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Le som­meil
du roi

Le som­meil du roi

Cha­pitres 5 à 8

CHA­PITRE 5

Le Mékong

C’é­tait un dimanche, et les dimanches à Vien­tiane avaient une consis­tance par­ti­cu­lière — plus épaisse que les autres jours, plus lente, comme si la ville, déjà non­cha­lante en semaine, déci­dait de ne plus bou­ger du tout. Les maga­sins étaient fer­més, le mar­ché du matin se résu­mait à quelques étals de fruits sous des para­sols déla­vés, et les rues avaient cette vacui­té ensom­meillée des capi­tales qui n’ont jamais tout à fait accep­té d’être des capitales.

Muret pro­po­sa une pro­me­nade. Auré­lien hési­ta — il ne sor­tait presque jamais de l’hô­tel, ou si rare­ment que chaque sor­tie avait le carac­tère d’une expé­di­tion. Le Set­tha Palace était son monde, et ce monde lui suf­fi­sait. Mais il y avait dans la pro­po­si­tion de Muret quelque chose de si natu­rel, de si dénué d’in­sis­tance, qu’un refus aurait été plus coû­teux qu’un oui.

Ils sor­tirent par la porte prin­ci­pale, sur la rue Pang­kham, et mar­chèrent vers le fleuve.

Vien­tiane se déployait autour d’eux comme un décor de théâtre qu’on n’au­rait pas tout à fait fini d’ins­tal­ler. Des mai­sons colo­niales aux volets clos, dont les façades por­taient les stig­mates de plu­sieurs décen­nies de mous­son — la pein­ture clo­quée, les balus­trades rouillées, les jar­di­nières vides où pous­sait de la mousse. Des arbres immenses — des flam­boyants en fleur, rouge sang contre le ciel blanc — qui débor­daient des jar­dins par-des­sus les murs et ombra­geaient les trot­toirs défon­cés. Des pagodes dorées qui sur­gis­saient entre les toits de tôle comme des appa­ri­tions — un éclat d’or sou­dain dans le gris et le vert, la pointe d’un stu­pa, la sil­houette d’un naga au faîte d’un toit à pente, et l’on se sou­ve­nait que cette ville de fonc­tion­naires et de mar­chands était aus­si une ville de prière.

— Tu connais le Wat Si Saket ? deman­da Muret.

Auré­lien ne le connais­sait pas. C’est-à-dire qu’il en connais­sait l’exis­tence — M. Theo­das lui en avait par­lé un jour — mais il n’y était jamais allé. Le temple était à dix minutes à pied de l’hô­tel. Il n’y était jamais allé.

Muret le gui­da. Le Wat Si Saket était le plus ancien temple de Vien­tiane — le seul que les armées sia­moises avaient épar­gné lors du sac de 1828, quand elles avaient brû­lé la ville entière et réduit ses temples en pous­sière. Pour­quoi celui-là ? Per­sonne ne savait. Peut-être parce qu’il était beau d’une beau­té qui arrête la main du des­truc­teur. Peut-être par hasard. Peut-être parce que les dieux veillaient — ou au moins un dieu, celui de ce temple-là.

Ils entrèrent dans le cloître. Et Auré­lien s’arrêta.

Des mil­liers de boud­dhas. Des mil­liers. Dans des niches creu­sées dans les murs du cloître, sur plu­sieurs ran­gées, du sol au pla­fond — des boud­dhas de bronze, de bois, de pierre, de toutes tailles, de toutes pos­tures. Boud­dha assis en médi­ta­tion, les mains sur les genoux. Boud­dha debout, la main levée pour cal­mer les eaux. Boud­dha cou­ché sur le côté, entrant dans le nir­va­na. Des grands, des petits, des minus­cules — cer­tains pas plus gros qu’un doigt. Cer­tains intacts, d’autres déca­pi­tés par le temps ou par la guerre, d’autres encore rafis­to­lés avec du ciment, de la résine, de la bonne volon­té. Des siècles de prière accu­mu­lés dans ces murs, des couches de dévo­tion super­po­sées comme les couches de laque sur le manus­crit du roi.

— Six mille huit cents, dit Muret. On les a comptés.

Auré­lien ne dit rien. Il mar­chait le long du cloître, regar­dant les boud­dhas avec un trouble qu’il ne s’ex­pli­quait pas. Ce n’é­tait pas la beau­té — cer­taines de ces sta­tues étaient gros­sières, mal­adroites, fabri­quées par des arti­sans de vil­lage qui n’a­vaient jamais vu un chef-d’œuvre. Ce n’é­tait pas non plus le nombre, bien que le nombre eût quelque chose de ver­ti­gi­neux. C’é­tait autre chose. C’é­tait la patience. Six mille huit cents boud­dhas, dépo­sés un par un, sur des siècles, par des mains qui avaient cha­cune cru que ce geste comp­tait. Cha­cune de ces sta­tues était un vœu, une prière, un acte de foi dans quelque chose de plus grand que soi. Et elles étaient toutes là, intactes ou bri­sées, dans leur niche de brique rouge, regar­dant le visi­teur avec le même sou­rire imper­tur­bable — ce sou­rire du Boud­dha qui n’est ni heu­reux ni triste mais quelque chose d’autre, quelque chose qui se situe au-delà de la dis­tinc­tion entre la joie et la douleur.

Auré­lien pen­sa — et la pen­sée le sur­prit — qu’il n’a­vait jamais cru en rien avec autant de convic­tion que ces incon­nus avaient cru en ces statues.

Ils sor­tirent du temple. La lumière du dehors était aveu­glante après la pénombre du cloître. Ils conti­nuèrent vers le fleuve.

En che­min, ils pas­sèrent devant le Patuxai — l’arc de triomphe de Vien­tiane, mas­sif, incon­gru, plan­té au bout de l’a­ve­nue Lane Xang comme un décor de théâtre aban­don­né au milieu d’un champ. Muret connais­sait l’his­toire : le monu­ment avait été construit dans les années soixante avec du ciment que les Amé­ri­cains avaient offert pour la construc­tion d’une piste d’aé­ro­port. Les Lao­tiens avaient trou­vé un meilleur usage au ciment. Auré­lien rit — c’é­tait le genre d’a­nec­dote qu’il aimait, une anec­dote qui avait la forme d’une para­bole sans en avoir la prétention.

— C’est tout le Laos, dit Muret. On vous donne du ciment pour la guerre, vous en faites un monu­ment. C’est un peuple qui détourne les choses de leur usage — les bombes deviennent des clô­tures, les obus deviennent des pots de fleurs, le ciment mili­taire devient un arc de triomphe. Il y a une forme de génie là-dedans. Ou de résis­tance. Ou les deux.

Plus loin, un mar­ché en plein air débor­dait sur le trot­toir — des étals de fruits qu’Au­ré­lien ne savait pas nom­mer et que Muret nom­mait avec la pré­ci­sion d’un bota­niste : ram­bou­tan, lon­gane, fruit du dra­gon, jaque, man­gous­tan. Des mon­tagnes de légumes verts, des pou­lets vivants dans des cages en bam­bou, des pois­sons du Mékong encore fré­tillants dans des bas­sines en zinc. L’o­deur était puis­sante — un mélange de pois­son frais, de coriandre, de piment grillé et de cette sen­teur de fer­men­ta­tion sucrée qui est l’o­deur de base de tous les mar­chés tro­pi­caux. Auré­lien, dont l’o­do­rat s’é­tait affi­né au Set­tha Palace à force de ne sen­tir que le fran­gi­pa­nier et la cire, fut assailli par cette richesse olfac­tive comme par une vague.

