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Le som­meil
du roi

Le som­meil du roi

Cha­pitres 1 à 4

CHA­PITRE 1

L’homme dans la chambre

Il y avait d’a­bord la lumière. Elle pas­sait à tra­vers les per­siennes du pre­mier étage comme un liquide très lent, un miel pâle qui s’é­ta­lait sur le par­quet en lattes sombres, et Auré­lien Des­fo­rêts la regar­dait pro­gres­ser depuis sa table de tra­vail avec la patience d’un homme qui n’at­tend rien. La lumière de Vien­tiane à six heures du matin — avant que la cha­leur ne referme son poing sur la ville — avait cette qua­li­té par­ti­cu­lière des lumières tro­pi­cales d’al­ti­tude : quelque chose de cru et de tendre à la fois, comme si l’air lui-même hési­tait entre la dou­ceur et la brûlure.

Il posa sa tasse de café sur le coin du bureau — un café lao, noir, épais, sucré, ser­vi dans un verre à la manière locale, que la femme de chambre dépo­sait chaque matin devant sa porte à cinq heures qua­rante-cinq sans jamais frap­per. Auré­lien ne l’a­vait jamais vue. Il connais­sait ses horaires, la déli­ca­tesse de ses pas dans le cou­loir, le tin­te­ment infime de la sou­coupe contre le pla­teau en osier, mais pas son visage. C’é­tait un fan­tôme bien­veillant par­mi d’autres, et le Set­tha Palace en abri­tait plusieurs.

Il dis­po­sa ses feuillets devant lui. Tou­jours le même rituel : le manus­crit à gauche, les pages vierges à droite, le sty­lo — un Water­man au corps nacré qu’il avait ache­té rue du Bac dans une autre vie — posé en tra­vers, per­pen­di­cu­laire au bord de la table. Une géo­mé­trie intime qui pré­cé­dait l’é­cri­ture comme la prière pré­cède l’of­fice. Le ven­ti­la­teur au pla­fond tour­nait avec une len­teur de pla­nète, bras­sant un air qui sen­tait le bois de rose et le jas­min — l’o­deur du Set­tha Palace, cette odeur qui avait fini par se confondre avec l’o­deur de sa propre peau.

Il relut la der­nière page écrite la veille. Le roi Set­tha­thi­rath se tenait sur les hau­teurs de Luang Pra­bang et contem­plait la ville pour la der­nière fois. En contre­bas, le Mékong brillait entre les col­lines comme un ser­pent de mer­cure. Les élé­phants de la cour étaient déjà char­gés — les coffres en teck, les soie­ries, les manus­crits sacrés sur feuilles de lata­nier, les sta­tues de bronze du palais. La déci­sion était prise : on mar­che­rait vers le sud, vers Vien­tiane, vers une nou­velle capi­tale. Le roi avait trente ans et la cer­ti­tude que les dieux mar­chaient avec lui.

Auré­lien trem­pa son sty­lo dans l’en­crier — il écri­vait à l’encre, par affec­ta­tion ou par habi­tude, ce qui reve­nait au même — et poursuivit :

« Set­tha­thi­rath ne se retour­na pas. Il y a dans l’acte de quit­ter un lieu aimé une dis­ci­pline qui res­semble à la cruau­té, et le roi la pos­sé­dait comme on pos­sède un talent de nais­sance. Les cour­ti­sans qui l’ob­ser­vaient depuis le cor­tège en contre­bas virent sa sil­houette se déta­cher contre le ciel blan­châtre de la mous­son, immo­bile un ins­tant de plus que la décence ne l’exi­geait, puis des­cendre vers eux d’un pas régu­lier, sans hâte, comme un homme qui mar­che­rait vers sa propre statue. »

Il s’ar­rê­ta. Relut. Chan­gea « blan­châtre » pour « lai­teux ». Hési­ta. Revint à « blan­châtre ». Il y avait dans ce mot quelque chose de légè­re­ment mala­dif qui conve­nait — un ciel qui couve, un ciel de fièvre. Il lais­sa la phrase telle quelle et pas­sa à la suivante.

Dehors, Vien­tiane s’é­veillait avec cette non­cha­lance qui était sa manière d’exis­ter. Le bruit d’un moteur sur le bou­le­vard Khoun­bou­lom — un camion, un véhi­cule mili­taire peut-être, les deux caté­go­ries se confon­dant sou­vent ici. Le chant d’un coq quelque part der­rière le mur d’en­ceinte de l’hô­tel, absur­de­ment pas­to­ral pour une capi­tale. Et des­sous, plus bas que tout, le mur­mure per­ma­nent de la ville : une rumeur de voix, de moby­lettes, de cas­se­roles, de radios loin­taines jouant du lam — cette musique lao traî­nante et mélan­co­lique qu’Au­ré­lien avait appris à ne plus entendre, comme on n’en­tend plus le bruit de son propre cœur.

Il ne tour­na pas la tête vers la fenêtre. Il n’y avait rien à voir qu’il n’eût déjà vu — le jar­din du Set­tha Palace avec ses pal­miers immo­biles, la pis­cine d’un tur­quoise irréel à cette heure, un employé en pan­ta­lon sombre qui ratis­sait les feuilles mortes avec des gestes de bonze balayant un temple. Et au-delà du mur, les toits de tuile et de tôle, les flam­boyants en fleur le long du bou­le­vard, l’a­ve­nue Lane Xang qui fuyait vers le Patuxai en pers­pec­tive colo­niale, et plus loin encore, invi­sible mais pré­sent comme une basse conti­nue, le Mékong.

Il tra­vailla encore une heure. La cha­leur mon­tait pro­gres­si­ve­ment dans la chambre mal­gré le ven­ti­la­teur — une cha­leur de serre, humide et patiente, qui s’in­fil­trait par les inter­stices des per­siennes et fai­sait per­ler de minus­cules gouttes de sueur sur le dos de la main qui tenait le sty­lo. Auré­lien ne s’en aper­ce­vait pas. Quand il écri­vait, son corps ces­sait d’exis­ter — il n’é­tait plus qu’un œil, une main, un flux de mots entre la pen­sée et la page. Le monde se rédui­sait au rec­tangle blanc du feuillet, à l’o­deur de l’encre, au cris­se­ment de la plume sur le grain du papier.

Le cor­tège royal avait quit­té les hau­teurs de Luang Pra­bang et des­cen­dait main­te­nant vers la val­lée du Mékong par un che­min que les chro­niques anciennes appe­laient « la route des élé­phants ». Auré­lien décri­vait la jungle — non pas la jungle réelle, qu’il n’a­vait jamais vue, mais celle de son ima­gi­na­tion, nour­rie de lec­tures et de gra­vures, une jungle majes­tueuse et ordon­née comme un jar­din anglais, peu­plée de per­ro­quets, de singes et de cerfs dont les bois se per­daient dans la cano­pée. C’é­tait une jungle de roman, et elle avait la beau­té des choses qui n’ont jamais existé.

À sept heures, il posa son sty­lo. Quatre pages. C’é­tait sa moyenne — quatre pages le matin, par­fois cinq quand le texte cou­lait, jamais moins de trois quand il résis­tait. Le roi Set­tha­thi­rath était en marche. Le cor­tège avan­çait à tra­vers la jungle entre Luang Pra­bang et Vien­tiane, une jungle qui n’exis­tait plus, sur des che­mins que per­sonne ne retrou­ve­rait, dans un temps qui n’ap­par­te­nait qu’au roman. Auré­lien refer­ma le manus­crit avec soin, ali­gna les feuillets, rebou­cha l’encrier.

