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Octobre 1974 — Qua­trième partie

Octobre 1974 — Qua­trième partie

Octobre 1974

Octobre 1974

Qua­trième partie

IV — LA NUIT

1.

Le lun­di fut une jour­née sans contours.

Le ciel ne se leva pas. Il res­ta posé sur la val­lée comme il l’a­vait été la veille et l’a­vant-veille, gris, com­pact, sans relief, un ciel qui n’é­tait ni matin ni soir, ni jour ni nuit, mais un état inter­mé­diaire, une sus­pen­sion, comme si le temps météo­ro­lo­gique et le temps chro­no­lo­gique avaient déci­dé d’un com­mun accord de ne plus bou­ger. La neige avait ces­sé. Le vent s’é­tait tu. Et ce qui res­tait — ce silence blanc, immo­bile, total — était pire que la tem­pête, parce que la tem­pête était un évé­ne­ment, quelque chose qui se pas­sait, quelque chose contre quoi on pou­vait lut­ter ou au moins pes­ter, tan­dis que le calme de ce lun­di n’é­tait rien, n’of­frait rien, ne deman­dait rien, ne per­met­tait rien. C’é­tait le vide.

Cald­well fit sa ronde. Chau­dière : nor­mal. Pres­sion : nor­male. Tem­pé­ra­ture exté­rieure : 14 degrés Fah­ren­heit, moins dix Cel­sius. Il mesu­ra la neige : soixante et un cen­ti­mètres. Plus de la moi­tié des fenêtres du rez-de-chaus­sée étaient obs­truées jus­qu’au tiers infé­rieur. Le monde, vu depuis l’in­té­rieur de l’hô­tel, avait per­du sa par­tie basse — on ne voyait plus le sol, plus le par­king, plus la base des arbres. On ne voyait que le haut des choses : la cime des pins, le som­met des lam­pa­daires, et au-des­sus, le ciel de plomb.

Il appe­la la sta­tion du shé­rif. La 36 était tou­jours fer­mée. On lui dit demain, peut-être. On lui dit de ne pas s’in­quié­ter. Cald­well ne s’in­quié­tait pas. Cald­well ne s’in­quié­tait jamais — l’in­quié­tude sup­po­sait un inves­tis­se­ment émo­tion­nel dans l’a­ve­nir que Cald­well avait ces­sé de pra­ti­quer depuis long­temps, depuis le Viet­nam ou depuis le divorce ou depuis le moment exact, impos­sible à dater mais par­fai­te­ment réel, où il avait com­pris que l’a­ve­nir était une fic­tion et que la seule chose qui exis­tait vrai­ment était le pré­sent, cette seconde, cette gor­gée, ce souffle.

Le jeune homme pas­sa la jour­née dans l’hôtel.

Cald­well le croi­sait par inter­mit­tence — au détour d’un cou­loir, dans le hall, dans le res­tau­rant fer­mé, assis sur les marches de l’es­ca­lier prin­ci­pal avec un car­net sur les genoux et un crayon entre les dents. Il avait trou­vé le car­net quelque part — dans un tiroir de la récep­tion, peut-être, un de ces blocs à en-tête du Stan­ley Hotel dont il res­tait des piles dans les pla­cards, le logo en haut de chaque page, le S entre­la­cé avec la mon­tagne. Et il écri­vait. Pas de manière conti­nue, pas en longues cou­lées — par à‑coups, par sac­cades, quelques mots grif­fon­nés très vite, le crayon frap­pant le papier avec une urgence presque agres­sive, puis une pause, longue, le regard per­du dans le vide, le crayon mâchon­né, et de nou­veau l’é­cri­ture, la main qui cou­rait sur la page.

Cald­well ne lui deman­da pas ce qu’il écri­vait. Ce n’é­taient pas ses affaires. Mais il remar­qua que le jeune homme, au fil de la jour­née, chan­geait. Pas phy­si­que­ment — bien que son visage, aus­si, chan­geât, les traits plus ten­dus, les yeux plus brillants, une fièvre dans le regard qui n’é­tait pas une fièvre de mala­die mais une fièvre d’autre chose, de cette chose que les écri­vains connaissent et que les non-écri­vains prennent par­fois pour de la folie et qui est en fait l’é­tat dans lequel le cer­veau fonc­tionne à une capa­ci­té qu’il n’at­teint presque jamais, comme un moteur qui monte dans des tours que le construc­teur n’a­vait pas pré­vus. Le jeune homme chan­geait dans sa manière d’oc­cu­per l’es­pace. Il n’ex­plo­rait plus — il habi­tait. Il mar­chait dans les cou­loirs non plus comme un visi­teur mais comme quel­qu’un qui connaît le lieu, qui en pos­sède la car­to­gra­phie interne, qui sait sans réflé­chir que le radia­teur du cou­loir est clique à inter­valles régu­liers, que la troi­sième marche de l’es­ca­lier grince, que la lumière au fond du cou­loir du deuxième étage a un fila­ment défaillant qui la fait cli­gno­ter très légè­re­ment, à peine assez pour être per­çu consciem­ment mais assez pour que l’in­cons­cient le note et le range quelque part, dans ce tiroir immense et sans fond où les écri­vains rangent tout ce qui ser­vi­ra un jour.

Tabi­tha lisait. Elle avait trou­vé un coin du hall, près de la grande fenêtre, où un fau­teuil et un gué­ri­don for­maient un petit salon impro­vi­sé. Elle avait son plaid, son livre — elle en avait com­men­cé un deuxième, trou­vé dans le petit meuble de la chambre 217, un roman poli­cier d’A­ga­tha Chris­tie oublié par un client des années plus tôt, les pages gon­do­lées par l’hu­mi­di­té. Elle lisait avec cette capa­ci­té qu’ont cer­taines per­sonnes de créer autour d’elles une bulle d’exis­tence nor­male au milieu de l’a­nor­mal, un péri­mètre de civi­li­sa­tion où les choses fonc­tionnent encore selon les règles habi­tuelles — on lit un livre, on boit du thé, on attend que la route rouvre, tout va bien.

Mais elle regar­dait son mari. Cald­well la vit le regar­der, à plu­sieurs reprises, par-des­sus le bord du livre — un regard rapide, éva­lua­teur, le regard d’une femme qui connaît les signes et qui les guette. Le regard de quel­qu’un qui sur­veille un feu.

2.

À quatre heures de l’a­près-midi, la nuit tomba.

C’est la par­ti­cu­la­ri­té des Rocheuses en octobre — la nuit ne tombe pas, elle s’ef­fondre. Le ciel, déjà bas, s’as­som­brit en vingt minutes, pas­sant du gris au gris fon­cé au bleu sombre au noir, comme un théâtre qui éteint ses lumières scène par scène, et les mon­tagnes dis­pa­raissent les pre­mières, ava­lées par l’obs­cu­ri­té, puis les pins, puis le par­king, puis tout, et il ne reste que l’hô­tel — une masse blanche dans le noir, ses fenêtres éclai­rées comme les yeux d’un masque, seul, abso­lu­ment seul, posé dans l’im­men­si­té noire et blanche avec la fra­gi­li­té absurde d’une boîte d’al­lu­mettes sur un glacier.

Cald­well allu­ma les lumières du rez-de-chaus­sée. Pas toutes — les appliques du hall, la cui­sine, le cou­loir prin­ci­pal. L’hô­tel, éclai­ré par frag­ments, deve­nait un archi­pel de lumière dans un océan d’obs­cu­ri­té. Les étages supé­rieurs étaient noirs. Les ailes est et ouest étaient noires. La salle de bal, le res­tau­rant, la salle de concert — noirs. L’es­sen­tiel du bâti­ment exis­tait dans le noir, et les quelques zones éclai­rées — le hall, la cui­sine, le cou­loir du deuxième où dor­mait le couple — res­sem­blaient à des îles, fra­giles, pro­vi­soires, sus­cep­tibles d’être sub­mer­gées à tout ins­tant par la marée de nuit qui les entourait.

Le dîner fut silencieux.

Cald­well avait réchauf­fé une soupe de tomate en boîte et fait des sand­wichs au fro­mage. Tabi­tha man­gea peu. Le jeune homme ne man­gea pas du tout — il pico­ra un sand­wich, repous­sa la soupe, but deux verres de Jim Beam. Il était agi­té. Ses jambes bou­geaient sous la table, ses doigts tapo­taient le bord de l’as­siette, ses yeux ne se fixaient nulle part — ils balayaient la cui­sine, le pla­fond, les murs, la fenêtre noire, avec cette mobi­li­té inces­sante que Cald­well avait appris à asso­cier non pas à la ner­vo­si­té ordi­naire mais à une satu­ra­tion, un trop-plein, comme un réser­voir qui a atteint sa capa­ci­té maxi­male et qui cherche une sortie.

— Tu devrais man­ger, dit Tabitha.

— Pas faim.

— Steve.

— Pas faim, Tabby.

Le dimi­nu­tif. Cald­well nota le dimi­nu­tif. Il nota aus­si la manière dont la femme encais­sa — sans insis­ter, sans pro­tes­ter, avec un imper­cep­tible mou­ve­ment des épaules qui disait : je sais, je connais, je ne peux rien faire. Cald­well connais­sait ce mou­ve­ment. Il l’a­vait vu chez une autre femme, il y avait long­temps, dans une autre cui­sine, à pro­pos d’un autre homme qui ne man­geait pas et qui buvait trop. Mais cette pen­sée, il la refer­ma comme on referme un tiroir, vite, fort, avant que le conte­nu ne se répande.

Après le dîner, Tabi­tha mon­ta se cou­cher. Elle embras­sa son mari sur le front — pas sur la bouche, pas sur la joue, sur le front, un geste mater­nel, pro­tec­teur, le geste de quel­qu’un qui dit bonne nuit à un enfant dont on sait qu’il ne dor­mi­ra pas.

— Ne bois pas trop, murmura-t-elle.

Il ne répon­dit pas. Elle monta.

3.

Ils res­tèrent seuls, les deux hommes, dans la cuisine.

La bou­teille entre eux. Le néon au pla­fond. Le vent qui avait repris — pas le bliz­zard de la veille, quelque chose de plus bas, de plus conti­nu, un souffle constant qui entou­rait le bâti­ment comme un cou­rant marin entoure un rocher. La chau­dière en des­sous. Le temps qui ne pas­sait pas.

Le jeune homme sor­tit le car­net à en-tête du Stan­ley Hotel de la poche arrière de son jean. Il le posa sur la table. Cald­well vit les pages cou­vertes d’une écri­ture ser­rée, vio­lente, presque illi­sible — des mots, des flèches, des ratures, des mots en majus­cules encer­clés, des points d’in­ter­ro­ga­tion. La carte d’un ter­ri­toire en train d’être découvert.

— Je peux vous poser une ques­tion, Vernon ?

— Vous pou­vez tou­jours poser.

— L’hi­ver der­nier. Votre troi­sième hiver. Qu’est-ce qui s’est passé ?

Cald­well le regar­da. Long­temps. Le genre de regard qui pré­cède soit un men­songe soit une véri­té, et dont la durée indique que la per­sonne est en train de choi­sir entre les deux.

— Qui vous a dit qu’il s’est pas­sé quelque chose ?

— Per­sonne. Je vois com­ment Gra­dy a réagi quand Donag­hue a dit votre nom. Je vois com­ment Don­na m’a regar­dé quand elle m’a dit de faire atten­tion. Je vois com­ment Marge vous a par­lé — comme on parle à quel­qu’un qui a été malade.

Cald­well but. Long. Repo­sa le verre. Le rem­plit. Le vida à moi­tié. Ses mou­ve­ments avaient per­du la pré­ci­sion méca­nique du matin — ils étaient plus lents, plus lâches, les mou­ve­ments d’un homme dont les arti­cu­la­tions se sont des­ser­rées, dont les contours se sont flou­tés, qui com­mence à se dis­soudre dans le bour­bon comme un com­pri­mé dans un verre d’eau.

— En février, dit-il. L’hi­ver der­nier. En février, j’ai ces­sé de dormir.

Le jeune homme attendit.

— Pas d’in­som­nie. Je dor­mais. Mais c’é­tait pas du som­meil. C’é­tait autre chose. Je me cou­chais, je fer­mais les yeux, et j’é­tais ailleurs. Pas dans un rêve — ailleurs. Dans l’hô­tel. Mais pas cet hôtel. Un autre hôtel. Le même bâti­ment, les mêmes cou­loirs, les mêmes portes, mais plein. Plein de gens. Des gens que je connais­sais pas, des gens d’une autre époque — des femmes en robes longues, des hommes en cha­peaux ronds. Des ser­veurs en veste blanche. De la musique dans la salle de bal. Des rires. Du bruit. La vie. L’hô­tel vivant, comme il avait dû être en 1909, en 1920, en 1935. Et moi j’é­tais là-dedans, je mar­chais dans les cou­loirs, et per­sonne ne me voyait. J’é­tais un fan­tôme dans un hôtel plein de vivants. Sauf qu’ils n’é­taient pas vivants. Ils étaient morts depuis cin­quante ans.

Il se tut. Por­ta le verre à ses lèvres. Sa main trem­blait — pas beau­coup, juste assez pour que le bour­bon fré­misse dans le verre comme une eau agi­tée par un souffle.

— Chaque nuit, dit-il. Pen­dant trois semaines. Chaque nuit, le même hôtel, les mêmes gens, la même musique. Et chaque matin, je me réveillais ici, dans le sous-sol, dans le silence, et le silence était pire que tout parce que je savais ce qu’il y avait eu avant le silence, je savais que les gens étaient là, quelque part, der­rière les murs, der­rière les portes, et qu’ils atten­daient que je m’en­dorme pour revenir.

Le jeune homme ne bou­geait pas. Son verre était plein, intact, oublié. Ses yeux étaient fixés sur Cald­well avec une inten­si­té qui n’é­tait plus celle du col­lec­tion­neur d’his­toires mais celle du témoin — quel­qu’un qui assiste à quelque chose de réel et qui sait que c’est réel et qui en mesure le poids.

— Et puis un matin, reprit Cald­well, en mars, la neige fon­dait, la route allait bien­tôt rou­vrir — un matin je suis mon­té au quatrième.

Silence.

— La chaîne était en place. Le cade­nas était en place. Per­sonne n’a­vait tou­ché à la chaîne ni au cade­nas. Mais les portes des chambres, là-haut — les portes étaient ouvertes. Toutes. Les vingt-quatre portes du qua­trième étage. Grandes ouvertes. Et dans chaque chambre, les housses blanches avaient été reti­rées des meubles et pliées sur les lits. Comme si quel­qu’un avait pré­pa­ré les chambres pour des clients. Comme si quel­qu’un atten­dait des clients.

— Vous les avez refermées ?

— J’ai refer­mé les portes. J’ai remis les housses. J’ai redes­cen­du. Je n’en ai par­lé à personne.

— Pour­quoi ?

Cald­well eut un sou­rire. Pas un sou­rire de joie — un sou­rire de ceux qui ont com­pris quelque chose et qui savent que cette com­pré­hen­sion est inutile.

— Parce que per­sonne ne m’au­rait cru. Et parce que ça n’au­rait rien chan­gé. L’hô­tel fait ce qu’il fait. On ne change pas un hôtel. On ne négo­cie pas avec un bâti­ment. On vit dedans, c’est tout. On vit dedans et on accepte ce qui vient.

Le jeune homme ouvrit le car­net. Prit le crayon. Et pour la pre­mière fois devant Cald­well, il écri­vit — pas en cachette, pas dis­crè­te­ment, mais ouver­te­ment, le crayon cou­rant sur le papier avec cette urgence agres­sive que Cald­well avait obser­vée dans la jour­née, et les mots qui tom­baient sur la page à en-tête du Stan­ley Hotel n’é­taient pas les mots de Cald­well ni les mots du jeune homme mais quelque chose d’autre, quelque chose de neuf, un alliage, un com­po­sé chi­mique né de la ren­contre entre un homme qui avait vu et un homme qui savait trans­for­mer ce qu’il voyait.

Cald­well le regar­da écrire. Il ne dit rien. Il but son bour­bon et regar­da le gosse écrire dans la cui­sine d’un hôtel fer­mé au milieu de nulle part, et quelque chose en lui — quelque chose de très ancien, de très pro­fond, quelque chose qui res­sem­blait à du sou­la­ge­ment — se dénoua.

Quel­qu’un écou­tait. Quel­qu’un notait. L’hô­tel, enfin, aurait son livre.

4.

À minuit, Cald­well fit sa ronde.

Il la fit seul. Le jeune homme était mon­té se cou­cher une heure plus tôt, le car­net sous le bras, les yeux rouges de fatigue et de bour­bon, et Tabi­tha l’a­vait atten­du en haut de l’es­ca­lier — Cald­well l’a­vait vue, debout dans la pénombre du deuxième étage, sil­houette mince en robe de chambre, qui avait pris son mari par le bras et l’a­vait gui­dé vers la 217 avec la fer­me­té douce d’une mère, ou d’une infir­mière, ou de la seule per­sonne au monde capable de rame­ner cet homme à la sur­face quand il s’en­fon­çait trop pro­fon­dé­ment dans quelque chose.

Cald­well mon­ta seul.

Il était ivre. Pas titu­bant — il ne titu­bait jamais, même avec un demi-litre de Jim Beam dans le corps son pas res­tait droit, ses épaules res­taient droites, sa ligne res­tait droite, parce que les hommes de Raw­lins, Wyo­ming, apprennent très tôt que l’i­vresse est une affaire pri­vée et que le corps, quoi qu’il arrive, doit main­te­nir l’ap­pa­rence de la tenue. Mais il était ivre. Il le sen­tait dans ses mains — plus lourdes, moins pré­cises — et dans ses yeux — le monde avait ce léger flou, cette dou­ceur des contours, qui est le seul cadeau que le bour­bon fait au monde, le seul et le meilleur, cette atté­nua­tion de la net­te­té qui rend tout supportable.

Pre­mier étage. Le hall en contre­bas, éclai­ré par les appliques. Le grand esca­lier plon­geant vers le rez-de-chaus­sée comme un puits de lumière. Les fuseaux sculp­tés — les quatre sai­sons, prin­temps été automne hiver, gra­vés dans le bois par des mains de 1909. Cald­well posa la sienne sur la rampe. Le bois était tiède. Le bois de cet hôtel était tou­jours tiède, même en hiver, même quand la tem­pé­ra­ture exté­rieure des­cen­dait en des­sous de zéro — comme si le bâti­ment pro­dui­sait sa propre cha­leur, sa propre vie, indé­pen­dam­ment de la chau­dière et du chauf­fage et de toute source humaine.

Deuxième étage. Le cou­loir rouge sombre. Les appliques. Les ombres. Cald­well mar­cha, véri­fia, s’ar­rê­ta devant la 217. Pas de lumière sous la porte. Silence. Le couple dor­mait — ou ne dor­mait pas, mais en tout cas se tai­sait, et c’é­tait la même chose pour Cald­well. Il reprit sa marche. Le bout du cou­loir. Le virage. L’autre aile. Retour.

Il s’ar­rê­ta devant l’es­ca­lier qui mon­tait au troi­sième. Mon­ta. Le troi­sième était noir — il allu­ma sa lampe torche. Le fais­ceau blanc décou­pa le cou­loir par mor­ceaux. Les éti­quettes aux poi­gnées. FER­MÉ POUR LA SAI­SON. Les portes closes. Le silence du troi­sième avait une tex­ture dif­fé­rente de celui du deuxième — plus épais, plus froid, le silence d’un espace qui n’a plus été habi­té depuis des jours et qui a com­men­cé à oublier ce que c’é­tait, la pré­sence humaine.

Il mar­cha jus­qu’au bout du cou­loir est. Là où Don­na avait dit que les plan­chers n’é­taient pas solides. Là où les chambres don­naient sur l’ar­rière du bâti­ment et sur le flanc de la mon­tagne. Là où il fai­sait tou­jours plus froid qu’ailleurs.

Il fai­sait froid. Plus froid que ne le jus­ti­fiaient les radia­teurs au mini­mum. Un froid qui venait de par­tout et de nulle part, un froid qui n’a­vait pas de source iden­ti­fiable, un froid qui n’é­tait pas l’ab­sence de cha­leur mais la pré­sence de quelque chose d’autre — de quoi ? Cald­well ne savait pas. N’a­vait jamais su. N’a­vait jamais vou­lu savoir. Le froid était là, il était ce qu’il était, et Cald­well l’ac­cep­tait comme il accep­tait la neige, le vent, le bour­bon, et tout le reste.

Il fit demi-tour.

Au bout du cou­loir, du côté de l’es­ca­lier, quelque chose bougea.

Pas un mou­ve­ment — un dépla­ce­ment. Quelque chose de plus sub­til qu’un mou­ve­ment, quelque chose qui se situait à la fron­tière entre le visible et l’in­vi­sible, entre le per­çu et l’i­ma­gi­né. Une ombre qui n’é­tait pas une ombre, parce que les ombres sont l’ab­sence de lumière et que ce que Cald­well vit — ou crut voir, ou refu­sa de ne pas voir — était une pré­sence. La sil­houette de quel­qu’un, debout au bout du cou­loir, à l’en­droit exact où le cou­loir tour­nait vers l’es­ca­lier, une forme sombre, immo­bile, qui n’a­vait pas de visage ou dont le visage était dans l’ombre, et qui se tenait là, sim­ple­ment là, comme quel­qu’un qui attend.

Cald­well s’arrêta.

Son cœur bat­tait. Il le sen­tait dans sa poi­trine, dans ses tempes, dans ses mains qui tenaient la lampe torche — un bat­te­ment sourd, rapide, un bat­te­ment d’a­ni­mal. Il poin­ta la lampe vers la silhouette.

Le cou­loir était vide.

Rien. Per­sonne. La moquette, les murs, les portes, les éti­quettes. L’angle du cou­loir. L’es­ca­lier, au-delà. Rien.

Cald­well bais­sa la lampe. Ses mains trem­blaient — pas le trem­ble­ment du bour­bon, un autre trem­ble­ment, plus pro­fond, plus ancien. Il res­ta immo­bile pen­dant dix secondes, quinze, vingt — le temps que le cœur redes­cende, que la vision se sta­bi­lise, que le cer­veau reclasse l’é­vé­ne­ment dans la caté­go­rie des choses expli­cables (le jeu des ombres, la fatigue, l’al­cool, l’angle de la lampe torche, la sug­ges­tion, le bois, le vent, tou­jours le vent).

Il des­cen­dit au deuxième sans se retourner.

Et ce fut là, dans l’es­ca­lier entre le troi­sième et le deuxième, les marches de bois cra­quant sous ses bottes, la main ser­rée sur la rampe, qu’il les entendit.

Les pas.

Au-des­sus de lui. Au quatrième.

Des pas légers, rapides, irré­gu­liers — pas des pas d’a­dulte. Des pas d’en­fant. Des enfants qui cou­raient dans le cou­loir du qua­trième étage, der­rière la chaîne et le cade­nas, dans l’obs­cu­ri­té totale, des enfants qui cou­raient et qui riaient — oui, des rires, des rires aigus, cris­tal­lins, les rires d’en­fants qui jouent à se pour­suivre dans un cou­loir — et les pas accé­lé­raient, allaient d’un bout à l’autre du cou­loir, et les rires aus­si, des rires joyeux, insou­ciants, les rires de quel­qu’un qui n’a jamais connu la peur et qui ne la connaî­tra jamais, parce que les enfants morts ne connaissent pas la peur, ils ne connaissent plus rien, ils jouent, c’est tout, ils jouent pour tou­jours dans un cou­loir pour toujours.

Les pas s’arrêtèrent.

Les rires s’arrêtèrent.

Le silence retom­ba — total, bru­tal, comme une lame. Cald­well était immo­bile dans l’es­ca­lier, les yeux levés vers le pla­fond, vers le qua­trième étage, vers la chaîne et le cade­nas et le noir au-delà, et sa main sur la rampe était blanche tant il ser­rait le bois, et son souffle était court, rapide, le souffle d’un homme qui court sans bouger.

Il des­cen­dit.

Il tra­ver­sa le deuxième étage sans s’ar­rê­ter, des­cen­dit l’es­ca­lier prin­ci­pal, tra­ver­sa le hall, des­cen­dit au sous-sol, entra dans sa chambre, fer­ma la porte, s’as­sit sur le lit, prit la bou­teille, but.

Il but longtemps.

5.

À deux heures du matin, dans la chambre 217, le jeune homme se réveilla en hurlant.

Le hur­le­ment tra­ver­sa la porte, le cou­loir, des­cen­dit l’es­ca­lier, se réper­cu­ta dans le hall vide. Cald­well, dans son lit au sous-sol, l’en­ten­dit. Il ne mon­ta pas. Il ne mon­ta pas parce qu’il savait — il savait sans savoir com­ment il savait — que ce hur­le­ment n’ap­pe­lait pas au secours. C’é­tait un autre type de cri. Le cri de quel­qu’un qui a vu quelque chose dans son som­meil et qui emporte ce quelque chose avec lui dans le réveil, comme un plon­geur remonte un objet du fond de l’eau.

Dans la chambre 217, Tabi­tha avait allu­mé la lampe de che­vet. Son mari était assis au bord du lit, les jambes pen­dantes, le corps trem­pé de sueur, le tee-shirt col­lé à la peau, le souffle sac­ca­dé. Ses yeux étaient ouverts — grands ouverts, dila­tés, les pupilles si larges qu’on ne voyait presque plus l’i­ris — et ils fixaient quelque chose qui n’é­tait plus là, quelque chose qui avait exis­té dans le rêve et qui s’ef­fa­çait main­te­nant, seconde après seconde, comme une image pro­je­tée sur un mur quand on éteint le projecteur.

— Steve. Steve. Regarde-moi. Steve.

Il la regar­da. Il la vit. Le monde réel reprit sa place — la chambre, le lit, la lampe, la femme. Le papier peint à fleurs. La fenêtre. La neige dehors. Le silence.

— J’ai rêvé de Joe, dit-il.

Joe. Leur fils. Trois ans. Res­té chez les parents de Tabi­tha à Old Orchard Beach, dans le Maine, pen­dant ce week-end dans les mon­tagnes. Joe, trois ans, blond, des jambes pote­lées, des rires qui rem­plis­saient les pièces.

— Il cou­rait, dit le jeune homme. Dans un cou­loir. Pas ce cou­loir — un autre, plus long, plus large. Un cou­loir d’hô­tel. Il cou­rait et il regar­dait der­rière lui. Il criait. Il avait peur. Quelque chose le pour­sui­vait. Je ne voyais pas quoi — je voyais juste Joe, de dos, qui cou­rait dans ce cou­loir inter­mi­nable, et il rétré­cis­sait, il deve­nait de plus en plus petit, et le cou­loir deve­nait de plus en plus long, et la chose der­rière lui se rapprochait.

Tabi­tha posa la main sur son bras. Il tremblait.

— Et puis il y avait un tuyau d’in­cen­die. Un de ces vieux tuyaux en toile, enrou­lés dans une boîte vitrée sur le mur. Et le tuyau se dérou­lait. Tout seul. Il se dérou­lait et il ram­pait sur la moquette comme un ser­pent, et il sui­vait Joe, il le pour­sui­vait, et Joe hur­lait et moi je ne pou­vais pas bou­ger, je ne pou­vais rien faire, j’é­tais à l’autre bout du cou­loir et je criais son nom mais aucun son ne sor­tait de ma bouche.

Il se tut. Pas­sa ses mains sur son visage. Ses paumes étaient mouillées — de sueur, pas de larmes. Il ne pleu­rait pas. Il n’é­tait pas triste. Il était autre chose. Il était allu­mé — le mot de Tabi­tha, le mot juste — allu­mé comme une ampoule qu’on vient de bran­cher, incan­des­cent, la fila­ment blanc, dangereux.

— Je vais des­cendre, dit-il.

— Steve, il est deux heures du matin.

— Je sais.

