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La sai­son des dieux

La sai­son des dieux

Cha­pitres 11 à 14

Cha­pitre 11

Rama vint le cher­cher au Galle Face.

C’é­tait la pre­mière fois que le pûja­ri quit­tait Sea Street — du moins la pre­mière fois qu’É­tienne le voyait ailleurs que dans le kovil ou dans la petite pièce encom­brée qui lui ser­vait de cel­lule. Et le voir ici, debout dans le hall de l’hô­tel, pieds nus sur le marbre, le torse nu sous un châle de coton, les trois lignes de cendre sur le front, au milieu des fau­teuils de rotin et du por­trait du roi George V, était un spec­tacle si incon­gru qu’É­tienne eut l’im­pres­sion de voir deux mondes se per­cu­ter — deux plaques tec­to­niques qui auraient glis­sé l’une contre l’autre et pro­duit, au point de fric­tion, un trem­ble­ment de terre silencieux.

Anu­ra le regar­da tra­ver­ser le hall avec une expres­sion indé­chif­frable. Il ne l’ar­rê­ta pas. Il ne lui deman­da pas ce qu’il fai­sait là. Il le regar­da comme on regarde un phé­no­mène natu­rel — une marée, un orage, quelque chose qui vient et contre lequel on ne lutte pas.

— Aujourd’­hui, dit Rama à Étienne, nous allons à Kelaniya.

Kela­niya. Le temple boud­dhiste le plus ancien de Colom­bo — pas un kovil hin­dou, pas un sanc­tuaire de Muru­gan, mais un viha­ra boud­dhiste, un lieu où le Boud­dha lui-même, selon la légende, avait posé le pied il y a deux mille cinq cents ans. Étienne ne com­pre­nait pas. Rama était un prêtre hin­dou, un shi­vaïte, un ser­vi­teur de Muru­gan. Qu’al­lait-il faire dans un temple bouddhiste ?

— Vous ne com­pre­nez pas, dit Rama, et ce n’é­tait pas une ques­tion. À Cey­lan, les dieux ne se font pas la guerre. Boud­dha et Vish­nou et Shi­va et Muru­gan boivent le même thé. C’est les hommes qui séparent. Les dieux, eux, savent.

Ils prirent un char à bœufs — pas un rick­shaw, un char à bœufs, lent, brin­que­ba­lant, tiré par un zébu blanc aux yeux doux — et le tra­jet vers Kela­niya dura une heure, à tra­vers les fau­bourgs de Colom­bo, les coco­te­raies, les rizières, les vil­lages de pêcheurs le long de la rivière Kela­ni. Le monde défi­lait avec une len­teur hyp­no­tique — les femmes lavaient le linge dans la rivière, les enfants nageaient, les buffles dor­maient dans la boue, et tout cela avait une beau­té si simple, si abso­lue, qu’É­tienne sen­tit quelque chose se des­ser­rer en lui, un nœud qu’il n’a­vait pas su qu’il portait.

Le temple de Kela­niya était blanc. Blanc et or, avec un dago­ba — un stu­pa — d’une blan­cheur éblouis­sante qui brillait dans le soleil du matin comme un crâne poli. Des moines en robe safran mar­chaient dans la cour avec une len­teur médi­ta­tive, chaque pas posé comme un mot dans une prière. L’o­deur ici n’é­tait pas celle de Sea Street — pas le camphre épais, pas le ghee — mais l’en­cens léger, le lotus, la cire d’a­beille, et quelque chose de flo­ral et de frais, comme si la séré­ni­té avait un parfum.

Rama l’emmena à l’in­té­rieur. Les murs étaient cou­verts de fresques — des pein­tures anciennes, rafraî­chies au fil des siècles, qui racon­taient la vie du Boud­dha et la légende de sa visite à Cey­lan. Les cou­leurs étaient vives, presque naïves — des rouges, des jaunes, des verts — et les per­son­nages avaient des visages sereins, des corps souples, des gestes d’une grâce irréelle. Mais dans les coins, dans les marges des fresques, Étienne vit d’autres figures — des démons, des nagas, des esprits de la forêt, des êtres à mi-che­min entre l’hu­main et l’a­ni­mal, qui gri­ma­çaient ou sou­riaient avec une ambi­guï­té trou­blante. Le boud­dhisme de Cey­lan n’a­vait pas chas­sé les anciens dieux. Il les avait absor­bés. Ils étaient là, dans les coins, dans les ombres, à la péri­phé­rie du nir­va­na, et ils attendaient.

— Regar­dez, dit Rama.

Il mon­trait une fresque, dans une alcôve laté­rale, que la plu­part des visi­teurs ne remar­quaient pas. Elle repré­sen­tait un homme — un Euro­péen, visi­ble­ment, d’a­près ses vête­ments — age­nouillé devant un naga, un ser­pent divin à sept têtes. L’homme avait les bras ouverts, le visage levé, et son expres­sion n’é­tait ni de la ter­reur ni de l’a­do­ra­tion mais quelque chose entre les deux — une stu­pé­fac­tion totale, comme celle d’un enfant qui voit la mer pour la pre­mière fois.

