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Le dos­sier
Lazare

Le dos­sier Lazare

Cha­pitres 6 à 10

Cha­pitre 6 — Garo

Il était assis dans un fau­teuil du lob­by, les jambes croi­sées trop haut, un verre de whis­ky en équi­libre sur l’ac­cou­doir, et il fumait avec l’éner­gie désor­don­née d’un homme qui ne fume pas pour le plai­sir mais pour occu­per ses mains. Son Lei­ca pen­dait à son cou comme un sca­pu­laire — un Lei­ca M3, nota Maud machi­na­le­ment, le même modèle que celui des pho­to­graphes de Mag­num, l’ou­til des gens sérieux, sauf que cet homme n’a­vait rien de sérieux à cet ins­tant. Il avait l’air d’un chat mouillé. Ner­veux, héris­sé, mécon­tent d’être là et inca­pable d’être ailleurs.

Garo Heki­mian leva les yeux quand Maud sor­tit de l’as­cen­seur. Il la recon­nut avant qu’elle ne le recon­naisse — ce qui était nor­mal, puisque recon­naître les gens était son métier, et que Maud, elle, ne l’a­vait vu que deux ou trois fois, tou­jours de loin, tou­jours à tra­vers l’ob­jec­tif qu’il bra­quait sur d’autres.

— Maud Ker­vern, dit-il.

Encore. Son nom pro­non­cé par des étran­gers dans le lob­by du Phoe­ni­cia. Elle com­men­çait à se deman­der si son nom était écrit sur son front, ou si cet hôtel était un théâtre où tout le monde connais­sait la dis­tri­bu­tion sauf elle.

— On se connaît ? dit-elle.

— Pas vrai­ment. Mais je vous ai pho­to­gra­phiée. Deux fois. Une fois à la récep­tion de l’am­bas­sade de France pour le 14 juillet, en 1962. Vous por­tiez une robe bleue et vous aviez l’air de vous ennuyer à mou­rir. La deuxième fois au res­tau­rant de l’hô­tel Alber­go, à Achra­fieh. Vous étiez avec Wael Chamoun.

Le nom encore. Trois fois ce soir. Bou­tros, Noor, main­te­nant Garo. Le nom de Wael cir­cu­lait dans le Phoe­ni­cia comme un cou­rant d’air — on ne le voyait pas mais il fai­sait cla­quer les portes.

— Garo Heki­mian, dit-il en ten­dant une main. Pho­to­graphe. Indé­pen­dant. C’est un mot poli pour dire que per­sonne ne m’emploie à plein temps.

Maud lui ser­ra la main. Sèche, cal­leuse, chaude. Une main de labo­ran­tin ou d’ar­ti­san — une main qui tra­vaillait les bains de déve­lop­pe­ment et les pro­duits chi­miques autant que l’appareil.

— Vous tra­vaillez pour qui ?

— Pour tout le monde et pour per­sonne. L’O­rient-Le Jour quand ils veulent des pho­tos de cock­tails. Le Maga­zine quand ils veulent du gla­mour. Paris Match quand quel­qu’un meurt de façon inté­res­sante. Asso­cia­ted Press quand il y a un coup d’É­tat — mais les coups d’É­tat se font rares au Liban, c’est le seul pays du Moyen-Orient qui pré­fère les crises de nerfs aux crises d’État.

Il par­lait vite. Trop vite. Les mots sor­taient de lui comme les balles d’une mitraillette mal hui­lée — en rafales irré­gu­lières, avec des ratés, des accé­lé­ra­tions, des pauses bru­tales sui­vies de reprises encore plus bru­tales. L’al­cool y était pour quelque chose — le whis­ky sur l’ac­cou­doir n’é­tait pas le pre­mier de la soi­rée, à en juger par le flou léger de ses consonnes — mais ce n’é­tait pas seule­ment l’al­cool. C’é­tait la ner­vo­si­té. Garo Heki­mian avait peur. Pas la peur sourde et contrô­lée de Drum­mond telle que Noor l’a­vait décrite — la peur vive, agi­tée, bavarde, d’un homme qui sait quelque chose et qui ne sait pas quoi en faire.

— Qu’est-ce que vous faites ici à cette heure ? deman­da Maud.

— Je pour­rais vous poser la même question.

— Je suis cliente de l’hôtel.

— Et moi je suis le pho­to­graphe offi­cieux du Phoe­ni­cia. Je traîne dans le lob­by, je pho­to­gra­phie les gens impor­tants, le concierge me tolère parce que mes pho­tos font de la publi­ci­té gra­tuite. C’est un arran­ge­ment. Bey­routh fonc­tionne aux arrangements.

Il tira sur sa ciga­rette. L’as­pi­ra jus­qu’au filtre. L’é­cra­sa dans le cen­drier sur pied à côté de son fau­teuil avec un geste qui tenait de l’exécution.

— Asseyez-vous, dit-il. S’il vous plaît. J’ai quelque chose à vous mon­trer. Ou à vous dire. Ou les deux. Je ne sais pas encore. Ça dépend.

— De quoi ?

— De vous.

Maud hési­ta. Vingt-trois heures trente-cinq. Vingt-cinq minutes avant le ren­dez-vous avec Noor. Elle avait le temps. Et cet homme — ner­veux, bavard, alcoo­li­sé, son Lei­ca sur le cœur comme un talis­man — cet homme avait quelque chose. Elle le sen­tait. La même intui­tion qui l’a­vait gui­dée toute la soi­rée, cette bous­sole interne qui poin­tait vers Wael comme l’ai­guille vers le nord.

Elle s’as­sit dans le fau­teuil en face de lui. Le lob­by était presque désert. Un couple tra­ver­sait l’es­pace en direc­tion des ascen­seurs, enla­cé, titu­bant légè­re­ment — retour de soi­rée, excès de cham­pagne, bon­heur pro­vi­soire. Au comp­toir de la récep­tion, un employé de nuit feuille­tait un jour­nal. Et Bou­tros, tou­jours Bou­tros, debout der­rière son comp­toir, les yeux ouverts sur l’en­semble comme un phare tourne sur la mer.

— Par­lez, dit Maud.

— Vous êtes directe.

— Je suis journaliste.

— Oui. AFP. Je sais. Wael me l’a­vait dit.

Maud ne cil­la pas. Mais à l’in­té­rieur — dans cet espace intime où les réac­tions vraies se pro­duisent avant que le visage ait le temps de les cen­su­rer — quelque chose se contrac­ta. Wael me l’a­vait dit. Garo connais­sait Wael. Garo par­lait de Wael comme d’un ami, d’un proche, de quel­qu’un avec qui l’on échange des infor­ma­tions sur les femmes que l’on fréquente.

— Vous connais­siez bien Wael, dit-elle.

— Assez bien. On se voyait. Bey­routh, vous savez — les cercles sont petits. Les jour­na­listes, les uni­ver­si­taires, les pho­to­graphes, les diplo­mates, tout ce monde se croise dans les mêmes endroits, boit les mêmes verres, dort par­fois dans les mêmes lits. Wael et moi on se retrou­vait ici, au bar, ou chez Mod­ca sur Ham­ra, ou au Hor­se­shoe. On par­lait. Il aimait par­ler. Moi j’ai­mais écou­ter. C’est un bon équi­libre pour une amitié.

Il allu­ma une nou­velle ciga­rette. Ses doigts trem­blaient — légè­re­ment, un fré­mis­se­ment à peine visible, mais Maud vit le bri­quet oscil­ler et la flamme danser.

— Wael était… un homme qui voyait les choses, dit Garo. Moi je pho­to­gra­phie les sur­faces — les visages, les décors, les gestes. Wael, lui, il pho­to­gra­phiait l’en des­sous. L’his­toire cachée sous l’his­toire offi­cielle. Les cou­tures du cos­tume. Il disait que le Liban était un cos­tume cou­su par des tailleurs étran­gers et que per­sonne n’a­vait jamais vu le corps en dessous.

— Quand l’a­vez-vous vu pour la der­nière fois ?

Garo tira sur sa ciga­rette. Longue aspi­ra­tion. La fumée sor­tit de ses narines en deux jets lents, presque solennels.

— Début juillet 1962. Ici. Au Phoe­ni­cia. Il était au bar. Il n’é­tait pas seul.

Il lais­sa la phrase en sus­pens. Maud atten­dit. Elle savait — la même patience que face à Noor, la même dis­ci­pline du silence, mais cette fois avec une urgence sup­plé­men­taire, parce que le temps filait et que minuit appro­chait et que cet homme allait lui don­ner quelque chose qu’elle avait besoin de rece­voir avant de suivre Noor dans la nuit.

— Il était avec une femme, dit Garo. Une femme que j’a­vais vue plu­sieurs fois dans les cercles diplo­ma­tiques. Brune. Élé­gante. Le genre de beau­té qui ne cherche pas l’at­ten­tion mais qui l’ob­tient quand même. Elle tra­vaillait pour les Sué­dois, je crois. Ou les Nor­vé­giens. Un de ces pays du Nord qui envoient des gens au Levant pour des rai­sons que per­sonne ne com­prend vraiment.

Noor. Maud sen­tit l’en­gre­nage tour­ner d’un cran sup­plé­men­taire — un clic métal­lique à l’in­té­rieur de sa poi­trine, pré­cis, irréversible.

— Ils avaient l’air de quoi ? demanda-t-elle.

— De quoi ?

— Ensemble. Ils avaient l’air de quoi ensemble ?

Garo la regar­da. Il com­prit la ques­tion. Il com­prit ce qu’elle conte­nait — la jalou­sie, la peur, le besoin de savoir si Wael avait par­ta­gé avec cette femme ce qu’il avait par­ta­gé avec elle. Il eut la décence de ne pas sourire.

— Ils avaient l’air sérieux, dit-il. Pas amou­reux. Pas com­plices. Sérieux. Concen­trés. Comme deux per­sonnes qui parlent de quelque chose d’im­por­tant et qui ne veulent pas que les autres le sachent. Il était pen­ché vers elle. Elle écou­tait. Elle pre­nait des notes — pas sur un car­net, dans sa tête. On voit ça. Quand quel­qu’un mémo­rise au lieu d’écrire.

— Et vous les avez photographiés.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Maud avait com­pris. Garo Heki­mian, le pho­to­graphe qui traî­nait dans le lob­by du Phoe­ni­cia avec son Lei­ca comme d’autres avec un jour­nal, avait fait ce que les pho­to­graphes font — il avait appuyé sur le déclencheur.

Garo ne répon­dit pas tout de suite. Il finit son whis­ky. Posa le verre vide sur l’ac­cou­doir. Le verre tom­ba sur la moquette avec un bruit sourd. Il ne le ramas­sa pas.

