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Le dos­sier
Lazare

Le dos­sier Lazare

Cha­pitres 1 à 5

PHOE­NI­CIA, 1963

* * *

Cha­pitre 1 — Le hall

Elle arri­va par la mer. C’est-à-dire que le taxi qui la condui­sait depuis l’aé­ro­port lon­gea la Cor­niche au moment exact où le soleil déci­dait de mou­rir, et que la Médi­ter­ra­née, sou­dain, fut par­tout — dans le pare-brise, dans les rétro­vi­seurs, dans l’air qui entrait par la vitre bais­sée, dans ses yeux, dans sa gorge. Bey­routh sen­tait le sel et l’es­sence, le jas­min écra­sé par la cha­leur, les ordures douces du port, et quelque chose d’autre, d’in­dé­fi­nis­sable, qui n’ap­par­te­nait qu’à cette ville : un par­fum de catas­trophe heureuse.

Maud Ker­vern posa la main sur son sac. Le magné­to­phone était là, com­pact, lourd, fidèle. Le car­net aus­si. Et la lettre de Drum­mond, pliée en quatre dans la poche inté­rieure, trois lignes tapées à la machine sur un papier sans en-tête : Phoe­ni­cia Hotel. Bar. 21 heures. Venez seule. Il y avait une date — celle d’au­jourd’­hui — et une ini­tiale, A.D., comme si le monde entier devait savoir à qui appar­te­naient ces deux lettres.

Le taxi tour­na. L’hô­tel apparut.

Il était plus grand que dans son sou­ve­nir. Ou peut-être était-ce elle qui avait rétré­ci. Le Phoe­ni­cia se dres­sait face à la mer comme un paque­bot échoué en pleine élé­gance, tout en lignes hori­zon­tales et en verre fumé, moderne avec une arro­gance tran­quille, à peine deux ans d’exis­tence et déjà l’as­su­rance d’un palace cen­te­naire. Edward Durell Stone avait des­si­né un bâti­ment qui ne res­sem­blait à rien de ce que Bey­routh connais­sait — ni otto­man, ni fran­çais, ni arabe — quelque chose de radi­ca­le­ment neuf, comme si le Liban avait déci­dé de s’in­ven­ter un ave­nir en béton et en lumière filtrée.

Maud paya le chauf­feur. Trop. Elle payait tou­jours trop à Bey­routh, par culpa­bi­li­té ou par paresse, elle n’a­vait jamais su.

La cha­leur l’at­ten­dait dehors comme un mur. Juillet à Bey­routh. L’air ne bou­geait pas. Il pesait sur les épaules, il col­lait la robe au ventre, il trans­for­mait chaque geste en effort et chaque pen­sée en sirop. Les pal­miers de l’en­trée ne fré­mis­saient même pas. Les por­tiers, eux, por­taient leurs uni­formes comme des peaux sup­plé­men­taires, sans une goutte de sueur visible, sou­riaient dans trois langues — arabe, fran­çais, anglais — avec cette aisance sur­na­tu­relle des hommes qui ont appris à ne jamais trans­pi­rer devant les clients.

— Bien­ve­nue au Phoe­ni­cia, madame.

— Mer­ci.

Sa valise était petite. Trois jours. Elle ne res­tait jamais plus de trois jours nulle part depuis un an. Trois jours c’é­tait assez pour trou­ver une his­toire, pas assez pour s’y perdre. C’é­tait la règle. Elle avait beau­coup de règles depuis un an.

Elle entra.

Le hall du Phoe­ni­cia la prit dans ses bras.

C’est exac­te­ment ce qu’elle res­sen­tit — une embras­sade. Le marbre au sol, crème vei­né de gris, absor­bait le bruit de ses talons et lui ren­dait un mur­mure. Les lustres dif­fu­saient une lumière qui n’é­clai­rait pas vrai­ment — elle enve­lop­pait, elle dorait, elle men­tait avec grâce. Les ven­ti­la­teurs au pla­fond bras­saient un air tiède où flot­taient le cuir neuf des fau­teuils, le tabac blond de quel­qu’un qu’on ne voyait pas, et cette odeur de café à la car­da­mome qui sem­blait suin­ter des murs eux-mêmes, comme si l’hô­tel trans­pi­rait du café au lieu de la sueur.

Maud tra­ver­sa le hall. Ses yeux s’a­jus­tèrent. Des hommes en cos­tume clair lisaient des jour­naux dans des fau­teuils pro­fonds. Une femme en robe tur­quoise riait au télé­phone, le com­bi­né coin­cé entre l’o­reille et l’é­paule, un bra­ce­let en or glis­sant le long de son poi­gnet à chaque éclat de rire. Un gar­çon d’é­tage pous­sait un cha­riot cou­vert d’une cloche en argent — le dîner de quel­qu’un mon­tait vers les étages supé­rieurs, et avec lui une odeur de viande grillée et de citron.

Tout sem­blait calme. Feu­tré. Élégant.

Mais quelque chose tra­ver­sait l’es­pace — une vibra­tion que Maud connais­sait bien, qu’elle avait appris à recon­naître dans les halls d’hô­tel du Caire, d’Al­ger, de Sai­gon, par­tout où le luxe recou­vrait la peur comme un ver­nis. Une ten­sion invi­sible. Le regard du récep­tion­niste qui balayait la salle une frac­tion de seconde de trop. Les deux hommes près de la baie vitrée qui ne lisaient pas vrai­ment leur jour­nal. La femme en tur­quoise qui riait peut-être un peu trop fort, pour cou­vrir un silence qui aurait été pire.

Bey­routh. La Suisse du Moyen-Orient. Tout le monde le disait. Et comme la Suisse, tout était propre, neutre, sou­riant — et des­sous, l’argent des autres et les secrets de tous cir­cu­laient sans bruit dans des coffres capitonnés.

Maud s’ap­pro­cha de la réception.

— Ker­vern. J’ai une réservation.

— Bien sûr, madame. Chambre 514. Vue sur la mer.

Le récep­tion­niste sou­riait comme un diplo­mate — c’est-à-dire sans les yeux. Il lui ten­dit la clef, une vraie clef en lai­ton atta­chée à un médaillon où le logo du Phoe­ni­cia brillait comme un petit soleil.

Chambre 514.

La der­nière fois, c’é­tait la 307. Avec Wael. Un an plus tôt, presque jour pour jour. Elle avait pris la 307 parce que c’é­tait la sienne, celle qu’il réser­vait tou­jours quand ils se retrou­vaient ici, au troi­sième parce qu’il disait que le cin­quième était pour les gens qui avaient besoin de domi­ner la mer et que lui pré­fé­rait être à sa hau­teur. Il disait des choses comme ça, Wael. Des choses qui res­sem­blaient à des bou­tades et qui étaient des phi­lo­so­phies entières.

Elle ne deman­da pas la 307. Elle mon­ta au cinquième.

L’as­cen­seur était tapis­sé de miroirs. Maud s’y vit — che­veux bruns cou­pés court, visage mince, une bouche qui ne sou­riait pas au repos, des yeux que ses col­lègues de l’AFP décri­vaient comme « trop atten­tifs ». Elle por­tait une robe en lin blanc cas­sé qui avait été fraîche ce matin à Paris et qui était main­te­nant un chif­fon dis­tin­gué. Elle avait l’air de ce qu’elle était : une femme qui voya­geait trop, dor­mait trop peu, et cher­chait quelque chose qu’elle n’é­tait pas sûre de vou­loir trouver.

L’as­cen­seur s’ou­vrit. Cou­loir. Moquette épaisse. Silence climatisé.

La chambre 514 était exac­te­ment ce qu’elle devait être — un lit large comme une pro­messe, des rideaux cou­leur sable, une salle de bain en marbre, un bureau où per­sonne n’é­cri­rait jamais, et la mer. La mer par la fenêtre, immense, d’un bleu qui virait au vio­let à mesure que le soleil ache­vait de se noyer. La mer comme un mur liquide entre elle et tout ce qu’elle avait lais­sé de l’autre côté — Paris, le bureau de l’AFP rue des Saints-Pères, les dépêches, la rou­tine, l’anes­thé­sie des jours identiques.

Maud posa sa valise. Ne l’ou­vrit pas. S’as­sit sur le lit. Le mate­las céda sous elle avec une dou­ceur obscène.

Elle regar­da la mer.

Et la mer lui ren­dit autre chose — pas le regard de Wael, non, c’eût été trop simple, trop roma­nesque, et Maud n’é­tait pas roma­nesque. Ce que la mer lui ren­dit, c’é­tait le vide. L’exact contour de son absence. Wael Cha­moun avait dis­pa­ru un an plus tôt, en juillet, par une nuit comme celle-ci, chaude, épaisse, immo­bile. Il avait quit­té son appar­te­ment de la rue Bliss vers vingt-deux heures — un voi­sin l’a­vait vu — et n’é­tait jamais reve­nu. Pas de corps. Pas de lettre. Pas de sang. Pas de traces de lutte. Rien. Comme si la nuit l’a­vait bu.

La police liba­naise avait clas­sé l’af­faire en trois semaines. Dis­pa­ri­tion volon­taire, avait dit l’ins­pec­teur — un homme mous­ta­chu qui avait le regard de quel­qu’un qui classe beau­coup d’af­faires en trois semaines. Wael Cha­moun, pro­fes­seur d’his­toire à l’U­ni­ver­si­té amé­ri­caine de Bey­routh, qua­rante-deux ans, céli­ba­taire, pas d’en­fants, pas de dettes connues, quelques articles dans des revues spé­cia­li­sées que per­sonne ne lisait, un réseau de connais­sances vaste mais dis­cret — pour­quoi aurait-on vou­lu du mal à un historien ?

Maud savait pour­quoi. Pas exac­te­ment. Pas pré­ci­sé­ment. Mais elle savait que Wael n’é­tait pas seule­ment un his­to­rien. Il était un homme qui posait des ques­tions, et à Bey­routh, en 1962, les ques­tions étaient des armes. Il fouillait les archives du Man­dat fran­çais, les cor­res­pon­dances entre le Quai d’Or­say et le Haut-Com­mis­sa­riat, les notes confi­den­tielles sur le décou­page des fron­tières — Sykes-Picot et ses suites, les pro­messes tra­hies, les accords secrets, les lignes tra­cées au crayon sur des cartes par des hommes qui n’a­vaient jamais vu les pay­sages qu’ils décou­paient. Il cher­chait un docu­ment en par­ti­cu­lier — il en par­lait par­fois, le soir, quand le vin avait assou­pli sa pru­dence, un docu­ment qui prou­ve­rait que cer­taines opé­ra­tions fran­çaises au Levant n’a­vaient jamais ces­sé, que le Man­dat avait offi­ciel­le­ment pris fin en 1943 mais que ses réseaux, eux, conti­nuaient de fonc­tion­ner, invi­sibles, patients, enra­ci­nés comme du lierre dans les fis­sures de la jeune Répu­blique libanaise.

Elle n’a­vait pas écou­té. Pas vrai­ment. Elle écou­tait sa voix — ce bary­ton chaud, légè­re­ment voi­lé, qui trans­for­mait l’his­toire diplo­ma­tique en conte des Mille et Une Nuits. Elle écou­tait ses mains — la façon dont il tenait son verre, dont il tour­nait les pages, dont il posait ses doigts sur sa nuque à elle quand il vou­lait qu’elle cesse de poser des ques­tions et com­mence à le regar­der. Elle écou­tait son corps, et son corps disait des choses plus urgentes que les archives du Quai d’Orsay.

