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La Ring­strasse Torte — Cha­pitres 7 et 8

La Ring­strasse Torte — Cha­pitres 7 et 8

La Ring­strasse
Torte

La Ring­strasse Torte

Cha­pitres 7 et 8

CHA­PITRE 7 — L’EFFONDREMENT

Deux choses se pro­dui­sirent le len­de­main matin.

La pre­mière : Schön­berg trou­va le des­sin sur son bureau, ano­nyme, plié en quatre, posé entre le cour­rier du jour et un cen­drier propre. Il le déplia, le regar­da lon­gue­ment, le retour­na, cher­cha une signa­ture, n’en trou­va pas, le regar­da encore. Puis il le posa à plat, s’as­sit, reti­ra ses lunettes, les essuya, les remit, et le regar­da une troi­sième fois.

La seconde : Wink­ler, dans son labo­ra­toire, jeta à la pou­belle son qua­trième essai consé­cu­tif — une ten­ta­tive de Torte au sésame et au miel qui avait le goût approxi­ma­tif d’un meuble ciré — et frap­pa du poing sur le plan de tra­vail en marbre, ce qui est dou­lou­reux pour le poing et sans effet sur le marbre, et qui fit sur­sau­ter Franz, Aloi­sia, les deux appren­tis et un livreur de farine qui pas­sait par là et qui racon­te­rait la scène, le soir même, dans trois bras­se­ries différentes.

Ces deux évé­ne­ments conver­gèrent vers un troi­sième, qui eut lieu à onze heures, quand Schön­berg des­cen­dit aux cui­sines — pour la troi­sième fois en trois mois, un record abso­lu qui ne serait pas bat­tu avant l’ef­fon­dre­ment de l’Em­pire — et convo­qua Wink­ler et Mil­lard dans son bureau.

Mil­lard mon­ta l’es­ca­lier avec le cœur bat­tant. Wink­ler mon­ta l’es­ca­lier avec le visage fer­mé. Ils entrèrent ensemble dans le bureau, et Schön­berg, assis der­rière sa table, le des­sin déplié devant lui, les regar­da tour à tour.

— Ce des­sin, dit-il. Qui l’a fait ?

Silence.

Wink­ler regar­da le des­sin. Mil­lard regar­da le des­sin. Les deux le recon­nurent au même ins­tant — Wink­ler parce qu’il savait que ce n’é­tait pas le sien, et Mil­lard parce qu’il savait que c’é­tait le sien, et que le sien n’au­rait pas dû se trou­ver sur ce bureau, du moins pas de cette façon, pas sans signa­ture, pas comme un mes­sage dans une bou­teille lan­cé par un mitron de qua­torze ans.

— Ce n’est pas de moi, dit Winkler.

Schön­berg se tour­na vers Mil­lard. Mil­lard ouvrit la bouche. Puis la refer­ma. Puis l’ou­vrit à nou­veau, parce qu’il fal­lait bien dire quelque chose, et que men­tir à un direc­teur d’hô­tel qui tient votre ave­nir entre ses mains est plus dif­fi­cile que men­tir à un pâtis­sier qui tient un cou­teau à gla­cer, bien que les deux soient dangereux.

— C’est moi, dit-il.

Wink­ler le regar­da. Pas avec colère — ce qui aurait été sup­por­table — mais avec quelque chose de pire : de la stu­pé­fac­tion. Comme si un chien qu’il croyait dres­ser s’é­tait sou­dain mis à par­ler latin.

Schön­berg posa le des­sin entre eux.

— Expli­quez.

Mil­lard expli­qua. Il expli­qua mal, parce qu’il expli­quait tou­jours mal — son fran­çais deve­nait confus dès que l’é­mo­tion mon­tait, comme si l’al­le­mand approxi­ma­tif avait conta­mi­né le fran­çais, et que les deux langues, désor­mais, se sabo­taient mutuel­le­ment dans sa bouche. Mais l’es­sen­tiel pas­sa : un gâteau qui mêle­rait la tech­nique fran­çaise du feuille­tage à la ron­deur vien­noise du mas­se­pain, le tout par­fu­mé à la fleur d’o­ran­ger et à la pis­tache, parce que les Otto­mans connais­saient ces saveurs, parce que la fleur d’o­ran­ger était le pont entre l’O­rient et l’Oc­ci­dent, parce que —

— Parce que c’est ce que nous avons de mieux à offrir, dit Mil­lard. Pas un gâteau autri­chien. Pas un gâteau fran­çais. Un gâteau de Vienne — et Vienne est l’en­droit où l’O­rient et l’Oc­ci­dent se sont tou­jours ren­con­trés, même quand ils se fai­saient la guerre, même quand les Turcs assié­geaient les murs, même quand —

Il s’ar­rê­ta, parce qu’il venait de se rendre compte qu’il par­lait du siège de Vienne par les Otto­mans en 1683 à un direc­teur d’hô­tel qui devait orga­ni­ser un dîner pour les des­cen­dants de ces mêmes Otto­mans, ce qui était diplo­ma­ti­que­ment maladroit.

Schön­berg essuya ses lunettes.

Wink­ler ne dit rien. Son silence était un silence de cal­cul — Mil­lard le connais­sait main­te­nant assez pour en dis­tin­guer les nuances. Ce silence-là pesait le pour et le contre. Le pour : le des­sin était bon, peut-être même très bon, et Wink­ler, qui était un excellent pâtis­sier avant d’être un homme ran­cu­nier, le voyait. Le contre : accep­ter le des­sin de Mil­lard reve­nait à admettre son propre échec, ce qui dans la hié­rar­chie des humi­lia­tions vien­noises se situait quelque part entre la faillite et la mort.

— C’est réa­li­sable ? deman­da Schön­berg à Winkler.

Wink­ler prit le des­sin. Il l’exa­mi­na avec l’œil pro­fes­sion­nel, l’œil qui ne ment pas, l’œil qui met de côté l’or­gueil et l’hos­ti­li­té et ne voit que la matière, les pro­por­tions, la faisabilité.

— C’est réa­li­sable, dit-il. C’est même — il cher­cha un autre mot, ne le trou­va pas — intéressant.

Mil­lard faillit rire. Inté­res­sant. Le mot le pour­sui­vrait jus­qu’à la tombe.

— Bien, dit Schön­berg. Vous tra­vaille­rez ensemble.

C’é­tait une phrase de six mots, et cha­cun d’eux était une catas­trophe en puis­sance. Vous — les deux, l’en­ne­mi et le rival. Tra­vaille­rez — non pas « col­la­bo­re­rez », non pas « coopé­re­rez », mais tra­vaille­rez, le mot le plus neutre et le plus impi­toyable. Ensemble — le mot impos­sible, le mot que toute l’his­toire de Mil­lard à Vienne avait ren­du impensable.

Wink­ler sor­tit sans un mot. Mil­lard le sui­vit. Dans l’es­ca­lier, entre le pre­mier étage et le sous-sol, dans cette zone inter­mé­diaire qui n’ap­par­te­nait ni au monde d’en haut ni au monde d’en bas, Wink­ler s’ar­rê­ta et se retourna.

— Herr Mil­lard, dit-il. Je vais tra­vailler avec vous parce que Herr Schön­berg me l’or­donne. Je vais exé­cu­ter votre des­sin parce que votre des­sin est bon — et je ne suis pas assez stu­pide pour sacri­fier l’hon­neur de ma cui­sine à ma fier­té. Mais ne vous y trom­pez pas. Ceci n’est pas une vic­toire. Ceci est un sursis.

Puis il des­cen­dit les marches, et Mil­lard res­ta seul dans l’es­ca­lier, entre le marbre d’en haut et la vapeur d’en bas, et se deman­da si Wink­ler venait de lui décla­rer la paix ou la guerre, et conclut que c’é­tait pro­ba­ble­ment les deux, ce qui à Vienne n’a­vait rien de contradictoire.

*     *     *

Les deux semaines qui sui­virent furent les plus étranges de la vie de Gus­tave Mil­lard — et sa vie, depuis la chute de la pièce mon­tée, n’a­vait pas man­qué d’étrangeté.

Wink­ler et Mil­lard tra­vaillaient côte à côte. Pas ensemble — côte à côte, ce qui n’est pas la même chose. Ensemble sup­pose un accord, une direc­tion com­mune, un regard par­ta­gé. Côte à côte ne sup­pose rien — deux hommes devant le même plan de tra­vail, les mains dans la même farine, mais les têtes dans des mondes différents.

Ils ne se par­laient qu’en termes tech­niques. « La tem­pé­ra­ture du cara­mel. » « Le temps de repos de la pâte. » « Le dosage de la fleur d’o­ran­ger. » Pas un mot de plus. Pas un regard de tra­vers. Une poli­tesse de chi­rur­giens au-des­sus d’un patient ouvert — on ne se dis­pute pas quand quel­qu’un saigne sur la table, et le gâteau de l’empereur sai­gnait abon­dam­ment, au sens méta­pho­rique, car chaque essai révé­lait un pro­blème nou­veau et chaque pro­blème exi­geait une solu­tion que ni l’un ni l’autre ne pos­sé­dait seul.

Car c’é­tait là le piège, le piège magni­fique que le des­sin de Mil­lard avait posé sans le vou­loir : le gâteau ne pou­vait être réa­li­sé par un seul homme. Il fal­lait la tech­nique fran­çaise de Mil­lard pour le feuille­tage — ce feuille­tage léger, aérien, presque impu­dent de finesse. Et il fal­lait la tech­nique vien­noise de Wink­ler pour le mas­se­pain — ce mas­se­pain dense, souple, qui tenait la forme sans la rigi­di­té. Seuls, ils échouaient. Ensemble, ils avaient une chance.

Ils le com­prirent le troi­sième jour, quand le pre­mier essai com­plet sor­tit du four.

C’é­tait un désastre. Le feuille­tage de Mil­lard avait écra­sé le mas­se­pain de Wink­ler, ou le mas­se­pain de Wink­ler avait étouf­fé le feuille­tage de Mil­lard — les deux ver­sions furent défen­dues avec une mau­vaise foi égale. Le résul­tat était un objet pâteux, informe, qui res­sem­blait moins à un gâteau qu’à un inci­dent géologique.

Ils se regar­dèrent au-des­sus de l’in­ci­dent géo­lo­gique. Pour la pre­mière fois depuis le pre­mier jour, pour la pre­mière fois depuis les Kip­ferl et le sou­rire-cou­teau, ils étaient à éga­li­té. Deux pâtis­siers devant un échec par­ta­gé, et l’é­chec par­ta­gé est le seul vrai fon­de­ment de la cama­ra­de­rie humaine, comme le savait Freud et comme le savent les soldats.

— Il faut inver­ser l’ordre, dit Winkler.

— Le mas­se­pain d’abord ?

— Le mas­se­pain d’a­bord. Et le feuille­tage par-des­sus, en couche fine. Très fine. Plus fine que tout ce que j’ai jamais vu.

— Je peux faire fin, dit Millard.

— Je sais, dit Wink­ler. J’ai vu vos Kipferl.

C’é­tait la pre­mière fois que Wink­ler men­tion­nait les Kip­ferl sans mépris. Ce n’é­tait pas un com­pli­ment — les com­pli­ments n’exis­taient pas dans le voca­bu­laire de Wink­ler — mais c’é­tait une recon­nais­sance, une recon­nais­sance du bout des lèvres, et dans le monde de Wink­ler les bouts de lèvres valaient davan­tage que les grands discours.

Le deuxième essai fut meilleur. Le troi­sième fut presque bon. Le qua­trième fut bon. Le cin­quième — ils y pas­sèrent une nuit entière, Mil­lard au feuille­tage, Wink­ler au mas­se­pain, Franz au gla­çage, Aloi­sia aux décors de sucre, et Pepi par­tout, cou­rant entre les postes avec du café, des tor­chons propres et cette éner­gie inépui­sable des ado­les­cents qui ne dorment pas — le cin­quième fut quelque chose.

Pas encore un chef-d’œuvre. Pas encore le monu­ment que Mil­lard avait des­si­né dans son car­net noir. Mais quelque chose d’i­né­dit, de trou­blant, de pas encore nom­mé — un gâteau qui sen­tait la fleur d’o­ran­ger et le beurre noi­sette, qui avait la légè­re­té de Paris et la gra­vi­té de Vienne, et qui, quand on le goû­tait, pro­dui­sait un effet que per­sonne dans la cui­sine ne sut décrire, mais que Pepi, avec son génie invo­lon­taire, résu­ma en un mot :

— C’est comme entendre deux langues en même temps et com­prendre les deux.

*     *     *

Le 28 février, trois jours avant le dîner impé­rial, la catas­trophe arriva.

Elle arri­va, comme toutes les catas­trophes dans la vie de Mil­lard, par la voie linguistique.

Le four­nis­seur de pis­taches — un Levan­tin du nom de Harou­ni, ins­tal­lé à Vienne depuis vingt ans et qui four­nis­sait les meilleures pis­taches d’A­lep à toute la Ring­strasse — devait livrer cinq kilos de pis­taches mon­dées le 27 au soir. Mil­lard, char­gé de confir­mer la com­mande par télé­phone — le télé­phone étant une inven­tion récente que l’Im­pe­rial avait adop­tée avec la méfiance que les hôtels de luxe réservent à toute moder­ni­té — Mil­lard, donc, devait dire à Harouni :

— Fünf Kilo ges­chälte Pis­ta­zien, bitte. Lie­fe­rung mor­gen Abend.

Cinq kilos de pis­taches mon­dées, s’il vous plaît. Livrai­son demain soir.

Ce qu’il dit fut :

— Fünf Kilo ges­chälte Pis­ta­zien, bitte. Lie­fe­rung nächste Woche.

Livrai­son la semaine prochaine.

Mor­gen — demain. Nächste Woche — la semaine pro­chaine. La dif­fé­rence est consi­dé­rable. Harou­ni, qui était un com­mer­çant scru­pu­leux, nota « la semaine pro­chaine » et ran­gea la com­mande dans la pile des livrai­sons futures. Mil­lard rac­cro­cha le télé­phone avec la satis­fac­tion de l’homme qui croit avoir accom­pli sa mis­sion, et retour­na aux cuisines.

Le 27 au soir, pas de pistaches.

Le 28 au matin, pas de pistaches.

Le 28 à midi, Wink­ler deman­da les pis­taches, et l’on décou­vrit qu’il n’y avait pas de pis­taches, et l’on décou­vrit pour­quoi il n’y avait pas de pis­taches, et l’on décou­vrit que Mil­lard avait dit « la semaine pro­chaine » au lieu de « demain », et le silence qui tom­ba sur les cui­sines de l’Im­pe­rial fut le plus ter­rible de tous les silences que Mil­lard avait enten­dus depuis son arri­vée à Vienne — un silence qui conte­nait non pas de la colère mais du déses­poir, car sans pis­taches le gâteau de l’empereur était impos­sible, et sans le gâteau de l’empereur l’Im­pe­rial était désho­no­ré, et tout cela à cause d’un mot, un seul mot, pro­non­cé par un Fran­çais qui n’ap­pren­drait jamais l’allemand.

Wink­ler posa ses mains à plat sur le plan de tra­vail. Ses mains ne trem­blaient plus. Elles étaient immo­biles, et cette immo­bi­li­té était plus effrayante que n’im­porte quel tremblement.

— Nächste Woche, dit-il.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait un constat, un diag­nos­tic, un épitaphe.

— Je… je croyais avoir dit mor­gen, mur­mu­ra Millard.

— Vous croyez tou­jours avoir dit ce que vous n’a­vez pas dit. C’est votre talent le plus remar­quable, Herr Mil­lard. Le seul, peut-être, qui soit véri­ta­ble­ment inépuisable.

Schön­berg fut aler­té. Schön­berg des­cen­dit. Schön­berg essuya ses lunettes si fré­né­ti­que­ment que le verre gauche se fêla, ce qui ajou­ta à son désar­roi une note de céci­té par­tielle qui ren­dait la scène encore plus navrante.

— Trou­vez des pis­taches, dit-il. Je me moque de com­ment. Le dîner est après-demain.

Mais c’é­tait un same­di soir. Les four­nis­seurs étaient fer­més. Les mar­chés étaient fer­més. Les pis­taches d’A­lep ne poussent pas dans les parcs de Vienne, et même si elles y pous­saient, elles ne seraient pas mon­dées, et mon­der cinq kilos de pis­taches en deux jours, en plus de pré­pa­rer le reste du gâteau, était humai­ne­ment impossible.

Mil­lard se retrou­va seul dans les cui­sines. Wink­ler était par­ti — pas chez lui, pas au café, mais quelque part dans les pro­fon­deurs de l’hô­tel, dans un de ces recoins dont per­sonne ne connais­sait l’u­sage, pour digé­rer sa fureur en silence. Franz avait dis­pa­ru. Aloi­sia était res­tée, impas­sible à son poste de sucre, mais son impas­si­bi­li­té était celle du témoin qui a com­pris que l’ac­cu­sé est condam­né et qui ne peut rien faire.

Pepi appa­rut. Pepi appa­rais­sait tou­jours quand tout s’ef­fon­drait — c’é­tait son don, sa grâce, cette capa­ci­té des très jeunes à sur­gir dans les ruines comme l’herbe pousse entre les pavés.

— Les pis­taches, dit Pepi.

— Il n’y a pas de pistaches.

— Non. Mais il y a Harouni.

— Harou­ni est fermé.

— Le maga­sin de Harou­ni est fer­mé. Mais Harou­ni habite au-des­sus de son maga­sin. Et Harou­ni a un fils qui a qua­torze ans et qui joue au foot­ball avec moi le dimanche dans le Prater.

Mil­lard regar­da Pepi. Pepi sou­rit son sou­rire de Cheshire.

Une heure plus tard, Pepi était de retour avec cinq kilos de pis­taches d’A­lep dans un sac de toile — non mon­dées, certes, mais pré­sentes, tan­gibles, vertes et odo­rantes. Harou­ni fils les avait prises dans l’en­tre­pôt de son père pen­dant que son père dor­mait, avec la pro­messe que Pepi le lais­se­rait mar­quer trois buts dimanche pro­chain, pro­messe que Pepi n’a­vait aucune inten­tion de tenir mais qu’il avait for­mu­lée avec une sin­cé­ri­té si convain­cante que Harou­ni fils n’a­vait pas hésité.

Res­tait le mon­dage. Cinq kilos de pis­taches à mon­der à la main, dans la nuit de same­di à dimanche, pen­dant que le reste de la bri­gade dormait.

Mil­lard mon­da des pis­taches jus­qu’à trois heures du matin. Pepi mon­da des pis­taches à côté de lui, ses petites mains rapides et pré­cises — plus rapides que celles de Mil­lard, à vrai dire, car les doigts de qua­torze ans sont plus agiles que les doigts de trente-deux, ce que les pâtis­siers savent et que les adultes oublient.

À trois heures, une ombre des­cen­dit l’es­ca­lier de service.

Aloi­sia. Mas­sive, silen­cieuse, enve­lop­pée d’un châle de laine par-des­sus sa che­mise de nuit. Elle ne dit rien. Elle s’as­sit, prit une poi­gnée de pis­taches, et com­men­ça à monder.

À quatre heures, une deuxième ombre. Franz le roux, les che­veux en bataille, les yeux gon­flés de som­meil. Il ne dit rien non plus. Il s’as­sit et monda.

À cinq heures, les cinq kilos étaient mon­dés. Les quatre — Mil­lard, Pepi, Aloi­sia, Franz — se regar­dèrent au-des­sus de la mon­tagne de pis­taches vertes, et dans ce regard il y avait quelque chose que Mil­lard n’a­vait jamais vu dans les cui­sines de l’Im­pe­rial, quelque chose qui n’é­tait pas de l’a­mi­tié — c’é­tait trop tôt pour l’a­mi­tié — mais qui lui res­sem­blait de loin, comme un Kip­ferl res­semble de loin à un croissant.

Et c’est à ce moment — cinq heures du matin, le 1er mars 1890, le jour du dîner impé­rial — que Wink­ler entra dans les cuisines.

Il vit les pis­taches. Il vit Mil­lard. Il vit Pepi, Aloi­sia, Franz, les coques vides, les mains vertes, les visages fati­gués. Il vit tout, et tout ce qu’il vit lui déplut et l’é­mut en pro­por­tions égales, car Wink­ler était un homme chez qui le déplai­sir et l’é­mo­tion coexis­taient comme le sucre et le sel dans un cara­mel au beurre salé — en se ren­for­çant mutuellement.

Il ne dit rien. Il noua son tablier, se lava les mains, et com­men­ça à travailler.

*     *     *

La jour­née du 1er mars fut un cau­che­mar orga­ni­sé. Qua­rante-deux per­sonnes dans les cui­sines, cha­cune à son poste, cha­cune ten­due comme une corde de vio­lon, et au centre de cette ten­sion le gâteau — le gâteau de l’empereur, le gâteau impos­sible, qui pre­nait forme heure après heure sous les mains com­bi­nées de Wink­ler et de Millard.

Mil­lard pré­pa­rait le feuille­tage. Il le fai­sait avec une concen­tra­tion qu’il n’a­vait jamais atteinte, une concen­tra­tion qui excluait tout — la com­tesse, Klimt, Freud, Paris, le ministre, les favo­ris — tout sauf la pâte, le beurre, le rou­leau, le pli. Pli après pli, couche après couche, le feuille­tage deve­nait ce qu’il devait être — une archi­tec­ture de rien, un immeuble de vide, une cathé­drale d’air empri­son­née entre des feuilles de beurre si fines qu’on voyait le jour au travers.

Wink­ler pré­pa­rait le mas­se­pain. Le mas­se­pain de Wink­ler était une chose sérieuse — pas le mas­se­pain mou et sucré des confi­se­ries, mais un mas­se­pain dense, ferme, qui tenait la forme comme le marbre tient la forme de la sta­tue, et qui fon­dait pour­tant sur la langue avec une dou­ceur inat­ten­due, comme si la sévé­ri­té n’é­tait qu’une appa­rence et que le vrai visage du mas­se­pain était la tendresse.

Aloi­sia tra­vaillait sur les décors — des feuilles de sucre doré qui rap­pe­laient les motifs otto­mans, des ara­besques de cara­mel ins­pi­rées des faïences d’Iz­nik, et au som­met du gâteau, comme un cou­ron­ne­ment, une fleur de sucre filé qui n’é­tait ni une rose occi­den­tale ni une tulipe orien­tale mais quelque chose entre les deux, une fleur inven­tée, une fleur de nulle part.

Franz gla­çait. Pepi cou­rait. Les appren­tis trem­blaient. Et le gâteau montait.

À quatre heures de l’a­près-midi, il était prêt.

Il mesu­rait soixante cen­ti­mètres de haut — moins que la pièce mon­tée du ministre, mais infi­ni­ment plus com­plexe. Ses quatre étages super­po­saient le feuille­tage de Mil­lard et le mas­se­pain de Wink­ler en couches alter­nées, sépa­rées par une crème à la pis­tache dont le vert pâle lui­sait dans la lumière des lampes à gaz. Le gla­çage était d’un brun pro­fond, presque noir, un miroir de cho­co­lat dans lequel se reflé­taient les dorures du pla­fond. Et les décors d’A­loi­sia — les feuilles d’or, les ara­besques, la fleur impos­sible — trans­for­maient l’en­semble en un objet qui n’ap­par­te­nait plus tout à fait à la pâtis­se­rie mais à cet espace flou et ver­ti­gi­neux qui se trouve entre l’ar­ti­sa­nat et l’art, entre le comes­tible et le sacré.

La bri­gade regar­da le gâteau. Wink­ler regar­da le gâteau. Mil­lard regar­da le gâteau. Et pen­dant un ins­tant — un ins­tant seule­ment, mais un ins­tant qui dura assez long­temps pour que tout le monde le sente — il n’y eut plus de Fran­çais et d’Au­tri­chien, plus de Mil­lard et de Wink­ler, plus de guerre et de ran­cune. Il n’y eut que le gâteau, et le gâteau était beau.

Puis l’ins­tant pas­sa, parce que les ins­tants passent, et Wink­ler rede­vint Wink­ler, et le trans­port commença.

Le trans­port. Le mot seul suf­fit à expli­quer la suite.

Trans­por­ter un gâteau de soixante cen­ti­mètres de haut et de quinze kilos depuis les cui­sines de l’Ho­tel Impe­rial jus­qu’à la Hof­burg — un tra­jet de huit cents mètres le long de la Ring­strasse — est un exer­cice qui relève moins de la logis­tique que de la prière. On avait pré­vu une voi­ture atte­lée, un pla­teau spé­cial fixé par des sangles, un iti­né­raire soi­gneu­se­ment étu­dié pour évi­ter les pavés les plus dis­joints. Mil­lard devait accom­pa­gner le gâteau. Wink­ler aus­si. Les deux, ensemble, dans la voi­ture, avec le gâteau entre eux — une situa­tion qui, dans d’autres cir­cons­tances, aurait pu être comique, mais qui ce soir-là était solen­nelle comme un enter­re­ment ou un bap­tême, ce qui revient sou­vent au même.

La voi­ture s’é­bran­la. La Ring­strasse, en cette fin d’a­près-midi de mars, était encom­brée de fiacres, de tram­ways hip­po­mo­biles, de pié­tons et d’une fan­fare mili­taire qui répé­tait on ne savait quoi pour on ne savait quelle occa­sion. Le cocher avan­çait au pas. Mil­lard tenait le pla­teau d’un côté. Wink­ler tenait le pla­teau de l’autre. Le gâteau, entre eux, oscil­lait dou­ce­ment — à peine, presque rien, un fré­mis­se­ment — mais ce fré­mis­se­ment suf­fi­sait à faire mon­ter la sueur au front de Mil­lard, parce que Mil­lard connais­sait les fré­mis­se­ments, il les avait étu­diés mal­gré lui le soir de la pièce mon­tée, et il savait que le fré­mis­se­ment est le pre­mier signe, l’a­ver­tis­se­ment, le mur­mure du désastre avant le cri.

Ils arri­vèrent à la Hof­burg sans inci­dent. Le gâteau fut por­té à tra­vers la cour inté­rieure, le long d’un cou­loir flan­qué de gardes impé­riaux qui regar­daient pas­ser cette pro­ces­sion sucrée avec l’im­pas­si­bi­li­té de gens dont le métier est de ne s’é­ton­ner de rien, même quand un pâtis­sier fran­çais et un pâtis­sier autri­chien tra­versent le palais de l’empereur en por­tant un monu­ment de cho­co­lat et de pis­tache comme s’ils por­taient le Saint-Sacrement.

Le gâteau fut posé dans les cui­sines de la Hof­burg, sur une table pré­vue à cet effet, dans une pièce fraîche où il atten­drait le ser­vice. Mil­lard et Wink­ler se reti­rèrent. Ils n’é­taient pas invi­tés au dîner — les pâtis­siers ne dînent pas avec les empe­reurs, pas plus que les bâtis­seurs de cathé­drales ne prient avec les évêques — mais ils res­te­raient dans les cui­sines, dis­po­nibles, au cas où.

Le dîner com­men­ça à huit heures. Mil­lard l’en­ten­dit à tra­vers les murs — le brou­ha­ha des conver­sa­tions, le tin­te­ment des verres, l’or­chestre qui jouait des valses puis, par cour­toi­sie pour les Otto­mans, une mélo­die qui ten­tait de res­sem­bler à quelque chose de turc et qui res­sem­blait sur­tout à une valse jouée avec un accent.

À dix heures, le des­sert fut annoncé.

Mil­lard ne vit pas la scène. Il ne la ver­rait jamais — elle lui serait racon­tée par Pepi, qui la tenait d’un gar­çon de cui­sine de la Hof­burg, qui la tenait d’un ser­veur, qui la tenait du maître d’hô­tel, et chaque inter­mé­diaire avait ajou­té sa couche de détails comme on ajoute une couche de feuille­tage, si bien que la ver­sion finale res­sem­blait peut-être autant à la véri­té qu’un crois­sant res­semble au blé dont il est fait, c’est-à-dire pro­fon­dé­ment mais pas visiblement.

Le gâteau fut appor­té. L’empereur le regar­da. L’am­bas­sa­deur otto­man le regar­da. Quatre-vingts convives le regar­dèrent. Et il se pas­sa quelque chose que per­sonne n’a­vait prévu.

L’un des décors d’A­loi­sia — une feuille de sucre doré fixée au som­met — se déta­cha. Len­te­ment, gra­cieu­se­ment, avec cette élé­gance que seul le sucre pos­sède quand il tombe, parce que le sucre, contrai­re­ment aux hommes, ne s’af­fole jamais. La feuille glis­sa le long du gâteau, effleu­ra le gla­çage miroir, et atter­rit sur la nappe blanche devant l’empereur François-Joseph.

L’empereur la regar­da. C’é­tait un vieil homme de soixante ans, fati­gué par trente ans de règne, usé par les tra­gé­dies — la mort de son fils Rodolphe à Mayer­ling, un an plus tôt exac­te­ment, pesait encore sur ses épaules comme un man­teau de plomb. Il regar­da cette feuille d’or tom­bée sur la nappe, ce frag­ment de beau­té déta­ché de l’en­semble, et quelque chose se pro­dui­sit sur son visage — non pas un sou­rire, l’empereur ne sou­riait plus beau­coup depuis Mayer­ling, mais un relâ­che­ment, un adou­cis­se­ment, comme si la chute de cette feuille de sucre lui rap­pe­lait que les belles choses tombent, et que les belles choses qui tombent sont peut-être les plus belles.

Il prit la feuille entre ses doigts. Il la por­ta à ses lèvres. Il la goûta.

Puis il goû­ta le gâteau.

Et l’empereur Fran­çois-Joseph, devant quatre-vingts convives et une délé­ga­tion du sul­tan otto­man, devant les lustres et les dorures et les uni­formes et les smo­kings, devant l’or­chestre qui s’é­tait tu et les ser­veurs qui s’é­taient figés, l’empereur Fran­çois-Joseph fer­ma les yeux.

CHA­PITRE 8 — LE NOM

Le len­de­main du dîner impé­rial, Gus­tave Mil­lard dor­mit qua­torze heures d’af­fi­lée — un record per­son­nel qu’il n’a­vait pas appro­ché depuis l’en­fance et qu’il n’ap­pro­che­rait plus jamais, car le som­meil du triomphe est un som­meil unique, un som­meil qui ne se repro­duit pas, comme le pre­mier bai­ser ou la pre­mière neige, et quand il se réveilla dans sa chambre de la Schwind­gasse le chat gris fai­sait sa ronde dans la cour et le soleil — chose raris­sime à Vienne en mars — tom­bait droit sur le lit.

Il ne savait pas encore ce qui s’é­tait passé.

Il savait que le gâteau avait été ser­vi. Il savait que la feuille de sucre était tom­bée — Pepi le lui avait racon­té à minuit, dans les cui­sines de la Hof­burg, avec des yeux si grands qu’on aurait pu y loger deux Sacher­torte. Il savait que l’empereur avait goû­té. Mais il ne savait pas la suite, parce que la suite appar­te­nait au monde d’en haut, au monde des salons et des cou­loirs de palais, et que les pâtis­siers, une fois le gâteau posé sur la table, perdent tout pou­voir sur leur créa­tion, de même que les poètes, une fois le livre publié, perdent tout pou­voir sur les mots.

La suite, il l’ap­prit en des­cen­dant à la pen­sion pour le petit-déjeuner.

La patronne de la pen­sion — une veuve nom­mée Frau Gerst­ner, petite, sèche, per­pé­tuel­le­ment enve­lop­pée dans un tablier qui avait été bleu et qui était main­te­nant d’une cou­leur indé­fi­nis­sable, comme tout ce qui a été lavé trop sou­vent — Frau Gerst­ner l’at­ten­dait au bas de l’es­ca­lier avec un jour­nal à la main et un visage qui expri­mait, pour la pre­mière fois depuis que Mil­lard la connais­sait, quelque chose qui res­sem­blait à de l’intérêt.

— Herr Mil­lard, dit-elle. Sie ste­hen in der Zeitung.

Vous êtes dans le journal.

Elle ten­dit le Wie­ner Tag­blatt. En page trois, sous le compte ren­du du dîner impé­rial — un compte ren­du qui occu­pait une colonne entière et qui détaillait les dis­cours, les toasts, les menus, les uni­formes et la liste des invi­tés avec la méti­cu­lo­si­té d’un gref­fier —, un para­graphe était consa­cré au dessert.

Mil­lard ne put pas le lire — son alle­mand, mal­gré trois mois de pro­grès, n’é­tait pas encore à la hau­teur du style fleu­ri du Wie­ner Tag­blatt. Frau Gerst­ner le lui tra­dui­sit, avec un plai­sir non dis­si­mu­lé, car tra­duire le jour­nal pour un loca­taire célèbre valait toutes les aug­men­ta­tions de loyer.

L’ar­ticle disait, en sub­stance, que le des­sert avait été l’é­vé­ne­ment du dîner. Que l’empereur avait deman­dé le nom du gâteau et qu’on n’a­vait pas su le lui don­ner, car le gâteau n’a­vait pas de nom. Que l’am­bas­sa­deur otto­man avait deman­dé la recette, ce qui consti­tuait un triomphe diplo­ma­tique au moins aus­si consi­dé­rable que n’im­porte quel trai­té com­mer­cial. Et que le gâteau — « une créa­tion à nulle autre pareille, qui mêle avec une audace inédite les saveurs de l’O­rient et les tech­niques de l’Oc­ci­dent » — avait été l’œuvre conjointe de Herr Karl Wink­ler, chef pâtis­sier de l’Im­pe­rial, et de Herr Gus­tave Mil­lard, pâtis­sier français.

Gus­tave Mil­lard. Son nom, impri­mé dans le Wie­ner Tag­blatt, en carac­tères gothiques, sur la même page que celui de l’empereur.

Mil­lard regar­da le jour­nal. Le jour­nal le regar­da. Et quelque chose se pro­dui­sit en lui qui n’a­vait pas de nom non plus — pas de la joie, pas du sou­la­ge­ment, pas de la fier­té, mais un mélange des trois, agi­té de quelque chose de plus obs­cur et de plus pro­fond, quelque chose que Freud aurait pro­ba­ble­ment su nom­mer mais que Mil­lard, parce qu’il n’é­tait pas Freud, gar­da en lui sans l’a­na­ly­ser, comme on garde une pâte au repos — en sachant qu’elle lève­ra, sans savoir exac­te­ment quand ni de combien.

