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La sai­son des dieux

La sai­son des dieux

Cha­pitres 6 à 10

Cha­pitre 6

Noel Coward arri­va un ven­dre­di, par le paque­bot de Bombay.

Étienne ne le connais­sait pas. Ce nom ne signi­fiait rien pour un natu­ra­liste fran­çais qui ne fré­quen­tait pas les théâtres lon­do­niens et dont la culture mon­daine se limi­tait à ce qu’il avait rete­nu de conver­sa­tions à demi écou­tées dans les dîners du Muséum. Mais le Galle Face, lui, le connais­sait. Ou plu­tôt le Galle Face connais­sait l’onde de choc qu’un cer­tain type de per­son­nage pro­duit quand il entre dans un hall d’hô­tel — ce fré­mis­se­ment imper­cep­tible, ce léger redres­se­ment des colonnes ver­té­brales, cette accé­lé­ra­tion du service.

Il était mince, jeune — vingt-cinq ans, peut-être moins —, avec un visage angu­leux et mobile qui chan­geait d’ex­pres­sion comme un ciel d’a­vril, et une façon de mar­cher qui était déjà du théâtre. Il por­tait un cos­tume de soie crème, une pochette de cou­leur impro­bable, et il fumait avec une élé­gance si tra­vaillée qu’elle en deve­nait natu­relle. Deux malles et un domes­tique le sui­vaient à dis­tance respectueuse.

— My dear man, dit-il à Anu­ra en tra­ver­sant le hall, if this hotel is half as divine as they say, I shall never leave. Which, come to think of it, might be the problem.

Anu­ra ne cil­la pas. Il avait vu pas­ser des vice-rois, des maha­ra­jas, des actrices en fuite et des géné­raux en dis­grâce. Un jeune dra­ma­turge anglais ne pou­vait pas l’im­pres­sion­ner. Mais Étienne, qui pre­nait son thé dans un fau­teuil du hall, nota que le coin des lèvres d’A­nu­ra — ce pli infime qui n’é­tait pas un sou­rire — bou­gea d’un mil­li­mètre. L’An­glais était amu­sant. L’An­glais le savait. Et Anu­ra savait qu’il le savait.

Coward s’ins­tal­la chambre 312, troi­sième étage, vue sur le Green et sur la mer. Dès le pre­mier soir, il des­cen­dit dîner dans un smo­king blanc qui fit sen­sa­tion dans la salle à man­ger et com­man­da un gin tonic avec l’au­to­ri­té tran­quille de quel­qu’un qui a pas­sé sa vie à com­man­der des gin tonics dans des hôtels colo­niaux, alors qu’il n’a­vait quit­té l’An­gle­terre que pour la pre­mière fois un mois plus tôt.

Étienne l’ob­ser­va. C’é­tait plus fort que lui — les gens étaient des spé­ci­mens, il ne pou­vait pas s’empêcher de les clas­ser. Coward était une espèce qu’il n’a­vait pas encore ren­con­trée : un homme qui trans­for­mait tout ce qu’il tou­chait en spec­tacle, y com­pris sa propre per­sonne, et qui le fai­sait avec une conscience aiguë, presque dou­lou­reuse, de la comé­die en cours. Il y avait quelque chose de ver­ti­gi­neux là-dedans — un miroir dans un miroir, un homme jouant un homme jouant un homme, et au fond, der­rière toutes les couches de jeu, quoi ? Peut-être rien. Ou peut-être quelque chose de si vul­né­rable qu’il fal­lait toutes ces couches pour le protéger.

— Vous êtes fran­çais, dit Coward en s’ar­rê­tant devant sa table, le deuxième soir. Je recon­nais les Fran­çais à leur façon de man­ger seuls. Les Anglais mangent seuls par néces­si­té. Les Fran­çais mangent seuls par choix, ce qui est infi­ni­ment plus suspect.

— Étienne Lagrande. Naturaliste.

— Noel Coward. Natu­ra­liste aus­si, d’une cer­taine manière — mais j’ob­serve des créa­tures beau­coup plus dan­ge­reuses que les vôtres. Les êtres humains, mon cher. Abso­lu­ment mortels.

Il s’as­sit sans y être invi­té — mais chez cet homme, l’in­vi­ta­tion était super­flue, il créait autour de lui un espace où les règles ordi­naires ne s’ap­pli­quaient plus — et com­man­da une bou­teille de vin blanc, « le moins mau­vais que vous ayez, Anu­ra, et ne me dites pas qu’il est bon, nous savons tous les deux que ce serait un mensonge ».

Ils dînèrent ensemble. Coward par­la. C’est-à-dire qu’il déploya autour de la table un tis­su de mots si brillant, si ser­ré, si constam­ment inat­ten­du qu’É­tienne eut l’im­pres­sion d’as­sis­ter à une per­for­mance — ce qui, d’une cer­taine manière, était le cas. Il par­la de Londres, du théâtre, d’une pièce qu’il venait d’é­crire et qui serait un triomphe ou un désastre, il n’y avait jamais rien entre les deux, d’une com­tesse qui l’a­vait invi­té à pas­ser l’hi­ver en Ita­lie et qu’il avait fuie jus­qu’à Cey­lan parce que les com­tesses ita­liennes sont plus dan­ge­reuses que les cobras, et de son pro­jet d’é­crire quelque chose ici, quelque chose de dif­fé­rent, quelque chose qui aurait le goût de l’O­rient, cette saveur d’é­pices et de mélan­co­lie que l’Oc­ci­dent recherche comme une drogue.

— Et vous ? deman­da-t-il sou­dain. Qu’est-ce qui vous retient ici ? Parce que vous avez la tête de quel­qu’un qu’on retient.

La ques­tion était si directe, si désin­volte dans sa cruau­té, qu’É­tienne faillit dire la véri­té. Mais la véri­té était quoi, exac­te­ment ? Qu’il allait chaque matin dans un temple hin­dou écou­ter un prêtre tamoul lui par­ler de dieux aux­quels il ne croyait pas ? Qu’il n’a­vait pas pris le train pour Kan­dy sans savoir pour­quoi ? Qu’il avait rêvé, trois nuits de suite, d’un pois­son aux yeux d’amande ?

— Les pois­sons, dit-il. Je suis ici pour les poissons.

Coward le regar­da avec ces yeux per­çants, amu­sés, impi­toyables, qui étaient peut-être ses vrais yeux, sous tous les masques.

— Les pois­sons, répé­ta-t-il. Oui. Je suis sûr que les pois­sons sont tout à fait passionnants.

Il leva son verre.

— Aux pois­sons, alors.

Ils burent. Le vin était mau­vais. Coward avait raison.

Les jours qui sui­virent, une espèce de tri­angle se for­ma — non pas un tri­angle amou­reux, rien de si simple — mais un tri­angle d’ob­ser­va­tions. Étienne obser­vait Devi. Coward obser­vait Étienne. Et Devi n’ob­ser­vait rien, ou obser­vait tout, avec cette immo­bi­li­té de regard qui était sa manière d’être au monde.