Main­te­nant il était mort. Ou dis­pa­ru. Ou les deux, ce qui reve­nait au même — car les hommes qui dis­pa­raissent à Bey­routh sans lais­ser de traces ne réap­pa­raissent pas. Et les phrases qu’il avait pro­non­cées, ces frag­ments épar­pillés dans sa mémoire comme les pièces d’un puzzle dont elle n’a­vait pas vu le des­sin, ces phrases pre­naient forme main­te­nant, un an trop tard, dans la lumière rasante de cette chambre d’hôtel.

Il avait dit : Les Fran­çais n’ont jamais quit­té le Liban, Maud. Ils ont juste chan­gé de costume.

Il avait dit : Tu sais ce que c’est, le Deuxième Bureau ? C’est un fan­tôme qui ne sait pas qu’il est mort.

Il avait dit : Si un jour je dis­pa­rais, ne crois pas ce qu’on te dira. Cherche ce que je cherchais.

Elle avait ri. Elle avait cru à de la gran­di­lo­quence levan­tine, ce goût du drame que les hommes d’i­ci culti­vaient comme d’autres cultivent des roses. Elle avait ri et il l’a­vait regar­dée avec quelque chose dans les yeux qu’elle n’a­vait pas su lire — de la ten­dresse, oui, mais aus­si de la pitié. La pitié de celui qui sait pour celle qui ne sait pas encore.

Maud se leva. Alla à la salle de bain. Se pas­sa de l’eau sur le visage. L’eau était tiède — même la plom­be­rie transpirait.

Dans le miroir, elle vit une femme qui était venue à Bey­routh pour enquê­ter sur Kim Phil­by, l’es­pion bri­tan­nique qui avait fui vers Mos­cou six mois plus tôt depuis cette même ville, ce même quar­tier, peut-être ce même hôtel. C’é­tait l’ar­ticle offi­ciel. C’é­tait ce qu’elle avait ven­du à son rédac­teur en chef — un long for­mat sur les traces de Phil­by à Bey­routh, les bars où il buvait, les gens qu’il fré­quen­tait, le trou noir de sa dis­pa­ri­tion. Un bon sujet. Ven­deur. L’AFP avait dit oui.

Mais dans le miroir, der­rière la jour­na­liste, il y avait l’autre — celle qui cher­chait Wael. Celle qui avait reçu la lettre de Drum­mond et qui avait com­pris, avant même de la lire en entier, que Phil­by et Wael étaient liés par un fil qu’elle ne voyait pas encore, un fil ten­du dans l’obs­cu­ri­té entre deux dis­pa­ri­tions que tout sépa­rait — un espion bri­tan­nique et un his­to­rien liba­nais — mais que quelque chose, quelque chose qu’elle sen­tait sans pou­voir le nom­mer, reliait sou­ter­rai­ne­ment, comme ces rivières invi­sibles qui coulent sous Bey­routh et qu’on n’en­tend que la nuit, quand la ville se tait.

Il était dix-neuf heures. Le ren­dez-vous était à vingt et une heures. Deux heures à tuer.

Maud enfi­la des san­dales, prit son sac, lais­sa sa valise fermée.

Elle des­cen­dit.

Dans l’as­cen­seur, les miroirs la mul­ti­plièrent — six Maud, huit Maud, une infi­ni­té de Maud des­cen­dant vers le hall du Phoe­ni­cia comme on des­cend dans la gorge d’un ani­mal magni­fique. Et dans cha­cun de ces reflets, elle cher­cha les yeux de Wael, et dans cha­cun de ces reflets, elle ne trou­va que les siens.

* * *

Cha­pitre 2 — Boutros

Le hall, à cette heure, chan­geait de peau.

La lumière du jour avait cédé sans com­battre. Les lustres avaient pris le relais — cette lumière cou­leur miel qui était la signa­ture du Phoe­ni­cia, une lumière qui ne venait de nulle part et allait par­tout, qui adou­cis­sait les visages et dur­cis­sait les ombres, qui don­nait à chaque homme l’air d’un prince et à chaque femme l’air d’un secret. Le per­son­nel du soir avait rem­pla­cé celui de l’a­près-midi avec la flui­di­té d’un chan­ge­ment de marée. Les fau­teuils s’é­taient rem­plis d’autres corps, d’autres cos­tumes, d’autres par­fums. Le hall du Phoe­ni­cia ne se vidait jamais — il se renou­ve­lait, comme un orga­nisme qui rem­place ses cel­lules sans jamais ces­ser de vivre.

Maud tra­ver­sa cet orga­nisme en dia­go­nale, vers la porte qui don­nait sur le jar­din inté­rieur. Elle avait besoin de mar­cher avant de s’as­seoir au bar. Besoin de sen­tir l’hô­tel sous ses pieds, d’en reprendre la mesure, de se sou­ve­nir de la géo­gra­phie des lieux — les cou­loirs, les esca­liers déro­bés, les recoins où l’on pou­vait dis­pa­raître d’une conver­sa­tion sans que per­sonne ne s’en aper­çoive. Wael lui avait appris ça. Wael lui avait appris beau­coup de choses inutiles qui se révé­laient, un an après sa mort, d’une uti­li­té terrifiante.

Elle pas­sa devant le comp­toir du concierge.

Et le concierge la vit.

Bou­tros Maa­touk avait soixante-trois ans, des mains larges comme des bat­toirs, un visage taillé dans le cèdre — ravi­né, patient, indes­truc­tible — et des yeux d’une noir­ceur si pro­fonde qu’on avait l’im­pres­sion, en le regar­dant, de fixer deux puits dont on n’en­ten­drait jamais le fond. Il se tenait der­rière son comp­toir comme un capi­taine der­rière sa barre, droit, immo­bile, les épaules légè­re­ment voû­tées par le poids de tout ce qu’il avait vu et de tout ce qu’il ne dirait jamais. Il por­tait l’u­ni­forme du Phoe­ni­cia — veste noire, che­mise blanche, nœud papillon bor­deaux — avec la digni­té rési­gnée d’un homme qui sait que le cos­tume ne fait pas le moine mais que le moine, sans cos­tume, n’est rien.

Bou­tros avait com­men­cé sa car­rière au Saint-Georges, l’autre grand hôtel de Bey­routh, celui d’a­vant, celui de la guerre et de l’a­près-guerre, celui où les offi­ciers fran­çais du Man­dat buvaient du cham­pagne pen­dant que la ville brû­lait de fièvre natio­na­liste. Il avait ser­vi des géné­raux, des espions, des actrices, des tra­fi­quants, des poètes — par­fois les mêmes per­sonnes. Il avait vu les Fran­çais par­tir et les Amé­ri­cains arri­ver, les Anglais res­ter et les Sovié­tiques s’in­fil­trer, les Pales­ti­niens affluer et les Liba­nais faire sem­blant que tout allait bien. Quand le Phoe­ni­cia avait ouvert en 1961, on l’a­vait recru­té comme on recrute un monu­ment — pour sa mémoire, pour son silence, pour cette capa­ci­té qu’il avait de recon­naître un visage entre­vu trois ans plus tôt dans un cou­loir et de ne jamais, jamais, le men­tion­ner au mau­vais moment.

Il recon­nut Maud.

Pas immé­dia­te­ment — ou plu­tôt, il la recon­nut immé­dia­te­ment mais prit trois secondes pour le mon­trer, ces trois secondes étant le temps exact qu’il lui fal­lait pour déci­der s’il devait la recon­naître ou non. Il déci­da que oui.

— Madame Kervern.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Bou­tros ne posait pas de ques­tions. Il énon­çait des faits et lais­sait l’autre déci­der quoi en faire.

— Bon­soir, Boutros.

Elle s’é­tait arrê­tée. Elle n’a­vait pas pré­vu de s’ar­rê­ter. Mais le son de son propre nom dans la bouche de cet homme l’a­vait clouée au marbre comme une punaise dans du liège. Bou­tros savait son nom. Bou­tros l’a­vait vue ici avec Wael — com­bien de fois ? Quatre, cinq, six soirs ? — et il avait rete­nu son nom. Ce qui signi­fiait qu’il avait rete­nu beau­coup d’autres choses.

— Vous êtes de retour à Bey­routh, dit-il.

Tou­jours pas une question.

— Pour quelques jours.

— La cha­leur est forte en ce moment. Même pour la saison.

Ils se regar­dèrent. Il y avait entre eux l’é­pais­seur exacte du comp­toir en aca­jou et l’é­pais­seur moins mesu­rable de Wael Cha­moun. Bou­tros ne pro­non­ça pas son nom. Maud non plus. Mais il était là, entre eux, comme une troi­sième per­sonne appuyée au comp­toir, com­man­dant un café qu’on ne lui ser­vi­rait jamais.

— Vous dînez à l’hô­tel ce soir, madame ?

— Je prends un verre au bar. J’ai rendez-vous.

Quelque chose bou­gea dans les yeux de Bou­tros. Pas grand-chose. Un fré­mis­se­ment au fond des puits. Si Maud n’a­vait pas été jour­na­liste, si elle n’a­vait pas pas­sé dix ans à regar­der les gens men­tir avec leur visage, elle ne l’au­rait pas vu. Mais elle le vit.

— Au bar, répé­ta Bou­tros. Oui. Le bar est très agréable le soir. Dalal chante ce soir.

— Dalal ?

— Dalal Frem. Vous l’a­vez peut-être enten­due. Elle chante ici le mer­cre­di et le same­di depuis l’ou­ver­ture. Une voix… — Il cher­cha le mot. Ou fit sem­blant de le cher­cher. — Une voix qui rend les choses supportables.

Maud sou­rit mal­gré elle. Bou­tros avait cette qua­li­té rare — il disait des choses belles sans avoir l’air de le savoir.

— Mon ren­dez-vous est avec un Anglais, dit Maud. Un cer­tain Drum­mond. Arthur Drum­mond. Vous le connaissez ?

Elle n’a­vait pas pré­vu de poser la ques­tion. Elle était sor­tie d’elle comme un chat d’une porte entrou­verte — vive, silen­cieuse, impos­sible à rattraper.

Bou­tros ne cil­la pas. Mais ses mains, posées à plat sur le comp­toir, se dépla­cèrent d’un cen­ti­mètre. Un cen­ti­mètre vers l’in­té­rieur, comme s’il refer­mait quelque chose.

— Mon­sieur Drum­mond fré­quente l’hô­tel, dit-il. De temps en temps.

— De temps en temps.

— Les Anglais aiment le bar du Phoe­ni­cia. Ils disent que les cock­tails sont meilleurs qu’au Saint-Georges. Je ne sais pas si c’est vrai. Je ne bois pas.

Il y eut un silence. Le hall bruis­sait autour d’eux — des voix, des pas, le tin­te­ment d’un pla­teau — mais le silence entre Maud et Bou­tros avait une den­si­té propre, une matière, comme un tis­su qu’on aurait pu toucher.

— Mon­sieur Drum­mond venait plus sou­vent ces der­nières semaines, dit Boutros.