Il enfi­la son jean, son pull, ses chaus­sures. Prit le car­net et le crayon sur la table de nuit. Tabi­tha ne pro­tes­ta pas. Elle le connais­sait. Elle savait qu’il n’y avait rien à faire quand il était dans cet état — cet état de pos­ses­sion laïque, d’ha­bi­ta­tion par quelque chose de plus grand que lui, cette chose qui le pre­nait par­fois et qui ne le lâchait pas tant qu’il n’a­vait pas écrit ce qu’elle exi­geait qu’il écrive.

— Ne bois pas trop, dit-elle.

— Je sais, dit-il.

Il sor­tit.

6.

La cui­sine des employés, à deux heures du matin, avait la lumière crue et l’in­ti­mi­té impi­toyable d’un confessionnal.

Le néon gré­sillait. La cafe­tière posée sur le plan de tra­vail conte­nait encore du café tiède — le café de Cald­well, réchauf­fé trois fois, noir comme du gou­dron. Le jeune homme se ser­vit une tasse, s’as­sit. La table en bois, les chaises en métal, le lino­léum usé, le calen­drier 1974 avec les Rocheuses en été. L’en­vers du décor. L’en­droit où les employés man­geaient, fumaient, disaient du mal des clients, vivaient leur vie paral­lèle pen­dant que l’hô­tel jouait sa comé­die de luxe au-dessus.

Des pas dans l’es­ca­lier. Cald­well apparut.

Il avait le visage d’un homme qui n’a pas dor­mi — ou qui a dor­mi et qui aurait pré­fé­ré ne pas le faire. Les yeux enfon­cés, les joues creu­sées, une ombre de barbe grise. Il ne por­tait pas son blou­son — juste le pull à col rond taché de cam­bouis, le même depuis trois jours, et ses bottes non lacées. Il tenait une bou­teille. Pas celle de la table de nuit — une autre, une neuve, prise dans la caisse. Il la posa sur la table, s’as­sit, et regar­da le jeune homme avec des yeux qui disaient : je sais pour­quoi vous êtes là. Je sais ce que vous avez vu.

— Vous avez enten­du les enfants, dit Caldwell.

Le jeune homme repo­sa sa tasse.

— Quels enfants ?

— Au qua­trième. Tout à l’heure. Pen­dant ma ronde. Des pas. Des rires. Au qua­trième étage. Der­rière la chaîne.

— Je n’ai rien enten­du. J’ai fait un cau­che­mar. Mon fils —

— Il cou­rait dans un couloir.

Silence.

Le jeune homme ouvrit la bouche. La refer­ma. Ses yeux, der­rière les lunettes, étaient immenses — non pas de peur, de com­pré­hen­sion. La com­pré­hen­sion de quelque chose qui dépas­sait l’ex­pli­ca­tion, qui n’ap­par­te­nait ni au registre du ration­nel ni à celui du sur­na­tu­rel mais à un troi­sième registre, incon­nu, un registre où les cau­che­mars des vivants et les jeux des morts se croisent et se nour­rissent mutuel­le­ment, où un enfant réel court dans le rêve de son père tan­dis que des enfants irréels courent dans les cou­loirs d’un hôtel, et où la fron­tière entre les deux n’est pas une fron­tière mais une mem­brane, per­méable, vibrante, aus­si fine qu’une corde de piano.

— Com­ment vous savez ? dit le jeune homme. Pour le couloir.

— Parce que c’est tou­jours un cou­loir. L’hô­tel est fait de cou­loirs. C’est sa struc­ture, c’est sa nature. Les chambres, les salles, le hall — tout ça c’est du décor. La vraie archi­tec­ture, c’est les cou­loirs. Les pas­sages. Les espaces entre les espaces. C’est là que les choses se passent. Pas dans les chambres — dans les cou­loirs. Les cou­loirs la nuit, quand il n’y a plus per­sonne, quand les lumières sont basses, quand la moquette absorbe les pas — c’est là que l’hô­tel vit. C’est là qu’ils sont.

Le jeune homme écri­vait. Il avait ouvert le car­net et il écri­vait pen­dant que Cald­well par­lait, le crayon cou­rant sur la page avec une vitesse qui ren­dait l’é­cri­ture presque illi­sible, des mots se che­vau­chant, se téles­co­pant, des abré­via­tions, des sym­boles, une sté­no­gra­phie per­son­nelle qui n’ap­par­te­nait qu’à lui.

— Et le gar­dien, dit le jeune homme sans lever les yeux du car­net. Le gar­dien d’hi­ver. L’homme qui reste seul. Qu’est-ce que l’hô­tel lui fait ?

Cald­well but. Une longue gor­gée. Ses yeux se fer­mèrent un ins­tant — un ins­tant de trop, un ins­tant qui res­sem­blait à un aban­don, comme un homme qui lâche une corde.

— L’hô­tel vous montre ce que vous êtes, dit-il. C’est tout. C’est simple. L’hô­tel est un miroir. Vous venez ici, vous res­tez seul cinq mois, et l’hô­tel vous montre ce que vous êtes vrai­ment, sans les gens autour pour faire écran, sans le bruit, sans les dis­trac­tions. Et ce que vous êtes vrai­ment, c’est pas tou­jours joli.

Il ouvrit les yeux. Regar­da ses mains sur la table — grandes, abî­mées, tremblantes.

— L’homme qui boit, dit-il, l’hô­tel lui montre un bar qui ne ferme jamais. L’homme en colère, l’hô­tel lui montre des murs à frap­per. L’homme qui a peur, l’hô­tel lui montre des cou­loirs sans fin. Et l’homme qui a per­du quel­qu’un — l’hô­tel lui montre ce quel­qu’un. Par­tout. Dans chaque chambre, der­rière chaque porte. L’hô­tel prend ce que vous avez de pire en vous et il le met en scène. C’est un théâtre. Cent qua­rante chambres et pas une qui ne soit une scène. Et vous, vous êtes le seul spectateur.

Silence.

Le néon grésillait.

Le jeune homme posa le crayon. Regar­da Cald­well. Pas avec l’ap­pé­tit du col­lec­tion­neur d’his­toires — il avait dépas­sé ce stade. Il regar­dait Cald­well avec ce qui res­sem­blait à de la recon­nais­sance. La recon­nais­sance de quel­qu’un qui vient de com­prendre quelque chose d’es­sen­tiel, quelque chose qu’il cher­chait sans savoir qu’il le cher­chait, quelque chose qui n’a­vait pas de nom encore mais qui en aurait un bien­tôt, qui en aurait un dès qu’il serait assis devant sa machine à écrire à Boul­der, dans l’ap­par­te­ment trop petit, avec les copies à cor­ri­ger et les fac­tures et le loyer et la vie ordi­naire, et que ses doigts frap­pe­raient les touches et que les mots sor­ti­raient, enfin, les mots justes, les mots néces­saires, les mots qui racon­te­raient cet hôtel, cet homme, cette nuit, cette peur.

— L’O­ver­look, dit le jeune homme, très bas.

Cald­well fron­ça les sourcils.

— Quoi ?

— Rien. Le nom. Je viens de trou­ver le nom.

7.

À trois heures du matin, le jeune homme sor­tit de la cui­sine et mon­ta au rez-de-chaussée.

Il ne mon­ta pas se cou­cher. Il tra­ver­sa le hall — le grand hall désert, l’es­ca­lier monu­men­tal, les fuseaux des quatre sai­sons, les lustres éteints, les appliques murales qui jetaient des ronds de lumière tiède sur les murs — et il s’ar­rê­ta au centre du hall, debout, immo­bile, le car­net ser­ré contre sa poitrine.

L’hô­tel res­pi­rait autour de lui.

Il l’en­ten­dait main­te­nant — pas avec les oreilles, pas avec le corps, avec autre chose, avec cet organe que les écri­vains pos­sèdent et que les autres n’ont pas, ou qu’ils ont mais qu’ils n’u­ti­lisent pas, cet organe qui capte les fré­quences que le monde ordi­naire ne dif­fuse pas. L’hô­tel res­pi­rait. L’hô­tel vivait. L’hô­tel était un orga­nisme de bois et de pierre et de gra­nite et de quartz, un orga­nisme qui avait accu­mu­lé soixante-cinq ans de vies humaines, des mil­liers de nuits, des mil­lions de rêves, de peurs, de dési­rs, de cha­grins, et qui en avait fait quelque chose — pas un sou­ve­nir, pas un écho, quelque chose de plus actif, de plus vorace, quelque chose qui conti­nuait d’a­gir, de se mani­fes­ter, de cher­cher le contact.

Le jeune homme fer­ma les yeux.

Il vit le roman. Pas en mots — pas encore — mais en images, en scènes, en atmo­sphères. Un homme. Une femme. Un enfant. Un hôtel. L’hi­ver. La neige. L’i­so­le­ment. Et quelque chose qui monte, qui monte len­te­ment, cha­pitre après cha­pitre, page après page, quelque chose d’i­nexo­rable, comme la neige qui monte le long des fenêtres, comme le bour­bon qui des­cend dans la bou­teille, comme la folie qui des­cend dans un homme seul — et l’hô­tel qui regarde, l’hô­tel qui attend, l’hô­tel qui nour­rit cette des­cente avec ses cou­loirs et ses portes et ses fan­tômes et ses miroirs, parce que l’hô­tel a besoin de cette des­cente, l’hô­tel vit de cette des­cente, l’hô­tel est un pré­da­teur patient qui ne chasse pas ses proies mais qui les attire, les accueille, leur offre tout le confort et toute la beau­té et tout le silence du monde, et qui attend, sim­ple­ment, que la proie se détruise elle-même.

Il ouvrit les yeux.

Le hall était vide. Le hall avait tou­jours été vide. Le hall serait tou­jours vide.

Mais le roman, lui, était plein.

Le jeune homme mon­ta au deuxième. Entra dans la 217 sans bruit. Sa femme dor­mait. Il s’as­sit dans le fau­teuil, allu­ma la petite lampe de bureau, ouvrit le car­net, et com­men­ça à écrire.

Il écri­vit jus­qu’à l’aube.

Dehors, la neige avait recom­men­cé à tomber.

En des­sous, dans le sous-sol, Cald­well dor­mait sur son lit tout habillé, les bottes aux pieds, la bou­teille vide sur la table de nuit, et il rêvait de l’hô­tel — pas cet hôtel, l’autre hôtel, l’hô­tel plein de gens qui n’exis­taient plus — et dans son rêve il mar­chait dans les cou­loirs et les gens le regar­daient, cette fois, les gens le voyaient, et ils sou­riaient, et ils lui disaient bien­ve­nue, bien­ve­nue, vous voi­là, enfin, vous voilà.

Et au rez-de-chaus­sée, dans la salle de concert fer­mée à clé, le Stein­way de Flo­ra Stan­ley atten­dait sous sa housse noire, les touches ali­gnées dans le noir, silen­cieux, patient, prêt à jouer quand per­sonne n’é­cou­te­rait, prêt à jouer quand tout le monde écou­te­rait, prêt à jouer pour toujours.

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Octobre 1974 — Qua­trième partie

Octobre 1974 — Troi­sième partie

Octobre 1974

Octobre 1974

Troi­sième partie

III — L’HÔ­TEL SEUL

1.

Le dimanche matin, la route était fermée.

Cald­well le sut avant de mon­ter — il le sut par le silence. Quand la route de Lyons est ouverte, on entend, même de très loin, même étouf­fé par la neige et la dis­tance, le bour­don­ne­ment du chasse-neige qui passe à l’aube, un gron­de­ment bas, méca­nique, ras­su­rant, qui signi­fie que le monde d’en bas existe encore et qu’il n’a pas oublié la mon­tagne. Ce dimanche, il n’y eut pas de gron­de­ment. Il n’y eut rien. Le silence avait la qua­li­té d’un cou­vercle — her­mé­tique, défi­ni­tif, posé sur la val­lée comme un plat sur une marmite.

Il mon­ta à la cui­sine, fit son café, regar­da par la fenêtre. La neige avait tout recou­vert. Le par­king avait dis­pa­ru. Le pick-up de Cald­well n’é­tait plus qu’une bosse blanche, un mon­ti­cule vague­ment rec­tan­gu­laire qui aurait pu être n’im­porte quoi — un rocher, un buis­son, un ani­mal cou­ché. La route n’exis­tait plus. L’al­lée qui des­cen­dait du Stan­ley vers Estes Park, cette allée bor­dée de pins que les clients emprun­taient chaque jour dans leurs voi­tures cli­ma­ti­sées, n’é­tait plus qu’une pente blanche, uni­forme, sans trace, sans repère, aus­si vierge que le jour où Free­lan Oscar Stan­ley avait posé les yeux sur cette val­lée pour la pre­mière fois en 1903 et s’é­tait dit, avec l’as­su­rance des hommes qui ont failli mou­rir et qui n’ont plus peur de rien : c’est ici.

Le ther­mo­mètre indi­quait 18 degrés Fah­ren­heit. Moins huit. La neige avait ces­sé de tom­ber mais le ciel res­tait bas, opaque, d’un gris uni­forme qui ne pro­met­tait rien de bon. Ce n’é­tait pas une accal­mie. C’é­tait une pause — le ciel qui repre­nait son souffle avant le pro­chain assaut.

Cald­well appe­la la sta­tion du shé­rif d’Estes Park. La ligne gré­sillait. Une voix lui apprit que la US 36 était fer­mée entre Lyons et Estes Park depuis deux heures du matin, qu’un chasse-neige était en panne à la sor­tie de Pine­wood Springs, et que la réou­ver­ture était pré­vue — peut-être — dans l’a­près-midi, ou le len­de­main, ou quand le vent tom­be­rait, selon ce qui arri­ve­rait en pre­mier. La voix avait cette neu­tra­li­té polie des fonc­tion­naires du Colo­ra­do qui annoncent des catas­trophes mineures avec le même ton qu’ils emploie­raient pour don­ner l’heure.

Cald­well rac­cro­cha et mon­ta au deuxième.

Il frap­pa à la porte de la 217. Deux coups, pas plus. Une voix ensom­meillée répon­dit quelque chose d’i­nau­dible, puis des pas, puis la porte s’en­trou­vrit et le visage du jeune homme appa­rut — les che­veux en désordre, les yeux plis­sés, les lunettes absentes.

— La route est fer­mée, dit Cald­well. Vous ne des­cen­dez pas aujourd’hui.

Le jeune homme cli­gna des yeux. Der­rière lui, dans la pénombre de la chambre, Cald­well aper­çut la forme de la femme sous les cou­ver­tures, un bras nu hors du drap, et sur la table de nuit, un livre ouvert retour­né sur sa cou­ver­ture — Shir­ley Jack­son, la tranche jau­nie, il ne vit pas le titre.

— Fer­mée comment ?

— Fer­mée fer­mée. Blo­quée. Le chasse-neige est en panne. Peut-être ce soir, peut-être demain.

— Oh, dit le jeune homme.

Pas de panique. Pas de contra­rié­té. Juste « oh » — un mot rond, ouvert, qui conte­nait de la sur­prise et autre chose, quelque chose que Cald­well iden­ti­fia avec la pré­ci­sion d’un homme qui a pas­sé sa vie à lire les visages : du sou­la­ge­ment. Le gosse était sou­la­gé de ne pas pou­voir par­tir. Le gosse vou­lait rester.

— Il y a du café en bas, dit Cald­well. Et de quoi manger.

Il redes­cen­dit sans attendre de réponse.

2.

Le dimanche se déploya len­te­ment, comme un tis­su qu’on déroule.

Cald­well fit ce qu’il fai­sait tou­jours — sa ronde, la chau­dière, les jauges, les fenêtres. Le rituel. La litur­gie quo­ti­dienne du gar­dien d’hi­ver­nage, ce cha­pe­let de gestes répé­tés qui main­te­nait l’illu­sion d’un ordre dans un espace trop grand pour un seul homme. Il déblaya le per­ron. Véri­fia les gout­tières. Ins­pec­ta les fenêtres du rez-de-chaus­sée, dont deux avaient du givre à l’in­té­rieur — pas grave, mais à sur­veiller. Nota tout dans le car­net à spi­rale. Tem­pé­ra­ture. Pres­sion. Vent. Neige. Il mesu­rait la neige avec un bâton gra­dué plan­té dans le sol à côté de l’en­trée de ser­vice : qua­rante-deux centimètres.

Le jeune homme et sa femme des­cen­dirent vers dix heures. Ils prirent le café dans la cui­sine, man­gèrent des toasts avec du beurre de caca­huète, et le jeune homme deman­da à Cald­well s’il pou­vait visi­ter l’hôtel.

— Visi­ter ?

— Explo­rer. Mon­ter dans les étages. Regarder.

Cald­well le consi­dé­ra un moment. Il n’y avait pas de règle contre ça. Il n’y avait pas de règle pour ça non plus. Les clients ne res­taient jamais après la fer­me­ture — c’é­tait la pre­mière fois en quatre hivers que Cald­well se retrou­vait avec des gens dans l’hô­tel, et la situa­tion, dans sa nou­veau­té, ne cor­res­pon­dait à aucune des ins­truc­tions du dos­sier de Donaghue.

— Faites atten­tion où vous met­tez les pieds, dit-il. Cer­tains plan­chers sont pas solides au troi­sième, côté est.

— Et le quatrième ?

— Non.

Le jeune homme n’in­sis­ta pas. Il mon­ta, et Cald­well le regar­da dis­pa­raître dans l’es­ca­lier avec l’éner­gie impa­tiente d’un enfant lâché dans un gre­nier — les marches prises deux par deux, la main sur la rampe, la tête déjà tour­née vers le haut.

Tabi­tha res­ta à la cui­sine. Elle avait trou­vé un tor­chon et essuyait la vais­selle. Cald­well la regar­da faire — pas long­temps, juste le temps de noter qu’elle essuyait avec méthode, chaque assiette séchée des deux côtés, les cou­verts un par un, et qu’il y avait dans cette méthode quelque chose de plus que de l’ha­bi­tude, quelque chose de volon­taire, comme si le fait d’es­suyer la vais­selle dans une cui­sine d’hô­tel désert au milieu d’une tem­pête de neige était un acte de résis­tance, une manière de dire : le monde ne s’est pas arrê­té, la civi­li­sa­tion tient, les assiettes se sèchent.

— Votre mari, dit Cald­well. Il est tou­jours comme ça ?

Tabi­tha sou­rit. Un sou­rire bref, un peu fati­gué, le sou­rire de quel­qu’un qui a répon­du à cette ques­tion beau­coup de fois.

— Comme quoi ?

— Élec­trique.

— Steve est… Steve voit des choses. Par­tout, tout le temps. Il ne peut pas s’en empê­cher. Les gens, les lieux, les his­toires. Il absorbe tout et ça res­sort en livres. C’est épui­sant. Pour lui aus­si, je crois. C’est pour ça qu’il boit.

Elle avait dit ça sim­ple­ment, sans reproche, sans tris­tesse appa­rente — un constat, comme on dirait « c’est pour ça qu’il porte des lunettes ». Cald­well recon­nut la phrase. Il recon­nut la manière de la dire. Il l’a­vait enten­due avant, dans d’autres bouches, à pro­pos d’autres hommes — et à pro­pos de lui-même, pro­ba­ble­ment, quand il y avait encore quel­qu’un pour par­ler de lui.

— Il fait des cau­che­mars aus­si, dit Tabi­tha. Des cau­che­mars ter­ribles. Depuis qu’il est enfant. Il rêve de choses… de choses qu’il met ensuite dans ses livres. Comme si les livres étaient une manière de se débar­ras­ser des rêves.

Elle repo­sa le tor­chon. Regar­da Cald­well avec une fran­chise désar­mante — les yeux droits dans les yeux, sans détour, sans la pru­dence habi­tuelle des gens qui parlent à des inconnus.

— Cet hôtel lui fait quelque chose, dit-elle. Je le sens. Depuis qu’on est arri­vés. Il est… allu­mé. Comme une ampoule qu’on vient de bran­cher. Je ne sais pas si c’est bon ou pas.

Cald­well ne répon­dit pas. Il rin­ça sa tasse, l’es­suya, la ran­gea. Puis il dit, sans se retourner :

— L’hô­tel fait ça aux gens. Pas à tout le monde. À certains.

— Et à vous ?

Il se retour­na. La regar­da. Ses yeux — bleu pâle, presque gris, enfon­cés dans les orbites sombres — ne cil­lèrent pas.

— Je suis pas le genre de per­sonne à qui l’hô­tel parle, dit-il. Je suis le genre de per­sonne qui écoute ce qu’il dit aux autres.

Il sor­tit de la cui­sine et des­cen­dit à la chaufferie.

3.

Le jeune homme mon­ta au pre­mier étage et ouvrit des portes.

Le res­tau­rant d’a­bord. La salle Mac­Gre­gor — du nom de Alexan­der Mac­Gre­gor, l’un des pre­miers colons de la val­lée, dont le ranch se trou­vait en contre­bas de l’hô­tel et dont les des­cen­dants vivaient encore à Estes Park. La salle était vaste, haute de pla­fond, avec de grandes fenêtres qui don­naient sur la val­lée — mais la val­lée, ce matin, n’exis­tait plus, rem­pla­cée par un mur blanc, uni­forme, comme si quel­qu’un avait peint les vitres à la chaux. Les chaises étaient retour­nées sur les tables. Le lustre cen­tral — un assem­blage com­plexe de fer for­gé et de verre dépo­li, datant de 1909, jamais rem­pla­cé — pen­dait au-des­sus de la salle vide comme une sta­lac­tite. Le par­quet cra­quait sous les pas du jeune homme, et le cra­que­ment se réper­cu­tait dans l’es­pace vide avec une net­te­té sur­na­tu­relle, chaque pas ampli­fié, mul­ti­plié, comme si la salle avait atten­du quel­qu’un pour pro­duire ce son et qu’elle le pro­dui­sait main­te­nant avec une jubi­la­tion discrète.

Il s’ar­rê­ta au centre de la salle. Regar­da autour de lui. Les murs étaient ornés de pho­to­gra­phies enca­drées — l’hô­tel à dif­fé­rentes époques, le per­son­nel posant en rangs ser­rés devant l’en­trée, des clients en tenue de soi­rée sur la ter­rasse. Il s’ap­pro­cha d’une pho­to et la regar­da de près. Noir et blanc, légè­re­ment jau­nie, bor­dée d’un cadre en bois sombre. Elle mon­trait la salle même où il se tenait, mais soixante ans plus tôt — les tables dres­sées, les nappes blanches, les ser­veurs en veste blanche, les clients en tenue de dîner, les femmes avec des cha­peaux à plumes et des gants longs, les hommes avec des mous­taches cirées et des cols ami­don­nés. Et au fond de la salle, à la table la plus éloi­gnée, un homme seul, maigre, le regard fixé non pas sur l’ob­jec­tif mais sur quelque chose hors du cadre, quelque chose que per­sonne d’autre dans la pho­to ne sem­blait voir. Sous la pho­to, une légende manus­crite à l’encre brune : Dîner d’ou­ver­ture, 4 juillet 1909.

Le jeune homme res­ta long­temps devant cette pho­to. Il regar­dait l’homme seul au fond de la salle — Stan­ley, pro­ba­ble­ment, le fon­da­teur, le res­sus­ci­té, l’homme qui avait construit cet hôtel pour prou­ver qu’il était vivant. Qui regar­dait hors du cadre. Qui voyait quelque chose que per­sonne d’autre ne voyait.

Il pas­sa dans la salle de bal. Plus grande encore que le res­tau­rant, avec un par­quet de chêne ciré qui reflé­tait la lumière grise des fenêtres comme une sur­face d’eau, et un pla­fond voû­té d’où pen­daient trois lustres iden­tiques, éteints, dont les pen­de­loques de cris­tal cap­taient mal­gré tout la lumière et la frag­men­taient en éclats minus­cules qui dan­saient sur les murs quand le jeune homme mar­chait, parce que ses pas fai­saient vibrer le plan­cher et le plan­cher fai­sait vibrer les lustres et les lustres fai­saient vibrer la lumière, et c’é­tait comme si la salle répon­dait à sa pré­sence par un lan­gage de reflets.

Au fond de la salle de bal, une porte. Fer­mée à clé.

Le jeune homme posa l’o­reille contre le bois.

De l’autre côté, le silence. Pas un silence ordi­naire — il l’a­vait déjà remar­qué la veille, en sui­vant Cald­well, ce silence qui avait une qua­li­té dif­fé­rente, une den­si­té, comme si l’air der­rière la porte était plus épais qu’ailleurs, plus char­gé. La salle de concert. Le Concert Hall de Flo­ra Stan­ley. Le Stein­way der­rière la porte, sous sa housse noire, attendant.

Il n’en­ten­dit rien. Il res­ta l’o­reille contre le bois pen­dant une minute entière, sans bou­ger, sans res­pi­rer, et n’en­ten­dit rien — pas une note, pas un souffle, pas un cra­que­ment. Rien que le silence ampli­fié de la salle de concert vide, ce silence acous­tique qui est l’in­verse exact de la musique et qui en est peut-être, pour cette rai­son, la forme la plus pure.

Il s’é­loi­gna et mon­ta au deuxième.

4.

Le deuxième étage, le dimanche matin, était un long cou­loir de portes fermées.

Le jeune homme mar­cha jus­qu’au bout, tour­na, revint. La moquette rouge sombre absor­bait ses pas. Les appliques murales, allu­mées à mi-puis­sance, jetaient des cercles de lumière chaude à inter­valles régu­liers, et entre les cercles, des zones d’ombre où le rouge de la moquette virait au noir. La pers­pec­tive du cou­loir fai­sait tou­jours cet effet de rétré­cis­se­ment — les murs qui sem­blaient conver­ger au loin, l’illu­sion que le cou­loir se refer­mait sur lui-même, et le jeune homme pen­sa, debout au milieu de cette pers­pec­tive trom­peuse, que les cou­loirs d’hô­tel sont les endroits les plus étranges du monde, ces espaces de tran­sit que per­sonne n’ha­bite, que tout le monde tra­verse, qui n’existent que comme pas­sage entre deux portes, entre deux chambres, entre deux vies — et qui pour­tant, quand ils sont vides, quand il n’y a per­sonne pour les tra­ver­ser, acquièrent une exis­tence propre, auto­nome, presque hos­tile, comme s’ils se ven­geaient d’être d’or­di­naire réduits au rôle de passage.

Il pas­sa devant la 217 sans entrer. Sa femme était redes­cen­due — il le savait parce que la porte n’é­tait pas fer­mée à clé et que Tabi­tha fer­mait tou­jours à clé quand elle était dans une chambre, un réflexe de pru­dence qu’elle avait depuis tou­jours et qu’il ne lui avait jamais vu abandonner.

Il conti­nua jus­qu’au bout du cou­loir est, où une porte mar­quée PRI­VÉ — PER­SON­NEL UNI­QUE­MENT don­nait sur un esca­lier de ser­vice étroit qui des­cen­dait vers le rez-de-chaus­sée. Il pous­sa la porte. L’es­ca­lier était sombre, en bois brut, sans moquette, sans déco­ra­tion — l’en­vers du décor, les cou­lisses de l’hô­tel, l’es­pace réser­vé aux employés, aux domes­tiques, aux invi­sibles. Il descendit.

L’es­ca­lier menait à un cou­loir bas de pla­fond qui lon­geait la chauf­fe­rie. Des tuyaux cou­raient le long des murs. L’air était chaud, humide, char­gé d’une odeur de fioul et de métal. Des portes s’ou­vraient de part et d’autre — des réserves, des pla­cards, des bureaux de ser­vice. Le jeune homme en ouvrit une.

Le bureau du directeur.

Pas le bureau de récep­tion, pas celui que les clients voyaient — l’autre bureau, le vrai, celui où Donag­hue tenait ses comptes et ran­geait ses dos­siers, une pièce sans fenêtre au sous-sol, avec un bureau en métal gris, un clas­seur à quatre tiroirs, une lampe de bureau, et aux murs, des pho­tos et des docu­ments enca­drés. Le jeune homme allu­ma la lampe.

