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Poi­rot rentre
au pays

Poi­rot rentre au pays

Cha­pitres 11 à 14

XI

L’IM­PASSE

Le sixième jour, Poi­rot s’en­fer­ma dans sa chambre et ne des­cen­dit pas. Has­tings frap­pa à sa porte à dix heures, à midi, à deux heures — chaque fois, la même réponse, étouf­fée par le bat­tant de chêne : « Allez-vous-en, Has­tings. Les cel­lules grises tra­vaillent. On ne dérange pas les cel­lules grises. »

Louis se retrou­va seul.

Il erra dans Bruxelles. C’é­tait une de ces jour­nées d’au­tomne indé­cises où le soleil et la pluie alternent toutes les demi-heures, si bien qu’on ne sait jamais s’il faut ouvrir ou fer­mer son para­pluie. Il mar­cha sans but, par des rues qu’il com­men­çait à recon­naître — la rue Neuve avec ses maga­sins, la place de la Mon­naie avec son théâtre, les gale­ries Saint-Hubert où la lumière fil­trait à tra­vers la ver­rière comme dans une cathé­drale pro­fane. Il ache­ta un cor­net de frites chez un mar­chand ambu­lant et les man­gea en mar­chant, debout sous un auvent, avec de la mayon­naise qui lui cou­lait sur les doigts. Les frites étaient par­faites — crous­tillantes dehors, fon­dantes dedans, avec ce goût de graisse brû­lante et de pomme de terre qui était peut-être la vraie saveur de la Bel­gique, bien plus que les pra­lines et le waterzooi.

Il des­cen­dit jus­qu’au canal — le canal de Char­le­roi, qui tra­ver­sait la ville basse comme une artère sombre. L’eau était noire, immo­bile, char­gée de reflets hui­leux. Des péniches étaient amar­rées le long des quais, et sur le pont d’une d’entre elles, un homme en maillot de corps fumait en regar­dant pas­ser les nuages. Il y avait dans ce coin de Bruxelles quelque chose de por­tuaire, d’in­dus­triel, de rude, qui n’a­vait rien à voir avec les ors du Metro­pole — c’é­tait l’autre visage de la ville, le visage qui tra­vaille, qui sue, qui porte des charges. Louis s’ac­cou­da au para­pet du pont et regar­da l’eau. Il pen­sa à tous les fleuves et les canaux qu’il avait vus dans sa vie de jour­na­liste — le Danube à Buda­pest, l’Èbre à Sara­gosse, la Seine, bien sûr, la Seine qu’il connais­sait par coeur et qui ne lui disait plus rien. Chaque ville se mesu­rait à son eau. L’eau de Bruxelles était sombre et patiente, une eau qui ne brillait pas mais qui por­tait des bateaux, qui fai­sait tour­ner des usines, qui nour­ris­sait des jar­dins que per­sonne ne voyait. Une eau modeste. Une eau belge.

Il remon­ta vers le quar­tier Sainte-Cathe­rine, par des rues où les pois­son­ne­ries expo­saient sur des étals de glace des mon­tagnes de moules, de cabillauds, de soles lui­santes, de homards bleus aux pinces ligo­tées. L’o­deur de la mer se mêlait à celle de la fri­ture et du beurre fon­du. Des femmes en tablier criaient les prix en fran­çais et en fla­mand, et les deux langues se che­vau­chaient, se contre­di­saient, for­maient un brou­ha­ha bilingue qui était peut-être le son le plus authen­ti­que­ment bruxel­lois qui fût — le son d’une ville qui ne se résout pas à choi­sir, qui pré­fère le double au simple, l’entre-deux au tranché.

Il entra dans un café du quar­tier Sainte-Cathe­rine — un café ancien, avec un poêle à char­bon, des tables en bois ciré, et un chat roux endor­mi sur le comp­toir. Il com­man­da un demi-et-demi — moi­tié gueuze, moi­tié lam­bic — et s’as­sit près de la vitre. La pluie recom­men­çait. Dehors, la place Sainte-Cathe­rine lui­sait sous l’eau comme un miroir bri­sé, et les façades des mai­sons se reflé­taient sur le sol mouillé en une ver­sion trem­blante d’elles-mêmes, un Bruxelles inver­sé, un Bruxelles d’en dessous.

Il pen­sait à l’en­quête. Ou plu­tôt il ne pen­sait pas — il lais­sait les choses tour­ner dans sa tête, se heur­ter, se sépa­rer, se refor­mer. Six jours, et rien. Poi­rot avait éli­mi­né les sus­pects un par un — Albert le gar­çon d’é­tage, la com­tesse Fer­rante, Kess­ler le diplo­mate, Moreels le mar­chand. Cha­cun avait ses secrets, cha­cun avait ses men­songes, mais aucun n’a­vait volé le Spilliaert. L’en­quête était dans une impasse, et Louis sen­tait que Poi­rot, der­rière la porte de sa chambre, le savait aussi.

Ce qui le trou­blait, ce n’é­tait pas l’ab­sence de cou­pable. C’é­tait la nature du vol. Plus il y pen­sait, moins ce vol res­sem­blait à un vol. Pas de vio­lence, pas d’ef­frac­tion, pas de revente — l’a­qua­relle n’é­tait appa­rue nulle part, ni chez Moreels, ni sur le mar­ché noir, ni dans aucun des cir­cuits que Poi­rot avait son­dés. Quel­qu’un avait pris cette aqua­relle et l’a­vait gar­dée. Quel­qu’un qui ne vou­lait pas de l’argent qu’elle valait mais de l’i­mage qu’elle conte­nait — une femme sur la digue, la nuit, vue de dos, avec des che­veux qui pou­vaient être auburn dans la lumière d’un réverbère.

Louis repo­sa son verre. Une pen­sée venait de le tra­ver­ser — une pen­sée qu’il n’ai­mait pas, qu’il repous­sa immé­dia­te­ment, mais qui revint, insis­tante, comme ces notes qu’on ne peut pas chas­ser de sa tête une fois qu’on les a entendues.

Il pen­sa à Hastings.

