­rait devant lui comme un tun­nel, les portes se suc­cé­dant dans une enfi­lade impos­sible, 215, 216, 217, 218, des numé­ros qui n’exis­taient pas, il le savait, le deuxième étage n’a­vait que douze chambres, et pour­tant les portes conti­nuaient, iden­tiques, en bois de teck, avec leurs poi­gnées de cuivre, et le tapis rouge sous ses pieds était doux et inter­mi­nable, et l’o­deur — cette odeur d’hu­mi­di­té patiente, de teck, de cire — se trans­for­mait insen­si­ble­ment en autre chose, en camphre, en jas­min, en huile de lampe.

Il mar­cha. Com­bien de temps, il ne sut pas. Les portes défi­laient. Le cou­loir ne finis­sait pas. Et au bout — très loin, ou très près, la dis­tance n’a­vait plus de sens — une lumière. Une flamme. Petite, trem­blante, et dans cette flamme, un visage. Le visage qu’il connais­sait main­te­nant, les yeux d’a­mande, le sou­rire immo­bile, jeune et ancien, cruel et tendre.

Il ten­dit la main.

La lumière s’éteignit.

Il était debout devant l’es­ca­lier. Le cou­loir avait sa lon­gueur nor­male — vingt mètres, douze portes. Le tapis rouge. Les poi­gnées de cuivre. Un ven­ti­la­teur qui grin­çait au fond. Rien d’a­nor­mal. Rien du tout.

Il ren­tra dans sa chambre. Il fer­ma la porte à clé. Il s’as­sit au bureau et écri­vit dans le car­net rouge, en lettres très grandes, comme un homme qui écrit un mes­sage dans une bou­teille : « JE SUIS ENCORE MOI. »

Mais le point d’in­ter­ro­ga­tion qu’il n’a­vait pas écrit flot­tait dans la pièce comme l’o­deur du camphre.

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La sai­son des dieux — Cha­pitres 11 à 14

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La sai­son des dieux

La sai­son des dieux

Cha­pitres 1 à 5

Galle Face Hotel, Colom­bo, 1925

Cha­pitre 1

Le paque­bot entra dans le port de Colom­bo par un matin sans vent et Étienne Lagrande, accou­dé au bas­tin­gage tri­bord, eut l’im­pres­sion que le ciel se cou­chait sur la mer. Tout était blanc. L’air, l’eau, la ligne de côte — un blanc lai­teux, épais, qui ne res­sem­blait à aucune lumière d’Eu­rope. Il plis­sa les yeux. La sueur nais­sait déjà entre ses omo­plates et cou­lait le long de sa colonne ver­té­brale avec une len­teur ani­male, comme une chose vivante qui aurait choi­si de des­cendre là.

Il avait embar­qué à Mar­seille six semaines plus tôt. Les Mes­sa­ge­ries Mari­times, le Géné­ral-Voy­ron, cent quatre-vingts pas­sa­gers dont une moi­tié de fonc­tion­naires colo­niaux et leurs épouses. Il avait tra­ver­sé la Médi­ter­ra­née, le canal, la mer Rouge — cette four­naise — et puis l’o­céan Indien s’é­tait ouvert, immense, presque doux, d’un bleu qui n’exis­tait sur aucune de ses planches de cou­leur. Pen­dant la tra­ver­sée, il avait tra­vaillé. Ses malles conte­naient quatre caisses de maté­riel — filets, bocaux de for­mol, pinces, loupes bino­cu­laires, un micro­scope Nachet dans son cof­fret de noyer — et une caisse de livres, dont les trois volumes des Pois­sons de l’o­céan Indien de Sau­vage et le Faune de Cey­lan de Kelaart, anno­té dans les marges au crayon fin. Il était natu­ra­liste. Rat­ta­ché au Muséum de Paris, char­gé d’une mis­sion de col­lecte et de clas­si­fi­ca­tion des espèces marines de la côte occi­den­tale de Cey­lan. Six mois. Il avait un pro­gramme, un calen­drier, des lettres d’in­tro­duc­tion auprès du direc­teur du Colom­bo Museum et de deux ou trois fonc­tion­naires bri­tan­niques sup­po­sés faci­li­ter ses déplacements.

Six mois, et pas un jour de plus. Étienne Lagrande n’é­tait pas un homme à s’attarder.

Il avait trente-sept ans. Un visage étroit, des yeux d’un gris très clair qui don­naient à ceux qui le ren­con­traient l’im­pres­sion vague­ment désa­gréable d’être exa­mi­nés comme des spé­ci­mens. Ce n’é­tait pas faux. Il regar­dait le monde avec l’at­ten­tion minu­tieuse et sans ten­dresse de celui qui a pas­sé sa vie à ouvrir les choses pour voir com­ment elles étaient faites à l’in­té­rieur. Sa thèse por­tait sur les nudi­branches de la Médi­ter­ra­née occi­den­tale — ces limaces de mer aux cou­leurs insen­sées, trans­lu­cides, qui res­semblent à des frag­ments de vitraux tom­bés au fond de l’eau. Il les avait des­si­nées une par une avec une pré­ci­sion gla­cée, chaque papille, chaque bran­chie, et ses planches étaient célèbres dans les milieux res­treints qui s’in­té­ressent à ce genre de mer­veilles. On disait de lui qu’il avait l’œil le plus sûr du Muséum. On disait aus­si, plus bas, qu’il n’a­vait pas grand-chose d’autre.

Le paque­bot avan­çait main­te­nant dans la rade. À tra­vers la brume de cha­leur, Colom­bo se des­si­nait par frag­ments — des toits, un clo­cher, une che­mi­née d’u­sine, et puis, très loin sur la gauche, une longue bande verte bor­dée d’une façade blanche qui sem­blait flot­ter entre le ciel et la mer. Un pas­sa­ger à côté de lui, un sous-lieu­te­nant de la Royal Navy qui ren­trait de per­mis­sion, sui­vit son regard.

— Le Galle Face Hotel, dit-il. You’ll be com­for­table there.

Com­for­table. Le mot anglais tom­bait comme un cou­vercle. Étienne ne répon­dit pas. Il regar­dait cette masse blanche posée au bord de l’o­céan et il se dit — il se le dit avec la net­te­té un peu tran­chante qui était sa manière de pen­ser — que ce bâti­ment res­sem­blait à un paque­bot échoué, un navire qui aurait déci­dé de ne plus repartir.

La pen­sée le tra­ver­sa et s’en alla. Il ne la retint pas.

Sur le quai, ce fut le chaos. Un chaos ordon­né, à la manière des colo­nies — chaque geste avait sa place dans une hié­rar­chie que les Bri­tan­niques avaient mise deux siècles à per­fec­tion­ner. Des coo­lies en sarong attra­paient les malles, les his­saient sur leurs têtes, se fau­fi­laient entre les char­rettes à bœufs et les pre­mières auto­mo­biles avec une agi­li­té fluide qui tenait de la danse. Des fonc­tion­naires en blanc, casque colo­nial, mous­tache taillée, atten­daient leurs col­lègues au pied de la pas­se­relle. Des mar­chands ten­daient des noix de coco ouvertes, du thé, des col­liers de jas­min, et l’o­deur mon­ta d’un coup — pois­son séché, épices, gazole, fleurs, sueur, coprah — une seule odeur en réa­li­té, l’o­deur de Colom­bo, que per­sonne n’oublie.

Étienne avait réser­vé au Galle Face sur les conseils de Mar­chand, son direc­teur au Muséum, qui y avait séjour­né en 1911. « Un hôtel très cor­rect, avait dit Mar­chand. Propre. Vue sur la mer. Deman­dez la chambre du deuxième, côté océan. Et méfiez-vous des cou­rants, si vous allez nager. » Mar­chand était un homme de peu de mots, tous utiles. Étienne avait noté.

Le rick­shaw le dépo­sa devant l’en­trée prin­ci­pale. Il y avait là un por­tique à colonnes, un auvent blanc, des pal­miers en pot, et un homme.

L’homme se tenait debout sous le por­tique, très droit, les mains jointes dans le dos. Il por­tait un sarong blanc imma­cu­lé et une veste à col Neh­ru bou­ton­née jus­qu’au men­ton. Sa peau était d’un brun pro­fond et soyeux. Ses che­veux, tirés en arrière, étaient d’un noir de jais. Il pou­vait avoir qua­rante ans ou soixante, il était impos­sible de le dire, et quelque chose dans l’im­mo­bi­li­té de son visage sug­gé­rait que la ques­tion n’a­vait pas d’im­por­tance — qu’il avait tou­jours été là, debout sous ce por­tique, les mains dans le dos, à regar­der les voya­geurs arriver.

— Bien­ve­nue au Galle Face, monsieur.

Le fran­çais était impec­cable. À peine une ombre de chan­ton­ne­ment dans les voyelles, une musique très légère, comme si les mots avaient été trem­pés dans quelque chose de tiède.

— Je suis Anu­ra. Maître d’hôtel.

Il prit les bagages en main — non pas phy­si­que­ment, il ne tou­cha rien, mais d’un geste à peine visible deux por­teurs sur­girent et les malles dis­pa­rurent à l’in­té­rieur — et gui­da Étienne vers la récep­tion. Le hall était immense, dal­lé de marbre, et les ven­ti­la­teurs au pla­fond bras­saient l’air avec une len­teur rési­gnée qui ne rafraî­chis­sait rien mais don­nait au silence une sorte de rythme, un pouls méca­nique. Il y avait des fau­teuils de rotin, des plantes vertes, un por­trait du roi George V, et cette odeur par­ti­cu­lière des grands hôtels colo­niaux — cire, bois de teck, linge empe­sé, et des­sous, tou­jours, l’hu­mi­di­té, l’hu­mi­di­té patiente de l’île qui s’in­fil­trait par les joints, sous les plinthes, entre les lames du parquet.

— Chambre 214, dit Anu­ra. Deuxième étage, côté océan. Comme vous l’a­vez demandé.

Étienne nota — mais sans y prê­ter atten­tion, ou si peu — que l’homme avait dit « comme vous l’a­vez deman­dé » et non « comme il a été deman­dé ». Comme s’il savait déjà. Comme si la lettre de réser­va­tion, envoyée trois mois plus tôt, avait été lue par cet homme et rete­nue, chaque mot, ran­gée quelque part der­rière cette façade impeccable.

La chambre était vaste. Un lit à bal­da­quin sous une mous­ti­quaire, un bureau de teck, une armoire, une salle d’eau car­re­lée de blanc. Et la fenêtre. Étienne ouvrit les volets et reçut l’o­céan Indien en plein visage — le vent, le sel, la lumière, et cette éten­due verte en contre­bas, le Galle Face Green, où des enfants fai­saient voler des cerfs-volants dans un ciel qui avait viré au bleu intense main­te­nant que la brume du matin se dis­si­pait. Au-delà du Green, la digue, et au-delà de la digue, la mer. Elle n’é­tait pas bleue. Elle était d’un gris-vert pro­fond, agi­té, vivant, qui ne res­sem­blait à rien de ce qu’il connais­sait. La Médi­ter­ra­née était une bai­gnoire. Ceci était autre chose. Quelque chose qui respirait.

Il sor­tit son car­net — un Moles­kine à cou­ver­ture noire qu’il uti­li­sait depuis des années, tou­jours le même for­mat — et nota : « Colom­bo, 14 mars 1925. Arri­vée 7h40. Ciel blanc puis bleu. Cha­leur immé­diate, satu­rante. Hôtel impo­sant, face à la mer. Per­son­nel remar­quable. Com­men­cer les visites au Museum demain. »

Il refer­ma le car­net. Il s’as­sit au bord du lit. La mous­ti­quaire pen­dait autour de lui comme un voile de mariée. Il res­ta un long moment immo­bile, les mains à plat sur les genoux, à écou­ter le bruit des ven­ti­la­teurs et, der­rière, beau­coup plus loin, comme venant d’un autre monde, le bat­te­ment sourd de l’o­céan contre la digue.

Il ne savait pas pour­quoi il ne défai­sait pas ses malles.

Cha­pitre 2

Les deux pre­miers jours furent exac­te­ment ce qu’É­tienne avait pré­vu qu’ils seraient, et cette exac­ti­tude le ras­su­ra. Il se leva tôt — cinq heures, avant la cha­leur — prit son thé sur la véran­da du Galle Face en regar­dant les pêcheurs tirer leurs filets sur la plage au-delà du Green, puis se fit conduire en rick­shaw au Colom­bo Museum, un bâti­ment blanc à colon­nades construit par les Bri­tan­niques dans le style qu’ils employaient par­tout, de Cal­cut­ta à Ran­goon, comme s’il n’exis­tait qu’une seule façon de loger le savoir.

Le direc­teur, un cer­tain Dr. Pear­son, le reçut avec la cor­dia­li­té dis­traite des hommes qui passent leur vie au milieu d’ob­jets morts. Il avait des lunettes rondes, une barbe en pointe qui appar­te­nait à un autre siècle, et des mains d’une déli­ca­tesse extra­or­di­naire — des mains de res­tau­ra­teur de por­ce­laine — qu’il posait sur les vitrines avec une ten­dresse que la plu­part des hommes ne montrent pas à leur épouse. Il fit visi­ter les col­lec­tions. Les miné­raux. Les masques de danse. Les boud­dhas de pierre grise ali­gnés dans la pénombre comme une assem­blée de juges endor­mis. Et puis la salle de zoo­lo­gie, les spé­ci­mens empaillés, les bocaux de for­mol où des ser­pents laqués flot­taient dans une éter­ni­té jaunâtre.

— Votre pré­dé­ces­seur, dit Pear­son, était un homme char­mant. Un cer­tain Vaillant. 1906, si ma mémoire est bonne. Il a pas­sé huit mois ici. Il a rap­por­té des choses remar­quables — trois espèces nou­velles de nudi­branches, un crabe que per­sonne n’a­vait décrit. Et puis il est par­ti et on n’a plus jamais eu de nou­velles. C’est fré­quent, ici. L’île avale les gens et ne les rend pas toujours.

Il dit cela comme on dit qu’il fait chaud — un constat, sans émo­tion — et pas­sa à la salle des papillons.

Étienne nota le nom de Vaillant dans son car­net. Il nota aus­si que Pear­son n’a­vait pas pré­ci­sé ce que « ne pas rendre » vou­lait dire, et qu’il n’a­vait pas posé la ques­tion. Il se dit que c’é­tait sans impor­tance. Un natu­ra­liste dis­pa­ru dans les col­lines, une fièvre, un acci­dent de route, l’o­pium peut-être — les colo­nies étaient pleines de ces his­toires-là, et elles n’a­vaient rien de mys­té­rieux. Seule­ment de triste.

Le deuxième jour, il com­men­ça ses propres col­lectes. Un pêcheur du port, recom­man­dé par Pear­son, lui appor­tait chaque matin le conte­nu de ses filets dans des seaux de bois — des pois­sons qu’É­tienne triait sur la véran­da arrière de l’hô­tel, celle qui don­nait sur la cour, loin des regards des clients bri­tan­niques qui n’au­raient pas appré­cié l’o­deur. Il des­si­nait vite et bien. Un trait au crayon pour la forme géné­rale, puis l’encre, puis les cou­leurs à l’a­qua­relle, avec des anno­ta­tions latines dans les marges. Chaque pois­son avait droit à sa fiche — lon­gueur, poids, nombre de rayons aux nageoires dor­sales, cou­leur des bran­chies, conte­nu sto­ma­cal. La pré­ci­sion comme rem­part. La nomen­cla­ture comme prière laïque. Si le monde avait un sens, c’é­tait dans l’exac­ti­tude des mesures.

Anu­ra venait par­fois obser­ver. Il se tenait à dis­tance, debout, les mains dans le dos, avec cette immo­bi­li­té qui était sa signa­ture. Il ne posait pas de ques­tions. Il regar­dait les planches qu’É­tienne éta­lait sur la table pour les faire sécher, ces des­sins d’une minu­tie presque hal­lu­ci­nante — chaque écaille, chaque épine, chaque nuance de bleu ou de roux — et un pli très léger se for­mait au coin de ses lèvres, qui n’é­tait pas tout à fait un sourire.

— Vous les voyez vrai­ment comme ça ? deman­da-t-il un matin.

Étienne leva les yeux de son labre à demi disséqué.

— Comme quoi ?

— Comme des mor­ceaux. Des par­ties. Des choses à compter.

Étienne ne répon­dit pas tout de suite. La ques­tion était étrange. Il la retour­na dans sa tête et ne trou­va rien d’autre à dire que :

— C’est ce qu’ils sont.

Anu­ra hocha la tête. Ce hoche­ment pou­vait signi­fier n’im­porte quoi — l’ac­cord, la poli­tesse, la pitié, ou sim­ple­ment ce geste que les Cin­gha­lais ont, un léger balan­ce­ment laté­ral du crâne qui ne veut rien dire de pré­cis et qui signi­fie peut-être tout.

— Si vous le dites, mon­sieur Lagrande.

Et il s’en alla, silen­cieux, le long du couloir.

Le soir, Étienne dînait dans la grande salle du Galle Face. C’é­tait un rituel immuable, orches­tré avec la rigueur d’une messe angli­cane. Sept heures trente, les convives des­cen­daient. Les hommes en veste blanche, par­fois en smo­king si la soi­rée l’exi­geait, les femmes en robe légère avec des éven­tails. Le ven­ti­la­teur cen­tral — une immense pale de bois action­née par un méca­nisme caché — bat­tait l’air au-des­sus des tables avec un souffle qui fai­sait trem­bler les flammes des bou­gies. Les ser­veurs, pieds nus sur le marbre, glis­saient entre les tables comme des ombres en sarong blanc.

Étienne man­geait seul. Il pré­fé­rait cela. La conver­sa­tion des colo­niaux l’en­nuyait — le polo, les domes­tiques, le cli­mat, les domes­tiques encore, et cette plainte sourde, lan­ci­nante, qui reve­nait dans toutes les bouches comme un refrain : l’An­gle­terre leur man­quait, la pluie leur man­quait, le froid leur man­quait, mais aucun d’entre eux ne ren­trait jamais. Ils res­taient, accro­chés à leurs pri­vi­lèges comme des ber­nacles à la coque d’un navire, et ils se plai­gnaient, et ils buvaient du gin, et la soi­rée passait.

Il obser­vait pour­tant. C’é­tait son métier d’ob­ser­ver, et il ne pou­vait pas s’en empê­cher, même ici, même devant un cur­ry de cre­vettes qu’il trou­vait d’ailleurs excellent. Il obser­vait la table du fond, où un colo­nel retrai­té man­geait tous les soirs la même chose — un mul­li­ga­taw­ny soup sui­vi d’un roast beef qui arri­vait de Dieu savait où — avec une déter­mi­na­tion sinistre, comme si le fait de man­ger anglais le pro­té­geait de quelque chose. Il obser­vait les deux sœurs Ash­worth, des Anglaises sèches et iden­tiques, venues à Cey­lan pour une rai­son que per­sonne ne connais­sait et qui se regar­daient par-des­sus la table avec une hos­ti­li­té muette qui fas­ci­nait tout le monde. Il obser­vait le jeune couple de pas­sage — des Hol­lan­dais en voyage de noces, brû­lés de soleil, si visi­ble­ment amou­reux que c’en était presque indé­cent, et qui ne res­te­raient pas, ceux-là, qui repar­ti­raient dans trois jours vers Bata­via avec leur bon­heur intact et leur igno­rance du monde.

Et il obser­vait Anu­ra. Le maître d’hô­tel évo­luait dans la salle comme un chef d’or­chestre silen­cieux. Un geste, et le vin arri­vait. Un regard, et le ser­veur qui traî­nait accé­lé­rait le pas. Il connais­sait le nom de chaque client, le numé­ro de sa chambre, ses pré­fé­rences, ses manies, ses aller­gies. Il por­tait toute la méca­nique de l’hô­tel sur ses épaules étroites et il le fai­sait sans effort appa­rent, avec cette grâce éco­nome que les Euro­péens prennent pour de la ser­vi­tude et qui est en réa­li­té de la maî­trise — la maî­trise abso­lue d’un homme qui sait exac­te­ment ce qu’il fait et pour­quoi il le fait.

Le troi­sième matin, Étienne déci­da de visi­ter la ville. Il avait étu­dié la carte — Colom­bo était un puzzle de quar­tiers col­lés les uns aux autres, cha­cun avec son iden­ti­té, sa langue, son odeur. Le Fort, le quar­tier admi­nis­tra­tif bri­tan­nique. Pet­tah, le grand bazar cin­gha­lais. Et Sea Street, qu’on appe­lait aus­si la rue des temples — le quar­tier tamoul.

Il n’a­vait aucune inten­tion d’al­ler à Sea Street. Son pro­gramme de la jour­née était clair : le mar­ché aux pois­sons de Pet­tah — il vou­lait voir ce que les pêcheurs rame­naient des pro­fon­deurs, des espèces qu’il n’au­rait pas par ses four­nis­seurs habi­tuels — puis une visite au jar­din bota­nique de Slave Island. Il le nota dans son car­net en sou­li­gnant les horaires.

Mais Pet­tah était un laby­rinthe, et les laby­rinthes ont leur logique propre, qui n’est pas celle des carnets.

Il mar­cha long­temps. La foule le por­tait — des mar­chands de fruits, des femmes en sari, des moines boud­dhistes en robe safran, des enfants pieds nus, des char­rettes char­gées de sacs de riz, et par­tout ce bruit, ce bruit inces­sant, criard, vivant, qui n’a­vait rien à voir avec le silence feu­tré du Galle Face. Les rues étaient étroites, les auvents de toile jetaient des ombres courtes, et l’o­deur chan­geait à chaque coin — can­nelle, poivre, pois­son fumé, encens, huile de coco, et quelque chose de plus âcre, de plus pro­fond, qu’il ne recon­nais­sait pas.

Il tour­na un angle et la rue changea.

Ce fut aus­si simple que ça. Un pas, et il était ailleurs.

Les façades devinrent plus hautes, plus sombres. Au-des­sus des toits, des sculp­tures — des corps peints, des visages gri­ma­çants ou sereins, des bras mul­tiples, des ani­maux impos­sibles — s’é­le­vaient en pyra­mide vers le ciel. Un gopu­ram. Il en avait vu des pho­to­gra­phies dans les livres, mais la pho­to­gra­phie ne ren­dait pas l’ef­fet de cette chose, cette pro­li­fé­ra­tion de formes qui mon­tait comme une fièvre de pierre et de cou­leur au-des­sus d’une rue où du linge séchait aux bal­cons et où des enfants jouaient dans la poussière.

Sea Street. Il ne l’a­vait pas cher­chée. Elle l’a­vait trouvé.

Il s’ar­rê­ta. Devant lui, la porte d’un kovil — un temple hin­dou — était ouverte. De l’in­té­rieur venait une odeur épaisse, grasse, sucrée — du camphre brû­lé, du ghee, des fleurs écra­sées — et un son. Un son qu’il n’a­vait jamais enten­du. Pas de la musique, pas exac­te­ment. Un bour­don­ne­ment, une vibra­tion, comme si quel­qu’un fai­sait réson­ner un objet de métal très ancien au fond d’une pièce obs­cure. Une cloche. Mais une cloche qui ne son­nait pas — qui chantait.