— Cette fresque a été peinte il y a trois cents ans, dit Rama. Quand les Por­tu­gais sont arri­vés. L’ar­tiste a peint ce qu’il voyait — un homme d’Oc­ci­dent tou­ché par les dieux de l’île. Cela arrive. Cela a tou­jours été. Ce n’est pas un acci­dent, mon­sieur Lagrande. C’est un appel.

— Un appel de qui ?

— De l’île. De Muru­gan. De la mer. Appe­lez ça comme vous vou­lez. Les noms sont des vête­ments que les choses portent pour ne pas effrayer les hommes. Des­sous, c’est nu. Des­sous, c’est immense.

Ils res­tèrent long­temps à Kela­niya. Rama pria — mais sa prière n’a­vait rien de la puja exu­bé­rante du kovil, c’é­tait un silence, une immo­bi­li­té, un effa­ce­ment de soi si total que pen­dant de longues minutes Étienne oublia qu’il était là. Le pûja­ri se fon­dait dans le temple comme un pois­son dans le récif. Le pois­son-scor­pion. L’i­mage vint et resta.

Au retour, dans le char à bœufs, le cré­pus­cule tom­bait sur la rivière Kela­ni. L’eau était d’un rose inouï, un rose de chair, de pétale, de fièvre. Des chauves-sou­ris géantes — des rous­settes, Pte­ro­pus gigan­teus, le natu­ra­liste en lui les iden­ti­fia machi­na­le­ment — tra­ver­saient le ciel en for­ma­tions silen­cieuses, leurs ailes noires décou­pées contre le rose comme des idéo­grammes. Le monde était d’une beau­té si exces­sive qu’elle en deve­nait presque insup­por­table, et Étienne com­prit — avec une clar­té qui lui cou­pa le souffle — pour­quoi les hommes qui voyaient cette beau­té ne pou­vaient plus la quit­ter. Ce n’é­tait pas de la fai­blesse. C’é­tait de la luci­di­té. C’é­tait voir le monde tel qu’il était — pas tel que la rai­son le filtre, le réduit, le nomme — mais tel qu’il était réel­le­ment, dans sa splen­deur nue, insou­te­nable, dévorante.

— Rama, dit-il.

— Oui.

— Je ne retrouve plus mes dessins.

— Vos des­sins de poissons ?

— Mes anciens des­sins. Ceux d’a­vant. Quand je des­sine main­te­nant, ce sont d’autres choses qui sortent. Des choses que je ne contrôle pas.

Rama ne le regar­da pas. Il regar­dait la rivière.

— Quand Muru­gan prend la main d’un homme, la main ne des­sine plus ce que l’homme veut. Elle des­sine ce que le dieu veut.

— Je ne crois pas en Murugan.

— Muru­gan croit en vous. C’est suffisant.

Le char à bœufs arri­va au Galle Face à la nuit tom­bée. Étienne des­cen­dit. Rama res­ta sur le char. Leurs regards se croi­sèrent dans la lueur du réver­bère — le prêtre tamoul pieds nus et le natu­ra­liste fran­çais en lin frois­sé — et quelque chose pas­sa entre eux, pas un adieu, pas une pro­messe, quelque chose de plus nu que les mots, une reconnaissance.

— Venez demain, dit Rama. Il y aura le feu.

Puis le char s’é­loi­gna, et le bruit des roues sur la route se fon­dit dans le bruit de l’o­céan, et Étienne res­ta seul devant la façade blanche de l’hô­tel, et la façade blanche de l’hô­tel le regar­dait avec ses fenêtres allu­mées comme autant d’yeux, et il entra.

Devi l’at­ten­dait dans le hall. Non — elle ne l’at­ten­dait pas. Elle était là, c’est tout, assise dans un fau­teuil de rotin, les jambes repliées sous elle, le Conrad fer­mé sur ses genoux. Mais quand il entra, elle leva la tête, et son visage — son visage pâle aux yeux sombres — eut une expres­sion qu’il n’y avait jamais vue. Du soulagement.

— Vous êtes reve­nu, dit-elle.

Et dans ces trois mots, il y avait tout — la peur qu’il ne revienne pas, la mémoire de son père qui n’é­tait pas reve­nu, et autre chose encore, plus fra­gile, plus neuf, quelque chose qui res­sem­blait à de l’at­ta­che­ment et qui n’a­vait pas encore trou­vé sa forme.

Il s’as­sit à côté d’elle. Il ne dit rien. Elle ne dit rien. Ils res­tèrent assis dans le hall du Galle Face, sous le por­trait du roi George V et les ven­ti­la­teurs qui bras­saient l’air tiède, et le silence entre eux n’é­tait plus un silence — c’é­tait une conver­sa­tion, la plus impor­tante qu’ils aient jamais eue, et elle se pas­sait de mots.

Cha­pitre 12

Le feu fut pré­pa­ré à l’aube.