Au regard de Has­tings sur Mieke. À la dou­ceur inex­pli­cable de ce regard. Au livre que Has­tings ne lisait pas. Aux ques­tions que Has­tings avait posées, un soir, sur les horaires du per­son­nel — des ques­tions ano­dines en appa­rence, des ques­tions de curio­si­té, mais des ques­tions que per­sonne d’autre n’au­rait pen­sé à poser. Et il pen­sa à l’eau de lavande. L’o­deur dans la chambre 118. Has­tings por­tait de l’eau de lavande. Louis l’a­vait sen­tie le pre­mier jour, au petit déjeu­ner, quand le capi­taine s’é­tait pen­ché pour lui ser­rer la main.

Non. C’é­tait absurde. Has­tings était l’a­mi de Poi­rot, le com­pa­gnon de tou­jours, le nar­ra­teur fidèle, le sym­bole même de la droi­ture anglaise. Has­tings ne volait pas. Has­tings ne men­tait pas. Has­tings était Has­tings — loyal, trans­pa­rent, inca­pable de duplicité.

Et pour­tant.

Louis quit­ta le café. Il mar­cha long­temps dans la pluie, sans para­pluie, lais­sant l’eau trem­per son man­teau et ses che­veux. Il avait besoin de l’eau sur son visage pour pen­ser clai­re­ment, ou pour ne pas pen­ser du tout. Il remon­ta vers le centre, tra­ver­sa la Grand-Place déserte — les pavés lui­saient sous la pluie comme des écailles de pois­son — et ren­tra au Metro­pole trem­pé, fri­go­ri­fié, avec dans la tête une cer­ti­tude qu’il aurait vou­lu ne pas avoir.

Il trou­va Has­tings au bar.

Le capi­taine était seul, devant une pale ale à peine enta­mée, le regard vague. Il avait l’air fati­gué — pas phy­si­que­ment, mais mora­le­ment, comme un homme qui porte un poids dont il n’a par­lé à per­sonne. En voyant Louis, il sou­rit — son sou­rire habi­tuel, franc, ouvert, le sou­rire d’un homme qui n’a rien à cacher. Mais Louis vit, sous le sou­rire, quelque chose qui n’y était pas avant. Une ombre. Une fêlure.

— Fraysse ! Vous êtes trem­pé. Pre­nez un verre, pour l’a­mour du ciel. On croi­rait que vous venez de tra­ver­ser la Manche à la nage.

Louis s’as­sit. Il com­man­da un genièvre — un peket, comme disaient les Bruxel­lois — et but une gor­gée qui lui brû­la la gorge avec une cha­leur bienvenue.

— Has­tings, dit-il. Je vou­drais vous poser une question.

— Bien sûr.

— Connais­sez-vous le tra­vail de Léon Spilliaert ?

Has­tings cli­gna des yeux.

— Spilliaert ? Le peintre ? Celui dont on a volé le tableau ? Je… non. Enfin, pas vrai­ment. Poi­rot m’en a par­lé. Un peintre belge. Des scènes de nuit. Ostende.

— Oui. Des femmes, sou­vent. Des femmes seules. Des femmes vues de dos, sur la digue, la nuit. Des femmes qui attendent quelque chose — ou quel­qu’un — et dont on ne voit jamais le visage. Des che­veux défaits dans le vent. Une lumière de réver­bère. Une soli­tude immense.

Has­tings ne dit rien. Il regar­dait sa bière. Et Louis vit — il en fut abso­lu­ment cer­tain — les doigts du capi­taine se cris­per autour du verre. Un mou­ve­ment infime. Invo­lon­taire. Le mou­ve­ment d’un homme à qui l’on décrit quelque chose qu’il connaît déjà — quelque chose qu’il a vu, qu’il a tenu entre ses mains, quelque chose qui l’a tou­ché plus pro­fon­dé­ment qu’il ne vou­drait l’admettre.

— Pour­quoi me deman­dez-vous ça ? dit Hastings.

— Par curio­si­té, dit Louis. C’est une mala­die professionnelle.

— Oui. Eh bien. Je ne connais pas grand-chose à la pein­ture, j’en ai peur. L’art n’a jamais été mon fort. Je suis un homme simple, Fraysse. Je com­prends le cri­cket, le golf, et les bonnes manières. Le reste me dépasse.

Il rit. Mais c’é­tait un rire qui son­nait faux, un rire de sur­face, un rire qui cou­vrait quelque chose — et Louis, qui avait pas­sé vingt ans à écou­ter les gens men­tir, recon­nut le son. C’é­tait le son d’un homme bon qui fai­sait une chose qu’il ne com­pre­nait pas lui-même, une chose que ni sa morale ni son édu­ca­tion ne pou­vaient expli­quer, et qui men­tait non pas par méchan­ce­té mais par confu­sion, par la simple inca­pa­ci­té de mettre des mots sur ce qui lui arrivait.

Louis ne dit rien de plus. Ils burent en silence. Et quand Has­tings se leva pour mon­ter se cou­cher, Louis le regar­da par­tir — sa grande sil­houette un peu voû­tée, son pas lourd d’An­glais fati­gué — et il se deman­da ce que Poi­rot ferait quand il com­pren­drait. Car Poi­rot com­pren­drait. Poi­rot com­pre­nait tou­jours. La ques­tion n’é­tait pas de savoir s’il trou­ve­rait la véri­té, mais ce qu’il ferait de la véri­té une fois qu’il l’au­rait trouvée.

XII

LE SALON RENAISSANCE

Le sep­tième jour, Poi­rot descendit.

Il appa­rut dans le hall à dix heures du matin, rasé de frais, la mous­tache impec­cable, le cos­tume gris perle sans un faux pli, et sur le visage cette expres­sion que Louis avait appris à lire — l’ex­pres­sion d’un homme qui sait. Pas qui cherche, pas qui hésite, pas qui tâtonne. Qui sait. Les cel­lules grises avaient ren­du leur verdict.

Il s’ap­pro­cha de Mon­sieur Verhul­st, le direc­teur, et lui par­la à voix basse. Verhul­st pâlit, acquies­ça, et dis­pa­rut dans les cou­loirs de l’hô­tel. Puis Poi­rot se tour­na vers Louis et Has­tings, qui pre­naient leur café au bar.