Étienne Lagrande, natu­ra­liste, ratio­na­liste, fils de la IIIe Répu­blique et de la méthode expé­ri­men­tale, res­ta immo­bile devant cette porte ouverte pen­dant un temps qu’il ne mesu­ra pas.

Puis il entra.

Cha­pitre 3

L’obs­cu­ri­té l’avala.

Après la blan­cheur de la rue, le temple était un monde englou­ti. Ses yeux mirent du temps à s’a­jus­ter — dix secondes, quinze peut-être — et pen­dant ce temps il ne vit rien, il ne fut que sen­sa­tion. L’o­deur, d’a­bord, qui se refer­ma sur lui comme une main : le camphre brû­lé, le beurre cla­ri­fié, le jas­min, le san­tal, et autre chose encore, quelque chose d’a­ni­mal, de vivant, la trans­pi­ra­tion de cen­taines de corps qui avaient prié là, la sueur mêlée aux fleurs, et par-des­sus tout cela, domi­nante, impé­rieuse, l’o­deur du feu sacré. Puis le son — cette cloche qui n’en finis­sait pas de vibrer, et main­te­nant d’autres sons qui se déga­geaient du bour­don­ne­ment, un tam­bour quelque part, très loin ou très près, un mur­mure de voix, et un chant qu’une seule gorge pro­dui­sait, un chant nasal, mono­corde, qui mon­tait et des­cen­dait sur deux notes comme une respiration.

Puis il vit.

Le sanc­tuaire était petit. Beau­coup plus petit que la façade ne le lais­sait sup­po­ser — un cou­loir, en réa­li­té, un cor­ri­dor de pierre noire qui s’en­fon­çait vers le fond, vers un point de lumière. Des colonnes sculp­tées bor­daient le pas­sage. Dans la pénombre, Étienne dis­tin­gua des formes — des figures humaines qui n’é­taient pas humaines, des corps à quatre bras, à six bras, des visages sereins sur­mon­tés de cou­ronnes de flammes, des pieds posés sur des démons accrou­pis. La pierre était noire et lui­sante, enduite d’huile, et dans le trem­ble­ment des lampes à mèche les sculp­tures sem­blaient bou­ger — un bras qui se levait, une pau­pière qui s’ou­vrait, une langue de démon qui sor­tait d’une bouche gri­ma­çante et y rentrait.

Il connais­sait le pan­théon hin­dou. Il l’a­vait étu­dié, dans la mesure où un natu­ra­liste étu­die ce qui n’est pas de son domaine — c’est-à-dire en sur­face, avec une curio­si­té hon­nête mais sans adhé­sion. Shi­va, Vish­nou, Ganesh, Kali — des noms, des attri­buts, une mytho­lo­gie com­plexe et fas­ci­nante qu’il ran­geait dans la même caté­go­rie que les mythes grecs ou les légendes médié­vales, c’est-à-dire des pro­duc­tions humaines remar­quables mais appar­te­nant à un autre ordre que le réel. Il avait lu Max Mül­ler. Il avait lu Renan. Il savait ce que c’é­tait qu’un dieu — une pro­jec­tion, un récit, un besoin.

Mais ici, dans l’obs­cu­ri­té grasse du kovil de Sea Street, les dieux n’é­taient pas des récits. Ils étaient là. Ils étaient dans la pierre, dans l’huile, dans l’o­deur, dans le son de cette cloche qui n’en finis­sait pas. Ils avaient une pré­sence phy­sique, mas­sive, indis­cu­table, comme celle d’un ani­mal endor­mi dans une pièce obs­cure — on ne le voit pas encore, mais on sent la cha­leur de son souffle.

Étienne avan­ça. Le sol était humide sous ses semelles, glis­sant d’huile et de pétales écra­sés. Des dévots — il n’y en avait que quelques-uns à cette heure — étaient assis par terre, les jambes croi­sées, les yeux fer­més, le visage tour­né vers le sanc­tuaire du fond. Per­sonne ne le regar­da. Per­sonne ne sem­bla remar­quer la pré­sence de ce Fran­çais en cos­tume de lin clair, car­net à la main, qui déam­bu­lait dans leur temple comme dans un muséum.

Au fond du cor­ri­dor, la lumière. Une lampe à huile — non, plu­sieurs, des dizaines, un chan­de­lier de flammes trem­blantes dis­po­sées en cercle autour d’une sta­tue. Étienne s’approcha.

Le dieu était noir. Noir de la noir­ceur de la pierre, noir de l’huile dont on l’a­vait enduit pen­dant des siècles, un noir lui­sant, vivant, qui absor­bait la lumière et la ren­dait autre­ment. Il avait quatre bras. Deux tenaient des objets qu’É­tienne ne recon­nut pas — une lance, un disque, peut-être — et les deux autres étaient levés dans des gestes qui signi­fiaient quelque chose, mais il ne savait pas quoi. Le visage était jeune, presque enfan­tin, avec de grands yeux en amande qui regar­daient droit devant eux avec une fixi­té ter­rible, une atten­tion sans objet, ou plu­tôt dont l’ob­jet était tout — tout ce qui exis­tait, tout ce qui pas­sait devant ce regard, depuis des cen­taines d’an­nées, les dévots, les prêtres, les conqué­rants por­tu­gais, les Hol­lan­dais, les Bri­tan­niques, et main­te­nant ce natu­ra­liste fran­çais avec ses yeux gris et son carnet.

Skan­da. Muru­gan. Le fils de Shi­va. Le dieu de la guerre, le dieu de la jeu­nesse, le dieu de Kata­ra­ga­ma. Étienne ne savait pas encore ces noms. Il ne voyait qu’un visage de pierre noire qui le regar­dait avec une inten­si­té qu’au­cun visage humain ne lui avait jamais montrée.

— Muru­gan vel, dit une voix der­rière lui.

Il se retour­na. Un homme se tenait là, à deux pas, dans l’ombre. Il était petit, maigre, le torse nu, la peau très sombre, les che­veux tirés en un chi­gnon noué au som­met du crâne. Il por­tait un dho­ti blanc autour des reins et des marques sur le front — trois lignes hori­zon­tales de cendre blanche bar­rées d’un point rouge. Ses yeux étaient extra­or­di­naires. Noirs, immenses, avec un éclat liquide qui don­nait l’im­pres­sion qu’il venait de pleu­rer ou qu’il allait rire, et que ces deux choses étaient exac­te­ment la même.

— Le vel, répé­ta-t-il en mon­trant la lance dans la main de la sta­tue. L’arme de Muru­gan. Celle qui tranche l’ignorance.

Son fran­çais était hési­tant, mêlé d’an­glais et de tamoul, mais la voix était douce, posée, avec une auto­ri­té tran­quille qui ne venait pas du ton mais de plus loin, de plus bas, de quelque part dans la poitrine.

— Vous êtes venu voir ?

Étienne faillit dire oui. Oui, je suis venu voir, c’est ce que je fais, je vois, j’ob­serve, je note, je classe, c’est mon métier et ma nature, et ce temple est un objet d’ob­ser­va­tion comme un autre.

Mais ce n’est pas ce qu’il dit.

— Je ne sais pas pour­quoi je suis venu.

Le prêtre — car c’en était un, c’é­tait le pûja­ri du kovil, l’of­fi­ciant, le gar­dien — sou­rit. Ce sou­rire n’a­vait rien de triom­phal ni de condes­cen­dant. C’é­tait le sou­rire de quel­qu’un qui recon­naît un son fami­lier, un bruit qu’il a déjà enten­du, la même note jouée par un ins­tru­ment différent.

— C’est mieux, dit-il. Ceux qui savent pour­quoi ne reviennent pas. Ceux qui ne savent pas reviennent toujours.

Il dit cela comme une infor­ma­tion pra­tique, du même ton qu’A­nu­ra dirait « le dîner est ser­vi à sept heures trente », et dis­pa­rut dans l’obs­cu­ri­té du sanc­tuaire. Étienne l’en­ten­dit mur­mu­rer quelque chose — un man­tra, une prière, un mot qu’il ne com­prit pas — puis le son de la cloche reprit, et il se retrou­va seul devant le dieu noir.

Il res­ta encore un moment. Com­bien de temps, il n’au­rait pas su le dire. La notion du temps avait quelque chose de dif­fé­rent ici, quelque chose de plus épais, comme si les minutes n’a­van­çaient pas en ligne droite mais tour­naient sur elles-mêmes, reve­naient, s’en­rou­laient autour des colonnes de pierre noire.

Quand il sor­tit dans la rue, la lumière l’é­cra­sa. Il cli­gna des yeux. Sea Street grouillait de vie — les mar­chands, les femmes au sari, les enfants — et tout était nor­mal, tout était exac­te­ment ce que c’é­tait, une rue de Colom­bo en milieu de mati­née, bruyante et ordi­naire. Il se secoua. Il regar­da ses mains. Elles étaient nor­males. Son car­net était dans sa poche. Ses chaus­sures étaient tachées d’huile et de pétales de jasmin.

Il rega­gna le Galle Face à pied. Le tra­jet lui prit qua­rante minutes. Il ne prit pas de rick­shaw. Il avait besoin de mar­cher, de sen­tir le sol sous ses pieds, de comp­ter ses pas — mille deux cents de Pet­tah au Fort, sept cents du Fort au Green, cent cin­quante du Green à l’en­trée de l’hô­tel. Les chiffres le ras­su­raient. Les chiffres étaient vrais.

Anu­ra l’at­ten­dait sous le por­tique. Non pas qu’il l’at­ten­dît réel­le­ment — il était tou­jours là, c’é­tait sa fonc­tion, son poste, sa nature — mais Étienne eut l’im­pres­sion, fugace et absurde, que le maître d’hô­tel savait exac­te­ment d’où il venait.

— Mon­sieur Lagrande. Votre déjeu­ner sera ser­vi sur la véran­da. Il fait frais aujourd’­hui, avec le vent de mer.

Il dit cela d’un ton par­fai­te­ment neutre. Mais ses yeux, un ins­tant, des­cen­dirent jus­qu’aux chaus­sures d’É­tienne, jus­qu’aux pétales de jas­min col­lés à la semelle, et remon­tèrent sans commentaire.

Ce soir-là, Étienne ne dîna pas dans la grande salle. Il prit un repas léger dans sa chambre — du riz, un cur­ry de pois­son, un thé — et s’as­sit au bureau pour rédi­ger ses notes de la jour­née. Il écri­vit trois pages sur les col­lec­tions du musée, deux pages sur le mar­ché de Pet­tah, une demi-page sur les espèces obser­vées dans les seaux du pêcheur.

Du kovil, il n’é­cri­vit rien.

Il se cou­cha tôt. Le som­meil ne vint pas. L’o­céan bat­tait contre la digue avec un rythme qui res­sem­blait à un mot répé­té, un seul mot, tou­jours le même, mais il n’ar­ri­vait pas à le com­prendre. La mous­ti­quaire for­mait autour de lui un cocon de gaze blanche qui trem­blait au souffle du ven­ti­la­teur. Il fer­ma les yeux.

Dans l’obs­cu­ri­té de ses pau­pières, il vit le visage du dieu noir. Les yeux en amande. Le regard fixe. Et le sou­rire du pûja­ri, ce sou­rire de recon­nais­sance, comme si quel­qu’un, enfin, avait répon­du à un appel lan­cé depuis très longtemps.

Il se tour­na sur le côté. Le mate­las était trop mou. La cha­leur était là, par­tout, même avec le ven­ti­la­teur, même avec la brise de mer — une cha­leur qui ne venait pas du dehors mais de l’in­té­rieur, de quelque part sous la peau.

Il s’en­dor­mit très tard, et rêva de pois­sons noirs aux yeux d’amande.

Cha­pitre 4

Il devait par­tir pour Kan­dy le mar­di. Le mar­di passa.

Ce n’é­tait pas une déci­sion. Les déci­sions impliquent un choix, une pesée, un pour et un contre. Ce fut quelque chose de beau­coup plus simple — il ne fit rien. Le train pour Kan­dy par­tait à six heures qua­rante de la gare de Mara­da­na. Le lun­di soir, Étienne ne pré­pa­ra pas ses affaires. Le mar­di matin, il se leva, prit son thé sur la véran­da comme les autres matins, regar­da les pêcheurs, des­si­na un pois­son-ange que son four­nis­seur lui avait appor­té dans un seau — un spé­ci­men magni­fique, Poma­can­thus impe­ra­tor, les flancs rayés de bleu et de jaune comme un dra­peau de pays impos­sible — et quand il regar­da sa montre, il était neuf heures. Le train était par­ti depuis deux heures.

Il nota dans son car­net : « Kan­dy repor­té. Reste à Colom­bo pour appro­fon­dir les col­lectes marines. Espèces du port encore insuf­fi­sam­ment docu­men­tées. » C’é­tait rai­son­nable. C’é­tait vrai. Les espèces du port étaient effec­ti­ve­ment insuf­fi­sam­ment docu­men­tées. Mais ce n’é­tait pas la rai­son, et quelque part, dans un recoin de sa conscience qu’il n’é­clai­rait pas, il le savait.

Le mer­cre­di, il retour­na à Sea Street.

Cette fois, il n’eut pas besoin de s’y perdre. Il y alla direc­te­ment, en rick­shaw, comme on va à un ren­dez-vous. Le conduc­teur, un Tamoul à la mous­tache tom­bante, ne posa aucune ques­tion. Sea Street était Sea Street — les temples, les mar­chands d’or, les ven­deurs de fleurs qui tres­saient des guir­landes de jas­min et d’œillets d’Inde avec une rapi­di­té hyp­no­tique, leurs doigts filant dans le blanc et l’o­range comme des arai­gnées dans leur toile.

Le kovil était ouvert. Il l’é­tait tou­jours, appren­drait-il plus tard — jour et nuit, tou­jours ouvert, parce qu’un dieu ne dort pas et qu’il serait incon­ve­nant de fer­mer sa porte. Étienne enle­va ses chaus­sures à l’en­trée — il avait obser­vé les autres faire la veille — et entra pieds nus sur la pierre tiède.

Tout était pareil et tout était dif­fé­rent. Les mêmes colonnes noires, la même odeur épaisse, les mêmes flammes trem­blantes au fond du cor­ri­dor. Mais ce matin il y avait du monde. Quinze, vingt per­sonnes peut-être, des femmes en sari, des vieillards, des enfants, et un bruit de tam­bour plus fort que la veille, plus insis­tant, un rythme qui ne mon­tait pas et ne des­cen­dait pas mais qui était là, constant, comme un cœur.

Le pûja­ri offi­ciait. Étienne le recon­nut — le même petit homme au torse nu, les trois lignes de cendre sur le front, les yeux immenses. Il se tenait devant le sanc­tuaire, face au dieu noir, et il accom­plis­sait un rituel dont Étienne ne com­prit rien et dont il com­prit tout. Le prêtre ver­sait du lait sur la sta­tue — du lait blanc qui cou­lait sur la pierre noire, sur les quatre bras, sur le visage aux yeux d’a­mande, et qui s’ac­cu­mu­lait au pied du dieu en une flaque pâle et tiède. Il chan­tait. C’é­tait le même chant nasal, mono­corde, mais cette fois il y avait quelque chose de plus — une urgence, une sup­pli­ca­tion, ou peut-être une jubi­la­tion, il était impos­sible de dis­tin­guer. Le tam­bour bat­tait. Les flammes dan­saient. Le lait coulait.

Et les dévots priaient. Pas à genoux, pas les mains jointes à la manière chré­tienne — ils se pros­ter­naient, front contre le sol, le corps entier éten­du sur la pierre humide, les bras allon­gés devant eux, et ils se rele­vaient et se pros­ter­naient encore, et cer­tains pleu­raient, et d’autres sou­riaient, et une vieille femme près d’É­tienne balan­çait le haut de son corps d’a­vant en arrière avec un gémis­se­ment bas qui n’ex­pri­mait ni la dou­leur ni la joie mais quelque chose pour lequel le fran­çais n’a pas de mot.

Étienne res­ta debout, le dos contre une colonne. Il ne bou­gea pas. Il ne prit pas de notes.

Le rituel dura une heure, peut-être deux. Il ne savait pas. Le temps, encore une fois, fai­sait quelque chose d’a­nor­mal — il se dila­tait, se contrac­tait, s’en­rou­lait sur lui-même comme un ser­pent au soleil. Quand le pûja­ri eut fini, il vint vers Étienne avec un pla­teau de cuivre sur lequel brû­lait une flamme de camphre. Il pré­sen­ta la flamme. Étienne com­prit qu’il devait pas­ser ses mains au-des­sus, les rame­ner vers son visage — il avait vu les autres faire — et il le fit, sans réflé­chir, par mimé­tisme, et la cha­leur tou­cha ses paumes et il por­ta ses paumes à ses yeux et il sen­tit l’o­deur âcre et douce du camphre et quelque chose se passa.

Ce n’é­tait rien. Ce n’é­tait presque rien. Un ver­tige d’une demi-seconde, un vacille­ment du sol sous ses pieds, comme si le temple avait légè­re­ment tan­gué, comme un bateau, et dans ce tan­ge­ment, une frac­tion d’ins­tant si brève qu’il pou­vait déjà la nier, il avait vu — ou cru voir — les yeux de la sta­tue bou­ger. Pas tour­ner, pas le regar­der. Sim­ple­ment un fré­mis­se­ment, un bat­te­ment de pau­pières de pierre noire, plus rapide qu’un cil­le­ment de lézard. Puis tout fut stable de nou­veau. La pierre était de la pierre. Le sol était le sol.

Le pûja­ri le regardait.

— Vous êtes reve­nu, dit-il.

Ce n’é­tait pas une question.

— Je m’ap­pelle Étienne Lagrande, dit Étienne, comme si don­ner son nom pou­vait remettre les choses en ordre. Je suis natu­ra­liste. Je tra­vaille au Muséum d’his­toire natu­relle de Paris.

Le pûja­ri reçut ces infor­ma­tions sans qu’elles pro­duisent sur son visage le moindre effet.

— Je suis Rama­chan­dran, dit-il. Mais ici on m’ap­pelle Rama. C’est plus simple et c’est faux, mais les noms sont sou­vent faux.

Il sou­rit encore, de ce même sou­rire de recon­nais­sance, et fit signe à Étienne de le suivre. Ils sor­tirent du sanc­tuaire par une porte laté­rale, tra­ver­sèrent une cour inté­rieure — du linge séchait sur une corde, un enfant jouait avec un chien, on était sou­dain dans une domes­ti­ci­té si ordi­naire qu’elle en deve­nait dérou­tante après la solen­ni­té du rituel — et péné­trèrent dans une pièce minus­cule, encom­brée de textes, de feuilles de palme séchées, de sta­tuettes de bronze et de sacs de riz. La pièce sen­tait le bois de san­tal et le vieux papier.

Rama s’as­sit par terre et fit signe à Étienne de s’as­seoir en face de lui. Le sol était cou­vert d’une natte de paille. Le natu­ra­liste, avec ses longues jambes et son cos­tume de lin, mit un moment à trou­ver une posi­tion qui ne fût pas ridicule.

— Vous étu­diez les pois­sons, dit Rama.

— Les pois­sons, les coraux, les mol­lusques. La faune marine.

— Les choses de la mer.

— Oui.

— La mer est Vish­nou. Tout ce qui vit dans la mer appar­tient à Vish­nou. Quand vous ouvrez un pois­son, mon­sieur Lagrande, vous ouvrez le ventre d’un dieu.

Il dit cela sans emphase, sans pro­vo­ca­tion. C’é­tait un fait. Comme de dire que le temple était ouvert jour et nuit, comme de dire que le camphre brû­lait, comme de dire que la pierre était noire.

Étienne aurait dû sou­rire. Il aurait dû répondre avec la poli­tesse condes­cen­dante de l’homme éclai­ré face à la super­sti­tion — inté­res­sant, char­mant, fas­ci­nant comme cou­tume locale, et main­te­nant par­lons de choses sérieuses. C’est ce que Mar­chand aurait fait. C’est ce que n’im­porte quel membre de la Socié­té des natu­ra­listes de France aurait fait.

Mais Étienne ne sou­rit pas. Parce que — et c’é­tait cela qui l’ef­frayait, un tout petit peu, juste assez pour qu’il ne puisse pas l’i­gno­rer — quand Rama avait dit « vous ouvrez le ventre d’un dieu », quelque chose en lui, quelque part sous la rai­son, sous la méthode, sous les couches de savoir accu­mu­lé, quelque chose avait dit oui.

Il quit­ta le temple une heure plus tard, avec une invi­ta­tion à reve­nir pour la puja du matin sui­vant. Le rick­shaw le rame­na au Galle Face. La façade blanche de l’hô­tel brillait dans le soleil de l’a­près-midi comme un phare, comme un signal ras­su­rant, et quand il fran­chit le seuil du hall cli­ma­ti­sé, quand il sen­tit sous ses pieds le marbre frais et enten­dit le ron­ron­ne­ment civi­li­sé des ven­ti­la­teurs, il éprou­va un sou­la­ge­ment violent — le sou­la­ge­ment d’un homme qui rentre chez lui après être allé trop loin.

Anu­ra était à son poste.

— Mon­sieur Lagrande. Votre cour­rier est arri­vé. Une lettre du Muséum.

— Mer­ci, Anura.

Il prit la lettre. C’é­tait Mar­chand qui lui deman­dait des nou­velles de ses pre­mières col­lectes et lui rap­pe­lait que les cré­dits de la mis­sion étaient alloués pour six mois exac­te­ment, pas un jour de plus.

Il mon­ta dans sa chambre, posa la lettre sur le bureau, et se regar­da dans le miroir de l’ar­moire. Son visage était le même — les yeux gris, le front haut, les joues un peu creuses. Rien n’a­vait chan­gé. Il avait visi­té un temple, voi­là tout. Des mil­lions de tou­ristes visi­taient des temples. Ce n’é­tait rien.

Sur sa table de nuit, son Kelaart ouvert à la page des Scor­pae­ni­dae — les pois­sons-scor­pions. Il avait com­men­cé à lire le cha­pitre la veille au soir. « Genre remar­quable par son immo­bi­li­té et sa capa­ci­té à se confondre avec son envi­ron­ne­ment. Le spé­ci­men peut res­ter des heures, voire des jours, par­fai­te­ment immo­bile, invi­sible, atten­dant que la proie passe à sa por­tée. Le venin, concen­tré dans les épines dor­sales, pro­voque une dou­leur décrite par tous les obser­va­teurs comme insupportable. »

Il refer­ma le livre et alla dîner.

Cha­pitre 5

Elle appa­rut le sixième jour. Ou peut-être avait-elle tou­jours été là et il ne l’a­vait pas vue, ce qui, pour un homme dont le métier était de voir, aurait dû être humi­liant. Mais le Galle Face avait cette par­ti­cu­la­ri­té — les gens y appa­rais­saient et y dis­pa­rais­saient comme des pois­sons dans un récif, visibles un ins­tant, fon­dus dans le décor l’ins­tant d’après.

