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Le dos­sier
Lazare

Le dos­sier Lazare

Cha­pitres 11 à 14

Cha­pitre 11 — La révélation

Elles revinrent au Phoe­ni­cia par un che­min dif­fé­rent — pas la Cor­niche, pas les grandes artères, mais un lacis de ruelles qui des­cen­dait de Ham­ra vers le front de mer par l’ar­rière, à tra­vers Ain el-Mreis­seh, un quar­tier de pêcheurs qui ne pêchait plus guère mais qui gar­dait, dans l’o­deur de ses murs et le des­sin de ses esca­liers, le sou­ve­nir d’un temps où Bey­routh avait été un vil­lage et la mer son gagne-pain. Noor mar­chait vite main­te­nant — plus vite qu’à l’al­ler, comme si le temps pres­sait, comme si quelque chose dans l’hor­loge invi­sible de cette nuit s’é­tait accé­lé­ré pen­dant qu’elles étaient dans l’ap­par­te­ment de Wael.

L’hô­tel les reprit.

Le hall à deux heures du matin avait une qua­li­té dif­fé­rente de celui du soir — la même lumière miel, les mêmes lustres, le même marbre, mais vidé de ses occu­pants, le Phoe­ni­cia res­sem­blait à un théâtre entre deux repré­sen­ta­tions, un espace en attente, sus­pen­du entre ce qui a été joué et ce qui va l’être. Les fau­teuils étaient vides. La récep­tion était tenue par un seul employé qui som­no­lait der­rière son comp­toir. Bou­tros n’é­tait pas visible — son poste était désert, et son absence créait un vide dis­pro­por­tion­né, comme si l’hô­tel avait per­du un organe.

Noor ne se diri­gea pas vers le bar. Ni vers la ter­rasse. Elle mar­cha droit vers les ascen­seurs et appuya sur le bou­ton du cin­quième étage.

— Ma chambre ? dit Maud.

— La vôtre ou une autre. Ce que je vais vous dire ne peut se dire que der­rière une porte fer­mée. Le bar a des oreilles, la ter­rasse a des yeux, le lob­by a Bou­tros. Les chambres sont les seuls endroits de cet hôtel où les murs ne tra­vaillent pour personne.

L’as­cen­seur des miroirs. Pour la troi­sième fois cette nuit, Maud se vit mul­ti­pliée — six, huit, une infi­ni­té. Mais cette fois elle ne regar­da pas ses propres yeux. Elle regar­da ceux de Noor dans le reflet. Et les yeux de Noor regar­daient les siens. Leurs regards se croi­sèrent dans le miroir — pas direc­te­ment, pas face à face, mais par l’in­ter­mé­diaire du verre et de l’argent, à tra­vers la sur­face réflé­chis­sante qui était, d’une cer­taine manière, la méta­phore exacte de tout ce qui s’é­tait pas­sé entre elles depuis le début de la nuit. Elles ne s’é­taient jamais regar­dées direc­te­ment. Tou­jours à tra­vers quelque chose — un verre d’a­rak, le nom de Wael, le masque de la diplo­ma­tie, le prisme de la trahison.

Chambre 514. Maud ouvrit. L’air cli­ma­ti­sé les sai­sit — après la cha­leur de la rue, après l’air confi­né de l’ap­par­te­ment de Wael, le froid arti­fi­ciel de la chambre d’hô­tel avait quelque chose de chi­rur­gi­cal, d’a­sep­ti­sé, comme si l’on pas­sait d’un monde orga­nique à un monde sté­rile. La mer était tou­jours là par la fenêtre — noire, immense, indif­fé­rente. Les rideaux cou­leur sable n’a­vaient pas bou­gé. Le lit était intact. La valise de Maud, posée dans un coin, fer­mée comme elle l’a­vait lais­sée des heures plus tôt, sem­blait appar­te­nir à une autre vie.

Maud s’as­sit sur le bord du lit. Noor prit la chaise du bureau — cette chaise où per­sonne n’é­cri­rait jamais — et la tour­na face à Maud. Elles se retrou­vèrent à deux mètres l’une de l’autre, dans la lumière froide de la lampe de che­vet, comme deux joueuses d’é­checs au-des­sus d’un échi­quier invisible.

— L’ordre, dit Maud.

Noor posa son sac sur le bureau. Croi­sa les mains sur ses genoux. Et commença.

— En juin 1962, Paris a déci­dé que Wael Cha­moun devait être neu­tra­li­sé. C’est le mot qu’ils ont uti­li­sé — neu­tra­li­sé. Dans le voca­bu­laire du Ser­vice, cela peut vou­loir dire beau­coup de choses. Dis­cré­di­ter quel­qu’un. Le com­pro­mettre. Le faire chan­ter. L’a­che­ter. L’in­ti­mi­der. Le faire taire par n’im­porte quel moyen qui ne laisse pas de traces. Paris ne vou­lait pas de mort. Paris ne vou­lait jamais de mort — pas par huma­nisme, par pru­dence. Un mort crée des ques­tions. Un mort crée des enquêtes. Un homme dis­cré­di­té, en revanche — un homme dont la répu­ta­tion est détruite, dont les col­lègues s’é­loignent, dont les publi­ca­tions sont contes­tées — cet homme dis­pa­raît de lui-même, sans bruit, sans scan­dale, sans les incon­vé­nients d’un cadavre.

Elle par­lait avec une pré­ci­sion tech­nique qui gla­çait — pas de l’é­mo­tion, pas du drame, juste les faits, les méca­nismes, la méca­nique d’une machine qui broie les gens avec la même effi­ca­ci­té qu’elle broie le papier. Et cette froi­deur, pen­sa Maud, n’é­tait pas de l’in­dif­fé­rence. C’é­tait de la dis­ci­pline. Noor se tenait à dis­tance de ce qu’elle racon­tait parce que la dis­tance était la seule chose qui lui per­met­tait de le raconter.

— On m’a deman­dé de pro­po­ser un plan de neu­tra­li­sa­tion. J’é­tais l’of­fi­cier trai­tant. Je connais­sais le sujet. Je connais­sais ses habi­tudes, son réseau, ses fai­blesses. J’ai pro­po­sé un scé­na­rio clas­sique — un scan­dale aca­dé­mique. On aurait fait cir­cu­ler des docu­ments mon­trant que Wael avait pla­gié une par­tie de ses recherches. On aurait ali­men­té des rumeurs dans les cercles uni­ver­si­taires. L’AUB l’au­rait lâché — les uni­ver­si­tés amé­ri­caines sont ter­ri­fiées par les scan­dales d’in­té­gri­té. En six mois, Wael Cha­moun serait deve­nu un paria. Ses recherches auraient été enter­rées avec sa répu­ta­tion. Et la liste — le dos­sier Lazare — serait morte avec lui.

— Mais ce n’est pas ce qui s’est pas­sé, dit Maud.

— Non.

Noor décroi­sa les mains. Les posa à plat sur ses cuisses. Maud vit ses doigts — longs, fins, les ongles courts — et elle vit qu’ils ne trem­blaient pas. Ce qui était peut-être pire que s’ils avaient tremblé.

— Mon plan a été trans­mis à Paris. Paris l’a approu­vé. Puis il a été trans­mis à Bey­routh — au chef de poste local, un homme que je ne nom­me­rai pas, un homme qui avait son propre réseau, ses propres méthodes, ses propres cal­culs. Et cet homme a déci­dé que le scé­na­rio aca­dé­mique était trop lent. Trop incer­tain. Trop élé­gant, peut-être. Il esti­mait que Wael pou­vait publier la liste avant que le dis­cré­dit ne fasse effet. Il esti­mait que le risque était trop grand. Et il a don­né un autre ordre.

La chambre 514 du Phoe­ni­cia Hotel vibra imper­cep­ti­ble­ment — le cli­ma­ti­seur, pro­ba­ble­ment, un fré­mis­se­ment méca­nique dans les conduits — mais Maud le sen­tit dans ses os, ce trem­ble­ment, comme si l’hô­tel lui-même fris­son­nait d’en­tendre ce qui allait être dit.

— Quel ordre ? dit Maud.

— Enlè­ve­ment et trans­fert. C’est la for­mule. On devait sor­tir Wael du Liban — le trans­fé­rer en Syrie, dans un lieu sûr, le gar­der au silence le temps néces­saire. Pas le tuer. Le mettre hors jeu. L’ef­fa­cer de la cir­cu­la­tion pour une durée indéterminée.

— Et c’est ce qui s’est pas­sé ? Un enlèvement ?

— C’est ce qui a été ten­té. La nuit du 20 juillet 1962. Deux hommes — des locaux, des agents liba­nais du réseau, pas des Fran­çais — ont atten­du Wael devant son immeuble de la rue Bliss. Il sor­tait du Phoe­ni­cia. Il avait dîné au bar. Bou­tros l’a vu par­tir vers vingt-deux heures. Il a remon­té la rue à pied. Et les deux hommes l’ont intercepté.

Noor s’ar­rê­ta. Pour la pre­mière fois depuis qu’elle avait com­men­cé à par­ler, son débit se bri­sa — une hési­ta­tion, un accroc dans le tis­su lisse de son récit, comme un fil tiré dans une étoffe de soie.

— Ce qui s’est pas­sé ensuite, je ne l’ai appris que le len­de­main. Par un rap­port. Un rap­port de trois para­graphes, dac­ty­lo­gra­phié, sans en-tête, sans signa­ture. Le genre de docu­ment qui n’existe pas — qui est lu, assi­mi­lé, puis brûlé.

Elle regar­da Maud. Et dans ses yeux, pour la troi­sième fois cette nuit, le masque se fis­su­ra. Mais cette fois, la fis­sure ne se refer­ma pas. Elle res­ta ouverte, béante, et ce qui en sor­tit n’é­tait plus du cha­grin ni de la honte — c’é­tait de la colère. Une colère froide, ancienne, com­pri­mée, une colère qui avait pas­sé un an dans un espace trop petit pour elle et qui, main­te­nant qu’on lui ouvrait une porte, n’a­vait pas la force de sor­tir en criant mais suin­tait, len­te­ment, comme du sang à tra­vers un pansement.