Une vieille femme assise par terre ven­dait des paquets de khao piak — des nouilles de riz fraîches enve­lop­pées dans des feuilles de bana­nier. Muret en ache­ta deux, en ten­dit un à Auré­lien. Ils man­gèrent debout, au bord du trot­toir, avec les doigts, les nouilles tièdes et salées, par­fu­mées à la citron­nelle. C’é­tait bon. C’é­tait simple. C’é­tait exac­te­ment le genre de chose qu’Au­ré­lien ne fai­sait jamais — man­ger debout, dans la rue, avec les doigts, sans nappe ni four­chette ni ser­veur silen­cieux. Il se sen­tit ridi­cule, puis libre, puis ridi­cule de se sen­tir libre pour si peu.

Le Mékong appa­rut au bout d’une rue bor­dée de tama­ri­niers — pas d’un coup, pas comme un spec­tacle, mais pro­gres­si­ve­ment, comme une idée qui se forme. D’a­bord le ciel qui s’ou­vrait, plus large, plus clair. Puis les berges — un talus de terre rouge plan­té d’herbe, quelques arbres, des enfants qui jouaient. Et enfin le fleuve lui-même.

Il était vaste. Auré­lien savait qu’il était vaste — il le voyait de loin depuis le bal­con de sa chambre, ou du moins il en voyait la lueur — mais le voir de près était autre chose. Une éten­due d’eau brune, opaque, qui cou­lait avec une len­teur trom­peuse vers le sud-est, vers le Cam­bodge, vers le Viet­nam, vers la mer de Chine. La sur­face était lisse, presque hui­leuse, avec de lents tour­billons qui s’ou­vraient et se refer­maient comme des yeux. Sur l’autre rive — si proche qu’on dis­tin­guait les cou­leurs des mai­sons — c’é­tait la Thaï­lande. Nong Khai. Un autre pays, un autre monde, à quatre cents mètres de distance.

— C’est une fron­tière étrange, dit Muret. Sur cette rive, la guerre. Sur l’autre, la paix. Quatre cents mètres.

Il avait dit cela sans appuyer. Auré­lien ne rele­va pas. Ils mar­chèrent le long de la berge, dans la cha­leur qui mon­tait du sol comme d’un four. Des pêcheurs lao­tiens rac­com­mo­daient des filets, accrou­pis dans l’ombre des arbres. Un bac à moteur tra­ver­sait le fleuve avec la len­teur d’un insecte sur une vitre. Des enfants se bai­gnaient dans l’eau brune en criant — des cris de joie pure, débar­ras­sés de tout ce qui n’é­tait pas le plai­sir de l’eau sur la peau.

Au bout de la pro­me­nade, un ven­deur ambu­lant pro­po­sait du café gla­cé et des bei­gnets de banane. Ils s’as­sirent sur un muret, face au fleuve, et Auré­lien regar­da le Mékong couler.

Le fleuve avait cette cou­leur que les Occi­den­taux appellent « boueuse » et que les Lao­tiens ne nomment pas, parce qu’elle est sim­ple­ment la cou­leur de l’eau, comme le ciel est la cou­leur du ciel. Un brun chaud, dense, opaque, qui por­tait en lui des tonnes de limon arra­ché aux mon­tagnes de Chine et du nord Laos, et ce limon était la richesse du pays — il nour­ris­sait les rizières, engrais­sait les berges, fai­sait pous­ser les légumes et les fruits dans les jar­dins flot­tants que les pêcheurs culti­vaient le long des rives. Le Mékong n’é­tait pas sale. Le Mékong était vivant.

Muret connais­sait le fleuve comme il connais­sait les mon­tagnes — de l’in­té­rieur. Il par­la des pêcheurs qui jetaient leurs filets à l’aube, debout dans des pirogues si étroites qu’un Occi­den­tal n’au­rait pas pu y tenir sans bas­cu­ler. Il par­la des esprits du fleuve — les nagas, ces ser­pents mythiques qui vivaient au fond des eaux et qui pro­té­geaient les vil­lages rive­rains, à condi­tion qu’on leur fasse des offrandes. Chaque année, lors de la fête des eaux, les habi­tants de Vien­tiane orga­ni­saient des courses de pirogues sur le Mékong, et les pirogues avaient la forme de nagas — des ser­pents de bois peint, rouges et or, qui fen­daient les eaux sous les accla­ma­tions de la foule.

— Le Mékong est un dieu, dit Muret. Pas un dieu abs­trait comme le Dieu des chré­tiens. Un dieu phy­sique, qu’on peut tou­cher, qu’on peut sen­tir, qui a une odeur et une cou­leur et un bruit. Un dieu qui nour­rit et qui noie. Un dieu qui donne et qui reprend.

Auré­lien regar­dait le fleuve avec une inten­si­té nou­velle. Il y avait dans ce fleuve quelque chose d’hyp­no­tique — cette masse d’eau indif­fé­rente qui pas­sait et pas­sait, qui avait pas­sé avant les hommes et pas­se­rait après eux, qui empor­tait tout avec elle sans rien gar­der. Des siècles de batailles et de prières, de royaumes et de ruines, de cor­tèges royaux et de colonnes de réfu­giés avaient lon­gé ces rives, et le fleuve n’en savait rien. Le Mékong était le plus grand écri­vain du Laos : il racon­tait tout et n’é­cri­vait rien.

Muret regar­dait vers le nord. Son visage avait chan­gé — imper­cep­ti­ble­ment, comme change un ciel quand un nuage passe. La bonne humeur du matin s’é­tait reti­rée, ou plu­tôt elle s’é­tait recou­verte de quelque chose de plus ancien, de plus pro­fond, comme un fond de rivière appa­raît quand le niveau de l’eau baisse.

Il leva la main et dési­gna un point vague au-delà de la ville, au-delà des toits, au-delà de l’ho­ri­zon plat des rizières.

— C’est par là que j’é­tais, dit-il.

Un geste vers le nord. Vers les mon­tagnes qu’on ne voyait pas. Vers un pays qui por­tait le même nom que celui-ci mais qui n’é­tait pas le même — un pays de forêts, de grottes, de pistes boueuses, de vil­lages sans nom sur les cartes, un pays qui brûlait.

Auré­lien hocha la tête. Il ne deman­da rien. Le geste de Muret était res­té sus­pen­du un ins­tant dans l’air chaud, puis il avait bais­sé la main et le silence était reve­nu. Un silence confor­table, de ceux qu’on par­tage au bord d’un fleuve, et sous lequel il y avait tout ce qui n’a­vait pas été dit.

Ils ren­trèrent à l’hô­tel en fin de mati­née, quand la cha­leur devint inte­nable. Le hall du Set­tha Palace les accueillit avec sa fraî­cheur rela­tive et son odeur de cire. M. Theo­das leur adres­sa un sou­rire depuis la récep­tion. Tout était en ordre.

L’a­près-midi, pis­cine. Auré­lien dans son tran­sat, Saint-Simon sur les genoux, gin tonic à por­tée de main. Muret dans le tran­sat d’à côté — celui qu’oc­cu­pait par­fois Steve l’A­mé­ri­cain, qui n’é­tait pas là ce jour-là — avec un cahier à cou­ver­ture car­ton­née dans lequel il écri­vait d’une écri­ture ser­rée, pen­chée, dif­fi­cile à lire. Son rap­port pour le minis­tère. Quatre-vingts pages de don­nées eth­no­gra­phiques, de rele­vés lin­guis­tiques, de des­crip­tions de rituels, de sta­tis­tiques démo­gra­phiques. Quatre-vingts pages qui diraient ce que les mon­tagnes du nord étaient en train de deve­nir. Quatre-vingts pages que deux ou trois fonc­tion­naires liraient à Paris, dans un bureau du Quai d’Or­say, entre deux dos­siers sur l’Al­gé­rie et le Congo, et qui fini­raient dans un clas­seur vert.

Le soleil des­cen­dit. Les ombres des pal­miers s’al­lon­gèrent sur l’eau de la pis­cine. Boun­my vint leur pro­po­ser un der­nier verre. Auré­lien accep­ta. Muret accepta.