Elle était assise à une table de la véran­da, seule, un livre ouvert devant elle qu’elle ne lisait pas. Elle regar­dait la mer. Ce fut cela qu’É­tienne remar­qua d’a­bord — non pas le visage, non pas le corps, mais le regard. Un regard d’une fixi­té étrange, posé sur l’ho­ri­zon comme on pose un objet fra­gile sur un meuble — avec pré­cau­tion, avec l’in­ten­tion de ne pas le reprendre.

Elle n’é­tait pas belle au sens où les femmes de la colo­nie étaient belles — ces Anglaises soi­gnées, pou­drées, qui des­cen­daient dîner dans des robes impor­tées de Londres avec un air de sacri­fice patrio­tique. Elle était autre chose. Mince, les épaules un peu voû­tées, la peau d’une pâleur qui n’é­tait pas celle de l’Eu­rope mais celle de quel­qu’un qui ne s’ex­pose jamais au soleil, une pâleur entre­te­nue, vou­lue, presque mala­dive. Ses che­veux étaient noirs, tirés en arrière, et ses yeux — quand elle tour­na enfin la tête vers Étienne qui la regar­dait depuis trop long­temps — étaient d’un brun si sombre qu’on ne dis­tin­guait pas la pupille de l’iris.

— Vous la fixez, dit Anu­ra der­rière lui, sans reproche, sans amu­se­ment, du ton de quel­qu’un qui constate un phé­no­mène naturel.

— Qui est-ce ?

— Made­moi­selle Fon­se­ka. Elle vit ici depuis trois mois.

— Elle vit à l’hôtel ?

— Cer­taines per­sonnes vivent à l’hô­tel, mon­sieur Lagrande. L’hô­tel les garde.

Il dit « les garde » comme on dirait d’une cage qu’elle garde un oiseau, ou d’une vitrine qu’elle garde un bijou, et il s’é­loi­gna avant qu’É­tienne puisse deman­der ce qu’il vou­lait dire par là.

Fon­se­ka. Le nom était bur­gher — cette com­mu­nau­té métisse de Cey­lan, des­cen­dants de Por­tu­gais et de Hol­lan­dais mêlés aux Cin­gha­lais, qui occu­paient une posi­tion par­ti­cu­lière dans la hié­rar­chie colo­niale, ni tout à fait blancs, ni tout à fait indi­gènes, sus­pen­dus entre deux mondes avec une grâce pré­caire. Ils por­taient des noms euro­péens — De Sil­va, Per­ei­ra, Fer­nan­do, Fon­se­ka — par­laient anglais, allaient à l’é­glise, et dan­saient le fox­trot au Grand Orien­tal Hotel les same­dis soir, mais quelque chose dans leurs visages, dans la courbe de leurs yeux, dans la cou­leur de leur peau, rap­pe­lait aux Bri­tan­niques que l’ordre colo­nial n’é­tait pas aus­si étanche qu’ils le prétendaient.

Elle s’ap­pe­lait Devi. Devi Fon­se­ka. Il l’ap­prit le soir même, à table — non pas à sa table, mais à celle d’à côté, car un hasard du pla­ce­ment l’a­vait mis à moins de deux mètres d’elle, et dans le silence rela­tif de la salle à man­ger, entre le bruit des cou­verts et le bat­te­ment du ven­ti­la­teur, il enten­dit Anu­ra s’a­dres­ser à elle :

— Made­moi­selle Devi, le pois­son est très frais ce soir. Du thon. Pêché ce matin.

— Mer­ci, Anu­ra. Pas de poisson.

Sa voix était basse, un peu rauque, avec un accent qu’É­tienne ne put iden­ti­fier — un anglais tein­té de quelque chose d’autre, de plus chaud, de plus rond, comme si les mots avaient été mâchés dans une autre langue avant d’être pro­non­cés en anglais.

Devi. Un pré­nom hin­dou sur un patro­nyme por­tu­gais. Le mélange était Cey­lan en miniature.

Les jours sui­vants, il éta­blit, mal­gré lui, une géo­gra­phie de ses appa­ri­tions. Elle pre­nait le thé sur la véran­da à quatre heures. Elle mar­chait sur le Galle Face Green au cré­pus­cule, seule, les bras croi­sés sur la poi­trine comme si elle avait froid dans la cha­leur du soir. Elle lisait — des romans anglais, tou­jours, il recon­nut un Conrad et un Fors­ter — et elle ne par­lait à per­sonne, sauf à Anu­ra, et ces conver­sa­tions étaient brèves et mur­mu­rées, comme entre complices.

Il ne lui adres­sa pas la parole. Il l’ob­ser­vait. C’é­tait suf­fi­sant pour l’ins­tant — ou c’est ce qu’il se disait.

Pen­dant ce temps, il retour­nait chaque matin à Sea Street.

Le rituel s’é­tait ins­tal­lé sans qu’il l’eût déci­dé. Le thé à cinq heures sur la véran­da. Le rick­shaw à sept heures. Sea Street à sept heures et demie. Le kovil. La puja du matin. Et puis Rama.

Le pûja­ri ne lui ensei­gnait rien, à pro­pre­ment par­ler. Il ne lui fai­sait pas de cours sur l’hin­douisme, ne lui expli­quait pas la théo­lo­gie shi­vaïte, ne lui don­nait pas de textes à lire. Il par­lait, c’est tout. Il par­lait comme on res­pire — de tout et de rien, du prix du riz, de la mous­son qui vien­drait dans deux mois, de son fils qui tra­vaillait à Jaff­na, et par­fois, sans tran­si­tion, de choses qui n’a­vaient plus rien à voir avec le prix du riz.

— Le monde est une illu­sion, mon­sieur Lagrande. Pas une illu­sion au sens où il n’exis­te­rait pas — il existe, évi­dem­ment, tou­chez cette table, elle est dure — mais une illu­sion au sens où ce que vous en voyez n’est pas ce qu’il est. Vous regar­dez un pois­son et vous voyez des écailles, des nageoires, un sys­tème ner­veux. Moi je regarde un pois­son et je vois Vish­nou qui joue. Lequel de nous deux se trompe ?

— Les deux, peut-être.

Rama rit. Un rire bref, sec, qui res­sem­blait au cla­que­ment d’une branche sèche.

— Oui. Oui, peut-être les deux. Mais celui qui sait qu’il se trompe est plus près de la véri­té que celui qui croit avoir raison.

Étienne notait dans son car­net. Pas dans le car­net des col­lectes — dans un autre, un car­net neuf qu’il avait ache­té à Pet­tah, à cou­ver­ture rouge, et dans lequel il écri­vait des choses qui ne figu­re­raient jamais dans aucun rap­port au Muséum. Des phrases de Rama. Des des­crip­tions du rituel. Des ten­ta­tives pour sai­sir l’o­deur du kovil avec des mots — le camphre, le ghee, le jas­min — et l’a­veu, répé­té de page en page, qu’il n’y arri­vait pas. Que les mots glis­saient sur l’ex­pé­rience comme l’eau sur la pierre huilée.

Un soir, en ren­trant du temple, il trou­va Devi sur la véran­da. C’é­tait l’heure du cré­pus­cule — cette demi-heure de lumière rosée où le ciel de Colom­bo se trans­for­mait en un spec­tacle si extra­va­gant qu’il en parais­sait vul­gaire, des roses, des ors, des vio­lets que même Tur­ner n’au­rait pas osés. Elle était assise dans un fau­teuil de rotin, le Conrad fer­mé sur ses genoux, et elle regar­dait le ciel.

— Vous allez aux temples, dit-elle.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Il s’as­sit dans le fau­teuil voi­sin, sans qu’elle l’y eût invi­té, et cela lui res­sem­blait si peu — cette audace, cette fami­lia­ri­té — qu’il en fut lui-même surpris.

— Oui.

— Sea Street ?

— Oui.

— Les gens qui vont à Sea Street ne reviennent pas tou­jours les mêmes.

Elle dit cela en regar­dant le ciel, pas lui, et sa voix était neutre, infor­ma­tive, comme celle de quel­qu’un qui donne les horaires des marées.

— Qu’est-ce que vous vou­lez dire ?

Elle tour­na enfin la tête. Ses yeux sombres le regar­dèrent avec une atten­tion qui res­sem­blait à celle de Rama — cette atten­tion qui ne juge pas, qui ne classe pas, qui se contente de voir.

— Mon père était natu­ra­liste, dit-elle. Comme vous. Il est venu à Cey­lan en 1908 pour étu­dier les papillons. Les papillons de la forêt humide, dans le sud, vers Sin­ha­ra­ja. Il devait res­ter six mois.

Silence.

— Il est encore là ?

Elle sou­rit. C’é­tait un sou­rire très étrange — pas triste, pas amer, quelque chose de plus ancien que la tris­tesse, un sou­rire qui avait eu le temps de pas­ser par toutes les émo­tions et d’ar­ri­ver de l’autre côté.

— Il est mort en 1919. La grippe espa­gnole. Mais il n’é­tait plus vrai­ment lui-même depuis long­temps. Il était deve­nu autre chose. L’île l’a­vait changé.

— Chan­gé comment ?

Mais Anu­ra appor­tait le thé, et Devi se leva, et la conver­sa­tion res­ta sus­pen­due dans l’air tiède du soir comme un cerf-volant aban­don­né au-des­sus du Green — encore visible, encore flot­tant, mais sans per­sonne pour tenir le fil.

Étienne ne dor­mit pas cette nuit-là. Il res­ta allon­gé sous la mous­ti­quaire, les yeux ouverts, et il écou­ta. L’o­céan. Le ven­ti­la­teur. Et un autre son, très faible, venu d’on ne sait où — un chant, peut-être, ou une prière, ou sim­ple­ment le vent dans les pal­miers, mais qui res­sem­blait, si l’on ten­dait l’o­reille avec une atten­tion dérai­son­nable, au bour­don­ne­ment de la cloche du kovil.

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Le Petit Paris — Cha­pitres 11 à 16 — Epilogue

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Le Petit Paris

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Cha­pitres 11 à 16 — Epilogue

CHA­PITRE 11

L’É­CUME

Juillet pas­sa comme passent les mois dans les villes assié­gées — len­te­ment et trop vite à la fois.

Len­te­ment, parce que la cha­leur avait trans­for­mé Buca­rest en étuve. Les tilleuls avaient ces­sé de sen­tir bon — ils sen­taient le sucre rance, le miel tour­né, comme si la ville elle-même fer­men­tait. Les trot­toirs de la Calea Vic­to­riei ramol­lis­saient sous les talons. Les fiacres avan­çaient au pas, les che­vaux la tête basse, les naseaux dila­tés. Les élé­gantes qui fai­saient autre­fois la pro­me­nade du soir s’é­taient repliées dans les salons, et la rue, pri­vée de sa faune déco­ra­tive, avait l’air d’un théâtre dont les acteurs auraient déserté.

Trop vite, parce que chaque jour appor­tait une nou­velle catas­trophe. L’ul­ti­ma­tum bul­gare — la Dobroud­ja du Sud, per­due. Les négo­cia­tions avec la Hon­grie — la Tran­syl­va­nie du Nord, mena­cée. Le roi Carol qui s’ac­cro­chait au pou­voir comme un homme accro­ché à un rocher dans un tor­rent, les doigts qui glis­saient, l’eau qui mon­tait. Les Alle­mands, chaque jour plus nom­breux à l’A­thé­née Palace, chaque jour plus à l’aise, occu­pant davan­tage de tables au res­tau­rant, com­man­dant d’une voix plus forte, sou­riant de moins en moins.

Émile vivait dans le double jeu comme un funam­bule vit sur son fil — en ne regar­dant pas en bas.

Le mar­di matin, il pre­nait le café avec Weid­mann et lui rap­por­tait l’é­cume de la semaine. Ce que Fitch avait dit au bridge — rien de com­pro­met­tant, des impres­sions, des humeurs. Ce que Vasi­les­cu mur­mu­rait au bar — la peur des Russes, la défiance envers le roi, le désir éper­du de mettre son argent à l’a­bri. Ce que les jour­na­listes amé­ri­cains — il y en avait deux ou trois, dont une femme à lunettes rondes qui pre­nait des notes avec une fré­né­sie de sté­no­graphe — racon­taient dans les couloirs.

Le jeu­di soir, au bridge, il glis­sait à Fitch le conte­nu de ses conver­sa­tions avec Weid­mann — lui aus­si édul­co­ré, allé­gé, fil­tré. Ce que l’Al­le­mand avait dit sur la situa­tion mili­taire — pas grand-chose, Weid­mann était pru­dent. Ce qu’il avait lais­sé entendre sur les inten­tions de Ber­lin — jamais rien de pré­cis, tou­jours des allu­sions, des phrases en sus­pens, des silences significatifs.

L’é­cume. Rien que l’écume.

Émile se répé­tait cela chaque soir, en mon­tant se cou­cher, comme une prière ou comme un men­songe — les deux ont la même struc­ture, la même répé­ti­tion, le même besoin d’être crus. L’é­cume ne fait de mal à per­sonne. L’é­cume n’est pas de l’in­for­ma­tion, c’est du bruit. Du bruit élé­gant, refor­mu­lé, mis en forme par un homme qui a le don des mots — mais du bruit.

Sauf que l’é­cume, dans un océan de men­songes, est par­fois la seule chose qui dit la vérité.

Et Émile, sans le savoir, disait la véri­té plus sou­vent qu’il ne le croyait.

*

L’ar­naque sur Vasi­les­cu pro­gres­sait, elle aussi.

Émile avait sor­ti la lettre de la Banque Hel­vé­tique — le papier à en-tête zuri­chois, la signa­ture sèche du « Direc­teur Hart­mann » — et l’a­vait pré­sen­tée au boyar lors d’un dîner dans la salle du res­tau­rant, entre la cior­ba de burtă et le sar­male, c’est-à-dire entre la soupe de tripes et les feuilles de chou far­cies, parce qu’à Buca­rest, les déci­sions les plus graves se pre­naient tou­jours entre deux plats.

Vasi­les­cu avait lu la lettre avec ses petits yeux noirs, en la tenant à bout de bras comme on tient un objet pré­cieux ou sus­pect — les deux se res­semblent, dans le geste.

— Hart­mann, dit-il. C’est un nom juif ?

— Suisse-alle­mand, dit Émile. Zuri­chois. Pro­tes­tant. Le genre d’homme qui porte des chaus­settes noires même en été et qui consi­dère le sou­rire comme un péché véniel.

Vasi­les­cu eut un demi-sou­rire. L’hu­mour le ras­su­ra — les escrocs savent que l’hu­mour est le meilleur lubri­fiant de la confiance, parce qu’on ne rit jamais avec quel­qu’un qu’on soupçonne.

— Et le pro­ces­sus ? Com­ment ça se passe ?

— Sim­ple­ment. Vous trans­fé­rez les fonds sur un compte tran­si­taire — un compte que je main­tiens pour ce type d’o­pé­ra­tions, à la Cre­di­tans­talt de Vienne. De là, les fonds sont redi­ri­gés vers Zurich dans les qua­rante-huit heures. Hart­mann vous envoie une confir­ma­tion, un numé­ro de compte, et vos avoirs sont en sécu­ri­té. Neutre, intou­chable, invisible.

— La Cre­di­tans­talt de Vienne, répé­ta Vasi­les­cu. C’est une banque autri­chienne. Autri­chienne, c’est-à-dire…

— Alle­mande, oui. Depuis l’An­schluss. Mais c’est pré­ci­sé­ment l’a­van­tage — un trans­fert vers une banque alle­mande ne lève aucun soup­çon. Les Alle­mands ne sur­veillent pas leur propre sys­tème ban­caire. Ils sur­veillent les trans­ferts vers la Suisse, vers la Tur­quie, vers les pays neutres. Mais un trans­fert interne ? Per­sonne ne regarde. Et de Vienne à Zurich, c’est une for­ma­li­té — les deux pays par­tagent une fron­tière, une langue et un goût pour la discrétion.

C’é­tait un beau men­songe. Propre, logique, ras­su­rant. Le genre de men­songe qui res­semble à la véri­té parce qu’il uti­lise les mêmes maté­riaux — des noms de banques réels, des méca­nismes finan­ciers plau­sibles, un voca­bu­laire de pro­fes­sion­nel. La seule dif­fé­rence entre le men­songe et la véri­té, c’é­tait le compte tran­si­taire — qui n’exis­tait pas, ou plu­tôt qui exis­tait mais sous un autre nom que celui de la Banque Hel­vé­tique, un nom qu’É­mile connais­sait et que Vasi­les­cu ne connaî­trait jamais.

Le boyar hocha la tête. Len­te­ment. Lour­de­ment. La tête d’un homme qui se jette à l’eau parce que le bateau coule.

— Com­bien de temps ?

— Une semaine. Peut-être deux. Le temps que Zurich confirme.

— Faites-le.

Émile hocha la tête à son tour. L’af­faire était conclue. Le pois­son était fer­ré, le filet se refer­mait, et dans une semaine ou deux, Émile Dor­val — pas le vicomte, pas Dor­vières, mais Dor­val, le fils du mer­cier — serait un homme riche, ou du moins un homme qui n’au­rait plus besoin de men­tir pour vivre pen­dant quelques années.

Il aurait dû être heu­reux. C’é­tait le moment qu’il pré­fé­rait — la fer­me­ture, le cla­que­ment de la ser­rure, la cer­ti­tude que l’ar­naque avait fonc­tion­né. Mais en regar­dant Vasi­les­cu — ses bajoues affais­sées, ses mains qui trem­blaient, ses yeux qui avaient la brillance humide de la gra­ti­tude — il sen­tit quelque chose qu’il n’a­vait jamais sen­ti aupa­ra­vant. Un pin­ce­ment. Un tiraille­ment. Comme un vête­ment trop ser­ré qu’on n’ar­rive pas à enlever.

La conscience. C’é­tait pro­ba­ble­ment ça. Ou alors la confi­ture de griottes, qui était assez lourde pour cau­ser des malaises.

Il opta pour la confiture.

CHA­PITRE 12

LE DIK­TAT

Le 30 août 1940, dans un palais de Vienne — le Bel­vé­dère, avec ses dorures et ses jar­dins sus­pen­dus et son iro­nie archi­tec­tu­rale —, l’Al­le­magne et l’I­ta­lie impo­sèrent à la Rou­ma­nie la ces­sion du nord de la Tran­syl­va­nie à la Hon­grie. Qua­rante-trois mille kilo­mètres car­rés. Deux mil­lions et demi d’ha­bi­tants. Une pro­vince que les Rou­mains consi­dé­raient comme le ber­ceau de leur nation, le cœur de leur iden­ti­té, la terre sacrée entre toutes.

Le Dik­tat de Vienne.

Émile n’a­vait jamais vu un pays se bri­ser. Il avait vu des hommes se bri­ser — des joueurs à Monte-Car­lo, des maris trom­pés à Biar­ritz, des ban­quiers rui­nés à Vienne. Mais un pays entier, un pays de dix-huit mil­lions d’âmes, un pays qui se fis­sure sous vos yeux comme une assiette tom­bée sur un car­re­lage — non. Ça, il ne l’a­vait jamais vu.

La nou­velle arri­va à l’A­thé­née Palace dans l’a­près-midi, par la radio d’a­bord, puis par les jour­naux, puis par ce mur­mure qui tra­ver­sait l’hô­tel d’un étage à l’autre, d’une chambre à l’autre, d’une bouche à l’autre, comme un cou­rant d’air empoi­son­né. La Tran­syl­va­nie. La Tran­syl­va­nie. La Tran­syl­va­nie est perdue.

Le hall, ce soir-là, res­sem­blait à un hôpi­tal de cam­pagne après une bataille. Des gens pleu­raient — des femmes, des hommes aus­si, cette fois. Des offi­ciers rou­mains avaient les yeux rouges, les mâchoires ser­rées, les poings fer­més. L’un d’eux, un colo­nel mous­ta­chu en uni­forme de parade, se tenait devant la fenêtre qui don­nait sur la place, immo­bile, regar­dant la sil­houette de l’A­thé­née rou­main comme si la salle de concerts pou­vait encore lui offrir quelque chose — une sonate, un requiem, un pays.

Le Prince Dobro­vols­ki, pour la pre­mière fois depuis qu’É­mile le connais­sait, ne par­lait pas. Il était assis dans son fau­teuil habi­tuel, le smo­king impec­cable, les mains croi­sées, le visage fer­mé. Pas de cham­pagne. Pas d’a­nec­dotes. Pas de pro­verbes russes. Juste le silence d’un homme qui avait déjà vu un empire s’ef­fon­drer et qui n’a­vait pas besoin de com­men­taire pour recon­naître le spectacle.

Vasi­les­cu était invi­sible. Émile l’ap­prit plus tard : le boyar s’é­tait enfer­mé dans sa chambre et avait deman­dé qu’on ne le dérange sous aucun pré­texte, sauf pour appor­ter du țuică, ce qui, en rou­main, était la forme gram­ma­ti­cale du désespoir.

Les Alle­mands, eux, étaient dis­crets. Pas triom­phants — ils étaient trop pro­fes­sion­nels pour triom­pher devant les vain­cus — mais pré­sents, solides, avec cette den­si­té par­ti­cu­lière des gens qui savent qu’ils sont en train de gagner et qui n’ont pas besoin de le dire. Weid­mann, qu’É­mile aper­çut dans un coin du bar, lisait un jour­nal avec l’air concen­tré d’un homme qui étu­die les résul­tats d’une opé­ra­tion qu’il connais­sait déjà.

Le Major Fitch vint au bridge. À dix-huit heures pré­cises. Avec ses cartes. Il ne dit rien pen­dant trois par­ties. Puis, en ramas­sant le der­nier pli — qu’il avait gagné, comme d’ha­bi­tude —, il murmura :

— C’est le com­men­ce­ment de la fin, Dor­vières. Le Dik­tat, c’est le pre­mier clou du cer­cueil. Le sui­vant sera l’ab­di­ca­tion. Et le troi­sième sera le cou­vercle. Je vous conseille de réflé­chir à la direc­tion dans laquelle vous comp­tez cou­rir quand le cer­cueil se fermera.

— Et vous ?

— Moi ? Les Anglais ne courent pas, Dor­vières. Les Anglais marchent. Digne­ment. Vers la sor­tie la plus proche. C’est une tradition.

*

Dans les jours qui sui­virent, Buca­rest entra dans une zone de tur­bu­lences que même les plus vieux habi­tants de l’A­thé­née Palace — Gri­gore, le Prince, les murs eux-mêmes — n’a­vaient jamais connue.

Des mani­fes­ta­tions écla­tèrent. Des foules ras­sem­blées sur la place de l’U­ni­ver­si­té — à quelques cen­taines de mètres de l’hô­tel — hur­laient des slo­gans contre le roi, contre les Hon­grois, contre les Alle­mands, contre tout le monde. La Garde de Fer, qui sen­tait le vent tour­ner, sor­tit de l’ombre — des colonnes de jeunes hommes en che­mise verte, chan­tant l’hymne légion­naire, le visage bala­fré pour cer­tains, les yeux brillants de cette fièvre qui rend les imbé­ciles dan­ge­reux et les dan­ge­reux invincibles.