Dans la cour du kovil, der­rière le sanc­tuaire, là où d’or­di­naire le linge séchait et les enfants jouaient, on avait creu­sé une fosse longue de dix mètres et large de deux. Des braises y rou­geoyaient — du bois de mar­gou­sier brû­lé toute la nuit, réduit en un tapis incan­des­cent qui pul­sait dans le petit matin comme le cœur d’un ani­mal mons­trueux. La cha­leur mon­tait en vagues visibles, défor­mant l’air au-des­sus de la fosse, et même à cinq mètres, Étienne sen­tait la mor­sure sur son visage, sur ses mains, sur la peau expo­sée de ses avant-bras.

Les dévots étaient là. Plus nom­breux que lors de la grande puja — trois cents, peut-être quatre cents, entas­sés dans la cour et dans la rue, débor­dant sur les toits voi­sins d’où des grappes d’en­fants regar­daient avec des yeux immenses. Les tam­bours bat­taient déjà. Le nadas­wa­ram chan­tait son cri conti­nu. Et les dévots se pré­pa­raient — cer­tains jeû­naient depuis trois jours, d’autres s’é­taient enduit le corps de cendre et de pâte de cur­cu­ma, et leurs visages avaient cette expres­sion qu’É­tienne avait appris à recon­naître, cette dis­po­ni­bi­li­té totale, ce vide qui n’est pas l’ab­sence mais l’attente.

Rama offi­ciait, debout au bord de la fosse, les pieds à quelques cen­ti­mètres des braises, et il n’a­vait pas chaud, ou il avait chaud et cela n’a­vait pas d’im­por­tance, et il chan­tait les man­tras avec une voix qui n’é­tait plus sa voix mais celle de quelque chose de plus ancien, de plus vaste, une voix qui venait du fond de la gorge et du fond des siècles.

Le pre­mier mar­cheur s’a­van­ça. Un homme d’une cin­quan­taine d’an­nées, le torse nu, les yeux fer­més. Il posa le pied sur les braises. Le pied nu, sans pro­tec­tion. Étienne enten­dit — ou crut entendre — le gré­sille­ment de la peau sur le char­bon. L’homme mar­cha. Len­te­ment. Dix mètres. Chaque pas posé avec une pré­ci­sion de som­nam­bule. Et il ne brû­la pas. Son visage ne mon­trait aucune dou­leur. Ses pieds posés sur le feu ne brû­laient pas. Quand il attei­gnit l’autre bout de la fosse, il ouvrit les yeux, et dans ces yeux il y avait quelque chose qu’É­tienne recon­nut — la même fixi­té, la même pro­fon­deur sans fond — les yeux du dieu noir.

Puis une femme. Puis un jeune homme. Puis un vieillard si fra­gile qu’il sem­blait fait de papier et de cendre, et qui tra­ver­sa les braises avec la légè­re­té d’un oiseau. Un par un, dix, vingt, trente, et les tam­bours accé­lé­raient, et le nadas­wa­ram mon­tait, et la foule chan­tait, et la fumée des braises se mêlait à la fumée du camphre et de l’en­cens, et tout cela — le son, l’o­deur, la cha­leur, la lumière — for­mait un seul bloc sen­so­riel, une masse indis­tincte qui entrait par tous les pores du corps et ne lais­sait rien intact.

Étienne se tenait au bord. Il regar­dait. Son car­net était dans sa poche mais il ne le sor­tit pas. Il n’y avait rien à noter. Les mots ne ser­vaient à rien ici. La science ne ser­vait à rien. Le ratio­na­lisme, la méthode, Lin­né, Cuvier, Dar­win — toute l’ar­chi­tec­ture de la pen­sée occi­den­tale qu’il por­tait sur ses épaules comme une armure — ne ser­vait à rien face à un vieil homme en dho­ti blanc qui mar­chait sur le feu sans brûler.

Rama s’ap­pro­cha de lui. Le pûja­ri avait le visage cou­vert de sueur et de cendre, les yeux plus grands que jamais, brillants d’une lumière qui n’é­tait pas celle du feu.

— Vous vou­lez marcher ?

La ques­tion était si simple, si directe, qu’elle trans­per­ça toutes les couches — les défenses, les doutes, les peurs, les cer­ti­tudes — et attei­gnit quelque chose de nu au fond de lui, un endroit qu’il ne savait pas avoir, un endroit d’a­vant la rai­son, d’a­vant les mots, d’a­vant Étienne Lagrande naturaliste.

— Je ne peux pas.

— Ce n’est pas ce que je vous ai demandé.

— Non.

Rama hocha la tête. Pas de décep­tion. Pas de juge­ment. Le même balan­ce­ment du crâne, ambi­gu et doux. Et il retour­na au bord de la fosse, et les mar­cheurs conti­nuaient, et le feu ne s’é­tei­gnait pas.

Étienne res­ta jus­qu’à la fin. Quand le der­nier mar­cheur eut tra­ver­sé, quand les braises com­men­cèrent à blan­chir, quand les tam­bours se turent et que le silence retom­ba sur Sea Street comme un voile, il sen­tit dans son corps quelque chose qu’il ne pou­vait nom­mer qu’a­vec un mot emprun­té à une langue qui n’é­tait pas la sienne — un cra­que­ment. Comme une coquille qui se fend. Comme un œuf.