La pre­mière chose qu’il vit fut le por­trait de Stanley.

Une pho­to­gra­phie grand for­mat, enca­drée de bois doré, accro­chée der­rière le bureau. Free­lan Oscar Stan­ley en 1909, l’an­née de l’ou­ver­ture. Debout devant son hôtel — la façade jaune mou­tarde d’o­ri­gine, avant qu’on la repeigne en blanc dans les années trente. Il por­tait un cos­tume sombre, un cha­peau melon, une cra­vate. Il était maigre — ter­ri­ble­ment maigre, les joues creu­sées, les tempes enfon­cées, les yeux trop grands dans un visage trop petit. Six ans après sa gué­ri­son mira­cu­leuse et il avait encore l’air d’un homme qui aurait dû mou­rir. Qui le savait. Qui construi­sait des hôtels mal­gré tout, ou peut-être à cause de ça — parce que construire un hôtel de cent qua­rante chambres au pied des Rocheuses est une manière comme une autre de dire à la mort qu’on n’est pas d’accord.

Le jeune homme ouvrit le classeur.

Ce qu’il trou­va, dans le tiroir du bas, sous des piles de fac­tures et de bor­de­reaux de livrai­son, c’é­tait le registre. Pas le registre de l’ac­cueil — celui où les clients signaient en arri­vant, un registre de comp­toir, fonc­tion­nel, sans inté­rêt. L’autre registre. Le pre­mier. Celui de 1909.

Un grand cahier relié de cuir noir, les pages jau­nies, l’encre brune. Sur la cou­ver­ture, en lettres dorées presque effa­cées : THE STAN­LEY HOTEL — GUEST REGIS­TER — 1909. Il l’ouvrit.

La pre­mière page por­tait la date du 22 juin 1909 — le jour de l’ou­ver­ture. Les noms s’a­li­gnaient en colonnes, écrits à la plume : M. et Mme F.O. Stan­ley, Estes Park. M. et Mme C.W. Aldrich, Bos­ton, Mass. M. J.H. Camp­bell, Den­ver, Colo. Mlle E. That­cher, New York, N.Y. Et ain­si de suite, page après page, des noms, des adresses, des dates — la chro­nique silen­cieuse de soixante-cinq ans de pas­sages, de séjours, de nuits pas­sées dans ces chambres, de petits déjeu­ners pris dans cette salle à man­ger, de verres bus dans ce bar. Des mil­liers de noms. Des mil­liers de visages oubliés. Des gens qui avaient dor­mi ici, qui avaient rêvé ici, qui avaient fait l’a­mour et se sont dis­pu­tés et ont regar­dé la mon­tagne par la fenêtre et ont pen­sé que la vie était belle ou que la vie était insup­por­table, et qui étaient par­tis, tous, un par un, lais­sant der­rière eux rien d’autre qu’une signa­ture à l’encre dans un registre que per­sonne ne lisait plus.

Le jeune homme tour­na les pages. Les années défi­laient — 1910, 1912, 1915, l’an­née de la créa­tion du Rocky Moun­tain Natio­nal Park. 1917, l’A­mé­rique entre en guerre. Les noms changent — moins de familles, plus d’of­fi­ciers. 1920, la Pro­hi­bi­tion — mais l’hô­tel conti­nuait de ser­vir, là-haut dans les mon­tagnes, loin de tout, et qui serait mon­té véri­fier ? Les années trente, la Dépres­sion — moins de noms, des pages à moi­tié vides, l’hô­tel qui se vide une pre­mière fois, qui faillit mou­rir une pre­mière fois. Stan­ley le rachète. Stan­ley le revend. Stan­ley meurt. Flo­ra meurt. L’hô­tel survit.

Et dans les marges du registre, des anno­ta­tions — pas des signa­tures, des notes. Gri­bouillées au crayon, presque illi­sibles, par des mains dif­fé­rentes sur des décen­nies : Chambre 217 — bruit signa­lé par client (oct. 1932). 401 — porte ouverte le matin, client affirme l’a­voir fer­mée (juill. 1938). Salle de concert — musique enten­due après fer­me­ture, rien trou­vé (août 1944). 217 — valise ouverte, client pro­teste, femme de ch. nie (sept. 1951). 4e étage — rires d’en­fants signa­lés, étage inoc­cu­pé (juin 1958).

Le jeune homme lisait. Il ne pre­nait pas de notes — il n’a­vait ni sty­lo ni papier, et de toute façon il n’en avait pas besoin, parce que ce qu’il lisait ne s’ins­cri­vait pas dans un car­net mais direc­te­ment dans l’en­droit de son cer­veau où les his­toires se for­maient, cet espace obs­cur et fer­tile d’où sor­taient les cau­che­mars et les livres, et qui fonc­tion­nait comme un esto­mac : il ingé­rait, il digé­rait, il trans­for­mait. Les anno­ta­tions du registre entraient dans cet esto­mac et y rejoi­gnaient tout le reste — l’ex­plo­sion de 1911, Eli­za­beth Wil­son, Flo­ra au pia­no, Cald­well et ses mains qui trem­blaient, la neige, le qua­trième étage condam­né, le cou­loir qui se res­ser­rait — et tout cela fer­men­tait, len­te­ment, sans que le jeune homme en fût plei­ne­ment conscient, parce que le pro­ces­sus de créa­tion est un pro­ces­sus sou­ter­rain, aveugle, qui ne demande ni per­mis­sion ni com­pré­hen­sion, et qui tra­vaille dans le noir comme la chau­dière tra­vaillait sous ses pieds.

Il refer­ma le registre. Le repla­ça dans le tiroir. Étei­gnit la lampe.

Et res­ta un moment dans l’obs­cu­ri­té du bureau, assis dans le fau­teuil de Donag­hue, les mains posées sur le bureau de métal froid, à écou­ter le gron­de­ment de la chau­dière à tra­vers le mur et les cra­que­ments du bâti­ment au-des­sus de sa tête — cent qua­rante chambres vides, des cen­taines de portes fer­mées, des mil­liers de lits où per­sonne ne dor­mait, et pour­tant, pour­tant, le sen­ti­ment irré­sis­tible, phy­sique, irra­tion­nel, que l’hô­tel n’é­tait pas vide. Qu’il n’a­vait jamais été vide. Que les noms du registre n’é­taient pas seule­ment des noms mais des pré­sences, des empreintes, des rési­dus — que chaque per­sonne qui avait dor­mi ici avait lais­sé quelque chose der­rière elle, un frag­ment d’elle-même, une trace invi­sible mais réelle, et que l’hô­tel avait accu­mu­lé ces traces pen­dant soixante-cinq ans, couche après couche, comme un récif de corail accu­mule les sque­lettes des orga­nismes morts pour construire quelque chose de vivant.

5.

L’a­près-midi, le vent se leva.

Il arri­va du nord-ouest, des­cen­dant des crêtes de la ligne de par­tage des eaux, et frap­pa le Stan­ley de plein fouet — un vent de mon­tagne, bru­tal, irré­gu­lier, qui cognait contre la façade blanche par rafales de cinq ou six secondes sépa­rées par des silences de trente secondes, un rythme car­diaque de géant, et chaque rafale fai­sait vibrer les fenêtres dans leurs cadres, gémir les gout­tières, sif­fler les inter­stices des portes. L’hô­tel tout entier se mit à chan­ter — ou à gémir, selon l’in­ter­pré­ta­tion — un chœur de cra­que­ments, de sif­fle­ments, de vibra­tions, un orchestre caco­pho­nique de maté­riaux sous contrainte, bois contre pierre, métal contre verre, l’air contre tout.

Cald­well enfi­la son blou­son et sor­tit véri­fier les volets. Le vent le frap­pa dès le porche — un mur invi­sible qui le pous­sa en arrière, qui cher­chait les ouver­tures de ses vête­ments, qui s’en­gouf­frait sous le blou­son et le gon­flait comme une voile. La neige sou­le­vée par le vent for­mait des tour­billons blancs qui dan­saient sur le par­king comme des esprits, des colonnes fan­tômes qui nais­saient, mon­taient, tour­naient et s’ef­fon­draient en une seconde, rem­pla­cées par d’autres, et d’autres encore, un bal­let chao­tique et silen­cieux — parce que le vent fai­sait tel­le­ment de bruit que le mou­ve­ment de la neige, lui, sem­blait muet, comme un film sans son.

Il fit le tour du bâti­ment. Vingt minutes dans le vent et le froid, les yeux plis­sés, le visage brû­lé, les doigts gourds. Deux volets du pre­mier étage avaient cédé — arra­chés de leurs gonds par une rafale, pen­dants contre la façade comme des bras cas­sés. Il les arra­cha com­plè­te­ment plu­tôt que de les lais­ser battre. Il les por­ta dans la remise der­rière l’hô­tel, les empi­la contre le mur, et rentra.

Dans le hall, le jeune homme était debout devant la grande fenêtre qui don­nait sur la val­lée. Il regar­dait le vent. Ou plu­tôt il regar­dait ce que le vent fai­sait au monde — cette dis­so­lu­tion, cet effa­ce­ment, cette manière qu’a­vait le bliz­zard de rendre le pay­sage abs­trait, de le réduire à deux élé­ments : le blanc et le mou­ve­ment. Der­rière lui, sa femme lisait dans un fau­teuil du hall, les jambes repliées sous elle, un plaid sur les genoux — Cald­well ne savait pas d’où venait le plaid, elle avait dû le trou­ver dans un pla­card. Elle avait ce calme extra­or­di­naire des gens qui s’a­daptent à tout, qui trans­portent leur centre de gra­vi­té avec eux, et pour qui un fau­teuil dans le hall d’un hôtel désert au milieu d’un bliz­zard est un endroit par­fai­te­ment accep­table pour lire un livre.

— Ça va durer long­temps ? deman­da le jeune homme sans se retourner.

— Peut-être la nuit. Peut-être demain.

— Et la route ?

— Pas avant que le vent tombe. Ils n’en­voient pas les chasse-neige par ce temps.

Le jeune homme hocha la tête. Il ne se retour­na pas. Il regar­dait le bliz­zard avec la même inten­si­té qu’il avait regar­dée la pho­to de Stan­ley, le registre, le cou­loir du troi­sième — cette inten­si­té de pré­da­teur, de col­lec­teur, d’as­pi­ra­teur de réel. Cald­well le lais­sa et des­cen­dit à la chaufferie.

La chau­dière ron­ron­nait. La jauge de pres­sion était un poil au-des­sus de la nor­male — le vent qui s’en­gouf­frait dans les conduits créait des varia­tions de pres­sion dans le sys­tème. Rien de dan­ge­reux. Cald­well régla la vanne, nota les chiffres. Il s’as­sit sur la chaise en métal à côté de la chau­dière, sor­tit la bou­teille de la poche inté­rieure de son blou­son — parce qu’il avait main­te­nant une bou­teille dans la poche inté­rieure de son blou­son, en plus de celle sur la table de nuit, en plus de celles dans la caisse, ce qui fai­sait un sys­tème de ravi­taille­ment à trois niveaux dont il était le seul archi­tecte et le seul uti­li­sa­teur — et but une gorgée.

Puis une autre.

Le vent hur­lait au-des­sus. La chau­dière souf­flait à côté. Les deux sons se mêlaient, se répon­daient, for­maient un contre­point grave et sourd qui rem­plis­sait le sous-sol comme une musique d’orgue. Cald­well fer­ma les yeux. Quand il les rou­vrit, dix minutes ou une heure avaient pas­sé — il ne savait pas, le temps dans les sous-sols n’o­béit pas aux mêmes règles qu’à la sur­face — et la bou­teille dans sa main était un tiers plus légère.

6.

Le soir, Cald­well parla.

Il ne savait pas pour­quoi. Il ne par­lait jamais — pas de cette manière, pas sur ces sujets, pas aux gens qu’il connais­sait depuis deux jours. Mais le vent fai­sait quelque chose aux mots, ce soir-là. Le vent les pous­sait dehors, les arra­chait aux endroits où il les gar­dait d’ha­bi­tude, au fond, tout au fond, sous les couches de silence et de bour­bon et de méca­nique et de soli­tude. Le vent souf­flait et les mots sortaient.

Ils étaient dans la cui­sine. Le ragoût de Marge, réchauf­fé pour la deuxième fois, avait pris cette consis­tance pâteuse des plats trop cuits, mais per­sonne ne s’en plai­gnit. Le jeune homme buvait du Jim Beam — Cald­well lui avait offert un verre, pre­mier accroc à sa règle de ne jamais boire devant les gens, et le pre­mier accroc avait entraî­né le deuxième, et le troi­sième, et main­te­nant la bou­teille était posée entre eux sur la table, entre les assiettes sales et les verres, et Tabi­tha buvait du thé en les regar­dant alter­na­ti­ve­ment, l’un puis l’autre, avec l’at­ten­tion d’une femme qui sait que quelque chose est en train de se pas­ser mais qui ne sait pas encore quoi.

— Cet hôtel, dit Cald­well, il y a un homme qui est enter­ré dessous.

Le jeune homme leva les yeux de son verre.

— Pas lit­té­ra­le­ment, dit Cald­well. Enfin, peut-être lit­té­ra­le­ment, je sais pas. Mais la terre sur laquelle on est assis, cette terre, elle appar­tient à per­sonne. Elle a jamais appar­te­nu à per­sonne. Elle appar­te­nait aux Ara­pa­ho et aux Ute. Ils mon­taient ici l’é­té. Ils cam­paient autour du lac. Ils construi­saient des pièges à aigles sur les som­mets — ils vou­laient les plumes. Les plumes de guerre.

Il but. Reprit.

— Et un jour, un lord anglais débarque. 1872. Lord Dun­ra­ven. Un Irlan­dais, en fait. Un aris­to­crate avec un châ­teau à Lime­rick et plus d’argent qu’il ne pou­vait en dépen­ser en dix vies. Il voit cette val­lée et il se dit : c’est à moi. Comme ça. Pas « je vais l’a­che­ter » ou « je vais négo­cier ». Non. C’est à moi. Il envoie ses hommes de main faire signer des homes­teads frau­du­leux à des types qu’il ramasse dans les bars de Den­ver. Des ivrognes, des vaga­bonds. Ils signent pour 160 acres qu’ils n’ont jamais vus, ils empochent leur argent, et la terre revient à Dun­ra­ven. En quelques années, il contrôle 15 000 acres. La val­lée entière.

Cald­well par­lait d’une voix basse, régu­lière, sans inflexion — la voix d’un homme qui récite quelque chose qu’il a appris par cœur à force de le res­sas­ser seul pen­dant des hivers entiers, quelque chose qui s’est ins­crit dans sa mémoire non pas comme une connais­sance mais comme une blessure.

— Et il y avait un type. Un trap­peur. James Nugent. Rocky Moun­tain Jim, ils l’ap­pe­laient. Il s’op­po­sait à Dun­ra­ven. Il disait que la terre était à tout le monde, pas à un lord anglais. Un jour, un homme nom­mé Griff Evans — le régis­seur de Dun­ra­ven, son homme à tout faire — a abat­tu Rocky Moun­tain Jim d’un coup de fusil. Il a dit que c’é­tait de la légi­time défense. Il a été acquit­té. Le témoin clé était un ami de Dunraven.

Le jeune homme ne buvait plus. Il écou­tait. Ses yeux fai­saient cette chose que Cald­well connais­sait main­te­nant — ils enregistraient.

— Nugent a mis trois mois à mou­rir, dit Cald­well. Sur son lit de mort, il a accu­sé Dun­ra­ven. Per­sonne n’a rien fait. Et Dun­ra­ven a conti­nué à accu­mu­ler les terres jus­qu’à ce que les colons le chassent. Il est repar­ti en Irlande. Il n’est jamais revenu.

— Et les terres ?

— Il les a ven­dues. En 1908. À Stan­ley. Stan­ley a ache­té les terres de Dun­ra­ven, qui avait ache­té les terres des colons, qui avaient pris les terres des Indiens. C’est une chaîne. Une chaîne de vols. Et l’hô­tel est au bout de la chaîne.

Le vent hur­la. Une rafale plus forte que les autres, qui fit trem­bler les vitres de la cui­sine et vibrer les cas­se­roles accro­chées au mur. Cald­well atten­dit que le vent se calme, puis :

— La pre­mière année que j’ai pas­sée ici, en hiver, j’ai trou­vé quelque chose. Der­rière l’hô­tel, du côté de la mon­tagne. La neige avait fon­du à un endroit — y a des sources chaudes, par là, des résur­gences, la neige fond par endroits même en jan­vier. Et j’ai vu des pierres. Dis­po­sées en cercle. Pas un cercle natu­rel. Un cercle fait par des mains. Avec des traces de feu au centre.

Il se tut. Regar­da ses mains.

— Un foyer, dit le jeune homme.

— Un foyer. Un cam­pe­ment. Les Ara­pa­ho. Ou les Ute. Ou les deux. C’é­tait là avant l’hô­tel. C’est tou­jours là, sous la neige, der­rière l’hô­tel. Per­sonne n’en parle.

Tabi­tha repo­sa sa tasse de thé. Elle regar­dait Cald­well avec une expres­sion que le gar­dien ne sut pas lire — pas de la fas­ci­na­tion, pas de la pitié, quelque chose entre les deux, une sorte de dou­leur empa­thique, la dou­leur de quel­qu’un qui com­prend que l’homme en face d’elle n’est pas seule­ment un gar­dien qui boit trop mais un homme han­té, au sens lit­té­ral du terme, un homme habi­té par un lieu et par l’his­toire de ce lieu, et que cette habi­ta­tion est en train de le dévorer.

— Pour­quoi vous reve­nez ? deman­da-t-elle. Chaque hiver. Pourquoi ?

Cald­well la regar­da. Pen­dant un ins­tant, ses yeux — bleu pâle, injec­tés, enfon­cés — s’a­dou­cirent. Une fis­sure dans le granite.

— Parce que per­sonne d’autre ne veut, dit-il.

Dehors, le vent. Dedans, le silence.

Le jeune homme se leva et mon­ta se cou­cher. Tabi­tha le sui­vit. Cald­well res­ta seul à la table, la bou­teille devant lui, les assiettes sales, la lumière du néon au pla­fond qui cré­pi­tait légè­re­ment, et au-des­sus de sa tête l’im­men­si­té obs­cure de l’hô­tel, cent qua­rante chambres vides empi­lées dans la nuit, et dehors le bliz­zard, et en des­sous la chau­dière, et encore en des­sous le gra­nite et le quartz et les pierres dis­po­sées en cercle par des mains disparues.

Il but. Le bour­bon avait le goût de tou­jours — chaud, amer, fami­lier, le goût de l’ou­bli et de la com­pa­gnie, le goût de la seule chose au monde qui ne lui posait jamais de questions.

7.

Cette nuit-là, le lun­di, le vent tomba.

Il tom­ba d’un coup, comme on coupe un son — une der­nière rafale, longue, plain­tive, qui fit le tour du bâti­ment comme un ani­mal qui cherche une der­nière fois l’en­trée, et puis rien. Le silence revint, plus pro­fond encore qu’a­vant la tem­pête, un silence lavé, net­toyé, le silence qui suit un cri.

Cald­well se réveilla dans le noir. Trois heures du matin. La chau­dière ron­ron­nait. Au-des­sus, le silence.

Il sut immé­dia­te­ment que quelque chose avait chan­gé. Pas les sons — le silence était le même. Pas la tem­pé­ra­ture — la chauf­fe­rie main­te­nait ses 65 degrés habi­tuels. C’é­tait autre chose. Une qua­li­té de l’air. Une vibra­tion. Quelque chose d’im­per­cep­tible et d’in­dis­cu­table, comme un chan­ge­ment de fré­quence dans un signal radio, un glis­se­ment de tona­li­té que seule une oreille habi­tuée — habi­tuée à quoi ? à l’hô­tel, à ses humeurs, à ses cycles, à ce que Cald­well n’ap­pe­lait pas ses fan­tômes parce qu’il n’employait pas ce mot mais qu’il appe­lait, dans le secret de ses nuits soli­taires, ses habi­tants — pou­vait détecter.

L’hô­tel s’é­tait réveillé.

Cald­well res­ta allon­gé dans le noir, les yeux ouverts, à écou­ter. Il connais­sait ce moment. Il le connais­sait depuis son pre­mier hiver — cette nuit, tou­jours la même, où le der­nier bruit humain s’é­tei­gnait et où l’hô­tel pre­nait le relais. Pas avec fra­cas. Pas avec spec­tacle. Avec une dis­cré­tion de chat — un frô­le­ment, un souffle, un dépla­ce­ment d’air si léger qu’on pou­vait le prendre pour un rêve, et qu’on pre­nait d’ailleurs pour un rêve les pre­mières fois, avant de com­prendre que ce n’en était pas un.

Il enten­dit des pas au-des­sus de sa tête. Au rez-de-chaus­sée. Des pas lents, mesu­rés, qui tra­ver­saient le hall d’un bout à l’autre. Pas les pas de Cald­well — il connais­sait le son de ses propres pas, comme un musi­cien connaît le son de son propre ins­tru­ment. Des pas plus légers, plus anciens. Les pas de quel­qu’un qui connais­sait ce hall mieux que qui­conque, qui l’a­vait tra­ver­sé des mil­liers de fois, qui en connais­sait chaque latte de par­quet, chaque creux, chaque grincement.

Les pas s’ar­rê­tèrent. Le silence revint.

Puis la musique.

Pas une note iso­lée, cette fois. Un accord. Plein, rond, pro­fond — un accord de pia­no qui mon­ta du rez-de-chaus­sée à tra­vers le pla­fond du sous-sol, tra­ver­sa le béton et l’a­cier et le bois comme s’ils n’exis­taient pas, et attei­gnit Cald­well dans son lit avec la clar­té d’un son joué dans la même pièce. Un accord de do majeur, tenu long­temps, très long­temps, avec la pédale enfon­cée, les har­mo­niques qui vibraient et se super­po­saient et s’é­va­nouis­saient len­te­ment, comme des cercles sur l’eau.

Puis un autre accord. Et un autre. Et les accords se mirent en mou­ve­ment, for­mèrent une mélo­die, et la mélo­die devint un mor­ceau — Cald­well ne connais­sait pas le titre, ne connais­sait rien à la musique clas­sique, mais il recon­nais­sait le son, il le recon­nais­sait parce qu’il l’a­vait enten­du chaque hiver, tou­jours le même mor­ceau, tou­jours au même moment, quand l’hô­tel était vide et que la nuit était pro­fonde et que per­sonne n’é­cou­tait sauf lui.

Flo­ra Stan­ley jouait du piano.

Elle jouait dans la salle de concert fer­mée à clé, sur le Stein­way de sept pieds et demi, elle jouait du Cho­pin — Cald­well appren­drait le nom plus tard, une bal­lade, la pre­mière, en sol mineur, mais pour l’ins­tant ce n’é­tait pas un nom ni un numé­ro ni une tona­li­té, c’é­tait juste une musique qui mon­tait dans le noir, une musique belle et triste et inhu­mai­ne­ment pré­cise, chaque note à sa place, chaque silence à sa place, une musique qui n’hé­si­tait jamais, qui ne tâton­nait jamais, la musique de quel­qu’un qui avait joué ce mor­ceau des cen­taines de fois de son vivant et qui conti­nuait de le jouer après sa mort avec la même per­fec­tion, la même dévo­tion, la même obs­ti­na­tion que son mari avait mise à construire un hôtel au pied des Rocheuses alors qu’il aurait dû mourir.

Cald­well fer­ma les yeux.

La musique dura sept minutes. Puis elle s’ar­rê­ta. Le der­nier accord s’é­tei­gnit len­te­ment, les har­mo­niques se dis­si­pant dans le silence comme de la fumée dans l’air. Et le silence revint — mais un silence dif­fé­rent, un silence qui avait été habi­té, qui por­tait encore la mémoire de la musique, comme une salle de concert porte encore la mémoire d’un applaudissement.

Cald­well ne bou­gea pas. Il res­ta allon­gé dans le noir, les yeux fer­més, la bou­teille à por­tée de main sur la table de nuit, la chau­dière ron­ron­nant à tra­vers le mur, et l’hô­tel — immense, blanc, soli­taire dans la neige — qui se ren­dor­mait au-des­sus de lui.

Deux étages plus haut, dans la chambre 217, le jeune homme était assis au bord du lit, les yeux grands ouverts dans le noir, la main de sa femme endor­mie posée sur son bras.

Il avait entendu.

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Octobre 1974 — Qua­trième partie

Octobre 1974 — Deuxième partie

Octobre 1974

Octobre 1974

Deuxième par­tie

II — LES DERNIERS

1.

Le same­di, Cald­well se réveilla à cinq heures.

Il se réveillait tou­jours à cinq heures — non par dis­ci­pline mais par inca­pa­ci­té à dor­mir davan­tage, le corps pro­gram­mé depuis l’en­fance pour l’aube, depuis Raw­lins et les matins gla­cés de son père qui cognait contre la porte de sa chambre du plat de la main, une seule fois, sans un mot, et c’é­tait suf­fi­sant. Qua­rante ans plus tard, le père était mort, la porte n’exis­tait plus, mais la main cognait toujours.

Il res­ta allon­gé un moment dans le noir. Au-des­sus de lui, les tuyaux du pla­fond for­maient un réseau de lignes paral­lèles que l’obs­cu­ri­té rédui­sait à des ombres plus sombres que l’ombre. La chau­dière souf­flait à tra­vers la cloi­son. Cald­well écou­ta le bâti­ment — les cra­que­ments du bois, les sou­pirs de la tuyau­te­rie, le vent contre les murs du sous-sol, assour­di, loin­tain, comme un ani­mal qui rode autour d’une mai­son sans trou­ver l’entrée.

Il ten­dit la main vers la table de nuit. Ses doigts trou­vèrent la bou­teille dans le noir, dévis­sèrent le bou­chon, por­tèrent le gou­lot à sa bouche. Une gor­gée. Courte. Pas pour le plai­sir — pour le cali­brage. Le corps de Cald­well fonc­tion­nait selon un sys­tème de dosage très pré­cis qu’il avait mis des années à affi­ner : assez pour que les mains ne tremblent pas, assez pour que la tête ne cogne pas, pas assez pour que les jambes flanchent ou que le juge­ment se brouille. C’é­tait un art, à sa manière — l’art de main­te­nir un équi­libre entre le trop et le pas assez, entre la luci­di­té et ce que la luci­di­té ren­dait insupportable.

Il se leva, enfi­la son jean, ses bottes, un pull en laine grise, et mon­ta à la cuisine.

Le café du Stan­ley était sto­cké dans un pla­card au-des­sus de l’é­vier — du Fol­gers, en boîte métal­lique rouge, le même depuis tou­jours. Cald­well fit chauf­fer l’eau, ver­sa la poudre dans la tasse, remua avec une cuillère dont le manche était tor­du. La cui­sine des employés, au petit matin, avait la beau­té aus­tère des lieux uti­li­taires — les sur­faces en inox, les plans de tra­vail en bois bala­fré par des décen­nies de cou­teaux, les cas­se­roles accro­chées au mur par ordre de taille, le calen­drier 1974 punai­sé près de la porte avec une pho­to des Rocheuses en été qui sem­blait, vue depuis le same­di 26 octobre, appar­te­nir à un autre continent.

Par la fenêtre, la neige.

Elle avait tenu parole. Le par­king était recou­vert d’une couche de quinze cen­ti­mètres, blanche, uni­forme, sans une trace. Le pick-up de Cald­well avait dis­pa­ru sous un lin­ceul. Le van de Don­na et Pat­ty aus­si. La Buick de Donag­hue aus­si. Les lam­pa­daires du par­king étaient encore allu­més, et dans leur halo la neige conti­nuait de tom­ber, moins dense qu’­hier soir mais constante, patiente, avec cette obs­ti­na­tion miné­rale des pré­ci­pi­ta­tions de mon­tagne qui ne s’ar­rêtent pas parce qu’il n’y a aucune rai­son qu’elles s’arrêtent.

