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Poi­rot rentre
au pays

Poi­rot rentre au pays

Cha­pitres 6 à 10

VI

LA COM­TESSE FERRANTE

La com­tesse Fer­rante les reçut dans sa chambre — la 121 — avec la gran­deur d’une reine rece­vant des ambas­sa­deurs. Elle était assise dans un fau­teuil près de la fenêtre, un livre ouvert sur les genoux qu’elle ne lisait pas, et autour d’elle flot­tait un par­fum capi­teux, un mélange de tubé­reuse et de quelque chose de plus sombre, de plus ancien, qui évo­quait les loges d’o­pé­ra et les bou­quets fanés.

La chambre était un chaos orga­ni­sé. Des châles sur chaque sur­face, des fla­cons de par­fum ali­gnés devant le miroir, des par­ti­tions empi­lées sur la table de nuit, un gra­mo­phone dans un coin avec un disque de Ver­di res­té sur le pla­teau. Des pho­to­gra­phies enca­drées — la com­tesse jeune, en Tos­ca, en Vio­let­ta, en But­ter­fly, avec des dédi­caces de chefs d’or­chestre et de ténors dont les noms avaient fait trem­bler les salles d’Europe.

— Asseyez-vous, mes­sieurs, dit-elle. Si vous trou­vez où.

Poi­rot dépla­ça un châle avec une pré­cau­tion chi­rur­gi­cale, s’as­sit, et croi­sa les mains sur ses genoux. Louis res­ta debout, ados­sé au mur, son car­net à la main. Has­tings trou­va un tabouret.

— Com­tesse, com­men­ça Poi­rot, je suis navré de vous impor­tu­ner. Mais une aqua­relle a dis­pa­ru de la chambre 118, et cer­tains témoi­gnages sug­gèrent que vous pour­riez déte­nir des infor­ma­tions utiles.

La com­tesse leva un sour­cil. Un seul. C’é­tait un geste théâ­tral, par­fai­te­ment maî­tri­sé, qui conte­nait à lui seul plus d’ex­pres­sion que n’en auraient eu dix phrases.

— Des infor­ma­tions ? Moi ? Sur un vol de tableau ? Mon cher mon­sieur Poi­rot, je suis can­ta­trice. Ancienne can­ta­trice, si vous pré­fé­rez. Mon domaine est la musique, pas la pein­ture. Et encore moins le larcin.

— Bien sûr, com­tesse. Cepen­dant, on vous a vue sor­tir de la chambre 118 la nuit der­nière, aux alen­tours d’une heure du matin.

La com­tesse ne bron­cha pas. Pas un tres­saille­ment, pas un bat­te­ment de cils. Des années de scène lui avaient don­né un contrôle abso­lu de ses expres­sions faciales — ou presque abso­lu, car Louis, qui obser­vait depuis le mur, vit quelque chose pas­ser dans ses yeux sombres, quelque chose de fugace et de brû­lant qui res­sem­blait à de la panique.

— On m’a vue ? dit-elle. Et qui est ce on si bien informé ?

— Cela n’a pas d’im­por­tance. Ce qui en a, c’est la rai­son de votre pré­sence dans cette chambre.

Un long silence. La com­tesse regar­da par la fenêtre. Dehors, la pluie avait recom­men­cé — une pluie fine, obs­ti­née, typi­que­ment bruxel­loise, qui ne tom­bait pas tant qu’elle s’ins­tal­lait, comme une brume qui aurait renon­cé à être un nuage. Quand elle se retour­na vers Poi­rot, quelque chose avait chan­gé dans son visage. La gran­deur de la diva s’é­tait fis­su­rée, et sous la fis­sure appa­rais­sait quelque chose de plus humain, de plus vulnérable.

— Mon­sieur Poi­rot, dit-elle, ce que je vais vous dire ne doit pas sor­tir de cette pièce. Je ne le dis pas pour me pro­té­ger — à mon âge, la pro­tec­tion n’a plus guère de sens. Je le dis pour pro­té­ger ce qui me reste de dignité.

Poi­rot incli­na la tête. Louis fer­ma son carnet.

— J’é­tais dans la chambre de Vik­tor Jans­sens parce que Vik­tor Jans­sens est mon amant.

Le mot tom­ba dans la pièce comme un objet lourd sur un sol de marbre. Has­tings rou­git jus­qu’aux oreilles. Poi­rot ne cil­la pas.

— Depuis quatre mois, conti­nua la com­tesse. Nous nous sommes ren­con­trés à Ostende, cet été, lors d’un gala de bien­fai­sance. Il n’est pas beau. Il n’est pas raf­fi­né. Il mange trop vite et il parle trop fort et il ne connaît rien à la musique. Mais il y a chez lui une… une vita­li­té, une force brute qui… Enfin. Vous ne me deman­dez pas de vous expli­quer les mys­tères du coeur, mon­sieur Poi­rot. Vous me deman­dez ce que je fai­sais dans sa chambre.

— En effet.

— J’y étais depuis onze heures du soir. J’en suis sor­tie vers une heure. Vik­tor dor­mait. Le tableau était au mur quand je suis arri­vée. Je ne l’ai pas regar­dé en par­tant — je ne regarde jamais les murs quand je quitte une chambre qui n’est pas la mienne. Voi­là. Vous savez tout.

Poi­rot réflé­chit. Ses doigts tapo­tèrent son genou en un rythme régu­lier — un métro­nome inté­rieur qui bat­tait la mesure de ses pensées.

— Com­tesse, quand vous êtes sor­tie de la chambre 118, avez-vous croi­sé quel­qu’un dans le couloir ?

La com­tesse fron­ça les sour­cils. Elle fouillait sa mémoire, visi­ble­ment, avec la conscience pro­fes­sion­nelle d’une femme habi­tuée à recons­ti­tuer des scènes.

— Non… Atten­dez. Si. En sor­tant, j’ai vu quel­qu’un au bout du cou­loir. Près de l’es­ca­lier de ser­vice. Une sil­houette. Petite. Qui se dépla­çait vite.

— Un homme ? Une femme ?

— Je ne sais pas. C’é­tait sombre. Mais la sil­houette por­tait quelque chose — quelque chose de plat, sous le bras. Un car­ton, peut-être. Ou un cadre.

Louis et Poi­rot échan­gèrent un regard. Quelque chose de plat, sous le bras. L’a­qua­relle fai­sait trente cen­ti­mètres sur qua­rante. Elle pou­vait se glis­ser sous un bras.

— Pour­riez-vous recon­naître cette sil­houette, comtesse ?

— Non. Il fai­sait trop sombre. Et j’a­vais d’autres pré­oc­cu­pa­tions que de jouer les guet­teuses. Je vou­lais rega­gner ma chambre sans être vue. Ce qui, appa­rem­ment, fut un échec.

Poi­rot se leva. Il remer­cia la com­tesse avec une cour­toi­sie exquise, lui assu­ra que sa confi­dence res­te­rait entre ces murs, et sor­tit, sui­vi de Has­tings et de Louis.

Dans le cou­loir, il s’arrêta.

— Eh bien, mes­sieurs ? Que pensez-vous ?

— Elle dit la véri­té, dit Louis. Per­sonne n’in­vente un aveu aus­si humi­liant pour le plaisir.

— Je suis d’ac­cord, dit Poi­rot. La com­tesse n’a pas volé le Spilliaert. Mais elle a vu quel­qu’un. Quel­qu’un de petite taille, qui se dépla­çait vite, qui por­tait un objet plat, et qui se diri­geait vers l’es­ca­lier de service.

— Albert ? sug­gé­ra Has­tings. Le gar­çon d’é­tage ? Il est petit. Et il était dans le cou­loir cette nuit-là.