— Mes­sieurs, dit-il. Ce soir, à huit heures, dans le salon Renais­sance. Je réuni­rai toutes les per­sonnes concer­nées par cette affaire. Et je leur dirai ce que je sais.

— Vous avez trou­vé ? deman­da Has­tings, les yeux brillants.

— J’ai tou­jours trou­vé, Has­tings. La ques­tion n’est jamais de trou­ver. La ques­tion est de prou­ver. Et sur­tout — de comprendre.

Il n’en dit pas davan­tage. Il pas­sa la jour­née dans une acti­vi­té dis­crète mais intense — Louis le vit s’en­tre­te­nir avec Fer­nand, avec le veilleur de nuit, avec le bar­man. Il le vit mon­ter au pre­mier étage et en redes­cendre vingt minutes plus tard. Il le vit télé­pho­ner depuis la récep­tion — un appel bref, en fla­mand, ce qui sur­prit Louis car Poi­rot par­lait rare­ment fla­mand, pré­fé­rant le fran­çais dans toutes les cir­cons­tances de la vie. Et il le vit, à un moment, s’ar­rê­ter au milieu du hall, par­fai­te­ment immo­bile, le regard fixé sur un point que lui seul pou­vait voir, avec sur le visage une expres­sion qui n’é­tait ni de la satis­fac­tion ni du triomphe, mais quelque chose de plus sombre, de plus dou­lou­reux — l’ex­pres­sion d’un homme qui a trou­vé ce qu’il cher­chait et qui aurait pré­fé­ré ne pas le trouver.

À huit heures, le salon Renais­sance du Metro­pole était prêt.

C’é­tait une pièce magni­fique — pla­fond à cais­sons, murs lam­bris­sés de chêne sombre, che­mi­née de marbre noir, lustres de cris­tal. Des fau­teuils avaient été dis­po­sés en demi-cercle face à la che­mi­née, comme dans un tri­bu­nal. Ou comme dans un théâtre. Poi­rot, debout devant la che­mi­née, attendait.

Ils entrèrent un par un.

Jans­sens d’a­bord, mas­sif, rouge, le cigare entre les dents, avec cette agres­si­vi­té per­ma­nente qui était sa manière d’être au monde. Il s’as­sit lour­de­ment dans le pre­mier fau­teuil et croi­sa les bras.

La com­tesse Fer­rante ensuite, en robe noire, un châle de soie sur les épaules, le visage pou­dré, les yeux cer­nés. Elle choi­sit un fau­teuil dans le coin le plus éloi­gné de Jans­sens et regar­da le mur.

Wer­ner Kess­ler, droit comme un piquet, en cos­tume sombre, les mains posées sur les genoux. Il s’as­sit avec la dis­ci­pline d’un mili­taire et fixa Poi­rot sans expression.

Édouard Moreels, qui était arri­vé du dehors, encore mouillé de pluie, une ciga­rette aux lèvres, son éter­nel sou­rire car­nas­sier aux lèvres. Il prit le fau­teuil le plus proche de la sortie.

Fer­nand le concierge, debout contre le mur, les mains der­rière le dos.

Albert le gar­çon d’é­tage, blême, les mains qui tremblaient.

Mieke Des­met, en uni­forme, ses che­veux auburn sous la coiffe, immo­bile, le regard baissé.

Mon­sieur Verhul­st, le direc­teur, debout près de la porte, comme un homme prêt à fuir.

Has­tings, dans un fau­teuil à droite de la che­mi­née, les jambes croi­sées, son livre sur les genoux — tou­jours le même livre, tou­jours à la même page.

Et Louis Fraysse, debout au fond de la pièce, son car­net ouvert, le coeur battant.

Poi­rot lais­sa le silence s’ins­tal­ler. Il dura long­temps — assez long­temps pour que chaque per­sonne dans la pièce com­mence à se sen­tir mal à l’aise, assez long­temps pour que le cra­que­ment du bois dans la che­mi­née devienne le seul son du monde. Puis il parla.

— Mes­dames, mes­sieurs. Il y a sept jours, une aqua­relle de Léon Spilliaert a été déro­bée dans la chambre 118 de cet hôtel. Une oeuvre de valeur, certes, mais ce n’est pas sa valeur qui m’in­té­resse. C’est la manière dont elle a été prise, et la rai­son pour laquelle elle a été prise. Car un vol, voyez-vous, est tou­jours deux choses à la fois — un acte et un récit. L’acte est simple. Le récit ne l’est jamais.

Il fit quelques pas devant la che­mi­née, les mains croi­sées dans le dos.

— Com­men­çons par les évi­dences. Le vol a été com­mis pen­dant la nuit. La porte de la chambre 118 n’a pas été for­cée, ce qui signi­fie que le voleur pos­sé­dait un passe-par­tout. Le registre de la concier­ge­rie indique que trois per­sonnes ont pris un passe-par­tout cette nuit-là. Trois pistes. Examinons-les.

Il se tour­na vers Albert. Le gar­çon d’é­tage se rai­dit comme si on l’a­vait frappé.

— Albert Moens. Vingt ans. Gar­çon d’é­tage au Metro­pole depuis un an. Vous avez signé le registre pour un passe-par­tout à vingt-trois heures, alors que vous n’é­tiez pas de ser­vice aux chambres cette nuit-là. Pourquoi ?

Albert ouvrit la bouche. Aucun son n’en sortit.

— Je vais vous le dire, conti­nua Poi­rot. Parce que vous aviez besoin d’ac­cé­der aux pla­teaux de dîner lais­sés devant les chambres. Pas pour voler un tableau — pour voler de la nour­ri­ture. Du pou­let. Du fro­mage. Du pain. Pour votre mère et vos soeurs, aux Marolles, qui n’ont pas assez à manger.

Un mur­mure par­cou­rut la pièce. Jans­sens eut un rica­ne­ment. Fer­nand fer­ma les yeux.

— C’est un vol, oui, dit Poi­rot. Mais ce n’est pas celui qui nous occupe. Albert, le témoin que vous a vu dans le cou­loir à une heure du matin — c’est le veilleur de nuit, Mar­cel Devos — vous a vu avec un mor­ceau de pou­let sous le bras, pas avec un cadre. Vous êtes inno­cent du vol du Spilliaert.

