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La som­meil du roi — Cha­pitres 5 à 8

La som­meil du roi — Cha­pitres 5 à 8

Le som­meil
du roi

Le som­meil du roi

Cha­pitres 5 à 8

CHA­PITRE 5

Le Mékong

C’é­tait un dimanche, et les dimanches à Vien­tiane avaient une consis­tance par­ti­cu­lière — plus épaisse que les autres jours, plus lente, comme si la ville, déjà non­cha­lante en semaine, déci­dait de ne plus bou­ger du tout. Les maga­sins étaient fer­més, le mar­ché du matin se résu­mait à quelques étals de fruits sous des para­sols déla­vés, et les rues avaient cette vacui­té ensom­meillée des capi­tales qui n’ont jamais tout à fait accep­té d’être des capitales.

Muret pro­po­sa une pro­me­nade. Auré­lien hési­ta — il ne sor­tait presque jamais de l’hô­tel, ou si rare­ment que chaque sor­tie avait le carac­tère d’une expé­di­tion. Le Set­tha Palace était son monde, et ce monde lui suf­fi­sait. Mais il y avait dans la pro­po­si­tion de Muret quelque chose de si natu­rel, de si dénué d’in­sis­tance, qu’un refus aurait été plus coû­teux qu’un oui.

Ils sor­tirent par la porte prin­ci­pale, sur la rue Pang­kham, et mar­chèrent vers le fleuve.

Vien­tiane se déployait autour d’eux comme un décor de théâtre qu’on n’au­rait pas tout à fait fini d’ins­tal­ler. Des mai­sons colo­niales aux volets clos, dont les façades por­taient les stig­mates de plu­sieurs décen­nies de mous­son — la pein­ture clo­quée, les balus­trades rouillées, les jar­di­nières vides où pous­sait de la mousse. Des arbres immenses — des flam­boyants en fleur, rouge sang contre le ciel blanc — qui débor­daient des jar­dins par-des­sus les murs et ombra­geaient les trot­toirs défon­cés. Des pagodes dorées qui sur­gis­saient entre les toits de tôle comme des appa­ri­tions — un éclat d’or sou­dain dans le gris et le vert, la pointe d’un stu­pa, la sil­houette d’un naga au faîte d’un toit à pente, et l’on se sou­ve­nait que cette ville de fonc­tion­naires et de mar­chands était aus­si une ville de prière.

— Tu connais le Wat Si Saket ? deman­da Muret.

Auré­lien ne le connais­sait pas. C’est-à-dire qu’il en connais­sait l’exis­tence — M. Theo­das lui en avait par­lé un jour — mais il n’y était jamais allé. Le temple était à dix minutes à pied de l’hô­tel. Il n’y était jamais allé.

Muret le gui­da. Le Wat Si Saket était le plus ancien temple de Vien­tiane — le seul que les armées sia­moises avaient épar­gné lors du sac de 1828, quand elles avaient brû­lé la ville entière et réduit ses temples en pous­sière. Pour­quoi celui-là ? Per­sonne ne savait. Peut-être parce qu’il était beau d’une beau­té qui arrête la main du des­truc­teur. Peut-être par hasard. Peut-être parce que les dieux veillaient — ou au moins un dieu, celui de ce temple-là.

Ils entrèrent dans le cloître. Et Auré­lien s’arrêta.

Des mil­liers de boud­dhas. Des mil­liers. Dans des niches creu­sées dans les murs du cloître, sur plu­sieurs ran­gées, du sol au pla­fond — des boud­dhas de bronze, de bois, de pierre, de toutes tailles, de toutes pos­tures. Boud­dha assis en médi­ta­tion, les mains sur les genoux. Boud­dha debout, la main levée pour cal­mer les eaux. Boud­dha cou­ché sur le côté, entrant dans le nir­va­na. Des grands, des petits, des minus­cules — cer­tains pas plus gros qu’un doigt. Cer­tains intacts, d’autres déca­pi­tés par le temps ou par la guerre, d’autres encore rafis­to­lés avec du ciment, de la résine, de la bonne volon­té. Des siècles de prière accu­mu­lés dans ces murs, des couches de dévo­tion super­po­sées comme les couches de laque sur le manus­crit du roi.

— Six mille huit cents, dit Muret. On les a comptés.

Auré­lien ne dit rien. Il mar­chait le long du cloître, regar­dant les boud­dhas avec un trouble qu’il ne s’ex­pli­quait pas. Ce n’é­tait pas la beau­té — cer­taines de ces sta­tues étaient gros­sières, mal­adroites, fabri­quées par des arti­sans de vil­lage qui n’a­vaient jamais vu un chef-d’œuvre. Ce n’é­tait pas non plus le nombre, bien que le nombre eût quelque chose de ver­ti­gi­neux. C’é­tait autre chose. C’é­tait la patience. Six mille huit cents boud­dhas, dépo­sés un par un, sur des siècles, par des mains qui avaient cha­cune cru que ce geste comp­tait. Cha­cune de ces sta­tues était un vœu, une prière, un acte de foi dans quelque chose de plus grand que soi. Et elles étaient toutes là, intactes ou bri­sées, dans leur niche de brique rouge, regar­dant le visi­teur avec le même sou­rire imper­tur­bable — ce sou­rire du Boud­dha qui n’est ni heu­reux ni triste mais quelque chose d’autre, quelque chose qui se situe au-delà de la dis­tinc­tion entre la joie et la douleur.

Auré­lien pen­sa — et la pen­sée le sur­prit — qu’il n’a­vait jamais cru en rien avec autant de convic­tion que ces incon­nus avaient cru en ces statues.

Ils sor­tirent du temple. La lumière du dehors était aveu­glante après la pénombre du cloître. Ils conti­nuèrent vers le fleuve.

En che­min, ils pas­sèrent devant le Patuxai — l’arc de triomphe de Vien­tiane, mas­sif, incon­gru, plan­té au bout de l’a­ve­nue Lane Xang comme un décor de théâtre aban­don­né au milieu d’un champ. Muret connais­sait l’his­toire : le monu­ment avait été construit dans les années soixante avec du ciment que les Amé­ri­cains avaient offert pour la construc­tion d’une piste d’aé­ro­port. Les Lao­tiens avaient trou­vé un meilleur usage au ciment. Auré­lien rit — c’é­tait le genre d’a­nec­dote qu’il aimait, une anec­dote qui avait la forme d’une para­bole sans en avoir la prétention.

— C’est tout le Laos, dit Muret. On vous donne du ciment pour la guerre, vous en faites un monu­ment. C’est un peuple qui détourne les choses de leur usage — les bombes deviennent des clô­tures, les obus deviennent des pots de fleurs, le ciment mili­taire devient un arc de triomphe. Il y a une forme de génie là-dedans. Ou de résis­tance. Ou les deux.

Plus loin, un mar­ché en plein air débor­dait sur le trot­toir — des étals de fruits qu’Au­ré­lien ne savait pas nom­mer et que Muret nom­mait avec la pré­ci­sion d’un bota­niste : ram­bou­tan, lon­gane, fruit du dra­gon, jaque, man­gous­tan. Des mon­tagnes de légumes verts, des pou­lets vivants dans des cages en bam­bou, des pois­sons du Mékong encore fré­tillants dans des bas­sines en zinc. L’o­deur était puis­sante — un mélange de pois­son frais, de coriandre, de piment grillé et de cette sen­teur de fer­men­ta­tion sucrée qui est l’o­deur de base de tous les mar­chés tro­pi­caux. Auré­lien, dont l’o­do­rat s’é­tait affi­né au Set­tha Palace à force de ne sen­tir que le fran­gi­pa­nier et la cire, fut assailli par cette richesse olfac­tive comme par une vague.

Une vieille femme assise par terre ven­dait des paquets de khao piak — des nouilles de riz fraîches enve­lop­pées dans des feuilles de bana­nier. Muret en ache­ta deux, en ten­dit un à Auré­lien. Ils man­gèrent debout, au bord du trot­toir, avec les doigts, les nouilles tièdes et salées, par­fu­mées à la citron­nelle. C’é­tait bon. C’é­tait simple. C’é­tait exac­te­ment le genre de chose qu’Au­ré­lien ne fai­sait jamais — man­ger debout, dans la rue, avec les doigts, sans nappe ni four­chette ni ser­veur silen­cieux. Il se sen­tit ridi­cule, puis libre, puis ridi­cule de se sen­tir libre pour si peu.

Le Mékong appa­rut au bout d’une rue bor­dée de tama­ri­niers — pas d’un coup, pas comme un spec­tacle, mais pro­gres­si­ve­ment, comme une idée qui se forme. D’a­bord le ciel qui s’ou­vrait, plus large, plus clair. Puis les berges — un talus de terre rouge plan­té d’herbe, quelques arbres, des enfants qui jouaient. Et enfin le fleuve lui-même.

Il était vaste. Auré­lien savait qu’il était vaste — il le voyait de loin depuis le bal­con de sa chambre, ou du moins il en voyait la lueur — mais le voir de près était autre chose. Une éten­due d’eau brune, opaque, qui cou­lait avec une len­teur trom­peuse vers le sud-est, vers le Cam­bodge, vers le Viet­nam, vers la mer de Chine. La sur­face était lisse, presque hui­leuse, avec de lents tour­billons qui s’ou­vraient et se refer­maient comme des yeux. Sur l’autre rive — si proche qu’on dis­tin­guait les cou­leurs des mai­sons — c’é­tait la Thaï­lande. Nong Khai. Un autre pays, un autre monde, à quatre cents mètres de distance.

— C’est une fron­tière étrange, dit Muret. Sur cette rive, la guerre. Sur l’autre, la paix. Quatre cents mètres.

Il avait dit cela sans appuyer. Auré­lien ne rele­va pas. Ils mar­chèrent le long de la berge, dans la cha­leur qui mon­tait du sol comme d’un four. Des pêcheurs lao­tiens rac­com­mo­daient des filets, accrou­pis dans l’ombre des arbres. Un bac à moteur tra­ver­sait le fleuve avec la len­teur d’un insecte sur une vitre. Des enfants se bai­gnaient dans l’eau brune en criant — des cris de joie pure, débar­ras­sés de tout ce qui n’é­tait pas le plai­sir de l’eau sur la peau.

Au bout de la pro­me­nade, un ven­deur ambu­lant pro­po­sait du café gla­cé et des bei­gnets de banane. Ils s’as­sirent sur un muret, face au fleuve, et Auré­lien regar­da le Mékong couler.

Le fleuve avait cette cou­leur que les Occi­den­taux appellent « boueuse » et que les Lao­tiens ne nomment pas, parce qu’elle est sim­ple­ment la cou­leur de l’eau, comme le ciel est la cou­leur du ciel. Un brun chaud, dense, opaque, qui por­tait en lui des tonnes de limon arra­ché aux mon­tagnes de Chine et du nord Laos, et ce limon était la richesse du pays — il nour­ris­sait les rizières, engrais­sait les berges, fai­sait pous­ser les légumes et les fruits dans les jar­dins flot­tants que les pêcheurs culti­vaient le long des rives. Le Mékong n’é­tait pas sale. Le Mékong était vivant.

Muret connais­sait le fleuve comme il connais­sait les mon­tagnes — de l’in­té­rieur. Il par­la des pêcheurs qui jetaient leurs filets à l’aube, debout dans des pirogues si étroites qu’un Occi­den­tal n’au­rait pas pu y tenir sans bas­cu­ler. Il par­la des esprits du fleuve — les nagas, ces ser­pents mythiques qui vivaient au fond des eaux et qui pro­té­geaient les vil­lages rive­rains, à condi­tion qu’on leur fasse des offrandes. Chaque année, lors de la fête des eaux, les habi­tants de Vien­tiane orga­ni­saient des courses de pirogues sur le Mékong, et les pirogues avaient la forme de nagas — des ser­pents de bois peint, rouges et or, qui fen­daient les eaux sous les accla­ma­tions de la foule.

— Le Mékong est un dieu, dit Muret. Pas un dieu abs­trait comme le Dieu des chré­tiens. Un dieu phy­sique, qu’on peut tou­cher, qu’on peut sen­tir, qui a une odeur et une cou­leur et un bruit. Un dieu qui nour­rit et qui noie. Un dieu qui donne et qui reprend.

Auré­lien regar­dait le fleuve avec une inten­si­té nou­velle. Il y avait dans ce fleuve quelque chose d’hyp­no­tique — cette masse d’eau indif­fé­rente qui pas­sait et pas­sait, qui avait pas­sé avant les hommes et pas­se­rait après eux, qui empor­tait tout avec elle sans rien gar­der. Des siècles de batailles et de prières, de royaumes et de ruines, de cor­tèges royaux et de colonnes de réfu­giés avaient lon­gé ces rives, et le fleuve n’en savait rien. Le Mékong était le plus grand écri­vain du Laos : il racon­tait tout et n’é­cri­vait rien.

Muret regar­dait vers le nord. Son visage avait chan­gé — imper­cep­ti­ble­ment, comme change un ciel quand un nuage passe. La bonne humeur du matin s’é­tait reti­rée, ou plu­tôt elle s’é­tait recou­verte de quelque chose de plus ancien, de plus pro­fond, comme un fond de rivière appa­raît quand le niveau de l’eau baisse.

Il leva la main et dési­gna un point vague au-delà de la ville, au-delà des toits, au-delà de l’ho­ri­zon plat des rizières.

— C’est par là que j’é­tais, dit-il.

Un geste vers le nord. Vers les mon­tagnes qu’on ne voyait pas. Vers un pays qui por­tait le même nom que celui-ci mais qui n’é­tait pas le même — un pays de forêts, de grottes, de pistes boueuses, de vil­lages sans nom sur les cartes, un pays qui brûlait.

Auré­lien hocha la tête. Il ne deman­da rien. Le geste de Muret était res­té sus­pen­du un ins­tant dans l’air chaud, puis il avait bais­sé la main et le silence était reve­nu. Un silence confor­table, de ceux qu’on par­tage au bord d’un fleuve, et sous lequel il y avait tout ce qui n’a­vait pas été dit.

Ils ren­trèrent à l’hô­tel en fin de mati­née, quand la cha­leur devint inte­nable. Le hall du Set­tha Palace les accueillit avec sa fraî­cheur rela­tive et son odeur de cire. M. Theo­das leur adres­sa un sou­rire depuis la récep­tion. Tout était en ordre.

L’a­près-midi, pis­cine. Auré­lien dans son tran­sat, Saint-Simon sur les genoux, gin tonic à por­tée de main. Muret dans le tran­sat d’à côté — celui qu’oc­cu­pait par­fois Steve l’A­mé­ri­cain, qui n’é­tait pas là ce jour-là — avec un cahier à cou­ver­ture car­ton­née dans lequel il écri­vait d’une écri­ture ser­rée, pen­chée, dif­fi­cile à lire. Son rap­port pour le minis­tère. Quatre-vingts pages de don­nées eth­no­gra­phiques, de rele­vés lin­guis­tiques, de des­crip­tions de rituels, de sta­tis­tiques démo­gra­phiques. Quatre-vingts pages qui diraient ce que les mon­tagnes du nord étaient en train de deve­nir. Quatre-vingts pages que deux ou trois fonc­tion­naires liraient à Paris, dans un bureau du Quai d’Or­say, entre deux dos­siers sur l’Al­gé­rie et le Congo, et qui fini­raient dans un clas­seur vert.

Le soleil des­cen­dit. Les ombres des pal­miers s’al­lon­gèrent sur l’eau de la pis­cine. Boun­my vint leur pro­po­ser un der­nier verre. Auré­lien accep­ta. Muret accepta.

Au loin, au-delà du mur de l’hô­tel, au-delà de la ville, au-delà du Mékong et des rizières, un rou­le­ment sourd — un orage qui s’an­non­çait, ou quelque chose d’autre.

Ni l’un ni l’autre ne leva la tête.

Les pal­miers ne bou­geaient pas. L’eau de la pis­cine était lisse. Le gecko était à sa place au pla­fond du bar, immo­bile, ver­ti­cal, les yeux ouverts.

CHA­PITRE 6

La pre­mière fissure

Ce fut un soir comme les autres. Ou presque.

La cha­leur n’a­vait pas bais­sé à la tom­bée de la nuit — elle s’é­tait sim­ple­ment trans­for­mée, pas­sant de l’é­clat blanc de l’a­près-midi à une moi­teur lourde, col­lante, qui char­geait l’air d’une ten­sion de fièvre. M. Theo­das avait fait ouvrir toutes les fenêtres de La Belle Époque, et les grandes ten­tures de lin beige ondu­laient len­te­ment, sou­le­vées par un souffle qui n’é­tait pas du vent — juste la res­pi­ra­tion de la ville dans la chaleur.

Ils avaient bu un peu plus que d’ha­bi­tude. Le vin d’a­bord — un bor­deaux cor­rect, un entre-deux-mers que M. Theo­das avait mira­cu­leu­se­ment fait venir par la valise diplo­ma­tique d’un ami à l’am­bas­sade —, puis le lao-lao, cet alcool de riz trans­lu­cide qui brû­lait le palais et réchauf­fait le ventre et qu’on buvait dans de petits verres qu’il fal­lait rem­plir sans cesse, selon la cou­tume, parce qu’un verre vide est une offense à l’hôte et un verre plein est une offense à la politesse.

La conver­sa­tion avait erré, comme chaque soir, de sujet en sujet. Ils avaient par­lé de Flau­bert — Muret avait une théo­rie sur *Salamm­bô*, il pen­sait que Flau­bert avait écrit ce roman pour fuir son époque, que Car­thage était son Vien­tiane à lui, son refuge dans le pas­sé. Auré­lien avait contes­té — Flau­bert ne fuyait rien, Flau­bert trans­for­mait, c’est dif­fé­rent. Ils avaient dis­cu­té de la nuance avec une viva­ci­té plai­sante et inutile, comme deux hommes qui pré­fèrent par­ler de Car­thage plu­tôt que de ce qui les entoure.

Puis le silence était venu. Un de ces silences qui tombent entre les plats, quand la conver­sa­tion s’es­souffle et que les regards cherchent un point d’an­crage — le fond du verre, la flamme de la bou­gie, les ombres sur les boi­se­ries. Et dans ce silence, Muret avait com­men­cé à parler.

Il n’a­vait pas chan­gé de ton. C’é­tait la même voix — grave, posée, un peu rauque ce soir-là à cause du lao-lao. Il par­lait de son tra­vail. De sa méthode. De la patience qu’il fal­lait pour qu’un vil­lage hmong vous accepte — des semaines, par­fois des mois, à vivre par­mi eux, à man­ger leur nour­ri­ture, à dor­mir dans leurs mai­sons, à assis­ter à leurs rituels sans poser de ques­tions, parce que les ques­tions étaient une impo­li­tesse et que le savoir venait à celui qui savait attendre.

— J’a­vais un vil­lage, dit-il. Ban Pha Thi. Pro­vince de Houa­phan. Un vil­lage kha­mu, pas hmong — les Kha­mu sont dif­fé­rents, plus anciens, les autoch­tones du Laos si tu veux, les pre­miers habi­tants avant que les Tai ne des­cendent du sud de la Chine. J’y ai vécu trois séjours, six mois en tout. Je connais­sais chaque mai­son, chaque famille. Le chef du vil­lage s’ap­pe­lait Kham­tanh. Un vieil homme extra­or­di­naire — il avait dans les soixante-dix ans, peut-être plus, per­sonne ne savait exac­te­ment, les Kha­mu ne comptent pas les années de la même façon que nous. Il connais­sait tous les chants rituels de son peuple. Je les ai enre­gis­trés — j’a­vais un magné­to­phone Nagra, un appa­reil suisse, une mer­veille, que j’ai traî­né dans la boue pen­dant trois ans. Des heures d’en­re­gis­tre­ment. La mémoire vivante d’un peuple.

Il s’ar­rê­ta. Fit tour­ner le lao-lao dans son verre.

— Le vil­lage a été éva­cué en mars der­nier. Bom­bar­de­ments. Pas un bom­bar­de­ment direct — les bombes sont tom­bées à deux kilo­mètres, sur une crête où il y avait, paraît-il, une posi­tion du Pathet Lao. Mais les bombes à frag­men­ta­tion, tu vois — les clus­ter bombs, comme disent les Amé­ri­cains — ça couvre une sur­face immense. Des petites bom­bettes qui se dis­persent en tom­bant et qui explosent à l’im­pact. Ou qui n’ex­plosent pas — et ça c’est pire, parce qu’elles res­tent là, dans la terre, dans les rizières, et elles explosent plus tard, quand un enfant les ramasse en croyant que c’est un jouet.

Il dit cela entre la salade et le plat de résis­tance. Kham venait de poser devant eux deux assiettes de pois­son du Mékong grillé aux herbes de citron­nelle. La vapeur mon­tait des assiettes avec un par­fum de fête.

— Le vil­lage a été éva­cué, reprit Muret. Les familles sont par­ties vers le sud, à pied, avec ce qu’elles pou­vaient por­ter. Kham­tanh — le vieux chef — est mort sur la route. Le cœur, pro­ba­ble­ment. Ou l’é­pui­se­ment. Ou le cha­grin — je ne sais pas si on meurt de cha­grin, les méde­cins disent que non, mais j’ai vu des gens mou­rir de cha­grin dans les mon­tagnes, et je peux te dire que les méde­cins se trompent.

Silence.

Et tan­dis que le silence durait — une seconde, cinq secondes, un temps qui n’a­vait pas de mesure — quelque chose d’é­trange se pro­dui­sit dans la salle de La Belle Époque. Les boi­se­ries de palis­sandre, les nappes blanches, le lustre en cris­tal, les bou­gies sur les tables vides — tout cela, qui consti­tuait le décor fami­lier et ras­su­rant de la vie d’Au­ré­lien, sem­bla sou­dain se contrac­ter, se res­ser­rer, comme si les murs se rap­pro­chaient. Le pla­fond des­cen­dait. L’air se raré­fiait. C’é­tait une illu­sion, bien sûr — les murs n’a­vaient pas bou­gé, c’é­tait lui, Auré­lien, qui bou­geait à l’in­té­rieur de lui-même, qui sen­tait les parois de son cocon se tendre autour de quelque chose qui ne vou­lait pas être conte­nu. Puis Muret bou­gea sa main vers son verre, et le geste rom­pit le sor­ti­lège, et les murs reprirent leur place, et le pla­fond remon­ta, et l’air rede­vint respirable.

Auré­lien tenait sa four­chette en l’air, à mi-che­min entre l’as­siette et la bouche. Le pois­son refroi­dis­sait. La vapeur avait ces­sé de monter.

— C’est ter­rible, dit-il.

Il le pen­sait. Il le pen­sait vrai­ment — ou du moins il pen­sait qu’il le pen­sait, ce qui, pour un homme comme Auré­lien, reve­nait au même. Il y avait dans sa voix une com­pas­sion sin­cère, un trouble authen­tique. Mais c’é­tait un trouble de sur­face — comme un caillou qui tombe dans l’eau et qui fait des cercles, des cercles qui s’é­lar­gissent et qui s’ef­facent, et le fond ne bouge pas.

— Et les enre­gis­tre­ments ? deman­da-t-il. Les chants de Khamtanh ?

La ques­tion était venue natu­rel­le­ment, por­tée par la curio­si­té du roman­cier, par ce réflexe de sau­ve­tage qui consis­tait à cher­cher, dans le désastre, ce qui pou­vait être sau­vé — un objet, un texte, une trace. Muret le regar­da. Il y eut dans ses yeux un mou­ve­ment rapide — quelque chose qui pas­sait et qui dis­pa­rais­sait, comme un pois­son sous la sur­face — puis il répondit :

— J’ai les bandes. Elles sont dans ma sacoche, en haut. Vingt-trois heures d’en­re­gis­tre­ment. C’est tout ce qui reste de la mémoire de Khamtanh.

— Il fau­dra que tu me les fasses écou­ter, dit Aurélien.

— Oui, dit Muret. Un jour.

Et la conver­sa­tion repar­tit. Les funé­railles kha­mu — le sujet s’im­po­sait, avec une logique cruelle. Muret expli­qua les rituels : le corps lavé par les femmes de la famille, enve­lop­pé dans un tis­su blanc, por­té jus­qu’à la forêt où l’on construi­sait un bûcher. Les chants — tou­jours les chants, qui accom­pa­gnaient le mort vers le monde des esprits. Les offrandes de riz, de lao-lao, de viande séchée, dépo­sées sur le bûcher pour nour­rir le mort pen­dant son voyage. Et après, les cendres dis­per­sées dans la rivière, parce que l’eau emporte tout et que les Kha­mu, comme les boud­dhistes, croient que rien ne dure.

Auré­lien écou­tait avec cette atten­tion qu’il accor­dait à tout ce qui était étran­ger, loin­tain, trans­for­mable en matière lit­té­raire. Il com­pa­rait men­ta­le­ment les rites kha­mu aux rites funé­raires des autres peuples qu’il avait étu­diés pour ses romans — les Étrusques, les Gau­lois, les Khmer. La mort était son sujet pré­fé­ré, à condi­tion qu’elle fût ancienne.

— C’est comme dans l’I­liade, dit-il. Le bûcher de Patrocle. Le même geste, à des mil­lé­naires de distance.

Muret ne répon­dit pas tout de suite. Il finit son verre. Ses yeux étaient fixés sur un point vague, quelque part au-delà de l’é­paule d’Au­ré­lien, au-delà des murs de La Belle Époque, au-delà de Vientiane.

— Sauf que Patrocle est mort au com­bat, dit-il fina­le­ment. Kham­tanh est mort en marchant.

La phrase res­ta entre eux comme un objet posé sur la table — trop lourd pour être dépla­cé, trop pré­sent pour être igno­ré. Auré­lien ne trou­va rien à répondre. Il fit signe à Kham pour com­man­der un der­nier verre. Elle vint, ver­sa le vin, repar­tit. Ses pas ne fai­saient aucun bruit sur le par­quet ciré.

Dehors, la nuit de Vien­tiane sui­vait son cours. Un gecko — pas celui du bar, un autre, un cou­sin peut-être, un membre de cette dynas­tie invi­sible qui régnait sur les pla­fonds de la ville — se mit à chan­ter. Le chant du gecko est un son étrange — un cla­que­ment sec, méca­nique, répé­té cinq ou six fois, qui sonne comme un rire minus­cule dans la nuit. Les Lao­tiens croient que le gecko porte chance — plus il chante, plus la chance est grande. Auré­lien avait enten­du ce chant chaque nuit depuis son arri­vée, et il avait fini par l’ai­mer, comme on aime un bruit de fond, une pré­sence fami­lière qui ne demande rien et ne pro­met rien.

Le gecko chan­ta sept fois. M. Theo­das, qui pas­sait dans le cou­loir, leva la tête et sou­rit — sept fois, c’é­tait excellent, c’é­tait le chiffre de la plé­ni­tude. M. Theo­das croyait aux geckos comme il croyait aux bonzes et au Pha That Luang — avec cette foi prag­ma­tique des gens qui ont appris à prendre leurs dieux là où ils les trouvent.

Ils par­lèrent d’autre chose. Du mar­ché du matin. D’un temple que Muret vou­lait visi­ter. De la mous­son qui se rap­pro­chait — on la sen­tait dans la lour­deur de l’air, dans les orages du soir qui étaient plus fré­quents et plus vio­lents. Des choses douces. Des choses neutres. Le dîner s’a­che­va comme les autres — cour­toi­se­ment, cha­leu­reu­se­ment, avec cette grâce que deux hommes bien éle­vés mettent à évi­ter les abîmes.

Ce soir-là, dans sa chambre, Auré­lien ne tra­vailla pas. Il res­ta un long moment sur le bal­con, les coudes appuyés sur la balus­trade en fer for­gé, à regar­der le jar­din dans l’obs­cu­ri­té. Le bruit des grillons. L’o­deur du jas­min. Le cla­po­tis imper­cep­tible de la pis­cine — les jets d’eau conti­nuaient leur mur­mure même la nuit, même quand per­sonne n’é­tait là pour les entendre.

Il pen­sa à Kham­tanh. Au vieil homme qui était mort en mar­chant. Il essaya d’i­ma­gi­ner la scène — la colonne de réfu­giés sur un sen­tier de mon­tagne, le vieil homme qui s’ar­rête, qui s’as­sied au bord du che­min, qui ferme les yeux. Il n’y arri­vait pas. Les images ne venaient pas, ou elles venaient fausses, fabri­quées, lit­té­raires. Il voyait un vieillard de roman, pas un vieillard réel. La réa­li­té glis­sait sur lui comme l’eau sur les plumes d’un canard — il pou­vait la voir, mais elle ne le tou­chait pas. Elle ne le mouillait pas.

Il ren­tra dans la chambre. Se cou­cha. Le ven­ti­la­teur tour­nait. Le som­meil mit plus long­temps que d’ha­bi­tude à venir.

Dehors, dans le cou­loir, les pas de Muret rega­gnaient la chambre 12. La porte se fer­ma dou­ce­ment. Puis le silence.

CHA­PITRE 7

Air Ame­ri­ca

Ce fut le bruit qui le réveilla.

Pas le bruit habi­tuel — pas les grillons, pas le coq du quar­tier, pas le mur­mure du ven­ti­la­teur. Autre chose. Des voix dans le cou­loir, des pas lourds, une porte qui cla­quait. Auré­lien ouvrit les yeux. Il fai­sait nuit encore. La montre sur la table de nuit mar­quait deux heures du matin.

Il se leva, enfi­la un pei­gnoir, entrou­vrit la porte. Le cou­loir était éclai­ré par la veilleuse de secours — une lueur jaune, malade, qui don­nait aux murs une teinte de vieux papier. Au bout du cou­loir, devant la chambre 3, un attrou­pe­ment. M. Theo­das, en robe de chambre — la pre­mière fois qu’Au­ré­lien le voyait sans cos­tume, et c’é­tait presque cho­quant, comme si le Set­tha Palace lui-même s’é­tait dévê­tu —, un gar­çon d’é­tage qui por­tait une cuvette d’eau, et Steve.

Steve était debout, ados­sé au mur, dans un état qu’Au­ré­lien ne lui avait jamais vu. Pas ivre — ou pas seule­ment ivre. Il avait le visage cou­vert de pous­sière rouge, la laté­rite des hauts pla­teaux, et cette pous­sière striée de sueur for­mait des rigoles sur ses joues qui res­sem­blaient à des larmes ocre. Ses vête­ments — un pan­ta­lon de treillis, une che­mise de civil déchi­rée à l’é­paule — étaient cou­verts de la même pous­sière. Ses mains trem­blaient. Il par­lait très vite, en anglais, d’une voix trop haute, des phrases hachées que Auré­lien ne com­pre­nait pas tout à fait depuis le fond du cou­loir — des frag­ments, des mots iso­lés, *fucking run­way*, *couldn’t see shit*, *Bob­by’s arm*, *his fucking arm*.

Theo­das gérait la situa­tion avec cette maî­trise qui était sa plus grande ver­tu. Il par­lait à Steve d’une voix basse et ferme, en anglais, avec son accent fran­co-lao­tien qui don­nait à la langue un velou­té impro­bable. Il le gui­dait vers l’in­té­rieur de la chambre. Le gar­çon d’é­tage sui­vait avec la cuvette. La porte se fer­ma. Les voix devinrent un mur­mure der­rière le bois.

Auré­lien refer­ma sa porte. Il retour­na se cou­cher. Le som­meil ne revint pas.

Le len­de­main matin, au Side­walk Café, la rumeur avait déjà cir­cu­lé. Un inci­dent sur une piste quelque part dans le nord — Muong Soui, ou Long Tieng, ou un de ces noms qu’Au­ré­lien ne connais­sait pas et qu’on pro­non­çait à voix basse dans les bars de Vien­tiane comme des mots de passe. Un avion de la com­pa­gnie — on disait « la com­pa­gnie » sans jamais la nom­mer, tout le monde savait, per­sonne ne disait — avait eu des pro­blèmes à l’at­ter­ris­sage. Un copi­lote bles­sé. Des détails vagues, contra­dic­toires, défor­més par la chaîne de bouche-à-oreille qui reliait le ter­rain de la guerre au res­tau­rant de l’hôtel.

Steve appa­rut à dix heures, rasé, dou­ché, che­mise propre, lunettes d’a­via­teur en place. Il tra­ver­sa la ter­rasse d’un pas élas­tique, com­man­da un café noir, le but debout, échan­gea un mot avec Boun­my, et repar­tit vers le hall comme si la nuit n’a­vait pas eu lieu. L’é­las­ti­ci­té de cet homme était pro­di­gieuse — cette capa­ci­té à effa­cer les traces, à redé­mar­rer chaque matin comme une machine remise à zéro. Auré­lien le regar­da pas­ser avec un mélange d’ad­mi­ra­tion et de malaise. Il y avait quelque chose d’in­hu­main dans cette rési­lience — ou de trop humain, au contraire, de trop adap­table, de trop dis­po­sé à sur­vivre coûte que coûte.

— Il est pilote, dit Muret, qui avait tout obser­vé depuis sa table. Il vole pour Air Ame­ri­ca. Tu sais ce que c’est, Air America ?

— Vague­ment, dit Aurélien.

— C’est la CIA. Ils ont une com­pa­gnie aérienne. Des avions civils, des pilotes en civil, des opé­ra­tions qui n’existent pas. Ils trans­portent des troupes, des armes, du maté­riel dans les mon­tagnes. Ils récu­pèrent les bles­sés, les espions, les agents qu’il faut exfil­trer. Et par­fois autre chose.

— Autre chose ?

Muret ne pré­ci­sa pas. Il but son café.

Ce jour-là, l’hô­tel sem­bla plus petit à Auré­lien — ou plu­tôt, pour la pre­mière fois, il en per­çut les limites. Le Set­tha Palace, qu’il avait tou­jours vécu comme un monde auto­suf­fi­sant, un uni­vers clos et par­fait, lui appa­rut sou­dain pour ce qu’il était aus­si : un bocal. Un aqua­rium élé­gant dans lequel nageaient des pois­sons de dif­fé­rentes espèces — l’é­cri­vain fran­çais, le pilote amé­ri­cain, les Corses, les diplo­mates, le direc­teur fran­co-lao­tien — cha­cun dans sa bulle, cha­cun avec ses secrets, et l’eau de l’a­qua­rium qui était la même pour tous.

Ce matin-là, la ter­rasse du Side­walk Café était plus ani­mée que d’ha­bi­tude. Deux Amé­ri­cains en che­mise à manches courtes par­laient à voix basse au-des­sus de leurs cafés — des « conseillers », sans doute, de ceux qui peu­plaient Vien­tiane comme les ter­mites peuplent une char­pente, invi­sibles et innom­brables. Un diplo­mate fran­çais qu’Au­ré­lien croi­sait par­fois au bar — un cer­tain Lefèvre, atta­ché cultu­rel — s’ar­rê­ta à sa table en passant.

— La situa­tion se com­plique, dit-il avec cette jouis­sance du secret qui est le péché mignon des diplo­mates. Les Nord-Viet­na­miens ont pris des posi­tions nou­velles au-des­sus de la Plaine des Jarres. Il paraît que les Amé­ri­cains vont inten­si­fier les frappes. L’am­bas­sa­deur Sul­li­van est furieux.