— J’ai une pho­to, dit-il. Une seule. Prise de loin, au télé­ob­jec­tif, depuis le fond du bar. On y voit Wael Cha­moun et cette femme — Noor, vous avez dit ? — assis à une table, en conver­sa­tion. Le visage de Wael est net. Le visage de la femme aus­si. La date est impri­mée sur le néga­tif — 8 juillet 1962. Douze jours avant la dis­pa­ri­tion de Wael.

Le lob­by du Phoe­ni­cia se tut. Ou peut-être était-ce Maud qui ces­sa d’en­tendre — les bruits de fond, la cli­ma­ti­sa­tion, le frois­se­ment du jour­nal du récep­tion­niste, tout dis­pa­rut, et il ne res­ta que la voix de Garo et le bour­don­ne­ment de son propre sang dans ses tempes.

— Où est cette pho­to ? dit-elle.

— Pas ici. Pas sur moi. Je ne suis pas fou. Elle est en lieu sûr.

— Où ?

— En lieu sûr, répé­ta-t-il avec une fer­me­té inat­ten­due — la fer­me­té d’un homme qui tient la seule carte qui le pro­tège et qui ne la lâche­ra pas pour un sourire.

— Qu’est-ce que vous voulez ?

Garo se pen­cha en avant. L’o­deur de whis­ky et de tabac et de fixa­teur pho­to­gra­phique — cette odeur acide, chi­mique, qui ne quit­tait jamais ses mains — Maud la sen­tit et elle sut que cet homme disait la véri­té, parce que les men­teurs sentent le savon et l’eau de Cologne, les men­teurs se lavent avant de men­tir, et Garo Heki­mian sen­tait le tra­vail et la peur et le tabac froid.

— Je veux sor­tir du Liban, dit-il. Je veux un visa pour la France. Et je veux que quel­qu’un raconte cette his­toire. Pas moi — je suis pho­to­graphe, pas jour­na­liste. Pas héros non plus. Wael était un ami et quel­qu’un l’a fait dis­pa­raître et je sais que cette pho­to est une preuve. Pas une preuve suf­fi­sante. Mais un début. Un fil à tirer.

— Et si je ne peux pas vous obte­nir un visa ?

— Alors je garde la pho­to. Et un jour quel­qu’un d’autre la trou­ve­ra. Ou per­sonne ne la trou­ve­ra. Et Wael sera un dos­sier clas­sé de plus dans un tiroir de plus dans un pays qui ne manque pas de tiroirs.

Maud le regar­da. Garo Heki­mian, la qua­ran­taine ner­veuse, Armé­nien de Bey­routh — un de ces hommes dont la famille avait sur­vé­cu au géno­cide et avait recons­truit une vie dans ce Liban qui accueillait les res­ca­pés avec une géné­ro­si­té dis­traite, leur offrant une place à condi­tion qu’ils ne prennent pas trop de place. Un homme qui vivait de ses pho­tos et de sa dis­cré­tion et qui, un soir de juillet, avait pho­to­gra­phié la mau­vaise conver­sa­tion dans le mau­vais bar et s’é­tait retrou­vé avec un secret qu’il ne pou­vait ni vendre ni gar­der ni jeter.

— Je ver­rai ce que je peux faire, dit Maud.

— Ce n’est pas suffisant.

— C’est tout ce que j’ai pour l’instant.

Ils se regar­dèrent. Dans les yeux de Garo, Maud vit la même chose que dans ceux de Bou­tros, que dans ceux de Noor — des couches, des strates, des véri­tés empi­lées les unes sur les autres comme les sédi­ments d’un lac ancien. Tout le monde savait quelque chose dans cet hôtel. Tout le monde déte­nait une pièce du puzzle. Et per­sonne ne mon­trait la sienne sans avoir vu celle des autres.

— Je vous retrouve demain, dit Maud. Ici. À midi. Avec une réponse.

— Demain, répé­ta Garo.

Il se leva. Ramas­sa son verre tom­bé. Ajus­ta son Lei­ca sur sa poi­trine d’un geste qui res­sem­blait à une prière. Et avant de par­tir, il dit une der­nière chose — à voix basse, presque mur­mu­ré, comme s’il avait honte de le savoir :

— La femme sur la pho­to. Noor. Elle est reve­nue au Phoe­ni­cia plu­sieurs fois après cette soi­rée. Tou­jours seule. Elle s’as­seyait à la même table. Celle où elle avait été avec Wael. Elle com­man­dait un arak et elle res­tait là, une heure, par­fois deux, sans par­ler à per­sonne. Comme si elle atten­dait quel­qu’un qui ne vien­drait plus.

Il dis­pa­rut dans le hall. Maud res­ta assise. Le lob­by res­pi­rait autour d’elle — les murs de marbre, les lustres, les fau­teuils pro­fonds, tout ce décor de palace qui était aus­si un décor de piège, un laby­rinthe capi­ton­né où chaque cou­loir menait à une autre ques­tion et chaque porte ouvrait sur un autre secret.

Minuit moins cinq.

Maud se leva et mar­cha vers le lob­by prin­ci­pal, là où Noor avait dit qu’elle l’at­ten­drait. Et dans sa tête, la der­nière image lais­sée par Garo — Noor seule à la table de Wael, un arak devant elle, atten­dant un mort — tour­nait comme un néga­tif qu’on ne peut pas déve­lop­per, une image qui refuse de se fixer, qui tremble entre deux inter­pré­ta­tions pos­sibles : la culpa­bi­li­té ou le deuil. Ou les deux. Les deux ensemble, indis­so­ciables, comme l’a­rak et l’eau, trans­pa­rents sépa­ré­ment, opaques dès qu’on les mêle.

* * *

Cha­pitre 7 — Hugh Sinclair

Noor n’é­tait pas au lobby.

Maud fit le tour du hall — les fau­teuils, le comp­toir de la récep­tion, le coin des ascen­seurs, la vitrine du bijou­tier qui expo­sait des montres suisses et des col­liers d’or avec la tran­quilli­té d’un homme qui vend des objets inutiles à des gens qui n’en ont pas besoin. Pas de Noor. La robe ivoire n’é­tait nulle part. Minuit trois. Minuit cinq.

Une pen­sée tra­ver­sa Maud — rapide, froide, chi­rur­gi­cale : elle m’a posé un lapin. Elle m’a tes­tée au bar, elle a obte­nu ce qu’elle vou­lait — savoir ce que je sais, mesu­rer ma déter­mi­na­tion — et main­te­nant elle a dis­pa­ru. C’é­tait la lec­ture ration­nelle. La lec­ture d’une jour­na­liste entraî­née. Mais une autre lec­ture exis­tait, plus sombre : Noor avait été empê­chée. Comme Drum­mond avait été empê­ché. Et le mot “empê­ché”, dans le voca­bu­laire de cette nuit, avait pris un sens que Maud pré­fé­rait ne pas formuler.

Elle déci­da d’at­tendre quinze minutes. Pas plus. Et en atten­dant, elle avait besoin d’air. Le hall du Phoe­ni­cia, avec sa lumière miel et son marbre et ses secrets, com­men­çait à peser sur sa poi­trine comme un cou­vercle. Elle pous­sa la porte vitrée qui don­nait sur la terrasse.

La cha­leur la gifla. Minuit et il fai­sait encore trente degrés — une cha­leur immo­bile, satu­rée de sel, une cha­leur qui ne des­cen­dait pas du ciel mais mon­tait de la terre, des pierres, du béton, comme si la ville elle-même avait de la fièvre. La ter­rasse du Phoe­ni­cia sur­plom­bait la mer — une ter­rasse large, dal­lée de pierre blanche, bor­dée de bou­gain­vil­liers dont les fleurs vio­lettes parais­saient noires dans l’obs­cu­ri­té. Des tables en fer for­gé, des chaises longues repliées pour la nuit, un bar exté­rieur fer­mé, un para­sol oublié qui bat­tait mol­le­ment dans un souffle d’air invi­sible. La pis­cine, plus bas, lui­sait comme un rec­tangle de tur­quoise liquide — quel­qu’un avait oublié d’é­teindre l’é­clai­rage sous-marin et l’eau irra­diait dans la nuit, irréelle, phos­pho­res­cente, une fenêtre ouverte sur un monde plus propre.

Et la mer. La Médi­ter­ra­née. Noire, vaste, indif­fé­rente. Elle ne brillait pas — pas de lune pour la faire briller. Elle était là, mas­sive, res­pi­rant à peine, un mur d’obs­cu­ri­té liquide qui com­men­çait au pied de la ter­rasse et ne finis­sait nulle part. On enten­dait les vagues — un bruit régu­lier, hyp­no­tique, le pouls de quelque chose d’im­mense et d’an­cien qui se moquait des hôtels et des espions et des femmes qui cher­chaient des morts dans la nuit.

Maud s’ac­cou­da à la balus­trade. Res­pi­ra. Le sel, l’iode, le die­sel d’un bateau au loin, le jas­min des bou­gain­vil­liers. Bey­routh sen­tait tou­jours plu­sieurs choses à la fois — c’é­tait une ville qui refu­sait l’o­deur unique, qui mélan­geait tout, le beau et le laid, le sacré et le pro­fane, le vivant et le mort.

— Belle nuit pour une insom­nie, dit une voix der­rière elle.

Maud se retour­na. L’homme était debout à trois mètres d’elle, appuyé contre le mur de l’hô­tel, un verre de whis­ky à la main. Elle ne l’a­vait pas vu en sor­tant — il se tenait dans l’angle mort de la porte vitrée, dans cette zone d’ombre que les bou­gain­vil­liers créaient entre la lumière du hall et l’obs­cu­ri­té de la ter­rasse. Volon­tai­re­ment, com­prit Maud. Cet homme ne se tenait jamais nulle part par hasard.

— Hugh Sin­clair, dit-il en incli­nant légè­re­ment la tête. Pre­mier secré­taire à l’am­bas­sade de Sa Majes­té. Enchanté.

Il avait la cin­quan­taine usée — pas vieillie, usée, comme un meuble de qua­li­té dont le ver­nis s’est pati­né à force d’u­sage. Grand, mince, les épaules étroites dans une veste en lin bleu marine qui avait dû être élé­gante le matin et qui, à minuit, gar­dait une dis­tinc­tion rési­duelle, comme ces fleurs cou­pées qui res­tent belles un jour après leur mort. Le visage long, le front haut, les che­veux gris coif­fés en arrière, les yeux — Maud mit une seconde à les voir dans la pénombre — d’un bleu très pâle, presque trans­pa­rent, le bleu des choses qui ont trop regar­dé le soleil et qui en ont été délavées.