Émile les vit pas­ser sous les fenêtres de l’hô­tel. Ils mar­chaient au pas, les bottes frap­pant l’as­phalte en cadence, et quelque chose dans ce bruit — ce mar­tè­le­ment régu­lier, cette per­cus­sion humaine — lui gla­ça le sang d’une façon qu’il n’a­vait pas anti­ci­pée. Ce n’é­tait plus du théâtre. Ce n’é­tait plus cette comé­die à demi-bur­lesque de l’es­pion­nage de palace, des faux vicomtes et des vrais princes rui­nés. C’é­taient des bottes dans la rue, et les bottes dans la rue, par­tout et tou­jours, signi­fient la même chose.

Il cher­cha Iri­na. Il la trou­va au bar, seule, un verre de vin blanc devant elle, les mains posées à plat sur la table — les mêmes mains que d’ha­bi­tude, longues, fines, mais cette fois-là elles ne bou­geaient pas, elles étaient rigides, pétri­fiées, comme si Iri­na avait besoin de les main­te­nir immo­biles pour empê­cher le reste de son corps de trembler.

— Andrei ? deman­da Émile.

— Il était dans le cor­tège, dit-elle. Je l’ai vu pas­ser de la fenêtre du deuxième étage. Je l’ai vu. Mon petit frère. En che­mise verte, les bottes noires, la bouche ouverte pour chan­ter. Il ne m’a pas vue. Ou il a fait sem­blant de ne pas me voir. C’est pire. C’est tel­le­ment pire.

Elle prit son verre. Le repo­sa sans boire.

— Il faut que je le sorte de là. Avant sep­tembre. Avant que tout bas­cule. Parce que quand tout bas­cu­le­ra — et ça va bas­cu­ler, Émile, croyez-moi, dans quelques jours, tout va bas­cu­ler — les gens comme Andrei se retrou­ve­ront du mau­vais côté. Et le mau­vais côté, ici, ce n’est pas une ques­tion de poli­tique. C’est une ques­tion de vie ou de mort.

C’é­tait la pre­mière fois qu’elle l’ap­pe­lait par son pré­nom. Pas « Vicomte ». Pas « Dor­vières ». Émile. Et la façon dont elle pro­non­ça ce pré­nom — vite, sèche­ment, comme quel­qu’un qui n’a pas le temps pour les for­ma­li­tés — signi­fiait qu’elle avait ces­sé de le trai­ter comme un per­son­nage et qu’elle s’a­dres­sait à l’homme. Quel qu’il soit.

— J’ai besoin de votre aide, dit-elle.

— Mon aide.

— Des papiers. De faux papiers. Un pas­se­port, un sauf-conduit, quelque chose qui per­mette à Andrei de sor­tir du pays sans que la Garde de Fer le sache. Je sais que vous pou­vez faire ça. Ne me deman­dez pas com­ment je le sais — disons que le Prince parle trop quand il boit, ce qui est tout le temps, et que Gri­gore parle peu mais dit beau­coup, ce qui est pire. Je sais ce que vous êtes, Émile. Pas un vicomte. Autre chose. Quelque chose qui sait fabri­quer des iden­ti­tés, des his­toires, des vies qui n’existent pas. J’ai besoin de ça. Pas pour moi. Pour Andrei.

Émile la regar­da. Ses yeux gris-vert avaient per­du leur iro­nie, leur dis­tance, leur froi­deur amu­sée. Ils étaient nus. C’é­taient les yeux d’une sœur qui avait peur pour son frère, et rien d’autre — pas de cal­cul, pas de jeu, pas de masque.

Il aurait pu dire non. Un escroc rai­son­nable aurait dit non. Un escroc rai­son­nable aurait fini son arnaque, pris l’argent de Vasi­les­cu, et quit­té Buca­rest par le pre­mier train. Un escroc rai­son­nable ne fabrique pas de faux papiers pour le frère d’une femme qu’il connaît depuis un mois, parce que les faux papiers, dans un pays qui est en train de deve­nir fas­ciste, ne sont pas une petite com­bine de gent­le­man — c’est un crime qui se paie cher, en pri­son ou en balles.

Émile n’é­tait pas rai­son­nable. Il ne l’a­vait pro­ba­ble­ment jamais été — un homme rai­son­nable ne devient pas escroc, il devient comp­table. Mais ce soir-là, dans ce bar, face à ces yeux, il fut quelque chose de pire que dérai­son­nable : il fut sincère.

— Je vais voir ce que je peux faire, dit-il.

Ce n’é­tait pas une pro­messe. Ce n’é­tait même pas un enga­ge­ment. C’é­tait le bruit que fait un homme quand la cara­pace se fis­sure et que quelque chose, en des­sous — quelque chose de mou, de vul­né­rable, d’hu­main — se montre pour la pre­mière fois depuis très longtemps.

Iri­na hocha la tête. Elle ne le remer­cia pas. Le remer­cier aurait été une poli­tesse, et les poli­tesses, entre eux, avaient ces­sé d’a­voir cours. Ce qui res­tait était plus brut, plus dif­fi­cile, plus vrai — un pacte silen­cieux, scel­lé par un verre de vin blanc qu’elle n’a­vait pas bu et un men­songe qu’il n’a­vait pas dit.

CHA­PITRE 13

LA MÉCA­NIQUE DU VRAI

Fabri­quer un faux pas­se­port rou­main en 1940 n’é­tait pas, en soi, une opé­ra­tion complexe.

Les pas­se­ports rou­mains de l’é­poque étaient des docu­ments de belle fac­ture — papier ver­gé, cou­ver­ture en car­ton bleu marine frap­pé des armoi­ries royales, pages inté­rieures en papier de sécu­ri­té avec fili­granes — mais leur sys­tème de vali­da­tion repo­sait sur des tam­pons, des signa­tures manus­crites et des pho­to­gra­phies col­lées, ce qui en fai­sait des objets vul­né­rables pour qui­conque avait les outils et le savoir-faire.

Émile avait les outils. Pas sur lui — ils étaient res­tés à Buda­pest, chez le faus­saire napo­li­tain qui les gar­dait dans un appar­te­ment du sep­tième arron­dis­se­ment, der­rière la gare Kele­ti. Mais Buca­rest, il le décou­vrit vite, était une ville où l’on pou­vait trou­ver n’im­porte quoi si l’on savait à qui deman­der. Et Gri­gore savait.

— Un gra­veur, dit le concierge de nuit, quand Émile lui posa la ques­tion — sans détour, parce que les détours, avec Gri­gore, étaient inutiles. Il y a un gra­veur dans le quar­tier armé­nien. Lips­ca­ni, der­rière l’é­glise Sta­vro­po­leos. Il s’ap­pelle Hagop. Il grave des plaques de cuivre, des cachets, des sceaux. Offi­ciel­le­ment. Offi­cieu­se­ment, il grave ce qu’on lui demande de gra­ver, et il ne pose pas de ques­tions, parce que les Armé­niens ont appris depuis long­temps que les ques­tions sont plus dan­ge­reuses que les réponses.

— Vous le connaissez ?

— Je connais tout le monde, Mon­sieur le Vicomte. C’est mon métier. Un concierge qui ne connaît pas un gra­veur est comme un prêtre qui ne connaît pas un pécheur — il ne sert à rien.

Le quar­tier Lips­ca­ni était une autre ville dans la ville — des ruelles étroites, pavées de cailloux ronds et usés, bor­dées de bou­tiques minus­cules dont les vitrines dis­pa­rais­saient sous des couches de pous­sière et d’his­toire. Des échoppes de chan­geurs, de tailleurs, de cor­don­niers, de bijou­tiers, de ven­deurs de tapis, de mar­chands de tout et de rien, ser­rées les unes contre les autres comme des dents dans une mâchoire. L’air sen­tait le cuir, l’en­cens, la fumée de ciga­rette et le café turc — ce café épais, siru­peux, qu’on ser­vait dans des tasses minus­cules avec un car­ré de lou­koum et un verre d’eau froide.

Hagop était un petit homme sec, la soixan­taine, avec des mains énormes — des mains de for­ge­ron sur un corps de jockey — et des lunettes rondes à double foyer qui lui don­naient l’air d’un hibou. Son ate­lier était un caphar­naüm de plaques de cuivre, de burins, de limes, d’encres et de papiers, le tout éclai­ré par une seule ampoule qui pen­dait du pla­fond comme un fruit lumi­neux dans une caverne. Il ne par­lait pas fran­çais — il par­lait rou­main, armé­nien, turc et un peu d’al­le­mand — mais Émile avait appris assez de rou­main en un mois pour les besoins essen­tiels, et les besoins essen­tiels, à Lips­ca­ni, se résu­maient à trois mots : cât costă — combien.

La négo­cia­tion fut brève. Hagop regar­da les spé­ci­fi­ca­tions qu’É­mile avait des­si­nées — un tam­pon du minis­tère de l’In­té­rieur, un cachet de la pré­fec­ture de police, un sceau consu­laire — avec l’œil d’un arti­san qui éva­lue un tra­vail, pas d’un mora­liste qui juge un crime. Il nom­ma un prix. Émile le paya. Hagop dit qu’il lui fau­drait quatre jours.

Quatre jours.

Le pro­blème n’é­tait pas le pas­se­port. Le pro­blème était Andrei.

Iri­na avait arran­gé une ren­contre — pas à l’hô­tel, parce que l’hô­tel écou­tait, mais dans un jar­din public, le Ciș­mi­giu, au centre de Buca­rest. Le Ciș­mi­giu était un parc à l’an­glaise, avec un lac arti­fi­ciel, des allées ombra­gées, des bancs sous les mar­ron­niers et cette atmo­sphère de ver­dure domes­ti­quée qui est la réponse euro­péenne au chaos de la nature. C’é­tait aus­si, en cet été 1940, un endroit où les amou­reux se pro­me­naient, les enfants jouaient, les vieillards nour­ris­saient les pigeons — un îlot de nor­ma­li­té dans une ville qui per­dait la sienne.

Andrei les atten­dait sur un banc, près du lac. Il avait reti­ré sa che­mise verte — il por­tait une che­mise blanche, ouverte au col, et un pan­ta­lon de toile — mais quelque chose dans sa pos­ture, dans la rai­deur de son dos, dans la façon dont ses mains repo­saient sur ses genoux, paumes tour­nées vers le bas, disait qu’il por­tait encore l’u­ni­forme en des­sous. On ne quitte pas la Garde de Fer en chan­geant de chemise.

— Andrei, dit Iri­na. Voi­ci Émile. L’homme dont je t’ai parlé.

Andrei leva les yeux. Émile vit le visage d’I­ri­na en plus jeune, en plus flou, en plus inache­vé — les mêmes traits, mais sans la pré­ci­sion, sans la dure­té, sans cette qua­li­té miné­rale qui fai­sait d’I­ri­na une per­sonne qu’on ne pou­vait pas igno­rer. Andrei était beau, mais d’une beau­té molle, inquiète, une beau­té de cire qui n’a­vait pas encore pris sa forme définitive.

— Vous êtes le Fran­çais, dit Andrei.

— Oui.

— Iri­na dit que vous pou­vez m’ai­der à partir.

— C’est possible.

— Par­tir pour où ?

— La Tur­quie. Istan­bul. De là, vous pou­vez aller n’im­porte où — la Pales­tine, l’É­gypte, l’A­frique du Sud. L’im­por­tant, c’est de quit­ter le pays avant que les fron­tières se ferment.

Andrei regar­da le lac. Des canards glis­saient sur l’eau verte, lais­sant der­rière eux des sillages en V qui s’é­lar­gis­saient puis dis­pa­rais­saient, comme si le lac effa­çait toutes les traces. Un enfant lan­çait des mor­ceaux de pain depuis la berge. L’en­fant riait.

— Et si je ne veux pas partir ?

Iri­na fer­ma les yeux. Une seconde. Pas plus. Le temps d’ab­sor­ber le coup.

— Andrei…

— Non, écoute-moi. Écoute-moi pour une fois. Tu m’as traî­né ici, tu m’as pré­sen­té cet homme, tu as orga­ni­sé tout ça der­rière mon dos — comme tou­jours, comme Papa, comme la famille, tou­jours déci­der pour moi, tou­jours savoir mieux que moi ce qui est bon pour moi. Mais tu ne sais pas. Tu ne sais pas ce que c’est, la Légion. Tu ne sais pas ce qu’on res­sent quand on fait par­tie de quelque chose de plus grand que soi. Papa était libé­ral — et qu’est-ce que ça lui a rap­por­té ? La dis­grâce, l’exil, le mépris. Les libé­raux ont per­du. Ils ont per­du parce qu’ils n’a­vaient rien à offrir — pas de foi, pas de force, pas de cer­ti­tude. La Légion offre tout ça.

— La Légion offre la vio­lence, dit Iri­na, et sa voix était si basse, si contrô­lée, qu’elle sem­blait venir de très loin. La Légion bat des gens dans la rue. La Légion tue des Juifs. La Légion a assas­si­né un Pre­mier ministre. C’est ça, ta certitude ?

— Tu ne com­prends pas.

— Non. Je ne com­prends pas. Et je ne veux pas com­prendre. Je veux que tu vives.

Le silence qui sui­vit eut la den­si­té d’un mur. Andrei regar­dait le lac. Iri­na regar­dait Andrei. Émile regar­dait les deux — et se sen­tait, pour la pre­mière fois depuis des années, com­plè­te­ment super­flu. Pas inutile — il avait un rôle, les papiers, la logis­tique — mais super­flu au sens où ce qui se jouait entre le frère et la sœur était d’une pro­fon­deur à laquelle il n’a­vait pas accès, parce qu’il n’a­vait jamais aimé per­sonne de cette façon-là, avec cette fureur impuis­sante, cette ten­dresse qui res­semble à de la rage.

Andrei se leva.

— Je réflé­chi­rai, dit-il.

Il s’é­loi­gna le long du lac, les mains dans les poches, la démarche un peu voû­tée — pas la démarche mili­taire de la che­mise verte, mais celle d’un gar­çon de vingt-quatre ans qui ne sait pas quoi faire de sa vie et qui a choi­si la pire des réponses à cette question.

Iri­na ne le regar­da pas par­tir. Elle fixait un point sur l’eau — peut-être un canard, peut-être rien.

— Il ne par­ti­ra pas, dit-elle.

— Peut-être.

— Il ne par­ti­ra pas. Je le connais. Quand il dit « je réflé­chi­rai », ça veut dire « j’ai déjà déci­dé, mais je n’ai pas le cou­rage de te le dire ». Il a tou­jours été comme ça. Même enfant. Quand il ne vou­lait pas man­ger sa soupe, il ne disait pas non. Il disait « peut-être plus tard ». Et plus tard ne venait jamais.

Elle se leva. Ses mains trem­blaient — les mains d’I­ri­na, qui ne trem­blaient jamais.

— Faites quand même les papiers, dit-elle. On ne sait jamais. Peut-être que la peur sera plus forte que la fier­té. Peut-être qu’il y aura un moment — un moment où les bottes dans la rue seront trop bruyantes, où le sang sera trop rouge, où la cer­ti­tude devien­dra trop lourde à por­ter. Et à ce moment-là, il fau­dra que les papiers soient prêts.

Elle s’é­loi­gna à son tour, dans l’al­lée ombra­gée, sous les mar­ron­niers. Les feuilles fai­saient des ombres mou­vantes sur le gra­vier, et pen­dant un ins­tant, Iri­na elle-même sem­bla faite d’ombre — une sil­houette mobile, décou­pée dans la lumière du Ciș­mi­giu, qui mar­chait vers quelque chose qu’É­mile ne pou­vait pas voir.

Il res­ta seul sur le banc. L’en­fant lan­çait tou­jours du pain aux canards. Le pain tom­bait dans l’eau avec de petits ploufs qui res­sem­blaient à des points d’ex­cla­ma­tion muets. Le lac effa­çait les traces. Buca­rest trans­pi­rait. Et quelque part, dans un ate­lier du quar­tier armé­nien, un gra­veur nom­mé Hagop taillait des tam­pons dans du cuivre avec la patience des arti­sans qui savent que leur tra­vail, qu’il serve la loi ou qu’il la viole, est de toute façon le même — c’est du tra­vail bien fait.

Émile pen­sa à Vasi­les­cu, dont l’argent atten­dait d’être volé. Il pen­sa à Weid­mann, dont les infor­ma­tions atten­daient d’être livrées. Il pen­sa à Fitch, dont le bridge atten­dait d’être joué. Et il pen­sa à Iri­na, qui ne lui avait rien deman­dé qu’il n’eût déjà déci­dé de donner.

Quatre jours. Dans quatre jours, les papiers seraient prêts.

Dans quatre jours, aus­si, la Rou­ma­nie aurait per­du un roi.

Mais ça, per­sonne ne le savait encore. Sauf l’A­thé­née Palace, peut-être. L’A­thé­née Palace savait tou­jours avant tout le monde.

CHA­PITRE 14

L’AB­DI­CA­TION

Le roi Carol II abdi­qua le 6 sep­tembre 1940, un vendredi.

Émile se sou­vien­drait tou­jours du jour de la semaine, parce que le ven­dre­di était le jour où Gri­gore chan­geait les fleurs du comp­toir de la concier­ge­rie — des œillets rouges, tou­jours des œillets rouges, par super­sti­tion ou par habi­tude — et que ce ven­dre­di-là, les œillets étaient encore dans leur seau d’eau, pas arran­gés, pas cou­pés, comme si le concierge avait été inter­rom­pu en plein geste par l’ef­fon­dre­ment d’un règne.

La nou­velle arri­va par la radio. Pas par les jour­naux, pas par le télé­phone, pas par le bouche-à-oreille habi­tuel — par la radio, ce qui signi­fiait que c’é­tait offi­ciel, irré­ver­sible, et que le temps des rumeurs était ter­mi­né. Le géné­ral Ion Anto­nes­cu, nom­mé Pre­mier ministre deux jours plus tôt, avait exi­gé l’ab­di­ca­tion. Le roi avait cédé. Son fils Michel, dix-huit ans, rede­ve­nait roi — pour la deuxième fois de sa vie, comme si le des­tin, en Rou­ma­nie, bégayait.

L’A­thé­née Palace, ce matin-là, fut le pre­mier endroit de Buca­rest à savoir et le der­nier à com­prendre. Les gens savaient — la radio l’a­vait dit, les cou­loirs bruis­saient, les visages étaient graves — mais per­sonne ne com­pre­nait ce que cela signi­fiait, parce que l’ab­di­ca­tion d’un roi, dans un pays qui avait fait du roi le centre de toute chose, était un évé­ne­ment si énorme, si fon­da­men­tal, qu’il dépas­sait la capa­ci­té de com­pré­hen­sion des cer­veaux indi­vi­duels. On savait, mais on ne réa­li­sait pas. On par­lait, mais on ne disait rien. On buvait, mais on n’a­vait pas soif.

Émile des­cen­dit au hall à huit heures. Le spec­tacle était hallucinant.

Le hall était plein — pas plein comme d’ha­bi­tude, mais plein d’une façon nou­velle, chao­tique, comme si toutes les couches de l’hô­tel s’é­taient mélan­gées en une seule masse indif­fé­ren­ciée. Des diplo­mates en pyja­ma par­laient avec des offi­ciers en uni­forme. Des femmes en robe de chambre fumaient dans les fau­teuils. Le Prince Dobro­vols­ki, en smo­king — tou­jours en smo­king, même à huit heures du matin, comme si le smo­king était sa peau et qu’il ne pou­vait pas l’en­le­ver — se tenait debout au milieu du hall, un verre de cham­pagne à la main, et disait à qui vou­lait l’entendre :

— Le deuxième roi que je vois tom­ber. Le pre­mier était Nico­las. Celui-ci est Carol. Les rois tombent tou­jours de la même façon — d’a­bord len­te­ment, puis très vite. Comme les feuilles. Comme les empires. Comme les gens qui boivent trop. Je le sais — j’ai été un empire, j’ai été un homme qui boit trop, et je serai peut-être un jour une feuille. En atten­dant, je bois à la san­té du roi Michel, qui a dix-huit ans et qui ne sait pas encore ce qui l’at­tend. Pauvre gar­çon. Pauvre, pauvre garçon.

Émile cher­cha Vasi­les­cu. Le boyar était au bar — à huit heures du matin, au bar, pour la deuxième fois en trois mois, ce qui confir­mait que les repères s’ef­fon­draient. Il buvait du țuică, les yeux fixes, les bajoues pen­dantes. En voyant Émile, il se leva — un mou­ve­ment lourd, méca­nique, comme un ours qui se dresse sur ses pattes arrière.

— Dor­vières. Les papiers de la banque. Où en sont-ils ?

— Presque prêts. Zurich a confir­mé. Quelques jours encore.

— Quelques jours. Quelques jours. Il n’y a plus de jours, Dor­vières. Il n’y a plus que des heures. Carol est par­ti. Anto­nes­cu est là. La Garde de Fer est dans la rue. Vous savez ce que ça veut dire ? Ça veut dire que dans une semaine, peut-être deux, les che­mises vertes seront au pou­voir, et les che­mises vertes, Dor­vières, n’aiment pas les boyards. Ils n’aiment pas les riches. Ils n’aiment pas les Juifs. Ils n’aiment per­sonne, sauf eux-mêmes et leur Capi­taine mort. Il faut que l’argent parte. Maintenant.

— Demain, dit Émile. Demain, je vous appor­te­rai les for­mu­laires de trans­fert. Tout sera en ordre.

Vasi­les­cu le sai­sit par le bras. Sa poigne était celle d’un homme qui se noie — forte, aveugle, indif­fé­rente à la dou­leur qu’elle cause.

— Demain, Dor­vières. Demain. Je compte sur vous.

Émile mon­ta dans sa chambre. Il ouvrit la valise — celle du papier à en-tête — et pré­pa­ra les for­mu­laires. Des for­mu­laires magni­fiques, impri­més sur du papier de soie ivoire, avec l’en-tête de la Banque Hel­vé­tique, des cases pour les mon­tants, les numé­ros de compte, les signa­tures. Des for­mu­laires qui ne valaient rien — du papier, de l’encre, du vide habillé en finance — mais qui, dans les mains d’un homme ter­ri­fié, auraient la soli­di­té du marbre.

Il les pré­pa­ra avec soin. Puis il s’as­sit au bureau et regar­da par la fenêtre.

La place était dif­fé­rente. Des sol­dats — des vrais, en uni­forme, avec des fusils — avaient pris posi­tion aux car­re­fours. Un camion mili­taire tra­ver­sa len­te­ment la place, char­gé de jeunes hommes en che­mise verte qui chan­taient. Les gla­dio­las rouges — ou les dah­lias, ou quoi que fût la fleur du moment — trem­blaient dans le vent chaud. Le dôme de l’A­thé­née rou­main brillait dans le soleil de sep­tembre comme un casque aban­don­né sur un champ de bataille.

Carol était par­ti. Le monde d’hier était par­ti avec lui — le monde des boyards, des soi­rées à l’A­thé­née, des conver­sa­tions en fran­çais, des pro­me­nades sur la Calea Vic­to­riei. Le monde de demain n’é­tait pas encore là, mais on le sen­tait venir, dans le bruit des bottes, dans le chant des légion­naires, dans le silence des gens qui bais­saient les yeux.

Et Émile, le faux vicomte, le vrai escroc, était assis entre les deux mondes, les for­mu­laires de la fausse banque devant lui, les faux papiers d’An­drei chez Hagop l’Ar­mé­nien, et cette sen­sa­tion de plus en plus insis­tante que le sol sous ses pieds n’é­tait pas du sol — que c’é­tait de la glace, fine, trans­pa­rente, et qu’en des­sous, l’eau était noire et profonde.