— C’est grave ? deman­da Auré­lien, par poli­tesse plus que par inquiétude.

Lefèvre haus­sa les épaules — ce haus­se­ment d’é­paules fran­çais qui signi­fie tout et son contraire, et qui, à Vien­tiane, était deve­nu la réponse par défaut à toute ques­tion sur la situation.

— C’est tou­jours grave. Et ça ne change jamais rien.

Il s’é­loi­gna. Auré­lien but son café. Le bou­le­vard était calme. Un mar­chand de jour­naux pas­sait à vélo, le porte-bagages char­gé de quo­ti­diens qu’il ne ven­drait pas. La vie conti­nuait sa ronde de sur­face, et sous la sur­face, comme sous la sur­face du Mékong, des cou­rants invi­sibles char­riaient des choses que per­sonne ne vou­lait voir.

Les Corses, par exemple. Fer­rac­ci et Lucia­ni. Auré­lien les croi­sait au bar presque chaque soir, et il ne savait tou­jours rien d’eux — rien de pré­cis, rien de véri­fiable. Ils étaient dans « l’a­via­tion ». Ils avaient des « contrats ». Ils s’ab­sen­taient pen­dant deux ou trois jours et reve­naient sans expli­ca­tion, avec par­fois un bron­zage plus pro­non­cé ou une che­mise neuve ache­tée à Saï­gon. Ils buvaient du pas­tis, fumaient des ciga­rettes brunes, et par­laient entre eux en corse — un dia­lecte qu’Au­ré­lien ne com­pre­nait pas et qui son­nait comme de l’i­ta­lien pas­sé au papier de verre.

Muret, lui, les avait per­cés à jour. Un soir, au bar, après que les deux Corses furent mon­tés se cou­cher, il en fit le por­trait à Auré­lien avec la pré­ci­sion d’un rap­port d’es­pion­nage — ou d’une étude eth­no­gra­phique, ce qui, à Vien­tiane, reve­nait sou­vent au même.

— Ce sont des sur­vi­vants de l’é­poque colo­niale. Des Corses qui sont arri­vés en Indo­chine avec l’ar­mée fran­çaise dans les années qua­rante ou cin­quante. Après Diên Biên Phu, la plu­part sont ren­trés en France. Ceux-là sont res­tés. Ils se sont recon­ver­tis dans l’a­via­tion civile — des petites com­pa­gnies de char­ter qui trans­portent tout ce qu’on veut d’un bout à l’autre de l’In­do­chine. Du fret légal, du cour­rier, des pas­sa­gers. Et de l’opium.

— Tu en es sûr ?

— Tout le monde le sait. C’est ce qu’on appelle « Air Opium ». Ils ramassent l’o­pium brut dans les mon­tagnes — chez les Hmong, chez les Yao — et ils le trans­portent vers Saï­gon, vers Bang­kok, vers les labo­ra­toires. De là, ça part vers Mar­seille. La French Connec­tion, tu connais ? Eh bien voi­là. C’est ça. Le bout de la chaîne, c’est un type en par­des­sus dans un port de Mar­seille. L’autre bout, c’est un pay­san hmong dans une mon­tagne du Laos. Et entre les deux, il y a des gens comme Fer­rac­ci et Luciani.

Auré­lien écou­ta. C’é­tait fas­ci­nant — comme un cha­pitre de roman, comme un de ces récits d’a­ven­tures qui avaient nour­ri sa jeu­nesse, Conrad, Kipling, Mal­raux. La dif­fé­rence, c’est que ça se pas­sait main­te­nant, dans l’hô­tel où il dor­mait, au bar où il buvait. Mais cette dif­fé­rence, pré­ci­sé­ment, était celle qu’Au­ré­lien refu­sait de voir. Pour lui, l’o­pium des Corses avait la même consis­tance que l’o­pium de Confes­sions d’un man­geur d’o­pium anglais — une sub­stance lit­té­raire, une matière à rêve­rie. Il ne la reliait pas à une éco­no­mie, à une guerre, à des gens qui souffraient.

— C’est roma­nesque, dit-il.

Muret le regar­da. Ce même regard qu’il avait eu l’autre soir — un regard qui ne jugeait pas, ou pas encore, mais qui enregistrait.

— Oui, dit-il. C’est romanesque.

Ce soir-là, dans sa chambre, Auré­lien reprit le manus­crit. Le roi Set­tha­thi­rath, ins­tal­lé dans sa nou­velle capi­tale, orga­ni­sait la défense de Vien­tiane. Les espions bir­mans rôdaient aux fron­tières. Les géné­raux lao­tiens se dis­pu­taient la stra­té­gie — les uns vou­laient atta­quer, les autres défendre, d’autres encore négo­cier. Le roi écou­tait, pesait, déci­dait. Il avait cette soli­tude du pou­voir qui est aus­si une soli­tude de la conscience — le poids de savoir ce que les autres ne savent pas, le poids de déci­der pour des mil­liers de gens qui ne com­pren­dront jamais pourquoi.

Auré­lien écri­vit une scène de conseil de guerre. Les géné­raux autour d’une table de teck, dans la salle du trône. Les cartes dérou­lées — des cartes en écorce de mûrier, peintes à l’encre de Chine, sur les­quelles les mon­tagnes étaient figu­rées par des vagues et les rivières par des traits sinueux. Les voix qui s’é­lèvent. Un géné­ral âgé — le plus ancien, le plus pru­dent — plai­dait pour la retraite vers le sud. Un jeune offi­cier, ambi­tieux et témé­raire, exi­geait l’at­taque pré­ven­tive. Et entre les deux, les autres, ceux qui ne par­laient pas, ceux qui atten­daient que le roi décide pour déci­der à leur tour, comme des girouettes atten­dant le vent.

Le roi, au centre, immo­bile, regar­dait par la fenêtre les mon­tagnes du nord d’où vien­dront les envahisseurs.

Auré­lien s’ar­rê­ta. Relut. Il y avait dans cette scène quelque chose de fami­lier — trop fami­lier. Les géné­raux lao­tiens de 1570 res­sem­blaient étran­ge­ment aux géné­raux lao­tiens de 1964. Le jeune offi­cier témé­raire res­sem­blait à Kong Le, le capi­taine para­chu­tiste qui avait pris Vien­tiane d’as­saut quatre ans plus tôt. Le vieil offi­cier pru­dent res­sem­blait à Sou­van­na Phou­ma, le prince neu­tra­liste, cet homme au sou­rire fati­gué qu’on croi­sait par­fois au res­tau­rant fran­çais de la rue Sam­sen­thai. Et les espions bir­mans qui rôdaient aux fron­tières du royaume de Lan Xang — n’é­taient-ils pas, avec leurs dégui­se­ments et leurs mis­sions secrètes, les ancêtres des agents de la CIA qui peu­plaient aujourd’­hui le Purple Porpoise ?

C’é­tait la pre­mière fois que le manus­crit avait un rap­port avec le monde exté­rieur. Les mon­tagnes du roi étaient les mon­tagnes de Muret. Les espions bir­mans étaient les ombres qui cir­cu­laient dans le hall du Set­tha Palace. Le conseil de guerre du XVIe siècle res­sem­blait, sans qu’Au­ré­lien s’en ren­dît compte, aux conver­sa­tions à voix basse qu’on sur­pre­nait à l’am­bas­sade de France et dans les bars de la ville.

Mais Auré­lien ne s’en ren­dait pas compte. Le roman­cier écri­vait. Le roman avan­çait. Le ven­ti­la­teur tour­nait. Les geckos dormaient.

Au-dehors, sur le bou­le­vard Khoun­bou­lom, un convoi mili­taire pas­sa dans la nuit — des camions bâchés, des phares en veilleuse, un gron­de­ment de moteur die­sel qui fit vibrer les vitres de la chambre 7. Auré­lien ne leva pas les yeux de sa page.

CHA­PITRE 8

Les mon­tagnes

Ce soir-là, il n’y avait per­sonne d’autre qu’eux.

La Belle Époque était vide — le couple de diplo­mates était par­ti la veille, l’homme d’af­faires thaï­lan­dais avait réglé sa note le matin, et les Corses dînaient en ville, chez un com­pa­triote qui tenait un res­tau­rant sur la route de l’aé­ro­port et qui ser­vait, disait-on, le meilleur steak tour­ne­dos de Vien­tiane. La salle était immense et silen­cieuse, avec ses nappes blanches dres­sées pour des convives qui ne vien­draient pas, et la lumière des bou­gies fai­sait dan­ser les ombres sur les boi­se­ries comme des fan­tômes invi­tés à un bal.

L’élec­tri­ci­té avait été cou­pée dans l’a­près-midi — une panne qui avait tou­ché tout le quar­tier, peut-être toute la ville. Le géné­ra­teur du Set­tha Palace avait pris le relais, mais M. Theo­das avait jugé plus élé­gant de dîner aux chan­delles. Il avait fait dis­po­ser des bou­gies sur chaque table — des bou­gies en cire d’a­beille, épaisses, jaunes, qui déga­geaient un par­fum sucré — et le res­tau­rant avait pris cet air de veillée, d’in­ti­mi­té for­cée, qui change la nature des conversations.

Le bruit du géné­ra­teur for­mait une basse conti­nue sous le silence — un bat­te­ment régu­lier, méca­nique, comme un cœur arti­fi­ciel qui main­tien­drait en vie un orga­nisme trop fati­gué pour battre seul.

Muret com­man­da du vin. Auré­lien com­man­da du vin. Kham appor­ta la bou­teille, ser­vit, repar­tit. Ses pas sur le par­quet. Le bruit du bou­chon. Le vin dans les verres, sombre, presque noir à la lueur des bougies.

Ils par­lèrent d’a­bord de choses légères. Muret avait pas­sé la jour­née à l’am­bas­sade — une jour­née de for­mu­laires, de tam­pons, de signa­tures, de cette bureau­cra­tie colo­niale qui avait sur­vé­cu à la déco­lo­ni­sa­tion comme sur­vivent les ronces après l’in­cen­die. Il en fit un récit comique — les fonc­tion­naires lao­tiens qui s’en­dor­maient sur leur bureau à deux heures de l’a­près-midi, le ven­ti­la­teur en panne, le papier car­bone qui tachait tout, l’ab­sur­di­té kaf­kaïenne d’un sys­tème admi­nis­tra­tif conçu pour une autre époque et un autre pays. Auré­lien rit. C’é­tait drôle. Muret avait le don de rendre drôles les choses qui ne l’é­taient pas — une forme de cou­rage, ou de poli­tesse envers le monde.

Puis la conver­sa­tion glis­sa. Elle glis­sa comme glisse un canot sur le Mékong quand le cou­rant l’emporte — sans bruit, sans heurt, avec cette iné­luc­ta­bi­li­té douce des choses qui devaient arriver.

Muret par­lait de ses pre­mières années dans les mon­tagnes. L’ar­ri­vée à Luang Pra­bang, la remon­tée du Mékong en pirogue, les pre­miers contacts avec les vil­lages kha­mu. La dif­fi­cul­té de la langue — le kha­mu n’é­tait pas un dia­lecte du lao, c’é­tait une langue à part, une langue mon-khmer, plus ancienne que le lao, plus ancienne que le thaï, une langue qui por­tait en elle la mémoire d’un peuple qui était là avant tous les autres.

— Il m’a fal­lu six mois pour com­prendre les bases, dit-il. Six mois à écou­ter, à répé­ter, à me trom­per. Les enfants riaient de mon accent. Les vieux me cor­ri­geaient avec patience. Et petit à petit, les mots sont venus. Pas les mots du dic­tion­naire — les vrais mots, ceux qui n’existent dans aucun lexique. Le mot pour la pluie qui tombe le matin avant le lever du soleil — ce n’est pas le même que la pluie de l’a­près-midi. Le mot pour le riz qui est presque mûr mais pas encore — un riz qu’on ne peut pas man­ger mais qu’on peut regar­der. Le mot pour la tris­tesse qu’on éprouve quand un ami part et qu’on sait qu’il ne revien­dra pas — ce n’est pas de la tris­tesse, c’est autre chose, quelque chose qui n’a pas d’é­qui­valent en français.

— Com­ment on dit ? deman­da Aurélien.

Muret pro­non­ça un mot — un son doux, une syl­labe longue sui­vie d’une brève, avec un ton des­cen­dant qui fai­sait pen­ser au bruit d’une feuille qui tombe. Auré­lien le répé­ta. Le mot flot­ta un ins­tant dans l’air de La Belle Époque, incon­nu, dépla­cé, comme un oiseau tro­pi­cal dans un salon parisien.

Et puis Muret par­la de la Plaine des Jarres.

Il y était allé en jan­vier. Quatre jours de marche depuis son vil­lage, à tra­vers des mon­tagnes cou­vertes de forêt, sur des sen­tiers que les pay­sans kha­mu connais­saient depuis des géné­ra­tions et que les cartes mili­taires n’in­di­quaient pas. Il cher­chait une famille qu’il avait étu­diée trois ans plus tôt — une famille kha­mu qui avait migré vers la plaine après la des­truc­tion de leur vil­lage par un raid nord-vietnamien.

La Plaine des Jarres. Il décri­vit le pay­sage. Une vaste éten­due her­beuse, val­lon­née, à mille mètres d’al­ti­tude — quelque chose qui res­sem­blait aux hauts pla­teaux d’É­cosse, mais en plus grand, en plus vide, en plus silen­cieux. Et par­tout, dis­sé­mi­nées sur les col­lines, les jarres. Des urnes de pierre, hautes d’un mètre ou deux, par­fois trois, taillées dans le grès. Des cen­taines. Per­sonne ne savait qui les avait fabri­quées ni pour­quoi. Les archéo­logues pen­saient qu’elles étaient funé­raires — des récep­tacles pour les morts, des tom­beaux à ciel ouvert vieux de deux mille ans. Les Lao­tiens avaient une autre expli­ca­tion : c’é­taient les verres d’un géant qui avait orga­ni­sé une fête pour célé­brer une vic­toire, et les verres étaient res­tés là, sur les col­lines, parce que per­sonne n’a­vait été assez fort pour les débarrasser.

Auré­lien sou­rit. L’i­mage était belle. Les verres d’un géant. Il voyait la scène — la fête tita­nesque, le vin cou­lant dans les jarres de pierre, le géant riant aux éclats sur les col­lines, et le len­de­main matin, les verres vides sous le ciel, comme après une noce.

— Sauf que main­te­nant, dit Muret, les jarres sont au milieu des cra­tères de bombes.

Il dit cela sans chan­ger de ton. Comme on passe d’un para­graphe à un autre dans un livre — la même police, la même marge, le même inter­ligne, et pour­tant un autre monde.

— La Plaine des Jarres est bom­bar­dée tous les jours. Les Amé­ri­cains la bom­bardent parce que le Pathet Lao et les Nord-Viet­na­miens la contrôlent. Le Pathet Lao la contrôle parce que c’est un point stra­té­gique — une route vers le sud, vers Vien­tiane. Chaque camp veut la plaine. Per­sonne ne veut les gens qui vivent dessus.

Il décri­vit ce qu’il avait vu. Les cra­tères. Des trous de dix mètres de dia­mètre, rem­plis d’eau de pluie, ali­gnés sur les col­lines comme les marques d’une mala­die de peau — la variole de la terre, c’é­taient les mots qu’il employa, et Auré­lien enten­dit la méta­phore réson­ner dans la salle vide de La Belle Époque. Entre les cra­tères, les jarres. Cer­taines intactes, debout dans l’herbe, incroya­ble­ment debout par­mi les trous de bombes, comme si les anciens morts qu’elles abri­taient les pro­té­geaient encore. D’autres ren­ver­sées, bri­sées, les mor­ceaux épar­pillés dans la terre retournée.

Et les gens. Les réfu­giés. Il les avait croi­sés sur les sen­tiers — des colonnes silen­cieuses qui mar­chaient vers le sud, vers n’im­porte où, loin des bombes. Des familles entières. Des vieillards qui avan­çaient en s’ap­puyant sur des bâtons. Des femmes qui por­taient des bébés dans des paniers d’o­sier fixés sur le dos, et des bal­lots de vête­ments, et des mar­mites, et tout ce qu’il res­tait d’une mai­son qu’on a quit­tée en une heure. Des enfants qui mar­chaient sans pleu­rer — le silence des enfants qui ne pleurent plus, parce qu’ils ont com­pris que pleu­rer ne sert à rien.

Il y avait un homme, dit Muret, un pay­san hmong, qu’il avait croi­sé sur un sen­tier de crête. L’homme por­tait sur son dos un paquet enve­lop­pé dans un tis­su blanc. Muret avait d’a­bord cru que c’é­tait des vête­ments, ou des pro­vi­sions. C’é­tait sa mère. Sa mère morte pen­dant la marche, qu’il por­tait sur son dos parce qu’on n’a­ban­donne pas ses morts, parce que les morts doivent être enter­rés selon le rituel, parce que sans le rituel l’âme du mort erre à jamais sans repos. Et l’homme mar­chait, cour­bé sous le poids de sa mère, sur un sen­tier de mon­tagne bom­bar­dé, vers un lieu qu’il ne connais­sait pas, pour accom­plir un rite que per­sonne, dans le lieu où il allait, ne sau­rait peut-être accomplir.

Muret s’ar­rê­ta. Il regar­da ses mains. Ses mains d’eth­no­logue, de scien­ti­fique, de pre­neur de notes. Des mains qui avaient tenu un magné­to­phone pen­dant qu’un monde s’ef­fon­drait. Il les regar­da comme on regarde des outils dont on n’est plus sûr de l’utilité.

— Les enfants connaissent les avions, dit Muret. Ils les recon­naissent au bruit. Le T‑28 — c’est un avion d’en­traî­ne­ment conver­ti, un avion à hélice, les Lao­tiens les uti­lisent — il a un bruit de mous­tique géant. Les Sky­rai­der, c’est plus grave, plus lourd. Et les jets — les F‑105, les F‑4 — ceux-là, on ne les entend pas avant qu’il soit trop tard. Les enfants le savent. Ils savent que quand on entend le jet, c’est que les bombes sont déjà tombées.

Il par­lait d’une voix égale. Pas un trem­ble­ment. Pas une larme. La voix d’un homme qui a racon­té ces choses tant de fois — dans sa tête, dans ses car­nets, dans ses rap­ports — qu’il les a trans­for­mées en don­nées. La voix d’un scien­ti­fique qui décrit un phé­no­mène. Mais dans cette voix scien­ti­fique, sous la sur­face lisse des faits, quelque chose d’autre — une ten­sion, une vibra­tion sourde, comme la note d’un khène qu’on n’en­tend que si l’on écoute très attentivement.

Auré­lien écou­tait. Il avait ces­sé de man­ger. Son assiette était devant lui, intacte, le pois­son refroi­di, la citron­nelle figée dans la sauce. Il tenait son verre de vin mais ne buvait pas. Il écou­tait avec tout son corps — les yeux, les oreilles, la peau — comme on écoute quelque chose qu’on ne veut pas entendre et qu’on ne peut pas ne pas entendre.

Muret par­la du chaman.

Dans un vil­lage qu’il avait tra­ver­sé — un vil­lage hmong, pas kha­mu, un vil­lage sur les contre­forts de la cor­dillère qui sépare la pro­vince de Xieng Khouang de celle de Houa­phan — il avait ren­con­tré un vieux txiv neeb, un cha­man hmong, un homme que les vil­la­geois consul­taient pour les mala­dies, les mau­vais esprits, les déci­sions impor­tantes. Le cha­man avait plus de quatre-vingts ans. Il était aveugle. Il ne pou­vait pas voir les cra­tères de bombes, mais il les sen­tait — il sen­tait les trous dans la terre, disait-il, comme un corps sent ses bles­sures. Il avait dit à Muret, dans un hmong que Muret avait péni­ble­ment tra­duit dans sa tête : la terre est malade. Les bombes sont une fièvre. La terre gué­ri­ra quand la fièvre sera passée.

Muret s’ar­rê­ta. Il fit tour­ner le vin dans son verre. La flamme de la bou­gie tremblait.

— Je trou­vais ça beau, dit-il. Et je trou­vais ça insupportable.

Il y eut dans ces deux phrases — « beau » et « insup­por­table » — tout le dilemme de l’homme de ter­rain. La beau­té de la pen­sée du cha­man, cette sagesse de la terre et de la fièvre, cette manière de mettre en récit la des­truc­tion pour la rendre sup­por­table — c’é­tait la même chose que fai­sait Auré­lien avec ses romans his­to­riques. Trans­for­mer le chaos en récit. Mettre de l’ordre dans l’hor­reur. Et c’é­tait beau, oui. Et c’é­tait insup­por­table, parce que la terre n’al­lait pas gué­rir. Parce que la fièvre ne pas­se­rait pas. Parce que les bombes n’é­taient pas une mala­die mais un choix, et qu’un choix n’a pas de fin naturelle.

Muret regar­da ses mains. Ces mains qui avaient tenu le Nagra, qui avaient enre­gis­tré des heures de musique et de paroles dans des langues que presque per­sonne ne par­lait plus. Ces mains qui avaient tou­ché la terre retour­née des vil­lages bom­bar­dés. Ces mains qui, main­te­nant, dans la salle lam­bris­sée de La Belle Époque, tenaient un verre de vin et trem­blaient très légè­re­ment — si légè­re­ment que seul un obser­va­teur atten­tif l’au­rait remar­qué, et Auré­lien n’é­tait pas un obser­va­teur atten­tif des choses qui le dérangeaient.

Silence. Un long silence. La salle de La Belle Époque, immense, vide, avec ses tables dres­sées pour per­sonne et ses bou­gies qui brû­laient len­te­ment. Le bruit du géné­ra­teur. Le gron­de­ment sourd de la nuit dehors.

Auré­lien posa son verre. Il cher­chait quelque chose — un mot, une phrase, une réponse. Il cher­chait dans le seul ter­ri­toire qu’il connais­sait vrai­ment, le seul où il se sen­tait en sécu­ri­té : les livres. Et il trouva.

— C’est comme Tiré­sias, dit-il. L’a­veugle qui voit ce que les autres ne voient pas. Le cha­man aveugle dans un monde bom­bar­dé. Il y a quelque chose de grec là-dedans — l’a­veugle qui voit la véri­té que les voyants refusent de voir. Sophocle aurait aimé ça.

Il dit cela d’une voix belle, posée, la voix d’un homme culti­vé qui fait ce qu’il sait faire — relier le réel à la lit­té­ra­ture, trans­for­mer l’in­sup­por­table en réfé­rence, mettre des mots anciens sur des dou­leurs nou­velles. C’é­tait son génie. C’é­tait sa maladie.

Muret le regar­da. Long­temps. Il y eut dans ses yeux quelque chose qu’Au­ré­lien ne sut pas déchif­frer — pas de la colère, non, quelque chose de plus com­plexe, un mélange de com­pré­hen­sion et de tris­tesse, la tris­tesse qu’on éprouve devant un homme qu’on ne peut pas sau­ver parce qu’il ne veut pas être sau­vé. Puis Muret détour­na le regard. Il prit la bou­teille. Se resservit.

— Oui, dit-il. Sophocle aurait aimé ça.

Et quelque chose se fer­ma. Entre les deux hommes, à cet ins­tant pré­cis, quelque chose se fer­ma qui ne se rou­vri­rait pas — une porte, un pas­sage, une pos­si­bi­li­té. L’es­pace d’un ins­tant, Muret avait ten­du la main à tra­vers la table de La Belle Époque, à tra­vers les bou­gies et les verres de vin et les nappes blanches, il avait ten­du la main vers Auré­lien avec son his­toire de cha­man aveugle et de terre malade, et Auré­lien avait pris cette main et l’a­vait trans­for­mée en cita­tion de Sophocle.

Kham débar­ras­sa les assiettes. Ses mains. Auré­lien ne les vit pas. Muret les vit. Elles trem­blaient — un trem­ble­ment léger, à peine per­cep­tible, un fré­mis­se­ment des doigts qui pou­vait être de la fatigue ou autre chose. Muret la regar­da un ins­tant — un de ces regards rapides, dis­crets, que l’eth­no­logue posait sur tout et que les gens ne remar­quaient pas. Puis elle dis­pa­rut vers la cui­sine, et le bruit de ses pas se per­dit dans le silence.

Ils ter­mi­nèrent la bou­teille. Ils par­lèrent de la mous­son — des signes avant-cou­reurs, de la façon dont les Lao­tiens s’y pré­pa­raient, de l’o­deur de la terre mouillée après les pre­mières pluies. Des choses douces. Des choses qui ne fai­saient pas de mal. Le dîner s’a­che­va avec le des­sert — un flan au lait de coco que le cui­si­nier du Set­tha Palace pré­pa­rait les soirs de cou­pure d’élec­tri­ci­té, parce que c’é­tait le seul des­sert qui n’a­vait pas besoin du four.

Ils se levèrent. La salle était très sombre main­te­nant — les bou­gies avaient bais­sé, cer­taines s’é­taient éteintes, et les ombres avaient gagné du ter­rain sur les murs, mon­tant le long des boi­se­ries comme une marée noire.

— Bonne nuit, dit Muret.

— Bonne nuit.

Auré­lien mon­ta l’es­ca­lier. Chaque marche cra­quait sous ses pieds — le bois de rose, vieux de trente ans, qui par­lait à sa manière. Il entra dans la chambre 7. Il ne se cou­cha pas. Il s’as­sit à la table de tra­vail, devant le manus­crit ouvert. Il prit son sty­lo. Il ne savait pas ce qu’il allait écrire. Ses doigts trem­blaient — très légè­re­ment, comme les doigts de Kham, un trem­ble­ment qu’il n’au­rait pas remar­qué s’il n’a­vait pas tenu un stylo.

Il écri­vit une phrase. La ratu­ra. En écri­vit une autre. La ratu­ra aus­si. Le roi Set­tha­thi­rath regar­dait les mon­tagnes du nord depuis les rem­parts de sa nou­velle capi­tale. Il atten­dait les Bir­mans. Il atten­dait avec cette patience ter­rible des hommes qui savent que le mal­heur vien­dra et qui n’ont nulle part où fuir.

Auré­lien fer­ma le manus­crit. Il étei­gnit la lampe. Il res­ta un long moment dans le noir, les yeux ouverts, à écou­ter le bruit du géné­ra­teur qui pul­sait dans la nuit comme le cœur d’un ani­mal blessé.

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La som­meil du roi — Cha­pitres 5 à 8

La som­meil du roi — Cha­pitres 1 à 4

Le som­meil
du roi

Le som­meil du roi

Cha­pitres 1 à 4

CHA­PITRE 1

L’homme dans la chambre

Il y avait d’a­bord la lumière. Elle pas­sait à tra­vers les per­siennes du pre­mier étage comme un liquide très lent, un miel pâle qui s’é­ta­lait sur le par­quet en lattes sombres, et Auré­lien Des­fo­rêts la regar­dait pro­gres­ser depuis sa table de tra­vail avec la patience d’un homme qui n’at­tend rien. La lumière de Vien­tiane à six heures du matin — avant que la cha­leur ne referme son poing sur la ville — avait cette qua­li­té par­ti­cu­lière des lumières tro­pi­cales d’al­ti­tude : quelque chose de cru et de tendre à la fois, comme si l’air lui-même hési­tait entre la dou­ceur et la brûlure.

Il posa sa tasse de café sur le coin du bureau — un café lao, noir, épais, sucré, ser­vi dans un verre à la manière locale, que la femme de chambre dépo­sait chaque matin devant sa porte à cinq heures qua­rante-cinq sans jamais frap­per. Auré­lien ne l’a­vait jamais vue. Il connais­sait ses horaires, la déli­ca­tesse de ses pas dans le cou­loir, le tin­te­ment infime de la sou­coupe contre le pla­teau en osier, mais pas son visage. C’é­tait un fan­tôme bien­veillant par­mi d’autres, et le Set­tha Palace en abri­tait plusieurs.

Il dis­po­sa ses feuillets devant lui. Tou­jours le même rituel : le manus­crit à gauche, les pages vierges à droite, le sty­lo — un Water­man au corps nacré qu’il avait ache­té rue du Bac dans une autre vie — posé en tra­vers, per­pen­di­cu­laire au bord de la table. Une géo­mé­trie intime qui pré­cé­dait l’é­cri­ture comme la prière pré­cède l’of­fice. Le ven­ti­la­teur au pla­fond tour­nait avec une len­teur de pla­nète, bras­sant un air qui sen­tait le bois de rose et le jas­min — l’o­deur du Set­tha Palace, cette odeur qui avait fini par se confondre avec l’o­deur de sa propre peau.

Il relut la der­nière page écrite la veille. Le roi Set­tha­thi­rath se tenait sur les hau­teurs de Luang Pra­bang et contem­plait la ville pour la der­nière fois. En contre­bas, le Mékong brillait entre les col­lines comme un ser­pent de mer­cure. Les élé­phants de la cour étaient déjà char­gés — les coffres en teck, les soie­ries, les manus­crits sacrés sur feuilles de lata­nier, les sta­tues de bronze du palais. La déci­sion était prise : on mar­che­rait vers le sud, vers Vien­tiane, vers une nou­velle capi­tale. Le roi avait trente ans et la cer­ti­tude que les dieux mar­chaient avec lui.

Auré­lien trem­pa son sty­lo dans l’en­crier — il écri­vait à l’encre, par affec­ta­tion ou par habi­tude, ce qui reve­nait au même — et poursuivit :

« Set­tha­thi­rath ne se retour­na pas. Il y a dans l’acte de quit­ter un lieu aimé une dis­ci­pline qui res­semble à la cruau­té, et le roi la pos­sé­dait comme on pos­sède un talent de nais­sance. Les cour­ti­sans qui l’ob­ser­vaient depuis le cor­tège en contre­bas virent sa sil­houette se déta­cher contre le ciel blan­châtre de la mous­son, immo­bile un ins­tant de plus que la décence ne l’exi­geait, puis des­cendre vers eux d’un pas régu­lier, sans hâte, comme un homme qui mar­che­rait vers sa propre statue. »

Il s’ar­rê­ta. Relut. Chan­gea « blan­châtre » pour « lai­teux ». Hési­ta. Revint à « blan­châtre ». Il y avait dans ce mot quelque chose de légè­re­ment mala­dif qui conve­nait — un ciel qui couve, un ciel de fièvre. Il lais­sa la phrase telle quelle et pas­sa à la suivante.

Dehors, Vien­tiane s’é­veillait avec cette non­cha­lance qui était sa manière d’exis­ter. Le bruit d’un moteur sur le bou­le­vard Khoun­bou­lom — un camion, un véhi­cule mili­taire peut-être, les deux caté­go­ries se confon­dant sou­vent ici. Le chant d’un coq quelque part der­rière le mur d’en­ceinte de l’hô­tel, absur­de­ment pas­to­ral pour une capi­tale. Et des­sous, plus bas que tout, le mur­mure per­ma­nent de la ville : une rumeur de voix, de moby­lettes, de cas­se­roles, de radios loin­taines jouant du lam — cette musique lao traî­nante et mélan­co­lique qu’Au­ré­lien avait appris à ne plus entendre, comme on n’en­tend plus le bruit de son propre cœur.

Il ne tour­na pas la tête vers la fenêtre. Il n’y avait rien à voir qu’il n’eût déjà vu — le jar­din du Set­tha Palace avec ses pal­miers immo­biles, la pis­cine d’un tur­quoise irréel à cette heure, un employé en pan­ta­lon sombre qui ratis­sait les feuilles mortes avec des gestes de bonze balayant un temple. Et au-delà du mur, les toits de tuile et de tôle, les flam­boyants en fleur le long du bou­le­vard, l’a­ve­nue Lane Xang qui fuyait vers le Patuxai en pers­pec­tive colo­niale, et plus loin encore, invi­sible mais pré­sent comme une basse conti­nue, le Mékong.

Il tra­vailla encore une heure. La cha­leur mon­tait pro­gres­si­ve­ment dans la chambre mal­gré le ven­ti­la­teur — une cha­leur de serre, humide et patiente, qui s’in­fil­trait par les inter­stices des per­siennes et fai­sait per­ler de minus­cules gouttes de sueur sur le dos de la main qui tenait le sty­lo. Auré­lien ne s’en aper­ce­vait pas. Quand il écri­vait, son corps ces­sait d’exis­ter — il n’é­tait plus qu’un œil, une main, un flux de mots entre la pen­sée et la page. Le monde se rédui­sait au rec­tangle blanc du feuillet, à l’o­deur de l’encre, au cris­se­ment de la plume sur le grain du papier.

Le cor­tège royal avait quit­té les hau­teurs de Luang Pra­bang et des­cen­dait main­te­nant vers la val­lée du Mékong par un che­min que les chro­niques anciennes appe­laient « la route des élé­phants ». Auré­lien décri­vait la jungle — non pas la jungle réelle, qu’il n’a­vait jamais vue, mais celle de son ima­gi­na­tion, nour­rie de lec­tures et de gra­vures, une jungle majes­tueuse et ordon­née comme un jar­din anglais, peu­plée de per­ro­quets, de singes et de cerfs dont les bois se per­daient dans la cano­pée. C’é­tait une jungle de roman, et elle avait la beau­té des choses qui n’ont jamais existé.

À sept heures, il posa son sty­lo. Quatre pages. C’é­tait sa moyenne — quatre pages le matin, par­fois cinq quand le texte cou­lait, jamais moins de trois quand il résis­tait. Le roi Set­tha­thi­rath était en marche. Le cor­tège avan­çait à tra­vers la jungle entre Luang Pra­bang et Vien­tiane, une jungle qui n’exis­tait plus, sur des che­mins que per­sonne ne retrou­ve­rait, dans un temps qui n’ap­par­te­nait qu’au roman. Auré­lien refer­ma le manus­crit avec soin, ali­gna les feuillets, rebou­cha l’encrier.

Il des­cen­dit.

L’es­ca­lier du Set­tha Palace était un poème en bois de rose. Vingt-trois marches — Auré­lien les avait comp­tées un jour, par dés­œu­vre­ment — dont cha­cune avait sa voix propre, sa manière de cra­quer sous le pied, son timbre par­ti­cu­lier dans le concert mati­nal de l’hô­tel. La troi­sième grin­çait dans l’ai­gu. La sep­tième émet­tait un cra­que­ment sourd, presque un sou­pir. La qua­tor­zième ne disait rien — elle était muette, et son silence, au milieu de la conver­sa­tion des autres marches, avait quelque chose d’in­quié­tant, comme un visage sans expres­sion dans une foule de visages ani­més. Auré­lien connais­sait cet esca­lier par cœur, par la plante des pieds, par la paume de la main qui glis­sait sur la rampe cirée, et cette connais­sance intime était une forme de bon­heur — le bon­heur de l’homme qui habite le même lieu depuis assez long­temps pour en connaître les bruits comme on connaît les bruits de son propre corps.

Le hall du Set­tha Palace avait cette beau­té des lieux qui ont été aimés trop long­temps : quelque chose de fati­gué et de somp­tueux, comme un visage de femme qui aurait été très beau. Le sol en marbre clair, les deux grands pilastres qui sou­te­naient le pla­fond, le lustre en cris­tal dont trois ou quatre pen­de­loques man­quaient — per­sonne n’a­vait jamais son­gé à les rem­pla­cer et leur absence fai­sait par­tie du lustre, comme les rides font par­tie du visage. L’es­ca­lier en bois de rose, sombre, ciré, dont les marches cra­quaient à des endroits connus de chaque habi­tué. L’o­deur de cire et de fran­gi­pa­nier, tou­jours, et en des­sous une note plus sourde de moi­teur tro­pi­cale que rien ne pou­vait tout à fait chasser.