Au loin, au-delà du mur de l’hô­tel, au-delà de la ville, au-delà du Mékong et des rizières, un rou­le­ment sourd — un orage qui s’an­non­çait, ou quelque chose d’autre.

Ni l’un ni l’autre ne leva la tête.

Les pal­miers ne bou­geaient pas. L’eau de la pis­cine était lisse. Le gecko était à sa place au pla­fond du bar, immo­bile, ver­ti­cal, les yeux ouverts.

CHA­PITRE 6

La pre­mière fissure

Ce fut un soir comme les autres. Ou presque.

La cha­leur n’a­vait pas bais­sé à la tom­bée de la nuit — elle s’é­tait sim­ple­ment trans­for­mée, pas­sant de l’é­clat blanc de l’a­près-midi à une moi­teur lourde, col­lante, qui char­geait l’air d’une ten­sion de fièvre. M. Theo­das avait fait ouvrir toutes les fenêtres de La Belle Époque, et les grandes ten­tures de lin beige ondu­laient len­te­ment, sou­le­vées par un souffle qui n’é­tait pas du vent — juste la res­pi­ra­tion de la ville dans la chaleur.

Ils avaient bu un peu plus que d’ha­bi­tude. Le vin d’a­bord — un bor­deaux cor­rect, un entre-deux-mers que M. Theo­das avait mira­cu­leu­se­ment fait venir par la valise diplo­ma­tique d’un ami à l’am­bas­sade —, puis le lao-lao, cet alcool de riz trans­lu­cide qui brû­lait le palais et réchauf­fait le ventre et qu’on buvait dans de petits verres qu’il fal­lait rem­plir sans cesse, selon la cou­tume, parce qu’un verre vide est une offense à l’hôte et un verre plein est une offense à la politesse.

La conver­sa­tion avait erré, comme chaque soir, de sujet en sujet. Ils avaient par­lé de Flau­bert — Muret avait une théo­rie sur *Salamm­bô*, il pen­sait que Flau­bert avait écrit ce roman pour fuir son époque, que Car­thage était son Vien­tiane à lui, son refuge dans le pas­sé. Auré­lien avait contes­té — Flau­bert ne fuyait rien, Flau­bert trans­for­mait, c’est dif­fé­rent. Ils avaient dis­cu­té de la nuance avec une viva­ci­té plai­sante et inutile, comme deux hommes qui pré­fèrent par­ler de Car­thage plu­tôt que de ce qui les entoure.

Puis le silence était venu. Un de ces silences qui tombent entre les plats, quand la conver­sa­tion s’es­souffle et que les regards cherchent un point d’an­crage — le fond du verre, la flamme de la bou­gie, les ombres sur les boi­se­ries. Et dans ce silence, Muret avait com­men­cé à parler.

Il n’a­vait pas chan­gé de ton. C’é­tait la même voix — grave, posée, un peu rauque ce soir-là à cause du lao-lao. Il par­lait de son tra­vail. De sa méthode. De la patience qu’il fal­lait pour qu’un vil­lage hmong vous accepte — des semaines, par­fois des mois, à vivre par­mi eux, à man­ger leur nour­ri­ture, à dor­mir dans leurs mai­sons, à assis­ter à leurs rituels sans poser de ques­tions, parce que les ques­tions étaient une impo­li­tesse et que le savoir venait à celui qui savait attendre.

— J’a­vais un vil­lage, dit-il. Ban Pha Thi. Pro­vince de Houa­phan. Un vil­lage kha­mu, pas hmong — les Kha­mu sont dif­fé­rents, plus anciens, les autoch­tones du Laos si tu veux, les pre­miers habi­tants avant que les Tai ne des­cendent du sud de la Chine. J’y ai vécu trois séjours, six mois en tout. Je connais­sais chaque mai­son, chaque famille. Le chef du vil­lage s’ap­pe­lait Kham­tanh. Un vieil homme extra­or­di­naire — il avait dans les soixante-dix ans, peut-être plus, per­sonne ne savait exac­te­ment, les Kha­mu ne comptent pas les années de la même façon que nous. Il connais­sait tous les chants rituels de son peuple. Je les ai enre­gis­trés — j’a­vais un magné­to­phone Nagra, un appa­reil suisse, une mer­veille, que j’ai traî­né dans la boue pen­dant trois ans. Des heures d’en­re­gis­tre­ment. La mémoire vivante d’un peuple.

Il s’ar­rê­ta. Fit tour­ner le lao-lao dans son verre.

— Le vil­lage a été éva­cué en mars der­nier. Bom­bar­de­ments. Pas un bom­bar­de­ment direct — les bombes sont tom­bées à deux kilo­mètres, sur une crête où il y avait, paraît-il, une posi­tion du Pathet Lao. Mais les bombes à frag­men­ta­tion, tu vois — les clus­ter bombs, comme disent les Amé­ri­cains — ça couvre une sur­face immense. Des petites bom­bettes qui se dis­persent en tom­bant et qui explosent à l’im­pact. Ou qui n’ex­plosent pas — et ça c’est pire, parce qu’elles res­tent là, dans la terre, dans les rizières, et elles explosent plus tard, quand un enfant les ramasse en croyant que c’est un jouet.

Il dit cela entre la salade et le plat de résis­tance. Kham venait de poser devant eux deux assiettes de pois­son du Mékong grillé aux herbes de citron­nelle. La vapeur mon­tait des assiettes avec un par­fum de fête.

— Le vil­lage a été éva­cué, reprit Muret. Les familles sont par­ties vers le sud, à pied, avec ce qu’elles pou­vaient por­ter. Kham­tanh — le vieux chef — est mort sur la route. Le cœur, pro­ba­ble­ment. Ou l’é­pui­se­ment. Ou le cha­grin — je ne sais pas si on meurt de cha­grin, les méde­cins disent que non, mais j’ai vu des gens mou­rir de cha­grin dans les mon­tagnes, et je peux te dire que les méde­cins se trompent.

Silence.

Et tan­dis que le silence durait — une seconde, cinq secondes, un temps qui n’a­vait pas de mesure — quelque chose d’é­trange se pro­dui­sit dans la salle de La Belle Époque. Les boi­se­ries de palis­sandre, les nappes blanches, le lustre en cris­tal, les bou­gies sur les tables vides — tout cela, qui consti­tuait le décor fami­lier et ras­su­rant de la vie d’Au­ré­lien, sem­bla sou­dain se contrac­ter, se res­ser­rer, comme si les murs se rap­pro­chaient. Le pla­fond des­cen­dait. L’air se raré­fiait. C’é­tait une illu­sion, bien sûr — les murs n’a­vaient pas bou­gé, c’é­tait lui, Auré­lien, qui bou­geait à l’in­té­rieur de lui-même, qui sen­tait les parois de son cocon se tendre autour de quelque chose qui ne vou­lait pas être conte­nu. Puis Muret bou­gea sa main vers son verre, et le geste rom­pit le sor­ti­lège, et les murs reprirent leur place, et le pla­fond remon­ta, et l’air rede­vint respirable.

Auré­lien tenait sa four­chette en l’air, à mi-che­min entre l’as­siette et la bouche. Le pois­son refroi­dis­sait. La vapeur avait ces­sé de monter.

— C’est ter­rible, dit-il.

Il le pen­sait. Il le pen­sait vrai­ment — ou du moins il pen­sait qu’il le pen­sait, ce qui, pour un homme comme Auré­lien, reve­nait au même. Il y avait dans sa voix une com­pas­sion sin­cère, un trouble authen­tique. Mais c’é­tait un trouble de sur­face — comme un caillou qui tombe dans l’eau et qui fait des cercles, des cercles qui s’é­lar­gissent et qui s’ef­facent, et le fond ne bouge pas.

— Et les enre­gis­tre­ments ? deman­da-t-il. Les chants de Khamtanh ?