— Maud Ker­vern, dit-elle. AFP.

— Je sais.

Évi­dem­ment. Tout le monde savait.

— Whis­ky ? pro­po­sa-t-il en levant son verre. Le bar de la ter­rasse est fer­mé mais j’ai mes entrées avec le per­son­nel de nuit. Un des rares avan­tages de la diplo­ma­tie bri­tan­nique — on finit tou­jours par connaître les gens qui ont les clefs des pla­cards à alcool.

— Non merci.

— Sage. Il fait trop chaud pour le whis­ky, à vrai dire. Mais je suis anglais. Le whis­ky par temps chaud est une tra­di­tion natio­nale. Comme la défaite avec le sourire.

Il sou­rit. Un sou­rire mince, culti­vé, un sou­rire qui avait été per­fec­tion­né dans les cou­loirs de Whi­te­hall et les récep­tions d’am­bas­sade et qui, comme la veste en lin, gar­dait sa forme même quand tout le reste s’ef­fon­drait. C’é­tait un sou­rire de classe — au double sens du terme. Un sou­rire d’E­ton ou de Har­row, de ceux qu’on apprend entre le latin et le cri­cket, et qui servent ensuite toute une vie à tenir le monde à dis­tance avec la poli­tesse comme bouclier.

Maud s’a­dos­sa à la balus­trade. Face à elle, Sin­clair. Der­rière elle, la mer. Elle n’ai­mait pas avoir la mer dans le dos — c’é­tait avoir l’in­con­nu der­rière soi — mais elle n’ai­mait pas non plus avoir Sin­clair dans le dos. Elle choi­sit la mer. La mer, au moins, ne men­tait pas.

— Vous êtes cliente de l’hô­tel ? deman­da Sinclair.

— Oui.

— Char­mant endroit. Très moderne. Un peu tape-à-l’œil pour mon goût — je pré­fère le Saint-Georges, plus de patine, plus de carac­tère — mais le Phoe­ni­cia a ses qua­li­tés. La pis­cine, par exemple. Et les cocktails.

Il par­lait de rien. Il par­lait du temps, de l’hô­tel, des cock­tails, avec cette flui­di­té de conver­sa­tion mon­daine qui est le pre­mier outil du diplo­mate et la pre­mière arme de l’es­pion. Maud connais­sait cette tech­nique. C’é­tait exac­te­ment la même que celle de Noor — l’ap­proche oblique, le contour­ne­ment, le bavar­dage comme écran de fumée. Sauf que chez Noor, l’o­bli­qui­té avait quelque chose de sen­suel, de magné­tique. Chez Sin­clair, c’é­tait cli­nique. Froid sous la cour­toi­sie. Pré­cis sous le charme.

— Vous êtes à Bey­routh pour le tra­vail, je sup­pose, dit Sin­clair. L’AFP. Tou­jours en mou­ve­ment, vos gens. Le Caire, Alger, Sai­gon — par­tout où ça brûle, il y a un jour­na­liste fran­çais avec un carnet.

— Et par­tout où il y a un jour­na­liste fran­çais, il y a un diplo­mate anglais avec un whisky.

Sin­clair rit. Un rire bref, sec, appro­ba­teur — le rire d’un homme qui recon­naît un adver­saire à sa taille et qui en tire un plai­sir professionnel.

— Tou­ché, dit-il. Puis, sans tran­si­tion, avec la même voix aimable, le même sou­rire : — Vous tra­vaillez sur Phil­by, n’est-ce pas ?

La tran­si­tion était si fluide qu’on aurait pu la man­quer. Du bavar­dage à l’es­sen­tiel en une demi-seconde, sans chan­ger de ton, sans chan­ger de pos­ture. Maud ne la man­qua pas.

— Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

— Ma chère, une jour­na­liste de l’AFP débarque à Bey­routh en plein mois de juillet — la sai­son morte, pas de crise, pas de som­met, rien qui jus­ti­fie un dépla­ce­ment — et des­cend au Phoe­ni­cia, qui est l’hô­tel où Phil­by avait ses habi­tudes avant sa… com­ment dire… sa réorien­ta­tion pro­fes­sion­nelle. La déduc­tion n’est pas très difficile.

— Phil­by fré­quen­tait le Phoenicia ?

— Phil­by fré­quen­tait tout Bey­routh. C’é­tait un homme d’une socia­bi­li­té remar­quable. Il buvait par­tout — au Nor­man­dy, au Saint-Georges, au Phoe­ni­cia, chez Chez Tem­po­rel, dans des bouges de Bab Idriss dont je pré­fère ne pas connaître le nom. Le Phoe­ni­cia était un de ses repaires, oui. Il aimait le bar. Il aimait le tabou­ret du fond.

Le tabou­ret de Drum­mond, pen­sa Maud. Le même tabou­ret. L’é­lève et le maître. Le traître et celui qui cher­chait à com­prendre la tra­hi­son, assis au même endroit, à quelques mois d’in­ter­valle, buvant peut-être le même whis­ky en regar­dant la même porte.

— Vous l’a­vez connu, dit Maud. Philby.

Le visage de Sin­clair chan­gea. Pas dra­ma­ti­que­ment — rien n’é­tait jamais dra­ma­tique chez cet homme, tout était conte­nu, tem­pé­ré, amor­ti par des couches suc­ces­sives de contrôle — mais quelque chose se dur­cit autour de la mâchoire, un res­ser­re­ment mus­cu­laire qui tra­his­sait ce que la voix ne tra­hi­rait jamais.

— Je l’ai croi­sé, dit-il. Bey­routh est petite.

Bey­routh est petite. La même phrase que Noor. La même excuse. Le même rideau tiré sur la vérité.

— Vous n’é­tiez pas en poste ici en jan­vier, quand il est parti ?

— Si. J’é­tais en poste. Tout le monde était en poste. C’est jus­te­ment le problème.

Sin­clair but une gor­gée de whis­ky. La lumière du hall, fil­trant à tra­vers la porte vitrée, lui éclai­rait la moi­tié du visage — un demi-por­trait, un demi-masque, comme ces figures de Janus qu’on trouve sur les fon­taines romaines, un visage tour­né vers le pas­sé et l’autre vers l’avenir.

— Madame Ker­vern. Je vais être franc avec vous. C’est un défaut rare chez les diplo­mates et je vous prie­rais de ne pas en abuser.

— Je vous écoute.

— L’af­faire Phil­by est close. Du point de vue de Sa Majes­té, du point de vue du Ser­vice, du point de vue de toutes les per­sonnes rai­son­nables impli­quées dans cette his­toire — c’est ter­mi­né. Phil­by est à Mos­cou. Il a choi­si son camp. Il ne revien­dra pas. Et les ques­tions que son départ a sou­le­vées sont… gérées.

— Gérées.

— Gérées, répé­ta Sin­clair avec la patience d’un homme qui explique les règles d’un jeu à quel­qu’un qui s’obs­tine à vou­loir en inven­ter d’autres. Ce qui signi­fie que les per­sonnes qui avaient besoin de rendre des comptes les ont ren­dus. Que les pro­cé­dures qui devaient être revues l’ont été. Que les failles qui devaient être col­ma­tées le sont. Le sys­tème a absor­bé le choc. C’est ce que font les sys­tèmes — ils absorbent.

— Et les jour­na­listes qui posent des questions ?

Sin­clair la regar­da. Lon­gue­ment. Avec ces yeux bleu pâle qui avaient la trans­pa­rence et la dure­té du verre.

— Les jour­na­listes qui posent des ques­tions finissent tou­jours par écrire des articles, dit-il. C’est dans leur nature. Je ne suis pas là pour vous empê­cher d’é­crire, madame Ker­vern. La liber­té de la presse est un prin­cipe que la Grande-Bre­tagne défend depuis des siècles — y com­pris contre elle-même, ce qui est tout à notre hon­neur. Mais il y a une dif­fé­rence entre écrire un article et… tirer des fils.

— Quelle différence ?

— Un article informe. Tirer des fils défait. Et cer­tains tis­sus, quand on les défait, ne se recousent pas. Il y a des gens à Bey­routh, madame Ker­vern — des gens bien inten­tion­nés, des gens hon­nêtes, des gens qui font un tra­vail dif­fi­cile dans des cir­cons­tances impos­sibles — qui seraient… affec­tés… si cer­tains fils étaient tirés. Des gens qui n’ont rien à voir avec Phil­by. Ou si peu. Des gens dont la vie pro­fes­sion­nelle, la vie per­son­nelle, la sécu­ri­té même, dépendent de la dis­cré­tion de ceux qui savent.

Il par­lait comme on joue aux échecs — chaque mot était un coup, chaque pause était un cal­cul, et der­rière la cour­toi­sie il y avait un échi­quier sur lequel Maud était une pièce qu’il cher­chait à neu­tra­li­ser sans la prendre. Pas un fou. Pas une tour. Un pion, peut-être. Ou un cava­lier — impré­vi­sible, capable de sau­ter par-des­sus les lignes.

— Vous par­lez de Drum­mond, dit Maud.

Le nom atter­rit sur la ter­rasse comme un verre bri­sé. Sin­clair ne bron­cha pas. Mais ses doigts se res­ser­rèrent autour de son whis­ky — un mil­li­mètre, pas plus, une contrac­tion qu’un obser­va­teur ordi­naire n’au­rait pas remar­quée mais que Maud, en cette nuit où tous ses sens étaient aigui­sés comme des lames, per­çut avec la clar­té d’un coup de feu.

— Je ne parle de per­sonne en par­ti­cu­lier, dit Sinclair.

— Arthur Drum­mond. MI6. En poste à Bey­routh. Char­gé de la sur­veillance de Phil­by avant sa fuite. Ron­gé par la culpa­bi­li­té depuis. Ou la res­pon­sa­bi­li­té, si vous préférez.

Sin­clair ne dit rien. Le silence entre eux avait chan­gé de nature — ce n’é­tait plus le silence mon­dain du début, celui qui sépare les répliques d’une conver­sa­tion de ter­rasse. C’é­tait un silence tac­tique, un silence de champ de bataille, le silence qui pré­cède le moment où quel­qu’un doit déci­der s’il avance ou s’il se replie.

— Drum­mond m’a écrit, dit Maud. Il vou­lait me voir ce soir. Il n’est pas venu.

— Je sais, dit Sinclair.

Deux mots. Je sais. Pro­non­cés sans sur­prise, sans émo­tion, sans inflexion. Deux mots qui disaient tout — qui disaient que Sin­clair savait que Drum­mond avait écrit à Maud, que Drum­mond avait ren­dez-vous au bar, que Drum­mond n’é­tait pas venu, et pro­ba­ble­ment pour­quoi Drum­mond n’é­tait pas venu. Deux mots qui trans­for­maient le diplo­mate cour­tois en quelque chose de plus dur, de plus froid, de plus dangereux.