  1. Theo­das était à la récep­tion, comme chaque matin. Un homme mince, d’une cin­quan­taine d’an­nées, le teint mat, les che­veux gomi­nés en arrière, vêtu d’un cos­tume clair qui sem­blait n’a­voir jamais été frois­sé. Il avait cette élé­gance un peu céré­mo­nielle des Fran­co-Lao­tiens de vieille souche, et une manière de saluer qui fai­sait de chaque bon­jour un petit évé­ne­ment diplomatique.

— Mon­sieur Des­fo­rêts. Bien dormi ?

— Comme tou­jours, mon­sieur Theo­das. Comme toujours.

C’é­tait vrai. Auré­lien dor­mait bien au Set­tha Palace. Il dor­mait du som­meil pro­fond et sans rêve des gens qui ont trou­vé leur place — ou qui ont renon­cé à la cher­cher. La chambre 7, au pre­mier étage, avec son lit à bal­da­quin en palis­sandre, ses draps en coton égyp­tien que la blan­chis­se­rie de l’hô­tel repas­sait avec un soin d’or­fèvre, et ce ven­ti­la­teur dont le rythme lent avait fini par deve­nir sa ber­ceuse — cette chambre était plus sienne que n’im­porte quel appar­te­ment qu’il avait occu­pé à Paris.

Il sor­tit sur la ter­rasse du Side­walk Café — la petite ter­rasse ouverte sur le bou­le­vard qui ser­vait de salle de petit-déjeu­ner quand la sai­son le per­met­tait, c’est-à-dire presque tou­jours. Sa table l’at­ten­dait, près du muret de pierre, à l’ombre d’un fran­gi­pa­nier dont les fleurs blanches tom­baient par­fois dans le café des clients avec une indo­lence de confet­tis. Les ser­veurs le connais­saient. Il n’a­vait pas besoin de com­man­der : café, tar­tines, confi­ture de mangue, un demi-pam­ple­mousse. Le rituel.

La confi­ture de mangue du Set­tha Palace méri­tait un cha­pitre à elle seule. C’é­tait une confi­ture épaisse, d’un orange sombre presque brun, que Som­phone — le cui­si­nier — pré­pa­rait lui-même avec des mangues de la pro­vince de Savan­na­khet, les plus sucrées du pays. Il y ajou­tait un soup­çon de gin­gembre et une pointe de citron­nelle qui don­naient à l’en­semble une pro­fon­deur aro­ma­tique inat­ten­due — comme si la confi­ture conte­nait non seule­ment le fruit, mais le lieu où le fruit avait pous­sé, le sol rouge, l’air humide, le soleil de la plaine. Auré­lien tar­ti­nait son pain de cette confi­ture chaque matin avec la solen­ni­té d’un homme qui accom­plit un acte sacré, et peut-être, à sa manière, c’en était un — parce que le petit-déjeu­ner du Set­tha Palace était la pre­mière couche de pro­tec­tion que la jour­née posait entre lui et le monde, et que chaque bou­chée était un rem­part supplémentaire.

Il déplia sa ser­viette. Le bou­le­vard était déjà vivant — les cyclo-pousse qui cher­chaient le client, un mar­chand de soupe ins­tal­lé en face avec sa car­riole fumante, des éco­lières en jupe noire et che­mi­sier blanc qui mar­chaient en rang vers l’é­cole du quar­tier. Et pas­sant entre elles, silen­cieux, pieds nus sur le bitume chaud, un bonze en robe safran, le crâne rasé, le bol à aumônes ser­ré contre la poi­trine. Il avan­çait sans hâte, le regard bais­sé, et Vien­tiane s’ou­vrait devant lui comme l’eau s’ouvre devant l’é­trave — natu­rel­le­ment, sans effort, avec cette défé­rence tran­quille que les Lao­tiens ont pour les choses sacrées.

Auré­lien le regar­da pas­ser. Il y avait dans cette sil­houette mati­nale quelque chose qui le tou­chait sans qu’il sût dire quoi — la dis­ci­pline peut-être, ou la len­teur, ou cette façon d’être au monde sans rien pos­sé­der. Puis le bonze tour­na au coin de la rue et dis­pa­rut, et Auré­lien mor­dit dans sa tartine.

Une jeune femme débar­ras­sait la table voi­sine. Petite, brune, les che­veux tirés en arrière, un tablier blanc sur une robe sombre. Ses gestes étaient pré­cis et éco­nomes — elle empi­lait les assiettes d’une seule main, de l’autre essuyait la table avec un chif­fon, et le tout avait la flui­di­té d’une cho­ré­gra­phie mille fois répé­tée. Elle ne leva pas les yeux vers Auré­lien. Il ne la regar­da pas par­ti­cu­liè­re­ment. Elle n’é­tait qu’une sil­houette par­mi les sil­houettes du Set­tha Palace, un rouage dans la méca­nique silen­cieuse de l’hô­tel. Elle s’ap­pe­lait Kham — il l’ap­pren­drait plus tard, ou peut-être le savait-il déjà et l’a­vait-il oublié, ce qui reve­nait au même.

Le petit-déjeu­ner ter­mi­né, il remon­ta dans sa chambre. Sur le gué­ri­don du cou­loir, à côté de la clé en cuivre accro­chée à un gland de pas­se­men­te­rie, le jour­nal du jour atten­dait — un exem­plaire du Lao Presse, quatre pages en fran­çais, que M. Theo­das fai­sait mon­ter chaque matin par cour­toi­sie envers ses clients fran­co­phones. Auré­lien le prit, le plia sous son bras, pous­sa la porte de la chambre 7, posa le jour­nal sur le gué­ri­don de la chambre.

Il ne l’ou­vrit pas.

Il ne l’ou­vrait jamais.

CHA­PITRE 2

La rou­tine dorée

Le matin appar­te­nait au roi.

Entre six heures et sept heures, par­fois sept heures et demie quand le texte résis­tait, Auré­lien vivait dans le Laos du XVIe siècle avec une inten­si­té qu’il n’ac­cor­dait à rien d’autre. Le roi Set­tha­thi­rath mar­chait vers le sud à tra­vers des forêts de teck et de bois d’aigle, escor­té de ses élé­phants, de ses bonzes, de ses astro­logues, et Auré­lien mar­chait avec lui. Il sen­tait l’hu­mi­di­té de la mousse sous les pieds des por­teurs, le par­fum rési­neux des torches qui brû­laient la nuit pour éloi­gner les tigres, le poids du silence quand le cor­tège s’ar­rê­tait au bord d’un cours d’eau et que les élé­phants buvaient avec cette len­teur majes­tueuse qui est la manière des élé­phants de rap­pe­ler au monde qu’ils étaient là avant lui.

C’é­tait son troi­sième roman. Ou le qua­trième, si l’on comp­tait celui qu’il avait com­men­cé et aban­don­né à Paris — un livre sur les guerres de Reli­gion qu’il n’a­vait pas eu le cœur de finir, pour des rai­sons qu’il pré­fé­rait ne pas exa­mi­ner. Les deux pre­miers, publiés chez Gal­li­mard dans une col­lec­tion à tirage modeste, avaient été remar­qués par les cri­tiques qui remarquent ce genre de choses — ceux du Maga­zine lit­té­raire, ceux du Monde des livres à l’oc­ca­sion, un papier géné­reux dans La Quin­zaine. On avait par­lé de « souffle roma­nesque », de « recons­ti­tu­tion sen­suelle du pas­sé », d’un « talent rare pour l’é­vo­ca­tion ». Il avait reçu un prix — le prix des Deux Magots, si sa mémoire ne le tra­his­sait pas, ou bien le Médi­cis essai, quelque chose de flat­teur et d’in­suf­fi­sant, un prix qui vous ouvre des portes que per­sonne ne franchit.

À qua­rante ans, Auré­lien Des­fo­rêts était un écri­vain recon­nu par ceux qui n’ont aucun pou­voir et igno­ré par ceux qui en ont. C’est une posi­tion confor­table, à condi­tion de ne pas vou­loir autre chose — et Auré­lien ne vou­lait rien. Il avait de quoi vivre : les droits d’au­teur, un petit héri­tage fami­lial, le coût déri­soire de l’exis­tence à Vien­tiane où une chambre au Set­tha Palace, pen­sion com­plète, ne reve­nait guère plus cher qu’un deux-pièces dans le sixième arron­dis­se­ment. Il n’a­vait ni femme, ni enfant, ni chien, ni dette. Il avait un manus­crit en cours, un hôtel qui l’ai­mait bien, et cette chose ines­ti­mable entre toutes : du temps.

Le matin, donc, il écrivait.

L’a­près-midi, il nageait.

La pis­cine du Set­tha Palace était un petit chef-d’œuvre d’ar­ti­fice colo­nial : un rec­tangle d’eau tur­quoise cer­né de rochers — des rochers gris vei­nés de mousse, ame­nés à grands frais depuis Lak­sao, dans le centre du pays — entre les­quels pous­saient des pal­miers, des bou­gain­vil­lées mauves et des fran­gi­pa­niers. Des jets d’eau cra­chaient de minces arcs liquides au-des­sus de la sur­face. Le tout avait un air de lagon appri­voi­sé, de nature domes­ti­quée avec une pré­ci­sion de jar­di­nier japo­nais, et Auré­lien s’y sen­tait chez lui comme un pois­son dans un bocal — ce qui, à bien y réflé­chir, n’é­tait pas un com­pli­ment, mais il ne réflé­chis­sait pas.

Il nageait dix lon­gueurs. Tou­jours dix. Le corps mince, les épaules étroites d’un homme qui a lu plus qu’il n’a cou­ru, un début de relâ­che­ment au ventre qu’il com­bat­tait sans y croire. Puis il s’ins­tal­lait dans le tran­sat — le troi­sième en par­tant de la gauche, tou­jours le même — avec un livre et un verre.

Le livre, ce jour-là, était les Mémoires de Saint-Simon. Il en était au volume III, à la mort de Mon­sei­gneur, et il s’é­mer­veillait une fois encore de la féro­ci­té de cette prose — cette manière qu’a­vait le duc de dis­sé­quer les vivants et les morts avec la même gour­man­dise, de trans­for­mer la cour de Ver­sailles en un théâtre d’ombres où per­sonne n’é­chap­pait à la lumière de sa phrase. Il lisait len­te­ment, en sou­li­gnant par­fois un pas­sage au crayon, avec le plai­sir stu­dieux d’un homme pour qui la lit­té­ra­ture est à la fois un métier, un refuge et une excuse.

Le verre conte­nait un gin tonic. Le bar­man du Set­tha Palace — un Lao­tien d’une tren­taine d’an­nées, silen­cieux, sou­riant, qui s’ap­pe­lait Boun­my et qui fabri­quait les cock­tails avec la gra­vi­té d’un alchi­miste — le pré­pa­rait tou­jours de la même façon : deux doigts de gin, le tonic jus­qu’au bord, une ron­delle de citron vert, trois gla­çons. Auré­lien n’a­vait jamais deman­dé qu’on le pré­pare ain­si. Boun­my avait devi­né. C’é­tait l’une des ver­tus car­di­nales du Set­tha Palace : on y devi­nait les choses.

La cha­leur de l’a­près-midi pesait sur le jar­din comme un ani­mal endor­mi. Rien ne bou­geait. Les feuilles des pal­miers pen­daient, immo­biles, dans un air si dense qu’on aurait pu le tran­cher. Les jets d’eau conti­nuaient leur mur­mure liquide — le seul bruit, avec le bour­don­ne­ment loin­tain de la ville et le chant inter­mit­tent d’un oiseau dont Auré­lien n’a­vait jamais appris le nom.

Il y avait dans cette immo­bi­li­té quelque chose de sacré — ou de mort, ce qui, sous les tro­piques, se res­semble. Le temps s’ar­rê­tait au bord de la pis­cine du Set­tha Palace. Les aiguilles de la montre conti­nuaient leur course, certes, mais elles cou­raient à vide, sans prise sur le monde. Une heure au bord de cette pis­cine durait ce que duraient les heures dans les contes — un bat­te­ment de cils, un siècle, selon le regard qu’on por­tait sur elles. Auré­lien avait choi­si le bat­te­ment de cils. Il vivait dans un temps sans épais­seur, un temps de sur­face, un temps de cock­tail et de lumière fil­trée — et ce choix, qu’il n’a­vait jamais for­mu­lé, qu’il n’au­rait jamais for­mu­lé, était la clé de voûte de son exis­tence au Set­tha Palace.

Par­fois, un autre client appa­rais­sait au bord de la pis­cine. Un Amé­ri­cain, la plu­part du temps — ils étaient de plus en plus nom­breux à Vien­tiane, ces hommes aux che­veux courts et aux épaules larges qui se disaient « conseillers » ou « atta­chés » sans pré­ci­ser de quoi. Celui qui venait le plus sou­vent s’ap­pe­lait Steve — Steve quelque chose, un nom de famille qu’Au­ré­lien n’a­vait jamais rete­nu. Il avait une tren­taine d’an­nées, des bras cou­verts de taches de rous­seur, des lunettes d’a­via­teur qu’il ne quit­tait jamais, même au bord de la pis­cine, et une éner­gie élec­trique, ner­veuse, qui contras­tait avec la tor­peur ambiante comme un court-cir­cuit dans un rêve. Il plon­geait bruyam­ment, nageait trois lon­gueurs à toute vitesse, sor­tait, s’é­brouait, com­man­dait une bière, la buvait debout, et repar­tait. Tout cela en dix minutes. Le tran­sat de Steve n’a­vait jamais le temps de sécher.

Un après-midi, il avait adres­sé la parole à Auré­lien — un « Hey, how’s it going? » lan­cé en pas­sant, avec ce sou­rire amé­ri­cain qui est une porte ouverte sur rien. Auré­lien avait répon­du « Very well, thank you » avec une poli­tesse qui était un mur. Steve n’a­vait pas insis­té. Ils se saluaient désor­mais d’un geste — un hoche­ment de tête de part et d’autre du bas­sin, deux hommes qui vivaient dans le même hôtel et dans deux uni­vers qui ne se tou­che­raient pas.

Le soir, La Belle Époque.

Le res­tau­rant du Set­tha Palace por­tait ce nom comme on porte un bijou de famille — avec une fier­té légè­re­ment dou­lou­reuse, la conscience que la beau­té qu’il désigne est révo­lue. La salle était vaste, les pla­fonds hauts, les murs lam­bris­sés de ce bois sombre qui était la signa­ture de l’hô­tel. Des lustres en cuivre — éteints le soir, rem­pla­cés par des bou­gies — pen­daient au-des­sus des tables recou­vertes de nappes blanches. Le mobi­lier était ancien, mas­sif, fon­cé, avec cette patine que seules les années donnent et que l’argent ne peut pas acheter.

Il y avait un pia­no dans le coin de la salle — un demi-queue Pleyel, noir, dont per­sonne ne jouait jamais, sauf M. Theo­das lui-même, cer­tains soirs de semaine, quand le res­tau­rant était presque vide. Il jouait du Debus­sy — tou­jours du Debus­sy, des pré­ludes et des ara­besques — avec une appli­ca­tion d’a­ma­teur éclai­ré et une mélan­co­lie de pro­fes­sion­nel. Le pia­no était légè­re­ment désac­cor­dé — le la était trop haut d’un quart de ton, ce qui don­nait à chaque mor­ceau une cou­leur déca­lée, légè­re­ment fié­vreuse, comme un reflet dans une eau trou­blée. Auré­lien aimait ces soirs-là. Le Debus­sy désac­cor­dé du Set­tha Palace lui sem­blait plus vrai que le Debus­sy par­fait des salles de concert — parce qu’il por­tait en lui l’u­sure, le temps, la dis­tance, et que ces choses-là, au Laos, fai­saient par­tie de la musique.

Auré­lien dînait seul. Tou­jours la même table — la quatre, près de la fenêtre qui don­nait sur le jar­din. Le menu était un mélange de cui­sine fran­çaise et de plats lao­tiens, héri­tage de la double iden­ti­té de l’hô­tel. Il com­man­dait en géné­ral un plat fran­çais — le steak au poivre, la sole meu­nière quand il y en avait, le tour­ne­dos Ros­si­ni les soirs de fête — et un verre de vin rouge, un bor­deaux médiocre mais conve­nable que M. Theo­das fai­sait venir de Bang­kok par un cir­cuit d’ap­pro­vi­sion­ne­ment dont il ne révé­lait pas les détails.

Il man­geait len­te­ment, en reli­sant les pages du jour. C’é­tait le moment de la jour­née qu’il pré­fé­rait — cette heure molle entre le dîner et le som­meil où le texte écrit le matin avait eu le temps de refroi­dir, où les phrases se mon­traient telles qu’elles étaient, nues, sans l’i­vresse de la com­po­si­tion. Il cor­ri­geait un mot ici, bif­fait un adjec­tif là, avec le plai­sir méti­cu­leux d’un hor­lo­ger qui règle un méca­nisme. Le roi Set­tha­thi­rath avan­çait. Le roman avan­çait. Tout allait bien.

Autour de lui, La Belle Époque vivait sa vie du soir. Un couple de diplo­mates — fran­çais, à en juger par la coupe de cos­tume de l’homme et l’en­nui de la femme — dînait à la table six. Un homme d’af­faires thaï­lan­dais ou chi­nois man­geait seul en lisant un jour­nal. Au bar, dans la pénombre, deux hommes par­laient à voix basse en fumant — des Corses, d’a­près leur accent, ins­tal­lés à l’hô­tel depuis un temps indé­fi­ni. Ils por­taient des che­mises à manches courtes et avaient des visages tan­nés de marins ou de contre­ban­diers, ce qui, à Vien­tiane, n’é­tait pas néces­sai­re­ment une distinction.

Et il y avait Kham.

Elle ser­vait ce soir-là. Elle allait et venait entre les tables avec cette effi­ca­ci­té silen­cieuse qui était sa manière d’être au monde. Vingt-cinq ans peut-être, un visage lisse et sérieux, les che­veux noirs tirés en chi­gnon bas, un tablier blanc noué à la taille. Elle ver­sait le vin sans un mot, posait les assiettes sans bruit, dis­pa­rais­sait et réap­pa­rais­sait avec la dis­cré­tion d’une ombre qui aurait appris les bonnes manières. Quand elle pas­sait près de sa table, Auré­lien per­ce­vait un par­fum léger — pas du par­fum, quelque chose de plus simple, du savon de riz peut-être, ou l’o­deur de la cui­sine dans ses cheveux.

Il ne lui par­lait pas. Pas par mépris — par inat­ten­tion. Kham fai­sait par­tie du décor du Set­tha Palace au même titre que le lustre, les boi­se­ries et le fran­gi­pa­nier du jar­din. Elle était là comme les choses sont là — pré­sente, utile, invi­sible. Il ne savait rien d’elle. Il ne savait pas qu’elle venait de la Plaine des Jarres, que sa famille avait quit­té la pro­vince de Xieng Khouang trois ans plus tôt, que son frère aîné était quelque part dans les mon­tagnes du nord, dans un uni­forme qu’elle ne connais­sait pas, au ser­vice d’une cause qu’elle ne com­pre­nait qu’à moi­tié. Il ne savait rien de tout cela, et c’é­tait peut-être la chose la plus impor­tante qu’il y avait à savoir sur Auré­lien Des­fo­rêts : les choses qu’il ne savait pas, et le soin qu’il met­tait à ne pas les apprendre.

Le dîner ter­mi­né, il signait l’ad­di­tion — on ne payait pas en liquide au Set­tha Palace, tout se réglait en fin de mois, comme dans un club — et remon­tait dans sa chambre. La nuit de Vien­tiane entrait par la fenêtre ouverte : le chant des grillons, le coas­se­ment des gre­nouilles dans les mares du quar­tier, et par­fois, très loin, le bat­te­ment régu­lier d’un tam­bour — une fête au temple, un mariage, ou sim­ple­ment la nuit lao­tienne qui par­lait à elle-même.

Auré­lien posait son manus­crit sur la table de nuit. Étei­gnait la lampe. Le ven­ti­la­teur conti­nuait sa rota­tion dans l’obs­cu­ri­té, et son ombre pas­sait sur le pla­fond comme l’aile d’un oiseau très lent. Le som­meil venait vite, pro­fond, sans rêve. Un som­meil de coton. Un som­meil d’homme protégé.

Dehors, quelque part au-delà de la ville, au-delà du Mékong, au-delà des plaines et des rizières, dans les mon­tagnes qu’on ne voyait pas depuis le bal­con de la chambre 7, la nuit n’é­tait pas la même.

Dans les mon­tagnes, la nuit était vivante. Elle bruis­sait de pas — les pas des sol­dats du Pathet Lao qui se dépla­çaient sur les crêtes, les pas des familles hmong qui fuyaient d’un vil­lage à l’autre, les pas des rats de mon­tagne dans les sous-bois, les pas silen­cieux des tigres qui chas­saient encore dans les forêts de la cor­dillère anna­mi­tique. Dans les mon­tagnes, la nuit avait un goût — le goût de la peur, de la sueur, du riz froid qu’on mange en mar­chant, de la terre mouillée sous les pieds nus. Dans les mon­tagnes, la nuit avait un bruit — pas le bruit doux des grillons du Set­tha Palace, mais le gron­de­ment loin­tain des bombes, le cré­pi­te­ment des feux de camp éteints en hâte, le sif­fle­ment d’un avion fan­tôme qui pas­sait dans l’obs­cu­ri­té sans feux de navi­ga­tion, aus­si invi­sible et aus­si mor­tel qu’un esprit de la forêt.

Auré­lien ne savait rien de cette nuit-là. Il dor­mait dans ses draps de coton égyp­tien, sous son ven­ti­la­teur en bois de rose, dans sa chambre du Set­tha Palace, et le monde des mon­tagnes n’exis­tait pas — pas encore — pas pour lui. Il exis­tait à deux heures de route. Il exis­tait dans les rap­ports clas­si­fiés de l’am­bas­sade amé­ri­caine, dans les dépêches codées de la CIA, dans les car­nets d’un eth­no­logue fran­çais qui dor­mait, au même moment, dans une case en bam­bou, à mille mètres d’al­ti­tude, et qui se lève­rait à l’aube pour enre­gis­trer les der­niers chants d’un peuple en voie de disparition.

Mais cela, Auré­lien ne le savait pas non plus.

CHA­PITRE 3

L’ar­ri­vée

Les jours, au Set­tha Palace, ne se suc­cé­daient pas : ils se super­po­saient. Chaque matin recou­vrait le pré­cé­dent comme une couche de laque sur un meuble ancien, et le temps finis­sait par prendre cette épais­seur lisse, cette pro­fon­deur sans aspé­ri­té des choses lon­gue­ment polies. Auré­lien ne comp­tait plus les jours. Il comp­tait les pages — c’é­tait sa seule mesure du temps, la seule qui eût un sens. Le roi Set­tha­thi­rath avait fran­chi la rivière Nam Ngum, tra­ver­sé les forêts de la plaine cen­trale, et appro­chait de Vien­tiane. Le roman en était à la page quatre-vingt-sept.

Un mar­di — ou un mer­cre­di, il n’au­rait pas su dire — Auré­lien était au bar en fin d’a­près-midi, dans le fau­teuil en rotin qu’il s’é­tait appro­prié sans que per­sonne n’eût rien à y redire, un gin tonic à la main, Saint-Simon sur les genoux, quand une voi­ture s’ar­rê­ta devant l’hô­tel avec ce bruit de pneus sur le gra­vier qui, au Set­tha Palace, annon­çait un nou­vel arri­vant comme un coup de gong dans un temple.

Il leva les yeux par habi­tude plu­tôt que par curio­si­té. La porte vitrée du hall s’ou­vrit et un homme entra.

Il était mince, plus petit qu’Au­ré­lien, la cin­quan­taine usée — de ces hommes que le soleil et le vent ont tra­vaillés plus sûre­ment que les années, et dont le visage porte les sai­sons comme un pay­sage. La peau tan­née, pro­fon­dé­ment, d’un brun qui n’a­vait rien à voir avec le hâle des vacances. Une barbe de quatre ou cinq jours, grise aux joues, encore noire au men­ton. Des che­veux courts, poivre et sel, qui avaient été cou­pés sans miroir. Il por­tait une che­mise kaki déla­vée, un pan­ta­lon de toile frois­sé par des heures de route, et des chaus­sures de marche dont la pous­sière rouge — la laté­rite des mon­tagnes — racon­tait à elle seule d’où il venait.

Il posait sur le hall du Set­tha Palace un regard d’homme qui revient à la civi­li­sa­tion après une longue absence — un regard où se mêlaient le sou­la­ge­ment et une forme sub­tile de méfiance, comme si le lustre, le marbre, les pilastres beiges étaient un décor de théâtre dont il n’é­tait pas tout à fait dupe.

Il por­tait un sac de toile mili­taire sur l’é­paule et une sacoche en cuir usé en ban­dou­lière. M. Theo­das s’a­van­ça pour l’ac­cueillir avec cette grâce pro­to­co­laire qui était sa marque — la poi­gnée de main, l’in­cli­nai­son du buste, le sou­rire mesu­ré. L’homme avait réser­vé. On l’at­ten­dait. Le registre fut ouvert, une clé fut remise, un gar­çon d’é­tage prit le sac de toile. L’homme mon­ta l’es­ca­lier en bois de rose d’un pas ferme, sans se retourner.

Auré­lien reprit sa lecture.

Le soir, au res­tau­rant, la table cinq était occupée.

Auré­lien le remar­qua en entrant — la table cinq, voi­sine de la sienne, était d’or­di­naire vide en semaine. L’homme de l’a­près-midi y était ins­tal­lé. Il s’é­tait rasé, avait chan­gé de che­mise — une che­mise blanche, propre, un peu large aux épaules — mais gar­dait sur lui cette patine de ter­rain qui ne s’ef­face pas avec une douche. Ses mains, posées de part et d’autre de l’as­siette, étaient larges, abî­mées, avec des ongles courts et des cal­lo­si­tés aux paumes. Des mains qui avaient tenu autre chose qu’un stylo.

Auré­lien s’ins­tal­la à sa table, com­man­da, ouvrit son manus­crit. Le rituel habi­tuel. Mais la pré­sence de l’homme à la table voi­sine créait un léger dés­équi­libre — une conscience de l’autre qui n’exis­tait pas quand la table cinq était vide. C’é­tait une ques­tion de proxi­mi­té : dans la salle à moi­tié déserte de La Belle Époque, deux tables occu­pées côte à côte créaient une inti­mi­té invo­lon­taire, comme deux pas­sa­gers dans un com­par­ti­ment de train vide.

Ce fut l’homme qui par­la le premier.

— Par­don­nez-moi. Vous êtes français ?

La voix était grave, posée, avec un soup­çon d’ac­cent du Midi que le temps et l’é­loi­gne­ment avaient presque effa­cé. Auré­lien leva les yeux de son manus­crit. L’homme sou­riait — un sou­rire simple, sans cal­cul, le sou­rire d’un homme qui a pas­sé trop de temps loin de sa langue et pour qui entendre du fran­çais est un petit cadeau.

— Oui. Auré­lien Desforêts.

— Jean-Fran­çois Muret.

Ils se ser­rèrent la main par-des­sus l’es­pace entre les deux tables — un geste un peu gauche, qui les fit sou­rire tous les deux. Muret deman­da s’il pou­vait s’as­seoir à la table d’Au­ré­lien. On dépla­ça le cou­vert. Kham appor­ta un verre sup­plé­men­taire sans qu’on le lui demande.

La conver­sa­tion com­men­ça comme com­mencent les conver­sa­tions entre Fran­çais à l’é­tran­ger — par le ter­rain com­mun le plus vaste et le moins com­pro­met­tant : la France. D’où venez-vous ? Depuis quand êtes-vous ici ? Qu’est-ce qui vous amène ? Les ques­tions rituelles, les réponses cali­brées. Auré­lien dit qu’il était écri­vain, qu’il tra­vaillait à un roman his­to­rique sur le royaume de Lan Xang, qu’il avait choi­si Vien­tiane pour l’at­mo­sphère et le calme. Muret dit qu’il était eth­no­logue, rat­ta­ché au CNRS, spé­cia­liste des popu­la­tions mon­ta­gnardes du nord Laos — Hmong, Kha­mu, Tai Dam —, qu’il tra­vaillait sur le ter­rain depuis six ans, et qu’il était des­cen­du à Vien­tiane pour deux semaines.

— Des for­ma­li­tés admi­nis­tra­tives, dit-il avec un geste vague de la main. Un rap­port à finir pour le minis­tère. Et un peu de repos.

Il pro­non­ça ce der­nier mot — repos — avec une légère hési­ta­tion, comme s’il ne savait pas très bien ce que cela vou­lait dire, ou comme si la chose qu’il dési­gnait lui était deve­nue étrangère.

— Six ans dans les mon­tagnes, dit Auré­lien. C’est long.

— Pas quand on est occupé.

Muret com­man­da un lao-lao — l’al­cool de riz local, trans­pa­rent, brû­lant, que les Lao­tiens buvaient comme de l’eau et que la plu­part des Fran­çais trou­vaient imbu­vable. Auré­lien nota le choix : un homme qui com­man­dait du lao-lao dans un res­tau­rant fran­çais n’é­tait pas n’im­porte quel expatrié.

La conver­sa­tion trou­va son rythme. Muret était un bon cau­seur — pas brillant, pas séduc­teur, mais curieux et atten­tif, avec cette qua­li­té des gens qui ont pas­sé plus de temps à écou­ter qu’à par­ler. Il posait des ques­tions pré­cises, s’in­té­res­sait vrai­ment aux réponses, rebon­dis­sait sans for­cer. Quand Auré­lien men­tion­na le roi Set­tha­thi­rath et le trans­fert de la capi­tale, les yeux de Muret s’allumèrent.

— J’ai trou­vé des traces de la route royale, dit-il. Entre Kasi et Vang Vieng, dans la mon­tagne. Des dalles de pierre à moi­tié enfouies sous la jungle. Les Kha­mu qui vivent là-haut les connaissent — ils les appellent « les pierres du roi ». Per­sonne ne les a jamais étudiées.

Auré­lien posa sa four­chette. Les pierres du roi. Une route oubliée dans la jungle, des dalles sous la mousse, un che­min que le roi Set­tha­thi­rath avait peut-être fou­lé en 1560 avec ses élé­phants et ses cour­ti­sans. C’é­tait exac­te­ment le genre de détail qui fai­sait vibrer son ima­gi­na­tion — un frag­ment de réel qui venait nour­rir la fic­tion, un caillou qu’on ramasse au bord du che­min et qu’on met dans sa poche.

— Il fau­dra que vous m’en par­liez, dit-il.

— Avec plaisir.

Muret sou­rit. Puis, comme en pas­sant, avec la désin­vol­ture d’un homme qui nomme les choses impor­tantes du même ton que les choses insignifiantes :

— J’ai lu votre deuxième livre. Les Batailles d’Om­brie. Quel­qu’un me l’a prê­té à Luang Pra­bang, dans une gues­thouse tenue par un ancien coopé­rant qui avait une biblio­thèque extra­or­di­naire — trois cents livres dans une mai­son en bam­bou. J’ai beau­coup aimé.

Auré­lien fut tou­ché. Sin­cè­re­ment. Pas par vani­té — ou pas seule­ment — mais par cette impro­ba­bi­li­té : un eth­no­logue dans les mon­tagnes du Laos qui lit un roman fran­çais sur les condot­tie­ri du XVe siècle, à la lumière d’une lampe à pétrole, dans une mai­son en bam­bou de Luang Pra­bang. Il y avait dans cette image quelque chose de beau et d’ab­surde qui résu­mait à lui seul ce que le Laos fai­sait aux Fran­çais : il les jetait dans des situa­tions que la rai­son n’a­vait pas prévues.

— C’est un hasard heu­reux, dit Aurélien.

— Les hasards n’existent pas au Laos, répon­dit Muret. Les Lao­tiens ont un mot pour ça — khwan. Le des­tin, mais en plus léger. Comme un coup de vent.

Auré­lien nota le mot men­ta­le­ment. Khwan. Le des­tin léger. C’é­tait exac­te­ment le genre de mot qu’il aimait — un mot qui conte­nait un monde, un mot qui ne se tra­dui­sait pas, qui res­tait sus­pen­du entre les langues comme un oiseau entre deux branches. Il le met­trait dans un livre. Peut-être dans celui-ci. Le roi Set­tha­thi­rath, en mar­chant vers Vien­tiane, avait-il cru au khwan ? Avait-il sen­ti le coup de vent qui le pous­sait vers sa nou­velle capi­tale, vers sa nou­velle vie, vers sa disparition ?

Ils com­man­dèrent du des­sert — un flan au lait de coco pour Auré­lien, une assiette de fruits frais pour Muret, des fruits que le cui­si­nier avait décou­pés avec une pré­ci­sion de chi­rur­gien, en éven­tails, en fleurs, en spi­rales, selon cette tra­di­tion lao de la découpe orne­men­tale qui trans­forme une papaye en sculp­ture et une mangue en œuvre d’art.

Ils par­lèrent encore une heure. De Luang Pra­bang et de ses temples. Du Mékong et de la manière dont les pêcheurs le navi­guaient à la sai­son sèche. De la mous­son qui appro­chait — Muret la sen­tait dans l’air, dans la lour­deur du ciel, dans le com­por­te­ment des insectes. Ils par­lèrent du boud­dhisme the­ravā­da et de la façon dont il coha­bi­tait, dans les vil­lages, avec les cultes des esprits — les phi — qui étaient la reli­gion ori­gi­nelle des Lao et que six siècles de boud­dhisme n’a­vaient pas réus­si à effacer.

— Les phi sont par­tout, dit Muret. Dans les arbres, dans les rivières, dans les mai­sons. Chaque vil­lage a son esprit pro­tec­teur. Chaque mai­son a son autel. Le boud­dhisme est la reli­gion offi­cielle, celle des temples et des bonzes. Les phi sont la reli­gion du quo­ti­dien — celle de la peur, de la mala­die, de la mort. Les deux coha­bitent très bien. Les Lao­tiens ne voient pas la contra­dic­tion. C’est nous, les Occi­den­taux, avec notre manie de tout clas­ser, qui la voyons.

Auré­lien écou­tait avec le plai­sir d’un homme qui reçoit de la matière. Il ne pre­nait pas de notes — pas devant son inter­lo­cu­teur, c’eût été indé­li­cat — mais il enre­gis­trait. Le roman­cier en lui sto­ckait les images, les mots, les détails. Les dalles de pierre sous la jungle. Les phi dans les arbres. Le khwan — le des­tin léger comme un coup de vent. Tout cela irait dans le roman, tôt ou tard, trans­for­mé, digé­ré, réinventé.

