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Le som­meil
du roi

Le som­meil du roi

Cha­pitres 9 à 13

CHA­PITRE 9

Le sis­mo­graphe

Les nuits changèrent.

Auré­lien ne s’en aper­çut pas tout de suite — ou plu­tôt, il s’en aper­çut comme on s’a­per­çoit d’un chan­ge­ment de sai­son, par des signes indi­rects, des indices que le corps per­çoit avant que l’es­prit ne les nomme. Un malaise au réveil, comme un goût de métal dans la bouche. Une fatigue nou­velle, qui n’a­vait rien à voir avec le manque de som­meil — une fatigue d’un autre ordre, plus pro­fonde, logée quelque part entre les os. Et des rêves. Il ne se sou­ve­nait pas de ses rêves — il n’en avait pas le sou­ve­nir, juste la trace, une empreinte humide sur les draps du matin, une sueur froide qui séchait avant qu’il ait pu en iden­ti­fier la cause.

Le matin, à la table de tra­vail, le manus­crit résistait.

C’é­tait une résis­tance nou­velle. Pen­dant des semaines, le texte avait cou­lé avec la flui­di­té d’un fleuve en sai­son des pluies — les mots venaient d’eux-mêmes, les phrases s’en­chaî­naient, le roi Set­tha­thi­rath avan­çait avec la cer­ti­tude d’un per­son­nage qui connaît son che­min. Mais depuis le dîner aux chan­delles, quelque chose avait bou­gé. Les mots ne venaient plus de la même façon. Ils venaient — mais char­gés, les­tés d’un poids qui n’é­tait pas là avant. Les phrases qu’Au­ré­lien écri­vait le matin avaient une cou­leur dif­fé­rente, un grain plus rude, comme si l’encre elle-même avait chan­gé de composition.

Il tra­vaillait ce jour-là sur une scène qu’il avait lon­gue­ment pré­pa­rée : la des­truc­tion de Vien­tiane par les Bir­mans en 1575, quelques années seule­ment après sa fon­da­tion comme capi­tale. L’ar­mée du roi Bayin­naung avait enva­hi le Laos, pillé la ville, empor­té le Boud­dha d’É­me­raude et réduit le royaume de Lan Xang à un état vas­sal. C’é­tait un épi­sode his­to­rique que Auré­lien connais­sait bien — il l’a­vait étu­dié dans les chro­niques royales, dans les tra­vaux des his­to­riens fran­çais, dans les récits des voya­geurs hol­lan­dais qui étaient pas­sés par là un siècle plus tard.

Il avait pré­vu d’é­crire cette scène avec la dis­tance de l’his­to­rien — une des­truc­tion vue de haut, avec le recul de quatre siècles, une des­truc­tion qui serait tra­gique mais belle, comme sont belles les ruines quand on ne les a pas habi­tées. La chute d’un empire racon­tée avec l’é­lé­gance d’un conte. Gib­bon. Miche­let. La prose du surplomb.

Mais les mots qui venaient étaient autres.

Il écri­vit : « Les sol­dats bir­mans entrèrent dans Vien­tiane par la porte nord, à l’aube. » Jusque-là, rien d’a­nor­mal. Puis : « Les pre­miers habi­tants qu’ils trou­vèrent furent une femme et ses deux enfants, devant une mai­son en bois de teck, à l’angle de la route du mar­ché. La femme pilait du riz dans un mor­tier en pierre. Le bruit du pilon — un bruit régu­lier, creux, que les enfants avaient enten­du chaque matin de leur vie — s’ar­rê­ta quand les sol­dats apparurent. »

Il s’ar­rê­ta. Relut. La femme qui pilait du riz. Le bruit du pilon. Ce n’é­tait pas dans ses notes. Ce n’é­tait pas dans les chro­niques. C’é­tait venu de nulle part — ou plu­tôt de quelque part qu’il ne vou­lait pas iden­ti­fier. Le bruit du pilon sur la table de La Belle Époque, la veille au soir, quand Muret avait mimé le geste de la femme du chef de village.

Il ratu­ra la phrase. En écri­vit une autre, plus géné­rale, plus dis­tante. Puis revint à la pre­mière. La ratu­ra à nou­veau. Recom­men­ça. Le roi Set­tha­thi­rath contem­plait la des­truc­tion de sa ville depuis les hau­teurs où il s’é­tait replié avec les restes de son armée. Il voyait les fumées mon­ter de Vien­tiane — des colonnes de fumée noire, grasse, qui mon­taient droit dans l’air immo­bile de la sai­son sèche. Il enten­dait, por­tés par le vent, des cris qu’il ne pou­vait pas identifier.

Non. Trop pré­cis. Trop phy­sique. Auré­lien ne vou­lait pas de cette pré­ci­sion-là — cette pré­ci­sion char­nelle, orga­nique, qui était la marque du témoin et non de l’his­to­rien. Il vou­lait la dis­tance. Il vou­lait le sur­plomb. Il vou­lait la beau­té de la ruine vue de loin.

Mais les mots résistaient.

Ils avaient une vie propre désor­mais — une volon­té qui n’é­tait pas la sienne. Ils tiraient le texte vers le bas, vers le sol, vers les corps. Les corps des civils dans les rues de la Vien­tiane ancienne. L’o­deur du feu — pas l’o­deur lit­té­raire du feu, cette odeur abs­traite et poé­tique qu’on trouve dans les livres, mais l’autre odeur, celle qui prend à la gorge, celle qui colle aux vête­ments, celle qu’on n’ou­blie pas. Les cris des femmes. Les enfants qui marchent sans pleurer.

Auré­lien posa son sty­lo. Il avait écrit deux pages, ratu­rées, reprises, illi­sibles. Le roi Set­tha­thi­rath n’a­van­çait plus. Le roman était enli­sé — et pour la pre­mière fois depuis qu’il avait com­men­cé ce livre, Auré­lien ne savait pas pourquoi.

Il des­cen­dit. La pis­cine. Le tran­sat. Le gin tonic. Le rituel. Mais le rituel, ce jour-là, ne fonc­tion­nait pas comme il devait. L’eau tur­quoise avait un éclat trop vif. Le soleil pesait trop. Le goût du gin était amer, sans le velou­té habi­tuel. Quelque chose était déca­lé — un mil­li­mètre, pas plus, un déca­lage imper­cep­tible, comme un cadre accro­ché de tra­vers sur un mur. On ne le voit pas, mais on sent que quelque chose cloche.

Il ten­ta de lire Saint-Simon. La phrase du duc — d’or­di­naire si sûre, si acé­rée, si diver­tis­sante dans sa méchan­ce­té — lui parut sou­dain loin­taine, comme un bruit qu’on entend à tra­vers un mur. Les intrigues de Ver­sailles, les riva­li­tés de pré­séance, les mala­dies de la duchesse de Bour­gogne — tout cela appar­te­nait à un monde dont il n’ar­ri­vait plus à sen­tir le poids. Il refer­ma le livre. Prit le gin tonic. Le reposa.

  1. Theo­das pas­sa au bord de la pis­cine, en ins­pec­tion — sa ronde de l’a­près-midi, qui consis­tait à véri­fier que les tran­sats étaient ali­gnés, les ser­viettes pliées, les jets d’eau à la bonne pres­sion. Il s’ar­rê­ta devant Aurélien.

— Tout va bien, mon­sieur Desforêts ?

La ques­tion était de pure forme — M. Theo­das la posait à chaque client, chaque jour, avec la même sol­li­ci­tude pro­fes­sion­nelle. Mais ce jour-là, Auré­lien hési­ta avant de répondre. Il eut l’en­vie fugace — une seconde, pas plus — de dire non. De dire que quelque chose n’al­lait pas, que le monde avait bou­gé d’un mil­li­mètre, que le cock­tail n’a­vait plus le même goût. Puis l’en­vie pas­sa, comme passe un nuage.

— Très bien, mon­sieur Theo­das. Comme toujours.

  1. Theo­das hocha la tête et pour­sui­vit sa ronde. Il avait cette capa­ci­té admi­rable — la capa­ci­té du par­fait hôte­lier — de ne jamais mon­trer qu’il voyait ce qu’il voyait. Il voyait les traces de fatigue sous les yeux d’Au­ré­lien. Il voyait le manus­crit qui n’a­vait pas avan­cé depuis deux jours. Il voyait le gin tonic à peine tou­ché. Et il ne mon­trait rien. Parce que le Set­tha Palace n’é­tait pas un lieu où l’on nom­mait les choses — c’é­tait un lieu où l’on veillait à ce que les choses res­tent innom­mées, pro­té­gées par le silence et le confort, comme des objets fra­giles dans du coton.

Vien­tiane, autour de l’hô­tel, s’a­gi­tait. Des rumeurs cir­cu­laient — elles cir­cu­laient tou­jours à Vien­tiane, les rumeurs étaient le mode de com­mu­ni­ca­tion natu­rel de cette ville où per­sonne ne disait rien et où tout le monde savait tout. On par­lait d’un coup d’É­tat pos­sible — des géné­raux mécon­tents, des manœuvres de caserne, des réunions secrètes dans des mai­sons de la ban­lieue. On par­lait de ren­forts nord-viet­na­miens sur la Plaine des Jarres. On par­lait d’un inci­dent sur le Mékong — un bateau thaï­lan­dais arrai­son­né par des sol­dats lao­tiens, ou l’in­verse. Les rumeurs se croi­saient, se contre­di­saient, s’an­nu­laient, repar­taient sous une forme nouvelle.

Steve avait dis­pa­ru depuis trois jours. Sa chambre était vide — Auré­lien le savait parce que la femme de chambre n’y entrait plus, et que le silence de la chambre 3 avait une qua­li­té dif­fé­rente du silence d’une chambre occu­pée. Les Corses, en revanche, étaient d’un calme remar­quable. Fer­rac­ci et Lucia­ni buvaient leur pas­tis au bar avec une séré­ni­té de sphinx, échan­geant des plai­san­te­ries en corse et saluant Auré­lien d’un geste désin­volte quand il pas­sait. Des hommes qui savaient quelque chose — ou qui savaient com­ment ne rien savoir, ce qui était encore plus inquiétant.