— Il s’est défen­du, dit Noor. Wael s’est défen­du. Il n’é­tait pas cen­sé se défendre — dans le scé­na­rio pré­vu, il devait être sur­pris, maî­tri­sé en quelques secondes, trans­fé­ré dans un véhi­cule. Simple, propre, silen­cieux. Mais Wael — Wael qui ne fai­sait jamais ce qu’on atten­dait de lui, Wael qui était un his­to­rien et non un espion, Wael qui n’a­vait jamais sui­vi un entraî­ne­ment de com­bat de sa vie — Wael s’est bat­tu. Il a frap­pé un des deux hommes. Il a crié. Il a essayé de cou­rir. Et le deuxième homme a pani­qué. Le deuxième homme avait un pis­to­let qu’il n’é­tait pas cen­sé uti­li­ser — l’arme était là pour l’in­ti­mi­da­tion, pas pour l’u­sage — et il a paniqué.

La phrase res­ta inache­vée. Elle n’a­vait pas besoin de fin. Maud la com­plé­ta elle-même, dans le silence de la chambre 514, avec une pré­ci­sion qui la sur­prit elle-même — comme si elle avait tou­jours su, comme si cette his­toire avait tou­jours été ins­crite en elle, en fili­grane, sous la sur­face de son deuil, atten­dant le moment d’être lue.

— Ils l’ont tué, dit Maud.

— Ils l’ont tué. Pas volon­tai­re­ment. Pas selon les ordres. Un coup de feu. Un seul. Dans une ruelle de la rue Bliss, à cent mètres de son immeuble, à vingt-trois heures, par une nuit de juillet comme celle-ci.

— Et le corps ?

— Dis­pa­ru. Ils avaient un véhi­cule. Le corps a été trans­por­té — je ne sais pas où. Quelque part dans la Bekaa, pro­ba­ble­ment. Ou en mer. Le rap­port ne le pré­ci­sait pas. Le rap­port disait sim­ple­ment : opé­ra­tion ter­mi­née, sujet neu­tra­li­sé, aucun témoin, aucune trace. Huit mots. Huit mots pour résu­mer la fin de Wael Chamoun.

Maud fer­ma les yeux. Elle les fer­ma non pas pour ne pas voir Noor mais pour voir Wael — pour le voir une der­nière fois, dans ce noir der­rière les pau­pières qui est le seul ciné­ma des morts, le voir dans cette ruelle de la rue Bliss, la nuit, la cha­leur, les deux hommes, le cri, le coup de feu, la chute. Elle le vit tom­ber. Elle vit ses mains — ces mains longues, ner­veuses, expres­sives — se tendre vers le ciel ou vers le sol, elle ne savait pas. Elle vit son visage — les yeux noirs, le nez fort, la bouche qui disait des choses que per­sonne d’autre ne savait dire. Elle le vit et la vision dura une seconde ou une heure, elle ne sut jamais, et quand elle rou­vrit les yeux, tout était en place — la chambre, le lit, le cli­ma­ti­seur, Noor sur la chaise, la mer par la fenêtre — tout sauf elle.

— Vous avez don­né l’ordre, dit Maud. Sa voix était mécon­nais­sable — pas bri­sée, pas trem­blante, plate. La pla­ti­tude de la terre après un séisme. — Pas cet ordre. Mais le pre­mier. L’ordre de neu­tra­li­sa­tion. Sans votre rap­port, sans votre plan, sans votre éva­lua­tion, ces hommes n’au­raient jamais été dans cette ruelle.

— Oui, dit Noor.

— Et le chef de poste a chan­gé les règles. Il a déci­dé que votre méthode était trop lente. Et il a envoyé des hommes armés.

— Oui.

— Et Wael est mort parce qu’un homme a pani­qué avec un pis­to­let dans la main.

— Oui.

Trois oui. Trois aveux. Pro­non­cés sans défense, sans jus­ti­fi­ca­tion, sans le moindre essai de dimi­nuer la charge. Noor ne cher­chait pas à se dis­cul­per. Elle ne disait pas : ce n’é­tait pas mon ordre. Elle ne disait pas : je ne savais pas. Elle ne disait pas : j’au­rais vou­lu que ça se passe autre­ment. Elle disait oui, oui, oui — le mot le plus court et le plus lourd de la langue — et chaque oui était une pierre posée sur une tombe que per­sonne n’a­vait jamais creusée.

Maud se leva. S’ap­pro­cha de la fenêtre. La mer était tou­jours là — tou­jours noire, tou­jours immense, tou­jours indif­fé­rente. Et sou­dain cette indif­fé­rence qui l’a­vait irri­tée toute la soi­rée — cette façon qu’a­vait la Médi­ter­ra­née de se moquer des drames humains, de conti­nuer à battre la côte comme si rien ne s’é­tait pas­sé — cette indif­fé­rence devint une conso­la­tion. La mer ne savait pas que Wael était mort. La mer ne savait pas que deux femmes dans une chambre d’hô­tel venaient de déter­rer un crime que tout le monde avait enter­ré. La mer ne savait rien et la mer conti­nuait, et il y avait dans cette conti­nui­té aveugle quelque chose de pro­fon­dé­ment récon­for­tant — la preuve que le monde ne dépen­dait pas de nos catas­trophes, que le soleil se lève­rait demain matin sur Bey­routh exac­te­ment comme il s’é­tait levé la veille de la mort de Wael, et que quelque part dans cette répé­ti­tion il y avait non pas du sens mais de la per­sis­tance, et que la per­sis­tance suffisait.

— Pour­quoi ? dit Maud sans se retour­ner. Pour­quoi me racon­tez-vous tout ça ? Pour­quoi cette nuit ? Pour­quoi moi ?

— Parce que Drum­mond allait vous le racon­ter et que Drum­mond est mort. Parce que quel­qu’un doit savoir. Et parce que…

Noor s’in­ter­rom­pit. Maud se retour­na. Et elle vit sur le visage de Noor quelque chose qu’elle n’a­vait pas vu de toute la nuit — pas le masque, pas la fis­sure, pas le cha­grin, pas la colère. Quelque chose de plus nu, de plus dému­ni, de plus fon­da­men­tal. De l’é­pui­se­ment. Noor Sal­hab était épui­sée. Non pas par la nuit, non pas par la marche, non pas par les mots — épui­sée par le poids d’un secret qu’elle por­tait depuis un an comme on porte un enfant mort, contre soi, sans pou­voir le poser, sans pou­voir le mon­trer, sans pou­voir le pleu­rer. Épui­sée par le double jeu, par le triple jeu, par l’in­fi­ni­té de couches de men­songe qui for­maient sa vie et qui, cette nuit, dans cette chambre, en face de cette femme qui avait aimé le même homme, avaient com­men­cé à se décol­ler une par une, comme un papier peint dans une pièce humide, révé­lant en des­sous non pas un mur mais un vide.

— Parce que je ne peux plus, dit Noor. Sa voix avait chan­gé — plus basse, plus rauque, comme si elle venait d’un endroit du corps situé plus pro­fond que la gorge. — Parce que chaque nuit depuis un an je m’as­sois à la table où Wael et moi avons par­lé pour la der­nière fois et je com­mande un arak et je regarde la porte et je l’at­tends. Et il ne vient pas. Et c’est ma faute qu’il ne vienne pas. Et je ne peux plus por­ter ça seule.

Le silence qui sui­vit avait la den­si­té du marbre du hall — froid, lisse, impé­né­trable. Maud regar­da Noor. Noor regar­dait ses propres mains, ces mains qui avaient rédi­gé le rap­port qui avait enclen­ché la machine qui avait tué Wael Cha­moun. Et entre les deux femmes, dans cet espace de deux mètres qui était aus­si un espace d’un an, l’ombre de Wael se tenait debout, et pour la pre­mière fois de la nuit, l’ombre ne sépa­rait pas — elle reliait.

— Le dos­sier Lazare, dit Maud. Vous me le donnez.

Ce n’é­tait pas une question.

— Oui, dit Noor. Un qua­trième oui. Le plus léger. Le seul qui conte­nait autre chose que de la dou­leur — quelque chose qui res­sem­blait, de loin, de très loin, comme une lumière aper­çue au bout d’un cou­loir dans un hôtel endor­mi, à du soulagement.

* * *

Cha­pitre 12 — La photo

Noor par­tit la première.

Elle se leva de la chaise, prit son sac — le sac en cuir noir qui conte­nait main­te­nant le dos­sier Lazare, les recherches de Wael, la liste des noms, trois ans de tra­vail d’un homme mort résu­més en une che­mise en car­ton brun — et elle mar­cha vers la porte avec la démarche alté­rée de quel­qu’un qui vient de poser un far­deau et qui ne sait pas encore com­ment mar­cher sans ce poids. À la porte, elle s’ar­rê­ta. Se retour­na à demi — le même geste qu’au bar, quelques heures plus tôt, le même quart de tour, le même regard par-des­sus l’é­paule, mais cette fois dépouillé de tout cal­cul, de toute séduc­tion, de tout jeu. Un regard nu.

— La che­mise sera dans votre chambre demain matin, dit-elle. Avant votre réveil. Je la glis­se­rai sous la porte.

— Pour­quoi pas maintenant ?

— Parce que je dois en faire une copie. Pour moi. Je ne suis pas assez altruiste pour don­ner la seule preuve qui me pro­tège sans en gar­der un double.

C’é­tait hon­nête. Bru­ta­le­ment, désar­mam­ment hon­nête. Et Maud, pour la pre­mière fois depuis le début de la nuit, eut envie de sou­rire — non pas de joie, non pas de sym­pa­thie, mais de cette recon­nais­sance amère qu’on éprouve face à quel­qu’un qui cesse enfin de tricher.

— Noor.

L’autre femme atten­dit, la main sur la poignée.

— Com­ment savez-vous que Drum­mond allait me dire la même chose ? Com­ment savez-vous ce que Drum­mond avait découvert ?

Noor tour­na la poi­gnée. La porte s’ou­vrit sur le cou­loir cli­ma­ti­sé, la moquette épaisse, le silence du cin­quième étage.

— Parce que c’est moi qui le lui avais dit, répon­dit-elle. Drum­mond cher­chait com­ment Phil­by avait été exfil­tré. Je lui ai don­né la réponse. Pas toute la réponse — assez pour qu’il com­prenne que la France était impli­quée. Assez pour qu’il veuille en savoir plus. Et assez pour qu’il devienne, à son tour, un homme dangereux.

— Vous l’a­vez utilisé.

— Je l’ai orien­té. Ce n’est pas tout à fait la même chose. Drum­mond vou­lait la véri­té. Je lui ai mon­tré dans quelle direc­tion cher­cher. Il a cher­ché. Et quel­qu’un a déci­dé que sa recherche devait s’arrêter.

— Les Français ?