Albert s’af­fais­sa dans son fau­teuil. Ses yeux se rem­plirent de larmes. Fer­nand, der­rière lui, posa une main sur son épaule — un geste bref, dis­cret, un geste de protection.

Poi­rot poursuivit.

— Deuxième piste. La com­tesse Ferrante.

La com­tesse rele­va le men­ton. Ses yeux sombres brillaient d’un éclat dangereux.

— On vous a vue sor­tir de la chambre 118 vers une heure du matin. C’est un fait. La ques­tion est : pour­quoi étiez-vous dans cette chambre ?

— Mon­sieur Poi­rot, dit la com­tesse d’une voix gla­ciale, vous connais­sez déjà la réponse.

— Oui. Mais les per­sonnes ici pré­sentes ne la connaissent pas. Et la véri­té, com­tesse, a besoin de la lumière pour exister.

Un silence ter­rible. La com­tesse regar­da Jans­sens. Jans­sens regar­da ses chaus­sures. Et la com­tesse, avec une digni­té qui for­çait le res­pect, dit :

— J’é­tais dans la chambre de mon­sieur Jans­sens parce que mon­sieur Jans­sens et moi avons une rela­tion intime. J’y étais depuis onze heures du soir. J’en suis sor­tie vers une heure. Le tableau était au mur quand je suis arrivée.

Jans­sens devint cra­moi­si. La pièce devint très silen­cieuse. Kess­ler contem­plait le pla­fond. Moreels avait l’air de quel­qu’un qui assiste à un spec­tacle de pre­mier ordre et qui regrette de ne pas avoir de pop-corn.

— Mer­ci, com­tesse, dit Poi­rot avec une dou­ceur inat­ten­due. Votre fran­chise vous honore. Vous n’a­vez pas volé ce tableau. Mais vous avez vu quelque chose en sor­tant de la chambre — une sil­houette au bout du cou­loir, près de l’es­ca­lier de ser­vice, qui por­tait un objet plat sous le bras.

— Oui. Mais je n’ai pas pu l’identifier.

— Nous y revien­drons. Troi­sième piste.

Il se tour­na vers Kessler.

— Mon­sieur Wer­ner Kess­ler. Atta­ché cultu­rel à l’am­bas­sade d’Al­le­magne. Offi­ciel­le­ment à Bruxelles pour un échange artis­tique. Offi­cieu­se­ment — pour des rai­sons qui regardent votre gou­ver­ne­ment et mon­sieur Jans­sens ici présent.

Kess­ler ne bou­gea pas. Jans­sens, lui, sursauta.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? gronda-t-il.

— La véri­té, mon­sieur Jans­sens. La socié­té Jans­sens Métaux d’An­vers a signé un contrat avec le consor­tium Rhein­me­tall-Bor­sig pour la four­ni­ture de cuivre et de zinc. Des métaux stra­té­giques. Des métaux de guerre. Mon­sieur Kess­ler est ici pour super­vi­ser cette tran­sac­tion — pas pour orga­ni­ser une expo­si­tion de peinture.

Le silence dans la pièce n’é­tait plus du silence — c’é­tait une sub­stance, un maté­riau dense et lourd qui pesait sur les épaules de cha­cun. Kess­ler gar­dait son calme olym­pien. Jans­sens ser­rait les poings.

— Ce qui m’a­mène à une hypo­thèse, conti­nua Poi­rot. Le vol du Spilliaert pour­rait-il être un acte poli­tique ? Un moyen de pres­sion de l’Al­le­magne sur Jans­sens ? Un mes­sage : nous pou­vons entrer dans votre chambre, nous pou­vons prendre ce que nous vou­lons. Coopé­rez — ou subis­sez les conséquences.

Un fré­mis­se­ment. Kess­ler par­la pour la pre­mière fois :

— Mon­sieur Poi­rot, cette hypo­thèse est insultante.

— Les hypo­thèses ne sont jamais insul­tantes, mon­sieur Kess­ler. Elles sont justes ou fausses. Celle-ci est fausse. Et je vais vous dire pour­quoi. Un ser­vice de ren­sei­gne­ment qui veut envoyer un mes­sage ne vole pas une aqua­relle de trente cen­ti­mètres sur qua­rante. Il brise une fenêtre. Il laisse une lettre. Il fait quelque chose de visible, de bru­tal, d’u­ni­voque. Le vol de ce tableau est un acte déli­cat, presque tendre. Ce n’est pas un acte poli­tique. C’est un acte personnel.

Kess­ler ne répon­dit rien. Mais quelque chose se déten­dit en lui — imperceptiblement.

— Qua­trième piste, dit Poi­rot. Édouard Moreels.

Moreels écra­sa sa ciga­rette et en allu­ma une autre avec un calme de chat.

— Je vous écoute, mon­sieur Poirot.

— Mar­chand d’art. Ancien faus­saire — réfor­mé, selon vos dires. Vous connais­sez le Spilliaert, vous en connais­sez la valeur, vous avez les contacts pour le revendre. Tout vous désigne.

— Tout, sauf la vérité.

— En effet. Vous étiez au bar du Metro­pole le soir du vol, jus­qu’à une heure avan­cée. Mon­sieur Fraysse peut en témoi­gner. Vous avez un ali­bi. Et sur­tout — le tableau n’a pas été reven­du. Il n’a pas été pro­po­sé à vos contacts, ni à aucun mar­chand de Bruxelles, d’An­vers ou de Gand. J’ai véri­fié. Ce qui confirme ce que je disais : ce vol n’est pas un vol cra­pu­leux. L’ob­jet n’a pas été pris pour être vendu.

Moreels incli­na la tête.

— Alors pour­quoi a‑t-il été pris ?

— C’est la seule ques­tion qui compte, mon­sieur Moreels. Et la réponse…

Poi­rot s’ar­rê­ta. Il regar­da l’as­sem­blée — len­te­ment, visage après visage, comme un musi­cien qui par­court sa par­ti­tion avant le der­nier mou­ve­ment. Son regard pas­sa sur Jans­sens, sur la com­tesse, sur Kess­ler, sur Moreels, sur Fer­nand, sur Albert, sur Mieke. Et il s’ar­rê­ta — une frac­tion de seconde, pas plus — sur Hastings.