— Albert volait du pou­let, Has­tings. Pas des aqua­relles. Et un mor­ceau de pou­let ne se porte pas sous le bras comme un cadre.

— Alors qui ?

Poi­rot lis­sa sa mous­tache — un geste qui, chez lui, signi­fiait que les petites cel­lules grises tra­vaillaient à plein régime.

— C’est la ques­tion, mon ami. C’est tou­jours la ques­tion. Et la réponse est quelque part dans cet hôtel. Entre ces murs. Par­mi ces gens qui dorment, qui mangent, qui montent et des­cendent ces esca­liers. L’un d’entre eux a pris ce tableau. Et l’un d’entre eux sait pourquoi.

Il se diri­gea vers l’as­cen­seur d’un pas vif, sa sil­houette petite et impec­cable se décou­pant dans la lumière dorée du cou­loir comme une figu­rine dans un décor trop grand pour elle.

Louis le sui­vit. Et il remar­qua — c’é­tait peut-être rien, c’é­tait peut-être tout — que Has­tings, der­rière eux, avait le regard ailleurs. Tour­né vers l’es­ca­lier de ser­vice. Là où des­cen­dait, à cet ins­tant pré­cis, une jeune femme en uni­forme noir, un trous­seau de clés à la cein­ture, les che­veux auburn ramas­sés sous sa coiffe.

Mieke Des­met ne leva pas les yeux.

VII

LES MAROLLES

Le len­de­main, Poi­rot déci­da de sor­tir de l’hô­tel. Le mys­tère, dit-il, ne se trou­vait pas seule­ment entre les murs du Metro­pole — il se trou­vait aus­si dans la ville, dans les connexions invi­sibles qui reliaient les per­son­nages entre eux, dans les rues et les arrière-bou­tiques où les choses volées finissent par échouer.

— Nous allons aux Marolles, annon­ça-t-il au petit déjeuner.

— Les Marolles ? deman­da Has­tings, la bouche pleine de tartine.

— Le vieux quar­tier popu­laire. Là où l’on vend ce que le reste de la ville ne veut plus. Des meubles cas­sés, des tableaux dou­teux, des his­toires qu’on pré­fé­re­rait oublier. Si un Spilliaert volé devait être reven­du à Bruxelles, c’est par les Marolles qu’il transiterait.

Ils par­tirent à pied. La route des­cen­dait depuis le Sablon par des rues escar­pées, pavées de grès, bor­dées de mai­sons étroites dont les façades pen­chaient les unes vers les autres comme des vieillards en conver­sa­tion. L’air chan­geait. L’o­deur chan­geait. On quit­tait le Bruxelles des hôtels et des ambas­sades pour entrer dans le Bruxelles des cours inté­rieures et des les­sives qui séchaient aux fenêtres, des cris d’en­fants et des odeurs de chou, de fri­ture et de bière brune. Les Marolles par­laient un dia­lecte que même Poi­rot avait du mal à suivre — un mélange de fla­mand, de fran­çais, d’es­pa­gnol et de choses innom­mables qui n’ap­par­te­naient qu’à ce quar­tier et qu’à ces gens.

— C’est le brus­se­leer, expli­qua Poi­rot. La langue des Marolles. Même moi, qui suis belge, j’en perds la moi­tié. C’est une langue qui refuse d’être clas­sée, qui échappe à toute méthode. Ce qui, pour un esprit comme le mien, est à la fois irri­tant et fascinant.

Ils arri­vèrent sur la place du Jeu de Balle — un vaste espace pavé où se tenait le mar­ché aux puces, un bazar per­ma­nent où l’on trou­vait de tout et sur­tout de rien : des chaises ban­cales, des pen­dules arrê­tées, des cadres sans tableaux et des tableaux sans cadres, des livres jaunes, des uni­formes mili­taires d’un autre siècle, des pou­pées borgnes, des ins­tru­ments de musique désac­cor­dés. Louis eut le sen­ti­ment de mar­cher dans le gre­nier du monde.

Has­tings s’ar­rê­ta devant un étal de médailles mili­taires. Il en prit une, la retour­na dans sa main — une médaille belge de la Grande Guerre, ter­nie, avec un ruban effi­lo­ché — et quelque chose pas­sa sur son visage, quelque chose de bref et de grave, le sou­ve­nir d’un homme qui avait lui-même por­té l’u­ni­forme et qui savait ce que pesait ce genre de métal dans le creux de la main.

— Remet­tez ça, Has­tings, dit Poi­rot. Nous ne sommes pas ici pour les souvenirs.

— Non. Non, bien sûr.

Mais Has­tings repo­sa la médaille avec une len­teur qui disait le contraire.

Louis flâ­na par­mi les étals. Il y avait là toute une vie de choses aban­don­nées — des cadres pho­to­gra­phiques sans pho­tos, des lunettes sans verres, des clés sans ser­rures, des lettres sans enve­loppes empi­lées dans des boîtes à chaus­sures. Il en prit une au hasard — une lettre en fla­mand, datée de 1912, écrite d’une main fine et trem­blante, adres­sée à quel­qu’un dont le nom avait été effa­cé par le temps. Il ne com­pre­nait pas le fla­mand, mais il recon­nut, dans le des­sin des lettres, dans l’in­cli­nai­son de l’é­cri­ture, cette urgence par­ti­cu­lière des lettres d’a­mour — l’ur­gence de dire quelque chose avant qu’il ne soit trop tard, avant que le temps ne passe, avant que le des­ti­na­taire ne soit per­du. Il repo­sa la lettre dans sa boîte et s’éloigna.

Un vieil homme ven­dait des oiseaux dans des cages en osier. Des pin­sons, des char­don­ne­rets, des serins qui chan­taient avec une insis­tance déses­pé­rée, comme s’ils croyaient que le volume de leur chant fini­rait par ouvrir les bar­reaux. Louis s’ar­rê­ta devant les cages. Les oiseaux le regar­dèrent avec des yeux ronds, par­fai­te­ment indif­fé­rents à sa com­pas­sion. Il pen­sa, absur­de­ment, que l’Hô­tel Metro­pole était aus­si une cage — une cage dorée, certes, avec des lustres et du marbre, mais une cage tout de même, où des gens enfer­més dans leurs rôles chan­taient cha­cun leur chan­son sans que per­sonne n’é­coute celle du voisin.

Poi­rot se diri­gea vers une ruelle adja­cente, la rue Haute, et s’ar­rê­ta devant une bou­tique dont la vitrine était si encom­brée qu’on ne voyait plus le verre. Une enseigne fanée annon­çait : MOREELS — ANTI­QUI­TÉS ET CURIO­SI­TÉS. Poi­rot pous­sa la porte. Une clo­chette tinta.

L’in­té­rieur de la bou­tique était un caphar­naüm savant. Des tableaux empi­lés contre les murs, des bronzes sur des com­modes, des tapis rou­lés dans les coins, des lampes Art déco sus­pen­dues au pla­fond comme des méduses de verre. Et au milieu de tout cela, assis der­rière un bureau ense­ve­li sous les papiers, un homme qui sem­blait faire par­tie du décor.

Édouard Moreels avait la cin­quan­taine élé­gante et trouble. Un visage fin, des yeux gris très vifs, des che­veux argen­tés rame­nés en arrière, des mains de pia­niste. Il por­tait un cos­tume de velours côte­lé vert fon­cé et une cra­vate nouée avec un négli­gé étu­dié. Il avait le charme des hommes qui vivent entre le licite et l’illi­cite, à cette fron­tière exacte où l’un se confond avec l’autre, et son sou­rire — large, car­nas­sier, com­plice — vous don­nait immé­dia­te­ment envie de lui ache­ter quelque chose et de véri­fier votre por­te­feuille en sortant.