Un soir, Muret ne vint pas dîner. Il était à l’am­bas­sade, rete­nu par une réunion qui se pro­lon­geait — son rap­port avait sus­ci­té des ques­tions, dit-il le len­de­main, des ques­tions qui n’é­taient pas celles qu’il atten­dait. On ne lui deman­dait pas ce qui se pas­sait dans les mon­tagnes — on lui deman­dait ce qui pou­vait se pas­ser si les infor­ma­tions fui­taient dans la presse. La dif­fé­rence était éloquente.

Auré­lien dîna seul à La Belle Époque. Sa table habi­tuelle, son plat habi­tuel, son verre de vin habi­tuel. Le rituel intact. Mais dans l’ab­sence de Muret, il y avait un vide qui n’exis­tait pas avant l’ar­ri­vée de Muret — un vide en forme d’homme, un silence en forme de conver­sa­tion, et ce vide-là était nouveau.

Il regar­da Kham.

Pour la pre­mière fois, il la regar­da vrai­ment. Pas comme on regarde un meuble ou un mur — comme on regarde un être humain, avec cette atten­tion qui cherche, qui fouille, qui veut com­prendre. Elle ser­vait une table vide — celle de Muret, la cinq, qu’elle avait dres­sée par habi­tude et qu’elle débar­ras­sait main­te­nant, avec des gestes plus lents que d’or­di­naire, comme si la tâche avait per­du son sens.

Il vit ses mains. Fines, brunes, avec des ongles courts et propres. Des mains qui por­taient des assiettes et des verres, qui essuyaient des tables, qui ver­saient du vin — des mains de ser­vice, des mains d’in­vi­sible. Mais aus­si des mains qui avaient fait autre chose avant — quoi ? Il ne le savait pas. Il vit son visage. Un visage jeune et sérieux, sans maquillage, avec des pom­mettes hautes et des yeux noirs, très noirs, qui ne regar­daient per­sonne. Un visage qui avait appris le silence comme on apprend une langue — cou­ram­ment, sans accent, par nécessité.

Il se deman­da pour la pre­mière fois d’où elle venait. Non pas d’où elle venait admi­nis­tra­ti­ve­ment — de quel quar­tier de Vien­tiane, de quel vil­lage — mais d’où elle venait vrai­ment, de quel monde inté­rieur. Chaque matin, elle arri­vait au Set­tha Palace par une porte de ser­vice qu’Au­ré­lien n’a­vait jamais vue. Chaque soir, elle repar­tait par la même porte. Entre ces deux portes, elle exis­tait — elle ser­vait, elle mar­chait, elle por­tait, elle ver­sait, elle débar­ras­sait — et puis elle dis­pa­rais­sait, comme un per­son­nage de théâtre qui regagne les cou­lisses. Où allait-elle ? Dans quel appar­te­ment, dans quelle mai­son, dans quel uni­vers ? Auré­lien ne s’é­tait jamais posé la ques­tion. Il ne se la posait peut-être pas main­te­nant — il la sen­tait, plu­tôt, comme on sent un cou­rant d’air sous une porte. La ques­tion était là, der­rière le cadre de sa per­cep­tion, et elle poussait.

Un soir, le cui­si­nier du Set­tha Palace — un homme cor­pu­lent et taci­turne qui s’ap­pe­lait Som­phone — avait fait un laap de pois­son, un plat tra­di­tion­nel lao à base de pois­son cru haché, de menthe, de coriandre et de piment. C’é­tait un plat violent — le piment brû­lait, le citron vert mor­dait, la menthe rafraî­chis­sait, et le tout for­mait une explo­sion de saveurs qui n’a­vait rien à voir avec la cui­sine fran­çaise ras­su­rante que La Belle Époque ser­vait d’ha­bi­tude. Auré­lien l’a­vait com­man­dé par curio­si­té — Muret lui avait van­té les mérites du laap — et il avait été sur­pris par la bru­ta­li­té du goût. La cui­sine lao ne cher­chait pas à plaire. Elle cher­chait à exis­ter. Il y avait dans cette fran­chise quelque chose qui res­sem­blait à Muret et qui ne res­sem­blait pas du tout au Set­tha Palace.

Il vit — ou crut voir — quelque chose dans ses yeux. Pas de la tris­tesse, pas de la colère. Quelque chose de plus dif­fi­cile à nom­mer. Une pré­sence. Une den­si­té. Comme si der­rière ces yeux, il y avait un monde entier dont il ne soup­çon­nait pas l’exis­tence — un monde de sou­ve­nirs, de peurs, de noms qu’elle ne pro­non­çait jamais, de lieux qu’elle avait quit­tés et qui n’exis­taient peut-être plus.

Elle leva les yeux. Leurs regards se croi­sèrent — un ins­tant, pas plus, un de ces ins­tants qui durent le temps d’un bat­te­ment de cils et qui pèsent plus que des heures. Puis elle détour­na la tête et dis­pa­rut vers la cuisine.

Auré­lien res­ta seul avec son vin. Le cœur bat­tant — pour­quoi ? Il ne le savait pas. Il ne lui avait pas par­lé. Il ne lui par­le­rait pas. Mais il l’a­vait vue, et cette vision avait ouvert quelque chose en lui — une fis­sure, une brèche, par laquelle entrait un air qui n’é­tait pas l’air cli­ma­ti­sé du Set­tha Palace.

Ce soir-là, dans la chambre 7, il rou­vrit le manus­crit. Le roi Set­tha­thi­rath, seul dans son palais, regar­dait par la fenêtre les mon­tagnes du nord. Les éclai­reurs avaient rap­por­té que l’ar­mée bir­mane avait fran­chi la rivière Nam Ngum. Elle serait devant Vien­tiane dans trois jours. Le roi regar­dait les mon­tagnes, et les mon­tagnes ne lui disaient rien — elles étaient là, immo­biles, indif­fé­rentes, vertes et bleues sous le ciel de mous­son, et quelque part dans leurs plis, dans leurs val­lées, dans leurs forêts impé­né­trables, une armée avançait.

Il ne bou­geait pas. Le roi ne bou­geait pas. Il regar­dait les mon­tagnes et il savait que les enva­his­seurs vien­draient, et il res­tait là, dans son palais de bois, immo­bile, parce qu’il n’y avait nulle part où aller.

Auré­lien écri­vit cette scène d’un trait, sans rature. La plume cou­rait sur le papier avec une aisance retrou­vée — mais une aisance qui n’é­tait pas la même qu’a­vant. Elle était plus sombre, plus dense, char­gée de quelque chose qui n’a­vait pas de nom. Le roi et l’é­cri­vain se confon­daient dans le même geste : un homme à sa fenêtre qui regarde le monde brû­ler et qui ne bouge pas.

Il relut. C’é­tait bon. C’é­tait peut-être ce qu’il avait écrit de mieux depuis le début du roman. Et il ne com­prit pas pour­quoi cette consta­ta­tion, au lieu de le réjouir, le rem­plis­sait d’un malaise qu’il n’a­vait jamais éprouvé.

CHA­PITRE 10

Le Purple Porpoise

— Sors de cet hôtel, dit Muret. Juste une fois. Viens voir.

Auré­lien hési­ta. Il hési­tait tou­jours quand le monde exté­rieur venait frap­per à la porte de sa bulle — un réflexe de mol­lusque, un repli de l’a­ni­mal qui pré­fère sa coquille à l’o­céan. Le Set­tha Palace était sa coquille. Il y était à l’a­bri du bruit, de la cha­leur, de la lai­deur, de tout ce qui n’é­tait pas lisse et doux et pré­vi­sible. Sor­tir le soir, c’é­tait accep­ter de ne plus contrô­ler le décor.

Mais il dit oui. Il ne sut pas pour­quoi. Peut-être parce que la voix de Muret avait une inflexion nou­velle — pas de l’in­sis­tance, plu­tôt une urgence tran­quille, celle d’un homme qui sait que le temps presse et qui ne veut pas le montrer.

Ils sor­tirent à pied, après le dîner. Vien­tiane la nuit était une autre ville — ou plu­tôt, elle ces­sait d’être une ville pour deve­nir un pay­sage. Les rues étaient vides, les réver­bères rares, et l’obs­cu­ri­té avait une den­si­té presque solide, une épais­seur de tis­su. On mar­chait dans le noir en sui­vant les trot­toirs défon­cés, gui­dé par les lumières éparses des mai­sons — une ampoule nue der­rière une mous­ti­quaire, un néon bleuâtre au-des­sus d’une porte, la lueur d’un télé­vi­seur dans un salon ouvert sur la rue. Les chiens errants croi­saient le che­min en silence, des ombres fur­tives aux yeux jaunes. Des moby­lettes pas­saient de temps en temps, phare unique, bruit de guêpe, et dis­pa­rais­saient dans la nuit comme des lucioles mécaniques.

Le Purple Por­poise était dans une ruelle der­rière le bou­le­vard Fa Ngum, près du fleuve. On le trou­vait à l’o­reille avant de le trou­ver aux yeux — la musique d’a­bord, un rock amé­ri­cain nasillard, Cree­dence Clear­wa­ter Revi­val ou les Stones, un son de juke­box cra­cho­tant qui sem­blait venir de par­tout et de nulle part. Puis une porte basse, un esca­lier qui des­cen­dait, et le bruit mon­tait d’un coup — les voix, les rires, le tin­te­ment des verres, le choc des billes de billard, et par-des­sus tout la musique, tou­jours, comme un pla­fond sonore.

Auré­lien entra comme on entre dans l’eau — le choc, le froid, puis l’im­mer­sion. Le bar était une cave longue et basse de pla­fond, enfu­mée au point que les visages au fond de la salle n’é­taient que des taches pâles dans le brouillard. Un comp­toir en zinc occu­pait tout un mur, char­gé de bou­teilles, de cen­driers, de verres vides et pleins. Des tables de bois brut, des chaises dépa­reillées, un sol en béton taché de bière. Au fond, une table de billard sous un cône de lumière.