Il avait bais­sé la voix d’un demi-ton. Pas un chu­cho­te­ment — Bou­tros ne chu­cho­tait pas, chu­cho­ter c’é­tait admettre qu’on avait quelque chose à cacher — mais un registre plus intime, celui qu’on réserve aux confi­dences qu’on n’ap­pel­le­ra jamais des confidences.

— Il sem­blait pré­oc­cu­pé. Il buvait du whis­ky au bar, seul, tou­jours au même tabou­ret, celui du fond, contre le mur. On boit au fond quand on veut voir la porte. Quand on veut voir qui entre.

— Vous êtes obser­va­teur, Boutros.

— Je suis concierge, madame. C’est la même chose.

Il la regar­da. Lon­gue­ment. Avec cette patience de vieux Liba­nais qui ont appris que la véri­té, comme le café, ne se sert pas bouillante — on la laisse repo­ser, on attend que le marc des­cende, et alors seule­ment on boit.

— Je ne l’ai pas vu ce soir, dit Boutros.

Maud sen­tit quelque chose se contrac­ter dans sa poi­trine. Un muscle qu’elle ne connais­sait pas. Un muscle qui avait la forme exacte de l’inquiétude.

— Il est peut-être en retard.

— Peut-être, dit Bou­tros. Les Anglais sont rare­ment en retard. Mais Bey­routh retarde tout le monde.

Il sou­rit. Un sou­rire mince, hori­zon­tal, qui ne mon­ta pas jus­qu’aux yeux. Puis il redres­sa les épaules, ajus­ta son nœud papillon d’un geste machi­nal, et rede­vint le concierge du Phoe­ni­cia — impec­cable, dis­tant, décoratif.

— Si vous avez besoin de quoi que ce soit, madame, je suis là jus­qu’à six heures du matin.

— Mer­ci, Boutros.

— Le bar est sur votre droite après le salon. Mais vous le savez.

Oui. Elle le savait. Elle savait où était le bar, où étaient les toi­lettes, où était la sor­tie de secours, où était l’es­ca­lier qui menait à la pis­cine, où était le cou­loir qui menait aux cui­sines. Elle savait tout cela parce que Wael le lui avait mon­tré, un soir, après le dîner, quand ils avaient tra­ver­sé l’hô­tel comme deux enfants dans un châ­teau, ouvrant des portes, emprun­tant des cou­loirs inter­dits, riant dans les esca­liers de ser­vice, et il avait dit — elle s’en sou­ve­nait main­te­nant avec une pré­ci­sion qui lui fit mal — il avait dit : Il faut tou­jours connaître les sor­ties, Maud. Tou­jours. Même dans les endroits où l’on est heureux.

Sur­tout dans les endroits où l’on est heureux.

Elle tour­na à droite après le salon.

Der­rière elle, Bou­tros Maa­touk la regar­da par­tir. Puis il décro­cha le télé­phone inté­rieur, com­po­sa un numé­ro à trois chiffres, atten­dit deux son­ne­ries, et rac­cro­cha sans avoir pro­non­cé un mot.

* * *

Cha­pitre 3 — Le bar

Le bar du Phoe­ni­cia ne res­sem­blait pas à un bar. Il res­sem­blait à l’i­dée qu’un homme très riche et légè­re­ment mélan­co­lique se ferait du para­dis — à condi­tion que le para­dis serve de l’al­cool, tolère la fumée et dif­fuse en per­ma­nence une lumière si tami­sée qu’on pou­vait y com­mettre n’im­porte quoi sans que son propre reflet vous juge.

Le pla­fond était bas. Le bois sombre — noyer, peut-être aca­jou, Maud n’a­vait jamais su les dis­tin­guer — cou­vrait les murs comme une armure tiède. Le comp­toir en arc de cercle occu­pait le fond de la salle, lui­sant sous les lampes encas­trées, et der­rière ce comp­toir un bar­man en veste blanche offi­ciait avec la len­teur pré­cise d’un chi­rur­gien. Des tabou­rets hauts en cuir fauve. Des tables rondes, petites, intimes, cha­cune éclai­rée par une bou­gie dans un pho­to­phore ambré qui don­nait aux visages des convives l’air de por­traits de la Renais­sance — dorés, mys­té­rieux, vague­ment condamnés.

Maud choi­sit une table au centre de la salle. Pas au fond — le fond, c’é­tait le ter­ri­toire de Drum­mond, avait dit Bou­tros, et elle ne vou­lait pas s’as­seoir à sa place. Pas près de la porte — trop visible, trop vul­né­rable. Le centre. Là où l’on voit sans être accu­lée. Là où l’on peut se lever dans n’im­porte quelle direction.

— Gin tonic, s’il vous plaît.

Le ser­veur hocha la tête et s’é­va­po­ra. Les ser­veurs du Phoe­ni­cia avaient cette qua­li­té sur­na­tu­relle : ils appa­rais­saient au moment exact où l’on avait besoin d’eux et dis­pa­rais­saient l’ins­tant d’a­près, comme des génies de bou­teille inversés.

Il était vingt heures qua­rante-cinq. Quinze minutes avant Drummond.

Maud sor­tit son car­net de son sac. L’ou­vrit à une page cou­verte de son écri­ture ser­rée, pen­chée vers la droite, presque illi­sible pour qui­conque n’é­tait pas elle. Des notes sur Phil­by. Des dates, des lieux, des noms. Kim Phil­by, Harold Adrian Rus­sell Phil­by, troi­sième homme du cercle de Cam­bridge, espion sovié­tique infil­tré au som­met du ren­sei­gne­ment bri­tan­nique pen­dant trente ans, cor­res­pon­dant de presse à Bey­routh depuis 1956 — cou­ver­ture offi­cielle pour The Obser­ver et The Eco­no­mist, cou­ver­ture offi­cieuse pour le MI6 qui l’a­vait réha­bi­li­té mal­gré les soup­çons — et puis, le 23 jan­vier 1963, vola­ti­li­sé. Dis­pa­ru d’un dîner chez des amis dans le quar­tier de Kan­ta­ri, à dix minutes à pied du Phoe­ni­cia. Sa femme Elea­nor avait atten­du toute la nuit. Le len­de­main, le sur­len­de­main, une semaine. Trois mois plus tard, Radio Mos­cou annon­çait qu’il avait obte­nu la citoyen­ne­té sovié­tique. Le plus grand traître de l’his­toire du ren­sei­gne­ment bri­tan­nique avait tra­ver­sé le rideau de fer comme on passe une porte de salon.

Maud refer­ma le car­net. Elle connais­sait ces faits par cœur. Ce qu’elle ne connais­sait pas, c’é­tait l’en­vers — le com­ment, le par où, le avec l’aide de qui. Com­ment un homme sur­veillé par le MI6 à Bey­routh avait-il pu quit­ter le pays sans que per­sonne ne le voie ? Qui l’a­vait aidé ? Qui avait fer­mé les yeux ? Et sur­tout — sur­tout — que savait-il d’autre ? Quels autres secrets avait-il empor­tés avec lui dans la nuit de Beyrouth ?

C’é­tait cela que Drum­mond pré­ten­dait savoir. C’é­tait cela qu’il avait pro­mis dans sa lettre — non pas la fuite de Phil­by, que tout le monde connais­sait, mais ce que Phil­by avait lais­sé der­rière lui. Les os dans le pla­card. Les noms. Les opé­ra­tions com­pro­mises. Et peut-être — Maud n’o­sait pas encore y croire, mais la pen­sée était là, logée sous son ster­num comme une balle à frag­men­ta­tion — peut-être le lien avec Wael.

Car il y avait un lien. Elle le sen­tait. Elle ne pou­vait pas le prou­ver mais elle le sen­tait avec cette cer­ti­tude ani­male qui pré­cède la rai­son, cette intui­tion du corps que les jour­na­listes appellent flair et que les espions appellent ins­tinct de sur­vie. Deux dis­pa­ri­tions à Bey­routh en moins d’un an — un espion bri­tan­nique en jan­vier, un his­to­rien liba­nais en juillet — dans la même ville, le même quar­tier, les mêmes cercles. Phil­by fré­quen­tait les mêmes bars que Wael. Phil­by s’in­té­res­sait à l’his­toire du Levant — c’é­tait même sa cou­ver­ture jour­na­lis­tique, il écri­vait sur le Moyen-Orient, sur la poli­tique arabe, sur les jeux de pou­voir entre puis­sances colo­niales. Et Wael, de son côté, fouillait les archives du Man­dat fran­çais avec une obs­ti­na­tion qui avait fini par inquié­ter des gens qu’on n’in­quiète pas impunément.

Le gin tonic arri­va. Le verre était froid, embué, par­fait. Maud but une gor­gée. Le tonic était amer, le gin tran­chant, le citron vert trop vert — tout avait un excès de saveur dans ce pays, même les cock­tails refu­saient la tiédeur.

Vingt heures cinquante-cinq.

La salle se rem­plis­sait. Un couple entra — lui en cos­tume blanc, elle en robe noire, ils avaient l’air de s’en­nuyer ensemble avec une élé­gance consom­mée. Der­rière eux, trois hommes d’af­faires saou­diens en thobe imma­cu­lé, riant fort, com­man­dant du cham­pagne avec la désin­vol­ture de gens qui n’ont jamais eu à regar­der le prix de quoi que ce soit. Un homme seul au comp­toir, la cin­quan­taine, visage tan­né, veste en lin frois­sée — jour­na­liste, pen­sa Maud immé­dia­te­ment, c’é­tait un réflexe de recon­naître les siens, quelque chose dans la façon de boire en obser­vant la salle, de tenir son verre d’une main et le monde en joue de l’autre.

Puis Dalal Frem mon­ta sur la petite estrade au fond du bar.

Maud ne l’a­vait pas remar­quée — l’es­trade, pas la femme. Un espace minus­cule, à peine sur­éle­vé, coin­cé entre le comp­toir et le mur du fond, avec un tabou­ret, un micro sur pied et rien d’autre. Pas de musi­ciens. Pas de pro­jec­teur. Juste ce rec­tangle de lumière légè­re­ment plus chaude que le reste, comme un foyer dans une che­mi­née, et au centre, Dalal.

Elle était grande. C’est la pre­mière chose que Maud vit — sa hau­teur, inha­bi­tuelle pour une femme liba­naise, une ver­ti­ca­li­té presque pro­vo­cante dans cet espace conçu pour la posi­tion assise. Ses che­veux noirs, rele­vés en un chi­gnon impar­fait d’où s’é­chap­paient des mèches comme des pro­messes non tenues, déga­geaient un cou long, un cou de chan­teuse, un cou qui était déjà un ins­tru­ment. Elle por­tait une robe vert sombre — le vert des cyprès, le vert des fonds marins, un vert qui absor­bait la lumière au lieu de la reflé­ter — et à ses poi­gnets, des bra­ce­lets en argent qui tin­tèrent quand elle ajus­ta le micro.

Elle ne dit rien. Pas de bon­soir, pas de pré­sen­ta­tion, pas de sou­rire pro­fes­sion­nel. Elle regar­da la salle comme on regarde un pay­sage qu’on connaît par cœur et qui, mal­gré tout, sur­prend encore. Et elle chanta.