Cald­well but son café debout, devant la fenêtre. Il ne s’as­seyait pas pour boire son café. C’é­tait l’un de ses rituels — boire debout, face à l’ex­té­rieur, pour éva­luer la jour­née. La lumière. Le vent. La neige. Les condi­tions. Comme un marin qui scrute la mer avant de sor­tir du port, sauf que Cald­well n’a­vait jamais vu la mer et ne la ver­rait pro­ba­ble­ment jamais.

Le ther­mo­mètre exté­rieur accro­ché au cham­branle de la fenêtre indi­quait 24 degrés Fah­ren­heit. Moins quatre en Cel­sius. Froid pour un 26 octobre. Pas excep­tion­nel, mais pré­coce. L’hi­ver avan­çait ses pions.

2.

À huit heures, Cald­well avait déblayé le per­ron, déga­gé les marches du porche, et creu­sé un che­min entre l’en­trée prin­ci­pale et le par­king. Il tra­vaillait à la pelle, métho­di­que­ment, sans hâte, le souffle régu­lier mal­gré l’al­ti­tude, la sueur sous le blou­son de fla­nelle. Le froid lui fai­sait du bien. Le froid était hon­nête — il ne pré­ten­dait pas être autre chose que ce qu’il était, il ne tri­chait pas, il ne men­tait pas, il ne vous disait pas que tout allait bien quand rien n’al­lait. Le froid disait : je suis là, couvre-toi ou meurs. Cald­well res­pec­tait cette franchise.

Don­na et Pat­ty des­cen­dirent à neuf heures, emmi­tou­flées dans leurs ano­raks, les che­veux encore humides de la douche. Elles avaient dor­mi au troi­sième, dans une chambre de ser­vice, pour ter­mi­ner le tra­vail de fer­me­ture ce matin. Elles regar­dèrent la neige avec cette expres­sion fami­lière des gens du Colo­ra­do — pas de sur­prise, pas de contra­rié­té, juste une éva­lua­tion rapide de la pro­fon­deur et de la route à prendre.

— La 36 est déga­gée ? deman­da Donna.

— Sais pas, dit Cald­well. Appe­lez la sta­tion de Lyons.

Elles appe­lèrent. La 36 était ouverte mais ennei­gée. Pra­ti­cable avec pré­cau­tion. Elles finirent les der­nières chambres du troi­sième en une heure — les quatre qui res­taient, les plus éloi­gnées, celles du bout du cou­loir est, les chambres dont per­sonne ne vou­lait en sai­son parce qu’elles don­naient sur l’ar­rière du bâti­ment et sur le flanc de la mon­tagne, et dont per­sonne ne vou­lait hors sai­son parce qu’elles étaient, disaient les femmes de chambre, les plus froides de l’hô­tel, d’un froid qui ne s’ex­pli­quait pas par les cou­rants d’air ni par la posi­tion des radia­teurs mais par quelque chose d’autre, quelque chose que Don­na appe­lait « la mémoire des murs » et que Pat­ty appe­lait « des conneries ».

À onze heures, elles des­cen­dirent leurs sacs, les char­gèrent dans le van, et vinrent dire au revoir à Cald­well qui fumait une ciga­rette sous le porche.

— Bon hiver, Vernon.

— Bon hiver, les filles.

Don­na hési­ta. Elle avait quelque chose à dire et ne le disait pas. Cald­well le voyait — il voyait tou­jours quand les gens avaient quelque chose à dire, parce que les gens qui ont quelque chose à dire ont un mou­ve­ment des lèvres, un infime pin­ce­ment, comme s’ils rete­naient les mots physiquement.

— Quoi, dit Caldwell.

— Rien. Fais atten­tion à toi, c’est tout.

Le van démar­ra, pati­na sur la neige du par­king, trou­va ses marques et des­cen­dit l’al­lée. Cald­well le regar­da dis­pa­raître dans les pins. Un silence nou­veau s’ins­tal­la — le silence de l’a­près-départ, qui est dif­fé­rent du silence de l’ab­sence, parce qu’il contient encore l’é­cho de la pré­sence, la trace ther­mique des corps qui viennent de quit­ter un lieu.

Il écra­sa sa ciga­rette sous sa botte.

Il ne res­tait plus que Donag­hue, Gra­dy, Marge, le couple de la 217, et lui.

3.

Marge pas­sa la mati­née dans l’of­fice du rez-de-chaus­sée à dres­ser l’in­ven­taire de fin de saison.

C’é­tait un tra­vail de béné­dic­tin qu’elle accom­plis­sait chaque année avec une rigueur qui confi­nait à la mania­que­rie — comp­ter les draps (quatre cent vingt-deux draps blancs, cent dix housses de couette, deux cent trente taies d’o­reiller), les ser­viettes (six cent quatre, dont qua­torze tachées, huit déchi­rées, trois dis­pa­rues — les ser­viettes dis­pa­rais­saient tou­jours, c’é­tait un mys­tère de l’hô­tel­le­rie que trente-deux ans de car­rière n’a­vaient pas réso­lu), les savon­nettes encore embal­lées (mille cent six, marque Cash­mere Bou­quet, le même four­nis­seur depuis 1953), les ampoules de rechange, les pro­duits d’en­tre­tien, le papier toilette.

Elle notait tout dans un registre à la cou­ver­ture noire — le même type de registre depuis tou­jours, com­man­dé chez un pape­tier de Den­ver qui avait lui-même fer­mé bou­tique en 1968 mais dont Marge avait rache­té le stock res­tant, qua­rante-trois registres iden­tiques empi­lés dans un pla­card de l’of­fice, de quoi durer jus­qu’à la fin du monde ou jus­qu’à la fin de Marge, selon ce qui arri­ve­rait en premier.

Elle s’in­ter­rom­pit à midi pour pré­pa­rer des sand­wichs. Jam­bon, fro­mage, mou­tarde, pain de seigle — les mêmes sand­wichs depuis trente-deux ans, parce que Marge croyait à la constance dans toutes les choses, y com­pris les sand­wichs, et que la constance, quand on y pense, est peut-être la seule forme de cou­rage acces­sible à tout le monde.

Elle por­ta un sand­wich à Cald­well, qu’elle trou­va dans la chauf­fe­rie en train de véri­fier une vanne.

— Tu manges ?

— Mer­ci, Marge.

Ils ne se dirent rien d’autre. Marge et Cald­well se connais­saient depuis quatre ans — quatre automnes et quatre prin­temps, les moments de tran­si­tion, quand Marge arri­vait et que Cald­well par­tait, ou quand Marge par­tait et que Cald­well arri­vait, comme deux figu­rines sur une hor­loge suisse qui ne se croisent qu’en pas­sant. Elle ne l’ai­mait pas, ne le détes­tait pas. Elle le plai­gnait, un peu, de cette pitié pru­dente qu’on accorde aux gens qu’on sait fra­giles et qu’on ne veut pas bri­ser en les regar­dant de trop près. Elle savait qu’il buvait. Tout le monde savait. Per­sonne ne disait rien parce que per­sonne n’a­vait de solu­tion, et que dire les choses sans avoir de solu­tion est une cruau­té que les gens du Colo­ra­do — ces gens tai­seux, pra­tiques, habi­tués aux dis­tances et aux hivers — s’é­pargnent entre eux.

4.

L’a­près-midi, le jeune homme de la 217 descendit.

Gra­dy le vit entrer dans le bar à deux heures — les mains dans les poches d’un jean usé, un pull mar­ron à col rou­lé qui avait connu des jours meilleurs, les lunettes légè­re­ment de tra­vers. Il avait la démarche des grands types qui ne savent pas quoi faire de leur corps — de longues jambes, des bras trop longs, une façon de se dépla­cer en dia­go­nale comme s’il évi­tait des obs­tacles invi­sibles. Il s’as­sit au comp­toir, sur le troi­sième tabou­ret en par­tant de la gauche, et com­man­da un Jack Daniel’s.

— Neat ?

— Avec des gla­çons. Beau­coup de glaçons.

Gra­dy ser­vit. L’homme but une gor­gée, posa le verre, regar­da autour de lui. Le bar du Stan­ley était une pièce lam­bris­sée de chêne sombre, avec un pla­fond bas, un comp­toir en aca­jou ver­ni, six tabou­rets recou­verts de cuir vert, et der­rière le comp­toir, le mur de bou­teilles éclai­ré par des spots qui jetaient des reflets ambrés et cui­vrés sur les boi­se­ries. Des pho­tos enca­drées étaient accro­chées aux murs — des cli­chés noir et blanc des pre­mières années, l’hô­tel en construc­tion, la façade peinte en jaune mou­tarde, des hommes en cha­peaux ronds posant devant des Stan­ley Stea­mer garés sur le par­king de terre. Et une grande pho­to, au-des­sus de la porte, d’un couple en tenue de soi­rée du début du siècle — lui, maigre, mous­ta­chu, le regard fié­vreux du conva­les­cent ; elle, droite, les mains croi­sées, un visage d’une séré­ni­té absolue.

— C’est eux ? deman­da le jeune homme.

— Free­lan et Flo­ra Stan­ley, dit Gra­dy. 1911 ou 1912, quelque chose comme ça.

L’homme se leva, s’ap­pro­cha de la pho­to, l’exa­mi­na de près. Il res­ta long­temps devant elle — plus long­temps qu’un client ordi­naire, plus long­temps que ne le jus­ti­fiait la cour­toi­sie ou la curio­si­té, assez long­temps pour que Gra­dy le remarque et note men­ta­le­ment que ce type regar­dait les choses avec une inten­si­té par­ti­cu­lière, l’in­ten­si­té de quel­qu’un qui ne regarde pas seule­ment avec les yeux mais avec tout le reste, qui absorbe, qui stocke, qui transforme.

— Il était malade, dit le jeune homme.

— Tuber­cu­lose. Les méde­cins lui avaient don­né six mois. Il est mon­té ici en 1903, qua­si­ment mou­rant. L’air des mon­tagnes l’a gué­ri. Il a vécu jus­qu’à quatre-vingt-onze ans.

— Et elle ?

— Pia­niste. Elle jouait dans la salle de concert — Stan­ley l’a­vait fait construire pour elle. Cho­pin, Schu­mann. Elle est morte ici, en 39. AVC. Stan­ley l’a sui­vie un an après.

Le jeune homme revint s’as­seoir au comp­toir. Il but une gor­gée, fit tour­ner les gla­çons dans le verre avec son index — un geste d’en­fant, un geste qu’un adulte ne fait que lors­qu’il pense à autre chose.

— Ça fait com­bien d’hi­vers, qu’il est fermé ?

— Il a tou­jours fer­mé l’hi­ver. Depuis le début. Ils ne chauf­faient que les par­ties com­munes. Cent qua­rante chambres, à cette alti­tude, en hiver — vous ima­gi­nez la fac­ture. L’an­née der­nière seule­ment ils ont com­men­cé à par­ler de l’ou­vrir toute l’an­née. Mais pour l’ins­tant, il ferme.

— Et il reste quelqu’un ?

— Le gar­dien. Un type. Tout seul pen­dant cinq mois.

— Tout seul.

— Tout seul.

Le jeune homme ne dit rien. Il regar­dait son verre. Gra­dy recon­nut l’ex­pres­sion — il l’a­vait vue cent fois en onze sai­sons, sur des visages dif­fé­rents, cette expres­sion qui signi­fie que le cer­veau vient d’at­tra­per quelque chose, une image, une idée, un fil, et qu’il tire des­sus en silence pour voir ce qui vient.

— Com­ment il s’ap­pelle ? deman­da le jeune homme.

— Cald­well. Ver­non Cald­well. Il est dans la chauf­fe­rie, en bas. Vous vou­lez un autre verre ?

— Pas tout de suite. Est-ce que… l’hô­tel est hanté ?

Gra­dy sou­rit. C’é­tait la ques­tion que tous les clients posaient tôt ou tard — cer­tains avec iro­nie, cer­tains avec espoir, cer­tains avec peur. Le jeune homme la posait avec autre chose, quelque chose que Gra­dy ne sut pas iden­ti­fier immé­dia­te­ment. De l’ap­pé­tit, peut-être.

— Ça dépend de ce que vous appe­lez han­té, dit Grady.

5.

Gra­dy raconta.

Pas tout d’un coup. Les bons bar­mans ne racontent pas tout d’un coup. Ils dis­til­lent, ils dosent, ils laissent des blancs que le client rem­plit lui-même — parce qu’un blanc que le client rem­plit est tou­jours plus effrayant que le récit le plus détaillé, de la même manière qu’une porte fer­mée est tou­jours plus ter­ri­fiante qu’une porte ouverte.

Il racon­ta l’ex­plo­sion de 1911.

La nuit du 25 juin. L’o­rage. La panne d’élec­tri­ci­té. Stan­ley avait fait ins­tal­ler des conduites de gaz dans l’hô­tel comme sys­tème de secours, et le gaz avait fui — une fuite silen­cieuse, invi­sible, qui avait rem­pli l’es­pace entre le plan­cher du deuxième étage et le pla­fond du pre­mier comme de l’eau rem­plit une bai­gnoire. Eli­za­beth Wil­son, la gou­ver­nante en chef, était mon­tée à la 217 avec une bou­gie pour allu­mer la lan­terne à gaz. Elle avait ouvert la porte. L’al­lu­mette avait cra­qué. Et le monde avait explosé.

— On a enten­du la déto­na­tion à plus d’un mile, dit Gra­dy. La bai­gnoire de la 217 a volé en l’air. Eli­za­beth a été souf­flée à tra­vers le plan­cher — elle a atter­ri dans la salle à man­ger, un étage plus bas. Les deux che­villes bri­sées. Le toit de l’aile est souf­flé. Dix pour cent de l’hô­tel détruit en une seconde.

— Elle est morte ?

— Non. Elle est tom­bée dans le coma, elle s’est réveillée, et deux mois plus tard elle était de retour au tra­vail. Elle a tra­vaillé ici jus­qu’en 1950. Qua­rante ans de service.

— Et après ?

— Après, elle est morte. Mais c’est là que ça devient intéressant.

Gra­dy essuya le comp­toir, prit son temps. Le jeune homme atten­dait, le verre à mi-che­min entre le comp­toir et ses lèvres.

— Depuis sa mort, les clients de la 217 rap­portent des choses. Des valises qu’ils retrouvent défaites le matin alors qu’ils les avaient fer­mées. Des vête­ments pliés, ran­gés, qu’ils avaient lais­sés en vrac. Des lumières qui s’al­lument et s’é­teignent. Et pour les couples qui ne sont pas mariés — ça c’est le meilleur — une pré­sence froide qui s’ins­talle entre eux dans le lit. Comme si Eli­za­beth, même morte, conti­nuait à faire res­pec­ter les bonnes mœurs.

Le jeune homme ne sou­riait pas. Il écou­tait avec une gra­vi­té presque enfan­tine, la gra­vi­té de quel­qu’un à qui on raconte une his­toire au coin du feu et qui y croit — non pas naï­ve­ment, non pas super­sti­tieu­se­ment, mais de cette croyance pro­vi­soire et volon­taire qui est le début de toute fiction.

— Et le pia­no ? demanda-t-il.

Gra­dy le regarda.

— Qui vous a par­lé du piano ?

— Per­sonne. J’ai enten­du quelque chose, hier soir. Vers minuit. Un son — pas de la musique, pas vrai­ment. Une note. Une seule note. Qui venait d’en bas. De la salle de concert, je crois.

Gra­dy repo­sa le chif­fon. Pen­dant un ins­tant — très bref, presque imper­cep­tible — quelque chose pas­sa sur son visage, une ombre, un voile, l’ex­pres­sion d’un homme qui sait quelque chose qu’il ne devrait pas savoir et qui n’a pas envie de le partager.

— Flo­ra Stan­ley, dit-il. Elle jouait du pia­no. Elle joue encore.

6.

Cald­well appa­rut à quatre heures.

Il entra dans le bar par la porte de ser­vice, celle qui don­nait sur le cou­loir de la cui­sine, et s’ins­tal­la à l’ex­tré­mi­té du comp­toir, à sa place habi­tuelle — le der­nier tabou­ret, celui qui était le plus éloi­gné de l’en­trée et le plus proche du mur, la place d’un homme qui veut voir sans être vu, ou qui veut boire sans être jugé, ou les deux. Il por­tait son blou­son de fla­nelle ouvert sur un pull à col rond taché de cam­bouis, et ses mains, posées à plat sur le comp­toir, étaient rouges du froid et noires de graisse.

Gra­dy posa un verre devant lui sans qu’il ait com­man­dé. Jim Beam, deux doigts, sans glace. Cald­well le vida d’un geste et repo­sa le verre. Gra­dy le remplit.

— Ver­non, dit Gra­dy en dési­gnant le jeune homme d’un mou­ve­ment de tête, ce mon­sieur séjourne à la 217.

Cald­well tour­na la tête. Son regard croi­sa celui du jeune homme — un contact bref, éva­lua­teur, le regard d’un homme qui jauge un autre homme en une seconde et range l’in­for­ma­tion quelque part où il la retrou­ve­ra si néces­saire. Ce qu’il vit : un gosse. Un gosse qui avait l’air fati­gué, un peu trop maigre, un peu trop ner­veux, avec des yeux très mobiles qui bou­geaient der­rière les lunettes comme des pois­sons dans un bocal, des yeux qui enre­gis­traient tout — la dis­po­si­tion des bou­teilles, la pho­to au mur, les mains de Cald­well, les taches de cam­bouis, le verre vide, le geste de Gra­dy qui remplissait.

— La 217, dit Cald­well. C’est une sacrée chambre.

— C’est ce qu’on me dit.

— Qui vous dit quoi.

— L’ex­plo­sion. La gou­ver­nante. Le froid.

Cald­well but une gor­gée. Lente, cette fois. Il posa le verre et regar­da de nou­veau le jeune homme, plus long­temps, comme s’il cher­chait quelque chose sur son visage — un signe, un indice, une rai­son de par­ler ou de se taire.

— Vous êtes écri­vain, dit Caldwell.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Le jeune homme eut un mou­ve­ment de sur­prise — à peine visible, un tres­saille­ment des épaules, un léger recul de la tête.

— Com­ment vous savez ?

— Vous posez trop de ques­tions. Les gens nor­maux ne posent pas autant de ques­tions. Les gens nor­maux boivent leur verre et regardent la vue. Vous, vous buvez votre verre et vous regar­dez tout le reste.

Le jeune homme rit. Un rire court, un peu gêné, qui creu­sa deux fos­settes sur ses joues maigres et le fit paraître plus jeune encore — vingt-trois, vingt-quatre ans, pas plus. Mais ses yeux, der­rière le rire, ne riaient pas. Ses yeux travaillaient.

— Je m’ap­pelle Steve, dit-il en ten­dant la main.

— Ver­non.

Ils se ser­rèrent la main. La main de Cald­well enve­lop­pa celle du jeune homme comme un gant de cuir — chaude, sèche, rugueuse, une main qui aurait pu broyer l’autre sans effort et qui la relâ­cha avec une dou­ceur inattendue.

— Vous êtes le gardien ?

— C’est le mot qu’ils emploient.

— Et vous res­tez ici tout l’hiver ?

— De novembre à avril. Cinq mois. Quel­que­fois six, si le prin­temps tarde.

— Seul.

— Seul.

Le jeune homme le regar­dait avec cette inten­si­té que Gra­dy avait déjà remar­quée, cette façon de ne pas sim­ple­ment écou­ter mais d’in­gé­rer, de méta­bo­li­ser, de trans­for­mer chaque mot en quelque chose d’autre — en image, en scène, en réplique. Cald­well le sen­tait. Il n’ai­mait pas ça. Il n’ai­mait pas être regar­dé de cette manière, avec cet appé­tit, comme si on cher­chait à le lire de l’intérieur.

— Et com­ment c’est ? deman­da le jeune homme. L’hi­ver ici. Seul.

Cald­well fit signe à Gra­dy de rem­plir son verre. Troi­sième. Gra­dy ver­sa sans commentaire.

— C’est silen­cieux, dit Cald­well. C’est très silencieux.

— Et ?

— Et rien. C’est silen­cieux. La neige tombe. Le vent souffle. La chau­dière tourne. On fait sa ronde. On mange. On dort. On recom­mence. C’est pas compliqué.

— Vous n’a­vez jamais… je sais pas… enten­du des choses ?

Cald­well prit le temps de boire. Le bour­bon des­cen­dit, chaud, fami­lier, un ancien ami qui ne vous pose pas de questions.

— Mon­sieur, dit Cald­well, cet hôtel a soixante-cinq ans. Il est construit en bois et en pierre sur un socle de gra­nite. Le bois tra­vaille. La pierre aus­si, à sa manière. L’al­ti­tude fait des choses aux maté­riaux que les gens d’en bas ne com­prennent pas. Le froid contracte, la cha­leur dilate. Les tuyaux ont des poches d’air qui cir­culent. Le vent s’en­gouffre dans les inter­stices. Vous pou­vez expli­quer à peu près tout ce que vous enten­dez ici par la phy­sique et la météorologie.

— À peu près ?

Cald­well posa sur le jeune homme un regard long, plat, indé­chif­frable — le regard d’un homme qui a déci­dé depuis long­temps ce qu’il dit et ce qu’il ne dit pas, et qui ne revien­dra pas sur cette décision.

— À peu près, dit-il.

Dehors, la neige tom­bait tou­jours. Par la fenêtre du bar — une seule fenêtre, étroite, qui don­nait sur le côté est du bâti­ment — on voyait les flo­cons dans la lumière pâle de l’a­près-midi, et au-delà des flo­cons, les pins, et au-delà des pins, rien. Le monde s’ar­rê­tait aux pins. Le reste avait ces­sé d’exister.

7.

Gra­dy fer­ma le bar à six heures.

Il rin­ça les der­niers verres, essuya le comp­toir une der­nière fois, ran­gea les bou­teilles, véri­fia les stocks, nota les chiffres dans le car­net accro­ché au mur der­rière la caisse — quatre bou­teilles de Jack Daniel’s enta­mées, deux de Jim Beam, une de Maker’s Mark, sept bières en bou­teille, le reste intact. Il reti­ra son tablier, le plia, le posa sur le comp­toir. Regar­da la salle vide — les tabou­rets, le bois lus­tré, la lumière des spots sur les bou­teilles. Onze sai­sons. Onze automnes à fer­mer ce bar, à poser ce tablier, à regar­der cette salle pour la der­nière fois avant le printemps.

Il mon­ta dans sa chambre au pre­mier, fit son sac, redes­cen­dit. Dans le hall, Donag­hue atten­dait, man­teau enfi­lé, ser­viette à la main. Marge était là aus­si, emmi­tou­flée dans un ano­rak vio­let, un bon­net de laine enfon­cé jus­qu’aux sour­cils, ses registres sous le bras.

— La route ? deman­da Donaghue.

— J’ai appe­lé, dit Marge. C’est pas­sable. Mais si on veut des­cendre ce soir, il ne faut pas traîner.

Donag­hue se tour­na vers Cald­well, qui se tenait au pied de l’es­ca­lier, les bras croisés.

— Le dos­sier est sur le bureau. Le numé­ro de la com­pa­gnie est sur la pre­mière page. En cas d’ur­gence, vous appe­lez le bureau du shé­rif d’Estes Park, le numé­ro est aus­si dans le dos­sier. La livrai­son de fioul est pré­vue le 15 novembre, sauf si la route est fer­mée, auquel cas ils reportent. Vous avez assez de pro­vi­sions pour six semaines. Des questions ?

— Pas de questions.

— Les clients de la 217 devaient par­tir aujourd’­hui. Avec la neige, ils par­ti­ront peut-être demain. Ils ont payé. Ne vous en occu­pez pas.

— D’ac­cord.

— Bon hiver, Vernon.

— Bon hiver, mon­sieur Donaghue.

Marge s’ap­pro­cha de Cald­well. Elle le regar­da avec cette expres­sion qu’il connais­sait — pas de la pitié, non, Marge ne fai­sait pas dans la pitié, plu­tôt une sorte d’in­ven­taire silen­cieux, comme si elle véri­fiait l’é­tat d’un meuble avant de quit­ter la pièce.

— Il y a du ragoût de bœuf dans le congé­la­teur, dit-elle. Et des parts de tarte aux pommes. Tu n’as qu’à réchauffer.

— Mer­ci, Marge.

— Mange cor­rec­te­ment, Vernon.

C’é­tait un ordre, pas un conseil. Cald­well hocha la tête. Marge hocha la tête. Ils ne se tou­chèrent pas, ne se sou­rirent pas. Quelque chose pas­sa entre eux — une recon­nais­sance, peut-être, la recon­nais­sance muette de deux per­sonnes qui savent que l’une va res­ter et l’autre va par­tir, et que cette sépa­ra­tion, bien qu’elle se répète chaque année, n’est jamais tout à fait anodine.

Ils sor­tirent. Trois voi­tures — la Buick de Donag­hue, la Pon­tiac de Marge, la Che­velle de Gra­dy — démar­rèrent dans la neige, pati­nèrent, trou­vèrent la route, s’é­loi­gnèrent. Les phares décou­pèrent des tun­nels de lumière dans les flo­cons, puis les tun­nels rétré­cirent, puis ils disparurent.

Cald­well res­ta sous le porche.

Le silence qui sui­vit le départ des voi­tures n’é­tait pas un silence ordi­naire. C’é­tait un silence géo­lo­gique — le silence de la mon­tagne et de la val­lée et de la neige et du ciel, un silence qui exis­tait depuis des mil­lions d’an­nées et qui avait été tem­po­rai­re­ment inter­rom­pu par soixante-cinq ans de pré­sence humaine, et qui repre­nait main­te­nant ses droits avec la tran­quilli­té impla­cable des choses qui ont le temps. Le Stan­ley Hotel, dans ce silence, n’é­tait plus un hôtel. Il était un acci­dent. Une ano­ma­lie. Un objet blanc et rec­tan­gu­laire posé dans un pay­sage qui n’a­vait pas été conçu pour lui et qui, patiem­ment, infa­ti­ga­ble­ment, tra­vaillait à le reprendre.

Cald­well ren­tra. Fer­ma la porte. Le bruit du loquet réson­na dans le hall comme un coup de feu.

8.

Le dîner eut lieu dans la cui­sine des employés, parce que le res­tau­rant était fer­mé et que Cald­well n’al­lait cer­tai­ne­ment pas dres­ser une table dans la salle à man­ger pour trois personnes.

La femme avait pré­pa­ré quelque chose — elle avait trou­vé le ragoût de Marge dans le congé­la­teur, l’a­vait réchauf­fé, avait mis la table avec ce qu’elle avait trou­vé. Trois assiettes, trois verres, trois four­chettes, trois cou­teaux. Elle avait cette com­pé­tence calme des femmes qui savent trans­for­mer n’im­porte quel espace en un lieu habi­table, qui savent qu’un repas par­ta­gé est un acte civi­li­sa­teur, une digue contre le chaos.

Elle s’ap­pe­lait Tabi­tha. Cald­well l’ap­prit ce soir-là. Son mari s’ap­pe­lait Steve. Ils habi­taient Boul­der. Il ensei­gnait — non, il avait ensei­gné, il n’en­sei­gnait plus, il écri­vait. Il avait publié un livre l’an­née pré­cé­dente — un roman — et un autre cette année, et il tra­vaillait sur un troi­sième mais ça n’a­van­çait pas, ça n’a­van­çait pas du tout, c’est pour ça qu’ils étaient mon­tés à Estes Park, pour souf­fler, pour sor­tir de Boul­der, pour voir autre chose que les murs de leur appar­te­ment et les piles de copies à cor­ri­ger — parce qu’il cor­ri­geait aus­si des copies, pour un maga­zine, pour un peu d’argent, parce que les livres, même quand ils se vendent, ne paient pas le loyer, pas encore, peut-être un jour.