— Où est-il ? deman­da Maud.

— Je ne suis pas en mesure de répondre à cette question.

— Ne me don­nez pas du jar­gon diplo­ma­tique, mon­sieur Sin­clair. Où est Arthur Drummond ?

Sin­clair finit son whis­ky. Posa le verre vide sur la balus­trade, à côté du coude de Maud. Le verre res­ta en équi­libre sur la pierre — un équi­libre pré­caire, pro­vi­soire, qui dépen­dait d’un souffle de vent ou d’un geste malheureux.

— Arthur Drum­mond a fait l’ob­jet d’un rap­pel à Londres, dit Sin­clair. Ce rap­pel a été… accé­lé­ré. En rai­son de cer­taines pré­oc­cu­pa­tions concer­nant son com­por­te­ment récent. Des contacts non auto­ri­sés. Des conver­sa­tions impru­dentes. Une ten­dance à confondre sa mis­sion avec une croi­sade personnelle.

— Quand ?

— Aujourd’­hui.

— Aujourd’­hui. Le jour même où il devait me voir.

— Les coïn­ci­dences existent, madame Ker­vern. Même à Beyrouth.

Les coïn­ci­dences n’existent pas à Bey­routh, pen­sa Maud. Et Sin­clair le savait mieux que qui­conque. Drum­mond avait été rap­pe­lé — ou enle­vé, ou arrê­té, ou pire — le jour exact de son ren­dez-vous avec elle. Quel­qu’un avait su. Quel­qu’un avait déci­dé que ce ren­dez-vous ne devait pas avoir lieu. Et ce quel­qu’un était soit dans le même ser­vice que Sin­clair, soit Sin­clair lui-même.

— Lais­sez-moi vous don­ner un conseil, dit Sin­clair. En tant que… disons, en tant qu’­homme qui connaît cette ville et ses pièges. Bey­routh est un endroit mer­veilleux. La nour­ri­ture est exquise, les gens sont char­mants, la mer est belle. Mais c’est aus­si un endroit où les ques­tions ont un coût. Et le coût aug­mente avec la per­ti­nence de la ques­tion. Plus la ques­tion est juste, plus elle coûte cher. Vous com­pre­nez ce que je veux dire.

— Je com­prends que vous me menacez.

— Pas du tout. Je ne menace jamais. C’est vul­gaire et inef­fi­cace. Je vous informe. C’est très dif­fé­rent. Je vous informe que d’autres jour­na­listes avant vous se sont inté­res­sés à cette affaire. Des Anglais, des Amé­ri­cains, un Alle­mand. Tous ont fini par com­prendre que le jeu n’en valait pas la chan­delle. Que l’ar­ticle qu’ils écri­raient ne vau­drait pas ce qu’ils per­draient en le cher­chant. Le temps, la tran­quilli­té d’es­prit, les ami­tiés, les portes qui se ferment… Il y a mille façons de décou­ra­ger un jour­na­liste sans lever la main, madame Ker­vern. Mille façons polies, civi­li­sées, indo­lores. Je pré­fé­re­rais que nous en res­tions aux façons polies.

Il sou­rit de nou­veau. Ce sou­rire d’E­ton, de Har­row, de l’Em­pire qui ne frap­pait jamais sans s’ex­cu­ser d’a­bord. Et Maud com­prit — avec une luci­di­té qui lui gla­ça la peau mal­gré les trente degrés — que Hugh Sin­clair n’é­tait pas seule­ment un diplo­mate ner­veux qui col­ma­tait les brèches. Hugh Sin­clair était le col­ma­tage lui-même. Il était l’homme qu’on envoyait quand les brèches mena­çaient de deve­nir des gouffres. L’homme des dis­pa­ri­tions propres. L’homme qui rap­pe­lait Drum­mond à Londres le jour où Drum­mond allait par­ler. L’homme qui savait.

Et si Sin­clair savait pour Drum­mond, il savait peut-être aus­si pour Wael. Pas direc­te­ment — les Bri­tan­niques n’a­vaient pas fait dis­pa­raître Wael, c’é­taient les Fran­çais, Maud en était main­te­nant presque cer­taine. Mais Sin­clair savait. Il savait parce que c’é­tait son métier de savoir, parce que le MI6 sur­veillait le Deuxième Bureau comme le Deuxième Bureau sur­veillait le MI6, parce qu’à Bey­routh tous les ser­vices se regar­daient en chiens de faïence et que chaque secret des uns était, tôt ou tard, une mon­naie d’é­change pour les autres.

— Bonne nuit, mon­sieur Sin­clair, dit Maud.

— Bonne nuit, madame Ker­vern. Dor­mez bien. La chambre 514 a une vue magni­fique sur la mer, m’a-t-on dit.

Il connais­sait son numé­ro de chambre. Il le lui dit comme on offre une fleur — avec un sou­rire, avec élé­gance, avec cette cour­toi­sie qui était la forme la plus raf­fi­née de la menace. Je sais où vous dor­mez. Je sais où vous êtes. Vous n’êtes nulle part où je ne puisse vous trouver.

Maud ne répon­dit pas. Elle pous­sa la porte vitrée et ren­tra dans le hall. La cli­ma­ti­sa­tion la sai­sit comme un bain froid. Der­rière elle, sur la ter­rasse, Hugh Sin­clair res­ta seul avec son verre vide, la mer noire et les bou­gain­vil­liers, et peut-être avec quelque chose qui res­sem­blait à du regret — mais pro­ba­ble­ment pas. Les hommes comme Sin­clair avaient désap­pris le regret en même temps que le doute, quelque part entre la cour de récréa­tion et le bureau du direc­teur, et ce qu’ils éprou­vaient à la place n’a­vait pas de nom dans les langues que Maud connaissait.

Dans le hall, debout près des ascen­seurs, la robe ivoire lui­sant dans la lumière miel, Noor Sal­hab l’attendait.

* * *

Cha­pitre 8 — La voix de Dalal

Elles ne par­tirent pas tout de suite.

Maud allait dire quelque chose — où étiez-vous, pour­quoi n’é­tiez-vous pas au lob­by à minuit, qu’est-ce que vous savez de Sin­clair, est-ce que tout cela est un piège — mais Noor posa un doigt sur ses propres lèvres. Pas un geste auto­ri­taire. Pas un ordre. Une prière. Le geste d’une femme qui demande une minute, une seule, avant que la nuit ne reprenne sa course. Et du bar, dont les portes étaient res­tées entrou­vertes, une voix s’éleva.

Dalal.

Elle n’a­vait pas fini. Ou elle avait recom­men­cé. Maud ne sut jamais lequel — si Dalal Frem chan­tait encore pour les der­niers clients du bar ou si elle chan­tait pour elle-même, pour les murs, pour les lustres, pour le Phoe­ni­cia qui l’é­cou­tait comme un vieil ani­mal écoute la pluie. Mais la voix était là, et elle rem­plis­sait le hall avec une auto­ri­té que les mots n’au­raient jamais.

Noor mar­cha vers le bar. Maud la sui­vit. Non pas parce qu’elle avait déci­dé de la suivre — elle n’a­vait rien déci­dé, son corps avait déci­dé pour elle, ses jambes avaient déci­dé, et la voix de Dalal avait déci­dé, cette voix qui tirait sur quelque chose à l’in­té­rieur de sa poi­trine comme un fil de soie qu’on déroule d’un cocon.

Le bar était vide. Les tables débar­ras­sées. Les bou­gies éteintes sauf une, oubliée, qui brû­lait sur une table du fond avec l’obs­ti­na­tion d’un sou­ve­nir qui refuse de mou­rir. Le bar­man avait dis­pa­ru. Les tabou­rets étaient ran­gés le long du comp­toir comme des sol­dats au repos. Et sur l’es­trade — ce rec­tangle de lumière tiède, ce radeau minus­cule au milieu de l’obs­cu­ri­té — Dalal chantait.

Elle chan­tait les yeux fer­més. Assise sur le tabou­ret, le dos droit, les mains posées sur ses genoux, les bra­ce­lets en argent immo­biles. Il n’y avait pas de micro — elle l’a­vait éteint ou repous­sé — et sa voix, libé­rée de l’am­pli­fi­ca­tion, avait chan­gé de nature. Elle était plus petite et plus grande à la fois. Plus proche. Plus nue. Comme quel­qu’un qui ôte un man­teau et révèle un corps que le man­teau ne fai­sait que suggérer.

La chan­son était d’As­ma­han. Maud la recon­nut cette fois — pas la mélo­die, pas les mots, mais le pay­sage. Asma­han, la chan­teuse druze. La sœur de Farid el-Atrache. L’es­pionne. La femme qui avait chan­té pour les Alliés et espion­né pour les Anglais et aimé trop d’hommes et bu trop de whis­ky et conduit trop vite sur les routes du Caire, et qui était morte à trente et un ans dans les eaux du Nil, dans une voi­ture qui avait quit­té la route — ou qu’on avait fait quit­ter la route. Asma­han, dont Wael disait qu’elle était la seule chan­teuse à com­prendre que chan­ter c’est se sou­ve­nir de ce qui n’a pas encore eu lieu.

Noor s’é­tait arrê­tée à l’en­trée du bar. Elle ne s’as­sit pas. Elle res­ta debout, ados­sée au cham­branle de la porte, les bras croi­sés, le visage tour­né vers Dalal. Et sur ce visage — Maud le vit dans la lumière de la der­nière bou­gie — il se pas­sait quelque chose d’ex­tra­or­di­naire. Le masque tom­bait. Pas d’un coup, pas comme un volet qui claque — len­te­ment, couche par couche, comme un fard qui fond sous la cha­leur. Les épaules de Noor des­cen­dirent. Les bras se des­ser­rèrent. La mâchoire se relâ­cha. Et dans les yeux noirs, ces lacs impé­né­trables où la lumière du Phoe­ni­cia plon­geait depuis des heures sans jamais tou­cher le fond, quelque chose remon­ta à la sur­face — pas des larmes, non, quelque chose de plus ancien que les larmes, de plus pro­fond, un cha­grin géo­lo­gique, un cha­grin qui avait la patience des pierres et l’im­men­si­té de la mer der­rière la terrasse.