Et les hommes. Des Amé­ri­cains, sur­tout. Des hommes jeunes — la tren­taine, cer­tains à peine plus — aux visages mar­qués par quelque chose que le soleil seul n’ex­pli­quait pas. Che­mises civiles, jeans, bottes. Des visages rasés de frais mais qui auraient eu besoin de som­meil plus que de rasoir. Des mains qui tenaient des verres de whis­ky ou de bière avec une fer­me­té de gens habi­tués à tenir autre chose — un manche à balai d’a­vion, un fusil, un levier de com­mande. Des yeux qui bou­geaient vite, qui ne se posaient jamais, qui par­cou­raient la salle en per­ma­nence comme les yeux d’un pré­da­teur ou d’une proie.

Ils buvaient comme des gens qui ont une bonne rai­son de boire.

Muret gui­da Auré­lien vers le comp­toir. Ils com­man­dèrent des bières — la Beer­lao locale, une blonde légère qui ne res­sem­blait à rien de ce qu’Au­ré­lien buvait d’ha­bi­tude. L’en­droit sen­tait la sueur, la ciga­rette et le kéro­sène — cette odeur de car­bu­rant d’a­vion qui impré­gnait les vête­ments des pilotes et qui, au Purple Por­poise, était un par­fum d’appartenance.

— Ce sont les Ravens, dit Muret à l’o­reille d’Au­ré­lien. Et les pilotes d’Air Ame­ri­ca. Et des types de l’am­bas­sade — des « atta­chés », comme ils disent.

Auré­lien regar­dait. Il regar­dait comme il avait regar­dé le Wat Si Saket — avec la fas­ci­na­tion de l’homme qui découvre un monde dont il ne soup­çon­nait pas l’exis­tence à dix minutes de chez lui. Ces hommes vivaient dans la même ville que lui, res­pi­raient le même air, enten­daient les mêmes grillons la nuit. Mais ils ne vivaient pas dans le même monde. Leur monde était là-haut, dans les mon­tagnes, dans les cock­pits, dans les zones de feu. Et ils des­cen­daient ici, au Purple Por­poise, comme on des­cend dans une cale — pour oublier, pour se soû­ler, pour sen­tir la cha­leur d’autres corps vivants.

Un pilote à côté d’eux racon­tait une his­toire. Il la racon­tait à trois ou quatre cama­rades, pen­ché au-des­sus de la table, une bière à la main, la voix pâteuse mais l’œil vif. Une his­toire de mis­sion au-des­sus de la Plaine des Jarres — un vol de recon­nais­sance, un avion à hélice, un O‑1 Bird Dog, qui devait repé­rer des posi­tions enne­mies pour gui­der les frappes aériennes. Il décri­vait le vol — le décol­lage de Long Tieng à l’aube, les mon­tagnes dans la brume, la plaine qui appa­rais­sait comme une éten­due verte trouée de cra­tères bruns. Et puis les tirs. L’an­tiaé­rienne. Les tra­ceurs qui mon­taient du sol comme des lucioles furieuses. Le bruit des impacts sur le fuse­lage — un bruit de grêle métal­lique, disait-il, un bruit qu’on n’ou­blie pas. Le moteur qui tousse. La fumée. Et la des­cente, en vrille, vers une piste de terre au milieu de nulle part, avec un copi­lote qui sai­gnait du bras et qui gueulait.

Il riait en racon­tant. Ses cama­rades riaient. C’é­tait un rire de com­bat — ner­veux, trop fort, trop rapide — un rire qui n’a­vait rien à voir avec la joie et tout à voir avec le fait d’être encore vivant. Auré­lien écou­tait depuis le comp­toir, à trois mètres de dis­tance, et les détails de l’his­toire lui arri­vaient par mor­ceaux, comme les frag­ments d’un rêve — les tra­ceurs dans le ciel, le sang sur le bras du copi­lote, la piste de terre, le bruit de grêle.

Il but sa bière trop vite. Com­man­da une autre. La fumée lui piquait les yeux. La musique était trop forte — les Doors main­te­nant, *Riders on the Storm*, le cla­vier de Man­za­rek qui pla­nait au-des­sus des voix et des rires comme un brouillard sonore. Il se sen­tait étran­ge­ment expo­sé — dépouillé du cocon du Set­tha Palace, nu dans ce bar enfu­mé, par­mi ces hommes qui avaient vu ce qu’il ne vou­lait pas voir et qui le racon­taient en riant.

Muret, à côté de lui, obser­vait. L’eth­no­logue au tra­vail. Même ici, même dans un bar de Vien­tiane à minuit, il obser­vait — les gestes, les rituels, les codes. La manière dont les pilotes se saluaient — un punch sur l’é­paule, un sur­nom gueu­lé à tra­vers la salle. La manière dont ils buvaient — vite, debout, sans s’as­seoir, comme s’ils étaient tou­jours prêts à repar­tir. La manière dont ils se tai­saient, sou­dain, au milieu d’une phrase, quand le sou­ve­nir d’un cama­rade mort pas­sait dans la conver­sa­tion comme une balle perdue.

— Ils ne savent pas, dit Muret. Ce qu’ils bom­bardent. Ils voient la jungle, les pistes, les posi­tions enne­mies sur les cartes. Ils ne voient pas les vil­lages. Ils ne voient pas les gens. De là-haut, à trois cents mètres de vitesse, un vil­lage et une posi­tion enne­mie, c’est la même chose — un point sur une carte, une coor­don­née. Ils ne sont pas méchants. Ils ne sont même pas indif­fé­rents. Ils ne savent pas.

Il y avait dans cette phrase — « ils ne savent pas » — quelque chose qui trou­bla Auré­lien plus que tout ce qu’il avait enten­du ce soir. Parce que c’é­tait exac­te­ment ce qu’il se disait à lui-même, chaque jour, au Set­tha Palace. Je ne sais pas. Les bombes, les réfu­giés, les vil­lages détruits — je ne sais pas. C’é­tait la même phrase, pro­non­cée pour des rai­sons dia­mé­tra­le­ment oppo­sées. Les pilotes ne savaient pas parce qu’ils volaient trop haut. Auré­lien ne savait pas parce qu’il vivait trop bas — trop enfon­cé dans le coton de son hôtel, dans le velours de ses phrases, dans la dou­ceur de ses cocktails.

Un homme au fond du bar jouait de la gui­tare — pas un musi­cien, un pilote qui avait appor­té sa gui­tare de chez lui, du Texas ou de l’Ar­kan­sas, et qui grat­tait des accords approxi­ma­tifs en chan­tant à mi-voix. C’é­tait une chan­son de coun­try, une chan­son de route et de soli­tude, et dans ce bar enfu­mé de Vien­tiane, à mille lieues de tout ce que cette chan­son était cen­sée évo­quer, elle avait une jus­tesse déchi­rante. Parce que la soli­tude était la même. Parce que la route ne menait nulle part. Parce que le gar­çon qui chan­tait avait vingt-trois ans et qu’il ne serait peut-être pas vivant dans un mois.

Auré­lien ne répon­dit pas. Il finis­sait sa deuxième bière. Le bar tour­nait un peu autour de lui — la fumée, la musique, les visages. Il pen­sa qu’il n’a­vait pas bu autant depuis long­temps. Le Set­tha Palace ne le por­tait pas à l’ex­cès — tout y était mesu­ré, dosé, le gin tonic de Boun­my, le verre de vin du soir. Ici, les quan­ti­tés étaient autres. Tout était autre.

Ils sor­tirent vers une heure du matin. L’air de la nuit fut une gifle de dou­ceur après l’en­fu­mage du bar — un air chaud, humide, par­fu­mé, l’air de Vien­tiane qui sen­tait le jas­min et la terre mouillée. Ils mar­chèrent vers l’hô­tel en silence, le long du bou­le­vard Fa Ngum. Le Mékong était là, à leur droite, invi­sible dans l’obs­cu­ri­té, mais pré­sent — on le sen­tait, cette masse d’eau qui cou­lait dans le noir, qui empor­tait tout avec elle, les débris, les feuilles, les pois­sons, les morts.

La ville était déserte. Un couvre-feu théo­rique exis­tait — minuit, paraît-il — mais per­sonne ne le res­pec­tait, ni les pilotes du Purple Por­poise, ni les Corses qui ren­traient de leurs dîners, ni les sol­dats lao­tiens eux-mêmes qui patrouillaient avec la non­cha­lance de gens pour qui l’au­to­ri­té est un concept flou. Deux sol­dats étaient ados­sés à un mur, endor­mis, le fusil entre les genoux. Muret et Auré­lien pas­sèrent devant eux sans les réveiller. La guerre la plus secrète du monde était gar­dée par des hommes qui dor­maient debout.

Ils pas­sèrent devant un temple — le Wat Ong Teu, recon­nais­sable à sa toi­ture dorée qui lui­sait fai­ble­ment dans la lumière d’un réver­bère soli­taire. Le por­tail était fer­mé, mais der­rière les murs, dans la cour du temple, on devi­nait une acti­vi­té — des lueurs, des mur­mures. Les bonzes ne dor­maient pas tous. Cer­tains priaient. Cer­tains médi­taient. Cer­tains, peut-être, pen­saient aux mêmes mon­tagnes que Muret, aux mêmes vil­lages, aux mêmes gens — parce que les bonzes de Vien­tiane venaient sou­vent de ces vil­lages, et qu’ils por­taient dans leur mémoire, sous leur robe safran, les noms et les visages de ceux qui n’a­vaient pas eu la chance de fuir.

Auré­lien res­pi­ra l’air de la nuit. Il sen­tait l’al­cool dans son sang — la bière du Purple Por­poise, plus lourde que le gin tonic du Set­tha Palace, plus réelle, d’une réa­li­té de hou­blon et de sueur qui col­lait au palais. Il sen­tait aus­si autre chose — une fatigue d’un type nou­veau, une fatigue qui n’é­tait pas phy­sique mais qui pesait comme un poids sur la poi­trine. La fatigue de l’homme qui a vu un monde qu’il ne vou­lait pas voir et qui ne peut pas le dé-voir.

— Ils sont tous morts, dit Muret.

Il avait dit cela d’une voix basse, presque pour lui-même, comme une pen­sée qui aurait trou­vé le che­min de l’air sans le vouloir.