Coward s’é­tait ins­tal­lé sur la véran­da comme un monarque en exil. Il y tenait sa cour — si l’on peut appe­ler cour un cercle de deux ou trois colo­niaux anglais, un jour­na­liste du Cey­lon Obser­ver, et un offi­cier de marine aux joues rouges qui riait trop fort. Il écri­vait aus­si — Étienne le voyait par­fois, à l’aube, assis dans un coin avec un cahier à spi­rale et un crayon, le visage trans­for­mé, vidé de toute iro­nie, concen­tré avec une inten­si­té presque féroce. Dans ces moments-là, on com­pre­nait que le masque n’é­tait pas le talent. Le talent était ce qui res­tait quand le masque tombait.

Un matin, Coward vit Étienne mon­ter dans le rick­shaw pour Sea Street.

— Vous allez encore chez vos poissons ?

— Pas exactement.

— Mon cher Lagrande, vous avez un secret. C’est tout à fait déli­cieux. Un Fran­çais avec un secret dans un hôtel colo­nial — c’est le début de tous les romans que je n’é­cri­rai jamais parce que Somer­set Mau­gham les a déjà écrits.

Étienne ne répon­dit pas. Le rick­shaw s’é­loi­gna. Dans le rétro­vi­seur — le rick­shaw n’a­vait pas de rétro­vi­seur, mais il se retour­na, ce qui revient au même — il vit Coward sur la véran­da, immo­bile pour une fois, qui le regar­dait par­tir avec une expres­sion qu’il ne lui connais­sait pas encore. Pas de l’i­ro­nie. Quelque chose de plus sérieux. De l’in­quié­tude, peut-être. Ou de la recon­nais­sance — celle d’un homme qui sait ce que c’est que d’être hap­pé par quelque chose de plus fort que soi.

À Sea Street, Rama l’at­ten­dait. Mais ce matin-là, le pûja­ri ne par­lait pas. Il accom­plis­sait le rituel avec une gra­vi­té accrue, des gestes plus lents, plus appuyés, et quand il eut fini, il s’as­sit en face d’É­tienne dans la petite pièce encom­brée et res­ta silen­cieux pen­dant un très long moment.

— Il y a une fête, dit-il enfin. Dans trois jours. Ici, dans ce temple. Une grande puja pour Muru­gan. Les dévots vien­dront de tout Colom­bo. Il y aura des danses. Il y aura des transes. Ce sera… dif­fé­rent de ce que vous avez vu.

Il regar­da Étienne avec une atten­tion nou­velle, presque clinique.

— Vous n’êtes pas obli­gé de venir.

La phrase était étrange. Pour­quoi un prêtre dis­sua­de­rait-il quel­qu’un d’as­sis­ter à une céré­mo­nie de son propre temple ? À moins que la phrase ne fût pas une dis­sua­sion mais un aver­tis­se­ment — une manière de dire : ce qui va se pas­ser n’est pas un spec­tacle, et si vous venez, vous ne serez pas spectateur.

— Je vien­drai, dit Étienne.

Rama hocha la tête. Le même hoche­ment ambi­gu, le même balan­ce­ment du crâne, et dans ses yeux immenses, un éclat qui pou­vait être de la joie ou de la com­pas­sion, et qui était peut-être les deux.

En ren­trant au Galle Face, Étienne croi­sa Devi dans l’es­ca­lier. Elle mon­tait, il des­cen­dait. Ils se croi­sèrent sur le palier du pre­mier étage, dans la lumière jaune que les per­siennes à demi closes fil­traient en lames obliques.

— Vous êtes pâle, dit-elle.

— La chaleur.

— Ce n’est pas la chaleur.

Elle le regar­da un ins­tant — un de ces regards qui duraient trop long­temps pour être polis et pas assez long­temps pour être intimes — et dit, très bas :

— Mon père avait le même teint, les der­niers mois. Comme si la lumière pas­sait à travers.

Puis elle mon­ta. Étienne res­ta sur le palier, la main sur la rampe de teck, et il sen­tit sous ses doigts le bois usé par des décen­nies de mains, de sueurs, de pas­sages — tous ces gens qui avaient mon­té et des­cen­du cet esca­lier depuis 1864, des Bri­tan­niques, des Cin­gha­lais, des fan­tômes, des vivants — et il eut le sen­ti­ment très net, pour la pre­mière fois, que l’hô­tel ne le lais­se­rait pas par­tir facilement.

Cha­pitre 7

La nuit du onzième jour, quelque chose chan­gea dans la chambre 214.

Ce n’é­tait pas un bruit. Ce n’é­tait pas une pré­sence. C’é­tait plus sub­til que cela — une modi­fi­ca­tion de la qua­li­té de l’air, un épais­sis­se­ment, comme si l’hu­mi­di­té avait fran­chi un seuil au-delà duquel elle deve­nait autre chose. Sub­stance. Matière. L’air avait un poids.

Étienne se réveilla à deux heures du matin. Il le sut parce qu’il regar­da sa montre, posée sur la table de nuit — une Lip en argent que son père lui avait don­née quand il avait sou­te­nu sa thèse — et que les aiguilles mar­quaient deux heures et sept minutes. Il res­ta allon­gé, les yeux ouverts der­rière la mous­ti­quaire, et écouta.

L’o­céan. Le ven­ti­la­teur. Les bruits habi­tuels de l’hô­tel la nuit — un cra­que­ment de bois, un pas dans le cou­loir, le miau­le­ment d’un chat sur la véran­da. Et quelque chose d’autre. Un son qu’il ne pou­vait pas iden­ti­fier. Pas le bour­don­ne­ment de la cloche du temple — il connais­sait ce son main­te­nant, il l’au­rait recon­nu. C’é­tait plus grave, plus conti­nu, comme un souffle très lent, une res­pi­ra­tion immense, régu­lière, qui venait de par­tout et de nulle part. Comme si l’hô­tel respirait.

Il se leva. Ses pieds tou­chèrent le car­re­lage — tiède, alors qu’il aurait dû être frais à cette heure — et il mar­cha jus­qu’à la fenêtre. Le Galle Face Green était désert. La mer, au-delà de la digue, était d’un noir d’encre, sans reflet, comme si la lune avait été absor­bée. Pas de lune. Pas d’é­toiles. Un ciel cou­vert, opaque, lourd.

Il se tour­na vers le miroir de l’ar­moire. C’é­tait un geste machi­nal — on se tourne vers un miroir comme on se tourne vers un inter­lo­cu­teur, pour véri­fier que l’on est tou­jours soi. Le miroir était ancien, légè­re­ment piqué sur les bords, et dans l’obs­cu­ri­té de la chambre — il n’a­vait pas allu­mé la lampe — il ne reflé­tait presque rien. Une sil­houette pâle. Des contours.

Mais les yeux. Les yeux dans le miroir n’é­taient pas les siens.

Ce n’é­tait pas qu’ils avaient chan­gé de cou­leur ou de forme. Ils étaient à leur place, gris, dans son visage. Mais l’ex­pres­sion — si tant est qu’un reflet puisse avoir une expres­sion — n’é­tait pas la sienne. Les yeux dans le miroir le regar­daient avec une atten­tion qu’il ne se connais­sait pas, une curio­si­té tran­quille, patiente, l’at­ten­tion de quel­qu’un qui observe un spé­ci­men inté­res­sant et attend de voir ce qu’il va faire.