*     *     *

À l’Im­pe­rial, tout avait chan­gé. Ou plu­tôt rien n’a­vait chan­gé et tout avait chan­gé, ce qui est la manière vien­noise — les murs étaient les mêmes, les lustres étaient les mêmes, les esca­liers de marbre mon­taient vers les mêmes étages et des­cen­daient vers les mêmes cui­sines, mais l’air était dif­fé­rent, la lumière était dif­fé­rente, et les regards étaient différents.

Schön­berg l’ac­cueillit avec un sou­rire — un vrai sou­rire, pas le sou­rire ner­veux et méfiant des mois pré­cé­dents, mais un sou­rire de direc­teur satis­fait, ce qui est le sou­rire le plus rare et le plus bref de la zoo­lo­gie hôtelière.

— Le bureau du cham­bel­lan de la cour a télé­pho­né ce matin, dit-il. Sa Majes­té sou­haite que le gâteau porte un nom. Et Sa Majes­té sou­haite que le gâteau soit ins­crit au réper­toire de l’Ho­tel Impe­rial, de façon permanente.

De façon per­ma­nente. Les mots flot­tèrent dans l’air du bureau comme des bulles de cham­pagne — légers, dorés, éphé­mères en appa­rence mais char­gés d’un poids considérable.

— Quel nom ? deman­da Millard.

— C’est à vous et à Herr Wink­ler d’en décider.

Mil­lard des­cen­dit aux cui­sines. Wink­ler était à son poste — le même poste, le même tablier, la même Lin­zer Torte en cours de gla­çage. Mais quand Mil­lard s’ap­pro­cha, Wink­ler fit une chose qu’il n’a­vait jamais faite : il s’ar­rê­ta de tra­vailler. Il posa son cou­teau à gla­cer, s’es­suya les mains, et attendit.

— Il faut trou­ver un nom, dit Millard.

— J’ai entendu.

Silence. Mais un silence nou­veau — pas le silence-cou­teau, pas le silence-gla­cier, pas le silence-juge­ment. Un silence de tra­vail. Le silence de deux hommes devant un pro­blème com­mun, et qui attendent que la solu­tion vienne, comme on attend qu’une pâte lève — en ne fai­sant rien, ce qui est la chose la plus dif­fi­cile au monde pour un homme qui a l’ha­bi­tude de faire.

— On ne peut pas l’ap­pe­ler Impe­rial Torte, dit Wink­ler. Le nom est pris.

— On ne peut pas l’ap­pe­ler Mil­lard Torte, dit Mil­lard. Per­sonne ne sau­rait le prononcer.

C’é­tait la pre­mière plai­san­te­rie que Mil­lard fai­sait devant Wink­ler. Et c’é­tait la pre­mière fois que Wink­ler y répon­dait par autre chose qu’un silence :

— On ne peut pas non plus l’ap­pe­ler Wink­ler Torte. Ce serait injuste.

Ce « injuste » conte­nait un monde. Wink­ler admet­tait, dans ce mot unique, que le gâteau n’é­tait pas le sien seul. Que Mil­lard y avait sa part. Que la part de Mil­lard était peut-être — peut-être — égale à la sienne. C’é­tait un pro­grès consi­dé­rable, un pro­grès de plu­sieurs mois concen­tré dans un seul adjec­tif, et Mil­lard, qui avait appris de Freud à écou­ter les mots que les gens ne choi­sissent pas, l’entendit.

— C’est un gâteau de l’entre-deux, dit Mil­lard. Ni fran­çais ni viennois.

— Ni orien­tal ni occi­den­tal, ajou­ta Winkler.

— Un gâteau qui n’a pas de pays.

— Un gâteau qui a tous les pays.

Ils se regar­dèrent. Et dans ce regard — le pre­mier vrai regard échan­gé entre eux, le pre­mier regard qui n’é­tait ni un défi ni une éva­lua­tion ni une menace mais une recon­nais­sance — dans ce regard, le nom apparut.

Il appa­rut comme appa­raissent les évi­dences — non pas dans un éclair mais dans un glis­se­ment, un dépla­ce­ment imper­cep­tible qui fait que sou­dain ce qui était invi­sible devient visible, et qu’on se demande com­ment on a pu ne pas le voir.

— Ring­strasse, dit Millard.

Wink­ler le regarda.

— Ring­strasse Torte, répé­ta Mil­lard. Le bou­le­vard cir­cu­laire. L’en­droit où tout se ren­contre — l’O­pé­ra et le Par­le­ment, l’u­ni­ver­si­té et l’é­glise, l’an­cien et le nou­veau. Le bou­le­vard qui fait le tour de la ville sans jamais s’arrêter.

Wink­ler ne répon­dit pas tout de suite. Il prit son cou­teau à gla­cer, le repo­sa. Il regar­da la Lin­zer Torte inache­vée, puis Mil­lard, puis un point dans l’es­pace que Mil­lard ne pou­vait pas voir.

— Ring­strasse Torte, dit-il enfin. Oui.

Ce « oui » fut tout. Pas de poi­gnée de main, pas d’embrassade, pas de dis­cours. Un « oui » de pâtis­sier, sec et défi­ni­tif comme un gla­çage qui prend.

*     *     *

L’a­près-midi, Mil­lard mon­ta à la chambre 214. La com­tesse était assise dans son fau­teuil, près de la fenêtre. Elle ne lisait pas. Elle regar­dait dehors, vers la Ring­strasse, et sur ses genoux il y avait un car­ton à des­sin que Mil­lard recon­nut — un car­ton du Seces­sion, avec les ini­tiales GK impri­mées dans le coin.

— Le por­trait est fini ? deman­da Millard.

— Le por­trait est fini, dit la comtesse.

Elle ouvrit le car­ton. Le des­sin — car ce n’é­tait pas encore une pein­ture, c’é­tait une étude, un cro­quis pré­pa­ra­toire — mon­trait une femme aux yeux verts dans un fau­teuil, enve­lop­pée d’or et de motifs géo­mé­triques, et cette femme res­sem­blait à la com­tesse et ne lui res­sem­blait pas, de la même façon que les Kip­ferl de Mil­lard res­sem­blaient aux Kip­ferl vien­nois et ne leur res­sem­blaient pas — une tra­duc­tion, une inter­pré­ta­tion, un pas­sage d’un monde à un autre.

— C’est beau, dit Millard.

— C’est moi vue par un autre, dit la com­tesse. Ce qui est tou­jours plus beau et tou­jours faux.

Mil­lard posa l’as­siette du jour — un Kip­ferl, un seul, mais le meilleur qu’il eût jamais fait, un Kip­ferl qui n’a­vait plus rien du crois­sant raté des pre­miers jours ni du Kip­ferl humble des semaines de péni­tence, un Kip­ferl qui était deve­nu quelque chose d’u­nique, de per­son­nel, d’irréductible.

— Vous par­tez ? deman­da-t-il, parce qu’il y avait dans la voix de la com­tesse, dans son regard par la fenêtre, dans la façon dont elle tenait le car­ton de Klimt, quelque chose qui res­sem­blait à une fin.

— Je pars demain. Je rentre à Budapest.

— Pour­quoi ?

La com­tesse sou­rit. Le même sou­rire que le pre­mier jour, quand le Kip­ferl était tom­bé sur le marbre du hall — un sou­rire qui conte­nait à la fois de l’a­mu­se­ment et de la tris­tesse, et qui ren­dait l’un indis­so­ciable de l’autre.

— Parce que j’ai ces­sé d’at­tendre, dit-elle.

Mil­lard ne deman­da pas qui elle avait ces­sé d’at­tendre. Il ne deman­da pas pour­quoi. Il posa l’as­siette, et la com­tesse prit le Kip­ferl, et le cro­qua, et cette fois elle ne fer­ma pas les yeux — elle les gar­da ouverts, fixés sur Mil­lard, et ce regard ouvert était plus intime que tous les yeux fer­més du monde, parce que les yeux fer­més sont un plai­sir qu’on garde pour soi et que les yeux ouverts sont un plai­sir qu’on offre.

— Herr Mil­lard, dit-elle. Vous avez fait ce que vous disiez sans le dire. Vous m’a­vez man­qué avant même de partir.

Gefällt. Fehlt. Plaire. Man­quer. Les deux mots qui s’é­taient emmê­lés dans sa bouche, un après-midi de jan­vier, et qui s’é­taient révé­lés plus vrais que n’im­porte quelle phrase correcte.

Mil­lard ne trou­va rien à répondre. Mais il ne cher­cha pas à répondre, parce qu’il avait enfin com­pris — par Freud, par Vienne, par trois mois de lap­sus et de catas­trophes — que les meilleures réponses sont celles qu’on ne for­mule pas, et que le silence, quand il est plein, est la seule langue qui ne ment jamais.

*     *     *

Le dimanche sui­vant, au Café Landt­mann, Freud com­man­da un Schwar­zer, Mil­lard com­man­da un Melange, et le ser­veur ne deman­da rien parce qu’il n’a­vait jamais rien eu besoin de demander.

— Alors, dit Freud. Le gâteau de l’empereur.

— Le gâteau de l’empereur.

— Et la com­tesse est partie.

Mil­lard ne deman­da pas com­ment Freud le savait. Freud savait tou­jours. C’é­tait son métier de savoir, ou plu­tôt son métier de déduire, ce qui revient au même mais en plus irritant.

— Vous avez créé un gâteau qui n’exis­tait pas, dit Freud. Un gâteau qui est le pro­duit de vos erreurs — vos erreurs d’al­le­mand, vos erreurs de diplo­ma­tie, vos erreurs de cœur. Sans la pièce mon­tée tom­bée, vous ne seriez pas venu à Vienne. Sans le Sacher, vous n’au­riez pas été relé­gué. Sans la relé­ga­tion, vous n’au­riez pas obser­vé Wink­ler. Sans Wink­ler, vous n’au­riez pas trou­vé la tech­nique. Sans vos lap­sus, vous ne m’au­riez pas inté­res­sé. Sans moi, vous n’au­riez pas ren­con­tré Klimt. Sans Klimt, la com­tesse… — Freud s’in­ter­rom­pit, par pudeur ou par cal­cul, les deux étant dif­fi­ciles à dis­tin­guer chez lui. Bref. Votre gâteau est un lap­sus réus­si. Une erreur deve­nue véri­té. C’est, si vous me per­met­tez, une assez bonne défi­ni­tion de l’art.

Mil­lard but son Melange. Dehors, la Ring­strasse tour­nait — elle tourne tou­jours, c’est son prin­cipe, un bou­le­vard qui ne va nulle part et qui revient tou­jours, un cercle de pierre et de tram­ways et de lustres et de pâtis­se­ries, un cercle où l’O­rient ren­contre l’Oc­ci­dent et où un pâtis­sier fran­çais peut, à force de se trom­per, finir par trouver.

— Doc­teur Freud, dit Mil­lard. J’ai une question.

— Allez‑y.

— Est-ce que mes lap­sus vont dis­pa­raître main­te­nant que j’ai trou­vé ce que je cherchais ?

Freud sou­rit. Ce sou­rire d’in­té­rêt, de curio­si­té presque gour­mande, le sou­rire du pre­mier jour au Landt­mann, quand Mil­lard avait dit « unge­bo­ren » au lieu de « ungeschickt ».

— Herr Mil­lard, dit-il, vos lap­sus ne dis­pa­raî­tront jamais. Per­sonne ne gué­rit de ses erreurs. On apprend à les habi­ter, c’est tout. Et par­fois — rare­ment, mais par­fois — on les trans­forme en Ring­strasse Torte.

Mil­lard rit. C’é­tait la pre­mière fois qu’il riait à Vienne — un vrai rire, un rire de tout le corps, un rire qui fit se retour­ner trois ser­veurs et un baron silé­sien et que Freud nota dans son car­net, non pas parce que le rire était cli­ni­que­ment inté­res­sant, mais parce que le rire, quand il vient après trois mois de soli­tude, de Kip­ferl et de catas­trophes, est peut-être le son le plus humain qui soit, et qu’un méde­cin, même quand il est en train de deve­nir le méde­cin le plus célèbre du monde, a le droit de s’en réjouir.

Dehors, le Danube cou­lait. Les fiacres pas­saient. Les valses tour­naient. Et dans les cui­sines de l’Ho­tel Impe­rial, Karl Wink­ler gla­çait une Ring­strasse Torte — la pre­mière d’une longue série — avec des gestes lents et pré­cis, et si quel­qu’un avait eu l’au­dace de le regar­der de très près, ce que per­sonne n’a­vait, on aurait pu voir sur ses lèvres quelque chose qui res­sem­blait, de très loin, dans la lumière vacillante du gaz, à un sourire.

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La Ring­strasse Torte — Cha­pitres 7 et 8

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La Ring­strasse
Torte

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Cha­pitres 4 à 6

CHA­PITRE 4 — LE DOCTEUR

Le Café Landt­mann se trouve à deux pas du Burg­thea­ter, sur la Ring­strasse, et c’est le genre d’en­droit où un homme peut s’as­seoir seul à une table de marbre pen­dant trois heures devant un seul Melange sans que per­sonne ne lui demande de par­tir, parce que les cafés vien­nois ont com­pris, depuis long­temps, que la soli­tude d’un homme devant un café n’est pas un pro­blème à résoudre mais un spec­tacle à respecter.

Mil­lard y avait pris ses habi­tudes. Pas au Sacher — plus jamais au Sacher — mais au Landt­mann, où per­sonne ne le connais­sait et où son alle­mand défec­tueux pas­sait inaper­çu dans le brou­ha­ha des conver­sa­tions, le frois­se­ment des jour­naux et le bruit des cuillères contre la porcelaine.

C’é­tait un dimanche de la mi-décembre, un de ces dimanches vien­nois où la ville semble se recueillir sous un ciel bas et gris, comme si elle priait — non pas un dieu par­ti­cu­lier, mais l’i­dée géné­rale que les choses vont conti­nuer, ce qui à Vienne n’al­lait jamais de soi. Mil­lard lisait le Wie­ner Tag­blatt — ou plu­tôt il regar­dait le Wie­ner Tag­blatt, car lire sup­po­sait une maî­trise de l’al­le­mand qu’il était loin de pos­sé­der — quand un homme s’as­sit à la table voisine.

L’homme avait une cin­quan­taine d’an­nées, une barbe grise taillée avec soin, des yeux sombres et vifs der­rière des lunettes rondes, et un cos­tume trois-pièces d’une cor­rec­tion irré­pro­chable mais légè­re­ment usé aux coudes, ce qui sug­gé­rait un homme qui pen­sait beau­coup et gagnait peu, ou qui gagnait suf­fi­sam­ment mais oubliait de s’a­che­ter des vête­ments, ce qui est le propre des savants et des dis­traits. Il com­man­da un Schwar­zer — un café noir, sans lait, ce que les Vien­nois consi­dèrent comme un choix aus­tère et les méde­cins comme un choix ner­veux — et ouvrit un car­net dans lequel il se mit à écrire avec une rapi­di­té qui contras­tait avec la len­teur de tout le reste du café.

Mil­lard n’y prê­ta pas atten­tion. Il était occu­pé à déchif­frer un article sur les cours du beurre, acti­vi­té qui requé­rait toute sa concen­tra­tion et un dic­tion­naire de poche qu’il consul­tait toutes les trois lignes.

Le pro­blème vint du dictionnaire.

Mil­lard, en le posant sur la table, le posa mal. Le dic­tion­naire glis­sa, heur­ta la tasse de Melange, qui se ren­ver­sa sur la sou­coupe, qui bas­cu­la contre le sucrier, qui tom­ba sur le sol avec un bruit de por­ce­laine bri­sée qui fit se retour­ner trois ser­veurs et un baron silésien.

— Ent­schul­di­gung ! dit Mil­lard en se levant d’un bond. Ich bin so… so… ungeboren !

Il vou­lait dire « unges­chickt » — mal­adroit. Ce qu’il dit, « unge­bo­ren », signi­fie « pas encore né ». Ce qui don­nait : « Excu­sez-moi, je suis tel­le­ment pas encore né ! »

L’homme à la barbe grise leva les yeux de son car­net. Il regar­da Mil­lard. Il regar­da le sucrier bri­sé. Il regar­da Mil­lard à nouveau.

Et il sourit.

Pas le sou­rire de Wink­ler — ce sou­rire-lame, ce sou­rire-scal­pel. Un autre sou­rire. Un sou­rire d’in­té­rêt, de curio­si­té presque gour­mande, le sou­rire du natu­ra­liste qui vient de décou­vrir un insecte qu’il n’a­vait pas encore catalogué.

— Unge­bo­ren, répé­ta l’homme. Nicht ungeschickt ?

— Ja, ja, unges­chickt, se cor­ri­gea Mil­lard, rouge jus­qu’aux oreilles. Ent­schul­di­gung, mein Deutsch ist sehr…

Il cher­cha le mot pour « mau­vais ». Il trou­va « böse », qui signi­fie « méchant ».

— Mon alle­mand est très méchant, dit-il en substance.

L’homme à la barbe nota quelque chose dans son car­net. Mil­lard ne put voir quoi, mais la vitesse à laquelle la plume cou­rut sur le papier sug­gé­rait que le quelque chose l’in­té­res­sait considérablement.

— Vous êtes fran­çais, dit l’homme en fran­çais — un fran­çais excellent, à peine tein­té d’un accent qui arron­dis­sait les voyelles et adou­cis­sait les consonnes.

— Oui.

— Et votre alle­mand est — il cher­cha le mot juste, avec le soin d’un homme pour qui les mots justes sont une affaire sérieuse — en formation.

C’é­tait la façon la plus polie qu’on ait jamais trou­vée pour dire « désas­treux ». Mil­lard en fut presque reconnaissant.

— Je m’ap­pelle Mil­lard, dit-il. Gus­tave Mil­lard. Je suis pâtis­sier à l’Ho­tel Imperial.

— Doc­teur Sig­mund Freud, dit l’homme. Je suis médecin.

Mil­lard ser­ra la main qu’on lui ten­dait. Le nom ne lui dit rien, ce qui était nor­mal en décembre 1889, car Freud n’a­vait pas encore publié les tra­vaux qui le ren­draient célèbre, pas encore inven­té la psy­cha­na­lyse telle qu’on la connaî­trait, pas encore fait scan­dale — il n’é­tait encore qu’un neu­ro­logue de qua­rante-trois ans qui rece­vait des patients dans son cabi­net de la Berg­gasse et que ses confrères regar­daient avec un mélange de res­pect et de perplexité.

— Pâtis­sier, dit Freud. C’est un beau métier. Un métier du désir.

— Du désir ?

— Per­sonne n’a besoin de pâtis­se­rie. On a besoin de pain, de viande, de légumes. Mais la pâtis­se­rie, c’est le super­flu — et le super­flu, c’est le désir à l’é­tat pur. Vous fabri­quez du désir, Herr Millard.

Mil­lard n’a­vait jamais envi­sa­gé les choses sous cet angle. Il fabri­quait des gâteaux. Il les fabri­quait bien, ou du moins il le croyait, et depuis deux semaines à Vienne il n’en était plus si sûr. Mais du désir ?

— Je fabrique sur­tout des Kip­ferl, dit-il, et il y avait dans sa voix une amer­tume qu’il n’a­vait pas prévue.

Freud nota quelque chose dans son carnet.

— Vous n’ai­mez pas les Kipferl ?

— Ce n’est pas que je ne les aime pas. C’est que je suis capable de beau­coup mieux.

— Mais on ne vous laisse pas faire mieux.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Freud énon­çait un fait, avec la même assu­rance tran­quille qu’un mathé­ma­ti­cien énon­çant un théo­rème. Mil­lard le regar­da avec surprise.

— Com­ment le savez-vous ?

— Vous avez de la farine sous les ongles — un pâtis­sier qui fait des tra­vaux déli­cats se lave les mains après chaque étape, un pâtis­sier qui fait des Kip­ferl toute la jour­née ne prend plus cette peine. Et vous avez dit « je suis capable de beau­coup mieux » avec une colère qui n’est pas diri­gée contre les Kip­ferl — qui sont un gâteau par­fai­te­ment inno­cent — mais contre quel­qu’un qui vous a relé­gué aux Kipferl.

Mil­lard res­ta silen­cieux. Il avait l’im­pres­sion désa­gréable qu’on venait de lui ouvrir le crâne et de regar­der à l’in­té­rieur, et que ce qu’on y voyait n’é­tait pas très glorieux.

— Par­don­nez-moi, dit Freud avec un sou­rire qui n’a­vait rien de moqueur. C’est une défor­ma­tion pro­fes­sion­nelle. Je passe mes jour­nées à écou­ter ce que les gens ne disent pas. Les pâtis­siers sont des sujets par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sants — ils créent des choses belles et éphé­mères, ce qui sup­pose une rela­tion com­plexe avec la per­ma­nence et la perte.

— Je n’ai pas une rela­tion com­plexe avec la per­ma­nence et la perte, dit Mil­lard. J’ai une rela­tion com­plexe avec un Autri­chien qui me déteste et un direc­teur qui me surveille.

— C’est sou­vent la même chose, dit Freud.

Mil­lard ne com­prit pas ce que cela signi­fiait. Il ne com­pren­drait que beau­coup plus tard — des mois plus tard, dans des cir­cons­tances très dif­fé­rentes — que Freud avait, en une phrase, résu­mé l’es­sen­tiel de son pro­blème vien­nois, à savoir que l’hos­ti­li­té de Wink­ler et la sur­veillance de Schön­berg n’é­taient pas deux pro­blèmes mais un seul, et que ce pro­blème n’é­tait pas vien­nois mais humain.

Ils prirent un deuxième café. Puis un troi­sième. Mil­lard, qui n’a­vait par­lé à per­sonne — réel­le­ment par­lé, en fran­çais, avec des phrases com­plètes et des pen­sées for­mu­lées — depuis son arri­vée à Vienne, se sur­prit à racon­ter. Il racon­ta Paris, la Mai­son Dorin, la pièce mon­tée, les favo­ris du ministre. Il racon­ta le train, l’ar­ri­vée, Wink­ler, les Kip­ferl. Il racon­ta le Sacher, la Sacher­torte, les yeux fer­més, Dop­pler, le bureau de Schön­berg. Il racon­ta tout, et en racon­tant il enten­dit sa propre his­toire pour la pre­mière fois, et elle lui parut à la fois tra­gique et ridi­cule, ce qu’elle était.

Freud écou­tait. De temps en temps il notait quelque chose dans son car­net — un mot, une flèche, un point d’in­ter­ro­ga­tion. De temps en temps il posait une ques­tion, tou­jours brève, tou­jours inattendue :

— Quelle forme avait la pièce montée ?

— Cinq conti­nents, en étages.

— Cinq conti­nents. Et c’est l’Eu­rope qui est tom­bée en pre­mier, avez-vous dit. Intéressant.

Ou :

— Quand vous avez goû­té la Sacher­torte, vous avez fer­mé les yeux. Fer­mez-vous les yeux quand vous goû­tez vos propres gâteaux ?

— Non. Jamais.

— Jamais. Notez cela, Herr Mil­lard. Un homme qui ferme les yeux devant la créa­tion d’un autre et qui les garde ouverts devant la sienne — il y a là quelque chose.

Mil­lard ne nota rien du tout, parce qu’il n’a­vait pas de car­net et parce que la remarque lui parut obs­cure. Mais elle s’in­si­nua en lui, comme le sucre s’in­si­nue dans une pâte — len­te­ment, invi­si­ble­ment, en chan­geant tout.

À cinq heures, la lumière bais­sa. Les becs de gaz s’al­lu­mèrent dans la Ring­strasse. Le Landt­mann se rem­plis­sait du public du dimanche soir — des familles, des étu­diants, des offi­ciers en per­mis­sion. Freud ras­sem­bla ses affaires.

— Herr Mil­lard, dit-il, je vais vous dire deux choses. La pre­mière : vous ne faites pas des lap­sus en alle­mand parce que vous par­lez mal alle­mand. Vous faites des lap­sus en alle­mand parce que vous avez des choses à dire que vous ne pou­vez pas dire autrement.

— Et la seconde ?

— La seconde : vous devriez faire goû­ter vos Kip­ferl à quel­qu’un qui n’est pas vien­nois. Un Vien­nois goû­te­ra tou­jours un Kip­ferl en le com­pa­rant à tous les Kip­ferl qu’il a man­gés depuis l’en­fance, et vous per­drez tou­jours cette com­pa­rai­son. Trou­vez quel­qu’un qui n’a pas de com­pa­rai­son. Trou­vez un palais vierge.

Freud paya son café — il insis­ta pour payer celui de Mil­lard aus­si, avec la géné­ro­si­té dis­traite d’un homme qui oublie­ra cette dépense dans l’heure mais n’ou­blie­ra pas la conver­sa­tion dans l’an­née — et sor­tit dans la nuit vien­noise, son car­net sous le bras, sa barbe grise dans le froid.

Mil­lard res­ta seul au Landt­mann. Le ser­veur vint débar­ras­ser. Le sucrier bri­sé avait été rem­pla­cé depuis longtemps.

Trou­vez un palais vierge.

Mil­lard ne savait pas encore ce que cette phrase signi­fiait. Mais elle tour­nait en lui, comme un motif dans une pâte feuille­tée — couche après couche, repli après repli, et chaque fois qu’on déplie on retrouve le même des­sin, légè­re­ment transformé.

*     *     *

Les ren­contres au Landt­mann devinrent régu­lières. Pas quo­ti­diennes — Freud avait ses patients, Mil­lard avait ses Kip­ferl — mais heb­do­ma­daires, le dimanche après-midi, à la même table, avec la même com­mande : un Schwar­zer pour Freud, un Melange pour Mil­lard. Le ser­veur finit par ne plus demander.

Freud posait des ques­tions. Mil­lard répon­dait. Et chaque réponse conte­nait un lap­sus, une erreur, un mot de tra­vers, que Freud recueillait avec la délec­ta­tion d’un ento­mo­lo­giste devant un papillon rare.

Un dimanche, Mil­lard vou­lut dire qu’il se sen­tait « fremd » — étran­ger — dans les cui­sines de l’Im­pe­rial. Ce qu’il dit fut « Freund » — ami. « Je me sens très ami dans les cui­sines. » Freud posa sa tasse.

— Vous dites ami quand vous pen­sez étran­ger. C’est peut-être que les deux sont liés. On ne peut deve­nir ami qu’en ayant d’a­bord été étran­ger. C’est une condi­tion, pas un obstacle.

Un autre dimanche, Mil­lard ten­ta de décrire la sen­sa­tion qu’il éprou­vait devant un gâteau réus­si — ce moment où la pâte, le sucre, le beurre et le temps se com­binent en quelque chose qui dépasse la somme de ses par­ties. Il cher­cha le mot alle­mand pour « accom­plis­se­ment ». Il trou­va « Unter­gang » — qui signi­fie « nau­frage », ou « déclin ».

— Mon gâteau est un nau­frage, dit-il en substance.

Freud ne rit pas. Il hocha la tête.

— Il y a peut-être une véri­té là-dedans aus­si, dit-il. Tout accom­plis­se­ment contient sa propre des­truc­tion. Le gâteau par­fait sera man­gé. La pièce mon­tée la plus belle s’ef­fon­dre­ra — vous le savez mieux que per­sonne. Créer, pour un pâtis­sier, c’est accep­ter le naufrage.

Mil­lard le regar­da avec cet air de stu­pé­fac­tion légè­re­ment offen­sée qu’il arbo­rait chaque fois que Freud trans­for­mait ses erreurs en révélations.

— Doc­teur Freud, dit-il, j’ai sim­ple­ment confon­du deux mots.

— Per­sonne ne confond sim­ple­ment deux mots, Herr Mil­lard. Le lan­gage n’est pas un outil. C’est un pay­sage. Et quand on se perd dans un pay­sage, on ne se perd pas au hasard — on se perd vers les endroits où l’on vou­lait aller sans le savoir.

Mil­lard but son Melange et ne répon­dit pas, parce qu’il n’y avait rien à répondre, et parce que Freud, quand il par­lait ain­si, avait cette façon de vous regar­der par-des­sus ses lunettes qui ren­dait toute contra­dic­tion inutile — non pas parce qu’il avait rai­son, mais parce qu’il avait l’air tel­le­ment convain­cu d’a­voir rai­son que le contre­dire aurait été comme essayer de convaincre un mur qu’il n’est pas un mur.

Et pour­tant. Et pour­tant quelque chose se construi­sait dans ces dimanches du Landt­mann — quelque chose que ni Freud ni Mil­lard n’au­raient su nom­mer, et qui n’é­tait ni de l’a­mi­tié au sens habi­tuel, ni de la thé­ra­pie au sens cli­nique, mais une espèce de conver­sa­tion conti­nue entre un homme qui ne com­pre­nait pas les mots et un homme qui ne com­pre­nait que les mots, et qui, à eux deux, finis­saient par com­prendre quelque chose qu’au­cun des deux n’au­rait com­pris seul.

Le car­net de Freud se rem­plis­sait. Le car­net noir de Mil­lard aus­si. Et dans les cui­sines de l’Im­pe­rial, sans que per­sonne s’en aper­çoive, quelque chose com­men­çait à chan­ger — non pas dans l’at­ti­tude de Wink­ler ou de la bri­gade, qui res­tait aus­si gla­ciale qu’un sor­bet au citron, mais dans les gâteaux eux-mêmes. Les Kip­ferl de Mil­lard, len­te­ment, imper­cep­ti­ble­ment, deve­naient moins fran­çais. Pas encore vien­nois — ils ne le seraient peut-être jamais — mais autre chose. Quelque chose d’in­ter­mé­diaire, d’i­né­dit, de pas encore nommé.

Pepi, qui les goû­tait en cachette chaque matin, fut le pre­mier à s’en rendre compte.

— Ils sont dif­fé­rents, dit-il un jour.

— Dif­fé­rents comment ?

— Dif­fé­rents… bien. Comme si c’é­tait les mêmes mais pas les mêmes. Comme un mot qu’on tra­duit et qui change de sens mais reste vrai.

Pepi avait qua­torze ans et ne connais­sait rien à la pâtis­se­rie ni à la phi­lo­so­phie du lan­gage. Mais il venait, sans le savoir, de for­mu­ler exac­te­ment ce que Mil­lard était en train de faire — tra­duire, non pas d’une langue à l’autre, mais d’une pâtis­se­rie à l’autre, et dans cette tra­duc­tion quelque chose se créait qui n’ap­par­te­nait ni à la France ni à l’Au­triche, mais à l’es­pace trem­blant qui les sépare.

Freud aurait ado­ré cette for­mu­la­tion. Mais Freud n’é­tait pas là, et Pepi ne lui en par­la jamais, et Mil­lard se conten­ta de sou­rire — un sou­rire qui n’é­tait plus celui du vain­cu ni celui du conqué­rant, mais celui, plus rare et plus pré­cieux, de l’homme qui com­mence à ne pas com­prendre exac­te­ment ce qu’il est en train de devenir.

CHA­PITRE 5 — LA COMTESSE

Elle s’ap­pe­lait Ilo­na Szápáry.

Il faut pro­non­cer ce nom len­te­ment — Sah-pah-ri — et avec un res­pect qui n’est pas de la défé­rence mais de la pru­dence, car la com­tesse Szápá­ry appar­te­nait à cette caté­go­rie de femmes dont la beau­té est une forme de dan­ger, non pas pour elles — elles savent très bien ce qu’elles font — mais pour les hommes qui com­mettent l’im­pru­dence de la remarquer.

Elle des­cen­dait d’une famille hon­groise dont le nom ornait les registres de la noblesse depuis le quin­zième siècle, ce qui à Vienne comp­tait beau­coup, et dont la for­tune avait fon­du depuis le sei­zième, ce qui à Vienne comp­tait davan­tage, mais qu’on fei­gnait d’i­gno­rer par cette poli­tesse autri­chienne qui consiste à ne jamais men­tion­ner la ruine d’un aris­to­crate devant lui, de même qu’on ne men­tionne pas la corde dans la mai­son du pen­du, bien que la com­pa­rai­son soit exces­sive car les Szápá­ry n’en étaient pas tout à fait là.

La com­tesse avait trente ans, des yeux verts, des che­veux noirs rele­vés selon une archi­tec­ture com­plexe qui défiait la gra­vi­té et pro­ba­ble­ment les lois de la phy­sique, et une voix grave qui déton­nait avec sa sil­houette mince, comme si la voix appar­te­nait à une autre femme — une femme plus grande, plus lourde, plus ter­restre — et s’é­tait trom­pée de corps.

Elle séjour­nait à l’Im­pe­rial depuis le début de l’hi­ver, seule, ce qui était inha­bi­tuel pour une femme de son rang et ali­men­tait les spé­cu­la­tions du per­son­nel. Les chas­seurs disaient qu’elle fuyait un mari — théo­rie plau­sible mais non confir­mée. Le concierge pen­sait qu’elle fuyait des créan­ciers — théo­rie plus plau­sible mais moins roma­nesque. Pepi, qui mon­tait son petit-déjeu­ner chaque matin à la chambre 214, affir­mait qu’elle ne fuyait rien du tout mais qu’elle atten­dait quel­qu’un, et que ce quel­qu’un ne venait pas, ce qui la ren­dait à la fois magni­fique et triste, ce qui pour Pepi, à qua­torze ans, reve­nait au même.

Mil­lard la vit pour la pre­mière fois un mar­di de jan­vier 1890, dans le hall de l’Im­pe­rial, à l’heure du thé.

Il mon­tait de la cui­sine avec un pla­teau de Kip­ferl — ses Kip­ferl, ceux de la nou­velle manière, mi-fran­çais mi-vien­nois — parce que Franz le roux s’é­tait brû­lé la main sur un four et que quel­qu’un devait mon­ter le pla­teau, et que ce quel­qu’un, par un de ces hasards qui ne sont jamais des hasards, fut Millard.

Il tra­ver­sait le hall, son pla­teau en équi­libre, quand il la vit. Elle était assise dans le salon du thé, près de la fenêtre, dans un fau­teuil de velours vert qui sem­blait avoir été pla­cé là exprès pour elle, et elle lisait un livre — non pas de cette façon déco­ra­tive dont cer­taines femmes lisent dans les halls d’hô­tel, le livre tenu comme un acces­soire, les yeux errant par-des­sus les pages — mais réel­le­ment, avec cette absorp­tion totale qui rend le lec­teur invi­sible au monde et le monde invi­sible au lecteur.

