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Confi­ture
d’a­bri­cots

Confi­ture d’abricots

Cha­pitres 3 et 4

CHA­PITRE III

Mer­cre­di 24 juin 1914

Où l’on assiste à une répé­ti­tion géné­rale qui tourne au pugi­lat esthé­tique, où le coffre-fort révèle ses mys­tères comp­tables, et où la confi­ture d’a­bri­cots devient une ques­tion de philosophie

La pluie arri­va le mer­cre­di. Pas une pluie d’o­rage, pas une pluie vio­lente — une pluie vien­noise, c’est-à-dire une pluie polie, une pluie qui s’ex­cu­sait presque de tom­ber, une pluie tiède et régu­lière qui don­nait aux rues du pre­mier arron­dis­se­ment cette teinte gris-perle que les aqua­rel­listes anglais venaient cher­cher ici et qu’ils ne trou­vaient jamais aus­si bien qu’en novembre, mais qui en juin avait une qua­li­té par­ti­cu­lière, une qua­li­té de contre­temps, comme si le ciel avait oublié de lire le calendrier.

Le petit-déjeu­ner fut mouvementé.

Scar­pa, qui avait pas­sé la soi­rée à l’O­pé­ra pour la répé­ti­tion géné­rale de Salo­mé — non pas la repré­sen­ta­tion publique, qui était pré­vue pour le same­di, mais une répé­ti­tion ouverte aux cri­tiques, aux mécènes et aux espions de la presse, caté­go­ries qui se recou­paient lar­ge­ment —, Scar­pa des­cen­dit à huit heures avec un visage de cir­cons­tance. Un visage de cri­tique qui a des choses à dire et qui sait que les choses qu’il a à dire vont déplaire, ce qui, pour un cri­tique, est la situa­tion idéale, le déplai­sir étant à la cri­tique ce que la confi­ture est à la Sacher­torte : l’in­gré­dient qui donne sa saveur.

Il s’as­sit à sa table. Com­man­da un café. Et attendit.

Il n’eut pas à attendre longtemps.

Ilo­na Szé­che­nyi des­cen­dit à huit heures et quart, en robe de chambre — une robe de chambre de velours bor­deaux qui aurait pu habiller un arche­vêque, tant elle avait d’am­pleur et de digni­té —, les che­veux rele­vés en un chi­gnon approxi­ma­tif, et un air de triomphe fati­gué qui est celui des artistes au len­de­main d’une per­for­mance qu’ils savent réus­sie, même si per­sonne ne le leur a encore dit, parce que les vrais artistes n’ont pas besoin qu’on leur dise, ils le sentent dans leurs os, dans leur gorge, dans cette fatigue spé­ci­fique qui n’est pas l’é­pui­se­ment mais le vide — le vide lais­sé par quelque chose d’im­mense qui vient de pas­ser à tra­vers vous et qui vous a lais­sé debout, mais vidé.

— Signor Scar­pa, dit-elle en pas­sant devant sa table.

— Madame Szé­che­nyi, dit Scarpa.

— Vous étiez à la répétition.

— J’é­tais à la répétition.

Un silence. Un de ces silences vien­nois qui contiennent plus d’in­for­ma­tions qu’un dis­cours, et plus de dan­ger qu’une décla­ra­tion de guerre, ce qui, vu les cir­cons­tances his­to­riques, n’est pas une mince comparaison.

— Et ? dit Ilona.

— Et, dit Scar­pa, je suis partagé.

— Par­ta­gé.

— Par­ta­gé entre l’ad­mi­ra­tion pour votre voix, qui est, je dois le recon­naître, un phé­no­mène, et la per­plexi­té devant votre inter­pré­ta­tion de la scène finale, qui est, com­ment dire, audacieuse.

— Auda­cieuse.

— Vous chan­tez la danse des sept voiles comme une marche mili­taire. Salo­mé est une prin­cesse, Madame. Pas un colo­nel de hussards.

La salle à man­ger se figea. La Baronne Taus­sig, qui arri­vait juste de chez Freud et qui n’a­vait pas encore tou­ché à sa Sacher­torte, res­ta la four­chette en l’air, sus­pen­due entre le gâteau et la bouche, dans cet espace inter­mé­diaire où la gour­man­dise attend que le drame passe. Les diplo­mates danois, qui ne com­pre­naient pas un mot d’i­ta­lien mais qui com­pre­naient par­fai­te­ment le lan­gage uni­ver­sel de la dis­pute artis­tique, se redres­sèrent sur leurs chaises. Et le Comte, depuis le bar — il n’é­tait pas au bar à huit heures du matin, mais il arri­vait tou­jours au bon moment pour les catas­trophes, comme si une bous­sole inté­rieure le gui­dait vers les épi­centres —, le Comte appa­rut dans l’embrasure de la porte et s’ap­puya contre le cham­branle avec la non­cha­lance d’un homme qui a vu des empires s’ef­fon­drer et pour qui une dis­pute entre un cri­tique et une can­ta­trice est, tout au plus, un diver­tis­se­ment mineur.

— Un colo­nel de hus­sards, répé­ta Ilona.

— J’exa­gère à peine. Votre Salo­mé entre en scène avec la déter­mi­na­tion d’une femme qui va conqué­rir quelque chose. Or, Salo­mé ne conquiert rien. Elle perd. Elle perd tout. Elle obtient la tête de Jean-Bap­tiste et elle la perd dans la même scène, parce que la tête ne lui donne rien — pas l’a­mour, pas la réponse, pas le bai­ser. Votre Salo­mé devrait être une femme qui se défait, pas une femme qui se compose.

Ilo­na s’as­sit. Elle s’as­sit len­te­ment, avec cette éco­no­mie de gestes qu’ont les très grandes femmes qui ont appris, au fil des années, que cha­cun de leurs mou­ve­ments occupe plus d’es­pace que la moyenne et que cet espace doit être géré avec la même pré­ci­sion qu’une mise en scène.