*

La fuite du roi fut, en elle-même, un roman picaresque.

On l’ap­prit dans les jours sui­vants, par frag­ments, par rumeurs, par éclats — comme on apprend les his­toires les plus incroyables, c’est-à-dire par les détails les plus absurdes. Carol avait quit­té le palais dans la nuit. Un convoi de voi­tures, puis un train spé­cial. Avec lui : Mag­da Lupes­cu, quelques fidèles, et trente camions char­gés de ses biens per­son­nels — de l’or, des bijoux, des tableaux, des four­rures, des meubles, un assor­ti­ment de richesses si extra­va­gant qu’il aurait fal­lu un inven­taire de trois jours pour en faire le tour. Trente camions. Un roi en fuite avec trente camions de butin — c’é­tait du Molière joué par l’His­toire, du vau­de­ville avec des balles réelles.

Parce qu’il y avait eu des balles. À Timișoa­ra, la Garde de Fer avait ten­té d’ar­rê­ter le train royal en tirant sur les wagons. Des balles avaient tra­ver­sé les parois. Mag­da Lupes­cu, dit-on, s’é­tait jetée sous un siège. Le roi, dit-on, avait hur­lé. Les trente camions de tré­sors, eux, n’a­vaient rien sen­ti — les objets n’ont pas peur.

Le Prince Dobro­vols­ki racon­ta l’his­toire au bar, le soir même, avec un mélange de jubi­la­tion et de tris­tesse qui était sa marque de fabrique.

— Trente camions, dit-il en levant son verre. Nico­las, quand il est par­ti — enfin, quand on l’a emme­né — n’a­vait rien. Pas un kopeck. Pas une bague. Il est par­ti en pyja­ma, avec sa femme et ses enfants, dans un train qui sen­tait la sueur et le déses­poir. Et il est mort dans une cave. Carol, lui, part avec trente camions d’or et des balles dans la car­ros­se­rie. La dif­fé­rence entre un tsar et un roi, mes amis, c’est la taille des valises.

Il but. Le cham­pagne, ce soir-là, avait un goût de cendres et de fin d’é­poque. Tout le bar le sen­tait. Même les Alle­mands — même les Alle­mands, qui avaient pour­tant toutes les rai­sons d’être satis­faits — avaient quelque chose de conte­nu dans le regard, comme si l’am­pleur de ce qu’ils étaient en train de gagner com­men­çait à les inquié­ter eux-mêmes.

CHA­PITRE 15

LES CONSÉ­QUENCES

Le len­de­main de l’ab­di­ca­tion, Émile remit les for­mu­laires à Vasilescu.

La scène eut lieu dans la chambre du boyar — une suite au deuxième étage, plus grande que celle d’É­mile, avec des meubles lourds, des rideaux de velours cra­moi­sie et une odeur de tabac froid et de țuică qui flot­tait dans l’air comme un brouillard inté­rieur. Vasi­les­cu était assis à son bureau, les manches retrous­sées, les bagues reti­rées — un détail qui frap­pa Émile, parce qu’un boyar qui retire ses bagues est un boyar qui a ces­sé de jouer le boyar.

Il signa les for­mu­laires sans les lire. Émile le regar­da faire et sen­tit, pour la deuxième fois — après le dîner au res­tau­rant, après la poi­gnée de main au bar —, ce pin­ce­ment, cette contrac­tion quelque part entre l’es­to­mac et la conscience. Vasi­les­cu signait avec l’ap­pli­ca­tion d’un enfant qui fait ses devoirs — la langue entre les dents, le front plis­sé, la main appli­quée. C’é­tait la signa­ture d’un homme qui croyait sau­ver sa vie. Et Émile, qui savait que cette signa­ture ne sau­vait rien du tout — qu’elle envoyait de l’argent dans un trou noir, un compte qui n’exis­tait que le temps d’être vidé —, regar­da la main du boyar tra­cer les lettres de son nom et pen­sa : c’est la der­nière fois que je fais ça.

La pen­sée le sur­prit. Pas par son conte­nu — il avait dit « la der­nière fois » après chaque arnaque, c’é­tait un rituel, une super­sti­tion d’es­croc, comme les marins qui disent « der­nier voyage » avant chaque tra­ver­sée. Mais cette fois, la pen­sée avait un poids dif­fé­rent. Elle n’é­tait pas une for­mule. Elle était vraie.

— Voi­là, dit Vasi­les­cu en posant le sty­lo. C’est fait. Quand l’argent sera-t-il à Zurich ?

— Qua­rante-huit heures après le trans­fert. Je vous ferai par­ve­nir la confir­ma­tion de Hartmann.

— Hart­mann. Le pro­tes­tant aux chaus­settes noires.

— Lui-même.

Vasi­les­cu eut un sou­rire fati­gué — un sou­rire qui n’at­ten­dait rien, qui ne deman­dait rien, qui disait sim­ple­ment : j’ai fait ce que je pou­vais, et main­te­nant, le reste ne m’ap­par­tient plus.

— Mer­ci, Dor­vières. Vous êtes le seul homme à Buca­rest en qui j’ai confiance.

Émile sor­tit de la chambre avec les for­mu­laires signés dans sa poche inté­rieure et le goût de la tra­hi­son dans la bouche. Il tra­ver­sa le cou­loir — moquette épaisse, lumière tami­sée, silence d’a­qua­rium — et s’ar­rê­ta devant l’as­cen­seur. Il appuya sur le bou­ton. L’as­cen­seur mon­ta avec ses grin­ce­ments de vieil homme.

C’est dans l’as­cen­seur qu’il prit sa décision.

Il ne vole­rait pas l’argent de Vasilescu.

La déci­sion ne vint pas comme une illu­mi­na­tion, pas comme un éclair moral, pas comme une conver­sion spec­ta­cu­laire du mal vers le bien. Elle vint comme viennent les déci­sions les plus impor­tantes — dou­ce­ment, laté­ra­le­ment, presque par acci­dent, comme un cou­rant d’air qui passe sous une porte qu’on croyait fer­mée. Il ne vole­rait pas Vasi­les­cu parce que Vasi­les­cu avait reti­ré ses bagues. Parce que Vasi­les­cu avait signé sans lire. Parce que Vasi­les­cu avait dit « vous êtes le seul homme en qui j’ai confiance » avec la voix d’un homme qui n’a plus per­sonne. Ce n’é­tait pas de la morale — Émile n’a­vait pas de morale, ou du moins il n’en avait jamais eu l’u­sage. C’é­tait autre chose. Quelque chose de plus pri­mi­tif, de plus ani­mal. Un refus du corps, comme quand on ne peut plus ava­ler un ali­ment qu’on a trop mangé.

Il mon­ta dans sa chambre. Il prit les for­mu­laires. Il les posa sur le bureau. Il les regarda.

Puis il les déchira.

Soi­gneu­se­ment, métho­di­que­ment, en petits mor­ceaux régu­liers, comme un homme qui défait un puzzle qu’il a mis des semaines à assem­bler. Les mor­ceaux tom­bèrent dans la cor­beille à papier — la Banque Hel­vé­tique de Com­merce et d’In­ves­tis­se­ment en confet­tis, le Direc­teur Hart­mann en lam­beaux, toute l’ar­chi­tec­ture du men­songe réduite à ce qu’elle avait tou­jours été : du papier.

Il s’as­sit sur le lit. Il regar­da le pla­fond. Il pen­sa : et maintenant ?

Main­te­nant, il n’a­vait plus d’ar­naque. Plus de plan. Plus de rai­son d’être à Buca­rest, sinon les faux papiers d’An­drei, le double jeu avec Weid­mann et Fitch, et Iri­na. C’est-à-dire rien qui le concer­nât vrai­ment — rien qui le nour­ri­rait, rien qui paie­rait sa chambre d’hô­tel, rien qui jus­ti­fiât sa pré­sence dans un pays qui s’effondrait.

Et pour­tant, il resta.

*

Le soir même, Weid­mann vint le trou­ver au bar.

Pas à leur table habi­tuelle du petit-déjeu­ner — au bar, le soir, ce qui était une rup­ture de pro­to­cole. Les rup­tures de pro­to­cole, chez Weid­mann, étaient des signaux d’alarme.

— Dor­vières, dit-il en s’as­seyant. Un problème.

— Quel genre ?

— Le genre qui néces­site une expli­ca­tion. Vos petits rap­ports heb­do­ma­daires — nos conver­sa­tions du mar­di matin — sont très inté­res­sants. Infor­ma­tifs. Détaillés. Peut-être un peu trop détaillés, d’ailleurs, pour un homme qui pré­tend ne faire que gla­ner l’é­cume des conver­sa­tions. Mais pas­sons. Le pro­blème n’est pas là.

Il fit signe au bar­man. Un whis­ky apparut.

— Le pro­blème, c’est que cer­taines infor­ma­tions que vous m’a­vez trans­mises — des impres­sions, des humeurs, comme nous disions — se sont retrou­vées, sous une forme légè­re­ment modi­fiée, dans des rap­ports de la léga­tion bri­tan­nique. Pas les mêmes mots, bien sûr. Les Anglais ont leurs propres mots. Mais la sub­stance, la saveur, la direc­tion — les mêmes. Ce qui me conduit à une hypo­thèse désagréable.

Émile ne cil­la pas. L’art de ne pas cil­ler, encore. Mais cette fois, l’ef­fort était plus grand.

— Quelle hypothèse ?

Weid­mann sou­rit. Le sou­rire mince, pri­vé, le sou­rire qui ne s’a­dres­sait qu’à lui-même.

— L’hy­po­thèse que vous ne tra­vaillez pas seule­ment pour moi. Ce qui, en soi, n’est pas un crime — dans cet hôtel, tout le monde tra­vaille pour tout le monde. Mais c’est un manque de trans­pa­rence. Et le manque de trans­pa­rence, dans notre type d’ar­ran­ge­ment, est un pro­blème plus grave que la tra­hi­son. La tra­hi­son, on peut la punir. Le manque de trans­pa­rence, on ne peut que le consta­ter — et consta­ter, pour un homme comme moi, c’est déjà décider.

Le silence entre eux dura cinq secondes. Cinq secondes qui eurent la den­si­té d’une heure.

— Je ne vous menace pas, Dor­vières, reprit Weid­mann. Les menaces sont vul­gaires, et je ne suis pas un homme vul­gaire. Je vous informe. À par­tir de main­te­nant, nos conver­sa­tions du mar­di matin n’au­ront plus lieu. Notre arran­ge­ment est ter­mi­né. Ce qui ne signi­fie pas que nous sommes enne­mis — sim­ple­ment que nous ne sommes plus asso­ciés. La nuance est impor­tante. Un enne­mi, on le com­bat. Un ancien asso­cié, on le sur­veille. C’est moins violent, mais c’est plus durable.

Il finit son whis­ky. Se leva. Lis­sa une ride ima­gi­naire sur sa veste.

— Un conseil, Dor­vières. Quit­tez Buca­rest. Bien­tôt. Ce qui va se pas­ser ici dans les semaines qui viennent ne sera pas agréable pour les gens qui n’ont pas de camp. Et vous, si je ne m’a­buse, n’a­vez de camp nulle part. Ce qui est char­mant en temps de paix et sui­ci­daire en temps de guerre.

Il s’é­loi­gna. Émile res­ta seul avec un verre vide et le sen­ti­ment très pré­cis d’un filet qui se resserrait.

Weid­mann savait. Weid­mann avait com­pris le double jeu. Et si Weid­mann avait com­pris, com­bien de temps avant que d’autres ne com­prennent — la police rou­maine, la Secu­ri­tate royale, la Garde de Fer, tous ces yeux qui regar­daient, toutes ces oreilles qui écou­taient dans cet hôtel qui n’é­tait qu’une oreille géante ?

Il fal­lait par­tir. Weid­mann avait rai­son — il fal­lait par­tir. Mais pas seul.

Il mon­ta au troi­sième étage, frap­pa à la porte d’I­ri­na — chambre 312, il connais­sait le numé­ro par Gri­gore, qui connais­sait tous les numé­ros — et quand elle ouvrit, il dit :

— Il faut qu’on parte. Tous les trois. Vous, moi et Andrei. Les papiers sont prêts. Hagop a fini. Il faut par­tir maintenant.

Iri­na le regar­da. Ses yeux gris-vert étaient calmes — d’un calme ter­rible, le calme des gens qui ont déjà accep­té le pire et pour qui tout ce qui suit est une variation.

— Andrei ne par­ti­ra pas, dit-elle.

— Il faut le convaincre.

— On ne convainc pas Andrei. On ne l’a jamais convain­cu de rien. Quand il avait huit ans, il refu­sait de man­ger sa soupe. Quand il avait quinze ans, il refu­sait d’é­tu­dier. Quand il a vingt-quatre ans, il refuse de quit­ter un mou­ve­ment qui va le tuer. C’est le même refus. C’est le même garçon.

— Alors on part sans lui.

Iri­na fer­ma les yeux. Le même geste qu’au Ciș­mi­giu — une seconde, pas plus. Le temps d’absorber.

— Non, dit-elle. On ne part pas sans lui. On essaie encore une fois. Une der­nière fois. Et si ça ne marche pas — si ça ne marche pas, Émile, alors je reste.

— Vous ne pou­vez pas rester.

— Si. Je peux. Parce qu’il est mon frère. Et parce que les gens qui partent sans ceux qu’ils aiment ne partent pas vrai­ment — ils fuient. Et les gens qui fuient passent le reste de leur vie à cou­rir. Je ne veux pas cou­rir. Je ne suis pas faite pour ça.

Elle le regar­da. Et dans ce regard, Émile vit quelque chose qu’il n’a­vait jamais vu dans les yeux de per­sonne — pas de la rési­gna­tion, pas du cou­rage, pas de la folie, mais les trois à la fois, fon­dus en une seule sub­stance, dure et trans­pa­rente, comme un dia­mant taillé dans la peur.

— Demain, dit-elle. Demain soir. Ame­nez les papiers. J’ar­ran­ge­rai la rencontre.

Émile hocha la tête. Il redes­cen­dit dans sa chambre. Il ne dor­mit pas. Dehors, un camion mili­taire tra­ver­sa la place, len­te­ment, ses phares balayant la façade de l’hô­tel comme les yeux d’un ani­mal qui cherche sa proie. Les gla­dio­las — ou les dah­lias, ou les chry­san­thèmes, les fleurs chan­geaient mais la cou­leur res­tait rouge, tou­jours rouge — trem­blaient dans le souffle du véhicule.

L’A­thé­née Palace, cette nuit-là, ne dor­mait pas non plus. L’hô­tel res­pi­rait, cra­quait, grin­çait. Des portes s’ou­vraient et se fer­maient dans les étages. Des pas réson­naient dans les cou­loirs. Des voix mur­mu­raient der­rière les cloi­sons minces.

L’hô­tel écou­tait. L’hô­tel savait. L’hô­tel attendait.

CHA­PITRE 16

LA DER­NIÈRE NUIT

Le ren­dez-vous eut lieu dans la chambre d’I­ri­na, pas au Ciș­mi­giu. Plus le temps pour les parcs, les bancs, les canards. Le temps des jar­dins publics était fini. On en était au temps des chambres fer­mées, des rideaux tirés, des voix basses.

Andrei vint à neuf heures du soir. Sans che­mise verte — en civil, un cos­tume frois­sé, une cra­vate dénouée. Il avait l’air d’un homme qui n’a pas dor­mi depuis plu­sieurs jours, ce qui était pro­ba­ble­ment le cas. Ses yeux — les yeux d’I­ri­na en plus jeune, en plus flou — avaient des cernes vio­lets, et quelque chose dans son regard avait chan­gé depuis le Ciș­mi­giu. La fièvre était tou­jours là, mais en des­sous, quelque chose d’autre — de la fatigue, peut-être, ou du doute, ou cette forme par­ti­cu­lière de luci­di­té qui vient quand le corps est trop épui­sé pour main­te­nir les illusions.

— Dis-moi, fit Irina.

Andrei s’as­sit sur le lit. Il regar­da ses mains. Des mains de gar­çon, fines, pas encore formées.

— Il y a eu des choses, dit-il. Des choses que je ne peux pas racon­ter. Enfin, que je ne veux pas racon­ter. Des choses dans la rue. Des gens. Des gens qu’on…

Il s’ar­rê­ta. Ava­la. Reprit.

— Il y avait un vieux. Un vieux Juif. Un hor­lo­ger. Rue Văcă­reș­ti. Ils l’ont sor­ti de sa bou­tique. Ils l’ont traî­né dans la rue. Je n’ai pas — je n’ai pas par­ti­ci­pé. Je regar­dais. Je regar­dais seule­ment. Mais regar­der, c’est…

Il ne finit pas la phrase. Il n’a­vait pas besoin de la finir. Le silence qui sui­vit conte­nait tout — la honte, l’hor­reur, la com­pré­hen­sion tar­dive que regar­der, dans cer­taines cir­cons­tances, c’est participer.

Iri­na ne dit rien. Elle ne le prit pas dans ses bras. Elle ne le conso­la pas. Elle le lais­sa assis sur le lit, avec ses mains de gar­çon et ses yeux cer­nés, et elle atten­dit — parce qu’I­ri­na savait que les gens qui arrivent à la véri­té n’ont pas besoin d’être pous­sés. Ils ont besoin qu’on les attende de l’autre côté.

— Je veux par­tir, dit Andrei.

Trois mots. Trois mots qui valaient trois mois de conver­sa­tions, de sup­pli­ca­tions, de ren­dez-vous au Ciș­mi­giu, de nuits blanches. Trois mots que la soupe avait refu­sé de dire quand il avait huit ans.

Émile sor­tit les papiers de sa poche inté­rieure. Le pas­se­port — magni­fique, un chef-d’œuvre de Hagop, les tam­pons impec­cables, la pho­to­gra­phie col­lée avec une pré­ci­sion d’or­fèvre, le tout au nom d’A­lexan­dru Mari­nes­cu, étu­diant en agro­no­mie, né à Brăi­la, se ren­dant à Istan­bul pour des études — une iden­ti­té si banale, si trans­pa­rente, qu’elle en deve­nait invi­sible. Un sauf-conduit du minis­tère de l’In­té­rieur — faux, bien sûr, mais faux avec la même convic­tion que les vrais, ce qui, dans un pays où les vrais docu­ments étaient sou­vent aus­si dou­teux que les faux, ne fai­sait guère de différence.

Andrei prit le pas­se­port. L’ou­vrit. Regar­da la pho­to­gra­phie — sa propre pho­to, qu’I­ri­na avait four­nie, prise deux ans plus tôt, avant la che­mise verte, avant les bottes, avant le vieil hor­lo­ger de la rue Văcă­reș­ti. Un visage de gar­çon qui ne savait pas encore ce qu’il allait deve­nir. Un visage d’avant.

— Alexan­dru Mari­nes­cu, lut-il. Étu­diant en agro­no­mie. C’est moi, ça ?

— C’est toi pour les deux pro­chains jours, dit Iri­na. Après, tu seras qui tu voudras.

— Et toi ?

— Moi, je reste.

— Non.

— Si.

— Iri­na…

— Je reste parce qu’il faut que quel­qu’un reste. Papa est à la cam­pagne. Il est vieux. Il est seul. Si je pars, il n’a plus per­sonne. Et un vieil homme seul dans une Rou­ma­nie qui devient folle, c’est un vieil homme qui meurt. Je ne peux pas. Tu com­prends ? Je ne peux pas.

Le silence revint. Plus doux, cette fois. Le silence des choses déci­dées, des routes choi­sies, des adieux qui ne disent pas leur nom.

Émile regar­da Iri­na. Elle se tenait debout près de la fenêtre, les bras croi­sés, la sil­houette décou­pée contre les rideaux de bro­cart. Elle ne pleu­rait pas. Elle ne trem­blait pas. Elle était sim­ple­ment là — solide, ver­ti­cale, indes­truc­tible de cette façon que seules les per­sonnes qui ont renon­cé à elles-mêmes pour quel­qu’un d’autre peuvent être indestructibles.

— Le train pour Constanța part à six heures du matin, dit Émile. De Constanța, un bateau pour Istan­bul. J’ai les billets. Le pas­se­port est en ordre. Il faut être à la gare du Nord avant cinq heures et demie — assez tôt pour évi­ter les contrôles de la Garde de Fer, qui com­mencent à six heures.

— Vous venez avec moi ? deman­da Andrei.

Émile ouvrit la bouche pour dire oui. C’é­tait le plan — par­tir avec Andrei, quit­ter Buca­rest, prendre le train pour Constanța, le bateau pour Istan­bul, dis­pa­raître dans une autre ville, un autre palace, une autre iden­ti­té. C’é­tait le plan, et c’é­tait le plan le plus rai­son­nable, le plus sûr, le plus conforme à tout ce qu’il avait tou­jours fait — par­tir avant que les choses ne tournent mal, glis­ser entre les mailles du filet, survivre.

Mais en regar­dant Iri­na — debout, les bras croi­sés, le dos droit — il sut qu’il ne par­ti­rait pas. Pas ce soir. Pas avec Andrei. Pas maintenant.

— Je vous accom­pagne à la gare, dit-il. Après, je reviens.

— Pour­quoi ? deman­da Andrei.

Émile ne répon­dit pas. Iri­na, elle, ne posa pas la ques­tion. Elle savait pour­quoi. Et cette connais­sance par­ta­gée — silen­cieuse, totale, sans un mot échan­gé — fut peut-être la chose la plus vraie qui se pas­sa entre eux dans tout l’é­té 1940.

*

Ils par­tirent à quatre heures du matin. L’hô­tel dor­mait — ou fai­sait sem­blant. L’as­cen­seur était trop bruyant, ils prirent l’es­ca­lier. Émile por­tait la valise d’An­drei — une seule valise, légère, presque vide. Un gar­çon de vingt-quatre ans qui fuit sa vie avec une valise presque vide — il y avait quelque chose de déchi­rant dans cette légè­re­té, quelque chose qui disait que la jeu­nesse est le seul bagage qu’on n’a pas besoin de por­ter parce qu’on le porte en soi.

Dans le hall, Gri­gore était à son poste.

Il ne dit rien. Il ne posa aucune ques­tion. Il ouvrit la porte de ser­vice — pas la porte prin­ci­pale, pas la porte tam­bour, mais une petite porte laté­rale, dis­crète, que seul le per­son­nel uti­li­sait — et il les lais­sa pas­ser. En sor­tant, Émile croi­sa son regard. Le regard de Gri­gore avait la pro­fon­deur d’un puits — un puits dans lequel on pou­vait voir, si on regar­dait bien, vingt ans de nuits, de secrets, de départs silencieux.

— Les cerises sont tou­jours bonnes, murmura-t-il.

Émile sou­rit.

— Vrai ou inventé ?

Gri­gore ne répon­dit pas. Il fer­ma la porte der­rière eux.