La chan­son était en arabe. Maud ne com­prit pas les mots — son arabe était fonc­tion­nel, uti­li­taire, bon pour les inter­views et les mar­chés, pas pour la poé­sie. Mais la voix — la voix n’a­vait pas besoin de mots. C’é­tait un alto pro­fond, presque rauque sur les graves, qui s’ou­vrait dans les aigus comme une fleur de nuit, len­te­ment, pétale après pétale. La voix de Dalal Frem ne mon­tait pas vers les notes hautes — elle y des­cen­dait, comme on des­cend dans l’eau, et chaque note était un degré de pro­fon­deur sup­plé­men­taire, et l’on cou­lait avec elle, et l’on ne vou­lait pas remonter.

Maud recon­nut la mélo­die sans la connaître. C’é­tait quelque chose d’As­ma­han — cette chan­teuse druze des années qua­rante, morte dans un acci­dent de voi­ture au Caire, ou assas­si­née selon les ver­sions, une voix qui avait tra­ver­sé la guerre et les ser­vices secrets et les pas­sions impos­sibles avant de finir dans le Nil. Wael ado­rait Asma­han. Il disait qu’elle était la seule chan­teuse qui avait com­pris que la musique arabe n’é­tait pas de la joie ni de la tris­tesse — c’é­tait de la nos­tal­gie d’un endroit où l’on n’a­vait jamais été.

Maud but une gor­gée de gin tonic. Le bar s’é­tait tu. Même les Saou­diens avaient ces­sé de rire. Même le bar­man avait ces­sé de sha­ker. Dalal Frem chan­tait et le Phoe­ni­cia rete­nait son souffle, et pen­dant quelques minutes le temps ces­sa d’être une ligne et devint un cercle, et dans ce cercle Wael était vivant, Drum­mond allait venir, Bey­routh ne brû­le­rait jamais, et tout était encore possible.

La chan­son se ter­mi­na. Applau­dis­se­ments dis­crets — le public du Phoe­ni­cia n’ap­plau­dis­sait pas comme une foule, il applau­dis­sait comme un jury. Dalal incli­na légè­re­ment la tête, repous­sa une mèche der­rière son oreille, et enchaî­na sur autre chose — du fran­çais cette fois, une chan­son que Maud ne recon­nut pas tout de suite, quelque chose de Léo Fer­ré ou de Bar­ba­ra, un texte sur la pluie et l’ab­sence et les chambres d’hô­tel, et Maud pen­sa que cette femme lisait dans les pen­sées, ou bien que toutes les chan­sons du monde, au fond, par­laient de la même chose.

Vingt et une heures cinq.

Drum­mond n’é­tait pas là.

Maud regar­da la porte du bar. Le couple en noir et blanc avait été rem­pla­cé par deux femmes d’un cer­tain âge, bijoux lourds, maquillage impec­cable, bey­rou­thines jus­qu’aux ongles. L’homme seul au comp­toir com­man­dait son troi­sième verre. Les Saou­diens avaient enta­mé le cham­pagne. Pas de Drum­mond. Pas d’An­glais au visage ner­veux cher­chant une Fran­çaise au centre de la salle.

Vingt et une heures dix.

Maud ne s’in­quié­ta pas. Pas encore. Bey­routh retarde tout le monde, avait dit Bou­tros, et c’é­tait vrai — la ville avait cette façon de dis­tendre les heures, de dis­soudre les urgences dans la cha­leur et le bruit, de trans­for­mer les ren­dez-vous fixes en pos­si­bi­li­tés flot­tantes. Cinq minutes de retard à Bey­routh n’é­taient même pas du retard. C’é­tait de la ponc­tua­li­té libanaise.

Vingt et une heures quinze.

Maud com­man­da un deuxième gin tonic. Elle n’en boi­rait que la moi­tié. Règle numé­ro trois : ne jamais dépas­ser un verre et demi quand on attend une source. L’al­cool adou­cit les ques­tions et affai­blit les réponses. Il faut res­ter à ce point exact d’é­brié­té où l’on est assez déten­due pour ins­pi­rer confiance et assez lucide pour ne rien man­quer. C’é­tait un équi­libre déli­cat, un exer­cice de funam­bule chi­mique, et Maud le pra­ti­quait depuis dix ans avec la pré­ci­sion d’une horlogère.

Dalal chan­tait tou­jours. Un mor­ceau de Fai­ruz main­te­nant — celui sur Bey­routh, évi­dem­ment, celui que tout le monde connais­sait, et Maud se sur­prit à mur­mu­rer les mots qu’elle savait, Bey­routh, ya sit el-dou­nya, Bey­routh, et la voix de Dalal por­tait ces mots comme on porte un enfant bles­sé, avec une dou­ceur qui était aus­si une douleur.

Vingt et une heures vingt-cinq.

L’in­quié­tude. Pas encore de la peur — la peur vien­drait plus tard, bien plus tard, quand elle sau­rait — mais cette vibra­tion fine dans le plexus, cette note tenue dans l’es­to­mac qui signa­lait que quelque chose n’al­lait pas. Drum­mond avait écrit 21 heures. Les Anglais sont rare­ment en retard, avait dit Bou­tros. Et Drum­mond n’é­tait pas n’im­porte quel Anglais — c’é­tait un homme qui avait tra­vaillé au MI6, un homme qui avait appris que l’heure est l’heure et que les minutes de retard sont des minutes de vulnérabilité.

Elle véri­fia la lettre dans son sac. Phoe­ni­cia Hotel. Bar. 21 heures. Venez seule. Pas d’am­bi­guï­té. Pas de marge.

Vingt et une heures trente.

Maud déci­da qu’elle atten­drait jus­qu’à vingt-deux heures et pas une minute de plus. C’é­tait la règle. Une source qui ne vient pas dans l’heure ne vien­dra plus. Soit elle a chan­gé d’a­vis, soit elle n’est plus en mesure de venir. Les deux pos­si­bi­li­tés étaient mau­vaises. La seconde était pire.

Elle regar­da la salle. Dalal avait fini son set — elle buvait un verre d’eau au comp­toir, en silence, ses bra­ce­lets immo­biles pour la pre­mière fois. Le bar­man essuyait des verres avec la len­teur contem­pla­tive de quel­qu’un qui a renon­cé à com­prendre le monde et se contente de le reflé­ter. Les Saou­diens étaient par­tis. Le couple en noir et blanc aus­si. La salle s’é­tait vidée d’un tiers, comme si la marée se reti­rait, et dans l’es­pace libé­ré flot­tait une fumée bleu­tée qui don­nait à chaque table sur­vi­vante l’air d’une île.

Vingt et une heures trente-cinq.

La porte du bar s’ouvrit.

Maud leva les yeux. Ce n’é­tait pas Drummond.

C’é­tait une femme.

Elle entra comme on entre dans l’eau — d’a­bord le regard, qui balaya la salle avec une len­teur déli­bé­rée, puis le corps, qui sui­vit le regard comme une phrase suit sa pre­mière syl­labe. Grande, mince, la peau dorée, les che­veux noirs cou­pés au car­ré — une coupe géo­mé­trique, pré­cise, presque vio­lente dans sa net­te­té. Elle por­tait une robe cou­leur ivoire, sans manches, dont la sim­pli­ci­té était si étu­diée qu’elle en deve­nait un mani­feste. Pas de bijoux visibles. Un sac en cuir petit, noir, por­té à l’é­paule gauche. Des san­dales à talons bas — des san­dales de femme qui marche, pas de femme qui attend.

Elle balaya la salle du regard. S’ar­rê­ta sur Maud. Et mar­cha vers elle.

C’é­tait un mou­ve­ment d’une assu­rance abso­lue — pas de l’ar­ro­gance, pas de l’ef­fron­te­rie, quelque chose de plus pro­fond, de plus calme, comme un navire qui a choi­si son cap et s’y tient indé­pen­dam­ment de ce que la mer en pense. Elle tra­ver­sa le bar en sept ou huit pas, contour­na une table vide, et s’ar­rê­ta devant Maud.

— Vous êtes Maud Kervern.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Déci­dé­ment, per­sonne ne posait de ques­tions dans cet hôtel. Tout le monde affir­mait, et les affir­ma­tions étaient des portes qui ne s’ou­vraient que si l’on accep­tait de les franchir.

— Qui êtes-vous ?

— Je m’ap­pelle Noor Sal­hab. Je tra­vaille à la repré­sen­ta­tion diplo­ma­tique sué­doise. Arthur Drum­mond ne vien­dra pas ce soir. Il m’a deman­dé de venir à sa place.

Maud ne dit rien. Pen­dant cinq secondes — cinq longues secondes de bar d’hô­tel, cinq secondes pen­dant les­quelles Dalal Frem repre­nait sa place sur l’es­trade et le bar­man posait un verre propre sur le comp­toir et la bou­gie sur la table de Maud vacillait sans rai­son — pen­dant cinq secondes, elle regar­da Noor Salhab.

Et Noor Sal­hab la regarda.

Il y avait dans ce regard quelque chose que Maud n’ar­ri­va pas à nom­mer — pas de l’hos­ti­li­té, pas de la sym­pa­thie, pas de la curio­si­té pro­fes­sion­nelle. Quelque chose de plus nu. De plus avide. Comme si Noor la déchif­frait, trait par trait, et que chaque trait lui disait quelque chose qu’elle avait atten­du long­temps de vérifier.

— Asseyez-vous, dit Maud.

Noor s’as­sit. Croi­sa les jambes. Posa son sac sur la table, entre elles, comme une fron­tière miniature.

— Qu’est-ce que vous buvez ? deman­da Maud.

— Arak. Avec de la glace.

L’a­rak. Pas un cock­tail d’ex­pa­triée. Pas un verre de diplo­mate scan­di­nave. L’a­rak — le lait de lion, la bois­son du Levant, opaque et ani­sée et brû­lante. Maud nota le choix. Maud notait tout.

Le ser­veur fan­tôme réap­pa­rut, prit la com­mande, s’é­va­po­ra. Dalal Frem com­men­ça un nou­veau mor­ceau — Maud ne le recon­nut pas, quelque chose de lent, en arabe, une chan­son qui res­sem­blait à une prière ou à une mise en garde, les deux peut-être, les deux sûrement.

— Com­ment connais­sez-vous Drum­mond ? deman­da Maud.

— Bey­routh est petite, dit Noor. Tout le monde connaît tout le monde. Les diplo­mates, les jour­na­listes, les hommes d’af­faires — on se croise aux mêmes dîners, aux mêmes récep­tions, aux mêmes bars. Drum­mond et moi avons des amis communs.

— Et il vous a deman­dé de venir à sa place. Pourquoi ?

— Un empê­che­ment. Il n’a pas précisé.

— C’est inha­bi­tuel, de deman­der à quel­qu’un de prendre votre place à un ren­dez-vous avec une journaliste.

— Bey­routh est un endroit inhabituel.

Noor sou­rit. C’é­tait un sou­rire d’une qua­li­té par­ti­cu­lière — il éclai­rait le visage sans l’ou­vrir. Les lèvres bou­geaient, les joues se sou­le­vaient, mais les yeux res­taient fixes, deux lacs noirs dans les­quels la lumière du Phoe­ni­cia plon­geait et ne reve­nait pas. C’é­tait un visage magni­fique, pen­sa Maud mal­gré elle — pas beau au sens conve­nu, pas har­mo­nieux, pas ras­su­rant. Magni­fique. Les pom­mettes hautes, le nez droit, les sour­cils épais comme deux traits de pin­ceau, et ces yeux qui sem­blaient en savoir plus que le visage qui les portait.