Puis il reprit.

— La réponse est simple. Ce vol n’é­tait pas un vol. C’é­tait un malentendu.

Louis sen­tit son coeur man­quer un battement.

— En exa­mi­nant la chambre 118, j’ai consta­té que l’a­qua­relle avait été reti­rée de son cadre avec soin — sans déchi­rure, sans pré­ci­pi­ta­tion. Ce n’est pas le geste d’un voleur. C’est le geste de quel­qu’un qui mani­pule une oeuvre d’art avec res­pect. Mais c’est aus­si — et c’est là le point cru­cial — le geste de quel­qu’un qui connaît les tableaux. Pas un ama­teur. Quel­qu’un qui sait com­ment on retire une oeuvre d’un cadre sans l’abîmer.

Il mar­qua une pause.

— Or, dans le cours de mon enquête, j’ai appris que le per­son­nel d’en­tre­tien de l’hô­tel avait été char­gé, cette semaine, de reti­rer et net­toyer les tableaux déco­ra­tifs de l’é­tage — une opé­ra­tion de main­te­nance qui a lieu deux fois par an. Mon­sieur Fer­nand peut le confirmer.

Fer­nand acquiesça.

— Dans la confu­sion, et parce que mon­sieur Jans­sens avait accro­ché son Spilliaert par-des­sus le pay­sage fla­mand four­ni par l’hô­tel, il est tout à fait conce­vable que l’a­qua­relle ait été reti­rée par erreur — prise pour un tableau de l’hô­tel par un membre du per­son­nel qui ne connais­sait pas Spilliaert et qui ne savait pas qu’une oeuvre de valeur avait été ajou­tée au mur de la 118.

Le silence.

Louis ne res­pi­rait plus. Il regar­dait Poi­rot et il voyait — il voyait clai­re­ment, avec une luci­di­té ter­rible — ce que Poi­rot était en train de faire. Il men­tait. Poi­rot, le cham­pion de la véri­té, le prêtre des cel­lules grises, l’homme pour qui l’ordre et la méthode étaient les deux piliers du monde — Poi­rot men­tait. Devant tout le monde. Avec un calme absolu.

— L’a­qua­relle a été retrou­vée ce matin, dit Poi­rot. Dans la réserve du sous-sol, par­mi les autres tableaux de l’é­tage, en attente de net­toyage. Elle est intacte. Pas une égratignure.

Il se tour­na vers Janssens.

— Votre Spilliaert, mon­sieur Jans­sens. Il vous sera res­ti­tué dans l’heure.

Jans­sens res­ta bouche bée. Puis une expres­sion de sou­la­ge­ment enva­hit son visage mas­sif — un sou­la­ge­ment qui effa­çait tout le reste, la colère, la sus­pi­cion, la ran­cune. Il avait son tableau. Le reste ne comp­tait plus.

— Mais alors… dit la com­tesse. Tout ça pour rien ? Toute cette enquête, tous ces inter­ro­ga­toires, toutes ces… révé­la­tions… pour un malentendu ?

— Hélas oui, com­tesse. Les drames les plus spec­ta­cu­laires ont par­fois les dénoue­ments les plus banals. C’est une loi de l’exis­tence que je déplo­rais déjà dans ma jeu­nesse et que les années n’ont pas infirmée.

La pièce se déten­dit comme un res­sort qu’on relâche. Jans­sens se leva, ser­ra la main de Poi­rot avec une vigueur qui faillit lui déboî­ter l’é­paule, et sor­tit en récla­mant du cham­pagne. La com­tesse Fer­rante quit­ta le salon sans regar­der per­sonne — la digni­té en lam­beaux mais la tête haute. Kess­ler s’é­clip­sa avec un hoche­ment de tête silen­cieux. Moreels écla­ta de rire, allu­ma une ciga­rette, et décla­ra que c’é­tait le meilleur spec­tacle qu’il eût vu depuis la der­nière repré­sen­ta­tion de Tos­ca à La Monnaie.

Fer­nand fit sor­tir Albert par une porte laté­rale. Mieke les sui­vit, en silence, les yeux tou­jours baissés.

Has­tings n’a­vait pas bougé.

Il était assis dans son fau­teuil, son livre sur les genoux, le visage très pâle, et il regar­dait Poi­rot avec une expres­sion que Louis ne lui avait jamais vue — une expres­sion où la gra­ti­tude, la honte, et quelque chose qui res­sem­blait à un amour immense se mélan­geaient en un seul regard, un regard que seuls trente ans d’a­mi­tié pou­vaient produire.

Poi­rot ne le regar­da pas. Il ran­gea ses gants, ajus­ta sa cra­vate, et sor­tit du salon Renais­sance en saluant Mon­sieur Verhul­st d’un geste de la main.

Louis res­ta seul avec Hastings.

— Fraysse, dit le capi­taine d’une voix très basse. Vous savez, n’est-ce pas ?

Louis ne répon­dit pas tout de suite. Il fer­ma son car­net. Il regar­da cet homme — cet homme bon, cet homme simple, cet homme qui avait volé une aqua­relle pour l’of­frir à une femme de chambre dont il ne connais­sait même pas le nom de famille — et il ne trou­va en lui ni colère ni mépris. Seule­ment une immense fatigue, et peut-être, sous la fatigue, quelque chose qui res­sem­blait à de la tendresse.

— Je ne sais rien, Has­tings, dit-il. Il n’y a rien à savoir. Un mal­en­ten­du. Un tableau éga­ré. C’est ce que Poi­rot a dit.

Has­tings fer­ma les yeux. Et Louis vit, sur la joue du capi­taine, quelque chose qui brillait dans la lumière des lustres — une larme, peut-être, ou un reflet. Puis Has­tings se leva, ser­ra la main de Louis avec une force exces­sive, et sor­tit du salon sans un mot de plus.

XIII

LE HUIS CLOS

Louis ne sut jamais exac­te­ment ce qui se dit entre Poi­rot et Has­tings cette nuit-là. Il n’é­tait pas pré­sent. Il n’au­rait pas vou­lu l’être. Cer­taines conver­sa­tions n’ap­par­tiennent qu’à ceux qui les vivent, et celle-ci, Louis le sen­tait, était de celles qui ne se racontent pas — de celles qui changent la forme d’une ami­tié sans en bri­ser le fil.