Cald­well écou­tait. Il man­geait le ragoût de Marge, buvait de l’eau — il ne buvait pas devant les gens, jamais, c’é­tait une règle qu’il s’é­tait fixée et qu’il tenait, la seule peut-être qu’il tenait encore — et il écou­tait. Le jeune homme par­lait beau­coup, avec cette éner­gie ner­veuse qu’il avait déjà mon­trée au bar, les mots se bous­cu­lant comme s’il y avait un embou­teillage entre son cer­veau et sa bouche, et sa femme posait par­fois la main sur son bras, dou­ce­ment, un geste d’a­pai­se­ment ou de ralen­tis­se­ment, et il s’ar­rê­tait une seconde, repre­nait son souffle, et repartait.

— C’est quoi, vos livres ? deman­da Caldwell.

Le jeune homme eut un moment d’hé­si­ta­tion — cette hési­ta­tion carac­té­ris­tique des auteurs à qui on pose la ques­tion, parce que répondre « je suis écri­vain » à un incon­nu est un acte d’or­gueil qui vous expose au ridi­cule si l’in­con­nu n’a jamais enten­du votre nom, ce qui est le cas dans quatre-vingt-dix-neuf pour cent des situations.

— De l’hor­reur, dit-il. Des his­toires de peur. Le sur­na­tu­rel, les fan­tômes, les mai­sons han­tées, ce genre de choses.

— Ah, dit Caldwell.

Un seul mot. Mais la manière dont il le dit — plate, neutre, sans inflexion — conte­nait quelque chose que le jeune homme per­çut sans pou­voir le nom­mer. Pas du mépris. Pas de l’a­mu­se­ment. Plu­tôt une forme de recon­nais­sance. Comme si Cald­well venait de com­prendre quelque chose sur ce gosse, quelque chose qui expli­quait les ques­tions, l’in­ten­si­té du regard, l’in­té­rêt pour l’hô­tel, pour l’ex­plo­sion, pour les fan­tômes — et que cette com­pré­hen­sion ne lui fai­sait ni chaud ni froid, parce que Ver­non Cald­well avait depuis long­temps ces­sé de s’é­ton­ner des rai­sons pour les­quelles les gens font ce qu’ils font.

— Et vous, dit le jeune homme. Avant d’être gar­dien. Vous fai­siez quoi ?

Cald­well repo­sa sa four­chette. Un geste lent, déli­bé­ré, comme s’il posait une arme.

— Pas grand-chose, dit-il. Des trucs.

Tabi­tha chan­gea de sujet. Elle deman­da à Cald­well s’il avait de la famille. Il dit non. Elle deman­da s’il avait vécu ailleurs qu’au Wyo­ming et au Colo­ra­do. Il dit qu’il avait voya­gé un peu. Elle ne deman­da pas où, parce qu’elle sen­tait — cette femme sen­tait les choses avec une acui­té que Cald­well trou­va presque déran­geante — que « voya­gé un peu » signi­fiait quelque chose de pré­cis et de dou­lou­reux, et qu’il ne fal­lait pas insister.

Après le dîner, le jeune homme aida à débar­ras­ser, et Tabi­tha mon­ta se cou­cher. Elle embras­sa son mari sur la tempe, dit bon­soir à Cald­well avec un sou­rire qui était à la fois cha­leu­reux et pru­dent — le sou­rire de quel­qu’un qui vous sou­haite sin­cè­re­ment une bonne nuit mais qui n’est pas sûr que la nuit sera bonne — et dis­pa­rut dans l’escalier.

Les deux hommes res­tèrent seuls dans la cuisine.

Le silence, entre eux, n’é­tait pas gênant. C’é­tait un silence d’hommes — un silence qui n’a pas besoin d’être rem­pli, qui n’est pas une absence de com­mu­ni­ca­tion mais une forme de com­mu­ni­ca­tion en soi, un accord tacite pour ne rien dire tant qu’il n’y a rien à dire.

Cald­well fit du café. Le jeune homme accep­ta une tasse. Ils burent en silence, assis de part et d’autre de la table en bois bala­frée, et la neige tom­bait dehors, et la chau­dière souf­flait en des­sous, et l’hô­tel cra­quait au-dessus.

— Cet hôtel, dit le jeune homme. Il est construit sur quoi ?

— Du gra­nite. Et du quartz, aus­si. Toute la val­lée est sur un socle de quartz.

— C’est vrai que le quartz stocke l’énergie ?

Cald­well le regar­da par-des­sus sa tasse.

— J’en sais rien, dit-il. Je suis méca­ni­cien, pas géologue.

— Mais les gens le disent.

— Les gens disent beau­coup de choses.

— Et vous ? Qu’est-ce que vous dites, vous ?

Cald­well but une gor­gée de café. Longue. Le temps de déci­der. Puis il repo­sa la tasse et dit, d’une voix très calme, très plate, la voix d’un homme qui énonce un fait :

— Je dis que cet hôtel a été construit par un homme qui aurait dû mou­rir. Sur une terre qui a été volée à un lord anglais qui l’a­vait lui-même volée aux Indiens. Et que la pre­mière chose qui s’est pas­sée ici, c’est qu’une femme a été souf­flée à tra­vers un plan­cher et qu’elle a refu­sé de mou­rir aus­si. Et que la deuxième chose qui s’est pas­sée, c’est que la femme du fon­da­teur est morte ici et qu’elle a refu­sé de partir.

Il se tut. Le jeune homme ne bou­geait pas.

— Je dis, reprit Cald­well, que dans cet hôtel, per­sonne ne meurt et per­sonne ne part. Ils res­tent. On ne sait pas pour­quoi. On ne sait pas com­ment. Mais ils restent.

Dans le silence qui sui­vit, quelque chose bou­gea dans le pla­fond — un cra­que­ment, long, lent, qui tra­ver­sa la cui­sine d’un mur à l’autre, comme un pas. Cald­well ne leva pas les yeux. Le jeune homme si.

— C’est le bois, dit Cald­well. C’est tou­jours le bois.

Mais il ne regar­dait pas le pla­fond. Il regar­dait sa tasse. Et ses mains, autour de la tasse, trem­blaient légèrement.

9.

À dix heures du soir, Cald­well fit sa ronde.

Le jeune homme deman­da s’il pou­vait l’ac­com­pa­gner. Cald­well haus­sa les épaules — un geste qui signi­fiait oui sans coû­ter un mot. Ils mon­tèrent ensemble l’es­ca­lier prin­ci­pal, Cald­well devant, lampe torche en main, le jeune homme der­rière, les mains dans les poches, la tête levée vers les étages supé­rieurs qui dis­pa­rais­saient dans la pénombre.

L’hô­tel, vidé de ses der­niers occu­pants — Donag­hue, Marge, Gra­dy, Don­na et Pat­ty, tous par­tis, tous des­cen­dus vers le monde d’en bas — l’hô­tel avait chan­gé. Le jeune homme le sen­tit dès le pre­mier étage. Ce n’é­tait pas une ques­tion de tem­pé­ra­ture, bien que l’air fût plus froid. Ce n’é­tait pas une ques­tion de lumière, bien que les appliques murales, allu­mées à mi-puis­sance, jetassent des ombres inha­bi­tuelles. C’é­tait autre chose. Une den­si­té. L’air était plus dense — comme si l’hô­tel, libé­ré du poids des vivants, avait expi­ré, s’é­tait déten­du, avait occu­pé l’es­pace que les corps humains lais­saient vacant. Les cou­loirs sem­blaient plus larges. Les pla­fonds plus hauts. Les dis­tances plus longues.

— C’est tou­jours comme ça ? mur­mu­ra le jeune homme.

— Comme quoi ?

— Comme si… l’hô­tel était plus grand, la nuit.

Cald­well ne répon­dit pas. Il avan­çait dans le cou­loir du pre­mier étage, véri­fiant les extinc­teurs, les portes, les fenêtres. Le jeune homme le sui­vait, et ses yeux fai­saient ce que Cald­well avait devi­né qu’ils feraient — ils dévo­raient. Ils dévo­raient la moquette rouge sombre, les appliques en lai­ton, les portes numé­ro­tées, la pers­pec­tive du cou­loir qui se res­ser­rait au loin, les ombres qui bou­geaient quand ils mar­chaient, pro­je­tées par la lampe torche de Cald­well sur les murs cou­leur crème.

Au deuxième étage, le jeune homme s’ar­rê­ta devant sa propre porte — la 217. Il posa la main sur la poi­gnée et res­ta là, comme s’il écou­tait quelque chose à tra­vers le bois. Cald­well l’at­ten­dit, dix pas plus loin, sans impa­tience. Les gens fai­saient sou­vent ça, s’ar­rê­ter devant des portes, dans cet hôtel. Les portes avaient quelque chose. Cald­well ne savait pas quoi.

Ils mon­tèrent au troi­sième. Fer­mé. Les éti­quettes aux poi­gnées. FER­MÉ POUR LA SAI­SON. Le cou­loir était plon­gé dans l’obs­cu­ri­té — Cald­well n’al­lu­mait pas les lumières des étages fer­més, pour éco­no­mi­ser l’élec­tri­ci­té, et la lampe torche décou­pait un cône blanc dans le noir, un tun­nel mou­vant qui révé­lait le cou­loir par frag­ments : un mor­ceau de mur, un numé­ro de chambre, l’angle d’une porte, une applique éteinte.

Le jeune homme vit les housses blanches par l’en­tre­bâille­ment d’une porte mal fer­mée. Il s’ar­rê­ta, pous­sa la porte. La chambre appa­rut dans le fais­ceau de la lampe — les meubles recou­verts, le lit nu, les rideaux tirés. Un ali­gne­ment de formes spec­trales, immo­biles, attentives.

— On dirait des fan­tômes, dit le jeune homme.

— C’est des draps, dit Caldwell.

Ils redes­cen­dirent. Au pied de l’es­ca­lier, le jeune homme regar­da la chaîne et le cade­nas qui bar­raient l’ac­cès au quatrième.

— On ne monte pas ?

— Non.

— Pour­quoi ?

— Parce qu’on ne monte pas.

La manière dont il le dit — tran­chante, défi­ni­tive, avec une fer­me­ture dans la voix qui inter­di­sait toute relance — sur­prit le jeune homme. Cald­well s’en aper­çut. Il adou­cit, très légèrement :

— Condam­né pour l’hi­ver. Pas de chauf­fage là-haut. Pas de rai­son d’y aller.

Le jeune homme regar­da l’es­ca­lier qui mon­tait vers le qua­trième, au-delà de la chaîne, dans le noir com­plet. L’obs­cu­ri­té, là-haut, avait une qua­li­té dif­fé­rente de l’obs­cu­ri­té des autres étages — plus épaisse, plus ancienne, une obs­cu­ri­té qui ne sem­blait pas seule­ment due à l’ab­sence de lumière mais à la pré­sence de quelque chose d’autre, quelque chose qui occu­pait le noir comme un liquide occupe un verre.

— Bonne nuit, dit Caldwell.

— Bonne nuit, Vernon.

Le jeune homme mon­ta au deuxième. Cald­well des­cen­dit au sous-sol. Cha­cun vers sa chambre, cha­cun vers sa nuit. L’es­ca­lier les sépa­ra comme un arbre sépare ses branches — l’un vers le haut, l’autre vers le bas, et entre eux, le tronc immense de l’hô­tel, ses cent qua­rante chambres vides, ses cou­loirs déserts, ses housses blanches, ses portes fer­mées, et quelque part, dans la salle de concert ver­rouillée, le Stein­way de Flo­ra Stan­ley qui atten­dait dans le noir, cou­vercle levé, touches blanches et noires ali­gnées comme des dents, prêt à jouer pour per­sonne, pour tout le monde, pour les murs et pour les morts et pour cette nuit d’oc­tobre qui n’en finis­sait pas de tom­ber sur les Rocheuses.

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Octobre 1974 — Qua­trième partie

Octobre 1974 — Pre­mière partie

Octobre 1974

Octobre 1974

Pre­mière partie

I — LA FERMETURE

1.

Le ven­dre­di, l’hô­tel com­men­ça à mourir.

Pas d’un coup. Les hôtels ne meurent pas d’un coup. Ils meurent par les extré­mi­tés, comme les vieux — les ailes d’a­bord, puis les étages supé­rieurs, puis le cœur. Le Stan­ley fer­mait tou­jours dans cet ordre-là. Depuis soixante-cinq ans il fer­mait dans cet ordre-là, chaque automne, avec la régu­la­ri­té d’un orga­nisme qui sait exac­te­ment com­ment s’é­teindre. Le qua­trième étage d’a­bord, vidé dès la mi-sep­tembre, ses portes ver­rouillées, ses fenêtres condam­nées avec du ruban adhé­sif contre les cou­rants d’air. Puis le troi­sième, étage par étage, chambre par chambre, aile est, aile ouest, comme on replie les doigts d’une main.

Ce ven­dre­di 25 octobre, à sept heures du matin, il res­tait onze clients.

Marge Kep­ner, la gou­ver­nante en chef, le savait parce qu’elle avait comp­té les petits déjeu­ners. Onze pla­teaux pré­pa­rés dans la cui­sine du rez-de-chaus­sée, onze sets de cou­verts en argent pla­qué, onze tasses retour­nées sur onze sou­coupes, et le café qui pas­sait dans la grande cafe­tière indus­trielle dont le gar­gouille­ment était, chaque matin depuis trente-deux ans, le pre­mier son humain qu’elle enten­dait. Marge avait soixante et un ans. Elle tra­vaillait au Stan­ley depuis l’ad­mi­nis­tra­tion Tru­man. Elle avait vu pas­ser des mil­liers de clients, des pré­si­dents de com­pa­gnies fer­ro­viaires, des actrices de second rang, des familles du Kan­sas et de l’Illi­nois qui mon­taient voir les mon­tagnes et repar­taient avec des coups de soleil et des pho­tos floues, des Euro­péens déso­rien­tés par les dis­tances, des couples en voyage de noces qui ne sor­taient pas de leur chambre pen­dant trois jours, et une fois, en 1959, un séna­teur du Wyo­ming avec une femme qui n’é­tait pas la sienne, ce qui n’a­vait sur­pris per­sonne. Marge n’a­vait jamais jugé un client. Les clients pas­saient. L’hô­tel res­tait. C’é­tait l’ordre des choses, et l’ordre des choses ne se dis­cu­tait pas — il se pliait, il se ran­geait, il se recou­vrait de housses blanches le der­nier ven­dre­di d’oc­tobre, et il atten­dait le printemps.

À neuf heures, il en res­tait huit.

Trois couples étaient par­tis après le petit déjeu­ner, leurs valises char­gées dans des coffres de voi­tures par le der­nier chas­seur, un gosse de dix-neuf ans nom­mé Tyler qui tra­vaillait au Stan­ley depuis mai et qui redes­cen­drait le len­de­main à Love­land reprendre son emploi d’hi­ver chez le conces­sion­naire John Deere. Tyler por­tait les valises avec une éner­gie qui irri­tait Marge — il les balan­çait dans les coffres comme des bal­lots de foin, sans égard pour le cuir ni pour les pro­prié­taires, et Marge lui avait dit cent fois de faire atten­tion, Tyler, bon sang, ce sont des gens, pas du bétail, mais Tyler sou­riait de son sou­rire de dix-neuf ans et conti­nuait de balancer.

Les voi­tures des­cen­daient la route qui ser­pen­tait vers Estes Park, pas­saient devant le lac, dis­pa­rais­saient dans les pins. Le ciel, ce matin-là, avait une cou­leur de zinc — bas, com­pact, sans faille, un ciel qui pesait sur les épaules comme un cou­vercle. Longs Peak avait dis­pa­ru dans la brume. On ne voyait plus la mon­tagne, on la devi­nait, masse sombre der­rière le voile, et c’é­tait pire que de la voir : l’ab­sence de la mon­tagne était plus oppres­sante que sa pré­sence. Comme si elle s’é­tait rap­pro­chée pen­dant la nuit.

Marge envoya les filles au troisième.

Les filles, c’é­taient Don­na et Pat­ty, deux sœurs de Fort Col­lins, femmes de chambre depuis trois sai­sons. Elles mon­tèrent avec leurs cha­riots, leurs piles de housses, leurs sprays dés­in­fec­tants. Le tra­vail de fer­me­ture était codi­fié depuis des décen­nies — chaque chambre devait être net­toyée, ins­pec­tée, dépouillée de ses draps, de ses ser­viettes, de ses savon­nettes, de ses petites cartes avec le menu du res­tau­rant et le numé­ro de la récep­tion. Les mate­las étaient retour­nés. Les rideaux tirés. Les fenêtres fer­mées mais pas ver­rouillées — Marge insis­tait là-des­sus : une fenêtre ver­rouillée tout l’hi­ver, c’est une fenêtre qui ne s’ouvre plus au prin­temps, le bois gonfle, le métal rouille, il faut lais­ser res­pi­rer, même l’hi­ver, même quand il fait moins trente. Les radia­teurs étaient réglés au mini­mum — juste assez pour que les tuyaux ne gèlent pas. Et les housses blanches étaient posées sur les meubles, les fau­teuils, les com­modes, les bureaux, trans­for­mant chaque chambre en un petit musée fan­tôme, un ali­gne­ment de formes pâles sous les­quelles on devi­nait les contours d’un monde en suspens.

Don­na et Pat­ty tra­vaillaient vite, en silence, avec des gestes pré­cis. Elles avaient fait ça deux fois déjà. Elles savaient. Porte ouverte, cha­riot dans le cou­loir, housses dépliées, meubles recou­verts, mate­las retour­né, fenêtre fer­mée, radia­teur véri­fié, un der­nier regard cir­cu­laire, porte refer­mée, clé tour­née, et la petite éti­quette accro­chée à la poi­gnée : FER­MÉ POUR LA SAI­SON. Chambre après chambre, le cou­loir du troi­sième s’é­tei­gnait. Le silence pro­gres­sait comme une marée.

Dans le hall, le poste de radio était allu­mé. Il était tou­jours allu­mé — depuis aus­si long­temps que Marge s’en sou­vienne, le poste de radio du hall avait dif­fu­sé un mur­mure conti­nu de musique et d’in­for­ma­tions, à peine audible, un bruit de fond que plus per­sonne n’é­cou­tait mais dont l’ab­sence aurait été insup­por­table. Ce matin-là, entre deux publi­ci­tés pour une conces­sion Che­vro­let de Long­mont et un mor­ceau de Glen Camp­bell, le pré­sen­ta­teur par­lait de l’in­fla­tion. Onze pour cent. Le prix de l’es­sence. Le prix du bœuf. La voix avait cette neu­tra­li­té carac­té­ris­tique des radios locales du Colo­ra­do, une voix qui pou­vait annon­cer un bliz­zard ou un match de foot­ball avec exac­te­ment la même into­na­tion, et qui disait main­te­nant que le pré­sident Ford envi­sa­geait des mesures excep­tion­nelles pour enrayer la hausse des prix, et que le Congrès — mais per­sonne n’é­cou­tait, parce que per­sonne, au Stan­ley Hotel, le der­nier ven­dre­di d’oc­tobre 1974, n’a­vait envie d’en­tendre par­ler du Congrès, ni du pré­sident Ford, ni de l’in­fla­tion, ni de rien de ce qui se pas­sait en bas, dans le monde, dans ce pays qui sem­blait ne plus tout à fait savoir où il allait depuis que Nixon avait quit­té la Mai­son-Blanche en agi­tant ses deux doigts en V sur la pas­se­relle de l’hé­li­co­ptère, ce geste obs­cène de vic­toire inver­sée que tout le monde avait vu à la télé­vi­sion en août et que per­sonne n’a­vait su com­ment interpréter.

À midi, il res­tait cinq clients.

Le direc­teur, M. Donag­hue, fit le tour de l’hôtel.

2.

Donag­hue était un homme de petite taille, roux, méti­cu­leux, ori­gi­naire de Pue­blo, qui diri­geait le Stan­ley depuis 1969 et en connais­sait chaque pla­card, chaque tuyau, chaque marche d’es­ca­lier. Il por­tait des cos­tumes gris, des cra­vates étroites, et des chaus­sures tou­jours cirées — même le der­nier jour de la sai­son, même quand il n’y avait plus per­sonne à impres­sion­ner, Donag­hue cirait ses chaus­sures. C’é­tait un homme de rituels. Il com­men­çait sa jour­née par un tour com­plet de l’hô­tel, du sous-sol au qua­trième étage, véri­fiant les chau­dières, les extinc­teurs, les issues de secours, les ser­rures, les fenêtres, avec une liste à pince qu’il cochait au fur et à mesure, et ce rituel n’a­vait rien de bureau­cra­tique — c’é­tait une forme de dévo­tion, le geste d’un homme qui aime un bâti­ment et qui sait que les bâti­ments, comme les corps, ont besoin qu’on s’oc­cupe d’eux.

Ce ven­dre­di, le tour de Donag­hue avait quelque chose de funèbre. Chaque étage qu’il tra­ver­sait était plus silen­cieux que le pré­cé­dent, plus froid, plus nu. Au qua­trième, fer­mé depuis trois semaines, l’air avait déjà cette odeur par­ti­cu­lière des lieux inha­bi­tés — non pas une odeur de ren­fer­mé, mais une absence d’o­deur, un vide olfac­tif qui est peut-être ce qui res­semble le plus à l’o­deur du temps lui-même. Donag­hue véri­fia les fenêtres du 401, du 403, du 407. Tout était en ordre. Les housses blanches recou­vraient les meubles comme des lin­ceuls. La lumière du dehors fil­trait par les inter­stices des rideaux, une lumière grise, hori­zon­tale, qui décou­pait des lames pâles sur le plancher.

Il des­cen­dit au troi­sième où Don­na et Pat­ty ache­vaient leur tra­vail. Seize chambres fer­mées sur dix-huit. Il res­tait la 312, dont le client — un repré­sen­tant en maté­riel agri­cole de Des Moines — ne par­ti­rait que dans l’a­près-midi, et la 318, occu­pée par une vieille dame du Connec­ti­cut qui séjour­nait au Stan­ley chaque automne depuis 1961 et qui avait infor­mé la récep­tion qu’elle pren­drait le bus de quatre heures pour Denver.

Au deuxième, Donag­hue s’ar­rê­ta devant la porte de la 217.

Il s’ar­rê­tait tou­jours devant la porte de la 217. Non pas qu’il crût aux fan­tômes — Donag­hue était un homme ration­nel, pres­by­té­rien, répu­bli­cain modé­ré, qui ne croyait ni aux fan­tômes ni aux extra­ter­restres ni à l’as­tro­lo­gie ni aux phé­no­mènes para­nor­maux d’au­cune sorte — mais il y avait quelque chose avec cette chambre. Quelque chose qu’il n’au­rait pas su for­mu­ler et qu’il ne cher­chait d’ailleurs pas à for­mu­ler. La 217 était une chambre comme les autres. Deux fenêtres, un lit double, une salle de bain, un bureau, un fau­teuil. Les mêmes meubles que les autres chambres, le même papier peint, le même par­quet. Et pour­tant. Les femmes de chambre n’ai­maient pas y entrer seules. Le chauf­fage y fonc­tion­nait mal — il fai­sait tou­jours un peu plus froid qu’ailleurs, d’un ou deux degrés, juste assez pour que la peau le sente sans que le ther­mo­mètre le confirme. Et il y avait des bruits. Des bruits de tuyau­te­rie, disait Donag­hue quand on lui posait la ques­tion. De la vieille tuyau­te­rie dans un vieil hôtel. Rien de plus.

La 217 était vide. Le der­nier client en était par­ti la veille. Donag­hue ouvrit la porte, entra, fit le tour habi­tuel — fenêtres, radia­teur, salle de bain. Tout était en ordre. Il res­ta un ins­tant debout au milieu de la pièce, sans rai­son. La lumière grise du dehors éclai­rait le lit défait — les draps n’a­vaient pas encore été chan­gés. On voyait le creux du corps dans le mate­las, l’empreinte de la tête dans l’o­reiller. L’ab­sence de quelqu’un.

Donag­hue refer­ma la porte.

Dans le cou­loir, quelque chose bou­gea — un souffle, un dépla­ce­ment d’air, une ombre. Donag­hue se retour­na. Le cou­loir était vide. Long, droit, éclai­ré par les appliques murales espa­cées tous les cinq mètres, avec sa moquette rouge sombre et ses murs cou­leur crème, le cou­loir du deuxième étage du Stan­ley Hotel res­sem­blait à tous les cou­loirs de tous les hôtels du monde — et en même temps à aucun autre, parce que la pers­pec­tive y fai­sait quelque chose de par­ti­cu­lier, un effet de conver­gence qui don­nait l’im­pres­sion que les murs se rap­pro­chaient au loin, que le cou­loir se res­ser­rait, même si les mesures, Donag­hue les connais­sait, prou­vaient que la lar­geur était par­fai­te­ment constante du début à la fin. Optique. Géo­mé­trie. Le cer­veau qui inter­prète mal.

Donag­hue des­cen­dit au premier.

3.

Le bar fer­mait à quatre heures.

C’é­tait l’heure à laquelle Gra­dy — Mike Gra­dy, bar­man au Stan­ley depuis onze sai­sons — rin­çait les der­niers verres, essuyait le comp­toir en aca­jou avec le chif­fon qu’il por­tait à l’é­paule comme un insigne, ran­geait les bou­teilles dans l’ordre qui était le sien et qui ne cor­res­pon­dait à aucune clas­si­fi­ca­tion connue en dehors de l’es­prit de Mike Gra­dy, un ordre qui mêlait la fré­quence de consom­ma­tion, la cou­leur de l’é­ti­quette, et un sys­tème de sym­pa­thies per­son­nelles que per­sonne n’a­vait jamais cher­ché à comprendre.

Gra­dy avait qua­rante-sept ans, un visage rond, des mains larges, et cette capa­ci­té propre aux bons bar­mans de don­ner à chaque client l’im­pres­sion d’être le seul être humain dans la pièce. Il ne par­lait pas beau­coup, mais il écou­tait, et il rete­nait — les noms, les bois­sons, les his­toires, les silences. Onze sai­sons au Stan­ley lui avaient appris que les clients des hôtels de mon­tagne parlent davan­tage que les autres, parce que l’al­ti­tude ou l’i­so­le­ment ou la beau­té du pay­sage ou l’é­loi­gne­ment de leur vie ordi­naire leur délie la langue, et qu’un bar­man qui sait écou­ter en apprend plus sur la nature humaine qu’un prêtre ou un psychiatre.

Ce ven­dre­di, le bar était vide depuis deux heures quand Donag­hue vint s’as­seoir au comp­toir. Ce n’é­tait pas dans ses habi­tudes. Donag­hue ne buvait pas pen­dant le ser­vice, ne buvait presque jamais en réa­li­té, sauf le soir de la fer­me­ture, où il s’au­to­ri­sait un scotch. Mais il n’é­tait que deux heures de l’a­près-midi et il deman­da un café, que Gra­dy lui ser­vit dans une tasse en por­ce­laine blanche frap­pée du mono­gramme de l’hô­tel — un S entre­la­cé avec une mon­tagne sty­li­sée, des­sin datant des années vingt et jamais modi­fié depuis.

— Le gar­dien arrive quand ? deman­da Grady.

— Ce soir. Peut-être demain matin.

— C’est encore Caldwell ?

— C’est encore Caldwell.

Gra­dy ne dit rien. Il rin­ça un verre qu’il avait déjà rin­cé. Le nom de Cald­well avait suf­fi à chan­ger l’air du bar — pas grand-chose, un imper­cep­tible rai­dis­se­ment dans les épaules de Gra­dy, un silence une frac­tion de seconde trop long. Donag­hue le sen­tit. Il savait ce que Gra­dy pen­sait parce que Gra­dy pen­sait la même chose que tout le monde au Stan­ley quand on pro­non­çait le nom de Cald­well : que ce type buvait trop, qu’il buvait seul, qu’il buvait dans le noir pen­dant cinq mois d’hi­ver au milieu de nulle part, et que ce n’é­tait bon pour per­sonne — ni pour l’homme ni pour l’hôtel.