— Her­cule Poi­rot ! dit-il en se levant. Par tous les saints du Sablon. On m’a­vait dit que vous étiez à Bruxelles, mais je n’o­sais y croire.

— Vous me connais­sez, mon­sieur Moreels ?

— Tout Bruxelles vous connaît, mon­sieur Poi­rot. Vous êtes notre expor­ta­tion la plus célèbre — après les pra­lines et le sur­réa­lisme. Asseyez-vous. Je vous offre un café. Ou un genièvre, si vous préférez.

Ils s’as­sirent. Louis exa­mi­na les tableaux qui s’en­tas­saient contre les murs — des pay­sages fla­mands, des por­traits de bour­geois, des marines, des natures mortes. Pas de Spilliaert. Mais cela ne vou­lait rien dire. Un Spilliaert volé ne se met­tait pas en vitrine.

Poi­rot alla droit au but.

— Mon­sieur Moreels, une aqua­relle de Spilliaert a été déro­bée à l’Hô­tel Metro­pole. Une femme sur la digue d’Os­tende, la nuit. Vers 1908. Vous êtes mar­chand d’art à Bruxelles depuis — com­bien ? — vingt ans. Vous connais­sez le mar­ché. Vous connais­sez les col­lec­tion­neurs. Vous connais­sez les cir­cuits. Si ce tableau devait être reven­du, par où passerait-il ?

Moreels écou­ta sans ces­ser de sou­rire. Il allu­ma une ciga­rette — une Boule Natio­nale, la ciga­rette des Bruxel­lois — et souf­fla la fumée vers le plafond.

— Un Spilliaert, dit-il. Quel dom­mage. Spilliaert est sous-esti­mé, vous savez. Les Fran­çais ne le connaissent pas — par­don, mon­sieur Fraysse. Les Anglais encore moins — par­don, capi­taine. Mais ici, en Bel­gique, ceux qui savent savent. Et un Spilliaert de la période d’Os­tende, 1908… C’est un chef-d’oeuvre. Petit, certes. Mais la taille, en pein­ture, ne fait pas la grandeur.

— Comme dans d’autres domaines, mur­mu­ra Poirot.

— Exac­te­ment. Pour répondre à votre ques­tion : si ce tableau devait être reven­du à Bruxelles, il ne pas­se­rait pas par les cir­cuits offi­ciels. Il pas­se­rait par des mains dis­crètes — des col­lec­tion­neurs pri­vés, des gens qui ne posent pas de ques­tions. Et ces gens-là, oui, je les connais. Mais mon­sieur Poi­rot, je dois vous dire quelque chose : je n’ai pas volé ce tableau.

— Je ne vous accuse de rien, mon­sieur Moreels.

— Non, mais vous y pen­sez. Et vous avez rai­son d’y pen­ser. J’ai un pas­sé — com­ment dire — sinueux. J’ai fait des choses que la loi réprouve et que l’art par­donne. Des copies, disons. Des attri­bu­tions… géné­reuses. J’é­tais jeune, j’a­vais du talent et pas d’argent, ce qui est la pire com­bi­nai­son pos­sible dans le com­merce de l’art. Mais cette époque est révo­lue. Je suis deve­nu hon­nête — par las­si­tude plus que par ver­tu, je l’ad­mets. Et un Spilliaert volé à l’Hô­tel Metro­pole, c’est exac­te­ment le genre de chose dont je n’ai pas besoin.

Poi­rot l’é­cou­ta avec cette immo­bi­li­té qui était sa marque — une immo­bi­li­té de chat, patiente, concen­trée, prête à bondir.

— Où étiez-vous avant-hier soir, mon­sieur Moreels ?

— Au bar du Metro­pole. Comme presque tous les soirs. J’y ai mes habi­tudes. J’y suis res­té jus­qu’à — quoi ? — minuit, une heure peut-être. Le bar­man pour­ra vous le confir­mer. Et votre ami fran­çais aus­si, d’ailleurs — nous avons bu ensemble. N’est-ce pas, mon­sieur Fraysse ?

Louis acquies­ça. C’é­tait vrai. Il se sou­ve­nait de Moreels au bar, ce soir-là — son rire, ses his­toires, ses opi­nions tran­chantes sur la pein­ture belge. Ils avaient par­lé d’En­sor, de Khnopff, de cette étran­ge­té spé­ci­fi­que­ment belge qui fai­sait que même les pay­sages les plus pai­sibles avaient quelque chose d’in­quié­tant, comme si sous chaque champ de blé dor­mait un cauchemar.

— Voi­là, dit Moreels. J’ai un ali­bi. Un ali­bi arro­sé de gueuze et de conver­sa­tion. Ce qui ne prouve rien, je le sais — un ali­bi ne prouve que la pré­sence, jamais l’in­no­cence. Mais c’est tout ce que j’ai.

Ils sor­tirent de la bou­tique. La place du Jeu de Balle grouillait de monde. Des vieux fouillaient dans des caisses. Des enfants cou­raient entre les étals. Un joueur d’orgue de Bar­ba­rie fai­sait tour­ner sa mani­velle au coin de la rue, et la musique — une valse ralen­tie, défor­mée, un peu sinistre — mon­tait dans l’air gris des Marolles comme un sou­ve­nir de fête foraine.

Poi­rot décré­ta qu’on déjeu­ne­rait là, dans le quar­tier. Il connais­sait un endroit. Il connais­sait tou­jours un endroit. Il les mena par des rues de plus en plus étroites jus­qu’à une porte basse, sans enseigne, qu’il pous­sa avec l’as­su­rance d’un habi­tué. C’é­tait un esta­mi­net de quar­tier — une salle minus­cule, six tables, un comp­toir en zinc, des murs cou­verts de vieilles affiches de ker­messe et de pho­to­gra­phies jau­nies. L’o­deur de cui­sine était puis­sante — oignons, beurre, bière, viande brai­sée — et elle vous pre­nait à la gorge avec la vio­lence tendre d’un sou­ve­nir d’enfance.

La patronne, une femme mas­sive aux bras nus et au tablier taché, recon­nut Poi­rot. Louis ne sut jamais com­ment c’é­tait pos­sible — Poi­rot vivait à Londres depuis plus de vingt ans — mais elle le recon­nut. Elle dit quelque chose en brus­se­leer que Louis ne com­prit pas, et Poi­rot répon­dit en riant, d’un rire qu’on ne lui connais­sait pas, un rire plus jeune, plus libre, un rire de gamin de Bruxelles qui refai­sait sur­face sous le ver­nis londonien.

On leur ser­vit une car­bo­nade fla­mande — du boeuf mijo­té dans la bière brune, avec des oignons fon­dus, de la mou­tarde, du pain d’é­pice émiet­té dans la sauce, le tout si lon­gue­ment cuit que la viande se défai­sait au contact de la four­chette. Avec cela, des frites — pas les frites dorées et crous­tillantes des fri­te­ries de rue, mais des frites épaisses, blondes, un peu molles, les frites de grand-mère, les frites des dimanches d’au­tre­fois. Et de la bière, bien sûr — une brune, épaisse comme du velours, qui lais­sait un goût de cara­mel et de pain grillé sur la langue.

Has­tings man­geait avec un bon­heur sans réserve. Il avait les joues rouges et les yeux brillants et il décla­rait à inter­valles régu­liers que la cui­sine belge était la meilleure du monde, ce qui arra­chait à Poi­rot des sou­pirs d’exas­pé­ra­tion ravie.

— Ce n’est pas la meilleure du monde, Has­tings. C’est la meilleure de toutes. Ce qui est différent.