Les yeux du dieu noir.

Étienne recu­la d’un pas. Son pied glis­sa sur le car­re­lage tiède. Il heur­ta le lit. Il allu­ma la lampe. La lumière jaune inon­da la chambre et dans le miroir il n’y avait que lui — Étienne Lagrande, natu­ra­liste, les che­veux en désordre, le pyja­ma frois­sé, les yeux cer­nés, par­fai­te­ment ordi­naire, par­fai­te­ment lui-même.

Il res­ta debout un long moment, la main sur l’in­ter­rup­teur, le cœur bat­tant. Puis il s’as­sit au bureau et ouvrit son car­net — le car­net rouge, pas l’autre — et écri­vit : « Nuit du 24 mars. Insom­nie. Hal­lu­ci­na­tion visuelle au miroir. Durée : 2–3 secondes. Pro­ba­ble­ment liée à la fatigue et à la cha­leur. Véri­fier tem­pé­ra­ture demain. Pos­sible début de fièvre malarienne. »

Il refer­ma le car­net. Il ne se recou­cha pas. Il res­ta assis au bureau jus­qu’à l’aube, à écou­ter le souffle de l’hô­tel, et quand la lumière revint — cette lumière de Colom­bo qui ne naît pas à l’est mais semble sur­gir de par­tout à la fois, de la mer, du ciel, du sol, une lumière blanche et totale — il se sen­tit reve­nir à lui-même comme un plon­geur remonte à la surface.

Au petit déjeu­ner, il avait de la fièvre. Trente-huit deux. Il prit de la qui­nine — il en avait dans sa trousse, c’é­tait la pré­cau­tion élé­men­taire — et des­cen­dit sur la véran­da. Anu­ra le regar­da et ne dit rien. Mais il fit appor­ter du thé au gin­gembre et une com­presse fraîche sans qu’É­tienne l’eût deman­dé, avec cette science de l’an­ti­ci­pa­tion qui était sa forme de sollicitude.

— Anu­ra.

— Mon­sieur Lagrande.

— La chambre 214. Qui l’oc­cu­pait avant moi ?

Le maître d’hô­tel ne répon­dit pas tout de suite. Il arran­gea la théière sur le pla­teau, ali­gna la tasse avec la sou­coupe, repla­ça le sucrier d’un demi-cen­ti­mètre sur la gauche — des gestes inutiles, des gestes de quel­qu’un qui se donne le temps de for­mu­ler une réponse.

— Beau­coup de gens, mon­sieur. L’hô­tel a soixante ans.

— Récem­ment.

— Un offi­cier bri­tan­nique. Avant lui, un couple de Hol­lan­dais. Avant eux, un ecclé­sias­tique angli­can. Avant lui…

Il s’ar­rê­ta.

— Avant lui ?

— Un Fran­çais. Un natu­ra­liste, comme vous. Un cer­tain Vaillant. C’é­tait il y a long­temps. 1907, 1908.

Vaillant. Le nom que Pear­son avait men­tion­né au musée. Le pré­dé­ces­seur. Celui qui était venu pour huit mois et dont on n’a­vait plus eu de nouvelles.

— Qu’est-ce qui lui est arrivé ?

Anu­ra le regar­da avec une expres­sion qu’É­tienne n’ar­ri­vait pas à lire — pas de l’in­quié­tude, pas de la dis­si­mu­la­tion, quelque chose de plus nuan­cé, comme le visage d’un méde­cin qui hésite entre dire la véri­té et ména­ger son patient.

— Il est par­ti, dit-il. Fina­le­ment, tout le monde part.

— Mais Pear­son a dit…

— Le Dr. Pear­son dit beau­coup de choses. Le Dr. Pear­son est anglais. Les Anglais aiment les his­toires mys­té­rieuses parce qu’elles leur donnent l’im­pres­sion que l’O­rient est dan­ge­reux, et si l’O­rient est dan­ge­reux, alors leur pré­sence ici est justifiée.

C’é­tait la phrase la plus longue et la plus poli­tique qu’A­nu­ra eût jamais pro­non­cée devant lui. Elle fen­dit l’air de la véran­da comme un cou­teau bien aigui­sé, et avant qu’É­tienne puisse répondre, Anu­ra s’é­tait incli­né et avait dis­pa­ru dans le hall.

L’a­près-midi, la fièvre mon­ta. Trente-neuf. Étienne res­ta dans sa chambre, allon­gé sous le ven­ti­la­teur, et le monde prit cette tex­ture oua­tée, légè­re­ment flot­tante, que la fièvre donne aux choses — les contours tremblent, les sons arrivent avec un léger retard, le corps ne pèse plus rien ou pèse trop, et la fron­tière entre le som­meil et la veille se dis­sout comme un com­pri­mé dans l’eau.

Il des­si­na. C’est-à-dire qu’il ouvrit son car­net de natu­ra­liste — le noir, celui des planches scien­ti­fiques — et se mit à des­si­ner, mais ce qui sor­tit de son crayon n’é­tait pas ce qu’il des­si­nait d’ha­bi­tude. C’é­taient des pois­sons, oui, mais des pois­sons dont la forme glis­sait, se tor­dait, dont les yeux étaient trop grands, dont les nageoires se trans­for­maient en bras, en flammes, en feuilles de lotus. Des pois­sons-dieux. Des pois­sons qui nageaient dans une eau qui n’é­tait pas de l’eau mais de la lumière, ou de l’huile, ou du lait — le lait que Rama ver­sait sur la sta­tue de Murugan.

Il regar­da ses des­sins. Ils n’é­taient pas mau­vais. Ils étaient même remar­quables, d’un point de vue pure­ment gra­phique — le trait était sûr, le mou­ve­ment juste, la com­po­si­tion étran­ge­ment har­mo­nieuse. Mais ils ne res­sem­blaient à rien de ce qu’il avait fait aupa­ra­vant. C’é­taient les des­sins d’un autre homme. Ou les des­sins du même homme en train de deve­nir autre.

On frap­pa à la porte. C’é­tait Devi.

Elle por­tait un sari — la pre­mière fois qu’il la voyait en sari, elle qui por­tait d’ha­bi­tude des robes euro­péennes — un sari d’un bleu pro­fond bor­dé d’or, et ses che­veux noirs étaient défaits sur ses épaules, et elle tenait dans ses mains un bol de por­ce­laine qui conte­nait un liquide brun et fumant.

— De la part d’A­nu­ra, dit-elle. Une décoc­tion. Gin­gembre, cur­cu­ma, poivre long. C’est cin­gha­lais. Ça ne gué­rit pas, mais ça aide.

Elle posa le bol sur la table de nuit. Son regard tom­ba sur les des­sins épar­pillés sur le bureau. Elle s’ap­pro­cha. Elle les regar­da long­temps — trop long­temps — sans rien dire, et quelque chose pas­sa sur son visage, une ombre, un sou­ve­nir, une reconnaissance.

— Mon père des­si­nait comme ça, dit-elle. À la fin.