— La plu­part de ces gar­çons qu’on a vus ce soir ne fini­ront pas l’an­née. Le taux de pertes des Ravens est de cin­quante pour cent. Un sur deux. Ils le savent. C’est pour ça qu’ils boivent comme ça. C’est pour ça qu’ils rient comme ça.

Silence. Le bruit de leurs pas sur le trot­toir défon­cé. Le coas­se­ment des gre­nouilles dans les mares du bord de route. Quelque part, un chien aboya — un seul aboie­ment, bref, puis le silence revint.

Au loin, au-delà du Mékong, au-delà de la Thaï­lande, au-delà de l’ho­ri­zon, un éclat de lumière. Un éclair d’o­rage, peut-être. Ou un flash de bom­bar­de­ment, quelque part dans les mon­tagnes. La dis­tance était trop grande pour distinguer.

Ils arri­vèrent au Set­tha Palace. Le hall était silen­cieux, bai­gné de cette lumière ambrée que M. Theo­das lais­sait tou­jours allu­mée la nuit — une veilleuse de palace, un reste de civi­li­sa­tion dans l’obs­cu­ri­té. Le lustre en cris­tal brillait dou­ce­ment. Le marbre du sol était frais sous les semelles. Le gecko était là, au pla­fond du bar, immo­bile, ver­ti­cal, les yeux ouverts.

Auré­lien ins­pi­ra. L’o­deur de cire et de fran­gi­pa­nier. L’o­deur du Set­tha Palace. L’o­deur de chez lui. Le monde se remet­tait en place — les boi­se­ries, les pilastres, l’es­ca­lier en bois de rose. Le cocon se refer­mait. La bulle se reconstituait.

— Mer­ci, dit-il à Muret. C’é­tait… intéressant.

Inté­res­sant. Le mot était venu natu­rel­le­ment — le mot qu’on emploie quand on ne veut pas dire ce qu’on a vrai­ment res­sen­ti. Muret hocha la tête. Il avait l’air fati­gué — les traits tirés, les épaules basses, cette fatigue de l’homme qui porte quelque chose de trop lourd et qui ne peut pas le poser.

— Bonne nuit, dit Muret.

— Bonne nuit.

Ils mon­tèrent l’es­ca­lier. Les marches cra­quaient. Le bois de rose par­lait sous leurs pieds, fami­lier, ras­su­rant. Auré­lien ouvrit la porte de la chambre 7. Le ven­ti­la­teur tour­nait. Les draps étaient tirés. Le manus­crit atten­dait sur la table.

Tout était en ordre.

Tout était tou­jours en ordre.

CHA­PITRE 11

Le rap­port

Muret avait ter­mi­né son rap­port. Quatre-vingts pages, tapées à la machine sur le Reming­ton por­table qu’il avait emprun­té à l’am­bas­sade — une machine récal­ci­trante, au ruban encras­sé, qui frap­pait les « e » plus fort que les autres lettres et dont le cha­riot reve­nait avec un cla­que­ment sec de cara­bine. Quatre-vingts pages de don­nées eth­no­gra­phiques, de rele­vés lin­guis­tiques, de des­crip­tions de rituels, de sta­tis­tiques démo­gra­phiques, d’ob­ser­va­tions de ter­rain. Quatre-vingts pages qui racon­taient la fin d’un monde.

Il en par­la à Auré­lien un soir, avec une iro­nie qui n’é­tait pas de l’a­mer­tume mais quelque chose de plus fin — la luci­di­té de l’homme qui fait son tra­vail en sachant qu’il ne ser­vi­ra à rien, et qui le fait quand même, parce que ne pas le faire serait pire.

— Tu sais ce qui va arri­ver ? dit-il. Mon rap­port va prendre l’a­vion pour Paris dans une valise diplo­ma­tique. Il va arri­ver au Quai d’Or­say. Un secré­taire va le tam­pon­ner. Un chef de bureau va le lire — en dia­go­nale, entre deux dos­siers sur l’Al­gé­rie et un mémo sur le bud­get. Il va écrire en marge « Vu » ou « Pris note ». Et le rap­port ira rejoindre les autres rap­ports dans un clas­seur vert, dans une armoire métal­lique, dans un cou­loir du troi­sième étage que per­sonne ne tra­verse sauf le gar­dien de nuit.

— Pour­quoi l’é­crire, alors ?

— Parce que c’est écrit. Parce que quelque part, dans un clas­seur vert, il y aura la trace de ce qui s’est pas­sé. Les noms. Les vil­lages. Les dates. Quand tout sera fini — dans dix ans, dans vingt ans — quel­qu’un ouvri­ra le clas­seur, peut-être. Et il lira.

Il y avait dans cette foi modeste — la foi dans le clas­seur vert, dans l’ar­moire métal­lique, dans le lec­teur hypo­thé­tique de l’a­ve­nir — quelque chose qui tou­cha Auré­lien. C’é­tait, à sa manière, une foi d’é­cri­vain. Écrire pour un lec­teur qu’on ne connaît pas, qui n’existe pas encore, qui ouvri­ra le livre un jour, peut-être. La bou­teille à la mer. Le mes­sage dans l’armoire.

— J’ai écrit la véri­té, dit Muret. Que les bom­bar­de­ments amé­ri­cains détruisent les popu­la­tions civiles qu’ils pré­tendent pro­té­ger. Que les vil­lages hmong et kha­mu sont pris en étau entre le Pathet Lao et les bombes. Que la culture mil­lé­naire de ces peuples est en train de dis­pa­raître — pas en siècles, comme d’ha­bi­tude, mais en années, en mois. Que les réfu­giés qui des­cendent vers le sud perdent tout — leur terre, leur mai­son, leur langue, leurs esprits, leurs morts. Tout. J’ai écrit tout ça. Avec des chiffres, des noms, des coor­don­nées géo­gra­phiques. Très pro­fes­sion­nel. Très documenté.

Il sou­rit. Un sou­rire las.

— Et ça ne chan­ge­ra rien. Abso­lu­ment rien.

Il but une gor­gée de vin. Puis, comme s’il pour­sui­vait la même pen­sée par un autre chemin :

— Tu sais ce qu’il y a de plus étrange ? C’est que le rap­port est écrit en fran­çais. En fran­çais de France, avec la syn­taxe du Quai d’Or­say, les tour­nures du rap­port admi­nis­tra­tif — « Il convient de noter que… », « Force est de consta­ter que… ». Et ce fran­çais-là, cette langue-là, est inca­pable de dire ce que j’ai vu. Je décris la des­truc­tion d’un vil­lage avec les mots d’un fonc­tion­naire qui classe des dos­siers. Je donne des coor­don­nées géo­gra­phiques pour des lieux qui n’ont de nom que dans une langue que per­sonne ne parle à Paris. Je compte les morts avec des chiffres — un, dix, cin­quante, cent — et chaque chiffre est un men­songe, parce qu’un chiffre ne contient pas un visage.

Auré­lien recon­nut dans cette plainte quelque chose de fami­lier — la plainte de l’é­cri­vain devant l’in­suf­fi­sance du lan­gage. Mais chez Muret, l’in­suf­fi­sance n’é­tait pas un pro­blème esthé­tique. C’é­tait un pro­blème de vie et de mort.

— Peut-être que c’est la lit­té­ra­ture qui devrait racon­ter ça, dit Muret. Pas les rapports.

Il regar­da Auré­lien. Le regard dura un ins­tant — un ins­tant de trop, un ins­tant qui conte­nait une ques­tion que Muret ne posa pas et qu’Au­ré­lien ne rele­va pas.

Les deux hommes dînaient à leur table habi­tuelle, la quatre, et la salle de La Belle Époque était à moi­tié pleine ce soir-là — un groupe de diplo­mates japo­nais à la table du fond, un couple aus­tra­lien de pas­sage, les Corses à leur poste au bar. Kham ser­vait. Boun­my mixait. Le monde tournait.

La conver­sa­tion prit un tour plus per­son­nel qu’elle ne l’a­vait jamais eu. Peut-être était-ce l’ef­fet du départ immi­nent de Muret — il repar­tait dans trois jours —, cette proxi­mi­té de la fin qui libère la parole. Peut-être était-ce le vin. Peut-être était-ce sim­ple­ment que les deux hommes, après dix jours de dîners par­ta­gés, avaient atteint ce seuil au-delà duquel les masques deviennent inconfortables.

Muret par­la de ce qui le pous­sait à remon­ter dans les mon­tagnes. Ce n’é­tait pas l’hé­roïsme — il détes­tait le mot, il détes­tait le concept. Ce n’é­tait pas l’i­déa­lisme non plus — il avait per­du ses illu­sions depuis long­temps, si tant est qu’il en ait jamais eu. C’é­tait quelque chose de plus obs­cur, de plus tenace.

— Une dette, dit-il. Je ne sais pas à qui. Pas aux Hmong — ils ne me doivent rien, je ne leur dois rien, nous ne sommes pas dans un rap­port de dette. C’est plus vague que ça. C’est… tu vas rire… c’est une dette envers ce que j’ai vu. Quand tu as vu quelque chose, tu ne peux pas faire comme si tu ne l’a­vais pas vu. Tu peux essayer — et Dieu sait que beau­coup essaient — mais ça ne marche pas. La chose vue reste là, der­rière tes yeux, et elle attend. Elle attend que tu en fasses quelque chose.

Auré­lien écou­tait. Il écou­tait avec cette atten­tion qui était peut-être, pour la pre­mière fois, autre chose que de la curio­si­té lit­té­raire. Quelque chose dans les mots de Muret réson­nait — pas dans sa tête, pas dans sa mémoire de lec­teur, mais plus bas, dans un endroit qu’il ne fré­quen­tait pas, un endroit où les livres n’en­traient pas.

— Et toi ? deman­da Muret.

La ques­tion était simple. Directe. Impos­sible à esquiver.

— Moi ?

— Qu’est-ce que tu fais ici ? Vraiment.

Auré­lien regar­da son verre. Le vin était sombre, presque noir, avec des reflets gre­nat à la lueur de la bou­gie. Il le fit tour­ner len­te­ment. Les jambes du vin cou­laient sur les parois du verre avec une len­teur de sablier.