La ques­tion était venue natu­rel­le­ment, por­tée par la curio­si­té du roman­cier, par ce réflexe de sau­ve­tage qui consis­tait à cher­cher, dans le désastre, ce qui pou­vait être sau­vé — un objet, un texte, une trace. Muret le regar­da. Il y eut dans ses yeux un mou­ve­ment rapide — quelque chose qui pas­sait et qui dis­pa­rais­sait, comme un pois­son sous la sur­face — puis il répondit :

— J’ai les bandes. Elles sont dans ma sacoche, en haut. Vingt-trois heures d’en­re­gis­tre­ment. C’est tout ce qui reste de la mémoire de Khamtanh.

— Il fau­dra que tu me les fasses écou­ter, dit Aurélien.

— Oui, dit Muret. Un jour.

Et la conver­sa­tion repar­tit. Les funé­railles kha­mu — le sujet s’im­po­sait, avec une logique cruelle. Muret expli­qua les rituels : le corps lavé par les femmes de la famille, enve­lop­pé dans un tis­su blanc, por­té jus­qu’à la forêt où l’on construi­sait un bûcher. Les chants — tou­jours les chants, qui accom­pa­gnaient le mort vers le monde des esprits. Les offrandes de riz, de lao-lao, de viande séchée, dépo­sées sur le bûcher pour nour­rir le mort pen­dant son voyage. Et après, les cendres dis­per­sées dans la rivière, parce que l’eau emporte tout et que les Kha­mu, comme les boud­dhistes, croient que rien ne dure.

Auré­lien écou­tait avec cette atten­tion qu’il accor­dait à tout ce qui était étran­ger, loin­tain, trans­for­mable en matière lit­té­raire. Il com­pa­rait men­ta­le­ment les rites kha­mu aux rites funé­raires des autres peuples qu’il avait étu­diés pour ses romans — les Étrusques, les Gau­lois, les Khmer. La mort était son sujet pré­fé­ré, à condi­tion qu’elle fût ancienne.

— C’est comme dans l’I­liade, dit-il. Le bûcher de Patrocle. Le même geste, à des mil­lé­naires de distance.

Muret ne répon­dit pas tout de suite. Il finit son verre. Ses yeux étaient fixés sur un point vague, quelque part au-delà de l’é­paule d’Au­ré­lien, au-delà des murs de La Belle Époque, au-delà de Vientiane.

— Sauf que Patrocle est mort au com­bat, dit-il fina­le­ment. Kham­tanh est mort en marchant.

La phrase res­ta entre eux comme un objet posé sur la table — trop lourd pour être dépla­cé, trop pré­sent pour être igno­ré. Auré­lien ne trou­va rien à répondre. Il fit signe à Kham pour com­man­der un der­nier verre. Elle vint, ver­sa le vin, repar­tit. Ses pas ne fai­saient aucun bruit sur le par­quet ciré.

Dehors, la nuit de Vien­tiane sui­vait son cours. Un gecko — pas celui du bar, un autre, un cou­sin peut-être, un membre de cette dynas­tie invi­sible qui régnait sur les pla­fonds de la ville — se mit à chan­ter. Le chant du gecko est un son étrange — un cla­que­ment sec, méca­nique, répé­té cinq ou six fois, qui sonne comme un rire minus­cule dans la nuit. Les Lao­tiens croient que le gecko porte chance — plus il chante, plus la chance est grande. Auré­lien avait enten­du ce chant chaque nuit depuis son arri­vée, et il avait fini par l’ai­mer, comme on aime un bruit de fond, une pré­sence fami­lière qui ne demande rien et ne pro­met rien.

Le gecko chan­ta sept fois. M. Theo­das, qui pas­sait dans le cou­loir, leva la tête et sou­rit — sept fois, c’é­tait excellent, c’é­tait le chiffre de la plé­ni­tude. M. Theo­das croyait aux geckos comme il croyait aux bonzes et au Pha That Luang — avec cette foi prag­ma­tique des gens qui ont appris à prendre leurs dieux là où ils les trouvent.

Ils par­lèrent d’autre chose. Du mar­ché du matin. D’un temple que Muret vou­lait visi­ter. De la mous­son qui se rap­pro­chait — on la sen­tait dans la lour­deur de l’air, dans les orages du soir qui étaient plus fré­quents et plus vio­lents. Des choses douces. Des choses neutres. Le dîner s’a­che­va comme les autres — cour­toi­se­ment, cha­leu­reu­se­ment, avec cette grâce que deux hommes bien éle­vés mettent à évi­ter les abîmes.

Ce soir-là, dans sa chambre, Auré­lien ne tra­vailla pas. Il res­ta un long moment sur le bal­con, les coudes appuyés sur la balus­trade en fer for­gé, à regar­der le jar­din dans l’obs­cu­ri­té. Le bruit des grillons. L’o­deur du jas­min. Le cla­po­tis imper­cep­tible de la pis­cine — les jets d’eau conti­nuaient leur mur­mure même la nuit, même quand per­sonne n’é­tait là pour les entendre.

Il pen­sa à Kham­tanh. Au vieil homme qui était mort en mar­chant. Il essaya d’i­ma­gi­ner la scène — la colonne de réfu­giés sur un sen­tier de mon­tagne, le vieil homme qui s’ar­rête, qui s’as­sied au bord du che­min, qui ferme les yeux. Il n’y arri­vait pas. Les images ne venaient pas, ou elles venaient fausses, fabri­quées, lit­té­raires. Il voyait un vieillard de roman, pas un vieillard réel. La réa­li­té glis­sait sur lui comme l’eau sur les plumes d’un canard — il pou­vait la voir, mais elle ne le tou­chait pas. Elle ne le mouillait pas.

Il ren­tra dans la chambre. Se cou­cha. Le ven­ti­la­teur tour­nait. Le som­meil mit plus long­temps que d’ha­bi­tude à venir.

Dehors, dans le cou­loir, les pas de Muret rega­gnaient la chambre 12. La porte se fer­ma dou­ce­ment. Puis le silence.

CHA­PITRE 7

Air Ame­ri­ca

Ce fut le bruit qui le réveilla.

Pas le bruit habi­tuel — pas les grillons, pas le coq du quar­tier, pas le mur­mure du ven­ti­la­teur. Autre chose. Des voix dans le cou­loir, des pas lourds, une porte qui cla­quait. Auré­lien ouvrit les yeux. Il fai­sait nuit encore. La montre sur la table de nuit mar­quait deux heures du matin.

Il se leva, enfi­la un pei­gnoir, entrou­vrit la porte. Le cou­loir était éclai­ré par la veilleuse de secours — une lueur jaune, malade, qui don­nait aux murs une teinte de vieux papier. Au bout du cou­loir, devant la chambre 3, un attrou­pe­ment. M. Theo­das, en robe de chambre — la pre­mière fois qu’Au­ré­lien le voyait sans cos­tume, et c’é­tait presque cho­quant, comme si le Set­tha Palace lui-même s’é­tait dévê­tu —, un gar­çon d’é­tage qui por­tait une cuvette d’eau, et Steve.

Steve était debout, ados­sé au mur, dans un état qu’Au­ré­lien ne lui avait jamais vu. Pas ivre — ou pas seule­ment ivre. Il avait le visage cou­vert de pous­sière rouge, la laté­rite des hauts pla­teaux, et cette pous­sière striée de sueur for­mait des rigoles sur ses joues qui res­sem­blaient à des larmes ocre. Ses vête­ments — un pan­ta­lon de treillis, une che­mise de civil déchi­rée à l’é­paule — étaient cou­verts de la même pous­sière. Ses mains trem­blaient. Il par­lait très vite, en anglais, d’une voix trop haute, des phrases hachées que Auré­lien ne com­pre­nait pas tout à fait depuis le fond du cou­loir — des frag­ments, des mots iso­lés, *fucking run­way*, *couldn’t see shit*, *Bob­by’s arm*, *his fucking arm*.