Louis man­geait en silence. Il pen­sait à Paris, aux res­tau­rants où il avait l’ha­bi­tude de déjeu­ner — des endroits élé­gants, chers, où la nour­ri­ture était belle et froide et où l’on man­geait pour se mon­trer plus que pour man­ger. Ici, dans cette salle minus­cule des Marolles, avec les affiches de ker­messe et l’o­deur de bière, la nour­ri­ture était laide et chaude et bonne, et on man­geait pour être vivant, pour rem­plir un vide que rien d’autre ne pou­vait rem­plir. Louis sen­tit quelque chose cra­quer en lui — quelque chose de dur et de sec, un os de soli­tude, qui cédait sous la pres­sion de cette cha­leur inattendue.

Après le déjeu­ner, Poi­rot com­man­da un café — un café filtre, fort et noir, ser­vi dans une tasse épaisse comme un bol de soupe — et parla.

Il par­la de son enfance à Bruxelles. C’é­tait rare. Poi­rot ne par­lait presque jamais de son pas­sé — il vivait dans le pré­sent de l’en­quête, dans l’é­ter­nel main­te­nant du mys­tère à résoudre. Mais le brus­se­leer de la patronne, ou la car­bo­nade, ou la bière brune, avaient déver­rouillé quelque chose en lui, et il par­la — de son père, qui était fonc­tion­naire, de sa mère, qui fai­sait des gaufres de Liège le dimanche, de la rue où il avait gran­di, une rue qui n’exis­tait plus, rasée pour faire place au Palais de Jus­tice. Il en par­la sans nos­tal­gie appa­rente, avec cette dis­tance métho­dique qui était sa manière de tout abor­der. Mais Louis, qui écou­tait, enten­dait sous les mots quelque chose que les mots ne disaient pas — le mur­mure d’un homme qui avait quit­té son pays trop jeune et qui n’y était jamais vrai­ment reve­nu, parce que reve­nir c’est consta­ter que ce qui n’est plus ne revien­dra pas, et que cette consta­ta­tion est la plus cruelle des déductions.

— Il est char­mant, dit Has­tings en par­lant de Moreels quand ils furent de nou­veau dans la rue. Et com­plè­te­ment indigne de confiance.

— Au contraire, Has­tings. Il est tout à fait digne de confiance — dans son indi­gni­té. Un homme qui avoue aus­si libre­ment ses péchés pas­sés est soit un saint, soit quel­qu’un qui a des péchés pré­sents beau­coup plus graves à cacher. Mais dans le cas de Moreels, je pen­che­rais pour une troi­sième pos­si­bi­li­té : un homme qui dit la véri­té parce que la véri­té, pour une fois, est de son côté.

— Alors ce n’est pas lui ?

— Pro­ba­ble­ment pas. Mais le monde de l’art bruxel­lois est petit, Has­tings. Et Moreels en connaît chaque recoin. Il nous sera utile — d’une manière ou d’une autre.

Ils remon­tèrent vers le centre par des rues que Poi­rot ne recon­nais­sait plus. Les Marolles chan­geaient. On démo­lis­sait des mai­sons pour construire le Palais de Jus­tice, cette mon­tagne de pierre que Poi­rot consi­dé­rait comme une offense per­son­nelle à l’har­mo­nie urbaine. Il en par­la lon­gue­ment, avec une indi­gna­tion conte­nue, tan­dis qu’ils pas­saient devant le chantier.

— Ils ont rasé un quar­tier entier pour construire cette… cette chose. Des familles dépla­cées. Des rues effa­cées. Et pour quoi ? Pour un palais de jus­tice qui res­semble à un cau­che­mar baby­lo­nien. Bruxelles est une ville qui se détruit elle-même, mon­sieur Fraysse. Elle mange ses propres enfants. C’est son drame et son mystère.

Louis écou­tait. Il com­men­çait à com­prendre quelque chose de Bruxelles — cette ville qui ne res­sem­blait à aucune autre, qui n’a­vait pas la majes­té de Paris ni l’a­plomb de Londres, mais qui avait autre chose, quelque chose de plus fra­gile et de plus étrange : une beau­té qui ne savait pas qu’elle était belle, une lai­deur qui ne savait pas qu’elle était laide, et entre les deux une zone grise, une zone trouble, où le mer­veilleux et le banal coha­bi­taient sans se regarder.

Ils ren­trèrent au Metro­pole à la nuit tom­bante. Et dans le hall de l’hô­tel, assis dans un fau­teuil près de la che­mi­née, un jour­nal alle­mand sur les genoux, les atten­dait un homme que Louis n’a­vait pas encore vu : grand, mince, les che­veux blonds cou­pés court, un visage angu­leux d’une pâleur nor­dique, vêtu d’un cos­tume sombre à la coupe impec­cable. Il leva les yeux à leur entrée et les salua d’un hoche­ment de tête cour­tois — un hoche­ment mili­taire, pré­cis, qui sen­tait la dis­ci­pline prussienne.

Wer­ner Kess­ler, diplo­mate alle­mand, venait de faire son entrée dans l’histoire.

VIII

L’OMBRE ALLE­MANDE

Louis remar­qua Kess­ler avant que Poi­rot ne le remarque — ou du moins avant que Poi­rot ne mon­trât qu’il le remar­quait, car avec Poi­rot il était impos­sible de savoir quand l’ob­ser­va­tion com­men­çait et quand elle finis­sait. L’homme était assis dans le hall avec la rai­deur étu­diée de ceux qui veulent avoir l’air déten­dus. Il lisait le Völ­ki­scher Beo­bach­ter — le jour­nal offi­ciel du par­ti nazi — et cette seule pré­sence, ce rec­tangle de papier plié sur un genou croi­sé, suf­fi­sait à modi­fier l’at­mo­sphère du hall comme une goutte d’encre dans un verre d’eau.

On était en sep­tembre 1937. L’Al­le­magne était deve­nue une chose lourde et mena­çante à l’ho­ri­zon de l’Eu­rope, un orage qui ne ces­sait de gron­der sans écla­ter. Les accords, les trai­tés, les dis­cours apai­sants — tout cela for­mait une musique de fond que per­sonne n’é­cou­tait plus vrai­ment. Et les diplo­mates alle­mands, par­tout en Europe, dans les hôtels, les récep­tions, les cou­loirs feu­trés des ambas­sades, tis­saient des fils que per­sonne ne voyait, ou que tout le monde voyait sans vou­loir les nommer.

Le len­de­main matin, Louis déci­da de mener sa propre enquête. Poi­rot avait sa méthode — les cel­lules grises, l’ob­ser­va­tion, la déduc­tion. Louis avait la sienne — l’ins­tinct du jour­na­liste, la conver­sa­tion de comp­toir, le flair des choses qui ne collent pas. Et quelque chose chez Kess­ler ne col­lait pas.

Il le trou­va au res­tau­rant de l’hô­tel, atta­blé devant un petit déjeu­ner fru­gal — café noir, pain sec, pas de beurre. Un ascète, ou un homme qui vou­lait en don­ner l’im­pres­sion. Louis s’as­sit à la table voi­sine et enga­gea la conver­sa­tion avec la désin­vol­ture feinte qui était son outil principal.

— Belle jour­née, dit-il en français.

Kess­ler leva les yeux. Son fran­çais était excellent — trop excellent, avec cette per­fec­tion légè­re­ment méca­nique des langues apprises dans les aca­dé­mies diplo­ma­tiques plu­tôt que dans la vie.

— En effet, mon­sieur. Vous êtes français ?

— Jour­na­liste. Louis Fraysse, du Figa­ro. Je couvre la scène artis­tique belge. Et vous, si je ne suis pas indiscret ?