Mais il enten­dit des fragments.

Sa chambre, la 214, se trou­vait au même étage que celle de Poi­rot, la 208, sépa­rée par deux portes. Les murs du Metro­pole étaient épais — c’é­taient des murs du dix-neu­vième siècle, construits pour durer — mais les portes, elles, lais­saient fil­trer les voix quand elles mon­taient un peu plus haut que le mur­mure. Et cette nuit-là, vers onze heures, en reve­nant du bar, Louis entendit.

La voix de Has­tings d’a­bord — plus grave que d’ha­bi­tude, dépouillée de cette jovia­li­té qui était son armure.

— … ne sais pas ce qui m’a pris, Poi­rot. Je vous jure que je ne le sais pas. Je l’ai vue — cette fille — ses che­veux — et j’ai vu le tableau — et c’é­tait la même chose, vous com­pre­nez ? La même tris­tesse. La même soli­tude. Et j’ai pen­sé… j’ai pen­sé que si je pouvais…

La voix de Poi­rot, plus basse, plus dif­fi­cile à saisir.

— … n’est pas une ques­tion de com­prendre, Has­tings. Je com­prends. Je com­prends très bien. Ce qui m’in­quiète, ce n’est pas que vous ayez fait une chose stu­pide — vous faites des choses stu­pides depuis trente ans, et je m’y suis rési­gné. Ce qui m’in­quiète, c’est que vous ayez fait une chose stu­pide que vous ne pou­vez pas vous expli­quer à vous-même.

Un silence.

— Elle ne sau­ra jamais, reprit Has­tings. Elle ne sait même pas que j’existe. Je suis un client de l’hô­tel. Un Anglais en cos­tume de tweed. Elle passe devant moi dix fois par jour et elle ne me voit pas. Et moi je…

— Vous l’a­vez vue, Has­tings. C’est la dif­fé­rence. Vous l’a­vez vue — pas la femme de chambre, pas l’u­ni­forme, pas la coiffe. Vous avez vu la femme. Et dans cette aqua­relle de Spilliaert, vous avez vu ce que vous n’ar­ri­viez pas à dire. Un homme qui vole un tableau pour l’of­frir à une femme est un homme qui cherche un lan­gage — un lan­gage que les mots n’ont pas.

Louis s’é­loi­gna de la porte. Il ne vou­lait pas entendre davan­tage. Il avait enten­du assez. Assez pour savoir que Poi­rot avait com­pris depuis le début — peut-être depuis le pre­mier jour, depuis le pre­mier regard de Has­tings au bar — et qu’il avait mené son enquête non pas pour trou­ver le cou­pable mais pour construire, métho­di­que­ment, avec toute la rigueur de ses cel­lules grises, l’ar­chi­tec­ture d’un men­songe qui sau­ve­rait son ami.

L’a­qua­relle avait été retrou­vée, disait la ver­sion offi­cielle, dans la réserve du sous-sol. Louis savait que c’é­tait faux. L’a­qua­relle avait été retrou­vée ailleurs — dans la chambre de Has­tings, pro­ba­ble­ment, ou dans un endroit où Has­tings l’a­vait cachée avant de pou­voir l’of­frir à Mieke. Poi­rot l’a­vait récu­pé­rée, dis­crè­te­ment, et l’a­vait remise en place. Puis il avait fabri­qué son his­toire de mal­en­ten­du — une his­toire si banale, si déce­vante, qu’elle en deve­nait cré­dible. Car per­sonne ne sus­pecte un dénoue­ment ennuyeux d’être un men­songe. C’est la ruse suprême : la bana­li­té comme camou­flage de la vérité.

Louis entra dans sa chambre. Il s’as­sit sur le lit. Il regar­da la fenêtre — dehors, Bruxelles dor­mait sous un ciel sans étoiles, et les réver­bères de la place de Brou­ckère jetaient leurs halos jaunes sur les trot­toirs déserts. Quelque part dans la ville, un tram­way de nuit pas­sa en grin­çant, puis le silence revint, un silence de capi­tales endor­mies qui n’est jamais tout à fait le silence.

Il pen­sa à Has­tings. À ce que c’est qu’un homme qui vole par amour — non pas l’a­mour pas­sion­nel, non pas l’a­mour pos­ses­sif, mais quelque chose de plus rare et de plus étrange : l’a­mour de com­pas­sion, l’a­mour qui naît quand on recon­naît chez un autre la bles­sure qu’on porte en soi. Has­tings avait vu Mieke, et dans Mieke il avait vu quelque chose — sa propre soli­tude peut-être, cette soli­tude du com­pa­gnon fidèle qui marche tou­jours à côté de quel­qu’un sans jamais être au centre. Et l’a­qua­relle de Spilliaert — cette femme de dos sur la digue, cette femme qu’on ne voit jamais de face — c’é­tait ça : l’i­mage de quel­qu’un qui regarde ailleurs, qui attend, qui ne sait pas qu’on la regarde.

Il pen­sa à Poi­rot. À ce que cela coû­tait à un homme comme Poi­rot — un homme pour qui l’ordre était la loi suprême, pour qui la véri­té était sacrée, pour qui le men­songe était l’en­ne­mi abso­lu — de men­tir. De men­tir devant tout le monde. De construire une fausse solu­tion, de pré­sen­ter un faux dénoue­ment, de tra­hir ses propres prin­cipes pour pro­té­ger son ami. C’é­tait peut-être l’acte le plus extra­or­di­naire que Poi­rot eût jamais accom­pli — non pas résoudre le crime, mais le dis­si­mu­ler. Non pas trou­ver la véri­té, mais la rem­pla­cer par une fiction.

Et il pen­sa à Mieke. Mieke qui ne sau­rait jamais. Qui conti­nue­rait à tra­ver­ser les cou­loirs du Metro­pole avec son pla­teau et sa coiffe et ses che­veux auburn. Qui conti­nue­rait à attendre la relève à minuit, seule sur sa chaise, dans la lumière jaune de l’of­fice. Qui ne sau­rait jamais qu’un Anglais au coeur trop grand avait vou­lu lui offrir un tableau qui lui res­sem­blait — un geste absurde, un geste impos­sible, un geste qui conte­nait peut-être plus de véri­té que tout ce que Louis avait écrit en vingt ans de journalisme.