Theo­das gérait la situa­tion avec cette maî­trise qui était sa plus grande ver­tu. Il par­lait à Steve d’une voix basse et ferme, en anglais, avec son accent fran­co-lao­tien qui don­nait à la langue un velou­té impro­bable. Il le gui­dait vers l’in­té­rieur de la chambre. Le gar­çon d’é­tage sui­vait avec la cuvette. La porte se fer­ma. Les voix devinrent un mur­mure der­rière le bois.

Auré­lien refer­ma sa porte. Il retour­na se cou­cher. Le som­meil ne revint pas.

Le len­de­main matin, au Side­walk Café, la rumeur avait déjà cir­cu­lé. Un inci­dent sur une piste quelque part dans le nord — Muong Soui, ou Long Tieng, ou un de ces noms qu’Au­ré­lien ne connais­sait pas et qu’on pro­non­çait à voix basse dans les bars de Vien­tiane comme des mots de passe. Un avion de la com­pa­gnie — on disait « la com­pa­gnie » sans jamais la nom­mer, tout le monde savait, per­sonne ne disait — avait eu des pro­blèmes à l’at­ter­ris­sage. Un copi­lote bles­sé. Des détails vagues, contra­dic­toires, défor­més par la chaîne de bouche-à-oreille qui reliait le ter­rain de la guerre au res­tau­rant de l’hôtel.

Steve appa­rut à dix heures, rasé, dou­ché, che­mise propre, lunettes d’a­via­teur en place. Il tra­ver­sa la ter­rasse d’un pas élas­tique, com­man­da un café noir, le but debout, échan­gea un mot avec Boun­my, et repar­tit vers le hall comme si la nuit n’a­vait pas eu lieu. L’é­las­ti­ci­té de cet homme était pro­di­gieuse — cette capa­ci­té à effa­cer les traces, à redé­mar­rer chaque matin comme une machine remise à zéro. Auré­lien le regar­da pas­ser avec un mélange d’ad­mi­ra­tion et de malaise. Il y avait quelque chose d’in­hu­main dans cette rési­lience — ou de trop humain, au contraire, de trop adap­table, de trop dis­po­sé à sur­vivre coûte que coûte.

— Il est pilote, dit Muret, qui avait tout obser­vé depuis sa table. Il vole pour Air Ame­ri­ca. Tu sais ce que c’est, Air America ?

— Vague­ment, dit Aurélien.

— C’est la CIA. Ils ont une com­pa­gnie aérienne. Des avions civils, des pilotes en civil, des opé­ra­tions qui n’existent pas. Ils trans­portent des troupes, des armes, du maté­riel dans les mon­tagnes. Ils récu­pèrent les bles­sés, les espions, les agents qu’il faut exfil­trer. Et par­fois autre chose.

— Autre chose ?

Muret ne pré­ci­sa pas. Il but son café.

Ce jour-là, l’hô­tel sem­bla plus petit à Auré­lien — ou plu­tôt, pour la pre­mière fois, il en per­çut les limites. Le Set­tha Palace, qu’il avait tou­jours vécu comme un monde auto­suf­fi­sant, un uni­vers clos et par­fait, lui appa­rut sou­dain pour ce qu’il était aus­si : un bocal. Un aqua­rium élé­gant dans lequel nageaient des pois­sons de dif­fé­rentes espèces — l’é­cri­vain fran­çais, le pilote amé­ri­cain, les Corses, les diplo­mates, le direc­teur fran­co-lao­tien — cha­cun dans sa bulle, cha­cun avec ses secrets, et l’eau de l’a­qua­rium qui était la même pour tous.

Ce matin-là, la ter­rasse du Side­walk Café était plus ani­mée que d’ha­bi­tude. Deux Amé­ri­cains en che­mise à manches courtes par­laient à voix basse au-des­sus de leurs cafés — des « conseillers », sans doute, de ceux qui peu­plaient Vien­tiane comme les ter­mites peuplent une char­pente, invi­sibles et innom­brables. Un diplo­mate fran­çais qu’Au­ré­lien croi­sait par­fois au bar — un cer­tain Lefèvre, atta­ché cultu­rel — s’ar­rê­ta à sa table en passant.

— La situa­tion se com­plique, dit-il avec cette jouis­sance du secret qui est le péché mignon des diplo­mates. Les Nord-Viet­na­miens ont pris des posi­tions nou­velles au-des­sus de la Plaine des Jarres. Il paraît que les Amé­ri­cains vont inten­si­fier les frappes. L’am­bas­sa­deur Sul­li­van est furieux.

— C’est grave ? deman­da Auré­lien, par poli­tesse plus que par inquiétude.

Lefèvre haus­sa les épaules — ce haus­se­ment d’é­paules fran­çais qui signi­fie tout et son contraire, et qui, à Vien­tiane, était deve­nu la réponse par défaut à toute ques­tion sur la situation.

— C’est tou­jours grave. Et ça ne change jamais rien.

Il s’é­loi­gna. Auré­lien but son café. Le bou­le­vard était calme. Un mar­chand de jour­naux pas­sait à vélo, le porte-bagages char­gé de quo­ti­diens qu’il ne ven­drait pas. La vie conti­nuait sa ronde de sur­face, et sous la sur­face, comme sous la sur­face du Mékong, des cou­rants invi­sibles char­riaient des choses que per­sonne ne vou­lait voir.

Les Corses, par exemple. Fer­rac­ci et Lucia­ni. Auré­lien les croi­sait au bar presque chaque soir, et il ne savait tou­jours rien d’eux — rien de pré­cis, rien de véri­fiable. Ils étaient dans « l’a­via­tion ». Ils avaient des « contrats ». Ils s’ab­sen­taient pen­dant deux ou trois jours et reve­naient sans expli­ca­tion, avec par­fois un bron­zage plus pro­non­cé ou une che­mise neuve ache­tée à Saï­gon. Ils buvaient du pas­tis, fumaient des ciga­rettes brunes, et par­laient entre eux en corse — un dia­lecte qu’Au­ré­lien ne com­pre­nait pas et qui son­nait comme de l’i­ta­lien pas­sé au papier de verre.

Muret, lui, les avait per­cés à jour. Un soir, au bar, après que les deux Corses furent mon­tés se cou­cher, il en fit le por­trait à Auré­lien avec la pré­ci­sion d’un rap­port d’es­pion­nage — ou d’une étude eth­no­gra­phique, ce qui, à Vien­tiane, reve­nait sou­vent au même.

— Ce sont des sur­vi­vants de l’é­poque colo­niale. Des Corses qui sont arri­vés en Indo­chine avec l’ar­mée fran­çaise dans les années qua­rante ou cin­quante. Après Diên Biên Phu, la plu­part sont ren­trés en France. Ceux-là sont res­tés. Ils se sont recon­ver­tis dans l’a­via­tion civile — des petites com­pa­gnies de char­ter qui trans­portent tout ce qu’on veut d’un bout à l’autre de l’In­do­chine. Du fret légal, du cour­rier, des pas­sa­gers. Et de l’opium.

— Tu en es sûr ?

— Tout le monde le sait. C’est ce qu’on appelle « Air Opium ». Ils ramassent l’o­pium brut dans les mon­tagnes — chez les Hmong, chez les Yao — et ils le trans­portent vers Saï­gon, vers Bang­kok, vers les labo­ra­toires. De là, ça part vers Mar­seille. La French Connec­tion, tu connais ? Eh bien voi­là. C’est ça. Le bout de la chaîne, c’est un type en par­des­sus dans un port de Mar­seille. L’autre bout, c’est un pay­san hmong dans une mon­tagne du Laos. Et entre les deux, il y a des gens comme Fer­rac­ci et Luciani.