Maud détour­na le regard. Il y avait quelque chose d’in­dé­cent à regar­der — comme sur­prendre quel­qu’un en prière, comme lire un jour­nal intime, comme écou­ter un aveu qui ne vous est pas des­ti­né. Noor, en cet ins­tant, n’é­tait plus l’agent double. N’é­tait plus la diplo­mate sué­doise. N’é­tait plus la femme magné­tique et ambi­guë qui avait tra­ver­sé le bar trois heures plus tôt avec l’as­su­rance d’un navire. Elle était une femme qui écou­tait une chan­son qui lui rap­pe­lait quelque chose qu’elle avait per­du, ou détruit, ou les deux, et le cha­grin qui pas­sait sur son visage avait le nom de Wael Cha­moun — Maud le sut avec une cer­ti­tude qui ne devait rien à la rai­son et tout à cette connais­sance intime, fémi­nine, irré­fu­table, qu’on appelle recon­nais­sance. Une femme qui a aimé un homme recon­naît tou­jours une autre femme qui a aimé le même homme. Tou­jours. Même dans le noir. Même dans le men­songe. Même à Beyrouth.

Dalal chan­tait. Les mots arabes mon­taient et des­cen­daient comme les vagues qu’on enten­dait au-delà de la ter­rasse — une houle lente, régu­lière, qui por­tait en elle la mémoire de tous les départs et de toutes les arri­vées et de tous les ren­dez-vous man­qués de cette ville qui ne ces­sait jamais de perdre les gens qu’elle aimait. La voix était un lieu. Un lieu où le temps n’a­van­çait pas, où les morts n’é­taient pas morts, où les tra­hi­sons n’a­vaient pas encore été com­mises. Maud s’y tint un moment — une minute, deux, trois — debout dans un bar vide du Phoe­ni­cia, à côté d’une femme qui avait peut-être fait assas­si­ner l’homme qu’elle aimait, écou­tant une chan­son dans une langue qu’elle ne par­lait pas, et tout était sus­pen­du, tout était en ape­san­teur, comme ces secondes entre la chute et l’im­pact où le corps ne pèse plus rien et où l’es­prit, libé­ré de la gra­vi­té, voit enfin clairement.

Ce qu’elle vit : Noor avait aimé Wael. D’une manière ou d’une autre — comme amie, comme com­plice, comme amante, elle ne savait pas encore — Noor avait aimé Wael Cha­moun. Et Noor avait contri­bué à sa dis­pa­ri­tion. Et ces deux faits coexis­taient en elle comme l’a­rak et l’eau dans le même verre — ils ne pou­vaient pas se sépa­rer, ils ne pou­vaient pas non plus se dis­soudre l’un dans l’autre, et le mélange était opaque, trouble, lai­teux, impos­sible à voir au travers.

La chan­son se ter­mi­na. Le silence qui sui­vit eut la den­si­té d’un corps solide — on aurait pu le tou­cher, le peser, le décou­per en tranches. Dalal ouvrit les yeux. Elle ne regar­da ni Maud ni Noor. Elle regar­da le bar vide comme on regarde un champ après la bataille — avec une ten­dresse épui­sée, une dou­ceur de sur­vi­vante. Puis elle se leva, lis­sa sa robe vert sombre, et des­cen­dit de l’es­trade. En pas­sant devant Noor, elle s’ar­rê­ta. Elles échan­gèrent un regard — bref, char­gé, un regard entre deux femmes qui se connais­saient ou qui se recon­nais­saient, Maud ne sut pas. Dalal posa sa main sur le bras de Noor. Un geste minus­cule. Puis elle s’é­loi­gna dans le cou­loir qui menait aux cou­lisses, aux ves­tiaires, à cette par­tie invi­sible de l’hô­tel où les artistes rede­viennent des gens ordi­naires, et sa robe vert sombre dis­pa­rut dans l’obs­cu­ri­té comme un pois­son dans les profondeurs.

Noor se tour­na vers Maud.

Son visage avait repris sa com­po­si­tion — le masque était reve­nu, les couches de contrôle s’é­taient réem­pi­lées, les yeux noirs avaient retrou­vé leur opa­ci­té. Mais quelque chose avait chan­gé. Un degré. Une nuance. Comme une note de musique qui reste dans l’air après que l’ins­tru­ment s’est tu — on ne l’en­tend plus mais on la sent, on la porte, elle vibre encore dans les os.

— On y va ? dit Noor.

Maud hocha la tête.

Elles tra­ver­sèrent le hall. Bou­tros les regar­da pas­ser. Il ne dit rien. Ses yeux de puits sui­virent les deux femmes jus­qu’à la porte d’en­trée, et quand la porte se refer­ma der­rière elles, quand la cha­leur de Bey­routh les ava­la et que la nuit les prit, Bou­tros Maa­touk fit une chose que per­sonne ne vit — il fer­ma les yeux une seconde, les lèvres bou­geant imper­cep­ti­ble­ment, et pro­non­ça un mot qui pou­vait être un pré­nom ou une prière. Puis il rou­vrit les yeux, ajus­ta son nœud papillon, et rede­vint le concierge du Phoe­ni­cia, immo­bile et omni­scient, gar­dien d’un temple dont les dieux avaient depuis long­temps ces­sé de répondre.

* * *

Cha­pitre 9 — Minuit

Dehors, la ville respirait.

Pas le souffle régu­lier d’une ville endor­mie — Bey­routh ne dor­mait pas, Bey­routh ne dor­mi­rait jamais, Bey­routh était une insom­niaque chro­nique qui confon­dait la nuit avec une per­mis­sion. C’é­tait un souffle hale­tant, irré­gu­lier, fait de klaxons au loin, de musique échap­pée d’un bal­con, de rires qui mon­taient d’un café invi­sible, du gron­de­ment sourd des géné­ra­teurs élec­triques dans les ruelles adja­centes, et par-des­sus tout, par-des­sous tout, le bruit de la mer qui bat­tait la Cor­niche avec la patience d’un amant repous­sé qui revient chaque nuit.

Maud et Noor marchèrent.

Elles ne prirent pas de taxi. Noor avait dit non d’un mou­ve­ment de tête quand Maud avait regar­dé la file de Mer­cedes garées devant le Phoe­ni­cia, et elles étaient par­ties à pied, côte à côte, dans la cha­leur qui ne tom­bait pas, sur le trot­toir de la Cor­niche qui lon­geait la mer. Leurs talons cla­quaient sur le béton — un rythme à deux temps, déca­lé, les pas de Noor légè­re­ment plus longs que ceux de Maud, si bien que leurs bruits de pas ne coïn­ci­daient jamais, for­mant une petite poly­ryth­mie urbaine, un dia­logue de semelles sur le sol chaud.

Maud ne deman­da pas où elles allaient. Elle le deman­de­rait plus tard. Pour l’ins­tant, elle mar­chait, et la marche était un sou­la­ge­ment — après des heures assise dans le bar, dans le fau­teuil du lob­by, debout sur la ter­rasse face à Sin­clair, son corps avait besoin de mou­ve­ment comme ses pou­mons avaient besoin de cet air brû­lant et salé qui n’é­tait pas de l’air pur mais qui était de l’air libre, et à cet ins­tant de la nuit, la liber­té impor­tait plus que la pureté.

La Cor­niche à minuit était un théâtre. Des couples mar­chaient au bord de l’eau, enla­cés ou sépa­rés par la dis­tance pré­cise qu’im­po­sait la décence publique — un bras de lon­gueur, pas plus, pas moins. Des hommes seuls fumaient le nar­gui­lé sur des chaises en plas­tique sor­ties de nulle part, ins­tal­lées direc­te­ment sur le trot­toir, face à la mer, comme si la mer était un spec­tacle qu’on regar­dait avec la même atten­tion qu’un match de foot­ball. Des ven­deurs de maïs grillé pous­saient leurs cha­riots, l’o­deur des épis brû­lés se mêlant au sel et au die­sel. Des voi­tures pas­saient — des Che­vro­let, des Peu­geot, des Mer­cedes, les phares balayant le trot­toir comme des pro­jec­teurs de pri­son — et de chaque voi­ture s’é­chap­pait de la musique, Fai­ruz ou Oum Kal­thoum ou Elvis Pres­ley ou les trois en même temps, Bey­routh ne choi­sis­sait jamais, Bey­routh vou­lait tout.

— Où allons-nous ? deman­da Maud enfin.

— Ham­ra, dit Noor. La rue Ham­ra. Il y a un endroit que Wael fré­quen­tait. Un café. Chez Mod­ca. Vous connaissez.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Noor savait que Maud connais­sait. Et Maud connais­sait — Mod­ca, le café de la rue Ham­ra, le quar­tier géné­ral de l’in­tel­li­gent­sia bey­rou­thine, le lieu où les poètes et les pro­fes­seurs et les jour­na­listes et les espions se mélan­geaient dans la fumée des ciga­rettes et le bruit des tasses, où l’on refai­sait le monde arabe entre deux cafés turcs et où le monde arabe, indif­fé­rent, conti­nuait de se défaire. Wael l’y avait emme­née. Wael y avait sa table — au fond, contre le mur, sous une affiche du fes­ti­val de Baal­bek, une table pour quatre où il s’as­seyait tou­jours seul d’a­bord et où les gens venaient à lui, un par un, comme des fidèles au confessionnal.

Elles quit­tèrent la Cor­niche et tour­nèrent dans une rue qui mon­tait vers Ham­ra. Le pay­sage chan­gea. La mer dis­pa­rut. Les immeubles se rap­pro­chèrent — des immeubles des années cin­quante, béton et bal­cons, le style inter­na­tio­nal tro­pi­ca­li­sé, avec du linge qui pen­dait aux fenêtres et des cli­ma­ti­seurs qui gout­taient et des chats qui obser­vaient depuis les rebords avec l’in­dif­fé­rence sou­ve­raine de ceux qui pos­sèdent la nuit. Les trot­toirs se rétré­cirent. Les odeurs chan­gèrent — le sel céda la place à la fri­ture, au jas­min des jar­dins encla­vés, à l’es­sence des scoo­ters, au pain chaud d’une bou­lan­ge­rie qui tra­vaillait la nuit pour les livrai­sons du matin.

— Sin­clair vous a par­lé, dit Noor sans tour­ner la tête. Ce n’é­tait pas une ques­tion non plus.

— Sur la ter­rasse. Il m’attendait.

— Il ne vous atten­dait pas. Il atten­dait que je vienne vous cher­cher. Et il vou­lait vous par­ler avant.

Maud ralen­tit le pas.

— Vous saviez qu’il serait là.

— Je savais qu’il serait quelque part. Sin­clair est tou­jours quelque part. C’est un homme qui occupe l’es­pace comme un gaz — il se répand, il rem­plit les vides, il est là avant qu’on ne le remarque. C’est pour­quoi je n’é­tais pas au lob­by à minuit. J’at­ten­dais qu’il ait fini.