— Ou les Anglais. Ou les deux. Drum­mond était un pro­blème pour tout le monde — pour les Fran­çais dont il mena­çait d’ex­po­ser les réseaux, et pour les Anglais dont il rap­pe­lait l’in­com­pé­tence. Quand un homme est un pro­blème pour deux ser­vices en même temps, sa durée de vie se divise par deux.

Elle sor­tit. La porte se refer­ma sans bruit. Les portes du Phoe­ni­cia ne cla­quaient jamais — elles se fer­maient avec la dis­cré­tion oua­tée des choses coû­teuses, un mur­mure de bois et de métal qui ne déran­geait per­sonne et qui ne lais­sait aucune trace sonore, comme si l’hô­tel lui-même était com­plice de toutes les sor­ties, de toutes les fuites, de toutes les disparitions.

Maud res­ta seule.

Elle s’as­sit sur le lit. Regar­da ses mains. Elles ne trem­blaient plus. Elles étaient immo­biles, posées sur ses genoux, blanches dans la lumière de la lampe de che­vet, et leur immo­bi­li­té était non pas du calme mais de l’é­pui­se­ment — le corps qui rend les armes après des heures de ten­sion, les muscles qui se relâchent non pas parce que le dan­ger est pas­sé mais parce qu’ils n’ont plus la force de res­ter contractés.

Elle pen­sa à dor­mir. Elle pen­sa à la valise qu’elle n’a­vait tou­jours pas ouverte. Elle pen­sa à la mer der­rière la fenêtre et au soleil qui se lève­rait dans trois heures et à l’ar­ticle qu’elle pour­rait écrire — l’ar­ticle qui ferait trem­bler des murs, qui expo­se­rait les réseaux fran­çais au Levant, qui don­ne­rait un sens à la mort de Wael, qui serait sa ven­geance et son tombeau.

Puis elle pen­sa à Garo.

La pho­to. La pho­to de Wael et Noor au bar du Phoe­ni­cia, datée du 8 juillet 1962, douze jours avant la dis­pa­ri­tion. La preuve visuelle que Noor connais­sait Wael. La preuve que la diplo­mate sué­doise et l’his­to­rien liba­nais s’é­taient ren­con­trés dans ce même hôtel, à cette même table, et que cette ren­contre n’é­tait pas for­tuite. Sans cette pho­to, Maud n’a­vait que la parole de Noor — la parole d’une agent double, d’une men­teuse pro­fes­sion­nelle, d’une femme dont le métier était de fabri­quer des véri­tés sur com­mande. Avec la pho­to, elle avait un ancrage. Un fait. Un rec­tangle de papier argen­tique sur lequel la lumière avait impri­mé la réa­li­té à un ins­tant pré­cis, et que per­sonne ne pour­rait contester.

Elle regar­da sa montre. Trois heures dix du matin. Garo avait dit demain midi. Mais Garo était un homme ner­veux, un homme qui buvait trop et dor­mait mal, un homme qui traî­nait dans les lob­bies d’hô­tel à des heures où les gens nor­maux dorment. Peut-être était-il encore là. Peut-être traî­nait-il quelque part dans le Phoe­ni­cia, avec son Lei­ca sur le cœur et sa peur dans les mains.

Maud se leva. Prit sa clef. Sortit.

Le cou­loir du cin­quième étage était désert. La moquette absor­bait ses pas avec une vora­ci­té silen­cieuse. L’as­cen­seur des miroirs — encore, tou­jours — la des­cen­dit vers le hall. Et dans les reflets, elle vit une femme qu’elle recon­nais­sait à peine — les yeux cer­nés, les lèvres sèches, la robe frois­sée, les che­veux en désordre. La femme qui était arri­vée au Phoe­ni­cia huit heures plus tôt avec une valise et une lettre avait dis­pa­ru. Celle qui des­cen­dait main­te­nant vers le lob­by avait tra­ver­sé quelque chose — pas un mur, pas une fron­tière, quelque chose de moins visible et de plus défi­ni­tif, un de ces seuils inté­rieurs au-delà des­quels on ne revient pas, non pas parce qu’on ne peut pas mais parce qu’on ne veut plus.

Le hall. Trois heures du matin. Et Bou­tros était revenu.

Il se tenait der­rière son comp­toir, droit, immuable, comme s’il ne l’a­vait jamais quit­té — comme si son absence d’une heure n’a­vait été qu’un rêve ou une paren­thèse, et que la seule réa­li­té per­ma­nente du Phoe­ni­cia était sa pré­sence, ses yeux de puits, ses mains de cèdre, son nœud papillon bordeaux.

— Bou­tros, dit Maud.

— Madame Ker­vern. Vous ne dor­mez pas.

— Per­sonne ne dort dans cet hôtel.

— C’est la cha­leur. La cha­leur empêche les gens de dor­mir. Ou ce sont les secrets. Les secrets aus­si empêchent de dor­mir. Les deux se res­semblent — ils collent à la peau, ils ne laissent pas respirer.

Maud s’ap­pro­cha du comp­toir. Quelque chose dans le visage de Bou­tros avait chan­gé — ou peut-être était-ce elle qui avait chan­gé, et qui voyait main­te­nant dans ce visage ravi­né des choses qu’elle n’a­vait pas su lire huit heures plus tôt. La fatigue, oui. Mais aus­si une sorte de réso­lu­tion. Comme si le concierge du Phoe­ni­cia, lui aus­si, avait tra­ver­sé quelque chose cette nuit.

— Garo Heki­mian, dit Maud. Le pho­to­graphe. Il est encore là ?

— Mon­sieur Heki­mian est sur la ter­rasse, dit Bou­tros. Il fume. Il fume beau­coup cette nuit. Plus que d’habitude.

— Mer­ci.

— Madame Kervern.

Elle s’ar­rê­ta.

— Mon­sieur Cha­moun venait sou­vent au Phoe­ni­cia, dit Bou­tros. Il aimait le bar. Il aimait la ter­rasse. Il disait que cet hôtel était un pays en minia­ture — tous les Libans sous le même toit, tous les men­songes dans le même hall, toutes les véri­tés au fond du même verre. Il disait ça en sou­riant. Mais ses yeux ne sou­riaient pas.

Maud atten­dit. Bou­tros la regar­dait avec ses yeux de puits — mais cette fois, elle crut voir quelque chose au fond. Pas de la lumière. Pas de la véri­té. Quelque chose de plus modeste — de la fidé­li­té. La fidé­li­té d’un homme qui avait vu pas­ser des cen­taines de clients et qui en avait choi­si quelques-uns, très peu, pour les gar­der dans cette mémoire vaste et sombre qui était la sienne.

— C’é­tait un homme bien, dit Bou­tros. Je ne dis pas ça de beau­coup de gens. Les gens bien sont rares dans les grands hôtels. Les grands hôtels attirent les gens inté­res­sants, et les gens inté­res­sants sont rare­ment des gens bien. Mon­sieur Cha­moun était les deux.

— Oui, dit Maud. Il était les deux.

Un silence. Puis Bou­tros fit un geste qu’il n’a­vait pas fait de toute la nuit — il posa sa main sur le comp­toir, paume ouverte, et la lais­sa là, offerte, comme une terre qu’on montre à un voya­geur. Ce n’é­tait pas une invi­ta­tion à la tou­cher. C’é­tait un geste de don — il don­nait quelque chose d’in­vi­sible, de l’at­ten­tion peut-être, ou du res­pect, ou cette soli­da­ri­té muette des gens qui savent.

Maud hocha la tête. Pas­sa devant le comp­toir. Pous­sa la porte vitrée de la terrasse.

La cha­leur. Tou­jours la même. Mais l’air avait chan­gé — une brise venue du large, presque imper­cep­tible, pre­mière mes­sa­gère de l’aube qui vien­drait dans deux heures. Les bou­gain­vil­liers fré­mis­saient. La pis­cine brillait tou­jours, tur­quoise et fan­to­ma­tique, et son reflet dan­sait sur le pla­fond de la ter­rasse cou­verte comme une aurore boréale liquide.

Garo était assis exac­te­ment où Sin­clair s’é­tait tenu quelques heures plus tôt — contre le mur, dans l’angle mort. Mais là où Sin­clair avait la pos­ture cal­cu­lée d’un homme qui choi­sit ses ombres, Garo avait l’af­fais­se­ment d’un homme que les ombres avaient choi­si. Il fumait. Un mégot brû­lait entre ses doigts tan­dis que deux autres ago­ni­saient dans un cen­drier posé par terre. Son Lei­ca était sur la table à côté de lui, cou­ché sur le flanc comme un ani­mal endormi.

Et à côté du Lei­ca, une enveloppe.

— Vous ne dor­mez pas non plus, dit Maud.

— Je ne dors jamais quand j’ai peur, dit Garo. L’in­som­nie est le seul sys­tème d’a­larme que je puisse me payer.

Il la regar­da. Il avait des­saou­lé — ses yeux étaient plus clairs, plus vifs, mais aus­si plus creux, comme si l’al­cool en se reti­rant avait lais­sé der­rière lui des cavi­tés où la fatigue s’é­tait engouf­frée. Il avait ôté sa veste. Sa che­mise était ouverte au col. Il res­sem­blait à ce qu’il était — un homme de qua­rante-trois ans, armé­nien de Bey­routh, pho­to­graphe de mariages et de catas­trophes, qui avait pris la mau­vaise pho­to au mau­vais moment et qui ne savait plus à qui se fier.

— J’ai réflé­chi, dit-il. Depuis que vous êtes par­tie, j’ai réflé­chi. Et j’ai déci­dé de ne pas attendre demain midi.

— Pour­quoi ?

— Parce que demain midi est trop loin. Parce que cette nuit, dans cet hôtel, j’ai vu pas­ser des gens qui ne devraient pas être là. L’An­glais de la ter­rasse. La femme en ivoire. Et d’autres — des visages que je connais, des visages de gens qui tra­vaillent pour des gens qui ne veulent pas qu’on prenne des pho­tos. Demain midi, il sera peut-être trop tard. Demain midi, cette pho­to n’exis­te­ra peut-être plus. Ou moi non plus.

Il prit l’en­ve­loppe. La tint un moment entre ses doigts — ces doigts de labo­ran­tin, tachés de pro­duits chi­miques, jau­nis par la nico­tine, qui avaient déve­lop­pé des mil­liers de pho­tos dans le noir rouge de sa chambre noire, et qui tenaient main­te­nant la seule pho­to qui importait.