Il ouvrit son car­net. Il écri­vit une seule phrase, la ratu­ra, la réécri­vit, la ratu­ra encore. Puis il fer­ma le car­net et étei­gnit la lumière.

La phrase, qu’il n’é­cri­ra dans aucun article et qu’il ne dira à per­sonne, était celle-ci : Il y a des crimes qui ne méritent pas d’être punis parce qu’ils contiennent, en eux, leur propre châ­ti­ment — la beau­té de ce qu’on n’a pas su donner.

XIV

LE DÉPART

Le hui­tième jour, Louis Fraysse fit sa valise.

C’é­tait le matin. La lumière de sep­tembre entrait par la fenêtre de la chambre 214 avec cette clar­té lai­teuse qui avait été la pre­mière chose qu’il avait vue de Bruxelles, huit jours plus tôt, et qui était peut-être, de tout ce qu’il avait vu ici, la chose dont il se sou­vien­drait le plus long­temps. Il plia ses che­mises, ran­gea son car­net, bou­cla la valise en cuir fati­gué. Il regar­da une der­nière fois la vue sur la place de Brou­ckère — les tram­ways, les pas­sants, le ven­deur de gaufres qui n’é­tait pas encore là à cette heure mais dont l’emplacement vide était comme une pro­messe — et il descendit.

Au bar, il trou­va Poi­rot et Hastings.

Ils pre­naient le café ensemble, comme tous les matins, dans cette cho­ré­gra­phie silen­cieuse qu’ils avaient per­fec­tion­née au fil des décen­nies — Poi­rot avec sa tasse posée exac­te­ment au centre de la sou­coupe, Has­tings avec sa tasse à moi­tié ren­ver­sée. Rien n’a­vait chan­gé entre eux, en appa­rence. Has­tings avait retrou­vé son sou­rire. Poi­rot avait retrou­vé son air de supé­rio­ri­té bien­veillante. Ils se par­laient comme ils s’é­taient tou­jours par­lé — avec cette affec­tion bour­rue qui est le lan­gage des vieilles ami­tiés anglaises, même quand l’un des deux est belge.

Mais quelque chose avait chan­gé. Louis le vit tout de suite. Quelque chose dans la manière dont Poi­rot regar­dait Has­tings — non plus avec l’exas­pé­ra­tion amu­sée de l’homme de génie envers le brave imbé­cile, mais avec autre chose, quelque chose de plus grave, de plus pro­fond, le regard d’un homme qui a vu son ami tom­ber et qui l’a rat­tra­pé, et qui sait que ce geste-là compte plus que toutes les enquêtes du monde.

— Vous par­tez, mon­sieur Fraysse ? dit Poirot.

— Oui. Le train de onze heures. Paris m’at­tend. Et mon article aussi.

— L’ar­ticle sur la scène artis­tique belge ?

— Celui-là, oui. Celui que je suis venu écrire.

Poi­rot sou­rit. Un sou­rire fin, un sou­rire qui en disait long — qui disait qu’il savait que Louis n’é­cri­rait pas cet article, ou qu’il en écri­rait un autre, un article qui ne serait jamais publié, un article sur un vol de tableau dans un hôtel de Bruxelles, un vol qui n’a­vait jamais eu lieu, un crime par­fait non pas parce qu’il n’a­vait pas été décou­vert mais parce qu’il avait été pardonné.

— La Bel­gique vous a plu, j’es­père ? deman­da Poirot.

— Plus que je ne le pen­sais, dit Louis. C’est un pays étrange. Pas tout à fait un pays, d’ailleurs. Plu­tôt un état d’es­prit. Quelque chose entre le rêve et la pluie.

— C’est la plus belle défi­ni­tion de la Bel­gique que j’aie jamais enten­due, dit Poi­rot. Et la plus exacte.

Has­tings se leva et ser­ra la main de Louis. Une poi­gnée de main forte, franche, un peu trop longue — la poi­gnée de main d’un homme qui remer­cie sans pou­voir dire de quoi.

— Bonne route, Fraysse. Et si vous pas­sez par Londres un jour…

— J’i­rai vous voir, capitaine.

— Has­tings. Appe­lez-moi Has­tings. Après ce que nous avons vécu ensemble, je crois que nous pou­vons nous pas­ser des formalités.

Louis sou­rit. Il ne dit rien. Il y a des choses qui se disent en ne les disant pas, et celle-ci en fai­sait partie.

Il paya sa note à la récep­tion. Mon­sieur Verhul­st lui sou­hai­ta un bon voyage avec un sou­la­ge­ment à peine dis­si­mu­lé — l’af­faire du tableau avait été réso­lue, l’hon­neur du Metro­pole était sauf, et plus vite les pro­ta­go­nistes de cette his­toire quit­te­raient l’hô­tel, mieux il se por­te­rait. Louis tra­ver­sa le hall une der­nière fois — les colonnes, les lustres, les mou­lures dorées, le pla­fond Renais­sance — et il eut, fugi­ti­ve­ment, le sen­ti­ment de quit­ter non pas un hôtel mais un monde, un monde clos et par­fait où les drames se jouaient en sour­dine et où les dénoue­ments n’a­vaient pas la bru­ta­li­té de la vie réelle.

Dans le hall, il croi­sa Fernand.

— Mon­sieur Fraysse, dit le vieux concierge. Bon voyage.

— Mer­ci, Fer­nand. Pre­nez soin d’Albert.

— Albert est un bon petit. Il a fait une erreur. Qui n’en fait pas ?

Fer­nand le regar­da avec ses yeux de puits — ces yeux qui avaient vu pas­ser qua­rante ans de clients, de scan­dales, de secrets — et Louis com­prit que le vieux concierge, lui aus­si, savait. Peut-être pas tout. Peut-être juste assez. Fer­nand était de ces hommes qui voient tout et qui ne disent rien, parce qu’ils savent que les hôtels, comme les confes­sion­naux, ont besoin du silence pour exister.