Il ren­tra au Galle Face à pied. La marche dura une heure. Il ne prit pas le che­min le plus court — il lon­gea la côte, sui­vit la digue, les vagues à sa droite, l’é­cume qui léchait les rochers. Le soleil était haut, impla­cable, et sa peau brû­lait, mais c’é­tait une brû­lure exté­rieure, hon­nête, com­pré­hen­sible — du soleil sur de la peau — et il s’y accro­cha comme à une preuve que le monde phy­sique exis­tait encore.

Quand il arri­va au Galle Face, un pan­neau avait été pla­cé dans le hall, en lettres noires sur fond blanc :

S.S. DORAS­TUS — P&O LINE

DÉPART COLOM­BO POUR SIN­GA­POUR ET HONG KONG

11 AVRIL 1925

PAS­SA­GERS PRIÉS DE CONFIR­MER LEUR EMBARQUEMENT

AUPRÈS DE LA COM­PA­GNIE AVANT LE 8 AVRIL

Le 11 avril. Dans six jours.

Étienne res­ta debout devant le pan­neau. Les mots étaient clairs, nets, sans ambi­guï­té — le monde des horaires, des com­pa­gnies mari­times, des iti­né­raires, le monde qui va quelque part et qui sait où. Un monde où les bateaux partent à des dates pré­cises et où les gens montent à bord et s’en vont.

Anu­ra appa­rut à côté de lui. Le maître d’hô­tel regar­da le pan­neau, regar­da Étienne, et ne dit rien. Son silence était une ques­tion. Étienne le sen­tit comme on sent un cou­rant sous l’eau — invi­sible, mais qui vous tire.

— Six jours, dit Étienne.

— Oui, monsieur.

— Et après le Dorastus ?

— Le sui­vant ne par­ti­ra que fin avril, mon­sieur. Peut-être début mai. La sai­son des pluies approche. Les liai­sons seront moins régulières.

La sai­son des pluies. La mous­son. Après quoi Colom­bo serait cou­pé du monde — pas réel­le­ment, les bateaux conti­nuaient, mais le rythme ralen­tis­sait, les liai­sons s’es­pa­çaient, et res­ter devien­drait non plus un choix mais une consé­quence. On ne reste pas à Cey­lan pen­dant la mous­son — on y est retenu.

— Mer­ci, Anura.

— Mon­sieur Lagrande. Si vous sou­hai­tez que je fasse pré­pa­rer vos malles…

— Pas encore.

Le maître d’hô­tel s’in­cli­na et dis­pa­rut. Et Étienne res­ta seul dans le hall, entre le pan­neau du P&O et le por­trait du roi George V, entre le départ et la per­ma­nence, et le ven­ti­la­teur au pla­fond bras­sait l’air tiède avec son pouls méca­nique, et quelque part dans le temple de Sea Street un dieu noir aux yeux d’a­mande atten­dait, et quelque part sur la véran­da Noel Coward écri­vait, et quelque part dans l’hô­tel Devi Fon­se­ka lisait un livre qu’elle ne lisait pas, et l’o­céan Indien bat­tait contre la digue avec le même mot, tou­jours le même mot, et Étienne ne le com­pre­nait tou­jours pas mais il était de plus en plus sûr que c’é­tait son nom.

Cha­pitre 13

Le pois­son-scor­pion appa­rut le 9 avril.

Étienne ne le cher­chait plus. Il avait ces­sé de le cher­cher depuis des jours — ces­sé de cher­cher quoi que ce soit, en réa­li­té, comme si l’acte même de cher­cher appar­te­nait à un homme qu’il avait été et qu’il n’é­tait plus tout à fait. Mais le pois­son-scor­pion le trouva.

C’é­tait le matin, très tôt, avant la cha­leur. Il était des­cen­du sur les rochers en contre­bas de la digue du Galle Face, là où la mer se bri­sait en flaques tièdes entre les blocs de gra­nit. Il allait là par­fois, par habi­tude, par le reste de natu­ra­liste qui sur­vi­vait en lui comme une braise sous la cendre. Les flaques étaient des mondes en minia­ture — des our­sins, des ané­mones, des cre­vettes trans­pa­rentes, des petits gobies qui filaient entre les algues. Le voca­bu­laire du vivant, fidèle, ras­su­rant, classifiable.

Il le vit parce qu’il ne le cher­chait pas. C’est tou­jours ain­si que les pois­sons-scor­pions sont trou­vés — par acci­dent, par dis­trac­tion, quand l’œil relâche son atten­tion et que la forme sur­git du fond comme un secret qu’on ne peut voir que du coin de l’œil.

Il était là. Posé sur le gra­nit, dans dix cen­ti­mètres d’eau, par­fai­te­ment immo­bile. Brun, gra­nu­leux, cou­vert d’ex­crois­sances qui imi­taient les algues et la roche avec une exac­ti­tude hal­lu­ci­nante. Seize cen­ti­mètres, peut-être dix-huit. Les yeux — deux billes noires et fixes, posées au som­met de la tête comme des sen­ti­nelles — le regar­daient. Ou ne le regar­daient pas. Avec le pois­son-scor­pion, c’é­tait impos­sible à dire. Il regar­dait tout et rien. Il attendait.