— Je ne vous demande plus de visa, dit-il. Pas ce soir. Je vous demande autre chose. Je vous demande de racon­ter l’his­toire. Celle de Wael. Celle de cette pho­to. Celle de cette nuit. Je vous demande de faire ce que vous faites — écrire. Et quand l’his­toire sera publiée, quand les noms seront sur la place publique, quand le secret aura ces­sé d’être un secret — alors je n’au­rai plus besoin de visa. Parce que le secret est la seule chose qui me met en dan­ger. Une fois qu’il est dehors, une fois que tout le monde sait, me tuer ne sert plus à rien.

Il lui ten­dit l’enveloppe.

Maud la prit. L’ou­vrit. En sor­tit une pho­to­gra­phie noir et blanc, for­mat dix-huit par vingt-quatre, tirée sur papier bary­té, avec le grain légè­re­ment gru­me­leux des pho­tos prises au télé­ob­jec­tif dans une lumière faible.

Elle regar­da.

Le bar du Phoe­ni­cia. Recon­nais­sable immé­dia­te­ment — le bois sombre des murs, les lampes encas­trées, les tabou­rets en cuir, la lumière miel. Une table. Deux per­sonnes. Un homme et une femme, assis face à face, pen­chés l’un vers l’autre avec cette incli­nai­son par­ti­cu­lière des gens qui parlent de choses qu’ils ne veulent pas que les autres entendent.

L’homme était Wael.

Maud le vit et le monde s’ar­rê­ta. Le monde s’ar­rê­ta comme il ne s’é­tait pas arrê­té de toute la nuit — ni au nom de Wael dans la bouche de Noor, ni dans l’ap­par­te­ment de la rue Bliss, ni pen­dant le récit de l’ordre et du coup de feu. Le monde s’ar­rê­ta parce que c’é­tait son visage. Son vrai visage. Pas un sou­ve­nir, pas une image men­tale recons­truite et défor­mée par un an de deuil — son visage tel qu’il avait été, fixé par la lumière sur le papier à un ins­tant pré­cis du temps, le 8 juillet 1962, douze jours avant sa mort. Le nez fort. Les yeux noirs. Le sou­rire — il sou­riait, sur la pho­to, il sou­riait avec cette cha­leur géné­reuse qu’il avait tou­jours, ce sou­rire de toutes les dents qui était aus­si un sou­rire des yeux, et Maud sen­tit quelque chose se bri­ser en elle, pas vio­lem­ment, pas avec fra­cas, dou­ce­ment, comme une corde qu’on a ten­due pen­dant un an et qui cède enfin, non pas parce qu’on a tiré plus fort mais parce que le temps a fait son tra­vail et que les fibres, une par une, ont lâché.

Et la femme en face de lui était Noor.

Recon­nais­sable aus­si — les che­veux noirs cou­pés au car­ré, les pom­mettes hautes, les sour­cils comme des traits de pin­ceau. Elle ne sou­riait pas. Elle écou­tait. Et son visage, dans la lumière ambi­guë du bar, avait cette expres­sion que Maud avait appris à recon­naître au cours de la nuit — cette atten­tion totale, cette concen­tra­tion magné­tique, ce regard qui déchif­frait l’autre trait par trait. Elle écou­tait Wael. Et dans la façon dont elle écou­tait — le corps légè­re­ment pen­ché, les mains jointes sur la table, le men­ton rele­vé — il y avait quelque chose qui ne pou­vait pas être simu­lé. Pas de l’a­mour, pas for­cé­ment. Mais du res­pect. De l’ad­mi­ra­tion. Et cette gra­vi­té par­ti­cu­lière qu’on n’a qu’en face de quel­qu’un dont on sait qu’il ne sera plus là longtemps.

Savait-elle déjà ? En ce 8 juillet 1962, douze jours avant le coup de feu dans la ruelle, Noor savait-elle déjà ce qui allait arri­ver ? Avait-elle déjà trans­mis son rap­port ? L’ordre de neu­tra­li­sa­tion était-il déjà en route, cir­cu­lant dans les canaux secrets entre Bey­routh et Paris, pen­dant qu’elle s’as­seyait en face de Wael et l’é­cou­tait par­ler avec cette inten­si­té de condamnée ?

Maud ne le sau­rait jamais. La pho­to ne le disait pas. La pho­to disait seule­ment : ces deux per­sonnes se sont assises à cette table, dans ce bar, à cette date. Et la lumière les a vues. Et la lumière a gar­dé leur image. Et main­te­nant cette image est entre vos mains.

Elle retour­na la pho­to. Au dos, au crayon, l’é­cri­ture de Garo — petite, appli­quée, la cal­li­gra­phie d’un homme qui note des détails pour vivre : *Bar du Phoe­ni­cia, 8/VII/62. W.C. et femme non identifiée.*

Femme non iden­ti­fiée. Garo ne connais­sait pas le vrai nom de Noor — il savait qu’elle tra­vaillait pour les Sué­dois ou les Nor­vé­giens, il avait enten­du son pré­nom ce soir de la bouche de Maud, mais il ne savait pas qui elle était vrai­ment. Per­sonne ne savait qui Noor était vrai­ment. Peut-être pas même Noor.

— Mer­ci, dit Maud.

Garo hocha la tête. Il ral­lu­ma une ciga­rette. Ses mains trem­blaient tou­jours, mais moins — comme si le fait d’a­voir don­né la pho­to avait allé­gé quelque chose, comme si le poids de la preuve s’é­tait trans­fé­ré de ses épaules à celles de Maud et que l’o­pé­ra­tion, loin de l’é­cra­ser, la ren­dait plus solide.

— Il y a une chose que je ne vous ai pas dite, dit Garo. Il tira sur la ciga­rette. La fumée mon­ta dans l’air immo­bile de la ter­rasse, lente, spi­ra­lée, bleue. — Ce soir-là, le 8 juillet, après que Wael et la femme sont par­tis, je suis res­té au bar. J’ai déve­lop­pé la pho­to le len­de­main, dans mon labo­ra­toire de Gem­may­zeh. Et quand je l’ai regar­dée sous l’a­gran­dis­seur — quand j’ai vu les détails que l’œil nu ne voit pas — j’ai remar­qué quelque chose.

Il poin­ta du doigt un coin de la pho­to. L’ar­rière-plan. Der­rière Wael et Noor, à trois tables de dis­tance, flou mais iden­ti­fiable. Un homme seul. Un verre de whis­ky devant lui. Assis au tabou­ret du fond. Contre le mur. Là où l’on voit la porte.

— Drum­mond, dit Maud.

— Je ne connais­sais pas son nom à l’é­poque. Mais c’est le même homme que celui que vous avez men­tion­né ce soir. Arthur Drum­mond. Assis au bar du Phoe­ni­cia, le 8 juillet 1962, à trois tables de Wael Cha­moun et de votre Noor. En train de les regarder.

L’en­gre­nage. Maud sen­tit ses dents se refer­mer — clic, clic, clic — chaque pièce s’emboîtant dans la sui­vante avec une pré­ci­sion d’hor­lo­ge­rie. Drum­mond sur­veillait Noor. Ou Wael. Ou les deux. Drum­mond savait, dès juillet 1962, que quelque chose se tra­mait autour de l’his­to­rien liba­nais. Et ce qu’il avait décou­vert — ce qu’il vou­lait dire à Maud ce soir — n’é­tait pas seule­ment la com­pli­ci­té fran­çaise dans la fuite de Phil­by. C’é­tait le meurtre de Wael. Drum­mond avait recons­ti­tué toute la chaîne — Wael, la liste, le Deuxième Bureau, Noor, l’ordre, le coup de feu. Et cette recons­ti­tu­tion lui avait coû­té la vie.

Maud glis­sa la pho­to dans l’en­ve­loppe. Glis­sa l’en­ve­loppe dans son sac. Le sac pesait main­te­nant plus lourd — non pas le poids du papier mais le poids de ce qu’il conte­nait. Une preuve. Le début d’une preuve. Le fil qu’on tire et qui défait le tissu.

— Par­tez, Garo, dit-elle. Cette nuit. Ne retour­nez pas chez vous. Allez chez quel­qu’un de confiance. Res­tez invi­sible jus­qu’à ce que l’ar­ticle paraisse.

— Je connais un prêtre à Bourj Ham­moud, dit Garo. Un Armé­nien. Il ne pose pas de questions.

— Allez chez lui.

Garo se leva. Prit son Lei­ca. Le pas­sa autour de son cou avec ce geste rituel qui était deve­nu, au fil des années, aus­si natu­rel que de nouer une cra­vate ou de faire le signe de croix. Il regar­da Maud une der­nière fois — un regard sans faux-sem­blant, sans cal­cul, le regard d’un homme simple qui a fait une chose cou­ra­geuse et qui ne sait pas encore s’il le regrettera.

— Wael aurait été fier de vous, dit-il. Puis il tra­ver­sa la ter­rasse, pous­sa la porte vitrée, et dis­pa­rut dans le hall du Phoenicia.

Maud res­ta sur la ter­rasse. Seule. Avec la mer, la cha­leur, les bou­gain­vil­liers, la pis­cine phos­pho­res­cente, et dans son sac la pho­to d’un homme mort qui sou­riait à la femme qui l’a­vait trahi.

Elle regar­da l’ho­ri­zon. La mer était tou­jours noire. Mais à l’ex­trême bord, là où l’eau tou­chait le ciel, quelque chose chan­geait — pas de la lumière, pas encore, mais l’ab­sence d’obs­cu­ri­té. Un amin­cis­se­ment du noir. Une pro­messe. L’aube approchait.

* * *

Cha­pitre 13 — La confrontation

Maud ren­tra dans le hall. Elle n’a­vait pas de plan. Elle avait une pho­to, une pro­messe de dos­sier, et la cer­ti­tude que la nuit n’é­tait pas ter­mi­née — pas encore, pas tant que la der­nière conver­sa­tion n’a­vait pas eu lieu, celle que tout le reste avait pré­pa­rée, chaque verre, chaque regard, chaque silence, chaque men­songe et chaque aveu menant à ce point de conver­gence comme les cou­loirs d’un laby­rinthe mènent au centre.

Noor était assise dans un fau­teuil du lobby.

Maud ne fut pas sur­prise. Quelque chose en elle savait — cette intui­tion qui avait fonc­tion­né toute la nuit comme un organe sup­plé­men­taire — que Noor serait là. Que Noor n’a­vait pas quit­té l’hô­tel après leur conver­sa­tion dans la chambre 514. Que Noor était redes­cen­due, s’é­tait assise dans ce fau­teuil, et atten­dait. Atten­dait quoi ? Maud, peut-être. Ou autre chose. Ou rien. Peut-être que Noor atten­dait sim­ple­ment que la nuit finisse, comme on attend la fin d’une fièvre, en sachant que le matin sera dif­fé­rent du soir et qu’on ne sera plus la même per­sonne de l’autre côté.