Mil­lard s’ar­rê­ta. Le pla­teau trem­bla. Un Kip­ferl glis­sa vers le bord — len­te­ment, irré­sis­ti­ble­ment, avec cette fata­li­té tran­quille des objets qui tombent quand on vou­drait qu’ils res­tent, et qui res­tent quand on vou­drait qu’ils tombent.

Le Kip­ferl tomba.

Il tom­ba sur le sol en marbre du hall de l’Im­pe­rial avec un bruit sec, minus­cule, négli­geable — un bruit que per­sonne n’au­rait enten­du si le hall n’a­vait pas été, à cet ins­tant pré­cis, tra­ver­sé par un de ces silences inex­pli­cables qui sai­sissent par­fois les lieux publics, comme si tout le monde s’é­tait tu en même temps par un accord mystérieux.

La com­tesse leva les yeux de son livre.

Elle regar­da le Kip­ferl. Elle regar­da Mil­lard. Elle sourit.

— C’est un crois­sant ? deman­da-t-elle en fran­çais — un fran­çais par­fait, sans accent, ce qui fit à Mil­lard l’ef­fet d’une porte ouverte dans un mur qu’il croyait fermé.

— C’est un Kip­ferl, dit Mil­lard. C’est… c’est comme un crois­sant mais ce n’est pas un croissant.

— C’est une réponse phi­lo­so­phique pour un gâteau tom­bé par terre.

Mil­lard ramas­sa le Kip­ferl. Ses oreilles brû­laient. Il vou­lait dire quelque chose d’in­tel­li­gent, de char­mant, de digne de ce fran­çais par­fait et de ces yeux verts, mais son cer­veau, qui fonc­tion­nait admi­ra­ble­ment quand il s’a­gis­sait de cali­brer la tem­pé­ra­ture d’un cara­mel ou de cal­cu­ler le temps de repos d’une pâte bri­sée, deve­nait une masse inerte et inutile dès qu’il s’a­gis­sait de par­ler à une femme belle.

— Je suis le pâtis­sier, dit-il, ce qui était vrai mais insuffisant.

— Je sais, dit la com­tesse. Vous êtes le Français.

Tout le monde, à l’Im­pe­rial, le connais­sait comme « le Fran­çais ». Ce mot le sui­vait dans les cou­loirs comme une éti­quette cou­sue dans le dos — der Fran­zose — et il avait fini par l’ac­cep­ter comme on accepte un sur­nom qu’on n’a pas choi­si, avec rési­gna­tion et un soup­çon d’a­mer­tume. Mais dans la bouche de la com­tesse, pro­non­cé en fran­çais, le mot chan­geait de nature. Il n’é­tait plus une marque de dis­tance. Il était une iden­ti­fi­ca­tion, presque une com­pli­ci­té — vous êtes le Fran­çais, et je vous parle en fran­çais, et nous sommes tous les deux étran­gers dans cette ville qui ne nous com­prend pas.

— On me dit que vos gâteaux sont inté­res­sants, dit-elle.

Inté­res­sant. Le mot de Wink­ler. Mais dans sa bouche à elle, il ne signi­fiait pas la même chose. Ou peut-être que si. Mil­lard ne savait plus.

— Je ferai mieux demain, dit-il, parce qu’il ne trou­vait rien d’autre, et parce que c’é­tait ce qu’il se disait chaque soir en ren­trant à la pen­sion de la Schwindgasse.

— Je serai là demain, dit la comtesse.

Et elle retour­na à son livre.

*     *     *

Mil­lard, cette nuit-là, ne dor­mit pas. Pas à cause de la com­tesse — ou plu­tôt pas uni­que­ment à cause de la com­tesse, car il y avait aus­si la ques­tion du Kip­ferl tom­bé, qui le tour­men­tait pro­fes­sion­nel­le­ment, et celle de son alle­mand, qu’il devait abso­lu­ment amé­lio­rer avant le pro­chain dimanche au Landt­mann car Freud lui avait pro­mis de lui pré­sen­ter quel­qu’un, sans pré­ci­ser qui, ce qui ren­dait la chose à la fois exci­tante et terrifiante.

Le len­de­main, il pré­pa­ra ses Kip­ferl avec un soin maniaque. Il pesa chaque ingré­dient au gramme près, sur­veilla la cuis­son minute par minute, et quand ils sor­tirent du four — dorés, friables, exha­lant ce par­fum de vanille et de beurre noi­sette qui est la signa­ture du Kip­ferl réus­si — il en mit trois de côté, sur une assiette à part, et les mon­ta lui-même au salon du thé.

La com­tesse était là. Même fau­teuil, même livre — ou un autre livre, Mil­lard ne put le voir car il était trop occu­pé à ne pas faire tom­ber l’assiette.

— Voi­là, dit-il en posant l’as­siette sur la table. C’est mieux qu’hier.

La com­tesse prit un Kip­ferl. Elle le regar­da, le tour­na entre ses doigts — des doigts longs et blancs qui n’a­vaient visi­ble­ment jamais pétri quoi que ce soit — et le croqua.

Elle fer­ma les yeux.

Mil­lard sen­tit son cœur s’ar­rê­ter. Quand un pâtis­sier ferme les yeux en goû­tant votre gâteau, c’est la recon­nais­sance suprême. Quand une com­tesse hon­groise aux yeux verts ferme les yeux en goû­tant votre gâteau, c’est autre chose — quelque chose pour quoi il n’existe pas de mot en fran­çais, ni en alle­mand, ni pro­ba­ble­ment dans aucune langue, mais que les pâtis­siers connaissent depuis que les pâtis­siers existent, et qu’ils gardent pour eux, jalou­se­ment, comme le secret d’une recette.

— C’est étrange, dit-elle en rou­vrant les yeux. Ça ne res­semble à rien de ce que j’ai goû­té ici. Ce n’est pas viennois.

— Non.

— Ce n’est pas fran­çais non plus.

— Non.

— C’est quoi ?

Mil­lard hési­ta. La réponse hon­nête était : je ne sais pas. La réponse orgueilleuse était : c’est moi. La réponse qu’il don­na, parce qu’il était fati­gué et sin­cère et qu’il avait ces­sé de cher­cher à impres­sion­ner qui­conque, fut :

— C’est un accident.

La com­tesse rit. Un rire bref, grave, sur­pris — le rire de quel­qu’un qui ne s’at­ten­dait pas à rire et qui en est le pre­mier étonné.

— J’aime les acci­dents, dit-elle. Appor­tez-m’en demain.

*     *     *

Les jours sui­vants prirent un rythme nou­veau. Chaque après-midi, à l’heure du thé, Mil­lard mon­tait une assiette à la chambre 214 — car la com­tesse avait ces­sé de des­cendre au salon, pré­fé­rant prendre le thé dans sa chambre, ce qui ren­dait les visites de Mil­lard à la fois plus intimes et plus dan­ge­reuses, car un pâtis­sier qui monte des gâteaux dans la chambre d’une cliente seule, dans un hôtel vien­nois de 1890, est un homme qui marche sur un fil, et le fil est en sucre.

Il ne lui appor­tait pas tou­jours des Kip­ferl. Il com­men­ça à impro­vi­ser — un Mille-feuille à la vien­noise, un Stru­del aux pommes avec un feuille­tage fran­çais, une Tarte au cho­co­lat qui n’é­tait ni un gâteau pari­sien ni un gâteau autri­chien mais quelque chose d’in­ter­mé­diaire, d’hy­bride, de bâtard magni­fique. Il tra­vaillait sur ces créa­tions le soir, après le ser­vice, quand les cui­sines se vidaient et que seul Pepi res­tait, assis sur un tabou­ret, à le regar­der travailler.

— C’est pour la dame du 214 ? deman­dait Pepi.

— C’est pour per­sonne. C’est un essai.

Pepi sou­riait de ce sou­rire qui signi­fiait qu’il n’é­tait pas dupe mais qu’il ne dirait rien, parce qu’à qua­torze ans on sait déjà que les adultes mentent sur les sujets qui comptent et disent la véri­té sur les sujets qui ne comptent pas, et que les gâteaux pré­pa­rés le soir en cachette pour une femme seule dans une chambre d’hô­tel comptent énormément.

La com­tesse goû­tait tout. Elle com­men­tait peu — un mot, un geste, un hoche­ment de tête — mais ses silences étaient aus­si lisibles que les dis­cours de Freud, et Mil­lard apprit à les déchif­frer. Un silence court signi­fiait l’ap­pro­ba­tion. Un silence long signi­fiait la décep­tion. Un silence sui­vi d’un regard par la fenêtre signi­fiait qu’elle pen­sait à autre chose — à ce qu’elle avait lais­sé der­rière elle, à ce quel­qu’un que Pepi disait qu’elle atten­dait, à cette vie dont Mil­lard ne savait rien et dont il n’o­sait rien demander.

Un après-midi, en posant l’as­siette — un Mil­le­fo­glie au mas­se­pain et à la fleur d’o­ran­ger, sa créa­tion la plus auda­cieuse —, Mil­lard vou­lut dire quelque chose en alle­mand. Il vou­lait dire « J’es­père que vous l’ai­me­rez » — Ich hoffe, dass es Ihnen gefällt. Mais sa langue, cette langue incon­trô­lable qui fai­sait les délices de Freud et le déses­poir de Schön­berg, pro­dui­sit autre chose :

— Ich hoffe, dass es Ihnen fehlt.

Ce qui signi­fiait : « J’es­père que cela vous manquera. »

Gefällt — plaire. Fehlt — man­quer. Un seul son de dif­fé­rence. Un monde entier de distance.

La com­tesse le regar­da. Quelque chose pas­sa dans ses yeux verts — pas de l’a­mu­se­ment, pas de la moque­rie, mais une recon­nais­sance, comme si Mil­lard, par son erreur, avait dit exac­te­ment ce qu’elle avait besoin d’en­tendre, pré­ci­sé­ment parce qu’il ne l’a­vait pas fait exprès.

— C’est la plus belle chose qu’on m’ait dite depuis long­temps, dit-elle. Même si vous ne l’a­vez pas dite.

— Sur­tout parce que je ne l’ai pas dite, mur­mu­ra Mil­lard, qui com­men­çait peut-être, à force de fré­quen­ter Freud, à com­prendre que les mots qu’on ne choi­sit pas sont plus vrais que ceux qu’on choisit.

*     *     *

Un dimanche de fin jan­vier, Freud dit :

— Venez avec moi.

Ce n’é­tait pas une invi­ta­tion mais un ordre, for­mu­lé avec la dou­ceur d’un homme habi­tué à être obéi par des patients allon­gés sur un divan. Mil­lard le sui­vit, parce qu’on sui­vait Freud comme on suit un cou­rant — non pas parce qu’on le veut mais parce qu’il est plus fati­gant de résis­ter que de se lais­ser porter.

Ils mar­chèrent le long de la Ring­strasse, tour­nèrent dans une rue adja­cente, et s’ar­rê­tèrent devant un bâti­ment que Mil­lard n’a­vait jamais vu — un bâti­ment blanc et doré, neuf, presque agres­si­ve­ment moderne au milieu des façades néo­clas­siques, avec au-des­sus de la porte une ins­crip­tion en lettres d’or : « DER ZEIT IHRE KUNST. DER KUNST IHRE FREI­HEIT. » — À chaque époque son art. À l’art sa liberté.

— Le Seces­sion, dit Freud. C’est ouvert depuis un an. Ça rend furieux la moi­tié de Vienne, ce qui est bon signe.

Ils entrèrent. L’in­té­rieur était blanc, lumi­neux, dépouillé — l’exact contraire de l’Im­pe­rial, comme si l’ar­chi­tecte avait vou­lu prou­ver qu’on pou­vait être vien­nois sans crou­ler sous les dorures et les stucs.

Au centre de la salle prin­ci­pale, un homme peignait.

L’homme avait une tren­taine d’an­nées, un corps vigou­reux, une barbe brune en bataille et une blouse cou­verte de taches d’or qui res­sem­blaient, de loin, à des écailles de pois­son ou à des frag­ments de mosaïque. Il tra­vaillait sur une toile immense, et ce qu’il pei­gnait était — Mil­lard cher­cha le mot et ne le trou­va pas — quelque chose entre la femme et l’or­ne­ment, entre la chair et l’or, entre le désir et la géométrie.

— Gus­tav Klimt, dit Freud à voix basse. Un génie, un pro­vo­ca­teur, un obsé­dé — mais je me répète.

Klimt ne se retour­na pas. Il pei­gnait avec cette concen­tra­tion abso­lue que Mil­lard connais­sait bien — la concen­tra­tion de l’ar­ti­san qui a oublié le monde, qui n’est plus que ses mains et sa matière. C’é­tait la même concen­tra­tion que celle de Wink­ler devant l’Im­pe­rial Torte, la même que celle de Mil­lard devant une pâte feuille­tée, et en la recon­nais­sant Mil­lard res­sen­tit quelque chose d’i­nat­ten­du — non pas de l’ad­mi­ra­tion, mais de la fraternité.

Freud tous­sa. Klimt se retourna.

— Sig­mund, dit-il. Avec un ami ?

— Un sujet, dit Freud.

— Il veut dire un ami, cor­ri­gea Mil­lard, qui avait appris de Freud lui-même que les mots choi­sis ne sont pas tou­jours les plus sincères.

Klimt rit — un rire large, géné­reux, ter­restre, le rire d’un homme qui aime les choses concrètes et qui se méfie des abstractions.

— Un Fran­çais ? dit-il. On m’a par­lé de vous. Le pâtis­sier de l’Im­pe­rial qui pré­fère la Sachertorte.

Mil­lard sou­pi­ra. La rumeur le pré­cé­dait par­tout. Il serait enter­ré sous cette Sacher­torte. On la gra­ve­rait sur sa tombe — Ci-gît Gus­tave Mil­lard, qui pré­fé­rait la Sachertorte.

— Ce n’est pas ce que j’ai dit, commença-t-il.

— Bien sûr que non. Per­sonne à Vienne ne dit ce qu’il dit. C’est le charme de cette ville — tout le monde ment, mais avec tel­le­ment d’é­lé­gance qu’on appelle ça de la culture.

Klimt posa son pin­ceau, s’es­suya les mains sur sa blouse — geste qui ache­va de recou­vrir le tis­su d’or — et s’ap­pro­cha de Mil­lard. Il le regar­da. Pas comme Freud regar­dait — de l’in­té­rieur vers l’in­té­rieur. Klimt regar­dait de l’ex­té­rieur vers l’ex­té­rieur. Il regar­dait les mains, les épaules, la ligne du cou, la façon dont la lumière tom­bait sur le visage.

— Vous avez des mains inté­res­santes, dit-il.

Encore ce mot. Mil­lard com­men­çait à le détester.

— Pas vos mains à vous, pré­ci­sa Klimt. Les mains de quel­qu’un qui est avec vous. Une femme. Il y a de la farine sur votre manche droite et du par­fum sur votre manche gauche — un par­fum de vio­lette, qui n’est pas cou­rant chez les pâtissiers.

La com­tesse por­tait un par­fum de vio­lette. Mil­lard n’y avait jamais prê­té atten­tion consciem­ment, mais son bras gauche — le bras qui posait l’as­siette, le bras qui frô­lait par­fois la table, par­fois le fau­teuil, par­fois la main de la com­tesse dans un acci­dent de proxi­mi­té — son bras gauche, appa­rem­ment, s’en souvenait.

Klimt sou­rit.

— Ame­nez-la-moi, dit-il.

— Qui ?

— La femme à la vio­lette. J’ai­me­rais la peindre.

— Je ne sais pas si…

— Dites-lui que Gus­tav Klimt aime­rait la peindre. Si elle est vien­noise — ou hon­groise, ou n’im­porte quoi d’a­ris­to­cra­tique — elle sau­ra ce que ça signi­fie. Et si elle ne le sait pas, tant mieux — les femmes qui ne savent pas ce que ça signi­fie sont les meilleures modèles.

Freud obser­vait l’é­change avec un inté­rêt cli­nique, le car­net ouvert, la plume en l’air.

— Remar­quez, mur­mu­ra-t-il à Mil­lard en sor­tant, qu’il a iden­ti­fié une femme dans votre vie avant que vous ne m’en ayez jamais par­lé. Un peintre voit par les sur­faces. Un méde­cin voit par les pro­fon­deurs. Les deux arrivent au même endroit, mais par des che­mins opposés.

— Je n’ai pas de femme dans ma vie, dit Millard.

— Vous avez de la vio­lette sur votre manche, dit Freud. La vio­lette n’est jamais innocente.

Mil­lard ne répon­dit pas. Dehors, la Ring­strasse brillait sous un froid soleil d’hi­ver, et la cou­pole dorée du Seces­sion lui­sait comme un gâteau qu’on vient de glacer.

*     *     *

Il trans­mit le mes­sage, évi­dem­ment. Pas le len­de­main — il atten­dit trois jours, par une pudeur qui n’é­tait pas de la pru­dence mais de la peur — et quand il le fit, posant l’as­siette du jour sur la table de la chambre 214, il le fit mal, parce que Mil­lard fai­sait tout mal quand il s’a­gis­sait de par­ler et tout bien quand il s’a­gis­sait de pétrir.

— J’ai ren­con­tré un peintre, dit-il. Il s’ap­pelle Klimt.

La com­tesse leva les yeux de son livre. Ce jour-là elle lisait Schnitz­ler — Mil­lard avait aper­çu le nom sur la cou­ver­ture — et l’ombre d’un sou­rire flot­tait sur ses lèvres, un sou­rire emprun­té au livre et pas encore rendu.

— Gus­tav Klimt, dit-elle. Tout le monde parle de lui.

— Il vou­drait vous peindre.

Le sou­rire dis­pa­rut. Quelque chose d’autre prit sa place — pas de la sur­prise, pas de la vani­té, mais un cal­cul rapide, un pesage invi­sible des consé­quences, et Mil­lard com­prit que la com­tesse Szápá­ry était une femme qui mesu­rait le poids de chaque déci­sion avant de la prendre, même quand elle don­nait l’im­pres­sion de ne rien mesu­rer du tout.

— Com­ment sait-il que j’existe ? demanda-t-elle.

Mil­lard rougit.

— Il a vu… il a devi­né… il y a un par­fum sur ma manche.

La com­tesse regar­da la manche de Mil­lard. Elle regar­da Mil­lard. Et pour la pre­mière fois, son regard chan­gea — pas dans sa cou­leur, qui res­ta verte, ni dans son inten­si­té, qui res­ta la même, mais dans sa direc­tion. Jus­qu’i­ci elle avait regar­dé Mil­lard comme on regarde un pay­sage agréable — avec plai­sir mais sans urgence. Ce jour-là, elle le regar­da comme on regarde un homme.

— Dites à Herr Klimt que je réflé­chi­rai, dit-elle.

Mil­lard com­prit, avec la clair­voyance sou­daine et inutile des hommes qui com­prennent trop tard, qu’il venait de com­mettre une erreur — non pas lin­guis­tique cette fois, mais stra­té­gique. Il avait ame­né un rival dans un jeu qu’il ne savait même pas qu’il jouait. Klimt pein­drait la com­tesse. Klimt, avec son rire large et ses mains cou­vertes d’or, sédui­rait pro­ba­ble­ment la com­tesse — car Klimt sédui­sait tout le monde, c’é­tait une loi vien­noise aus­si incon­tes­table que la supé­rio­ri­té de l’O­pé­ra sur le Burg­thea­ter. Et Mil­lard res­te­rait dans sa cui­sine avec ses Kip­ferl et son bras gauche qui sen­tait la violette.

Mais il ne dit rien, parce qu’il n’y avait rien à dire, et parce que les gâteaux refroidissaient.

CHA­PITRE 6 — LA COMMANDE

Février arri­va sur Vienne comme un huis­sier — froid, gris, inexo­rable, por­teur de mau­vaises nou­velles. Le Danube char­riait des blocs de glace qui cognaient contre les piles des ponts avec un bruit sourd que les habi­tants de la ville n’en­ten­daient plus, à force, mais qui tenait les étran­gers éveillés la nuit, et Mil­lard, dans sa chambre de la Schwind­gasse, les entendait.

Il ne dor­mait plus bien. La com­tesse avait dit oui à Klimt — Pepi le lui avait rap­por­té avec une mine de conspi­ra­teur ravi, car Pepi savait tout ce qui se pas­sait à l’Im­pe­rial et trou­vait la vie des adultes aus­si pas­sion­nante qu’un feuille­ton du Wie­ner Tag­blatt. Elle posait le matin, au Seces­sion, et ren­trait à l’hô­tel pour le thé, et quand Mil­lard mon­tait l’as­siette, elle ne par­lait plus de la même façon — elle par­lait de Klimt. De sa façon de tra­vailler, de cette concen­tra­tion ani­male, de l’or qu’il posait sur la toile avec les doigts, sans pin­ceau, comme un bou­lan­ger pétrit sa pâte.

— Il peint comme vous faites de la pâtis­se­rie, dit-elle un jour.

Mil­lard encais­sa le coup en silence. Être com­pa­ré à Klimt aurait dû le flat­ter. Mais la com­pa­rai­son, faite par cette femme, dans cette chambre, avec cette voix, était un rap­pel — vous êtes le même genre d’homme, sauf qu’il est célèbre et que vous ne l’êtes pas, il peint des toiles qui dure­ront et vous faites des gâteaux qui seront man­gés avant la fin de la journée.

Il redes­cen­dit aux cui­sines avec cette amer­tume fami­lière, cette amer­tume qu’il por­tait depuis Paris comme une valise trop lourde et dont il ne par­ve­nait pas à se défaire. Wink­ler le regar­da entrer avec son regard bleu de tou­jours, et Mil­lard, pour la pre­mière fois, ne bais­sa pas les yeux. Quelque chose avait chan­gé — non pas entre eux, car entre eux rien ne chan­ge­rait jamais tout à fait, mais en Mil­lard. L’a­mer­tume, étran­ge­ment, le ren­dait plus fort. Comme si la dou­leur, au lieu de le dimi­nuer, lui don­nait de la matière.

Ce soir-là, il tra­vailla tard. Seul dans les cui­sines — même Pepi était par­ti — il ouvrit son car­net noir et com­men­ça à des­si­ner. Pas un gâteau. Un monu­ment. Une archi­tec­ture de sucre, de crème, de cho­co­lat et de mas­se­pain qui com­bi­nait tout ce qu’il avait appris — les tech­niques fran­çaises, les secrets vien­nois qu’il avait volés du regard, et quelque chose d’autre, quelque chose qui n’ap­par­te­nait qu’à lui et qui n’a­vait pas encore de forme.

Il des­si­na jus­qu’à minuit. Puis il déchi­ra la page, parce qu’elle n’é­tait pas assez bien. Puis il la ramas­sa, parce qu’elle était presque assez bien, et que « presque » est le mot le plus impor­tant du voca­bu­laire d’un pâtissier.

*     *     *

Le lun­di 10 février 1890, à neuf heures du matin, le direc­teur Schön­berg des­cen­dit aux cui­sines pour la deuxième fois de l’his­toire récente de l’Im­pe­rial. Cette fois, il ne venait pas gron­der. Il venait transpirer.

— Mes­sieurs, dit-il — et il avait cette pâleur spé­ci­fique des direc­teurs d’hô­tel qui viennent de rece­voir une nou­velle à la fois extra­or­di­naire et ter­ri­fiante —, nous avons reçu une com­mande de la Hofburg.

La Hof­burg. Le palais impé­rial. L’empereur.

Le silence qui tom­ba sur les cui­sines n’a­vait rien à voir avec les silences pré­cé­dents. C’é­tait un silence sacré, un silence de cathé­drale. Herr Gru­ber, le Küchen­chef, posa son cou­teau. Wink­ler posa sa poche à douille. Franz le roux ces­sa de res­pi­rer, ce qui pour un homme qui rou­lait des crois­sants toute la jour­née repré­sen­tait un exploit phy­sio­lo­gique considérable.

— Sa Majes­té l’empereur Fran­çois-Joseph, pour­sui­vit Schön­berg en essuyant ses lunettes avec une fré­né­sie qui mena­çait de pul­vé­ri­ser les verres, don­ne­ra un dîner le 1er mars en l’hon­neur d’une délé­ga­tion du sul­tan otto­man. Le dîner aura lieu à la Hof­burg, mais les des­serts — Schön­berg s’in­ter­rom­pit pour ava­ler sa salive — les des­serts ont été com­man­dés à l’Imperial.

Pas au Sacher. À l’Imperial.

L’in­for­ma­tion mit quelques secondes à atteindre toutes les par­ties du cer­veau de chaque cui­si­nier pré­sent, puis elle explo­sa, silen­cieu­se­ment, comme un feu d’ar­ti­fice sous l’eau. L’empereur com­man­dait ses des­serts à l’Im­pe­rial. L’empereur pré­fé­rait l’Im­pe­rial au Sacher. L’empereur avait choi­si son camp dans la guerre des gâteaux, et ce camp était le leur.

Wink­ler fut le pre­mier à parler.

— Com­bien de couverts ?

— Quatre-vingts.

— Quelles contraintes ?

— Il y aura des musul­mans dans la délé­ga­tion. Pas d’al­cool dans les des­serts. Et l’empereur a spé­ci­fi­que­ment deman­dé — Schön­berg consul­ta un papier, comme s’il n’o­sait pas faire confiance à sa propre mémoire — « quelque chose qui montre le meilleur de notre pâtis­se­rie, quelque chose qui sur­prenne nos amis otto­mans et qui honore notre maison ».

Quelque chose qui sur­prenne. Le mot flot­ta dans l’air des cui­sines comme un papillon dans une serre — déli­cat, impré­vi­sible, et sus­cep­tible de mou­rir à tout instant.

Wink­ler hocha la tête. Son visage n’ex­pri­mait rien — ni joie, ni peur, ni orgueil. Mais ses mains, Mil­lard le vit, trem­blaient légè­re­ment. Les mains de Wink­ler trem­blaient, et cela seul suf­fi­sait à mesu­rer l’im­men­si­té de l’enjeu.

— Je m’en occupe, dit Winkler.

Schön­berg remon­ta à son bureau. La vie reprit dans les cui­sines — les cou­teaux, les cas­se­roles, le bruit, la vapeur — mais quelque chose avait chan­gé dans l’at­mo­sphère, une ten­sion nou­velle, élec­trique, comme l’air avant l’orage.

Mil­lard retour­na à ses Kip­ferl. Il n’a­vait rien dit. On ne lui avait rien deman­dé. Il était le Fran­çais, l’ac­ci­dent de par­cours, le pro­blème Sacher­torte — on ne confie pas les des­serts de l’empereur à un homme qui a publi­que­ment fait l’é­loge du camp ennemi.

Mais dans la poche de son tablier, il y avait la page frois­sée de la nuit — le des­sin, le monu­ment, l’ar­chi­tec­ture de sucre. Et dans sa tête, la voix de Freud : « Trou­vez un palais vierge. »

Les Otto­mans. Des hommes qui ne connais­saient ni la Sacher­torte ni l’Im­pe­rial Torte. Des hommes dont le palais n’a­vait pas de com­pa­rai­son vien­noise. Des palais vierges.

Mil­lard rou­la ses Kip­ferl et ne dit rien.

*     *     *

Les jours sui­vants, Wink­ler tra­vailla comme un pos­sé­dé. Le labo­ra­toire, d’or­di­naire silen­cieux et ordon­né, devint un champ de bataille — des essais de gâteaux par­tout, des bocaux ouverts, des notes grif­fon­nées, des appren­tis ter­ro­ri­sés cou­rant dans les cou­loirs avec des pla­teaux de tests que Wink­ler goû­tait, recra­chait, jugeait insuf­fi­sants et jetait avec une vio­lence conte­nue qui fai­sait trem­bler les éta­gères de cuivre.

Le pro­blème était le sui­vant : Wink­ler savait faire des gâteaux magni­fiques. Wink­ler savait faire des gâteaux vien­nois, autri­chiens, mit­te­leu­ro­péens, des gâteaux qui par­laient le lan­gage de la Ring­strasse et du Pra­ter et des cafés de la Kärnt­ner Strasse. Mais l’empereur avait deman­dé quelque chose qui sur­prenne des Otto­mans. Et Wink­ler ne connais­sait rien aux Otto­mans. Il ne connais­sait rien à la pâtis­se­rie orien­tale, aux bak­la­vas, aux lou­koums, à la fleur d’o­ran­ger, à l’eau de rose, à la pis­tache d’A­lep. Son monde sucré s’ar­rê­tait aux fron­tières de l’Em­pire, et au-delà de ces fron­tières il y avait le néant — un néant par­fu­mé de car­da­mome et de mas­tic dont il ne pos­sé­dait pas la carte.

Mil­lard obser­vait. Du fond de son coin mal éclai­ré, der­rière sa mon­tagne de Kip­ferl, il obser­vait Wink­ler se débattre, et il res­sen­tait quelque chose de com­plexe — un mélange de satis­fac­tion mes­quine (Wink­ler souf­frait, et Mil­lard n’é­tait pas assez bon pour ne pas en tirer un peu de plai­sir) et d’empathie pro­fes­sion­nelle (un pâtis­sier qui ne trouve pas sa recette est un ani­mal bles­sé, et même son enne­mi peut le plaindre).

Au Landt­mann, Mil­lard racon­ta la situa­tion à Freud.

— La com­mande de l’empereur, dit Freud. La scène pri­mi­tive de tout arti­san — le moment où le père vous juge.

— L’empereur n’est pas mon père.

— Non, mais il repré­sente ce que repré­sente le père — l’au­to­ri­té, la recon­nais­sance, le ver­dict. Votre pièce mon­tée est tom­bée devant le ministre. Si le gâteau de l’empereur échoue, c’est votre pièce mon­tée qui tombe une deuxième fois.

— Ce n’est pas mon gâteau. C’est celui de Winkler.

Freud reti­ra ses lunettes, les essuya — il avait pris ce geste à Schön­berg, ou Schön­berg l’a­vait pris à lui, ou les deux l’a­vaient pris à la même source, cette anxié­té vien­noise qui s’ex­prime par le polis­sage des verres.

— Herr Mil­lard, dit-il, je vais vous poser une ques­tion et je veux une réponse hon­nête. Si l’on vous don­nait carte blanche — si l’on vous disait : « Faites ce que vous vou­lez pour l’empereur » — que feriez-vous ?

Mil­lard ne répon­dit pas tout de suite. Il pen­sa au des­sin frois­sé dans sa poche. Il pen­sa aux nuits dans les cui­sines, au car­net noir, aux tech­niques volées du regard, au Stru­del revi­si­té, au Mille-feuille à la vien­noise, à tout ce tra­vail clan­des­tin qu’il menait depuis des semaines sans savoir à quoi il servait.

— Je ferais quelque chose qui n’existe pas encore, dit-il.

— Bien, dit Freud. C’est la seule réponse qui vaille. Le pro­blème, main­te­nant, c’est de faire en sorte qu’on vous la pose.

*     *     *

Pepi fut le mes­sa­ger. Pepi, qui voyait tout, qui enten­dait tout, qui cir­cu­lait entre les étages et les sous-sols avec l’in­vi­si­bi­li­té des mitrons et l’in­tel­li­gence des espions, Pepi vint trou­ver Mil­lard un soir dans les cui­sines désertées.

— Wink­ler est en panique, dit-il.

— Je sais.

— Non, vous ne savez pas. Il a détruit trois essais aujourd’­hui. Il a crié sur Franz — Wink­ler ne crie jamais. Et Schön­berg est des­cen­du deux fois deman­der où en étaient les choses. Il reste quinze jours.

Mil­lard regar­da Pepi. Pepi le regar­da. Et dans ce regard échan­gé entre un homme de trente-deux ans et un gar­çon de qua­torze, dans cette cui­sine vide qui sen­tait le beurre et le regret, quelque chose se déci­da — non pas un plan, pas encore, mais la pos­si­bi­li­té d’un plan, cette lueur fra­gile qui pré­cède les idées et qu’il ne faut sur­tout pas tou­cher de peur de l’éteindre.

— Pepi, dit Mil­lard. Tu connais le bureau de Schönberg ?

— Mieux que Schön­berg lui-même.

— Est-ce que tu pour­rais, demain matin, poser quelque chose sur son bureau avant qu’il n’arrive ?

Pepi sou­rit. Ce sou­rire de chat, ce sou­rire de Che­shire, ce sou­rire qui disait : je suis un mitron de qua­torze ans et le monde des adultes est un jeu dont je connais les règles mieux que les joueurs.

— Quoi ? dit-il.

Mil­lard sor­tit de sa poche la page frois­sée. Le des­sin. Le monu­ment. L’ar­chi­tec­ture de sucre, de crème, de cho­co­lat et de mas­se­pain. Un gâteau qui n’exis­tait pas encore — un gâteau qui ne serait ni fran­çais ni vien­nois mais les deux, et ni les deux non plus, un gâteau qui par­le­rait aux Otto­mans parce qu’il leur par­le­rait dans une langue que per­sonne ne connais­sait encore, la langue de l’entre-deux, du pas­sage, du mélange, cette langue que Mil­lard par­lait sans le savoir depuis qu’il mas­sa­crait l’al­le­mand et que ses erreurs, trans­for­mées par Freud en révé­la­tions et par la com­tesse en poé­sie invo­lon­taire, avaient fini par deve­nir un idiome.

— Pose ça sur son bureau, dit Mil­lard. Sans signer.

— Sans signer ?

— Sans signer.

Pepi prit la feuille. Il la regar­da — le des­sin, les anno­ta­tions, les flèches, les cro­quis de détail. Il ne com­pre­nait pas tout. Mais il com­pre­nait l’es­sen­tiel, parce que Pepi com­pre­nait tou­jours l’es­sen­tiel, et l’es­sen­tiel était ceci : Mil­lard jouait son va-tout.

— D’ac­cord, dit Pepi.

Et il dis­pa­rut dans les esca­liers de ser­vice, la feuille pliée dans la poche de son tablier, avec la légè­re­té d’un gamin qui porte, sans le savoir, le des­tin d’un pâtis­sier fran­çais, l’hon­neur d’un hôtel vien­nois, et le des­sert d’un empereur.