Auré­lien écou­ta. C’é­tait fas­ci­nant — comme un cha­pitre de roman, comme un de ces récits d’a­ven­tures qui avaient nour­ri sa jeu­nesse, Conrad, Kipling, Mal­raux. La dif­fé­rence, c’est que ça se pas­sait main­te­nant, dans l’hô­tel où il dor­mait, au bar où il buvait. Mais cette dif­fé­rence, pré­ci­sé­ment, était celle qu’Au­ré­lien refu­sait de voir. Pour lui, l’o­pium des Corses avait la même consis­tance que l’o­pium de Confes­sions d’un man­geur d’o­pium anglais — une sub­stance lit­té­raire, une matière à rêve­rie. Il ne la reliait pas à une éco­no­mie, à une guerre, à des gens qui souffraient.

— C’est roma­nesque, dit-il.

Muret le regar­da. Ce même regard qu’il avait eu l’autre soir — un regard qui ne jugeait pas, ou pas encore, mais qui enregistrait.

— Oui, dit-il. C’est romanesque.

Ce soir-là, dans sa chambre, Auré­lien reprit le manus­crit. Le roi Set­tha­thi­rath, ins­tal­lé dans sa nou­velle capi­tale, orga­ni­sait la défense de Vien­tiane. Les espions bir­mans rôdaient aux fron­tières. Les géné­raux lao­tiens se dis­pu­taient la stra­té­gie — les uns vou­laient atta­quer, les autres défendre, d’autres encore négo­cier. Le roi écou­tait, pesait, déci­dait. Il avait cette soli­tude du pou­voir qui est aus­si une soli­tude de la conscience — le poids de savoir ce que les autres ne savent pas, le poids de déci­der pour des mil­liers de gens qui ne com­pren­dront jamais pourquoi.

Auré­lien écri­vit une scène de conseil de guerre. Les géné­raux autour d’une table de teck, dans la salle du trône. Les cartes dérou­lées — des cartes en écorce de mûrier, peintes à l’encre de Chine, sur les­quelles les mon­tagnes étaient figu­rées par des vagues et les rivières par des traits sinueux. Les voix qui s’é­lèvent. Un géné­ral âgé — le plus ancien, le plus pru­dent — plai­dait pour la retraite vers le sud. Un jeune offi­cier, ambi­tieux et témé­raire, exi­geait l’at­taque pré­ven­tive. Et entre les deux, les autres, ceux qui ne par­laient pas, ceux qui atten­daient que le roi décide pour déci­der à leur tour, comme des girouettes atten­dant le vent.

Le roi, au centre, immo­bile, regar­dait par la fenêtre les mon­tagnes du nord d’où vien­dront les envahisseurs.

Auré­lien s’ar­rê­ta. Relut. Il y avait dans cette scène quelque chose de fami­lier — trop fami­lier. Les géné­raux lao­tiens de 1570 res­sem­blaient étran­ge­ment aux géné­raux lao­tiens de 1964. Le jeune offi­cier témé­raire res­sem­blait à Kong Le, le capi­taine para­chu­tiste qui avait pris Vien­tiane d’as­saut quatre ans plus tôt. Le vieil offi­cier pru­dent res­sem­blait à Sou­van­na Phou­ma, le prince neu­tra­liste, cet homme au sou­rire fati­gué qu’on croi­sait par­fois au res­tau­rant fran­çais de la rue Sam­sen­thai. Et les espions bir­mans qui rôdaient aux fron­tières du royaume de Lan Xang — n’é­taient-ils pas, avec leurs dégui­se­ments et leurs mis­sions secrètes, les ancêtres des agents de la CIA qui peu­plaient aujourd’­hui le Purple Porpoise ?

C’é­tait la pre­mière fois que le manus­crit avait un rap­port avec le monde exté­rieur. Les mon­tagnes du roi étaient les mon­tagnes de Muret. Les espions bir­mans étaient les ombres qui cir­cu­laient dans le hall du Set­tha Palace. Le conseil de guerre du XVIe siècle res­sem­blait, sans qu’Au­ré­lien s’en ren­dît compte, aux conver­sa­tions à voix basse qu’on sur­pre­nait à l’am­bas­sade de France et dans les bars de la ville.

Mais Auré­lien ne s’en ren­dait pas compte. Le roman­cier écri­vait. Le roman avan­çait. Le ven­ti­la­teur tour­nait. Les geckos dormaient.

Au-dehors, sur le bou­le­vard Khoun­bou­lom, un convoi mili­taire pas­sa dans la nuit — des camions bâchés, des phares en veilleuse, un gron­de­ment de moteur die­sel qui fit vibrer les vitres de la chambre 7. Auré­lien ne leva pas les yeux de sa page.

CHA­PITRE 8

Les mon­tagnes

Ce soir-là, il n’y avait per­sonne d’autre qu’eux.

La Belle Époque était vide — le couple de diplo­mates était par­ti la veille, l’homme d’af­faires thaï­lan­dais avait réglé sa note le matin, et les Corses dînaient en ville, chez un com­pa­triote qui tenait un res­tau­rant sur la route de l’aé­ro­port et qui ser­vait, disait-on, le meilleur steak tour­ne­dos de Vien­tiane. La salle était immense et silen­cieuse, avec ses nappes blanches dres­sées pour des convives qui ne vien­draient pas, et la lumière des bou­gies fai­sait dan­ser les ombres sur les boi­se­ries comme des fan­tômes invi­tés à un bal.

L’élec­tri­ci­té avait été cou­pée dans l’a­près-midi — une panne qui avait tou­ché tout le quar­tier, peut-être toute la ville. Le géné­ra­teur du Set­tha Palace avait pris le relais, mais M. Theo­das avait jugé plus élé­gant de dîner aux chan­delles. Il avait fait dis­po­ser des bou­gies sur chaque table — des bou­gies en cire d’a­beille, épaisses, jaunes, qui déga­geaient un par­fum sucré — et le res­tau­rant avait pris cet air de veillée, d’in­ti­mi­té for­cée, qui change la nature des conversations.

Le bruit du géné­ra­teur for­mait une basse conti­nue sous le silence — un bat­te­ment régu­lier, méca­nique, comme un cœur arti­fi­ciel qui main­tien­drait en vie un orga­nisme trop fati­gué pour battre seul.

Muret com­man­da du vin. Auré­lien com­man­da du vin. Kham appor­ta la bou­teille, ser­vit, repar­tit. Ses pas sur le par­quet. Le bruit du bou­chon. Le vin dans les verres, sombre, presque noir à la lueur des bougies.

Ils par­lèrent d’a­bord de choses légères. Muret avait pas­sé la jour­née à l’am­bas­sade — une jour­née de for­mu­laires, de tam­pons, de signa­tures, de cette bureau­cra­tie colo­niale qui avait sur­vé­cu à la déco­lo­ni­sa­tion comme sur­vivent les ronces après l’in­cen­die. Il en fit un récit comique — les fonc­tion­naires lao­tiens qui s’en­dor­maient sur leur bureau à deux heures de l’a­près-midi, le ven­ti­la­teur en panne, le papier car­bone qui tachait tout, l’ab­sur­di­té kaf­kaïenne d’un sys­tème admi­nis­tra­tif conçu pour une autre époque et un autre pays. Auré­lien rit. C’é­tait drôle. Muret avait le don de rendre drôles les choses qui ne l’é­taient pas — une forme de cou­rage, ou de poli­tesse envers le monde.

Puis la conver­sa­tion glis­sa. Elle glis­sa comme glisse un canot sur le Mékong quand le cou­rant l’emporte — sans bruit, sans heurt, avec cette iné­luc­ta­bi­li­té douce des choses qui devaient arriver.

Muret par­lait de ses pre­mières années dans les mon­tagnes. L’ar­ri­vée à Luang Pra­bang, la remon­tée du Mékong en pirogue, les pre­miers contacts avec les vil­lages kha­mu. La dif­fi­cul­té de la langue — le kha­mu n’é­tait pas un dia­lecte du lao, c’é­tait une langue à part, une langue mon-khmer, plus ancienne que le lao, plus ancienne que le thaï, une langue qui por­tait en elle la mémoire d’un peuple qui était là avant tous les autres.