— Je suis venu pour écrire, dit-il.

— Ça, je sais. Mais pour­quoi ici ? Pour­quoi Vien­tiane ? Tu pour­rais écrire ton roman n’im­porte où — à Paris, en Pro­vence, à Flo­rence. Pour­quoi un hôtel colo­nial au bout du monde ?

Silence. Auré­lien cher­chait ses mots — lui qui ne les cher­chait jamais, lui pour qui les mots venaient tou­jours, obéis­sants, dis­ci­pli­nés, comme les sol­dats du roi Setthathirath.

— J’a­vais besoin de m’é­loi­gner, dit-il.

— De quoi ?

— De tout. De Paris. De l’ap­par­te­ment. De…

Il s’ar­rê­ta. Une femme, peut-être. Un échec, peut-être. Un livre qui n’a­vait pas mar­ché. Une vie qui s’é­tait défaite sans bruit, comme se défait une cou­ture, fil après fil, jus­qu’à ce que le vête­ment tombe. Il ne le dit pas. Il ne le dirait pas. Mais Muret, avec cette acui­té de l’eth­no­logue qui lit les silences mieux que les mots, comprit.

— Je suis venu ici pour dis­pa­raître, dit Aurélien.

Il dit cela avec un sou­rire — ce sou­rire qui était sa défense ultime, cette manière de trans­for­mer l’a­veu en plai­san­te­rie, le sérieux en légè­re­té. Mais le sou­rire ne prit pas. Il res­ta sus­pen­du sur ses lèvres, inache­vé, comme une phrase qu’on n’ose pas finir.

Et pour la pre­mière fois depuis son arri­vée au Set­tha Palace — depuis des mois, peut-être des années — il sen­tit le poids de sa propre absence. Non pas l’ab­sence qu’il avait choi­sie — cette dis­pa­ri­tion élé­gante, cette retraite d’é­cri­vain, ce retrait volon­taire du monde — mais l’autre absence, celle qui est en soi, l’ab­sence à soi-même. Il était assis dans le plus bel hôtel de Vien­tiane, dans une salle lam­bris­sée de palis­sandre, devant un verre de vin et un homme qui ris­quait sa vie pour les autres, et il ne res­sen­tait rien. Pas de l’in­dif­fé­rence — quelque chose de plus pro­fond. Un engour­dis­se­ment. Comme si les nerfs qui relient le monde à l’âme avaient été sec­tion­nés, pro­pre­ment, chi­rur­gi­ca­le­ment, et que la plaie s’é­tait refer­mée sans douleur.

Il pen­sa au roi Set­tha­thi­rath. Le roi qui mar­chait vers le sud, vers une nou­velle capi­tale, vers une vie nou­velle. Le roi qui ne se retour­nait pas. Et il com­prit — un éclair, une seconde de luci­di­té atroce qui tra­ver­sa l’en­gour­dis­se­ment comme un cou­rant élec­trique — que le roi n’é­tait pas un per­son­nage de roman. Le roi était lui. Auré­lien Des­fo­rêts était un roi en fuite qui appe­lait sa fuite un voyage, qui appe­lait son exil une retraite, qui appe­lait son aban­don un choix.

La seconde pas­sa. La luci­di­té s’é­tei­gnit. Le confort revint.

Muret ne sou­rit pas.

— Tu es au bon endroit, dit-il. Ici, tout le monde dis­pa­raît. Sauf que les autres n’ont pas choisi.

La phrase tom­ba sur la table comme un objet lourd. Pas un reproche — Muret n’a­vait pas le ton du reproche. Quelque chose de plus simple et de plus impla­cable : un constat. Un fait. La même voix qu’il employait pour décrire la des­truc­tion d’un vil­lage ou la mort d’un vieux cha­man. La voix de l’homme qui dit ce qui est, sans l’embellir ni l’adoucir.

Auré­lien accu­sa le coup. Il ne répon­dit pas. Il fit signe à Kham pour com­man­der un autre verre. Elle vint, silen­cieuse, ver­sa le vin, repar­tit. Ses pas. Le bruit du vin dans le verre. Le cré­pi­te­ment d’une bou­gie qui s’achevait.

Ils par­lèrent d’autre chose. De la mous­son — les pre­miers orages avaient écla­té la semaine pré­cé­dente, brefs et vio­lents, et l’air avait chan­gé, plus lourd, plus char­gé, comme un tis­su qu’on a trem­pé dans l’eau. Du pro­chain livre d’Au­ré­lien — celui d’a­près Le Roi qui mar­chait vers le sud, si celui-ci se ter­mi­nait un jour. De Paris en mai — les mar­ron­niers en fleur le long des quais, les bou­qui­nistes, le Luxem­bourg. Des choses douces. Des choses qui ne fai­saient pas de mal.

Le dîner s’a­che­va. Ils se ser­rèrent la main au bas de l’es­ca­lier. Muret mon­ta. Auré­lien mon­ta. Les marches craquèrent.

Dans la chambre 7, Auré­lien ouvrit le manus­crit. Le roi Set­tha­thi­rath avait quit­té Vien­tiane avec son armée pour aller com­battre les Bir­mans dans les mon­tagnes du sud. C’é­tait sa der­nière cam­pagne. La légende disait qu’il avait dis­pa­ru — englou­ti par la jungle, ava­lé par la forêt, comme si la terre elle-même l’a­vait repris. Son corps n’a­vait jamais été retrou­vé. Per­sonne ne savait où il était mort, ni com­ment, ni pour­quoi. Le roi avait sim­ple­ment ces­sé d’exis­ter — un jour il était là, avec sa cou­ronne et ses élé­phants, et le len­de­main il n’y avait plus que la jungle et le silence.

Auré­lien écri­vit la scène du départ. Le roi sur son élé­phant, tra­ver­sant les portes de Vien­tiane pour la der­nière fois. La foule qui regarde. Les bonzes qui prient. Le soleil qui se couche sur le Pha That Luang, et la feuille d’or du stu­pa qui rou­geoie comme une braise. Le roi ne se retourne pas. Il avance vers le sud, vers les mon­tagnes, vers la disparition.

C’é­tait magni­fique. La prose avait une beau­té sombre, autom­nale, la beau­té des choses qui finissent. Et c’é­tait — Auré­lien ne le savait pas, ou plu­tôt il le savait sans le savoir, comme on sait dans les rêves — c’é­tait la scène de sa propre dis­pa­ri­tion. Un homme qui s’en­fonce dans son rêve comme un roi dans la jungle. Un homme que per­sonne ne retrou­ve­rait, parce qu’il ne vou­lait pas être retrouvé.

CHA­PITRE 12

L’a­vant-der­nier soir

Muret par­tait le lendemain.

Il le dit en s’as­seyant à la table quatre, ce soir-là, avec la sim­pli­ci­té d’un homme qui annonce la météo. Demain matin. Une Land Rover vien­drait le cher­cher à sept heures. Il remon­te­rait vers le nord, par la route de Vang Vieng, puis par les pistes de mon­tagne, vers Sam Neua, vers la pro­vince de Houa­phan, vers l’é­pi­centre de ce que les Amé­ri­cains bom­bar­daient depuis trois ans et que les jour­naux de Vien­tiane n’é­vo­quaient jamais.

— La situa­tion là-haut est deve­nue cri­tique, dit-il. Les Nord-Viet­na­miens ont pris des posi­tions nou­velles sur les crêtes au-des­sus de Sam Neua. Les bom­bar­de­ments ont été mul­ti­pliés par trois en deux mois. Les vil­lages qui n’ont pas encore été éva­cués le seront bien­tôt — de gré ou de force. Je veux être là quand ça arrivera.

— Pour­quoi ?

— Pour voir. Pour noter. Pour les bandes — j’ai encore des enre­gis­tre­ments à faire, des chants que per­sonne d’autre ne connaît, des rituels que per­sonne d’autre n’a docu­men­tés. Si je ne le fais pas main­te­nant, dans six mois il sera trop tard. Il n’y aura plus de vil­lages. Il n’y aura plus de chants.

Il dit cela cal­me­ment, sans gran­di­lo­quence. La voix de l’homme qui retourne au tra­vail. Mais Auré­lien com­prit — avec une clar­té sou­daine, phy­sique, qui n’a­vait rien à voir avec l’in­tel­li­gence — qu’il était assis en face d’un homme qui retour­nait dans la zone la plus bom­bar­dée du pays le plus bom­bar­dé de l’his­toire de l’hu­ma­ni­té, et qu’il le fai­sait parce qu’il ne pou­vait pas ne pas le faire, et qu’il revien­drait peut-être et peut-être pas.

Il ne dit rien. Que dire ? Bonne chance ? Fais atten­tion ? Reviens vite ? Tous les mots étaient faux. Tous les mots étaient trop petits. Il ne dit rien, et son silence, pour une fois, n’é­tait pas un silence de fuite mais un silence d’im­puis­sance — le silence de l’homme qui n’a pas les mots, lui qui avait tou­jours les mots, lui pour qui les mots étaient le seul outil, la seule arme, le seul refuge.

Le dîner com­men­ça. Nor­ma­le­ment. Kham appor­ta les entrées. Le vin fut ver­sé. Les bou­gies brû­laient — pas de cou­pure d’élec­tri­ci­té ce soir, mais M. Theo­das avait gar­dé les bou­gies, parce que les bou­gies étaient deve­nues une habi­tude. Les habi­tudes, au Set­tha Palace, avaient la force des lois naturelles.

Ils par­lèrent. De choses et d’autres. Du rap­port — Muret avait reçu un accu­sé de récep­tion de Paris, trois lignes tapées à la machine, signées par un sous-direc­teur dont il n’a­vait jamais enten­du le nom. Du temps — la mous­son était proche, on la sen­tait dans la den­si­té de l’air, dans les éclairs de cha­leur qui zébraient le ciel chaque soir au-des­sus du Mékong. Du roman d’Au­ré­lien — le roi Set­tha­thi­rath avait dis­pa­ru dans la jungle, et Auré­lien ne savait pas encore com­ment ter­mi­ner le livre. C’é­tait un pro­blème de struc­ture, expli­qua-t-il, un pro­blème d’é­cri­vain. Com­ment finir un livre dont le héros dis­pa­raît ? Com­ment écrire la fin d’un homme qui n’a pas de fin ?