L’a­rak arri­va. Noor ver­sa l’eau gla­cée et le liquide trans­pa­rent devint lai­teux, opaque, impé­né­trable. Comme elle.

— Drum­mond vous a dit pour­quoi je vou­lais le voir ? deman­da Maud.

— Il m’a dit que vous étiez jour­na­liste à l’AFP. Que vous tra­vailliez sur un article. Il m’a dit que c’é­tait à pro­pos de Philby.

Le nom tom­ba entre elles comme une pierre dans un puits. Kim Phil­by. Même ici, même dans ce bar feu­tré, même chu­cho­té par-des­sus un arak et un gin tonic, le nom avait un poids spé­ci­fique, une den­si­té radio­ac­tive. Six mois après sa fuite, Phil­by était encore le trou noir de Bey­routh — tout le monde tour­nait autour, per­sonne ne regar­dait dedans.

— Qu’est-ce que vous savez sur Phil­by ? deman­da Maud.

— Ce que tout le monde sait. Un espion bri­tan­nique qui tra­vaillait pour les Sovié­tiques. Qui vivait à Bey­routh. Qui a dis­pa­ru en jan­vier. Qui est main­te­nant à Mos­cou. C’est l’his­toire la plus racon­tée de cette ville.

— Et qu’est-ce que tout le monde ne sait pas ?

Noor por­ta l’a­rak à ses lèvres. But len­te­ment. Repo­sa le verre avec une pré­ci­sion de chirurgienne.

— C’est une ques­tion dan­ge­reuse, dit-elle.

— Je suis jour­na­liste. Les ques­tions dan­ge­reuses sont mon métier.

— Vous n’êtes pas n’im­porte quelle jour­na­liste, madame Kervern.

Quelque chose dans la voix de Noor chan­gea. Un inflé­chis­se­ment. Le ton res­tait calme, posé, agréable — mais une note nou­velle s’y glis­sait, comme une dis­so­nance dans un accord majeur, presque inau­dible, mais là. Maud la per­çut. Ses antennes se déployèrent.

— Qu’est-ce que vous vou­lez dire ?

— Je veux dire que vous n’êtes pas venue à Bey­routh uni­que­ment pour Philby.

Silence. Dalal chan­tait. La fumée bleue flot­tait. La bou­gie brûlait.

— Vous êtes venue pour Wael Chamoun.

Le nom. Son nom. Pro­non­cé par cette incon­nue, dans ce bar, à cette table, avec cette voix qui ne trem­blait pas. Maud sen­tit le sol du Phoe­ni­cia bas­cu­ler sous ses pieds — un mil­li­mètre, pas plus, un séisme de rien du tout, mais un séisme quand même. Com­ment cette femme connais­sait-elle Wael ? Com­ment savait-elle que Maud le connais­sait ? Et pour­quoi pro­non­çait-elle son nom avec cette fami­lia­ri­té — pas froide, pas dis­tante, pas le nom d’un dos­sier ou d’une fiche, mais le nom d’un homme qu’on avait connu, tou­ché, peut-être tenu dans ses bras ?

— Qui êtes-vous ? deman­da Maud. Et cette fois ce n’é­tait plus la jour­na­liste qui posait la ques­tion. C’é­tait la femme.

Noor la regar­da. Lon­gue­ment. Avec cette inten­si­té qui n’é­tait ni agres­sive ni douce mais quelque chose entre les deux, quelque chose qui res­sem­blait à de la fas­ci­na­tion — oui, c’é­tait le mot, Maud le trou­va enfin, cette femme la regar­dait avec fas­ci­na­tion, comme on regarde un tableau dont on a enten­du par­ler pen­dant des années et qu’on voit enfin en vrai, et qui est à la fois exac­te­ment et pas du tout ce qu’on imaginait.

— Je suis quel­qu’un qui savait que vous vien­driez, dit Noor. Pas ce soir. Pas néces­sai­re­ment au Phoe­ni­cia. Mais à Bey­routh. Tôt ou tard. Je savais que vous revien­driez le chercher.

Maud prit son verre. Sa main ne trem­blait pas — elle avait appris à empê­cher ses mains de trem­bler, c’é­tait une des pre­mières choses qu’on appre­nait dans ce métier, avant même les ques­tions, avant même les sources, on appre­nait les mains. Elle but. Le gin était tiède main­te­nant. Le tonic avait per­du ses bulles. Le citron vert s’é­tait noyé.

— Je ne sais pas de quoi vous par­lez, dit Maud.

C’é­tait un men­songe et elles le savaient toutes les deux. Noor ne répon­dit pas. Elle se conten­ta de sou­rire — ce même sou­rire fer­mé, lumi­neux et opaque, qui ne don­nait rien et pro­met­tait tout.

Au fond du bar, Dalal Frem chan­tait quelque chose qui res­sem­blait à un adieu. Ou à un com­men­ce­ment. Avec la musique arabe, Maud n’a­vait jamais su faire la différence.

* * *

Cha­pitre 4 — Noor

Elles se regar­dèrent pen­dant un temps que Maud ne sut pas mesu­rer — dix secondes, trente, une minute peut-être, un de ces silences qui sont en réa­li­té des conver­sa­tions plus denses que les mots, où chaque bat­te­ment de cils est une phrase et chaque souffle un para­graphe. Maud avait inter­viewé des pré­si­dents, des géné­raux, des assas­sins. Elle savait que le silence d’a­vant les mots est tou­jours plus révé­la­teur que les mots eux-mêmes. Dans ce silence, elle lut Noor — ou essaya. Ce qu’elle vit ne la ras­su­ra pas.

Noor n’a­vait pas peur. Noor n’é­tait pas ner­veuse. Noor n’é­tait pas pres­sée. Noor était assise en face d’elle avec l’ai­sance tran­quille de quel­qu’un qui a lon­gue­ment pré­pa­ré ce moment et qui, main­te­nant qu’il est arri­vé, s’y ins­talle comme dans un fau­teuil fait à sa mesure. C’é­tait un calme de pré­da­teur — non pas mena­çant, mais atten­tif, concen­tré, un calme qui conte­nait en lui toute la vio­lence poten­tielle de la compréhension.

— Bien, dit Maud. Puisque vous en savez visi­ble­ment plus long que moi sur moi-même, racontez-moi.

— Vous racon­ter quoi ?

— Tout. Ce que vous savez sur Drum­mond. Ce que vous savez sur Phil­by. Ce que vous savez sur Wael Cha­moun. Et ce que vous faites ici, à sa place, dans ce bar, à cette heure.

Noor fit tour­ner son verre d’a­rak entre ses doigts. Le liquide lai­teux bou­gea comme un nuage captif.

— Je vais vous racon­ter une his­toire, dit-elle. Ce ne sera pas toute l’his­toire. Vous com­pre­nez cela, n’est-ce pas ? Per­sonne ne raconte jamais toute l’his­toire. Pas à Beyrouth.

— J’é­coute.

— Drum­mond tra­vaillait au MI6. Ça, vous le savez. Il était en poste à Bey­routh depuis 1959. Offi­ciel­le­ment conseiller cultu­rel à l’am­bas­sade — ce qui est la cou­ver­ture la plus trans­pa­rente du monde, tout le monde sait que les conseillers cultu­rels bri­tan­niques sont soit des espions soit des alcoo­liques, et sou­vent les deux. Drum­mond était com­pé­tent. Dis­cret. Terne, même — un de ces Anglais qui se fondent dans le décor comme du papier peint, qu’on oublie au moment même où on leur serre la main. C’est ce qui le ren­dait efficace.

Elle but une gor­gée d’a­rak. Maud ne bou­gea pas.

— Quand Phil­by a été démas­qué, pour­sui­vit Noor, quand les soup­çons sont deve­nus des cer­ti­tudes et que Londres a envoyé quel­qu’un pour le confron­ter — c’é­tait Nicho­las Elliott, en jan­vier, vous le savez pro­ba­ble­ment aus­si — Drum­mond fai­sait par­tie de ceux qui devaient sur­veiller Phil­by en atten­dant qu’il craque. Sur­veiller, pas arrê­ter. Les Anglais ne vou­laient pas de scan­dale. Ils vou­laient un aveu dis­cret, un rapa­trie­ment silen­cieux, un pro­cès à huis clos. Ce qu’ils ont obte­nu, c’est une fuite. La plus humi­liante des issues pos­sibles. Phil­by est par­ti et Drum­mond est res­té, et croyez-moi, res­ter quand l’homme que vous étiez cen­sé sur­veiller s’é­va­pore dans la nuit — c’est pire que par­tir avec lui.

— Il se sen­tait coupable.

— Il se sen­tait res­pon­sable. Ce n’est pas la même chose. La culpa­bi­li­té, c’est moral. La res­pon­sa­bi­li­té, c’est pro­fes­sion­nel. Drum­mond n’é­tait pas un homme moral — aucun espion ne l’est — mais il était pro­fes­sion­nel. Il avait échoué. Et depuis six mois, il cher­chait à com­prendre com­ment. Com­ment Phil­by avait réus­si. Qui l’a­vait aidé. Par quel che­min il était sor­ti du pays.

Maud écou­tait. Elle écou­tait avec tout son corps — les oreilles bien sûr, mais aus­si les yeux qui sur­veillaient les micro-expres­sions de Noor, les mains posées à plat sur la table pour sen­tir les vibra­tions, le ventre qui enre­gis­trait les chan­ge­ments de tem­pé­ra­ture émo­tion­nelle comme un sis­mo­graphe. Noor par­lait bien. Trop bien. Avec une flui­di­té qui sen­tait la répé­ti­tion — non pas le men­songe, mais le récit pré­pa­ré, la ver­sion cali­brée, l’his­toire qu’on a racon­tée d’a­bord à soi-même avant de la racon­ter aux autres.

— Et qu’a-t-il trou­vé ? deman­da Maud.

— C’est la ques­tion, n’est-ce pas ? Noor sou­rit. Ce même sou­rire clos. — Drum­mond a trou­vé quelque chose. Je ne sais pas exac­te­ment quoi. Mais je sais que ça l’a effrayé. Un homme qui n’a­vait peur de rien — un homme qui avait tra­vaillé à Ber­lin, à Vienne, à Aden — s’est mis à avoir peur. Il a chan­gé de bar. Chan­gé de rou­tine. Il véri­fiait sa voi­ture avant de mon­ter dedans. Il ne dor­mait plus au même endroit deux nuits de suite. Et il a com­men­cé à cher­cher quel­qu’un à qui parler.

— Moi.

— Vous. Une jour­na­liste fran­çaise. Pas anglaise — il ne fai­sait plus confiance aux Anglais. Pas amé­ri­caine — il ne fai­sait pas confiance aux Amé­ri­cains. Fran­çaise. De l’AFP — sérieux, pro­fes­sion­nel, pas du sen­sa­tion­na­lisme. Et il a trou­vé votre nom. Je ne sais pas com­ment. Peut-être par vos articles. Peut-être par quelqu’un.

— Peut-être par Wael, dit Maud.