Il des­cen­dit.

L’es­ca­lier du Set­tha Palace était un poème en bois de rose. Vingt-trois marches — Auré­lien les avait comp­tées un jour, par dés­œu­vre­ment — dont cha­cune avait sa voix propre, sa manière de cra­quer sous le pied, son timbre par­ti­cu­lier dans le concert mati­nal de l’hô­tel. La troi­sième grin­çait dans l’ai­gu. La sep­tième émet­tait un cra­que­ment sourd, presque un sou­pir. La qua­tor­zième ne disait rien — elle était muette, et son silence, au milieu de la conver­sa­tion des autres marches, avait quelque chose d’in­quié­tant, comme un visage sans expres­sion dans une foule de visages ani­més. Auré­lien connais­sait cet esca­lier par cœur, par la plante des pieds, par la paume de la main qui glis­sait sur la rampe cirée, et cette connais­sance intime était une forme de bon­heur — le bon­heur de l’homme qui habite le même lieu depuis assez long­temps pour en connaître les bruits comme on connaît les bruits de son propre corps.

Le hall du Set­tha Palace avait cette beau­té des lieux qui ont été aimés trop long­temps : quelque chose de fati­gué et de somp­tueux, comme un visage de femme qui aurait été très beau. Le sol en marbre clair, les deux grands pilastres qui sou­te­naient le pla­fond, le lustre en cris­tal dont trois ou quatre pen­de­loques man­quaient — per­sonne n’a­vait jamais son­gé à les rem­pla­cer et leur absence fai­sait par­tie du lustre, comme les rides font par­tie du visage. L’es­ca­lier en bois de rose, sombre, ciré, dont les marches cra­quaient à des endroits connus de chaque habi­tué. L’o­deur de cire et de fran­gi­pa­nier, tou­jours, et en des­sous une note plus sourde de moi­teur tro­pi­cale que rien ne pou­vait tout à fait chasser.

  1. Theo­das était à la récep­tion, comme chaque matin. Un homme mince, d’une cin­quan­taine d’an­nées, le teint mat, les che­veux gomi­nés en arrière, vêtu d’un cos­tume clair qui sem­blait n’a­voir jamais été frois­sé. Il avait cette élé­gance un peu céré­mo­nielle des Fran­co-Lao­tiens de vieille souche, et une manière de saluer qui fai­sait de chaque bon­jour un petit évé­ne­ment diplomatique.

— Mon­sieur Des­fo­rêts. Bien dormi ?

— Comme tou­jours, mon­sieur Theo­das. Comme toujours.

C’é­tait vrai. Auré­lien dor­mait bien au Set­tha Palace. Il dor­mait du som­meil pro­fond et sans rêve des gens qui ont trou­vé leur place — ou qui ont renon­cé à la cher­cher. La chambre 7, au pre­mier étage, avec son lit à bal­da­quin en palis­sandre, ses draps en coton égyp­tien que la blan­chis­se­rie de l’hô­tel repas­sait avec un soin d’or­fèvre, et ce ven­ti­la­teur dont le rythme lent avait fini par deve­nir sa ber­ceuse — cette chambre était plus sienne que n’im­porte quel appar­te­ment qu’il avait occu­pé à Paris.

Il sor­tit sur la ter­rasse du Side­walk Café — la petite ter­rasse ouverte sur le bou­le­vard qui ser­vait de salle de petit-déjeu­ner quand la sai­son le per­met­tait, c’est-à-dire presque tou­jours. Sa table l’at­ten­dait, près du muret de pierre, à l’ombre d’un fran­gi­pa­nier dont les fleurs blanches tom­baient par­fois dans le café des clients avec une indo­lence de confet­tis. Les ser­veurs le connais­saient. Il n’a­vait pas besoin de com­man­der : café, tar­tines, confi­ture de mangue, un demi-pam­ple­mousse. Le rituel.

La confi­ture de mangue du Set­tha Palace méri­tait un cha­pitre à elle seule. C’é­tait une confi­ture épaisse, d’un orange sombre presque brun, que Som­phone — le cui­si­nier — pré­pa­rait lui-même avec des mangues de la pro­vince de Savan­na­khet, les plus sucrées du pays. Il y ajou­tait un soup­çon de gin­gembre et une pointe de citron­nelle qui don­naient à l’en­semble une pro­fon­deur aro­ma­tique inat­ten­due — comme si la confi­ture conte­nait non seule­ment le fruit, mais le lieu où le fruit avait pous­sé, le sol rouge, l’air humide, le soleil de la plaine. Auré­lien tar­ti­nait son pain de cette confi­ture chaque matin avec la solen­ni­té d’un homme qui accom­plit un acte sacré, et peut-être, à sa manière, c’en était un — parce que le petit-déjeu­ner du Set­tha Palace était la pre­mière couche de pro­tec­tion que la jour­née posait entre lui et le monde, et que chaque bou­chée était un rem­part supplémentaire.

Il déplia sa ser­viette. Le bou­le­vard était déjà vivant — les cyclo-pousse qui cher­chaient le client, un mar­chand de soupe ins­tal­lé en face avec sa car­riole fumante, des éco­lières en jupe noire et che­mi­sier blanc qui mar­chaient en rang vers l’é­cole du quar­tier. Et pas­sant entre elles, silen­cieux, pieds nus sur le bitume chaud, un bonze en robe safran, le crâne rasé, le bol à aumônes ser­ré contre la poi­trine. Il avan­çait sans hâte, le regard bais­sé, et Vien­tiane s’ou­vrait devant lui comme l’eau s’ouvre devant l’é­trave — natu­rel­le­ment, sans effort, avec cette défé­rence tran­quille que les Lao­tiens ont pour les choses sacrées.

Auré­lien le regar­da pas­ser. Il y avait dans cette sil­houette mati­nale quelque chose qui le tou­chait sans qu’il sût dire quoi — la dis­ci­pline peut-être, ou la len­teur, ou cette façon d’être au monde sans rien pos­sé­der. Puis le bonze tour­na au coin de la rue et dis­pa­rut, et Auré­lien mor­dit dans sa tartine.

Une jeune femme débar­ras­sait la table voi­sine. Petite, brune, les che­veux tirés en arrière, un tablier blanc sur une robe sombre. Ses gestes étaient pré­cis et éco­nomes — elle empi­lait les assiettes d’une seule main, de l’autre essuyait la table avec un chif­fon, et le tout avait la flui­di­té d’une cho­ré­gra­phie mille fois répé­tée. Elle ne leva pas les yeux vers Auré­lien. Il ne la regar­da pas par­ti­cu­liè­re­ment. Elle n’é­tait qu’une sil­houette par­mi les sil­houettes du Set­tha Palace, un rouage dans la méca­nique silen­cieuse de l’hô­tel. Elle s’ap­pe­lait Kham — il l’ap­pren­drait plus tard, ou peut-être le savait-il déjà et l’a­vait-il oublié, ce qui reve­nait au même.

Le petit-déjeu­ner ter­mi­né, il remon­ta dans sa chambre. Sur le gué­ri­don du cou­loir, à côté de la clé en cuivre accro­chée à un gland de pas­se­men­te­rie, le jour­nal du jour atten­dait — un exem­plaire du Lao Presse, quatre pages en fran­çais, que M. Theo­das fai­sait mon­ter chaque matin par cour­toi­sie envers ses clients fran­co­phones. Auré­lien le prit, le plia sous son bras, pous­sa la porte de la chambre 7, posa le jour­nal sur le gué­ri­don de la chambre.