*

La gare du Nord, à quatre heures et demie du matin, était un lieu de non-être. Pas encore le jour, plus tout à fait la nuit — un entre-deux gri­sâtre, coton­neux, dans lequel les formes flot­taient comme des pois­sons dans une eau trouble. Quelques voya­geurs atten­daient sur le quai, le visage tiré, les épaules ren­trées. Un ven­deur de simits dor­mait debout, son pla­teau en équi­libre sur la tête. Un chat errait entre les rails avec l’as­su­rance de ceux qui n’ont pas de billet et qui n’en ont pas besoin.

Le train pour Constanța était là. Un vieux convoi aux wagons de bois, le ver­nis écaillé, les vitres sales, les ban­quettes en moles­kine usée — un train qui avait trans­por­té des sol­dats, des réfu­giés, des rois, des escrocs, et qui les avait tous trai­tés avec la même indif­fé­rence fatiguée.

Andrei mon­ta. Il se retour­na sur le marchepied.

— Dites à Irina…

Il s’ar­rê­ta. Quoi ? Qu’il l’ai­mait ? Qu’il avait honte ? Qu’il ne savait pas si ce qu’il fai­sait était du cou­rage ou de la lâche­té ? Qu’il se sou­ve­nait de la soupe, du jar­din, de la mort de leur mère, du manoir en Vala­chie où les fan­tômes étaient plus vivants que les vivants ?

— Dites-lui que la soupe était bonne, dit-il.

Et il dis­pa­rut dans le wagon.

Émile res­ta sur le quai. Le train s’é­bran­la avec un grin­ce­ment de fer­raille — le même bruit que l’as­cen­seur de l’A­thé­née Palace, en plus grand, en plus défi­ni­tif. Les wagons défi­lèrent devant lui, de plus en plus vite. Le visage d’An­drei appa­rut à une fenêtre, pâle, brouillé, puis il dis­pa­rut, empor­té par la vitesse et par la dis­tance et par tout ce qui sépare un homme de vingt-quatre ans qui fuit de l’homme qu’il aurait pu deve­nir s’il n’a­vait pas eu à fuir.

Le train s’é­loi­gna. Le quai rede­vint vide. Le chat revint entre les rails.

Émile retour­na à l’A­thé­née Palace. Il entra par la porte de ser­vice — Gri­gore avait lais­sé la porte ouverte, parce que Gri­gore lais­sait tou­jours les portes ouvertes pour les gens qui reve­naient, c’é­tait sa phi­lo­so­phie de concierge.

Il mon­ta dans sa chambre. Il s’al­lon­gea sur le lit. Il regar­da le pla­fond. Le pla­fond avait un trou — un petit trou, presque invi­sible, dans le coin gauche, là où le plâtre avait cra­qué. Un trou par lequel on pou­vait peut-être entendre les voix de l’é­tage au-des­sus, les mur­mures, les secrets, les men­songes. L’hô­tel qui écoutait.

Il fer­ma les yeux.

Il ne dor­mit pas. Mais pour la pre­mière fois depuis trois mois — depuis le jour où il était des­cen­du du train de Buda­pest avec deux valises, un faux nom et un pana­ma volé à Trieste —, il se sen­tit, étran­ge­ment, inex­pli­ca­ble­ment, en paix.

Pas heu­reux. Pas satis­fait. En paix.

C’é­tait nouveau.

ÉPI­LOGUE

QUELQUE PART AILLEURS

Istan­bul, octobre 1940.

L’hô­tel s’ap­pe­lait le Pera Palace. Un autre palace, d’autres cou­loirs, d’autres lustres, d’autres fan­tômes. Émile y était arri­vé quinze jours plus tôt, par le même che­min qu’An­drei — Constanța, le bateau, le Bos­phore. Avec une seule valise, cette fois. Celle des vête­ments. L’autre — celle du papier à en-tête zuri­chois, des cartes de visite du vicomte, du néces­saire de toi­lette volé au Gel­lért — il l’a­vait lais­sée à l’A­thé­née Palace, dans l’ar­moire de la chambre 307, comme on laisse une mue.

Il n’a­vait pas dit au revoir au Prince. Le Prince dor­mait — il dor­mait tou­jours, à quatre heures du matin, dans son fau­teuil du hall, le smo­king frois­sé, la coupe vide. Émile l’a­vait regar­dé une der­nière fois en tra­ver­sant le hall dans la lumière grise de l’aube. Le visage du Prince, dans le som­meil, avait per­du ses rides, son iro­nie, sa mélan­co­lie de vieux Russe — il avait l’air d’un enfant qui rêve de Saint-Péters­bourg, d’un hiver qui n’existe plus, d’un bal auquel per­sonne ne sera jamais invité.

Il n’a­vait pas dit au revoir à Gri­gore. Il n’a­vait pas eu besoin — Gri­gore, en lui ouvrant la porte pour la der­nière fois, avait dit tout ce qu’il y avait à dire dans un seul mou­ve­ment de mous­tache. Un mou­ve­ment lent, défi­ni­tif, qui signi­fiait : allez, par­tez, vivez, et ne reve­nez pas, parce que cet hôtel mange les gens qui reviennent.

Il n’a­vait pas dit au revoir à Fitch, qui ne disait jamais au revoir à per­sonne, parce que les Anglais consi­dèrent les adieux comme une forme de défaite.

Il avait dit au revoir à Irina.

C’é­tait dans le cou­loir du troi­sième étage, devant la porte de la chambre 312, après le départ d’An­drei. Il était remon­té pour lui dire que le train était par­ti, que le gar­çon était dedans, que les papiers avaient fonc­tion­né. Elle avait ouvert la porte. Elle por­tait la même robe que le pre­mier soir — la robe en crêpe de soie cou­leur d’encre, simple, sans bijoux. Ou alors c’é­tait une autre robe, et c’é­tait le sou­ve­nir qui la ren­dait iden­tique. Les sou­ve­nirs font ça — ils habillent les gens de la pre­mière image qu’on a d’eux, et tout le reste n’est que variation.

— Il est par­ti, dit Émile.

— Oui.

— Il a dit de vous dire que la soupe était bonne.

Iri­na eut un sou­rire. Pas un demi-sou­rire, pas une incli­nai­son iro­nique de la tête — un vrai sou­rire, qui dura une seconde, peut-être deux, et qui trans­for­ma son visage en quelque chose que Émile n’a­vait jamais vu : quelque chose de doux. Puis le sou­rire dis­pa­rut, et le visage rede­vint ce qu’il était — angu­leux, pré­cis, blindé.

— Mer­ci, dit-elle. Pour les papiers. Pour Andrei. Pour tout.

— Je n’ai rien fait.

— Vous avez fait exac­te­ment ce qu’il fal­lait. Ce qui est rare. La plu­part des gens font trop ou pas assez. Vous avez fait juste ce qu’il fal­lait. C’est un talent que je ne vous soup­çon­nais pas.

Ils res­tèrent un moment dans le cou­loir. La lumière tami­sée, la moquette épaisse, le silence de l’hô­tel entre quatre et cinq heures du matin — ce silence qui n’est pas le silence mais la res­pi­ra­tion d’un bâti­ment qui fait sem­blant de dormir.

— Venez avec moi, dit Émile.

— Non.

— Iri­na…

— Non. Mon père. Le manoir. La Vala­chie. Je vous l’ai dit — je ne suis pas faite pour fuir.

— Ce n’est pas fuir.

— Si. C’est fuir. C’est fuir avec quel­qu’un au lieu de fuir seul, ce qui est plus agréable, mais c’est quand même fuir. Et je ne fuis pas.

Elle le regar­da. Long­temps. Avec ces yeux gris-vert qui avaient la cou­leur de la Dâm­bo­vița, de la fumée, du cré­pus­cule, de tout ce qui est entre deux choses et qui n’ap­par­tient ni à l’une ni à l’autre.

— Par­tez, Émile. Par­tez pen­dant que vous le pou­vez. Et quand vous serez quelque part — n’im­porte où, un autre hôtel, une autre ville, un autre nom —, pen­sez à Buca­rest de temps en temps. Pen­sez à l’En­glish Bar. Aux tilleuls. Aux miti­tei. Au Prince et à son cham­pagne. À Gri­gore et à ses pro­verbes. Pen­sez à tout ça, et dites-vous que ça a exis­té — que pen­dant trois mois, dans un hôtel qui écou­tait tout, deux per­sonnes se sont par­lé sans men­tir. C’est rare. C’est peut-être la chose la plus rare qui puisse arri­ver dans un endroit comme celui-ci.

Elle recu­la d’un pas. Posa sa main sur la porte.

— Au revoir, Vicomte.

— Au revoir, Irina.

La porte se ferma.

*

À Istan­bul, Émile loua une chambre au Pera Palace — par habi­tude, par iro­nie, par ce besoin qu’il avait de vivre dans les palaces comme d’autres vivent dans les églises : pour le décor, pour le rituel, pour cette illu­sion de per­ma­nence que seuls les très vieux bâti­ments savent offrir. Il s’ins­cri­vit au registre sous le nom d’É­mile Dor­val. Sans titre. Sans par­ti­cule. Sans vicomte. Juste Dor­val. Le nom de son père, le mer­cier de Cler­mont-Fer­rand. C’é­tait la pre­mière fois depuis dix ans qu’il signait son vrai nom quelque part, et la plume hési­ta — une seconde, pas plus — avant de for­mer les lettres. Comme si la main ne recon­nais­sait plus le chemin.

Il res­ta trois semaines à Istan­bul. Il ne fit rien. Pas d’ar­naque, pas de faux papier, pas de charme déployé. Il mar­chait le long du Bos­phore, il buvait du thé dans les çay bah­çe­si de Beyoğ­lu, il regar­dait les fer­ries tra­ver­ser le détroit avec cette len­teur majes­tueuse des bateaux qui ne sont pres­sés par rien. Le soir, il s’as­seyait au bar du Pera Palace — un autre bar, d’autres fau­teuils, d’autres sil­houettes — et il buvait un whis­ky en pen­sant à un autre bar, à d’autres fau­teuils, à d’autres silhouettes.

Il n’eut pas de nou­velles d’I­ri­na. Il n’en atten­dait pas. Les nou­velles, dans un monde en guerre, sont des oiseaux qui voyagent mal — ils se perdent, ils se blessent, ils arrivent morts.

Il eut des nou­velles d’An­drei. Un télé­gramme, bref, laco­nique, envoyé depuis Le Caire — le gar­çon avait réus­si à pas­ser d’Is­tan­bul en Égypte, par la Pales­tine, par des che­mins qu’É­mile ne connais­sait pas et ne cher­cha pas à connaître. Le télé­gramme disait : ARRI­VÉ STOP MER­CI STOP SOUPE TOU­JOURS BONNE STOP.

Émile gar­da le télé­gramme. C’é­tait le pre­mier docu­ment vrai qu’il pos­sé­dait depuis des années — pas un faux papier, pas une lettre d’in­tro­duc­tion inven­tée, pas un for­mu­laire ban­caire tru­qué. Un télé­gramme réel, envoyé par une per­sonne réelle, qui disait des mots réels. Il le glis­sa dans la poche inté­rieure de sa veste, là où il gar­dait autre­fois les cartes de visite du vicomte de Dorvières.

C’é­tait un échange équitable.

Un matin, en des­cen­dant au petit-déjeu­ner, il croi­sa un homme dans le hall du Pera Palace — un homme en cos­tume de lin, avec un pana­ma et des chaus­sures bico­lores, qui par­lait fran­çais avec un accent légè­re­ment aris­to­cra­tique et qui se pré­sen­ta au récep­tion­niste comme le Baron de quelque chose. L’homme avait le sou­rire numé­ro trois — celui qui dit : je suis char­mant, je le sais, et je sais que vous le savez. Les chaus­sures étaient impec­cables. La pos­ture, par­faite. Le men­songe, invisible.

Émile le regar­da pas­ser. Il recon­nut tout — les gestes, le ton, la démarche, le pana­ma. C’é­tait lui. Ou plu­tôt, c’é­tait ce qu’il avait été. Un homme en cos­tume, avec un faux nom et de vraies chaus­sures, qui tra­ver­sait un hall d’hô­tel en croyant que le monde était un décor et que les gens étaient des figurants.

Il sou­rit. Pas le sou­rire numé­ro deux, ni le trois, ni aucun des sou­rires qu’il avait cata­lo­gués et clas­sés pen­dant dix ans, comme un ento­mo­lo­giste classe ses papillons. Un sou­rire neuf. Un sou­rire sans numé­ro. Le sou­rire d’un homme qui se sou­vient d’un hôtel à Buca­rest, d’un concierge à mous­tache, d’un prince russe en smo­king, d’une femme aux yeux gris-vert, et qui sait — sans pou­voir le prou­ver, sans même pou­voir l’ex­pli­quer — que quelque chose a changé.

Pas tout. Pas la vie entière. Quelque chose.

Il com­man­da un café. Il l’but len­te­ment. Le café était turc — épais, sucré, siru­peux. Le même qu’à Buca­rest. Le même que partout.

Dehors, le Bos­phore brillait. Les mouettes criaient. Un fer­ry tra­ver­sait le détroit, lent, blanc, indifférent.

Et quelque part, très loin, dans une ville qu’on appe­lait autre­fois le Petit Paris, un vieil hôtel conti­nuait de veiller. De res­pi­rer. D’é­cou­ter. Les rois pas­saient, les espions pas­saient, les escrocs pas­saient. L’hô­tel restait.

FIN

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Le Petit Paris — Cha­pitres 11 à 16 — Epilogue

Le Petit Paris — Cha­pitres 6 à 10

Le Petit Paris

Le Petit Paris

Cha­pitres 6 à 10

CHA­PITRE 6

MACHINES-OUTILS

Klaus Weid­mann fit son entrée dans la vie d’É­mile le len­de­main, au petit-déjeu­ner, avec la dis­cré­tion d’un cou­rant d’air et la pré­ci­sion d’une horloge.

Il était déjà assis quand Émile des­cen­dit — à une table pour deux, près de la fenêtre, avec un jour­nal alle­mand plié à côté de son assiette et un café noir qu’il ne buvait pas. La qua­ran­taine avan­cée, le visage maigre, angu­leux, des yeux d’un bleu très pâle — presque gris — qui avaient cette qua­li­té par­ti­cu­lière de cer­tains regards nor­diques : ils sem­blaient vous voir de très loin, comme à tra­vers un ins­tru­ment d’op­tique. Des che­veux châ­tains, clair­se­més, pei­gnés en arrière. Un cos­tume de bonne fac­ture mais sans osten­ta­tion — le cos­tume d’un homme qui ne veut être ni remar­qué ni igno­ré, qui cherche cette zone pré­cise de visi­bi­li­té où l’on existe sans être observé.

Il leva les yeux quand Émile pas­sa devant sa table, et sou­rit. Un sou­rire mesu­ré, cali­bré, le sou­rire d’un homme qui ne sou­rit que lors­qu’il a déci­dé de sourire.

— Mon­sieur de Dor­vières, n’est-ce pas ? dit-il en fran­çais, un fran­çais impec­cable, presque sans accent, juste une légère dure­té sur les consonnes qui tra­his­sait l’al­le­mand en des­sous. Klaus Weid­mann. Nous nous sommes croi­sés hier soir au bar, je crois. Vous permettez ?

Émile ne se sou­ve­nait pas de l’a­voir croi­sé, ce qui était en soi une infor­ma­tion. Un homme qu’on ne remarque pas dans un bar est un homme qui a l’ha­bi­tude de ne pas être remar­qué — c’est-à-dire un pro­fes­sion­nel. De quoi, exac­te­ment, res­tait à déterminer.

— Je vous en prie, dit Émile.

Weid­mann fit signe au ser­veur — et le ser­veur vint immé­dia­te­ment, avec cette promp­ti­tude que les ser­veurs du monde entier réservent aux clients dont ils pres­sentent qu’il vaut mieux ne pas les faire attendre. Émile nota ce détail. La vitesse d’un ser­veur est un indi­ca­teur infaillible du sta­tut réel d’un client — les vrais puis­sants sont ser­vis avant de com­man­der, les faux puis­sants com­mandent avant d’être servis.

— Vous êtes dans les machines-outils, m’a-t-on dit, hasar­da Émile.

Weid­mann eut un petit rire — sec, contrô­lé, comme une note de clavecin.

— Machines-outils, oui. C’est ma cou­ver­ture offi­cielle. Comme « affaires pri­vées » est la vôtre, si je ne m’a­buse. Nous vivons dans un monde de cou­ver­tures, Mon­sieur de Dor­vières. Le tout est de savoir les­quelles sont lavables.

Émile ne cil­la pas. Cet homme venait de lui signi­fier, en une phrase, qu’il savait que les « affaires pri­vées » d’É­mile étaient aus­si réelles que ses propres « machines-outils ». C’é­tait soit une menace, soit une invi­ta­tion. La dif­fé­rence, avec les Alle­mands, était sou­vent académique.

— La Rou­ma­nie est un mar­ché inté­res­sant pour les machines-outils, dit Émile, jouant le jeu.

— La Rou­ma­nie est un mar­ché inté­res­sant pour tout, dit Weid­mann. C’est un pays riche — du pétrole, du blé, du bois, des miné­raux. Le pro­blème, c’est qu’il est riche comme un homme qui a de l’or dans ses poches et des loups autour de lui. L’or l’empêche de cou­rir, et les loups le savent.

Il but une gor­gée de café. Ses mains étaient longues, fines, des mains de pia­niste ou de chi­rur­gien — des mains qui savaient mani­pu­ler des choses délicates.

— Vous connais­sez Enes­co ? deman­da-t-il soudain.

— Le compositeur ?

— Le vio­lo­niste. Le com­po­si­teur aus­si, bien sûr, mais sur­tout le vio­lo­niste. J’ai eu le pri­vi­lège de l’en­tendre jouer à l’A­thé­née rou­main, en face — la Sonate numé­ro trois de Bee­tho­ven, le Prin­temps. Un moment… com­ment dire… un de ces moments où la musique cesse d’être de la musique et devient autre chose. De la lumière, peut-être. C’est un pays qui pro­duit de la lumière, Mon­sieur de Dor­vières. C’est ce qui rend tout le reste si triste.

Il y avait dans cette phrase une mélan­co­lie si inat­ten­due, si sin­cère, qu’É­mile en fut désta­bi­li­sé. Weid­mann n’é­tait pas un agent froid. C’é­tait un homme culti­vé, sen­sible, qui aimait la musique et qui disait « C’est ce qui rend tout le reste si triste » en par­lant d’un pays que sa propre nation était en train de dévo­rer. C’é­tait pré­ci­sé­ment le type d’homme qu’É­mile avait le plus de mal à situer — pas parce qu’il était opaque, mais parce qu’il était trans­pa­rent, et que la trans­pa­rence, chez un homme de ren­sei­gne­ment, était la forme la plus sophis­ti­quée du camouflage.

Ils par­lèrent pen­dant une heure. De musique, de lit­té­ra­ture, de Paris — Weid­mann connais­sait Paris inti­me­ment, il avait étu­dié à la Sor­bonne dans les années vingt, il citait Valé­ry et Proust avec une aisance qui n’é­tait ni pédante ni déco­ra­tive. Il ne posa aucune ques­tion directe. Il n’es­saya pas de recru­ter Émile, ni de le pié­ger, ni de le mena­cer. Il fut sim­ple­ment char­mant — d’un charme dif­fé­rent de celui d’É­mile, plus sec, plus miné­ral, le charme d’un homme qui n’a pas besoin de plaire mais qui choi­sit de le faire, et qui pour­rait tout aus­si bien choi­sir le contraire.

En se levant, il dit :

— Nous nous rever­rons, Mon­sieur de Dor­vières. L’A­thé­née Palace est un petit monde. Les petits mondes ont cet avan­tage qu’on y retrouve tou­jours les mêmes per­sonnes — et cet incon­vé­nient qu’on n’y échappe jamais.

Il s’é­loi­gna. Émile res­ta assis devant son café refroi­di, et pen­sa deux choses. La pre­mière : cet homme est dan­ge­reux. La deuxième, plus trou­blante : cet homme est inté­res­sant. Et la troi­sième, qu’il ne vou­lait pas pen­ser mais qui s’im­po­sa quand même : dans un hôtel plein de men­teurs, Weid­mann est peut-être le seul qui sait exac­te­ment ce qu’il fait.

Ce qui, pour un escroc, était la pire des nouvelles.

*

Les jours sui­vants furent occu­pés par l’arnaque.

Émile déploya son offen­sive sur Vasi­les­cu avec la patience métho­dique d’un pêcheur à la mouche. Il ne par­lait jamais d’argent le pre­mier — c’é­tait la règle d’or. Il par­lait de la situa­tion, de l’Eu­rope, de l’a­ve­nir incer­tain, et il lais­sait Vasi­les­cu venir à lui, ce que le boyar fit natu­rel­le­ment, parce que la peur est le meilleur rabat­teur du monde.

— Vous savez, Dor­vières, lui dit Vasi­les­cu un soir, au bar, en tor­tillant une bague en or autour de son annu­laire comme on tourne une clé dans une ser­rure, j’ai des terres en Bes­sa­ra­bie. Beau­coup de terres. Et j’ai des liqui­di­tés — pas autant que les gens le croient, les gens croient tou­jours qu’on a plus qu’on n’a, c’est une illu­sion d’op­tique qui tient à la graisse et aux bagues —, mais des liqui­di­tés tout de même. Et je me demande… je me demande si ces liqui­di­tés ne seraient pas plus en sécu­ri­té ailleurs.

— Ailleurs ? dit Émile, avec cette expres­sion d’in­té­rêt poli qui est l’ex­pres­sion la plus lucra­tive du monde.

— En Suisse, par exemple. Tout le monde met son argent en Suisse, non ? Les Suisses sont neutres. Les Suisses sont dis­crets. Les Suisses sont ennuyeux, ce qui, pour une banque, est la meilleure qua­li­té possible.

— Vous avez des contacts en Suisse ?

— Non, dit Vasi­les­cu. C’est bien le pro­blème. On ne peut pas envoyer de l’argent en Suisse par la poste, comme un paquet de loukoums.

Émile hocha la tête. L’ha­me­çon était dans l’eau. Le pois­son tour­nait autour.

— Il se trouve, dit-il len­te­ment, comme si l’i­dée lui venait à l’ins­tant, que j’ai quelques rela­tions dans le domaine ban­caire suisse. Rien de consi­dé­rable — je ne suis pas ban­quier moi-même, vous com­pre­nez —, mais il y a une ins­ti­tu­tion, à Zurich, avec laquelle j’ai tra­vaillé à plu­sieurs reprises. La Banque Hel­vé­tique de Com­merce et d’In­ves­tis­se­ment. Petite, dis­crète. Le genre de mai­son où l’on ne pose pas de ques­tions indis­crètes et où les coffres ont des murs très épais.

Vasi­les­cu le regar­da avec les yeux d’un homme qui vient de voir appa­raître une oasis dans un désert — c’est-à-dire avec un mélange d’es­poir et de méfiance, parce que les oasis, par­fois, sont des mirages.

— Vous pour­riez… faci­li­ter un contact ?

— Peut-être, dit Émile. Lais­sez-moi voir ce qui est pos­sible. Ces choses-là demandent de la délicatesse.