Elle n’a­vait pas pré­vu de le dire. La phrase était sor­tie d’elle comme la ques­tion sur Drum­mond avait quit­té ses lèvres devant Bou­tros — invo­lon­tai­re­ment, urgente, incon­trô­lable. Parce que c’é­tait la seule expli­ca­tion logique. Wael connais­sait tout le monde à Bey­routh. Wael avait des contacts dans tous les milieux — uni­ver­si­taires, diplo­ma­tiques, ren­sei­gne­ment. Wael avait connu Drum­mond. Wael avait pu don­ner son nom.

Le visage de Noor ne bou­gea pas. Mais quelque chose bou­gea en des­sous — comme un pois­son sous la glace, un mou­ve­ment à peine visible, immé­dia­te­ment recouvert.

— Peut-être, dit Noor.

— Vous le connaissiez.

— Qui ?

— Wael Cha­moun. Vous le connaissiez.

— Tout le monde connais­sait Wael Cha­moun. Bey­routh est une petite ville, madame Ker­vern. Un vil­lage de deux mil­lions d’ha­bi­tants où tout le monde se croise et où per­sonne ne se connaît vrai­ment. Wael Cha­moun était pro­fes­seur à l’AUB. Il publiait des articles. Il allait aux dîners. Il par­lait trois langues et tenait l’al­cool. Bien sûr que je le connaissais.

C’é­tait la pre­mière fis­sure. Maud la vit — pas dans les mots, qui étaient par­faits, fluides, cali­brés — mais dans le rythme. Noor avait accé­lé­ré. Presque imper­cep­ti­ble­ment, un demi-ton au-des­sus de sa vitesse de croi­sière, mais c’é­tait là. La men­tion de Wael l’a­vait désta­bi­li­sée. Un quart de seconde. Pas plus. Mais dans un inter­ro­ga­toire — car c’en était un, même si les deux femmes buvaient des cock­tails dans un bar d’hô­tel sous la voix de Dalal Frem — un quart de seconde est un gouffre.

Maud déci­da de ne pas insis­ter. Pas encore. Elle connais­sait cette tech­nique — on touche le point sen­sible, on note sa posi­tion exacte, puis on s’é­loigne, on parle d’autre chose, on laisse la pres­sion retom­ber, et on revient plus tard, quand l’autre a bais­sé sa garde, quand l’autre croit que le dan­ger est pas­sé. C’é­tait une tech­nique de jour­na­liste. C’é­tait aus­si une tech­nique d’es­pion. Maud pré­fé­rait ne pas pen­ser à ce que cette coïn­ci­dence signifiait.

— Par­lez-moi de Phil­by, dit-elle. Pas l’his­toire offi­cielle. Pas ce que tout le monde sait. Ce que Drum­mond avait trouvé.

Noor se redres­sa légè­re­ment. Sou­la­gée, peut-être, de quit­ter le ter­rain de Wael. Ou fei­gnant le sou­la­ge­ment. Avec cette femme, Maud com­men­çait à com­prendre que chaque geste pou­vait être vrai ou joué, et que la dif­fé­rence entre les deux était une fron­tière aus­si mince que la buée sur un verre d’arak.

— Ce que Drum­mond avait trou­vé, dit Noor len­te­ment, c’est que Phil­by n’est pas par­ti seul. Ça, beau­coup de gens le soup­çonnent. Les Sovié­tiques avaient un réseau à Bey­routh — un réseau d’ex­fil­tra­tion, des gens capables de faire sor­tir quel­qu’un du pays en quelques heures, par la Syrie, par la Tur­quie, par la mer. Ce réseau exis­tait depuis les années cin­quante. Ce n’est pas un secret.

— Mais ?

— Mais ce que Drum­mond avait décou­vert, c’est que le réseau sovié­tique n’a pas fonc­tion­né seul. Quel­qu’un d’autre a aidé. Un autre ser­vice. Un ser­vice qui avait inté­rêt à ce que Phil­by dis­pa­raisse avant de parler.

Maud sen­tit le sol bou­ger de nou­veau. Ce même mil­li­mètre sis­mique. Ce même ver­tige infime.

— Quel service ?

Noor la regar­da. Dans ses yeux, quelque chose chan­gea — le lac noir se trou­bla, comme si une pierre venait d’y tom­ber, très loin, très pro­fond, et que les cercles concen­triques met­taient un temps infi­ni à atteindre la surface.

— C’est là que ça devient dan­ge­reux, dit Noor. C’est là que Drum­mond a eu peur. Parce que le ser­vice en ques­tion n’est pas sovié­tique. Et il n’est pas bri­tan­nique. Il est… plus proche de vous que vous ne le pensez.

Les mots res­tèrent en sus­pen­sion entre elles. Maud les enten­dit réson­ner dans sa cage tho­ra­cique comme un écho dans une cathé­drale vide. Plus proche de vous. La France. Noor par­lait de la France. Maud le com­prit avec une cer­ti­tude ful­gu­rante qui n’é­tait pas encore de la com­pré­hen­sion — c’é­tait quelque chose de plus pri­mi­tif, de plus vis­cé­ral, la recon­nais­sance immé­diate d’un dan­ger qu’on a tou­jours su pos­sible sans jamais oser le formuler.

Elle ouvrit la bouche pour poser la ques­tion sui­vante — laquelle, elle ne le savait pas encore, mais il fal­lait poser quelque chose, il fal­lait que les mots conti­nuent de cir­cu­ler parce que le silence, à cet ins­tant, serait un aveu — quand Dalal Frem atta­qua une nou­velle chanson.

C’é­tait en fran­çais cette fois. Une voix nue, sans accom­pa­gne­ment, qui flot­ta au-des­sus du bar comme une fumée plus lourde que l’air. Une chan­son que Maud connais­sait — quelque chose sur les amants qui se retrouvent dans des villes qui ne sont plus les mêmes, sur les chambres d’hô­tel où les draps gardent l’o­deur de ceux qui sont par­tis. La voix de Dalal enve­lop­pait les mots fran­çais d’un accent liba­nais qui leur don­nait une rugo­si­té, une chair, comme si la langue elle-même transpirait.

Noor écou­tait. Son visage s’é­tait défait d’une frac­tion — le masque diplo­ma­tique s’é­tait relâ­ché, les épaules avaient per­du un degré de ten­sion, et pen­dant quelques secondes, Maud vit autre chose der­rière la sur­face lisse : une femme qui aimait la musique. Une femme qui se lais­sait tou­cher par une voix. C’é­tait si bref, si fugace, que Maud se deman­da si elle ne l’a­vait pas ima­gi­né. Puis Noor se recom­po­sa — comme un visage sous l’eau qui remonte et reprend sa forme — et le masque revint, par­fait, impénétrable.

— Vous ne m’a­vez pas dit com­ment vous vous connais­sez, Drum­mond et vous, dit Maud. Pas vrai­ment. Des dîners et des récep­tions, ce n’est pas suf­fi­sant pour qu’un agent du MI6 vous confie ses rendez-vous.

— Non, convint Noor. Ce n’est pas suffisant.

Elle ne dit rien d’autre. Elle atten­dait. C’é­tait une tac­tique que Maud connais­sait — le silence offert comme un appât, l’es­pace vide dans lequel l’in­ter­lo­cu­teur se pré­ci­pite pour le rem­plir, et en se pré­ci­pi­tant révèle plus qu’il ne vou­lait. Maud ne se pré­ci­pi­ta pas. Elle aus­si savait attendre. Elle avait appris ça dans les salles d’at­tente des minis­tères du Caire, dans les anti­cham­bers des palais d’Al­ger, dans les cafés de Sai­gon où les infor­ma­teurs venaient avec deux heures de retard et des véri­tés à moi­tié mâchées. Elle savait que le silence est une arme et que le pre­mier qui parle a perdu.

Elles res­tèrent ain­si — deux femmes face à face dans un bar d’hô­tel à Bey­routh, un gin tonic tiède et un arak lai­teux entre elles, la voix de Dalal Frem entre elles, le fan­tôme de Wael Cha­moun entre elles, la nuit d’é­té entre elles — et ni l’une ni l’autre ne céda.

Ce fut le ser­veur qui bri­sa le charme. Il appa­rut de nulle part — ces mau­dits ser­veurs fan­tômes — et deman­da si ces dames sou­hai­taient autre chose. Noor com­man­da un second arak. Maud secoua la tête. Un verre et demi, pas plus. Elle en était à un verre et trois quarts et sen­tait déjà cette légère effer­ves­cence dans les tempes qui signa­lait la frontière.

— Vous avez dit que vous saviez que je revien­drais, dit Maud quand le ser­veur eut dis­pa­ru. Que vous saviez que je revien­drais cher­cher Wael. Com­ment pou­viez-vous le savoir ?

Noor incli­na la tête. Un geste presque tendre — un degré d’in­cli­nai­son de plus et c’eût été de la compassion.

— Parce que je sais ce qu’il était pour vous.

— Et qu’est-ce qu’il était pour moi ?

— Tout, dit Noor. Ou presque tout. Et quand on perd presque tout, on revient le cher­cher. Ça peut prendre des mois, des années, mais on revient. C’est mathé­ma­tique. C’est humain.

Maud encais­sa. C’é­tait un coup — doux, pré­cis, por­té avec le tran­chant d’une véri­té qu’on ne peut pas esqui­ver. Cette femme savait. Non pas les faits — les faits, n’im­porte quel dos­sier pou­vait les four­nir — mais la tex­ture. La cou­leur émo­tion­nelle. La den­si­té de ce que Wael avait été pour Maud. Et cela vou­lait dire que Noor avait soit lu dans un rap­port très détaillé, soit par­lé à quel­qu’un qui les avait vus ensemble, soit — et cette pos­si­bi­li­té était la plus trou­blante de toutes — com­pris par elle-même, ins­tinc­ti­ve­ment, parce qu’elle recon­nais­sait dans Maud une dou­leur qu’elle connais­sait de l’intérieur.

— Vous par­lez de lui au pas­sé, dit Maud. Tout le monde parle de lui au pas­sé. Mais per­sonne n’a trou­vé de corps.

— C’est vrai, dit Noor. Pas de corps. Pas de tombe. Pas de cer­ti­tude. Juste cette absence qui a la forme exacte d’une mort.

— Vous croyez qu’il est mort ?

Noor but son arak. Lon­gue­ment. Le verre redes­cen­dit sur la table avec un bruit mat, défi­ni­tif, comme un juge qui rend son verdict.

— Je crois que Wael Cha­moun a trou­vé quelque chose qu’il n’au­rait pas dû trou­ver. Je crois que ce quelque chose l’a mis en dan­ger. Et je crois que les gens qui se mettent en dan­ger à Bey­routh ne vieillissent pas.

C’é­tait la chose la plus hon­nête que Noor avait dite depuis qu’elle s’é­tait assise. Maud le sen­tit — dans le grain de la voix, dans l’ab­sence de sou­rire, dans la façon dont les mains de Noor s’é­taient immo­bi­li­sées autour du verre comme autour d’un cha­pe­let. Pen­dant trois secondes, Noor Sal­hab avait ces­sé de jouer. Pen­dant trois secondes, quelque chose de vrai avait tra­ver­sé le masque, quelque chose qui res­sem­blait à du regret, ou à du cha­grin, ou à cette dou­leur spé­ci­fique que l’on éprouve quand on sait exac­te­ment com­ment quel­qu’un est mort parce qu’on y a contribué.

Puis ce fut fini. Les mains se remirent en mou­ve­ment. Le sou­rire revint. La diplo­mate sué­doise reprit ses quar­tiers sur le visage de l’agent double.