Il ne l’ou­vrit pas.

Il ne l’ou­vrait jamais.

CHA­PITRE 2

La rou­tine dorée

Le matin appar­te­nait au roi.

Entre six heures et sept heures, par­fois sept heures et demie quand le texte résis­tait, Auré­lien vivait dans le Laos du XVIe siècle avec une inten­si­té qu’il n’ac­cor­dait à rien d’autre. Le roi Set­tha­thi­rath mar­chait vers le sud à tra­vers des forêts de teck et de bois d’aigle, escor­té de ses élé­phants, de ses bonzes, de ses astro­logues, et Auré­lien mar­chait avec lui. Il sen­tait l’hu­mi­di­té de la mousse sous les pieds des por­teurs, le par­fum rési­neux des torches qui brû­laient la nuit pour éloi­gner les tigres, le poids du silence quand le cor­tège s’ar­rê­tait au bord d’un cours d’eau et que les élé­phants buvaient avec cette len­teur majes­tueuse qui est la manière des élé­phants de rap­pe­ler au monde qu’ils étaient là avant lui.

C’é­tait son troi­sième roman. Ou le qua­trième, si l’on comp­tait celui qu’il avait com­men­cé et aban­don­né à Paris — un livre sur les guerres de Reli­gion qu’il n’a­vait pas eu le cœur de finir, pour des rai­sons qu’il pré­fé­rait ne pas exa­mi­ner. Les deux pre­miers, publiés chez Gal­li­mard dans une col­lec­tion à tirage modeste, avaient été remar­qués par les cri­tiques qui remarquent ce genre de choses — ceux du Maga­zine lit­té­raire, ceux du Monde des livres à l’oc­ca­sion, un papier géné­reux dans La Quin­zaine. On avait par­lé de « souffle roma­nesque », de « recons­ti­tu­tion sen­suelle du pas­sé », d’un « talent rare pour l’é­vo­ca­tion ». Il avait reçu un prix — le prix des Deux Magots, si sa mémoire ne le tra­his­sait pas, ou bien le Médi­cis essai, quelque chose de flat­teur et d’in­suf­fi­sant, un prix qui vous ouvre des portes que per­sonne ne franchit.

À qua­rante ans, Auré­lien Des­fo­rêts était un écri­vain recon­nu par ceux qui n’ont aucun pou­voir et igno­ré par ceux qui en ont. C’est une posi­tion confor­table, à condi­tion de ne pas vou­loir autre chose — et Auré­lien ne vou­lait rien. Il avait de quoi vivre : les droits d’au­teur, un petit héri­tage fami­lial, le coût déri­soire de l’exis­tence à Vien­tiane où une chambre au Set­tha Palace, pen­sion com­plète, ne reve­nait guère plus cher qu’un deux-pièces dans le sixième arron­dis­se­ment. Il n’a­vait ni femme, ni enfant, ni chien, ni dette. Il avait un manus­crit en cours, un hôtel qui l’ai­mait bien, et cette chose ines­ti­mable entre toutes : du temps.

Le matin, donc, il écrivait.

L’a­près-midi, il nageait.

La pis­cine du Set­tha Palace était un petit chef-d’œuvre d’ar­ti­fice colo­nial : un rec­tangle d’eau tur­quoise cer­né de rochers — des rochers gris vei­nés de mousse, ame­nés à grands frais depuis Lak­sao, dans le centre du pays — entre les­quels pous­saient des pal­miers, des bou­gain­vil­lées mauves et des fran­gi­pa­niers. Des jets d’eau cra­chaient de minces arcs liquides au-des­sus de la sur­face. Le tout avait un air de lagon appri­voi­sé, de nature domes­ti­quée avec une pré­ci­sion de jar­di­nier japo­nais, et Auré­lien s’y sen­tait chez lui comme un pois­son dans un bocal — ce qui, à bien y réflé­chir, n’é­tait pas un com­pli­ment, mais il ne réflé­chis­sait pas.

Il nageait dix lon­gueurs. Tou­jours dix. Le corps mince, les épaules étroites d’un homme qui a lu plus qu’il n’a cou­ru, un début de relâ­che­ment au ventre qu’il com­bat­tait sans y croire. Puis il s’ins­tal­lait dans le tran­sat — le troi­sième en par­tant de la gauche, tou­jours le même — avec un livre et un verre.

Le livre, ce jour-là, était les Mémoires de Saint-Simon. Il en était au volume III, à la mort de Mon­sei­gneur, et il s’é­mer­veillait une fois encore de la féro­ci­té de cette prose — cette manière qu’a­vait le duc de dis­sé­quer les vivants et les morts avec la même gour­man­dise, de trans­for­mer la cour de Ver­sailles en un théâtre d’ombres où per­sonne n’é­chap­pait à la lumière de sa phrase. Il lisait len­te­ment, en sou­li­gnant par­fois un pas­sage au crayon, avec le plai­sir stu­dieux d’un homme pour qui la lit­té­ra­ture est à la fois un métier, un refuge et une excuse.

Le verre conte­nait un gin tonic. Le bar­man du Set­tha Palace — un Lao­tien d’une tren­taine d’an­nées, silen­cieux, sou­riant, qui s’ap­pe­lait Boun­my et qui fabri­quait les cock­tails avec la gra­vi­té d’un alchi­miste — le pré­pa­rait tou­jours de la même façon : deux doigts de gin, le tonic jus­qu’au bord, une ron­delle de citron vert, trois gla­çons. Auré­lien n’a­vait jamais deman­dé qu’on le pré­pare ain­si. Boun­my avait devi­né. C’é­tait l’une des ver­tus car­di­nales du Set­tha Palace : on y devi­nait les choses.

La cha­leur de l’a­près-midi pesait sur le jar­din comme un ani­mal endor­mi. Rien ne bou­geait. Les feuilles des pal­miers pen­daient, immo­biles, dans un air si dense qu’on aurait pu le tran­cher. Les jets d’eau conti­nuaient leur mur­mure liquide — le seul bruit, avec le bour­don­ne­ment loin­tain de la ville et le chant inter­mit­tent d’un oiseau dont Auré­lien n’a­vait jamais appris le nom.

Il y avait dans cette immo­bi­li­té quelque chose de sacré — ou de mort, ce qui, sous les tro­piques, se res­semble. Le temps s’ar­rê­tait au bord de la pis­cine du Set­tha Palace. Les aiguilles de la montre conti­nuaient leur course, certes, mais elles cou­raient à vide, sans prise sur le monde. Une heure au bord de cette pis­cine durait ce que duraient les heures dans les contes — un bat­te­ment de cils, un siècle, selon le regard qu’on por­tait sur elles. Auré­lien avait choi­si le bat­te­ment de cils. Il vivait dans un temps sans épais­seur, un temps de sur­face, un temps de cock­tail et de lumière fil­trée — et ce choix, qu’il n’a­vait jamais for­mu­lé, qu’il n’au­rait jamais for­mu­lé, était la clé de voûte de son exis­tence au Set­tha Palace.