— Wer­ner Kess­ler. Atta­ché cultu­rel à l’am­bas­sade d’Al­le­magne. Je suis à Bruxelles pour un échange artis­tique — une expo­si­tion de pein­ture alle­mande contem­po­raine qui doit se tenir au Palais des Beaux-Arts le mois prochain.

Un atta­ché cultu­rel. Louis avait suf­fi­sam­ment cou­vert les affaires inter­na­tio­nales pour savoir que le titre d’at­ta­ché cultu­rel, dans l’Al­le­magne de 1937, cou­vrait un spectre d’ac­ti­vi­tés qui allait de l’or­ga­ni­sa­tion d’ex­po­si­tions à des choses beau­coup moins avouables. Les ser­vices de ren­sei­gne­ment du Reich uti­li­saient les postes diplo­ma­tiques comme cou­ver­ture avec une régu­la­ri­té que tout le monde connais­sait et que per­sonne ne dénon­çait — par pru­dence, par lâche­té, ou par cette com­pli­ci­té sourde qui était le vrai mal de l’époque.

Ils par­lèrent d’art. Kess­ler était culti­vé — réel­le­ment culti­vé, pas seule­ment infor­mé. Il connais­sait les expres­sion­nistes alle­mands, Kirch­ner, Nolde, Beck­mann, et il en par­lait avec une admi­ra­tion conte­nue que Louis trou­va sur­pre­nante, car ces peintres étaient pré­ci­sé­ment ceux que le régime qua­li­fiait de dégé­né­rés. Il y avait chez Kess­ler une fis­sure — une brèche entre l’homme de culture et l’homme de fonc­tion — et Louis, sans en être cer­tain, eut l’in­tui­tion que cette fis­sure était peut-être la clé de sa pré­sence au Metropole.

— Vous connais­sez Vik­tor Jans­sens ? deman­da Louis, innocemment.

Une pause. Infime. Un bat­te­ment de paupière.

— De nom, dit Kess­ler. Un indus­triel anver­sois, je crois. Les métaux.

— Il loge ici.

— Ah ? Je ne le savais pas.

Il men­tait. Louis en eut la cer­ti­tude immé­diate, ins­tinc­tive, la même cer­ti­tude qu’il avait eue en Espagne quand un offi­cier fran­quiste lui avait juré qu’il n’y avait pas de fosses com­munes der­rière l’é­glise. Kess­ler connais­sait Jans­sens. Kess­ler était peut-être là pour Jans­sens. Et si c’é­tait le cas, le vol du Spilliaert pre­nait une tout autre dimension.

Il rap­por­ta cette conver­sa­tion à Poi­rot dans l’a­près-midi. Le détec­tive l’é­cou­ta dans le salon de lec­ture, un espace silen­cieux où des jour­naux du monde entier étaient dis­po­sés sur des tables basses et où per­sonne ne lisait jamais. Has­tings som­no­lait dans un fau­teuil, son cha­peau sur le visage.

— Kess­ler connaît Jans­sens, dit Louis. Il a men­ti en disant le contraire. Un diplo­mate alle­mand et un indus­triel belge dans les métaux non fer­reux — ce n’est pas ano­din, Poi­rot. L’Al­le­magne a besoin de métaux. Pour le réar­me­ment. Pour les usines. Jans­sens est en posi­tion de four­nir. Et si Kess­ler est là pour négocier…

— …alors le vol du tableau pour­rait être un moyen de pres­sion, com­plé­ta Poi­rot. Oui. J’y ai pen­sé. Voler le Spilliaert non pas pour sa valeur mar­chande, mais pour envoyer un mes­sage à Jans­sens. Un mes­sage qui dirait : nous pou­vons entrer dans votre chambre, nous pou­vons prendre ce que nous vou­lons, nous pou­vons vous atteindre.

— Exac­te­ment.

Poi­rot tapo­ta son genou.

— C’est une hypo­thèse élé­gante, mon­sieur Fraysse. Trop élé­gante, peut-être. Les hypo­thèses élé­gantes ont un défaut : elles séduisent l’es­prit au point de l’a­veu­gler. Mais nous ne pou­vons pas l’écarter.

Il se leva et réveilla Has­tings d’une tape sur l’épaule.

— Has­tings, nous allons rendre visite à mon­sieur Kessler.

— Hmm ? Quoi ? Qui ?

— L’Al­le­mand, Has­tings. Réveillez-vous. L’Allemand.

Kess­ler les reçut dans sa chambre — la 205, au deuxième étage, un étage au-des­sus de la scène du crime. La chambre était impec­cable. Rien ne traî­nait. Les vête­ments étaient ran­gés dans l’ar­moire avec une pré­ci­sion géo­mé­trique. Pas un livre, pas un jour­nal, pas une lettre — rien de per­son­nel, rien qui tra­hît l’homme der­rière la fonc­tion. Poi­rot nota ce vide avec intérêt.

— Mon­sieur Kess­ler, dit-il. Vous savez pour­quoi je suis ici.

— Le tableau volé, dit Kess­ler. Oui. L’hô­tel en bruisse. Je ne vois pas en quoi je pour­rais vous aider.

— Peut-être en me disant la véri­té sur vos rap­ports avec mon­sieur Janssens.

Kess­ler ne bou­gea pas. Pas un muscle. C’é­tait une immo­bi­li­té dif­fé­rente de celle de la com­tesse Fer­rante — pas théâ­trale, mais dis­ci­pli­née, contrô­lée, l’im­mo­bi­li­té d’un homme for­mé à ne jamais rien montrer.

— Je n’ai aucun rap­port avec mon­sieur Janssens.

— Mon­sieur Kess­ler, dit Poi­rot avec une dou­ceur qui était pire qu’une menace, je suis belge. Ce qui signi­fie que je connais la Bel­gique. Et je sais que la socié­té Jans­sens Métaux d’An­vers a signé, il y a six mois, un contrat d’ap­pro­vi­sion­ne­ment en cuivre et en zinc avec le consor­tium Rhein­me­tall-Bor­sig, l’un des prin­ci­paux fabri­cants d’ar­me­ment du Reich. Ce contrat a été négo­cié — je dis bien négo­cié, pas sim­ple­ment faci­li­té — par le bureau de l’at­ta­ché com­mer­cial de l’am­bas­sade d’Al­le­magne à Bruxelles. Votre bureau, mon­sieur Kess­ler. Ou du moins un bureau très voi­sin du vôtre.

Le silence qui sui­vit avait la den­si­té du plomb. Louis, debout près de la porte, sen­tit quelque chose chan­ger dans la pièce — un bas­cu­le­ment, comme si l’air lui-même s’é­tait épais­si. Kess­ler regar­dait Poi­rot avec une expres­sion nou­velle, une expres­sion où la sur­prise le dis­pu­tait à quelque chose qui res­sem­blait, étran­ge­ment, au respect.

— Vous êtes bien infor­mé, mon­sieur Poirot.

— Je lis les jour­naux, mon­sieur Kess­ler. Tous les jour­naux. Et je parle à des gens qui lisent les jour­naux que les jour­naux ne publient pas.

Kess­ler se leva. Il alla à la fenêtre. Dehors, la place de Brou­ckère vivait sa vie de fin d’a­près-midi — les tram­ways, les pas­sants, les ven­deurs de jour­naux qui criaient les titres du soir. Il par­la sans se retourner.

— Oui. Je connais Jans­sens. Nos pays font des affaires ensemble. C’est de la diplo­ma­tie com­mer­ciale, rien de plus. Et cela n’a aucun rap­port avec un tableau volé.

— Où étiez-vous la nuit du vol ?

— Dans ma chambre. Seul. Je me suis cou­ché à dix heures et je me suis levé à six heures. Je n’ai rien entendu.