— On n’a per­sonne d’autre, dit Donag­hue, comme s’il répon­dait à une ques­tion qui n’a­vait pas été posée.

Et c’é­tait vrai. On n’a­vait per­sonne d’autre. Le poste de gar­dien d’hi­ver­nage au Stan­ley Hotel ne fai­sait pas rêver. Cinq mois seul dans un bâti­ment de cent qua­rante chambres à 2 300 mètres d’al­ti­tude, avec pour mis­sion de sur­veiller la chau­dière, déblayer la neige devant les entrées, véri­fier que les tuyaux ne gelaient pas, signa­ler les dégâts, tenir un jour­nal de bord, et ne pas deve­nir fou. Le salaire était cor­rect — la com­pa­gnie qui pos­sé­dait l’hô­tel payait bien, parce qu’elle savait que per­sonne de sen­sé n’ac­cep­te­rait ce tra­vail pour un salaire médiocre. Mais l’argent n’é­tait pas le pro­blème. Le pro­blème, c’é­tait le silence. Cinq mois de silence, avec le vent des Rocheuses pour seule com­pa­gnie, et la neige qui mon­tait par­fois jus­qu’aux fenêtres du rez-de-chaus­sée, et la nuit qui tom­bait à quatre heures de l’a­près-midi en décembre, et le télé­phone qui fonc­tion­nait quand il vou­lait bien fonc­tion­ner, et la route de Lyons qui pou­vait être cou­pée pen­dant des semaines.

Il fal­lait un cer­tain type d’homme pour ça. Ou un cer­tain type de fuite.

Cald­well était les deux.

4.

Il arri­va à cinq heures, dans la lumière déclinante.

Un pick-up Ford bleu sombre, cabos­sé, sale de la boue de l’au­tomne, qui remon­ta l’al­lée et se gara sur le par­king presque vide, entre le van de Don­na et Pat­ty et la Buick de Donag­hue. Le moteur tous­sa deux fois avant de s’ar­rê­ter. La por­tière s’ou­vrit et un homme en descendit.

Grand. La cin­quan­taine. Un visage creu­sé, angu­leux, avec des yeux très clairs — bleu pâle, presque gris — enfon­cés dans des orbites sombres. Des che­veux poivre et sel cou­pés court, un men­ton mal rasé. Il por­tait un blou­son de chasse dou­blé de fla­nelle, un jean déla­vé, des bottes de tra­vail. Ses mains, quand il les posa sur le capot pour le refer­mer, étaient grandes, sèches, abî­mées — des mains qui avaient tra­vaillé, por­té, frap­pé, tenu des choses qu’on ne tient pas longtemps.

Ver­non Cald­well. Cin­quante-deux ans. Né à Raw­lins, Wyo­ming. Ancien méca­ni­cien, ancien employé des ponts et chaus­sées, ancien de beau­coup de choses. Qua­trième hiver au Stan­ley. Il sor­tit du pla­teau arrière un sac de marin kaki, un car­ton de pro­vi­sions, et une vieille caisse en bois dont le conte­nu tin­ta dou­ce­ment quand il la sou­le­va — un son de verre contre verre que Donag­hue, debout sous le porche, enten­dit par­fai­te­ment mais choi­sit de ne pas entendre.

— Ver­non.

— Mon­sieur Donaghue.

Ils se ser­rèrent la main. La poi­gnée de Cald­well était ferme, sèche, brève — celle d’un homme qui n’aime pas le contact phy­sique mais qui connaît les conven­tions. Donag­hue nota que ses yeux étaient injec­tés de sang — fatigue de la route, peut-être, ou autre chose — et que son haleine, quand il par­la, por­tait une trace de quelque chose de fort et d’am­bré que la pas­tille de menthe qu’il mâchait ne mas­quait pas tout à fait.

— Com­ment était la route ?

— Ça va encore. Y a de la neige annon­cée pour la nuit.

— Je sais. Vous avez le dos­sier dans le bureau — chau­dière, pro­to­cole incen­die, tout est à jour. Marge a rem­pli le congé­la­teur. Vous avez de quoi tenir un mois facile. Après, la com­pa­gnie livre tous les pre­miers lun­dis, si la route est ouverte.

— Je connais.

— Je sais que vous connaissez.

Ils res­tèrent un ins­tant debout sous le porche, face au par­king, face à la val­lée qui s’en­fon­çait dans le cré­pus­cule. La lumière avait viré au mauve, cette lumière des Rocheuses en fin d’a­près-midi d’oc­tobre qui n’existe nulle part ailleurs — une lumière dense, presque solide, qui sem­blait éma­ner non pas du ciel mais de la terre elle-même, des rochers, des pins, de l’herbe rase et jau­nie des prai­ries. Longs Peak était tou­jours invi­sible. Le ciel de zinc s’é­tait assom­bri, pre­nait des teintes de plomb, et l’on sen­tait dans l’air quelque chose de com­pact, de char­gé, une pres­sion baro­mé­trique qui pesait sur les tempes et annon­çait la neige.

Un élan tra­ver­sa le parking.

Il mar­chait len­te­ment, sans crainte, sa sil­houette mas­sive et impro­bable décou­pée contre la façade blanche de l’hô­tel. Un mâle, énorme, ses bois comme un chan­de­lier de cathé­drale. Il pas­sa à vingt mètres des deux hommes sans les regar­der, sans accé­lé­rer, avec cette sou­ve­rai­ne­té tran­quille des ani­maux qui savent qu’ils étaient là avant. Cald­well le sui­vit du regard jus­qu’à ce qu’il dis­pa­raisse der­rière l’aile est.

— Ils viennent de plus en plus tôt, dit Donaghue.

Cald­well ne répon­dit pas. Il ramas­sa son sac et son car­ton et la caisse qui tin­tait et entra dans l’hôtel.

5.

Ses quar­tiers étaient au sous-sol, près de la chaufferie.

Une chambre de ser­vice — un lit simple, une table de nuit, une com­mode, un lava­bo, une ampoule nue au pla­fond. Pas de fenêtre. Les murs étaient peints d’un beige ins­ti­tu­tion­nel qui avait jau­ni avec les années, et le sol était en béton recou­vert d’un lino­léum vert sombre qui ondu­lait par endroits, décol­lé par l’hu­mi­di­té. On enten­dait la chau­dière à tra­vers la cloi­son — un gron­de­ment sourd, régu­lier, orga­nique, comme le souffle d’un très grand ani­mal endormi.

Cald­well posa le sac sur le lit, le car­ton sur la com­mode, et la caisse par terre, dans le coin, der­rière la table de nuit. Il s’as­sit sur le lit. Les res­sorts gémirent sous son poids. Il res­ta là un moment, les mains sur les cuisses, immo­bile, à écou­ter le gron­de­ment de la chau­dière et les cra­que­ments du bâti­ment au-des­sus de sa tête — l’hô­tel qui se contrac­tait dans le froid du soir, le bois qui tra­vaillait, les join­tures qui pro­tes­taient. Des bruits qu’il connais­sait. Des bruits qui, au cours de ses trois hivers pré­cé­dents, étaient deve­nus aus­si fami­liers que sa propre respiration.

Il ouvrit le car­ton de pro­vi­sions. Boîtes de conserve — hari­cots, chi­li, soupe de tomate, ragoût de bœuf. Du pain de mie sous cel­lo­phane. Du beurre de caca­huète. Du café ins­tan­ta­né. Des sachets de soupe déshy­dra­tée. De quoi sur­vivre, pas de quoi vivre. Cald­well ne cui­si­nait pas — il se nour­ris­sait, ce qui n’est pas la même chose, et la dif­fé­rence entre les deux est exac­te­ment la dif­fé­rence entre un homme qui habite quelque part et un homme qui occupe un espace en atten­dant que le temps passe.

Il ouvrit la caisse.

Six bou­teilles de Jim Beam. Ali­gnées dans de la paille, comme des obus dans une caisse de muni­tions. Il en sor­tit une, la posa sur la table de nuit, à côté du réveil et de la lampe de che­vet. Il regar­da l’é­ti­quette un moment — le visage mous­ta­chu de Jim Beam, l’aigle, le ruban rouge — avec l’at­ten­tion minu­tieuse d’un homme qui retrouve un vieil ami. Puis il dévis­sa le bou­chon, por­ta le gou­lot à ses lèvres, et but une gor­gée longue, lente, les yeux fermés.

La cha­leur des­cen­dit dans sa gorge, dans sa poi­trine, dans son ventre. Le monde se recen­tra. Les murs ces­sèrent de s’ap­pro­cher. Le gron­de­ment de la chau­dière devint un ron­ron­ne­ment ami­cal. Cald­well rebou­cha la bou­teille, la repla­ça sur la table de nuit, et com­men­ça à défaire son sac.

6.

À sept heures du soir, il ne res­tait plus que deux clients.

La vieille dame du Connec­ti­cut était par­tie avec le bus de quatre heures. Le repré­sen­tant en maté­riel agri­cole avait char­gé sa Ford LTD et pris la route en écou­tant une cas­sette de Merle Hag­gard — Marge l’a­vait regar­dé des­cendre l’al­lée depuis la fenêtre de l’of­fice, et elle s’é­tait dit, comme chaque année, que le der­nier client qui par­tait empor­tait quelque chose avec lui, quelque chose d’im­pos­sible à nom­mer mais de réel, une der­nière par­ti­cule de vie qui lais­sait l’hô­tel un peu plus vide que ne le jus­ti­fiait la simple absence d’un corps.

Les deux clients res­tants étaient dans la chambre 217.

Marge ne savait pas grand-chose d’eux. Arri­vés la veille au soir sans réser­va­tion, payé en liquide — Gra­dy avait expli­qué que l’hô­tel avait déjà ren­voyé ses reçus de carte ban­caire à Den­ver et ne pou­vait plus accep­ter que les espèces, et l’homme avait sor­ti de sa poche une liasse de billets frois­sés avec un sou­rire d’ex­cuse, comme quel­qu’un qui a l’ha­bi­tude de ne pas avoir assez et qui est sur­pris, cette fois, d’a­voir juste ce qu’il faut. Il était jeune — vingt-sept, vingt-huit ans — avec une barbe de quelques jours, des che­veux bruns un peu trop longs, des lunettes à mon­ture noire. Sa femme était plus petite, auburn, dis­crète, avec un regard atten­tif et calme qui contras­tait avec l’éner­gie ner­veuse de son mari. Ils avaient signé le registre d’une écri­ture rapide que Marge n’a­vait pas déchiffrée.

Ils devaient par­tir same­di matin. Peut-être dimanche au plus tard.

— Chambre 217, avait dit Marge en leur ten­dant la clé, et elle avait vu — elle en était cer­taine, elle l’a­vait vu — une infime hési­ta­tion chez la femme. Pas de la peur. Pas de la sur­prise. Autre chose. Un arrêt, une sus­pen­sion, comme quand on recon­naît un endroit où l’on n’est jamais allé.

Mais la femme n’a­vait rien dit, et Marge avait pen­sé à autre chose.

7.

La neige com­men­ça à tom­ber à huit heures vingt.

Pas des flo­cons. Pas ces pre­miers flo­cons légers et fes­tifs de début d’hi­ver que les enfants attrapent sur la langue. Ce qui tom­bait ce soir-là sur Estes Park et sur le Stan­ley Hotel et sur les Rocheuses et sur toute la face est de la ligne de par­tage des eaux, c’é­tait autre chose — une neige dense, com­pacte, obs­ti­née, une neige qui tom­bait ver­ti­ca­le­ment dans l’air immo­bile comme de la limaille de fer atti­rée par un aimant, une neige qui ne vire­vol­tait pas, ne dan­sait pas, ne fai­sait rien de joli, qui tom­bait avec la déter­mi­na­tion aveugle d’un phé­no­mène météo­ro­lo­gique qui n’a aucune rai­son de s’arrêter.

Cald­well, assis dans la cui­sine des employés devant un bol de chi­li réchauf­fé, vit la neige par la fenêtre. Il man­gea sans s’ar­rê­ter. La neige ne le sur­pre­nait pas. Les pré­vi­sions l’an­non­çaient depuis trois jours, et Cald­well avait appris, au fil de ses hivers au Stan­ley, que les pré­vi­sions, dans les Rocheuses, étaient soit en des­sous de la réa­li­té, soit très en des­sous de la réa­li­té, mais jamais au-dessus.

Le poste de radio, dans le coin de la cui­sine, dif­fu­sait les infor­ma­tions du soir. Le pré­sen­ta­teur par­lait d’une confé­rence de presse de la Mai­son-Blanche. Ford avait lan­cé un pro­gramme appe­lé Whip Infla­tion Now — WIN — et deman­dait aux Amé­ri­cains de por­ter des badges avec le slo­gan, ce qui avait été una­ni­me­ment moqué par la presse, les éco­no­mistes, et à peu près tout le monde sauf Gerald Ford lui-même, qui sem­blait croire sin­cè­re­ment qu’un badge pou­vait arrê­ter l’in­fla­tion, de la même manière qu’un cer­tain nombre de pré­si­dents avant lui avaient cru sin­cè­re­ment qu’un bom­bar­de­ment pou­vait arrê­ter le com­mu­nisme, ou qu’un cam­brio­lage pou­vait res­ter secret.

Cald­well ne por­tait pas de badge. Cald­well ne votait pas. La poli­tique était un bruit de fond, comme la radio, comme la chau­dière — quelque chose qui exis­tait sans qu’on eût besoin d’y prê­ter attention.

Il finit son chi­li, rin­ça le bol, l’es­suya, le ran­gea. Gestes pré­cis, éco­nomes, sans un mou­ve­ment super­flu. Cald­well se dépla­çait dans l’es­pace comme un homme qui a appris à ne rien gas­piller — ni éner­gie, ni temps, ni mots. Il y avait dans cette éco­no­mie quelque chose de mili­taire, et quelque chose de plus ancien que le mili­taire, quelque chose qui venait de très loin dans le corps, du Wyo­ming pro­fond, de Raw­lins et de ses hivers à moins qua­rante, de son père qui ne par­lait pas et de sa mère qui ne par­lait plus, d’une enfance où les mots coû­taient cher et où le silence était la mon­naie courante.

Il enfi­la son blou­son et sor­tit faire sa pre­mière ronde.

8.

L’hô­tel, la nuit, était un autre animal.

Cald­well connais­sait ses deux visages — le visage de jour, ani­mé, bruis­sant de voix et de pas et de portes et de tin­te­ments de vais­selle, et le visage de nuit, celui qui appa­rais­sait quand le der­nier employé était par­ti, quand les der­nières lumières s’é­tei­gnaient dans les chambres, quand le hall se vidait et que les grands lustres du pla­fond éclai­raient un espace désert. Le visage de nuit était le vrai visage. C’é­tait celui que Cald­well pré­fé­rait — non pas par goût du mor­bide ou du soli­taire, mais parce que la nuit, l’hô­tel ces­sait de jouer un rôle. Il ces­sait d’être accueillant, confor­table, pit­to­resque, his­to­rique, char­mant. Il ces­sait de poser pour les clients. Il deve­nait ce qu’il était : un bâti­ment de soixante-cinq ans, en bois et en pierre, posé sur un socle de gra­nit au pied des Rocheuses, et qui tenait debout par la grâce de sa char­pente, de ses fon­da­tions, et de l’obs­ti­na­tion incom­pré­hen­sible des hommes à construire des choses dans des endroits où per­sonne ne devrait construire quoi que ce soit.

Cald­well com­men­ça par le sous-sol. La chau­dière ron­ron­nait, régu­lière, ses mano­mètres dans le vert. Il véri­fia les jauges, nota les chiffres dans le car­net qu’il por­tait dans la poche de poi­trine de son blou­son — un petit car­net à spi­rale, le même modèle depuis quatre ans, ache­té par lot de dix au drug­store de Lyons. Tem­pé­ra­ture de l’eau : 73 degrés. Pres­sion : nor­male. Niveau de fioul : trois quarts. Il véri­fia les conduites, les vannes, le pan­neau élec­trique. Tout en ordre.

Il mon­ta au rez-de-chaus­sée. Le hall était désert. Le grand esca­lier mon­tait dans la pénombre — Cald­well avait éteint les lustres, ne lais­sant que les appliques murales, qui dif­fu­saient une lumière oran­gée, insuf­fi­sante, qui créait plus d’ombres qu’elle n’en dis­si­pait. L’es­ca­lier du Stan­ley était une pièce d’ar­chi­tec­ture en soi — large, majes­tueux, avec ses fuseaux sculp­tés repré­sen­tant les quatre sai­sons, son bois ver­ni qui lui­sait dans la lumière basse, et cette impres­sion de spi­rale ascen­dante, de vis sans fin, qui don­nait le ver­tige quand on regar­dait vers le haut depuis le rez-de-chaus­sée. Cald­well ne regar­dait jamais vers le haut. Il mon­tait, c’est tout.

Pre­mier étage. Le res­tau­rant fer­mé, les chaises retour­nées sur les tables. La salle de bal vide, son par­quet ciré reflé­tant les lumières de secours comme une éten­due d’eau noire. Et, au bout du cou­loir, la salle de concert.

Cald­well s’ar­rê­ta devant la porte de la salle de concert.

Elle était fer­mée à clé. Elle l’é­tait tou­jours. La salle de concert du Stan­ley — le Concert Hall, comme on disait encore, en anglais, même dans les conver­sa­tions en anglais, parce que le nom avait une majes­té que la tra­duc­tion n’au­rait pas eue — avait été construite par Free­lan Oscar Stan­ley en 1909 pour sa femme Flo­ra, sur le modèle du Bos­ton Sym­pho­ny Hall, en plus petit, en plus intime, en plus per­son­nel. Flo­ra Stan­ley était pia­niste. Elle jouait du Cho­pin, du Schu­mann, du Liszt, pour les clients de l’hô­tel, dans cette salle aux pro­por­tions par­faites, avec son Stein­way de concert sur la scène et ses ran­gées de fau­teuils en velours gre­nat, et les clients applau­dis­saient et Flo­ra sou­riait et Stan­ley, assis au pre­mier rang, regar­dait sa femme comme un homme qui sait que tout ce qu’il a construit — l’hô­tel, la cen­trale élec­trique, la route, la ville — tout cela, au fond, n’exis­tait que pour ce moment-là, pour cette femme à ce pia­no dans cette salle.

Flo­ra était morte en 1939. D’un acci­dent vas­cu­laire céré­bral, au Stan­ley, dans la chambre qu’elle par­ta­geait avec son mari. Free­lan l’a­vait sui­vie un an plus tard. Mais le pia­no était res­té. Le Stein­way de sept pieds et demi était tou­jours sur la scène de la salle de concert, sous une housse noire, accor­dé une fois par an par un accor­deur de Den­ver qui mon­tait en juin et redes­cen­dait le même jour.

Cald­well posa la main sur la porte. Le bois était froid. De l’autre côté, le silence était abso­lu — un silence dif­fé­rent de celui des cou­loirs, plus dense, plus pro­fond, le silence d’une salle conçue pour l’a­cous­tique, où chaque son est ampli­fié et où l’ab­sence de son est donc, elle aus­si, amplifiée.

Il n’ou­vrit pas la porte. Il n’en­trait jamais dans la salle de concert. Pas par peur. Par res­pect, peut-être. Ou par super­sti­tion — un mot qu’il n’au­rait jamais employé, qu’il aurait nié avec la vio­lence brève des hommes du Wyo­ming si on le lui avait attri­bué, mais qui était pour­tant le seul mot juste.

Il reprit sa ronde. Deuxième étage. La moquette rouge sombre absor­bait le bruit de ses bottes. Les appliques murales jetaient des ronds de lumière à inter­valles régu­liers, et entre ces ronds, les zones d’ombre étaient pro­fondes, presque liquides. Cald­well mar­cha jus­qu’au bout du cou­loir, tour­na, revint. Véri­fia les extinc­teurs, les issues de secours. S’ar­rê­ta devant la 217. De la lumière fil­trait sous la porte — les der­niers clients étaient encore éveillés. Il enten­dit un mur­mure de voix, indis­tinct, un rire bref — celui de la femme — puis le silence.

Il mon­ta au troi­sième. Fer­mé. Les éti­quettes pen­daient aux poi­gnées. FER­MÉ POUR LA SAI­SON. Cald­well mar­cha dans le cou­loir désert, ses pas étouf­fés par la moquette, et il sen­tit — comme chaque année, comme chaque pre­mier soir — le chan­ge­ment. L’hô­tel qui se refer­mait sur lui. Non pas avec hos­ti­li­té, non pas avec menace, mais avec une sorte d’in­ti­mi­té vorace, l’in­ti­mi­té des lieux qui ont besoin de quel­qu’un pour exis­ter et qui, quand ils trouvent ce quel­qu’un, ne le lâchent plus.

Au qua­trième, il ne mon­ta pas. Per­sonne ne mon­tait au qua­trième en hiver. L’es­ca­lier était condam­né par une chaîne et un cade­nas. Au-delà de la chaîne, l’obs­cu­ri­té était totale.

Cald­well redes­cen­dit. Dans le hall, il s’ar­rê­ta au pied du grand esca­lier. L’hô­tel cra­quait autour de lui — le bois, le froid, le vent qui com­men­çait à se lever dehors. La neige tom­bait tou­jours, il le voyait par les fenêtres du hall, de gros flo­cons denses dans le halo des lam­pa­daires exté­rieurs, et au-delà des lam­pa­daires, le noir.

Il retour­na dans sa chambre au sous-sol. S’as­sit sur le lit. Ouvrit la bou­teille de Jim Beam. But une gor­gée. Puis une autre. La chau­dière ron­ron­nait à tra­vers le mur, fidèle, régu­lière, vivante.

Cald­well étei­gnit la lumière.

Au-des­sus de lui, l’hô­tel respirait.

Et quelque part, très loin, ou peut-être pas si loin que ça, peut-être juste de l’autre côté de la porte fer­mée à clé de la salle de concert, une note de pia­no trem­bla dans le silence — une seule note, haute, claire, comme une ques­tion posée à per­sonne — et s’éteignit.

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TROI­SIÈME PARTIE

LA CONVER­GENCE

* * *

CHA­PITRE XI

Dans lequel Londres se pré­pare à enter­rer un siècle

Arthur se réveilla tôt.

Il se réveilla avant l’aube, ce qui ne lui res­sem­blait pas — Arthur Finch n’é­tait pas un homme mati­nal, il appar­te­nait à cette caté­go­rie d’êtres humains pour les­quels le matin est un concept regret­table inven­té par des gens qui n’a­vaient rien de mieux à faire — mais ce jour-là, le 2 février 1901, quelque chose le tira du som­meil avec la dou­ceur impé­rieuse d’une main invi­sible posée sur son épaule.

Il s’ha­billa dans le noir. Son cos­tume à l’ac­croc au coude — qui était main­te­nant son com­pa­gnon de route, son uni­forme, presque un ami — avait été net­toyé par le ser­vice du Cla­rid­ge’s avec un soin qui lui avait don­né l’illu­sion tem­po­raire de la res­pec­ta­bi­li­té. Arthur noua sa cra­vate, mit la clé dans sa poche de gilet, et descendit.

Le hall du Cla­rid­ge’s, à cinq heures du matin, était un monde à part.

Les lustres étaient éteints. Seules les veilleuses à gaz brû­laient — petites flammes jaunes qui fai­saient dan­ser des ombres longues sur le marbre. Le silence était abso­lu. Pas le silence habi­té des jours pré­cé­dents — pas de fan­tômes, pas de pas, pas de pia­no. Un silence vrai, un silence d’at­tente, le silence d’un théâtre dans les minutes qui pré­cèdent le lever du rideau.

Arthur tra­ver­sa le hall et sortit.

Brook Street, dans la nuit finis­sante, était méconnaissable.

Les draps noirs étaient par­tout — aux fenêtres des mai­sons, aux devan­tures des bou­tiques, dra­pés sur les réver­bères. La rue elle-même sem­blait en deuil, comme si le pavé et la pierre avaient absor­bé le cha­grin d’une nation et l’ex­su­daient dans l’air sous forme de brume. Car il y avait de la brume — pas le brouillard jaune et épais des jours pré­cé­dents, mais une brume fine, grise, douce, qui estom­pait les angles et arron­dis­sait les ombres, qui fai­sait de Londres une aqua­relle dont les contours se dissolvent.

Arthur mar­cha.

Il mar­cha vers le sud, vers Pic­ca­dilly, puis vers l’est, vers St. James’s, sui­vant le tra­cé du cor­tège funèbre qu’il avait mémo­ri­sé d’a­près les jour­naux. Par­tout, des gens. Des mil­liers de gens. Des cen­taines de mil­liers, peut-être. Ils étaient là depuis la veille pour cer­tains — endor­mis sur les trot­toirs, enve­lop­pés dans des cou­ver­tures, appuyés les uns contre les autres comme des nau­fra­gés sur un radeau. D’autres arri­vaient encore, à pied, en fiacre, par le métro­po­li­tain dont les sta­tions dégor­geaient des flots humains silencieux.

Le silence, sur­tout, frap­pait Arthur. Il avait cou­vert les matchs de cri­cket du Not­tin­gham­shire, où la foule criait et chan­tait et se dis­pu­tait avec une éner­gie qui sem­blait dis­pro­por­tion­née par rap­port à l’é­vé­ne­ment. Ici, un mil­lion de per­sonnes se tai­saient. C’é­tait un silence de cathé­drale éten­du à l’é­chelle d’une ville — un silence col­lec­tif, volon­taire, un silence qui était en lui-même un acte, un tri­but, une prière.

Il pen­sa à son article. Il pen­sa au Not­tin­gham Eve­ning Post, à Mr. Hart­ley, aux résul­tats du cri­cket et aux petites annonces matri­mo­niales. Il pen­sa au fait qu’il n’a­vait pas envoyé un seul mot à son jour­nal depuis son arri­vée. Il serait ren­voyé, pro­ba­ble­ment. Mr. Hart­ley n’é­tait pas un homme patient, et un cor­res­pon­dant spé­cial qui n’en­voie pas de cor­res­pon­dance n’est pas un cor­res­pon­dant mais un tou­riste aux frais de la rédaction.

Mais Arthur ne pou­vait pas écrire cet article. Pas l’ar­ticle qu’on atten­dait de lui. Pas le compte-ren­du fac­tuel des funé­railles, le nombre de sol­dats, la lon­gueur du cor­tège, la liste des sou­ve­rains. Ce qu’il avait vu au Cla­rid­ge’s — ce qu’il conti­nuait de voir — ne tenait pas dans les colonnes d’un jour­nal de pro­vince. Ça ne tenait nulle part, en fait. Ça débor­dait de tous les cadres, comme le Cla­rid­ge’s lui-même débor­dait de ses murs, comme le pas­sé débor­dait du pré­sent, comme les morts débor­daient de la mort.

Il revint à l’hô­tel vers sept heures. Le ciel com­men­çait à pâlir — pas un lever de soleil, non, le soleil ne se lève­rait pas vrai­ment ce jour-là, il se conten­te­rait d’une pré­sence dif­fuse der­rière les nuages, comme un sou­ve­rain qui assiste à ses propres funé­railles depuis une loge discrète.

Le hall du Cla­rid­ge’s était main­te­nant éveillé. Le per­son­nel cir­cu­lait avec l’ef­fi­ca­ci­té silen­cieuse des four­mis ouvrières. Les clients des­cen­daient en habits noirs, le visage grave, la démarche solen­nelle. Tout était noir. Tout était solen­nel. Tout était exac­te­ment comme cela devait être.

Sauf au troi­sième étage.

* * *

Arthur le sen­tit en mon­tant l’es­ca­lier — il avait tenu sa pro­messe de ne plus prendre l’as­cen­seur, ou du moins il l’a­vait tenue ce matin-là, la fatigue des étages supé­rieurs n’ayant pas encore eu rai­son de sa résolution.