Par­fois, un autre client appa­rais­sait au bord de la pis­cine. Un Amé­ri­cain, la plu­part du temps — ils étaient de plus en plus nom­breux à Vien­tiane, ces hommes aux che­veux courts et aux épaules larges qui se disaient « conseillers » ou « atta­chés » sans pré­ci­ser de quoi. Celui qui venait le plus sou­vent s’ap­pe­lait Steve — Steve quelque chose, un nom de famille qu’Au­ré­lien n’a­vait jamais rete­nu. Il avait une tren­taine d’an­nées, des bras cou­verts de taches de rous­seur, des lunettes d’a­via­teur qu’il ne quit­tait jamais, même au bord de la pis­cine, et une éner­gie élec­trique, ner­veuse, qui contras­tait avec la tor­peur ambiante comme un court-cir­cuit dans un rêve. Il plon­geait bruyam­ment, nageait trois lon­gueurs à toute vitesse, sor­tait, s’é­brouait, com­man­dait une bière, la buvait debout, et repar­tait. Tout cela en dix minutes. Le tran­sat de Steve n’a­vait jamais le temps de sécher.

Un après-midi, il avait adres­sé la parole à Auré­lien — un « Hey, how’s it going? » lan­cé en pas­sant, avec ce sou­rire amé­ri­cain qui est une porte ouverte sur rien. Auré­lien avait répon­du « Very well, thank you » avec une poli­tesse qui était un mur. Steve n’a­vait pas insis­té. Ils se saluaient désor­mais d’un geste — un hoche­ment de tête de part et d’autre du bas­sin, deux hommes qui vivaient dans le même hôtel et dans deux uni­vers qui ne se tou­che­raient pas.

Le soir, La Belle Époque.

Le res­tau­rant du Set­tha Palace por­tait ce nom comme on porte un bijou de famille — avec une fier­té légè­re­ment dou­lou­reuse, la conscience que la beau­té qu’il désigne est révo­lue. La salle était vaste, les pla­fonds hauts, les murs lam­bris­sés de ce bois sombre qui était la signa­ture de l’hô­tel. Des lustres en cuivre — éteints le soir, rem­pla­cés par des bou­gies — pen­daient au-des­sus des tables recou­vertes de nappes blanches. Le mobi­lier était ancien, mas­sif, fon­cé, avec cette patine que seules les années donnent et que l’argent ne peut pas acheter.

Il y avait un pia­no dans le coin de la salle — un demi-queue Pleyel, noir, dont per­sonne ne jouait jamais, sauf M. Theo­das lui-même, cer­tains soirs de semaine, quand le res­tau­rant était presque vide. Il jouait du Debus­sy — tou­jours du Debus­sy, des pré­ludes et des ara­besques — avec une appli­ca­tion d’a­ma­teur éclai­ré et une mélan­co­lie de pro­fes­sion­nel. Le pia­no était légè­re­ment désac­cor­dé — le la était trop haut d’un quart de ton, ce qui don­nait à chaque mor­ceau une cou­leur déca­lée, légè­re­ment fié­vreuse, comme un reflet dans une eau trou­blée. Auré­lien aimait ces soirs-là. Le Debus­sy désac­cor­dé du Set­tha Palace lui sem­blait plus vrai que le Debus­sy par­fait des salles de concert — parce qu’il por­tait en lui l’u­sure, le temps, la dis­tance, et que ces choses-là, au Laos, fai­saient par­tie de la musique.

Auré­lien dînait seul. Tou­jours la même table — la quatre, près de la fenêtre qui don­nait sur le jar­din. Le menu était un mélange de cui­sine fran­çaise et de plats lao­tiens, héri­tage de la double iden­ti­té de l’hô­tel. Il com­man­dait en géné­ral un plat fran­çais — le steak au poivre, la sole meu­nière quand il y en avait, le tour­ne­dos Ros­si­ni les soirs de fête — et un verre de vin rouge, un bor­deaux médiocre mais conve­nable que M. Theo­das fai­sait venir de Bang­kok par un cir­cuit d’ap­pro­vi­sion­ne­ment dont il ne révé­lait pas les détails.

Il man­geait len­te­ment, en reli­sant les pages du jour. C’é­tait le moment de la jour­née qu’il pré­fé­rait — cette heure molle entre le dîner et le som­meil où le texte écrit le matin avait eu le temps de refroi­dir, où les phrases se mon­traient telles qu’elles étaient, nues, sans l’i­vresse de la com­po­si­tion. Il cor­ri­geait un mot ici, bif­fait un adjec­tif là, avec le plai­sir méti­cu­leux d’un hor­lo­ger qui règle un méca­nisme. Le roi Set­tha­thi­rath avan­çait. Le roman avan­çait. Tout allait bien.

Autour de lui, La Belle Époque vivait sa vie du soir. Un couple de diplo­mates — fran­çais, à en juger par la coupe de cos­tume de l’homme et l’en­nui de la femme — dînait à la table six. Un homme d’af­faires thaï­lan­dais ou chi­nois man­geait seul en lisant un jour­nal. Au bar, dans la pénombre, deux hommes par­laient à voix basse en fumant — des Corses, d’a­près leur accent, ins­tal­lés à l’hô­tel depuis un temps indé­fi­ni. Ils por­taient des che­mises à manches courtes et avaient des visages tan­nés de marins ou de contre­ban­diers, ce qui, à Vien­tiane, n’é­tait pas néces­sai­re­ment une distinction.

Et il y avait Kham.

Elle ser­vait ce soir-là. Elle allait et venait entre les tables avec cette effi­ca­ci­té silen­cieuse qui était sa manière d’être au monde. Vingt-cinq ans peut-être, un visage lisse et sérieux, les che­veux noirs tirés en chi­gnon bas, un tablier blanc noué à la taille. Elle ver­sait le vin sans un mot, posait les assiettes sans bruit, dis­pa­rais­sait et réap­pa­rais­sait avec la dis­cré­tion d’une ombre qui aurait appris les bonnes manières. Quand elle pas­sait près de sa table, Auré­lien per­ce­vait un par­fum léger — pas du par­fum, quelque chose de plus simple, du savon de riz peut-être, ou l’o­deur de la cui­sine dans ses cheveux.

Il ne lui par­lait pas. Pas par mépris — par inat­ten­tion. Kham fai­sait par­tie du décor du Set­tha Palace au même titre que le lustre, les boi­se­ries et le fran­gi­pa­nier du jar­din. Elle était là comme les choses sont là — pré­sente, utile, invi­sible. Il ne savait rien d’elle. Il ne savait pas qu’elle venait de la Plaine des Jarres, que sa famille avait quit­té la pro­vince de Xieng Khouang trois ans plus tôt, que son frère aîné était quelque part dans les mon­tagnes du nord, dans un uni­forme qu’elle ne connais­sait pas, au ser­vice d’une cause qu’elle ne com­pre­nait qu’à moi­tié. Il ne savait rien de tout cela, et c’é­tait peut-être la chose la plus impor­tante qu’il y avait à savoir sur Auré­lien Des­fo­rêts : les choses qu’il ne savait pas, et le soin qu’il met­tait à ne pas les apprendre.

Le dîner ter­mi­né, il signait l’ad­di­tion — on ne payait pas en liquide au Set­tha Palace, tout se réglait en fin de mois, comme dans un club — et remon­tait dans sa chambre. La nuit de Vien­tiane entrait par la fenêtre ouverte : le chant des grillons, le coas­se­ment des gre­nouilles dans les mares du quar­tier, et par­fois, très loin, le bat­te­ment régu­lier d’un tam­bour — une fête au temple, un mariage, ou sim­ple­ment la nuit lao­tienne qui par­lait à elle-même.