Vasi­les­cu hocha la tête. La déli­ca­tesse, c’é­tait exac­te­ment ce qu’il cher­chait. La déli­ca­tesse et la rapi­di­té — deux qua­li­tés contra­dic­toires qu’É­mile avait appris à simu­ler simul­ta­né­ment, comme un pres­ti­di­gi­ta­teur qui montre une main vide pen­dant que l’autre fait le travail.

L’ar­naque était lan­cée. Encore quelques jours, et Vasi­les­cu mordrait.

Ce qu’É­mile ne voyait pas — parce qu’un escroc ne voit jamais ce qui se passe der­rière lui, occu­pé qu’il est à sur­veiller ce qui se passe devant — c’est que Weid­mann, de l’autre côté du bar, avait obser­vé toute la scène. Pas la conver­sa­tion, qu’il n’a­vait pas pu entendre. Mais le jeu des corps, des regards, des gestes — ce lan­gage muet que les pro­fes­sion­nels du ren­sei­gne­ment lisent comme d’autres lisent un jour­nal. Et ce qu’il avait lu, dans la pos­ture d’É­mile pen­chée vers Vasi­les­cu, dans le hoche­ment de tête du boyar, dans le bal­let des mains et des verres, c’é­tait le des­sin très recon­nais­sable d’une arnaque en cours.

Et Weid­mann sou­rit. Un sou­rire mince, pri­vé, qui ne s’a­dres­sait à per­sonne. Le sou­rire d’un homme qui vient de trou­ver un outil — et un homme de machines-outils sait ce que vaut un bon outil.

CHA­PITRE 7

L’UL­TI­MA­TUM

Le 28 juin, l’U­nion sovié­tique envoya un ulti­ma­tum à la Rou­ma­nie : céder la Bes­sa­ra­bie et le nord de la Buco­vine dans les qua­rante-huit heures, ou faire face à une invasion.

Émile apprit la nou­velle à sept heures du matin, réveillé par un brou­ha­ha qui mon­tait du hall à tra­vers les plan­chers de l’hô­tel — ce même hôtel dont Gri­gore avait dit qu’il trans­met­tait les sons d’un étage à l’autre comme un ins­tru­ment de musique. L’A­thé­née Palace, ce matin-là, jouait une par­ti­tion de panique.

Il s’ha­billa en hâte — mais pas trop en hâte : un vicomte ne des­cend jamais en pyja­ma, même quand le monde s’ef­fondre — et descendit.

Le hall était plein. Pas plein comme un hall d’hô­tel est nor­ma­le­ment plein, avec des gens qui vont et viennent, qui tra­versent, qui attendent. Plein comme une gare est pleine quand le der­nier train va par­tir — avec des gens immo­biles, debout, le visage tour­né vers un point invi­sible, les jour­naux frois­sés dans les poings, les voix qui se che­vau­chaient en rou­main, en fran­çais, en alle­mand, en anglais, dans un brou­ha­ha poly­glotte qui était le bruit même de la catastrophe.

— Les Russes, dit le Prince Dobro­vols­ki, qui était debout au milieu du hall dans son smo­king de la veille, un verre de cham­pagne à la main — à sept heures du matin, le cham­pagne, ce qui don­nait la mesure du désastre. Les Russes veulent la Bes­sa­ra­bie. Comme tou­jours. Les Russes veulent tou­jours ce qui ne leur appar­tient pas. C’est une habi­tude natio­nale. Je le dis en connais­sance de cause — j’ai été russe.

Émile prit un jour­nal — Uni­ver­sul, qu’il ne pou­vait pas lire, puis le Moni­to­rul Ofi­cial en fran­çais, qui titrait en gros carac­tères : ULTI­MA­TUM SOVIÉ­TIQUE. Les mots étaient si gros qu’on pou­vait les lire sans lunettes, ce qui était une atten­tion déli­cate de la part d’un jour­nal qui s’a­dres­sait à des gens dont les mains tremblaient.

Il cher­cha Vasi­les­cu. Il le trou­va au bar, assis devant un verre de țuică — l’eau-de-vie de prune rou­maine, trans­pa­rente et bru­tale, que les pay­sans buvaient au petit-déjeu­ner et que les boyards ne buvaient que quand le monde s’é­crou­lait. Vasi­les­cu avait un visage de cendre. Ses bajoues pen­daient comme des dra­peaux en berne. Ses mains — ces mains baguées, épaisses, qui d’ha­bi­tude sai­sis­saient la vie avec une poigne de pro­prié­taire — étaient posées à plat sur le comp­toir, inertes, comme des ani­maux morts.

— Mes terres, dit-il en voyant Émile. Mes terres en Bes­sa­ra­bie. Deux mille hec­tares. Le blé, les vignes, la mai­son de mon grand-père. Les Russes vont tout prendre. Comme ils prennent tout. Comme ils ont pris à lui — il dési­gna le Prince — et comme ils pren­dront à tout le monde, un jour ou l’autre, parce que les Russes ne s’ar­rêtent jamais.

Le Prince leva son verre.

— C’est vrai, dit-il. Les Russes ne s’ar­rêtent jamais. C’est la géo­gra­phie. La Rus­sie n’a pas de fron­tières natu­relles, donc elle n’a pas de limites natu­relles. Un pays sans limites ne peut pas s’empêcher de s’é­tendre — c’est comme l’eau, ça rem­plit tous les creux. Je le dis sans amer­tume. Enfin, avec un peu d’a­mer­tume. Disons avec autant d’a­mer­tume qu’il y a de bulles dans ce cham­pagne — c’est-à-dire beaucoup.

Émile s’as­sit à côté de Vasi­les­cu. Le moment était ter­rible — et, pour un escroc, ter­ri­ble­ment oppor­tun. La peur avait fran­chi un seuil. La peur abs­traite — et si les Russes venaient ? — était deve­nue une peur concrète : les Russes viennent. La dif­fé­rence entre les deux est la dif­fé­rence entre un homme qui pense à mettre son argent en sécu­ri­té et un homme qui est prêt à don­ner son argent au pre­mier venu pour­vu qu’il le mette en sécu­ri­té. Vasi­les­cu était pas­sé du pre­mier stade au second en une nuit.

— Dor­vières, dit-il, la voix épaisse, cou­pante comme du verre bri­sé. Cette banque suisse dont vous m’a­vez par­lé. La Banque Hel­vé­tique. Vous pou­vez faire quelque chose ?

— Je peux essayer.

— Il n’y a pas de temps pour essayer. Essayer, c’est un mot de paix. Nous sommes en guerre. Enfin, pas encore, mais nous y serons demain, ou la semaine pro­chaine, ou le mois pro­chain. Il faut agir. Main­te­nant. Com­bien de temps vous faut-il ?

— Quelques jours. Il faut que je contacte Zurich. Les com­mu­ni­ca­tions sont…

— Les com­mu­ni­ca­tions sont une catas­trophe, je sais. Tout est une catas­trophe. Mais vous avez des moyens, non ? Un homme comme vous a des moyens. Des moyens discrets.

Émile hocha la tête. Il sen­tait l’a­dré­na­line — pas celle de la peur, celle de la chasse. Le pois­son avait mor­du. Il ne res­tait plus qu’à ferrer.

— Je vais faire le néces­saire, dit-il. Mais il me faut un chiffre. Une idée de la somme que vous sou­hai­tez trans­fé­rer. Pour que la banque pré­pare les documents.

Vasi­les­cu hési­ta. C’é­tait le moment cri­tique — celui où la proie regarde l’ha­me­çon, le voit pour ce qu’il est, ou ne le voit pas. Les yeux du boyar — ces petits yeux noirs, vifs, intel­li­gents — scru­tèrent le visage d’É­mile avec une inten­si­té qui, pen­dant une seconde, fit dou­ter l’es­croc de sa propre performance.

Puis Vasi­les­cu dit un chiffre.

Émile ne cil­la pas. C’é­tait un chiffre consi­dé­rable — beau­coup plus consi­dé­rable que ce qu’il avait espé­ré. Suf­fi­sam­ment consi­dé­rable pour vivre cinq ans, pas un. Suf­fi­sam­ment consi­dé­rable, aus­si, pour que le vol soit d’une autre nature que ses petites com­bines habi­tuelles — non plus une escro­que­rie de gent­le­man, une pirouette élé­gante, un tour de passe-passe entre gens du monde, mais un vol réel, lourd, qui lais­se­rait un homme rui­né der­rière lui.

— C’est fai­sable, dit Émile.

Il enten­dit sa propre voix et la trou­va étran­ge­ment calme. Comme si le vicomte de Dor­vières, le per­son­nage, avait pris les com­mandes et que le vrai Émile — Émile Dor­val, fils du mer­cier — regar­dait la scène de l’in­té­rieur, légè­re­ment hor­ri­fié, légè­re­ment fas­ci­né, inca­pable d’intervenir.

— Don­nez-moi trois jours, dit-il.

Vasi­les­cu hocha la tête. Puis il fit quelque chose d’i­nat­ten­du : il posa sa main sur le bras d’É­mile. Une main lourde, moite, qui trem­blait. La main d’un homme qui a peur et qui s’ac­croche à ce qu’il peut.

— Mer­ci, Dor­vières. Vous êtes un homme bien.

Émile sou­rit. Le sou­rire numé­ro deux — celui qui disait : je suis digne de votre confiance. C’é­tait le sou­rire le plus ren­table de sa col­lec­tion. Et, ce matin-là, le plus dif­fi­cile à porter.

*

La jour­née fut une suc­ces­sion d’ondes de choc.

À neuf heures, on apprit que le gou­ver­ne­ment rou­main avait accep­té l’ul­ti­ma­tum. La Bes­sa­ra­bie et la Buco­vine du Nord étaient cédées sans com­bat. Deux pro­vinces, d’un trait de plume, pas­saient d’un monde à l’autre — du monde latin, fran­co­phone, ortho­doxe, au monde sovié­tique, slave, athée. Des cen­taines de mil­liers de per­sonnes chan­geaient de natio­na­li­té sans avoir bou­gé de chez elles.

À l’A­thé­née Palace, la nou­velle fut reçue comme un coup de poing dans un esto­mac déjà vide. Les Rou­mains qui avaient encore un doute — peut-être le gou­ver­ne­ment résis­te­rait ? peut-être les alliés fran­çais inter­vien­draient ? (quels alliés fran­çais ?) — per­dirent leur der­nière illu­sion. Des femmes pleu­raient dans le hall. Des offi­ciers tra­ver­saient le res­tau­rant d’un pas méca­nique, le visage figé. Un diplo­mate rou­main, ivre à midi, ren­ver­sa sa chaise en se levant et hur­la quelque chose en rou­main que per­sonne ne lui deman­da de traduire.

Les Alle­mands, eux, étaient satis­faits. Pas bruyam­ment — les Alle­mands de l’A­thé­née Palace ne fai­saient rien bruyam­ment, c’é­taient des gens de bureau, pas de bras­se­rie — mais avec cette satis­fac­tion ren­trée, com­pacte, qui se lisait dans la façon dont ils se tenaient un peu plus droits, dont ils com­man­daient leur café d’une voix un peu plus forte, dont ils occu­paient un peu plus d’es­pace dans le res­tau­rant. L’ul­ti­ma­tum sovié­tique n’é­tait pas leur œuvre — mais il ser­vait leurs inté­rêts. La Rou­ma­nie, ampu­tée, humi­liée, n’a­vait plus d’autre choix que de se tour­ner vers Berlin.

Le Major Fitch appa­rut à l’En­glish Bar à dix-sept heures pré­cises, comme chaque jour, avec une ponc­tua­li­té qui, dans les cir­cons­tances, rele­vait de l’hé­roïsme ou de la démence. Il com­man­da un whis­ky-soda, s’as­sit à la table de bridge, et sor­tit un jeu de cartes.

— Bridge, dit-il. Quelqu’un ?

Per­sonne ne répon­dit. Le bar était plein de gens qui buvaient comme s’ils avaient qua­rante-huit heures à vivre — ce qui, poli­ti­que­ment, n’é­tait pas loin de la vérité.

— Dor­vières, dit Fitch en l’a­per­ce­vant. Vous jouez ?

Émile s’as­sit. Fitch bat­tit les cartes avec des gestes pré­cis, méca­niques, les gestes d’un homme qui se rac­croche aux rituels parce que les rituels sont les der­nières choses à tomber.

— Mau­vaise jour­née, dit Fitch en dis­tri­buant. La Bes­sa­ra­bie, la Buco­vine. Les Russes. Sale affaire. Mais enfin, c’est ce qui arrive quand on fait des accords avec des gens qui n’ont pas lu les termes du contrat. Le pacte Molo­tov-Rib­ben­trop — un joli docu­ment, très propre. Les Alle­mands et les Russes se par­tagent l’Eu­rope de l’Est comme un gâteau d’an­ni­ver­saire. La Rou­ma­nie est la part qu’on donne au petit frère — le petit frère étant Sta­line, ce qui, dans la famille, est le frère qu’on n’in­vite pas volontairement.

Il regar­da ses cartes.

— Trois piques.

— Quatre cœurs, dit Émile, qui ne regar­dait pas ses cartes du tout.

— Vous n’a­vez pas regar­dé vos cartes, Dorvières.

— Non.

— C’est une approche auda­cieuse. Je ne la recom­mande pas dans la vie en géné­ral, mais au bridge, ça a un cer­tain panache.

Fitch posa une carte. Puis, sans lever les yeux :

— L’Al­le­mand, ce Weid­mann. Vous le connaissez ?

— De vue.

— De vue. Oui. Tout le monde le connaît de vue, ici. C’est le pro­blème — on connaît tout le monde de vue et per­sonne en pro­fon­deur. Les Alle­mands envoient des gens comme Weid­mann parce que les gens comme Weid­mann sont invi­sibles à l’œil nu. Ils sont culti­vés, polis, ils parlent fran­çais, ils aiment Bee­tho­ven. On les invite à dîner. On oublie qu’ils tra­vaillent pour un régime qui enva­hit des pays entre le fro­mage et le dessert.

Il joua une autre carte.

— Si Weid­mann vous approche — je dis si, mais je devrais dire quand, parce que Weid­mann approche tout le monde — soyez pru­dent. Les Alle­mands qui offrent quelque chose veulent tou­jours quelque chose en retour. Et ce qu’ils veulent, en géné­ral, c’est quelque chose que vous n’a­vez pas les moyens de refu­ser de donner.

Émile hocha la tête. Le Major Fitch, sous ses airs de colo­nel Blimp, était un homme dan­ge­reux — dan­ge­reux parce qu’il voyait clair, et que les gens qui voient clair, dans un hôtel d’a­veugles volon­taires, sont ceux qui dis­tri­buent les cartes.

Ils jouèrent trois par­ties. Fitch les gagna toutes les trois.

— Vous devriez regar­der vos cartes, la pro­chaine fois, dit-il en se levant. Et vous devriez regar­der Weid­mann aus­si. Pas de la même façon, bien sûr. Les cartes, on les regarde pour jouer. Weid­mann, on le regarde pour ne pas être joué.

Il s’é­loi­gna. Émile res­ta seul au bar, entou­ré de gens qui buvaient pour oublier un pays qui se dés­in­té­grait, dans un hôtel qui écou­tait tout, et il pen­sa qu’il y avait désor­mais deux Alle­mands dans sa vie — Weid­mann, qui le trou­vait inté­res­sant, et Fitch, qui le trou­vait utile — et que les deux, cha­cun à sa manière, vou­laient la même chose : l’utiliser.

Un escroc, par défi­ni­tion, est quel­qu’un qui uti­lise les autres. Être uti­li­sé par les autres était une expé­rience nou­velle. Pas désa­gréable, mais ver­ti­gi­neuse — comme regar­der dans un miroir et voir le miroir qui vous regarde en retour.

Dehors, la nuit tom­bait sur Buca­rest. Les tilleuls exha­laient leur par­fum sucré. Un fiacre tra­ver­sa la place au trot, le cocher chan­tant une doi­na — une de ces com­plaintes rou­maines, lentes, mélan­co­liques, qui sem­blaient mon­ter de la terre elle-même. La Bes­sa­ra­bie était per­due. Le Petit Paris trem­blait. Et quelque part dans les étages de l’A­thé­née Palace, dans les conduits de che­mi­née, dans les ori­fices des pla­fonds, dans les murs trop minces, l’hô­tel écou­tait, enre­gis­trait, digérait.

Les hôtels savent, avait dit le concierge.

Celui-ci savait beaucoup.

CHA­PITRE 8

LE FRÈRE

Iri­na ne par­lait jamais de sa famille. C’é­tait Gri­gore qui le fit.

Un soir de la pre­mière semaine de juillet — la cha­leur était deve­nue une pré­sence phy­sique, un ani­mal invi­sible qui occu­pait les cou­loirs de l’hô­tel et qu’on ne pou­vait ni chas­ser ni igno­rer — Émile des­cen­dit au hall vers minuit, par habi­tude, par insom­nie, par ce besoin qu’il avait tou­jours eu de sen­tir battre le pouls d’un endroit quand cet endroit croyait dor­mir. Gri­gore était à son poste, der­rière le comp­toir de la concier­ge­rie, immo­bile comme un héron au bord d’un étang.

— Mon­sieur le Vicomte ne dort pas, dit-il. C’est bien. La nuit, l’hô­tel dit la véri­té. Le jour, il ment, comme tout le monde. Mais la nuit, quand les portes sont fer­mées et que les cou­loirs sont vides, on entend les vrais bruits. Les pas de ceux qui vont là où ils ne devraient pas aller. Les voix de ceux qui parlent à des gens qu’ils ne connaissent pas le jour. Les pleurs, aus­si. Il y a beau­coup de pleurs, la nuit, dans cet hôtel. Des femmes, sur­tout. Des femmes qui pleurent des pays qu’elles ont per­dus, des maris qui ne revien­dront pas, des vies qui ne seront plus jamais les mêmes. Les hommes, eux, ne pleurent pas. Les hommes boivent. C’est le même bruit, mais en verre.

Il ten­dit à Émile un verre d’eau — frais, non deman­dé, un de ces gestes de concierge qui valaient plus que n’im­porte quel pourboire.

— Mon­sieur le Vicomte connaît Made­moi­selle Flo­res­cu, dit-il, et ce n’é­tait pas une question.

— Nous nous sommes parlé.

— Made­moi­selle Flo­res­cu est une per­sonne bien. Ce qui, dans cet hôtel, est rare. Pas unique — il y a le Prince, par exemple, qui est un homme bien, si on défi­nit la bon­té comme l’in­ca­pa­ci­té de faire du mal, ce qui est ma défi­ni­tion. Mais Made­moi­selle Flo­res­cu est quelque chose de plus — elle est une per­sonne bien qui essaie de faire quelque chose de bien. Et les per­sonnes bien qui essaient de faire quelque chose de bien, dans un endroit comme celui-ci, finissent tou­jours par avoir des ennuis.

Il lis­sa sa mous­tache — un geste qui, chez Gri­gore, pré­cé­dait tou­jours les confidences.

— Made­moi­selle Flo­res­cu a un frère. Andrei. Vingt-quatre ans. Un gar­çon — com­ment dire — un gar­çon qui cherche. Vous connais­sez ce genre de gar­çon ? Ceux qui ne savent pas qui ils sont et qui croient le décou­vrir en met­tant un uni­forme. Andrei est entré dans la Garde de Fer il y a deux ans. La Légion de l’Ar­change Michel, comme ils s’ap­pellent — un joli nom pour des gens qui font des choses très laides. Le père — Mir­cea Flo­res­cu, l’an­cien ministre — en est malade. La sœur aus­si. Mais le père est à la cam­pagne, impuis­sant, bri­sé. La sœur, elle, est ici. Elle essaie de sor­tir Andrei de là. De le convaincre, de le tirer, de le sau­ver — je ne sais pas com­ment. Je sais seule­ment qu’elle le fait, et que c’est dangereux.

— Dan­ge­reux comment ?

Gri­gore le regar­da avec cet air patient qu’ont les gens qui expliquent des évi­dences à des étrangers.

— La Garde de Fer, Mon­sieur le Vicomte, ce n’est pas un club de gent­le­men dont on démis­sionne en envoyant une lettre polie. C’est une secte. Un ser­ment de sang. On y entre, on n’en sort pas — sauf les pieds devant. Si Andrei essaie de par­tir, ils le tue­ront. Si Iri­na essaie de le faire par­tir, ils la tue­ront aus­si. Ou pire — ils s’en pren­dront au père, qui est déjà un homme fini mais qui res­pire encore, ce qui, pour la Garde de Fer, est un détail faci­le­ment corrigeable.

Un fris­son tra­ver­sa Émile — pas de peur, mais de cette sen­sa­tion par­ti­cu­lière qu’on éprouve quand on com­prend sou­dain que le monde dans lequel on évo­lue est beau­coup plus sérieux que ce qu’on ima­gi­nait. Il jouait à l’es­croc dans un palace. Iri­na jouait à sau­ver la vie de son frère dans un pays qui deve­nait fas­ciste. L’é­chelle n’é­tait pas la même.

— Pour­quoi me dites-vous ça, Grigore ?

Le concierge haus­sa les épaules — un haus­se­ment lent, lourd, qui por­tait en lui vingt ans de nuits pas­sées à veiller sur des gens qui ne le méri­taient pas toujours.

— Parce que Mon­sieur le Vicomte a l’air d’un homme qui pour­rait aider. Je ne sais pas com­ment. Je ne sais pas si c’est vrai. Mais un concierge de nuit voit des choses, et ce qu’il voit chez Mon­sieur le Vicomte, c’est un homme qui n’est peut-être pas ce qu’il dit être, mais qui n’est peut-être pas non plus ce qu’il croit être. Vous comprenez ?

Émile ne com­pre­nait pas. Ou plu­tôt, il com­pre­nait trop bien, et c’est ce qui le dérangeait.

— Bonne nuit, Mon­sieur le Vicomte. Dor­mez, si vous pou­vez. Demain sera pire qu’au­jourd’­hui. C’est la seule cer­ti­tude qu’offre ce pays en ce moment — demain sera pire. Mais les cerises sont tou­jours bonnes. C’est un pro­verbe roumain.

— Vrai ou inventé ?

Gri­gore eut un mou­ve­ment de moustache.

— Est-ce que ça a de l’importance ?

*

Le len­de­main, Émile vit Andrei Flo­res­cu pour la pre­mière fois.

C’é­tait dans le hall, en fin de mati­née. Un jeune homme — vingt-quatre ans, Gri­gore avait dit vrai — avec un visage étroit, beau, d’une beau­té ner­veuse, fié­vreuse, qui res­sem­blait à celle d’I­ri­na comme un brouillon res­semble à un tableau fini. Les mêmes pom­mettes hautes, les mêmes yeux gris-vert, mais là où ceux d’I­ri­na avaient une fixi­té de pierre, ceux d’An­drei avaient quelque chose de mobile, d’in­quiet, comme un ani­mal qui sur­veille plu­sieurs direc­tions à la fois. Il por­tait une che­mise verte — la che­mise de la Garde de Fer — et des bottes noires, et il tra­ver­sa le hall avec cette démarche raide, mili­taire, que les jeunes fas­cistes du monde entier adop­taient parce qu’elle leur don­nait le sen­ti­ment d’être plus grands qu’ils n’étaient.