— Il se fait tard, dit Noor. Ou plu­tôt il se fait tôt — la nuit ne fait que com­men­cer, à Bey­routh. Si vous le vou­lez, je peux vous racon­ter le reste. Pas ici. Pas au bar. Trop de monde, trop d’o­reilles. Il y a des endroits dans cette ville où les murs n’é­coutent pas.

— Vous me pro­po­sez de vous suivre.

— Je vous pro­pose de conti­nuer cette conver­sa­tion ailleurs. Ce que Drum­mond vou­lait vous dire, je peux vous le dire. Ce qu’il avait trou­vé, je l’ai trou­vé aus­si. Mais pas ici.

Maud la regar­da. La rai­son disait non. L’ins­tinct disait non. Dix ans de jour­na­lisme dans des pays dan­ge­reux disaient non — on ne suit pas une incon­nue qui en sait trop et qui sou­rit trop bien dans la nuit de Bey­routh. Mais quelque chose d’autre, quelque chose de plus pro­fond que la rai­son et plus ancien que l’ins­tinct, quelque chose qui avait la voix de Wael et la forme de son absence, disait oui. Disait : suis-la. Disait : c’est pour ça que tu es venue.

— Pas main­te­nant, dit Maud. Plus tard.

— Plus tard, acquies­ça Noor.

Elle se leva. Prit son sac. Posa un billet sur la table — des livres liba­naises, pas des cou­ronnes sué­doises, nota Maud.

— Je serai au lob­by à minuit, dit Noor. Si vous vou­lez venir, venez. Si vous ne venez pas, je com­pren­drai. Et vous ne me rever­rez pas.

Elle s’é­loi­gna. Maud la regar­da tra­ver­ser le bar en sens inverse — le même mou­ve­ment de navire sûr de son cap, la même robe ivoire qui cap­tait la lumière miel des lustres, la même nuque droite sous les che­veux noirs. Avant de fran­chir la porte, Noor se retour­na. Pas com­plè­te­ment — un quart de tour, un regard par-des­sus l’é­paule, un de ces gestes qui ne sont jamais involontaires.

Leurs yeux se croi­sèrent. Et Maud com­prit — sans pou­voir le for­mu­ler, sans pou­voir l’ex­pli­quer, avec cette cer­ti­tude absurde et totale qui est le propre des intui­tions vraies — que cette femme ne lui avait pas men­ti. Pas sur tout. Pas sur Wael. Noor Sal­hab savait com­ment Wael Cha­moun avait dis­pa­ru. Elle le savait parce qu’elle y était pour quelque chose. Et elle était là ce soir parce qu’elle ne sup­por­tait plus de le savoir seule.

Noor dis­pa­rut dans le hall.

Maud res­ta assise. Dalal Frem avait ces­sé de chan­ter. Le bar se vidait len­te­ment, comme une bai­gnoire dont on aurait reti­ré la bonde — les der­niers clients s’é­cou­laient vers la sor­tie, empor­tant avec eux leurs conver­sa­tions et leurs fumées. Le bar­man essuyait le comp­toir avec des gestes cir­cu­laires, hyp­no­tiques. Les bou­gies sur les tables vacillaient dans le cou­rant d’air de la cli­ma­ti­sa­tion, pro­je­tant sur les murs des ombres qui dan­saient comme des noyés.

Maud regar­da sa montre. Vingt-deux heures quinze. Encore une heure qua­rante-cinq avant minuit. Une heure qua­rante-cinq pour déci­der si elle sui­vrait Noor Sal­hab dans la nuit de Beyrouth.

Elle savait déjà qu’elle irait. Et elle savait que c’é­tait exac­te­ment ce que Noor vou­lait. L’en­gre­nage n’a­vait pas besoin de sa volon­té — il avait besoin de sa curio­si­té, et sa curio­si­té était plus forte que tout, plus forte que la peur, plus forte que la pru­dence, plus forte même que le deuil. C’é­tait sa plus grande qua­li­té et son plus grand défaut, et Wael le savait, Wael l’a­vait su dès le pre­mier jour, Wael avait dit un soir en lui cares­sant les che­veux : Tu iras tou­jours trop loin, Maud. C’est ce que j’aime chez toi. C’est ce qui me terrifie.

Elle com­man­da un café. Turc. Sans sucre. Le café arri­va dans une petite tasse en por­ce­laine, noir et épais comme du pétrole, sur­mon­té d’une mousse brune qui sen­tait la car­da­mome et la terre brû­lée. Elle but le café de Wael. Elle avait tou­jours détes­té le café turc — trop fort, trop amer, trop de marc au fond — et main­te­nant elle le buvait comme un sacre­ment, comme une com­mu­nion avec les morts.

Vingt-deux heures vingt. La nuit n’a­vait pas encore commencé.

* * *

Cha­pitre 5 — L’ombre de Wael

Elle ne retour­na pas dans sa chambre. Elle res­ta au bar, seule avec son café turc et le fan­tôme, pen­dant que le bar­man ran­geait les bou­teilles et que Dalal Frem, assise au comp­toir, fumait une ciga­rette en silence, les yeux fer­més, la tête incli­née en arrière, comme une femme qui écoute une musique que per­sonne d’autre n’entend.

Maud pen­sa à Wael.

Non — c’é­tait à la fois plus simple et plus com­pli­qué que ça. Elle ne pen­sa pas à Wael. Wael pen­sa en elle. Il sur­git dans son corps comme une fièvre, sans pré­ve­nir, sans per­mis­sion, avec cette bru­ta­li­té des sou­ve­nirs qu’on a cru appri­voi­ser et qui prouvent, un soir de juillet dans un bar d’hô­tel, qu’ils ne l’ont jamais été.

La pre­mière fois. C’est par là que le sou­ve­nir com­men­ça — tou­jours le même point d’en­trée, comme un disque rayé qui revient au même sillon. L’U­ni­ver­si­té amé­ri­caine de Bey­routh, un après-midi de mai 1961. Maud cou­vrait la crise liba­naise de 1958 et ses répliques, les ten­sions entre pro-nas­sé­riens et pro-occi­den­taux, le pays qui tan­guait encore trois ans après comme un navire mal répa­ré. On lui avait dit de ren­con­trer un pro­fes­seur d’his­toire qui connais­sait tout le monde et que tout le monde connais­sait — un homme connec­té, avait dit son rédac­teur en chef à Paris, un homme qui peut t’ou­vrir des portes. Elle s’at­ten­dait à un uni­ver­si­taire clas­sique — veste en tweed, lunettes, mono­logue sur les accords de Taëf. Ce qu’elle trou­va fut autre chose.

Wael Cha­moun était debout dans son bureau, devant une fenêtre ouverte sur la mer, en bras de che­mise, les manches retrous­sées, un livre dans une main et une ciga­rette dans l’autre, et quand il s’é­tait retour­né en enten­dant frap­per, il avait sou­ri avec une telle évi­dence — comme si sa venue était non pas atten­due mais inévi­table — qu’elle avait su, dans cette seconde, avec cette cer­ti­tude fou­droyante qui ne se pro­duit que trois ou quatre fois dans une vie, qu’elle allait l’aimer.

Il avait qua­rante ans. Elle en avait vingt-huit. Il était grand — pas impo­sant, pas mas­sif, mais grand de cette hau­teur souple des hommes du Levant qui ont du sang de mon­ta­gnard et des manières de cita­din. Le visage brun, angu­leux, le nez fort, les yeux d’un noir si pro­fond qu’ils en parais­saient vio­lets dans cer­taines lumières, et les mains — les mains de Wael étaient des pay­sages, des mains longues, ner­veuses, expres­sives, qui ne ces­saient jamais de bou­ger quand il par­lait, des­si­nant dans l’air des cartes de pays qui n’exis­taient pas encore ou qui n’exis­taient plus.

Il lui avait offert du café. Du café turc, évi­dem­ment — un thimble de por­ce­laine, noir, brû­lant, amer comme un reproche. Elle avait bu en gri­ma­çant et il avait ri, et son rire avait la tex­ture du gra­vier chaud, un rire qui raclait et cares­sait en même temps.

— Vous n’ai­mez pas le café, avait-il dit.

— Pas celui-là.

— Vous apprendrez.

Il avait rai­son. Elle avait appris. Elle avait appris le café, et l’a­rabe, et le silence de midi quand Bey­routh s’ar­rête de res­pi­rer sous le soleil, et la lumière de cinq heures quand la ville se réveille et rede­vient folle, et le bruit de la mer la nuit contre les rochers de la Cor­niche, et le goût du tabou­lé fait par la voi­sine de Wael qui lais­sait des plats devant sa porte parce qu’un homme seul ça ne mange pas assez, et le bruit de ses pas à lui dans l’es­ca­lier de son immeuble de la rue Bliss, un pas lourd et léger à la fois, un pas qui mon­tait les marches deux par deux quand il était joyeux et une par une quand il réflé­chis­sait, et elle savait tou­jours, avant qu’il n’ouvre la porte, dans quel état il serait — joyeux ou pen­sif, bavard ou silen­cieux, amant ou professeur.

Car il était les deux. Amant et pro­fes­seur. Elle n’a­vait jamais su sépa­rer ces deux hommes en lui, et peut-être qu’ils n’é­taient pas sépa­rables, peut-être que c’é­tait jus­te­ment leur fusion qui la ren­dait folle — la manière dont il pou­vait pas­ser, en une seule phrase, d’une ana­lyse des fron­tières du Man­dat à une des­crip­tion de la courbe de son épaule à elle, comme si la géo­po­li­tique et le désir étaient deux affluents du même fleuve. Il lui fai­sait l’a­mour comme il don­nait un cours — avec méthode, pas­sion, digres­sions, et un sens de la conclu­sion qui la lais­sait à chaque fois essouf­flée et légè­re­ment plus savante qu’avant.

Il lui avait appris Bey­routh. Pas le Bey­routh des tou­ristes et des cor­res­pon­dants, pas celui des grands hôtels et des caba­rets de Zei­tou­nay — le Bey­routh d’en des­sous. Celui des ruelles de Gem­may­zeh où les vieilles mai­sons otto­manes s’ef­fon­draient len­te­ment sous le poids de la mémoire. Celui du souk de Bas­ta où l’on trou­vait des tapis d’A­lep et des poi­gnards yémé­nites et des montres suisses volées à des diplo­mates. Celui des cafés de Ham­ra où les poètes pales­ti­niens lisaient leurs vers à des étu­diants qui les appre­naient par cœur et les réci­taient ensuite dans des mani­fes­ta­tions qui finis­saient tou­jours par des coups de feu. Il l’a­vait emme­née dans la mon­tagne, à Bei­ted­dine, voir le palais de l’é­mir Bachir, et dans les cèdres, à Bchar­ré, où les der­niers arbres mil­lé­naires se dres­saient comme des témoins muets de tout ce que les hommes avaient fait à ce pays, et à Baal­bek, devant les colonnes du temple de Jupi­ter, et il avait dit : Regarde, Maud. Tout ce que les empires construisent, le temps le trans­forme en décor. Nous ne sommes que les figu­rants d’une pièce qui a com­men­cé sans nous et qui fini­ra sans nous.