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Torte

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CHA­PITRE 1 — LA PIÈCE MONTÉE

Il y a des catas­trophes qui font du bruit, et d’autres qui n’en font pas. Celle de Gus­tave Mil­lard fit les deux à la fois — un fra­cas de sucre et de crème, sui­vi d’un silence si pro­fond qu’on aurait pu entendre une meringue tom­ber sur un tapis per­san, ce qui d’ailleurs venait exac­te­ment de se produire.

C’é­tait un mar­di de novembre 1889, à Paris, dans les salons de la Mai­son Dorin, bou­le­vard des Capu­cines. La Mai­son Dorin n’existe plus aujourd’­hui, et ceux qui l’ont connue se gardent bien d’en par­ler, par cette pudeur qui sai­sit les Pari­siens devant les désastres dont ils ont été témoins et qu’ils n’ont rien fait pour empê­cher. On y don­nait un dîner en l’hon­neur du ministre des Colo­nies, un homme sec et impa­tient qui por­tait des favo­ris roux et consi­dé­rait la pâtis­se­rie comme un art mineur, ce qui était déjà une faute de goût, et le des­sert comme une for­ma­li­té, ce qui allait s’a­vé­rer une erreur de juge­ment considérable.

Gus­tave Mil­lard avait tra­vaillé trois jours sur cette pièce mon­tée. Trois jours et trois nuits, à vrai dire, car Mil­lard appar­te­nait à cette caté­go­rie d’ar­ti­sans pour qui le som­meil est un obs­tacle et la nuit un ate­lier sup­plé­men­taire. C’é­tait un homme de trente-deux ans, brun, maigre, le nez un peu long, les mains extra­or­di­nai­re­ment pré­cises et le carac­tère extra­or­di­nai­re­ment inflam­mable. Il avait le génie des choux et l’or­gueil des incom­pris. Ses éclairs au café étaient célèbres dans trois arron­dis­se­ments. Son Paris-Brest avait fait pleu­rer un cri­tique du Figa­ro — de bon­heur, pré­ci­sons-le, car la suite de cette his­toire pour­rait lais­ser croire que Mil­lard ne pro­vo­quait chez autrui que des larmes de désespoir.

La pièce mon­tée s’é­le­vait sur cinq étages, cha­cun repré­sen­tant un conti­nent — l’Eu­rope en fon­dant, l’A­frique en nou­ga­tine, l’A­sie en pâte d’a­mande, les Amé­riques en cara­mel filé et l’O­céa­nie en un petit archi­pel de pro­fi­te­roles dont Mil­lard était par­ti­cu­liè­re­ment fier. L’en­semble culmi­nait à soixante-dix cen­ti­mètres, ce qui est consi­dé­rable pour une pièce mon­tée et impru­dent pour un mar­di de novembre où l’hu­mi­di­té rôdait dans les cui­sines comme un chat dans une poissonnerie.

Mil­lard avait véri­fié la struc­ture. Il avait véri­fié le socle, les tiges, l’é­qui­libre des pla­teaux. Il avait véri­fié trois fois, puis une qua­trième par super­sti­tion, puis une cin­quième parce que la qua­trième l’a­vait ren­du ner­veux. Ce qu’il n’a­vait pas véri­fié, c’é­tait la table.

La table, il faut le dire, n’é­tait pas de sa res­pon­sa­bi­li­té. La table appar­te­nait au domaine du maître d’hô­tel, un cer­tain Bour­sier, avec qui Mil­lard entre­te­nait des rela­tions polies mais ten­dues, comme c’est sou­vent le cas entre un homme qui construit des monu­ments de sucre et un homme qui les trans­porte. Le pied avant gauche de cette table avait un défaut, une imper­cep­tible inéga­li­té que Bour­sier connais­sait et com­pen­sait d’or­di­naire par une cale en car­ton. Ce soir-là, la cale avait dis­pa­ru. On ne sut jamais pour­quoi. Les enquêtes les plus minu­tieuses, menées dans les jours qui sui­virent avec une rigueur digne de la Sûre­té, ne per­mirent pas d’é­ta­blir si la cale avait été reti­rée par mal­veillance, par négli­gence, ou par l’in­ter­ven­tion d’un cou­rant d’air, hypo­thèse que Bour­sier défen­dit avec une convic­tion tou­chante et que per­sonne ne crut.

Le ministre des Colo­nies était en train de racon­ter une anec­dote sur le Ton­kin — une anec­dote qui impli­quait un élé­phant, un fonc­tion­naire et une caisse de cham­pagne, et qui n’a­vait aucun rap­port avec la pâtis­se­rie mais beau­coup avec l’i­dée que le ministre se fai­sait de l’art de la conver­sa­tion — lorsque la pièce mon­tée entra dans la salle.

Entra est un mot trop stable pour décrire ce qui se pas­sa. La pièce mon­tée fut por­tée, puis elle oscil­la, puis elle prit une déci­sion que per­sonne n’a­vait prise à sa place : elle bascula.

L’Eu­rope s’ef­fon­dra sur l’A­frique, qui glis­sa vers l’A­sie, qui entraî­na les Amé­riques dans sa chute, et l’O­céa­nie — les pro­fi­te­roles dont Mil­lard était si fier — atter­rit avec une pré­ci­sion dia­bo­lique sur les favo­ris roux du ministre des Colonies.

Le silence dura sept secondes. Mil­lard les comp­ta. Il les comp­te­rait encore des années plus tard, dans ses nuits d’in­som­nie vien­noises, sept secondes pen­dant les­quelles il vit défi­ler non pas sa vie entière mais sa car­rière, ce qui pour lui reve­nait au même.

Puis le ministre dit un seul mot, un mot que la décence inter­dit de repro­duire ici et que Mil­lard n’ou­blie­rait jamais.

*     *     *

Trois semaines plus tard, Gus­tave Mil­lard se trou­vait dans un train qui tra­ver­sait la Bavière sous la pluie. Il avait dans sa poche une lettre de recom­man­da­tion à demi effa­cée, dans sa valise trois moules à kou­glof et un exem­plaire du Guide Bae­de­ker de l’Em­pire aus­tro-hon­grois, et dans le cœur cette espèce de réso­lu­tion farouche qui sai­sit les hommes quand ils n’ont plus rien à perdre, ce qui est tou­jours faux mais par­fois utile.

La lettre venait d’un cer­tain Gré­goire Pon­sard, ancien second de cui­sine à la Mai­son Dorin, par­ti pour Vienne cinq ans plus tôt et dont on avait per­du la trace, ce qui aurait dû aler­ter Mil­lard mais ne l’a­ler­ta pas, parce que Mil­lard croyait encore que Vienne était une ville civi­li­sée où l’on par­lait un peu fran­çais et beau­coup de musique, et que la pâtis­se­rie y était un art aimable, infé­rieur à la fran­çaise mais plein de bonne volon­té. Il allait décou­vrir à quel point il se trom­pait, mais pas tout de suite, car la Bavière était longue, la pluie obs­ti­née, et le com­par­ti­ment chauf­fé par un poêle en fonte qui déga­geait une cha­leur ani­male et une odeur de fer brûlé.

Il n’a­vait dit au revoir à per­sonne. Sa logeuse de la rue Lepic lui devait deux semaines de linge propre, et il lui devait trois mois de loyer, ce qui ren­dait les adieux à la fois super­flus et impru­dents. Paris l’a­vait recra­ché comme un noyau de cerise, et il n’a­vait trou­vé per­sonne pour le rete­nir — ni col­lègue, ni ami, ni femme, car Mil­lard n’a­vait pas de femme, les femmes exi­geant en géné­ral un mini­mum de sta­bi­li­té finan­cière et d’ap­ti­tude à la conver­sa­tion, deux domaines dans les­quels il accu­sait un retard considérable.

Le train attei­gnit Vienne le len­de­main matin, à une heure que les horaires indi­quaient comme étant sept heures qua­rante-cinq mais qui res­sem­blait, vue du quai de la West­bahn­hof, à quelque chose de beau­coup plus tôt et de beau­coup plus froid.

Gus­tave Mil­lard posa le pied sur le sol autri­chien et dit, dans un alle­mand qu’il avait appris tout seul dans le train à l’aide du Bae­de­ker et d’une volon­té de fer :

— Ich bin ein Kon­di­tor. Wo ist das Hotel Kaiserlich ?

Ce qui aurait pu pas­ser pour une entrée en matière hono­rable si Mil­lard n’a­vait pas pro­non­cé « Kon­di­tor » d’une façon qui, pour une oreille vien­noise, res­sem­blait davan­tage à « Kon­dor » — le condor. Le por­teur qui l’en­ten­dit lui jeta un regard per­plexe, hocha la tête avec cette poli­tesse autri­chienne qui ne signi­fie jamais ce que l’é­tran­ger croit qu’elle signi­fie, et le diri­gea vers la sortie.

Dehors, Vienne l’at­ten­dait. La Ring­strasse s’é­ten­dait dans la lumière grise de novembre comme une pro­messe qu’on n’est pas sûr de vou­loir tenir. Les fiacres pas­saient dans un bruit de sabots et de roues mouillées. Les façades de la nou­velle ville — car la Ring­strasse était neuve, tra­cée sur les ruines des anciens rem­parts — s’a­li­gnaient avec une majes­té un peu exces­sive, comme des figu­rants qui en font trop pour impres­sion­ner un spec­ta­teur qui n’a pas encore pris place.

Et au milieu de cette ave­nue déme­su­rée, entre l’O­pé­ra et le Musik­ve­rein, se dres­sait l’Ho­tel Imperial.

Il faut dire un mot de cet hôtel, car il n’é­tait pas un décor mais un per­son­nage — le plus silen­cieux et le plus redou­table de cette his­toire. L’Ho­tel Impe­rial avait été, quinze ans plus tôt, le Palais du duc de Würt­tem­berg, une rési­dence prin­cière que son pro­prié­taire avait eu l’im­pru­dence de construire trop somp­tueu­se­ment et le mal­heur de ne pas pou­voir entre­te­nir. Rache­té, recon­ver­ti, il avait ouvert ses portes en 1873 pour l’Ex­po­si­tion uni­ver­selle de Vienne, et depuis lors il régnait sur la Ring­strasse avec la tran­quille assu­rance d’un bâti­ment qui sait qu’il a été palais et qui n’a pas l’in­ten­tion de l’oublier.

Ses esca­liers étaient en marbre. Ses lustres pesaient plus lourd que des hommes. Ses pla­fonds étaient si hauts qu’on pou­vait y loger un étage sup­plé­men­taire, et si ornés qu’on levait la tête en entrant et qu’on ne la bais­sait plus jamais tout à fait, ce qui don­nait aux clients de l’Im­pe­rial cette allure légè­re­ment ren­ver­sée, ce port de tête entre l’ar­ro­gance et le tor­ti­co­lis, qui les dis­tin­guait immé­dia­te­ment des clients du Sacher, les­quels mar­chaient le nez en avant, atti­rés par l’o­deur du chocolat.

Mil­lard entra. Il tra­ver­sa le hall avec sa valise cabos­sée et ses trois moules à kou­glof qui s’en­tre­cho­quaient à chaque pas, pro­dui­sant un tin­te­ment de cas­se­roles qui fit se retour­ner le concierge, trois chas­seurs et un baron hon­grois qui pre­nait son café dans le salon du rez-de-chaus­sée et qui crut à l’ar­ri­vée d’un colporteur.

— Je suis le nou­veau pâtis­sier, dit Mil­lard en fran­çais, parce qu’il avait déjà épui­sé son alle­mand sur le quai de la gare.

Le concierge le regar­da comme on regarde une tache sur une nappe.

— Herr Direk­tor Schön­berg erwar­tet Sie nicht, dit le concierge, ce qui signi­fiait que le direc­teur ne l’at­ten­dait pas, et qui conte­nait dans ses quatre mots toute l’hos­ti­li­té polie dont l’Au­triche est capable.

Mil­lard bran­dit sa lettre de recom­man­da­tion. Le concierge la prit entre deux doigts, comme on sai­sit un mou­choir usa­gé, et dis­pa­rut dans les pro­fon­deurs de l’hôtel.

Gus­tave Mil­lard res­ta debout dans le hall de l’Ho­tel Impe­rial, entre un pal­mier en pot et un buste de l’empereur Fran­çois-Joseph, et atten­dit. Il atten­drait long­temps. Pas ce jour-là — ce jour-là le direc­teur finit par le rece­voir, avec une cor­dia­li­té méfiante et un fran­çais approxi­ma­tif qui annon­çait déjà tous les mal­en­ten­dus à venir — mais dans un sens plus large, plus pro­fond. Mil­lard atten­drait long­temps avant de com­prendre Vienne, et plus long­temps encore avant que Vienne ne consente à le com­prendre. Mais cela, il ne le savait pas encore, et c’est heu­reux, car s’il l’a­vait su il serait pro­ba­ble­ment remon­té dans le pre­mier train pour Paris, quitte à affron­ter de nou­veau les favo­ris du ministre et les trois mois de loyer de la rue Lepic, ce qui, tout bien pesé, aurait été moins dou­lou­reux que ce qui l’at­ten­dait dans les cui­sines de l’Imperial.

Mais Mil­lard ne le savait pas, et le buste de Fran­çois-Joseph ne le lui dit pas, parce que les bustes d’empereur ne disent jamais ce genre de choses, même quand ils le savent.

CHA­PITRE 2 — LES SOUS-SOLS

Les cui­sines de l’Ho­tel Impe­rial occu­paient le sous-sol tout entier du bâti­ment, un laby­rinthe de salles voû­tées, de cou­loirs en angle, de monte-charges grin­çants et de recoins dont per­sonne ne connais­sait l’u­sage exact mais que per­sonne n’o­sait condam­ner, par ce res­pect autri­chien pour les espaces inutiles qui est peut-être la forme la plus raf­fi­née de la civilisation.

On y des­cen­dait par un esca­lier de ser­vice situé der­rière la récep­tion, un esca­lier étroit et raide que les ser­veurs emprun­taient vingt fois par jour avec des pla­teaux char­gés et une grâce acro­ba­tique qui tenait du miracle quo­ti­dien. En haut : le marbre, les lustres, le mur­mure feu­tré des conver­sa­tions en cinq langues. En bas : le vacarme, la cha­leur, la vapeur, les cris, et cette odeur puis­sante et com­po­site qui est celle de toutes les cui­sines de grand hôtel — un mélange de beurre fon­du, de viande rôtie, de sucre brû­lé et de sueur humaine, dans des pro­por­tions variables selon l’heure et la saison.

Mil­lard des­cen­dit cet esca­lier le len­de­main de son arri­vée, à six heures du matin, parce que le direc­teur Schön­berg lui avait dit « à la pre­mière heure » et que Mil­lard, ne sachant pas ce que la pre­mière heure signi­fiait à Vienne, avait choi­si la plus sûre. Il por­tait sa veste blanche, son tablier, et ses trois moules à kou­glof dans un sac de toile, parce qu’il ne fai­sait confiance à aucun moule qui n’é­tait pas le sien, ce qui est le signe d’un bon pâtis­sier ou d’un para­noïaque, et sou­vent les deux.

Au pied de l’es­ca­lier, il trou­va un monde.

La bri­gade de cui­sine de l’Im­pe­rial comp­tait qua­rante-deux per­sonnes, répar­ties selon une hié­rar­chie aus­si rigide et aus­si byzan­tine que celle de la cour impé­riale elle-même, et d’ailleurs cal­quée sur elle, car en Autriche tout finit par res­sem­bler à la cour, y com­pris les endroits qui n’ont aucune rai­son de lui res­sem­bler. Au som­met trô­nait le Küchen­chef, un cer­tain Herr Gru­ber, un homme de soixante ans, immense, silen­cieux, dont le visage expri­mait en per­ma­nence un pro­fond scep­ti­cisme à l’é­gard du genre humain et de ses pré­ten­tions culi­naires. Herr Gru­ber avait sur­vé­cu à quatre direc­teurs, deux incen­dies et une visite de l’im­pé­ra­trice Sis­si qui avait refu­sé de man­ger quoi que ce soit, ce qui l’a­vait confor­té dans l’i­dée que le monde ne méri­tait pas ses efforts mais qu’il les four­ni­rait quand même, par habitude.

Sous Gru­ber régnaient les chefs de par­tie, cha­cun maître abso­lu de son domaine — les viandes, les pois­sons, les sauces, les légumes, les garde-man­ger — et par­mi eux, à une place qui n’é­tait ni la plus haute ni la plus basse mais la plus sen­sible, la plus expo­sée, la plus dan­ge­reuse : le chef pâtissier.

Le chef pâtis­sier de l’Ho­tel Impe­rial s’ap­pe­lait Karl Winkler.

Il faut s’ar­rê­ter un ins­tant sur Karl Wink­ler, car sans lui cette his­toire n’au­rait été qu’une suc­ces­sion de gâteaux ratés, ce qui est ennuyeux, alors qu’a­vec lui elle devint une guerre, ce qui est infi­ni­ment plus intéressant.

Wink­ler avait qua­rante-cinq ans, un corps rond et com­pact comme un Kugel­hupf bien levé, des yeux bleus d’une clar­té inquié­tante et des mains courtes aux doigts éton­nam­ment agiles, capables de sculp­ter une fleur de sucre avec la pré­ci­sion d’un chi­rur­gien et d’é­tran­gler un appren­ti avec la même faci­li­té, bien qu’il ne l’eût jamais fait, du moins pas à la connais­sance de la direc­tion. Il était né à Graz, avait appris son métier à Vienne, l’a­vait per­fec­tion­né à Buda­pest et était reve­nu à l’Im­pe­rial huit ans plus tôt avec la cer­ti­tude inébran­lable que la pâtis­se­rie autri­chienne repré­sen­tait le som­met de l’art sucré et que tout ce qui venait de France était de la confi­se­rie pour enfants. Cette opi­nion, il ne l’ex­pri­mait jamais direc­te­ment — ce n’é­tait pas la manière vien­noise — mais elle suin­tait de cha­cun de ses gestes, de cha­cun de ses regards, de cette façon qu’il avait de sou­rire quand on men­tion­nait Paris, un sou­rire mince et poli comme une lame de couteau.

Wink­ler n’a­vait pas été consul­té sur l’ar­ri­vée de Mil­lard. Le direc­teur Schön­berg avait pris cette déci­sion seul, dans un élan de moder­ni­té qu’il regret­te­rait bien­tôt, pous­sé par l’i­dée qu’un pâtis­sier fran­çais appor­te­rait du pres­tige à l’Im­pe­rial et per­met­trait de riva­li­ser avec le Sacher sur un ter­rain nou­veau. Wink­ler avait appris la nou­velle par un gar­çon d’é­tage, ce qui consti­tuait une humi­lia­tion sup­plé­men­taire, et l’a­vait accueillie avec un silence qui, pour qui connais­sait Wink­ler, valait une décla­ra­tion de guerre.

Mil­lard ne connais­sait pas Wink­ler. Il ne savait rien de tout cela. Il des­cen­dit l’es­ca­lier avec ses moules à kou­glof et sa bonne volon­té, et ce qu’il vit en arri­vant dans le labo­ra­toire de pâtis­se­rie lui cou­pa le souffle.

Car le labo­ra­toire de Wink­ler était un chef-d’œuvre. Pas de la pâtis­se­rie — quoique la pâtis­se­rie qu’on y pro­dui­sait fût remar­quable — mais de l’or­ga­ni­sa­tion. Chaque outil était à sa place, chaque sur­face brillait, chaque bocal était éti­que­té d’une écri­ture gothique par­fai­te­ment régu­lière. Les moules étaient ran­gés par taille et par forme sur des éta­gères de cuivre. Les balances étaient cali­brées au dixième de gramme. L’air lui-même sem­blait plus propre que dans le reste des cui­sines, comme si Wink­ler avait trou­vé le moyen de puri­fier l’at­mo­sphère par la seule force de sa volonté.

Au centre de ce temple se tenait Wink­ler, debout devant un plan de tra­vail en marbre blanc, en train de gla­cer une Lin­zer Torte avec des gestes d’une len­teur déli­bé­rée. Il ne leva pas les yeux quand Mil­lard entra. Il ne leva pas les yeux pen­dant les trente secondes qui sui­virent, trente secondes pen­dant les­quelles Mil­lard res­ta debout sur le seuil, son sac de moules à la main, com­pre­nant obs­cu­ré­ment qu’il venait de péné­trer sur un ter­ri­toire et que le ter­ri­toire ne vou­lait pas de lui.

Enfin, Wink­ler leva les yeux. Il regar­da Mil­lard. Il regar­da le sac de moules. Il sourit.

— Sie sind der Fran­zose, dit-il.

Vous êtes le Fran­çais. Pas « bien­ve­nue ». Pas « enchan­té ». Pas même « bon­jour ». Vous êtes le Fran­çais, comme on dirait « vous êtes la tache » ou « vous êtes le problème ».

— Ja, répon­dit Mil­lard, ich bin der Kon­di­tor aus Paris.

Il avait répé­té cette phrase dans le train, dans sa chambre d’hô­tel, devant le miroir de la salle de bains. Il la pro­non­ça avec une assu­rance qui ne dura que le temps néces­saire à Wink­ler pour répondre :

— Kon­dor ?

Le même mal­en­ten­du que la veille à la gare. Mil­lard com­prit qu’il devait revoir sa pro­non­cia­tion, mais ne sut pas com­ment, et recu­la d’un demi-pas, ce qui est tou­jours une erreur face à un pâtis­sier autri­chien, car les pâtis­siers autri­chiens, comme les chiens, sentent la peur.

Wink­ler posa son cou­teau à gla­cer. Il s’es­suya les mains sur son tablier — un tablier d’une blan­cheur imma­cu­lée qui fai­sait paraître celui de Mil­lard vague­ment gri­sâtre — et fit le tour du plan de travail.

— Herr Schön­berg m’a infor­mé, dit-il dans un fran­çais lent, méti­cu­leux, chaque mot posé comme une pièce sur un échi­quier, que vous vien­driez appor­ter votre — il cher­cha le mot, ou fit sem­blant de le cher­cher — contri­bu­tion à notre labo­ra­toire. Je suis enchanté.

Il n’é­tait visi­ble­ment pas enchan­té. La tem­pé­ra­ture du labo­ra­toire, qui était agréable un ins­tant plus tôt, parut bais­ser de plu­sieurs degrés.

— Je suis ravi, dit Mil­lard, qui ne l’é­tait pas davan­tage. Vous avez un très beau laboratoire.

— Mer­ci. Il a fal­lu huit ans pour l’organiser.

Ce « huit ans » conte­nait tout — huit ans de tra­vail, huit ans de com­pé­tence, huit ans de légi­ti­mi­té que Mil­lard n’a­vait pas et n’au­rait jamais, quand bien même il res­te­rait à Vienne jus­qu’à la fin du siècle.

Wink­ler lui fit visi­ter les lieux. C’est-à-dire qu’il mar­cha devant lui en nom­mant chaque poste, chaque outil, chaque appren­ti, avec la pré­ci­sion d’un conser­va­teur de musée mon­trant sa col­lec­tion à un tou­riste dont il doute qu’il com­prenne quoi que ce soit. Il y avait Franz, le pre­mier com­mis, un gar­çon roux et ner­veux qui rou­lait des crois­sants avec une vitesse hal­lu­ci­nante. Il y avait Aloi­sia, la seule femme de la bri­gade, char­gée des décors en sucre, une fille mas­sive et silen­cieuse qui ne regar­dait per­sonne et que per­sonne ne regar­dait, ce qui lui conve­nait par­fai­te­ment. Il y avait deux appren­tis dont Mil­lard oublia immé­dia­te­ment les noms, et un mitron de qua­torze ans char­gé de la plonge et des courses, qui s’ap­pe­lait Pepi et qui serait, sans que per­sonne ne le soup­çonne encore, le per­son­nage le plus impor­tant de cette his­toire après Mil­lard lui-même.

— Votre poste sera ici, dit Wink­ler en dési­gnant un coin du laboratoire.

Le coin en ques­tion était le plus éloi­gné de la fenêtre, le plus proche des monte-charges — dont le bruit, à chaque pas­sage, fai­sait trem­bler les éta­gères — et le plus mal éclai­ré. Mil­lard com­prit le mes­sage. Il hocha la tête.

— Par­fait, dit-il.

— Vous com­men­ce­rez par les Kip­ferl, dit Winkler.

Les Kip­ferl. De petits crois­sants à la vanille, la pâtis­se­rie la plus simple du réper­toire vien­nois. Ce qu’on donne à faire aux appren­tis de pre­mière année. L’é­qui­valent, pour un pâtis­sier pari­sien qui avait fait pleu­rer un cri­tique du Figa­ro, de deman­der à un pia­niste de concert de jouer « Au clair de la lune ».

Mil­lard ouvrit la bouche pour pro­tes­ter. Puis il regar­da Wink­ler, et dans les yeux bleus de Wink­ler il lut quelque chose qui n’é­tait ni de la méchan­ce­té ni du mépris, mais quelque chose de plus redou­table : de la patience. Wink­ler atten­dait sa pro­tes­ta­tion. Wink­ler la dési­rait. La pro­tes­ta­tion serait la preuve que le Fran­çais était arro­gant, indis­ci­pli­né, inca­pable de se plier aux usages de la mai­son — et cette preuve, soi­gneu­se­ment rap­por­tée au direc­teur Schön­berg, met­trait fin à l’ex­pé­rience avant qu’elle n’ait commencé.

Mil­lard refer­ma la bouche.

— Avec plai­sir, dit-il.

Et c’est ain­si que Gus­tave Mil­lard, ancien pre­mier pâtis­sier de la Mai­son Dorin, bou­le­vard des Capu­cines, auteur d’é­clairs au café célé­brés dans trois arron­dis­se­ments, se retrou­va à six heures et quart du matin dans un sous-sol vien­nois, en train de rou­ler des Kip­ferl sous le regard bleu et patient de Karl Winkler.

Les Kip­ferl, il faut le recon­naître, ne se pas­sèrent pas très bien.

Non que Mil­lard fût inca­pable de rou­ler un crois­sant — il en avait rou­lé des mil­liers — mais le Kip­ferl vien­nois obéit à des lois qui ne sont pas celles du crois­sant fran­çais. Le crois­sant fran­çais est beur­ré, feuille­té, aérien ; le Kip­ferl est sablé, com­pact, et doit se bri­ser d’une cer­taine façon quand on le croque — une façon que Mil­lard ne connais­sait pas et que per­sonne ne son­gea à lui expli­quer, parce que tout le monde ici la connais­sait depuis l’en­fance, comme on connaît le bruit de sa propre langue ou l’o­deur de sa propre maison.

Les Kip­ferl de Mil­lard étaient bons. Ils étaient même, selon les cri­tères fran­çais, excel­lents. Mais ils n’é­taient pas vien­nois. Ils avaient quelque chose d’é­tran­ger dans la tex­ture, une sou­plesse là où il aurait fal­lu de la fria­bi­li­té, une élé­gance là où il aurait fal­lu de la ron­deur. Franz le roux les regar­da avec per­plexi­té. Aloi­sia ne les regar­da pas du tout. Pepi, le mitron, en goû­ta un en cachette et le trou­va déli­cieux, mais Pepi avait qua­torze ans et n’a­vait pas encore appris à détes­ter ce qui venait d’ailleurs.

Wink­ler prit un Kip­ferl entre ses doigts, le tour­na, le retour­na, le bri­sa en deux. Il exa­mi­na la cassure.

— Inté­res­sant, dit-il.

Puis il jeta les deux moi­tiés à la pou­belle et retour­na à sa Lin­zer Torte.

La mati­née conti­nua. Mil­lard rou­la des Kip­ferl, Franz rou­la des crois­sants — de vrais crois­sants vien­nois, le crois­sant ayant été inven­té à Vienne, ce que les Fran­çais refusent d’ad­mettre et que les Autri­chiens ne se lassent pas de rap­pe­ler — et la bri­gade de pâtis­se­rie tra­vailla autour de Mil­lard comme un orga­nisme autour d’un corps étran­ger, avec cette même com­bi­nai­son de tolé­rance et de rejet que le corps humain oppose à une greffe dont il n’est pas sûr qu’elle prendra.

À dix heures, on ser­vit le café. Pas dans les cui­sines — les cui­sines n’é­taient pas un endroit pour boire du café — mais dans un petit réduit atte­nant, meu­blé d’une table et de trois chaises, où les pâtis­siers pre­naient leur pause par rou­le­ment. Mil­lard s’y retrou­va seul avec Pepi, les autres ayant choi­si, par hasard ou par cal­cul, de prendre leur pause à un autre moment.

Pepi le regar­dait avec des yeux ronds. C’é­tait un gar­çon maigre et vif, avec une tignasse noire qui par­tait dans tous les sens et un sou­rire qui appa­rais­sait et dis­pa­rais­sait sans rai­son appa­rente, comme un chat du Che­shire en culotte courte.

— Sie kom­men wirk­lich aus Paris ? deman­da-t-il. Vous venez vrai­ment de Paris ?

— Oui, dit Millard.

— Und warum sind Sie hier ?

Pour­quoi êtes-vous ici ? La ques­tion était simple. La réponse ne l’é­tait pas. Mil­lard cher­cha une for­mu­la­tion digne en alle­mand, ne la trou­va pas, et dit :

— Ich habe einen großen Feh­ler gemacht.

J’ai fait une grande erreur. C’é­tait la pre­mière phrase hon­nête qu’il pro­non­çait depuis son arri­vée à Vienne, et la pro­non­cia­tion, pour une fois, était presque correcte.

Pepi hocha la tête gra­ve­ment, comme si les grandes erreurs étaient une chose qu’il com­pre­nait, et lui offrit un mor­ceau de Gugel­hupf qu’il avait chi­pé dans la réserve. Le Gugel­hupf — le kou­glof autri­chien — était extra­or­di­naire. Mil­lard le man­gea en silence, et ce silence était le début de quelque chose, une alliance minus­cule et impro­bable entre un pâtis­sier fran­çais en dis­grâce et un mitron vien­nois de qua­torze ans, alliance qui allait, dans les semaines sui­vantes, s’a­vé­rer le seul point fixe dans un monde de plus en plus instable.

L’a­près-midi fut consa­cré à la pro­duc­tion des gâteaux du ser­vice du thé — l’un des moments les plus impor­tants de la jour­née à l’Im­pe­rial, car c’est au thé que les dames de la socié­té vien­noise venaient s’as­seoir dans le salon du pre­mier étage, et c’est par les dames de la socié­té vien­noise que se fai­saient et se défai­saient les répu­ta­tions. Mil­lard ne fut pas auto­ri­sé à par­ti­ci­per. Il obser­va, depuis son coin mal éclai­ré, la confec­tion d’une Dobos Torte, d’un Apfel­stru­del et de cette créa­tion propre à l’Im­pe­rial qu’on appe­lait sim­ple­ment l’Im­pe­rial Torte — un paral­lé­lé­pi­pède de cho­co­lat et de mas­se­pain qui était la réponse de l’hô­tel à la Sacher­torte et dont la recette était gar­dée avec un secret digne d’un docu­ment d’État.

Et c’est là, en regar­dant Wink­ler tra­vailler sur l’Im­pe­rial Torte, que Mil­lard com­mit sa pre­mière véri­table erreur viennoise.

— C’est un peu comme un Opé­ra, non ? dit-il en fran­çais, pen­sant à haute voix.

L’O­pé­ra, ce gâteau pari­sien fait de couches de bis­cuit, de crème au beurre et de gla­çage au cho­co­lat, qui est aux pâtis­siers fran­çais ce que la Neu­vième de Bee­tho­ven est aux chefs d’or­chestre alle­mands — un som­met indiscutable.

Wink­ler com­pre­nait le fran­çais. Il com­prit « Opé­ra ». Et dans le monde de Wink­ler, com­pa­rer l’Im­pe­rial Torte à un gâteau fran­çais — fût-il l’O­pé­ra — reve­nait à com­pa­rer la cathé­drale Saint-Étienne à une cha­pelle de campagne.

Le sou­rire de Wink­ler ne chan­gea pas. Rien, exté­rieu­re­ment, ne chan­gea. Mais quelque chose se fer­ma, défi­ni­ti­ve­ment, comme une porte qu’on ne rou­vri­rait plus. Et Mil­lard, qui n’a­vait pas encore appris à lire les silences vien­nois — ces silences qui disent plus que les cris et blessent plus que les insultes — ne s’en aper­çut pas.

La jour­née se ter­mi­na à huit heures du soir. Mil­lard remon­ta l’es­ca­lier de ser­vice avec les jambes lourdes, les mains qui sen­taient la vanille et le beurre, et cette fatigue par­ti­cu­lière de l’homme qui a tra­vaillé dur sans être sûr d’a­voir accom­pli quoi que ce soit. Dans le hall, l’Im­pe­rial avait chan­gé de visage — les lampes à gaz étaient allu­mées, les lustres jetaient des éclats dorés sur le marbre, les clients du soir tra­ver­saient le hall en habits de soi­rée, et un par­fum de tabac turc et d’eau de Cologne se mêlait à un air de Strauss qui venait du salon de musique.

Mil­lard tra­ver­sa ce monde comme un fan­tôme tra­verse un bal. Per­sonne ne le vit. Per­sonne ne le regar­da. Il sor­tit par la porte de ser­vice, retrou­va la Ring­strasse dans le froid de novembre, et mar­cha jus­qu’à la pen­sion de la Schwind­gasse où le direc­teur Schön­berg lui avait trou­vé une chambre — une chambre petite et propre, avec un lit de fer, une armoire, un lava­bo et une fenêtre qui don­nait sur une cour inté­rieure où un chat gris se pro­me­nait la nuit avec une régu­la­ri­té de fonctionnaire.

Il s’as­sit sur le lit. Il pen­sa à Paris, au bou­le­vard des Capu­cines, aux favo­ris du ministre. Il pen­sa à Wink­ler, à ses yeux bleus, à son sou­rire de cou­teau. Il pen­sa à l’Im­pe­rial Torte et se deman­da s’il serait jamais capable de créer quelque chose d’aus­si par­fait et d’aus­si viennois.