Iri­na l’at­ten­dait près de la porte du res­tau­rant. Émile, assis dans un fau­teuil du hall, fei­gnit de lire un jour­nal rou­main qu’il ne com­pre­nait pas et observa.

Ils ne s’embrassèrent pas. Iri­na posa une main sur le bras de son frère — un geste rapide, presque fur­tif, comme si elle véri­fiait qu’il était réel. Andrei eut un mou­ve­ment de recul imper­cep­tible — le geste de quel­qu’un qui refuse d’être tou­ché, ou qui a honte d’être tou­ché par la per­sonne qu’il aime le plus, parce que la honte est tou­jours plus grande face à l’amour.

Ils entrèrent dans le res­tau­rant. Émile ne les sui­vit pas. Cer­taines scènes n’ap­par­tiennent qu’à ceux qui les vivent, et un escroc qui espionne une femme en train de sau­ver son frère est un escroc qui ne mérite pas le titre.

Mais quand Iri­na res­sor­tit, une heure plus tard, seule, le visage fer­mé, les mâchoires ser­rées, et qu’elle tra­ver­sa le hall sans regar­der per­sonne — sans le voir, lui, ou en fei­gnant de ne pas le voir — Émile com­prit que la conver­sa­tion ne s’é­tait pas bien pas­sée. Et il com­prit aus­si, avec une clar­té qui le sur­prit, qu’il sou­hai­tait qu’elle se passe bien. Pas pour Andrei, qu’il ne connais­sait pas. Pour elle.

C’é­tait un sen­ti­ment inat­ten­du. Les escrocs ne sou­haitent rien pour per­sonne — c’est un luxe qu’ils ne peuvent pas se per­mettre, comme les acro­bates ne peuvent pas se per­mettre le ver­tige. Et pour­tant, en regar­dant Iri­na s’é­loi­gner dans le hall, le dos droit, la démarche ferme, quelque chose en Émile se sou­le­va — un muscle atro­phié, un réflexe oublié, le fan­tôme d’une émo­tion qu’il croyait avoir débran­chée il y a long­temps, quelque part entre Biar­ritz et Venise, entre la troi­sième arnaque et la qua­trième fuite.

Il reprit son jour­nal. Il ne le lisait tou­jours pas.

CHA­PITRE 9

LA PRO­PO­SI­TION

Weid­mann choi­sit un concert.

C’é­tait habile — un concert à l’A­thé­née rou­main, en face de l’hô­tel, à trente mètres de la porte tam­bour. Enes­co ne jouait pas ce soir-là — Enes­co était à Paris, enfin à ce qui res­tait de Paris — mais un quar­tet à cordes inter­pré­tait Schu­bert, le Qua­tuor en ré mineur, celui qu’on appelle La Jeune Fille et la Mort, et Weid­mann avait invi­té Émile avec cette sim­pli­ci­té désar­mante des gens qui savent que refu­ser serait plus sus­pect qu’accepter.

Ils tra­ver­sèrent la place ensemble, dans la lumière décli­nante d’un soir de juillet. L’A­thé­née rou­main était un bâti­ment cir­cu­laire, néo­clas­sique, avec un péri­style à colonnes ioniques et un dôme qui, dans le cré­pus­cule, avait la cou­leur d’une pêche mûre. À l’in­té­rieur, la rotonde était ornée d’une fresque immense — une frise qui cou­rait tout autour de la salle et qui racon­tait l’his­toire de la Rou­ma­nie, des Daces jus­qu’à l’u­ni­fi­ca­tion, une his­toire de batailles, de conquêtes et de résis­tances qui, ce soir-là, avait un goût de tra­gé­die achevée.

Ils s’as­sirent au bal­con. La salle était à moi­tié pleine — la moi­tié la plus obs­ti­née de Buca­rest, celle qui allait au concert pen­dant que le pays se dés­in­té­grait, parce que la musique, comme le cham­pagne du Prince, était une forme de résis­tance ou de déni, et qu’entre les deux, per­sonne ne fai­sait plus la différence.

Le Schu­bert fut magni­fique. Émile, qui n’a­vait pas de culture musi­cale mais qui avait des oreilles — ce qui, chez un escroc, est plus utile qu’un diplôme du Conser­va­toire —, sen­tit que quelque chose se pas­sait dans cette musique qui n’a­vait rien à voir avec des notes sur du papier. Le deuxième mou­ve­ment — les varia­tions sur le thème de la jeune fille — avait cette qua­li­té par­ti­cu­lière des choses qui sont à la fois belles et insup­por­tables, comme un cou­cher de soleil sur un champ de bataille. Les cordes chan­taient avec une dou­ceur qui était aus­si un cri, et Émile pen­sa que c’é­tait peut-être la der­nière fois qu’il enten­drait quelque chose d’aus­si pur dans un monde qui per­dait sa pure­té à une vitesse vertigineuse.

Weid­mann écou­tait avec les yeux fer­més. Son visage, dans la pénombre du bal­con, avait per­du son expres­sion habi­tuelle de contrôle et de cal­cul — il était nu, ouvert, vul­né­rable, le visage d’un homme qui aimait réel­le­ment la musique et qui, pen­dant que la musique jouait, ces­sait d’être ce qu’il était le reste du temps. C’é­tait désta­bi­li­sant. Émile aurait pré­fé­ré un Alle­mand cari­ca­tu­ral — raide, bru­tal, sans nuances. Un Weid­mann qui pleu­rait presque en écou­tant Schu­bert était un adver­saire d’un tout autre calibre.

Après le concert, ils mar­chèrent. Pas vers l’hô­tel — Weid­mann prit à droite, le long de la Calea Vic­to­riei, et Émile le sui­vit, parce que suivre un homme qui vient de vous offrir du Schu­bert est un réflexe social qui trans­cende la pru­dence. La Calea Vic­to­riei, la nuit, était un autre monde — les bou­tiques fer­mées, les vitrines sombres, les façades hauss­man­niennes qui pre­naient des airs de décor de théâtre aban­don­né. De temps en temps, une sil­houette pas­sait — un couple enla­cé, un sol­dat en per­mis­sion, un ivrogne qui chan­tait — et le bruit de leurs pas sur l’as­phalte rebon­dis­sait entre les immeubles comme un écho qui ne trou­vait pas de mur final.

— Je vais être direct, dit Weidmann.

C’é­tait la phrase qu’É­mile atten­dait. La phrase qui vient tou­jours après le concert, après le dîner, après le geste de séduc­tion — la phrase qui est le prix du billet.

— Vous n’êtes pas vicomte, Dor­vières. Ou plu­tôt — vous êtes un excellent vicomte, pro­ba­ble­ment meilleur que les vrais, parce que les vrais n’ont pas besoin de jouer le rôle. Vous, vous le jouez, et vous le jouez bien. Je ne sais pas qui vous êtes vrai­ment et je m’en fiche. Ce qui m’in­té­resse, c’est ce que vous faites — vous par­lez aux gens, vous écou­tez, vous êtes fran­çais dans un monde qui parle fran­çais, vous fré­quen­tez le bar, vous jouez au bridge avec les Anglais, vous dînez avec les Rou­mains. Vous êtes par­tout et vous n’êtes nulle part. C’est un talent.

Il s’ar­rê­ta devant la vitrine d’un bijou­tier — des col­liers de perles et des broches en gre­nat qui lui­saient fai­ble­ment dans l’obs­cu­ri­té, comme des yeux de chat.

— J’ai besoin de quel­qu’un comme vous, dit-il. Pas un agent. Le mot est trop fort. Un inter­lo­cu­teur. Quel­qu’un qui me rap­por­te­rait ce qui se dit dans les milieux bri­tan­niques, dans les milieux fran­çais — ce qui reste des milieux fran­çais —, dans les salons rou­mains. Pas des secrets mili­taires — je n’ai pas besoin de plans de bataille, les Rou­mains n’en ont pas et les Bri­tan­niques ne les par­tagent pas. Des impres­sions. Des humeurs. Des noms. Qui parle à qui, qui com­plote avec qui, qui envi­sage de par­tir et qui envi­sage de res­ter. L’é­cume des conver­sa­tions. Rien de dan­ge­reux. Rien qui vous met­trait en difficulté.

— Et en échange ?

Weid­mann sou­rit. Le sou­rire d’un homme qui savait que la ques­tion vien­drait et qui avait pré­pa­ré la réponse.

— En échange, vous êtes sous ma pro­tec­tion. Ce qui, dans le Buca­rest de 1940, n’est pas rien. Les Alle­mands ont de l’in­fluence ici — une influence crois­sante. Un mot de ma part, et la police rou­maine ne vous regarde plus. Un mot de ma part, et vos affaires — vos « affaires pri­vées » — ne ren­contrent plus d’obs­tacles. Un mot de ma part, et vous êtes intouchable.

Il le regar­da. Ses yeux bleu pâle, dans la lumière d’un réver­bère, avaient la clar­té d’un ciel d’hiver.

— Réflé­chis­sez, Dor­vières. Je ne vous demande pas de répondre ce soir. Le Schu­bert mérite mieux que ça.

Ils ren­trèrent à l’hô­tel en silence. La porte tam­bour tour­na. Le hall, à cette heure, était presque vide — quelques sil­houettes, le chas­seur endor­mi, le lustre en cris­tal qui jetait des éclats de lumière sur le sol en damier. Ils se sépa­rèrent au pied de l’escalier.

— Bonne nuit, Dorvières.

— Bonne nuit, Weidmann.

Émile mon­ta dans sa chambre. Il fer­ma la porte, allu­ma la lampe du bureau, et s’assit.

La pro­po­si­tion était exac­te­ment ce qu’il avait redou­té — non pas parce qu’elle était mena­çante, mais parce qu’elle était rai­son­nable. Weid­mann ne deman­dait rien d’é­norme. Des impres­sions, des humeurs, des noms — l’é­cume des conver­sa­tions, comme il disait. Pas de docu­ments volés, pas de sabo­tage, pas de tra­hi­son au sens spec­ta­cu­laire du terme. Juste des mots. Des mots qui pas­se­raient d’une oreille à une autre, d’un bar à un bureau, d’une conver­sa­tion mon­daine à un rap­port de ren­sei­gne­ment. Des mots sans poids appa­rent — mais les mots, Émile le savait mieux que qui­conque, étaient les choses les plus lourdes du monde.

Et en échange, la pro­tec­tion. L’in­tou­cha­bi­li­té. La cer­ti­tude que per­sonne ne vien­drait véri­fier si la Banque Hel­vé­tique de Com­merce et d’In­ves­tis­se­ment exis­tait vrai­ment — parce que les Alle­mands, s’ils le pro­té­geaient, ne le regar­de­raient pas de trop près. C’é­tait une offre par­faite pour un escroc. Trop par­faite. Les offres trop par­faites étaient tou­jours des pièges — Émile le savait, il en fabri­quait pour vivre.

Mais un piège dans lequel on entre les yeux ouverts est-il encore un piège ? Ou est-ce un choix ?

Il se cou­cha sans répondre à cette ques­tion. Dehors, un fiacre pas­sait au trot. Le cocher ne chan­tait pas.

CHA­PITRE 10

DOUBLES JEUX

Il accep­ta.

Pas tout de suite — il fit attendre Weid­mann trois jours, par cal­cul, parce qu’un homme qui accepte trop vite est un homme qui n’a pas d’autres options, et un homme sans options est un homme sans valeur. Il lais­sa les trois jours pas­ser en occu­pant le ter­rain — bridge avec Fitch, dîners avec Vasi­les­cu, conver­sa­tions avec le Prince, silences avec Iri­na. Puis, le qua­trième jour, au petit-déjeu­ner, il s’as­sit à la table de Weid­mann et dit :

— D’ac­cord.

Weid­mann hocha la tête. Pas de sou­rire, pas de triomphe — juste un hoche­ment de tête, sobre, pro­fes­sion­nel, comme un méde­cin qui confirme un diagnostic.

— Bien, dit-il. Nous nous ver­rons une fois par semaine. Ici, au petit-déjeu­ner. Rien d’é­crit. Rien de for­mel. Vous me direz ce que vous avez enten­du, vu, sen­ti. Je ne vous deman­de­rai jamais de faire quelque chose de spé­ci­fique. Je ne vous don­ne­rai pas d’ins­truc­tions. Vous n’êtes pas un sol­dat. Vous êtes — com­ment dire — un audi­teur. Vous écou­tez le monde, et vous me racon­tez ce que vous enten­dez. C’est tout.

— Et l’argent ?

— Il y aura de l’argent. Pas beau­coup — je ne vous insulte pas en vous offrant une for­tune, parce que les gens qui acceptent des for­tunes pour des infor­ma­tions sont des gens qu’on peut ache­ter, et les gens qu’on peut ache­ter ne sont jamais fiables. Ce sera modeste, régu­lier, dis­cret. Consi­dé­rez-le comme un dédom­ma­ge­ment pour le temps que vous me consa­crez. Rien de plus.

Émile accep­ta les termes. L’ar­ran­ge­ment était élé­gant — comme tout ce que Weid­mann fai­sait. Pas de contrat, pas de ser­ment, pas de pape­rasse. Une conver­sa­tion heb­do­ma­daire entre deux hommes qui pre­naient le café ensemble. Rien de plus. Et rien de moins.

La pre­mière semaine, il rap­por­ta des brou­tilles. Ce que les Bri­tan­niques disaient au bar — qu’ils croyaient encore que la Rou­ma­nie tien­drait, que Chur­chill enver­rait des signaux de sou­tien, que la flotte turque empê­che­rait les Russes de pro­gres­ser vers les Dar­da­nelles. Ce que les Rou­mains mur­mu­raient dans les cou­loirs — que le roi Carol était fini, qu’An­to­nes­cu était l’homme fort, que la Garde de Fer mon­tait en puis­sance. Ce que les Fran­çais — les quelques Fran­çais qui res­taient — disaient avec une amer­tume qui sen­tait le vin aigre : que la France avait été tra­hie, que Pétain était un vieillard, que per­sonne ne savait où était de Gaulle ni ce qu’il faisait.

Des brou­tilles. De l’é­cume. Rien qui puisse faire du mal à quiconque.

C’est du moins ce qu’É­mile se disait.

*

Paral­lè­le­ment, il accep­ta aus­si l’in­vi­ta­tion du Major Fitch.

Pas au bridge — il y jouait déjà, désor­mais, tous les soirs à dix-huit heures, et il avait appris à regar­der ses cartes, ce qui avait amé­lio­ré ses per­for­mances sans les rendre com­pé­ti­tives (Fitch gagnait tou­jours, avec cette régu­la­ri­té qui, chez un homme de ren­sei­gne­ment, était peut-être une cou­ver­ture de plus — per­sonne ne soup­çonne un homme qui gagne au bridge d’être un espion, parce que les espions, dans les films, trichent, et que Fitch ne tri­chait jamais).

L’in­vi­ta­tion de Fitch était d’une autre nature. Un soir, après le bridge, le Major le retint en posant une main sur son bras — un geste qui, chez un Anglais, équi­va­lait à une décla­ra­tion d’a­mour ou à un man­dat d’arrêt.

— Dor­vières, dit-il. Un mot.

Ils s’ins­tal­lèrent dans l’al­côve la plus recu­lée du bar — celle qu’I­ri­na occu­pait d’ha­bi­tude, mais qui ce soir-là était vide.

— Je vais être franc, dit Fitch. Ce qui, pour un Anglais, est presque une ano­ma­lie phy­sio­lo­gique. Mais les temps l’exigent.

Il but une gor­gée de whisky.

— Nous savons que Weid­mann vous a approché.

Émile ne cil­la pas. L’art de ne pas cil­ler était la com­pé­tence la plus fon­da­men­tale de sa profession.

— Appro­ché est un grand mot, dit-il.

— Tous les mots sont de grands mots quand ils concernent l’Ab­wehr. Weid­mann est Abwehr, Dor­vières. Ren­sei­gne­ment mili­taire alle­mand. Pas la Ges­ta­po — l’Ab­wehr est plus sub­tile, plus culti­vée, plus… humaine, si on peut employer ce mot. L’a­mi­ral Cana­ris, qui dirige le ser­vice, est un homme com­pli­qué — cer­tains disent qu’il est secrè­te­ment oppo­sé à Hit­ler, d’autres qu’il joue un double jeu dont per­sonne ne connaît les règles. Weid­mann est un de ses offi­ciers. Culti­vé, intel­li­gent, ama­teur de Schu­bert. Dangereux.

— Je sais, dit Émile.

— Vous savez. Bien. Ce que vous ne savez peut-être pas, c’est que nous — Sa Majes­té, la Léga­tion, le ser­vice — avons besoin de quel­qu’un qui soit en contact avec Weid­mann. Pas pour le contrô­ler. Pour l’ob­ser­ver. Savoir ce qu’il demande, ce qu’il cherche, ce qui l’in­té­resse. Vous comprenez ?

Émile com­pre­nait. Il com­pre­nait par­fai­te­ment. Fitch lui deman­dait exac­te­ment la même chose que Weid­mann — des infor­ma­tions, des impres­sions, des humeurs — mais dans l’autre direc­tion. L’un vou­lait savoir ce que les Bri­tan­niques pen­saient. L’autre vou­lait savoir ce que les Alle­mands fai­saient. Et Émile, assis entre les deux, était le tuyau par lequel les infor­ma­tions circulaient.

Un tuyau. C’est ce qu’il était en train de deve­nir. Un tuyau qui lais­sait pas­ser les mots d’un côté à l’autre, sans les fil­trer, sans les modi­fier, sans même les com­prendre vrai­ment. Un rôle par­fait pour un escroc — un homme sans convic­tions, sans camp, sans loyau­té, qui fait pas­ser les choses d’une main à l’autre et pré­lève sa com­mis­sion au passage.

— D’ac­cord, dit Émile.

Et voi­là. En l’es­pace d’une semaine, il était deve­nu agent double — sans avoir la moindre convic­tion poli­tique, la moindre idéo­lo­gie, la moindre rai­son d’es­pion­ner quoi que ce soit pour qui que ce soit. Il espion­nait parce qu’on le lui avait deman­dé, et parce que dire oui était plus simple que dire non, et parce que les gens qui disent non dans un Buca­rest en 1940 sont les gens qui disparaissent.

Le soir même, il retrou­va Iri­na sur la ter­rasse. Elle fumait, seule, face à la place obs­cure. La lune éclai­rait le dôme de l’A­thé­née rou­main et les gla­dio­las, qui étaient main­te­nant des dah­lias — le jar­di­nier avait chan­gé les fleurs, comme si le cycle végé­tal, lui au moins, conti­nuait de fonc­tion­ner normalement.

— Vous avez l’air fati­gué, dit Irina.

— C’est la chaleur.

— Ce n’est pas la cha­leur. C’est autre chose. Vous avez fait quelque chose de stu­pide. Ça se voit sur votre visage. Les gens qui font des choses stu­pides ont un léger tic à la com­mis­sure des lèvres — un sou­rire qui n’en est pas un. Un sou­rire de quel­qu’un qui sait qu’il devrait avoir peur mais qui a déci­dé de trou­ver ça drôle à la place.

Elle écra­sa sa cigarette.

— Qu’a­vez-vous fait ?

— Rien de grave.

— Rien de grave. C’est ce que dit mon frère chaque fois que je lui demande pour­quoi il porte une che­mise verte et chante des hymnes avec des gens qui battent des Juifs dans la rue. « Rien de grave, Iri­na. Rien de grave. »

Le silence entre eux avait chan­gé. Ce n’é­tait plus le silence amu­sé des pre­miers jours — celui de deux per­sonnes qui se jaugent, qui jouent, qui mesurent la dis­tance. C’é­tait un silence plus lourd, plus dense, le silence de deux per­sonnes qui com­mencent à savoir des choses l’une sur l’autre et qui ne sont pas sûres de vou­loir en savoir davantage.

— Andrei, dit Émile. Com­ment ça se passe ?

Iri­na ne répon­dit pas tout de suite. Elle allu­ma une autre ciga­rette — le bri­quet d’argent, le cla­que­ment sec, la flamme qui trem­blait dans l’air immo­bile du soir.

— Andrei est un idiot. Un idiot que j’aime. C’est la pire com­bi­nai­son pos­sible — l’a­mour sans le res­pect. Je l’aime parce qu’il est mon frère, parce que nous avons joué ensemble dans le jar­din du manoir quand nous étions enfants, parce qu’il a les mêmes yeux que notre mère, qui est morte quand il avait sept ans. Mais je ne le res­pecte pas, parce qu’il a choi­si la faci­li­té — il a choi­si un uni­forme, un dra­peau, une idéo­lo­gie en kit, un prêt-à-pen­ser pour les gens qui ne veulent pas pen­ser. La Garde de Fer lui offre ce que notre famille ne lui a jamais offert : la cer­ti­tude. La cer­ti­tude d’a­voir rai­son, d’être du bon côté, de savoir qui sont les enne­mis. Pour un gar­çon qui a gran­di dans une famille de libé­raux, c’est-à-dire dans une famille de gens qui doutent de tout, la cer­ti­tude est un narcotique.

Elle aspi­ra une bouf­fée longue, lente, et la fumée sor­tit en un filet mince qui se dis­si­pa dans la nuit chaude.

— Je l’ai vu ce matin. Au res­tau­rant. Il m’a dit qu’il ne pou­vait pas quit­ter le mou­ve­ment. Pas ne vou­lait pas — ne pou­vait pas. La nuance est impor­tante. Quand quel­qu’un dit « je ne veux pas », on peut encore dis­cu­ter. Quand quel­qu’un dit « je ne peux pas », c’est que la porte est fer­mée de l’ex­té­rieur. Et la clé est dans une poche qui n’est pas la sienne.

— Qu’al­lez-vous faire ?

Elle le regar­da. Ses yeux gris-vert, dans la semi-obs­cu­ri­té de la ter­rasse, avaient la den­si­té de la fumée.

— Trou­ver la clé.

Elle ne dit pas com­ment. Émile ne deman­da pas. Mais quelque chose s’é­tait dépla­cé entre eux — un poids, une res­pon­sa­bi­li­té, un début de com­pli­ci­té qui n’a­vait rien à voir avec le charme ou la séduc­tion et tout à voir avec cette chose plus rare, plus dan­ge­reuse : la confiance.

La confiance, dans un hôtel où per­sonne ne fai­sait confiance à per­sonne, était un acte de folie.

Ou de courage.

Émile, qui n’é­tait ni fou ni cou­ra­geux, se deman­da pour­quoi il res­tait assis là, sur cette ter­rasse, à écou­ter une femme lui par­ler de son frère fas­ciste, au lieu de mon­ter dans sa chambre et de peau­fi­ner l’ar­naque qui allait lui rap­por­ter cinq ans de vie confor­table. La réponse, il le savait, était simple : il res­tait parce qu’il vou­lait res­ter. Et vou­loir res­ter, pour un homme dont la pro­fes­sion consis­tait à par­tir, était le symp­tôme le plus alar­mant de tous.

Quelque part dans l’hô­tel, un plan­cher grin­ça. Un robi­net cou­la. Une porte se fer­ma. L’A­thé­née Palace écou­tait, comme tou­jours. Mais cette nuit-là, peut-être, il n’en­ten­dait que le bruit de deux per­sonnes qui appre­naient à se dire la véri­té dans un monde qui avait oublié com­ment on fait.

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