— Il m’a fal­lu six mois pour com­prendre les bases, dit-il. Six mois à écou­ter, à répé­ter, à me trom­per. Les enfants riaient de mon accent. Les vieux me cor­ri­geaient avec patience. Et petit à petit, les mots sont venus. Pas les mots du dic­tion­naire — les vrais mots, ceux qui n’existent dans aucun lexique. Le mot pour la pluie qui tombe le matin avant le lever du soleil — ce n’est pas le même que la pluie de l’a­près-midi. Le mot pour le riz qui est presque mûr mais pas encore — un riz qu’on ne peut pas man­ger mais qu’on peut regar­der. Le mot pour la tris­tesse qu’on éprouve quand un ami part et qu’on sait qu’il ne revien­dra pas — ce n’est pas de la tris­tesse, c’est autre chose, quelque chose qui n’a pas d’é­qui­valent en français.

— Com­ment on dit ? deman­da Aurélien.

Muret pro­non­ça un mot — un son doux, une syl­labe longue sui­vie d’une brève, avec un ton des­cen­dant qui fai­sait pen­ser au bruit d’une feuille qui tombe. Auré­lien le répé­ta. Le mot flot­ta un ins­tant dans l’air de La Belle Époque, incon­nu, dépla­cé, comme un oiseau tro­pi­cal dans un salon parisien.

Et puis Muret par­la de la Plaine des Jarres.

Il y était allé en jan­vier. Quatre jours de marche depuis son vil­lage, à tra­vers des mon­tagnes cou­vertes de forêt, sur des sen­tiers que les pay­sans kha­mu connais­saient depuis des géné­ra­tions et que les cartes mili­taires n’in­di­quaient pas. Il cher­chait une famille qu’il avait étu­diée trois ans plus tôt — une famille kha­mu qui avait migré vers la plaine après la des­truc­tion de leur vil­lage par un raid nord-vietnamien.

La Plaine des Jarres. Il décri­vit le pay­sage. Une vaste éten­due her­beuse, val­lon­née, à mille mètres d’al­ti­tude — quelque chose qui res­sem­blait aux hauts pla­teaux d’É­cosse, mais en plus grand, en plus vide, en plus silen­cieux. Et par­tout, dis­sé­mi­nées sur les col­lines, les jarres. Des urnes de pierre, hautes d’un mètre ou deux, par­fois trois, taillées dans le grès. Des cen­taines. Per­sonne ne savait qui les avait fabri­quées ni pour­quoi. Les archéo­logues pen­saient qu’elles étaient funé­raires — des récep­tacles pour les morts, des tom­beaux à ciel ouvert vieux de deux mille ans. Les Lao­tiens avaient une autre expli­ca­tion : c’é­taient les verres d’un géant qui avait orga­ni­sé une fête pour célé­brer une vic­toire, et les verres étaient res­tés là, sur les col­lines, parce que per­sonne n’a­vait été assez fort pour les débarrasser.

Auré­lien sou­rit. L’i­mage était belle. Les verres d’un géant. Il voyait la scène — la fête tita­nesque, le vin cou­lant dans les jarres de pierre, le géant riant aux éclats sur les col­lines, et le len­de­main matin, les verres vides sous le ciel, comme après une noce.

— Sauf que main­te­nant, dit Muret, les jarres sont au milieu des cra­tères de bombes.

Il dit cela sans chan­ger de ton. Comme on passe d’un para­graphe à un autre dans un livre — la même police, la même marge, le même inter­ligne, et pour­tant un autre monde.

— La Plaine des Jarres est bom­bar­dée tous les jours. Les Amé­ri­cains la bom­bardent parce que le Pathet Lao et les Nord-Viet­na­miens la contrôlent. Le Pathet Lao la contrôle parce que c’est un point stra­té­gique — une route vers le sud, vers Vien­tiane. Chaque camp veut la plaine. Per­sonne ne veut les gens qui vivent dessus.

Il décri­vit ce qu’il avait vu. Les cra­tères. Des trous de dix mètres de dia­mètre, rem­plis d’eau de pluie, ali­gnés sur les col­lines comme les marques d’une mala­die de peau — la variole de la terre, c’é­taient les mots qu’il employa, et Auré­lien enten­dit la méta­phore réson­ner dans la salle vide de La Belle Époque. Entre les cra­tères, les jarres. Cer­taines intactes, debout dans l’herbe, incroya­ble­ment debout par­mi les trous de bombes, comme si les anciens morts qu’elles abri­taient les pro­té­geaient encore. D’autres ren­ver­sées, bri­sées, les mor­ceaux épar­pillés dans la terre retournée.

Et les gens. Les réfu­giés. Il les avait croi­sés sur les sen­tiers — des colonnes silen­cieuses qui mar­chaient vers le sud, vers n’im­porte où, loin des bombes. Des familles entières. Des vieillards qui avan­çaient en s’ap­puyant sur des bâtons. Des femmes qui por­taient des bébés dans des paniers d’o­sier fixés sur le dos, et des bal­lots de vête­ments, et des mar­mites, et tout ce qu’il res­tait d’une mai­son qu’on a quit­tée en une heure. Des enfants qui mar­chaient sans pleu­rer — le silence des enfants qui ne pleurent plus, parce qu’ils ont com­pris que pleu­rer ne sert à rien.

Il y avait un homme, dit Muret, un pay­san hmong, qu’il avait croi­sé sur un sen­tier de crête. L’homme por­tait sur son dos un paquet enve­lop­pé dans un tis­su blanc. Muret avait d’a­bord cru que c’é­tait des vête­ments, ou des pro­vi­sions. C’é­tait sa mère. Sa mère morte pen­dant la marche, qu’il por­tait sur son dos parce qu’on n’a­ban­donne pas ses morts, parce que les morts doivent être enter­rés selon le rituel, parce que sans le rituel l’âme du mort erre à jamais sans repos. Et l’homme mar­chait, cour­bé sous le poids de sa mère, sur un sen­tier de mon­tagne bom­bar­dé, vers un lieu qu’il ne connais­sait pas, pour accom­plir un rite que per­sonne, dans le lieu où il allait, ne sau­rait peut-être accomplir.

Muret s’ar­rê­ta. Il regar­da ses mains. Ses mains d’eth­no­logue, de scien­ti­fique, de pre­neur de notes. Des mains qui avaient tenu un magné­to­phone pen­dant qu’un monde s’ef­fon­drait. Il les regar­da comme on regarde des outils dont on n’est plus sûr de l’utilité.

— Les enfants connaissent les avions, dit Muret. Ils les recon­naissent au bruit. Le T‑28 — c’est un avion d’en­traî­ne­ment conver­ti, un avion à hélice, les Lao­tiens les uti­lisent — il a un bruit de mous­tique géant. Les Sky­rai­der, c’est plus grave, plus lourd. Et les jets — les F‑105, les F‑4 — ceux-là, on ne les entend pas avant qu’il soit trop tard. Les enfants le savent. Ils savent que quand on entend le jet, c’est que les bombes sont déjà tombées.

Il par­lait d’une voix égale. Pas un trem­ble­ment. Pas une larme. La voix d’un homme qui a racon­té ces choses tant de fois — dans sa tête, dans ses car­nets, dans ses rap­ports — qu’il les a trans­for­mées en don­nées. La voix d’un scien­ti­fique qui décrit un phé­no­mène. Mais dans cette voix scien­ti­fique, sous la sur­face lisse des faits, quelque chose d’autre — une ten­sion, une vibra­tion sourde, comme la note d’un khène qu’on n’en­tend que si l’on écoute très attentivement.