De la guerre, il ne fut pas ques­tion. Pas un mot. La soi­rée était douce, la conver­sa­tion agréable, le lao-lao cou­lait dans les verres, et la nuit de Vien­tiane entrait par les fenêtres ouvertes de La Belle Époque avec son cor­tège de grillons et de fleurs. Les deux hommes se ser­rèrent la main en bas de l’es­ca­lier. Muret avait la chambre 12, au bout du cou­loir du pre­mier étage. Ils étaient presque voisins.

— Bonne nuit, dit Aurélien.

— Bonne nuit.

Et dans ce « bonne nuit » échan­gé entre deux Fran­çais dans un hôtel colo­nial au bord du Mékong, il y avait toute la dou­ceur du monde — et tout ce qu’elle recouvrait.

CHA­PITRE 4

Les pre­miers dîners

Ils prirent l’ha­bi­tude de dîner ensemble. Ce ne fut jamais dit, jamais conve­nu — sim­ple­ment, le deuxième soir, Muret s’ins­tal­la à la table quatre sans deman­der, et Auré­lien ne trou­va pas de rai­son de s’en offus­quer. Le troi­sième soir, Kham dres­sa deux cou­verts sans qu’on le lui demande. Le qua­trième soir, Boun­my savait qu’il fal­lait mon­ter une bou­teille de vin et une carafe de lao-lao en même temps. L’ha­bi­tude avait pris comme prend une greffe — natu­rel­le­ment, silen­cieu­se­ment, avec cette faci­li­té décon­cer­tante qu’ont les choses quand elles sont à leur place.

Les conver­sa­tions sui­vaient le fil de l’im­pro­vi­sa­tion. Elles n’a­vaient ni plan ni des­ti­na­tion — elles erraient, comme erre une pirogue sur le Mékong, au gré des cou­rants et des caprices, s’ar­rê­tant ici sur un banc de sable, là dans un tour­billon, repar­tant quand l’en­vie les pre­nait. Auré­lien décou­vrait que Muret était un lec­teur vorace — de ces hommes que la soli­tude a ren­dus omni­vores, qui lisent tout ce qui leur tombe sous la main avec la même avi­di­té, un trai­té d’en­to­mo­lo­gie et un roman poli­cier, du Lévi-Strauss et du Sime­non. Il avait empor­té dans les mon­tagnes des livres impro­bables — *Tristes Tro­piques*, bien sûr, mais aus­si *La Condi­tion humaine* de Mal­raux, qu’il avait relu trois fois dans la lumière d’une lampe à pétrole en écou­tant la pluie tom­ber sur le toit en feuilles de sa case, et dont il disait que c’é­tait le seul roman fran­çais qui sen­tait vrai­ment l’Asie.

— Mal­raux invente, dit Auré­lien. Il n’a jamais mis les pieds dans la révo­lu­tion chi­noise. C’est un roman­cier, pas un témoin.

— Et alors ? répon­dit Muret. Toi non plus tu n’as pas mis les pieds dans le Laos du XVIe siècle. C’est la même chose.

Ce tutoie­ment était venu le troi­sième soir, entre le fro­mage et le des­sert, sans que ni l’un ni l’autre ne l’eût remar­qué. Il avait glis­sé dans la conver­sa­tion comme un ani­mal fami­lier qui se couche à vos pieds — on ne l’a pas appe­lé, on ne le ren­voie pas. Auré­lien tutoyait peu les gens. Muret tutoyait tout le monde. L’a­jus­te­ment s’é­tait fait de lui-même.

Ils par­laient du Laos. C’é­tait le sujet inépui­sable, le fleuve qui char­riait tous les autres. Muret connais­sait le pays de l’in­té­rieur — pas le Vien­tiane des minis­tères et des ambas­sades, mais l’autre Laos, celui des mon­tagnes et des forêts, des vil­lages de mon­tagne accro­chés à des pentes ver­ti­gi­neuses, des eth­nies qui par­laient des langues que per­sonne à Vien­tiane ne com­pre­nait. Il racon­tait les Hmong avec une ten­dresse pré­cise qui n’a­vait rien de sen­ti­men­tal — la ten­dresse du scien­ti­fique pour son objet d’é­tude, quand l’ob­jet d’é­tude est un peuple vivant.

— Les Hmong n’ont pas d’é­cri­ture, disait-il. Tout passe par la parole, par le chant, par la musique. Le khène — tu connais le khène ?

Auré­lien ne connais­sait pas.

— C’est un orgue à bouche en bam­bou. Six tuyaux, par­fois plus. Le son est… com­ment dire. C’est comme une voix humaine qui aurait tra­ver­sé une forêt. Il y a des har­mo­niques dedans qui n’existent dans aucun autre ins­tru­ment. Les Hmong jouent du khène pour tout — les mariages, les funé­railles, les fêtes des esprits. Quand un homme joue du khène pour une femme, la nuit, devant sa mai­son, c’est une décla­ra­tion d’a­mour. Si elle sort, c’est qu’elle accepte.

— C’est beau, dit Aurélien.

— C’est en train de dis­pa­raître, dit Muret.

Il dit cela sans emphase, sans tris­tesse appa­rente, comme on constate un fait météo­ro­lo­gique. Mais quelque chose dans sa voix — une note un peu plus basse, une vibra­tion à peine per­cep­tible — sug­gé­rait que le fait météo­ro­lo­gique en ques­tion était un ouragan.

Auré­lien nota men­ta­le­ment le khène. Il le met­trait dans le roman — pas celui-là, un autre, plus tard. Ou peut-être dans celui-là. Le roi Set­tha­thi­rath, en mar­chant vers Vien­tiane, avait dû entendre des ins­tru­ments sem­blables dans les vil­lages tra­ver­sés. Le son du bam­bou dans la mon­tagne. Il verrait.

Un soir, la conver­sa­tion déri­va vers la ques­tion du voyage. Muret deman­da à Auré­lien s’il avait voya­gé avant Vien­tiane. La réponse fut brève — l’I­ta­lie, pour le pre­mier roman, la Tos­cane et l’Om­brie, les col­lines et les cyprès, les villes for­ti­fiées. La Grèce, une fois, pour un pro­jet aban­don­né. Et puis ici. Trois des­ti­na­tions en qua­rante ans. Muret sourit.

— Tu voyages dans les livres, dit-il.

— C’est plus confor­table, répon­dit Auré­lien. Dans les livres, il n’y a pas de moustiques.

Muret rit. Puis il par­la du voyage réel — pas le voyage de l’é­cri­vain ou du tou­riste, mais le voyage de l’eth­no­logue, celui qui ne mène nulle part parce qu’il consiste à res­ter. Il décri­vit ses pre­mières semaines dans un vil­lage kha­mu : l’in­com­pré­hen­sion totale, les gestes qui ne signi­fient pas ce qu’on croit, les regards qui pèsent et qui jaugent, et cette soli­tude par­ti­cu­lière de l’homme qui est entou­ré de gens et qui ne com­prend rien — ni leur langue, ni leurs rires, ni leur silence.

— Au début, on croit qu’on observe, dit-il. On prend des notes. On des­sine des arbres généa­lo­giques. On mesure les mai­sons. On compte les ani­maux. On se croit scien­ti­fique. Et puis un jour, on com­prend qu’on n’ob­serve rien du tout — qu’on ne voit que ce qu’on est capable de voir, c’est-à-dire presque rien. Le vrai tra­vail ne com­mence que quand on accepte de ne rien com­prendre. Quand on s’as­sied par terre, qu’on ferme son car­net, et qu’on attend.

— Qu’on attend quoi ?

— Que le monde vienne à soi. Au lieu d’al­ler vers lui avec ses ques­tions et ses caté­go­ries et ses théo­ries. C’est très dif­fi­cile pour un Fran­çais. Nous sommes for­més pour décou­per le monde en mor­ceaux et les ran­ger dans des tiroirs. Les Kha­mu ne découpent rien. Ils vivent dans le monde comme un pois­son vit dans l’eau — dedans, pas à côté.

Auré­lien écou­tait avec une fas­ci­na­tion qui n’é­tait pas feinte. Il y avait dans le dis­cours de Muret quelque chose qui le tou­chait de biais — non pas le conte­nu, mais la méthode. S’as­seoir et attendre que le monde vienne à soi. N’é­tait-ce pas, en un sens, ce qu’il fai­sait au Set­tha Palace ? Il s’é­tait assis dans un hôtel colo­nial au bord du Mékong, et il atten­dait. Mais ce qu’il atten­dait — si tant est qu’il atten­dît quelque chose — n’é­tait pas le monde. C’é­tait le contraire du monde. C’é­tait le roman.

Un soir, au bar, après le dîner, ils croi­sèrent les deux Corses.

Fer­rac­ci et Lucia­ni — Auré­lien ne se sou­ve­nait jamais lequel était lequel — étaient atta­blés devant des verres de pas­tis, fumant des ciga­rettes brunes dont l’o­deur âcre se mêlait au par­fum du fran­gi­pa­nier avec un résul­tat curieu­se­ment agréable, comme si la Médi­ter­ra­née et les Tro­piques avaient trou­vé un accord olfac­tif. Fer­rac­ci — ou Lucia­ni — était un homme tra­pu, la cin­quan­taine, le visage buri­né, les che­veux noirs pla­qués en arrière, avec des yeux très vifs, très mobiles, qui ne regar­daient jamais la même chose plus de trois secondes. L’autre était plus grand, plus maigre, plus silen­cieux, avec une mous­tache qui lui don­nait un air de bri­ga­dier de gen­dar­me­rie en vacances.

— Ah, les Fran­çais ! dit le tra­pu en les voyant. Venez boire un coup.

Ils s’ins­tal­lèrent. Le pas­tis fut com­man­dé. La conver­sa­tion res­ta en sur­face — le temps, la cha­leur, l’im­pos­si­bi­li­té de trou­ver un bon sau­cis­son à Vien­tiane, les tra­cas des visas et des per­mis de séjour. Les Corses étaient dans « l’a­via­tion », disaient-ils — des vols de char­ter, du trans­port de fret, des contrats avec le gou­ver­ne­ment lao­tien et avec « cer­taines orga­ni­sa­tions ». Le flou de ces des­crip­tions était en lui-même une infor­ma­tion, mais Auré­lien n’é­tait pas du genre à tirer les fils.

Muret, lui, obser­vait. Auré­lien le sen­tait — pas ten­du, pas méfiant, mais atten­tif, avec cet œil d’eth­no­logue qu’il posait sur tout, les Corses comme les Hmong, le bar du Set­tha Palace comme un vil­lage de mon­tagne. Il obser­vait les gestes, les silences, les regards échan­gés entre les deux hommes. Il obser­vait la manière dont Fer­rac­ci chan­geait de sujet quand la conver­sa­tion appro­chait de cer­taines zones — les routes du nord, les liai­sons aériennes avec le Tri­angle d’Or, le prix de l’o­pium à Luang Namtha.

Plus tard, dans le cou­loir du pre­mier étage, en mar­chant vers leurs chambres, Muret dit à voix basse :

— Tu sais ce qu’ils font, tes Corses ?

— Je m’en doute, dit Auré­lien. Je pré­fère ne pas savoir.

Muret ne répon­dit pas. Ils se sou­hai­tèrent bonne nuit devant la porte de la chambre 7. Auré­lien entra, allu­ma la lampe de che­vet, s’as­sit sur le lit. Par la fenêtre ouverte, le jar­din du Set­tha Palace était une masse sombre et par­fu­mée. Le bruit des grillons. Le mur­mure du géné­ra­teur de l’hô­tel. Et quelque part, très loin, si loin que c’é­tait peut-être une illu­sion, le bat­te­ment d’un héli­co­ptère dans la nuit.

*Je pré­fère ne pas savoir.*

Il avait dit cela comme on dit « je pré­fère ne pas prendre de des­sert » — avec la même légè­re­té, la même absence de consé­quence. C’é­tait la phrase d’un homme pour qui ne pas savoir était un choix esthé­tique autant que moral — une manière de pré­ser­ver la beau­té du monde en n’y lais­sant entrer que ce qui la ser­vait. Auré­lien Des­fo­rêts était un artiste du ne-pas-savoir. Il avait éle­vé l’i­gno­rance volon­taire au rang d’un art de vivre, et le Set­tha Palace était son chef-d’œuvre.

Et pour­tant. Il y avait une faille dans ce chef-d’œuvre — une faille si mince qu’Au­ré­lien lui-même ne la voyait pas, ou fei­gnait de ne pas la voir. C’é­tait la phrase de Muret, quelques soirs plus tôt, sur le khwan — le des­tin léger comme un coup de vent. Auré­lien y pen­sait sou­vent, à ce mot. Il y pen­sait en se rasant le matin, en nageant ses dix lon­gueurs, en tour­nant les pages de Saint-Simon. Le khwan. Le des­tin qui ne pèse rien et qui change tout. Il y avait un khwan dans le Set­tha Palace — un souffle, un mou­ve­ment de l’air, quelque chose d’im­per­cep­tible qui avait com­men­cé avec l’ar­ri­vée de Muret et qui conti­nuait, qui pous­sait, qui dépla­çait les choses d’un mil­li­mètre. Auré­lien ne le sen­tait pas encore. Mais les choses, elles, bougeaient.

Il ouvrit le manus­crit. Le roi Set­tha­thi­rath était arri­vé aux portes de Vien­tiane. La ville n’é­tait alors qu’un bourg for­ti­fié au bord du Mékong, avec quelques temples, un mar­ché et un palais en bois qui tom­bait en ruine. Le roi regar­da ce lieu modeste et y vit une capi­tale. Il vit les temples qu’il ferait construire, les stu­pas qu’il cou­vri­rait d’or, les rem­parts qu’il dres­se­rait contre les enva­his­seurs. Il vit le Pha That Luang, la Grande Stu­pa sacrée, qui n’exis­tait pas encore mais qui exis­tait déjà dans son esprit, par­faite, dorée, indestructible.

Auré­lien écri­vit trois pages d’un trait, sans rature. Le roi avait trou­vé sa capi­tale. La prose était belle, fluide, assu­rée. Le ven­ti­la­teur tour­nait. Le gecko dor­mait au plafond.

Tout allait bien.

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Poi­rot rentre
au pays

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Cha­pitres 11 à 14

XI

L’IM­PASSE

Le sixième jour, Poi­rot s’en­fer­ma dans sa chambre et ne des­cen­dit pas. Has­tings frap­pa à sa porte à dix heures, à midi, à deux heures — chaque fois, la même réponse, étouf­fée par le bat­tant de chêne : « Allez-vous-en, Has­tings. Les cel­lules grises tra­vaillent. On ne dérange pas les cel­lules grises. »

Louis se retrou­va seul.

Il erra dans Bruxelles. C’é­tait une de ces jour­nées d’au­tomne indé­cises où le soleil et la pluie alternent toutes les demi-heures, si bien qu’on ne sait jamais s’il faut ouvrir ou fer­mer son para­pluie. Il mar­cha sans but, par des rues qu’il com­men­çait à recon­naître — la rue Neuve avec ses maga­sins, la place de la Mon­naie avec son théâtre, les gale­ries Saint-Hubert où la lumière fil­trait à tra­vers la ver­rière comme dans une cathé­drale pro­fane. Il ache­ta un cor­net de frites chez un mar­chand ambu­lant et les man­gea en mar­chant, debout sous un auvent, avec de la mayon­naise qui lui cou­lait sur les doigts. Les frites étaient par­faites — crous­tillantes dehors, fon­dantes dedans, avec ce goût de graisse brû­lante et de pomme de terre qui était peut-être la vraie saveur de la Bel­gique, bien plus que les pra­lines et le waterzooi.

Il des­cen­dit jus­qu’au canal — le canal de Char­le­roi, qui tra­ver­sait la ville basse comme une artère sombre. L’eau était noire, immo­bile, char­gée de reflets hui­leux. Des péniches étaient amar­rées le long des quais, et sur le pont d’une d’entre elles, un homme en maillot de corps fumait en regar­dant pas­ser les nuages. Il y avait dans ce coin de Bruxelles quelque chose de por­tuaire, d’in­dus­triel, de rude, qui n’a­vait rien à voir avec les ors du Metro­pole — c’é­tait l’autre visage de la ville, le visage qui tra­vaille, qui sue, qui porte des charges. Louis s’ac­cou­da au para­pet du pont et regar­da l’eau. Il pen­sa à tous les fleuves et les canaux qu’il avait vus dans sa vie de jour­na­liste — le Danube à Buda­pest, l’Èbre à Sara­gosse, la Seine, bien sûr, la Seine qu’il connais­sait par coeur et qui ne lui disait plus rien. Chaque ville se mesu­rait à son eau. L’eau de Bruxelles était sombre et patiente, une eau qui ne brillait pas mais qui por­tait des bateaux, qui fai­sait tour­ner des usines, qui nour­ris­sait des jar­dins que per­sonne ne voyait. Une eau modeste. Une eau belge.

Il remon­ta vers le quar­tier Sainte-Cathe­rine, par des rues où les pois­son­ne­ries expo­saient sur des étals de glace des mon­tagnes de moules, de cabillauds, de soles lui­santes, de homards bleus aux pinces ligo­tées. L’o­deur de la mer se mêlait à celle de la fri­ture et du beurre fon­du. Des femmes en tablier criaient les prix en fran­çais et en fla­mand, et les deux langues se che­vau­chaient, se contre­di­saient, for­maient un brou­ha­ha bilingue qui était peut-être le son le plus authen­ti­que­ment bruxel­lois qui fût — le son d’une ville qui ne se résout pas à choi­sir, qui pré­fère le double au simple, l’entre-deux au tranché.

Il entra dans un café du quar­tier Sainte-Cathe­rine — un café ancien, avec un poêle à char­bon, des tables en bois ciré, et un chat roux endor­mi sur le comp­toir. Il com­man­da un demi-et-demi — moi­tié gueuze, moi­tié lam­bic — et s’as­sit près de la vitre. La pluie recom­men­çait. Dehors, la place Sainte-Cathe­rine lui­sait sous l’eau comme un miroir bri­sé, et les façades des mai­sons se reflé­taient sur le sol mouillé en une ver­sion trem­blante d’elles-mêmes, un Bruxelles inver­sé, un Bruxelles d’en dessous.

Il pen­sait à l’en­quête. Ou plu­tôt il ne pen­sait pas — il lais­sait les choses tour­ner dans sa tête, se heur­ter, se sépa­rer, se refor­mer. Six jours, et rien. Poi­rot avait éli­mi­né les sus­pects un par un — Albert le gar­çon d’é­tage, la com­tesse Fer­rante, Kess­ler le diplo­mate, Moreels le mar­chand. Cha­cun avait ses secrets, cha­cun avait ses men­songes, mais aucun n’a­vait volé le Spilliaert. L’en­quête était dans une impasse, et Louis sen­tait que Poi­rot, der­rière la porte de sa chambre, le savait aussi.

Ce qui le trou­blait, ce n’é­tait pas l’ab­sence de cou­pable. C’é­tait la nature du vol. Plus il y pen­sait, moins ce vol res­sem­blait à un vol. Pas de vio­lence, pas d’ef­frac­tion, pas de revente — l’a­qua­relle n’é­tait appa­rue nulle part, ni chez Moreels, ni sur le mar­ché noir, ni dans aucun des cir­cuits que Poi­rot avait son­dés. Quel­qu’un avait pris cette aqua­relle et l’a­vait gar­dée. Quel­qu’un qui ne vou­lait pas de l’argent qu’elle valait mais de l’i­mage qu’elle conte­nait — une femme sur la digue, la nuit, vue de dos, avec des che­veux qui pou­vaient être auburn dans la lumière d’un réverbère.

Louis repo­sa son verre. Une pen­sée venait de le tra­ver­ser — une pen­sée qu’il n’ai­mait pas, qu’il repous­sa immé­dia­te­ment, mais qui revint, insis­tante, comme ces notes qu’on ne peut pas chas­ser de sa tête une fois qu’on les a entendues.

Il pen­sa à Hastings.

Au regard de Has­tings sur Mieke. À la dou­ceur inex­pli­cable de ce regard. Au livre que Has­tings ne lisait pas. Aux ques­tions que Has­tings avait posées, un soir, sur les horaires du per­son­nel — des ques­tions ano­dines en appa­rence, des ques­tions de curio­si­té, mais des ques­tions que per­sonne d’autre n’au­rait pen­sé à poser. Et il pen­sa à l’eau de lavande. L’o­deur dans la chambre 118. Has­tings por­tait de l’eau de lavande. Louis l’a­vait sen­tie le pre­mier jour, au petit déjeu­ner, quand le capi­taine s’é­tait pen­ché pour lui ser­rer la main.

Non. C’é­tait absurde. Has­tings était l’a­mi de Poi­rot, le com­pa­gnon de tou­jours, le nar­ra­teur fidèle, le sym­bole même de la droi­ture anglaise. Has­tings ne volait pas. Has­tings ne men­tait pas. Has­tings était Has­tings — loyal, trans­pa­rent, inca­pable de duplicité.

Et pour­tant.

Louis quit­ta le café. Il mar­cha long­temps dans la pluie, sans para­pluie, lais­sant l’eau trem­per son man­teau et ses che­veux. Il avait besoin de l’eau sur son visage pour pen­ser clai­re­ment, ou pour ne pas pen­ser du tout. Il remon­ta vers le centre, tra­ver­sa la Grand-Place déserte — les pavés lui­saient sous la pluie comme des écailles de pois­son — et ren­tra au Metro­pole trem­pé, fri­go­ri­fié, avec dans la tête une cer­ti­tude qu’il aurait vou­lu ne pas avoir.

Il trou­va Has­tings au bar.

Le capi­taine était seul, devant une pale ale à peine enta­mée, le regard vague. Il avait l’air fati­gué — pas phy­si­que­ment, mais mora­le­ment, comme un homme qui porte un poids dont il n’a par­lé à per­sonne. En voyant Louis, il sou­rit — son sou­rire habi­tuel, franc, ouvert, le sou­rire d’un homme qui n’a rien à cacher. Mais Louis vit, sous le sou­rire, quelque chose qui n’y était pas avant. Une ombre. Une fêlure.

— Fraysse ! Vous êtes trem­pé. Pre­nez un verre, pour l’a­mour du ciel. On croi­rait que vous venez de tra­ver­ser la Manche à la nage.

Louis s’as­sit. Il com­man­da un genièvre — un peket, comme disaient les Bruxel­lois — et but une gor­gée qui lui brû­la la gorge avec une cha­leur bienvenue.

— Has­tings, dit-il. Je vou­drais vous poser une question.

— Bien sûr.

— Connais­sez-vous le tra­vail de Léon Spilliaert ?

Has­tings cli­gna des yeux.

— Spilliaert ? Le peintre ? Celui dont on a volé le tableau ? Je… non. Enfin, pas vrai­ment. Poi­rot m’en a par­lé. Un peintre belge. Des scènes de nuit. Ostende.

— Oui. Des femmes, sou­vent. Des femmes seules. Des femmes vues de dos, sur la digue, la nuit. Des femmes qui attendent quelque chose — ou quel­qu’un — et dont on ne voit jamais le visage. Des che­veux défaits dans le vent. Une lumière de réver­bère. Une soli­tude immense.

Has­tings ne dit rien. Il regar­dait sa bière. Et Louis vit — il en fut abso­lu­ment cer­tain — les doigts du capi­taine se cris­per autour du verre. Un mou­ve­ment infime. Invo­lon­taire. Le mou­ve­ment d’un homme à qui l’on décrit quelque chose qu’il connaît déjà — quelque chose qu’il a vu, qu’il a tenu entre ses mains, quelque chose qui l’a tou­ché plus pro­fon­dé­ment qu’il ne vou­drait l’admettre.

— Pour­quoi me deman­dez-vous ça ? dit Hastings.

— Par curio­si­té, dit Louis. C’est une mala­die professionnelle.

— Oui. Eh bien. Je ne connais pas grand-chose à la pein­ture, j’en ai peur. L’art n’a jamais été mon fort. Je suis un homme simple, Fraysse. Je com­prends le cri­cket, le golf, et les bonnes manières. Le reste me dépasse.

Il rit. Mais c’é­tait un rire qui son­nait faux, un rire de sur­face, un rire qui cou­vrait quelque chose — et Louis, qui avait pas­sé vingt ans à écou­ter les gens men­tir, recon­nut le son. C’é­tait le son d’un homme bon qui fai­sait une chose qu’il ne com­pre­nait pas lui-même, une chose que ni sa morale ni son édu­ca­tion ne pou­vaient expli­quer, et qui men­tait non pas par méchan­ce­té mais par confu­sion, par la simple inca­pa­ci­té de mettre des mots sur ce qui lui arrivait.

Louis ne dit rien de plus. Ils burent en silence. Et quand Has­tings se leva pour mon­ter se cou­cher, Louis le regar­da par­tir — sa grande sil­houette un peu voû­tée, son pas lourd d’An­glais fati­gué — et il se deman­da ce que Poi­rot ferait quand il com­pren­drait. Car Poi­rot com­pren­drait. Poi­rot com­pre­nait tou­jours. La ques­tion n’é­tait pas de savoir s’il trou­ve­rait la véri­té, mais ce qu’il ferait de la véri­té une fois qu’il l’au­rait trouvée.

XII

LE SALON RENAISSANCE

Le sep­tième jour, Poi­rot descendit.

Il appa­rut dans le hall à dix heures du matin, rasé de frais, la mous­tache impec­cable, le cos­tume gris perle sans un faux pli, et sur le visage cette expres­sion que Louis avait appris à lire — l’ex­pres­sion d’un homme qui sait. Pas qui cherche, pas qui hésite, pas qui tâtonne. Qui sait. Les cel­lules grises avaient ren­du leur verdict.

Il s’ap­pro­cha de Mon­sieur Verhul­st, le direc­teur, et lui par­la à voix basse. Verhul­st pâlit, acquies­ça, et dis­pa­rut dans les cou­loirs de l’hô­tel. Puis Poi­rot se tour­na vers Louis et Has­tings, qui pre­naient leur café au bar.

— Mes­sieurs, dit-il. Ce soir, à huit heures, dans le salon Renais­sance. Je réuni­rai toutes les per­sonnes concer­nées par cette affaire. Et je leur dirai ce que je sais.

— Vous avez trou­vé ? deman­da Has­tings, les yeux brillants.

— J’ai tou­jours trou­vé, Has­tings. La ques­tion n’est jamais de trou­ver. La ques­tion est de prou­ver. Et sur­tout — de comprendre.

Il n’en dit pas davan­tage. Il pas­sa la jour­née dans une acti­vi­té dis­crète mais intense — Louis le vit s’en­tre­te­nir avec Fer­nand, avec le veilleur de nuit, avec le bar­man. Il le vit mon­ter au pre­mier étage et en redes­cendre vingt minutes plus tard. Il le vit télé­pho­ner depuis la récep­tion — un appel bref, en fla­mand, ce qui sur­prit Louis car Poi­rot par­lait rare­ment fla­mand, pré­fé­rant le fran­çais dans toutes les cir­cons­tances de la vie. Et il le vit, à un moment, s’ar­rê­ter au milieu du hall, par­fai­te­ment immo­bile, le regard fixé sur un point que lui seul pou­vait voir, avec sur le visage une expres­sion qui n’é­tait ni de la satis­fac­tion ni du triomphe, mais quelque chose de plus sombre, de plus dou­lou­reux — l’ex­pres­sion d’un homme qui a trou­vé ce qu’il cher­chait et qui aurait pré­fé­ré ne pas le trouver.

À huit heures, le salon Renais­sance du Metro­pole était prêt.

C’é­tait une pièce magni­fique — pla­fond à cais­sons, murs lam­bris­sés de chêne sombre, che­mi­née de marbre noir, lustres de cris­tal. Des fau­teuils avaient été dis­po­sés en demi-cercle face à la che­mi­née, comme dans un tri­bu­nal. Ou comme dans un théâtre. Poi­rot, debout devant la che­mi­née, attendait.

Ils entrèrent un par un.

Jans­sens d’a­bord, mas­sif, rouge, le cigare entre les dents, avec cette agres­si­vi­té per­ma­nente qui était sa manière d’être au monde. Il s’as­sit lour­de­ment dans le pre­mier fau­teuil et croi­sa les bras.

La com­tesse Fer­rante ensuite, en robe noire, un châle de soie sur les épaules, le visage pou­dré, les yeux cer­nés. Elle choi­sit un fau­teuil dans le coin le plus éloi­gné de Jans­sens et regar­da le mur.

Wer­ner Kess­ler, droit comme un piquet, en cos­tume sombre, les mains posées sur les genoux. Il s’as­sit avec la dis­ci­pline d’un mili­taire et fixa Poi­rot sans expression.

Édouard Moreels, qui était arri­vé du dehors, encore mouillé de pluie, une ciga­rette aux lèvres, son éter­nel sou­rire car­nas­sier aux lèvres. Il prit le fau­teuil le plus proche de la sortie.

Fer­nand le concierge, debout contre le mur, les mains der­rière le dos.

Albert le gar­çon d’é­tage, blême, les mains qui tremblaient.

Mieke Des­met, en uni­forme, ses che­veux auburn sous la coiffe, immo­bile, le regard baissé.

Mon­sieur Verhul­st, le direc­teur, debout près de la porte, comme un homme prêt à fuir.

Has­tings, dans un fau­teuil à droite de la che­mi­née, les jambes croi­sées, son livre sur les genoux — tou­jours le même livre, tou­jours à la même page.

Et Louis Fraysse, debout au fond de la pièce, son car­net ouvert, le coeur battant.

Poi­rot lais­sa le silence s’ins­tal­ler. Il dura long­temps — assez long­temps pour que chaque per­sonne dans la pièce com­mence à se sen­tir mal à l’aise, assez long­temps pour que le cra­que­ment du bois dans la che­mi­née devienne le seul son du monde. Puis il parla.

— Mes­dames, mes­sieurs. Il y a sept jours, une aqua­relle de Léon Spilliaert a été déro­bée dans la chambre 118 de cet hôtel. Une oeuvre de valeur, certes, mais ce n’est pas sa valeur qui m’in­té­resse. C’est la manière dont elle a été prise, et la rai­son pour laquelle elle a été prise. Car un vol, voyez-vous, est tou­jours deux choses à la fois — un acte et un récit. L’acte est simple. Le récit ne l’est jamais.

Il fit quelques pas devant la che­mi­née, les mains croi­sées dans le dos.

— Com­men­çons par les évi­dences. Le vol a été com­mis pen­dant la nuit. La porte de la chambre 118 n’a pas été for­cée, ce qui signi­fie que le voleur pos­sé­dait un passe-par­tout. Le registre de la concier­ge­rie indique que trois per­sonnes ont pris un passe-par­tout cette nuit-là. Trois pistes. Examinons-les.

Il se tour­na vers Albert. Le gar­çon d’é­tage se rai­dit comme si on l’a­vait frappé.

— Albert Moens. Vingt ans. Gar­çon d’é­tage au Metro­pole depuis un an. Vous avez signé le registre pour un passe-par­tout à vingt-trois heures, alors que vous n’é­tiez pas de ser­vice aux chambres cette nuit-là. Pourquoi ?

Albert ouvrit la bouche. Aucun son n’en sortit.

— Je vais vous le dire, conti­nua Poi­rot. Parce que vous aviez besoin d’ac­cé­der aux pla­teaux de dîner lais­sés devant les chambres. Pas pour voler un tableau — pour voler de la nour­ri­ture. Du pou­let. Du fro­mage. Du pain. Pour votre mère et vos soeurs, aux Marolles, qui n’ont pas assez à manger.

Un mur­mure par­cou­rut la pièce. Jans­sens eut un rica­ne­ment. Fer­nand fer­ma les yeux.

— C’est un vol, oui, dit Poi­rot. Mais ce n’est pas celui qui nous occupe. Albert, le témoin que vous a vu dans le cou­loir à une heure du matin — c’est le veilleur de nuit, Mar­cel Devos — vous a vu avec un mor­ceau de pou­let sous le bras, pas avec un cadre. Vous êtes inno­cent du vol du Spilliaert.

Albert s’af­fais­sa dans son fau­teuil. Ses yeux se rem­plirent de larmes. Fer­nand, der­rière lui, posa une main sur son épaule — un geste bref, dis­cret, un geste de protection.

Poi­rot poursuivit.

— Deuxième piste. La com­tesse Ferrante.

La com­tesse rele­va le men­ton. Ses yeux sombres brillaient d’un éclat dangereux.

— On vous a vue sor­tir de la chambre 118 vers une heure du matin. C’est un fait. La ques­tion est : pour­quoi étiez-vous dans cette chambre ?

— Mon­sieur Poi­rot, dit la com­tesse d’une voix gla­ciale, vous connais­sez déjà la réponse.

— Oui. Mais les per­sonnes ici pré­sentes ne la connaissent pas. Et la véri­té, com­tesse, a besoin de la lumière pour exister.

Un silence ter­rible. La com­tesse regar­da Jans­sens. Jans­sens regar­da ses chaus­sures. Et la com­tesse, avec une digni­té qui for­çait le res­pect, dit :

— J’é­tais dans la chambre de mon­sieur Jans­sens parce que mon­sieur Jans­sens et moi avons une rela­tion intime. J’y étais depuis onze heures du soir. J’en suis sor­tie vers une heure. Le tableau était au mur quand je suis arrivée.

Jans­sens devint cra­moi­si. La pièce devint très silen­cieuse. Kess­ler contem­plait le pla­fond. Moreels avait l’air de quel­qu’un qui assiste à un spec­tacle de pre­mier ordre et qui regrette de ne pas avoir de pop-corn.

— Mer­ci, com­tesse, dit Poi­rot avec une dou­ceur inat­ten­due. Votre fran­chise vous honore. Vous n’a­vez pas volé ce tableau. Mais vous avez vu quelque chose en sor­tant de la chambre — une sil­houette au bout du cou­loir, près de l’es­ca­lier de ser­vice, qui por­tait un objet plat sous le bras.

— Oui. Mais je n’ai pas pu l’identifier.

— Nous y revien­drons. Troi­sième piste.

Il se tour­na vers Kessler.

— Mon­sieur Wer­ner Kess­ler. Atta­ché cultu­rel à l’am­bas­sade d’Al­le­magne. Offi­ciel­le­ment à Bruxelles pour un échange artis­tique. Offi­cieu­se­ment — pour des rai­sons qui regardent votre gou­ver­ne­ment et mon­sieur Jans­sens ici présent.

Kess­ler ne bou­gea pas. Jans­sens, lui, sursauta.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? gronda-t-il.

— La véri­té, mon­sieur Jans­sens. La socié­té Jans­sens Métaux d’An­vers a signé un contrat avec le consor­tium Rhein­me­tall-Bor­sig pour la four­ni­ture de cuivre et de zinc. Des métaux stra­té­giques. Des métaux de guerre. Mon­sieur Kess­ler est ici pour super­vi­ser cette tran­sac­tion — pas pour orga­ni­ser une expo­si­tion de peinture.

Le silence dans la pièce n’é­tait plus du silence — c’é­tait une sub­stance, un maté­riau dense et lourd qui pesait sur les épaules de cha­cun. Kess­ler gar­dait son calme olym­pien. Jans­sens ser­rait les poings.

— Ce qui m’a­mène à une hypo­thèse, conti­nua Poi­rot. Le vol du Spilliaert pour­rait-il être un acte poli­tique ? Un moyen de pres­sion de l’Al­le­magne sur Jans­sens ? Un mes­sage : nous pou­vons entrer dans votre chambre, nous pou­vons prendre ce que nous vou­lons. Coopé­rez — ou subis­sez les conséquences.