Au pre­mier étage, tout était nor­mal. La tem­pé­ra­ture nor­male. L’air nor­mal. Les cou­loirs menant où ils devaient mener.

Au deuxième, un léger déca­lage — une vibra­tion, une hési­ta­tion dans la tex­ture des choses, comme le trem­ble­ment d’une image dans un pro­jec­teur mal réglé.

Au troi­sième, le Cla­rid­ge’s n’é­tait plus le Claridge’s.

Ce n’est pas qu’il avait chan­gé. C’est qu’il était deve­nu plus. Plus pro­fond, plus dense, plus réel — si réel que la réa­li­té ordi­naire sem­blait, par contraste, n’être qu’un brouillon, une esquisse, un cro­quis pré­pa­ra­toire pour la chose véri­table qui se déployait main­te­nant dans les cou­loirs du troi­sième étage.

Les murs étaient les mêmes — le même papier peint fleu­ri, les mêmes boi­se­ries, les mêmes appliques à gaz. Mais ils étaient aus­si autre chose. Ils por­taient des traces — des ombres de papiers peints anté­rieurs, des fan­tômes de déco­ra­tions dis­pa­rues, comme si toutes les ver­sions du cou­loir, depuis la construc­tion du bâti­ment, coexis­taient simul­ta­né­ment, super­po­sées, trans­lu­cides, un palimp­seste visible à l’œil nu.

Et les portes. Les portes n’é­taient plus numé­ro­tées en chiffres dorés. Elles étaient numé­ro­tées en chiffres qui chan­geaient — qui oscil­laient entre les numé­ros du pré­sent et d’autres numé­ros, plus anciens, dans d’autres typo­gra­phies, d’autres polices, d’autres siècles. La chambre 301 était aus­si la chambre 14 de Mivart’s Hotel, et aus­si une pièce sans numé­ro d’un bâti­ment plus ancien encore. Toutes ces iden­ti­tés coexis­taient, cli­gno­tant dou­ce­ment comme des bou­gies dans un cou­rant d’air.

Arthur s’ar­rê­ta au milieu du cou­loir. Sor­tit la clé. Le métal vibrait si fort qu’il pou­vait le sen­tir jusque dans son coude, jusque dans son épaule, une vibra­tion qui n’é­tait pas méca­nique mais orga­nique, comme un pouls, comme un bat­te­ment de cœur.

Il n’es­saya pas d’ou­vrir de porte. Il res­ta là, debout, et regarda.

Parce qu’il y avait des gens dans le couloir.

Pas des fan­tômes au sens où il les avait vus jus­qu’i­ci — pas des rési­dus, pas des échos, pas des sil­houettes trans­lu­cides qui dis­pa­rais­saient quand on les regar­dait. Des gens. Des dizaines de gens. Des hommes en redin­gote, des femmes en tour­nure, des valets en livrée, des enfants en cos­tume marin, des vieillards en robe de chambre — les clients de toutes les époques, tous les dor­meurs de toutes les nuits, tous les voya­geurs de tous les voyages qui avaient tra­ver­sé ce cou­loir depuis que le bâti­ment exis­tait, réunis là, mar­chant les uns à tra­vers les autres sans se voir, cha­cun dans sa propre époque, cha­cun dans son propre temps, mais tous au même endroit, tous dans le même cou­loir, comme les pages d’un livre feuille­tées très vite qui mon­tre­raient, en un éclair, tous les per­son­nages de tous les cha­pitres en même temps.

Et ils ne voyaient pas Arthur. Et Arthur les voyait tous.

Il res­ta là pen­dant un temps qu’il ne sut pas mesu­rer — cinq minutes ou une heure, le temps n’a­vait plus de sens au troi­sième étage du Cla­rid­ge’s le matin des funé­railles de Vic­to­ria — et puis il des­cen­dit, les jambes trem­blantes, le cœur bat­tant, la clé brû­lante dans sa main, et retrou­va Per­ci­val au petit-déjeuner.

Per­ci­val leva les yeux de son journal.

« Vous êtes mon­té au troi­sième, dit-il. Ce n’é­tait pas une question.

— Oui.

— Et ?

— Le Cla­rid­ge’s est en train de se sou­ve­nir de tout. En même temps. Comme vous l’a­viez dit.

— Et com­ment vous sentez-vous ?

— Comme un homme qui vient de lire un livre entier en une seconde. Étour­di. Émer­veillé. Un peu nauséeux. »

Per­ci­val hocha la tête.

« Man­gez, dit-il. Ce soir, vous aurez besoin de forces. Ce soir, la clé ouvri­ra la chambre 64. »

* * *

Les funé­railles com­men­cèrent à onze heures.

Le cor­tège tra­ver­sa Londres depuis la gare de Vic­to­ria jus­qu’à Pad­ding­ton, où le cer­cueil pren­drait le train pour Wind­sor. Le canon ton­nait. Les cloches son­naient. Les tam­bours bat­taient la marche funèbre. Et dans les rues, le long du par­cours, un mil­lion de per­sonnes en noir regar­daient pas­ser la mort d’un monde.

Arthur regar­da depuis la fenêtre du salon du pre­mier étage, avec Odette à ses côtés. La fenêtre don­nait sur Brook Street, qui n’é­tait pas sur le par­cours du cor­tège, mais les sons arri­vaient — por­tés par l’air froid de février, ampli­fiés par le silence de la ville — et on pou­vait entendre, loin­tain mais dis­tinct, le rou­le­ment des tam­bours, le fra­cas des sabots sur le pavé, le silence immense de la foule.

Odette ne par­lait pas. Elle écou­tait, les yeux fer­més, avec cette atten­tion totale que les musi­ciens portent au son — pas seule­ment à la mélo­die mais à tout ce qui com­pose le pay­sage sonore, les har­mo­niques, les réso­nances, les silences entre les bruits.

« Vous enten­dez ? » murmura-t-elle.

Arthur enten­dit. Sous les tam­bours, sous les sabots, sous le silence — un bour­don­ne­ment. Un bour­don­ne­ment grave, conti­nu, comme le son que ferait un bâti­ment très ancien si un bâti­ment pou­vait chan­ter. Le Cla­rid­ge’s vibrait. Pas phy­si­que­ment — les murs ne trem­blaient pas, les lustres ne bou­geaient pas. Mais quelque chose vibrait, dans la struc­ture même de l’hô­tel, dans ses fon­da­tions, dans sa mémoire, comme si l’é­mo­tion col­lec­tive d’une nation entière se trans­met­tait à tra­vers le sol et les murs et fai­sait réson­ner l’hô­tel comme une cloche.

Dans le salon, le pia­no joua.

Pas du Haen­del, cette fois. Pas du Scar­lat­ti. Quelque chose d’autre — quelque chose que ni Arthur ni Odette ne recon­nurent, une marche lente, grave, solen­nelle, qui accom­pa­gnait les tam­bours loin­tains comme un écho inté­rieur, comme si l’hô­tel avait com­po­sé sa propre musique funèbre pour accom­pa­gner le cortège.

Odette ouvrit les yeux. Des larmes cou­laient sur ses joues.

« Il joue pour elle, dit-elle. Le pia­no joue pour Victoria. »

Et dans tout l’hô­tel — Arthur l’ap­pren­drait plus tard, par Yusuf, par Hen­der­son, par les récits frag­men­taires du per­son­nel — les fan­tômes appa­rurent. Tous. Pas dans les chambres, pas dans les cou­loirs. Aux fenêtres. Ils se tenaient aux fenêtres, silen­cieux, immo­biles, regar­dant vers l’ex­té­rieur, vers le cor­tège qu’ils ne pou­vaient pas voir mais dont ils enten­daient les échos — les fan­tômes de toutes les époques, les clients de tous les siècles, réunis pour la der­nière fois, debout der­rière les vitres ten­dues de noir, ren­dant hom­mage à une reine qu’ils avaient connue ou qui les avait sui­vis ou qui les avait pré­cé­dés dans ce ter­ri­toire com­mun dont les fron­tières, ce jour-là, n’exis­taient plus.

Mrs. Bram­well-Tithe­ring­ton, seule dans sa suite royale, regar­da par la fenêtre et ne dit rien. Elle ne dit pas que la reine n’é­tait pas morte. Elle ne dit pas que c’é­tait une conspi­ra­tion libé­rale. Elle res­ta debout, droite, majes­tueuse, ses mains gan­tées croi­sées devant elle, et elle regar­da, et elle lais­sa le silence la tra­ver­ser comme un vent, et pour la pre­mière fois elle pleu­ra — des larmes silen­cieuses, dignes, des larmes de femme qui accepte enfin une véri­té qu’elle avait tenue à dis­tance aus­si long­temps que pos­sible, et qui découvre que l’ac­cep­ta­tion, bien que dou­lou­reuse, contient une forme de paix.

Edge­wood tra­ver­sa le hall à trois heures pré­cises, comme chaque jour. Il consul­ta le registre des récla­ma­tions. Il n’y avait pas de nou­velles récla­ma­tions. Les fan­tômes, ce jour-là, n’a­vaient rien à redire. Même le Colo­nel Pryce-Williams s’é­tait tu.

Edge­wood fer­ma le registre. Regar­da le hall vide. Et fit quelque chose qu’au­cun membre du per­son­nel n’a­vait jamais vu : il posa sa main à plat sur le comp­toir de la récep­tion, comme on pose­rait sa main sur l’é­paule d’un ami, et res­ta ain­si un moment, immo­bile, dans un geste qui n’a­vait rien de pro­fes­sion­nel et tout d’hu­main — un homme qui récon­forte un bâti­ment, ou un bâti­ment qui récon­forte un homme, il était dif­fi­cile de savoir dans quel sens l’é­change se faisait.

* * *

CHA­PITRE XII

Dans lequel la clé choi­sit son moment

Le soir tomba.

Le cor­tège était pas­sé. Le canon s’é­tait tu. La reine était à Wind­sor, ou en route vers Wind­sor, dans un train dra­pé de noir qui tra­ver­sait la cam­pagne anglaise avec la len­teur majes­tueuse d’un monde qui prend congé de lui-même. À Londres, les rues se vidaient len­te­ment, comme une marée qui se retire, lais­sant der­rière elle les débris du deuil — des pro­grammes frois­sés, des fleurs pié­ti­nées, des rubans noirs tom­bés des chapeaux.

Au Cla­rid­ge’s, le dîner fut ser­vi à l’heure habi­tuelle. Edge­wood y avait veillé. Le menu n’a­vait pas chan­gé. Le ser­vice n’a­vait pas flé­chi. Les ser­viettes étaient pliées avec la même pré­ci­sion géo­mé­trique. Les bou­gies brû­laient avec la même flamme régu­lière. Le monde pou­vait s’ef­fon­drer — le monde s’é­tait effon­dré, d’une cer­taine manière, avec la mort de Vic­to­ria le monde vic­to­rien s’é­tait effon­dré —, mais le Cla­rid­ge’s tenait, comme un phare dans la tem­pête, comme un rem­part de nappe blanche et de cris­tal et de crème anglaise contre le chaos de l’histoire.

Arthur ne man­gea pas beau­coup. La clé, dans sa poche, vibrait avec une inten­si­té nou­velle — non plus un bour­don­ne­ment mais une pul­sa­tion, un rythme, comme un cœur qui s’ac­cé­lère avant un effort.

Per­ci­val man­geait avec son appé­tit habi­tuel, mais ses gestes étaient plus lents, plus déli­bé­rés, comme ceux d’un homme qui savoure un repas en sachant que c’est le der­nier — pas le der­nier repas de sa vie, non, mais le der­nier repas d’un cer­tain état de sa vie, le der­nier repas avant un chan­ge­ment dont il ne connais­sait ni la nature ni l’ampleur.

Fang ne dîna pas. Il était mon­té au troi­sième étage avec son pen­dule et n’en était pas redescendu.

Odette joua ce soir-là. Pas le pia­no fan­tôme — Odette elle-même, assise au Bech­stein, les doigts sur les touches, jouant du Cho­pin. La Bal­lade en sol mineur. Elle joua pen­dant une heure, et le pia­no ne l’in­ter­rom­pit pas, ne joua pas par-des­sus elle, ne contes­ta pas sa musique. Il la lais­sa jouer. Il l’ac­com­pa­gna, peut-être — dans les notes basses, dans les réso­nances, il y avait par­fois un écho sup­plé­men­taire, une har­mo­nique qui n’au­rait pas dû être là, comme un mur­mure d’ap­pro­ba­tion. Mais c’é­tait sub­til, dis­cret, res­pec­tueux. Le fan­tôme du pia­no avait appris les manières.

Vers dix heures, Per­ci­val se leva de table.

« Finch, dit-il. C’est l’heure. »

Arthur le sui­vit. Ils mon­tèrent l’es­ca­lier en silence. Pre­mier étage, deuxième étage, troi­sième étage — le troi­sième étage était calme main­te­nant, apai­sé, comme un lac après une tem­pête ; les fan­tômes n’é­taient plus là, le palimp­seste s’é­tait refer­mé, les couches s’é­taient super­po­sées de nou­veau dans l’ordre habi­tuel — et ils conti­nuèrent, jus­qu’au qua­trième, jus­qu’au cou­loir qui menait à la chambre 64.

Le cou­loir était sombre. Les becs de gaz brû­laient bas, leur flamme réduite à un fila­ment orange qui jetait des ombres longues sur les murs. Le silence était total — pas le silence agi­té de l’hô­tel han­té, mais un silence d’é­glise, un silence de recueille­ment, le silence qu’on observe devant les choses qu’on ne com­prend pas et qu’on res­pecte pré­ci­sé­ment pour cette raison.

Per­ci­val s’ar­rê­ta devant la porte 64.

La porte était iden­tique aux autres — en bois sombre, avec un numé­ro en chiffres dorés, une poi­gnée en lai­ton, une ser­rure. Rien de remar­quable. Rien d’ef­frayant. Une porte d’hôtel.

Et pour­tant.

Arthur sen­tait quelque chose éma­ner de cette porte — pas de la cha­leur, pas du froid, quelque chose d’autre, une den­si­té, une gra­vi­té, comme si l’es­pace devant la porte était plus lourd que l’es­pace du reste du cou­loir, comme si quelque chose de très mas­sif se tenait der­rière, non pas un meuble ou un objet mais une concen­tra­tion de temps, de mémoire, de toutes les nuits que cette chambre avait connues et de tout ce qu’elle conte­nait encore.

Per­ci­val le regarda.

« Ouvrez, dit-il. »

Arthur sor­tit la clé. Le métal ne vibrait plus. Il était immo­bile, calme, tiède — pas chaud, pas froid, tiède comme une main humaine, comme si la clé avait atteint un état d’é­qui­libre, un point de repos, le moment exact pour lequel elle avait été forgée.

Il l’in­sé­ra dans la serrure.

La ser­rure ne résis­ta pas. Elle n’as­pi­ra pas la clé comme les autres ser­rures l’a­vaient fait — elle l’ac­cueillit, sim­ple­ment, natu­rel­le­ment, avec la dou­ceur d’une main qui en serre une autre après une longue absence.

Arthur tour­na.

La porte s’ouvrit.

* * *

Ce qu’Ar­thur vit n’é­tait pas une chambre d’hôtel.

C’est-à-dire — c’é­tait une chambre d’hô­tel. La chambre 64 du Cla­rid­ge’s. Mais ce n’é­tait pas la chambre 64 de 1901. Et ce n’é­tait pas la chambre 64 d’une autre époque — pas un saut dans le temps, pas un cou­loir impos­sible, pas une ver­sion alter­na­tive de la réa­li­té. C’é­tait la chambre 64 de toutes les époques. En même temps.

Les murs exis­taient dans plu­sieurs ver­sions simul­ta­nées — un papier peint Régence, un lam­bris vic­to­rien, une tapis­se­rie plus ancienne encore, tous visibles, tous pré­sents, super­po­sés comme les couches d’une pein­ture dont chaque état serait visible à tra­vers les sui­vants. Le mobi­lier oscil­lait — un bureau Empire, un secré­taire géor­gien, une table de Per­ci­val lui-même, tous occu­pant le même espace, tous réels, tous solides, tous translucides.

Et au centre de la pièce — non, pas au centre, par­tout, dans chaque ver­sion de la chambre, à chaque époque — il y avait des gens.

Pas des fan­tômes. Pas des rési­dus. Des gens. Tous ceux qui avaient vécu dans cette chambre, dor­mi dans ce lit, regar­dé par cette fenêtre, tous ceux dont la pré­sence avait lais­sé une empreinte dans les murs et le bois et l’air, tous réunis, tous pré­sents, cha­cun dans son propre temps mais tous au même endroit, dans cette chambre qui était toutes les chambres, dans cet ins­tant qui était tous les instants.

Arthur les voyait. Il les voyait tous. Un homme en per­ruque qui écri­vait une lettre à la lueur d’une bou­gie. Une femme qui ber­çait un enfant près de la fenêtre. Un couple qui dan­sait sans musique, les yeux fer­més, les corps proches, dans une valse silen­cieuse qui appar­te­nait à un soir de 1857 ou de 1872 ou d’une année qu’Ar­thur ne pou­vait pas iden­ti­fier. Un vieillard qui lisait dans un fau­teuil. Un jeune homme qui pleu­rait, assis au bord du lit, la tête dans les mains.

Et au milieu de tout cela — par­mi toutes ces vies, toutes ces nuits, tous ces pas­sages — un homme.

Un homme en habit du soir. Debout. Le dos tour­né à la porte. Une canne à la main, légè­re­ment incli­née, comme un sceptre dont il n’au­rait pas été sûr de mériter.

Le père de Percival.

Arthur enten­dit, der­rière lui, le souffle de Per­ci­val s’ar­rê­ter. Un arrêt net, total, comme si le méca­nisme de la res­pi­ra­tion avait été inter­rom­pu par quelque chose de plus fort que le besoin d’air — par le choc, ou par l’es­poir, ou par la peur que l’es­poir soit, une fois de plus, déçu.

L’homme au centre de la chambre ne bou­geait pas. Il se tenait là, le dos tour­né, exac­te­ment comme Per­ci­val l’a­vait décrit — la même pos­ture, la même canne, le même dos. Le fan­tôme qu’il avait pour­sui­vi pen­dant dix ans. Le père qui ne se retour­nait jamais.

Per­ci­val entra dans la chambre.

Il mar­cha len­te­ment, à tra­vers les couches de temps, à tra­vers les autres fan­tômes qui ne le voyaient pas, à tra­vers le couple qui dan­sait et le vieillard qui lisait et la femme qui ber­çait son enfant. Il mar­cha jus­qu’à son père. Il s’ar­rê­ta à un pas de lui.

« Père », dit-il.

Sa voix était nue. Sans iro­nie. Sans pro­tec­tion. La voix d’un enfant qui appelle dans le noir.

L’homme ne bou­gea pas.

« Père, répé­ta Per­ci­val. Retour­nez-vous. S’il vous plaît. »

Rien. Le dos. La canne. L’immobilité.

Arthur vit le visage de Per­ci­val — ce visage qu’il avait appris à lire, ce visage qui était un chef-d’œuvre de dis­si­mu­la­tion et qui, en cet ins­tant, ne dis­si­mu­lait rien. La dou­leur était là, brute, totale, la dou­leur d’un homme qui a atten­du dix ans un geste qui ne vient pas.

Puis Yusuf parla.

Arthur ne l’a­vait pas vu entrer. Yusuf était là, dans l’embrasure de la porte, comme il était tou­jours là, au bon moment, au bon endroit, avec cette pré­sence qui n’a­vait rien d’un gar­çon de quinze ans et tout d’un être qui avait vu, d’une façon ou d’une autre, beau­coup plus que ce que son âge aurait dû permettre.

« Ce n’est pas lui qui doit se retour­ner, Sir Per­ci­val, dit Yusuf. C’est vous. »

Per­ci­val leva la tête.

« Votre père ne se retourne pas parce qu’il ne regarde pas en arrière. Il regarde devant lui. Il marche vers quelque chose. Ce n’est pas une fuite — c’est une direc­tion. Et ce que vous voyez, depuis dix ans, ce n’est pas un homme qui vous ignore. C’est un homme qui avance. »

Yusuf entra dans la chambre. Il mar­chait par­mi les fan­tômes avec une aisance qui tra­his­sait l’ha­bi­tude — il mar­chait comme on marche chez soi.

« La chambre montre ce qu’on a besoin de voir, Sir Per­ci­val. Pas ce qu’on veut voir. Vous vou­liez voir votre père se retour­ner. Vous aviez besoin de voir qu’il ne se retourne pas. Et de com­prendre pourquoi. »

Per­ci­val regar­da son père. Le dos. La canne. L’homme qui avance.

Et quelque chose se bri­sa en lui — ou se répa­ra, ce qui est peut-être la même chose. Arthur le vit dans ses épaules, qui tom­bèrent d’un cen­ti­mètre. Dans ses mains, qui s’ou­vrirent. Dans ses yeux, qui se fer­mèrent une seconde — une longue seconde, la plus longue seconde de la vie de Per­ci­val Dunne — et qui se rou­vrirent sur un monde légè­re­ment dif­fé­rent. Le même monde, mais vu depuis un autre endroit. L’en­droit d’où l’on regarde devant soi.

« Adieu, père, dit Percival. »

Ce n’é­tait pas un adieu triste. Pas un adieu tra­gique. C’é­tait un adieu qui conte­nait, pour la pre­mière fois, de la gra­ti­tude — la gra­ti­tude d’un homme qui com­prend enfin que le père qui ne se retourne pas n’est pas un père qui aban­donne mais un père qui montre le che­min. En mar­chant devant. Comme les pères font. Comme ils ont tou­jours fait.

L’homme à la canne fit un pas en avant. Un seul pas. Et disparut.

Et avec lui — un par un, couche par couche, comme des pages qui se ferment dans un livre — les autres fan­tômes de la chambre 64 dis­pa­rurent aus­si. Le couple qui dan­sait. Le vieillard qui lisait. La femme qui ber­çait. Le jeune homme qui pleu­rait. Ils s’es­tom­pèrent, se fon­dirent dans les murs, retour­nèrent dans le tis­su de l’hô­tel d’où ils étaient venus, et la chambre rede­vint une chambre — la chambre de Per­ci­val, avec les affaires de Per­ci­val, le bureau de Per­ci­val, le lit de Per­ci­val, et sur la table de nuit, un verre de whis­ky que Per­ci­val avait lais­sé là avant de des­cendre dîner et qui conte­nait encore, dans ses reflets ambrés, la lumière d’un monde qui n’a­vait plus peur de ses fantômes.

Arthur regar­da Per­ci­val. Per­ci­val regar­da Arthur. Et pour la pre­mière fois — la pre­mière et la der­nière — ils se com­prirent par­fai­te­ment, sans un mot, dans ce silence qui n’est pos­sible qu’entre les gens qui ont vu la même chose impos­sible et qui savent que la racon­ter la diminuerait.

Yusuf s’é­tait éclip­sé. Comme tou­jours. Comme s’il n’a­vait jamais été là.

* * *

CHA­PITRE XIII

Dans lequel un cor­tège passe et un monde finit

La nuit des funé­railles fut la der­nière nuit.

Arthur ne le sut pas immé­dia­te­ment — on ne sait jamais, sur le moment, que les choses sont en train de finir. On le com­prend après, quand le silence est reve­nu et que l’ab­sence de ce qui était là se fait sen­tir comme un froid nou­veau, une pièce vide dans la mai­son, une note man­quante dans une mélo­die familière.

Mais cette nuit-là, le Cla­rid­ge’s vécut ses der­nières heures d’é­tran­ge­té avec la splen­deur d’un feu d’ar­ti­fice final — pas en s’é­tei­gnant, mais en brû­lant plus fort.

Les fan­tômes étaient partout.

Dans le hall, le Colo­nel Pryce-Williams fai­sait les cent pas en ins­pec­tant les mou­lures avec un monocle qu’il n’a­vait pas de son vivant mais qu’il sem­blait avoir acquis dans la mort, peut-être par pure affec­ta­tion post­hume. Il dic­tait des notes à un secré­taire invi­sible sur l’é­tat déplo­rable de l’ar­chi­tec­ture contem­po­raine et sur le déclin géné­ral de la civi­li­sa­tion, un sujet sur lequel il avait des opi­nions tran­chées que ni la mort ni deux siècles de pro­grès n’a­vaient entamées.

Dans le res­tau­rant, Lord Har­ting­ton dînait seul à une table ronde, savou­rant une der­nière tourte de pigeon avec la concen­tra­tion d’un homme qui sait que les plai­sirs, même spec­traux, sont comp­tés. Les ser­veurs le ser­vaient sans hési­ter — à ce stade, le pro­to­cole fan­tôme était par­fai­te­ment inté­gré dans les pro­cé­dures du Cla­rid­ge’s, et Hen­der­son avait même déve­lop­pé une tech­nique de ser­vice spé­ci­fique pour les clients imma­té­riels, qui consis­tait à poser le plat sur la table et à recu­ler d’un pas plus vite que d’ha­bi­tude, afin d’é­vi­ter le froid.

Au pre­mier étage, la dame en cri­no­line — Mrs. Ade­laide Marsh, de son nom — mar­chait dans le cou­loir avec une len­teur contem­pla­tive, effleu­rant les murs du bout des doigts, et les murs fré­mis­saient à son pas­sage, comme la sur­face d’un lac qu’on caresse.

Au troi­sième étage, le palimp­seste s’é­tait rou­vert une der­nière fois. Les couches de temps étaient visibles, super­po­sées, trans­pa­rentes, mais au lieu du chaos des jours pré­cé­dents — cette accu­mu­la­tion fré­né­tique de toutes les époques — il y avait de l’ordre. Les couches se dis­po­saient har­mo­nieu­se­ment, comme les voix d’un chœur qui trouvent enfin leur accord. Le pas­sé ne sub­mer­geait plus le pré­sent : il le por­tait. Comme des fon­da­tions portent un bâti­ment. Comme des racines portent un arbre.

Et à l’é­tage 3½ — cet étage impos­sible, cet étage latent qui avait ger­mé dans la fis­sure entre les mondes — le salon avec le pia­no à queue était éclai­ré. Fang, qui y était mon­té mal­gré sa réso­lu­tion de ne plus le faire, rap­por­ta que le pia­no jouait une musique qu’il n’a­vait jamais enten­due — pas du Haen­del, pas du Scar­lat­ti, pas du Cho­pin, quelque chose qui ne cor­res­pon­dait à aucune époque, à aucun com­po­si­teur, une musique qui sem­blait pro­ve­nir de l’hô­tel lui-même, de sa struc­ture, de son bois et de sa pierre et de son métal, une musique archi­tec­tu­rale, une musique faite de mémoire et de temps.

Odette, quand elle l’en­ten­dit, s’as­sit sur les marches de l’es­ca­lier et écou­ta. Elle écou­ta long­temps. Et quand la musique ces­sa, elle dit, à per­sonne en par­ti­cu­lier : « C’est la plus belle chose que j’aie jamais enten­due. Et je ne pour­rai jamais la jouer. Et c’est bien ain­si. Il y a des musiques qui n’ap­par­tiennent à per­sonne. Qui appar­tiennent aux murs. »

* * *

Vers deux heures du matin, Arthur des­cen­dit au hall.

Il ne pou­vait pas dor­mir. Non pas à cause de la peur ou de l’ex­ci­ta­tion — à cause d’autre chose, un sen­ti­ment de fin immi­nente, la conscience aiguë que ce qu’il vivait était en train de s’a­che­ver et qu’il devait être là, pré­sent, éveillé, pour les der­niers instants.

Le hall était vide. Les lustres étaient éteints. Les veilleuses brû­laient. Et dans le silence — dans ce silence par­ti­cu­lier du Cla­rid­ge’s à deux heures du matin, ce silence qui avait été, pen­dant dix jours, un silence habi­té, peu­plé, vivant — Arthur enten­dit le changement.

Le bour­don­ne­ment s’arrêta.