Auré­lien écou­tait. Il avait ces­sé de man­ger. Son assiette était devant lui, intacte, le pois­son refroi­di, la citron­nelle figée dans la sauce. Il tenait son verre de vin mais ne buvait pas. Il écou­tait avec tout son corps — les yeux, les oreilles, la peau — comme on écoute quelque chose qu’on ne veut pas entendre et qu’on ne peut pas ne pas entendre.

Muret par­la du chaman.

Dans un vil­lage qu’il avait tra­ver­sé — un vil­lage hmong, pas kha­mu, un vil­lage sur les contre­forts de la cor­dillère qui sépare la pro­vince de Xieng Khouang de celle de Houa­phan — il avait ren­con­tré un vieux txiv neeb, un cha­man hmong, un homme que les vil­la­geois consul­taient pour les mala­dies, les mau­vais esprits, les déci­sions impor­tantes. Le cha­man avait plus de quatre-vingts ans. Il était aveugle. Il ne pou­vait pas voir les cra­tères de bombes, mais il les sen­tait — il sen­tait les trous dans la terre, disait-il, comme un corps sent ses bles­sures. Il avait dit à Muret, dans un hmong que Muret avait péni­ble­ment tra­duit dans sa tête : la terre est malade. Les bombes sont une fièvre. La terre gué­ri­ra quand la fièvre sera passée.

Muret s’ar­rê­ta. Il fit tour­ner le vin dans son verre. La flamme de la bou­gie tremblait.

— Je trou­vais ça beau, dit-il. Et je trou­vais ça insupportable.

Il y eut dans ces deux phrases — « beau » et « insup­por­table » — tout le dilemme de l’homme de ter­rain. La beau­té de la pen­sée du cha­man, cette sagesse de la terre et de la fièvre, cette manière de mettre en récit la des­truc­tion pour la rendre sup­por­table — c’é­tait la même chose que fai­sait Auré­lien avec ses romans his­to­riques. Trans­for­mer le chaos en récit. Mettre de l’ordre dans l’hor­reur. Et c’é­tait beau, oui. Et c’é­tait insup­por­table, parce que la terre n’al­lait pas gué­rir. Parce que la fièvre ne pas­se­rait pas. Parce que les bombes n’é­taient pas une mala­die mais un choix, et qu’un choix n’a pas de fin naturelle.

Muret regar­da ses mains. Ces mains qui avaient tenu le Nagra, qui avaient enre­gis­tré des heures de musique et de paroles dans des langues que presque per­sonne ne par­lait plus. Ces mains qui avaient tou­ché la terre retour­née des vil­lages bom­bar­dés. Ces mains qui, main­te­nant, dans la salle lam­bris­sée de La Belle Époque, tenaient un verre de vin et trem­blaient très légè­re­ment — si légè­re­ment que seul un obser­va­teur atten­tif l’au­rait remar­qué, et Auré­lien n’é­tait pas un obser­va­teur atten­tif des choses qui le dérangeaient.

Silence. Un long silence. La salle de La Belle Époque, immense, vide, avec ses tables dres­sées pour per­sonne et ses bou­gies qui brû­laient len­te­ment. Le bruit du géné­ra­teur. Le gron­de­ment sourd de la nuit dehors.

Auré­lien posa son verre. Il cher­chait quelque chose — un mot, une phrase, une réponse. Il cher­chait dans le seul ter­ri­toire qu’il connais­sait vrai­ment, le seul où il se sen­tait en sécu­ri­té : les livres. Et il trouva.

— C’est comme Tiré­sias, dit-il. L’a­veugle qui voit ce que les autres ne voient pas. Le cha­man aveugle dans un monde bom­bar­dé. Il y a quelque chose de grec là-dedans — l’a­veugle qui voit la véri­té que les voyants refusent de voir. Sophocle aurait aimé ça.

Il dit cela d’une voix belle, posée, la voix d’un homme culti­vé qui fait ce qu’il sait faire — relier le réel à la lit­té­ra­ture, trans­for­mer l’in­sup­por­table en réfé­rence, mettre des mots anciens sur des dou­leurs nou­velles. C’é­tait son génie. C’é­tait sa maladie.

Muret le regar­da. Long­temps. Il y eut dans ses yeux quelque chose qu’Au­ré­lien ne sut pas déchif­frer — pas de la colère, non, quelque chose de plus com­plexe, un mélange de com­pré­hen­sion et de tris­tesse, la tris­tesse qu’on éprouve devant un homme qu’on ne peut pas sau­ver parce qu’il ne veut pas être sau­vé. Puis Muret détour­na le regard. Il prit la bou­teille. Se resservit.

— Oui, dit-il. Sophocle aurait aimé ça.

Et quelque chose se fer­ma. Entre les deux hommes, à cet ins­tant pré­cis, quelque chose se fer­ma qui ne se rou­vri­rait pas — une porte, un pas­sage, une pos­si­bi­li­té. L’es­pace d’un ins­tant, Muret avait ten­du la main à tra­vers la table de La Belle Époque, à tra­vers les bou­gies et les verres de vin et les nappes blanches, il avait ten­du la main vers Auré­lien avec son his­toire de cha­man aveugle et de terre malade, et Auré­lien avait pris cette main et l’a­vait trans­for­mée en cita­tion de Sophocle.

Kham débar­ras­sa les assiettes. Ses mains. Auré­lien ne les vit pas. Muret les vit. Elles trem­blaient — un trem­ble­ment léger, à peine per­cep­tible, un fré­mis­se­ment des doigts qui pou­vait être de la fatigue ou autre chose. Muret la regar­da un ins­tant — un de ces regards rapides, dis­crets, que l’eth­no­logue posait sur tout et que les gens ne remar­quaient pas. Puis elle dis­pa­rut vers la cui­sine, et le bruit de ses pas se per­dit dans le silence.

Ils ter­mi­nèrent la bou­teille. Ils par­lèrent de la mous­son — des signes avant-cou­reurs, de la façon dont les Lao­tiens s’y pré­pa­raient, de l’o­deur de la terre mouillée après les pre­mières pluies. Des choses douces. Des choses qui ne fai­saient pas de mal. Le dîner s’a­che­va avec le des­sert — un flan au lait de coco que le cui­si­nier du Set­tha Palace pré­pa­rait les soirs de cou­pure d’élec­tri­ci­té, parce que c’é­tait le seul des­sert qui n’a­vait pas besoin du four.

Ils se levèrent. La salle était très sombre main­te­nant — les bou­gies avaient bais­sé, cer­taines s’é­taient éteintes, et les ombres avaient gagné du ter­rain sur les murs, mon­tant le long des boi­se­ries comme une marée noire.

— Bonne nuit, dit Muret.

— Bonne nuit.

Auré­lien mon­ta l’es­ca­lier. Chaque marche cra­quait sous ses pieds — le bois de rose, vieux de trente ans, qui par­lait à sa manière. Il entra dans la chambre 7. Il ne se cou­cha pas. Il s’as­sit à la table de tra­vail, devant le manus­crit ouvert. Il prit son sty­lo. Il ne savait pas ce qu’il allait écrire. Ses doigts trem­blaient — très légè­re­ment, comme les doigts de Kham, un trem­ble­ment qu’il n’au­rait pas remar­qué s’il n’a­vait pas tenu un stylo.

Il écri­vit une phrase. La ratu­ra. En écri­vit une autre. La ratu­ra aus­si. Le roi Set­tha­thi­rath regar­dait les mon­tagnes du nord depuis les rem­parts de sa nou­velle capi­tale. Il atten­dait les Bir­mans. Il atten­dait avec cette patience ter­rible des hommes qui savent que le mal­heur vien­dra et qui n’ont nulle part où fuir.

Auré­lien fer­ma le manus­crit. Il étei­gnit la lampe. Il res­ta un long moment dans le noir, les yeux ouverts, à écou­ter le bruit du géné­ra­teur qui pul­sait dans la nuit comme le cœur d’un ani­mal blessé.

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