Un fré­mis­se­ment. Kess­ler par­la pour la pre­mière fois :

— Mon­sieur Poi­rot, cette hypo­thèse est insultante.

— Les hypo­thèses ne sont jamais insul­tantes, mon­sieur Kess­ler. Elles sont justes ou fausses. Celle-ci est fausse. Et je vais vous dire pour­quoi. Un ser­vice de ren­sei­gne­ment qui veut envoyer un mes­sage ne vole pas une aqua­relle de trente cen­ti­mètres sur qua­rante. Il brise une fenêtre. Il laisse une lettre. Il fait quelque chose de visible, de bru­tal, d’u­ni­voque. Le vol de ce tableau est un acte déli­cat, presque tendre. Ce n’est pas un acte poli­tique. C’est un acte personnel.

Kess­ler ne répon­dit rien. Mais quelque chose se déten­dit en lui — imperceptiblement.

— Qua­trième piste, dit Poi­rot. Édouard Moreels.

Moreels écra­sa sa ciga­rette et en allu­ma une autre avec un calme de chat.

— Je vous écoute, mon­sieur Poirot.

— Mar­chand d’art. Ancien faus­saire — réfor­mé, selon vos dires. Vous connais­sez le Spilliaert, vous en connais­sez la valeur, vous avez les contacts pour le revendre. Tout vous désigne.

— Tout, sauf la vérité.

— En effet. Vous étiez au bar du Metro­pole le soir du vol, jus­qu’à une heure avan­cée. Mon­sieur Fraysse peut en témoi­gner. Vous avez un ali­bi. Et sur­tout — le tableau n’a pas été reven­du. Il n’a pas été pro­po­sé à vos contacts, ni à aucun mar­chand de Bruxelles, d’An­vers ou de Gand. J’ai véri­fié. Ce qui confirme ce que je disais : ce vol n’est pas un vol cra­pu­leux. L’ob­jet n’a pas été pris pour être vendu.

Moreels incli­na la tête.

— Alors pour­quoi a‑t-il été pris ?

— C’est la seule ques­tion qui compte, mon­sieur Moreels. Et la réponse…

Poi­rot s’ar­rê­ta. Il regar­da l’as­sem­blée — len­te­ment, visage après visage, comme un musi­cien qui par­court sa par­ti­tion avant le der­nier mou­ve­ment. Son regard pas­sa sur Jans­sens, sur la com­tesse, sur Kess­ler, sur Moreels, sur Fer­nand, sur Albert, sur Mieke. Et il s’ar­rê­ta — une frac­tion de seconde, pas plus — sur Hastings.

Puis il reprit.

— La réponse est simple. Ce vol n’é­tait pas un vol. C’é­tait un malentendu.

Louis sen­tit son coeur man­quer un battement.

— En exa­mi­nant la chambre 118, j’ai consta­té que l’a­qua­relle avait été reti­rée de son cadre avec soin — sans déchi­rure, sans pré­ci­pi­ta­tion. Ce n’est pas le geste d’un voleur. C’est le geste de quel­qu’un qui mani­pule une oeuvre d’art avec res­pect. Mais c’est aus­si — et c’est là le point cru­cial — le geste de quel­qu’un qui connaît les tableaux. Pas un ama­teur. Quel­qu’un qui sait com­ment on retire une oeuvre d’un cadre sans l’abîmer.

Il mar­qua une pause.

— Or, dans le cours de mon enquête, j’ai appris que le per­son­nel d’en­tre­tien de l’hô­tel avait été char­gé, cette semaine, de reti­rer et net­toyer les tableaux déco­ra­tifs de l’é­tage — une opé­ra­tion de main­te­nance qui a lieu deux fois par an. Mon­sieur Fer­nand peut le confirmer.

Fer­nand acquiesça.

— Dans la confu­sion, et parce que mon­sieur Jans­sens avait accro­ché son Spilliaert par-des­sus le pay­sage fla­mand four­ni par l’hô­tel, il est tout à fait conce­vable que l’a­qua­relle ait été reti­rée par erreur — prise pour un tableau de l’hô­tel par un membre du per­son­nel qui ne connais­sait pas Spilliaert et qui ne savait pas qu’une oeuvre de valeur avait été ajou­tée au mur de la 118.

Le silence.

Louis ne res­pi­rait plus. Il regar­dait Poi­rot et il voyait — il voyait clai­re­ment, avec une luci­di­té ter­rible — ce que Poi­rot était en train de faire. Il men­tait. Poi­rot, le cham­pion de la véri­té, le prêtre des cel­lules grises, l’homme pour qui l’ordre et la méthode étaient les deux piliers du monde — Poi­rot men­tait. Devant tout le monde. Avec un calme absolu.

— L’a­qua­relle a été retrou­vée ce matin, dit Poi­rot. Dans la réserve du sous-sol, par­mi les autres tableaux de l’é­tage, en attente de net­toyage. Elle est intacte. Pas une égratignure.

Il se tour­na vers Janssens.

— Votre Spilliaert, mon­sieur Jans­sens. Il vous sera res­ti­tué dans l’heure.

Jans­sens res­ta bouche bée. Puis une expres­sion de sou­la­ge­ment enva­hit son visage mas­sif — un sou­la­ge­ment qui effa­çait tout le reste, la colère, la sus­pi­cion, la ran­cune. Il avait son tableau. Le reste ne comp­tait plus.

— Mais alors… dit la com­tesse. Tout ça pour rien ? Toute cette enquête, tous ces inter­ro­ga­toires, toutes ces… révé­la­tions… pour un malentendu ?

— Hélas oui, com­tesse. Les drames les plus spec­ta­cu­laires ont par­fois les dénoue­ments les plus banals. C’est une loi de l’exis­tence que je déplo­rais déjà dans ma jeu­nesse et que les années n’ont pas infirmée.

La pièce se déten­dit comme un res­sort qu’on relâche. Jans­sens se leva, ser­ra la main de Poi­rot avec une vigueur qui faillit lui déboî­ter l’é­paule, et sor­tit en récla­mant du cham­pagne. La com­tesse Fer­rante quit­ta le salon sans regar­der per­sonne — la digni­té en lam­beaux mais la tête haute. Kess­ler s’é­clip­sa avec un hoche­ment de tête silen­cieux. Moreels écla­ta de rire, allu­ma une ciga­rette, et décla­ra que c’é­tait le meilleur spec­tacle qu’il eût vu depuis la der­nière repré­sen­ta­tion de Tos­ca à La Monnaie.

Fer­nand fit sor­tir Albert par une porte laté­rale. Mieke les sui­vit, en silence, les yeux tou­jours baissés.

Has­tings n’a­vait pas bougé.

Il était assis dans son fau­teuil, son livre sur les genoux, le visage très pâle, et il regar­dait Poi­rot avec une expres­sion que Louis ne lui avait jamais vue — une expres­sion où la gra­ti­tude, la honte, et quelque chose qui res­sem­blait à un amour immense se mélan­geaient en un seul regard, un regard que seuls trente ans d’a­mi­tié pou­vaient produire.

Poi­rot ne le regar­da pas. Il ran­gea ses gants, ajus­ta sa cra­vate, et sor­tit du salon Renais­sance en saluant Mon­sieur Verhul­st d’un geste de la main.

Louis res­ta seul avec Hastings.

— Fraysse, dit le capi­taine d’une voix très basse. Vous savez, n’est-ce pas ?

Louis ne répon­dit pas tout de suite. Il fer­ma son car­net. Il regar­da cet homme — cet homme bon, cet homme simple, cet homme qui avait volé une aqua­relle pour l’of­frir à une femme de chambre dont il ne connais­sait même pas le nom de famille — et il ne trou­va en lui ni colère ni mépris. Seule­ment une immense fatigue, et peut-être, sous la fatigue, quelque chose qui res­sem­blait à de la tendresse.

— Je ne sais rien, Has­tings, dit-il. Il n’y a rien à savoir. Un mal­en­ten­du. Un tableau éga­ré. C’est ce que Poi­rot a dit.

Has­tings fer­ma les yeux. Et Louis vit, sur la joue du capi­taine, quelque chose qui brillait dans la lumière des lustres — une larme, peut-être, ou un reflet. Puis Has­tings se leva, ser­ra la main de Louis avec une force exces­sive, et sor­tit du salon sans un mot de plus.

XIII

LE HUIS CLOS

Louis ne sut jamais exac­te­ment ce qui se dit entre Poi­rot et Has­tings cette nuit-là. Il n’é­tait pas pré­sent. Il n’au­rait pas vou­lu l’être. Cer­taines conver­sa­tions n’ap­par­tiennent qu’à ceux qui les vivent, et celle-ci, Louis le sen­tait, était de celles qui ne se racontent pas — de celles qui changent la forme d’une ami­tié sans en bri­ser le fil.

Mais il enten­dit des fragments.

Sa chambre, la 214, se trou­vait au même étage que celle de Poi­rot, la 208, sépa­rée par deux portes. Les murs du Metro­pole étaient épais — c’é­taient des murs du dix-neu­vième siècle, construits pour durer — mais les portes, elles, lais­saient fil­trer les voix quand elles mon­taient un peu plus haut que le mur­mure. Et cette nuit-là, vers onze heures, en reve­nant du bar, Louis entendit.

La voix de Has­tings d’a­bord — plus grave que d’ha­bi­tude, dépouillée de cette jovia­li­té qui était son armure.

— … ne sais pas ce qui m’a pris, Poi­rot. Je vous jure que je ne le sais pas. Je l’ai vue — cette fille — ses che­veux — et j’ai vu le tableau — et c’é­tait la même chose, vous com­pre­nez ? La même tris­tesse. La même soli­tude. Et j’ai pen­sé… j’ai pen­sé que si je pouvais…

La voix de Poi­rot, plus basse, plus dif­fi­cile à saisir.

— … n’est pas une ques­tion de com­prendre, Has­tings. Je com­prends. Je com­prends très bien. Ce qui m’in­quiète, ce n’est pas que vous ayez fait une chose stu­pide — vous faites des choses stu­pides depuis trente ans, et je m’y suis rési­gné. Ce qui m’in­quiète, c’est que vous ayez fait une chose stu­pide que vous ne pou­vez pas vous expli­quer à vous-même.

Un silence.

— Elle ne sau­ra jamais, reprit Has­tings. Elle ne sait même pas que j’existe. Je suis un client de l’hô­tel. Un Anglais en cos­tume de tweed. Elle passe devant moi dix fois par jour et elle ne me voit pas. Et moi je…

— Vous l’a­vez vue, Has­tings. C’est la dif­fé­rence. Vous l’a­vez vue — pas la femme de chambre, pas l’u­ni­forme, pas la coiffe. Vous avez vu la femme. Et dans cette aqua­relle de Spilliaert, vous avez vu ce que vous n’ar­ri­viez pas à dire. Un homme qui vole un tableau pour l’of­frir à une femme est un homme qui cherche un lan­gage — un lan­gage que les mots n’ont pas.

Louis s’é­loi­gna de la porte. Il ne vou­lait pas entendre davan­tage. Il avait enten­du assez. Assez pour savoir que Poi­rot avait com­pris depuis le début — peut-être depuis le pre­mier jour, depuis le pre­mier regard de Has­tings au bar — et qu’il avait mené son enquête non pas pour trou­ver le cou­pable mais pour construire, métho­di­que­ment, avec toute la rigueur de ses cel­lules grises, l’ar­chi­tec­ture d’un men­songe qui sau­ve­rait son ami.

L’a­qua­relle avait été retrou­vée, disait la ver­sion offi­cielle, dans la réserve du sous-sol. Louis savait que c’é­tait faux. L’a­qua­relle avait été retrou­vée ailleurs — dans la chambre de Has­tings, pro­ba­ble­ment, ou dans un endroit où Has­tings l’a­vait cachée avant de pou­voir l’of­frir à Mieke. Poi­rot l’a­vait récu­pé­rée, dis­crè­te­ment, et l’a­vait remise en place. Puis il avait fabri­qué son his­toire de mal­en­ten­du — une his­toire si banale, si déce­vante, qu’elle en deve­nait cré­dible. Car per­sonne ne sus­pecte un dénoue­ment ennuyeux d’être un men­songe. C’est la ruse suprême : la bana­li­té comme camou­flage de la vérité.

Louis entra dans sa chambre. Il s’as­sit sur le lit. Il regar­da la fenêtre — dehors, Bruxelles dor­mait sous un ciel sans étoiles, et les réver­bères de la place de Brou­ckère jetaient leurs halos jaunes sur les trot­toirs déserts. Quelque part dans la ville, un tram­way de nuit pas­sa en grin­çant, puis le silence revint, un silence de capi­tales endor­mies qui n’est jamais tout à fait le silence.

Il pen­sa à Has­tings. À ce que c’est qu’un homme qui vole par amour — non pas l’a­mour pas­sion­nel, non pas l’a­mour pos­ses­sif, mais quelque chose de plus rare et de plus étrange : l’a­mour de com­pas­sion, l’a­mour qui naît quand on recon­naît chez un autre la bles­sure qu’on porte en soi. Has­tings avait vu Mieke, et dans Mieke il avait vu quelque chose — sa propre soli­tude peut-être, cette soli­tude du com­pa­gnon fidèle qui marche tou­jours à côté de quel­qu’un sans jamais être au centre. Et l’a­qua­relle de Spilliaert — cette femme de dos sur la digue, cette femme qu’on ne voit jamais de face — c’é­tait ça : l’i­mage de quel­qu’un qui regarde ailleurs, qui attend, qui ne sait pas qu’on la regarde.

Il pen­sa à Poi­rot. À ce que cela coû­tait à un homme comme Poi­rot — un homme pour qui l’ordre était la loi suprême, pour qui la véri­té était sacrée, pour qui le men­songe était l’en­ne­mi abso­lu — de men­tir. De men­tir devant tout le monde. De construire une fausse solu­tion, de pré­sen­ter un faux dénoue­ment, de tra­hir ses propres prin­cipes pour pro­té­ger son ami. C’é­tait peut-être l’acte le plus extra­or­di­naire que Poi­rot eût jamais accom­pli — non pas résoudre le crime, mais le dis­si­mu­ler. Non pas trou­ver la véri­té, mais la rem­pla­cer par une fiction.

Et il pen­sa à Mieke. Mieke qui ne sau­rait jamais. Qui conti­nue­rait à tra­ver­ser les cou­loirs du Metro­pole avec son pla­teau et sa coiffe et ses che­veux auburn. Qui conti­nue­rait à attendre la relève à minuit, seule sur sa chaise, dans la lumière jaune de l’of­fice. Qui ne sau­rait jamais qu’un Anglais au coeur trop grand avait vou­lu lui offrir un tableau qui lui res­sem­blait — un geste absurde, un geste impos­sible, un geste qui conte­nait peut-être plus de véri­té que tout ce que Louis avait écrit en vingt ans de journalisme.

Il ouvrit son car­net. Il écri­vit une seule phrase, la ratu­ra, la réécri­vit, la ratu­ra encore. Puis il fer­ma le car­net et étei­gnit la lumière.

La phrase, qu’il n’é­cri­ra dans aucun article et qu’il ne dira à per­sonne, était celle-ci : Il y a des crimes qui ne méritent pas d’être punis parce qu’ils contiennent, en eux, leur propre châ­ti­ment — la beau­té de ce qu’on n’a pas su donner.

XIV

LE DÉPART

Le hui­tième jour, Louis Fraysse fit sa valise.

C’é­tait le matin. La lumière de sep­tembre entrait par la fenêtre de la chambre 214 avec cette clar­té lai­teuse qui avait été la pre­mière chose qu’il avait vue de Bruxelles, huit jours plus tôt, et qui était peut-être, de tout ce qu’il avait vu ici, la chose dont il se sou­vien­drait le plus long­temps. Il plia ses che­mises, ran­gea son car­net, bou­cla la valise en cuir fati­gué. Il regar­da une der­nière fois la vue sur la place de Brou­ckère — les tram­ways, les pas­sants, le ven­deur de gaufres qui n’é­tait pas encore là à cette heure mais dont l’emplacement vide était comme une pro­messe — et il descendit.

Au bar, il trou­va Poi­rot et Hastings.

Ils pre­naient le café ensemble, comme tous les matins, dans cette cho­ré­gra­phie silen­cieuse qu’ils avaient per­fec­tion­née au fil des décen­nies — Poi­rot avec sa tasse posée exac­te­ment au centre de la sou­coupe, Has­tings avec sa tasse à moi­tié ren­ver­sée. Rien n’a­vait chan­gé entre eux, en appa­rence. Has­tings avait retrou­vé son sou­rire. Poi­rot avait retrou­vé son air de supé­rio­ri­té bien­veillante. Ils se par­laient comme ils s’é­taient tou­jours par­lé — avec cette affec­tion bour­rue qui est le lan­gage des vieilles ami­tiés anglaises, même quand l’un des deux est belge.

Mais quelque chose avait chan­gé. Louis le vit tout de suite. Quelque chose dans la manière dont Poi­rot regar­dait Has­tings — non plus avec l’exas­pé­ra­tion amu­sée de l’homme de génie envers le brave imbé­cile, mais avec autre chose, quelque chose de plus grave, de plus pro­fond, le regard d’un homme qui a vu son ami tom­ber et qui l’a rat­tra­pé, et qui sait que ce geste-là compte plus que toutes les enquêtes du monde.

— Vous par­tez, mon­sieur Fraysse ? dit Poirot.

— Oui. Le train de onze heures. Paris m’at­tend. Et mon article aussi.

— L’ar­ticle sur la scène artis­tique belge ?

— Celui-là, oui. Celui que je suis venu écrire.

Poi­rot sou­rit. Un sou­rire fin, un sou­rire qui en disait long — qui disait qu’il savait que Louis n’é­cri­rait pas cet article, ou qu’il en écri­rait un autre, un article qui ne serait jamais publié, un article sur un vol de tableau dans un hôtel de Bruxelles, un vol qui n’a­vait jamais eu lieu, un crime par­fait non pas parce qu’il n’a­vait pas été décou­vert mais parce qu’il avait été pardonné.

— La Bel­gique vous a plu, j’es­père ? deman­da Poirot.

— Plus que je ne le pen­sais, dit Louis. C’est un pays étrange. Pas tout à fait un pays, d’ailleurs. Plu­tôt un état d’es­prit. Quelque chose entre le rêve et la pluie.

— C’est la plus belle défi­ni­tion de la Bel­gique que j’aie jamais enten­due, dit Poi­rot. Et la plus exacte.

Has­tings se leva et ser­ra la main de Louis. Une poi­gnée de main forte, franche, un peu trop longue — la poi­gnée de main d’un homme qui remer­cie sans pou­voir dire de quoi.

— Bonne route, Fraysse. Et si vous pas­sez par Londres un jour…

— J’i­rai vous voir, capitaine.

— Has­tings. Appe­lez-moi Has­tings. Après ce que nous avons vécu ensemble, je crois que nous pou­vons nous pas­ser des formalités.

Louis sou­rit. Il ne dit rien. Il y a des choses qui se disent en ne les disant pas, et celle-ci en fai­sait partie.

Il paya sa note à la récep­tion. Mon­sieur Verhul­st lui sou­hai­ta un bon voyage avec un sou­la­ge­ment à peine dis­si­mu­lé — l’af­faire du tableau avait été réso­lue, l’hon­neur du Metro­pole était sauf, et plus vite les pro­ta­go­nistes de cette his­toire quit­te­raient l’hô­tel, mieux il se por­te­rait. Louis tra­ver­sa le hall une der­nière fois — les colonnes, les lustres, les mou­lures dorées, le pla­fond Renais­sance — et il eut, fugi­ti­ve­ment, le sen­ti­ment de quit­ter non pas un hôtel mais un monde, un monde clos et par­fait où les drames se jouaient en sour­dine et où les dénoue­ments n’a­vaient pas la bru­ta­li­té de la vie réelle.

Dans le hall, il croi­sa Fernand.

— Mon­sieur Fraysse, dit le vieux concierge. Bon voyage.

— Mer­ci, Fer­nand. Pre­nez soin d’Albert.

— Albert est un bon petit. Il a fait une erreur. Qui n’en fait pas ?

Fer­nand le regar­da avec ses yeux de puits — ces yeux qui avaient vu pas­ser qua­rante ans de clients, de scan­dales, de secrets — et Louis com­prit que le vieux concierge, lui aus­si, savait. Peut-être pas tout. Peut-être juste assez. Fer­nand était de ces hommes qui voient tout et qui ne disent rien, parce qu’ils savent que les hôtels, comme les confes­sion­naux, ont besoin du silence pour exister.

En se retour­nant pour gagner la porte, Louis la vit.

Mieke des­cen­dait l’es­ca­lier de ser­vice avec un panier de linge frais. Elle por­tait son uni­forme noir, sa coiffe blanche, et ses che­veux auburn étaient ramas­sés comme tou­jours — sauf qu’une mèche s’é­tait échap­pée et tom­bait sur sa tempe, et dans la lumière du matin cette mèche avait exac­te­ment la cou­leur que Spilliaert aurait choi­sie pour peindre l’au­tomne. Elle ne vit pas Louis. Ou peut-être le vit-elle et ne le mon­tra pas — avec Mieke, comme avec Poi­rot, on ne savait jamais tout à fait. Elle tra­ver­sa le hall en direc­tion de l’of­fice, le dos droit, le pas régu­lier, avec cette manière de se dépla­cer qui était la sienne — pré­sente et absente à la fois, visible et invi­sible, comme un per­son­nage de tableau qui exis­te­rait simul­ta­né­ment dans le cadre et en dehors.

Louis la regar­da pas­ser. Il pen­sa à Has­tings. Il pen­sa au mot lais­sé sur l’o­reiller, avec une faute d’or­tho­graphe. Il pen­sa à l’a­qua­relle de Spilliaert — cette femme de dos sur la digue, que Mieke ne ver­rait jamais, que per­sonne ne lui avait offerte, et qui était de retour dans la chambre de Jans­sens, accro­chée au mur comme si rien ne s’é­tait pas­sé. Il pen­sa à toutes les choses qui ne sont pas don­nées, à tous les gestes qui n’a­bou­tissent pas, à toutes les lettres qui ne sont pas envoyées, à tous les mots qui res­tent coin­cés quelque part entre le coeur et la bouche. Et il se deman­da si c’é­tait cela, fina­le­ment, la vraie matière de la vie — non pas ce qui arrive, mais ce qui n’ar­rive pas, non pas ce qui se dit, mais ce qui reste tu.

Mieke dis­pa­rut dans l’of­fice. La porte se refer­ma. Louis ne la rever­rait plus.

Il sor­tit du Metropole.

L’air de Bruxelles le frap­pa au visage — l’air humide, miné­ral, avec cette odeur de pluie immi­nente qui était deve­nue, en huit jours, l’o­deur même de sa mémoire. Il mar­cha jus­qu’à la gare du Midi en pre­nant son temps, par des rues qu’il connais­sait main­te­nant — la rue Neuve, le bou­le­vard Ans­pach, les petites rues der­rière la Bourse où les cafés ser­vaient déjà de la bière à dix heures du matin. Il s’ar­rê­ta un ins­tant devant une vitrine. C’é­tait une gale­rie d’art — une petite gale­rie, coin­cée entre un mar­chand de tabac et un cor­don­nier, avec dans la vitrine trois ou quatre toiles et une aquarelle.

L’a­qua­relle repré­sen­tait une rue d’Os­tende la nuit. Pas de figure humaine. Juste la rue, les réver­bères, les façades, et au bout de la pers­pec­tive, la mer — invi­sible mais pré­sente, devi­née par la lumière, par le vide, par ce rien qui est tout. Ce n’é­tait pas un Spilliaert. C’é­tait une copie, ou un imi­ta­teur, ou quel­qu’un qui avait vu les mêmes choses que Spilliaert et qui les avait peintes à sa manière. Mais c’é­tait beau. C’é­tait beau de cette beau­té belge qui ne res­semble à aucune autre — une beau­té qui ne s’im­pose pas, qui ne brille pas, qui reste dans l’ombre et qui vous attend.

Louis regar­da l’a­qua­relle un long moment. Puis il reprit sa marche.

À la gare du Midi, il ache­ta son billet, s’ins­tal­la dans le train, posa sa valise au-des­sus de sa tête. Le train s’é­bran­la à onze heures pré­cises. Les fau­bourgs de Bruxelles défi­lèrent en sens inverse — les mai­sons de brique rouge, les jar­dins minus­cules, les che­mi­nées — et Louis les regar­da cette fois, les vit vrai­ment, comme on voit les choses quand on sait qu’on ne les rever­ra peut-être pas.

Il sor­tit son car­net. Il ne l’ou­vrit pas.

Il pen­sa à l’ar­ticle qu’il devait écrire — celui sur la scène artis­tique belge, Ensor, Magritte, Del­vaux. Il l’é­cri­rait. Il enver­rait au Figa­ro un texte cor­rect, docu­men­té, pro­fes­sion­nel, que per­sonne ne lirait jus­qu’au bout. Et dans un tiroir de son bureau, rue du Bac — non, il n’a­vait plus le bureau de la rue du Bac, Hélène avait empor­té le bureau avec le reste — dans un tiroir de son nou­veau bureau, dans le nou­vel appar­te­ment qu’il n’a­vait pas encore trou­vé, il ran­ge­rait un autre texte. Un texte qui ne serait pas un article. Un texte sur un hôtel de Bruxelles, sur un détec­tive belge qui avait men­ti par ami­tié, sur un capi­taine anglais qui avait volé par amour, et sur une femme de chambre aux che­veux auburn qui ne sau­rait jamais rien de tout cela.

Ce texte, il ne le publie­rait pas. Il n’é­tait pas publiable. Il conte­nait trop de véri­té pour être du jour­na­lisme et trop de men­songe pour être de la lit­té­ra­ture. Il res­te­rait dans le tiroir, entre les choses écrites et les choses tues, dans cette zone grise — encore une zone grise, encore un entre-deux belge — où les his­toires qui ne trouvent pas leur forme attendent, patiem­ment, qu’on veuille bien les raconter.

Le train fran­chit la fron­tière fran­çaise. La pluie s’ar­rê­ta. Le ciel s’é­clair­cit. Et Louis Fraysse, jour­na­liste au Figa­ro, qua­rante-deux ans, fer­ma les yeux et dor­mit — d’un som­meil sans rêve, pro­fond, le som­meil des hommes qui ont vu quelque chose qu’ils ne com­prennent pas tout à fait mais qui les a chan­gés, imper­cep­ti­ble­ment, comme le pas­sage d’une ombre sur un visage endormi.

FIN

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VI

LA COM­TESSE FERRANTE

La com­tesse Fer­rante les reçut dans sa chambre — la 121 — avec la gran­deur d’une reine rece­vant des ambas­sa­deurs. Elle était assise dans un fau­teuil près de la fenêtre, un livre ouvert sur les genoux qu’elle ne lisait pas, et autour d’elle flot­tait un par­fum capi­teux, un mélange de tubé­reuse et de quelque chose de plus sombre, de plus ancien, qui évo­quait les loges d’o­pé­ra et les bou­quets fanés.

La chambre était un chaos orga­ni­sé. Des châles sur chaque sur­face, des fla­cons de par­fum ali­gnés devant le miroir, des par­ti­tions empi­lées sur la table de nuit, un gra­mo­phone dans un coin avec un disque de Ver­di res­té sur le pla­teau. Des pho­to­gra­phies enca­drées — la com­tesse jeune, en Tos­ca, en Vio­let­ta, en But­ter­fly, avec des dédi­caces de chefs d’or­chestre et de ténors dont les noms avaient fait trem­bler les salles d’Europe.

— Asseyez-vous, mes­sieurs, dit-elle. Si vous trou­vez où.

Poi­rot dépla­ça un châle avec une pré­cau­tion chi­rur­gi­cale, s’as­sit, et croi­sa les mains sur ses genoux. Louis res­ta debout, ados­sé au mur, son car­net à la main. Has­tings trou­va un tabouret.

— Com­tesse, com­men­ça Poi­rot, je suis navré de vous impor­tu­ner. Mais une aqua­relle a dis­pa­ru de la chambre 118, et cer­tains témoi­gnages sug­gèrent que vous pour­riez déte­nir des infor­ma­tions utiles.

La com­tesse leva un sour­cil. Un seul. C’é­tait un geste théâ­tral, par­fai­te­ment maî­tri­sé, qui conte­nait à lui seul plus d’ex­pres­sion que n’en auraient eu dix phrases.

— Des infor­ma­tions ? Moi ? Sur un vol de tableau ? Mon cher mon­sieur Poi­rot, je suis can­ta­trice. Ancienne can­ta­trice, si vous pré­fé­rez. Mon domaine est la musique, pas la pein­ture. Et encore moins le larcin.

— Bien sûr, com­tesse. Cepen­dant, on vous a vue sor­tir de la chambre 118 la nuit der­nière, aux alen­tours d’une heure du matin.

La com­tesse ne bron­cha pas. Pas un tres­saille­ment, pas un bat­te­ment de cils. Des années de scène lui avaient don­né un contrôle abso­lu de ses expres­sions faciales — ou presque abso­lu, car Louis, qui obser­vait depuis le mur, vit quelque chose pas­ser dans ses yeux sombres, quelque chose de fugace et de brû­lant qui res­sem­blait à de la panique.

— On m’a vue ? dit-elle. Et qui est ce on si bien informé ?

— Cela n’a pas d’im­por­tance. Ce qui en a, c’est la rai­son de votre pré­sence dans cette chambre.

Un long silence. La com­tesse regar­da par la fenêtre. Dehors, la pluie avait recom­men­cé — une pluie fine, obs­ti­née, typi­que­ment bruxel­loise, qui ne tom­bait pas tant qu’elle s’ins­tal­lait, comme une brume qui aurait renon­cé à être un nuage. Quand elle se retour­na vers Poi­rot, quelque chose avait chan­gé dans son visage. La gran­deur de la diva s’é­tait fis­su­rée, et sous la fis­sure appa­rais­sait quelque chose de plus humain, de plus vulnérable.

— Mon­sieur Poi­rot, dit-elle, ce que je vais vous dire ne doit pas sor­tir de cette pièce. Je ne le dis pas pour me pro­té­ger — à mon âge, la pro­tec­tion n’a plus guère de sens. Je le dis pour pro­té­ger ce qui me reste de dignité.

Poi­rot incli­na la tête. Louis fer­ma son carnet.

— J’é­tais dans la chambre de Vik­tor Jans­sens parce que Vik­tor Jans­sens est mon amant.

Le mot tom­ba dans la pièce comme un objet lourd sur un sol de marbre. Has­tings rou­git jus­qu’aux oreilles. Poi­rot ne cil­la pas.

— Depuis quatre mois, conti­nua la com­tesse. Nous nous sommes ren­con­trés à Ostende, cet été, lors d’un gala de bien­fai­sance. Il n’est pas beau. Il n’est pas raf­fi­né. Il mange trop vite et il parle trop fort et il ne connaît rien à la musique. Mais il y a chez lui une… une vita­li­té, une force brute qui… Enfin. Vous ne me deman­dez pas de vous expli­quer les mys­tères du coeur, mon­sieur Poi­rot. Vous me deman­dez ce que je fai­sais dans sa chambre.

— En effet.

— J’y étais depuis onze heures du soir. J’en suis sor­tie vers une heure. Vik­tor dor­mait. Le tableau était au mur quand je suis arri­vée. Je ne l’ai pas regar­dé en par­tant — je ne regarde jamais les murs quand je quitte une chambre qui n’est pas la mienne. Voi­là. Vous savez tout.

Poi­rot réflé­chit. Ses doigts tapo­tèrent son genou en un rythme régu­lier — un métro­nome inté­rieur qui bat­tait la mesure de ses pensées.

— Com­tesse, quand vous êtes sor­tie de la chambre 118, avez-vous croi­sé quel­qu’un dans le couloir ?

La com­tesse fron­ça les sour­cils. Elle fouillait sa mémoire, visi­ble­ment, avec la conscience pro­fes­sion­nelle d’une femme habi­tuée à recons­ti­tuer des scènes.

— Non… Atten­dez. Si. En sor­tant, j’ai vu quel­qu’un au bout du cou­loir. Près de l’es­ca­lier de ser­vice. Une sil­houette. Petite. Qui se dépla­çait vite.

— Un homme ? Une femme ?

— Je ne sais pas. C’é­tait sombre. Mais la sil­houette por­tait quelque chose — quelque chose de plat, sous le bras. Un car­ton, peut-être. Ou un cadre.

Louis et Poi­rot échan­gèrent un regard. Quelque chose de plat, sous le bras. L’a­qua­relle fai­sait trente cen­ti­mètres sur qua­rante. Elle pou­vait se glis­ser sous un bras.

— Pour­riez-vous recon­naître cette sil­houette, comtesse ?

— Non. Il fai­sait trop sombre. Et j’a­vais d’autres pré­oc­cu­pa­tions que de jouer les guet­teuses. Je vou­lais rega­gner ma chambre sans être vue. Ce qui, appa­rem­ment, fut un échec.

Poi­rot se leva. Il remer­cia la com­tesse avec une cour­toi­sie exquise, lui assu­ra que sa confi­dence res­te­rait entre ces murs, et sor­tit, sui­vi de Has­tings et de Louis.

Dans le cou­loir, il s’arrêta.

— Eh bien, mes­sieurs ? Que pensez-vous ?

— Elle dit la véri­té, dit Louis. Per­sonne n’in­vente un aveu aus­si humi­liant pour le plaisir.

— Je suis d’ac­cord, dit Poi­rot. La com­tesse n’a pas volé le Spilliaert. Mais elle a vu quel­qu’un. Quel­qu’un de petite taille, qui se dépla­çait vite, qui por­tait un objet plat, et qui se diri­geait vers l’es­ca­lier de service.

— Albert ? sug­gé­ra Has­tings. Le gar­çon d’é­tage ? Il est petit. Et il était dans le cou­loir cette nuit-là.

— Albert volait du pou­let, Has­tings. Pas des aqua­relles. Et un mor­ceau de pou­let ne se porte pas sous le bras comme un cadre.

— Alors qui ?

Poi­rot lis­sa sa mous­tache — un geste qui, chez lui, signi­fiait que les petites cel­lules grises tra­vaillaient à plein régime.

— C’est la ques­tion, mon ami. C’est tou­jours la ques­tion. Et la réponse est quelque part dans cet hôtel. Entre ces murs. Par­mi ces gens qui dorment, qui mangent, qui montent et des­cendent ces esca­liers. L’un d’entre eux a pris ce tableau. Et l’un d’entre eux sait pourquoi.

Il se diri­gea vers l’as­cen­seur d’un pas vif, sa sil­houette petite et impec­cable se décou­pant dans la lumière dorée du cou­loir comme une figu­rine dans un décor trop grand pour elle.

Louis le sui­vit. Et il remar­qua — c’é­tait peut-être rien, c’é­tait peut-être tout — que Has­tings, der­rière eux, avait le regard ailleurs. Tour­né vers l’es­ca­lier de ser­vice. Là où des­cen­dait, à cet ins­tant pré­cis, une jeune femme en uni­forme noir, un trous­seau de clés à la cein­ture, les che­veux auburn ramas­sés sous sa coiffe.