Puis il pen­sa aux Kip­ferl, et il eut envie de pleu­rer, mais ne pleu­ra pas, parce que les pâtis­siers ne pleurent pas — ou plu­tôt si, ils pleurent, mais seule­ment quand ils épluchent des oignons, ce qui n’est pas leur département.

Au-dehors, Vienne conti­nuait sans lui. Les fiacres pas­saient. Les valses tour­naient. Et quelque part, dans un appar­te­ment de la Berg­gasse qui n’é­tait pas encore célèbre, un méde­cin bar­bu écri­vait tard dans la nuit sur le méca­nisme des rêves, sans se dou­ter qu’il ren­con­tre­rait bien­tôt un pâtis­sier fran­çais dont les lap­sus en alle­mand lui ouvri­raient des hori­zons insoupçonnés.

Mais cela, c’est le cha­pitre suivant.

CHA­PITRE 3 — LA GUERRE DES GÂTEAUX

Pour com­prendre ce qui arri­va à Gus­tave Mil­lard le jeu­di 5 décembre 1889 — une date que les archives de l’Ho­tel Impe­rial ne men­tionnent pas, mais que Mil­lard ins­cri­vit dans sa mémoire avec la net­te­té d’une brû­lure —, il faut d’a­bord com­prendre la guerre.

Pas la guerre au sens où l’en­tendent les diplo­mates et les géné­raux — celle-là vien­drait plus tard, et empor­te­rait bien davan­tage que des gâteaux — mais la guerre telle que la pra­ti­quaient les pâtis­siers de Vienne, c’est-à-dire avec une féro­ci­té d’au­tant plus ter­rible qu’elle s’exer­çait à voix basse, avec des sou­rires, et dans un voca­bu­laire entiè­re­ment sucré.

La guerre oppo­sait le Sacher à l’Imperial.

Le Sacher, c’é­tait la Sacher­torte. Un gâteau au cho­co­lat dont la recette avait été inven­tée, selon la légende, par Franz Sacher en 1832, alors qu’il n’a­vait que seize ans et qu’il rem­pla­çait le chef malade du prince de Met­ter­nich. Ce gâteau, d’une sim­pli­ci­té trom­peuse — du cho­co­lat, de la confi­ture d’a­bri­cot, un gla­çage miroir —, était deve­nu au fil des décen­nies quelque chose de bien plus qu’un des­sert. Il était un totem, un sym­bole, l’é­qui­valent pour Vienne de ce que la Tour Eif­fel était pour Paris, à la dif­fé­rence près que la Tour Eif­fel ne se mange pas, ce qui aux yeux des Vien­nois la ren­dait net­te­ment inférieure.

L’Im­pe­rial avait sa propre arme : l’Im­pe­rial Torte. Moins célèbre, plus raf­fi­née, plus secrète. Le mas­se­pain contre la confi­ture d’a­bri­cot. La dis­cré­tion contre l’os­ten­ta­tion. Le palais contre l’hô­tel. Car c’est ain­si que les par­ti­sans de l’Im­pe­rial Torte voyaient les choses — le Sacher n’é­tait qu’un hôtel, l’Im­pe­rial avait été un palais, et un palais a tou­jours rai­son contre un hôtel, même quand l’hô­tel a un meilleur gâteau, ce que les par­ti­sans de l’Im­pe­rial n’ad­met­taient bien enten­du jamais.

Cette guerre se menait sur plu­sieurs fronts. Il y avait le front mon­dain — les dames qui choi­sis­saient de prendre le thé au Sacher ou à l’Im­pe­rial, et dont le choix consti­tuait une décla­ra­tion poli­tique aus­si lisible qu’un dis­cours au Par­le­ment. Il y avait le front cri­tique — les feuille­to­nistes de la Neue Freie Presse et du Wie­ner Tag­blatt qui consa­craient des colonnes entières à la supé­rio­ri­té de l’un ou de l’autre, avec un sérieux que les cor­res­pon­dants étran­gers trou­vaient dérou­tant et que les Vien­nois trou­vaient tout à fait nor­mal. Et il y avait le front secret — les cui­sines elles-mêmes, où chaque camp espion­nait l’autre, débau­chait ses appren­tis, ana­ly­sait ses four­ni­tures et ten­tait de per­cer les mys­tères de la recette adverse, avec une ingé­nio­si­té et une per­fi­die qui auraient ren­du jaloux les meilleurs agents de l’Empire.

Mil­lard ne savait rien de tout cela.

Il faut insis­ter sur ce point, car c’est la clef de ce qui sui­vit. Mil­lard, dans sa chambre de la Schwind­gasse, n’a­vait pas la moindre idée de l’exis­tence de cette guerre. Il savait que le Sacher exis­tait — il avait vu le bâti­ment en arri­vant, à deux cents mètres de l’Im­pe­rial, de l’autre côté de la Kärnt­ner Strasse — et il savait vague­ment que la Sacher­torte était célèbre, de la même façon qu’un Anglais sait vague­ment que le cham­pagne est fran­çais, c’est-à-dire sans y atta­cher d’im­por­tance particulière.

Ce jeu­di 5 décembre, Mil­lard avait pas­sé deux semaines à l’Im­pe­rial. Deux semaines de Kip­ferl, de regards obliques et de silences élo­quents. Wink­ler lui avait pro­gres­si­ve­ment confié d’autres tâches — des Vanille­kip­ferl, puis des Top­fens­tru­del, puis des Palat­schin­ken — chaque nou­velle mis­sion étant à la fois une marque de confiance infime et un test sup­plé­men­taire. Mil­lard s’en tirait hono­ra­ble­ment, c’est-à-dire qu’il ne com­met­tait plus de fautes gros­sières mais ne pro­dui­sait rien non plus qui arra­chât à Wink­ler autre chose que son « inté­res­sant » habi­tuel, ce mot ter­rible qui pou­vait signi­fier « remar­quable » aus­si bien que « médiocre » et qui, dans la bouche de Wink­ler, signi­fiait inva­ria­ble­ment le second.

Ce jeu­di-là, Mil­lard eut une heure de libre en début d’a­près-midi — une rare­té — et déci­da de sor­tir. Il mar­cha le long de la Ring­strasse, tour­na dans la Kärnt­ner Strasse, et se retrou­va, presque par hasard, devant le Sacher.

Il entra.

C’é­tait un acte d’une inno­cence abso­lue. Mil­lard vou­lait un café et un gâteau, ce qui est la chose la plus natu­relle du monde quand on se trouve à Vienne un après-midi de décembre et que le froid vous mord les doigts. Il ne vou­lait ni espion­ner, ni tra­hir, ni pro­vo­quer. Il vou­lait un café.

Il s’as­sit dans le salon du Sacher — un salon plus petit que celui de l’Im­pe­rial, plus sombre, plus intime, tapis­sé de rouge — et com­man­da un Melange et une part de Sachertorte.

La Sacher­torte arri­va. Mil­lard la regar­da. Il la cou­pa. Il la goûta.

Et il com­mit l’er­reur fatale.

Il fer­ma les yeux.

Quand un pâtis­sier ferme les yeux en goû­tant un gâteau, cela signi­fie quelque chose. Cela signi­fie que le gâteau l’a sur­pris, l’a ému, l’a trans­por­té dans un endroit où les mots sont inutiles et où seules comptent les papilles et cette espèce de mémoire invo­lon­taire que le sucre éveille mieux que la made­leine de Proust, laquelle, soyons hon­nêtes, était pro­ba­ble­ment moins bonne que la Sacher­torte, mais avait un meilleur biographe.

Mil­lard rou­vrit les yeux. À la table voi­sine se trou­vait un homme qu’il ne connais­sait pas mais qui le connais­sait — un four­nis­seur de beurre de l’Im­pe­rial, un cer­tain Dop­pler, qui four­nis­sait les deux hôtels et qui, à ce titre, jouis­sait d’un sta­tut de neu­tra­li­té com­pa­rable à celui de la Croix-Rouge, neu­tra­li­té dont il abu­sait régu­liè­re­ment en rap­por­tant les faits et gestes de chaque camp à l’autre, avec les embel­lis­se­ments que sa nature com­mère ren­dait inévitables.

Dop­pler vit Mil­lard. Il vit les yeux fer­més. Il vit la Sacher­torte. Et il sou­rit du sou­rire de l’homme qui vient de trou­ver de l’or dans le ruisseau.

— Herr Mil­lard ! dit-il en s’ap­pro­chant. Wie schmeckt Ihnen die Sachertorte ?

Com­ment trou­vez-vous la Sacher­torte ? La ques­tion était un piège, évi­dem­ment. Mais Mil­lard ne le savait pas. Mil­lard, les papilles encore éblouies, le cer­veau ralen­ti par le cho­co­lat et le sucre, répon­dit dans son alle­mand approximatif :

— Sie ist… wun­der­bar. Bes­ser als alles, was ich in Wien geges­sen habe.

Elle est mer­veilleuse. Meilleure que tout ce que j’ai man­gé à Vienne.

Mil­lard croyait dire une chose simple et vraie. Il ne se ren­dait pas compte que « tout ce que j’ai man­gé à Vienne » incluait l’Im­pe­rial Torte — et que cette phrase, rap­por­tée par Dop­pler, devien­drait une bombe.

Mais Mil­lard ne s’ar­rê­ta pas là. L’al­le­mand, chez lui, était une langue incon­trô­lable, une auto­mo­bile sans freins lan­cée dans une des­cente — et la des­cente continuait.

— Das Rezept ist so… so ein­fach und so per­fekt, pour­sui­vit-il, cher­chant ses mots avec l’en­thou­siasme mal­adroit du néo­phyte. Es ist wie… wie eine nackte Frau.

Il vou­lait dire : c’est comme une femme nue — au sens esthé­tique, au sens de la pure­té des lignes, de la beau­té dépouillée. C’é­tait une méta­phore de pâtis­sier, pas une obs­cé­ni­té. Mais il pro­non­ça « nackte » d’une façon qui, com­bi­née à son accent fran­çais et au brou­ha­ha du salon, son­na aux oreilles de Dop­pler comme quelque chose de consi­dé­ra­ble­ment plus scan­da­leux. Dop­pler écar­quilla les yeux. Deux dames à la table d’en face posèrent leur four­chette. Un ser­veur se figea avec un pla­teau à mi-che­min entre l’é­paule et la table.

Mil­lard, incons­cient de l’ef­fet pro­duit, conti­nua de man­ger sa Sachertorte.

*     *     *

Vingt-quatre heures suf­fisent pour qu’une rumeur tra­verse Vienne. Il en faut moins pour qu’elle tra­verse les deux cents mètres qui séparent le Sacher de l’Imperial.

Le ven­dre­di matin, quand Mil­lard des­cen­dit aux cui­sines, le silence qui l’ac­cueillit n’é­tait pas le silence habi­tuel — ce silence pro­fes­sion­nel, cette indif­fé­rence polie qu’il avait fini par accep­ter comme le fond sonore de sa vie vien­noise. C’é­tait un autre silence. Un silence plein. Un silence qui avait des dents.

Franz le roux ne le regar­da pas. Aloi­sia, qui ne le regar­dait déjà jamais, ne le regar­da avec une inten­si­té nou­velle. Les deux appren­tis s’é­car­tèrent sur son pas­sage. Pepi, seul, lui adres­sa un regard — mais un regard inquiet, un regard de mise en garde que Mil­lard ne sut pas lire.

Wink­ler était à son poste, devant le plan de tra­vail en marbre. Il gla­çait une Impe­rial Torte. Il ne leva pas les yeux quand Mil­lard entra — exac­te­ment comme le pre­mier jour, sauf que cette fois le silence ne signi­fiait pas « je vous jauge » mais « je vous ai jugé ».

Mil­lard enfi­la son tablier. Il com­men­ça à pré­pa­rer la pâte des Kip­ferl — car on l’a­vait remis aux Kip­ferl, ce qui aurait dû l’a­ler­ter, un retour aux Kip­ferl étant l’é­qui­valent culi­naire d’une rétro­gra­da­tion militaire.

À neuf heures, le direc­teur Schön­berg des­cen­dit aux cui­sines. Schön­berg ne des­cen­dait jamais aux cui­sines. Sa pré­sence dans le sous-sol était un évé­ne­ment aus­si rare et aus­si alar­mant qu’une comète, et les cui­si­niers réagirent de la même façon — ils levèrent la tête, se redres­sèrent et atten­dirent la catastrophe.

Schön­berg était un homme petit et rond, le crâne dégar­ni, des lunettes cer­clées d’or sur un nez qui avait été cas­sé dans sa jeu­nesse par des cir­cons­tances qu’il ne pré­ci­sait jamais et qui ali­men­taient les spé­cu­la­tions les plus variées. Il diri­geait l’Im­pe­rial depuis six ans avec un mélange de com­pé­tence et de ner­vo­si­té qui lui valait le res­pect de son per­son­nel et l’a­mi­tié de personne.

— Herr Mil­lard, dit-il. Dans mon bureau, s’il vous plaît.

La phrase était en fran­çais. Le « s’il vous plaît » était super­flu. Mil­lard posa sa pâte, s’es­suya les mains et sui­vit Schön­berg dans l’es­ca­lier, sous le regard de la bri­gade entière, un regard col­lec­tif qui conte­nait de la curio­si­té, du sou­la­ge­ment et, chez Wink­ler, quelque chose qui res­sem­blait presque à de la com­pas­sion — mais qui n’en était pro­ba­ble­ment pas, car Wink­ler ne fai­sait pas dans la compassion.

Le bureau de Schön­berg se trou­vait au pre­mier étage, der­rière la récep­tion. C’é­tait une pièce étroite, encom­brée de dos­siers, de fac­tures et de cette odeur de papier et de tabac froid qui carac­té­rise les bureaux des direc­teurs d’hô­tel depuis que les hôtels existent. Sur le mur, un por­trait de l’empereur. Sur le bureau, un exem­plaire du Wie­ner Tag­blatt, ouvert à la page des faits divers.

— Asseyez-vous, dit Schönberg.

Mil­lard s’assit.

— On me rap­porte, dit Schön­berg en choi­sis­sant ses mots comme on choi­sit des œufs dans un panier — avec pré­cau­tion et en s’at­ten­dant à ce que cer­tains soient pour­ris —, on me rap­porte que vous avez été vu hier au Sacher. Que vous avez com­man­dé une Sacher­torte. Que vous l’a­vez dégus­tée avec — il consul­ta un papier sur son bureau, et Mil­lard com­prit avec hor­reur que quel­qu’un avait rédi­gé un rap­port — avec « une expres­sion de ravis­se­ment ». Et que vous avez décla­ré, devant témoins, qu’elle était « meilleure que tout ce que vous aviez man­gé à Vienne ».

Mil­lard ouvrit la bouche.

— Je n’ai pas ter­mi­né, dit Schön­berg. On me rap­porte éga­le­ment que vous avez com­pa­ré la Sacher­torte à — nou­veau coup d’œil au papier — « une femme sans vête­ments ». Est-ce exact ?

— Ce n’est pas ce que j’ai vou­lu dire, com­men­ça Millard.

— Je n’en doute pas. Mal­heu­reu­se­ment, Herr Mil­lard, Vienne n’est pas une ville où ce qu’on a vou­lu dire compte. C’est une ville où ce qu’on a dit compte. Et ce que vous avez dit est en train de faire le tour de la Ringstrasse.

Schön­berg reti­ra ses lunettes, les essuya avec un mou­choir, les remit. C’é­tait un geste qu’il accom­plis­sait chaque fois qu’il devait dire quelque chose de désa­gréable, et il l’ac­com­plis­sait si sou­vent que les verres de ses lunettes étaient les plus propres de Vienne.

— Herr Mil­lard, vous êtes ici depuis deux semaines. En deux semaines, vous avez réus­si à vous mettre à dos le chef pâtis­sier, à offen­ser la fier­té de l’Im­pe­rial Torte, et à four­nir au Sacher une arme de pro­pa­gande qu’ils ne man­que­ront pas d’u­ti­li­ser. « Le pâtis­sier fran­çais de l’Im­pe­rial pré­fère notre Sacher­torte » — je vois déjà le titre dans la Neue Freie Presse.

Mil­lard vou­lut pro­tes­ter, expli­quer, racon­ter — mais les mots, en fran­çais comme en alle­mand, sem­blaient s’être ligués contre lui. Com­ment expli­quer qu’il avait juste vou­lu un café ? Que la Sacher­torte l’a­vait sur­pris ? Que la méta­phore de la femme nue était un com­pli­ment et non une gros­siè­re­té ? Com­ment expli­quer quoi que ce soit dans une ville où chaque mot était un piège et chaque silence une accusation ?

— Je ne vous ren­voie pas, dit Schön­berg. Pas encore. Le billet de train de Paris et la lettre de recom­man­da­tion repré­sentent un inves­tis­se­ment que je ne suis pas prêt à perdre si vite. Mais sachez que vous êtes sur­veillé. Par moi, par Herr Wink­ler, et appa­rem­ment par la moi­tié de Vienne. Ne remet­tez plus les pieds au Sacher. Ne par­lez plus de la Sacher­torte. Et pour l’a­mour du ciel, Herr Mil­lard, appre­nez l’allemand.

Mil­lard redes­cen­dit aux cui­sines. Le silence l’at­ten­dait — le même silence, plein et den­tu. Il reprit sa place devant les Kip­ferl. Franz ne le regar­da pas. Aloi­sia ne le regar­da pas. Les appren­tis s’écartèrent.

Seul Pepi, en pas­sant der­rière lui avec un seau de vais­selle sale, murmura :

— Dop­pler. C’est Dop­pler qui a tout raconté.

Et Mil­lard com­prit qu’il venait de se faire un enne­mi sans le vou­loir, un allié sans le savoir, et qu’il avait tiré la pre­mière balle d’une guerre dont il igno­rait jus­qu’à l’existence.

*     *     *

Les jours sui­vants furent une tra­ver­sée du désert — un désert de crème fouet­tée et de regards gla­cials. Wink­ler ne lui adres­sa plus la parole qu’en termes stric­te­ment pro­fes­sion­nels. Franz le roux déve­lop­pa un talent remar­quable pour occu­per tout l’es­pace du plan de tra­vail dès que Mil­lard appro­chait. Aloi­sia, depuis son poste de décors en sucre, obser­vait la situa­tion avec la pla­ci­di­té d’une sta­tue de cathédrale.

Mil­lard fut can­ton­né aux Kip­ferl, aux Vanille­kip­ferl, et à une nou­velle humi­lia­tion : le net­toyage des moules. Net­toyer les moules, dans la hié­rar­chie d’une cui­sine de pâtis­se­rie, est à peu près l’é­qui­valent de cirer les bottes du régi­ment dans l’ar­mée — on ne le fait que quand on a tout perdu.

Mais quelque chose se pas­sait, len­te­ment, dans les inter­stices de cette humi­lia­tion. Mil­lard, contraint au silence et à l’ob­ser­va­tion, com­men­çait à voir. Il voyait la façon dont Wink­ler tem­pé­rait le cho­co­lat — un mou­ve­ment du poi­gnet qu’il n’a­vait jamais vu en France, une tech­nique qui tenait le cho­co­lat entre deux tem­pé­ra­tures avec une pré­ci­sion de funam­bule. Il voyait la manière dont Aloi­sia tirait ses fils de sucre, non pas en les éti­rant comme on fai­sait à Paris, mais en les tor­dant, ce qui leur don­nait une trans­lu­ci­di­té dif­fé­rente, une lumière inté­rieure. Il voyait les gestes de Franz sur les crois­sants, cette façon de rou­ler la pâte non pas du centre vers les bords mais des bords vers le centre, à l’en­vers de tout ce qu’on lui avait appris.

Mil­lard ne disait rien. Il regar­dait. Et le soir, dans sa chambre de la Schwind­gasse, il pre­nait des notes dans un car­net à cou­ver­ture noire — des notes en fran­çais, avec des cro­quis, des flèches, des points d’in­ter­ro­ga­tion. Ce car­net devien­drait, des mois plus tard, le seul objet qu’il refu­se­rait de mon­trer à qui­conque, y com­pris à Pepi, parce qu’il conte­nait le secret de ce qui allait suivre — ce mélange impro­bable de pâtis­se­rie fran­çaise et de pâtis­se­rie vien­noise qui n’exis­tait pas encore et qui n’a­vait pas de nom.

Mais nous n’en sommes pas là.

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CHA­PITRE V

Ven­dre­di 26 juin 1914

Où un grand dîner réunit tout le monde autour d’une table, où le fan­tôme de Rodolphe tra­verse la conver­sa­tion, et où le Doc­teur Witt­gen­stein pro­nonce un diag­nos­tic que per­sonne ne veut entendre

Le ven­dre­di fut le jour du dîner.

Anna Sacher avait déci­dé — et quand Anna Sacher déci­dait, la déci­sion avait la force d’un décret impé­rial, à cette dif­fé­rence près que les décrets impé­riaux pou­vaient être contes­tés par le Par­le­ment et que les déci­sions d’An­na Sacher ne pou­vaient être contes­tées par per­sonne — Anna Sacher avait déci­dé de don­ner un dîner. Pas un dîner ordi­naire. Un dîner Sacher. La dis­tinc­tion est impor­tante. Un dîner ordi­naire, c’est de la nour­ri­ture, du vin, et de la conver­sa­tion. Un dîner Sacher, c’é­tait un évé­ne­ment — un rituel, une mise en scène, un opé­ra sans musique où la maî­tresse de mai­son jouait tous les rôles et où les convives étaient simul­ta­né­ment le public, les figu­rants et les per­son­nages principaux.

Elle m’a­vait convo­qué le matin.

— Pfef­fer­ling, ce soir, dîner dans la salle pri­vée. Six cou­verts. Le Comte. La Baronne. Le cri­tique ita­lien. La Hon­groise. Le Doc­teur Witt­gen­stein. Et moi.

— Et le Serbe, Frau Sacher ?

Elle hési­ta. C’é­tait si rare qu’An­na Sacher hési­tât que je faillis noter l’é­vé­ne­ment dans le registre avant même qu’elle eût fini de par­ler, tant la chose était remar­quable — comme une éclipse, ou un bou­le­dogue qui ron­ronne, ou un Autri­chien qui dit ce qu’il pense.

— Le Serbe aus­si, dit-elle fina­le­ment. Sept couverts.

— Sept à table, Frau Sacher. Cer­tains diront que c’est un chiffre de mau­vais augure.

— Je ne suis pas super­sti­tieuse, Pfef­fer­ling. Les gens super­sti­tieux ne dirigent pas des hôtels. Ils en fréquentent.

Le menu fut com­po­sé par Bru­ck­ner avec la solen­ni­té d’un chef d’é­tat-major pré­pa­rant une offen­sive. Consom­mé aux que­nelles de moelle. Filets de sandre du Danube au beurre blanc. Tafels­pitz — le bouilli vien­nois par excel­lence, le plat que Fran­çois-Joseph man­geait trois fois par semaine et dont Bru­ck­ner disait qu’il fal­lait douze heures de cuis­son pour atteindre la per­fec­tion, « autant de temps qu’il en faut à l’Em­pe­reur pour prendre une déci­sion, et avec le même résul­tat : quelque chose de tendre mais de fon­da­men­ta­le­ment conser­va­teur ». Puis un Salz­bur­ger Nockerl — le souf­flé de Salz­bourg, gon­flé comme une pro­messe et aus­si fra­gile. Et enfin, évi­dem­ment, la Sacher­torte. Avec Schla­go­bers. La Sacher­torte au Sacher, c’é­tait la com­mu­nion à Notre-Dame : inévi­table, rituelle, et sus­pecte d’hy­po­cri­sie chez ceux qui la refusaient.

*

Le dîner com­men­ça à huit heures.

La salle pri­vée — la plus belle des Chambres sépa­rées, au pre­mier étage, celle avec les boi­se­ries de chêne sombre et le lustre de cris­tal qui avait, disait-on, appar­te­nu au Thea­ter am Kärnt­ner­tor avant sa démo­li­tion, ce qui fai­sait de chaque dîner une repré­sen­ta­tion post­hume dans un théâtre démem­bré — la salle pri­vée avait été dres­sée par Otto, le maître d’hô­tel, avec cette mania­que­rie géo­mé­trique qui était sa contri­bu­tion per­son­nelle à l’art de vivre vien­nois : chaque verre à exac­te­ment trois cen­ti­mètres du bord de la table, chaque cou­teau paral­lèle à son voi­sin, chaque ser­viette pliée en forme de fleur de lys, non par roya­lisme mais par per­fec­tion­nisme, la fleur de lys étant la forme la plus com­plexe du réper­toire du pliage et donc la seule digne du Sacher.

Anna Sacher entra la pre­mière. Elle por­tait une robe de soie noire — elle por­tait tou­jours du noir, non par deuil mais par prin­cipe, le noir étant la seule cou­leur qui ne déto­nait avec rien et qui allait avec tout, y com­pris le cigare et les bou­le­dogues, qu’elle avait lais­sés dans son bureau pour l’oc­ca­sion, ce qui était un sacri­fice dont seuls ceux qui la connais­saient pou­vaient mesu­rer l’ampleur.

Le Comte arri­va en habit, ce qui pro­vo­qua un mur­mure d’ad­mi­ra­tion chez le per­son­nel — non pas pour l’ha­bit, qui était usé aux coudes et dont les revers avaient cette patine lui­sante que prennent les vête­ments quand on les porte trop sou­vent et qu’on ne peut pas en ache­ter d’autres, mais pour le fait que le Comte se fût habillé, ce qui signi­fiait qu’il pre­nait la soi­rée au sérieux, et un Comte Este­rhá­zy qui pre­nait quelque chose au sérieux était un spec­tacle aus­si rare qu’un cou­cher de soleil en janvier.

La Baronne arri­va en robe parme, parée de bijoux qui étaient soit les der­niers ves­tiges de la for­tune Taus­sig, soit des copies tel­le­ment réus­sies qu’elles en deve­naient phi­lo­so­phiques — à quel moment une copie par­faite cesse-t-elle d’être une copie et devient-elle une œuvre à part entière ? C’est une ques­tion que le Baron Taus­sig, indus­triel tex­tile, aurait pu poser s’il n’é­tait pas mort au beau milieu d’un dis­cours sur les tarifs douaniers.

Scar­pa arri­va en smo­king, impec­cable, petit, le nez en avant comme une figure de proue minia­ture. Witt­gen­stein arri­va en cos­tume gris, sans cra­vate, ce qui était une pro­vo­ca­tion ves­ti­men­taire que seul un psy­cha­na­lyste pou­vait se per­mettre dans un dîner au Sacher — l’ab­sence de cra­vate à Vienne étant à peu près aus­si scan­da­leuse que l’ab­sence de gla­çage sur une Sachertorte.

Ilo­na arri­va en der­nier, comme il se doit pour une can­ta­trice — les sopra­nos entrent tou­jours en der­nier, c’est une loi de la scène qui s’ap­plique aus­si bien aux dîners qu’aux opé­ras. Elle por­tait une robe rouge. Rouge sang. Rouge Salo­mé. C’é­tait une décla­ra­tion — ou une pro­vo­ca­tion — ou les deux.

Le Serbe était déjà là. Il était arri­vé sans qu’on le remarque, comme il fai­sait tout sans qu’on le remarque, et il se tenait debout près de la fenêtre, regar­dant la Phil­har­mo­ni­kers­traße sous les réver­bères, avec cette immo­bi­li­té atten­tive qui était sa marque — l’im­mo­bi­li­té de quel­qu’un qui attend quelque chose, sans savoir exac­te­ment quoi, mais en sachant que ce quelque chose viendra.

— Mes­dames, mes­sieurs, dit Anna Sacher. Bienvenue.

Elle s’as­sit en bout de table. Le Comte à sa droite. La Baronne à sa gauche. Ilo­na face à Anna. Scar­pa face au Comte. Witt­gen­stein face à la Baronne. Et Petro­vić entre Scar­pa et Ilo­na, c’est-à-dire entre l’I­ta­lie et la Hon­grie, ce qui était géo­gra­phi­que­ment exact et poli­ti­que­ment explo­sif, bien que per­sonne ne le remar­quât sur le moment.

Moi, je n’é­tais pas à table. J’é­tais der­rière la porte, dans le petit cou­loir de ser­vice d’où je pou­vais voir et entendre sans être vu — poste d’ob­ser­va­tion que j’a­vais per­fec­tion­né au fil des années et que Frau Sacher tolé­rait, soit parce qu’elle l’i­gno­rait, soit parce qu’elle l’a­vait elle-même arran­gé, soit parce qu’elle consi­dé­rait qu’un homme qui prend des notes der­rière une porte est plus utile qu’un homme qui parle à table, ce qui n’é­tait pas faux.

*

Le consom­mé fut ser­vi. Puis le sandre. La conver­sa­tion tour­nait autour de l’o­pé­ra — ter­rain neutre, pen­sait-on, comme la Suisse, bien que la Suisse ne fût neutre que parce qu’elle avait déci­dé de l’être, ce qui n’est pas la même chose qu’être natu­rel­le­ment inoffensif.

C’est au Tafels­pitz que les choses changèrent.

Le Comte, qui avait bu du vin avec la régu­la­ri­té d’un métro­nome — un verre par plat, ni plus ni moins, dis­ci­pline aris­to­cra­tique qui prou­vait que même la déca­dence a ses règles —, le Comte posa sa four­chette et dit :

— Savez-vous que le prince Rodolphe a dîné dans cette pièce ?

Un silence.

— Rodolphe, répé­ta la Baronne. Le fils de l’Empereur ?

— Le fils de l’Em­pe­reur. Le héri­tier. Celui qui est mort à Mayer­ling. Il dînait ici. Dans cette salle. Avec ses maî­tresses. Avec ses conspi­ra­teurs. Avec ses fan­tômes. Avant que les fan­tômes ne deviennent réels.

Anna Sacher ne dit rien. Son visage était aus­si immo­bile que le por­trait de l’Em­pe­reur accro­ché au mur en face d’elle — un autre por­trait, un deuxième, il y en avait un dans chaque pièce de l’hô­tel, comme si Fran­çois-Joseph sur­veillait tout, y com­pris les des­serts, ce qui n’au­rait pas été éton­nant de la part d’un homme dont le sens du devoir s’é­ten­dait à tous les aspects de la vie, y com­pris les plus insi­gni­fiants, sur­tout les plus insignifiants.

— Rodolphe venait ici, conti­nua le Comte, parce qu’i­ci il pou­vait être lui-même. C’est-à-dire quel­qu’un d’autre. C’est le para­doxe des hôtels, n’est-ce pas, Frau Sacher ? On vient à l’hô­tel pour être soi-même, et on finit par deve­nir le per­son­nage que l’hô­tel attend de nous. Rodolphe, dans cette salle, n’é­tait pas l’ar­chi­duc. Il était un homme mal­heu­reux, un homme qui buvait trop, qui aimait mal, qui pen­sait trop, et qui cher­chait dans les bras de femmes dont il oublie­rait le nom le len­de­main quelque chose que l’Em­pire ne pou­vait pas lui don­ner — la per­mis­sion d’être ordinaire.

— Il n’é­tait pas ordi­naire, dit Anna Sacher.

C’é­taient les pre­miers mots qu’elle pro­non­çait depuis le début du dîner, et ils tom­bèrent sur la table comme un gla­çon dans un verre de vin tiède — un choc, un sai­sis­se­ment, une alté­ra­tion de la tem­pé­ra­ture qui chan­gea tout.

— Non, dit le Comte. Il n’é­tait pas ordi­naire. Il était extra­or­di­naire. C’est pour ça qu’il est mort. Les gens ordi­naires sur­vivent. Les gens extra­or­di­naires se brisent.

— Il s’est bri­sé tout seul, dit Anna Sacher. Per­sonne ne l’a obli­gé à aller à Mayer­ling. Per­sonne ne l’a obli­gé à tuer cette pauvre fille. C’est un choix. Un choix ter­rible, mons­trueux, impar­don­nable — mais un choix. Et les choix, Herr Graf, se font dans la soli­tude. Pas dans les Chambres séparées.

Le Comte incli­na la tête. C’é­tait un geste de res­pect — le res­pect d’un homme qui recon­naît chez un autre être humain une force morale supé­rieure à la sienne, ce qui, venant d’un Este­rhá­zy, n’é­tait pas rien.

Petro­vić, à l’autre bout de la table, n’a­vait pas tou­ché à son Tafels­pitz. Il écou­tait. Il écou­tait avec cette inten­si­té que j’a­vais déjà remar­quée — l’in­ten­si­té d’un homme qui enre­gistre tout, qui stocke les infor­ma­tions comme un coffre-fort stocke les dettes, pour un usage futur dont la nature res­tait obscure.

— L’Em­pire a tué Rodolphe, dit Wittgenstein.

Tout le monde se tour­na vers lui.

— Je ne parle pas d’un assas­si­nat, pré­ci­sa-t-il. Je parle d’une struc­ture. L’Em­pire est une struc­ture qui ne laisse pas de place à l’in­di­vi­dua­li­té. Vous êtes archi­duc, vous ser­vez l’Em­pire. Vous êtes géné­ral, vous ser­vez l’Em­pire. Vous êtes pâtis­sier, vous ser­vez la Sacher­torte. La seule manière de sor­tir de la struc­ture, c’est de la bri­ser. Et bri­ser une struc­ture, ça fait du bruit. Mayer­ling est le bruit que fait un empire quand quel­qu’un essaie de sortir.

— C’est du Freud, dit la Baronne.

— C’est du Witt­gen­stein, cor­ri­gea le Doc­teur. Freud aurait dit la même chose, mais avec plus de mots et moins de modestie.

— Et Rodolphe est sor­ti ? deman­da Scar­pa, qui avait le talent de poser les ques­tions que per­sonne n’o­sait poser, parce qu’il était ita­lien et que les Ita­liens n’ont pas la même rela­tion à l’embarras que les Autri­chiens — les Autri­chiens évitent l’embarras comme on évite une flaque d’eau, en contour­nant, tan­dis que les Ita­liens marchent dedans.

— Rodolphe est sor­ti par la seule porte qui était ouverte, dit le Comte. La mort. Les autres portes — le pou­voir, l’a­mour, la liber­té — étaient ver­rouillées. Par son père. Par le pro­to­cole. Par l’Em­pire. Il ne res­tait que la mort, et Rodolphe l’a prise, comme on prend un fiacre quand tous les tram­ways sont en grève.