— Signor Scar­pa, dit-elle, avez-vous déjà tenu une tête cou­pée entre vos mains ?

— Non. Mais je ne vois pas…

— Moi non plus. Mais j’i­ma­gine que la pre­mière chose qu’on res­sent, ce n’est pas la perte. C’est le poids. Une tête, ça pèse. Et quand on tient quelque chose qui pèse, on ne se défait pas. On se rai­dit. On se com­pose, comme vous dites. On devient un colo­nel de hus­sards, parce que le poids l’exige. La défaite vient après. La défaite vient tou­jours après. D’a­bord le poids. Ensuite le vide. C’est pour ça que je chante la scène comme je la chante.

Scar­pa ouvrit la bouche. La refer­ma. C’é­tait la deuxième fois en deux jours qu’un habi­tant du Sacher rédui­sait un inter­lo­cu­teur au silence par la seule force de l’ar­gu­ment, et je com­men­çais à me deman­der si l’hô­tel ne sécré­tait pas une sub­stance — dans l’air, dans le velours, dans la Sacher­torte — qui ren­dait les gens plus élo­quents qu’ils ne l’é­taient dans la vie ordinaire.

La Baronne mor­dit dans son gâteau.

— Elle a rai­son, dit-elle. Le doc­teur Freud dit la même chose. D’a­bord le poids, ensuite le vide. Il appelle ça la mélan­co­lie. Mais en hon­grois, ça se chante mieux.

Le Comte sou­rit. C’é­tait un sou­rire rare — le Comte ne sou­riait pas sou­vent, et quand il le fai­sait, c’é­tait avec une par­ci­mo­nie d’an­cien riche qui sait que les sou­rires, comme l’argent, perdent leur valeur quand on les dis­tri­bue trop généreusement.

— Mes­dames, mes­sieurs, dit-il, nous sommes au Sacher. Ici, les dis­cus­sions sur l’o­pé­ra durent plus long­temps que les opé­ras eux-mêmes. C’est notre contri­bu­tion à la civi­li­sa­tion. Puis-je sug­gé­rer que le débat se pour­suive au bar, à cinq heures, avec du cognac ? Le cognac est un excellent arbitre.

Scar­pa nota quelque chose sur son car­net. Ilo­na remon­ta à sa chambre. La Baronne com­man­da un deuxième café. Et la pluie conti­nua de tom­ber sur Vienne avec cette constance polie qui est, peut-être, la vraie méta­phore de l’Em­pire aus­tro-hon­grois : quelque chose qui tombe dou­ce­ment, régu­liè­re­ment, et que per­sonne ne songe à arrêter.

*

C’est l’a­près-midi de ce mer­cre­di que je vis le coffre-fort.

Je ne l’a­vais jamais vu ouvert. En qua­torze ans de ser­vice, je n’a­vais fait que le contem­pler fer­mé — un bloc d’a­cier mas­sif, encas­tré dans le mur du bureau de Frau Sacher, der­rière un por­trait de l’Em­pe­reur dont la fonc­tion déco­ra­tive dis­si­mu­lait une fonc­tion défen­sive, ce qui résu­mait assez bien le rap­port de Vienne à la beau­té : tou­jours utile, jamais inno­cente. Le coffre-fort avait été ins­tal­lé par Eduard Sacher en 1885, fabri­qué par la mai­son Wer­theim de Franc­fort, les mêmes qui fabri­quaient les coffres des banques Roth­schild, ce qui don­nait une idée de l’es­time dans laquelle le fon­da­teur de l’hô­tel tenait le conte­nu de ce meuble — estime qui n’a­vait fait que croître sous le règne d’Anna.

Mais ce mer­cre­di après-midi, à trois heures, Anna Sacher m’ap­pe­la dans son bureau et me dit :

— Pfef­fer­ling, je vais vous mon­trer quelque chose. Fer­mez la porte.

Je fer­mai la porte. Les chiens levèrent la tête, me regar­dèrent, et se ren­dor­mirent — leur manière à eux de dire « nous avons éva­lué la situa­tion et nous avons déci­dé que vous n’é­tiez pas une menace », ce qui était à la fois ras­su­rant et légè­re­ment vexant.

Anna Sacher décro­cha le por­trait de l’Em­pe­reur. En des­sous, la porte d’a­cier du coffre-fort, avec sa ser­rure à com­bi­nai­son — trois molettes, six chiffres, un méca­nisme que Frau Sacher mani­pu­lait avec la dex­té­ri­té d’une pick­po­cket, ce qui n’é­tait pas une com­pa­rai­son flat­teuse mais qui était exacte. Elle tour­na les molettes. Un déclic. La porte s’ouvrit.

À l’in­té­rieur, il y avait trois choses.

Pre­miè­re­ment : la recette. Un feuillet de papier jau­ni, plié en quatre, cou­vert d’une écri­ture fine et pen­chée que je recon­nus immé­dia­te­ment comme celle de Franz Sacher père — l’é­cri­ture d’un pâtis­sier, c’est-à-dire une écri­ture qui mesu­rait tout, qui dosait les mots comme on dose les grammes, avec une pré­ci­sion qui tenait de l’ob­ses­sion. Je ne lus pas la recette. Frau Sacher ne me le pro­po­sa pas. Nous nous regar­dâmes, et dans ce regard il y avait un accord tacite : la recette exis­tait, elle était là, c’é­tait suf­fi­sant. La connaître eût été une res­pon­sa­bi­li­té que je n’é­tais pas prêt à assu­mer — de même que cer­tains théo­lo­giens pré­fèrent croire en Dieu sans le ren­con­trer, par crainte que la ren­contre ne soit décevante.