— Fini quoi ? De me menacer ?

— De vous infor­mer. C’est le mot qu’il uti­lise, n’est-ce pas ? Il ne menace pas. Il informe. C’est un homme d’une grande déli­ca­tesse dans la brutalité.

Noor tour­na dans une ruelle. Maud sui­vit. Les murs se res­ser­rèrent encore — elles mar­chaient main­te­nant dans un pas­sage étroit entre deux immeubles, un de ces rac­cour­cis que seuls les habi­tants connaissent, où la lumière des réver­bères ne péné­trait pas et où l’obs­cu­ri­té avait une épais­seur presque phy­sique, comme un tis­su qu’on traversait.

— Il vous a par­lé de Drum­mond ? deman­da Noor.

— Il m’a dit qu’il avait été rap­pe­lé à Londres. Aujourd’hui.

Noor ne répon­dit pas immé­dia­te­ment. Leurs pas réson­nèrent dans la ruelle — un écho dur, métal­lique, comme des pièces de mon­naie tom­bées dans un puits.

— Drum­mond n’a pas été rap­pe­lé à Londres, dit Noor.

La phrase tom­ba dans l’obs­cu­ri­té de la ruelle comme une pierre dans l’eau noire.

— Drum­mond est mort, dit Noor.

Maud s’ar­rê­ta. Noor fit deux pas de plus avant de s’ar­rê­ter aus­si et de se retour­ner. Dans la pénombre de la ruelle, son visage était un ovale pâle, sans détails, sans expres­sion, comme un masque véni­tien flot­tant dans le noir.

— Quand ? dit Maud.

— Ce matin. Ou hier soir. Je ne sais pas exac­te­ment. On l’a trou­vé dans son appar­te­ment de Ras Bey­routh. Offi­ciel­le­ment, un arrêt car­diaque. Drum­mond buvait beau­coup. Drum­mond avait cin­quante-six ans et un cœur fra­gile. C’est une mort par­fai­te­ment crédible.

— Mais vous n’y croyez pas.

— Je crois aux coïn­ci­dences encore moins que vous.

Le silence de la ruelle. Quelque part au-des­sus d’elles, un chat miau­la — un cri bref, aigu, presque humain. Un cli­ma­ti­seur ron­ron­nait dans un mur. L’o­deur de jas­min, plus forte ici, presque suf­fo­cante, comme si les fleurs aus­si refu­saient de dormir.

— Qui ? dit Maud.

— Je ne sais pas. Je sais que Drum­mond allait par­ler. Je sais que Drum­mond avait des infor­ma­tions qui met­taient en dan­ger plu­sieurs ser­vices — pas seule­ment le MI6. Et je sais que quand un homme s’ap­prête à par­ler et qu’on le retrouve mort le jour même, la ques­tion n’est pas qui mais com­bien. Com­bien de gens avaient inté­rêt à ce qu’il se taise. Et la réponse, à Bey­routh, est tou­jours : plus qu’on ne croit.

Maud s’a­dos­sa au mur. La pierre était tiède — même la nuit, même dans l’ombre, les murs de Bey­routh gar­daient la cha­leur du jour comme une fièvre qui ne tombe pas. Elle sen­tit sous ses omo­plates les aspé­ri­tés du cré­pi, les fis­sures, la rugo­si­té du réel, et cette sen­sa­tion phy­sique — la soli­di­té d’un mur contre son dos — était la seule chose qui l’empêchait de basculer.

Drum­mond était mort. La source était morte. L’homme qui avait écrit trois lignes sur un papier sans en-tête — Phoe­ni­cia Hotel, bar, 21 heures, venez seule — cet homme était mort avant qu’elle n’ar­rive, mort pen­dant qu’elle défai­sait sa valise dans la chambre 514, mort pen­dant qu’elle com­man­dait un gin tonic au bar, mort pen­dant qu’elle atten­dait un vivant qui ne vien­drait jamais. La nuit entière avait été construite sur un cadavre. Chaque conver­sa­tion, chaque regard, chaque verre com­man­dé, chaque minute d’at­tente — tout cela s’é­tait dérou­lé au-des­sus d’un homme mort, comme un spec­tacle joué sur une trappe.

— Pour­quoi me dites-vous ça ? deman­da Maud. Pour­quoi main­te­nant ? Pour­quoi pas au bar, quand vous vous êtes assise en face de moi ?

— Parce qu’au bar il y avait des oreilles. Au bar il y avait Sin­clair — pas phy­si­que­ment, mais il a des gens par­tout, le bar­man peut-être, un ser­veur, un client. Au bar je ne pou­vais vous don­ner que le début de l’his­toire. La suite doit se racon­ter dehors. Dans les inter­stices. Dans les endroits où les murs n’é­coutent pas.

— Et cette ruelle est un endroit où les murs n’é­coutent pas ?

— Cette ruelle est un endroit où per­sonne ne vient. Pas de com­merce, pas de café, pas de rai­son d’être ici à minuit et demi. Juste un pas­sage. Un entre-deux. C’est dans les entre-deux qu’on dit les choses impor­tantes, madame Ker­vern. Jamais au milieu des pièces. Tou­jours dans les couloirs.

Elles se remirent en marche. La ruelle débou­cha sur une rue plus large — des bou­tiques fer­mées, des rideaux de fer bais­sés, un ciné­ma dont le fron­ton affi­chait un film égyp­tien avec un homme mous­ta­chu et une femme en pleurs, les cou­leurs de l’af­fiche fanées par le soleil. Puis une autre rue, plus ani­mée — de la lumière, des voix, des néons. La rue Hamra.

Maud la recon­nut comme on recon­naît un visage aimé après une longue absence — les mêmes traits, la même éner­gie, mais quelque chose d’im­per­cep­ti­ble­ment dif­fé­rent, comme si la rue avait vieilli d’un an sans elle, comme si la rue avait conti­nué de vivre après son départ et por­tait main­te­nant les traces de cette vie sans elle. Les librai­ries étaient tou­jours là — Antoine, la grande librai­rie fran­co­phone, la vitrine illu­mi­née même à cette heure, expo­sant des livres fran­çais, des jour­naux arabes, des revues amé­ri­caines. Les cafés étaient tou­jours là — Mod­ca, le Hor­se­shoe, le Wim­py, le Strand — et ils étaient ouverts, bien sûr, parce que Ham­ra ne fer­mait jamais, Ham­ra était le cœur bat­tant de Bey­routh et le cœur ne s’ar­rête pas sous pré­texte qu’il est minuit.

Des étu­diants mar­chaient par groupes, les gar­çons en che­mise ouverte, les filles en robes claires, dis­cu­tant avec cette véhé­mence joyeuse qui est la marque des gens qui croient encore que les mots peuvent chan­ger le monde. Des intel­lec­tuels étaient atta­blés aux ter­rasses, recon­nais­sables à leurs lunettes et à leurs cen­driers pleins et à cette façon qu’ils avaient de regar­der la rue comme un texte qu’ils étaient en train de déchif­frer. Un ven­deur de jour­naux pro­po­sait le der­nier numé­ro de L’O­rient avec des nou­velles d’hier qui sem­blaient déjà péri­mées. Un homme jouait du oud sur un tabou­ret, ados­sé au mur d’un immeuble, les yeux fer­més, les doigts cou­rant sur les cordes comme des arai­gnées sur leur toile, et la musique mon­tait dans l’air chaud, plain­tive et belle, et per­sonne ne s’ar­rê­tait pour l’é­cou­ter parce qu’à Ham­ra la beau­té était par­tout et qu’on ne s’ar­rête pas devant ce qui est partout.

Maud sen­tit la rue entrer en elle comme de l’eau dans une terre assoif­fée. Ham­ra. C’é­tait ici que Wael l’a­vait emme­née pour la pre­mière fois — pas au Phoe­ni­cia, pas dans les quar­tiers chics de Zei­tou­nay ou d’A­chra­fieh, mais ici, dans cette rue qui était à Bey­routh ce que Saint-Ger­main-des-Prés était à Paris, un labo­ra­toire, un creu­set, un endroit où les idées fer­men­taient et où les gens se frot­taient les uns aux autres comme des silex, pro­dui­sant des étin­celles qui tan­tôt éclai­raient et tan­tôt brû­laient. Wael l’a­vait emme­née chez Mod­ca et il lui avait pré­sen­té des poètes pales­ti­niens et des cinéastes liba­nais et des jour­na­listes syriens en exil et des pro­fes­seurs amé­ri­cains qui fumaient du haschich et citaient Nietzsche, et elle avait com­pris ce soir-là que Bey­routh n’é­tait pas une ville — c’é­tait une conver­sa­tion. Une conver­sa­tion inin­ter­rom­pue, mul­ti­lingue, contra­dic­toire, pas­sion­née, par­fois vio­lente, tou­jours vivante. Et Wael en était un des inter­lo­cu­teurs les plus écoutés.

— C’est là, dit Noor.

Mod­ca. Le café était devant elles — une devan­ture modeste, une porte vitrée, des tables en for­mi­ca, des chaises en bois, un comp­toir der­rière lequel un homme cor­pu­lent fai­sait cou­ler du café d’une cafe­tière turque en cuivre. Rien de spec­ta­cu­laire. Rien de luxueux. Mais les gens atta­blés à l’in­té­rieur avaient cette den­si­té par­ti­cu­lière des lieux où il se passe quelque chose — pas un évé­ne­ment, pas un spec­tacle, quelque chose de plus dif­fus, de plus dan­ge­reux : de la pensée.

— Pas à l’in­té­rieur, dit Noor. En haut.

Elle pous­sa une porte adja­cente que Maud n’a­vait jamais remar­quée — une porte étroite, en bois peint, coin­cée entre la devan­ture du café et celle d’un coif­feur fer­mé. Der­rière, un esca­lier mon­tait dans l’obs­cu­ri­té. Noor mon­ta. Maud mon­ta der­rière elle. L’es­ca­lier sen­tait la pein­ture écaillée, le tabac froid, et quelque chose de plus ancien — la pierre, le plâtre, cette odeur miné­rale des vieux immeubles liba­nais qui se décom­posent si len­te­ment qu’ils ont l’air éternels.

Pre­mier étage. Deuxième étage. Troi­sième. Noor s’ar­rê­ta devant une porte. Sor­tit une clef de son sac. L’in­tro­dui­sit dans la ser­rure. Tour­na. La porte s’ouvrit.

C’é­tait un appar­te­ment. Petit — deux pièces, une cui­sine, un bal­con. Les volets étaient fer­més. L’air était immo­bile, chaud, confi­né, l’air d’un endroit qui n’a­vait pas été aéré depuis des semaines. Noor allu­ma une lampe — un abat-jour en tis­su jaune qui dif­fu­sa une lumière malade, fati­guée, la lumière d’un lieu qui n’at­tend plus personne.