Elle avait ôté ses san­dales. C’est la pre­mière chose que Maud remar­qua — les san­dales posées à côté du fau­teuil, aban­don­nées, et les pieds nus de Noor sur le marbre froid du Phoe­ni­cia. Les pieds nus d’une femme dans un palace. Il y avait dans ce détail quelque chose de désar­mant, d’in­time, presque d’en­fan­tin — comme si Noor, en reti­rant ses chaus­sures, avait reti­ré la der­nière couche de son armure, et que ce qui res­tait — les pieds nus, la robe ivoire frois­sée, le visage sans masque — était enfin elle. Pas l’agent double. Pas la diplo­mate sué­doise. Pas Noor Sal­hab du Deuxième Bureau. Juste une femme fati­guée dans un hôtel, à quatre heures du matin, qui atten­dait quelque chose qu’elle ne pou­vait pas nommer.

Maud s’as­sit dans le fau­teuil en face d’elle. Le même face-à-face qu’au bar, huit heures plus tôt — mais tout avait chan­gé. L’é­chi­quier était ren­ver­sé. Les pièces étaient épar­pillées. Et les deux joueuses ne jouaient plus — elles se regar­daient par-des­sus le pla­teau vide avec la luci­di­té épui­sée de celles qui savent que la par­tie est finie et qui ne savent pas encore qui a gagné.

— Je croyais que vous étiez par­tie copier le dos­sier, dit Maud.

— C’est fait. Il y a un centre de ser­vices au sous-sol de l’hô­tel. Une pho­to­co­pieuse. Le récep­tion­niste de nuit m’a lais­sée l’u­ti­li­ser. Pour un pourboire.

— Bey­routh fonc­tionne aux arrangements.

— Bey­routh fonc­tionne à tout ce qui n’est pas la loi.

Un silence. Le lob­by était un aqua­rium vide — la lumière miel avait bais­sé d’un cran, les lustres fonc­tion­naient à demi-régime comme pour éco­no­mi­ser le spec­tacle en atten­dant les spec­ta­teurs du matin, et le marbre lui­sait dou­ce­ment dans cette semi-pénombre, comme une eau dor­mante. Au comp­toir de la récep­tion, l’employé de nuit avait dis­pa­ru — pro­ba­ble­ment aux toi­lettes, ou à la cui­sine cher­cher du café, ou absor­bé par les murs comme les ser­veurs fan­tômes du bar. Bou­tros lui-même avait quit­té son poste — son comp­toir était désert pour la deuxième fois de la nuit. L’hô­tel res­pi­rait seul.

Maud ouvrit son sac. Sor­tit l’en­ve­loppe. Sor­tit la pho­to. Et la posa sur la table basse entre elles, face visible, comme on pose une carte maîtresse.

Noor regar­da la photo.

Son visage ne bou­gea pas. Pas un muscle. Pas un fré­mis­se­ment. Mais ses yeux — ces yeux noirs qui avaient été tour à tour magné­tiques, opaques, bles­sés, épui­sés — ses yeux se fixèrent sur l’i­mage avec une inten­si­té qui abo­lit tout le reste. Pen­dant dix secondes, quinze, vingt, Noor Sal­hab regar­da la pho­to­gra­phie de Wael Cha­moun et d’elle-même au bar du Phoe­ni­cia le 8 juillet 1962, et dans ces vingt secondes il se pas­sa quelque chose que les mots ne pou­vaient pas cap­tu­rer — quelque chose qui appar­te­nait au domaine de la lumière, du papier argen­tique, de l’i­mage fixe, quelque chose que seule une pho­to pou­vait dire et qu’au­cune confes­sion ne dirait jamais.

Elle se vit en face de Wael. Elle vit son propre visage écou­tant un homme qu’elle avait contri­bué à tuer. Elle vit la gra­vi­té de son expres­sion — cette atten­tion totale que Maud avait remar­quée sur la pho­to, ce res­pect, cette admi­ra­tion — et elle sut, comme Maud l’a­vait su, que cette expres­sion ne pou­vait pas être simu­lée. La preuve était là, sur le papier. La preuve qu’elle avait été sin­cère. La preuve que ce qu’elle avait éprou­vé pour Wael, quelle que fût la nature de ce sen­ti­ment — amour, admi­ra­tion, fas­ci­na­tion — avait été réel. Et cette preuve était aus­si sa condam­na­tion, parce qu’elle mon­trait que Noor avait tra­hi un homme devant lequel elle était sin­cère, et que cette sin­cé­ri­té ren­dait la tra­hi­son non pas moins grave mais plus monstrueuse.

— Où avez-vous eu ça ? murmura-t-elle.

— Le pho­to­graphe. Garo Heki­mian. Il était au bar ce soir-là. Avec son Leica.

— Le petit Armé­nien ner­veux qui traîne dans le lobby.

— Oui.

Noor ten­dit la main vers la pho­to. S’ar­rê­ta. Ses doigts res­tèrent en sus­pen­sion à quelques cen­ti­mètres de l’i­mage — au-des­sus du visage de Wael, au-des­sus de son sou­rire — et ne la tou­chèrent pas. Comme si tou­cher la pho­to eût été tou­cher le mort. Comme si le papier eût été de la peau.

— Il sou­rit, dit Noor. Sa voix était un filet. — Il sou­riait tou­jours. Même quand il avait peur. Même quand il savait. Il sou­riait et on croyait que tout allait bien, et rien n’al­lait bien, et son sou­rire était la chose la plus cou­ra­geuse et la plus ter­rible que j’aie jamais vue.

Maud encais­sa. Parce que c’é­tait vrai. Le sou­rire de Wael — elle le connais­sait mieux que per­sonne, elle l’a­vait embras­sé mille fois, elle l’a­vait vu au réveil et au cré­pus­cule et dans l’a­mour et dans la colère — le sou­rire de Wael était exac­te­ment ce que Noor décri­vait. Un acte de cou­rage. Un acte de dis­si­mu­la­tion. Les deux à la fois, indé­mê­lables, comme tout chez lui.

— Il y a autre chose sur la pho­to, dit Maud. Regar­dez le fond. Le tabou­ret du fond, contre le mur.

Noor plis­sa les yeux. Regar­da. Vit.

— Drum­mond, dit-elle.

— Drum­mond. Le 8 juillet 1962. Au bar du Phoe­ni­cia. En train de vous regar­der avec Wael. Il savait, Noor. Drum­mond savait depuis le début. Pas tout — pas encore — mais assez pour com­prendre que quelque chose se pas­sait entre vous et l’his­to­rien. Et il a tiré le fil. Pen­dant un an, il a tiré le fil. Jus­qu’à ce soir.

Noor se lais­sa aller contre le dos­sier du fau­teuil. Ses épaules s’af­fais­sèrent. Son corps, qui avait main­te­nu toute la nuit une pos­ture de contrôle — le dos droit, le men­ton levé, les jambes croi­sées avec pré­ci­sion — ce corps capi­tu­la. Il se relâ­cha dans le fau­teuil comme un vête­ment qu’on ôte, et ce qui res­ta n’é­tait plus une sil­houette mais une forme, une masse, quelque chose de défait.

— Je sais, dit-elle. Je sais que Drum­mond savait. C’est pour ça que je l’ai orien­té vers vous. Parce qu’il avait les pièces du puzzle — pas toutes, mais les bonnes. Et parce que, seul, il ne pou­vait rien en faire. Un agent du MI6 qui accuse le Deuxième Bureau fran­çais du meurtre d’un his­to­rien liba­nais — qui le publie­rait ? Qui le croi­rait ? Mais une jour­na­liste de l’AFP qui recons­ti­tue l’his­toire par elle-même, avec des preuves, avec des sources — ça, c’est autre chose. Ça, c’est un article. Ça, c’est une bombe.

— Vous m’a­vez uti­li­sée aus­si. Comme vous avez uti­li­sé Drummond.

— Oui.

Un cin­quième oui. Mais celui-ci était dif­fé­rent des quatre pré­cé­dents. Celui-ci n’a­vait pas le poids d’un aveu — il avait la séche­resse d’un fait. Noor ne s’ex­cu­sait plus. Noor ne se jus­ti­fiait plus. Noor consta­tait. Avec la clar­té froide de quel­qu’un qui a brû­lé tous ses masques et qui se tient, nu, dans les cendres.

— Et main­te­nant ? dit Maud.

— Main­te­nant vous avez tout. La pho­to. Le dos­sier — vous l’au­rez demain matin. Le récit de cette nuit. Le nom de l’o­pé­ra­tion. Les méca­nismes. L’ordre. Le déra­page. La mort. Vous avez ce que Drum­mond vou­lait vous don­ner. Ce que Wael vou­lait que quel­qu’un sache. Ce que j’ai por­té seule pen­dant un an.

— Et vous ? Quand l’ar­ticle paraî­tra. Que deviendrez-vous ?

Noor sou­rit. Et ce sou­rire — pour la pre­mière fois de la nuit, pour la pre­mière et der­nière fois — fut un vrai sou­rire. Pas le sou­rire-masque du bar. Pas le sou­rire amer de l’ap­par­te­ment. Un sou­rire qui mon­tait jus­qu’aux yeux, qui éclai­rait le visage entier, un sou­rire qui avait la beau­té des choses qui ne durent pas.

— Je dis­pa­raî­trai, dit-elle. C’est ce que je fais de mieux. C’est la seule chose que ce métier m’a apprise qui vaille quelque chose — dis­pa­raître. Je quit­te­rai le Liban. Je quit­te­rai la cou­ver­ture sué­doise. Je quit­te­rai le Deuxième Bureau — s’il ne me quitte pas d’a­bord. Et j’i­rai quelque part où per­sonne ne me connaît et où je pour­rai être quel­qu’un d’autre. Encore quel­qu’un d’autre. C’est la malé­dic­tion des agents doubles — on ne cesse jamais de deve­nir quel­qu’un d’autre, et un jour on se rend compte qu’on a oublié qui on était au départ.

— Qui étiez-vous au départ ?

— Une fille de la mon­tagne druze. De Chouf. Mon père était ins­ti­tu­teur. Ma mère culti­vait des oli­viers. J’a­vais cinq frères et sœurs et un chien qui s’ap­pe­lait Bal­tha­zar et une vue sur la val­lée qui me fai­sait croire que le monde était beau.