En se retour­nant pour gagner la porte, Louis la vit.

Mieke des­cen­dait l’es­ca­lier de ser­vice avec un panier de linge frais. Elle por­tait son uni­forme noir, sa coiffe blanche, et ses che­veux auburn étaient ramas­sés comme tou­jours — sauf qu’une mèche s’é­tait échap­pée et tom­bait sur sa tempe, et dans la lumière du matin cette mèche avait exac­te­ment la cou­leur que Spilliaert aurait choi­sie pour peindre l’au­tomne. Elle ne vit pas Louis. Ou peut-être le vit-elle et ne le mon­tra pas — avec Mieke, comme avec Poi­rot, on ne savait jamais tout à fait. Elle tra­ver­sa le hall en direc­tion de l’of­fice, le dos droit, le pas régu­lier, avec cette manière de se dépla­cer qui était la sienne — pré­sente et absente à la fois, visible et invi­sible, comme un per­son­nage de tableau qui exis­te­rait simul­ta­né­ment dans le cadre et en dehors.

Louis la regar­da pas­ser. Il pen­sa à Has­tings. Il pen­sa au mot lais­sé sur l’o­reiller, avec une faute d’or­tho­graphe. Il pen­sa à l’a­qua­relle de Spilliaert — cette femme de dos sur la digue, que Mieke ne ver­rait jamais, que per­sonne ne lui avait offerte, et qui était de retour dans la chambre de Jans­sens, accro­chée au mur comme si rien ne s’é­tait pas­sé. Il pen­sa à toutes les choses qui ne sont pas don­nées, à tous les gestes qui n’a­bou­tissent pas, à toutes les lettres qui ne sont pas envoyées, à tous les mots qui res­tent coin­cés quelque part entre le coeur et la bouche. Et il se deman­da si c’é­tait cela, fina­le­ment, la vraie matière de la vie — non pas ce qui arrive, mais ce qui n’ar­rive pas, non pas ce qui se dit, mais ce qui reste tu.

Mieke dis­pa­rut dans l’of­fice. La porte se refer­ma. Louis ne la rever­rait plus.

Il sor­tit du Metropole.

L’air de Bruxelles le frap­pa au visage — l’air humide, miné­ral, avec cette odeur de pluie immi­nente qui était deve­nue, en huit jours, l’o­deur même de sa mémoire. Il mar­cha jus­qu’à la gare du Midi en pre­nant son temps, par des rues qu’il connais­sait main­te­nant — la rue Neuve, le bou­le­vard Ans­pach, les petites rues der­rière la Bourse où les cafés ser­vaient déjà de la bière à dix heures du matin. Il s’ar­rê­ta un ins­tant devant une vitrine. C’é­tait une gale­rie d’art — une petite gale­rie, coin­cée entre un mar­chand de tabac et un cor­don­nier, avec dans la vitrine trois ou quatre toiles et une aquarelle.

L’a­qua­relle repré­sen­tait une rue d’Os­tende la nuit. Pas de figure humaine. Juste la rue, les réver­bères, les façades, et au bout de la pers­pec­tive, la mer — invi­sible mais pré­sente, devi­née par la lumière, par le vide, par ce rien qui est tout. Ce n’é­tait pas un Spilliaert. C’é­tait une copie, ou un imi­ta­teur, ou quel­qu’un qui avait vu les mêmes choses que Spilliaert et qui les avait peintes à sa manière. Mais c’é­tait beau. C’é­tait beau de cette beau­té belge qui ne res­semble à aucune autre — une beau­té qui ne s’im­pose pas, qui ne brille pas, qui reste dans l’ombre et qui vous attend.

Louis regar­da l’a­qua­relle un long moment. Puis il reprit sa marche.

À la gare du Midi, il ache­ta son billet, s’ins­tal­la dans le train, posa sa valise au-des­sus de sa tête. Le train s’é­bran­la à onze heures pré­cises. Les fau­bourgs de Bruxelles défi­lèrent en sens inverse — les mai­sons de brique rouge, les jar­dins minus­cules, les che­mi­nées — et Louis les regar­da cette fois, les vit vrai­ment, comme on voit les choses quand on sait qu’on ne les rever­ra peut-être pas.

Il sor­tit son car­net. Il ne l’ou­vrit pas.

Il pen­sa à l’ar­ticle qu’il devait écrire — celui sur la scène artis­tique belge, Ensor, Magritte, Del­vaux. Il l’é­cri­rait. Il enver­rait au Figa­ro un texte cor­rect, docu­men­té, pro­fes­sion­nel, que per­sonne ne lirait jus­qu’au bout. Et dans un tiroir de son bureau, rue du Bac — non, il n’a­vait plus le bureau de la rue du Bac, Hélène avait empor­té le bureau avec le reste — dans un tiroir de son nou­veau bureau, dans le nou­vel appar­te­ment qu’il n’a­vait pas encore trou­vé, il ran­ge­rait un autre texte. Un texte qui ne serait pas un article. Un texte sur un hôtel de Bruxelles, sur un détec­tive belge qui avait men­ti par ami­tié, sur un capi­taine anglais qui avait volé par amour, et sur une femme de chambre aux che­veux auburn qui ne sau­rait jamais rien de tout cela.

Ce texte, il ne le publie­rait pas. Il n’é­tait pas publiable. Il conte­nait trop de véri­té pour être du jour­na­lisme et trop de men­songe pour être de la lit­té­ra­ture. Il res­te­rait dans le tiroir, entre les choses écrites et les choses tues, dans cette zone grise — encore une zone grise, encore un entre-deux belge — où les his­toires qui ne trouvent pas leur forme attendent, patiem­ment, qu’on veuille bien les raconter.

Le train fran­chit la fron­tière fran­çaise. La pluie s’ar­rê­ta. Le ciel s’é­clair­cit. Et Louis Fraysse, jour­na­liste au Figa­ro, qua­rante-deux ans, fer­ma les yeux et dor­mit — d’un som­meil sans rêve, pro­fond, le som­meil des hommes qui ont vu quelque chose qu’ils ne com­prennent pas tout à fait mais qui les a chan­gés, imper­cep­ti­ble­ment, comme le pas­sage d’une ombre sur un visage endormi.

FIN

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