Maud regar­da autour d’elle. Des livres. Des cen­taines de livres — sur les éta­gères, sur la table, empi­lés par terre, entas­sés sur les chaises. Des livres en arabe, en fran­çais, en anglais. Des revues d’his­toire. Des cartes. Une machine à écrire sur un bureau cou­vert de feuilles — des feuilles dac­ty­lo­gra­phiées, des notes manus­crites, des pho­to­co­pies de docu­ments jau­nis. Au mur, une pho­to­gra­phie enca­drée — les colonnes de Baal­bek sous un ciel de plomb, le temple de Jupi­ter, les six colonnes debout comme les doigts d’une main ouverte.

Maud sut avant que Noor ne le dise.

— C’est l’ap­par­te­ment de Wael, dit-elle.

Sa voix était un souffle. L’air de l’ap­par­te­ment lui entrait dans les pou­mons comme du verre pilé — chaque ins­pi­ra­tion cou­pait, chaque expi­ra­tion brû­lait. L’o­deur. Sous la pous­sière, sous le ren­fer­mé, sous la décom­po­si­tion lente d’un lieu aban­don­né, elle sen­tit l’o­deur de Wael. Son tabac — du Gitanes, qu’il fumait par affec­ta­tion fran­co­phile. Son eau de Cologne — quelque chose de bon mar­ché, d’un peu sur­an­né, qu’il ache­tait au souk de Bas­ta. Et ses livres — cette odeur de papier et d’encre et de temps qui est l’o­deur même de l’his­toire, l’o­deur de ce qu’il était.

— Com­ment avez-vous la clef ? deman­da Maud.

— Il me l’a­vait don­née, dit Noor.

Quatre mots. Il me l’a­vait don­née. Quatre mots qui conte­naient un monde — un monde que Maud n’a­vait pas soup­çon­né, un monde dans lequel Wael Cha­moun don­nait les clefs de son appar­te­ment à des femmes qui n’é­taient pas elle, à des femmes qui tra­vaillaient pour des ser­vices de ren­sei­gne­ment, à des femmes magné­tiques et ambi­guës qui entraient dans les bars comme on entre dans l’eau. Quatre mots qui ajou­taient à la mort de Wael une couche sup­plé­men­taire de ver­tige — non seule­ment il était mort, non seule­ment il avait été tra­hi, mais il avait été intime avec celle qui l’a­vait tra­hi. Et Maud n’a­vait rien su. Rien vu. Rien soupçonné.

— Asseyez-vous, dit Noor. Il y a des choses que je dois vous montrer.

* * *

Cha­pitre 10 — Bey­routh, la nuit

Maud ne s’as­sit pas.

Elle res­ta debout au milieu de la pièce, immo­bile, les bras le long du corps, et elle regar­da. Elle regar­da comme on regarde un tom­beau qu’on vient d’ou­vrir — avec la ter­reur sacrée de celui qui sait que ce qu’il va voir ne pour­ra jamais être revu, jamais être oublié, jamais être remis dans le noir.

L’ap­par­te­ment de Wael était un cer­veau ouvert. Ses pen­sées étaient par­tout — sur les murs, sur le bureau, sur les éta­gères qui pliaient sous le poids de ses obses­sions. Les livres n’é­taient pas ran­gés par ordre alpha­bé­tique ni par genre ni par taille — ils étaient ran­gés par logique interne, une logique que seul Wael com­pre­nait, une logique de connexions sou­ter­raines, de rhi­zomes, d’as­so­cia­tions qui reliaient un trai­té sur les accords Sykes-Picot à un roman de Naguib Mah­fouz et à un recueil de poèmes de Kha­lil Gibran et à un rap­port des Nations Unies sur les réfu­giés pales­ti­niens. Chaque éta­gère était un argu­ment. Chaque pile était une démonstration.

Et elle recon­nais­sait tout. Le cous­sin rouge sur le fau­teuil — celui qu’il met­tait dans son dos quand il lisait tard la nuit. Le cen­drier en cuivre, plein de mégots pétri­fiés que per­sonne n’a­vait vidé depuis un an, des Gitanes à filtres jaunes qui avaient noir­ci en séchant. La théière sur la petite table à côté de la fenêtre — en por­ce­laine bleue, ébré­chée à l’anse, dans laquelle il pré­pa­rait un thé à la menthe si sucré qu’elle le taqui­nait en disant qu’il buvait du sirop. Le tapis — un kilim de la Bekaa, aux motifs géo­mé­triques rouge et noir, qu’il avait ache­té à un vieux mar­chand de Baal­bek et dont il racon­tait, avec un sérieux feint, qu’il avait appar­te­nu à un émir ottoman.

Elle connais­sait cet appar­te­ment par cœur. Elle y avait dor­mi, man­gé, fait l’a­mour, lu, ri, pleu­ré une fois — une seule, le soir où il lui avait annon­cé qu’il ne quit­te­rait jamais le Liban, qu’il ne vien­drait jamais vivre à Paris, que sa vie était ici, dans ces rues, dans cette langue, dans cette lumière, et qu’il l’ai­mait mais que l’a­mour ne suf­fi­sait pas à déra­ci­ner un cèdre. Elle avait pleu­ré et il l’a­vait tenue dans ses bras et il avait dit des choses en arabe qu’elle n’a­vait pas com­prises et qui étaient pro­ba­ble­ment les choses les plus impor­tantes qu’il lui ait jamais dites.

Et main­te­nant elle était là, dans cet appar­te­ment qui sen­tait l’ab­sence, avec une femme qui avait aus­si une clef.

— Depuis quand avez-vous cette clef ? deman­da Maud.

Noor était debout près du bureau. Elle avait allu­mé une deuxième lampe — une lampe de bureau, arti­cu­lée, en métal noir — et la lumière tom­bait sur les papiers épar­pillés comme un pro­jec­teur sur une scène de crime.

— Depuis mars 1962, dit Noor. Quatre mois avant sa disparition.

Mars 1962. Le même mois où Wael avait par­lé à Maud de la liste. Le même mois où il avait dit : le pro­blème, c’est que quel­qu’un sait que je l’ai trou­vé. Et pen­dant ce même mois, il don­nait les clefs de son appar­te­ment à Noor Salhab.

— Pour­quoi ? dit Maud. Ce n’é­tait pas une ques­tion pro­fes­sion­nelle. C’é­tait le cri d’une femme qui découvre, un an après la mort de l’homme qu’elle aimait, qu’il avait une vie qu’elle ne connais­sait pas.

— Parce qu’il avait peur, dit Noor. Pas pour lui — Wael n’a­vait jamais peur pour lui, c’é­tait un défaut magni­fique et sui­ci­daire. Il avait peur pour ses recherches. Pour les docu­ments qu’il avait accu­mu­lés. Il savait qu’on pou­vait fouiller son bureau à l’u­ni­ver­si­té. Il savait qu’on pou­vait entrer chez lui. Il vou­lait que quel­qu’un ait accès à ses papiers si quelque chose lui arri­vait. Quel­qu’un qui com­pren­drait ce qu’ils conte­naient. Quel­qu’un qui sau­rait quoi en faire.

— Et il vous a choi­sie vous.

— Il m’a choi­sie moi.

— Pour­quoi pas moi ?

La ques­tion sor­tit plus vio­lem­ment qu’elle ne l’au­rait vou­lu — une lame nue, sans four­reau, sans poli­tesse. Pour­quoi pas moi. Pour­quoi l’homme que j’ai­mais a‑t-il confié ses secrets les plus dan­ge­reux à une autre femme. Pour­quoi m’a-t-il tenue à l’é­cart de ce qui comp­tait le plus. Pour­quoi suis-je là, un an trop tard, dans son appar­te­ment, avec vous, au lieu d’être là, un an plus tôt, avec lui, en train de le protéger.

Noor la regar­da. Et pour la deuxième fois cette nuit — après Dalal, après la musique — quelque chose bou­gea sous le masque. Pas le cha­grin de tout à l’heure, pas cette dou­leur géo­lo­gique qui avait affleu­ré au son de la voix d’As­ma­han. Autre chose. De la honte, peut-être. Ou sa cou­sine ger­maine — la conscience aiguë d’un tort qu’on a com­mis et qu’on ne peut pas réparer.

— Parce que vous étiez la femme qu’il aimait, dit Noor. Et c’est pré­ci­sé­ment pour ça qu’il ne pou­vait pas. Vous impli­quer, c’é­tait vous mettre en dan­ger. Wael savait que les gens qui le sur­veillaient sur­veille­raient aus­si ses proches. Ses col­lègues. Ses amis. Et vous. Sur­tout vous. Une jour­na­liste fran­çaise de l’AFP, amou­reuse d’un his­to­rien liba­nais qui fouillait les archives du Deuxième Bureau — c’é­tait un pro­fil rouge vif, madame Ker­vern. Un signal d’a­larme pour tous les ser­vices. Wael vous a tenue à l’é­cart pour vous protéger.

— Et vous, vous n’é­tiez pas en danger ?

— Moi, j’é­tais déjà dans le dan­ger. J’y vivais. C’est mon habi­tat naturel.

Elle dit cela sans iro­nie, sans bra­vade. Avec la sim­pli­ci­té d’un pois­son qui décrit l’eau. Et Maud com­prit — pas avec la rai­son, pas encore, mais avec cette intel­li­gence du corps qui avait fonc­tion­né toute la nuit comme un sixième sens — que Noor disait la véri­té. Que Wael l’a­vait pro­té­gée. Que son silence, qu’elle avait pris pour de la dis­tance, pour de la légè­re­té, pour cette désin­vol­ture levan­tine qui l’exas­pé­rait par­fois, était en réa­li­té un acte d’a­mour. Le plus cruel des actes d’a­mour — celui qui pro­tège en excluant.

— Mon­trez-moi, dit Maud.

Noor se tour­na vers le bureau. Ses mains — Maud les regar­da, les mains de Noor, longues, fines, les ongles courts comme ceux d’une femme qui tra­vaille avec ses mains ou qui se les ronge — ses mains sou­le­vèrent une pile de feuilles, en reti­rèrent une che­mise en car­ton brun, ordi­naire, le genre de che­mise qu’on achète par paquets de dix dans les pape­te­ries de la rue Ham­ra. Sur la cou­ver­ture, l’é­cri­ture de Wael — Maud la recon­nut comme on recon­naît une voix dans le noir, cette écri­ture pen­chée, rapide, élé­gante, qui mêlait les carac­tères latins et arabes dans un même élan. Un seul mot sur la cou­ver­ture. Un nom.