— Tu finis par le silence, dit Muret. Tu finis par ce qui vient après le départ. Le palais vide. Le trône vide. Les cour­ti­sans qui attendent un roi qui ne revien­dra pas. Le silence est la meilleure fin.

C’é­tait un bon conseil. Un conseil d’homme qui connais­sait le silence — le silence des mon­tagnes après les bom­bar­de­ments, le silence des vil­lages aban­don­nés, le silence des gens qui n’ont plus rien à dire parce qu’ils n’ont plus per­sonne à qui le dire.

Puis Muret raconta.

Il n’y eut pas de tran­si­tion. Pas de pré­am­bule. Il posa sa four­chette, prit son verre, et com­men­ça à par­ler, et ce qu’il racon­ta ce soir-là, dans la salle à moi­tié vide de La Belle Époque, entre les boi­se­ries de palis­sandre et les nappes blanches, sous la lumière des bou­gies et le ron­ron­ne­ment du ven­ti­la­teur, ce qu’il racon­ta était le récit qu’il por­tait en lui depuis des mois et qu’il n’a­vait encore don­né à personne.

Un vil­lage. Pas Ban Pha Thi — un autre. Plus petit. Plus haut. Un vil­lage hmong accro­ché à une crête à deux mille mètres d’al­ti­tude, dans la pro­vince de Xieng Khouang, à vingt kilo­mètres au nord de la Plaine des Jarres. Il ne don­na pas le nom — les noms hmong sont impro­non­çables pour un Fran­çais, dit-il, et de toute façon le vil­lage n’existe plus, alors à quoi bon le nommer ?

Il y avait vécu trois mois. Trois mois dans une mai­son en bam­bou, au milieu de qua­rante familles, cent cin­quante per­sonnes. Il avait appris les noms de cha­cun. Il connais­sait les enfants. Il connais­sait la vieille femme qui fai­sait le meilleur lao-lao de la mon­tagne — un alcool de riz dis­til­lé dans un alam­bic en cuivre qui avait appar­te­nu, disait-elle, à un sol­dat fran­çais de Diên Biên Phu. Il connais­sait le for­ge­ron, qui fabri­quait des cou­teaux avec des mor­ceaux de métal récu­pé­rés — du métal de bombe, sou­vent, parce que les bombes étaient la seule source de fer dans les mon­tagnes. Il connais­sait la femme du chef de vil­lage, celle qui chan­tait en pilant le riz.

Il mima le geste, une der­nière fois, sur la table de La Belle Époque. Le pilon qui monte et qui des­cend. Le rythme régu­lier. Le bruit sourd du riz qui se casse sous le choc. Et la voix de la femme par-des­sus — une voix claire, aiguë, qui mon­tait et des­cen­dait avec le pilon, une mélo­die qui n’a­vait pas de nom et qui disait quelque chose que Muret n’a­vait jamais pu traduire.

Un matin, les avions sont venus.

Muret n’é­tait pas là. Il était à deux heures de marche, dans un vil­lage voi­sin, où il docu­men­tait une céré­mo­nie funé­raire. Il enten­dit les explo­sions — pas un bruit unique, une série, une chaîne de déto­na­tions qui se suc­cé­daient comme les bat­te­ments d’un cœur affo­lé. Puis le silence. Puis les avions qui reve­naient, fai­saient un deuxième pas­sage. D’autres explo­sions. Et après, plus rien.

Il mar­cha. Deux heures sur le sen­tier de mon­tagne, en cou­rant là où il pou­vait, en tré­bu­chant sur les racines, le souffle court, le cœur bat­tant. Il savait déjà. On sait tou­jours, dans les mon­tagnes. La direc­tion des explo­sions. L’a­zi­mut. La durée du bom­bar­de­ment. On sait.

Quand il arri­va, il n’y avait plus de village.

Il ne décri­vit pas ce qu’il vit. Pas en détail. Il dit — et chaque mot avait le poids d’une pierre posée sur la table : les mai­sons en bam­bou avaient brû­lé. Cer­taines étaient encore fumantes. Le sol était retour­né — la terre rouge mélan­gée à des frag­ments de bois, de tis­su, de métal. Des cra­tères dans les rizières. L’a­lam­bic de la vieille femme, tor­du, mécon­nais­sable. Et par­tout, cette odeur — il n’en dit pas plus sur l’o­deur. Il n’en dit qu’un mot : « insou­te­nable ». Ce fut le seul adjec­tif de tout le récit.

Il y avait une chose, dit-il. Une chose qu’il n’a­vait pas mise dans le rap­port parce qu’elle n’a­vait pas de place dans un rap­port — pas de case, pas de caté­go­rie, pas de mot admi­nis­tra­tif pour la conte­nir. Au milieu des décombres du vil­lage, entre deux cra­tères, il avait trou­vé un khène. L’orgue à bouche en bam­bou dont il avait par­lé à Auré­lien les pre­miers soirs. Les tuyaux étaient bri­sés — trois sur six — mais l’embouchure était intacte. Quel­qu’un l’a­vait posé là, ou l’a­vait per­du en fuyant, ou l’a­vait lais­sé parce qu’on ne peut pas por­ter un ins­tru­ment de musique quand on porte ses enfants sur le dos. Un khène cas­sé dans la terre retour­née. C’é­tait une image qui ne disait rien et qui disait tout — la culture d’un peuple résu­mée dans un ins­tru­ment bri­sé, au milieu d’un vil­lage qui n’exis­tait plus.

Il l’a­vait ramas­sé. Il l’a­vait dans sa sacoche, en haut, avec les bandes du Nagra. Un ins­tru­ment cas­sé et des bandes magné­tiques. Les reliques d’un monde.

Les sur­vi­vants avaient fui vers la forêt. Il les retrou­va dans l’a­près-midi, en aval, dans une clai­rière au bord d’un ruis­seau. Ils étaient une soixan­taine — sur cent cin­quante. Les femmes pan­saient les bles­sés avec ce qu’elles avaient — des feuilles, de la terre, des mor­ceaux de tis­su déchi­rés. Les enfants étaient assis en cercle, silen­cieux. La femme du chef de vil­lage était là. Elle ne chan­tait pas. Elle était assise par terre, les mains sur les genoux, les yeux ouverts sur rien.

Muret se tut.

Le silence dura long­temps. Auré­lien ne savait pas com­bien de temps — une minute, cinq minutes, une éter­ni­té. La bou­gie sur la table cou­lait len­te­ment, la cire for­mant une flaque dorée sur la nappe blanche. Le bruit du ven­ti­la­teur. Le géné­ra­teur. La nuit dehors, épaisse, chaude, pleine de grillons et de fantômes.

Auré­lien ne dit rien pen­dant un long moment. Son visage était pâle — même à la lumière des bou­gies, on voyait la pâleur, et les ombres creu­saient ses joues, ses orbites, lui don­nant un air vieilli, un air de por­trait ancien. Il tenait son verre mais ne buvait pas. Le vin était immo­bile dans le verre, sombre, opaque.

Puis il par­la. Et ce qu’il dit — ce fut la chose qu’il fai­sait tou­jours, la chose qu’il savait faire, la seule chose qu’il savait faire dans ces moments-là.

— Ça me rap­pelle Thu­cy­dide, dit-il. Le dia­logue des Méliens. Quand les Athé­niens détruisent Mélos — toute la popu­la­tion mas­cu­line mas­sa­crée, les femmes et les enfants ven­dus comme esclaves. Thu­cy­dide rap­porte les deux dis­cours — celui des Athé­niens, qui parlent de néces­si­té et de rai­son d’É­tat, et celui des Méliens, qui parlent de jus­tice. Et à la fin, c’est la force qui gagne, pas la jus­tice. Thu­cy­dide ne com­mente pas. Il rap­porte. C’est ce qui rend le texte insup­por­table — cette absence de com­men­taire. Le fait brut.

Il dit cela d’une voix belle. Posée. Un peu trem­blante peut-être — une fêlure, à peine, dans la voix de l’homme culti­vé, dans la voix du roman­cier qui sait que les mots sont son bou­clier et qui les bran­dit une der­nière fois. Il citait de mémoire. Les mots étaient justes, les réfé­rences exactes. C’é­tait brillant. C’é­tait par­fait. C’é­tait exac­te­ment ce que fait un homme qui trans­forme le sang en encre et la dou­leur en citation.

Muret le regarda.

Ses yeux. Auré­lien sou­tint le regard — il le sou­tint parce qu’il n’a­vait pas le choix, parce que détour­ner les yeux aurait été un aveu plus expli­cite que n’im­porte quel mot. Mais ce qu’il vit dans les yeux de Muret n’é­tait pas du mépris. Ce n’é­tait pas de la colère. C’é­tait — et il fau­drait inven­ter un mot pour ça, un mot qui n’existe pas en fran­çais, un de ces mots kha­mu que Muret avait mis six mois à apprendre — c’é­tait la tris­tesse qu’on éprouve quand un ami part et qu’on sait qu’il ne revien­dra pas.

Muret ten­dit la main vers la bou­teille. Se res­ser­vit. But lentement.

— Oui, dit-il. Thu­cy­dide. C’est très juste.

Et c’é­tait fini. La porte s’é­tait fer­mée. Le pas­sage s’é­tait refer­mé. Il n’y aurait pas de deuxième chance — il n’y a jamais de deuxième chance pour ces choses-là, ces moments où quel­qu’un vous tend le réel à bout de bras et où vous choi­sis­sez de le trans­for­mer en livre.

Ils finirent la bou­teille. Ils par­lèrent d’autre chose — du Mékong, de la mous­son qui appro­chait, du pro­chain livre d’Au­ré­lien. Des choses douces. Des choses anesthésiantes.