Deuxiè­me­ment : une liasse de papiers. Les recon­nais­sances de dettes. Elles étaient clas­sées dans des che­mises car­ton­nées, chaque che­mise por­tant un nom, une date et un mon­tant. Je vis défi­ler des noms que je ne cite­rai pas — la dis­cré­tion, encore et tou­jours — mais dont je peux dire qu’ils figu­raient dans l’Al­ma­nach de Gotha, dans le bot­tin mon­dain, et dans les annuaires de l’ar­mée impé­riale et royale, ce qui reve­nait à dire que la moi­tié de l’a­ris­to­cra­tie aus­tro-hon­groise devait de l’argent à Anna Sacher. C’é­tait un tré­sor. Pas un tré­sor finan­cier — les dettes ne seraient pro­ba­ble­ment jamais rem­bour­sées, et Anna le savait — mais un tré­sor de pou­voir. Celui qui détient les dettes détient les secrets. Celui qui détient les secrets détient les gens. Et Anna Sacher déte­nait les gens de Vienne comme un marion­net­tiste détient ses fils — déli­ca­te­ment, fer­me­ment, et avec la cer­ti­tude que si elle lâchait, tout le spec­tacle s’effondrerait.

— Le Comte, dit-elle en sor­tant une chemise.

Je lus. Le Comte Este­rhá­zy von Donau­witz devait à l’Hô­tel Sacher la somme de quatre-vingt-sept mille cou­ronnes. Quatre-vingt-sept mille. Trois ans de pen­sion, de cognac, de dîners, de blan­chis­se­rie, de cigares, de jour­naux, de pour­boires aux gar­çons d’é­tage, de bou­tons de man­chettes oubliés et fac­tu­rés, de cartes pos­tales jamais envoyées et por­tées au compte, de tout ce qui com­pose une vie dans un hôtel quand on n’a plus de vie en dehors de l’hô­tel. Quatre-vingt-sept mille cou­ronnes. C’é­tait le prix d’un petit châ­teau en Bohême. Ou de qua­rante-trois mille cinq cents Sacher­tor­ten. Ou de la digni­té d’un homme qui ne vou­lait pas admettre qu’il était ruiné.

— Pour­quoi me mon­trez-vous cela, Frau Sacher ?

— Parce que l’es­pion de Demel n’en a pas fini, Pfef­fer­ling. Il revien­dra. Et quand il revien­dra, il faut que vous com­pre­niez ce qui est en jeu. Ce coffre-fort contient deux choses : une recette et des noms. La recette, c’est l’hô­tel. Les noms, c’est Vienne. Si Demel met la main sur la recette, il détruit l’hô­tel. Et si quel­qu’un met la main sur les noms…

Elle ne finit pas. Encore une fois. La phrase inache­vée d’An­na Sacher, ver­sion mercredi.

— Trou­vez l’es­pion, Pfef­fer­ling. Avant qu’il ne revienne.

Troi­siè­me­ment : il y avait une troi­sième chose dans le coffre-fort. Un objet que je n’a­vais pas remar­qué d’a­bord parce qu’il était petit et posé dans un coin, der­rière les che­mises car­ton­nées. Une pho­to­gra­phie. Enca­drée. Petit for­mat. Un jeune homme en uni­forme de hus­sard, beau comme sont beaux les jeunes hommes qui n’ont pas encore com­pris que la beau­té ne pro­tège de rien. Le visage était rond, les yeux clairs, la mous­tache nais­sante. Au dos, je lus — car Anna me lais­sa regar­der, sans rien dire — une ins­crip­tion à l’encre brune : Pour Anna. Rodolphe. 1888.

L’ar­chi­duc. Le prince héri­tier. Celui de Mayerling.

Anna Sacher refer­ma le coffre-fort. Rac­cro­cha le por­trait de l’Em­pe­reur. Ral­lu­ma son cigare.

— Vous n’a­vez rien vu, Pfef­fer­ling, dit-elle.

Je n’a­vais rien vu.

Mais je notai dans le registre, en code — un code per­son­nel que j’a­vais inven­té et que per­sonne d’autre ne pou­vait déchif­frer, du moins le croyais-je : Coffre ouvert. Trois élé­ments. R = recette. D = dettes (87 000 K, Comte E). Pho­to R., 1888. Frau S. silen­cieuse. Chiens endormis.

*

Le soir, comme le Comte l’a­vait sug­gé­ré, tout le monde se retrou­va au bar.

C’est une loi des hôtels : les gens qui n’ont rien en com­mun finissent tou­jours par se retrou­ver au même endroit, à la même heure, devant les mêmes verres, comme si une force cen­tri­pète — le bar, ce trou noir de la socia­bi­li­té — les atti­rait mal­gré eux. Le bar du Sacher s’ap­pe­lait la Blaue Bar — le bar bleu — bien qu’il ne fût pas bleu mais d’un rouge sombre, presque brun, qui virait au noir dans les coins, ce qui don­nait à l’en­droit une atmo­sphère de caverne luxueuse, de grotte capi­ton­née, où les voix se feu­traient et les confi­dences s’épaississaient.

Scar­pa était là. Ilo­na aus­si — elle avait tro­qué la robe de chambre contre une robe du soir, simple, noire, qui sur une autre femme aurait été aus­tère mais qui sur elle était une décla­ra­tion d’au­to­ri­té, comme un dra­peau plan­té dans un ter­ri­toire conquis. La Baronne, natu­rel­le­ment. Le Doc­teur Witt­gen­stein, son car­net sur les genoux. Et le Comte, dans son fau­teuil, avec son cognac, son sou­rire rare, et ses quatre-vingt-sept mille cou­ronnes de dettes invisibles.

Man­quait le Serbe.

Petro­vić n’a­vait pas repa­ru depuis son arri­vée la veille. Sa chambre était occu­pée — la femme de ménage avait confir­mé que le lit était défait et que des affaires y traî­naient —, mais l’homme lui-même sem­blait avoir été absor­bé par Vienne, ava­lé par la ville, dis­sous dans la pluie.