LAZARE.

— C’est le nom qu’il avait don­né à son dos­sier, dit Noor. Lazare. Celui qui revient d’entre les morts. C’é­tait son sens de l’hu­mour — noir, biblique, un peu gran­di­lo­quent. Tout Wael.

Noor ouvrit la che­mise. À l’in­té­rieur, des feuilles dac­ty­lo­gra­phiées, des pho­to­co­pies, des notes manus­crites, des cou­pures de jour­naux jau­nies, des sché­mas des­si­nés à la main avec des flèches et des noms reliés par des lignes rouges. C’é­tait un chaos appa­rent — mais Maud, qui avait vu Wael tra­vailler, qui avait obser­vé des dizaines de fois la manière dont il orga­ni­sait ses recherches, savait que ce chaos avait une struc­ture, une colonne ver­té­brale, un argu­ment qui se déployait de feuille en feuille comme un récit.

— Wael a pas­sé trois ans à recons­ti­tuer le réseau fran­çais au Levant, dit Noor. Pas le réseau offi­ciel — l’am­bas­sade, le conseiller cultu­rel, l’at­ta­ché de défense, tout ça c’est de la façade. Le vrai réseau. Le réseau clan­des­tin. Celui qui a été mis en place pen­dant le Man­dat et qui n’a jamais été déman­te­lé. Des agents liba­nais recru­tés dans les années trente et qua­rante par le Deuxième Bureau, for­més par les Fran­çais, payés par les Fran­çais, et qui ont conti­nué à tra­vailler après l’in­dé­pen­dance. Cer­tains sont deve­nus des per­son­na­li­tés publiques. Des poli­ti­ciens. Des magis­trats. Des offi­ciers de l’ar­mée. Des universitaires.

Elle sor­tit une feuille de la che­mise. Une liste. Dac­ty­lo­gra­phiée. Une dizaine de noms, avec en face de cha­cun une date de recru­te­ment, un nom de code, et un résu­mé de fonc­tions. Maud lut les noms. Elle n’en recon­nut que deux — mais ces deux noms suf­firent à lui cou­per le souffle. Deux hommes qui occu­paient des posi­tions de pre­mier plan dans le Liban de 1963. Deux piliers de l’es­ta­blish­ment. Deux noms qu’on pro­non­çait avec res­pect dans les salons et les ministères.

— Bon Dieu, murmura-t-elle.

— Oui, dit Noor. C’est à peu près ce que Wael a dit quand il a trou­vé ça.

— Et le Deuxième Bureau savait qu’il avait trou­vé cette liste.

— Le Deuxième Bureau l’a su en mars 1962. Un de leurs agents à l’U­ni­ver­si­té amé­ri­caine — un pro­fes­seur, un col­lègue de Wael, quel­qu’un qu’il consi­dé­rait comme un ami — a signa­lé que Wael posait des ques­tions inha­bi­tuelles. Qu’il cher­chait des archives spé­ci­fiques. Qu’il men­tion­nait des noms qu’un his­to­rien n’é­tait pas cen­sé connaître. Le rap­port est remon­té à Bey­routh d’a­bord, puis à Paris. Et Paris a déci­dé que Wael Cha­moun était un problème.

— Et vous. Où étiez-vous dans tout ça ?

Noor repo­sa la feuille dans la che­mise. Ses mou­ve­ments avaient ralen­ti — chaque geste était deve­nu déli­bé­ré, pesé, comme celui d’un chi­rur­gien qui sait que le pro­chain coup de scal­pel peut tuer ou guérir.

— J’é­tais l’of­fi­cier trai­tant, dit-elle.

Les mots tom­bèrent dans l’ap­par­te­ment comme des pierres dans un puits sec. Offi­cier trai­tant. Dans le lexique du ren­sei­gne­ment, cela signi­fiait que Noor était la per­sonne char­gée de gérer le dos­sier Wael Cha­moun. De le sur­veiller. D’é­va­luer la menace. De pro­po­ser des solu­tions. Et de trans­mettre les ordres.

— Vous étiez char­gée de le sur­veiller, dit Maud. Et pen­dant que vous le sur­veilliez, il vous a don­né les clefs de son appartement.

— Oui.

— Il savait qui vous étiez ?

— Non. Il croyait que j’é­tais ce que tout le monde croyait — une diplo­mate sué­doise. Culti­vée, curieuse, inté­res­sée par l’his­toire du Levant. Je l’a­vais appro­ché dans un col­loque à l’AUB, en février 1962. Nous avions par­lé de Sykes-Picot. Il m’a­vait trou­vée brillante. — Un sou­rire amer, le pre­mier sou­rire de Noor qui ne fût pas un masque mais une bles­sure. — Je suis brillante. C’est le pro­blème. On n’est pas recru­té par les ser­vices parce qu’on est médiocre.

— Vous l’a­vez manipulé.

— Je l’ai appro­ché sous une fausse iden­ti­té dans le cadre d’une mis­sion d’é­va­lua­tion, oui. Et ensuite… — Elle s’in­ter­rom­pit. Regar­da le bureau, les livres, le cous­sin rouge sur le fau­teuil, le cen­drier plein de Gitanes mortes. — Et ensuite il s’est pas­sé ce qui se passe quand on s’ap­proche trop près de quel­qu’un d’in­tel­li­gent, de pas­sion­né, de vivant. On com­mence par jouer un rôle et un jour on se rend compte qu’on a ces­sé de jouer sans savoir quand.

Maud encais­sa. Chaque phrase de Noor était un coup — pas por­té avec vio­lence, por­té avec une pré­ci­sion chi­rur­gi­cale qui était pire que la vio­lence, parce que chaque mot tou­chait un organe vital et que Noor le savait. Noor savait exac­te­ment ce que ces mots fai­saient à Maud. Et elle les pro­non­çait quand même. Parce que la véri­té, à ce stade de la nuit, était la seule chose qui lui res­tait à offrir.

— Vous l’a­vez aimé, dit Maud.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait un diag­nos­tic. Pro­non­cé avec la froi­deur cli­nique d’un méde­cin qui lit une radio­gra­phie — voi­là la frac­ture, voi­là la lésion, voi­là l’en­droit exact où ça fait mal.

— Je ne sais pas, dit Noor. Je ne sais pas si ce que j’ai éprou­vé s’ap­pelle de l’a­mour. Dans mon métier, on apprend à simu­ler toutes les émo­tions — la joie, la peur, la sym­pa­thie, le désir. On simule si bien qu’on finit par ne plus savoir ce qui est simu­lé et ce qui ne l’est pas. Avec Wael… je ne sais pas. Je sais que quand j’é­tais avec lui, je ne jouais pas. Ou je ne croyais pas jouer. Ce qui revient peut-être au même.

— Non, dit Maud. Ce ne revient pas au même.

Silence. L’a­bat-jour jaune bour­don­nait fai­ble­ment — un insecte pri­son­nier à l’in­té­rieur, ou le fila­ment de l’am­poule qui vibrait. L’air de l’ap­par­te­ment était deve­nu irres­pi­rable — non pas par la cha­leur, non pas par le ren­fer­mé, mais par la den­si­té de ce qui venait d’être dit. Deux femmes dans l’ap­par­te­ment d’un mort, et entre elles la ques­tion qui n’a­vait pas encore été posée, la ques­tion ultime, celle que tout le reste contour­nait et qui se dres­sait main­te­nant au centre de la pièce comme un pilier qu’on ne peut plus éviter.

— L’ordre, dit Maud. Racon­tez-moi l’ordre.

Noor fer­ma les yeux. Quand elle les rou­vrit, quelque chose avait chan­gé — pas le visage, pas la pos­ture, quelque chose de plus pro­fond, une note fon­da­men­tale, comme si la fré­quence de sa voix avait bais­sé d’un demi-ton.

— Pas ici, dit-elle. Pas dans cet appar­te­ment. Pas devant ses livres.

Elle refer­ma la che­mise Lazare. La glis­sa dans son sac. Et Maud la lais­sa faire — elle lais­sa cette femme prendre les docu­ments de Wael, les mettre dans son sac en cuir noir, parce qu’à cet ins­tant elle com­prit que Noor n’é­tait pas en train de voler les papiers de Wael. Elle était en train de les sau­ver. De les sor­tir de cet appar­te­ment que quel­qu’un fini­rait par fouiller — si ce n’é­tait pas déjà fait — et de les mettre dans les mains de la seule per­sonne qui avait une rai­son de les rendre publics. Une jour­na­liste. Une jour­na­liste de l’AFP. La femme que Wael avait aimée.

Elles sor­tirent de l’ap­par­te­ment. Noor fer­ma la porte à clef. Le geste eut quelque chose de funé­raire — un der­nier tour de ser­rure sur la vie d’un homme, un scel­le­ment, un adieu. Le bruit de la clef dans la ser­rure réson­na dans la cage d’es­ca­lier comme une note unique, sèche, définitive.

Elles des­cen­dirent. La porte sur la rue. La rue Ham­ra. La cha­leur. Le bruit. Le joueur de oud avait dis­pa­ru. Les cafés com­men­çaient à se vider — il était presque deux heures du matin et même Ham­ra, même l’in­som­niaque, com­men­çait à cli­gner des yeux. Un chat noir tra­ver­sa la rue devant elles avec la désin­vol­ture d’un pro­prié­taire qui ins­pecte son domaine.

— On retourne au Phoe­ni­cia, dit Noor. Le reste de l’his­toire vous attend là-bas.

Elles mar­chèrent. Côte à côte. Sans par­ler. Leurs pas avaient trou­vé un rythme com­mun — pas iden­tique, pas syn­chrone, mais com­pa­tible, comme deux ins­tru­ments qui jouent des mélo­dies dif­fé­rentes dans la même tona­li­té. Et dans le silence entre elles, dans cet espace que les mots avaient vidé et que les mots ne pou­vaient plus rem­plir, quelque chose se for­ma — pas de la confiance, pas de l’a­mi­tié, pas de l’hos­ti­li­té non plus. Quelque chose qui n’a­vait pas de nom. Une recon­nais­sance, peut-être. La recon­nais­sance mutuelle de deux femmes qui avaient aimé le même homme et qui por­taient, cha­cune à sa manière, le poids de sa mort — l’une parce qu’elle n’a­vait pas su le pro­té­ger, l’autre parce qu’elle avait contri­bué à le perdre. Et ce poids, cette nuit, mar­chait entre elles comme un troi­sième corps, un fan­tôme à leur mesure, et ni l’une ni l’autre ne cher­chait à s’en débarrasser.

* * *

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