— Vous n’a­vez pas de témoin ?

— Les diplo­mates dorment rare­ment en com­pa­gnie, mon­sieur Poi­rot. C’est un des incon­vé­nients du métier.

Poi­rot ne sou­rit pas. Il incli­na la tête, remer­cia Kess­ler, et sor­tit. Dans le cou­loir, il mar­chait plus len­te­ment que d’ha­bi­tude — signe, chez lui, d’une réflexion intense.

— Il a un ali­bi invé­ri­fiable, dit Louis.

— Oui. Mais un ali­bi invé­ri­fiable n’est pas la même chose qu’un ali­bi faux. Kess­ler est un pro­fes­sion­nel. S’il avait volé le tableau, il aurait fabri­qué un ali­bi en béton — un dîner avec l’am­bas­sa­deur, une récep­tion offi­cielle. Le fait qu’il n’en ait pas un me dit qu’il n’a pas pen­sé à en avoir besoin. Ce qui me dit qu’il est pro­ba­ble­ment inno­cent — du vol, en tout cas. De tout le reste, c’est une autre affaire.

— Et la piste du moyen de pres­sion ? deman­da Hastings.

— Elle reste ouverte, Has­tings. Mais elle s’af­fai­blit. Un ser­vice de ren­sei­gne­ment qui veut envoyer un mes­sage ne vole pas un tableau — il brise une fenêtre, il laisse une lettre, il fait quelque chose de visible. Le vol d’une aqua­relle est un acte trop déli­cat, trop intime, pour être poli­tique. Non. Ce vol a été com­mis pour des rai­sons per­son­nelles. Par quel­qu’un qui vou­lait ce tableau — pas pour ce qu’il valait, mais pour ce qu’il représentait.

Il s’ar­rê­ta au milieu du couloir.

— Une femme sur la digue, la nuit, répé­ta-t-il. Pour­quoi quel­qu’un vou­drait-il pos­sé­der cette image ? Qu’y a‑t-il dans cette image qui vau­drait le risque d’un vol ?

Il se par­lait à lui-même. Louis le savait. Mais la ques­tion res­ta sus­pen­due dans l’air du cou­loir du Metro­pole comme un par­fum de lavande qui ne se dis­si­pait pas.

IX

MIEKE

Louis par­la à Mieke Des­met par hasard — ou par ce qui res­semble au hasard quand les choses sont en train de se mettre en place et que le monde, secrè­te­ment, vous pousse dans la direc­tion où vous devez aller.

C’é­tait le cin­quième jour. Il était tard, presque minuit. Louis ne dor­mait pas. Il était des­cen­du au bar pour boire un der­nier verre, mais le bar était fer­mé, les lumières éteintes, les ban­quettes désertes. Il tra­ver­sa le hall en direc­tion de l’es­ca­lier et c’est là qu’il la vit — assise sur une chaise près de l’of­fice du rez-de-chaus­sée, dans une flaque de lumière jaune, les mains posées sur les genoux, immo­bile. Elle ne fai­sait rien. Elle ne lisait pas, ne cou­sait pas, ne fumait pas. Elle était sim­ple­ment assise là, dans son uni­forme noir, ses che­veux auburn défaits pour la pre­mière fois — déta­chés, lâchés sur ses épaules, et dans cette lumière ils avaient la cou­leur exacte du cuivre poli, une cou­leur chaude et triste.

Elle leva les yeux en l’en­ten­dant. Pas de peur. Pas de sur­prise. Juste un regard — un regard clair, gris-vert, qui vous consi­dé­rait avec la neu­tra­li­té de quel­qu’un qui a l’ha­bi­tude d’être tra­ver­sé par les regards des autres sans que per­sonne ne s’arrête.

— Par­don, dit Louis. Je ne vou­lais pas vous déranger.

— Vous ne me déran­gez pas, monsieur.

Sa voix était basse, un peu rauque, avec un accent fla­mand qui arron­dis­sait les voyelles et adou­cis­sait les consonnes. Elle par­lait un fran­çais cor­rect mais pas natu­rel — un fran­çais appris, pra­ti­qué, maî­tri­sé avec effort.

— Vous ne dor­mez pas ? deman­da Louis.

— Je finis à minuit. J’at­tends la relève.

Un silence. Louis aurait dû remon­ter. Il aurait dû lui sou­hai­ter bonne nuit et rega­gner sa chambre. Mais quelque chose le retint — peut-être la lumière, peut-être l’heure, peut-être le fait que cette jeune femme assise seule dans un hall d’hô­tel endor­mi avait l’air d’un per­son­nage échap­pé d’un tableau de Spilliaert. Il s’as­sit sur une chaise en face d’elle.

— Vous tra­vaillez ici depuis longtemps ?

— Deux ans. Avant, je tra­vaillais dans un hôtel à Gand. Mais ma mère est morte et mon père est tom­bé malade, alors je suis venue à Bruxelles. Il y avait une place ici.

Elle disait cela sans plainte, sans api­toie­ment. C’é­taient des faits. Sa mère était morte. Son père était malade. Elle tra­vaillait. Le monde tour­nait. La sim­pli­ci­té de ce récit ser­ra quelque chose dans la poi­trine de Louis — quelque chose qu’il n’a­vait pas sen­ti depuis long­temps, depuis Hélène peut-être, ou depuis avant Hélène, depuis cette époque loin­taine où les gens lui fai­saient encore quelque chose, où les his­toires des autres entraient en lui au lieu de glis­ser sur sa surface.

— Votre père est à Gand ?

— À l’hô­pi­tal Sint-Lucas. Les pou­mons. Il tra­vaillait dans une fila­ture — la pous­sière de lin. Beau­coup d’ou­vriers finissent comme ça.

— Vous le voyez souvent ?

— Quand je peux. Le train pour Gand coûte cher. Et les jours de congé sont rares.

Elle avait vingt-quatre ans. Louis lui en aurait don­né moins — ou plus, selon l’é­clai­rage. Son visage avait cette qua­li­té étrange des visages qui ne se fixent pas, qui changent avec la lumière, qui sont jeunes le matin et vieux le soir. Un visage de Flandre. Un visage de bord de mer et de brouillard.

Ils par­lèrent. De choses petites, d’a­bord — l’hô­tel, les clients, les manies des uns et des autres. Mieke avait un humour dis­cret, presque imper­cep­tible, qui pas­sait par un léger plis­se­ment des yeux et un mot inat­ten­du glis­sé au milieu d’une phrase ordi­naire. Elle imi­tait Jans­sens — son pas lourd, sa façon de cla­quer des doigts pour appe­ler le per­son­nel — avec une pré­ci­sion qui fit rire Louis. Elle décri­vit la com­tesse Fer­rante qui lais­sait des châles dans toutes les pièces de l’hô­tel comme un chat laisse des poils. Elle par­la de Fer­nand le concierge, qu’elle appe­lait Mon­sieur Fer­nand, avec un res­pect qui n’ex­cluait pas l’affection.

— Mon­sieur Fer­nand m’a appris le métier, dit-elle. Pas seule­ment les gestes — com­ment plier un drap, com­ment frap­per à une porte, com­ment dis­pa­raître quand il faut. Mais aus­si… com­ment regar­der les gens sans qu’ils sachent qu’on les regarde. Com­ment com­prendre ce qu’ils veulent avant qu’ils le demandent. Il dit que c’est le secret d’un bon hôtel — que les clients ne doivent jamais avoir besoin de demander.

— Et vous aimez ce travail ?

Elle réflé­chit. Long­temps. Ce n’é­tait pas une ques­tion qu’on lui posait sou­vent — per­sonne ne demande aux femmes de chambre si elles aiment leur tra­vail, de même que per­sonne ne demande au vent s’il aime souffler.