Elle ne dit pas « à la fin de quoi ». Elle n’a­vait pas besoin de le dire.

Puis elle sor­tit, et la chambre fut de nou­veau vide, et l’o­deur du sari — jas­min, san­tal, quelque chose de plus sombre — res­ta sus­pen­due dans l’air comme une phrase inachevée.

Étienne but la décoc­tion. Elle était amère et brû­lante et il la but entiè­re­ment, d’un trait, et la cha­leur des­cen­dit en lui comme une main qui cherche quelque chose dans le noir.

Cette nuit-là, il ne regar­da pas le miroir.

Cha­pitre 8

La fièvre tom­ba le len­de­main, aus­si brus­que­ment qu’elle était venue. Trente-sept le matin. Trente-six huit à midi. Comme si le corps avait déci­dé que l’é­pi­sode était clos, que la leçon — si c’en était une — avait été don­née, et qu’on pou­vait pas­ser à la suite.

Étienne se leva, se rasa, enfi­la son cos­tume de lin — le blanc, celui qu’il réser­vait aux visites offi­cielles — et des­cen­dit prendre son petit déjeu­ner sur la véran­da. Le monde était reve­nu à sa place. Les cou­leurs étaient les cou­leurs. Les sons étaient les sons. Le thé était du thé. Le toast était du toast. Le Galle Face Green s’é­ten­dait devant lui, immense, vert, bor­dé par la mer, et les cerfs-volants mon­taient dans un ciel bleu de faïence avec une gaie­té qui n’a­vait rien de menaçant.

Coward était là, fumant sa pre­mière ciga­rette de la jour­née avec la dévo­tion d’un ritualiste.

— Lagrande ! Vous reve­nez d’entre les morts. Anu­ra m’a dit que vous aviez la fièvre. La fièvre de Cey­lan — c’est un clas­sique, paraît-il. Tous les Euro­péens y passent. L’île vous teste, comme un che­val teste son cava­lier. Si vous tenez, elle vous accepte. Si vous ne tenez pas…

— Si on ne tient pas ?

Coward tira sur sa cigarette.

— On écrit de la mau­vaise poé­sie et on épouse une locale. Ce qui revient au même.

Il sou­rit de son sou­rire de scène, celui qui cou­pait comme du verre, et ajou­ta, plus bas :

— Vous avez meilleure mine. Mais vos yeux ont changé.

— Chan­gé comment ?

— Je ne sais pas. On dirait qu’ils regardent plus loin qu’a­vant. Ou plus pro­fond. Ce qui dans les deux cas est assez inquié­tant pour un Français.

Il ter­mi­na sa ciga­rette et s’en alla écrire, le lais­sant seul avec le sen­ti­ment obs­cur que Coward, der­rière ses mots d’es­prit, voyait les choses avec une acui­té redoutable.

Le jour de la grande puja arriva.

Étienne prit le rick­shaw à cinq heures du matin. Sea Street était déjà en mou­ve­ment — pas le mou­ve­ment ordi­naire du com­merce et des allées et venues, mais un mou­ve­ment d’une autre nature, un mou­ve­ment de pré­pa­ra­tion, de ten­sion, comme un théâtre avant le lever de rideau. Des femmes accro­chaient des guir­landes de feuilles de man­guier aux façades des mai­sons. Des mar­chands de fleurs dres­saient des mon­tagnes de jas­min, d’œillets d’Inde, de roses sur les trot­toirs. Des hommes por­taient des paniers de fruits — noix de coco, bananes, mangues — vers le temple. Et par­tout, cette odeur, démul­ti­pliée, inten­si­fiée — le camphre, l’en­cens, le san­tal —, l’o­deur du sacré en marche.

Le kovil avait chan­gé. On avait net­toyé le sol, hui­lé les colonnes, rem­pla­cé les lampes. Des tis­sus bro­dés pen­daient aux murs — des soies rouges et or qui trans­for­maient le cor­ri­dor de pierre noire en un tun­nel de cou­leurs vives, presque aveu­glantes. Le dieu noir, au fond du sanc­tuaire, était cou­vert de guir­landes de fleurs, à peine visible sous les couches de jas­min et de roses, et la lumière des dizaines de lampes à huile lui don­nait un éclat mou­vant, une appa­rence de vie qui n’a­vait plus rien à voir avec la pierre.

Rama était mécon­nais­sable. Non pas qu’il eût chan­gé phy­si­que­ment — c’é­tait le même petit homme sec aux yeux immenses — mais il por­tait des vête­ments de céré­mo­nie, un dho­ti de soie blanche, des marques de cendre et de pâte de san­tal sur tout le torse, des bra­ce­lets de fleurs aux poi­gnets, et quelque chose dans sa pos­ture, dans sa façon de se mou­voir, avait chan­gé de registre. Il n’é­tait plus le pûja­ri bavard qui par­lait du prix du riz et de Vish­nou dans la même phrase. Il était un offi­ciant. Un prêtre. Un inter­mé­diaire entre deux mondes, et il se tenait à la lisière avec la gra­vi­té de quel­qu’un qui sait que le pas­sage est dangereux.

Il vit Étienne et hocha la tête — un seul mou­ve­ment, bref — et lui dési­gna un coin, contre un pilier, d’où il pour­rait voir sans gêner. Étienne s’y ins­tal­la. Le sol était cou­vert de pétales. L’o­deur était si dense qu’elle en deve­nait presque solide, une matière que l’on res­pi­rait, que l’on man­geait, qui entrait par les pores de la peau.

Les dévots com­men­cèrent à arri­ver. Cin­quante, cent, deux cents peut-être — le temple, si petit d’or­di­naire, sem­blait s’é­ti­rer pour les conte­nir, comme si les murs de pierre avaient recu­lé pen­dant la nuit. Des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards. Cer­tains por­taient des pla­teaux d’of­frandes — fruits, fleurs, encens. D’autres venaient les mains vides, le visage déjà mar­qué par quelque chose qu’É­tienne ne pou­vait nom­mer — pas de la fer­veur, pas de l’at­tente, quelque chose de plus ani­mal, une dis­po­ni­bi­li­té du corps entier, comme celle d’un dan­seur juste avant que la musique commence.

Puis les tambours.

Ils étaient trois — des tha­vil, appren­drait-il plus tard, des tam­bours à deux faces frap­pés à la main et au bâton — et leur son n’é­tait pas un son, c’é­tait une décharge. Cela frap­pa Étienne à la poi­trine, phy­si­que­ment, comme un coup, et pen­dant un ins­tant il ne put plus res­pi­rer. Le rythme était rapide, asy­mé­trique, impos­sible à suivre avec la logique — on croyait le tenir et il glis­sait, reve­nait par un autre che­min, accé­lé­rait, se bri­sait, repar­tait. Les tha­vil ne jouaient pas de la musique. Ils jouaient du sys­tème ner­veux. Chaque coup de tam­bour était une impul­sion qui remon­tait des pieds à la nuque en pas­sant par le ventre, et le corps répon­dait avant que la pen­sée ait le temps de s’interposer.