Mieke Des­met ne leva pas les yeux.

VII

LES MAROLLES

Le len­de­main, Poi­rot déci­da de sor­tir de l’hô­tel. Le mys­tère, dit-il, ne se trou­vait pas seule­ment entre les murs du Metro­pole — il se trou­vait aus­si dans la ville, dans les connexions invi­sibles qui reliaient les per­son­nages entre eux, dans les rues et les arrière-bou­tiques où les choses volées finissent par échouer.

— Nous allons aux Marolles, annon­ça-t-il au petit déjeuner.

— Les Marolles ? deman­da Has­tings, la bouche pleine de tartine.

— Le vieux quar­tier popu­laire. Là où l’on vend ce que le reste de la ville ne veut plus. Des meubles cas­sés, des tableaux dou­teux, des his­toires qu’on pré­fé­re­rait oublier. Si un Spilliaert volé devait être reven­du à Bruxelles, c’est par les Marolles qu’il transiterait.

Ils par­tirent à pied. La route des­cen­dait depuis le Sablon par des rues escar­pées, pavées de grès, bor­dées de mai­sons étroites dont les façades pen­chaient les unes vers les autres comme des vieillards en conver­sa­tion. L’air chan­geait. L’o­deur chan­geait. On quit­tait le Bruxelles des hôtels et des ambas­sades pour entrer dans le Bruxelles des cours inté­rieures et des les­sives qui séchaient aux fenêtres, des cris d’en­fants et des odeurs de chou, de fri­ture et de bière brune. Les Marolles par­laient un dia­lecte que même Poi­rot avait du mal à suivre — un mélange de fla­mand, de fran­çais, d’es­pa­gnol et de choses innom­mables qui n’ap­par­te­naient qu’à ce quar­tier et qu’à ces gens.

— C’est le brus­se­leer, expli­qua Poi­rot. La langue des Marolles. Même moi, qui suis belge, j’en perds la moi­tié. C’est une langue qui refuse d’être clas­sée, qui échappe à toute méthode. Ce qui, pour un esprit comme le mien, est à la fois irri­tant et fascinant.

Ils arri­vèrent sur la place du Jeu de Balle — un vaste espace pavé où se tenait le mar­ché aux puces, un bazar per­ma­nent où l’on trou­vait de tout et sur­tout de rien : des chaises ban­cales, des pen­dules arrê­tées, des cadres sans tableaux et des tableaux sans cadres, des livres jaunes, des uni­formes mili­taires d’un autre siècle, des pou­pées borgnes, des ins­tru­ments de musique désac­cor­dés. Louis eut le sen­ti­ment de mar­cher dans le gre­nier du monde.

Has­tings s’ar­rê­ta devant un étal de médailles mili­taires. Il en prit une, la retour­na dans sa main — une médaille belge de la Grande Guerre, ter­nie, avec un ruban effi­lo­ché — et quelque chose pas­sa sur son visage, quelque chose de bref et de grave, le sou­ve­nir d’un homme qui avait lui-même por­té l’u­ni­forme et qui savait ce que pesait ce genre de métal dans le creux de la main.

— Remet­tez ça, Has­tings, dit Poi­rot. Nous ne sommes pas ici pour les souvenirs.

— Non. Non, bien sûr.

Mais Has­tings repo­sa la médaille avec une len­teur qui disait le contraire.

Louis flâ­na par­mi les étals. Il y avait là toute une vie de choses aban­don­nées — des cadres pho­to­gra­phiques sans pho­tos, des lunettes sans verres, des clés sans ser­rures, des lettres sans enve­loppes empi­lées dans des boîtes à chaus­sures. Il en prit une au hasard — une lettre en fla­mand, datée de 1912, écrite d’une main fine et trem­blante, adres­sée à quel­qu’un dont le nom avait été effa­cé par le temps. Il ne com­pre­nait pas le fla­mand, mais il recon­nut, dans le des­sin des lettres, dans l’in­cli­nai­son de l’é­cri­ture, cette urgence par­ti­cu­lière des lettres d’a­mour — l’ur­gence de dire quelque chose avant qu’il ne soit trop tard, avant que le temps ne passe, avant que le des­ti­na­taire ne soit per­du. Il repo­sa la lettre dans sa boîte et s’éloigna.

Un vieil homme ven­dait des oiseaux dans des cages en osier. Des pin­sons, des char­don­ne­rets, des serins qui chan­taient avec une insis­tance déses­pé­rée, comme s’ils croyaient que le volume de leur chant fini­rait par ouvrir les bar­reaux. Louis s’ar­rê­ta devant les cages. Les oiseaux le regar­dèrent avec des yeux ronds, par­fai­te­ment indif­fé­rents à sa com­pas­sion. Il pen­sa, absur­de­ment, que l’Hô­tel Metro­pole était aus­si une cage — une cage dorée, certes, avec des lustres et du marbre, mais une cage tout de même, où des gens enfer­més dans leurs rôles chan­taient cha­cun leur chan­son sans que per­sonne n’é­coute celle du voisin.

Poi­rot se diri­gea vers une ruelle adja­cente, la rue Haute, et s’ar­rê­ta devant une bou­tique dont la vitrine était si encom­brée qu’on ne voyait plus le verre. Une enseigne fanée annon­çait : MOREELS — ANTI­QUI­TÉS ET CURIO­SI­TÉS. Poi­rot pous­sa la porte. Une clo­chette tinta.

L’in­té­rieur de la bou­tique était un caphar­naüm savant. Des tableaux empi­lés contre les murs, des bronzes sur des com­modes, des tapis rou­lés dans les coins, des lampes Art déco sus­pen­dues au pla­fond comme des méduses de verre. Et au milieu de tout cela, assis der­rière un bureau ense­ve­li sous les papiers, un homme qui sem­blait faire par­tie du décor.

Édouard Moreels avait la cin­quan­taine élé­gante et trouble. Un visage fin, des yeux gris très vifs, des che­veux argen­tés rame­nés en arrière, des mains de pia­niste. Il por­tait un cos­tume de velours côte­lé vert fon­cé et une cra­vate nouée avec un négli­gé étu­dié. Il avait le charme des hommes qui vivent entre le licite et l’illi­cite, à cette fron­tière exacte où l’un se confond avec l’autre, et son sou­rire — large, car­nas­sier, com­plice — vous don­nait immé­dia­te­ment envie de lui ache­ter quelque chose et de véri­fier votre por­te­feuille en sortant.

— Her­cule Poi­rot ! dit-il en se levant. Par tous les saints du Sablon. On m’a­vait dit que vous étiez à Bruxelles, mais je n’o­sais y croire.

— Vous me connais­sez, mon­sieur Moreels ?

— Tout Bruxelles vous connaît, mon­sieur Poi­rot. Vous êtes notre expor­ta­tion la plus célèbre — après les pra­lines et le sur­réa­lisme. Asseyez-vous. Je vous offre un café. Ou un genièvre, si vous préférez.

Ils s’as­sirent. Louis exa­mi­na les tableaux qui s’en­tas­saient contre les murs — des pay­sages fla­mands, des por­traits de bour­geois, des marines, des natures mortes. Pas de Spilliaert. Mais cela ne vou­lait rien dire. Un Spilliaert volé ne se met­tait pas en vitrine.

Poi­rot alla droit au but.

— Mon­sieur Moreels, une aqua­relle de Spilliaert a été déro­bée à l’Hô­tel Metro­pole. Une femme sur la digue d’Os­tende, la nuit. Vers 1908. Vous êtes mar­chand d’art à Bruxelles depuis — com­bien ? — vingt ans. Vous connais­sez le mar­ché. Vous connais­sez les col­lec­tion­neurs. Vous connais­sez les cir­cuits. Si ce tableau devait être reven­du, par où passerait-il ?

Moreels écou­ta sans ces­ser de sou­rire. Il allu­ma une ciga­rette — une Boule Natio­nale, la ciga­rette des Bruxel­lois — et souf­fla la fumée vers le plafond.

— Un Spilliaert, dit-il. Quel dom­mage. Spilliaert est sous-esti­mé, vous savez. Les Fran­çais ne le connaissent pas — par­don, mon­sieur Fraysse. Les Anglais encore moins — par­don, capi­taine. Mais ici, en Bel­gique, ceux qui savent savent. Et un Spilliaert de la période d’Os­tende, 1908… C’est un chef-d’oeuvre. Petit, certes. Mais la taille, en pein­ture, ne fait pas la grandeur.

— Comme dans d’autres domaines, mur­mu­ra Poirot.

— Exac­te­ment. Pour répondre à votre ques­tion : si ce tableau devait être reven­du à Bruxelles, il ne pas­se­rait pas par les cir­cuits offi­ciels. Il pas­se­rait par des mains dis­crètes — des col­lec­tion­neurs pri­vés, des gens qui ne posent pas de ques­tions. Et ces gens-là, oui, je les connais. Mais mon­sieur Poi­rot, je dois vous dire quelque chose : je n’ai pas volé ce tableau.

— Je ne vous accuse de rien, mon­sieur Moreels.

— Non, mais vous y pen­sez. Et vous avez rai­son d’y pen­ser. J’ai un pas­sé — com­ment dire — sinueux. J’ai fait des choses que la loi réprouve et que l’art par­donne. Des copies, disons. Des attri­bu­tions… géné­reuses. J’é­tais jeune, j’a­vais du talent et pas d’argent, ce qui est la pire com­bi­nai­son pos­sible dans le com­merce de l’art. Mais cette époque est révo­lue. Je suis deve­nu hon­nête — par las­si­tude plus que par ver­tu, je l’ad­mets. Et un Spilliaert volé à l’Hô­tel Metro­pole, c’est exac­te­ment le genre de chose dont je n’ai pas besoin.

Poi­rot l’é­cou­ta avec cette immo­bi­li­té qui était sa marque — une immo­bi­li­té de chat, patiente, concen­trée, prête à bondir.

— Où étiez-vous avant-hier soir, mon­sieur Moreels ?

— Au bar du Metro­pole. Comme presque tous les soirs. J’y ai mes habi­tudes. J’y suis res­té jus­qu’à — quoi ? — minuit, une heure peut-être. Le bar­man pour­ra vous le confir­mer. Et votre ami fran­çais aus­si, d’ailleurs — nous avons bu ensemble. N’est-ce pas, mon­sieur Fraysse ?

Louis acquies­ça. C’é­tait vrai. Il se sou­ve­nait de Moreels au bar, ce soir-là — son rire, ses his­toires, ses opi­nions tran­chantes sur la pein­ture belge. Ils avaient par­lé d’En­sor, de Khnopff, de cette étran­ge­té spé­ci­fi­que­ment belge qui fai­sait que même les pay­sages les plus pai­sibles avaient quelque chose d’in­quié­tant, comme si sous chaque champ de blé dor­mait un cauchemar.

— Voi­là, dit Moreels. J’ai un ali­bi. Un ali­bi arro­sé de gueuze et de conver­sa­tion. Ce qui ne prouve rien, je le sais — un ali­bi ne prouve que la pré­sence, jamais l’in­no­cence. Mais c’est tout ce que j’ai.

Ils sor­tirent de la bou­tique. La place du Jeu de Balle grouillait de monde. Des vieux fouillaient dans des caisses. Des enfants cou­raient entre les étals. Un joueur d’orgue de Bar­ba­rie fai­sait tour­ner sa mani­velle au coin de la rue, et la musique — une valse ralen­tie, défor­mée, un peu sinistre — mon­tait dans l’air gris des Marolles comme un sou­ve­nir de fête foraine.

Poi­rot décré­ta qu’on déjeu­ne­rait là, dans le quar­tier. Il connais­sait un endroit. Il connais­sait tou­jours un endroit. Il les mena par des rues de plus en plus étroites jus­qu’à une porte basse, sans enseigne, qu’il pous­sa avec l’as­su­rance d’un habi­tué. C’é­tait un esta­mi­net de quar­tier — une salle minus­cule, six tables, un comp­toir en zinc, des murs cou­verts de vieilles affiches de ker­messe et de pho­to­gra­phies jau­nies. L’o­deur de cui­sine était puis­sante — oignons, beurre, bière, viande brai­sée — et elle vous pre­nait à la gorge avec la vio­lence tendre d’un sou­ve­nir d’enfance.

La patronne, une femme mas­sive aux bras nus et au tablier taché, recon­nut Poi­rot. Louis ne sut jamais com­ment c’é­tait pos­sible — Poi­rot vivait à Londres depuis plus de vingt ans — mais elle le recon­nut. Elle dit quelque chose en brus­se­leer que Louis ne com­prit pas, et Poi­rot répon­dit en riant, d’un rire qu’on ne lui connais­sait pas, un rire plus jeune, plus libre, un rire de gamin de Bruxelles qui refai­sait sur­face sous le ver­nis londonien.

On leur ser­vit une car­bo­nade fla­mande — du boeuf mijo­té dans la bière brune, avec des oignons fon­dus, de la mou­tarde, du pain d’é­pice émiet­té dans la sauce, le tout si lon­gue­ment cuit que la viande se défai­sait au contact de la four­chette. Avec cela, des frites — pas les frites dorées et crous­tillantes des fri­te­ries de rue, mais des frites épaisses, blondes, un peu molles, les frites de grand-mère, les frites des dimanches d’au­tre­fois. Et de la bière, bien sûr — une brune, épaisse comme du velours, qui lais­sait un goût de cara­mel et de pain grillé sur la langue.

Has­tings man­geait avec un bon­heur sans réserve. Il avait les joues rouges et les yeux brillants et il décla­rait à inter­valles régu­liers que la cui­sine belge était la meilleure du monde, ce qui arra­chait à Poi­rot des sou­pirs d’exas­pé­ra­tion ravie.

— Ce n’est pas la meilleure du monde, Has­tings. C’est la meilleure de toutes. Ce qui est différent.

Louis man­geait en silence. Il pen­sait à Paris, aux res­tau­rants où il avait l’ha­bi­tude de déjeu­ner — des endroits élé­gants, chers, où la nour­ri­ture était belle et froide et où l’on man­geait pour se mon­trer plus que pour man­ger. Ici, dans cette salle minus­cule des Marolles, avec les affiches de ker­messe et l’o­deur de bière, la nour­ri­ture était laide et chaude et bonne, et on man­geait pour être vivant, pour rem­plir un vide que rien d’autre ne pou­vait rem­plir. Louis sen­tit quelque chose cra­quer en lui — quelque chose de dur et de sec, un os de soli­tude, qui cédait sous la pres­sion de cette cha­leur inattendue.

Après le déjeu­ner, Poi­rot com­man­da un café — un café filtre, fort et noir, ser­vi dans une tasse épaisse comme un bol de soupe — et parla.

Il par­la de son enfance à Bruxelles. C’é­tait rare. Poi­rot ne par­lait presque jamais de son pas­sé — il vivait dans le pré­sent de l’en­quête, dans l’é­ter­nel main­te­nant du mys­tère à résoudre. Mais le brus­se­leer de la patronne, ou la car­bo­nade, ou la bière brune, avaient déver­rouillé quelque chose en lui, et il par­la — de son père, qui était fonc­tion­naire, de sa mère, qui fai­sait des gaufres de Liège le dimanche, de la rue où il avait gran­di, une rue qui n’exis­tait plus, rasée pour faire place au Palais de Jus­tice. Il en par­la sans nos­tal­gie appa­rente, avec cette dis­tance métho­dique qui était sa manière de tout abor­der. Mais Louis, qui écou­tait, enten­dait sous les mots quelque chose que les mots ne disaient pas — le mur­mure d’un homme qui avait quit­té son pays trop jeune et qui n’y était jamais vrai­ment reve­nu, parce que reve­nir c’est consta­ter que ce qui n’est plus ne revien­dra pas, et que cette consta­ta­tion est la plus cruelle des déductions.

— Il est char­mant, dit Has­tings en par­lant de Moreels quand ils furent de nou­veau dans la rue. Et com­plè­te­ment indigne de confiance.

— Au contraire, Has­tings. Il est tout à fait digne de confiance — dans son indi­gni­té. Un homme qui avoue aus­si libre­ment ses péchés pas­sés est soit un saint, soit quel­qu’un qui a des péchés pré­sents beau­coup plus graves à cacher. Mais dans le cas de Moreels, je pen­che­rais pour une troi­sième pos­si­bi­li­té : un homme qui dit la véri­té parce que la véri­té, pour une fois, est de son côté.

— Alors ce n’est pas lui ?

— Pro­ba­ble­ment pas. Mais le monde de l’art bruxel­lois est petit, Has­tings. Et Moreels en connaît chaque recoin. Il nous sera utile — d’une manière ou d’une autre.

Ils remon­tèrent vers le centre par des rues que Poi­rot ne recon­nais­sait plus. Les Marolles chan­geaient. On démo­lis­sait des mai­sons pour construire le Palais de Jus­tice, cette mon­tagne de pierre que Poi­rot consi­dé­rait comme une offense per­son­nelle à l’har­mo­nie urbaine. Il en par­la lon­gue­ment, avec une indi­gna­tion conte­nue, tan­dis qu’ils pas­saient devant le chantier.

— Ils ont rasé un quar­tier entier pour construire cette… cette chose. Des familles dépla­cées. Des rues effa­cées. Et pour quoi ? Pour un palais de jus­tice qui res­semble à un cau­che­mar baby­lo­nien. Bruxelles est une ville qui se détruit elle-même, mon­sieur Fraysse. Elle mange ses propres enfants. C’est son drame et son mystère.

Louis écou­tait. Il com­men­çait à com­prendre quelque chose de Bruxelles — cette ville qui ne res­sem­blait à aucune autre, qui n’a­vait pas la majes­té de Paris ni l’a­plomb de Londres, mais qui avait autre chose, quelque chose de plus fra­gile et de plus étrange : une beau­té qui ne savait pas qu’elle était belle, une lai­deur qui ne savait pas qu’elle était laide, et entre les deux une zone grise, une zone trouble, où le mer­veilleux et le banal coha­bi­taient sans se regarder.

Ils ren­trèrent au Metro­pole à la nuit tom­bante. Et dans le hall de l’hô­tel, assis dans un fau­teuil près de la che­mi­née, un jour­nal alle­mand sur les genoux, les atten­dait un homme que Louis n’a­vait pas encore vu : grand, mince, les che­veux blonds cou­pés court, un visage angu­leux d’une pâleur nor­dique, vêtu d’un cos­tume sombre à la coupe impec­cable. Il leva les yeux à leur entrée et les salua d’un hoche­ment de tête cour­tois — un hoche­ment mili­taire, pré­cis, qui sen­tait la dis­ci­pline prussienne.

Wer­ner Kess­ler, diplo­mate alle­mand, venait de faire son entrée dans l’histoire.

VIII

L’OMBRE ALLE­MANDE

Louis remar­qua Kess­ler avant que Poi­rot ne le remarque — ou du moins avant que Poi­rot ne mon­trât qu’il le remar­quait, car avec Poi­rot il était impos­sible de savoir quand l’ob­ser­va­tion com­men­çait et quand elle finis­sait. L’homme était assis dans le hall avec la rai­deur étu­diée de ceux qui veulent avoir l’air déten­dus. Il lisait le Völ­ki­scher Beo­bach­ter — le jour­nal offi­ciel du par­ti nazi — et cette seule pré­sence, ce rec­tangle de papier plié sur un genou croi­sé, suf­fi­sait à modi­fier l’at­mo­sphère du hall comme une goutte d’encre dans un verre d’eau.

On était en sep­tembre 1937. L’Al­le­magne était deve­nue une chose lourde et mena­çante à l’ho­ri­zon de l’Eu­rope, un orage qui ne ces­sait de gron­der sans écla­ter. Les accords, les trai­tés, les dis­cours apai­sants — tout cela for­mait une musique de fond que per­sonne n’é­cou­tait plus vrai­ment. Et les diplo­mates alle­mands, par­tout en Europe, dans les hôtels, les récep­tions, les cou­loirs feu­trés des ambas­sades, tis­saient des fils que per­sonne ne voyait, ou que tout le monde voyait sans vou­loir les nommer.

Le len­de­main matin, Louis déci­da de mener sa propre enquête. Poi­rot avait sa méthode — les cel­lules grises, l’ob­ser­va­tion, la déduc­tion. Louis avait la sienne — l’ins­tinct du jour­na­liste, la conver­sa­tion de comp­toir, le flair des choses qui ne collent pas. Et quelque chose chez Kess­ler ne col­lait pas.

Il le trou­va au res­tau­rant de l’hô­tel, atta­blé devant un petit déjeu­ner fru­gal — café noir, pain sec, pas de beurre. Un ascète, ou un homme qui vou­lait en don­ner l’im­pres­sion. Louis s’as­sit à la table voi­sine et enga­gea la conver­sa­tion avec la désin­vol­ture feinte qui était son outil principal.

— Belle jour­née, dit-il en français.

Kess­ler leva les yeux. Son fran­çais était excellent — trop excellent, avec cette per­fec­tion légè­re­ment méca­nique des langues apprises dans les aca­dé­mies diplo­ma­tiques plu­tôt que dans la vie.

— En effet, mon­sieur. Vous êtes français ?

— Jour­na­liste. Louis Fraysse, du Figa­ro. Je couvre la scène artis­tique belge. Et vous, si je ne suis pas indiscret ?

— Wer­ner Kess­ler. Atta­ché cultu­rel à l’am­bas­sade d’Al­le­magne. Je suis à Bruxelles pour un échange artis­tique — une expo­si­tion de pein­ture alle­mande contem­po­raine qui doit se tenir au Palais des Beaux-Arts le mois prochain.

Un atta­ché cultu­rel. Louis avait suf­fi­sam­ment cou­vert les affaires inter­na­tio­nales pour savoir que le titre d’at­ta­ché cultu­rel, dans l’Al­le­magne de 1937, cou­vrait un spectre d’ac­ti­vi­tés qui allait de l’or­ga­ni­sa­tion d’ex­po­si­tions à des choses beau­coup moins avouables. Les ser­vices de ren­sei­gne­ment du Reich uti­li­saient les postes diplo­ma­tiques comme cou­ver­ture avec une régu­la­ri­té que tout le monde connais­sait et que per­sonne ne dénon­çait — par pru­dence, par lâche­té, ou par cette com­pli­ci­té sourde qui était le vrai mal de l’époque.

Ils par­lèrent d’art. Kess­ler était culti­vé — réel­le­ment culti­vé, pas seule­ment infor­mé. Il connais­sait les expres­sion­nistes alle­mands, Kirch­ner, Nolde, Beck­mann, et il en par­lait avec une admi­ra­tion conte­nue que Louis trou­va sur­pre­nante, car ces peintres étaient pré­ci­sé­ment ceux que le régime qua­li­fiait de dégé­né­rés. Il y avait chez Kess­ler une fis­sure — une brèche entre l’homme de culture et l’homme de fonc­tion — et Louis, sans en être cer­tain, eut l’in­tui­tion que cette fis­sure était peut-être la clé de sa pré­sence au Metropole.

— Vous connais­sez Vik­tor Jans­sens ? deman­da Louis, innocemment.

Une pause. Infime. Un bat­te­ment de paupière.

— De nom, dit Kess­ler. Un indus­triel anver­sois, je crois. Les métaux.

— Il loge ici.

— Ah ? Je ne le savais pas.

Il men­tait. Louis en eut la cer­ti­tude immé­diate, ins­tinc­tive, la même cer­ti­tude qu’il avait eue en Espagne quand un offi­cier fran­quiste lui avait juré qu’il n’y avait pas de fosses com­munes der­rière l’é­glise. Kess­ler connais­sait Jans­sens. Kess­ler était peut-être là pour Jans­sens. Et si c’é­tait le cas, le vol du Spilliaert pre­nait une tout autre dimension.

Il rap­por­ta cette conver­sa­tion à Poi­rot dans l’a­près-midi. Le détec­tive l’é­cou­ta dans le salon de lec­ture, un espace silen­cieux où des jour­naux du monde entier étaient dis­po­sés sur des tables basses et où per­sonne ne lisait jamais. Has­tings som­no­lait dans un fau­teuil, son cha­peau sur le visage.

— Kess­ler connaît Jans­sens, dit Louis. Il a men­ti en disant le contraire. Un diplo­mate alle­mand et un indus­triel belge dans les métaux non fer­reux — ce n’est pas ano­din, Poi­rot. L’Al­le­magne a besoin de métaux. Pour le réar­me­ment. Pour les usines. Jans­sens est en posi­tion de four­nir. Et si Kess­ler est là pour négocier…

— …alors le vol du tableau pour­rait être un moyen de pres­sion, com­plé­ta Poi­rot. Oui. J’y ai pen­sé. Voler le Spilliaert non pas pour sa valeur mar­chande, mais pour envoyer un mes­sage à Jans­sens. Un mes­sage qui dirait : nous pou­vons entrer dans votre chambre, nous pou­vons prendre ce que nous vou­lons, nous pou­vons vous atteindre.

— Exac­te­ment.

Poi­rot tapo­ta son genou.

— C’est une hypo­thèse élé­gante, mon­sieur Fraysse. Trop élé­gante, peut-être. Les hypo­thèses élé­gantes ont un défaut : elles séduisent l’es­prit au point de l’a­veu­gler. Mais nous ne pou­vons pas l’écarter.

Il se leva et réveilla Has­tings d’une tape sur l’épaule.

— Has­tings, nous allons rendre visite à mon­sieur Kessler.

— Hmm ? Quoi ? Qui ?

— L’Al­le­mand, Has­tings. Réveillez-vous. L’Allemand.

Kess­ler les reçut dans sa chambre — la 205, au deuxième étage, un étage au-des­sus de la scène du crime. La chambre était impec­cable. Rien ne traî­nait. Les vête­ments étaient ran­gés dans l’ar­moire avec une pré­ci­sion géo­mé­trique. Pas un livre, pas un jour­nal, pas une lettre — rien de per­son­nel, rien qui tra­hît l’homme der­rière la fonc­tion. Poi­rot nota ce vide avec intérêt.

— Mon­sieur Kess­ler, dit-il. Vous savez pour­quoi je suis ici.

— Le tableau volé, dit Kess­ler. Oui. L’hô­tel en bruisse. Je ne vois pas en quoi je pour­rais vous aider.

— Peut-être en me disant la véri­té sur vos rap­ports avec mon­sieur Janssens.

Kess­ler ne bou­gea pas. Pas un muscle. C’é­tait une immo­bi­li­té dif­fé­rente de celle de la com­tesse Fer­rante — pas théâ­trale, mais dis­ci­pli­née, contrô­lée, l’im­mo­bi­li­té d’un homme for­mé à ne jamais rien montrer.

— Je n’ai aucun rap­port avec mon­sieur Janssens.

— Mon­sieur Kess­ler, dit Poi­rot avec une dou­ceur qui était pire qu’une menace, je suis belge. Ce qui signi­fie que je connais la Bel­gique. Et je sais que la socié­té Jans­sens Métaux d’An­vers a signé, il y a six mois, un contrat d’ap­pro­vi­sion­ne­ment en cuivre et en zinc avec le consor­tium Rhein­me­tall-Bor­sig, l’un des prin­ci­paux fabri­cants d’ar­me­ment du Reich. Ce contrat a été négo­cié — je dis bien négo­cié, pas sim­ple­ment faci­li­té — par le bureau de l’at­ta­ché com­mer­cial de l’am­bas­sade d’Al­le­magne à Bruxelles. Votre bureau, mon­sieur Kess­ler. Ou du moins un bureau très voi­sin du vôtre.

Le silence qui sui­vit avait la den­si­té du plomb. Louis, debout près de la porte, sen­tit quelque chose chan­ger dans la pièce — un bas­cu­le­ment, comme si l’air lui-même s’é­tait épais­si. Kess­ler regar­dait Poi­rot avec une expres­sion nou­velle, une expres­sion où la sur­prise le dis­pu­tait à quelque chose qui res­sem­blait, étran­ge­ment, au respect.

— Vous êtes bien infor­mé, mon­sieur Poirot.

— Je lis les jour­naux, mon­sieur Kess­ler. Tous les jour­naux. Et je parle à des gens qui lisent les jour­naux que les jour­naux ne publient pas.

Kess­ler se leva. Il alla à la fenêtre. Dehors, la place de Brou­ckère vivait sa vie de fin d’a­près-midi — les tram­ways, les pas­sants, les ven­deurs de jour­naux qui criaient les titres du soir. Il par­la sans se retourner.

— Oui. Je connais Jans­sens. Nos pays font des affaires ensemble. C’est de la diplo­ma­tie com­mer­ciale, rien de plus. Et cela n’a aucun rap­port avec un tableau volé.

— Où étiez-vous la nuit du vol ?

— Dans ma chambre. Seul. Je me suis cou­ché à dix heures et je me suis levé à six heures. Je n’ai rien entendu.

— Vous n’a­vez pas de témoin ?

— Les diplo­mates dorment rare­ment en com­pa­gnie, mon­sieur Poi­rot. C’est un des incon­vé­nients du métier.

Poi­rot ne sou­rit pas. Il incli­na la tête, remer­cia Kess­ler, et sor­tit. Dans le cou­loir, il mar­chait plus len­te­ment que d’ha­bi­tude — signe, chez lui, d’une réflexion intense.

— Il a un ali­bi invé­ri­fiable, dit Louis.

— Oui. Mais un ali­bi invé­ri­fiable n’est pas la même chose qu’un ali­bi faux. Kess­ler est un pro­fes­sion­nel. S’il avait volé le tableau, il aurait fabri­qué un ali­bi en béton — un dîner avec l’am­bas­sa­deur, une récep­tion offi­cielle. Le fait qu’il n’en ait pas un me dit qu’il n’a pas pen­sé à en avoir besoin. Ce qui me dit qu’il est pro­ba­ble­ment inno­cent — du vol, en tout cas. De tout le reste, c’est une autre affaire.

— Et la piste du moyen de pres­sion ? deman­da Hastings.

— Elle reste ouverte, Has­tings. Mais elle s’af­fai­blit. Un ser­vice de ren­sei­gne­ment qui veut envoyer un mes­sage ne vole pas un tableau — il brise une fenêtre, il laisse une lettre, il fait quelque chose de visible. Le vol d’une aqua­relle est un acte trop déli­cat, trop intime, pour être poli­tique. Non. Ce vol a été com­mis pour des rai­sons per­son­nelles. Par quel­qu’un qui vou­lait ce tableau — pas pour ce qu’il valait, mais pour ce qu’il représentait.

Il s’ar­rê­ta au milieu du couloir.

— Une femme sur la digue, la nuit, répé­ta-t-il. Pour­quoi quel­qu’un vou­drait-il pos­sé­der cette image ? Qu’y a‑t-il dans cette image qui vau­drait le risque d’un vol ?

Il se par­lait à lui-même. Louis le savait. Mais la ques­tion res­ta sus­pen­due dans l’air du cou­loir du Metro­pole comme un par­fum de lavande qui ne se dis­si­pait pas.

IX

MIEKE

Louis par­la à Mieke Des­met par hasard — ou par ce qui res­semble au hasard quand les choses sont en train de se mettre en place et que le monde, secrè­te­ment, vous pousse dans la direc­tion où vous devez aller.

C’é­tait le cin­quième jour. Il était tard, presque minuit. Louis ne dor­mait pas. Il était des­cen­du au bar pour boire un der­nier verre, mais le bar était fer­mé, les lumières éteintes, les ban­quettes désertes. Il tra­ver­sa le hall en direc­tion de l’es­ca­lier et c’est là qu’il la vit — assise sur une chaise près de l’of­fice du rez-de-chaus­sée, dans une flaque de lumière jaune, les mains posées sur les genoux, immo­bile. Elle ne fai­sait rien. Elle ne lisait pas, ne cou­sait pas, ne fumait pas. Elle était sim­ple­ment assise là, dans son uni­forme noir, ses che­veux auburn défaits pour la pre­mière fois — déta­chés, lâchés sur ses épaules, et dans cette lumière ils avaient la cou­leur exacte du cuivre poli, une cou­leur chaude et triste.

Elle leva les yeux en l’en­ten­dant. Pas de peur. Pas de sur­prise. Juste un regard — un regard clair, gris-vert, qui vous consi­dé­rait avec la neu­tra­li­té de quel­qu’un qui a l’ha­bi­tude d’être tra­ver­sé par les regards des autres sans que per­sonne ne s’arrête.

— Par­don, dit Louis. Je ne vou­lais pas vous déranger.

— Vous ne me déran­gez pas, monsieur.

Sa voix était basse, un peu rauque, avec un accent fla­mand qui arron­dis­sait les voyelles et adou­cis­sait les consonnes. Elle par­lait un fran­çais cor­rect mais pas natu­rel — un fran­çais appris, pra­ti­qué, maî­tri­sé avec effort.

— Vous ne dor­mez pas ? deman­da Louis.

— Je finis à minuit. J’at­tends la relève.

Un silence. Louis aurait dû remon­ter. Il aurait dû lui sou­hai­ter bonne nuit et rega­gner sa chambre. Mais quelque chose le retint — peut-être la lumière, peut-être l’heure, peut-être le fait que cette jeune femme assise seule dans un hall d’hô­tel endor­mi avait l’air d’un per­son­nage échap­pé d’un tableau de Spilliaert. Il s’as­sit sur une chaise en face d’elle.

— Vous tra­vaillez ici depuis longtemps ?

— Deux ans. Avant, je tra­vaillais dans un hôtel à Gand. Mais ma mère est morte et mon père est tom­bé malade, alors je suis venue à Bruxelles. Il y avait une place ici.

Elle disait cela sans plainte, sans api­toie­ment. C’é­taient des faits. Sa mère était morte. Son père était malade. Elle tra­vaillait. Le monde tour­nait. La sim­pli­ci­té de ce récit ser­ra quelque chose dans la poi­trine de Louis — quelque chose qu’il n’a­vait pas sen­ti depuis long­temps, depuis Hélène peut-être, ou depuis avant Hélène, depuis cette époque loin­taine où les gens lui fai­saient encore quelque chose, où les his­toires des autres entraient en lui au lieu de glis­ser sur sa surface.

— Votre père est à Gand ?

— À l’hô­pi­tal Sint-Lucas. Les pou­mons. Il tra­vaillait dans une fila­ture — la pous­sière de lin. Beau­coup d’ou­vriers finissent comme ça.

— Vous le voyez souvent ?

— Quand je peux. Le train pour Gand coûte cher. Et les jours de congé sont rares.

Elle avait vingt-quatre ans. Louis lui en aurait don­né moins — ou plus, selon l’é­clai­rage. Son visage avait cette qua­li­té étrange des visages qui ne se fixent pas, qui changent avec la lumière, qui sont jeunes le matin et vieux le soir. Un visage de Flandre. Un visage de bord de mer et de brouillard.

Ils par­lèrent. De choses petites, d’a­bord — l’hô­tel, les clients, les manies des uns et des autres. Mieke avait un humour dis­cret, presque imper­cep­tible, qui pas­sait par un léger plis­se­ment des yeux et un mot inat­ten­du glis­sé au milieu d’une phrase ordi­naire. Elle imi­tait Jans­sens — son pas lourd, sa façon de cla­quer des doigts pour appe­ler le per­son­nel — avec une pré­ci­sion qui fit rire Louis. Elle décri­vit la com­tesse Fer­rante qui lais­sait des châles dans toutes les pièces de l’hô­tel comme un chat laisse des poils. Elle par­la de Fer­nand le concierge, qu’elle appe­lait Mon­sieur Fer­nand, avec un res­pect qui n’ex­cluait pas l’affection.