Auré­lien posait son manus­crit sur la table de nuit. Étei­gnait la lampe. Le ven­ti­la­teur conti­nuait sa rota­tion dans l’obs­cu­ri­té, et son ombre pas­sait sur le pla­fond comme l’aile d’un oiseau très lent. Le som­meil venait vite, pro­fond, sans rêve. Un som­meil de coton. Un som­meil d’homme protégé.

Dehors, quelque part au-delà de la ville, au-delà du Mékong, au-delà des plaines et des rizières, dans les mon­tagnes qu’on ne voyait pas depuis le bal­con de la chambre 7, la nuit n’é­tait pas la même.

Dans les mon­tagnes, la nuit était vivante. Elle bruis­sait de pas — les pas des sol­dats du Pathet Lao qui se dépla­çaient sur les crêtes, les pas des familles hmong qui fuyaient d’un vil­lage à l’autre, les pas des rats de mon­tagne dans les sous-bois, les pas silen­cieux des tigres qui chas­saient encore dans les forêts de la cor­dillère anna­mi­tique. Dans les mon­tagnes, la nuit avait un goût — le goût de la peur, de la sueur, du riz froid qu’on mange en mar­chant, de la terre mouillée sous les pieds nus. Dans les mon­tagnes, la nuit avait un bruit — pas le bruit doux des grillons du Set­tha Palace, mais le gron­de­ment loin­tain des bombes, le cré­pi­te­ment des feux de camp éteints en hâte, le sif­fle­ment d’un avion fan­tôme qui pas­sait dans l’obs­cu­ri­té sans feux de navi­ga­tion, aus­si invi­sible et aus­si mor­tel qu’un esprit de la forêt.

Auré­lien ne savait rien de cette nuit-là. Il dor­mait dans ses draps de coton égyp­tien, sous son ven­ti­la­teur en bois de rose, dans sa chambre du Set­tha Palace, et le monde des mon­tagnes n’exis­tait pas — pas encore — pas pour lui. Il exis­tait à deux heures de route. Il exis­tait dans les rap­ports clas­si­fiés de l’am­bas­sade amé­ri­caine, dans les dépêches codées de la CIA, dans les car­nets d’un eth­no­logue fran­çais qui dor­mait, au même moment, dans une case en bam­bou, à mille mètres d’al­ti­tude, et qui se lève­rait à l’aube pour enre­gis­trer les der­niers chants d’un peuple en voie de disparition.

Mais cela, Auré­lien ne le savait pas non plus.

CHA­PITRE 3

L’ar­ri­vée

Les jours, au Set­tha Palace, ne se suc­cé­daient pas : ils se super­po­saient. Chaque matin recou­vrait le pré­cé­dent comme une couche de laque sur un meuble ancien, et le temps finis­sait par prendre cette épais­seur lisse, cette pro­fon­deur sans aspé­ri­té des choses lon­gue­ment polies. Auré­lien ne comp­tait plus les jours. Il comp­tait les pages — c’é­tait sa seule mesure du temps, la seule qui eût un sens. Le roi Set­tha­thi­rath avait fran­chi la rivière Nam Ngum, tra­ver­sé les forêts de la plaine cen­trale, et appro­chait de Vien­tiane. Le roman en était à la page quatre-vingt-sept.

Un mar­di — ou un mer­cre­di, il n’au­rait pas su dire — Auré­lien était au bar en fin d’a­près-midi, dans le fau­teuil en rotin qu’il s’é­tait appro­prié sans que per­sonne n’eût rien à y redire, un gin tonic à la main, Saint-Simon sur les genoux, quand une voi­ture s’ar­rê­ta devant l’hô­tel avec ce bruit de pneus sur le gra­vier qui, au Set­tha Palace, annon­çait un nou­vel arri­vant comme un coup de gong dans un temple.

Il leva les yeux par habi­tude plu­tôt que par curio­si­té. La porte vitrée du hall s’ou­vrit et un homme entra.

Il était mince, plus petit qu’Au­ré­lien, la cin­quan­taine usée — de ces hommes que le soleil et le vent ont tra­vaillés plus sûre­ment que les années, et dont le visage porte les sai­sons comme un pay­sage. La peau tan­née, pro­fon­dé­ment, d’un brun qui n’a­vait rien à voir avec le hâle des vacances. Une barbe de quatre ou cinq jours, grise aux joues, encore noire au men­ton. Des che­veux courts, poivre et sel, qui avaient été cou­pés sans miroir. Il por­tait une che­mise kaki déla­vée, un pan­ta­lon de toile frois­sé par des heures de route, et des chaus­sures de marche dont la pous­sière rouge — la laté­rite des mon­tagnes — racon­tait à elle seule d’où il venait.

Il posait sur le hall du Set­tha Palace un regard d’homme qui revient à la civi­li­sa­tion après une longue absence — un regard où se mêlaient le sou­la­ge­ment et une forme sub­tile de méfiance, comme si le lustre, le marbre, les pilastres beiges étaient un décor de théâtre dont il n’é­tait pas tout à fait dupe.

Il por­tait un sac de toile mili­taire sur l’é­paule et une sacoche en cuir usé en ban­dou­lière. M. Theo­das s’a­van­ça pour l’ac­cueillir avec cette grâce pro­to­co­laire qui était sa marque — la poi­gnée de main, l’in­cli­nai­son du buste, le sou­rire mesu­ré. L’homme avait réser­vé. On l’at­ten­dait. Le registre fut ouvert, une clé fut remise, un gar­çon d’é­tage prit le sac de toile. L’homme mon­ta l’es­ca­lier en bois de rose d’un pas ferme, sans se retourner.

Auré­lien reprit sa lecture.

Le soir, au res­tau­rant, la table cinq était occupée.

Auré­lien le remar­qua en entrant — la table cinq, voi­sine de la sienne, était d’or­di­naire vide en semaine. L’homme de l’a­près-midi y était ins­tal­lé. Il s’é­tait rasé, avait chan­gé de che­mise — une che­mise blanche, propre, un peu large aux épaules — mais gar­dait sur lui cette patine de ter­rain qui ne s’ef­face pas avec une douche. Ses mains, posées de part et d’autre de l’as­siette, étaient larges, abî­mées, avec des ongles courts et des cal­lo­si­tés aux paumes. Des mains qui avaient tenu autre chose qu’un stylo.

Auré­lien s’ins­tal­la à sa table, com­man­da, ouvrit son manus­crit. Le rituel habi­tuel. Mais la pré­sence de l’homme à la table voi­sine créait un léger dés­équi­libre — une conscience de l’autre qui n’exis­tait pas quand la table cinq était vide. C’é­tait une ques­tion de proxi­mi­té : dans la salle à moi­tié déserte de La Belle Époque, deux tables occu­pées côte à côte créaient une inti­mi­té invo­lon­taire, comme deux pas­sa­gers dans un com­par­ti­ment de train vide.

Ce fut l’homme qui par­la le premier.

— Par­don­nez-moi. Vous êtes français ?

La voix était grave, posée, avec un soup­çon d’ac­cent du Midi que le temps et l’é­loi­gne­ment avaient presque effa­cé. Auré­lien leva les yeux de son manus­crit. L’homme sou­riait — un sou­rire simple, sans cal­cul, le sou­rire d’un homme qui a pas­sé trop de temps loin de sa langue et pour qui entendre du fran­çais est un petit cadeau.