Il disait des choses comme ça. Des choses qui auraient été pré­ten­tieuses dans la bouche de n’im­porte qui d’autre mais qui, dans la sienne, avaient le poids de l’ex­pé­rience et la légè­re­té de l’i­ro­nie. Wael ne se pre­nait pas au sérieux — il pre­nait le monde au sérieux, ce qui est très dif­fé­rent, et infi­ni­ment plus dangereux.

Et puis il y avait eu les archives.

Maud repo­sa la tasse de café. Le marc au fond des­si­nait des formes qu’elle refu­sa de lire — une super­sti­tion de plus que Wael lui avait apprise, la lec­ture du marc de café, et elle ne vou­lait pas savoir ce que le marc avait à dire ce soir.

Les archives. C’est par là que tout avait com­men­cé — ou fini, ou les deux. Wael tra­vaillait depuis des années sur l’his­toire du Man­dat fran­çais au Levant. Un sujet aca­dé­mique, res­pec­table, inof­fen­sif en appa­rence. Des mil­liers de pages de cor­res­pon­dances diplo­ma­tiques, de rap­ports admi­nis­tra­tifs, de notes confi­den­tielles entre Paris et Bey­routh, clas­sées dans des car­tons pous­sié­reux au Quai d’Or­say, aux Archives natio­nales, dans des biblio­thèques uni­ver­si­taires à tra­vers le Liban et la Syrie. De la matière pour his­to­riens patients et lec­teurs rares. Rien qui jus­ti­fie l’at­ten­tion des ser­vices de ren­sei­gne­ment. Rien qui puisse faire dis­pa­raître un homme.

Sauf que Wael avait trou­vé quelque chose.

Il en avait par­lé pour la pre­mière fois un soir de mars 1962, quatre mois avant sa dis­pa­ri­tion. Ils dînaient chez lui — un plat de kib­bé cru que la voi­sine avait lais­sé, du pain, du arak, cette inti­mi­té domes­tique qu’ils avaient construite par petites touches, comme un tableau poin­tilliste. Il était ren­tré de l’u­ni­ver­si­té plus tard que d’ha­bi­tude, le visage fer­mé, et quand elle lui avait deman­dé ce qui n’al­lait pas, il avait hési­té. Wael n’hé­si­tait jamais. Wael était un homme de cer­ti­tudes, un homme qui avait une opi­nion sur tout et qui la défen­dait avec l’obs­ti­na­tion joyeuse d’un joueur d’é­checs qui voit trois coups d’a­vance. Mais ce soir-là, il avait hésité.

— J’ai trou­vé un docu­ment, avait-il dit. Dans les archives du Haut-Com­mis­sa­riat. Un docu­ment qui n’au­rait pas dû être là.

— Quel genre de document ?

— Une liste. Des noms. Des noms de per­sonnes qui tra­vaillaient pour le Deuxième Bureau fran­çais pen­dant le Man­dat et qui… — il avait cher­ché ses mots, ce qui était aus­si inha­bi­tuel que l’hé­si­ta­tion — qui ont conti­nué à tra­vailler après.

— Après quoi ?

— Après l’in­dé­pen­dance. Après 1943. Des agents fran­çais. Des Liba­nais qui tra­vaillaient pour les Fran­çais. Des gens qui sont tou­jours en acti­vi­té, Maud. En acti­vi­té main­te­nant. Aujourd’­hui. Des noms que tu recon­naî­trais si je te les disais.

Elle avait posé sa four­chette. Quelque chose dans sa voix — pas de la peur, pas encore, mais cette gra­vi­té par­ti­cu­lière qu’ont les hommes quand ils com­prennent qu’ils ont mis le pied sur une mine et qu’ils ne peuvent ni avan­cer ni reculer.

— Tu es sûr ?

— J’ai véri­fié trois fois. La liste est authen­tique. Les noms sont réels. Et cer­tains de ces noms occupent aujourd’­hui des posi­tions… considérables.

— Consi­dé­rables comment ?

— Suf­fi­sam­ment consi­dé­rables pour que cette liste, si elle était ren­due publique, fasse tom­ber des gens qui ne doivent pas tom­ber. Des gens qui sont pro­té­gés. Par la France. Depuis vingt ans.

Il avait bu son arak d’un trait. Puis il avait dit — et c’est cette phrase que Maud enten­dait main­te­nant, assise dans le bar du Phoe­ni­cia un an plus tard, cette phrase qui reve­nait comme une vague qui aurait mis douze mois à faire l’al­ler-retour entre la côte et le large :

— Le pro­blème, Maud, ce n’est pas ce que j’ai trou­vé. Le pro­blème, c’est que quel­qu’un sait que je l’ai trouvé.

Elle lui avait deman­dé de s’ar­rê­ter. De remettre le docu­ment où il l’a­vait trou­vé. De publier ses recherches sans men­tion­ner cette liste. De se pro­té­ger. Elle avait dit tout ce qu’une femme rai­son­nable dit à un homme dérai­son­nable quand elle sent la catas­trophe appro­cher, et il avait écou­té, et il avait hoché la tête, et il avait dit oui tu as rai­son, et quatre mois plus tard il avait disparu.

Parce que Wael Cha­moun n’é­tait pas un homme rai­son­nable. C’é­tait un his­to­rien. Et un his­to­rien ne remet pas un docu­ment dans un car­ton. Un his­to­rien tire le fil. Un his­to­rien va au bout. Même quand le bout est un gouffre. Sur­tout quand le bout est un gouffre.

Maud rou­vrit les yeux. Elle ne s’é­tait pas ren­du compte qu’elle les avait fer­més. Le bar était presque vide. Le bar­man étei­gnait les lumières au-des­sus du comp­toir, une par une, comme un sacris­tain souf­flant des cierges. Dalal Frem était par­tie — sa ciga­rette écra­sée dans un cen­drier était la seule preuve qu’elle avait exis­té. Les bou­gies sur les tables brû­laient encore mais plus bas, plus faibles, comme des étoiles en fin de vie.

Vingt-trois heures. Encore une heure.

Et main­te­nant Maud savait — ou plu­tôt, main­te­nant les frag­ments s’as­sem­blaient, les phrases éparses de Wael se rejoi­gnaient comme les pièces d’un puzzle qu’elle avait por­té en elle sans le savoir pen­dant un an. Le docu­ment que Wael avait trou­vé. La liste des agents fran­çais au Levant. Des noms qui occu­paient des posi­tions consi­dé­rables. Et Noor, ce soir, dans ce même bar : un ser­vice plus proche de vous que vous ne le pen­sez. Drum­mond avait décou­vert que la France avait aidé les Sovié­tiques à exfil­trer Phil­by. Pour­quoi ? Parce que Phil­by, en trente ans d’es­pion­nage au cœur du ren­sei­gne­ment occi­den­tal, avait eu accès à tout — y com­pris aux opé­ra­tions fran­çaises au Levant. Y com­pris, peut-être, à cette même liste. Et si Phil­by par­lait — s’il était arrê­té, jugé, s’il négo­ciait sa peine en échange de tout ce qu’il savait — les noms sur la liste de Wael seraient expo­sés. Les agents fran­çais encore en acti­vi­té au Liban seraient grillés. Vingt ans de réseaux clan­des­tins, réduits en cendres par le témoi­gnage d’un traître bri­tan­nique dans un tri­bu­nal de Londres.

Alors la France avait aidé Phil­by à fuir. Pas par amour de l’U­nion sovié­tique. Par amour d’elle-même. Pour pro­té­ger ses propres secrets. Pour que Phil­by emporte avec lui, à Mos­cou, ce qu’il savait sur les opé­ra­tions fran­çaises — parce qu’à Mos­cou, au moins, per­sonne ne publie­rait rien.

Et Wael, qui avait trou­vé la même liste par un autre che­min — par les archives, par l’his­toire, par cette obs­ti­na­tion d’u­ni­ver­si­taire qui ne savait pas recu­ler — Wael était deve­nu un pro­blème. Le même pro­blème que Phil­by, mais en plus petit. Un pro­blème qu’on ne pou­vait pas exfil­trer. Un pro­blème qu’on ne pou­vait que faire taire.

Maud sen­tit ses mains trem­bler. Pour la pre­mière fois de la soi­rée, elle ne put les empê­cher. Elle les cacha sous la table, les pres­sa l’une contre l’autre, fort, jus­qu’à ce que les ongles s’en­foncent dans la chair. La dou­leur cal­ma le trem­ble­ment. La dou­leur cal­mait tou­jours le trem­ble­ment. C’é­tait une chose que Wael ne lui avait pas apprise — celle-là, elle l’a­vait apprise seule, après sa dis­pa­ri­tion, dans les nuits blanches de Paris où elle ser­rait les poings jus­qu’au sang en regar­dant le plafond.

Elle se leva. Lais­sa un billet sur la table. Tra­ver­sa le bar vide.

Dans le hall, Bou­tros Maa­touk était tou­jours à son poste. Il la regar­da pas­ser. Leurs yeux se croi­sèrent. Maud eut l’im­pres­sion fugace — absurde, invé­ri­fiable, mais tenace — que Bou­tros savait exac­te­ment ce qu’elle venait de com­prendre. Que Bou­tros avait tou­jours su. Et que le télé­phone qu’il avait décro­ché quelques heures plus tôt, les deux son­ne­ries sans parole, n’é­taient pas un signal pour les gens qui avaient fait dis­pa­raître Wael mais un aver­tis­se­ment pour les gens qui vou­laient le venger.

Ou peut-être qu’elle pro­je­tait. Peut-être que Bou­tros n’é­tait qu’un concierge. Peut-être que le télé­phone n’a­vait rien à voir avec elle. Peut-être que Bey­routh lui fai­sait ce que Bey­routh fait à tout le monde — trans­for­mer chaque regard en mes­sage codé, chaque silence en com­plot, chaque coïn­ci­dence en preuve.

Elle mon­ta à sa chambre. Se lava le visage. Chan­gea de robe — plus sombre, plus pra­tique, une robe pour mar­cher dans la nuit. Glis­sa le magné­to­phone dans son sac. Véri­fia les piles. Hési­ta à prendre le car­net, le prit quand même.

Vingt-trois heures trente.

Par la fenêtre, la Médi­ter­ra­née était noire. Pas de lune. Pas d’é­toiles. Juste l’arc de lumière de la Cor­niche qui des­si­nait le rivage comme un col­lier jeté au cou de la ville. Au loin, les lumières de Jou­nieh cli­gno­taient — le Casi­no du Liban, pro­ba­ble­ment, où des gens dan­saient et jouaient et riaient sans savoir qu’à vingt minutes de là, dans un hôtel moderne qui avait l’âge d’un enfant, une femme fran­çaise s’ap­prê­tait à suivre une incon­nue dans la nuit pour décou­vrir com­ment l’homme qu’elle aimait avait été assas­si­né par son propre pays.

Elle fer­ma la fenêtre. Prit sa clef. Sortit.

L’as­cen­seur des miroirs la mul­ti­plia de nou­veau — six Maud, huit Maud, une infi­ni­té de Maud des­cen­dant vers le lob­by. Mais cette fois, dans les reflets, elle ne cher­cha pas les yeux de Wael. Elle cher­cha les siens. Et elle les trou­va — deux points durs, secs, brû­lants, les yeux d’une femme qui a ces­sé d’a­voir peur parce qu’elle a trou­vé quelque chose de plus fort que la peur.

La colère.

* * *

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