Anna Sacher se leva. Elle se leva len­te­ment, avec cette majes­té des femmes qui contrôlent un espace sim­ple­ment en y étant, et elle dit :

— Mes­sieurs, mes­dames. Rodolphe est mort il y a vingt-cinq ans. Il était jeune, il était mal­heu­reux, et il a fait une chose hor­rible. Mais il n’est pas un sujet de conver­sa­tion pour un dîner. Les morts méritent mieux que nos ana­lyses. Ils méritent notre silence.

Elle se rassit.

Le Salz­bur­ger Nockerl fut ser­vi. Le souf­flé était par­fait — doré, gon­flé, trem­blant de cette fra­gi­li­té qui est le propre des choses belles, et qui est aus­si le propre des empires, et qui est aus­si le propre des soi­rées où l’on a dit trop de choses et où le des­sert arrive comme une absolution.

Per­sonne ne repar­la de Rodolphe.

*

Mais Witt­gen­stein n’a­vait pas fini.

C’est au moment de la Sacher­torte — ser­vie par Otto en per­sonne, avec cette révé­rence qui n’é­tait pas un geste de ser­vice mais un geste de litur­gie, la Sacher­torte étant au Sacher ce que l’hos­tie est à la cathé­drale — c’est à ce moment que Witt­gen­stein dit, à voix basse, comme s’il se par­lait à lui-même mais en sachant très bien que tout le monde l’entendait :

— Cette civi­li­sa­tion souffre d’un com­plexe de mort.

Les four­chettes s’arrêtèrent.

— Pas un désir de mort, pré­ci­sa-t-il. Un com­plexe. C’est dif­fé­rent. Un désir de mort, c’est vou­loir mou­rir. Un com­plexe de mort, c’est orga­ni­ser sa vie de telle sorte que la mort devienne la seule issue logique, tout en pré­ten­dant qu’on fait l’in­verse. Regar­dez autour de vous. Regar­dez cette table. Un aris­to­crate rui­né qui vit dans un hôtel qu’il ne peut pas payer. Une veuve qui va chez Freud pour com­prendre pour­quoi elle mange du gâteau. Un cri­tique qui déteste ce qu’il est venu cri­ti­quer. Une can­ta­trice qui va chan­ter un opé­ra sur une femme qui embrasse une tête cou­pée. Un psy­cha­na­lyste qui ana­lyse des gens qui ne veulent pas être ana­ly­sés. Une hôte­lière qui garde dans un coffre-fort les dettes d’un monde qui ne paie­ra jamais.

Il mar­qua une pause.

— Et un atta­ché mili­taire serbe qui ne dit rien.

Petro­vić leva les yeux. Pour la pre­mière fois de la soi­rée, il parla.

— Je n’ai rien à dire, Herr Dok­tor. Je suis ici en observateur.

— Exac­te­ment, dit Witt­gen­stein. Vous obser­vez. Comme un méde­cin observe un patient. Comme un méca­ni­cien observe une machine. Vous regar­dez cette civi­li­sa­tion fonc­tion­ner, et vous cher­chez la faille. La faille par laquelle tout s’effondrera.

— Vous me prê­tez des inten­tions que je n’ai pas.

— Peut-être. Ou peut-être que vous n’a­vez pas conscience de vos propres inten­tions. C’est mon métier de voir ce que les gens ne voient pas en eux-mêmes.

Anna Sacher intervint.

— Doc­teur, dit-elle avec cette fer­me­té qui était la ver­sion polie de la menace, dans mon hôtel, on ne psy­cha­na­lyse pas les clients sans leur consen­te­ment. C’est une règle de la mai­son. Comme le fait de ne pas fumer au lit et de ne pas nour­rir les bou­le­dogues sous la table. Mon­sieur Petro­vić est mon invi­té. Et mes invi­tés ne sont pas des patients.

— Je vous prie de m’ex­cu­ser, dit Witt­gen­stein. L’ha­bi­tude professionnelle.

— L’ha­bi­tude est une mala­die, Doc­teur. Et la seule mala­die que je ne tolère pas dans cet hôtel, c’est l’impolitesse.

Le Comte sou­rit. Son sou­rire rare, son sou­rire de trois fois par semaine, réser­vé aux moments où Anna Sacher rap­pe­lait au monde que le Sacher n’é­tait pas une annexe du cabi­net de Freud mais un éta­blis­se­ment où l’on ser­vait du gâteau et du cognac, et que le gâteau et le cognac étaient, en der­nière ana­lyse, des réponses plus satis­fai­santes aux grandes ques­tions de l’exis­tence que la psychanalyse.

La Sacher­torte fut man­gée. Le Schla­go­bers fut man­gé. Le silence s’ins­tal­la — non pas le silence gêné d’une conver­sa­tion qui s’est mal ter­mi­née, mais le silence ras­sa­sié d’une soi­rée qui a dit ce qu’elle avait à dire et qui, comme un opé­ra après le der­nier accord, laisse réson­ner dans l’air les har­mo­niques de ce qui a été prononcé.

Anna Sacher se leva.

— Mer­ci, dit-elle. Bonsoir.

Et elle sor­tit. Seule. Sans les chiens. Sans le cigare. Avec juste le bruit de ses pas sur le par­quet, un bruit qui disait — sans le dire — que cette femme avait por­té cet hôtel sur ses épaules pen­dant vingt-deux ans, et que ce soir, pour une rai­son qu’elle ne for­mu­lait pas, ce soir les épaules pesaient un peu plus que d’habitude.

Les convives se dis­per­sèrent. Scar­pa et Ilo­na res­tèrent les der­niers, face à face, de part et d’autre de la table jon­chée de miettes et de verres vides, et ils par­lèrent — de quoi, je ne sais pas, je quit­tai mon poste, esti­mant que la soi­rée avait livré son content de révé­la­tions et que ce qui se disait entre un cri­tique ita­lien et une can­ta­trice hon­groise à minuit dans une Chambre sépa­rée ne rele­vait plus du registre mais de la vie, et que la vie, même au Sacher, méri­tait un peu d’intimité.

Je notai : Dîner, salle pri­vée. 7 convives + Frau Sacher. Fan­tôme de Rodolphe invo­qué par le Comte. Frau S. impose le silence sur Mayer­ling. Witt­gen­stein diag­nos­tique un com­plexe de mort col­lec­tif. Le Serbe qua­li­fié d’ob­ser­va­teur. Frau S. rap­pelle les règles de la mai­son. Souf­flé réus­si. Sacher­torte man­gée. Silence final.

Il res­tait deux jours.

CHA­PITRE VI

Same­di 27 juin 1914

Où Salo­mé triomphe à l’O­pé­ra, où le Comte paie quelque chose pour la pre­mière fois en trois ans, et où Anna Sacher pro­nonce la phrase qu’on aurait dû prendre au sérieux

Le same­di fut le jour de Salomé.

Tout conver­geait vers cette repré­sen­ta­tion comme les rivières convergent vers le Danube — par néces­si­té, par gra­vi­té, par la pente natu­relle des choses qui vont vers leur conclu­sion. La semaine entière, les débats entre Scar­pa et Ilo­na, les digres­sions sur le contrôle et l’ex­cès, le poids et le vide, Mozart et les Bal­kans — tout cela avait été le pré­lude, l’ou­ver­ture, le long accord d’or­chestre qui pré­cède le lever du rideau. Et ce soir, le rideau allait se lever.

L’O­pé­ra impé­rial et royal de Vienne se dres­sait juste en face du Sacher, de l’autre côté de la Phil­har­mo­ni­kers­traße, comme un vis-à-vis — le mot est juste, parce que l’O­pé­ra et l’hô­tel se regar­daient depuis trente-huit ans avec cette fami­lia­ri­té rési­gnée des voi­sins qui n’ont pas choi­si de vivre l’un en face de l’autre mais qui ont fini par consti­tuer un couple. L’O­pé­ra, c’é­tait la façade noble — l’art, la musique, la culture offi­cielle, les loges impé­riales, les soi­rées de gala. L’hô­tel, c’é­tait l’en­vers — les cou­lisses, les confi­dences, les dettes, les Chambres sépa­rées, la vie telle qu’elle se vivait réel­le­ment quand les lumières de la scène s’é­tei­gnaient. Ensemble, ils for­maient une méta­phore par­faite de la civi­li­sa­tion vien­noise : une face glo­rieuse et une face cachée, l’une éclai­rée par les lustres et l’autre par les bou­gies, et c’é­tait dans cette der­nière que la véri­té se disait, parce que la véri­té a tou­jours pré­fé­ré l’ombre.

La jour­née fut consa­crée aux préparatifs.

Ilo­na ne des­cen­dit pas. Pas pour le petit-déjeu­ner, pas pour le déjeu­ner. Elle res­ta dans sa chambre, au qua­trième étage, dans un silence qui était plus impres­sion­nant que son chant — un silence de concen­tra­tion, de ras­sem­ble­ment, comme un arc qui se bande avant de libé­rer la flèche. Les can­ta­trices, le jour de la repré­sen­ta­tion, sont des ani­maux en cage. Elles tournent. Elles res­pirent. Elles attendent. Et quand la cage s’ouvre — quand le rideau se lève —, elles bon­dissent avec une vio­lence qui n’est pas de la colère mais de la libération.

Scar­pa pas­sa la mati­née à écrire dans sa chambre. Il tra­vaillait à son article — le long article pour le Cor­riere, celui qui ferait ou défe­rait la répu­ta­tion vien­noise d’I­lo­na Szé­che­nyi, et dont les phrases, en ce moment même, se for­maient dans cette langue ita­lienne qui avait la par­ti­cu­la­ri­té de rendre élé­gantes les cruau­tés et belles les démo­li­tions. Un bon cri­tique, m’a­vait-il dit un soir au bar, est un homme qui sait détruire avec grâce. Un mau­vais cri­tique est un homme qui détruit sans grâce. La dif­fé­rence n’est pas dans la des­truc­tion mais dans la grâce.

Le Comte fit une chose extra­or­di­naire. Il des­cen­dit à dix heures, deman­da à voir Frau Sacher, et res­ta enfer­mé avec elle pen­dant une heure dans son bureau. Quand il en sor­tit, il avait l’air d’un homme qui venait de poser un far­deau — non pas le far­deau de ses dettes, qui était trop lourd pour être posé, mais un far­deau plus sub­til, un far­deau inté­rieur, comme si la conver­sa­tion avec Anna Sacher l’a­vait allé­gé de quelque chose qui n’a­vait pas de poids mesu­rable mais qui pesait tout de même.

Je ne sus jamais ce qu’ils s’é­taient dit. C’é­tait une conver­sa­tion entre deux per­sonnes qui se connais­saient depuis très long­temps et qui n’a­vaient plus besoin de paroles pour se com­prendre — une conver­sa­tion faite de silences, de regards, et peut-être de quelques mots choi­sis avec la même pré­ci­sion que Bru­ck­ner choi­sis­sait ses grammes de cho­co­lat. Mais quand le Comte sor­tit du bureau, il dit une chose que je notai dans le registre parce qu’elle me parut impor­tante sans que je sache pourquoi :

— Pfef­fer­ling, dit-il, cette femme est le der­nier pilier. Quand elle tom­be­ra, tout tombera.

— Frau Sacher ne tom­be­ra pas, Herr Graf.

— Non. Mais l’Em­pire, si. Et quand l’Em­pire tom­be­ra, même elle ne pour­ra pas empê­cher le toit de s’ef­fon­drer. Même elle.

Il remon­ta dans sa chambre. Il en redes­cen­dit à cinq heures, en habit, rasé de près, la mous­tache cirée, les chaus­sures brillantes, avec un air de digni­té retrou­vée qui prou­vait que les vête­ments, à Vienne, n’é­taient pas des vête­ments mais des armures — les der­nières armures d’une aris­to­cra­tie qui n’a­vait plus de châ­teaux, plus de che­vaux, plus de batailles à mener, et qui n’a­vait gar­dé de son ancienne gran­deur que la capa­ci­té de s’ha­biller pour dîner comme si le monde n’a­vait pas changé.

La Baronne pas­sa la jour­née chez des amies, dans un salon du Cot­ta­ge­vier­tel où des femmes de la bonne socié­té jouaient au bridge en par­lant de Freud, acti­vi­té qui résu­mait assez bien la vie intel­lec­tuelle de la bour­geoi­sie vien­noise en 1914 : un jeu de cartes com­men­té par la psychanalyse.

Witt­gen­stein ne parut pas de la jour­née. Il était, me dit-on plus tard, allé rendre visite à Freud en per­sonne, Berg­gasse 19, pour dis­cu­ter de sa théo­rie de la psy­cho­pa­tho­lo­gie hôte­lière, visite dont je ne sus jamais le conte­nu mais dont je soup­çonne qu’elle se ter­mi­na mal, Freud n’ai­mant pas les théo­ries qui n’é­taient pas les siennes, et Witt­gen­stein n’ai­mant pas les hommes qui n’ai­maient pas ses théo­ries — deux formes de nar­cis­sisme qui, mises face à face, pro­duisent le même résul­tat que deux miroirs face à face : un infi­ni de reflets qui ne mène nulle part.

Et le Serbe ? Le Serbe lut le jour­nal. Toute la jour­née. Cinq jour­naux. Le Neue Freie Presse, le Wie­ner Zei­tung, le Reichs­post, le Arbei­ter-Zei­tung, et un jour­nal que je ne connais­sais pas, en carac­tères cyril­liques, qu’il avait dû ache­ter dans un kiosque de la Tabors­traße ou se faire livrer par la léga­tion. Il lisait comme il res­pi­rait — régu­liè­re­ment, néces­sai­re­ment, et avec la convic­tion que l’air qu’il ins­pi­rait conte­nait des infor­ma­tions vitales que le com­mun des mor­tels ne per­ce­vait pas.

*

À sept heures, le Sacher se vida.

C’est le phé­no­mène le plus étrange d’un hôtel situé en face d’un opé­ra : à l’heure de la repré­sen­ta­tion, l’hô­tel se vide comme un pou­mon qui expire. Les clients tra­versent la rue. Les pas résonnent sur le pavé. Les robes frouf­froutent. Les habits noirs se fondent dans le cré­pus­cule. Et l’hô­tel reste là, seul, vide, atten­dant que l’o­pé­ra finisse pour se rem­plir de nou­veau, comme une marée qui se retire et qui revient.

Scar­pa tra­ver­sa le pre­mier. Ilo­na était par­tie par la porte de der­rière — les artistes entraient à l’O­pé­ra par l’en­trée de ser­vice, la Goe­the­gasse, ce qui évi­tait aux sopra­nos de devoir fendre la foule des spec­ta­teurs et de ris­quer un com­men­taire intem­pes­tif qui aurait pu per­tur­ber leur concen­tra­tion, les sopra­nos avant une repré­sen­ta­tion étant aus­si fra­giles que les souf­flés avant la cuis­son. La Baronne tra­ver­sa au bras du Comte, ce qui don­na au per­son­nel un fris­son de roma­nesque — un Comte rui­né et une Baronne veuve, bras des­sus bras des­sous, tra­ver­sant la Phil­har­mo­ni­kers­traße sous les réver­bères pour aller voir un opé­ra sur une femme qui aime une tête cou­pée, c’é­tait la quin­tes­sence du Sacher. Witt­gen­stein sui­vit, seul, les mains dans les poches, sans cravate.

Petro­vić ne vint pas. Il res­ta dans sa chambre. La musique ne l’in­té­res­sait pas, ou peut-être l’in­té­res­sait-elle trop, ou peut-être que ce soir, dans cette chambre du pre­mier étage, il avait autre chose à faire que d’é­cou­ter un sopra­no chan­ter l’a­mour et la mort — autre chose qui avait un rap­port avec les cinq jour­naux, et avec le ren­dez-vous du café du troi­sième arron­dis­se­ment, et avec le papier qu’il avait mon­tré à l’homme aux lunettes rondes, et avec tout ce qui se tra­mait dans les Bal­kans comme le cho­co­lat se trame dans un moule, len­te­ment, sûre­ment, et avec la cer­ti­tude que le résul­tat serait irréversible.

*

Je n’as­sis­tai pas à la repré­sen­ta­tion. Je res­tai au Sacher. C’é­tait mon poste. L’hô­tel vide avait une beau­té que l’hô­tel plein n’a­vait pas — la beau­té du théâtre après le spec­tacle, quand les fau­teuils sont vides et que les ombres des acteurs flottent encore dans l’air, per­cep­tibles à ceux qui savent regar­der. Je fis ma ronde. Les cou­loirs du pre­mier étage, silen­cieux. Le bar, fer­mé. La salle à man­ger, déserte. Les cui­sines, où Bru­ck­ner finis­sait de ran­ger avec la méti­cu­lo­si­té d’un archi­viste. Les Chambres sépa­rées, fer­mées à clé, gar­dant leurs secrets comme les tom­beaux gardent leurs morts.

Je pas­sai devant la chambre 17. Celle du Serbe. Pas de lumière sous la porte. Pas de bruit. Soit il dor­mait, soit il était sor­ti sans que je le voie, soit il était dans le noir, éveillé, à pen­ser à des choses que je ne pou­vais pas devi­ner et que je n’au­rais pas dû devi­ner, parce que les pen­sées d’un atta­ché mili­taire serbe en juin 1914 n’é­taient pas du res­sort d’un sous-direc­teur adjoint d’hô­tel, et que j’a­vais déjà suf­fi­sam­ment de choses à noter dans mon registre sans y ajou­ter les hypothèses.

*

Ils revinrent à onze heures.

Je les vis tra­ver­ser la rue depuis la fenêtre du hall. La Baronne d’a­bord, seule, mar­chant vite, avec l’éner­gie de quel­qu’un qui a quelque chose à dire et qui ne peut plus attendre. Puis le Comte, len­te­ment, les mains dans le dos, la tête légè­re­ment pen­chée, avec cet air de médi­ta­tion que prennent les vieux mes­sieurs quand ils ont été émus par quelque chose et qu’ils ne veulent pas le mon­trer. Puis Witt­gen­stein, son car­net ouvert dans la main, écri­vant en mar­chant — exploit d’é­qui­libre qui aurait méri­té sa place dans un spec­tacle de cirque. Et enfin Scar­pa, seul, le visage fer­mé, concen­tré, enfer­mé dans cette soli­tude du cri­tique qui a vu quelque chose de grand et qui doit main­te­nant trou­ver les mots pour le dire sans le dimi­nuer, ce qui est le défi impos­sible de la cri­tique — dire la gran­deur sans la réduire, nom­mer la beau­té sans la tuer.

Ils se retrou­vèrent au bar. Je ser­vis. Otto n’é­tait plus là — c’é­tait l’heure des sous-direc­teurs adjoints, l’heure de l’a­près-spec­tacle, l’heure où les hié­rar­chies se relâchent et où les gens parlent plus libre­ment, parce que la fatigue et l’é­mo­tion ont le même effet que l’al­cool : elles dis­solvent les conventions.

— Alors ? dis-je, avec l’im­per­ti­nence que l’heure tar­dive autorisait.

— Elle a été extra­or­di­naire, dit la Baronne. Ab-so-lu-ment extra­or­di­naire. La scène finale — quand elle tient la tête — quand elle chante « Ich habe dei­nen Mund geküsst, Jocha­naan » — j’ai pleu­ré, Pfef­fer­ling. Moi. Pleu­ré. Et je ne pleure jamais. Même chez Freud.

Le Comte hocha la tête.

— Elle avait rai­son, dit-il. D’a­bord le contrôle. Puis le lâcher-prise. Et quand elle a lâché… Mon Dieu. C’é­tait comme regar­der un bar­rage se rompre. L’eau par­tout. La musique par­tout. Plus de scène, plus de salle, plus de dif­fé­rence entre elle et nous. Juste le son. Et le silence, après.

— Le silence a duré sept secondes, dit Witt­gen­stein, qui avait chro­no­mé­tré. Sept secondes entre la der­nière note et le pre­mier applau­dis­se­ment. Sept secondes. C’est une éter­ni­té. C’est le temps qu’il faut au public pour reve­nir à la réa­li­té après avoir été ailleurs. Et ces sept secondes valent plus que tout ce que j’ai écrit dans mon car­net cette semaine.

— Et vous, Signor Scar­pa ? demandai-je.

Scar­pa ne répon­dit pas tout de suite. Il tour­nait son verre de grap­pa — il avait com­man­dé de la grap­pa, pas du cognac, parce que ce soir il vou­lait être ita­lien, entiè­re­ment ita­lien, pas ita­lien au Sacher mais ita­lien tout court, avec la grap­pa et la mémoire et la langue qui dit les choses mieux que toutes les autres langues quand les choses valent la peine d’être dites.

— J’a­vais tort, dit-il.

Deux mots. Deux mots qui, venant d’un cri­tique, valaient une décla­ra­tion de guerre inver­sée — un armis­tice, une capi­tu­la­tion, une recon­nais­sance que l’autre avait rai­son et que soi-même on avait tort, ce qui est, pour un cri­tique, l’a­veu le plus coû­teux et le plus rare.

— J’a­vais tort sur le colo­nel de hus­sards, pour­sui­vit-il. Sur le contrôle. Sur la rete­nue. Elle avait rai­son. La rete­nue, c’é­tait le socle. Et quand elle a lâché le socle — quand elle a chan­té le bai­ser à la tête — le socle a volé en éclats, et ce qui est appa­ru des­sous n’é­tait pas du contrôle ni de l’ex­cès, c’é­tait de la véri­té. La véri­té brute. La véri­té d’une femme qui aime un homme mort. Et cette véri­té était insou­te­nable. Et elle était belle.

Il but sa grappa.

— J’é­cri­rai ça dans le Cor­riere. En mieux, j’espère.

Ilo­na ne revint pas au Sacher ce soir-là. Les can­ta­trices, après un triomphe, dis­pa­raissent. Elles ont don­né tant d’elles-mêmes qu’il ne reste plus rien pour les conver­sa­tions d’a­près-spec­tacle, les com­pli­ments, les poi­gnées de main. Elles ont besoin de silence, de soli­tude, de cette conva­les­cence qui suit les grands efforts — conva­les­cence qui est aus­si une forme de deuil, parce que la per­for­mance ache­vée est une chose morte, une chose qui ne revien­dra jamais exac­te­ment de la même manière, et dont l’ar­tiste porte le deuil avant même que le public ait fini d’applaudir.

*

C’est à minuit que le Comte fit le geste.

Il appe­la Otto — Otto était reve­nu, aler­té par le bruit, ou par l’ins­tinct, ou par cette sixième sens des maîtres d’hô­tel qui leur dit quand quelque chose d’im­por­tant se passe dans leur éta­blis­se­ment, même à minuit, même quand ils sont cen­sés dormir.

— Otto, dit le Comte. L’ad­di­tion, s’il vous plaît.

Otto ne bou­gea pas. L’im­mo­bi­li­té d’Ot­to était celle d’un homme qui vient d’en­tendre un son qu’il n’a­vait jamais enten­du, comme le chant d’un oiseau qu’il croyait éteint.

— L’ad­di­tion, Herr Graf ?

— L’ad­di­tion. Pour ce soir. Les bois­sons. Le cognac. Tout.

Otto regar­da dans ma direc­tion. Je haus­sai les épaules — geste qui, dans le voca­bu­laire ges­tuel du Sacher, signi­fiait « je ne com­prends pas non plus mais fai­sons comme si c’é­tait nor­mal ». Otto pré­pa­ra l’ad­di­tion. La posa sur la table, dans le petit pla­teau d’argent pré­vu à cet effet — un pla­teau qui n’a­vait jamais été uti­li­sé pour le Comte, et qui reçut la note avec une sorte de sur­prise métal­lique, comme une boîte aux lettres qui reçoit du cour­rier après des années de vide.

Le Comte regar­da l’ad­di­tion. Sor­tit de la poche inté­rieure de son habit un billet. Un seul. Un billet de dix cou­ronnes. Le posa sur le plateau.

Le billet ne cou­vrait pas l’ad­di­tion. Pas de loin. Mais ce n’é­tait pas le pro­pos. Le Comte ne payait pas sa dette. Il fai­sait un geste. Il posait un billet sur un pla­teau comme on pose une fleur sur une tombe — non pas pour rem­bour­ser mais pour hono­rer, non pas pour sol­der mais pour signifier.

— Gar­dez la mon­naie pour le gar­çon, dit-il à Otto.

Otto prit le billet. Le plia. Le mit dans sa poche.

— Mer­ci, Herr Graf, dit-il.

Et la chose fut faite.

*

Je sor­tis prendre l’air. Il était une heure du matin. La Phil­har­mo­ni­kers­traße était déserte. L’O­pé­ra dor­mait, toutes lumières éteintes, sa façade néo-Renais­sance aus­si impé­né­trable qu’un visage de pierre. Les réver­bères tra­çaient des cercles jaunes sur le pavé. Quelque part, très loin, un fiacre pas­sait — le bruit des sabots sur la pierre, ce bruit qui était le pouls de Vienne, sa res­pi­ra­tion noc­turne, son rythme de ville qui ne dort jamais tout à fait parce qu’il y a tou­jours un fiacre quelque part, un homme quelque part, une lumière quelque part.

Anna Sacher était sur le seuil de l’hôtel.

Elle fumait. Un cigare. Le der­nier de la jour­née, peut-être de la semaine. Elle fumait en regar­dant la rue, la nuit, l’O­pé­ra, les étoiles — s’il y avait des étoiles, je ne m’en sou­viens pas, mais il me plaît de croire qu’il y en avait, parce que cette nuit méri­tait des étoiles, même si les nuits qui méritent quelque chose ne l’ob­tiennent pas toujours.

— Pfef­fer­ling, dit-elle.

— Frau Sacher.

— Belle soirée.

— Oui, Frau Sacher.

— Le Comte a payé.

— Dix cou­ronnes. Pour le garçon.

— Dix cou­ronnes. C’est plus que rien. Et rien, c’est ce qu’il a payé pen­dant trois ans. Alors dix cou­ronnes, Pfef­fer­ling, c’est un pro­grès. Ou un adieu. Les deux se ressemblent.

Elle tira sur son cigare. La braise rou­git dans la nuit.

— Demain c’est dimanche, dit-elle.

— Oui.

— Il ne se passe jamais rien le dimanche, Pfef­fer­ling. Le dimanche, les gens vont à la messe, mangent du Schnit­zel, et dorment. C’est l’ordre des choses. Dieu l’a vou­lu ain­si, et qui suis-je pour contre­dire Dieu ? Je contre­di­rai l’Em­pe­reur, je contre­di­rai Demel, je contre­di­rai le diable si néces­saire, mais Dieu — non. Le dimanche est sacré. Rien ne se passe.

Elle jeta son cigare. L’é­cra­sa sous sa chaussure.

— Bonne nuit, Pfefferling.

— Bonne nuit, Frau Sacher.

Elle ren­tra dans l’hô­tel. J’en­ten­dis ses pas dans le hall. Le clic de la ser­rure de son bureau. Le bruit des chiens qui se réveillaient pour l’ac­cueillir — Sis­si gro­gnant de plai­sir, Met­ter­nich gro­gnant par principe.

Je res­tai un moment dehors. La nuit était douce. Vienne était douce. Tout était doux, et c’est peut-être la dou­ceur qui aurait dû nous aler­ter, parce que la dou­ceur, à Vienne, n’est jamais inno­cente — elle est tou­jours le velours qui recouvre quelque chose de dur, le gla­çage qui recouvre quelque chose d’a­mer, la valse qui recouvre quelque chose qui ne danse pas.

Il ne se passe jamais rien le dimanche.

Je notai la phrase dans le registre. En toutes lettres. Sans code. Parce qu’elle ne méri­tait pas d’être codée. Elle méri­tait d’être lue telle quelle, dans toute sa naï­ve­té, dans toute son inno­cence — dans toute son erreur.

Il res­tait un jour.

CHA­PITRE VII

Dimanche 28 juin 1914

Où il se passe quelque chose

Le dimanche com­men­ça comme tous les dimanches.

Les cloches de la Ste­phans­dom son­nèrent à huit heures — ce son grave, pro­fond, ancien, qui tra­ver­sait les rues du pre­mier arron­dis­se­ment comme une vague tra­verse un lac, en cercles concen­triques de plus en plus larges, et qui attei­gnait le Sacher avec quelques secondes de retard, juste assez pour que le son arrive ampu­té de ses har­mo­niques les plus aiguës et ne conserve que les basses, les notes pro­fondes, celles qui résonnent dans la poi­trine plu­tôt que dans les oreilles. Les cloches de Vienne ne son­naient pas — elles par­laient. Elles disaient : lève-toi, habille-toi, va à la messe, mange du Schnit­zel, dors. C’est l’ordre des choses. C’est le dimanche.

Le petit-déjeu­ner fut calme. La Baronne ne vint pas — elle allait à la messe, comme chaque dimanche, à la Karls­kirche, parce que l’é­glise Saint-Charles était, selon elle, « la seule église de Vienne où l’on pou­vait prier sans être déran­gé par des tou­ristes anglais qui pho­to­gra­phient le pla­fond ». Le Comte ne des­cen­dit pas avant midi — le dimanche, il se levait tard, par res­pect pour le jour du repos, disait-il, mais en réa­li­té parce que les same­dis soir étaient longs et que le cognac, même aris­to­cra­tique, lais­sait des traces.

Ilo­na ne parut pas du tout. Le triomphe de la veille l’a­vait vidée — vidée comme un ins­tru­ment dont on a joué trop fort et qui a besoin de temps pour retrou­ver sa réso­nance, son timbre, sa capa­ci­té à vibrer sans se bri­ser. Elle dor­mait. Ou elle ne dor­mait pas. Elle était dans cette zone inter­mé­diaire entre le som­meil et la veille que les Autri­chiens appellent Halb­schlaf et que les Hon­grois n’ap­pellent rien, parce que les Hon­grois ne nomment pas les états de tran­si­tion — ils les vivent.

Scar­pa écri­vait. Depuis sa chambre, on enten­dait le cré­pi­te­ment de sa plume sur le papier — oui, Scar­pa écri­vait à la plume, pas au sty­lo, parce que la plume impo­sait un rythme, une résis­tance, un frot­te­ment entre la pen­sée et le papier qui ralen­tis­sait l’é­cri­ture juste assez pour que les phrases aient le temps de se for­mer avant d’être posées, ce qui don­nait à ses cri­tiques cette qua­li­té d’é­la­bo­ra­tion qui les dis­tin­guait des articles bâclés de ses confrères.

Witt­gen­stein était par­ti. Il avait quit­té l’hô­tel tôt, avant le petit-déjeu­ner, lais­sant sur la table de sa chambre un exem­plaire de la Psy­cho­pa­tho­lo­gie de la vie quo­ti­dienne de Freud, avec des anno­ta­tions dans la marge — cadeau ou oubli, je ne le sus jamais, mais je le gar­dai, et je le lus, des années plus tard, quand tout ce qui avait été dit au Sacher pen­dant cette semaine avait pris un sens que per­sonne n’a­vait prévu.

Et le Serbe ?

Le Serbe était à la récep­tion à neuf heures. Il deman­da sa note.

— Vous par­tez, Herr Petro­vić ? deman­da Franz.

— Je pars.

— Ce matin ?

— Cet après-midi. Le train de cinq heures pour Bel­grade. Via Budapest.

Franz pré­pa­ra la note. Petro­vić paya — en liquide, des billets autri­chiens, neufs, pliés avec soin, qu’il sor­tit d’un por­te­feuille de cuir usé. Il paya tout. Le total. Sans dis­cus­sion. Sans rabais. Sans l’ombre d’une dette. Les Serbes, à la dif­fé­rence des Comtes autri­chiens, payaient comp­tant et ne devaient rien à per­sonne — ce qui était peut-être une ver­tu, ou peut-être une forme d’or­gueil, ou peut-être sim­ple­ment la pru­dence d’un peuple qui savait que les dettes créent des liens, et que les liens, entre un Serbe et un Autri­chien, en ce mois de juin 1914, étaient la der­nière chose dont on avait besoin.

— Mer­ci, Herr Petro­vić, dit Franz. Nous espé­rons vous revoir.

— Je ne crois pas, dit le Serbe.

Il le dit sans tris­tesse. Sans menace. Sans rien. Il le dit comme on dit une véri­té fac­tuelle — le ciel est bleu, la Sacher­torte est au cho­co­lat, je ne revien­drai pas. Une consta­ta­tion. Et il mon­ta dans sa chambre pour faire ses bagages.

Je notai : 9h00. Petro­vić règle sa note. Départ pré­vu : 17h, train de Bel­grade via Buda­pest. Phrase : « Je ne crois pas. » Tona­li­té : neutre. À rap­pro­cher de quoi ? Je ne sais pas.

*

Le Comte des­cen­dit à midi. Il por­tait un cos­tume de lin — chose extra­or­di­naire, presque aus­si extra­or­di­naire que le billet de dix cou­ronnes de la veille. Le Comte en lin. Le Comte avait renon­cé au drap, à la laine, au velours, à toute l’ar­mu­re­rie tex­tile de l’a­ris­to­cra­tie autri­chienne, pour por­ter du lin, cette matière qui se frois­sait, qui mon­trait le voyage, qui disait : je ne suis pas d’i­ci, ou : je ne suis plus d’i­ci, ou : je suis d’i­ci mais je ne fais plus sem­blant de l’être.

— Beau cos­tume, Herr Graf, dis-je.

— C’est le cos­tume de Scar­pa, dit-il. Il me l’a prê­té. Le mien est chez le tailleur depuis dix-huit mois et je n’ai pas les moyens de le récu­pé­rer. Scar­pa a eu cette gen­tillesse. Il est plus petit que moi, évi­dem­ment, mais le lin s’a­dapte. Le lin est la matière la plus démo­cra­tique du monde, Pfef­fer­ling. Elle habille tout le monde de la même manière. C’est-à-dire mal. Mais éga­le­ment mal, ce qui est une forme de justice.

Il sou­rit. Son sou­rire rare.

— Allons déjeu­ner, dit-il.