— Le Serbe a dis­pa­ru, remar­qua le Comte, qui ne man­quait rien.

— Il est peut-être à la léga­tion, suggérai-je.

— Peut-être. Ou peut-être qu’il fait ce que font les Serbes quand ils viennent à Vienne.

— Et que font les Serbes quand ils viennent à Vienne ?

— Ils regardent, Pfef­fer­ling. Ils regardent attentivement.

La conver­sa­tion déri­va vers l’o­pé­ra. Scar­pa, qui avait eu le temps de digé­rer l’ar­gu­ment d’I­lo­na sur le poids de la tête de Jean-Bap­tiste, revint à la charge avec une finesse accrue — il avait com­pris, en bon Ita­lien, que l’at­taque fron­tale ne fonc­tion­nait pas avec cette Hon­groise et qu’il fal­lait pas­ser par les côtés, comme les armées de Napo­léon contour­naient les for­te­resses autrichiennes.

— Ce que je vou­lais dire ce matin, com­men­ça-t-il, ce n’est pas que votre inter­pré­ta­tion est mau­vaise. C’est qu’elle est trop autrichienne.

— Trop autri­chienne ? Je suis hongroise.

— Jus­te­ment. Vous êtes hon­groise, mais vous chan­tez comme une Autri­chienne. Vous chan­tez avec contrôle. Avec maî­trise. Avec cette rete­nue qui est la marque de Vienne — la ville où l’on meurt en trois-quatre temps et où l’on pleure en mi bémol. Mais Salo­mé n’est pas vien­noise. Salo­mé est orien­tale. Sau­vage. Exces­sive. Salo­mé devrait son­ner comme une chan­teuse des Bal­kans, pas comme une élève du Conservatoire.

Ilo­na but une gor­gée de cham­pagne. Elle buvait du cham­pagne, ce qui était inha­bi­tuel au Sacher — le Sacher était un hôtel à vin blanc autri­chien, Grü­ner Velt­li­ner et Ries­ling, des vins secs et ner­veux qui allaient avec le carac­tère de la mai­son —, mais Ilo­na buvait du cham­pagne parce qu’elle était hon­groise et que les Hon­grois boivent ce qui leur plaît sans se sou­cier du contexte, ver­tu ou défaut selon le point de vue.

— Signor Scar­pa, dit-elle, savez-vous ce que Strauss lui-même a dit quand on lui a deman­dé com­ment il vou­lait qu’on chante Salomé ?

— Non.

— Il a dit : « Comme si c’é­tait du Mozart. » Du Mozart, Signor. Pas du Mous­sorg­ski. Pas du Puc­ci­ni. Du Mozart. Et Mozart, c’est Vienne. Et Vienne, c’est le contrôle. Alors oui, je chante avec contrôle. Et quand je lâche­rai le contrôle — parce que je le lâche­rai, Signor, dans la scène finale, je le lâche­rai — le public tom­be­ra de sa chaise. Parce que le lâcher-prise n’a de valeur que s’il vient après la rete­nue. Le cri n’a de sens que s’il vient après le silence. C’est ça, Strauss. C’est ça, Vienne. Et c’est ça que vous, les Ita­liens, vous ne com­pre­nez pas, parce que chez vous le cri vient d’a­bord et le silence ne vient jamais.

Le Comte applau­dit. Len­te­ment. Trois applau­dis­se­ments, pas plus, ce qui était sa manière de saluer un argu­ment vic­to­rieux — comme un juge qui frappe trois coups pour clore un débat.

Witt­gen­stein écri­vait furieu­se­ment dans son car­net. La Baronne com­man­dait un deuxième Einspän­ner. Et Scar­pa, pour la troi­sième fois en trois jours, se trou­vait sans réponse face à un habi­tant du Sacher.

— Cet hôtel est redou­table, mur­mu­ra-t-il en ita­lien, assez bas pour que per­sonne ne l’en­tende sauf moi, qui étais assez près et qui avais appris l’i­ta­lien par osmose, à force de lire les télé­grammes des clients trans­al­pins. Redoutable.

Je notai : 19h30. Bar bleu. Débat Scarpa/Széchenyi, round 2. Sujet : Mozart, Salo­mé, contrôle vien­nois vs excès bal­ka­nique. Vic­toire Szé­che­nyi aux points. Le Comte arbitre en trois applau­dis­se­ments. Witt­gen­stein prend des notes. Baronne consomme. Serbe absent.

La pluie ces­sa vers minuit. Vienne se décou­vrit sous les étoiles, comme une femme qui ôte son cha­peau et qui est plus belle des­sous. Les réver­bères des­si­naient des cercles jaunes sur le pavé mouillé de la Phil­har­mo­ni­kers­traße. L’O­pé­ra dor­mait. L’hô­tel dor­mait. Les chiens dor­maient. Quelque part, dans une chambre du pre­mier étage, un atta­ché mili­taire serbe ne dor­mait peut-être pas.

Il res­tait quatre jours.

CHA­PITRE IV

Jeu­di 25 juin 1914

Où le Serbe dis­pa­raît et réap­pa­raît, où le traître pâtis­sier est démas­qué, et où le Doc­teur Witt­gen­stein diag­nos­tique la névrose d’un empire à par­tir d’un Apfelstrudel

Le jeu­di fut le jour des révélations.

La pre­mière révé­la­tion fut géo­gra­phique. Dra­gan Petro­vić réap­pa­rut à neuf heures du matin, à la récep­tion, avec l’air de quel­qu’un qui n’a­vait pas dor­mi de la nuit ou qui avait trop bien dor­mi — les deux états se res­semblent de l’ex­té­rieur, c’est l’un des pièges de la phy­sio­no­mie. Il por­tait le même cos­tume que la veille, légè­re­ment frois­sé, et une barbe d’un jour qui ajou­tait à son visage car­ré un soup­çon de sau­va­ge­rie bal­ka­nique que le Comte, depuis sa vigie du bar, enre­gis­tra avec la pré­ci­sion d’un sismographe.