Étienne s’ac­crou­pit. Len­te­ment. Sans geste brusque. Le natu­ra­liste en lui — ce fan­tôme de plus en plus pâle — nota les détails. Scor­pae­nop­sis dia­bo­lus, pro­ba­ble­ment. Les épines dor­sales, dres­sées, char­gées de venin. La bouche immense, dis­pro­por­tion­née, capable de s’ou­vrir en une frac­tion de seconde pour aspi­rer une proie. Et cette immo­bi­li­té — cette immo­bi­li­té qui n’é­tait pas la paix mais la guerre, la patience abso­lue du pré­da­teur qui sait que le temps joue pour lui.

Il ten­dit la main. Pas pour tou­cher — il connais­sait le dan­ger, le venin, la dou­leur — mais pour s’ap­pro­cher, pour réduire la dis­tance entre sa peau et cette peau qui n’en était pas une, cette armure de pierre et d’algue qui fai­sait du pois­son une par­tie du rocher et du rocher une par­tie du pois­son. Où finis­sait l’a­ni­mal ? Où com­men­çait le monde ? La fron­tière n’exis­tait pas. Le pois­son-scor­pion avait réso­lu la ques­tion que le natu­ra­liste se posait depuis des semaines — la ques­tion de la sépa­ra­tion, de la limite, du contour qui isole chaque chose du reste et per­met de la nom­mer. Le pois­son-scor­pion n’a­vait pas de contour. Il était le monde.

L’a­ni­mal ne bou­gea pas. Les yeux noirs regar­daient Étienne. Et Étienne regar­dait les yeux noirs. Et dans ce regard croi­sé — l’homme et le pois­son, le savant et la bête, le nom­meur et l’in­nom­mable — quelque chose se dit, qui n’a­vait pas besoin de mots.

Puis le pois­son bou­gea. Un mou­ve­ment si rapide qu’É­tienne ne le vit pas — une contrac­tion, un éclair brun dans l’eau claire — et il avait dis­pa­ru. Fon­du dans le rocher voi­sin. Invi­sible de nou­veau. Comme s’il n’a­vait jamais été là.

Étienne res­ta accrou­pi. L’eau tiède lui mouillait les genoux. Le soleil mon­tait. Les mouettes criaient. Le monde était le monde.

Il remon­ta vers l’hô­tel avec le sen­ti­ment très pré­cis — trop pré­cis pour être une illu­sion, trop étrange pour être une cer­ti­tude — que le pois­son-scor­pion n’é­tait pas un poisson.

Ce jour-là, il retour­na à Sea Street une der­nière fois.

Le kovil était calme. Pas de céré­mo­nie, pas de tam­bours, pas de foule. Juste la pénombre, les lampes à huile, le dieu noir cou­vert de ses guir­landes de jas­min, et le silence. Ce silence qui n’é­tait pas l’ab­sence de son mais la pré­sence de quelque chose de plus vaste que le son.

Rama était assis dans sa pièce, au milieu de ses textes et de ses sta­tuettes. Il leva les yeux quand Étienne entra et le regar­da comme on regarde un fruit qui arrive à matu­ri­té — sans impa­tience, avec une atten­tion tendre et détachée.

— Le bateau part après-demain, dit Étienne.

— Je sais.

— Vous savez tout.

— Non. Je sais très peu de choses. Mais les choses impor­tantes, oui, je les sais. Elles sont peu nombreuses.

Étienne s’as­sit par terre, les jambes croi­sées. Son corps avait appris la posi­tion, ses genoux ne pro­tes­taient plus, et cette adap­ta­tion du corps — cette red­di­tion phy­sique à un usage qui n’é­tait pas le sien — lui parut sou­dain signi­fi­ca­tive, comme le pre­mier symp­tôme d’une mala­die ou le pre­mier signe d’une gué­ri­son, et il ne savait pas lequel.

— Rama. Qu’est-ce qui m’arrive ?

Le pûja­ri fer­ma les yeux. Quand il les rou­vrit, ils étaient plus sombres, plus pro­fonds, comme si quel­qu’un d’autre regar­dait à travers.

— Vous êtes venu à Cey­lan pour clas­ser le monde. Pour sépa­rer les choses — les pois­sons des pois­sons, les roches des roches, les dieux des hommes. Vous êtes venu avec des boîtes et des éti­quettes. Et l’île vous a mon­tré qu’il n’y a pas de boîtes. Qu’il n’y a pas de sépa­ra­tion. Que le pois­son est la roche et que la roche est le dieu et que le dieu est vous.

— Ce n’est pas possible.

— Pour­quoi ?

— Parce que si c’est vrai, alors tout ce que j’ai fait — toute ma vie, mes études, mes clas­si­fi­ca­tions, mes planches, mes rap­ports — tout cela ne sert à rien.

— Tout cela est magni­fique, dit Rama. Vos des­sins de nudi­branches sont magni­fiques. Chaque écaille, chaque nageoire. Magni­fique et inutile, comme un man­da­la de sable que les moines balaient quand il est fini. L’acte de des­si­ner est sacré. Le des­sin est poussière.