— Mon­sieur Fer­nand m’a appris le métier, dit-elle. Pas seule­ment les gestes — com­ment plier un drap, com­ment frap­per à une porte, com­ment dis­pa­raître quand il faut. Mais aus­si… com­ment regar­der les gens sans qu’ils sachent qu’on les regarde. Com­ment com­prendre ce qu’ils veulent avant qu’ils le demandent. Il dit que c’est le secret d’un bon hôtel — que les clients ne doivent jamais avoir besoin de demander.

— Et vous aimez ce travail ?

Elle réflé­chit. Long­temps. Ce n’é­tait pas une ques­tion qu’on lui posait sou­vent — per­sonne ne demande aux femmes de chambre si elles aiment leur tra­vail, de même que per­sonne ne demande au vent s’il aime souffler.

— J’aime les chambres vides, dit-elle enfin. Le matin, quand les clients sont sor­tis, et qu’il ne reste que leur odeur, leurs objets, les traces qu’ils ont lais­sées. Un livre ouvert sur la table de nuit. Un verre de vin pas fini. Des lettres frois­sées dans la cor­beille. On voit des choses, dans les chambres vides. On voit qui les gens sont vrai­ment — pas qui ils sont en bas, dans le hall, avec leur cos­tume et leur sou­rire. En haut, dans leur chambre, ils ne mentent plus. Les draps ne mentent pas. Les objets ne mentent pas.

Louis la regar­da. Il y avait chez cette femme une intel­li­gence du monde qui ne pas­sait pas par les mots habi­tuels — pas par la culture, pas par l’é­du­ca­tion — mais par l’ob­ser­va­tion pure, par cette atten­tion au réel que la plu­part des gens perdent en gran­dis­sant et que seuls gardent les artistes et ceux qui servent. Mieke voyait. Elle voyait les gens tels qu’ils étaient, dépouillés de leurs appa­rences, réduits à leurs traces. Et cette vision, Louis le com­prit, était à la fois son don et sa pri­son — car voir les gens sans être vue par eux est peut-être la forme la plus aiguë de la solitude.

— Et les deux Anglais ? deman­da Louis. Mon­sieur Poi­rot et le capi­taine Hastings ?

Quelque chose chan­gea dans le visage de Mieke. Ce ne fut rien — un fré­mis­se­ment, un infime dépla­ce­ment de l’ex­pres­sion, comme une ride sur une eau lisse. Puis ce fut passé.

— Mon­sieur Poi­rot est très poli, dit-elle. Il dit tou­jours mer­ci. Il dit s’il vous plaît. Il laisse sa chambre en ordre. C’est rare.

— Et le capitaine ?

— Le capi­taine aus­si est poli.

Elle avait dit cela trop vite. Ou trop len­te­ment. Louis n’au­rait su dire. Mais il y avait dans la manière dont elle avait pro­non­cé le mot capi­taine quelque chose qui n’ap­par­te­nait pas au registre habi­tuel d’une femme de chambre par­lant d’un client — une inflexion, une cha­leur, ou peut-être sim­ple­ment un silence après le mot, un silence qui durait un bat­te­ment de trop.

— Il laisse des pour­boires sur l’o­reiller, ajou­ta-t-elle après un moment. Tou­jours la même somme. Tou­jours au même endroit. Et une fois… une fois il a lais­sé un mot. Un petit mot, sur le papier à lettres de l’hôtel.

— Que disait-il ?

— Mer­ci. En fran­çais. Avec une faute d’orthographe.

Elle sou­rit. C’é­tait un sou­rire minus­cule, presque invi­sible, un sou­rire de coin des lèvres qui n’at­tei­gnait pas les yeux mais qui disait quelque chose — quelque chose que Louis n’é­tait pas sûr de vou­loir com­prendre. Parce que com­prendre c’é­tait voir, et voir c’é­tait être impli­qué, et être impli­qué dans cette his­toire-là — l’his­toire d’un homme qui laisse des mots mal­adroits sur des oreillers — c’é­tait entrer dans un ter­ri­toire dont on ne revient pas tout à fait indemne.

Louis n’in­sis­ta pas. Ils par­lèrent d’autre chose. De Gand, que Mieke décri­vait avec un amour sans illu­sion — la ville grise, le bef­froi, le Gra­vens­teen, les canaux qui sen­taient la vase en été. Elle par­la du bégui­nage, où sa tante avait vécu, un enclos de silence au milieu de la ville, avec des mai­sons blanches et un jar­din où les fleurs pous­saient sans que per­sonne s’en occupe. De Paris, que Louis décri­vait avec une iro­nie fati­guée — les bou­le­vards, les ter­rasses, les gens qui parlent de tout sans rien dire. De la pluie, qui tom­bait de nou­veau sur Bruxelles avec cette régu­la­ri­té qui fai­sait de la pluie belge non pas un évé­ne­ment météo­ro­lo­gique mais un état per­ma­nent de l’être.

— À Ostende, dit Mieke, la pluie a un autre goût. Elle est salée. Ma grand-mère disait que c’é­tait la mer qui pleurait.

Louis res­ta silen­cieux un moment. Il y avait dans cette phrase — la mer qui pleu­rait — une poé­sie invo­lon­taire, une poé­sie de gens qui ne savent pas qu’ils font de la poé­sie, et c’é­tait la plus belle espèce, celle qui n’a pas conscience d’elle-même, celle qui dit les choses telles qu’elles sont et qui, en les disant ain­si, les transforme.

La relève arri­va — une femme plus âgée, mas­sive, en tenue de nuit, qui salua Mieke d’un signe de tête et dis­pa­rut dans l’of­fice. Mieke se leva.

— Bonne nuit, mon­sieur Fraysse.

— Bonne nuit, Mieke.

Elle hési­ta. Puis, très bas :

— Le tableau qu’on a volé… le Spilliaert. C’est une femme sur la digue, la nuit, n’est-ce pas ?

— Oui.

— J’au­rais aimé la voir. Spilliaert est d’Os­tende. Ma grand-mère aus­si était d’Os­tende. Elle mar­chait sur la digue, le soir, quand mon grand-père était en mer. Elle atten­dait les bateaux.

Elle dit cela avec une sim­pli­ci­té qui n’ap­pe­lait aucune réponse. Puis elle tour­na les talons et dis­pa­rut par l’es­ca­lier de ser­vice, ses che­veux auburn cap­tant une der­nière fois la lumière du hall avant de s’é­teindre dans l’ombre.

Louis remon­ta dans sa chambre. Il ne dor­mit pas tout de suite. Il res­ta long­temps assis sur le bord du lit, dans le noir, à écou­ter les bruits de l’hô­tel — les cra­que­ments, les souffles, les pas loin­tains du veilleur de nuit dans les cou­loirs. Et il pen­sa à Mieke, à sa grand-mère d’Os­tende, aux femmes qui attendent sur les digues. Et il pen­sa, sans savoir pour­quoi, que quel­qu’un d’autre dans cet hôtel avait vu la même chose que lui — la même soli­tude, la même beau­té triste — et que ce quel­qu’un avait vou­lu, pour des rai­sons qu’il ne com­pre­nait pas encore, cap­tu­rer cette image et l’of­frir comme on offre ce qu’on n’a pas les mots pour dire.

X

LES COU­LISSES

Fer­nand accep­ta de leur faire visi­ter les cou­lisses de l’hô­tel. Ce fut Poi­rot qui le lui deman­da, avec cette poli­tesse infaillible qui ren­dait impos­sible tout refus, et le vieux concierge les gui­da à tra­vers le Metro­pole invi­sible — celui que les clients ne voient jamais, celui qui fait tour­ner la machine.

Ils com­men­cèrent par les sous-sols. L’es­ca­lier de ser­vice des­cen­dait dans un monde de cou­loirs étroits, de pla­fonds bas, de tuyau­te­rie appa­rente. L’o­deur chan­geait — de la lavande et du bois ciré du hall, on pas­sait à la vapeur, au savon, à la les­sive, à la graisse de cui­sine. C’é­tait un autre uni­vers, un uni­vers paral­lèle, où les mêmes heures s’é­cou­laient mais dans un tem­po dif­fé­rent, plus rapide, plus bru­tal, sans les ralen­tis­se­ments de la cour­toi­sie et du décor.

La buan­de­rie d’a­bord. Une salle immense, car­re­lée de blanc, où des femmes en tablier pen­chées sur des cuves fumantes lavaient les draps, les nappes, les ser­viettes de l’hô­tel dans une vapeur qui leur rou­gis­sait les joues et les mains. Le bruit était assour­dis­sant — les esso­reuses tour­naient, les fers cla­quaient sur les planches, les femmes criaient pour se faire entendre par-des­sus le vacarme. Louis pen­sa à un enfer domes­tique, un enfer propre et blanc où l’on expiait la faute d’a­voir sali le linge.

— Qua­rante femmes, dit Fer­nand. Elles com­mencent à cinq heures du matin. Elles finissent à six heures du soir. Treize heures de tra­vail. Elles lavent, repassent, plient. Chaque chambre change ses draps tous les jours. Trois cents chambres. Six cents draps. Plus les nappes, les ser­viettes, les tabliers. Elles ne se plaignent jamais.

Poi­rot obser­vait tout avec une atten­tion métho­dique. Il notait les entrées, les sor­ties, les portes qui fer­maient à clé et celles qui ne fer­maient pas. Il posait des ques­tions — com­bien de per­sonnes avaient accès à ce sous-sol la nuit ? Y avait-il un gar­dien ? Les portes de ser­vice don­nant sur la rue étaient-elles verrouillées ?

— Ver­rouillées à par­tir de dix heures du soir, dit Fer­nand. Mais le per­son­nel de nuit a une clé. Le veilleur, la femme de chambre de garde, le portier.

— Et ces clés — sont-elles comp­ta­bi­li­sées ? Enregistrées ?

— Elles sont dans l’ar­moire de la concier­ge­rie. Chaque clé est numé­ro­tée. On signe un registre quand on la prend et quand on la rend.

— Je vou­drais voir ce registre.

Fer­nand les condui­sit à la concier­ge­rie — un petit bureau der­rière la récep­tion, encom­bré de casiers à cour­rier, de tableaux de clés, de registres empi­lés. Il sor­tit le registre de la nuit du vol et le ten­dit à Poirot.

Poi­rot l’exa­mi­na. Louis lut par-des­sus son épaule. La nuit du vol, trois per­sonnes avaient signé pour un passe-par­tout : Mar­cel Devos, le veilleur de nuit, à vingt-deux heures. Mieke Des­met, femme de chambre, à vingt-deux heures trente. Et — le doigt de Louis s’ar­rê­ta — une troi­sième signa­ture, à vingt-trois heures, d’une écri­ture dif­fé­rente, plus hésitante.

— Qui est-ce ? deman­da Poirot.

Fer­nand regar­da. Ses sour­cils se froncèrent.

— C’est étrange. Cette signa­ture… on dirait Albert. Mais Albert n’a­vait aucune rai­son de prendre un passe-par­tout cette nuit-là. Il n’é­tait pas de ser­vice aux chambres.

— Il avait pour­tant le droit d’en prendre un ?

— Tech­ni­que­ment, oui. Les gar­çons d’é­tage peuvent avoir besoin d’un passe-par­tout pour le ser­vice de nuit — les pla­teaux, le mini­bar. Mais Albert fait habi­tuel­le­ment le ser­vice de jour.

Poi­rot refer­ma le registre. Ses yeux verts brillaient d’un éclat par­ti­cu­lier — cet éclat que Louis avait appris à recon­naître comme le signe d’une pen­sée en mou­ve­ment, d’un méca­nisme inté­rieur qui venait de trou­ver un engrenage.

Ils visi­tèrent ensuite les cui­sines. C’é­tait un théâtre — un théâtre de feu et de bruit, où des hommes en blanc s’a­gi­taient entre des four­neaux immenses, des cas­se­roles de cuivre, des broches qui tour­naient, des pyra­mides de légumes, des mon­tagnes de viande. Le chef — un homme colos­sal avec des favo­ris roux et un accent lié­geois — régnait sur ce chaos avec la voix d’un ser­gent-major et les gestes d’un chef d’or­chestre. Il pré­pa­rait le dîner du soir : water­zooi de pou­let, car­bo­nade fla­mande, sole meu­nière, crème brû­lée au spéculoos.

Poi­rot goû­ta une cuillère de water­zooi et fer­ma les yeux.

— Ceci, dit-il, est la Bel­gique. Tout entière. Dans une cuillère.

Has­tings goû­ta aus­si et décla­ra que c’é­tait meilleur que n’im­porte quel ragoût anglais, ce qui pro­vo­qua chez Poi­rot un regard signi­fiant que la com­pa­rai­son même était une insulte.

Louis, lui, regar­dait les allées et venues du per­son­nel. Les cui­sines com­mu­ni­quaient avec le sous-sol par un cou­loir, et ce cou­loir menait à l’es­ca­lier de ser­vice — le même esca­lier qui mon­tait aux étages. Quel­qu’un qui connais­sait la géo­gra­phie de l’hô­tel pou­vait, la nuit, se dépla­cer des cui­sines aux chambres sans jamais pas­ser par le hall ni être vu par le por­tier. C’é­tait un monde sou­ter­rain, un réseau de pas­sages et de connexions que seuls les ini­tiés connaissaient.

— Fer­nand, dit Poi­rot, qui connaît ces passages ?

— Tout le per­son­nel, mon­sieur. Et quelques anciens clients. L’hô­tel a qua­rante ans. Ses secrets ne sont plus très secrets.

Ils remon­tèrent. Dans le hall, la lumière du jour sem­blait étran­ge­ment vive après les sous-sols — comme si on reve­nait d’un autre monde, un monde d’ombres et de vapeur, pour retrou­ver la sur­face dorée et polie des apparences.

Louis s’as­sit dans le hall et regar­da pas­ser les clients. Il y avait Jans­sens, tou­jours furieux, tou­jours rouge, qui par­lait au télé­phone de la récep­tion avec des gestes véhé­ments. Il y avait la com­tesse Fer­rante, en robe de soie mauve, qui tra­ver­sait le hall avec un châle qui traî­nait der­rière elle comme un sillage. Il y avait Kess­ler, assis dans son fau­teuil habi­tuel, un jour­nal sur les genoux, le visage fer­mé. Il y avait Moreels, qui venait d’ar­ri­ver pour son apé­ri­tif au bar et qui salua Louis d’un geste de la main.

Et il y avait Hastings.

Has­tings, assis dans un fau­teuil, un livre ouvert sur les genoux qu’il ne lisait pas, les yeux fixés sur un point invi­sible. Ou plu­tôt non — pas invi­sible. Fixés sur la porte de l’es­ca­lier de ser­vice par laquelle, à inter­valles régu­liers, pas­sait le per­son­nel. Les femmes de chambre. Les gar­çons d’é­tage. Et par­mi eux, par­fois, Mieke.

Louis obser­va Has­tings pen­dant dix minutes. Le capi­taine ne bou­gea pas. Il ne tour­na pas une page. Il regar­dait la porte avec l’ex­pres­sion d’un homme qui attend quelque chose — ou quel­qu’un — et qui ne sait pas lui-même ce qu’il attend.

Puis Mieke pas­sa. Elle por­tait un pla­teau de ser­viettes propres. Elle ne regar­da pas Has­tings. Has­tings ne la salua pas. Mais quelque chose pas­sa entre eux — rien de visible, rien de nom­mable, quelque chose qui n’ap­par­te­nait pas au registre des gestes ni des paroles mais à celui, beau­coup plus ancien, des regards qui se frôlent et des silences qui disent.

Louis refer­ma son car­net. Il ne nota rien. Cer­taines obser­va­tions n’ont pas leur place sur le papier — elles appar­tiennent à cette zone de l’es­prit où l’on range les choses qu’on a vues et qu’on ne sait pas encore interpréter.

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Hôtel Metro­pole, Bruxelles, 1937

I

L’AR­RI­VÉE

Le train entra dans Bruxelles par le sud, len­te­ment, comme s’il hési­tait. Louis Fraysse regar­dait défi­ler les fau­bourgs sans les voir — des mai­sons de brique rouge, des jar­dins minus­cules, des che­mi­nées qui fumaient dans le ciel de sep­tembre. Il avait quit­té Paris le matin même, gare du Nord, avec un billet de pre­mière classe payé par la rédac­tion du Figa­ro et une mis­sion dont il se serait bien pas­sé : un article sur le renou­veau de la scène artis­tique belge. Un sujet mou, pen­sait-il. Un sujet de rem­plis­sage pour les pages cultu­relles d’au­tomne, entre une chro­nique sur Gui­try et un compte ren­du d’ex­po­si­tion coloniale.

Il avait qua­rante-deux ans et cette las­si­tude par­ti­cu­lière des hommes qui ont trop long­temps vécu par les mots des autres. Vingt ans de jour­na­lisme. Des repor­tages dans les Bal­kans, en Espagne pen­dant les pre­miers mois de la guerre civile, au Maroc. Et main­te­nant la Bel­gique. L’art belge. Il y avait quelque chose de vague­ment humi­liant dans cette affec­ta­tion, et Louis le savait, et son rédac­teur en chef le savait aus­si, et c’é­tait peut-être pré­ci­sé­ment le but.

À la gare du Midi, il récu­pé­ra sa valise — une seule, en cuir fati­gué, qui avait connu Salo­nique et Bar­ce­lone — et cher­cha un taxi. L’air de Bruxelles avait une odeur dif­fé­rente de celui de Paris. Plus humide, plus miné­rale, avec quelque chose de marin qui venait de loin, de la côte peut-être, por­tée par le vent d’ouest. Un chauf­feur fla­mand le condui­sit à l’Hô­tel Metro­pole sans un mot, par des rues qu’il ne connais­sait pas. Il n’a­vait jamais mis les pieds à Bruxelles. Cela lui fai­sait une drôle d’im­pres­sion — être étran­ger dans une ville qui par­lait à moi­tié sa langue.

Le taxi remon­ta un bou­le­vard plan­té d’arbres, tour­na, et s’ar­rê­ta devant une façade qui lui cou­pa le souffle sans qu’il s’y attendît.

L’Hô­tel Metro­pole se dres­sait là, au coin de la place de Brou­ckère, avec l’as­su­rance tran­quille des bâti­ments qui savent qu’on les regarde. La façade était en pierre blanche, ornée de colonnes et de carya­tides noir­cies par la pluie, et au-des­sus de l’en­trée, les lettres dorées du nom brillaient dans la lumière décli­nante de l’a­près-midi. C’é­tait un immeuble de la fin du siècle der­nier, construit pour impres­sion­ner, et qua­rante ans plus tard il impres­sion­nait encore. Louis paya le chauf­feur, glis­sa la mon­naie dans sa poche, et res­ta un ins­tant sur le trot­toir, sa valise à la main, à contem­pler cette chose exces­sive et belle.

Il pous­sa la porte tambour.

Le hall du Metro­pole était un monde. Un monde clos, capi­ton­né, où la lumière tom­bait d’un pla­fond à cais­sons Renais­sance à tra­vers des lustres de cris­tal qui pro­je­taient sur les murs des éclats de soleil pri­son­niers. Le sol était en marbre. Les colonnes étaient corin­thiennes. Par­tout, de l’or — sur les mou­lures, sur les cadres, sur les poi­gnées de porte — un or dis­cret et ancien qui ne cher­chait plus à éblouir mais qui éblouis­sait quand même. Louis tra­ver­sa le hall en silence, ses chaus­sures ne fai­sant presque aucun bruit sur le marbre, et il eut l’im­pres­sion de mar­cher dans un rêve très précis.

À la récep­tion, un homme en jaquette noire lui ten­dit un registre. Il signa. On lui don­na une clé. Chambre 214, deuxième étage. Un groom en livrée bor­deaux prit sa valise et le gui­da vers l’as­cen­seur — un de ces vieux ascen­seurs à grille dorée qui mon­taient avec une len­teur majes­tueuse, comme s’ils trans­por­taient des choses fragiles.

La chambre était vaste, haute de pla­fond, avec des rideaux de velours vert et une vue sur la place de Brou­ckère. Louis posa sa valise sur le lit sans l’ou­vrir. Il alla à la fenêtre. En bas, les tram­ways pas­saient dans un tin­te­ment de cloche, des pas­sants se croi­saient sous les réver­bères qu’on allu­mait déjà, et sur le trot­toir d’en face, un homme ven­dait des gaufres dont l’o­deur, chaude et sucrée, mon­tait jus­qu’à l’é­tage dans l’air du soir.

Il res­ta là un moment. Il ne pen­sait à rien. Ou plu­tôt il pen­sait à ce vide par­ti­cu­lier qu’il avait rap­por­té de Paris comme un bagage invi­sible — le vide lais­sé par Hélène, qui l’a­vait quit­té en juillet, sans drame, sans cris, avec cette poli­tesse ter­rible des fins de règne. Trois ans ensemble. Un appar­te­ment rue du Bac qu’il avait ren­du en août. Des livres qu’il n’a­vait pas récu­pé­rés. Il n’é­tait pas mal­heu­reux à pro­pre­ment par­ler. Il était creux. Et Bruxelles, avec ses rues étran­gères et son hôtel magni­fique, ne rem­plis­sait rien.

Il des­cen­dit au bar.

Le bar du Metro­pole était un autre rêve. Plus sombre, plus intime, avec des boi­se­ries d’a­ca­jou et des vitraux Art nou­veau qui fil­traient la lumière en camaïeux de jaune et de vert. Des ban­quettes de cuir pati­né. Des miroirs biseau­tés qui mul­ti­pliaient l’es­pace et les visages. Au pla­fond, des fresques allé­go­riques que per­sonne ne regar­dait plus — des nymphes et des satyres figés dans une danse dont le sens s’é­tait per­du, des corps enla­cés dans un mou­ve­ment que le temps avait ren­du immo­bile. Le comp­toir était en marbre vert, strié de veines blanches comme un pay­sage vu d’a­vion, et der­rière le comp­toir des ran­gées de bou­teilles cap­taient la lumière des appliques avec un éclat de vitrail. Louis s’ins­tal­la sur un tabou­ret haut et com­man­da une bière — une gueuze, que le bar­man lui ser­vit avec la gra­vi­té d’un prêtre ver­sant le vin de messe.

Le bar­man s’ap­pe­lait Joseph. C’é­tait un homme d’une cin­quan­taine d’an­nées, chauve, avec une mous­tache poivre et sel et des yeux qui avaient cette qua­li­té par­ti­cu­lière des yeux de bar­man — la capa­ci­té de vous regar­der sans vous juger, de tout voir sans rien rete­nir, de vous don­ner l’illu­sion de la confi­dence sans jamais en abu­ser. Il ser­vait les bières avec des gestes d’une len­teur céré­mo­nieuse, incli­nant le verre, lais­sant cou­ler la mousse, la décou­pant d’un coup de spa­tule, posant le verre devant vous avec la pré­ci­sion d’un chi­rur­gien posant un ins­tru­ment. Chaque bière était un acte.

La gueuze avait un goût acide et com­plexe, un goût qui n’a­vait rien à voir avec ce qu’on buvait à Paris. C’é­tait une bière qui exi­geait quelque chose de vous — de l’at­ten­tion, de la patience, un palais capable d’ac­cueillir l’a­mer­tume et d’y trou­ver du plai­sir. Louis but len­te­ment. Il sor­tit son car­net de la poche inté­rieure de sa veste et grif­fon­na quelques lignes sans convic­tion. Scène artis­tique belge. Ensor à Ostende. Magritte quelque part dans Bruxelles. Del­vaux et ses femmes nues dans des gares. Il ne savait pas par où com­men­cer. Il ne savait même pas s’il vou­lait commencer.

Il pen­sa à Hélène. Il y pen­sait de moins en moins sou­vent, mais quand il y pen­sait c’é­tait avec une pré­ci­sion cruelle — le sou­ve­nir de sa nuque quand elle lisait le soir, la manière dont elle se retour­nait dans le lit en empor­tant tout le drap, l’o­deur de son savon à la ver­veine dans la salle de bain. Des détails. Des miettes de vie com­mune. C’est tou­jours par les détails qu’on mesure l’é­ten­due de ce qu’on a perdu.

Autour de lui, le bar se rem­plis­sait. Des hommes d’af­faires fla­mands qui par­laient fort, une femme seule en robe noire qui fumait en regar­dant la pluie qui com­men­çait à tom­ber, un couple d’An­glais qui consul­tait un guide Bae­de­ker. Un pia­niste s’é­tait ins­tal­lé au fond de la salle — Louis ne l’a­vait pas vu entrer — et jouait des airs de Cole Por­ter avec un doig­té pares­seux, comme un homme qui joue pour se tenir com­pa­gnie et pour qui le public est un acci­dent. La musique se mêlait au bruit des conver­sa­tions et au tin­te­ment des verres et au mur­mure de la pluie sur les vitraux, et tout cela for­mait une sorte de sym­pho­nie basse, un ron­ron­ne­ment de monde civi­li­sé qui était peut-être le son le plus récon­for­tant que Louis eût enten­du depuis des mois.

Et dans un coin, à une table ronde, un détail qui retint l’oeil de Louis sans qu’il sût d’a­bord pour­quoi : un petit homme impec­ca­ble­ment vêtu, avec une mous­tache noire extra­or­di­naire — cirée, rele­vée aux pointes comme deux accents cir­con­flexes — qui siro­tait un sirop de cas­sis en consul­tant un jour­nal belge. En face de lui, un homme plus grand, plus large, au visage ouvert et rou­geaud, buvait une pale ale avec l’air satis­fait de quel­qu’un qui se trouve exac­te­ment là où il doit être.

Louis ne les connais­sait pas. Il ne pou­vait pas les connaître. Et pour­tant quelque chose dans ce duo — le contraste entre le petit et le grand, entre la méti­cu­lo­si­té de l’un et la décon­trac­tion de l’autre — lui don­na l’im­pres­sion fugace d’a­voir déjà vu cette scène quelque part, dans un livre peut-être, ou dans un sou­ve­nir qui n’é­tait pas le sien.

Il com­man­da une deuxième gueuze et ces­sa d’y penser.

La pluie tom­bait sur Bruxelles. Les tram­ways son­naient dans la nuit. Et l’Hô­tel Metro­pole, avec ses ors et ses colonnes et ses fan­tômes de fin de siècle, se refer­mait dou­ce­ment sur Louis Fraysse comme un coquillage sur une perle qu’il ne savait pas encore contenir.

II

LES DEUX ANGLAIS

Le len­de­main matin, Louis se réveilla tard. La lumière entrait par les rideaux qu’il avait oublié de fer­mer et posait sur les murs de la chambre une clar­té lai­teuse, très belge, qui ne res­sem­blait pas au soleil. Il prit un bain dans la bai­gnoire à pieds de grif­fon, se rasa devant un miroir ovale enca­dré d’or, et des­cen­dit prendre son petit déjeu­ner dans la salle à man­ger du rez-de-chaussée.

La salle était presque vide à cette heure — il était dix heures pas­sées. Quelques clients attar­dés finis­saient leur café sous les pla­fonds peints. Un gar­çon en tablier blanc lui appor­ta un pla­teau char­gé de choses qu’il n’a­vait pas com­man­dées : du pain gris, du beurre salé, un pot de confi­ture d’ai­relles, des tranches de fro­mage, un oeuf mol­let, un pichet de café au lait. Louis man­gea avec un appé­tit qui le sur­prit lui-même. Il y avait dans cette nour­ri­ture simple quelque chose de récon­for­tant, de mater­nel presque, et il se sen­tit pour la pre­mière fois depuis des semaines un peu moins creux.

C’est à ce moment-là que le petit homme à la mous­tache entra dans la salle à manger.

Il por­tait un cos­tume gris perle cou­pé avec une pré­ci­sion mili­taire, une cra­vate de soie lavande piquée d’une épingle en or, et des sou­liers ver­nis si brillants qu’on aurait pu s’y mirer. Il avan­çait d’un pas mesu­ré, légè­re­ment pen­ché en avant, avec cette démarche par­ti­cu­lière des hommes de petite taille qui refusent que leur sta­ture les dimi­nue. Sa mous­tache était un évé­ne­ment. Louis la contem­pla avec une fas­ci­na­tion invo­lon­taire — c’é­tait une oeuvre d’art, une construc­tion archi­tec­tu­rale, chaque pointe rele­vée et fixée avec une symé­trie qui tenait du prodige.

L’homme choi­sit une table près de la fenêtre. Le gar­çon se pré­ci­pi­ta. Il y eut un échange en fran­çais — un fran­çais impec­cable, sans accent, mais avec une musi­ca­li­té légè­re­ment dif­fé­rente, plus ronde, plus chan­tante, qui n’é­tait ni pari­sienne ni pro­vin­ciale. Louis com­prit : l’homme était belge. Belge et méti­cu­leux et élé­gant et — il en eut sou­dain la cer­ti­tude — abso­lu­ment redou­table sous ses dehors de dan­dy miniature.

Quelques minutes plus tard, le com­pa­gnon de la veille fit son appa­ri­tion. Grand, les épaules larges, une mous­tache beau­coup plus modeste — blonde et tom­bante, une mous­tache hon­nête, une mous­tache bri­tan­nique —, il tra­ver­sa la salle avec la décon­trac­tion d’un homme qui ne doute jamais de sa bien­ve­nue. Il por­tait un cos­tume de tweed qui avait dû être cou­pé à Savile Row une décen­nie plus tôt et qui avait gar­dé cette noblesse un peu fati­guée des bons tis­sus anglais. Il s’as­sit en face du petit homme avec un sou­rire radieux.

— Poi­rot ! Belle mati­née, n’est-ce pas ? J’ai fait le tour de la place, c’est tout à fait char­mant. On se croi­rait presque dans un décor de théâtre.

Le nom frap­pa Louis comme une balle per­due. Poi­rot. Il repo­sa sa tasse de café. Her­cule Poi­rot. Le détec­tive. Celui dont les jour­naux anglais ne ces­saient de par­ler, dont Scot­land Yard consul­tait les avis, dont les affaires cri­mi­nelles les plus retorses por­taient l’empreinte. Il vivait à Londres depuis des années, depuis la guerre, mais il était belge — belge de nais­sance, et voi­là qu’il était là, à Bruxelles, à l’Hô­tel Metro­pole, en train de com­man­der un cho­co­lat chaud avec une pré­ci­sion maniaque sur la tem­pé­ra­ture du lait.

Et l’autre, le grand, ce devait être Has­tings. Le capi­taine Has­tings. L’a­mi, le chro­ni­queur, le fidèle com­pa­gnon. Louis avait lu ses récits dans le Strand Maga­zine — des his­toires d’en­quêtes racon­tées avec cette can­deur très anglaise qui fai­sait tout le charme de la chose. Has­tings écri­vait comme il devait vivre : avec enthou­siasme, avec loyau­té, avec une cer­taine naï­ve­té qu’on ne pou­vait s’empêcher de trou­ver touchante.

Louis hési­ta. Le jour­na­liste en lui — celui qui n’é­tait pas encore tout à fait mort sous les couches de désen­chan­te­ment — sen­tit quelque chose s’é­veiller. Une inter­view de Poi­rot. Sur ses terres natales. Pour le Figa­ro. Cela valait mieux qu’un article sur Magritte et ses pommes.

Il atten­dit la fin du petit déjeu­ner. Poi­rot man­geait avec une len­teur céré­mo­nieuse, décou­pant chaque chose en por­tions égales, ali­gnant les croûtes de pain sur le bord de son assiette avec une géo­mé­trie trou­blante. Has­tings, lui, dévo­rait. Il tar­ti­nait, beur­rait, mor­dait, par­lait la bouche pleine, ren­ver­sait du café sur la nappe — et chaque fois, Poi­rot fer­mait les yeux une demi-seconde, comme un homme qui s’est rési­gné depuis long­temps à souf­frir en silence.

Louis se leva et s’ap­pro­cha de leur table.

— Excu­sez-moi, mes­sieurs. Louis Fraysse, jour­na­liste au Figa­ro. Je ne vou­drais pas être impor­tun, mais… seriez-vous par hasard mon­sieur Her­cule Poirot ?

Le petit homme leva les yeux. Son regard était d’un vert très pâle, presque gris, et d’une acui­té qui vous don­nait l’im­pres­sion d’être radio­gra­phié. Puis un sou­rire se for­ma sous la mous­tache — un sou­rire satis­fait, un sou­rire qui disait que oui, bien sûr, il était Her­cule Poi­rot, et que la ques­tion même était super­flue, car qui d’autre au monde aurait pu por­ter cette moustache ?

— Mon­sieur Fraysse. Asseyez-vous, je vous en prie.

Has­tings se leva à moi­tié, ser­ra la main de Louis avec une vigueur exces­sive, et se ras­sit en ren­ver­sant le pot de lait.

— Has­tings ! fit Poi­rot avec une dou­leur contenue.

— Déso­lé, mon vieux. Enchan­té, mon­sieur Fraysse. Capi­taine Has­tings. Nous sommes en vacances, figu­rez-vous. Des vraies vacances. Poi­rot m’a traî­né jus­qu’i­ci pour me mon­trer sa Bel­gique. Ce qui jus­qu’à pré­sent a prin­ci­pa­le­ment consis­té à cri­ti­quer la façon dont on pré­pare le cho­co­lat chaud dans son propre pays.

— La tem­pé­ra­ture du lait, Has­tings. La tem­pé­ra­ture du lait est fon­da­men­tale. À Londres, on me sert un liquide bouillant qui assas­sine le cacao. Ici, dans mon pays, j’es­pé­rais mieux. Mais hélas, le pro­grès a ses victimes.

Louis s’as­sit. Quelque chose se des­ser­rait en lui — quelque chose qui avait été noué depuis Paris, depuis Hélène, depuis la gare du Nord. Ces deux hommes avaient un don, sans le savoir, pour rendre le monde habi­table. Poi­rot avec sa manie de l’ordre, Has­tings avec son désordre cha­leu­reux — ensemble ils for­maient une sorte de comé­die humaine minia­ture qui ren­dait la vie plus légère.

Ils par­lèrent. De Bruxelles d’a­bord — Poi­rot en par­lait avec un amour cri­tique, comme on parle d’une mère qu’on adore et qui vous exas­père. Il était né ici, pas exac­te­ment ici, un peu plus loin, mais la ville était la sienne, il la connais­sait rue par rue, café par café, et il souf­frait de la voir chan­ger. Les bou­le­vards qu’on avait élar­gis. Les vieilles mai­sons qu’on avait détruites. L’Art nou­veau qu’on lais­sait mou­rir — ces façades de Hor­ta qu’on recou­vrait de cré­pi comme on recouvre un péché.

— Et vous, mon­sieur Fraysse ? Que fait un jour­na­liste du Figa­ro dans notre petite Belgique ?

Louis expli­qua. L’ar­ticle sur la scène artis­tique. Ensor, Magritte, Del­vaux. Poi­rot écou­ta en incli­nant la tête, les yeux mi-clos, avec l’at­ten­tion concen­trée d’un homme qui classe chaque infor­ma­tion dans un tiroir men­tal éti­que­té et ran­gé par ordre alphabétique.