C’é­tait la chose la plus inat­ten­due que Noor eût dite de toute la nuit. Plus inat­ten­due que l’a­veu de l’ordre. Plus inat­ten­due que la confes­sion sur Wael. Un sou­ve­nir d’en­fance. Un chien nom­mé Bal­tha­zar. Une vue sur une val­lée. Et Maud com­prit que ce sou­ve­nir était la chose la plus vraie que Noor pos­sé­dât encore — le seul frag­ment de son iden­ti­té que les ser­vices n’a­vaient pas fal­si­fié, que les cou­ver­tures n’a­vaient pas recou­vert, que les men­songes n’a­vaient pas dissous.

— Il y a une condi­tion, dit Noor.

Maud atten­dit.

— Mon nom. Pas dans l’ar­ticle. Pas comme source iden­ti­fiée. Vous pou­vez écrire ce que vous vou­lez — les réseaux fran­çais, la liste, Phil­by, Wael, l’o­pé­ra­tion. Mais mon nom ne doit pas appa­raître. Pas Noor Sal­hab. Pas la diplo­mate sué­doise. Pas l’of­fi­cier trai­tant. Si mon nom appa­raît, je suis morte. Et pas d’un arrêt car­diaque comme Drum­mond. Morte vrai­ment. Le Deuxième Bureau ne par­donne pas la tra­hi­son. Jamais.

— Vous me deman­dez de pro­té­ger ma source.

— Je vous demande de me lais­ser vivre.

La phrase res­ta entre elles comme un objet posé sur la table — à côté de la pho­to, à côté du sac qui conte­nait le magné­to­phone et le car­net et le sty­lo et tout l’ar­se­nal d’une jour­na­liste qui avait pas­sé dix ans à trans­for­mer les secrets des autres en articles. Lais­ser vivre. C’é­tait la demande la plus simple et la plus ver­ti­gi­neuse du monde. Pro­té­ger le nom de la femme qui avait cau­sé la mort de l’homme qu’elle aimait. Pro­té­ger sa source. Pro­té­ger son enne­mie. Pro­té­ger celle qui, dans un tri­bu­nal, serait com­plice de meurtre, et qui, dans cette nuit, avait été la seule à dire la vérité.

Maud regar­da la pho­to sur la table. Wael sou­riait. Noor écou­tait. Drum­mond obser­vait. Trois per­sonnes figées dans la lumière du bar du Phoe­ni­cia un soir de juillet 1962 — un mort, une traî­tresse, un espion. Et der­rière l’ob­jec­tif, invi­sible, Garo, l’Ar­mé­nien ner­veux qui avait appuyé sur le déclen­cheur sans savoir qu’il cap­tait non pas une image mais une équa­tion, une for­mule chi­mique dont le résul­tat serait deux morts, une dis­pa­ri­tion et un article qui n’é­tait pas encore écrit.

— D’ac­cord, dit Maud.

Noor fer­ma les yeux. Les gar­da fer­més. Une seconde. Deux. Trois. Quand elle les rou­vrit, quelque chose avait chan­gé pour la der­nière fois — le der­nier chan­ge­ment de la nuit, le der­nier mou­ve­ment tec­to­nique sur ce visage qui en avait connu tant. Ce n’é­tait pas du sou­la­ge­ment. Ce n’é­tait pas de la gra­ti­tude. C’é­tait de l’ac­cep­ta­tion. L’ac­cep­ta­tion de ce qui était fait et de ce qui ne pou­vait pas être défait. L’ac­cep­ta­tion que le dos­sier Lazare quit­te­rait ses mains, que l’his­toire de Wael serait racon­tée, que le monde sau­rait — pas tout, jamais tout, mais assez — et que sa propre vie, cette vie de couches et de masques et de men­songes empi­lés les uns sur les autres, pren­drait un tour­nant dont elle ne connais­sait pas la direction.

— Une der­nière chose, dit Noor. Elle se pen­cha en avant. Ses pieds nus tou­chèrent le marbre — un fris­son remon­ta le long de ses jambes, visible, invo­lon­taire, la chair de poule du froid ou de l’é­mo­tion. — Le chef de poste. Celui qui a don­né l’ordre d’en­lè­ve­ment. Celui qui a chan­gé mon plan.

— Oui.

— Il est tou­jours en poste. À Bey­routh. Vous le croi­se­rez peut-être. Vous l’a­vez peut-être déjà croi­sé. C’est un homme qu’on croise — il fait par­tie des murs, il fait par­tie du décor, il fait par­tie de cette ville comme les réver­bères et les pal­miers. Je ne vous dirai pas son nom. Pas parce que je le pro­tège — parce que son nom est dans le dos­sier. Wael l’a­vait iden­ti­fié. C’est le der­nier cadeau que Wael vous fait — le nom de l’homme qui l’a tué, écrit de la main de l’homme qu’il a tué.

Noor se leva. Remit ses san­dales. Le geste fut lent, méti­cu­leux — elle bou­cla chaque lanière avec le soin d’une femme qui se rha­bille après l’a­mour ou avant la guerre, ce qui dans son cas reve­nait au même. Elle prit son sac. Véri­fia que la copie du dos­sier était dedans. Regar­da Maud une der­nière fois.

— Wael avait rai­son, dit-elle. Vous irez tou­jours trop loin.

La phrase de Wael. Dans la bouche de Noor. Maud reçut le choc sans bron­cher — un choc froid, exact, comme un éclat de verre qui entre dans la peau si pro­pre­ment qu’on ne sent pas la cou­pure et qu’on ne voit le sang qu’a­près. Noor connais­sait cette phrase. Wael la lui avait dite aus­si. Ou Noor l’a­vait enten­due de la bouche de Wael un soir au bar du Phoe­ni­cia. Ou Noor l’a­vait lue dans un rap­port de sur­veillance. Ça n’a­vait plus d’im­por­tance. Ce qui impor­tait, c’est que la phrase exis­tait entre elles trois — Wael, Maud, Noor — comme un legs, comme un tes­ta­ment, comme la der­nière volon­té d’un mort qui avait aimé deux femmes et qui avait été tra­hi par la nuit.

Noor tra­ver­sa le lob­by. Ses san­dales cla­quèrent sur le marbre — un bruit sec, régu­lier, qui s’é­loi­gnait comme un métro­nome qu’on emporte. Elle ne se retour­na pas. Pas de quart de tour, pas de regard par-des­sus l’é­paule. Elle mar­cha droit vers la porte d’en­trée du Phoe­ni­cia, la pous­sa, et la cha­leur de Bey­routh l’avala.

La porte se referma.

Maud res­ta seule dans le lob­by du Phoe­ni­cia avec la pho­to de Wael sur la table et l’aube dans les veines.

* * *

Cha­pitre 14 — L’aube

Elle ne bou­gea pas.

Pen­dant com­bien de temps — dix minutes, vingt, une heure — elle res­ta assise dans le fau­teuil du lob­by, les yeux ouverts, le corps immo­bile, le sac sur les genoux, la pho­to de Wael posée entre elle et le monde comme un bou­clier ou une offrande. Le Phoe­ni­cia res­pi­rait autour d’elle — les ven­ti­la­teurs au pla­fond bras­saient l’air cli­ma­ti­sé avec la len­teur méca­nique d’or­ganes qui ne savent pas qu’ils sont vivants, les lustres bour­don­naient à demi-régime, les murs de marbre gar­daient la mémoire de tout ce qui avait été dit et fait entre eux cette nuit, et ils ne juge­raient pas, les murs ne jugent jamais, les murs sont les seuls témoins fiables parce qu’ils ne témoignent devant personne.

Le lob­by, à cette heure, appar­te­nait aux fan­tômes. Pas les fan­tômes des films — les vrais, les quo­ti­diens, ceux qui hantent les grands hôtels entre quatre et six heures du matin, quand les der­niers noc­tam­bules sont par­tis et que les pre­miers employés du matin ne sont pas encore arri­vés. Des ombres de conver­sa­tions. Des traces de par­fum. Un verre oublié sur une table basse, avec un demi-cen­ti­mètre de whis­ky au fond qui avait la cou­leur de l’ambre et la mélan­co­lie de tout ce qui est aban­don­né. Le Phoe­ni­cia flot­tait dans cet entre-deux comme un navire entre deux marées — ni nuit ni jour, ni plein ni vide, un espace sus­pen­du où le temps n’a­van­çait plus mais ne recu­lait pas non plus, où tout était pos­sible parce que rien n’a­vait encore été décidé.

Maud prit la pho­to. La regar­da une der­nière fois. Le visage de Wael. Ce sou­rire. Ces yeux noirs qui la regar­daient à tra­vers le papier et le temps et la mort, et qui disaient — quoi ? Vas‑y ? Arrête-toi ? Par­donne ? Ne par­donne pas ? Les morts ne donnent pas de consignes. Les morts sou­rient sur les pho­tos et laissent les vivants se débrouiller avec le reste.

Elle ran­gea la pho­to dans l’en­ve­loppe. L’en­ve­loppe dans le sac. Fer­ma le sac. Et res­ta assise encore un moment, parce que se lever c’é­tait com­men­cer, et com­men­cer c’é­tait choi­sir, et elle n’a­vait pas encore choi­si — ou plu­tôt elle avait choi­si depuis le début, depuis l’ins­tant où elle avait ouvert la lettre de Drum­mond dans son bureau de la rue des Saints-Pères, depuis l’ins­tant où elle avait ache­té le billet d’a­vion, depuis l’ins­tant où le taxi avait lon­gé la Cor­niche et que la Médi­ter­ra­née avait été par­tout, dans le pare-brise, dans les rétro­vi­seurs, dans ses yeux. Elle avait choi­si avant de savoir ce qu’elle choi­sis­sait. C’é­tait tou­jours comme ça avec elle. Wael le savait. Noor le savait. Tout le monde le savait sauf elle.

Le pre­mier bruit du matin fut un cli­que­tis de vaisselle.

Il venait des cui­sines — loin­tain, étouf­fé par les murs et les cou­loirs, mais recon­nais­sable entre mille. Le bruit d’une cui­sine qui se réveille. Des tasses sor­ties des pla­cards. Des sou­coupes empi­lées. Le sif­fle­ment d’une bouilloire. Le choc sourd d’un sac de café qu’on pose sur un comp­toir. Le Phoe­ni­cia recom­men­çait à vivre par ses entrailles, comme un ani­mal qui se réveille ventre d’a­bord, et ce bruit — banal, domes­tique, absur­de­ment récon­for­tant — fut la pre­mière chose qui rame­na Maud dans le monde des vivants.