Étienne sen­tit quelque chose mon­ter dans sa gorge — pas des larmes, il ne pleu­rait pas, il n’a­vait pas pleu­ré depuis l’en­fance — mais quelque chose de la même famille, un gon­fle­ment, une pres­sion, comme si toute l’eau de l’o­céan Indien essayait de pas­ser par un seul point de son corps.

— Rama. Je ne sais plus qui je suis.

Le pûja­ri sou­rit. Le même sou­rire. Depuis le pre­mier jour, le même sourire.

— Enfin, dit-il.

Ils res­tèrent long­temps assis en silence. Puis Rama se leva, alla dans le sanc­tuaire, et revint avec quelque chose dans la main — un petit objet qu’il posa dans la paume d’É­tienne. C’é­tait un vel — une lance minia­ture, en bronze, pas plus grande qu’un doigt. L’arme de Muru­gan. Celle qui tranche l’ignorance.

— Gar­dez-la, dit Rama. Quoi que vous fas­siez. Que vous par­tiez ou que vous res­tiez. Gardez-la.

Étienne refer­ma la main sur le bronze. Il était tiède — plus tiède qu’il n’au­rait dû l’être — et dans sa paume le petit objet pesait un poids impos­sible, le poids de quelque chose qui ne se mesure pas en grammes mais en années, en vies, en couches de sens accumulé.

Il quit­ta le temple. Il ne dit pas au revoir. Les au revoir appar­te­naient à un monde de sépa­ra­tions, et les sépa­ra­tions, il com­men­çait à le com­prendre, étaient une illu­sion. L’une des dernières.

Le soir, au Galle Face, il dîna avec Coward et Devi. C’é­tait la pre­mière fois qu’ils étaient trois à la même table, et Anu­ra les ins­tal­la avec une solen­ni­té dis­crète, comme s’il met­tait en scène un der­nier acte.

Coward fut brillant — plus brillant que d’ha­bi­tude, comme si l’im­mi­nence du départ d’É­tienne le pous­sait à une per­for­mance finale, un feu d’ar­ti­fice ver­bal pour illu­mi­ner ce qui allait s’é­teindre. Il par­la de la pièce qu’il écri­rait — « une comé­die cruelle, mon cher, sur des Anglais qui font sem­blant d’être civi­li­sés dans un décor qui leur rap­pelle qu’ils ne le sont pas » — et de l’O­rient qui n’é­tait pas un lieu mais un état d’es­prit, et de Somer­set Mau­gham qui avait tout com­pris et rien dit, et de la dif­fé­rence entre le secret et le mystère.

— Un secret, c’est quelque chose que quel­qu’un connaît et cache. Un mys­tère, c’est quelque chose que per­sonne ne connaît et qui se montre quand même. Vous, Lagrande, vous êtes arri­vé ici avec un secret — votre soli­tude, votre séche­resse, peu importe — et vous repar­tez avec un mys­tère. C’est un échange tout à fait inégal, et je vous envie.

Devi ne par­la presque pas. Elle man­geait len­te­ment — du riz, un cur­ry de légumes — et ses yeux allaient d’É­tienne à Coward et de Coward à la mer avec cette atten­tion flot­tante qui était sa façon d’être pré­sente. À un moment, sous la table, sa main tou­cha celle d’É­tienne. Ce n’é­tait pas un geste amou­reux. C’é­tait un geste de recon­nais­sance — la main de quel­qu’un qui sait ce que c’est que d’être pris par l’île et qui touche la main de quel­qu’un qui est en train d’être pris. Un contact de naufragés.

Étienne ne reti­ra pas sa main.

Ils se sépa­rèrent après le dîner. Coward mon­ta en lan­çant par-des­sus son épaule : « N’ou­bliez pas — si vous res­tez, vous me devez une pièce de théâtre. Si vous par­tez, vous me devez un roman. » Devi s’at­tar­da dans le hall, debout près de l’es­ca­lier, et dit simplement :

— Je serai là demain.

Ce qui était, peut-être, sa façon de dire qu’il pou­vait faire ce qu’il vou­lait — par­tir ou res­ter — et qu’elle serait là, quoi qu’il arrive, dans cet hôtel blanc face à l’o­céan, avec ses livres et son silence et son sou­ve­nir d’un père qui avait vu trop loin.

Étienne mon­ta dans sa chambre. Il ouvrit la fenêtre. L’o­céan était là, immense, noir, bruis­sant. Le Galle Face Green était désert. Pas de cerfs-volants. Pas d’en­fants. Juste l’herbe, la digue, et l’eau.

Il sor­tit le vel de sa poche. La petite lance de bronze. Il la posa sur la table de nuit, à côté de la montre Lip de son père. Deux objets. Deux mondes. Deux façons de mesu­rer le temps — l’une en heures et en minutes, l’autre en kal­pas, en cycles, en éternités.

Il se cou­cha sans fer­mer les volets. La lune entra dans la chambre. Elle se posa sur le miroir de l’ar­moire, et le miroir brilla dou­ce­ment dans l’obs­cu­ri­té, comme un œil ouvert.