— Magritte, dit Poi­rot. Un homme qui peint des pipes qui ne sont pas des pipes. Je ne suis pas cer­tain de com­prendre, mais je res­pecte la méthode. Il y a de l’ordre dans cette folie.

— Vous connais­sez Magritte ? deman­da Louis.

— Je connais tout le monde à Bruxelles, mon­sieur Fraysse. Ou plu­tôt, tout le monde à Bruxelles me connaît. Ce qui n’est pas tout à fait la même chose.

Has­tings rit. Louis sou­rit. Et la mati­née pas­sa ain­si, dans la salle à man­ger de l’Hô­tel Metro­pole, entre le café tiède et les miettes de pain gris, tan­dis que la pluie repre­nait dehors et que les tram­ways son­naient sur la place de Brou­ckère comme des hor­loges loin­taines qui auraient per­du le fil du temps.

III

LA VILLE ÉTRANGE

L’a­près-midi, Poi­rot pro­po­sa une pro­me­nade. Il dit le mot avec une solen­ni­té qui lais­sait entendre qu’il ne s’a­gis­sait pas d’un simple tour de quar­tier mais d’un pèle­ri­nage — un retour aux sources exé­cu­té avec la rigueur d’une opé­ra­tion mili­taire. Has­tings enfi­la un imper­méable. Louis prit son car­net. Et les trois hommes sor­tirent de l’Hô­tel Metro­pole sous un ciel gris qui hési­tait entre la pluie et l’armistice.

Poi­rot mar­chait devant, le pas court et vif, son para­pluie sous le bras comme une arme de céré­mo­nie. Il com­men­tait chaque rue, chaque façade, chaque coin de trot­toir avec la pré­ci­sion d’un guide et la ten­dresse d’un exi­lé. Ici, cette bou­lan­ge­rie qui fai­sait autre­fois les meilleurs cra­miques de Bruxelles. Là, cette mai­son de maître dont le bal­con en fer for­gé avait été des­si­né par Han­kar. Plus loin, ce café où l’on ser­vait un stoemp aux poi­reaux dont le sou­ve­nir seul suf­fi­sait à lui rendre sup­por­table l’i­dée du retour à Londres.

Has­tings écou­tait tout avec un enthou­siasme de bon élève, s’é­mer­veillant de choses que Poi­rot jugeait banales et pas­sant à côté de détails que Poi­rot jugeait essen­tiels. Louis, entre les deux, obser­vait. C’é­tait son métier. Obser­ver. Et ce qu’il obser­vait, dans cette pro­me­nade bruxel­loise, c’é­tait moins la ville que la manière dont ces deux hommes la tra­ver­saient — l’un avec la nos­tal­gie féroce du natif, l’autre avec l’in­no­cence du tou­riste anglais pour qui tout conti­nent est une curiosité.

Ils des­cen­dirent vers la Grand-Place.

Elle appa­rut d’un coup, au détour d’une rue étroite, comme une explo­sion silen­cieuse. Louis s’ar­rê­ta. Il avait vu des places — la place Ven­dôme, la piaz­za San Mar­co, la pla­za Mayor — mais celle-ci avait quelque chose d’u­nique, quelque chose qui tenait à la fois du décor d’o­pé­ra et du rêve éveillé. Les façades des mai­sons de cor­po­ra­tion mon­taient vers le ciel avec une exu­bé­rance dorée, char­gées de sta­tues, de colonnes, de fron­tons sculp­tés, et au centre de tout cela, l’Hô­tel de Ville dres­sait sa flèche gothique comme un doigt poin­té vers les nuages.

— Magni­fique, mur­mu­ra Louis.

— Oui, dit Poi­rot. Et remar­quez, mon­sieur Fraysse, la symé­trie. Chaque mai­son est dif­fé­rente, et pour­tant l’en­semble est d’une har­mo­nie par­faite. C’est le para­doxe de la Grand-Place. L’ordre dans la diver­si­té. Comme dans une bonne enquête — chaque élé­ment semble dis­pa­rate, et pour­tant, à la fin, tout s’emboîte.

Has­tings pho­to­gra­phiait tout avec un petit appa­reil Kodak qu’il sor­tait de sa poche avec des gestes mal­adroits. Il pho­to­gra­phia les façades, les pavés, un chat qui dor­mait sur un rebord de fenêtre, et Poi­rot qui levait les yeux au ciel à chaque déclic.

— Has­tings, ce chat ne vous a rien fait.

— Mais c’est un chat belge, Poi­rot ! Un chat qui dort sur la Grand-Place ! C’est historique !

— C’est un chat, Has­tings. Il dort. C’est tout ce que font les chats. Les chats belges ne font pas exception.

Ils s’ins­tal­lèrent à la ter­rasse d’un esta­mi­net, sous les arcades, et com­man­dèrent des bières. Poi­rot prit une kriek — une bière aux cerises, rose et acide — qu’il but à petites gor­gées en fer­mant les yeux. Has­tings goû­ta une trap­piste et décla­ra que c’é­tait la meilleure bière qu’il eût jamais bue, ce qui pro­vo­qua chez Poi­rot un sou­rire indulgent.

— Vous dites cela chaque fois, Hastings.

— Et chaque fois c’est vrai, mon vieux.

Un gar­çon leur appor­ta une assiette de cre­vettes grises — des toutes petites cre­vettes de la mer du Nord, décor­ti­quées, ser­vies dans un verre avec un filet de citron et une branche de per­sil. Louis n’en avait jamais man­gé. Le goût le sur­prit — iodé, déli­cat, avec une dou­ceur presque sucrée qui évo­quait les plages du Nord et les filets de pêche séchant au vent. Poi­rot les man­geait une par une, du bout des doigts, avec une délec­ta­tion méticuleuse.

— Les cre­vettes grises, dit-il, sont le secret le mieux gar­dé de la Bel­gique. Les Fran­çais ne les connaissent pas. Les Anglais ne veulent pas les connaître. Et les Belges, dans leur sagesse, ne font rien pour les faire connaître. Un peuple qui garde pour lui ses meilleures choses est un peuple qui se respecte.

Louis sor­tit son car­net. Il ne pre­nait pas de notes sur l’art belge — il avait oublié l’art belge. Il grif­fon­nait des frag­ments, des impres­sions, des bouts de phrases : la lumière sur les façades dorées, le goût de la kriek, la mous­tache de Poi­rot qui se reflé­tait dans le verre de bière comme deux petites vir­gules inver­sées. Il ne savait pas encore qu’il était en train d’é­crire le début d’une tout autre histoire.

L’a­près-midi s’é­ti­ra. Poi­rot les gui­da à tra­vers un dédale de ruelles médié­vales — la rue de l’É­tuve, la rue du Chêne, la rue des Bou­chers avec ses res­tau­rants qui expo­saient des mon­tagnes de fruits de mer et des homards vivants dans des aqua­riums éclai­rés au néon. Ils pas­sèrent devant le Man­ne­ken-Pis et Has­tings s’ar­rê­ta, incrédule.

— Mais il est minuscule !

— La gran­deur, Has­tings, ne se mesure pas à la taille. Vous devriez le savoir, puisque vous me fréquentez.

Louis écla­ta de rire. C’é­tait un rire vrai, un rire qu’il n’a­vait pas enten­du sor­tir de sa propre bouche depuis long­temps, et il en fut presque effrayé. Comme si quelque chose en lui, quelque chose de rouillé et de grip­pé, s’é­tait remis en mou­ve­ment sans prévenir.

Poi­rot les entraî­na ensuite dans les gale­ries Saint-Hubert — cette longue ver­rière de verre et de fer qui tra­ver­sait le centre de Bruxelles comme un pas­sage secret, un tun­nel de lumière bor­dé de bou­tiques, de librai­ries, de cafés et d’un théâtre. La lumière y tom­bait d’en haut à tra­vers le vitrage, une lumière dif­fuse, aqua­tique, qui don­nait aux pas­sants des visages de noyés et aux vitrines un éclat de musée. Louis s’ar­rê­ta devant une librai­rie. En vitrine, un exem­plaire de La Tra­hi­son des images de Magritte, le fameux tableau de la pipe, repro­duit sur la cou­ver­ture d’une revue d’art. Ceci n’est pas une pipe. Il pen­sa que Bruxelles tout entière était comme ce tableau — une ville qui res­sem­blait à une ville mais qui n’en était pas tout à fait une, qui res­sem­blait à Paris mais n’é­tait pas Paris, qui res­sem­blait à quelque chose de fami­lier mais qui, à chaque coin de rue, déra­pait légè­re­ment dans l’étrange.

— Savez-vous, dit Poi­rot en s’ar­rê­tant devant une cho­co­la­te­rie au bout des gale­ries, que ces gale­ries ont été inau­gu­rées en 1847 ? Avant les pas­sages cou­verts de Milan. Avant tout. Bruxelles, mon­sieur Fraysse, est une ville qui invente les choses avant les autres et qui oublie de s’en van­ter. C’est son charme et c’est son drame.

Dans un café au fond des gale­ries — un vieux café bruxel­lois avec des miroirs ter­nis et des ban­quettes de velours rouge man­gé par le temps —, ils croi­sèrent un homme que Poi­rot connais­sait. Un homme mince, vif, avec une mous­tache fine et des yeux moqueurs, qui par­lait fran­çais avec un accent bruxel­lois pro­non­cé et qui des­si­nait sur un coin de nappe des cro­quis que Louis ne put voir. Poi­rot le salua. L’homme lui ren­dit son salut d’un geste amu­sé. Ils échan­gèrent quelques mots en fla­mand — chose extra­or­di­naire de la part de Poi­rot, qui ne par­lait fla­mand que dans les cir­cons­tances les plus intimes — et l’homme retour­na à ses croquis.

— Qui est-ce ? deman­da Louis en sortant.

— Un artiste, dit Poi­rot. Un artiste qui fait de très belles choses avec des choses très ordi­naires. Mais il n’aime pas qu’on parle de lui, et je res­pecte les gens qui n’aiment pas qu’on parle d’eux. Ce sont les seuls qui méritent qu’on en parle.

Louis n’in­sis­ta pas. Mais en sor­tant des gale­ries, il se retour­na et vit, à tra­vers la vitre embuée du café, la sil­houette de l’homme pen­ché sur sa nappe, et il crut dis­tin­guer, dans le cro­quis, quelque chose qui res­sem­blait à un cha­peau melon flot­tant au-des­sus d’un visage vide.

Ils remon­tèrent vers le Sablon — la place du Grand Sablon, avec ses anti­quaires et ses cho­co­la­tiers, ses façades Renais­sance et son église gothique posée là comme un vais­seau échoué au milieu de la ville. Poi­rot s’ar­rê­ta devant la vitrine d’un cho­co­la­tier et contem­pla les pra­lines avec une expres­sion qui tenait de l’ex­tase et de l’expertise.

— Has­tings, dit-il, les pra­lines belges sont la preuve que la civi­li­sa­tion n’est pas un vain mot. Il y a dans un bon pra­li­né une com­plexi­té, une har­mo­nie, un équi­libre des saveurs qui sur­passent bien des symphonies.

Il entra. Il ache­ta une boîte. Il en offrit une à Louis — un pra­li­né au café, enro­bé de cho­co­lat noir, dont la saveur se déploya dans sa bouche comme un petit orchestre silen­cieux. Louis fer­ma les yeux. Il pen­sa, sans savoir pour­quoi, à Hélène. Puis il ces­sa d’y penser.

Le soir tom­bait quand ils rega­gnèrent l’Hô­tel Metro­pole. La ville s’al­lu­mait. Les réver­bères jetaient des cercles jaunes sur les trot­toirs mouillés. Dans les cafés, des sil­houettes se décou­paient der­rière des vitres embuées. Et quelque part dans Bruxelles — Louis ne sut jamais exac­te­ment où, il crut aper­ce­voir, au coin d’une rue, un homme en cha­peau melon et par­des­sus sombre qui fumait une pipe devant une vitrine. L’homme avait un visage rond, lisse, par­fai­te­ment ordi­naire, et il regar­dait le ciel comme s’il s’at­ten­dait à y voir autre chose que des nuages. Puis il dis­pa­rut. Louis ne men­tion­na pas cette appa­ri­tion à ses com­pa­gnons. Il n’é­tait même pas sûr de l’a­voir vue.

Au bar du Metro­pole, ils retrou­vèrent leurs places de la veille. Le bar­man les recon­nut — il recon­nais­sait tout le monde, c’é­tait son métier et son don. Louis com­man­da une gueuze. Poi­rot son sirop de cas­sis. Has­tings une pale ale.

Et c’est à cet ins­tant que Louis remar­qua, pour la pre­mière fois, la jeune femme.

Elle tra­ver­sait le bar avec un pla­teau de verres vides, en uni­forme noir et tablier blanc, les che­veux ramas­sés sous une coiffe. Des che­veux auburn — d’un roux pro­fond, presque cui­vré, qui cap­tait la lumière des lustres et la trans­for­mait en quelque chose de vivant. Elle avait un visage fin, pâle, des yeux clairs qui ne regar­daient per­sonne, et cette manière qu’ont cer­taines per­sonnes de tra­ver­ser les pièces comme si elles n’y étaient pas — comme si elles appar­te­naient à un autre plan de la réa­li­té, un plan paral­lèle où les gens qui servent sont invi­sibles aux gens qu’on sert.

Louis la remar­qua. Et puis — il ne le com­prit que bien plus tard — il vit Has­tings la remar­quer aus­si. Ce ne fut rien. Un regard. Un quart de seconde. Les yeux du capi­taine qui sui­virent la jeune femme à tra­vers le bar, qui s’at­tar­dèrent une frac­tion d’ins­tant sur les che­veux auburn, sur le pro­fil pâle, sur les mains qui tenaient le pla­teau — puis qui revinrent se poser sur sa pale ale avec un empres­se­ment un peu trop vif, un empres­se­ment de coupable.

Poi­rot ne vit rien. Ou peut-être vit-il tout et ne dit rien. Avec Poi­rot, on ne savait jamais.

IV

LE VOL

Le troi­sième jour, Louis se réveilla avec l’in­ten­tion d’é­crire. Il s’ins­tal­la au petit bureau de sa chambre, devant la fenêtre qui don­nait sur la place de Brou­ckère, et ten­ta de rédi­ger les pre­mières lignes de son article sur la scène artis­tique belge. Il écri­vit une phrase. La ratu­ra. En écri­vit une autre. La ratu­ra aus­si. Au bout d’une heure, il n’a­vait devant lui qu’une feuille cou­verte de ratures et le sen­ti­ment fami­lier de son inutilité.

Il des­cen­dit prendre un café au bar.

Il était un peu plus de dix heures du matin quand le bruit commença.

Ce ne fut d’a­bord qu’une agi­ta­tion — des pas rapides dans le cou­loir du pre­mier étage, une voix mas­cu­line qui par­lait fort en fla­mand, puis en fran­çais, puis de nou­veau en fla­mand, comme un homme qui ne sait plus dans quelle langue expri­mer sa colère. Louis, assis au comp­toir, leva les yeux de son café. Le bar­man, un homme pla­cide dont rien ne sem­blait pou­voir trou­bler l’é­qua­ni­mi­té, fron­ça imper­cep­ti­ble­ment les sourcils.

Puis la voix des­cen­dit dans le hall.

Vik­tor Jans­sens était un homme mas­sif, rouge de visage, avec des yeux petits et durs enchâs­sés dans une chair épaisse. Il por­tait un cos­tume trois-pièces qui avait dû coû­ter une for­tune et qui ne par­ve­nait pas à lui don­ner l’al­lure qu’il recher­chait — il y avait dans sa cor­pu­lence quelque chose de pay­san, de ter­rien, que ni la soie ni le cache­mire ne pou­vaient dis­si­mu­ler. Il était indus­triel à Anvers, dans les métaux non fer­reux, et il pos­sé­dait une col­lec­tion d’art qu’il exhi­bait comme d’autres exhibent des médailles — non par amour de la beau­té, mais par besoin que le monde sache qu’il pou­vait se l’offrir.

Ce matin-là, Vik­tor Jans­sens criait.

— Volé ! On m’a volé ! Dans cet hôtel ! Dans ma chambre ! Une aqua­relle de Spilliaert — un Spilliaert authen­tique — dis­pa­rue ! Volatilisée !

Le direc­teur de l’hô­tel accou­rut — un homme mince et dis­tin­gué nom­mé Mon­sieur Verhul­st, qui avait le teint cen­dré de ceux qui passent leur vie à résoudre les pro­blèmes des autres et la voix basse de ceux qui savent que les murs ont des oreilles. Il prit Jans­sens par le bras, ten­ta de le gui­der vers un salon pri­vé, par­la de dis­cré­tion, de pro­cé­dure, de la police qu’on allait appeler.

— La police ! ton­na Jans­sens. La police belge ! Autant deman­der à une vache de résoudre une équation !

Louis s’é­tait levé. Il s’ap­pro­cha du hall, car­net en main, par réflexe pro­fes­sion­nel. Le jour­na­liste n’é­tait pas mort, fina­le­ment — il dor­mait, et les cris de Jans­sens l’a­vaient réveillé. Il se pos­ta dans un angle où il pou­vait voir sans être vu et écouta.

L’a­qua­relle avait dis­pa­ru pen­dant la nuit. Jans­sens l’a­vait appor­tée de sa rési­dence d’An­vers pour la mon­trer à un ache­teur poten­tiel — un ren­dez-vous d’af­faires qui devait avoir lieu le len­de­main dans un des salons de l’hô­tel. Il l’a­vait accro­chée au mur de sa chambre, la 118, au pre­mier étage, par-des­sus un pay­sage fla­mand insi­pide four­ni par l’hô­tel. Ce matin, le cadre était tou­jours là, mais l’a­qua­relle avait été reti­rée avec soin — déca­drée pro­pre­ment, sans déchi­rure, par quel­qu’un qui savait mani­pu­ler une oeuvre d’art.

La porte n’a­vait pas été for­cée. Jans­sens jurait l’a­voir ver­rouillée avant de se cou­cher. Ce qui signi­fiait que le voleur pos­sé­dait une clé — un passe-par­tout. Et les seules per­sonnes qui pos­sé­daient des passe-par­tout à l’Hô­tel Metro­pole étaient les membres du personnel.

Louis grif­fon­na dans son car­net. Spilliaert. Aqua­relle. Chambre 118. Passe-partout.

Il décri­vit aus­si, en quelques mots, l’a­qua­relle telle que Jans­sens la décri­vait aux poli­ciers qui arri­vèrent une heure plus tard : une femme vue de dos, sur la digue d’Os­tende, la nuit, avec la mer noire der­rière elle et un réver­bère qui jetait sur ses épaules une lumière malade. C’é­tait un petit for­mat, trente cen­ti­mètres sur qua­rante peut-être, mais d’une puis­sance qui dépas­sait ses dimen­sions. Spilliaert avait peint ça vers 1908, dans sa période la plus sombre, celle où les visages se défai­saient et où les rues d’Os­tende res­sem­blaient à des cou­loirs de cau­che­mar. L’a­qua­relle valait, selon Jans­sens, une somme consi­dé­rable. Selon les experts, elle n’a­vait pas de prix.

Louis pen­sait à autre chose. Il pen­sait à cette femme de dos, sur la digue, la nuit, et il se deman­dait si les che­veux de la femme peinte par Spilliaert étaient auburn. Il ne savait pas pour­quoi cette pen­sée lui venait. Elle lui vint, c’est tout, comme une note dis­so­nante dans une mélo­die familière.

Ce fut Has­tings qui, le pre­mier, pro­po­sa l’in­ter­ven­tion de Poirot.

Ils étaient tous les trois au bar — Louis, Has­tings, et Poi­rot qui siro­tait son éter­nel sirop de cas­sis avec l’air de quel­qu’un qui ne prête atten­tion à rien et qui prête atten­tion à tout. L’a­gi­ta­tion pro­vo­quée par le vol avait gagné l’en­semble de l’hô­tel. Les clients chu­cho­taient. Le per­son­nel rasait les murs. Les deux poli­ciers envoyés par la Sûre­té inter­ro­geaient les femmes de chambre dans un petit bureau der­rière la récep­tion, et l’at­mo­sphère de l’Hô­tel Metro­pole avait bas­cu­lé en quelques heures de la séré­ni­té feu­trée à la ner­vo­si­té sourde.

— Je dis, Poi­rot, com­men­ça Has­tings avec cette impé­tuo­si­té qu’il ne contrô­lait jamais tout à fait. Nous pour­rions peut-être… enfin, vous savez… jeter un oeil ? Nous sommes en vacances, bien sûr, mais tout de même. Un vol dans un hôtel. Sur votre ter­rain. Ce serait presque un affront per­son­nel de ne pas s’en mêler.

Poi­rot ne répon­dit pas immé­dia­te­ment. Il tour­na son verre de cas­sis entre ses doigts — des doigts petits, soi­gnés, aux ongles impec­cables — et regar­da la sur­face sombre du liquide comme s’il y cher­chait une réponse.

— Has­tings, dit-il enfin. Nous sommes en vacances.

— Oui, mais…

— En vacances, Has­tings. Savez-vous com­bien de temps il m’a fal­lu pour accep­ter l’i­dée de vacances ? Des années. Des années de tra­vail achar­né au ser­vice de l’ordre et de la méthode. Et main­te­nant que je suis enfin ici, dans ma ville natale, à boire un sirop de cas­sis dans un hôtel que je connais depuis l’en­fance, vous vou­driez que je me lance dans une enquête sur un vol de tableau ?

Un silence.

— Bien sûr, je vais le faire, dit Poi­rot. Mais pas parce que vous me le deman­dez, Has­tings. Parce qu’il m’est phy­si­que­ment impos­sible de ne pas le faire. Un mys­tère non réso­lu est comme un bou­ton de man­chette mal ali­gné. On ne peut pas vivre avec.

Louis Fraysse sou­rit dans sa gueuze. Et l’en­quête commença.

V

LES PRE­MIERS SOUPÇONS

Poi­rot com­men­ça par la chambre 118.

Mon­sieur Verhul­st, le direc­teur, l’y condui­sit avec une défé­rence mêlée d’in­quié­tude. La répu­ta­tion de Poi­rot l’im­pres­sion­nait, mais la pré­sence d’un détec­tive célèbre dans son hôtel, au moment même où un vol venait d’y être com­mis, le plon­geait dans un embar­ras consi­dé­rable. Un hôtel comme le Metro­pole vivait de sa répu­ta­tion. Si l’af­faire s’é­brui­tait — si les jour­naux s’en empa­raient — les consé­quences seraient désastreuses.

— Mon­sieur Poi­rot, dit-il dans le cou­loir du pre­mier étage, sa voix réduite à un mur­mure, je compte sur votre dis­cré­tion absolue.

— La dis­cré­tion, mon­sieur Verhul­st, est la ver­tu des gens qui n’ont rien d’in­té­res­sant à dire. Moi, j’ai des choses inté­res­santes à dire. Mais ras­su­rez-vous — je les dirai uni­que­ment aux per­sonnes concernées.

La chambre 118 était vaste, luxueuse dans le style un peu sur­char­gé du Metro­pole — papier peint à motifs flo­raux, rideaux de damas, un lit à bal­da­quin qui aurait pu accueillir une famille entière. Sur le mur face à la fenêtre, un cadre vide. Le cadre était en bois doré, simple, sans fio­ri­tures. L’a­qua­relle en avait été reti­rée avec pré­cau­tion — les quatre coins du passe-par­tout ne mon­traient aucune trace de déchi­rure. Louis nota ce détail. Poi­rot, lui, ne nota rien — du moins pas sur papier. Poi­rot notait dans sa tête, dans cet organe pro­di­gieux qu’il appe­lait ses petites cel­lules grises et qu’il trai­tait avec la dévo­tion d’un moine envers ses reliques.

Il exa­mi­na la ser­rure. Aucune trace d’ef­frac­tion. Il exa­mi­na les fenêtres — fer­mées de l’in­té­rieur, au pre­mier étage, sans accès par l’ex­té­rieur. Il se mit à genoux — ce qui, vu sa cor­pu­lence et son sou­ci ves­ti­men­taire, consti­tuait un sacri­fice consi­dé­rable — et ins­pec­ta le sol, les plinthes, le des­sous du lit. Il ouvrit les armoires. Il sou­le­va les cous­sins. Il pas­sa un doigt sur le rebord de la che­mi­née et contem­pla la pous­sière avec un air de reproche per­son­nel, comme si chaque grain de pous­sière était un témoin récalcitrant.

— Has­tings, dit-il. Qu’observez-vous ?

Has­tings, qui était res­té debout au milieu de la pièce avec l’ex­pres­sion d’un homme qui veut déses­pé­ré­ment être utile, regar­da autour de lui.

— Eh bien… la chambre est en ordre. Le cadre est vide. Pas de trace de lutte.

— Admi­rable, Has­tings. Vous avez décrit la scène avec la pré­ci­sion d’un inven­taire de mobi­lier. Et vous, mon­sieur Fraysse ?

Louis hési­ta. Il n’é­tait pas détec­tive. Mais il avait l’oeil d’un jour­na­liste — un oeil entraî­né à remar­quer les choses qui ne col­laient pas.

— L’o­deur, dit-il.

Poi­rot se retour­na. Ses yeux brillèrent.

— Conti­nuez.

— Il y a une odeur dans cette chambre qui n’est pas celle de Jans­sens. Jans­sens porte un par­fum lourd — je l’ai sen­ti dans le hall ce matin, quelque chose de mus­qué, d’os­ten­ta­toire. Ici, il y a autre chose. Quelque chose de plus léger. De la lavande, peut-être.

Un silence. Poi­rot regar­da Louis avec une expres­sion nou­velle — une expres­sion qui n’é­tait plus celle de la cour­toi­sie pro­fes­sion­nelle mais celle de l’in­té­rêt véritable.

— De la lavande, répé­ta Poi­rot. Oui. De l’eau de lavande. Très faint, mais pré­sente. Quel­qu’un qui porte de l’eau de lavande est entré dans cette chambre récem­ment — quel­qu’un qui n’est pas mon­sieur Janssens.

Has­tings se pen­cha et reni­fla l’air avec l’en­thou­siasme d’un chien de chasse.

— Je ne sens rien du tout, avoua-t-il.

— Cela ne m’é­tonne pas, Has­tings. Votre nez est un ins­tru­ment char­mant mais d’une sen­si­bi­li­té limitée.

Ils sor­tirent de la chambre. Dans le cou­loir, ils croi­sèrent la pre­mière sus­pecte sans le savoir.

Elle venait du fond du cou­loir, grande, enve­lop­pée dans un châle de soie bro­dé, avec des che­veux noirs rele­vés en un chi­gnon com­pli­qué et des yeux sombres qui avaient dû être magni­fiques vingt ans plus tôt et qui l’é­taient encore, d’une beau­té plus tra­gique, plus char­gée. Elle mar­chait avec la len­teur majes­tueuse d’une diva habi­tuée aux ova­tions, et quand elle vit les trois hommes devant la porte de la 118, elle s’ar­rê­ta — un arrêt infime, presque imper­cep­tible, comme un bat­te­ment de coeur man­qué — puis reprit sa marche avec un sourire.

— Mes­sieurs, dit-elle en pas­sant, avec un accent ita­lien qui trans­for­mait chaque consonne en musique.

— Madame, répon­dit Poi­rot en s’inclinant.

Elle dis­pa­rut au bout du cou­loir. Louis se retourna.

— Qui est-ce ?

— La com­tesse Fer­rante, mur­mu­ra Mon­sieur Verhul­st. Elle loge ici depuis trois semaines. Chambre 121. Une ancienne can­ta­trice ita­lienne. Elle a chan­té à La Sca­la, à l’O­pé­ra de Paris, par­tout. Elle est… com­ment dire… une habi­tuée des grands hôtels.

— Sa chambre est au même étage que celle de Jans­sens, obser­va Louis.

— Au même étage et dans le même cou­loir, pré­ci­sa Poi­rot. Trois portes plus loin. Inté­res­sant. Mon­sieur Verhul­st, je vou­drais la liste com­plète des occu­pants de ce cou­loir, ain­si que les horaires de ser­vice du per­son­nel de nuit et les noms des per­sonnes en pos­ses­sion d’un passe-partout.

Verhul­st pâlit mais acquiesça.

Ils redes­cen­dirent au rez-de-chaus­sée. Dans le hall, Jans­sens fai­sait les cent pas, le visage cra­moi­si, un cigare éteint entre les doigts. En aper­ce­vant Poi­rot, il fon­dit sur lui comme un tau­reau sur un torero.

— Alors ? Vous avez trou­vé quelque chose ? On me dit que vous êtes détec­tive. Le grand Her­cule Poi­rot. Eh bien, trou­vez mon tableau ! Trou­vez-le ou je fais un scan­dale qui fera trem­bler les murs de cet hôtel !

Poi­rot sou­tint le regard de l’in­dus­triel sans cil­ler. Il y avait dans ses yeux verts cette tran­quilli­té abso­lue des hommes qui ne se laissent impres­sion­ner par rien — ni par la for­tune, ni par la colère, ni par la corpulence.

— Mon­sieur Jans­sens, dit-il d’une voix douce. Je trou­ve­rai votre tableau. Mais je le ferai à mon rythme, selon ma méthode, et cer­tai­ne­ment pas parce que vous criez. Les cris, mon­sieur, n’ont jamais réso­lu un mys­tère. Le silence, en revanche, dit beau­coup de choses. Et le vôtre — votre silence sur cer­tains sujets — me dit déjà plus que vous ne le pensez.

Jans­sens ouvrit la bouche. La refer­ma. Quelque chose pas­sa dans ses petits yeux durs — de la sur­prise, de l’in­quié­tude, ou peut-être la recon­nais­sance confuse que cet homme minus­cule était beau­coup plus dan­ge­reux qu’il n’en avait l’air.

Il tour­na les talons sans un mot.

Louis grif­fon­na dans son car­net : Jans­sens — que cache-t-il ?

L’a­près-midi, Poi­rot s’en­tre­tint avec le per­son­nel. Louis l’ac­com­pa­gnait — Poi­rot avait accep­té sa pré­sence avec une magna­ni­mi­té qui n’é­tait peut-être pas dés­in­té­res­sée. Un jour­na­liste, avait-il dit, voit des choses qu’un détec­tive ne voit pas, parce qu’il ne cherche pas la même chose.

Ils inter­ro­gèrent d’a­bord Fer­nand, le concierge en chef. C’é­tait un homme d’une soixan­taine d’an­nées, maigre, le crâne dégar­ni, avec des mains noueuses et un regard qui avait la pro­fon­deur impé­né­trable d’un puits. Il tra­vaillait au Metro­pole depuis trente-deux ans. Il avait connu le roi Léo­pold II de pas­sage, le poète Verhae­ren au bar, Sarah Bern­hardt dans la suite royale. Il connais­sait chaque recoin de l’hô­tel, chaque marche qui cra­quait, chaque ser­rure qui résis­tait. Et il connais­sait son per­son­nel comme un capi­taine connaît son équipage.

— Mon­sieur Poi­rot, dit Fer­nand avec une digni­té qui n’ad­met­tait aucune fami­lia­ri­té, aucun de mes gens n’a volé ce tableau. Je me porte garant de cha­cun d’entre eux.

— C’est tout à votre hon­neur, Fer­nand. Mais les garan­ties per­son­nelles ne sont pas des preuves. Qui avait le passe-par­tout cette nuit ?

— Trois per­sonnes. Le veilleur de nuit, Mar­cel Devos. La femme de chambre de l’é­tage, Mieke Des­met. Et moi-même — mais je n’é­tais pas de service.

— Mieke Des­met, répé­ta Poi­rot. C’est la jeune fille aux che­veux roux ?

— Auburn, cor­ri­gea Fer­nand. Oui. C’est une bonne petite. Sérieuse. Dis­crète. Elle fait ce cou­loir — le cou­loir du pre­mier — depuis deux ans.

Louis nota le nom. Mieke Des­met. Il revit les che­veux auburn dans la lumière du bar, le visage pâle, les yeux qui ne regar­daient per­sonne. Et il revit, comme un écho, le regard de Hastings.

Ils inter­ro­gèrent ensuite Albert, le gar­çon d’é­tage. C’é­tait un jeune homme de vingt ans, blond, ner­veux, avec des mains qui ne tenaient pas en place et un regard fuyant qui vous don­nait immé­dia­te­ment envie de le soup­çon­ner de quelque chose — n’im­porte quoi. Il répon­dit aux ques­tions de Poi­rot avec une pré­ci­pi­ta­tion sus­pecte, niant tout, jurant qu’il n’a­vait rien vu, rien enten­du, qu’il était res­té dans l’of­fice toute la nuit.

— Toute la nuit ? dit Poirot.

— Toute la nuit.

— Sans en bouger ?

— Sans en bou­ger, monsieur.

— Et pour­tant, Albert, on vous a vu dans le cou­loir du pre­mier étage vers une heure du matin. Le veilleur de nuit vous a aper­çu. Que fai­siez-vous dans ce cou­loir à une heure du matin si vous n’a­vez pas bou­gé de l’office ?

Albert blê­mit. Ses mains trem­blèrent. Il ouvrit la bouche, la refer­ma, et fixa le sol avec l’in­ten­si­té d’un homme qui cherche une trappe par laquelle disparaître.

— Je… j’ai fait une ronde, dit-il. Une ronde de véri­fi­ca­tion. C’est normal.

— Nor­ma­le­ment, les rondes de véri­fi­ca­tion ne se font pas avec un mor­ceau de pou­let froid dans la poche, obser­va Poi­rot. Car c’est bien ce que vous aviez, n’est-ce pas, Albert ? Un mor­ceau de pou­let froid pré­le­vé sur le pla­teau du dîner d’un client. Et peut-être aus­si un bout de fro­mage. Et peut-être un petit pain.

Le gar­çon s’ef­fon­dra. Pas phy­si­que­ment — mora­le­ment. Il avoua tout, d’un coup, comme un bar­rage qui cède : oui, il pre­nait de la nour­ri­ture sur les pla­teaux des clients, depuis des mois, pour l’ap­por­ter à sa mère et à ses deux petites soeurs qui vivaient aux Marolles dans un appar­te­ment sans chauf­fage. Son père était mort l’an­née pré­cé­dente. Sa mère ne tra­vaillait plus. Le salaire d’Al­bert était la seule ren­trée d’argent de la famille, et ce salaire ne suf­fi­sait pas.

Poi­rot écou­ta en silence. Quand Albert eut fini, le détec­tive hocha la tête.

— Je ne suis pas inté­res­sé par votre pou­let, Albert. Je suis inté­res­sé par ce que vous avez vu dans ce cou­loir. Avez-vous vu quel­qu’un ? Quel­qu’un qui n’au­rait pas dû s’y trouver ?

Albert hési­ta. Puis, très bas :

— J’ai vu la com­tesse. La com­tesse ita­lienne. Elle sor­tait d’une chambre qui n’é­tait pas la sienne.

La pièce se figea. Louis ces­sa d’é­crire. Poi­rot ne bou­gea pas un muscle.

— De quelle chambre sor­tait-elle, Albert ?

— De la 118, mon­sieur. La chambre de mon­sieur Janssens.

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