— Oui. Auré­lien Desforêts.

— Jean-Fran­çois Muret.

Ils se ser­rèrent la main par-des­sus l’es­pace entre les deux tables — un geste un peu gauche, qui les fit sou­rire tous les deux. Muret deman­da s’il pou­vait s’as­seoir à la table d’Au­ré­lien. On dépla­ça le cou­vert. Kham appor­ta un verre sup­plé­men­taire sans qu’on le lui demande.

La conver­sa­tion com­men­ça comme com­mencent les conver­sa­tions entre Fran­çais à l’é­tran­ger — par le ter­rain com­mun le plus vaste et le moins com­pro­met­tant : la France. D’où venez-vous ? Depuis quand êtes-vous ici ? Qu’est-ce qui vous amène ? Les ques­tions rituelles, les réponses cali­brées. Auré­lien dit qu’il était écri­vain, qu’il tra­vaillait à un roman his­to­rique sur le royaume de Lan Xang, qu’il avait choi­si Vien­tiane pour l’at­mo­sphère et le calme. Muret dit qu’il était eth­no­logue, rat­ta­ché au CNRS, spé­cia­liste des popu­la­tions mon­ta­gnardes du nord Laos — Hmong, Kha­mu, Tai Dam —, qu’il tra­vaillait sur le ter­rain depuis six ans, et qu’il était des­cen­du à Vien­tiane pour deux semaines.

— Des for­ma­li­tés admi­nis­tra­tives, dit-il avec un geste vague de la main. Un rap­port à finir pour le minis­tère. Et un peu de repos.

Il pro­non­ça ce der­nier mot — repos — avec une légère hési­ta­tion, comme s’il ne savait pas très bien ce que cela vou­lait dire, ou comme si la chose qu’il dési­gnait lui était deve­nue étrangère.

— Six ans dans les mon­tagnes, dit Auré­lien. C’est long.

— Pas quand on est occupé.

Muret com­man­da un lao-lao — l’al­cool de riz local, trans­pa­rent, brû­lant, que les Lao­tiens buvaient comme de l’eau et que la plu­part des Fran­çais trou­vaient imbu­vable. Auré­lien nota le choix : un homme qui com­man­dait du lao-lao dans un res­tau­rant fran­çais n’é­tait pas n’im­porte quel expatrié.

La conver­sa­tion trou­va son rythme. Muret était un bon cau­seur — pas brillant, pas séduc­teur, mais curieux et atten­tif, avec cette qua­li­té des gens qui ont pas­sé plus de temps à écou­ter qu’à par­ler. Il posait des ques­tions pré­cises, s’in­té­res­sait vrai­ment aux réponses, rebon­dis­sait sans for­cer. Quand Auré­lien men­tion­na le roi Set­tha­thi­rath et le trans­fert de la capi­tale, les yeux de Muret s’allumèrent.

— J’ai trou­vé des traces de la route royale, dit-il. Entre Kasi et Vang Vieng, dans la mon­tagne. Des dalles de pierre à moi­tié enfouies sous la jungle. Les Kha­mu qui vivent là-haut les connaissent — ils les appellent « les pierres du roi ». Per­sonne ne les a jamais étudiées.

Auré­lien posa sa four­chette. Les pierres du roi. Une route oubliée dans la jungle, des dalles sous la mousse, un che­min que le roi Set­tha­thi­rath avait peut-être fou­lé en 1560 avec ses élé­phants et ses cour­ti­sans. C’é­tait exac­te­ment le genre de détail qui fai­sait vibrer son ima­gi­na­tion — un frag­ment de réel qui venait nour­rir la fic­tion, un caillou qu’on ramasse au bord du che­min et qu’on met dans sa poche.

— Il fau­dra que vous m’en par­liez, dit-il.

— Avec plaisir.

Muret sou­rit. Puis, comme en pas­sant, avec la désin­vol­ture d’un homme qui nomme les choses impor­tantes du même ton que les choses insignifiantes :

— J’ai lu votre deuxième livre. Les Batailles d’Om­brie. Quel­qu’un me l’a prê­té à Luang Pra­bang, dans une gues­thouse tenue par un ancien coopé­rant qui avait une biblio­thèque extra­or­di­naire — trois cents livres dans une mai­son en bam­bou. J’ai beau­coup aimé.

Auré­lien fut tou­ché. Sin­cè­re­ment. Pas par vani­té — ou pas seule­ment — mais par cette impro­ba­bi­li­té : un eth­no­logue dans les mon­tagnes du Laos qui lit un roman fran­çais sur les condot­tie­ri du XVe siècle, à la lumière d’une lampe à pétrole, dans une mai­son en bam­bou de Luang Pra­bang. Il y avait dans cette image quelque chose de beau et d’ab­surde qui résu­mait à lui seul ce que le Laos fai­sait aux Fran­çais : il les jetait dans des situa­tions que la rai­son n’a­vait pas prévues.

— C’est un hasard heu­reux, dit Aurélien.

— Les hasards n’existent pas au Laos, répon­dit Muret. Les Lao­tiens ont un mot pour ça — khwan. Le des­tin, mais en plus léger. Comme un coup de vent.

Auré­lien nota le mot men­ta­le­ment. Khwan. Le des­tin léger. C’é­tait exac­te­ment le genre de mot qu’il aimait — un mot qui conte­nait un monde, un mot qui ne se tra­dui­sait pas, qui res­tait sus­pen­du entre les langues comme un oiseau entre deux branches. Il le met­trait dans un livre. Peut-être dans celui-ci. Le roi Set­tha­thi­rath, en mar­chant vers Vien­tiane, avait-il cru au khwan ? Avait-il sen­ti le coup de vent qui le pous­sait vers sa nou­velle capi­tale, vers sa nou­velle vie, vers sa disparition ?

Ils com­man­dèrent du des­sert — un flan au lait de coco pour Auré­lien, une assiette de fruits frais pour Muret, des fruits que le cui­si­nier avait décou­pés avec une pré­ci­sion de chi­rur­gien, en éven­tails, en fleurs, en spi­rales, selon cette tra­di­tion lao de la découpe orne­men­tale qui trans­forme une papaye en sculp­ture et une mangue en œuvre d’art.

Ils par­lèrent encore une heure. De Luang Pra­bang et de ses temples. Du Mékong et de la manière dont les pêcheurs le navi­guaient à la sai­son sèche. De la mous­son qui appro­chait — Muret la sen­tait dans l’air, dans la lour­deur du ciel, dans le com­por­te­ment des insectes. Ils par­lèrent du boud­dhisme the­ravā­da et de la façon dont il coha­bi­tait, dans les vil­lages, avec les cultes des esprits — les phi — qui étaient la reli­gion ori­gi­nelle des Lao et que six siècles de boud­dhisme n’a­vaient pas réus­si à effacer.

— Les phi sont par­tout, dit Muret. Dans les arbres, dans les rivières, dans les mai­sons. Chaque vil­lage a son esprit pro­tec­teur. Chaque mai­son a son autel. Le boud­dhisme est la reli­gion offi­cielle, celle des temples et des bonzes. Les phi sont la reli­gion du quo­ti­dien — celle de la peur, de la mala­die, de la mort. Les deux coha­bitent très bien. Les Lao­tiens ne voient pas la contra­dic­tion. C’est nous, les Occi­den­taux, avec notre manie de tout clas­ser, qui la voyons.