Étienne ne regar­da pas le miroir. Il n’en avait plus besoin. Ce qui était dans le miroir était main­te­nant par­tout — dans l’air, dans le bruit de la mer, dans la cha­leur du bronze, dans la mémoire de la main de Devi sur sa main. Le dieu n’é­tait plus dans le miroir. Le dieu était dans la chambre. Le dieu était la chambre.

Il fer­ma les yeux et ne dor­mit pas. Il atten­dit l’aube comme on attend un verdict.

Cha­pitre 14

Le 11 avril 1925, le S.S. Doras­tus de la P&O Line entra dans le port de Colom­bo à six heures du matin.

Étienne le vit depuis la fenêtre de sa chambre. Le paque­bot était gris, mas­sif, banal — un navire comme des cen­taines d’autres, avec sa che­mi­née, ses mâts, son pont-pro­me­nade où des pas­sa­gers en blanc se pres­saient déjà pour aper­ce­voir la côte. Il arri­vait de Bom­bay et repar­ti­rait le soir même pour Sin­ga­pour, Hong Kong, Shan­ghai. La route de l’O­rient. Le monde qui conti­nue de tour­ner, avec ses horaires et ses billets et ses bagages étiquetés.

Ses malles n’é­taient pas prêtes. Le micro­scope Nachet était tou­jours sur le bureau, cou­vert de pous­sière. Les bocaux de for­mol étaient vides. Les filets n’a­vaient pas été ran­gés. Le car­net noir — celui des col­lectes — était fer­mé depuis des jours. Seul le car­net rouge était ouvert, et sur la der­nière page, un des­sin — pas un des­sin de natu­ra­liste, pas un des­sin de fou, mais quelque chose entre les deux, un pois­son qui n’é­tait pas un pois­son, un dieu qui n’é­tait pas un dieu, une forme qui n’a­vait pas de nom et qui, peut-être à cause de cela, était la plus vraie de toutes.

Il des­cen­dit.

Le hall du Galle Face sen­tait le thé et la cire. Le por­trait du roi George V regar­dait droit devant lui avec sa barbe taillée et son air de ne rien com­prendre. Les ven­ti­la­teurs tour­naient. Quelque part, une hor­loge son­nait six heures et quart.

Anu­ra était à son poste. Comme tou­jours. Comme le pre­mier jour. Debout sous le por­tique, les mains jointes dans le dos, le sarong blanc, la veste bou­ton­née, le visage sans âge.

— Mon­sieur Lagrande.

— Anu­ra.

Ils se regar­dèrent. Et dans ce regard, tout fut dit — tout ce qui n’a­vait pas besoin de mots, tout ce que les mots auraient abî­mé. La sol­li­ci­tude du maître d’hô­tel. L’é­ton­ne­ment du voya­geur. Et entre les deux, sus­pen­du comme un cerf-volant au-des­sus du Green, le mys­tère de ce qui arrive quand un homme s’ar­rête assez long­temps dans un lieu pour que le lieu entre en lui.

— Le Doras­tus est arri­vé, dit Anura.

— Je sais.

— Sou­hai­tez-vous que je fasse pré­pa­rer vos malles ?

La ques­tion. La seule qui impor­tait. La ques­tion sur laquelle un mois entier avait bas­cu­lé, et qui main­te­nant se tenait devant lui, simple, nue, comme un pois­son-scor­pion sur un rocher — invi­sible jus­qu’au moment où on la voyait, et alors impos­sible à ignorer.

Étienne ne répon­dit pas tout de suite. Il sor­tit sur la véran­da. L’air du matin était frais — frais pour Colom­bo, c’est-à-dire tiède pour n’im­porte où ailleurs — et le Galle Face Green s’é­ti­rait devant lui, vert, immense, encore vide à cette heure. La mer der­rière la digue avait cette cou­leur de l’aube — un gris nacré, ni jour ni nuit, un entre-deux qui ne durait que quelques minutes et que les gens qui dorment ne voient jamais.

Coward était là. Assis dans son fau­teuil, avec une tasse de thé, sans ciga­rette pour une fois. Il por­tait une robe de chambre de soie et ses che­veux n’é­taient pas coif­fés, et sans sa coif­fure et sans sa ciga­rette et sans ses mots d’es­prit, il res­sem­blait à un jeune homme ordi­naire, vul­né­rable, qui regarde la mer en se deman­dant ce que le jour va apporter.

— Le bateau est là, dit Coward.

— Oui.

— Vous allez mon­ter à bord ?

— Je ne sais pas.

Coward hocha la tête. Il ne dit rien. Pas de mot d’es­prit, pas de conseil, pas de pirouette. Juste un hoche­ment de tête, et ses yeux qui regar­daient Étienne avec quelque chose qui res­sem­blait à de l’af­fec­tion — une affec­tion rete­nue, pudique, anglaise — et qui le res­te­ra toujours.

— Quoi que vous fas­siez, dit-il enfin, ce fut un plai­sir, Lagrande. Un vrai plaisir.