— Herr Petro­vić, dis-je en m’ap­pro­chant de la récep­tion avec la désin­vol­ture feinte du sous-direc­teur adjoint qui ne sur­veille per­sonne. Avez-vous bien dormi ?

— Très bien, merci.

— Nous ne vous avons pas vu hier.

— J’é­tais en ville.

— Toute la journée ?

Il me regar­da. Un regard court, pré­cis, comme un scal­pel qui teste la résis­tance d’un tis­su avant de cou­per. Puis il sou­rit — un sou­rire qui ne mon­tait pas jus­qu’aux yeux, ce qui est, selon Witt­gen­stein, le signe d’un sou­rire social plu­tôt que spon­ta­né, la dif­fé­rence rési­dant dans le muscle orbi­cu­laire qui, chez les vrais sou­rires, se contracte autour des yeux et qui, chez les faux, reste immo­bile, lais­sant les yeux froids comme deux pierres au fond d’une rivière.

— J’a­vais des ren­dez-vous, dit-il. À la léga­tion. Des affaires diplomatiques.

— Bien sûr, dis-je. Si vous avez besoin de quoi que ce soit…

— Du café, dit-il. Et un jour­nal. Un jour­nal vien­nois. Le Neue Freie Presse, si vous l’avez.

Nous l’a­vions. Le Neue Freie Presse était le jour­nal de la bour­geoi­sie libé­rale vien­noise, le jour­nal que lisait Freud le matin, que détes­tait Karl Kraus le soir, et que tout le monde citait entre les deux sans l’a­voir lu en entier, parce qu’il était trop long, trop dense, trop rem­pli de feuille­tons sur des sujets dont per­sonne ne se sou­ciait — ce qui, à Vienne, était pré­ci­sé­ment la marque d’un grand journal.

Petro­vić prit le jour­nal, son café, et s’ins­tal­la dans un coin de la salle à man­ger. Il lut. Il lut avec une atten­tion que je n’a­vais jamais vue chez un client — non pas l’at­ten­tion dis­traite du voya­geur qui feuillette, ni l’at­ten­tion sélec­tive du diplo­mate qui cherche une infor­ma­tion pré­cise, mais une atten­tion totale, exhaus­tive, qui pas­sait de colonne en colonne, de page en page, comme si chaque mot comp­tait, comme si le jour­nal conte­nait non pas des nou­velles mais des indices.

Le Comte le regardait.

— Il lit comme un homme qui cherche quelque chose, dit-il.

— Quoi ?

— S’il le savait, il ne lirait pas. On ne lit le jour­nal que quand on ne sait pas ce qu’on cherche. Quand on le sait, on envoie un télégramme.

C’é­tait une obser­va­tion dont la pro­fon­deur me frap­pa et dont je notai la sub­stance dans le registre : Le Comte E. théo­rise que la lec­ture du jour­nal est inver­se­ment pro­por­tion­nelle à la connais­sance de ce qu’on cherche. À méditer.

*

La deuxième révé­la­tion fut pâtissière.

Elle sur­vint à onze heures, sous la forme d’un cri de Bru­ck­ner — un cri qui remon­ta des cui­sines comme un gey­ser sonore, tra­ver­sa les dalles du rez-de-chaus­sée, fit vibrer les lustres du hall, et attei­gnit le bureau de Frau Sacher avec une clar­té qui prou­vait que les qua­li­tés acous­tiques du Sacher n’é­taient pas réser­vées aux sopra­nos hongrois.

Je des­cen­dis en courant.

Dans la cui­sine, Bru­ck­ner tenait par le col de sa veste un homme que je recon­nus immé­dia­te­ment comme étant Frie­drich Zau­ner, dit Fritz, notre troi­sième gar­çon-pâtis­sier, un Autri­chien de Salz­bourg, silen­cieux, effi­cace, employé au Sacher depuis cinq ans, spé­cia­liste des gla­çages et des gar­ni­tures, et acces­soi­re­ment — nous venions de le décou­vrir — traître.

— Fritz ! rugis­sait Bru­ck­ner, dont le visage avait pris une cou­leur inter­mé­diaire entre le rouge brique et le vio­let ecclé­sias­tique. Fritz ! C’est toi ! C’é­tait toi depuis le début !

Fritz ne niait pas. C’est ce qui me frap­pa d’a­bord. Il ne niait pas. Il avait cet air de sou­la­ge­ment qu’ont les gens qui ont por­té un secret trop lourd et qui sont presque contents qu’on les ait décou­verts, parce que le poids du secret était deve­nu plus insup­por­table que la honte de la révé­la­tion — méca­nisme que le Doc­teur Witt­gen­stein m’ex­pli­qua plus tard en termes savants mais que je com­pre­nais intui­ti­ve­ment, ayant moi-même por­té pen­dant qua­torze ans le secret de ma pas­sion pour le chant tyro­lien, pas­sion que je n’a­vais jamais révé­lée à qui­conque par crainte d’être jugé rus­tique dans un hôtel de luxe.

— Ce n’est pas ce que vous croyez, dit Fritz.

— Ah non ? Et qu’est-ce que je crois ?

— Vous croyez que je tra­vaille pour Demel.

— Tu ne tra­vailles pas pour Demel ?

— Non. Enfin, pas exac­te­ment. Pas encore. Je… je vou­lais par­tir chez Demel. J’ai envoyé ma can­di­da­ture. Ils m’ont répon­du. Ils veulent me prendre. Mais ils m’ont demandé…

— Quoi ?

— Ils m’ont deman­dé de leur mon­trer mes com­pé­tences. De leur prou­ver que je connais­sais les méthodes du Sacher. Alors j’ai… j’ai invi­té quel­qu’un. Un de leurs pâtis­siers. Pour qu’il voie com­ment on tra­vaille. Pour qu’il puisse témoi­gner auprès de Demel que je maî­tri­sais les tech­niques de la maison.