Le déjeu­ner réunit le Comte, la Baronne — qui était reve­nue de la messe avec un air de séré­ni­té qui ne dure­rait pas au-delà du deuxième verre de Grü­ner Velt­li­ner — et Scar­pa, qui avait ter­mi­né son article et qui avait l’air d’un homme qui a accou­ché de quelque chose et qui ne sait pas encore si c’est un chef-d’œuvre ou un monstre, les deux options étant éga­le­ment pro­bables dans le métier de la cri­tique. On man­gea du Wie­ner Schnit­zel. On but du vin blanc. On par­la de la soi­rée de la veille, d’I­lo­na, de Salo­mé, de la tête de Jean-Bap­tiste et du bai­ser, et de ce silence de sept secondes qui avait été, selon le Comte, « le moment le plus élo­quent de toute la semaine, y com­pris mes propres dis­cours, ce qui n’est pas peu dire ».

L’a­près-midi cou­la dou­ce­ment. Comme coule un dimanche. Comme coule un fleuve. Comme coule le temps quand il ne reste plus beau­coup de temps et que per­sonne ne le sait.

*

La nou­velle arri­va à cinq heures de l’après-midi.

Je me sou­viens de l’heure exacte parce que je regar­dais la pen­dule du hall au moment où la porte s’ou­vrit — la grande porte vitrée, celle qui don­nait sur la Phil­har­mo­ni­kers­traße, celle par laquelle les clients entraient et sor­taient depuis trente-huit ans avec cette régu­la­ri­té de marée qui fai­sait la res­pi­ra­tion de l’hô­tel. La porte s’ou­vrit et un gar­çon entra. Un gar­çon de course, un gamin de quinze ou seize ans, en cas­quette et tablier, essouf­flé, rouge, qui cou­rut jus­qu’à la récep­tion et dit à Franz, d’une voix trop forte pour la taille du hall, une voix qui rebon­dit sur les murs comme une balle de caoutchouc :

— L’Ar­chi­duc ! On a tiré sur l’Ar­chi­duc ! À Sara­je­vo ! L’Ar­chi­duc est mort !

Franz ne bou­gea pas. Pas immé­dia­te­ment. Il y a des nou­velles qui mettent du temps à tra­ver­ser la dis­tance entre l’o­reille et le cer­veau — non pas parce que la dis­tance est grande, mais parce que le cer­veau refuse de lais­ser entrer cer­taines infor­ma­tions, comme un por­tier refuse de lais­ser entrer cer­tains clients, par ins­tinct de pro­tec­tion, par refus de ce que l’in­for­ma­tion va faire à l’ordre des choses, à la struc­ture, au registre.

— L’Ar­chi­duc Fran­çois-Fer­di­nand ? deman­da Franz.

— Oui ! Et sa femme ! Morts tous les deux ! Un étu­diant ! Un Serbe ! Un Serbe a tiré !

Un Serbe.

Je tour­nai la tête vers la cage d’es­ca­lier. La chambre 17 était vide. Petro­vić était par­ti. Le train de cinq heures pour Bel­grade. Il était par­ti avant que la nou­velle n’ar­rive. Avant ou en même temps. Quelques minutes, peut-être. Quelques minutes qui sépa­raient le départ d’un homme et l’ar­ri­vée d’une nou­velle, et ces quelques minutes étaient peut-être une coïn­ci­dence, ou peut-être pas, ou peut-être que la ques­tion n’a­vait aucune impor­tance, parce que la coïn­ci­dence et le des­tin, à ce stade de l’his­toire, avaient ces­sé d’être des caté­go­ries distinctes.

Le hall se rem­plit. Les gens venaient de la rue, des cafés voi­sins, de l’O­pé­ra où des tech­ni­ciens démon­taient le décor de Salo­mé — ils venaient avec la nou­velle, ils l’ap­por­taient comme on apporte un paquet, avec les deux mains, en la tenant devant eux, et chaque per­sonne qui entrait ajou­tait un détail, un frag­ment, une pièce au puzzle qui se consti­tuait sous nos yeux : l’Ar­chi­duc et la Duchesse Sophie dans leur voi­ture, à Sara­je­vo, le quai Appel, le long de la Mil­ja­cka, un jeune homme, un pis­to­let, deux coups, le sang, la pous­sière, le silence.

Le Comte des­cen­dit. Il avait enten­du le bruit — non pas le bruit de la nou­velle, mais le bruit que fait le silence quand il se brise, ce cra­que­ment imper­cep­tible qui pré­cède le vacarme, comme le cra­que­ment de la glace avant que la rivière ne se libère. Il des­cen­dit dans le hall, en cos­tume de lin frois­sé, et il regar­da — il regar­da les gens, il regar­da la rue, il regar­da la façade de l’O­pé­ra de l’autre côté, et sur son visage il n’y avait ni sur­prise ni cha­grin ni peur, il y avait de la recon­nais­sance. La recon­nais­sance de quel­qu’un qui avait pré­vu, qui avait su, qui avait dit — le gla­çage va cra­quer, le gâteau va se fis­su­rer, les couches vont se sépa­rer — et qui voyait main­te­nant la fis­sure, la vraie, pas la fis­sure de la Sacher­torte ni la fis­sure de l’Ap­fel­stru­del mais la fis­sure de l’Em­pire, la fis­sure du monde, la fis­sure de tout ce qui avait tenu pen­dant soixante-huit ans et qui, en un après-midi de juin, en un quai de Sara­je­vo, en deux coups de pis­to­let, ces­sait de tenir.

— Voi­là, dit le Comte.

Un seul mot. Le mot le plus court et le plus ter­rible de la langue alle­mande, parce qu’il ne dit rien et qu’il dit tout, parce qu’il constate sans com­men­ter, parce qu’il accepte sans résis­ter, et parce qu’il est le mot que pro­noncent les gens qui ont tou­jours su que la fin vien­drait et qui, quand elle vient, ne sont pas sur­pris mais ne sont pas prêts non plus, parce que per­sonne n’est jamais prêt, même ceux qui savent.

La Baronne pleu­rait. Elle pleu­rait comme elle fai­sait tout — ouver­te­ment, géné­reu­se­ment, sans honte, avec la même pro­fu­sion qu’elle met­tait dans ses com­mandes de Sacher­torte et dans ses séances chez Freud. Ses larmes n’é­taient pas seule­ment pour l’Ar­chi­duc, qu’elle n’a­vait jamais ren­con­tré, ni pour la Duchesse, qu’elle ne connais­sait que de répu­ta­tion — ses larmes étaient pour quelque chose de plus vaste, de plus dif­fus, quelque chose qui n’a­vait pas encore de nom mais qui en aurait un bien­tôt, et qui s’ap­pel­le­rait la guerre, la fin, la perte, tout ce que les psy­cha­na­lystes rangent sous l’é­ti­quette de deuil et que les gens ordi­naires rangent sous l’é­ti­quette de malheur.

Scar­pa était pâle. L’I­ta­lien, pour une fois, ne disait rien. Pas un mot. Pas un com­men­taire. Pas une cri­tique. Il était debout dans le hall, les bras le long du corps, et il regar­dait les gens entrer avec la nou­velle, et il com­pre­nait — avec cette intel­li­gence rapide des Ita­liens, cette intel­li­gence du sud, solaire, ins­tinc­tive — il com­pre­nait que la nou­velle qu’on venait d’ap­por­ter n’é­tait pas un évé­ne­ment mais un com­men­ce­ment, et que le com­men­ce­ment en ques­tion allait durer très long­temps et coû­ter très cher.

Ilo­na des­cen­dit. Elle avait enten­du. Elle se tenait sur la der­nière marche de l’es­ca­lier, pieds nus — elle était des­cen­due si vite qu’elle avait oublié ses chaus­sures —, en robe de chambre, les che­veux défaits, et elle regar­dait le hall avec ces yeux verts qui ne deman­daient pas la per­mis­sion d’exis­ter, et dans ces yeux il y avait quelque chose que je n’a­vais jamais vu chez elle, ni sur scène ni en dehors — de la peur.

Et Anna Sacher ?

Anna Sacher était dans son bureau. La porte était fer­mée. Je frap­pai. Pas de réponse. Je frap­pai de nou­veau. Sis­si aboya — un aboie­ment faible, presque un gémis­se­ment. Met­ter­nich ne dit rien.

— Frau Sacher ?

— Entrez, Pfefferling.

J’en­trai. Elle était assise der­rière son bureau. Le cigare était éteint dans le cen­drier. Les fac­tures étaient empi­lées comme d’ha­bi­tude. Le por­trait de l’Em­pe­reur était à sa place. Le coffre-fort était fer­mé. Tout était en ordre. Tout était tou­jours en ordre. Et pourtant.

— Vous savez, dit-elle.

Ce n’é­tait pas une question.

— Oui, Frau Sacher.

Elle ne dit rien pen­dant un long moment. Les chiens étaient cou­chés à ses pieds. Le soleil de fin d’a­près-midi entrait par la fenêtre et des­si­nait un rec­tangle de lumière dorée sur le tapis — un rec­tangle par­fait, géo­mé­trique, qui avait la beau­té abs­traite des choses qui ne savent pas ce qui se passe et qui conti­nuent d’exis­ter comme si de rien n’é­tait, parce que la lumière ne lit pas les jour­naux et que le soleil ne connaît pas les archiducs.

— L’Ar­chi­duc est mort, dit-elle. Tué par un Serbe. À Sarajevo.

— Oui.

— Un Serbe.

— Oui.

Elle regar­da le por­trait de l’Em­pe­reur. Fran­çois-Joseph. Le vieil homme. Celui qui n’é­tait jamais venu au Sacher. Celui qui man­geait du Tafels­pitz. Celui dont le fils était mort à Mayer­ling, dont l’é­pouse avait été assas­si­née à Genève, dont le frère avait été fusillé au Mexique, et dont le neveu — car Fran­çois-Fer­di­nand était son neveu, l’hé­ri­tier par défaut, celui qui avait héri­té du trône parce que tous les autres étaient morts ou fous ou les deux — dont le neveu venait de mou­rir à son tour, abat­tu dans une rue de Sara­je­vo par un gar­çon de dix-neuf ans armé d’un pis­to­let Browning.

— Le pauvre homme, mur­mu­ra Anna Sacher.

Je ne sus pas si elle par­lait de l’Ar­chi­duc ou de l’Em­pe­reur. Peut-être des deux. Peut-être de tous les hommes. Peut-être de personne.

Elle prit son cigare. Le ral­lu­ma. La flamme trem­blait — ou peut-être que c’é­tait sa main. Je ne pou­vais pas voir. La pièce était dans cette lumière de fin d’a­près-midi qui efface les contours et qui rend toutes les mains égales, les mains qui tremblent et les mains qui ne tremblent pas.

— Pfef­fer­ling, dit-elle.

— Oui.

— Notez.

— Dans le registre ?

— Dans le registre.

— Que dois-je noter ?

Elle tira sur son cigare. La fumée mon­ta vers le pla­fond, len­te­ment, en volutes irré­gu­lières, comme les pen­sées montent quand elles ne savent pas où aller.

— Notez : dimanche 28 juin 1914. L’Ar­chi­duc Fran­çois-Fer­di­nand d’Au­triche-Este et son épouse la Duchesse de Hohen­berg ont été assas­si­nés à Sara­je­vo. La nou­velle est par­ve­nue à l’hô­tel à dix-sept heures. Le ser­vice a continué.

— Le ser­vice a continué ?

— Le ser­vice conti­nue tou­jours, Pfef­fer­ling. C’est la seule chose qui conti­nue. Les archi­ducs meurent. Les empires tombent. Les guerres com­mencent. Et le ser­vice conti­nue. Le café est ser­vi à huit heures. La Sacher­torte est ser­vie à quatre heures. Le dîner est ser­vi à huit heures. Et le registre est tenu. C’est ain­si. C’est tout. C’est le Sacher.

Elle écra­sa son cigare. Se leva. Lis­sa sa robe. Redres­sa le por­trait de l’Em­pe­reur — il n’a­vait pas bou­gé, mais elle le redres­sa quand même, par habi­tude, par res­pect, ou par défi.

— Main­te­nant, dit-elle, dites à Bru­ck­ner de pré­pa­rer le dîner. Les clients auront faim. Les clients ont tou­jours faim. Même quand le monde s’ef­fondre. Sur­tout quand le monde s’effondre.

Elle sor­tit de son bureau. Les chiens la sui­virent. Sis­si à gauche. Met­ter­nich à droite. Le cigare éteint entre les doigts. Et elle tra­ver­sa le hall du Sacher comme elle l’a­vait tra­ver­sé chaque soir depuis vingt-deux ans, avec cette démarche qui n’é­tait ni lente ni rapide, qui n’é­tait ni triste ni gaie, qui était la démarche d’une femme qui por­tait un hôtel sur ses épaules et qui ne le pose­rait jamais, parce que poser l’hô­tel, c’é­tait poser sa vie, et qu’An­na Sacher ne posait jamais rien.

Le hall était silen­cieux. Les clients se tenaient en groupes, par­lant à voix basse, comme on parle dans les églises et dans les hôpi­taux, parce que cer­taines nou­velles réclament le chu­cho­te­ment, parce que le chu­cho­te­ment est la voix que prend le monde quand il vient de rece­voir un coup et qu’il ne sait pas encore s’il va tenir debout ou tomber.

Anna Sacher tra­ver­sa. Les gens s’é­car­tèrent. Pas par peur — par res­pect. Ou par recon­nais­sance. Ou par ce sen­ti­ment, dif­fi­cile à nom­mer, que cette femme, avec ses chiens et son cigare éteint, était la seule per­sonne dans le hall qui savait ce qu’il fal­lait faire, et que ce qu’il fal­lait faire, c’é­tait continuer.

Elle s’ar­rê­ta au milieu du hall. Regar­da autour d’elle. Vit le Comte, dans son cos­tume de lin frois­sé, qui ne disait plus rien. Vit la Baronne, qui ne pleu­rait plus. Vit Scar­pa, qui ne cri­ti­quait plus. Vit Ilo­na, pieds nus sur la der­nière marche. Vit le hall, les lustres, les fau­teuils de velours rouge, le por­trait de l’Em­pe­reur, le tapis usé, les murs capi­ton­nés, tout ce qui était le Sacher et qui, dans la lumière de ce dimanche de juin, avait sou­dain l’air de ce qu’il était réel­le­ment — non pas un hôtel, mais un témoin, un dépo­si­taire, un coffre-fort vivant qui conte­nait non pas des recettes et des dettes mais des vies, des his­toires, des semaines comme celle-ci, des jours comme celui-ci, des minutes comme cette minute.

— Le dîner sera ser­vi à huit heures, dit-elle.

Puis elle mon­ta l’es­ca­lier. On enten­dit ses pas. On enten­dit les chiens. On enten­dit la porte de son bureau qui se refermait.

Et le silence revint.

Je m’as­sis à mon poste. J’ou­vris le registre. Le cahier numé­ro vingt-huit.

J’é­cri­vis :

Dimanche 28 juin 1914. 17h00. Assas­si­nat de l’Ar­chi­duc Fran­çois-Fer­di­nand et de la Duchesse de Hohen­berg à Sara­je­vo. Deux coups de feu. Auteur : un étu­diant serbe.

Puis j’é­cri­vis, en des­sous, d’une écri­ture que je ne recon­nus pas comme la mienne — une écri­ture plus petite, plus ser­rée, plus trem­blante, comme si la main qui tenait la plume savait quelque chose que le reste du corps ignorait :

Herr Petro­vić, chambre 17, avait quit­té l’hô­tel à 16h45. Train de Bel­grade. 15 minutes avant la nouvelle.

Je regar­dai ce que j’a­vais écrit. Puis j’a­jou­tai, parce qu’il fal­lait bien finir, parce que le registre ne sup­por­tait pas les phrases inache­vées, parce qu’An­na Sacher m’a­vait dit un jour que le pire péché d’un chro­ni­queur n’est pas l’er­reur mais l’incomplétude :

Le ser­vice continue.

Je refer­mai le cahier.

Je posai la plume.

Dehors, le soleil se cou­chait sur Vienne. Les cloches de la Ste­phans­dom son­naient. Les fiacres pas­saient. Les tram­ways pas­saient. Les gens pas­saient. Tout passait.

Tout pas­sait.

ÉPI­LOGUE

Où Pfef­fer­ling se sou­vient, où les chiens ne sont plus là, et où le registre dit ce que la mémoire ne peut pas

J’é­cris ceci en 1934. Vingt ans après.

Vingt ans, c’est le temps qu’il faut à une Sacher­torte oubliée dans un pla­card pour se trans­for­mer en pierre — je le sais, parce que Bru­ck­ner en a retrou­vé une, un jour de 1920, der­rière un sac de farine dans la réserve du sous-sol, une Sacher­torte de 1914, par­fai­te­ment intacte en appa­rence, par­fai­te­ment noire, par­fai­te­ment lisse sous son gla­çage, et par­fai­te­ment morte à l’in­té­rieur, dure comme un roc, inamo­vible, trans­for­mée par le temps en un objet qui n’é­tait plus de la pâtis­se­rie mais de la géo­lo­gie. Bru­ck­ner l’a­vait posée sur le comp­toir et l’a­vait regar­dée un long moment. Puis il avait dit : « Voi­là ce que nous étions. » Et il l’a­vait jetée.

Vingt ans, c’est aus­si le temps qu’il faut à un homme pour com­prendre ce qu’il a vu sans le savoir. Je ne savais pas, en juin 1914, que je vivais la fin d’un monde. Per­sonne ne le savait — et ceux qui pré­tendent l’a­voir su mentent, ou se sou­viennent mal, ce qui revient au même. Le Comte avait dit que le gla­çage allait cra­quer. Witt­gen­stein avait diag­nos­ti­qué un com­plexe de mort. Anna Sacher avait dit qu’il ne se pas­sait jamais rien le dimanche. Ils avaient tous rai­son et tous tort, parce qu’a­voir rai­son trop tôt, c’est la même chose qu’a­voir tort — la véri­té qui arrive avant l’heure n’est pas encore la véri­té, elle est de la pro­phé­tie, et la pro­phé­tie n’est qu’une forme élé­gante du hasard.

La guerre vint. Je n’en par­le­rai pas, parce que la guerre ne concerne pas le registre, et que le registre ne concerne que l’hô­tel, et que l’hô­tel, pen­dant quatre ans, conti­nua — comme Anna Sacher l’a­vait dit. Le ser­vice conti­nua. Le café fut ser­vi à huit heures. La Sacher­torte fut ser­vie à quatre heures. Le dîner fut ser­vi à huit heures. Et le registre fut tenu. Pas par moi — je fus mobi­li­sé en août 1914, envoyé en Gali­cie avec le 4e régi­ment d’in­fan­te­rie de la Land­wehr, et je pas­sai trois ans à noter des choses dans un autre registre, un registre mili­taire, qui n’a­vait ni la reliure de cuir bor­deaux ni l’o­deur de cho­co­lat du registre du Sacher, et dont le conte­nu était infi­ni­ment moins inté­res­sant, la guerre étant la chose la plus ennuyeuse du monde pour ceux qui la font et la plus pas­sion­nante pour ceux qui la racontent, ce qui consti­tue l’une des plus cruelles iro­nies de la condi­tion humaine.

Je revins en 1918. L’Em­pire n’exis­tait plus. L’Au­triche-Hon­grie avait été décou­pée comme on découpe un Apfel­stru­del — en tranches, en mor­ceaux, en parts dis­tri­buées aux vain­queurs et aux voi­sins, cha­cun pre­nant la couche qui lui reve­nait. La Hon­grie d’un côté. La Tché­co­slo­va­quie de l’autre. La Pologne par-des­sus. La You­go­sla­vie par-des­sous. Et au milieu, l’Au­triche — petite, réduite, ampu­tée de tout ce qui avait fait sa gran­deur et sa déme­sure, une Autriche qui tenait dans la paume de la main, qui n’a­vait plus ni empire ni empe­reur ni archi­duc, et qui n’a­vait gar­dé, de toute sa splen­deur pas­sée, que ses gâteaux et ses psy­cha­na­lystes, ce qui était, tout compte fait, l’essentiel.

L’hô­tel Sacher avait sur­vé­cu. Les murs étaient intacts. Les lustres pen­daient tou­jours. Les fau­teuils de velours rouge étaient tou­jours là, un peu plus usés, un peu plus enfon­cés, comme des fau­teuils qui ont vu pas­ser trop de gens et qui ont fini par prendre la forme de leur absence. Le coffre-fort était tou­jours fer­mé. La recette était tou­jours dedans. Les recon­nais­sances de dettes aus­si — mais elles ne valaient plus rien, parce que les débi­teurs étaient morts, ou rui­nés, ou exi­lés, ou les trois, et que les cou­ronnes qu’ils devaient n’a­vaient plus cours, rem­pla­cées par des schil­lings qui valaient une frac­tion de ce que les cou­ronnes avaient valu, ce qui est le des­tin de toutes les mon­naies et de tous les empires : la dévaluation.

Anna Sacher était tou­jours là.

Elle avait soixante-trois ans à la fin de la guerre. Elle en parais­sait quatre-vingts. Non pas par le visage — le visage d’An­na Sacher avait tou­jours eu l’âge de son carac­tère, c’est-à-dire un âge impos­sible à déter­mi­ner, situé quelque part entre la qua­ran­taine et l’é­ter­ni­té — mais par les yeux. Ses yeux avaient vieilli. Ils avaient vu trop de choses — les clients qui par­taient pour le front et qui ne reve­naient pas, les lettres qui arri­vaient avec le tam­pon du minis­tère de la Guerre, les chaises vides dans la salle à man­ger, le bar où per­sonne ne com­man­dait de cognac parce que le cognac venait de France et que la France était l’en­ne­mi, absur­di­té suprême d’une guerre qui avait réus­si à trans­for­mer le cognac en acte de trahison.

Elle diri­geait tou­jours l’hô­tel. Elle fumait tou­jours le cigare. Elle fai­sait tou­jours sa ronde à onze heures du soir, avec les chiens — d’autres chiens, les suc­ces­seurs de Sis­si et de Met­ter­nich, qui por­taient d’autres noms que j’ai oubliés, parce que les noms des chiens d’a­près la guerre n’a­vaient pas la même réso­nance que ceux d’a­vant, de même que les noms des rues, des places, des ins­ti­tu­tions avaient chan­gé, et que tout ce qui avait por­té le nom « impé­rial et royal » avait été rebap­ti­sé, dépouillé de ses titres, ren­du à une bana­li­té répu­bli­caine qui était sans doute plus démo­cra­tique mais qui était infi­ni­ment moins drôle.

Les pro­blèmes finan­ciers s’ag­gra­vèrent. Anna Sacher avait tou­jours vécu au-des­sus de ses moyens — non par extra­va­gance per­son­nelle, mais par prin­cipe hôte­lier, parce qu’un hôtel de luxe vit au-des­sus de ses moyens par défi­ni­tion, et que le jour où il vit en des­sous, il cesse d’être un hôtel de luxe et devient une pen­sion. Les dettes aris­to­cra­tiques étaient deve­nues irré­cou­vrables. Les nou­veaux clients — des tou­ristes amé­ri­cains, des hommes d’af­faires, des gens qui n’a­vaient pas de bla­son et qui payaient en dol­lars — ne com­pre­naient pas le Sacher, ne com­pre­naient pas ses rituels, ne com­pre­naient pas pour­quoi la femme au cigare les regar­dait avec cette expres­sion qui disait « vous êtes ici chez moi, pas chez vous ». Ils vou­laient de l’ef­fi­ca­ci­té. De la rapi­di­té. Du ser­vice à l’a­mé­ri­caine. Et Anna Sacher leur ser­vait du ser­vice à l’au­tri­chienne, c’est-à-dire lent, méti­cu­leux, légè­re­ment hau­tain, et accom­pa­gné d’une Sacher­torte qui coû­tait plus cher à fabri­quer qu’elle ne rap­por­tait, parce que la qua­li­té, comme la digni­té, n’a pas de prix — ce qui est une belle maxime mais une mau­vaise stra­té­gie comptable.

Elle mou­rut en 1930. Le 25 février. Un mar­di. Elle avait soixante et onze ans. Elle mou­rut dans l’hô­tel, ce qui était la seule mort pos­sible pour elle, comme un capi­taine meurt sur son navire — non pas par héroïsme mais par impos­si­bi­li­té de conce­voir un ailleurs. L’hô­tel et elle, c’é­tait la même chose. Le même orga­nisme. La même res­pi­ra­tion. Quand elle ces­sa de res­pi­rer, l’hô­tel conti­nua, parce que les bâti­ments sur­vivent aux gens, parce que les murs n’ont pas besoin de pou­mons, et parce que la Sacher­torte peut être fabri­quée sans Anna Sacher — mais pas de la même manière, pas avec la même auto­ri­té, pas avec le même cigare.

Les funé­railles furent gran­dioses. Tout Vienne vint. Les aris­to­crates vinrent — ceux qui res­taient, les sur­vi­vants, les spectres de l’an­cien monde qui tra­ver­saient les rues de la Répu­blique avec cet air de dépla­ce­ment qui est celui des gens qui vivent dans un pays qu’ils ne recon­naissent plus. Les bou­lan­gers vinrent. Les pâtis­siers vinrent — même ceux de Demel, qui envoyèrent une cou­ronne de fleurs avec un ruban sur lequel était écrit « À une adver­saire digne », ce qui était la chose la plus élé­gante que Demel eût jamais faite et qui prou­vait que la riva­li­té, pous­sée à son paroxysme, finit par res­sem­bler à de l’a­mour. Les bou­le­dogues furent pré­sents — les der­niers, les héri­tiers de la lignée — et ils se tinrent au pre­mier rang, immo­biles, avec cette digni­té canine qui est la seule digni­té au monde à ne com­por­ter aucune hypocrisie.

*

Et les autres ?

Le Comte Este­rhá­zy von Donau­witz mou­rut en 1917, à l’hô­tel, dans la chambre qu’il n’a­vait jamais payée. Il mou­rut dans son som­meil, ce qui est la mort la plus aris­to­cra­tique — silen­cieuse, dis­crète, ne déran­geant per­sonne. On trou­va sur sa table de nuit un verre de cognac à moi­tié plein, ce qui don­na lieu à un débat au sein du per­son­nel pour savoir si le Comte était un opti­miste (le verre à moi­tié plein) ou un pes­si­miste (le verre à moi­tié vide), débat que j’es­ti­mai indé­cent et que je tran­chai par la seule réponse rai­son­nable : le Comte était un réa­liste, c’est-à-dire un homme qui buvait son cognac et qui ne se posait pas de ques­tions sur la quan­ti­té res­tante. Sa dette fut effa­cée des livres comp­tables par Anna Sacher elle-même, qui bar­ra le chiffre — quatre-vingt-sept mille cou­ronnes — d’un trait de plume aus­si déci­dé qu’un coup de sabre, et qui écri­vit en des­sous, de sa main ferme, un seul mot : sol­dé. Ce n’é­tait pas vrai, évi­dem­ment. Rien n’a­vait été sol­dé. Mais c’é­tait juste.

La Baronne Taus­sig sur­vé­cut à la guerre, à l’Em­pire, à Freud (qui mou­rut en 1939 à Londres, exi­lé par les nazis), et à sa propre psy­cha­na­lyse, qu’elle pour­sui­vit jus­qu’en 1928 avec un dis­ciple de Freud après que le maître eut émi­gré, et dont elle disait, avec cette luci­di­té joyeuse qui était sa marque : « Je ne suis pas gué­rie, mais je suis mieux ren­sei­gnée. » Elle conti­nua à venir au Sacher chaque matin pour sa Sacher­torte et son Einspän­ner, et elle conti­nua à confondre le com­plexe d’Œ­dipe avec la confi­ture d’a­bri­cots, ce qui, au fond, n’é­tait peut-être pas une confu­sion mais une syn­thèse. Elle mou­rut en 1936, à soixante-qua­torze ans, d’une crise car­diaque sur­ve­nue — l’i­ro­nie est ter­rible et je ne l’in­vente pas — chez son pâtissier.

Bene­det­to Scar­pa publia son article sur Salo­mé dans le Cor­riere del­la Sera le 3 juillet 1914, cinq jours après l’at­ten­tat de Sara­je­vo. Per­sonne ne le lut. L’ar­ticle était un chef-d’œuvre — les connais­seurs le dirent plus tard, quand les chefs-d’œuvre eurent de nou­veau le droit d’être remar­qués — mais il parut le jour où les jour­naux ne par­laient plus de musique mais de mobi­li­sa­tion, d’ul­ti­ma­tums, d’al­liances, et où la cri­tique d’o­pé­ra avait autant de per­ti­nence qu’une dis­cus­sion sur la qua­li­té du gla­çage dans une bou­lan­ge­rie en feu. Scar­pa retour­na à Milan. Il cou­vrit la guerre — non pas la guerre mili­taire, qu’il n’a­vait ni le tem­pé­ra­ment ni la consti­tu­tion phy­sique pour sup­por­ter, mais la guerre cultu­relle, cette guerre silen­cieuse que mènent les civi­li­sa­tions quand elles sentent qu’elles sont en train de mou­rir et qu’elles essaient de sau­ver ce qui peut l’être — un opé­ra, un tableau, un manus­crit, un article de jour­nal. Il mou­rut en 1952, à soixante-dix-huit ans, en écou­tant du Mah­ler, ce qui était la mort la plus Scar­pa qu’on pût ima­gi­ner — une mort en musique, une mort cri­tique, une mort avec un avis.

Ilo­na Szé­che­nyi ne rechan­ta jamais Salo­mé. La repré­sen­ta­tion du 27 juin 1914 au Hofo­per de Vienne fut la seule, et elle devint, avec le temps, une légende — une de ces repré­sen­ta­tions dont tout le monde parle et dont per­sonne ne peut témoi­gner, parce que ceux qui y étaient sont morts ou ont oublié, et que ceux qui n’y étaient pas s’en sou­viennent mieux que les autres. Ilo­na chan­ta d’autres rôles, dans d’autres villes, pen­dant et après la guerre. Elle chan­ta à Buda­pest, à Prague, à Ber­lin. Elle chan­ta Car­men, Tos­ca, Aida. Mais pas Salo­mé. Jamais plus Salo­mé. Quand on lui deman­dait pour­quoi, elle répon­dait : « On ne chante pas deux fois la même mort. » Elle se reti­ra en 1930, l’an­née de la mort d’An­na Sacher — coïn­ci­dence ou hom­mage, je ne le sus jamais — et elle vécut à Buda­pest jus­qu’en 1945, date à laquelle elle dis­pa­rut dans le chaos du siège de la ville par l’Ar­mée rouge, ava­lée par l’his­toire comme tant d’autres, sans trace, sans tombe, sans der­nière note.

Le Doc­teur Her­mann Witt­gen­stein ne publia jamais sa Psy­cho­pa­tho­lo­gie de l’hô­tel­le­rie de luxe. Le manus­crit, si tant est qu’il ait exis­té, fut per­du — per­du comme se perdent les choses à Vienne, c’est-à-dire non pas par négli­gence mais par sédi­men­ta­tion, enfoui sous des couches suc­ces­sives de papiers, de livres, de démé­na­ge­ments, de guerres et de chan­ge­ments de régime, et peut-être dort-il encore quelque part, dans un gre­nier du neu­vième arron­dis­se­ment ou dans une malle oubliée d’un anti­quaire de la Josef­stadt, atten­dant qu’un doc­to­rant sans sujet de thèse le découvre et com­prenne que l’hô­tel­le­rie de luxe est effec­ti­ve­ment une patho­lo­gie, et qu’elle est aus­si le plus beau symp­tôme que la civi­li­sa­tion ait jamais pro­duit. Witt­gen­stein émi­gra aux États-Unis en 1938, fuyant les nazis comme tant de Vien­nois, et il exer­ça à New York, à Bos­ton, et fina­le­ment à Los Angeles, où il mou­rut en 1961 à l’âge de quatre-vingt-sept ans, en ana­ly­sant, dit-on, les névroses des pro­duc­teurs de ciné­ma, ce qui était, somme toute, une conti­nua­tion logique de son tra­vail vien­nois — les pro­duc­teurs de ciné­ma et les aris­to­crates du Sacher ayant en com­mun le goût du spec­tacle, l’hor­reur de la réa­li­té, et la convic­tion que le gla­çage est plus impor­tant que le gâteau.

Et Dra­gan Petrović ?

Je ne sais pas.

Je ne sais pas ce qu’il est deve­nu. Je ne sais pas s’il est arri­vé à Bel­grade ce dimanche soir. Je ne sais pas s’il savait, quand il a quit­té l’hô­tel à seize heures qua­rante-cinq, que dans un quai de Sara­je­vo un gar­çon de dix-neuf ans nom­mé Gavri­lo Prin­cip venait de tirer deux coups de feu. Je ne sais pas si le ren­dez-vous au café du troi­sième arron­dis­se­ment avait un rap­port. Je ne sais pas si le papier qu’il avait mon­tré à l’homme aux lunettes rondes conte­nait un plan, un ordre, une infor­ma­tion, ou la simple lettre d’un ami. Je ne sais pas, et je n’ai pas cher­ché à savoir, parce que cer­taines ques­tions ne méritent pas de réponse — non pas parce que la réponse est dan­ge­reuse, mais parce que la ques­tion elle-même est un leurre, un piège, une fausse piste qui détourne l’at­ten­tion de ce qui compte vraiment.

Et ce qui compte vrai­ment, ce n’est pas Petro­vić. Ce n’est pas l’es­pion de Demel. Ce n’est pas le pis­to­let de Prin­cip. Ce n’est même pas l’Ar­chi­duc, ni l’Em­pe­reur, ni l’Empire.

Ce qui compte, c’est la semaine.

Cette semaine de juin 1914 où sept per­sonnes — un sous-direc­teur adjoint, une hôte­lière, un comte rui­né, une baronne freu­dienne, un cri­tique ita­lien, une can­ta­trice hon­groise et un psy­cha­na­lyste — se sont retrou­vées dans un hôtel de Vienne et ont vécu, sans le savoir, les der­niers jours de leur monde. Ils ont man­gé de la Sacher­torte. Ils ont bu du cognac. Ils ont par­lé d’o­pé­ra, de psy­cha­na­lyse, de confi­ture d’a­bri­cots et du com­plexe de mort de la civi­li­sa­tion aus­tro-hon­groise. Ils ont ri, ils ont dis­cu­té, ils ont phi­lo­so­phé, ils se sont dis­pu­tés sur la tem­pé­ra­ture du gla­çage et sur la manière de chan­ter Salo­mé. Et pen­dant ce temps, à mille kilo­mètres de là, dans une ville dont la plu­part d’entre eux n’a­vaient jamais enten­du par­ler et dont ils ne pou­vaient pas situer l’emplacement exact sur une carte, quelque chose se pré­pa­rait qui allait détruire tout ce qu’ils connais­saient, tout ce qu’ils aimaient, tout ce qui don­nait un sens à leurs jour­nées — le café du matin, le jour­nal de midi, le cognac du soir, la valse, l’o­pé­ra, le gâteau, l’hôtel.