Étienne remon­ta dans sa chambre. Devi était dans le cou­loir du deuxième étage. Elle por­tait un sari blanc — blanc sur sa peau pâle — et ses che­veux noirs étaient défaits, et elle ne lisait pas, et elle ne regar­dait pas la mer, et elle le regar­dait, lui.

— Le bateau, dit-elle.

— Oui.

— Et ?

Il la regar­da. Elle le regar­da. Le cou­loir du deuxième étage — vingt mètres, douze portes, le tapis rouge, les poi­gnées de cuivre — était par­fai­te­ment nor­mal, par­fai­te­ment stable, et en même temps il ne l’é­tait pas, il ne l’a­vait jamais été, il avait tou­jours été ce cou­loir impos­sible, infi­ni­ment long, qui menait quelque part qu’on ne pou­vait pas nommer.

— Je ne sais pas, dit-il.

Elle prit sa main. Pas comme la veille au soir, sous la table — à décou­vert, au milieu du cou­loir, sa main dans la sienne, les doigts noués. Sa main était fraîche. C’é­tait la chose la plus réelle qu’il avait tou­chée depuis des jours.

— Mon père ne savait pas non plus, dit-elle. Jus­qu’au moment où il a su. Et alors c’é­tait trop tard pour que savoir change quoi que ce soit.

Elle lâcha sa main. Elle entra dans sa chambre. La porte se referma.

Étienne entra dans la 214. La chambre était la même — le lit, la mous­ti­quaire, le bureau, l’ar­moire, le miroir. Le vel de bronze sur la table de nuit, à côté de la montre Lip. Les des­sins au mur — les pois­sons-dieux, les formes hybrides, les yeux d’a­mande. Le Kelaart ouvert à la page des Scor­pae­ni­dae. Et par la fenêtre, le port, et dans le port, le Doras­tus, gris et patient, qui attendait.

Il s’as­sit au bureau. Il ouvrit le car­net rouge — la der­nière page, celle du des­sin — et écri­vit en des­sous, d’une écri­ture qu’il ne recon­nut ni comme l’an­cienne ni comme la nou­velle mais comme une troi­sième, qui n’ap­par­te­nait peut-être à aucun des deux hommes qu’il avait été et qu’il était en train de devenir :

« Colom­bo, 11 avril 1925. Le Doras­tus est dans le port. Sin­ga­pour ce soir, Hong Kong dans dix jours, Shan­ghai dans trois semaines. Le monde conti­nue. Il a tou­jours conti­nué. Les paque­bots partent et les paque­bots arrivent et les hommes montent à bord ou ne montent pas, et dans les deux cas le monde conti­nue, et dans les deux cas quelque chose meurt et quelque chose naît, et dans les deux cas le dieu noir regarde avec ses yeux d’a­mande et ne dit rien, parce qu’il n’y a rien à dire, parce que tout a déjà été dit, depuis le com­men­ce­ment, dans une langue que nous ne par­lons pas encore. »

Il posa le crayon. Il refer­ma le car­net. Il se leva.

La sirène du Doras­tus réson­na à onze heures — un son grave, long, qui tra­ver­sa Colom­bo de part en part, qui fit trem­bler les vitres du Galle Face et les lampes du kovil de Sea Street et la sur­face de la rivière Kela­ni et les feuilles des fran­gi­pa­niers du jar­din bota­nique et les ailes des rous­settes endor­mies dans les arbres et la sur­face de la mer qui était grise et puis verte et puis bleue et puis d’une cou­leur qui n’a­vait pas de nom et qui était peut-être la cou­leur de tout.

La sirène réson­na, et le Galle Face Green trem­bla, et les cerfs-volants montèrent.

Sur la véran­da, le fau­teuil d’É­tienne Lagrande était vide. Sa tasse de thé refroi­dis­sait sur la table, à côté d’un car­net à cou­ver­ture noire — le car­net des col­lectes — et d’une montre Lip en argent dont les aiguilles mar­quaient onze heures et trois minutes.

Anu­ra vint. Il regar­da le fau­teuil vide. Il regar­da le car­net. Il regar­da la montre. Il prit la tasse, la posa sur le pla­teau, et essuya la table avec le geste lent, cir­cu­laire, patient, de quel­qu’un qui a fait ce geste des mil­liers de fois et qui le fera des mil­liers de fois encore.

Puis il leva les yeux vers le port, où le Doras­tus com­men­çait à bou­ger — à peine, un fré­mis­se­ment, un déca­lage infime entre la coque et le quai — et il regar­da, et son visage ne mon­tra rien, pas de sur­prise, pas de tris­tesse, pas de sou­la­ge­ment, rien, parce qu’il avait vu cela tant de fois — les hommes qui partent, les hommes qui res­tent, les hommes qui dis­pa­raissent entre les deux — et que la dif­fé­rence, si dif­fé­rence il y avait, n’é­tait visible que pour celui qui l’a­vait vécue.

Le Doras­tus glis­sa vers le large. L’é­cume blanche de son sillage se dis­so­lut dans le gris-vert de l’o­céan Indien. Les mouettes crièrent. Le soleil monta.

Sur la table de nuit de la chambre 214, le vel de bronze était tou­jours là.

La montre Lip n’y était plus.

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