Le nadas­wa­ram se joi­gnit — une sorte de haut­bois, un tuyau de bois noir d’où sor­tait un son si aigu, si per­çant, si conti­nû­ment vibrant qu’il res­sem­blait à un cri humain trans­for­mé en métal. Le son du nadas­wa­ram ne s’ar­rê­tait jamais. Le musi­cien uti­li­sait la res­pi­ra­tion cir­cu­laire — ins­pi­rant par le nez tout en souf­flant par la bouche — et le résul­tat était un flot inin­ter­rom­pu de notes qui mon­tait, mon­tait, se tor­dait sur lui-même comme un ser­pent dans l’air brû­lant du temple.

Rama com­men­ça le rituel. Il ver­sa le lait. Il ver­sa le miel. Il ver­sa l’eau de rose. Il pré­sen­ta le feu — la flamme de camphre tour­nant devant le visage du dieu noir — et les dévots levèrent les mains, paumes ouvertes, et la lumière de la flamme dan­sa sur leurs visages.

Alors les transes commencèrent.

Étienne ne com­prit pas, d’a­bord, ce qu’il voyait. Un homme, au pre­mier rang, se mit à trem­bler. Pas à trem­bler de froid ou de peur — à trem­bler de l’in­té­rieur, comme si quelque chose sous sa peau cher­chait à sor­tir. Le trem­ble­ment com­men­ça aux mains, remon­ta aux bras, gagna les épaules, la tête, et sou­dain l’homme pous­sa un cri — un cri qui ne venait pas de la gorge mais de plus bas, du ventre, un cri sans mots, sans forme, un son pur, brut — et se mit à dan­ser. Mais ce n’é­tait pas de la danse. Le corps bou­geait de lui-même, sans contrôle, sans inten­tion, des mou­ve­ments sac­ca­dés, vio­lents, qui auraient dû être laids et qui ne l’é­taient pas, qui avaient une grâce ter­rible, la grâce de ce qui n’est plus humain.

Une femme sui­vit. Puis une autre. Puis un gar­çon de quinze ans qui se mit à tour­ner sur lui-même, les bras écar­tés, les yeux révul­sés, la bouche ouverte sur un sou­rire qui n’a­vait rien à voir avec la joie ter­restre. Cinq, dix, vingt per­sonnes en transe, et le temple vibrait sous les tam­bours, et l’o­deur était deve­nue un mur, et la cha­leur était un four, et le dieu noir regar­dait tout cela de ses yeux d’a­mande avec la même fixi­té, la même patience infinie.

Étienne se tenait à son pilier. Ses mains étaient cris­pées sur la pierre. Il sen­tait le rythme des tam­bours dans ses os, dans ses dents, dans le fond de ses yeux. Quelque chose en lui vou­lait bou­ger — pas dan­ser, pas entrer en transe, mais bou­ger, sim­ple­ment bou­ger, répondre à cette vibra­tion qui le tra­ver­sait comme un cou­rant élec­trique. Il ser­ra les dents. Il s’ac­cro­cha à la pierre. Il pen­sa aux nudi­branches. Il pen­sa aux clas­si­fi­ca­tions linéennes. Il pen­sa à Paris, à la pluie, au Muséum, aux vitrines de verre froid où les spé­ci­mens flot­taient dans le for­mol. Il pen­sa à tout ce qui était fixe, stable, clas­sé, nommé.

Les tam­bours s’arrêtèrent.

Le silence fut plus violent que le bruit. Un silence total, assour­dis­sant, dans lequel on n’en­ten­dait plus que la res­pi­ra­tion de deux cents per­sonnes et le cré­pi­te­ment des lampes à huile. Les dan­seurs en transe s’im­mo­bi­li­sèrent, cer­tains debout, d’autres effon­drés au sol, les yeux ouverts sur quelque chose qu’É­tienne ne pou­vait pas voir. Le gar­çon de quinze ans sou­riait toujours.

Rama se tour­na vers le fond du temple. Il fit face au dieu noir. Et il dit quelque chose — une phrase en tamoul, une seule phrase, d’une voix si basse qu’É­tienne ne l’en­ten­dit qu’à peine — et le dieu, dans la lumière trem­blante des lampes, der­rière ses guir­landes de jas­min, eut l’air de répondre.

Étienne sor­tit du temple. Il ne mar­cha pas — il fut pro­pul­sé dehors, comme un homme qui remonte d’une plon­gée trop pro­fonde et crève la sur­face en hale­tant. La lumière de Sea Street l’é­cra­sa. Il s’a­dos­sa au mur du temple, le souffle court, les jambes trem­blantes, et il regar­da ses mains. Elles trem­blaient. Pas beau­coup. Juste assez pour qu’un natu­ra­liste, habi­tué à obser­ver les trem­ble­ments d’un sis­mo­graphe, sache que quelque chose, en pro­fon­deur, avait bougé.

Cha­pitre 9

Il arrê­ta de comp­ter les jours.

Ce n’é­tait pas un oubli. C’é­tait un aban­don — le même type d’a­ban­don que celui du nageur qui cesse de lut­ter contre le cou­rant et se laisse por­ter. Le car­net noir, celui des col­lectes, res­ta fer­mé sur le bureau. Les seaux de pois­sons que le pêcheur appor­tait chaque matin furent ren­voyés — « pas aujourd’­hui, mer­ci, pas cette semaine » — et le pêcheur haus­sa les épaules avec la phi­lo­so­phie rési­gnée de ceux qui ont vu beau­coup d’Eu­ro­péens arri­ver avec des pro­jets et repar­tir avec des regards vides.

Étienne vivait main­te­nant entre deux pôles — le kovil de Sea Street et la chambre 214 du Galle Face — et entre les deux, rien. Colom­bo avait ces­sé d’exis­ter en tant que ville. Les rues, les mar­chés, les bâti­ments colo­niaux, le port, les paque­bots — tout cela était deve­nu un décor de théâtre, une toile peinte qu’on tra­verse sans la tou­cher. Seul le tra­jet comp­tait — le rick­shaw du matin, l’o­deur du camphre qui gran­dis­sait à mesure qu’on appro­chait de Sea Street, et le retour au cré­pus­cule, quand la façade blanche du Galle Face s’al­lu­mait dans la lumière rasante comme un os blan­chi par le soleil.

Rama lui par­lait tous les jours main­te­nant. Pas de théo­lo­gie, pas de doc­trine — de choses plus étranges, plus per­son­nelles, des his­toires qui n’a­vaient pas de morale et pas de fin, des contes tamouls où les dieux se condui­saient avec une cruau­té joyeuse et une ten­dresse insou­te­nable, où un ber­ger deve­nait roi et un roi deve­nait pierre, où une femme atten­dait son mari pen­dant mille ans et quand il reve­nait elle ne le recon­nais­sait pas parce qu’elle était deve­nue un fleuve.

— Vous com­pre­nez ? deman­dait Rama.

— Non.

— C’est bien. Ne com­pre­nez pas. Com­prendre est le der­nier refuge de l’ignorance.