Puis la lumière.

Elle arri­va par les baies vitrées du hall — pas d’un coup, pas comme un pro­jec­teur qu’on allume, mais par degrés, par couches, par nuances. D’a­bord le gris. Un gris lai­teux, trans­lu­cide, le gris de l’aube mari­time qui pré­cède le soleil comme un huis­sier pré­cède le juge. Ce gris entra dans le lob­by et se mêla à la lumière miel des lustres, et pen­dant quelques minutes les deux lumières coexis­tèrent — l’ar­ti­fi­cielle et la natu­relle, la nuit et le jour, le men­songe et la véri­té — et le lob­by du Phoe­ni­cia eut la cou­leur d’un rêve, cette cou­leur impos­sible qui n’existe que dans les inter­stices, quand le monde hésite entre deux états.

Puis le gris vira au rose. Un rose pâle, presque blanc, le rose de l’in­té­rieur d’un coquillage, le rose que les peintres appellent aurore et que les Bey­rou­thins appellent sim­ple­ment le matin. Le rose entra par les baies vitrées et tou­cha le marbre et le marbre rou­git comme s’il avait honte, comme si la lumière du jour révé­lait ce que la lumière miel avait caché — les traces de pas, les éra­flures, les fis­sures minus­cules dans la pierre, toutes ces marques que la nuit efface et que l’aube restaure.

Et puis le soleil.

Il appa­rut d’un coup — par-des­sus la mer, par-des­sus l’ho­ri­zon, par-des­sus tout ce que Maud avait tra­ver­sé cette nuit. Un disque rouge sang qui mon­ta de la Médi­ter­ra­née comme un noyé qui remonte à la sur­face, ruis­se­lant de lumière, et qui frap­pa les baies vitrées du Phoe­ni­cia avec une vio­lence dorée qui trans­for­ma le lob­by en cathé­drale. Le marbre devint or. Les lustres devinrent inutiles. Les fau­teuils, les tables, les plantes vertes, le comp­toir de la récep­tion, tout fut pris dans cette lumière pre­mière, cette lumière qui exis­tait avant les hôtels et les espions et les guerres et les men­songes, cette lumière qui ne savait rien et qui éclai­rait tout.

Maud fer­ma les yeux. Le soleil était chaud sur ses pau­pières. Rouge à tra­vers la peau. Le rouge du sang, le rouge du début, le rouge de tout ce qui pulse et vit et refuse de s’arrêter.

Le Phoe­ni­cia se réveilla.

Les bruits se mul­ti­plièrent — un ascen­seur qui mon­tait, un cha­riot qui rou­lait dans un cou­loir, des voix en arabe dans les cui­sines, le rire d’une femme de chambre quelque part dans les étages, un télé­phone qui son­nait à la récep­tion, le cla­que­ment d’une porte. L’hô­tel repre­nait sa vie diurne avec l’in­dif­fé­rence majes­tueuse d’un orga­nisme qui a sur­vé­cu à une nuit de plus et qui n’en tire aucune gloire. Les clients du matin com­men­ce­raient bien­tôt à des­cendre — des hommes d’af­faires avec leurs ser­viettes, des tou­ristes avec leurs appa­reils pho­to, des diplo­mates avec leurs sou­rires cali­brés — et ils tra­ver­se­raient ce lob­by sans savoir ce qui s’y était joué, sans sen­tir les traces de Noor et de Maud et de Sin­clair et de Garo dans l’air qu’ils res­pi­re­raient, sans devi­ner que le marbre sous leurs chaus­sures avait été le sol d’un tri­bu­nal et d’un confes­sion­nal et d’un champ de bataille, tout en une seule nuit, entre un cré­pus­cule et une aube.

Bou­tros revint.

Il appa­rut par une porte de ser­vice que Maud n’a­vait jamais remar­quée — une porte dis­crète, peinte de la même cou­leur que le mur, presque invi­sible, par laquelle les employés entraient et sor­taient comme des acteurs par les cou­lisses. Il por­tait le même uni­forme — veste noire, che­mise blanche, nœud papillon bor­deaux — mais frais, repas­sé, comme s’il avait chan­gé de cos­tume pen­dant son absence, comme s’il avait mué. Son visage de cèdre était le même — ravi­né, patient, indes­truc­tible — mais quelque chose dans ses yeux avait chan­gé. Les puits étaient moins pro­fonds. Ou la lumière du matin y des­cen­dait plus loin.

Il vit Maud. Ne parut pas sur­pris de la trou­ver là — assis dans un fau­teuil du lob­by, à cinq heures et demie du matin, avec un sac sur les genoux et le soleil sur le visage. Bou­tros Maa­touk ne s’é­ton­nait de rien. Les grands hôtels sont des théâtres, et les concierges sont les seuls spec­ta­teurs qui ne quittent jamais la salle.

— Bon­jour, madame Ker­vern, dit-il. Avez-vous dormi ?

— Non.

— Per­sonne ne dort la pre­mière nuit. C’est le déca­lage horaire. Ou Bey­routh. Les deux ont le même effet.

Il prit sa place der­rière le comp­toir. Ajus­ta les objets sur la sur­face en aca­jou — le registre, le télé­phone, le pot à crayons, le petit pla­teau en lai­ton pour les mes­sages — avec les gestes méti­cu­leux d’un prêtre qui dis­pose les élé­ments du culte sur l’au­tel. Chaque objet à sa place. Chaque chose dans l’ordre. Le monde remis en état.

— Puis-je vous faire mon­ter un café, madame ? Un vrai café. Pas celui du bar — celui de la cui­sine. Le cui­si­nier est arri­vé. Il fait le meilleur café de Bey­routh. Ne le dites pas au barman.

— Oui, dit Maud. Un café. Mer­ci, Boutros.

Il décro­cha le télé­phone. Pas­sa la com­mande en arabe — quelques mots rapides, musi­caux, qui avaient la dou­ceur d’une langue qui se réveille elle aus­si. Rac­cro­cha. Et res­ta debout der­rière son comp­toir, les mains posées à plat sur l’a­ca­jou, et il regar­da Maud avec une expres­sion qu’elle n’a­vait vue sur aucun visage cette nuit — ni sur celui de Noor, ni sur celui de Sin­clair, ni sur celui de Garo. Une expres­sion qui n’é­tait ni de la curio­si­té, ni de la com­pas­sion, ni du juge­ment. De la patience. La patience d’un homme qui a vu des cen­taines de per­sonnes tra­ver­ser ce lob­by avec des secrets dans les poches et des déci­sions à prendre, et qui sait que les déci­sions se prennent seules, à leur heure, comme les fruits tombent de l’arbre — non pas quand on les secoue mais quand ils sont mûrs.

— Bou­tros, dit Maud.

— Oui, madame.

— Le coup de télé­phone. Hier soir. Quand je suis pas­sée devant votre comp­toir pour aller au bar. Vous avez décro­ché le télé­phone, com­po­sé un numé­ro, lais­sé son­ner deux fois, et raccroché.

Bou­tros ne cil­la pas.

— Vous avez pré­ve­nu quel­qu’un de ma pré­sence, dit Maud.

— J’ai pré­ve­nu quel­qu’un que la nuit allait com­men­cer, dit Boutros.

— Qui ?

— Quel­qu’un qui atten­dait que vous veniez. Quel­qu’un qui savait que vous vien­driez, tôt ou tard, et qui m’a­vait deman­dé de le pré­ve­nir quand ce serait le cas.

— Noor.

Bou­tros ne confir­ma pas. Ne nia pas. Son visage res­ta le même — le cèdre, les puits, le nœud papillon. Mais ses mains, posées sur le comp­toir, bou­gèrent d’un cen­ti­mètre. Un cen­ti­mètre vers l’ex­té­rieur cette fois — le geste inverse de celui de la veille, comme s’il ouvrait quelque chose au lieu de le fermer.

— Mon­sieur Cha­moun me fai­sait confiance, dit-il. C’est un hon­neur rare. La confiance est la chose la plus chère du monde dans un grand hôtel — plus chère que les suites, plus chère que le cham­pagne, plus chère que la dis­cré­tion. Mon­sieur Cha­moun me fai­sait confiance et il m’a deman­dé, un soir, quelques semaines avant sa dis­pa­ri­tion, de veiller sur quelque chose. Pas un objet. Pas un docu­ment. Une pos­si­bi­li­té. La pos­si­bi­li­té que quel­qu’un vienne un jour le cher­cher. Et quand cette per­sonne vien­drait, je devais pré­ve­nir la seule per­sonne qui savait ce qui lui était arri­vé. Pour que la véri­té ait une chance.

Maud sen­tit ses yeux brû­ler. Pas des larmes — elle ne pleu­re­rait pas, pas ici, pas dans ce lob­by, pas devant Bou­tros. Mais une brû­lure. La brû­lure du sel et du soleil et de la fatigue et de quelque chose d’autre, quelque chose qui n’a­vait pas de nom et qui res­sem­blait à de la gra­ti­tude — envers ce vieil homme der­rière son comp­toir qui avait gar­dé un secret pen­dant un an, qui avait atten­du avec la patience d’un cèdre que la bonne per­sonne pousse la porte du Phoe­ni­cia, et qui avait décro­ché son télé­phone au bon moment, lais­sé son­ner deux fois, et rac­cro­ché. Deux son­ne­ries. Le signal le plus simple du monde. Et toute la nuit en avait découlé.

— Wael vous a deman­dé de pré­ve­nir Noor, dit Maud. Il savait. Il savait qu’elle tra­vaillait pour les Fran­çais. Et il lui fai­sait quand même confiance.

Bou­tros ne répon­dit pas. Mais dans ses yeux — au fond des puits, très loin, presque invi­sible — quelque chose scin­tilla. Pas de la lumière. Pas de la véri­té. Quelque chose de plus modeste et de plus pré­cieux. De la confirmation.

Le café arri­va. Appor­té par un ser­veur mati­nal — pas un fan­tôme celui-là, un homme de chair et d’os, tra­pu, mous­ta­chu, en veste blanche, qui posa le pla­teau sur la table basse avec la brus­que­rie affec­tueuse des cui­si­niers qui confondent le ser­vice avec l’a­mour. Une petite tasse en por­ce­laine. Le café noir, épais, sur­mon­té de sa mousse brune. L’o­deur de car­da­mome et de terre brû­lée. Le café de Wael.