Depuis la mort de Vic­to­ria, depuis le pre­mier jour, il y avait eu ce bour­don­ne­ment — cette vibra­tion basse, conti­nue, sou­ter­raine, le son de l’hô­tel qui se sou­ve­nait. Arthur ne l’a­vait pas tou­jours enten­du consciem­ment, mais il avait tou­jours été là, comme la cir­cu­la­tion san­guine dans les oreilles, comme le bruit de fond de l’u­ni­vers. Et main­te­nant il s’arrêtait.

Le silence qui sui­vit n’é­tait pas un silence vide. C’é­tait un silence plein — plein de tout ce qui avait eu lieu, plein de tous les fan­tômes qui étaient venus et qui, main­te­nant, retour­naient dans les murs, dans le bois, dans la pierre, se recou­chaient dans les sédi­ments de la mémoire dont ils avaient été tirés, se ren­dor­maient dans ce som­meil pro­fond d’où seul un autre trem­ble­ment du monde pour­rait les réveiller.

Arthur sen­tit les choses se refer­mer. Pas bru­ta­le­ment — dou­ce­ment, avec la dou­ceur d’un livre qu’on ferme sans hâte, en lais­sant un doigt entre les pages pour mar­quer l’en­droit. Les couches se repliaient. Les portes rede­ve­naient des portes. Les cou­loirs rede­ve­naient des cou­loirs. L’é­tage 3½ se rétrac­tait, se résor­bait, ren­trait dans le poten­tiel dont il avait émer­gé, comme un rêve au matin.

Le pia­no ne jouait plus.

Les miroirs ne reflé­taient plus que ce qui se trou­vait devant eux.

L’as­cen­seur, quand Arthur l’es­saya — par curio­si­té, par nos­tal­gie peut-être —, mon­ta au qua­trième étage sans inci­dent, sans arrêt au 3½, sans exi­gence de poli­tesse. Un ascen­seur nor­mal. Une machine.

Arthur mon­ta à sa chambre. Sur la table de nuit, la clé était posée. Il la prit. Elle était froide. Pas froide comme les nuits pré­cé­dentes — froide comme le métal est froid quand il n’est que du métal, quand il ne vibre pas, quand il ne pulse pas, quand il n’est plus un outil pour ouvrir les pas­sages mais un objet, sim­ple­ment un objet, en bronze, lourd, gra­vé de motifs qui, sous la lumière de la lampe, ne res­sem­blaient plus à des visages ni à des flammes ni à des feuilles, mais à des orne­ments — jolis, anciens, inertes.

Arthur posa la clé sur la table de nuit. S’as­sit sur le lit. Ouvrit son carnet.

2 février 1901. Nuit des funérailles.

C’est fini. L’hô­tel se referme. Les fan­tômes sont repar­tis. La clé n’est plus qu’une clé. Le pia­no ne joue plus. L’as­cen­seur obéit. Le troi­sième étage est un troi­sième étage.

Tout est rede­ve­nu nor­mal. Ce qui est, comme Per­ci­val le dirait, la chose la plus étrange de toutes.

Il refer­ma le car­net. Étei­gnit la lampe. Et dormit.

* * *

CHA­PITRE XIV

Dans lequel tout rede­vient nor­mal, ce qui est le plus étrange de tout

Le len­de­main matin, le soleil se leva.

Ce n’é­tait pas un évé­ne­ment en soi — le soleil se lève tous les matins, c’est son tra­vail, et il le fait avec une régu­la­ri­té qui devrait ras­su­rer même les plus anxieux. Mais ce matin-là, le soleil se leva vrai­ment. Pas der­rière les nuages, pas en trans­pa­rence, pas timi­de­ment. Il se leva plein, franc, rond, d’un jaune d’hi­ver qui n’é­tait pas chaud mais qui était lumi­neux, et ses rayons entrèrent par les fenêtres du Cla­rid­ge’s avec une auto­ri­té que la brume et le brouillard des jours pré­cé­dents leur avaient refusée.

Le Cla­rid­ge’s, dans cette lumière, était un hôtel.

Un bel hôtel. Un grand hôtel. Le plus bel et le plus grand hôtel de Londres, peut-être. Mais un hôtel. Les murs étaient des murs. Les portes étaient des portes. Les cou­loirs menaient où ils devaient mener. Le registre des récla­ma­tions ne conte­nait que des récla­ma­tions de vivants — une cri­tique du chauf­fage de la chambre 204, un com­pli­ment sur le ked­ge­ree du petit-déjeu­ner, et une demande d’o­reiller sup­plé­men­taire par le baron autri­chien. Pas de doléances spec­trales. Pas d’é­cri­ture du XVIIIe siècle.

Mr. Edge­wood tra­ver­sait le hall à son heure habi­tuelle, avec son visage habi­tuel, son pas habi­tuel, ses gestes habi­tuels. Si on lui avait deman­dé — per­sonne ne le fit, per­sonne n’o­se­rait — si quelque chose d’ex­tra­or­di­naire s’é­tait pro­duit au cours de la semaine écou­lée, il aurait pro­ba­ble­ment répon­du que le ser­vice avait été main­te­nu, que les réser­va­tions avaient été hono­rées, et que la mar­me­lade de Mrs. Mac­Phail res­tait au-des­sus de tout reproche.

Hen­der­son ser­vait le petit-déjeu­ner avec le pro­fes­sion­na­lisme d’un homme qui n’a aucun sou­ve­nir de fan­tômes en cri­no­line récla­mant des œufs. Ou qui en a le sou­ve­nir mais qui a déci­dé, avec cette sagesse pra­tique du York­shire, que cer­tains sou­ve­nirs sont plus utiles quand on les range au fond d’un tiroir et qu’on perd la clé du tiroir.

Arthur des­cen­dit à huit heures.

Le res­tau­rant était bai­gné de soleil. Les tables étaient dres­sées. Les convives man­geaient. Les ser­viettes étaient pliées. Le monde fonctionnait.

Per­ci­val était à sa place habi­tuelle, der­rière son Times, avec ses deux œufs à la coque et son Earl Grey. Lord Asquith dor­mait sur la chaise voi­sine, un rond de four­rure blanche que le soleil fai­sait briller comme de la neige.

Arthur s’as­sit.

Per­ci­val bais­sa son jour­nal. Et Arthur vit.

Il vit que quelque chose avait chan­gé. Pas grand-chose — Per­ci­val était tou­jours Per­ci­val, tou­jours élé­gant, tou­jours iro­nique, tou­jours en pos­ses­sion de cette aisance sou­ve­raine qui était sa signa­ture et son armure. Mais quelque chose dans ses yeux était dif­fé­rent. Quelque chose de plus léger. Quelque chose de déles­té. Comme un navire qui aurait lar­gué un ancre invi­sible — il flot­tait au même endroit, mais il flot­tait autre­ment, avec une liber­té nou­velle, une mobi­li­té qu’Ar­thur n’a­vait pas vue auparavant.

Per­ci­val avait dit adieu à son père. Et ce matin, pour la pre­mière fois en dix ans, il était un homme qui regar­dait devant lui.

« Finch, dit-il. Thé ? »

« Thé. »

« Dar­jee­ling ? »

« Dar­jee­ling. »

« Excellent choix. »

Ils burent leur thé. Le silence entre eux était un bon silence — un silence de com­pli­ci­té, de par­tage, de choses vues ensemble qui n’a­vaient pas besoin d’être dites parce qu’elles avaient été vécues.

Odette entra. Elle por­tait une robe bleue — pas noire, bleue, et le chan­ge­ment de cou­leur était en lui-même un évé­ne­ment, une décla­ra­tion, un lever de rideau. Elle s’as­sit au pia­no — le Bech­stein, qui ce matin n’é­tait qu’un pia­no, qu’un magni­fique, silen­cieux, obéis­sant pia­no — et joua.

Elle joua la mélodie.

Pas une mélo­die connue. La mélo­die que le pia­no fan­tôme lui avait jouée, ce soir-là — cette ber­ceuse, cet adieu, cette conver­sa­tion musi­cale entre une femme vivante et un sou­ve­nir. Elle l’a­vait rete­nue. Note par note, elle l’a­vait gra­vée dans sa mémoire de musi­cienne, et main­te­nant elle la jouait, avec ses mains, avec ses doigts, avec son cœur, et la musique était belle — pas par­faite, pas comme l’o­ri­gi­nal fan­tôme, mais belle d’une autre beau­té, la beau­té des choses humaines, impar­faites, vivantes.

Le res­tau­rant se tut. Les four­chettes se sus­pen­dirent. Les conver­sa­tions s’in­ter­rom­pirent. Et pen­dant trois minutes — trois minutes exac­te­ment —, le Cla­rid­ge’s écou­ta une pia­niste fran­çaise jouer une musique qui n’au­rait jamais dû exis­ter, une musique née d’un dia­logue entre les vivants et les morts, et qui, par le miracle de l’art et de la mémoire, exis­tait désor­mais dans le monde des vivants, où elle resterait.

Quand Odette ter­mi­na, le silence dura. Puis un homme — le baron autri­chien, cet homme prag­ma­tique et sans ima­gi­na­tion qui n’a­vait rien vu, rien com­pris, rien soup­çon­né — dit : « Char­mant. » Et le monde reprit son cours.

* * *

Le Dr. Fang par­tit ce matin-là.

Il des­cen­dit avec sa sacoche en cuir noir — le pen­dule, les fla­cons de whis­ky, le ther­mo­mètre, le Tao Te King — et ser­ra la main d’Ar­thur dans le hall.

« Mr. Finch, dit-il. Ce fut un cas intéressant. »

« Inté­res­sant ? C’est le mot que vous choisissez ? »

« C’est le mot le plus hon­nête. “Extra­or­di­naire” serait exces­sif. “Nor­mal” serait men­son­ger. “Inté­res­sant” a cette qua­li­té pré­cieuse d’être exact sans être défi­ni­tif. Les choses inté­res­santes méritent qu’on y revienne. Les choses extra­or­di­naires, on les range sur une éta­gère et on les admire de loin. Je pré­fère revenir. »

Il ajus­ta son cha­peau melon — tou­jours trop petit, tou­jours de travers.

« Un conseil, Mr. Finch. Gar­dez la clé. Elle ne mar­che­ra plus — pas ici, pas main­te­nant. Mais les hôtels changent. Les mondes changent. Et les clés, quand elles ont choi­si quel­qu’un, ne choi­sissent pas à la légère. Un jour, quelque part, dans un autre hôtel, dans un autre pays, dans un autre moment de l’his­toire où les cou­tures craquent et les murs deviennent poreux — elle vous ser­vi­ra de nouveau. »

Il mon­ta dans un fiacre. Le che­val, cette fois, ne fit pas de difficultés.

* * *

Arthur devait par­tir aussi.

Son train pour Not­tin­gham était à qua­torze heures. Sa valise — cette valise fati­guée qui avait l’air si mal­heu­reuse dans le luxe du Cla­rid­ge’s et qui, au fil des jours, avait fini par y trou­ver une place, comme un chien errant qui s’ha­bi­tue au feu de che­mi­née — était bou­clée. Son car­net était dans sa poche, plein de notes qu’au­cun jour­nal ne publie­rait, plein d’un récit que per­sonne ne croi­rait, plein de la matière brute d’une his­toire qui atten­drait, peut-être des années, avant de trou­ver sa forme.

Il fit ses adieux.

Edge­wood lui ser­ra la main avec une pres­sion exac­te­ment cali­brée — ni trop ferme, ni trop molle, la pres­sion que le direc­teur du Cla­rid­ge’s accor­dait aux clients qu’il avait esti­més sans jamais le montrer.

« Vous serez le bien­ve­nu au Cla­rid­ge’s, Mr. Finch. À tout moment. »

« Mer­ci, Mr. Edge­wood. Le ser­vice était — » Il cher­cha le mot. « — exemplaire. »

« Nous nous effor­çons de satis­faire tous nos clients, mon­sieur. Quels qu’ils soient. »

Il y eut, dans cette phrase, l’ombre d’un sou­rire. Ou peut-être pas. Avec Edge­wood, on ne pou­vait jamais être sûr.

Mrs. Bram­well-Tithe­ring­ton, croi­sée dans le hall, lui adres­sa un signe de tête royal.

« Mon­sieur Finch. Vous partez ? »

« Oui, madame. »

« Dom­mage. Vous étiez moins ennuyeux que la plu­part. » C’é­tait, de la part de Mrs. Bram­well-Tithe­ring­ton, un com­pli­ment d’une géné­ro­si­té inouïe. « Trans­met­tez mes res­pects à Not­tin­gham. C’est en Angle­terre, n’est-ce pas ? »

« Oui, madame. »

« Bien. Tant que ce n’est pas en France. »

Odette l’at­ten­dait près du pia­no. Elle ne dit pas grand-chose — elle n’é­tait pas, comme Per­ci­val, une femme de mots, elle était une femme de sons, et les sons qu’elle avait enten­dus au cours de la semaine écou­lée l’a­vaient chan­gée d’une manière qu’elle n’a­vait pas encore fini de comprendre.

« Mr. Finch, dit-elle. Merci. »

« De quoi ? »

« D’a­voir été là. Il est plus facile de vivre des choses impos­sibles quand quel­qu’un les vit avec vous et qu’il a un car­net pour les noter. Ça les rend un peu plus réelles. »

Elle lui ser­ra la main. Ses doigts étaient fermes — des doigts de pia­niste, des doigts qui avaient dia­lo­gué avec un fan­tôme et qui en por­taient encore, peut-être, la marque invisible.

Yusuf le condui­sit à la porte.

Le gar­çon mar­chait devant, droit comme un mina­ret, comme le pre­mier jour. Ils ne par­lèrent pas. Ils n’a­vaient pas besoin de par­ler. Yusuf savait ce qu’Ar­thur savait, et Arthur savait que Yusuf savait, et cette symé­trie de connais­sance silen­cieuse valait tous les discours.

À la porte, Yusuf s’arrêta.

« Mr. Finch. »

« Oui, Yusuf ? »

« Les hôtels ne meurent pas, mon­sieur. Les gens passent, les rois meurent, les empires tombent. Mais les hôtels res­tent. Ils absorbent tout. Ils gardent tout. Et de temps en temps — quand le monde a besoin de se sou­ve­nir de ce qu’il est — ils le restituent. »

Il ten­dit la main. Arthur la ser­ra. La main de Yusuf était chaude et sèche et étran­ge­ment fami­lière, comme s’il l’a­vait ser­rée avant, dans un autre temps, dans un autre lieu, et Arthur pen­sa — mais c’é­tait une pen­sée fugace, une pen­sée qui s’ef­fa­ça presque aus­si­tôt — qu’il rever­rait Yusuf. Pas ici. Pas main­te­nant. Mais quelque part. Dans un autre hôtel. Dans une autre ville.

Il sor­tit dans Brook Street. Le soleil l’é­blouit. Londres vivait — les fiacres, les voi­tures, les pié­tons, le bruit, la fumée, la vie dans sa bana­li­té magni­fique. Le deuil s’es­tom­pait déjà — pas dans les cœurs, mais dans les rues, dans les vitrines, dans l’air. Le monde conti­nuait. Le nou­veau siècle avançait.

Et Per­ci­val.

Per­ci­val l’at­ten­dait dehors, ados­sé à la façade du Cla­rid­ge’s, fumant une ciga­rette — pas un cigare, une ciga­rette, et le chan­ge­ment était en lui-même un signe, le signe d’un homme qui com­mence quelque chose plu­tôt que de finir quelque chose.

« Finch, dit-il. Vous partez. »

« Je pars. »

« Not­tin­gham. Le cri­cket. Les petites annonces. »

« Not­tin­gham. Le cri­cket. Les petites annonces. »

Per­ci­val jeta sa ciga­rette. Écra­sa la braise sous son talon. Regar­da Arthur avec ces yeux gris-vert qui avaient vu tant de choses — le monde, les fan­tômes, le fond de beau­coup trop de verres de whis­ky — et qui, ce matin, voyaient l’avenir.

« Écri­vez-le, Finch. Pas pour le jour­nal. Pour vous. Écri­vez ce que vous avez vu. Ce que nous avons vu. Pas tout de suite — les choses ont besoin de vieillir, comme le bon vin, comme le bon whis­ky, comme les bonnes his­toires. Mais un jour, quand vous serez prêt, écrivez-le. »

Arthur hocha la tête.

« Et vous, Per­ci­val ? Que ferez-vous ? »

Per­ci­val regar­da Brook Street. Regar­da le ciel de février. Regar­da l’ho­ri­zon — et dans son regard, Arthur vit quelque chose de nou­veau, quelque chose qui n’a­vait pas été là dix jours plus tôt, quand un jeune jour­na­liste de Not­tin­gham avait débar­qué au Cla­rid­ge’s avec une valise fati­guée et la peur d’être démas­qué. Il vit de l’ap­pé­tit. Non pas l’ap­pé­tit du gour­mand qui a faim, mais l’ap­pé­tit de l’homme qui a soif — soif de mou­ve­ment, de nou­veau­té, de ces endroits du monde où les choses sont encore incon­nues et où les réponses ne sont pas encore figées.

« Je pense que je vais voya­ger, dit Per­ci­val. Il y a un endroit — Constan­ti­nople, je crois — dont on m’a dit qu’il était inté­res­sant. Un hôtel. Le Pera Palace. Yusuf m’en a par­lé. Il dit que c’est un endroit où les choses arrivent. »

Il sou­rit. Le vrai sou­rire. Celui d’a­près les fantômes.

« Au revoir, Finch. »

« Au revoir, Percival. »

Ils se ser­rèrent la main. La main de Per­ci­val était ferme, chaude, vivante — la main d’un homme qui, pour la pre­mière fois depuis dix ans, n’at­ten­dait plus rien de per­sonne et pou­vait, enfin, avancer.

Arthur mon­ta dans un fiacre. Le fiacre s’é­loi­gna de Brook Street, tour­na dans New Bond Street, des­cen­dit vers Pic­ca­dilly. Arthur se retour­na une fois — une seule fois — et vit, devant le Cla­rid­ge’s, la sil­houette de Per­ci­val, debout, la main levée, et der­rière lui, dans la fenêtre du pre­mier étage, la sil­houette blanche et immo­bile de Lord Asquith, qui regar­dait par­tir Arthur avec ses yeux pâles de chat, de pro­phète, de témoin.

Puis le fiacre tour­na un coin et le Cla­rid­ge’s disparut.

* * *

ÉPI­LOGUE

Dans lequel on apprend ce qui est arri­vé ensuite, ou pas

Arthur Finch ne retour­na jamais au Claridge’s.

Non pas qu’il ne le vou­lût pas — il le vou­lait, d’une manière qui res­sem­blait à de la nos­tal­gie mais qui était quelque chose de plus pro­fond, quelque chose de plus com­pli­qué, le désir mêlé de peur de celui qui a tou­ché une flamme et qui sait qu’elle brûle mais qui se sou­vient aus­si qu’elle éclaire. Mais la vie, comme sou­vent, avait d’autres plans.

Il ren­tra à Not­tin­gham. Mr. Hart­ley le ren­voya — pas immé­dia­te­ment, pas avec éclat, mais avec cette len­teur admi­nis­tra­tive qui est la forme la plus cruelle du licen­cie­ment, parce qu’elle laisse le temps de l’hu­mi­lia­tion. Arthur n’a­vait pas envoyé un seul article. Pas une ligne. Le Not­tin­gham Eve­ning Post avait cou­vert les funé­railles de Vic­to­ria avec une dépêche d’a­gence et la colère silen­cieuse d’un rédac­teur en chef trahi.

Arthur ne pro­tes­ta pas. Il savait qu’au­cune expli­ca­tion ne serait accep­tée. « J’é­tais dans un hôtel han­té et j’ai dîné avec des fan­tômes » n’est pas le genre de jus­ti­fi­ca­tion qui impres­sionne un rédac­teur en chef du Nottinghamshire.

Il trou­va un autre emploi. Puis un autre. Puis un autre encore. Il tra­vailla pour des jour­naux de pro­vince, des maga­zines lit­té­raires, des revues obs­cures qui payaient mal et publiaient n’im­porte quoi — ce qui était, dans le cas d’Ar­thur, un avan­tage. Il écri­vait des articles sur les foires agri­coles et les assem­blées parois­siales, et le soir, dans sa chambre de la pen­sion de famille de Mme Chad­wick à Der­by, il écri­vait autre chose.

Il écri­vait ce qu’il avait vu.

Pas un article. Pas un rap­port. Quelque chose d’autre — quelque chose qui tenait du jour­nal, de la confes­sion, du roman, du rêve. Il écri­vait Per­ci­val et ses yeux gris-vert. Il écri­vait Edge­wood et son visage d’a­ca­jou. Il écri­vait Mrs. Bram­well-Tithe­ring­ton et son déni majes­tueux. Il écri­vait Odette et le pia­no fan­tôme. Il écri­vait Fang et son pen­dule. Il écri­vait Yusuf et ses énigmes. Il écri­vait les fan­tômes, les portes, la clé, le cou­loir impos­sible, l’é­tage 3½, le dîner avec les morts. Il écri­vait le père de Per­ci­val qui ne se retour­nait pas. Il écri­vait le V sur la ser­viette. Il écri­vait le soleil du len­de­main matin, et le thé, et le silence, et la nor­ma­li­té qui était la chose la plus étrange de toutes.

Il écri­vit pen­dant trois ans. Le manus­crit, quand il le ter­mi­na, fai­sait deux cent qua­rante pages. Il le relut une fois. Le trou­va insuf­fi­sant. Le mit dans un tiroir. L’ou­blia — ou crut l’ou­blier, ce qui n’est pas la même chose.

* * *

En 1907, Arthur reçut une lettre.

Elle venait de Constan­ti­nople. L’en­ve­loppe por­tait un timbre otto­man et une adresse grif­fon­née d’une écri­ture qu’il recon­nut immé­dia­te­ment — cette écri­ture longue, pen­chée, élé­gante, l’é­cri­ture d’un homme qui trans­forme chaque mot en geste.

Cher Finch,

Constan­ti­nople est exac­te­ment aus­si absurde que Yusuf l’a­vait pro­mis. Le Pera Palace est un hôtel magni­fique — pas aus­si dis­tin­gué que le Cla­rid­ge’s, mais consi­dé­ra­ble­ment plus amu­sant. Les Russes blancs y côtoient les espions alle­mands et les der­niers Otto­mans nos­tal­giques. Il y a un chat blanc qui me rap­pelle Lord Asquith, en plus inso­lent. Et le back­gam­mon local est addictif.

J’ai fait des choses que vous désap­prou­ve­riez. J’ai aus­si fait des choses que j’ap­prouve moi-même, ce qui est nou­veau et plu­tôt agréable.

Le monde est vaste, Finch. Plus vaste que Brook Street. Plus vaste que les fan­tômes. Et les hôtels — les vrais hôtels, les grands hôtels, ceux qui ont une mémoire et un carac­tère — sont les meilleurs endroits pour l’observer.

J’es­père que vous écrivez.

Votre ami,

Dunne

P.S. La clé. Gar­dez-la. Un jour, vous en aurez besoin.

Arthur relut la lettre trois fois. Puis il ouvrit le tiroir de son bureau — pas celui du manus­crit, l’autre, le petit tiroir du haut qui conte­nait des trom­bones, des timbres, et un objet en bronze, lourd, gra­vé de motifs qui ne res­sem­blaient plus à rien.

Il prit la clé. La tint dans sa main. Elle était froide, inerte, ordinaire.

Mais elle était là. Et il la garda.

* * *

Des années pas­sèrent. Beau­coup d’an­nées. Les années font cela — elles passent, sans deman­der la per­mis­sion, sans pré­ve­nir, avec cette inso­lence tran­quille qui est la marque du temps quand il n’a pas de rai­son de s’arrêter.

Arthur vieillit. Il ne devint pas célèbre. Il ne devint pas riche. Il devint quelque chose de mieux et de plus rare : il devint quel­qu’un qui avait vu, une fois, les cou­tures du monde s’ou­vrir, et qui n’a­vait pas détour­né le regard.

Il épou­sa une femme douce de Bath, qui ne croyait pas aux fan­tômes mais qui croyait en Arthur, ce qui était suf­fi­sant. Il eut deux enfants. Il conti­nua à écrire — des articles, des chro­niques, par­fois un conte pour ses enfants dans lequel un hôtel s’a­ni­mait la nuit et où les vieux clients reve­naient dîner. Les enfants ado­raient ces his­toires. Ils ne savaient pas qu’elles étaient vraies.

Le manus­crit res­ta dans le tiroir. Arthur le sor­tait par­fois, le reli­sait, le trou­vait tou­jours insuf­fi­sant. Les mots, déci­dé­ment, n’é­taient pas à la hau­teur. Les mots sont des outils pour décrire le monde visible. Ce qu’il avait vu au Cla­rid­ge’s appar­te­nait à l’autre monde — celui qui se tient der­rière le papier peint et sous le marbre, celui que les clés ouvrent et que le temps referme, celui dont les grands hôtels sont les gar­diens et les passeurs.

* * *

En 1924, Arthur reçut un jour­nal. Pas une lettre — un jour­nal. Le Times. Envoyé depuis Constan­ti­nople par quel­qu’un qui avait entou­ré un article au crayon rouge.

L’ar­ticle, bref, men­tion­nait qu’un cer­tain Sir Per­ci­val Dunne, sujet bri­tan­nique rési­dant à Constan­ti­nople, fai­sait l’ob­jet d’une enquête pour des « acti­vi­tés incom­pa­tibles avec les inté­rêts de la Cou­ronne ». Les détails étaient vagues — ils l’é­taient tou­jours, dans ce genre d’af­faires. Espion­nage, disaient cer­tains. Contre­bande, disaient d’autres. Un mal­en­ten­du admi­nis­tra­tif, dirait Percival.

Arthur sou­rit en lisant l’ar­ticle. Il sou­rit parce qu’il connais­sait Per­ci­val, et qu’il savait que la véri­té, avec Per­ci­val, n’é­tait jamais simple et rare­ment ennuyeuse. Il sou­rit parce que Per­ci­val était vivant, et à Constan­ti­nople, et dans les ennuis, ce qui était, pour Per­ci­val, une forme de bonheur.

Et il sou­rit parce que, dans la marge du jour­nal, à côté de l’ar­ticle entou­ré de rouge, il y avait un mot. Écrit de la même écri­ture longue et pen­chée. Un seul mot :

Magni­fique.

* * *

Arthur Finch mou­rut en 1948, dans son lit, à Der­by, à l’âge de soixante et onze ans. C’é­tait une mort tran­quille — la mort d’un homme qui avait vécu une vie ordi­naire tra­ver­sée, une fois, par l’ex­tra­or­di­naire, et qui avait eu la sagesse de ne pas cher­cher à la reproduire.

Sa femme trou­va, dans le tiroir du bas de son bureau, le manus­crit. Deux cent qua­rante pages, jau­nies, dans une écri­ture ner­veuse et pen­chée vers la droite. Elle le lut. Ne le com­prit pas tout à fait. Le ran­gea dans un car­ton avec les lettres de Per­ci­val — il y en avait une ving­taine, espa­cées sur trente ans, cha­cune plus extra­va­gante que la pré­cé­dente, la der­nière datant de 1938 et por­tant un cachet pos­tal d’Istanbul.

Et dans le même car­ton, enve­lop­pée dans un mou­choir de soie, une clé en bronze. Lourde. Ancienne. Gra­vée de motifs qui, selon l’angle de la lumière, res­sem­blaient à des feuilles, ou à des flammes, ou à des visages.

La femme d’Ar­thur ne savait pas ce que c’é­tait. Elle la gar­da quand même.

Les clés, même quand on ne sait pas ce qu’elles ouvrent, sont des choses qu’on garde. Par ins­tinct. Par espoir. Parce que quelque part, dans un hôtel qu’on n’a pas encore visi­té, dans une ville qu’on ne connaît pas encore, dans un moment de l’his­toire où les murs devien­dront poreux et où les morts revien­dront dîner — quelque part, il y aura une porte qui attend.

* * *

FIN

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