Ces phrases, Étienne les notait dans le car­net rouge, avec une écri­ture qui chan­geait — il s’en ren­dit compte un soir en feuille­tant les pages — qui deve­nait plus grande, plus déliée, moins contrô­lée. Les lettres pen­chaient davan­tage. Les mots se che­vau­chaient. Des des­sins s’in­ter­ca­laient entre les phrases — pas les des­sins pré­cis du natu­ra­liste, mais des cro­quis rapides, presque vio­lents, des visages à quatre yeux, des mains ouvertes d’où jaillis­saient des flammes, des pois­sons enrou­lés sur eux-mêmes comme des ser­pents qui se mordent la queue.

Un après-midi, Devi frap­pa à sa porte.

Il ne l’at­ten­dait pas. Il ne l’a­vait pas vue depuis trois jours — elle avait dis­pa­ru de la véran­da, de la salle à man­ger, du Green — et il s’é­tait sur­pris à la cher­cher, à guet­ter son pas dans le cou­loir, son ombre dans l’es­ca­lier, et cette décou­verte — qu’il guet­tait une femme, lui, Étienne Lagrande, qui n’a­vait jamais guet­té per­sonne — l’a­vait trou­blé plus que les transes du temple.

Elle entra sans attendre qu’il l’y invite. Elle regar­da la chambre — les car­nets épar­pillés, les des­sins punai­sés au mur, les livres ouverts sur le sol, le Kelaart cou­vert de notes en marge, le micro­scope Nachet qui n’a­vait pas ser­vi depuis des jours et qui pre­nait la pous­sière sur le bureau — et elle ne dit rien. Elle s’as­sit dans le fau­teuil de rotin, près de la fenêtre, et le regarda.

— Asseyez-vous, dit-elle. C’est votre chambre, après tout.

Il s’as­sit sur le lit. La mous­ti­quaire pen­dait entre eux comme un rideau de gaze.

— Racon­tez-moi votre père, dit-il.

Elle ne répon­dit pas tout de suite. Elle regar­da par la fenêtre — le Green, la mer, le ciel de cinq heures qui com­men­çait à rosir — et quand elle par­la, ce fut d’une voix très calme, déta­chée, la voix de quel­qu’un qui a racon­té cette his­toire tel­le­ment de fois qu’elle est deve­nue celle d’un autre.

— Il s’ap­pe­lait Arthur Fon­se­ka. Sa mère était bur­gher, son père était anglais — un admi­nis­tra­teur de Kan­dy qui avait eu une liai­son avec une femme de Mata­ra et qui avait eu l’hon­nê­te­té, ou la folie, de recon­naître l’en­fant. Arthur a gran­di entre deux mondes. Ni anglais ni cin­gha­lais. Ni blanc ni brun. Il par­lait anglais, sin­gha­lais, tamoul, et un peu de hol­lan­dais. Il était brillant. Il a étu­dié à Oxford — zoo­lo­gie — et il est reve­nu ici pour étu­dier les papillons de la forêt humide. Les papillons étaient sa pas­sion. Il disait qu’ils étaient la preuve que Dieu existe, parce que rien d’aus­si inuti­le­ment beau ne pou­vait être le pro­duit du hasard.

Elle sou­rit — le même sou­rire ancien, usé, celui qui avait tra­ver­sé toutes les émotions.

— Il est arri­vé en 1908. Il avait vingt-huit ans. Il devait res­ter six mois. Comme vous.

— Et il est resté.

— Il est res­té. Pas à cause des papillons — il les a trou­vés, il les a clas­sés, il a publié un article remar­quable dans les Pro­cee­dings de la Lin­nean Socie­ty. Non. Il est res­té à cause de Kataragama.

Kata­ra­ga­ma. Le nom reve­nait. Le sanc­tuaire du sud, le lieu où boud­dhistes et hin­dous se retrou­vaient dans les mêmes transes, les mêmes marches sur le feu, les mêmes mor­ti­fi­ca­tions. Le domaine de Skan­da — de Muru­gan — le dieu jeune, le dieu de la guerre, le dieu dangereux.

— Il est allé à Kata­ra­ga­ma pour le fes­ti­val annuel, en juillet. Par curio­si­té scien­ti­fique, disait-il. Pour obser­ver. Il est reve­nu chan­gé. Je ne sais pas ce qu’il a vu là-bas. Il n’en par­lait pas. Mais il a ces­sé de des­si­ner ses papillons. Il s’est mis à des­si­ner autre chose — des formes, des visions, des choses qu’il disait voir la nuit, dans le noir, der­rière ses pau­pières. Des dieux. Des démons. Des créa­tures qui n’é­taient ni l’un ni l’autre.

Elle se tut un instant.

— Il a épou­sé ma mère en 1910. Une Cin­gha­laise. Un scan­dale, bien sûr — un homme édu­qué à Oxford qui épouse une femme du vil­lage. Ils se sont ins­tal­lés à Colom­bo, dans une mai­son de Col­pet­ty, et il a conti­nué ses recherches, mais ses recherches n’é­taient plus les mêmes. Il ne cher­chait plus des papillons. Il cher­chait quelque chose qu’il ne pou­vait pas nom­mer, et quand il croyait l’a­voir trou­vé, ça se déro­bait, et il recommençait.

— La fièvre mystique.

— Si vous vou­lez appe­ler ça comme ça. Lui appe­lait ça « voir ». Il disait qu’il avait appris à voir, et que main­te­nant il ne pou­vait plus ne pas voir, et que c’é­tait mer­veilleux et ter­rible à la fois. Comme de regar­der le soleil en face — on voit tout, mais on devient aveugle.

Étienne sen­tit quelque chose se contrac­ter dans sa poi­trine — pas de la peur, pas de l’ex­ci­ta­tion, quelque chose entre les deux, une ten­sion qui res­sem­blait à celle du fil de pêche quand le pois­son mord.

— Et la fin ?

Devi tour­na la tête vers lui. Ses yeux sombres étaient secs. Pas de larmes. Les larmes appar­te­naient à une étape qu’elle avait dépas­sée depuis longtemps.

— La grippe espa­gnole. 1919. Mais il était déjà par­ti avant de mou­rir. Son corps était là, dans la mai­son de Col­pet­ty, mais lui — ce qui fai­sait qu’il était lui — était ailleurs. À Kata­ra­ga­ma, peut-être. Ou dans ces visions qu’il des­si­nait sur tous les murs. Ma mère repei­gnait les murs et il recom­men­çait. Tou­jours les mêmes formes. Les mêmes yeux. Vous savez quels yeux.

Les yeux d’a­mande. Les yeux du dieu noir. Les yeux dans le miroir de la chambre 214.

— Vous me racon­tez ça pour me pré­ve­nir, dit Étienne.

— Je vous raconte ça parce que vous m’a­vez deman­dé de vous le raconter.

C’é­tait vrai. Et c’é­tait insuf­fi­sant comme réponse, et ils le savaient tous les deux, mais Devi n’é­tait pas une femme qui disait plus que néces­saire, et Étienne n’é­tait pas un homme qui insis­tait. Ils res­tèrent assis en silence, la mous­ti­quaire entre eux, le bruit de l’o­céan mon­tant par la fenêtre ouverte, et ce silence n’é­tait pas incon­for­table — il était habi­té, plein de quelque chose qui n’a­vait pas encore de nom mais qui en aurait un bientôt.