Auré­lien écou­tait avec le plai­sir d’un homme qui reçoit de la matière. Il ne pre­nait pas de notes — pas devant son inter­lo­cu­teur, c’eût été indé­li­cat — mais il enre­gis­trait. Le roman­cier en lui sto­ckait les images, les mots, les détails. Les dalles de pierre sous la jungle. Les phi dans les arbres. Le khwan — le des­tin léger comme un coup de vent. Tout cela irait dans le roman, tôt ou tard, trans­for­mé, digé­ré, réinventé.

De la guerre, il ne fut pas ques­tion. Pas un mot. La soi­rée était douce, la conver­sa­tion agréable, le lao-lao cou­lait dans les verres, et la nuit de Vien­tiane entrait par les fenêtres ouvertes de La Belle Époque avec son cor­tège de grillons et de fleurs. Les deux hommes se ser­rèrent la main en bas de l’es­ca­lier. Muret avait la chambre 12, au bout du cou­loir du pre­mier étage. Ils étaient presque voisins.

— Bonne nuit, dit Aurélien.

— Bonne nuit.

Et dans ce « bonne nuit » échan­gé entre deux Fran­çais dans un hôtel colo­nial au bord du Mékong, il y avait toute la dou­ceur du monde — et tout ce qu’elle recouvrait.

CHA­PITRE 4

Les pre­miers dîners

Ils prirent l’ha­bi­tude de dîner ensemble. Ce ne fut jamais dit, jamais conve­nu — sim­ple­ment, le deuxième soir, Muret s’ins­tal­la à la table quatre sans deman­der, et Auré­lien ne trou­va pas de rai­son de s’en offus­quer. Le troi­sième soir, Kham dres­sa deux cou­verts sans qu’on le lui demande. Le qua­trième soir, Boun­my savait qu’il fal­lait mon­ter une bou­teille de vin et une carafe de lao-lao en même temps. L’ha­bi­tude avait pris comme prend une greffe — natu­rel­le­ment, silen­cieu­se­ment, avec cette faci­li­té décon­cer­tante qu’ont les choses quand elles sont à leur place.

Les conver­sa­tions sui­vaient le fil de l’im­pro­vi­sa­tion. Elles n’a­vaient ni plan ni des­ti­na­tion — elles erraient, comme erre une pirogue sur le Mékong, au gré des cou­rants et des caprices, s’ar­rê­tant ici sur un banc de sable, là dans un tour­billon, repar­tant quand l’en­vie les pre­nait. Auré­lien décou­vrait que Muret était un lec­teur vorace — de ces hommes que la soli­tude a ren­dus omni­vores, qui lisent tout ce qui leur tombe sous la main avec la même avi­di­té, un trai­té d’en­to­mo­lo­gie et un roman poli­cier, du Lévi-Strauss et du Sime­non. Il avait empor­té dans les mon­tagnes des livres impro­bables — *Tristes Tro­piques*, bien sûr, mais aus­si *La Condi­tion humaine* de Mal­raux, qu’il avait relu trois fois dans la lumière d’une lampe à pétrole en écou­tant la pluie tom­ber sur le toit en feuilles de sa case, et dont il disait que c’é­tait le seul roman fran­çais qui sen­tait vrai­ment l’Asie.

— Mal­raux invente, dit Auré­lien. Il n’a jamais mis les pieds dans la révo­lu­tion chi­noise. C’est un roman­cier, pas un témoin.

— Et alors ? répon­dit Muret. Toi non plus tu n’as pas mis les pieds dans le Laos du XVIe siècle. C’est la même chose.

Ce tutoie­ment était venu le troi­sième soir, entre le fro­mage et le des­sert, sans que ni l’un ni l’autre ne l’eût remar­qué. Il avait glis­sé dans la conver­sa­tion comme un ani­mal fami­lier qui se couche à vos pieds — on ne l’a pas appe­lé, on ne le ren­voie pas. Auré­lien tutoyait peu les gens. Muret tutoyait tout le monde. L’a­jus­te­ment s’é­tait fait de lui-même.

Ils par­laient du Laos. C’é­tait le sujet inépui­sable, le fleuve qui char­riait tous les autres. Muret connais­sait le pays de l’in­té­rieur — pas le Vien­tiane des minis­tères et des ambas­sades, mais l’autre Laos, celui des mon­tagnes et des forêts, des vil­lages de mon­tagne accro­chés à des pentes ver­ti­gi­neuses, des eth­nies qui par­laient des langues que per­sonne à Vien­tiane ne com­pre­nait. Il racon­tait les Hmong avec une ten­dresse pré­cise qui n’a­vait rien de sen­ti­men­tal — la ten­dresse du scien­ti­fique pour son objet d’é­tude, quand l’ob­jet d’é­tude est un peuple vivant.

— Les Hmong n’ont pas d’é­cri­ture, disait-il. Tout passe par la parole, par le chant, par la musique. Le khène — tu connais le khène ?

Auré­lien ne connais­sait pas.

— C’est un orgue à bouche en bam­bou. Six tuyaux, par­fois plus. Le son est… com­ment dire. C’est comme une voix humaine qui aurait tra­ver­sé une forêt. Il y a des har­mo­niques dedans qui n’existent dans aucun autre ins­tru­ment. Les Hmong jouent du khène pour tout — les mariages, les funé­railles, les fêtes des esprits. Quand un homme joue du khène pour une femme, la nuit, devant sa mai­son, c’est une décla­ra­tion d’a­mour. Si elle sort, c’est qu’elle accepte.

— C’est beau, dit Aurélien.

— C’est en train de dis­pa­raître, dit Muret.

Il dit cela sans emphase, sans tris­tesse appa­rente, comme on constate un fait météo­ro­lo­gique. Mais quelque chose dans sa voix — une note un peu plus basse, une vibra­tion à peine per­cep­tible — sug­gé­rait que le fait météo­ro­lo­gique en ques­tion était un ouragan.

Auré­lien nota men­ta­le­ment le khène. Il le met­trait dans le roman — pas celui-là, un autre, plus tard. Ou peut-être dans celui-là. Le roi Set­tha­thi­rath, en mar­chant vers Vien­tiane, avait dû entendre des ins­tru­ments sem­blables dans les vil­lages tra­ver­sés. Le son du bam­bou dans la mon­tagne. Il verrait.

Un soir, la conver­sa­tion déri­va vers la ques­tion du voyage. Muret deman­da à Auré­lien s’il avait voya­gé avant Vien­tiane. La réponse fut brève — l’I­ta­lie, pour le pre­mier roman, la Tos­cane et l’Om­brie, les col­lines et les cyprès, les villes for­ti­fiées. La Grèce, une fois, pour un pro­jet aban­don­né. Et puis ici. Trois des­ti­na­tions en qua­rante ans. Muret sourit.

— Tu voyages dans les livres, dit-il.

— C’est plus confor­table, répon­dit Auré­lien. Dans les livres, il n’y a pas de moustiques.

Muret rit. Puis il par­la du voyage réel — pas le voyage de l’é­cri­vain ou du tou­riste, mais le voyage de l’eth­no­logue, celui qui ne mène nulle part parce qu’il consiste à res­ter. Il décri­vit ses pre­mières semaines dans un vil­lage kha­mu : l’in­com­pré­hen­sion totale, les gestes qui ne signi­fient pas ce qu’on croit, les regards qui pèsent et qui jaugent, et cette soli­tude par­ti­cu­lière de l’homme qui est entou­ré de gens et qui ne com­prend rien — ni leur langue, ni leurs rires, ni leur silence.