— J’aime les chambres vides, dit-elle enfin. Le matin, quand les clients sont sor­tis, et qu’il ne reste que leur odeur, leurs objets, les traces qu’ils ont lais­sées. Un livre ouvert sur la table de nuit. Un verre de vin pas fini. Des lettres frois­sées dans la cor­beille. On voit des choses, dans les chambres vides. On voit qui les gens sont vrai­ment — pas qui ils sont en bas, dans le hall, avec leur cos­tume et leur sou­rire. En haut, dans leur chambre, ils ne mentent plus. Les draps ne mentent pas. Les objets ne mentent pas.

Louis la regar­da. Il y avait chez cette femme une intel­li­gence du monde qui ne pas­sait pas par les mots habi­tuels — pas par la culture, pas par l’é­du­ca­tion — mais par l’ob­ser­va­tion pure, par cette atten­tion au réel que la plu­part des gens perdent en gran­dis­sant et que seuls gardent les artistes et ceux qui servent. Mieke voyait. Elle voyait les gens tels qu’ils étaient, dépouillés de leurs appa­rences, réduits à leurs traces. Et cette vision, Louis le com­prit, était à la fois son don et sa pri­son — car voir les gens sans être vue par eux est peut-être la forme la plus aiguë de la solitude.

— Et les deux Anglais ? deman­da Louis. Mon­sieur Poi­rot et le capi­taine Hastings ?

Quelque chose chan­gea dans le visage de Mieke. Ce ne fut rien — un fré­mis­se­ment, un infime dépla­ce­ment de l’ex­pres­sion, comme une ride sur une eau lisse. Puis ce fut passé.

— Mon­sieur Poi­rot est très poli, dit-elle. Il dit tou­jours mer­ci. Il dit s’il vous plaît. Il laisse sa chambre en ordre. C’est rare.

— Et le capitaine ?

— Le capi­taine aus­si est poli.

Elle avait dit cela trop vite. Ou trop len­te­ment. Louis n’au­rait su dire. Mais il y avait dans la manière dont elle avait pro­non­cé le mot capi­taine quelque chose qui n’ap­par­te­nait pas au registre habi­tuel d’une femme de chambre par­lant d’un client — une inflexion, une cha­leur, ou peut-être sim­ple­ment un silence après le mot, un silence qui durait un bat­te­ment de trop.

— Il laisse des pour­boires sur l’o­reiller, ajou­ta-t-elle après un moment. Tou­jours la même somme. Tou­jours au même endroit. Et une fois… une fois il a lais­sé un mot. Un petit mot, sur le papier à lettres de l’hôtel.

— Que disait-il ?

— Mer­ci. En fran­çais. Avec une faute d’orthographe.

Elle sou­rit. C’é­tait un sou­rire minus­cule, presque invi­sible, un sou­rire de coin des lèvres qui n’at­tei­gnait pas les yeux mais qui disait quelque chose — quelque chose que Louis n’é­tait pas sûr de vou­loir com­prendre. Parce que com­prendre c’é­tait voir, et voir c’é­tait être impli­qué, et être impli­qué dans cette his­toire-là — l’his­toire d’un homme qui laisse des mots mal­adroits sur des oreillers — c’é­tait entrer dans un ter­ri­toire dont on ne revient pas tout à fait indemne.

Louis n’in­sis­ta pas. Ils par­lèrent d’autre chose. De Gand, que Mieke décri­vait avec un amour sans illu­sion — la ville grise, le bef­froi, le Gra­vens­teen, les canaux qui sen­taient la vase en été. Elle par­la du bégui­nage, où sa tante avait vécu, un enclos de silence au milieu de la ville, avec des mai­sons blanches et un jar­din où les fleurs pous­saient sans que per­sonne s’en occupe. De Paris, que Louis décri­vait avec une iro­nie fati­guée — les bou­le­vards, les ter­rasses, les gens qui parlent de tout sans rien dire. De la pluie, qui tom­bait de nou­veau sur Bruxelles avec cette régu­la­ri­té qui fai­sait de la pluie belge non pas un évé­ne­ment météo­ro­lo­gique mais un état per­ma­nent de l’être.

— À Ostende, dit Mieke, la pluie a un autre goût. Elle est salée. Ma grand-mère disait que c’é­tait la mer qui pleurait.

Louis res­ta silen­cieux un moment. Il y avait dans cette phrase — la mer qui pleu­rait — une poé­sie invo­lon­taire, une poé­sie de gens qui ne savent pas qu’ils font de la poé­sie, et c’é­tait la plus belle espèce, celle qui n’a pas conscience d’elle-même, celle qui dit les choses telles qu’elles sont et qui, en les disant ain­si, les transforme.

La relève arri­va — une femme plus âgée, mas­sive, en tenue de nuit, qui salua Mieke d’un signe de tête et dis­pa­rut dans l’of­fice. Mieke se leva.

— Bonne nuit, mon­sieur Fraysse.

— Bonne nuit, Mieke.

Elle hési­ta. Puis, très bas :

— Le tableau qu’on a volé… le Spilliaert. C’est une femme sur la digue, la nuit, n’est-ce pas ?

— Oui.

— J’au­rais aimé la voir. Spilliaert est d’Os­tende. Ma grand-mère aus­si était d’Os­tende. Elle mar­chait sur la digue, le soir, quand mon grand-père était en mer. Elle atten­dait les bateaux.

Elle dit cela avec une sim­pli­ci­té qui n’ap­pe­lait aucune réponse. Puis elle tour­na les talons et dis­pa­rut par l’es­ca­lier de ser­vice, ses che­veux auburn cap­tant une der­nière fois la lumière du hall avant de s’é­teindre dans l’ombre.

Louis remon­ta dans sa chambre. Il ne dor­mit pas tout de suite. Il res­ta long­temps assis sur le bord du lit, dans le noir, à écou­ter les bruits de l’hô­tel — les cra­que­ments, les souffles, les pas loin­tains du veilleur de nuit dans les cou­loirs. Et il pen­sa à Mieke, à sa grand-mère d’Os­tende, aux femmes qui attendent sur les digues. Et il pen­sa, sans savoir pour­quoi, que quel­qu’un d’autre dans cet hôtel avait vu la même chose que lui — la même soli­tude, la même beau­té triste — et que ce quel­qu’un avait vou­lu, pour des rai­sons qu’il ne com­pre­nait pas encore, cap­tu­rer cette image et l’of­frir comme on offre ce qu’on n’a pas les mots pour dire.

X

LES COU­LISSES

Fer­nand accep­ta de leur faire visi­ter les cou­lisses de l’hô­tel. Ce fut Poi­rot qui le lui deman­da, avec cette poli­tesse infaillible qui ren­dait impos­sible tout refus, et le vieux concierge les gui­da à tra­vers le Metro­pole invi­sible — celui que les clients ne voient jamais, celui qui fait tour­ner la machine.

Ils com­men­cèrent par les sous-sols. L’es­ca­lier de ser­vice des­cen­dait dans un monde de cou­loirs étroits, de pla­fonds bas, de tuyau­te­rie appa­rente. L’o­deur chan­geait — de la lavande et du bois ciré du hall, on pas­sait à la vapeur, au savon, à la les­sive, à la graisse de cui­sine. C’é­tait un autre uni­vers, un uni­vers paral­lèle, où les mêmes heures s’é­cou­laient mais dans un tem­po dif­fé­rent, plus rapide, plus bru­tal, sans les ralen­tis­se­ments de la cour­toi­sie et du décor.