Quand elle se leva pour par­tir, elle posa la main sur les des­sins punai­sés au mur — ces pois­sons-dieux, ces créa­tures hybrides que la fièvre avait fait naître — et dit :

— Ils sont beaux.

Puis, sur le seuil :

— Mon père disait que les plus beaux des­sins sont ceux qu’on fait quand on ne sait plus ce qu’on dessine.

La porte se refer­ma. Étienne res­ta debout au milieu de sa chambre, entou­ré de ses des­sins, et il regar­da ses mains — les mains qui avaient fait ces des­sins — et il les recon­nut et ne les recon­nut pas, comme on recon­naît un visage fami­lier dans une foule et qu’on s’a­per­çoit, en s’ap­pro­chant, que ce n’est pas la bonne personne.

Il ouvrit le Kelaart à la page du pois­son-scor­pion. Il relut la des­crip­tion. « Immo­bi­li­té par­faite. Se confond avec son envi­ron­ne­ment. Invi­sible. Mor­tel. » Et il écri­vit dans la marge, d’une écri­ture qui n’é­tait déjà plus tout à fait la sienne : « Et s’il ne se confon­dait pas avec son envi­ron­ne­ment ? Et si c’é­tait l’en­vi­ron­ne­ment qui se confon­dait avec lui ? »

Cha­pitre 10

Anu­ra vint le voir un matin, très tôt, avant l’aube.

Étienne ne dor­mait plus, ou dor­mait autre­ment — par frag­ments, par éclats, des som­meils de dix minutes entre­cou­pés d’heures de veille immo­bile pen­dant les­quelles il regar­dait le pla­fond et les ombres du ven­ti­la­teur tour­ner avec une len­teur qui n’é­tait plus méca­nique mais orga­nique, comme la rota­tion d’un astre très lent au-des­sus de son lit. Il enten­dit frap­per et dit entrez, et Anu­ra entra, et la lumière n’é­tait pas encore là, et le maître d’hô­tel était une sil­houette dans l’en­ca­dre­ment de la porte, une ombre plus dense que les autres ombres.

— Mon­sieur Lagrande. Puis-je vous parler ?

— Asseyez-vous, Anura.

C’é­tait la pre­mière fois qu’il invi­tait le maître d’hô­tel à s’as­seoir. Anu­ra hési­ta — une hési­ta­tion d’un quart de seconde, invi­sible pour qui­conque ne l’ob­ser­vait pas avec l’at­ten­tion d’un natu­ra­liste — puis s’as­sit sur le bord du fau­teuil de rotin, le dos droit, les mains posées sur les genoux.

— Vous ne man­gez plus, dit Anura.

— Je mange.

— Vous ne man­gez plus vrai­ment. Le riz que je vous fais mon­ter redes­cend presque intact. Le thé refroi­dit. Les fruits ne sont pas touchés.

— La cha­leur coupe l’appétit.

Anu­ra ne répon­dit pas à cela. Il lais­sa le silence s’ins­tal­ler entre eux, et dans ce silence, Étienne sen­tit le poids de ce que le maître d’hô­tel ne disait pas — toutes les années pas­sées dans cet hôtel, tous les voya­geurs qu’il avait vus arri­ver et par­tir, tous ceux qui n’é­taient pas par­tis, et ce qu’il savait de la nature exacte de cette île et de ce qu’elle fai­sait aux hommes qui s’y attardaient.

— Mon­sieur Lagrande. Le pro­chain paque­bot pour Sin­ga­pour part dans dix jours. Le sui­vant ne par­ti­ra pas avant trois semaines. Si vous deviez pour­suivre votre mis­sion vers les îles, ce serait le moment.

— Je sais.

— Vos malles ne sont pas prêtes.

— Je sais.

— Vos col­lectes ne sont pas embal­lées. Vos bocaux de for­mol n’ont pas été uti­li­sés depuis douze jours. Votre micro­scope est cou­vert de poussière.

Il énon­çait ces faits sans reproche, sans juge­ment, avec la pré­ci­sion d’un inven­taire — le même ton qu’il aurait employé pour dire « nous n’a­vons plus de gin, les ser­viettes de la 312 doivent être chan­gées, le ven­ti­la­teur du cou­loir est en panne ». Mais der­rière l’in­ven­taire, il y avait autre chose — une sol­li­ci­tude grave, presque pater­nelle, qui n’a­vait rien à voir avec le ser­vice hôte­lier et tout à voir avec quelque chose de plus ancien, de plus profond.

— Le Fran­çais d’a­vant, dit Étienne. Vaillant. Vous l’a­vez connu.

Ce n’é­tait pas une question.

— J’é­tais jeune. J’a­vais dix-huit ans. J’é­tais boy — por­teur de bagages. Ce n’est que plus tard que je suis deve­nu maître d’hôtel.

— Qu’est-ce qui lui est arrivé ?

Anu­ra regar­da la fenêtre. L’aube nais­sait — cette lumière de Colom­bo, blanche, totale, qui ne s’an­nonce pas mais explose.

— Il est venu pour les pois­sons. Comme vous. Il était métho­dique, brillant, soli­taire. Comme vous. Il a décou­vert Sea Street. Le kovil. Le pûja­ri de l’é­poque — pas Rama­chan­dran, un autre, un vieux, qui est mort depuis. Et il a glissé.

— Glis­sé.

— C’est le mot que j’emploie. Les Anglais diraient « gone native ». Les Cin­gha­lais diraient qu’il a été pris. Moi je dis qu’il a glis­sé. Comme on glisse sur une pierre mouillée. On ne décide pas de glis­ser. Le sol se dérobe.

Il se tut un ins­tant, puis :

— Il est par­ti. Fina­le­ment. Pas par le paque­bot. Par la route du sud. Vers Kata­ra­ga­ma. On l’a vu une der­nière fois à Galle, dans une auberge, pieds nus, la barbe longue, vêtu d’un sarong. Il ne par­lait plus fran­çais. Il par­lait tamoul. Un tamoul par­fait, m’a-t-on dit, comme s’il l’a­vait tou­jours par­lé. Et après Galle, plus rien. Dis­pa­ru. Avalé.

Le mot res­ta dans l’air. Ava­lé. L’île qui avale.

— Anu­ra. Pour­quoi me racon­tez-vous ça ?

Le maître d’hô­tel se leva. Il redres­sa le col de sa veste, rajus­ta ses manches — des gestes de métier, des gestes qui remet­taient le monde en ordre — et regar­da Étienne avec ses yeux calmes, son visage sans âge, son expres­sion de sphinx bienveillant.

— Parce que je vous aime bien, mon­sieur Lagrande. Et que j’ai aimé Vaillant aus­si. Et que j’ai soixante ans et que je n’ai pas envie de voir la même chose deux fois.

Il sor­tit. Ses pas dans le cou­loir furent absor­bés par le silence de l’hô­tel comme des cailloux dans de l’eau profonde.

Ce jour-là, Étienne n’al­la pas à Sea Street. Il res­ta dans sa chambre. Il ouvrit le car­net noir — le car­net scien­ti­fique, celui des col­lectes — et ten­ta de des­si­ner. Un pois­son. N’im­porte quel pois­son. Un labre, un mérou, un banal pois­son-ange. Quelque chose de réel, de clas­si­fiable, de nommable.