Un silence tom­ba sur la cui­sine. Un silence de farine et de cho­co­lat. Les com­mis ne bou­geaient plus. Karel, le pre­mier com­mis, avait lâché son tamis. Joz­sef, le deuxième, avait la main figée dans un sala­dier de crème. Rudi Has­pel, le jeune, me regar­dait avec ces yeux écar­quillés de celui qui vient de com­prendre que le monde est plus com­pli­qué qu’on ne le lui avait ensei­gné à l’é­cole hôtelière.

— Tu vou­lais par­tir, dit Bruckner.

Ce n’é­tait plus de la colère. C’é­tait autre chose. Quelque chose de plus pro­fond, de plus ancien — la bles­sure de celui qui a for­mé un appren­ti et qui découvre que l’ap­pren­ti ne l’ai­mait pas assez pour res­ter. Bru­ck­ner avait for­mé Fritz. Cinq ans de com­pa­gnon­nage. Cinq ans à lui mon­trer com­ment tem­pé­rer le cho­co­lat, com­ment éta­ler la confi­ture, com­ment sen­tir — lit­té­ra­le­ment sen­tir, au tou­cher, à l’o­deur, au son que fait la pâte quand on la tra­vaille — si la pré­pa­ra­tion est prête. Et Fritz vou­lait par­tir. Chez l’en­ne­mi. C’é­tait une tra­hi­son qui ne por­tait pas sur la recette mais sur la loyau­té, et à Vienne, comme dans tous les empires en fin de vie, la loyau­té était la seule mon­naie qui avait encore cours.

— Je n’ai rien volé, dit Fritz. Ni recette ni secret. Herr Bru­ck­ner, je vous jure. Je vou­lais juste par­tir. Je vou­lais voir autre chose. Chez Demel, ils font les choses dif­fé­rem­ment. Pas mieux. Dif­fé­rem­ment. La vanille de Tahi­ti au lieu de la vanille de Mada­gas­car. Une seule couche de confi­ture au lieu de deux. Le gla­çage à soixante-cinq degrés au lieu de soixante-deux. Ce sont des détails, mais ce sont des détails qui changent tout, et je voulais…

— Soixante-cinq degrés, dit Bruckner.

— Oui.

— Soixante-cinq degrés pour le glaçage ?

— C’est ce qu’ils font.

Bru­ck­ner lâcha Fritz. Recu­la d’un pas. Le regar­da avec un mélange de fureur, de curio­si­té et de quelque chose qui res­sem­blait — je n’en suis pas sûr, les émo­tions de Bru­ck­ner étant aus­si opaques que ses gla­çages — à du respect.

— Soixante-cinq degrés. Les barbares.

Je remon­tai chez Frau Sacher.

— Ce n’est pas un espion de Demel, lui dis-je. C’est un pâtis­sier du Sacher qui veut aller chez Demel.

— C’est pire, dit-elle.

— C’est ce que vous aviez dit lundi.

— Et c’est tou­jours vrai. Un espion, on le chasse. Un traître, on le com­prend. Et com­prendre, Pfef­fer­ling, c’est le début de la fai­blesse. Renvoyez-le.

— Il n’a rien volé.

— Il a vou­lu par­tir. Dans cet hôtel, vou­loir par­tir, c’est déjà être par­ti. La porte est au bout du cou­loir. Qu’il la prenne.

Fritz fut ren­voyé à quinze heures. Il quit­ta le Sacher par la porte de ser­vice, celle de la May­se­der­gasse, avec son tablier rou­lé sous le bras et un sac conte­nant ses cou­teaux per­son­nels — un pâtis­sier et ses cou­teaux, c’est comme un vio­lo­niste et son archet, un lien orga­nique que ni l’employeur ni le licen­cie­ment ne peuvent rompre. Bru­ck­ner le regar­da par­tir depuis la fenêtre de la cui­sine, sans un mot. Puis il retour­na à ses four­neaux et aug­men­ta la tem­pé­ra­ture du gla­çage d’un demi-degré, pas­sant de soixante-deux à soixante-deux et demi, ce qui n’é­tait ni le soixante-deux du Sacher ni le soixante-cinq de Demel, mais un com­pro­mis secret, un hom­mage invo­lon­taire au pâtis­sier par­ti, une manière de dire — sans le dire, évi­dem­ment, parce qu’on ne dit jamais ces choses-là dans une cui­sine — que Fritz n’a­vait peut-être pas entiè­re­ment tort.

Je notai : 15h00. Fritz Zau­ner ren­voyé. Motif : défec­tion pré­mé­di­tée vers Demel. Pas de vol de recette. Vol de loyau­té. Gla­çage aug­men­té de 0,5 degré. Bru­ck­ner silen­cieux. L’af­faire de l’es­pion est close.

*

L’a­près-midi, le Doc­teur Witt­gen­stein fit une ten­ta­tive de psy­cha­na­lyse collective.

Ce n’é­tait pas pré­mé­di­té — ou du moins il pré­ten­dit que ça ne l’é­tait pas, bien que je soup­çonne, avec le recul, que tout était cal­cu­lé, que Witt­gen­stein avait pré­pa­ré sa scène avec le soin d’un met­teur en scène, et que le hasard n’y était pour rien, parce que le hasard à Vienne était tou­jours un peu sus­pect, comme un témoin qui a un ali­bi trop parfait.

La scène eut lieu dans le salon de thé, entre quatre et cinq heures, à ce moment de l’a­près-midi où les clients du Sacher se regrou­paient natu­rel­le­ment autour de la Sacher­torte et du Schla­go­bers — la crème fouet­tée, non sucrée, ser­vie dans un bol à part, sans laquelle man­ger une Sacher­torte était aus­si impen­sable que fumer un cigare sans l’al­lu­mer. Étaient pré­sents : la Baronne Taus­sig, le Comte Este­rhá­zy, Scar­pa, et Witt­gen­stein lui-même. Ilo­na répé­tait à l’é­tage. Le Serbe avait de nou­veau disparu.