Muret com­man­da un lao-lao — un der­nier verre, dit-il, un verre de la route, parce que demain il en boi­rait d’un autre genre, dis­til­lé dans un alam­bic de vil­lage à deux mille mètres d’al­ti­tude, avec un goût de fumée et de mon­tagne qui n’a­vait rien à voir avec le lao-lao poli­cé du Set­tha Palace. Il par­la du goût des choses là-haut — du riz gluant cuit dans des tubes de bam­bou sur un feu de bois, du gibier fumé, des herbes sau­vages dont les noms n’exis­taient dans aucun dic­tion­naire. Il par­lait de la nour­ri­ture comme un écri­vain parle des mots — avec cette atten­tion au détail qui est une forme d’amour.

— Tu sais ce qui me manque le plus, quand je suis dans les mon­tagnes ? dit-il. Ce n’est pas le vin. Ce n’est pas le fro­mage. C’est le pain. Le pain fran­çais. Un baguette crous­tillante avec du beurre. C’est idiot, non ? On est au milieu d’une guerre, on voit des choses qu’au­cun être humain ne devrait voir, et ce qu’on veut, c’est une tartine.

Auré­lien sou­rit. Il com­pre­nait. Le pain, le beurre, la tar­tine — c’é­taient les objets de la nor­ma­li­té, les ancres du monde ancien, les reliques d’une vie d’a­vant. Et ce désir du pain était peut-être la chose la plus humaine que Muret ait dite de toute la soi­rée — plus humaine que le vil­lage détruit, plus humaine que le khène cas­sé, plus humaine que le cha­man aveugle. Parce que le désir du pain disait : je suis un homme. J’ai faim. Je veux ren­trer chez moi.

Le dîner s’a­che­va comme tous les autres — cour­toi­se­ment, cha­leu­reu­se­ment, avec cette grâce des gens bien éle­vés qui savent dis­si­mu­ler les bles­sures sous les bonnes manières.

Au bas de l’es­ca­lier, Muret ser­ra la main d’Au­ré­lien. Il la tint un peu plus long­temps que d’ha­bi­tude — une seconde de plus, peut-être deux, une pres­sion légè­re­ment plus forte des doigts, qui pou­vait signi­fier beau­coup de choses ou rien du tout.

— Prends soin de toi, dit-il.

— Toi aus­si. Fais atten­tion là-haut.

Muret sou­rit. Un sou­rire sans tris­tesse — ou plu­tôt un sou­rire qui avait tra­ver­sé la tris­tesse et qui était res­sor­ti de l’autre côté, dans un endroit où les sou­rires ne sont plus tout à fait des sou­rires mais quelque chose de plus pro­fond, de plus ancien, quelque chose qui res­semble à de l’acceptation.

Ils mon­tèrent.

Auré­lien ne dor­mit pas. Il res­ta sur le bal­con, les coudes sur la balus­trade, le visage tour­né vers le nord. La nuit de Vien­tiane. Les étoiles — des mil­liers d’é­toiles, plus qu’il n’en avait jamais vues à Paris, une voûte de lumière froide qui cou­vrait la ville et les plaines et les mon­tagnes et les vil­lages et les cra­tères et les morts.

Au nord, très loin, au-delà de ce qu’on pou­vait voir ou ima­gi­ner, un gron­de­ment sourd. Conti­nu. Régu­lier. Qui n’é­tait pas l’orage.

CHA­PITRE 13

Le gecko

Le matin vint comme tous les matins — la lumière à tra­vers les per­siennes, le miel pâle sur le par­quet, le café lao devant la porte, le fan­tôme bien­veillant de la femme de chambre qui s’é­loi­gnait sans bruit dans le couloir.

Auré­lien se leva tôt. Plus tôt que d’ha­bi­tude. Il n’a­vait pas dor­mi — ou si peu que la fron­tière entre la veille et le som­meil s’é­tait dis­soute, et il ne savait plus de quel côté il se trou­vait. Il se dou­cha, s’ha­billa, descendit.

Dans le hall, Muret était déjà là.

Il por­tait sa tenue de ter­rain — la che­mise kaki, le pan­ta­lon de toile, les chaus­sures de marche. Le sac de toile mili­taire à ses pieds. La sacoche en cuir usé en ban­dou­lière — celle qui conte­nait le Nagra, les bandes magné­tiques, vingt-trois heures de chants et de rituels, la mémoire d’un peuple qui tenait dans une sacoche. Il avait le visage rasé de frais et les yeux clairs d’un homme qui a dor­mi, ou qui a su ne pas dormir.

  1. Theo­das était à la récep­tion, en cos­tume, impec­cable, à six heures trente du matin. Il y a des direc­teurs d’hô­tel qui délèguent les départs mati­naux à la récep­tion de nuit. M. Theo­das n’é­tait pas de ceux-là. Chaque arri­vée et chaque départ au Set­tha Palace méri­tait sa pré­sence — c’é­tait une ques­tion de digni­té, la sienne et celle de l’hôtel.

— Mon­sieur Muret. J’es­père que votre séjour a été agréable.

— Très agréable, mon­sieur Theo­das. Merci.

Les mots rituels. La poi­gnée de main. La fac­ture réglée. La clé de la chambre 12 ren­due — une clé en cuivre, lourde, accro­chée à un gland de pas­se­men­te­rie bleu, comme toutes les clés du Set­tha Palace.

Auré­lien et Muret sor­tirent sur la ter­rasse du Side­walk Café. Il était trop tôt pour le petit-déjeu­ner habi­tuel, mais Boun­my — qui ne dor­mait appa­rem­ment jamais — avait pré­pa­ré du café. Ils s’as­sirent à la table d’Au­ré­lien, près du muret de pierre, sous le fran­gi­pa­nier. Les fleurs blanches n’é­taient pas encore tom­bées — elles tom­baient plus tard, vers huit heures, quand le soleil les chauf­fait et des­ser­rait leur prise. Pour l’ins­tant elles tenaient, sus­pen­dues dans l’air du matin comme des notes de musique arrê­tées avant la fin de la phrase.

Le bou­le­vard était presque vide. Un cyclo-pousse pas­sait au ralen­ti, le conduc­teur endor­mi sur sa selle. Une femme balayait le trot­toir devant une mai­son fer­mée, avec un balai de bran­chages qui fai­sait un bruit doux de brosse sur la pierre. Et là-bas, au bout de la rue, la sil­houette d’un bonze en robe safran qui avan­çait pieds nus, le bol à aumônes contre la poi­trine, dans la lumière oblique du matin.

Ils burent leur café en silence. Un silence qui n’a­vait pas besoin d’être rem­pli — un silence de gens qui ont tout dit, ou presque, et qui savent que les mots du départ sont tou­jours les mau­vais mots.

Puis Auré­lien par­la. De choses sans impor­tance. Les adresses — il don­na l’a­dresse de son édi­teur à Paris, parce qu’il n’a­vait pas d’a­dresse per­son­nelle, ou plu­tôt parce que son adresse per­son­nelle était la chambre 7 du Set­tha Palace, et que cette adresse-là ne figu­rait pas dans les annuaires. Muret don­na une boîte pos­tale à Luang Pra­bang, où un ami récu­pé­rait son cour­rier quand il était dans les mon­tagnes. La pro­messe de s’é­crire — cette pro­messe que font les gens qui savent qu’ils ne s’é­cri­ront pro­ba­ble­ment pas, mais qui la font quand même, parce que ne pas la faire serait admettre quelque chose de trop triste.

— Quand tu auras fini ton roman, envoie-le-moi, dit Muret.

— Je te l’enverrai.

— Le roi dis­pa­raît dans la jungle. C’est une bonne fin.

— C’est la seule fin possible.

Un bruit de moteur. La Land Rover était arri­vée — un véhi­cule kaki, cou­vert de pous­sière, avec un chauf­feur lao­tien au volant qui fumait une ciga­rette en atten­dant. Le genre de véhi­cule qui avait tra­ver­sé toutes les guerres de l’In­do­chine et qui en por­te­rait les cica­trices jus­qu’à la casse. Les por­tières ne fer­maient plus tout à fait. Le pare-brise avait une étoile de fis­sure dans le coin gauche.

Muret se leva. Prit son sac. Ils se ser­rèrent la main. La main de Muret était chaude, ferme, cal­leuse — une main de ter­rain, une main d’homme qui avait tou­ché la terre et les gens et les bandes magné­tiques et les bles­sures. La main d’Au­ré­lien était fine, soi­gnée, une main d’é­cri­vain qui n’a­vait tou­ché que du papier.

— Prends soin de toi, dit Muret.

— Toi aussi.

Muret mon­ta dans la Land Rover. Le chauf­feur écra­sa sa ciga­rette, démar­ra. Le moteur tous­sa, trou­va son rythme, et le véhi­cule s’é­loi­gna sur le bou­le­vard Khoun­bou­lom, vers le nord, vers la route de Vang Vieng, vers les mon­tagnes. Auré­lien le regar­da dis­pa­raître. Le bruit du moteur dimi­nua, se fon­dit dans les bruits de la ville qui s’é­veillait, et s’éteignit.

Le bou­le­vard était vide à nouveau.

Auré­lien res­ta un moment debout sur la ter­rasse, la tasse de café à la main. Il sen­tait quelque chose — une sen­sa­tion qu’il n’a­vait pas éprou­vée depuis son arri­vée au Set­tha Palace, une sen­sa­tion d’a­vant le Set­tha Palace, d’a­vant Vien­tiane, une sen­sa­tion qui appar­te­nait à une vie anté­rieure. C’é­tait léger, fugace, presque imper­cep­tible — un tiraille­ment quelque part dans la poi­trine, un nœud minus­cule qui se for­mait et se défai­sait, comme un muscle qu’on aurait oublié et qui rap­pelle son exis­tence par une crampe brève.

Il regar­da la rue par laquelle la Land Rover avait dis­pa­ru. La rue était droite, bor­dée de flam­boyants, et elle menait vers le nord — vers la route de Vang Vieng, vers les mon­tagnes, vers les vil­lages, vers tout ce qu’il ne ver­rait jamais. Quelque part au bout de cette rue, au bout de toutes les rues du monde, il y avait quelque chose qu’il avait choi­si de ne pas voir — et ce choix, pour la pre­mière fois, lui appa­rut non pas comme une liber­té mais comme un mur. Un mur très doux, capi­ton­né de soie et de fran­gi­pa­nier, mais un mur quand même.