Le crayon ne lui obéis­sait plus.

Ce n’é­tait pas une para­ly­sie. Sa main fonc­tion­nait. Le trait sor­tait. Mais le trait allait où il vou­lait, pas où Étienne vou­lait, et ce qui appa­rais­sait sur la page n’é­tait pas un pois­son — c’é­tait un œil. Un seul œil, immense, en amande, qui le regar­dait depuis la page blanche avec la fixi­té du dieu noir.

Il déchi­ra la page. Il recom­men­ça. Le même œil. Encore. Et encore.

Il fer­ma le car­net. Il se leva. Il sor­tit de la chambre, des­cen­dit l’es­ca­lier, tra­ver­sa le hall — Anu­ra n’é­tait pas à son poste, pour la pre­mière fois — et sor­tit sur la véranda.

Coward était là, comme tou­jours, avec son gin et sa ciga­rette et son cahier à spi­rale. Mais il n’é­cri­vait pas. Il regar­dait Étienne, et son visage était sérieux — dépouillé de toute iro­nie, de tout masque, nu comme Étienne ne l’a­vait jamais vu.

— Asseyez-vous, Lagrande.

Étienne s’as­sit.

— Qu’est-ce qui vous arrive ?

— Je ne sais pas.

— Vous le savez. Vous ne vou­lez pas le dire. Ce n’est pas la même chose.

Coward écra­sa sa ciga­rette avec une pré­ci­sion chirurgicale.

— Je suis un obser­va­teur, mon cher. C’est mon métier, comme les pois­sons sont le vôtre. Et ce que j’ob­serve depuis quinze jours, c’est un homme en train de se défaire. Vous mai­gris­sez. Vous ne dor­mez plus. Vous par­lez seul — oui, on vous entend à tra­vers les cloi­sons, l’hô­tel est vieux et les murs sont minces. Vous par­lez dans une langue qui n’est pas le fran­çais. Et vos dessins…

— Vous avez vu mes dessins ?

— La femme de chambre les a vus. Les femmes de chambre voient tout et parlent à tout le monde, sur­tout à un Anglais qui donne de bons pour­boires. Lagrande, vos des­sins ne sont pas nor­maux. Ce n’est pas une cri­tique esthé­tique — ils sont remar­quables, je le dis sans iro­nie — mais ils ne sont pas les des­sins d’un natu­ra­liste. Ils sont les des­sins de quel­qu’un qui voit des choses que les autres ne voient pas. Et dans mon expé­rience — limi­tée, j’en conviens — les gens qui voient des choses que les autres ne voient pas finissent soit au Royal Aca­de­my, soit à Bed­lam, et sou­vent les deux.

Il allu­ma une nou­velle ciga­rette. Sa main trem­blait très légè­re­ment. Noel Coward, dont la main ne trem­blait jamais.

— Je ne vous connais pas bien, reprit-il. Je vous connais depuis quinze jours. Mais je vous aime bien, et les gens que j’aime bien, je ne les regarde pas se noyer sans rien dire. Alors je vous dis : pre­nez le pro­chain paque­bot. Par­tez. Allez à Sin­ga­pour, allez à Hong Kong, allez au diable si vous vou­lez, mais par­tez de cette île.

Étienne regar­da la mer. Le Galle Face Green. Les cerfs-volants. Un enfant cou­rait sur l’herbe, pieds nus, en pous­sant des cris de joie. Le monde était là, intact, lumi­neux, par­fai­te­ment réel. Et en même temps, der­rière cette réa­li­té, comme une image en sur­im­pres­sion, il voyait autre chose — les colonnes noires du kovil, la flamme de camphre, le visage de Muru­gan, les yeux d’a­mande — et les deux images coexis­taient, super­po­sées, trans­pa­rentes, et il ne savait plus laquelle était le fond et laquelle était la surface.

— Mer­ci, Coward, dit-il.

— Ce n’est pas une réponse.

— Non.

Coward le regar­da un long moment. Puis il hocha la tête — pas le hoche­ment ambi­gu d’A­nu­ra, mais un hoche­ment anglais, sec, rési­gné, celui d’un homme qui com­prend qu’il ne peut rien faire et qui l’ac­cepte avec la grâce dou­lou­reuse de quel­qu’un qui a l’ha­bi­tude de ne rien pou­voir faire.

— Je serai sur cette véran­da si vous avez besoin de moi, dit-il. Je serai tou­jours sur cette véran­da. C’est mon rôle. Le témoin. Celui qui regarde et qui ne peut rien empê­cher. C’est le rôle le plus cruel du théâtre, mais c’est le mien.

Cette nuit-là, le cou­loir du deuxième étage changea.

Étienne sor­tit de sa chambre à minuit — il ne savait pas pour­quoi, il n’a­vait aucune rai­son de sor­tir, mais ses pieds le por­tèrent à la porte et sa main tour­na la poi­gnée et il fut dans le cou­loir — et le cou­loir était trop long. Beau­coup trop long. La chambre 214 était à vingt mètres de l’es­ca­lier, il le savait, il avait comp­té les pas, et main­te­nant le cou­loir s’é­ti­rait devant lui comme un tun­nel, les portes se suc­cé­dant dans une enfi­lade impos­sible, 215, 216, 217, 218, des numé­ros qui n’exis­taient pas, il le savait, le deuxième étage n’a­vait que douze chambres, et pour­tant les portes conti­nuaient, iden­tiques, en bois de teck, avec leurs poi­gnées de cuivre, et le tapis rouge sous ses pieds était doux et inter­mi­nable, et l’o­deur — cette odeur d’hu­mi­di­té patiente, de teck, de cire — se trans­for­mait insen­si­ble­ment en autre chose, en camphre, en jas­min, en huile de lampe.

Il mar­cha. Com­bien de temps, il ne sut pas. Les portes défi­laient. Le cou­loir ne finis­sait pas. Et au bout — très loin, ou très près, la dis­tance n’a­vait plus de sens — une lumière. Une flamme. Petite, trem­blante, et dans cette flamme, un visage. Le visage qu’il connais­sait main­te­nant, les yeux d’a­mande, le sou­rire immo­bile, jeune et ancien, cruel et tendre.

Il ten­dit la main.

La lumière s’éteignit.

Il était debout devant l’es­ca­lier. Le cou­loir avait sa lon­gueur nor­male — vingt mètres, douze portes. Le tapis rouge. Les poi­gnées de cuivre. Un ven­ti­la­teur qui grin­çait au fond. Rien d’a­nor­mal. Rien du tout.

Il ren­tra dans sa chambre. Il fer­ma la porte à clé. Il s’as­sit au bureau et écri­vit dans le car­net rouge, en lettres très grandes, comme un homme qui écrit un mes­sage dans une bou­teille : « JE SUIS ENCORE MOI. »

Mais le point d’in­ter­ro­ga­tion qu’il n’a­vait pas écrit flot­tait dans la pièce comme l’o­deur du camphre.

Lire la suite…

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