Witt­gen­stein com­man­da un Apfelstrudel.

— Vous ne pre­nez pas de Sacher­torte ? s’é­ton­na la Baronne, pour qui ne pas prendre de Sacher­torte au Sacher était une forme d’hé­ré­sie gas­tro­no­mique, com­pa­rable à aller à la messe sans communier.

— Non. L’Ap­fel­stru­del me convient mieux pour ce que j’ai à dire.

— Vous avez quelque chose à dire, Doc­teur ? Le Comte sou­rit. Les jours où les doc­teurs ont quelque chose à dire sont les jours où les patients auraient mieux fait de res­ter au lit.

Witt­gen­stein cou­pa son Apfel­stru­del en deux. Regar­da la coupe. Les couches de pâte feuille­tée, les tranches de pomme, les rai­sins secs, la can­nelle. Puis il leva les yeux.

— Regar­dez cet Apfel­stru­del, dit-il. C’est un des­sert hongrois.

— C’est un des­sert autri­chien, cor­ri­gea la Baronne.

— Non. L’Ap­fel­stru­del est d’o­ri­gine hon­groise. Ou turque, selon les sources. Il a été impor­té à Vienne après le siège de 1683, quand les Otto­mans ont été repous­sés et que les Vien­nois, comme d’ha­bi­tude, ont gar­dé le meilleur de ce que l’en­ne­mi avait appor­té — le café, le stru­del, le crois­sant. L’Au­triche ne crée rien, Herr Graf. Elle absorbe. Elle intègre. Elle digère. C’est son génie. C’est aus­si sa névrose.

Le Comte haus­sa un sourcil.

— Conti­nuez, dit-il. Je sens que nous appro­chons de quelque chose de désagréable.

— L’Em­pire aus­tro-hon­grois, dit Witt­gen­stein, est un Apfel­stru­del. Des couches. Alle­mande, hon­groise, tchèque, polo­naise, slo­vène, croate, serbe, bos­niaque, ita­lienne. Toutes super­po­sées. Toutes dis­tinctes. Tenues ensemble par une pâte — la dynas­tie, la bureau­cra­tie, la poli­tesse — une pâte si fine qu’on voit à tra­vers, si fra­gile qu’on pour­rait la déchi­rer d’un doigt. Mais on ne la déchire pas. Pour­quoi ? Parce que chaque couche a besoin de l’autre pour tenir. Enle­vez les Hon­grois, et les Autri­chiens s’ef­fondrent. Enle­vez les Tchèques, et la machine s’ar­rête. Enle­vez les Serbes…

— Les Serbes ne sont pas dans l’Ap­fel­stru­del, inter­rom­pit le Comte. Les Serbes sont dehors. Les Serbes sont le couteau.

Un silence.

Scar­pa, qui n’a­vait rien dit jusque-là — le cri­tique, pour une fois, écou­tait au lieu de cri­ti­quer —, posa sa tasse de café.

— C’est une méta­phore inté­res­sante, Doc­teur, mais elle a un défaut. Vous par­lez de l’Em­pire comme d’un des­sert. Comme de quelque chose qu’on mange. Qui dis­pa­raît quand on le consomme. Est-ce que vous êtes en train de dire que l’Em­pire est fait pour être dévoré ?

— Je dis que l’Em­pire est fait pour être savou­ré, dit Witt­gen­stein. Ce qui est la même chose, mais en plus lent. Savou­rer, c’est man­ger en pre­nant son temps. Et prendre son temps, c’est exac­te­ment ce que fait l’Em­pire — il prend du temps, il en prend tel­le­ment qu’il a fini par confondre la durée et l’exis­tence. Il croit qu’il existe parce qu’il dure. Mais durer n’est pas exis­ter. Durer, c’est juste ne pas encore avoir cessé.

La Baronne avait posé sa fourchette.

— Le doc­teur Freud dit quelque chose de simi­laire, dit-elle, mais en moins gas­tro­no­mique. Il dit que la civi­li­sa­tion vien­noise est construite sur le refou­le­ment. Nous refou­lons la mort. Nous refou­lons le conflit. Nous refou­lons le chan­ge­ment. Et ce refou­le­ment pro­duit des névroses — indi­vi­duelles chez les patients, col­lec­tives chez les nations. L’Em­pire est une névrose col­lec­tive, Doc­teur. Vous avez rai­son. La ques­tion est : quel est le symptôme ?

— La Sacher­torte, dit le Comte.

Tout le monde le regarda.

— La Sacher­torte est le symp­tôme, répé­ta-t-il. Un gâteau au cho­co­lat recou­vert d’un gla­çage par­fait, lisse, brillant, impé­né­trable. En des­sous, la confi­ture d’a­bri­cots — la dou­ceur, l’illu­sion que tout est sucré. Et encore en des­sous, la pâte — dense, com­pacte, presque amère si on la mange seule. La Sacher­torte, mes­dames et mes­sieurs, c’est l’Em­pire. Le gla­çage, c’est la façade. La confi­ture, c’est la poli­tesse. Et la pâte, c’est la réa­li­té. Amère. Mais on ne la mange jamais seule. On la mange avec le gla­çage et la confi­ture. Et c’est pour ça que per­sonne ne sent l’a­mer­tume. Per­sonne, jus­qu’au jour où le gla­çage craque.

Il but une gor­gée de cognac — il avait fait appor­ter un cognac au salon de thé, trans­gres­sion que le per­son­nel avait tolé­rée parce que le Comte était le Comte, c’est-à-dire une ins­ti­tu­tion aus­si ancienne et aus­si irré­for­mable que l’Em­pire lui-même.