— Au début, on croit qu’on observe, dit-il. On prend des notes. On des­sine des arbres généa­lo­giques. On mesure les mai­sons. On compte les ani­maux. On se croit scien­ti­fique. Et puis un jour, on com­prend qu’on n’ob­serve rien du tout — qu’on ne voit que ce qu’on est capable de voir, c’est-à-dire presque rien. Le vrai tra­vail ne com­mence que quand on accepte de ne rien com­prendre. Quand on s’as­sied par terre, qu’on ferme son car­net, et qu’on attend.

— Qu’on attend quoi ?

— Que le monde vienne à soi. Au lieu d’al­ler vers lui avec ses ques­tions et ses caté­go­ries et ses théo­ries. C’est très dif­fi­cile pour un Fran­çais. Nous sommes for­més pour décou­per le monde en mor­ceaux et les ran­ger dans des tiroirs. Les Kha­mu ne découpent rien. Ils vivent dans le monde comme un pois­son vit dans l’eau — dedans, pas à côté.

Auré­lien écou­tait avec une fas­ci­na­tion qui n’é­tait pas feinte. Il y avait dans le dis­cours de Muret quelque chose qui le tou­chait de biais — non pas le conte­nu, mais la méthode. S’as­seoir et attendre que le monde vienne à soi. N’é­tait-ce pas, en un sens, ce qu’il fai­sait au Set­tha Palace ? Il s’é­tait assis dans un hôtel colo­nial au bord du Mékong, et il atten­dait. Mais ce qu’il atten­dait — si tant est qu’il atten­dît quelque chose — n’é­tait pas le monde. C’é­tait le contraire du monde. C’é­tait le roman.

Un soir, au bar, après le dîner, ils croi­sèrent les deux Corses.

Fer­rac­ci et Lucia­ni — Auré­lien ne se sou­ve­nait jamais lequel était lequel — étaient atta­blés devant des verres de pas­tis, fumant des ciga­rettes brunes dont l’o­deur âcre se mêlait au par­fum du fran­gi­pa­nier avec un résul­tat curieu­se­ment agréable, comme si la Médi­ter­ra­née et les Tro­piques avaient trou­vé un accord olfac­tif. Fer­rac­ci — ou Lucia­ni — était un homme tra­pu, la cin­quan­taine, le visage buri­né, les che­veux noirs pla­qués en arrière, avec des yeux très vifs, très mobiles, qui ne regar­daient jamais la même chose plus de trois secondes. L’autre était plus grand, plus maigre, plus silen­cieux, avec une mous­tache qui lui don­nait un air de bri­ga­dier de gen­dar­me­rie en vacances.

— Ah, les Fran­çais ! dit le tra­pu en les voyant. Venez boire un coup.

Ils s’ins­tal­lèrent. Le pas­tis fut com­man­dé. La conver­sa­tion res­ta en sur­face — le temps, la cha­leur, l’im­pos­si­bi­li­té de trou­ver un bon sau­cis­son à Vien­tiane, les tra­cas des visas et des per­mis de séjour. Les Corses étaient dans « l’a­via­tion », disaient-ils — des vols de char­ter, du trans­port de fret, des contrats avec le gou­ver­ne­ment lao­tien et avec « cer­taines orga­ni­sa­tions ». Le flou de ces des­crip­tions était en lui-même une infor­ma­tion, mais Auré­lien n’é­tait pas du genre à tirer les fils.

Muret, lui, obser­vait. Auré­lien le sen­tait — pas ten­du, pas méfiant, mais atten­tif, avec cet œil d’eth­no­logue qu’il posait sur tout, les Corses comme les Hmong, le bar du Set­tha Palace comme un vil­lage de mon­tagne. Il obser­vait les gestes, les silences, les regards échan­gés entre les deux hommes. Il obser­vait la manière dont Fer­rac­ci chan­geait de sujet quand la conver­sa­tion appro­chait de cer­taines zones — les routes du nord, les liai­sons aériennes avec le Tri­angle d’Or, le prix de l’o­pium à Luang Namtha.

Plus tard, dans le cou­loir du pre­mier étage, en mar­chant vers leurs chambres, Muret dit à voix basse :

— Tu sais ce qu’ils font, tes Corses ?

— Je m’en doute, dit Auré­lien. Je pré­fère ne pas savoir.

Muret ne répon­dit pas. Ils se sou­hai­tèrent bonne nuit devant la porte de la chambre 7. Auré­lien entra, allu­ma la lampe de che­vet, s’as­sit sur le lit. Par la fenêtre ouverte, le jar­din du Set­tha Palace était une masse sombre et par­fu­mée. Le bruit des grillons. Le mur­mure du géné­ra­teur de l’hô­tel. Et quelque part, très loin, si loin que c’é­tait peut-être une illu­sion, le bat­te­ment d’un héli­co­ptère dans la nuit.

*Je pré­fère ne pas savoir.*

Il avait dit cela comme on dit « je pré­fère ne pas prendre de des­sert » — avec la même légè­re­té, la même absence de consé­quence. C’é­tait la phrase d’un homme pour qui ne pas savoir était un choix esthé­tique autant que moral — une manière de pré­ser­ver la beau­té du monde en n’y lais­sant entrer que ce qui la ser­vait. Auré­lien Des­fo­rêts était un artiste du ne-pas-savoir. Il avait éle­vé l’i­gno­rance volon­taire au rang d’un art de vivre, et le Set­tha Palace était son chef-d’œuvre.

Et pour­tant. Il y avait une faille dans ce chef-d’œuvre — une faille si mince qu’Au­ré­lien lui-même ne la voyait pas, ou fei­gnait de ne pas la voir. C’é­tait la phrase de Muret, quelques soirs plus tôt, sur le khwan — le des­tin léger comme un coup de vent. Auré­lien y pen­sait sou­vent, à ce mot. Il y pen­sait en se rasant le matin, en nageant ses dix lon­gueurs, en tour­nant les pages de Saint-Simon. Le khwan. Le des­tin qui ne pèse rien et qui change tout. Il y avait un khwan dans le Set­tha Palace — un souffle, un mou­ve­ment de l’air, quelque chose d’im­per­cep­tible qui avait com­men­cé avec l’ar­ri­vée de Muret et qui conti­nuait, qui pous­sait, qui dépla­çait les choses d’un mil­li­mètre. Auré­lien ne le sen­tait pas encore. Mais les choses, elles, bougeaient.

Il ouvrit le manus­crit. Le roi Set­tha­thi­rath était arri­vé aux portes de Vien­tiane. La ville n’é­tait alors qu’un bourg for­ti­fié au bord du Mékong, avec quelques temples, un mar­ché et un palais en bois qui tom­bait en ruine. Le roi regar­da ce lieu modeste et y vit une capi­tale. Il vit les temples qu’il ferait construire, les stu­pas qu’il cou­vri­rait d’or, les rem­parts qu’il dres­se­rait contre les enva­his­seurs. Il vit le Pha That Luang, la Grande Stu­pa sacrée, qui n’exis­tait pas encore mais qui exis­tait déjà dans son esprit, par­faite, dorée, indestructible.

Auré­lien écri­vit trois pages d’un trait, sans rature. Le roi avait trou­vé sa capi­tale. La prose était belle, fluide, assu­rée. Le ven­ti­la­teur tour­nait. Le gecko dor­mait au plafond.

Tout allait bien.

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