Maud but. Le café était brû­lant, amer, épais — tout ce qu’elle avait détes­té la pre­mière fois, dans le bureau de Wael à l’AUB, un après-midi de mai 1961. Et main­te­nant elle le buvait comme un sacre­ment. Comme une com­mu­nion. Comme la der­nière gor­gée d’un rituel qui avait com­men­cé deux ans plus tôt et qui se ter­mi­nait ici, dans ce lob­by, à cette heure, sous cette lumière.

Elle posa la tasse. Le marc au fond des­si­nait des formes. Elle ne les lut pas. Pas parce qu’elle avait peur de ce qu’elles diraient — parce qu’elle n’en avait plus besoin. Elle savait déjà. Elle savait ce qu’elle allait faire. Elle l’a­vait tou­jours su. Depuis la lettre de Drum­mond. Depuis le taxi sur la Cor­niche. Depuis le hall du Phoe­ni­cia et ses lustres et son marbre et sa lumière miel qui men­tait avec grâce.

Elle allait écrire.

Pas un article. Pas une dépêche AFP de trois feuillets avec des guille­mets et des sources ano­nymes et des pré­cau­tions de juriste. Quelque chose de plus long. De plus pro­fond. De plus dan­ge­reux. Elle allait écrire l’his­toire de Wael Cha­moun — his­to­rien, amant, cher­cheur de véri­té, homme qui avait tiré un fil et que le fil avait étran­glé. Elle allait écrire l’his­toire du dos­sier Lazare — la liste, les noms, les réseaux qui ne s’é­taient jamais éteints, la France qui n’a­vait jamais quit­té le Levant. Elle allait écrire l’his­toire de Phil­by — pas la fuite, que tout le monde connais­sait, mais la com­pli­ci­té, que per­sonne ne vou­lait connaître. Elle allait écrire l’his­toire de Drum­mond, le net­toyeur deve­nu cher­cheur de véri­té, mort d’un arrêt car­diaque trop ponc­tuel. Et elle allait écrire cette nuit — le bar, Noor, Dalal, Garo, Sin­clair, Bou­tros, le Phoe­ni­cia qui avait été le décor et le témoin et le com­plice de tout.

Elle n’é­cri­rait pas le nom de Noor. Elle avait don­né sa parole. Et Maud Ker­vern, jour­na­liste AFP, fille de Bre­tagne, femme de parole comme son père avait été homme de parole et comme Wael avait été homme de parole — Maud Ker­vern tenait ses pro­messes. Même celles qu’elle fai­sait à ses enne­mies. Sur­tout celles-là.

Elle se leva. Prit son sac. Tra­ver­sa le lob­by. Ses talons cla­quèrent sur le marbre — un bruit net, régu­lier, qui n’a­vait plus rien de la fatigue ni de l’hé­si­ta­tion. Un bruit de femme qui marche vers quelque chose.

En pas­sant devant le comp­toir de Bou­tros, elle s’arrêta.

— Mer­ci, dit-elle.

— C’est moi qui vous remer­cie, madame. Mon­sieur Cha­moun aurait été content. Pas heu­reux — content, c’est dif­fé­rent, c’est moins que le bon­heur mais c’est plus solide. Content que quel­qu’un soit venu. Content que la pos­si­bi­li­té soit deve­nue une réalité.

Maud hocha la tête. Il n’y avait plus rien à dire. Les mots avaient fait leur tra­vail cette nuit — ils avaient ouvert des portes, révé­lé des secrets, bles­sé et conso­lé et men­ti et avoué — et main­te­nant les mots se reti­raient, comme la mer après la tem­pête, et ce qui res­tait sur la plage n’é­tait pas beau mais c’é­tait vrai.

Elle prit l’as­cen­seur. Les miroirs. Une der­nière fois. Six Maud, huit Maud, une infi­ni­té de Maud mon­tant vers la chambre 514. Et dans ces reflets — cette fois, cette der­nière fois — elle ne cher­cha ni les yeux de Wael ni les siens. Elle ne cher­cha rien. Elle regar­da sim­ple­ment la femme dans le miroir, cette femme aux yeux cer­nés et à la robe frois­sée et aux che­veux en désordre qui por­tait dans son sac une pho­to et un magné­to­phone et un car­net et un sty­lo et la mémoire d’une nuit qui ne fini­rait jamais vrai­ment, et elle la trou­va — cette femme, ce reflet, elle-même — non pas belle, non pas forte, non pas cou­ra­geuse, mais suf­fi­sante. Suf­fi­sante pour ce qui devait être fait.

La chambre 514. Elle ouvrit la porte. Le lit était tou­jours intact. La valise tou­jours fer­mée. La mer tou­jours là par la fenêtre — mais la mer avait chan­gé. La Médi­ter­ra­née du matin n’é­tait plus la Médi­ter­ra­née de la nuit. Elle n’é­tait plus noire, plus mena­çante, plus indif­fé­rente. Elle était bleue. D’un bleu absurde, insen­sé, un bleu qui n’a­vait aucune rai­son d’être si beau après une nuit si laide, un bleu qui était une gifle et une grâce, un bleu qui disait : je suis tou­jours là, et je serai tou­jours là, et les morts sont morts et les vivants sont vivants et la lumière revient tou­jours, tou­jours, même après les nuits les plus longues, même après les secrets les plus noirs, même à Beyrouth.

Maud s’as­sit au bureau — ce bureau où per­sonne n’é­cri­rait jamais, avait-elle pen­sé en arri­vant. Elle ouvrit la valise enfin. En sor­tit un sty­lo, du papier. Posa le car­net à côté. Posa la pho­to à côté du car­net — Wael sou­riant, Noor écou­tant, Drum­mond dans l’ombre.

Et sous la porte, comme Noor l’a­vait pro­mis, une che­mise en car­ton brun avait été glis­sée pen­dant son absence. LAZARE, disait l’é­cri­ture de Wael. Lazare, celui qui revient d’entre les morts.

Maud prit la che­mise. L’ou­vrit. Regar­da les noms, les dates, les lignes rouges tra­cées par la main de Wael entre les noms des vivants et les noms des morts. Puis elle prit le stylo.

Dehors, Bey­routh se réveillait. Les klaxons. Les cris des mar­chands. L’ap­pel du muez­zin, loin­tain, mélan­co­lique, mon­tant depuis une mos­quée de Bab Idriss comme une colonne de fumée sonore. Les cloches d’une église maro­nite, quelque part dans Gem­may­zeh, qui répon­daient au muez­zin avec cette cour­toi­sie aga­cée des vieux voi­sins qui ne s’aiment pas mais qui se res­pectent. Le bruit d’un scoo­ter. Le rire d’un enfant. Le cris­se­ment d’un rideau de fer qu’on lève. Et par-des­sus tout, par-des­sous tout, le bruit de la mer — éter­nel, patient, indif­fé­rent à tout ce que les hommes font au bord de l’eau.

Dalal Frem, quelque part dans l’hô­tel, dor­mait encore. Sa voix au repos. Ses bra­ce­lets en argent immo­biles sur une table de nuit. Elle rêvait peut-être d’As­ma­han, la chan­teuse druze morte dans le Nil, ou peut-être ne rêvait-elle de rien, peut-être que les chan­teuses, quand elles dorment, font silence même dans leurs rêves, pour que la voix se repose, pour que la voix soit prête le soir, quand le bar du Phoe­ni­cia se rem­pli­ra de nou­veau et que les lustres dif­fu­se­ront de nou­veau leur lumière cou­leur miel et que les ven­ti­la­teurs bras­se­ront de nou­veau l’air salin venu de la mer.

Garo Heki­mian était quelque part dans Bourj Ham­moud, chez un prêtre armé­nien qui ne posait pas de ques­tions. Son Lei­ca sur la poi­trine. Ses mains qui ne trem­blaient plus.

Hugh Sin­clair se réveillait dans sa rési­dence de Ras Bey­routh, enfi­lait sa veste en lin neuve, ajus­tait sa cra­vate, et pré­pa­rait un visage pour un jour de plus dans un pays qui ne lui appar­te­nait pas mais qu’il ne quit­te­rait jamais, parce que les hommes comme Sin­clair ne quittent pas les pays — ils y res­tent comme les ter­mites res­tent dans le bois, invi­sibles, patients, dévo­rant la struc­ture de l’intérieur.

Noor Sal­hab était par­tie. Où — vers le Chouf, vers Damas, vers un aéro­port, vers une autre vie, vers un autre nom — Maud ne le savait pas et ne le sau­rait peut-être jamais. Noor avait dit qu’elle dis­pa­raî­trait. Noor fai­sait ce qu’elle disait. C’é­tait le seul point com­mun entre elles — la parole tenue. Le seul fil entre la jour­na­liste et l’es­pionne, entre la femme qui écri­rait et la femme qui s’ef­fa­ce­rait, entre celle qui met­trait la véri­té en pleine lumière et celle qui retour­ne­rait dans l’ombre d’où elle était venue.

Bou­tros Maa­touk était à son poste. Il y res­te­rait jus­qu’à six heures, comme il l’a­vait dit. Puis un autre concierge pren­drait sa place, et Bou­tros ren­tre­rait chez lui, dans son appar­te­ment de je ne sais quel quar­tier de Bey­routh, et il dor­mi­rait, et il rêve­rait peut-être de mon­sieur Cha­moun qui sou­riait en com­man­dant un café au bar, et quand il se réveille­rait, le Phoe­ni­cia l’at­ten­drait, comme le Phoe­ni­cia attend tout le monde — avec ses lustres, son marbre, sa lumière miel, et cette ten­sion invi­sible qui tra­verse l’es­pace et qui est, au fond, la seule chose vraie dans un hôtel bâti sur les apparences.

Et Wael Cha­moun était mort. Wael Cha­moun était mort dans une ruelle de la rue Bliss un soir de juillet 1962, d’une balle tirée par un homme qui avait pani­qué, et son corps avait été empor­té dans la nuit, et per­sonne ne savait où il repo­sait — pas de tombe, pas de stèle, pas de pierre, rien qu’une absence qui avait la forme exacte d’un homme debout devant une fenêtre ouverte sur la mer, un livre dans une main et une ciga­rette dans l’autre, qui se retour­nait en sou­riant quand on frap­pait à sa porte.

Mais Maud Ker­vern était vivante. Et elle avait un sty­lo. Et elle avait du papier. Et elle avait la pho­to et le dos­sier et la mémoire d’une nuit et la colère d’un an et la mer de Bey­routh par la fenêtre et le café de Wael dans les veines et le soleil du Levant sur ses mains.

Elle écri­vit le pre­mier mot.

FIN

* * *

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