— Et quand cra­que­ra-t-il ? deman­da Scarpa.

— Bien­tôt, dit le Comte.

— Com­ment le savez-vous ?

— Parce que le gla­çage craque tou­jours quand on le trans­porte. Et l’Em­pire, en ce moment, est trans­por­té — par les Bal­kans, par les natio­na­li­tés, par tous ces gens qui veulent leur propre gâteau au lieu de par­ta­ger le nôtre. Un gâteau qu’on trans­porte finit tou­jours par se fissurer.

Witt­gen­stein écri­vait dans son car­net à une vitesse qui défiait la lisi­bi­li­té. La Baronne avait les yeux brillants — ce mélange de ver­tige intel­lec­tuel et de sucre que seule Vienne savait pro­duire. Et Scar­pa, pour la pre­mière fois depuis son arri­vée, ne trou­vait rien à redire. Non pas parce qu’il était convain­cu — un cri­tique n’est jamais convain­cu —, mais parce qu’il recon­nais­sait une per­for­mance quand il en voyait une, et que le Comte, cet après-midi-là, avait don­né une performance.

Je notai : 16h45. Salon de thé. Witt­gen­stein théo­rise l’Em­pire-Apfel­stru­del. Le Comte théo­rise l’Em­pire-Sacher­torte. La Baronne applique Freud. Scar­pa écoute. Résul­tat : diag­nos­tic una­nime de névrose col­lec­tive. Pro­nos­tic : le gla­çage va craquer.

*

Le soir, je fis quelque chose que je n’a­vais jamais fait en qua­torze ans de ser­vice : je sui­vis un client.

Le Serbe sor­tit de l’hô­tel à huit heures. Il ne prit pas de fiacre. Il ne mon­ta pas dans un tram­way. Il mar­cha. Il mar­cha d’un pas régu­lier, ni rapide ni lent, le long de la Phil­har­mo­ni­kers­traße, tour­na à gauche sur le Ring, lon­gea l’O­pé­ra — sans le regar­der, comme la pre­mière fois —, pas­sa devant le Burg­gar­ten, et s’en­fon­ça dans le pre­mier arron­dis­se­ment par des rues de plus en plus étroites, de plus en plus sombres, où les réver­bères se fai­saient rares et où les façades des immeubles se res­ser­raient comme les pages d’un livre qu’on referme.

Je le sui­vais à trente mètres, en rasant les murs, avec la dis­cré­tion d’un homme qui a pas­sé qua­torze ans à obser­ver les gens sans se faire remar­quer — com­pé­tence que le registre m’a­vait don­née et que je n’au­rais jamais crue utile en dehors de l’hô­tel. Petro­vić ne se retour­na pas. Pas une fois. Soit il ne savait pas qu’il était sui­vi, soit il le savait et ne s’en sou­ciait pas, les deux hypo­thèses étant éga­le­ment inquiétantes.

Il entra dans un café. Pas un grand café vien­nois — pas le Cen­tral, pas le Sperl, pas le Landt­mann — mais un petit café du troi­sième arron­dis­se­ment, sombre, enfu­mé, avec des tables en bois cou­vertes de ronds de bière et un ser­veur qui ne sou­riait pas. Un café de conspi­ra­teurs, de voya­geurs de com­merce, de gens qui n’ont pas les moyens d’al­ler au Sacher et qui n’en ont pas l’envie.

Je ne pus pas entrer. L’en­droit était trop petit, je l’au­rais recon­nu. Je res­tai dehors, dans l’ombre d’un porche, et je regar­dai à tra­vers la vitre.

Petro­vić s’as­sit à une table où l’at­ten­dait un homme. Un homme que je ne connais­sais pas. Jeune — vingt-cinq ans peut-être, pas plus. Maigre. Le visage angu­leux. Des lunettes rondes. Un cos­tume bon mar­ché. Ils par­lèrent. Long­temps. Pen­ché l’un vers l’autre, à voix basse, avec cette inti­mi­té des conspi­ra­tions ou des confi­dences — les deux se res­semblent tel­le­ment que même un obser­va­teur entraî­né ne peut pas les dis­tin­guer à tra­vers une vitre.

Petro­vić sor­tit un papier de sa poche. Le mon­tra à l’homme. L’homme le lut. Hocha la tête. Ren­dit le papier. Petro­vić le remit dans sa poche.

Ils se levèrent. Se ser­rèrent la main. Se séparèrent.

Je ren­trai au Sacher avant Petro­vić. Il arri­va vingt minutes après moi, mon­ta direc­te­ment à sa chambre sans pas­ser par le bar, sans par­ler à personne.

Je notai dans le registre, en code : Petro­vić. Sor­tie 20h. Café 3e arr. Ren­dez-vous homme jeune, lunettes, 25 ans env. Échange docu­ment. Nature incon­nue. Atmo­sphère : conspi­ra­tion ou ami­tié, indéterminé.

Anna Sacher, quand je lui rap­por­tai l’é­pi­sode le len­de­main matin, eut une réac­tion que je n’at­ten­dais pas.

— Ne le sui­vez plus, dit-elle.

— Mais Frau Sacher, s’il complote…

— Il ne com­plote pas dans mon hôtel, Pfef­fer­ling. Il com­plote dans un café du troi­sième arron­dis­se­ment. Et ce qui se passe dans le troi­sième arron­dis­se­ment ne me regarde pas. Ce qui me regarde, c’est ce qui se passe sous mon toit. Sous mon toit, il boit du café, il lit le jour­nal, et il dort. C’est un client. Et un client, au Sacher, est inno­cent jus­qu’à preuve du contraire. Même quand il est serbe.

Elle allu­ma un cigare.

— Sur­tout quand il est serbe, ajouta-t-elle.

Je ne com­pris pas cette nuance. Je la notai quand même.

Il res­tait trois jours.

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