La buan­de­rie d’a­bord. Une salle immense, car­re­lée de blanc, où des femmes en tablier pen­chées sur des cuves fumantes lavaient les draps, les nappes, les ser­viettes de l’hô­tel dans une vapeur qui leur rou­gis­sait les joues et les mains. Le bruit était assour­dis­sant — les esso­reuses tour­naient, les fers cla­quaient sur les planches, les femmes criaient pour se faire entendre par-des­sus le vacarme. Louis pen­sa à un enfer domes­tique, un enfer propre et blanc où l’on expiait la faute d’a­voir sali le linge.

— Qua­rante femmes, dit Fer­nand. Elles com­mencent à cinq heures du matin. Elles finissent à six heures du soir. Treize heures de tra­vail. Elles lavent, repassent, plient. Chaque chambre change ses draps tous les jours. Trois cents chambres. Six cents draps. Plus les nappes, les ser­viettes, les tabliers. Elles ne se plaignent jamais.

Poi­rot obser­vait tout avec une atten­tion métho­dique. Il notait les entrées, les sor­ties, les portes qui fer­maient à clé et celles qui ne fer­maient pas. Il posait des ques­tions — com­bien de per­sonnes avaient accès à ce sous-sol la nuit ? Y avait-il un gar­dien ? Les portes de ser­vice don­nant sur la rue étaient-elles verrouillées ?

— Ver­rouillées à par­tir de dix heures du soir, dit Fer­nand. Mais le per­son­nel de nuit a une clé. Le veilleur, la femme de chambre de garde, le portier.

— Et ces clés — sont-elles comp­ta­bi­li­sées ? Enregistrées ?

— Elles sont dans l’ar­moire de la concier­ge­rie. Chaque clé est numé­ro­tée. On signe un registre quand on la prend et quand on la rend.

— Je vou­drais voir ce registre.

Fer­nand les condui­sit à la concier­ge­rie — un petit bureau der­rière la récep­tion, encom­bré de casiers à cour­rier, de tableaux de clés, de registres empi­lés. Il sor­tit le registre de la nuit du vol et le ten­dit à Poirot.

Poi­rot l’exa­mi­na. Louis lut par-des­sus son épaule. La nuit du vol, trois per­sonnes avaient signé pour un passe-par­tout : Mar­cel Devos, le veilleur de nuit, à vingt-deux heures. Mieke Des­met, femme de chambre, à vingt-deux heures trente. Et — le doigt de Louis s’ar­rê­ta — une troi­sième signa­ture, à vingt-trois heures, d’une écri­ture dif­fé­rente, plus hésitante.

— Qui est-ce ? deman­da Poirot.

Fer­nand regar­da. Ses sour­cils se froncèrent.

— C’est étrange. Cette signa­ture… on dirait Albert. Mais Albert n’a­vait aucune rai­son de prendre un passe-par­tout cette nuit-là. Il n’é­tait pas de ser­vice aux chambres.

— Il avait pour­tant le droit d’en prendre un ?

— Tech­ni­que­ment, oui. Les gar­çons d’é­tage peuvent avoir besoin d’un passe-par­tout pour le ser­vice de nuit — les pla­teaux, le mini­bar. Mais Albert fait habi­tuel­le­ment le ser­vice de jour.

Poi­rot refer­ma le registre. Ses yeux verts brillaient d’un éclat par­ti­cu­lier — cet éclat que Louis avait appris à recon­naître comme le signe d’une pen­sée en mou­ve­ment, d’un méca­nisme inté­rieur qui venait de trou­ver un engrenage.

Ils visi­tèrent ensuite les cui­sines. C’é­tait un théâtre — un théâtre de feu et de bruit, où des hommes en blanc s’a­gi­taient entre des four­neaux immenses, des cas­se­roles de cuivre, des broches qui tour­naient, des pyra­mides de légumes, des mon­tagnes de viande. Le chef — un homme colos­sal avec des favo­ris roux et un accent lié­geois — régnait sur ce chaos avec la voix d’un ser­gent-major et les gestes d’un chef d’or­chestre. Il pré­pa­rait le dîner du soir : water­zooi de pou­let, car­bo­nade fla­mande, sole meu­nière, crème brû­lée au spéculoos.

Poi­rot goû­ta une cuillère de water­zooi et fer­ma les yeux.

— Ceci, dit-il, est la Bel­gique. Tout entière. Dans une cuillère.

Has­tings goû­ta aus­si et décla­ra que c’é­tait meilleur que n’im­porte quel ragoût anglais, ce qui pro­vo­qua chez Poi­rot un regard signi­fiant que la com­pa­rai­son même était une insulte.

Louis, lui, regar­dait les allées et venues du per­son­nel. Les cui­sines com­mu­ni­quaient avec le sous-sol par un cou­loir, et ce cou­loir menait à l’es­ca­lier de ser­vice — le même esca­lier qui mon­tait aux étages. Quel­qu’un qui connais­sait la géo­gra­phie de l’hô­tel pou­vait, la nuit, se dépla­cer des cui­sines aux chambres sans jamais pas­ser par le hall ni être vu par le por­tier. C’é­tait un monde sou­ter­rain, un réseau de pas­sages et de connexions que seuls les ini­tiés connaissaient.

— Fer­nand, dit Poi­rot, qui connaît ces passages ?

— Tout le per­son­nel, mon­sieur. Et quelques anciens clients. L’hô­tel a qua­rante ans. Ses secrets ne sont plus très secrets.

Ils remon­tèrent. Dans le hall, la lumière du jour sem­blait étran­ge­ment vive après les sous-sols — comme si on reve­nait d’un autre monde, un monde d’ombres et de vapeur, pour retrou­ver la sur­face dorée et polie des apparences.

Louis s’as­sit dans le hall et regar­da pas­ser les clients. Il y avait Jans­sens, tou­jours furieux, tou­jours rouge, qui par­lait au télé­phone de la récep­tion avec des gestes véhé­ments. Il y avait la com­tesse Fer­rante, en robe de soie mauve, qui tra­ver­sait le hall avec un châle qui traî­nait der­rière elle comme un sillage. Il y avait Kess­ler, assis dans son fau­teuil habi­tuel, un jour­nal sur les genoux, le visage fer­mé. Il y avait Moreels, qui venait d’ar­ri­ver pour son apé­ri­tif au bar et qui salua Louis d’un geste de la main.

Et il y avait Hastings.

Has­tings, assis dans un fau­teuil, un livre ouvert sur les genoux qu’il ne lisait pas, les yeux fixés sur un point invi­sible. Ou plu­tôt non — pas invi­sible. Fixés sur la porte de l’es­ca­lier de ser­vice par laquelle, à inter­valles régu­liers, pas­sait le per­son­nel. Les femmes de chambre. Les gar­çons d’é­tage. Et par­mi eux, par­fois, Mieke.

Louis obser­va Has­tings pen­dant dix minutes. Le capi­taine ne bou­gea pas. Il ne tour­na pas une page. Il regar­dait la porte avec l’ex­pres­sion d’un homme qui attend quelque chose — ou quel­qu’un — et qui ne sait pas lui-même ce qu’il attend.

Puis Mieke pas­sa. Elle por­tait un pla­teau de ser­viettes propres. Elle ne regar­da pas Has­tings. Has­tings ne la salua pas. Mais quelque chose pas­sa entre eux — rien de visible, rien de nom­mable, quelque chose qui n’ap­par­te­nait pas au registre des gestes ni des paroles mais à celui, beau­coup plus ancien, des regards qui se frôlent et des silences qui disent.

Louis refer­ma son car­net. Il ne nota rien. Cer­taines obser­va­tions n’ont pas leur place sur le papier — elles appar­tiennent à cette zone de l’es­prit où l’on range les choses qu’on a vues et qu’on ne sait pas encore interpréter.

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