Puis la sen­sa­tion dis­pa­rut. Comme elle était venue — sans bruit, sans trace. Le café était tiède. Le fran­gi­pa­nier sen­tait bon. Le bonze revenait.

Auré­lien ren­tra. Le bonze qui reve­nait, son bol rem­pli main­te­nant — les offrandes du matin, le riz, les fruits, les petits paquets de nour­ri­ture que les fidèles déposent à l’aube. Le bonze pas­sa devant l’hô­tel sans lever les yeux. Ses pieds nus sur le bitume chaud. Sa robe safran dans la lumière du matin. L’ombre qu’il pro­je­tait — longue, éti­rée, presque aus­si longue que la rue.

Auré­lien rentra.

Il mon­ta l’es­ca­lier. Les marches cra­quèrent sous ses pieds — les mêmes marches, les mêmes cra­que­ments, la même musique de bois ancien. Il ouvrit la porte de la chambre 7. Le ven­ti­la­teur tour­nait. Le manus­crit atten­dait sur la table, ouvert à la der­nière page écrite — le roi Set­tha­thi­rath qui dis­pa­rais­sait dans la jungle.

Il s’as­sit. Prit son sty­lo. Le Water­man au corps nacré, ache­té rue du Bac dans une autre vie. Il le tint un moment entre ses doigts, sans écrire, le regard posé sur la page blanche qui venait après la der­nière page écrite — cet espace vide qui était à la fois une pro­messe et un gouffre.

Puis il écrivit.

Il n’é­cri­vit pas la suite du roi Set­tha­thi­rath. Il n’é­cri­vit pas la confu­sion du royaume sans roi, ni l’empire qui se fis­sure, ni les cour­ti­sans qui attendent. Il écri­vit autre chose — une scène qu’il n’a­vait pas pré­vue, qui n’é­tait pas dans le plan, qui n’a­vait aucune rai­son d’être dans ce roman his­to­rique sur le Laos du XVIe siècle.

Il écri­vit un jar­din. Un jar­din du palais, au matin, avec des ser­vi­teurs qui dis­po­saient des fleurs dans des vases de bronze. Le bruit de l’eau dans une fon­taine. La lumière qui pas­sait à tra­vers les feuilles d’un fran­gi­pa­nier — un fran­gi­pa­nier qui n’exis­tait pro­ba­ble­ment pas au Laos au XVIe siècle, mais qu’Au­ré­lien mit là quand même, parce que le par­fum de cet arbre était le par­fum de sa vie. Un oiseau chan­tait dans le jar­din. Les ser­vi­teurs tra­vaillaient en silence. Rien ne bou­geait, sinon l’eau et la lumière.

Comme si le roi n’a­vait pas dis­pa­ru. Comme si rien ne s’é­tait pas­sé. Le jar­din conti­nuait. Les fleurs étaient dis­po­sées. L’eau cou­lait. Le monde était intact.

Il écri­vit quatre pages. Sans rature. Sans hési­ta­tion. Les plus belles pages du roman, peut-être. Les plus men­son­gères, cer­tai­ne­ment. Quatre pages d’une beau­té lisse, par­faite, her­mé­tique — la beau­té de ce qui refuse le réel, la beau­té du déni éle­vé au rang d’un art.

Le roi Set­tha­thi­rath avait dis­pa­ru. Mais dans le jar­din du palais, rien n’a­vait chan­gé. Les ser­vi­teurs dis­po­saient les fleurs. L’eau cou­lait. Les oiseaux chan­taient. Et le lec­teur — le lec­teur hypo­thé­tique du futur, celui qui ouvri­rait ce livre un jour, dans une librai­rie de Paris ou de Lyon — le lec­teur com­pren­drait peut-être ce que l’é­cri­vain ne com­pre­nait pas. Il com­pren­drait que ce jar­din pai­sible, ces fleurs, cette eau, ce silence — tout cela n’é­tait pas la paix. C’é­tait l’a­mné­sie. C’é­tait le monde qui conti­nue après la catas­trophe, non pas parce qu’il a gué­ri, mais parce qu’il a oublié. Et l’ou­bli, dans le roman comme dans la vie, a la même appa­rence exacte que la sérénité.

À midi, il descendit.

L’a­près-midi. La pis­cine. Le tran­sat — le troi­sième en par­tant de la gauche. Le gin tonic de Boun­my — deux doigts de gin, le tonic jus­qu’au bord, la ron­delle de citron vert, les trois gla­çons. Le manus­crit sur les genoux, ouvert aux pages du matin. Saint-Simon à por­tée de main, mais il ne l’ou­vrit pas. Il res­ta là, les yeux mi-clos, dans la cha­leur qui pesait sur le jar­din comme un ani­mal endormi.

Les pal­miers ne bou­geaient pas. L’eau de la pis­cine était lisse, tur­quoise, immo­bile. Les jets d’eau mur­mu­raient leur mur­mure éter­nel. Les rochers de Lak­sao, gris et mous­sus, enca­draient le bas­sin comme les parois d’un sanctuaire.

Steve était de retour. Auré­lien l’a­vait vu tra­ver­ser le hall le matin — rasé, bron­zé, lunettes d’a­via­teur, comme si trois jours dans les mon­tagnes n’a­vaient été qu’une excur­sion de week-end. Il était au bar main­te­nant, une bière à la main, par­lant au télé­phone dans un anglais rapide et incom­pré­hen­sible. Fer­rac­ci et Lucia­ni étaient à leur table, pas­tis, ciga­rettes brunes, mur­mures en corse. Un couple de tou­ristes aus­tra­liens se bai­gnait dans la pis­cine en riant — des rires clairs, inno­cents, des rires de gens qui ne savent pas.

Theo­das véri­fiait les réser­va­tions pour la semaine pro­chaine. La chambre 12 était libre désor­mais. Elle serait net­toyée, les draps chan­gés, les ser­viettes rem­pla­cées. Les traces de Muret seraient effa­cées — comme sont effa­cées les traces de tous les pas­sa­gers dans tous les hôtels du monde. Il ne res­te­rait rien. Pas même une empreinte sur le verre, pas même un pli dans le drap. Le Set­tha Palace absor­be­rait l’ab­sence de Muret comme il avait absor­bé sa pré­sence — silen­cieu­se­ment, élé­gam­ment, sans un frémissement.

Kham tra­ver­sa le jar­din. Elle por­tait un pla­teau avec des verres vides. Elle s’ar­rê­ta un ins­tant — un quart de seconde, pas plus — et regar­da Auré­lien. Leurs yeux se croi­sèrent. C’é­tait la seule fois. La seule fois que Kham le regar­de­rait vrai­ment, et que lui la ver­rait vrai­ment, et que l’es­pace entre ces deux regards serait tra­ver­sé par quelque chose — un éclair, un mes­sage, un reproche muet, ou sim­ple­ment la recon­nais­sance de deux soli­tudes qui se frôlent sans se toucher.

Puis elle conti­nua son che­min. Ses pas sur les dalles du jar­din. Le pla­teau en équi­libre sur sa main levée. Sa sil­houette qui dis­pa­rais­sait vers la cui­sine. Et c’é­tait fini.

Le soleil des­cen­dait. Les ombres des pal­miers s’al­lon­geaient sur l’eau de la pis­cine, la décou­pant en bandes d’ombre et de lumière, et les rochers de Lak­sao pre­naient cette teinte dorée qu’ils avaient à la fin du jour, quand le monde entier sem­blait cou­vert d’une couche d’or — l’or du Pha That Luang, l’or des temples, l’or des boud­dhas du Wat Si Saket, tout cet or qui était la cou­leur du Laos et qui brillait sur la sur­face des choses sans jamais en atteindre le fond.

Les bonzes pas­se­raient demain à l’aube, pieds nus, silen­cieux, comme tous les matins. Ils pas­se­raient devant le Set­tha Palace avec leur bol à aumônes, et les fidèles dépo­se­raient le riz et les fruits, et les bonzes conti­nue­raient leur route, et le jour se lève­rait, et la cha­leur vien­drait, et la ville s’é­veille­rait avec sa non­cha­lance de tou­jours, et rien n’au­rait changé.

Auré­lien prit une gor­gée de gin tonic. Le goût du gin et du citron vert. La fraî­cheur des gla­çons. La per­fec­tion du dosage de Boun­my. Il tour­na une page du manus­crit — les pages du matin, le jar­din du palais, les ser­vi­teurs, les fleurs, l’eau de la fon­taine. Il relut. C’é­tait beau.

Au loin — très loin, si loin que c’é­tait peut-être un rêve, ou un sou­ve­nir, ou la simple pul­sa­tion du sang dans ses tempes — le gron­de­ment sourd des bom­bar­de­ments, quelque part au-des­sus de la Plaine des Jarres, quelque part dans les mon­tagnes où un homme avec une sacoche en cuir remon­tait vers les vil­lages qui n’exis­te­raient bien­tôt plus.

Auré­lien ne leva pas les yeux.

Le gecko, au pla­fond du bar der­rière lui, ne bou­geait pas. Il était là depuis le pre­mier jour — depuis avant le pre­mier jour, depuis tou­jours peut-être. Ver­ti­cal, immo­bile, les yeux ouverts, la peau grise et trans­pa­rente, col­lé au pla­fond par un mys­tère de ven­touses micro­sco­piques que la science expli­quait mais qui res­tait, mal­gré la science, un pro­dige. Le gecko ne dor­mait pas. Le gecko ne bou­geait pas. Le gecko voyait tout — les hommes qui venaient et qui par­taient, les verres qui se rem­plis­saient et se vidaient, les conver­sa­tions qui nais­saient et qui mou­raient — et il ne disait rien.

Les pal­miers ne bou­geaient pas.

L’eau de la pis­cine était lisse, tur­quoise, parfaite.

Et Auré­lien Des­fo­rêts, qua­rante ans, roman­cier fran­çais, assis dans un tran­sat au bord de la pis­cine du Set­tha Palace Hotel, un gin tonic à la main et un manus­crit sur les genoux, ne bou­geait pas non plus.

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