L’hô­tel.

Le Sacher est tou­jours là. Il est là, au coin de la Phil­har­mo­ni­kers­traße et de la Kärnt­ner Straße, face à l’O­pé­ra, avec ses murs, ses lustres, ses fau­teuils de velours rouge, son coffre-fort, sa Sacher­torte. Les clients entrent et sortent. Les gar­çons servent. Le café est ser­vi à huit heures. Le gâteau est ser­vi à quatre heures. Les gens passent. Le temps passe. Tout passe.

Mais le registre reste.

J’ai gar­dé les vingt-huit cahiers. Ils sont chez moi, dans un pla­card, empi­lés du pre­mier au der­nier, du pre­mier jour de 1900 au der­nier jour de 1918 — date à laquelle j’ai ces­sé de noter, non pas parce qu’il n’y avait plus rien à noter mais parce qu’il y avait trop, et que le trop est l’en­ne­mi du registre comme il est l’en­ne­mi de la Sacher­torte, la Sacher­torte étant un gâteau qui repose sur l’exac­ti­tude des pro­por­tions, et dont la moindre dose exces­sive — trop de sucre, trop de cho­co­lat, trop de confi­ture — détruit l’é­qui­libre et trans­forme le chef-d’œuvre en ratage.

Le cahier numé­ro vingt-huit est le der­nier. C’est celui de la semaine dont je viens de par­ler. Je l’ai sous les yeux en ce moment. Je l’ouvre. Je lis. Mon écri­ture de l’é­poque — plus droite, plus ferme, plus confiante que celle d’au­jourd’­hui. Les notes. Les heures. Les noms. Les inci­dents. Tout est là.

11h05. Arri­vée Signor B. Scar­pa, cri­tique musi­cal, Milan/Trieste. Chambre 34. Lin frois­sé. A regar­dé l’O­pé­ra avec hostilité.

11h20. Bru­ck­ner signale pré­sence indi­vi­du non iden­ti­fié dans les cui­sines, à proxi­mi­té de la farine.

Dimanche 28 juin 1914. 17h00. Assas­si­nat de l’Ar­chi­duc Fran­çois-Fer­di­nand et de la Duchesse de Hohen­berg à Sarajevo.

Le ser­vice continue.

Je referme le cahier. Je le range avec les autres. Je ferme le placard.

Dehors, Vienne conti­nue. La Ste­phans­dom est tou­jours là. L’O­pé­ra est tou­jours là. Le Danube coule tou­jours, invi­sible et pré­sent. Les fiacres ont été rem­pla­cés par des auto­mo­biles, mais le bruit est le même — un bruit de pas­sage, un bruit de choses qui vont quelque part et qui ne s’ar­rêtent pas.

Anna Sacher avait rai­son. Il ne se passe jamais rien le dimanche.

FIN

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CHA­PITRE III

Mer­cre­di 24 juin 1914

Où l’on assiste à une répé­ti­tion géné­rale qui tourne au pugi­lat esthé­tique, où le coffre-fort révèle ses mys­tères comp­tables, et où la confi­ture d’a­bri­cots devient une ques­tion de philosophie

La pluie arri­va le mer­cre­di. Pas une pluie d’o­rage, pas une pluie vio­lente — une pluie vien­noise, c’est-à-dire une pluie polie, une pluie qui s’ex­cu­sait presque de tom­ber, une pluie tiède et régu­lière qui don­nait aux rues du pre­mier arron­dis­se­ment cette teinte gris-perle que les aqua­rel­listes anglais venaient cher­cher ici et qu’ils ne trou­vaient jamais aus­si bien qu’en novembre, mais qui en juin avait une qua­li­té par­ti­cu­lière, une qua­li­té de contre­temps, comme si le ciel avait oublié de lire le calendrier.

Le petit-déjeu­ner fut mouvementé.

Scar­pa, qui avait pas­sé la soi­rée à l’O­pé­ra pour la répé­ti­tion géné­rale de Salo­mé — non pas la repré­sen­ta­tion publique, qui était pré­vue pour le same­di, mais une répé­ti­tion ouverte aux cri­tiques, aux mécènes et aux espions de la presse, caté­go­ries qui se recou­paient lar­ge­ment —, Scar­pa des­cen­dit à huit heures avec un visage de cir­cons­tance. Un visage de cri­tique qui a des choses à dire et qui sait que les choses qu’il a à dire vont déplaire, ce qui, pour un cri­tique, est la situa­tion idéale, le déplai­sir étant à la cri­tique ce que la confi­ture est à la Sacher­torte : l’in­gré­dient qui donne sa saveur.

Il s’as­sit à sa table. Com­man­da un café. Et attendit.

Il n’eut pas à attendre longtemps.

Ilo­na Szé­che­nyi des­cen­dit à huit heures et quart, en robe de chambre — une robe de chambre de velours bor­deaux qui aurait pu habiller un arche­vêque, tant elle avait d’am­pleur et de digni­té —, les che­veux rele­vés en un chi­gnon approxi­ma­tif, et un air de triomphe fati­gué qui est celui des artistes au len­de­main d’une per­for­mance qu’ils savent réus­sie, même si per­sonne ne le leur a encore dit, parce que les vrais artistes n’ont pas besoin qu’on leur dise, ils le sentent dans leurs os, dans leur gorge, dans cette fatigue spé­ci­fique qui n’est pas l’é­pui­se­ment mais le vide — le vide lais­sé par quelque chose d’im­mense qui vient de pas­ser à tra­vers vous et qui vous a lais­sé debout, mais vidé.

— Signor Scar­pa, dit-elle en pas­sant devant sa table.

— Madame Szé­che­nyi, dit Scarpa.

— Vous étiez à la répétition.

— J’é­tais à la répétition.

Un silence. Un de ces silences vien­nois qui contiennent plus d’in­for­ma­tions qu’un dis­cours, et plus de dan­ger qu’une décla­ra­tion de guerre, ce qui, vu les cir­cons­tances his­to­riques, n’est pas une mince comparaison.

— Et ? dit Ilona.

— Et, dit Scar­pa, je suis partagé.

— Par­ta­gé.

— Par­ta­gé entre l’ad­mi­ra­tion pour votre voix, qui est, je dois le recon­naître, un phé­no­mène, et la per­plexi­té devant votre inter­pré­ta­tion de la scène finale, qui est, com­ment dire, audacieuse.

— Auda­cieuse.

— Vous chan­tez la danse des sept voiles comme une marche mili­taire. Salo­mé est une prin­cesse, Madame. Pas un colo­nel de hussards.

La salle à man­ger se figea. La Baronne Taus­sig, qui arri­vait juste de chez Freud et qui n’a­vait pas encore tou­ché à sa Sacher­torte, res­ta la four­chette en l’air, sus­pen­due entre le gâteau et la bouche, dans cet espace inter­mé­diaire où la gour­man­dise attend que le drame passe. Les diplo­mates danois, qui ne com­pre­naient pas un mot d’i­ta­lien mais qui com­pre­naient par­fai­te­ment le lan­gage uni­ver­sel de la dis­pute artis­tique, se redres­sèrent sur leurs chaises. Et le Comte, depuis le bar — il n’é­tait pas au bar à huit heures du matin, mais il arri­vait tou­jours au bon moment pour les catas­trophes, comme si une bous­sole inté­rieure le gui­dait vers les épi­centres —, le Comte appa­rut dans l’embrasure de la porte et s’ap­puya contre le cham­branle avec la non­cha­lance d’un homme qui a vu des empires s’ef­fon­drer et pour qui une dis­pute entre un cri­tique et une can­ta­trice est, tout au plus, un diver­tis­se­ment mineur.

— Un colo­nel de hus­sards, répé­ta Ilona.

— J’exa­gère à peine. Votre Salo­mé entre en scène avec la déter­mi­na­tion d’une femme qui va conqué­rir quelque chose. Or, Salo­mé ne conquiert rien. Elle perd. Elle perd tout. Elle obtient la tête de Jean-Bap­tiste et elle la perd dans la même scène, parce que la tête ne lui donne rien — pas l’a­mour, pas la réponse, pas le bai­ser. Votre Salo­mé devrait être une femme qui se défait, pas une femme qui se compose.

Ilo­na s’as­sit. Elle s’as­sit len­te­ment, avec cette éco­no­mie de gestes qu’ont les très grandes femmes qui ont appris, au fil des années, que cha­cun de leurs mou­ve­ments occupe plus d’es­pace que la moyenne et que cet espace doit être géré avec la même pré­ci­sion qu’une mise en scène.

— Signor Scar­pa, dit-elle, avez-vous déjà tenu une tête cou­pée entre vos mains ?

— Non. Mais je ne vois pas…

— Moi non plus. Mais j’i­ma­gine que la pre­mière chose qu’on res­sent, ce n’est pas la perte. C’est le poids. Une tête, ça pèse. Et quand on tient quelque chose qui pèse, on ne se défait pas. On se rai­dit. On se com­pose, comme vous dites. On devient un colo­nel de hus­sards, parce que le poids l’exige. La défaite vient après. La défaite vient tou­jours après. D’a­bord le poids. Ensuite le vide. C’est pour ça que je chante la scène comme je la chante.

Scar­pa ouvrit la bouche. La refer­ma. C’é­tait la deuxième fois en deux jours qu’un habi­tant du Sacher rédui­sait un inter­lo­cu­teur au silence par la seule force de l’ar­gu­ment, et je com­men­çais à me deman­der si l’hô­tel ne sécré­tait pas une sub­stance — dans l’air, dans le velours, dans la Sacher­torte — qui ren­dait les gens plus élo­quents qu’ils ne l’é­taient dans la vie ordinaire.

La Baronne mor­dit dans son gâteau.

— Elle a rai­son, dit-elle. Le doc­teur Freud dit la même chose. D’a­bord le poids, ensuite le vide. Il appelle ça la mélan­co­lie. Mais en hon­grois, ça se chante mieux.

Le Comte sou­rit. C’é­tait un sou­rire rare — le Comte ne sou­riait pas sou­vent, et quand il le fai­sait, c’é­tait avec une par­ci­mo­nie d’an­cien riche qui sait que les sou­rires, comme l’argent, perdent leur valeur quand on les dis­tri­bue trop généreusement.

— Mes­dames, mes­sieurs, dit-il, nous sommes au Sacher. Ici, les dis­cus­sions sur l’o­pé­ra durent plus long­temps que les opé­ras eux-mêmes. C’est notre contri­bu­tion à la civi­li­sa­tion. Puis-je sug­gé­rer que le débat se pour­suive au bar, à cinq heures, avec du cognac ? Le cognac est un excellent arbitre.

Scar­pa nota quelque chose sur son car­net. Ilo­na remon­ta à sa chambre. La Baronne com­man­da un deuxième café. Et la pluie conti­nua de tom­ber sur Vienne avec cette constance polie qui est, peut-être, la vraie méta­phore de l’Em­pire aus­tro-hon­grois : quelque chose qui tombe dou­ce­ment, régu­liè­re­ment, et que per­sonne ne songe à arrêter.

*

C’est l’a­près-midi de ce mer­cre­di que je vis le coffre-fort.

Je ne l’a­vais jamais vu ouvert. En qua­torze ans de ser­vice, je n’a­vais fait que le contem­pler fer­mé — un bloc d’a­cier mas­sif, encas­tré dans le mur du bureau de Frau Sacher, der­rière un por­trait de l’Em­pe­reur dont la fonc­tion déco­ra­tive dis­si­mu­lait une fonc­tion défen­sive, ce qui résu­mait assez bien le rap­port de Vienne à la beau­té : tou­jours utile, jamais inno­cente. Le coffre-fort avait été ins­tal­lé par Eduard Sacher en 1885, fabri­qué par la mai­son Wer­theim de Franc­fort, les mêmes qui fabri­quaient les coffres des banques Roth­schild, ce qui don­nait une idée de l’es­time dans laquelle le fon­da­teur de l’hô­tel tenait le conte­nu de ce meuble — estime qui n’a­vait fait que croître sous le règne d’Anna.

Mais ce mer­cre­di après-midi, à trois heures, Anna Sacher m’ap­pe­la dans son bureau et me dit :

— Pfef­fer­ling, je vais vous mon­trer quelque chose. Fer­mez la porte.

Je fer­mai la porte. Les chiens levèrent la tête, me regar­dèrent, et se ren­dor­mirent — leur manière à eux de dire « nous avons éva­lué la situa­tion et nous avons déci­dé que vous n’é­tiez pas une menace », ce qui était à la fois ras­su­rant et légè­re­ment vexant.

Anna Sacher décro­cha le por­trait de l’Em­pe­reur. En des­sous, la porte d’a­cier du coffre-fort, avec sa ser­rure à com­bi­nai­son — trois molettes, six chiffres, un méca­nisme que Frau Sacher mani­pu­lait avec la dex­té­ri­té d’une pick­po­cket, ce qui n’é­tait pas une com­pa­rai­son flat­teuse mais qui était exacte. Elle tour­na les molettes. Un déclic. La porte s’ouvrit.

À l’in­té­rieur, il y avait trois choses.

Pre­miè­re­ment : la recette. Un feuillet de papier jau­ni, plié en quatre, cou­vert d’une écri­ture fine et pen­chée que je recon­nus immé­dia­te­ment comme celle de Franz Sacher père — l’é­cri­ture d’un pâtis­sier, c’est-à-dire une écri­ture qui mesu­rait tout, qui dosait les mots comme on dose les grammes, avec une pré­ci­sion qui tenait de l’ob­ses­sion. Je ne lus pas la recette. Frau Sacher ne me le pro­po­sa pas. Nous nous regar­dâmes, et dans ce regard il y avait un accord tacite : la recette exis­tait, elle était là, c’é­tait suf­fi­sant. La connaître eût été une res­pon­sa­bi­li­té que je n’é­tais pas prêt à assu­mer — de même que cer­tains théo­lo­giens pré­fèrent croire en Dieu sans le ren­con­trer, par crainte que la ren­contre ne soit décevante.

Deuxiè­me­ment : une liasse de papiers. Les recon­nais­sances de dettes. Elles étaient clas­sées dans des che­mises car­ton­nées, chaque che­mise por­tant un nom, une date et un mon­tant. Je vis défi­ler des noms que je ne cite­rai pas — la dis­cré­tion, encore et tou­jours — mais dont je peux dire qu’ils figu­raient dans l’Al­ma­nach de Gotha, dans le bot­tin mon­dain, et dans les annuaires de l’ar­mée impé­riale et royale, ce qui reve­nait à dire que la moi­tié de l’a­ris­to­cra­tie aus­tro-hon­groise devait de l’argent à Anna Sacher. C’é­tait un tré­sor. Pas un tré­sor finan­cier — les dettes ne seraient pro­ba­ble­ment jamais rem­bour­sées, et Anna le savait — mais un tré­sor de pou­voir. Celui qui détient les dettes détient les secrets. Celui qui détient les secrets détient les gens. Et Anna Sacher déte­nait les gens de Vienne comme un marion­net­tiste détient ses fils — déli­ca­te­ment, fer­me­ment, et avec la cer­ti­tude que si elle lâchait, tout le spec­tacle s’effondrerait.

— Le Comte, dit-elle en sor­tant une chemise.

Je lus. Le Comte Este­rhá­zy von Donau­witz devait à l’Hô­tel Sacher la somme de quatre-vingt-sept mille cou­ronnes. Quatre-vingt-sept mille. Trois ans de pen­sion, de cognac, de dîners, de blan­chis­se­rie, de cigares, de jour­naux, de pour­boires aux gar­çons d’é­tage, de bou­tons de man­chettes oubliés et fac­tu­rés, de cartes pos­tales jamais envoyées et por­tées au compte, de tout ce qui com­pose une vie dans un hôtel quand on n’a plus de vie en dehors de l’hô­tel. Quatre-vingt-sept mille cou­ronnes. C’é­tait le prix d’un petit châ­teau en Bohême. Ou de qua­rante-trois mille cinq cents Sacher­tor­ten. Ou de la digni­té d’un homme qui ne vou­lait pas admettre qu’il était ruiné.

— Pour­quoi me mon­trez-vous cela, Frau Sacher ?

— Parce que l’es­pion de Demel n’en a pas fini, Pfef­fer­ling. Il revien­dra. Et quand il revien­dra, il faut que vous com­pre­niez ce qui est en jeu. Ce coffre-fort contient deux choses : une recette et des noms. La recette, c’est l’hô­tel. Les noms, c’est Vienne. Si Demel met la main sur la recette, il détruit l’hô­tel. Et si quel­qu’un met la main sur les noms…

Elle ne finit pas. Encore une fois. La phrase inache­vée d’An­na Sacher, ver­sion mercredi.

— Trou­vez l’es­pion, Pfef­fer­ling. Avant qu’il ne revienne.

Troi­siè­me­ment : il y avait une troi­sième chose dans le coffre-fort. Un objet que je n’a­vais pas remar­qué d’a­bord parce qu’il était petit et posé dans un coin, der­rière les che­mises car­ton­nées. Une pho­to­gra­phie. Enca­drée. Petit for­mat. Un jeune homme en uni­forme de hus­sard, beau comme sont beaux les jeunes hommes qui n’ont pas encore com­pris que la beau­té ne pro­tège de rien. Le visage était rond, les yeux clairs, la mous­tache nais­sante. Au dos, je lus — car Anna me lais­sa regar­der, sans rien dire — une ins­crip­tion à l’encre brune : Pour Anna. Rodolphe. 1888.

L’ar­chi­duc. Le prince héri­tier. Celui de Mayerling.

Anna Sacher refer­ma le coffre-fort. Rac­cro­cha le por­trait de l’Em­pe­reur. Ral­lu­ma son cigare.

— Vous n’a­vez rien vu, Pfef­fer­ling, dit-elle.

Je n’a­vais rien vu.

Mais je notai dans le registre, en code — un code per­son­nel que j’a­vais inven­té et que per­sonne d’autre ne pou­vait déchif­frer, du moins le croyais-je : Coffre ouvert. Trois élé­ments. R = recette. D = dettes (87 000 K, Comte E). Pho­to R., 1888. Frau S. silen­cieuse. Chiens endormis.

*

Le soir, comme le Comte l’a­vait sug­gé­ré, tout le monde se retrou­va au bar.

C’est une loi des hôtels : les gens qui n’ont rien en com­mun finissent tou­jours par se retrou­ver au même endroit, à la même heure, devant les mêmes verres, comme si une force cen­tri­pète — le bar, ce trou noir de la socia­bi­li­té — les atti­rait mal­gré eux. Le bar du Sacher s’ap­pe­lait la Blaue Bar — le bar bleu — bien qu’il ne fût pas bleu mais d’un rouge sombre, presque brun, qui virait au noir dans les coins, ce qui don­nait à l’en­droit une atmo­sphère de caverne luxueuse, de grotte capi­ton­née, où les voix se feu­traient et les confi­dences s’épaississaient.

Scar­pa était là. Ilo­na aus­si — elle avait tro­qué la robe de chambre contre une robe du soir, simple, noire, qui sur une autre femme aurait été aus­tère mais qui sur elle était une décla­ra­tion d’au­to­ri­té, comme un dra­peau plan­té dans un ter­ri­toire conquis. La Baronne, natu­rel­le­ment. Le Doc­teur Witt­gen­stein, son car­net sur les genoux. Et le Comte, dans son fau­teuil, avec son cognac, son sou­rire rare, et ses quatre-vingt-sept mille cou­ronnes de dettes invisibles.

Man­quait le Serbe.

Petro­vić n’a­vait pas repa­ru depuis son arri­vée la veille. Sa chambre était occu­pée — la femme de ménage avait confir­mé que le lit était défait et que des affaires y traî­naient —, mais l’homme lui-même sem­blait avoir été absor­bé par Vienne, ava­lé par la ville, dis­sous dans la pluie.

— Le Serbe a dis­pa­ru, remar­qua le Comte, qui ne man­quait rien.

— Il est peut-être à la léga­tion, suggérai-je.

— Peut-être. Ou peut-être qu’il fait ce que font les Serbes quand ils viennent à Vienne.

— Et que font les Serbes quand ils viennent à Vienne ?

— Ils regardent, Pfef­fer­ling. Ils regardent attentivement.

La conver­sa­tion déri­va vers l’o­pé­ra. Scar­pa, qui avait eu le temps de digé­rer l’ar­gu­ment d’I­lo­na sur le poids de la tête de Jean-Bap­tiste, revint à la charge avec une finesse accrue — il avait com­pris, en bon Ita­lien, que l’at­taque fron­tale ne fonc­tion­nait pas avec cette Hon­groise et qu’il fal­lait pas­ser par les côtés, comme les armées de Napo­léon contour­naient les for­te­resses autrichiennes.

— Ce que je vou­lais dire ce matin, com­men­ça-t-il, ce n’est pas que votre inter­pré­ta­tion est mau­vaise. C’est qu’elle est trop autrichienne.

— Trop autri­chienne ? Je suis hongroise.

— Jus­te­ment. Vous êtes hon­groise, mais vous chan­tez comme une Autri­chienne. Vous chan­tez avec contrôle. Avec maî­trise. Avec cette rete­nue qui est la marque de Vienne — la ville où l’on meurt en trois-quatre temps et où l’on pleure en mi bémol. Mais Salo­mé n’est pas vien­noise. Salo­mé est orien­tale. Sau­vage. Exces­sive. Salo­mé devrait son­ner comme une chan­teuse des Bal­kans, pas comme une élève du Conservatoire.

Ilo­na but une gor­gée de cham­pagne. Elle buvait du cham­pagne, ce qui était inha­bi­tuel au Sacher — le Sacher était un hôtel à vin blanc autri­chien, Grü­ner Velt­li­ner et Ries­ling, des vins secs et ner­veux qui allaient avec le carac­tère de la mai­son —, mais Ilo­na buvait du cham­pagne parce qu’elle était hon­groise et que les Hon­grois boivent ce qui leur plaît sans se sou­cier du contexte, ver­tu ou défaut selon le point de vue.

— Signor Scar­pa, dit-elle, savez-vous ce que Strauss lui-même a dit quand on lui a deman­dé com­ment il vou­lait qu’on chante Salomé ?

— Non.

— Il a dit : « Comme si c’é­tait du Mozart. » Du Mozart, Signor. Pas du Mous­sorg­ski. Pas du Puc­ci­ni. Du Mozart. Et Mozart, c’est Vienne. Et Vienne, c’est le contrôle. Alors oui, je chante avec contrôle. Et quand je lâche­rai le contrôle — parce que je le lâche­rai, Signor, dans la scène finale, je le lâche­rai — le public tom­be­ra de sa chaise. Parce que le lâcher-prise n’a de valeur que s’il vient après la rete­nue. Le cri n’a de sens que s’il vient après le silence. C’est ça, Strauss. C’est ça, Vienne. Et c’est ça que vous, les Ita­liens, vous ne com­pre­nez pas, parce que chez vous le cri vient d’a­bord et le silence ne vient jamais.

Le Comte applau­dit. Len­te­ment. Trois applau­dis­se­ments, pas plus, ce qui était sa manière de saluer un argu­ment vic­to­rieux — comme un juge qui frappe trois coups pour clore un débat.

Witt­gen­stein écri­vait furieu­se­ment dans son car­net. La Baronne com­man­dait un deuxième Einspän­ner. Et Scar­pa, pour la troi­sième fois en trois jours, se trou­vait sans réponse face à un habi­tant du Sacher.

— Cet hôtel est redou­table, mur­mu­ra-t-il en ita­lien, assez bas pour que per­sonne ne l’en­tende sauf moi, qui étais assez près et qui avais appris l’i­ta­lien par osmose, à force de lire les télé­grammes des clients trans­al­pins. Redoutable.

Je notai : 19h30. Bar bleu. Débat Scarpa/Széchenyi, round 2. Sujet : Mozart, Salo­mé, contrôle vien­nois vs excès bal­ka­nique. Vic­toire Szé­che­nyi aux points. Le Comte arbitre en trois applau­dis­se­ments. Witt­gen­stein prend des notes. Baronne consomme. Serbe absent.

La pluie ces­sa vers minuit. Vienne se décou­vrit sous les étoiles, comme une femme qui ôte son cha­peau et qui est plus belle des­sous. Les réver­bères des­si­naient des cercles jaunes sur le pavé mouillé de la Phil­har­mo­ni­kers­traße. L’O­pé­ra dor­mait. L’hô­tel dor­mait. Les chiens dor­maient. Quelque part, dans une chambre du pre­mier étage, un atta­ché mili­taire serbe ne dor­mait peut-être pas.

Il res­tait quatre jours.

CHA­PITRE IV

Jeu­di 25 juin 1914

Où le Serbe dis­pa­raît et réap­pa­raît, où le traître pâtis­sier est démas­qué, et où le Doc­teur Witt­gen­stein diag­nos­tique la névrose d’un empire à par­tir d’un Apfelstrudel

Le jeu­di fut le jour des révélations.

La pre­mière révé­la­tion fut géo­gra­phique. Dra­gan Petro­vić réap­pa­rut à neuf heures du matin, à la récep­tion, avec l’air de quel­qu’un qui n’a­vait pas dor­mi de la nuit ou qui avait trop bien dor­mi — les deux états se res­semblent de l’ex­té­rieur, c’est l’un des pièges de la phy­sio­no­mie. Il por­tait le même cos­tume que la veille, légè­re­ment frois­sé, et une barbe d’un jour qui ajou­tait à son visage car­ré un soup­çon de sau­va­ge­rie bal­ka­nique que le Comte, depuis sa vigie du bar, enre­gis­tra avec la pré­ci­sion d’un sismographe.

— Herr Petro­vić, dis-je en m’ap­pro­chant de la récep­tion avec la désin­vol­ture feinte du sous-direc­teur adjoint qui ne sur­veille per­sonne. Avez-vous bien dormi ?

— Très bien, merci.

— Nous ne vous avons pas vu hier.

— J’é­tais en ville.

— Toute la journée ?

Il me regar­da. Un regard court, pré­cis, comme un scal­pel qui teste la résis­tance d’un tis­su avant de cou­per. Puis il sou­rit — un sou­rire qui ne mon­tait pas jus­qu’aux yeux, ce qui est, selon Witt­gen­stein, le signe d’un sou­rire social plu­tôt que spon­ta­né, la dif­fé­rence rési­dant dans le muscle orbi­cu­laire qui, chez les vrais sou­rires, se contracte autour des yeux et qui, chez les faux, reste immo­bile, lais­sant les yeux froids comme deux pierres au fond d’une rivière.

— J’a­vais des ren­dez-vous, dit-il. À la léga­tion. Des affaires diplomatiques.

— Bien sûr, dis-je. Si vous avez besoin de quoi que ce soit…

— Du café, dit-il. Et un jour­nal. Un jour­nal vien­nois. Le Neue Freie Presse, si vous l’avez.

Nous l’a­vions. Le Neue Freie Presse était le jour­nal de la bour­geoi­sie libé­rale vien­noise, le jour­nal que lisait Freud le matin, que détes­tait Karl Kraus le soir, et que tout le monde citait entre les deux sans l’a­voir lu en entier, parce qu’il était trop long, trop dense, trop rem­pli de feuille­tons sur des sujets dont per­sonne ne se sou­ciait — ce qui, à Vienne, était pré­ci­sé­ment la marque d’un grand journal.

Petro­vić prit le jour­nal, son café, et s’ins­tal­la dans un coin de la salle à man­ger. Il lut. Il lut avec une atten­tion que je n’a­vais jamais vue chez un client — non pas l’at­ten­tion dis­traite du voya­geur qui feuillette, ni l’at­ten­tion sélec­tive du diplo­mate qui cherche une infor­ma­tion pré­cise, mais une atten­tion totale, exhaus­tive, qui pas­sait de colonne en colonne, de page en page, comme si chaque mot comp­tait, comme si le jour­nal conte­nait non pas des nou­velles mais des indices.

Le Comte le regardait.

— Il lit comme un homme qui cherche quelque chose, dit-il.

— Quoi ?

— S’il le savait, il ne lirait pas. On ne lit le jour­nal que quand on ne sait pas ce qu’on cherche. Quand on le sait, on envoie un télégramme.

C’é­tait une obser­va­tion dont la pro­fon­deur me frap­pa et dont je notai la sub­stance dans le registre : Le Comte E. théo­rise que la lec­ture du jour­nal est inver­se­ment pro­por­tion­nelle à la connais­sance de ce qu’on cherche. À méditer.

*

La deuxième révé­la­tion fut pâtissière.

Elle sur­vint à onze heures, sous la forme d’un cri de Bru­ck­ner — un cri qui remon­ta des cui­sines comme un gey­ser sonore, tra­ver­sa les dalles du rez-de-chaus­sée, fit vibrer les lustres du hall, et attei­gnit le bureau de Frau Sacher avec une clar­té qui prou­vait que les qua­li­tés acous­tiques du Sacher n’é­taient pas réser­vées aux sopra­nos hongrois.

Je des­cen­dis en courant.

Dans la cui­sine, Bru­ck­ner tenait par le col de sa veste un homme que je recon­nus immé­dia­te­ment comme étant Frie­drich Zau­ner, dit Fritz, notre troi­sième gar­çon-pâtis­sier, un Autri­chien de Salz­bourg, silen­cieux, effi­cace, employé au Sacher depuis cinq ans, spé­cia­liste des gla­çages et des gar­ni­tures, et acces­soi­re­ment — nous venions de le décou­vrir — traître.

— Fritz ! rugis­sait Bru­ck­ner, dont le visage avait pris une cou­leur inter­mé­diaire entre le rouge brique et le vio­let ecclé­sias­tique. Fritz ! C’est toi ! C’é­tait toi depuis le début !

Fritz ne niait pas. C’est ce qui me frap­pa d’a­bord. Il ne niait pas. Il avait cet air de sou­la­ge­ment qu’ont les gens qui ont por­té un secret trop lourd et qui sont presque contents qu’on les ait décou­verts, parce que le poids du secret était deve­nu plus insup­por­table que la honte de la révé­la­tion — méca­nisme que le Doc­teur Witt­gen­stein m’ex­pli­qua plus tard en termes savants mais que je com­pre­nais intui­ti­ve­ment, ayant moi-même por­té pen­dant qua­torze ans le secret de ma pas­sion pour le chant tyro­lien, pas­sion que je n’a­vais jamais révé­lée à qui­conque par crainte d’être jugé rus­tique dans un hôtel de luxe.

— Ce n’est pas ce que vous croyez, dit Fritz.

— Ah non ? Et qu’est-ce que je crois ?

— Vous croyez que je tra­vaille pour Demel.

— Tu ne tra­vailles pas pour Demel ?

— Non. Enfin, pas exac­te­ment. Pas encore. Je… je vou­lais par­tir chez Demel. J’ai envoyé ma can­di­da­ture. Ils m’ont répon­du. Ils veulent me prendre. Mais ils m’ont demandé…

— Quoi ?

— Ils m’ont deman­dé de leur mon­trer mes com­pé­tences. De leur prou­ver que je connais­sais les méthodes du Sacher. Alors j’ai… j’ai invi­té quel­qu’un. Un de leurs pâtis­siers. Pour qu’il voie com­ment on tra­vaille. Pour qu’il puisse témoi­gner auprès de Demel que je maî­tri­sais les tech­niques de la maison.

Un silence tom­ba sur la cui­sine. Un silence de farine et de cho­co­lat. Les com­mis ne bou­geaient plus. Karel, le pre­mier com­mis, avait lâché son tamis. Joz­sef, le deuxième, avait la main figée dans un sala­dier de crème. Rudi Has­pel, le jeune, me regar­dait avec ces yeux écar­quillés de celui qui vient de com­prendre que le monde est plus com­pli­qué qu’on ne le lui avait ensei­gné à l’é­cole hôtelière.

— Tu vou­lais par­tir, dit Bruckner.

Ce n’é­tait plus de la colère. C’é­tait autre chose. Quelque chose de plus pro­fond, de plus ancien — la bles­sure de celui qui a for­mé un appren­ti et qui découvre que l’ap­pren­ti ne l’ai­mait pas assez pour res­ter. Bru­ck­ner avait for­mé Fritz. Cinq ans de com­pa­gnon­nage. Cinq ans à lui mon­trer com­ment tem­pé­rer le cho­co­lat, com­ment éta­ler la confi­ture, com­ment sen­tir — lit­té­ra­le­ment sen­tir, au tou­cher, à l’o­deur, au son que fait la pâte quand on la tra­vaille — si la pré­pa­ra­tion est prête. Et Fritz vou­lait par­tir. Chez l’en­ne­mi. C’é­tait une tra­hi­son qui ne por­tait pas sur la recette mais sur la loyau­té, et à Vienne, comme dans tous les empires en fin de vie, la loyau­té était la seule mon­naie qui avait encore cours.

— Je n’ai rien volé, dit Fritz. Ni recette ni secret. Herr Bru­ck­ner, je vous jure. Je vou­lais juste par­tir. Je vou­lais voir autre chose. Chez Demel, ils font les choses dif­fé­rem­ment. Pas mieux. Dif­fé­rem­ment. La vanille de Tahi­ti au lieu de la vanille de Mada­gas­car. Une seule couche de confi­ture au lieu de deux. Le gla­çage à soixante-cinq degrés au lieu de soixante-deux. Ce sont des détails, mais ce sont des détails qui changent tout, et je voulais…

— Soixante-cinq degrés, dit Bruckner.

— Oui.

— Soixante-cinq degrés pour le glaçage ?

— C’est ce qu’ils font.

Bru­ck­ner lâcha Fritz. Recu­la d’un pas. Le regar­da avec un mélange de fureur, de curio­si­té et de quelque chose qui res­sem­blait — je n’en suis pas sûr, les émo­tions de Bru­ck­ner étant aus­si opaques que ses gla­çages — à du respect.

— Soixante-cinq degrés. Les barbares.

Je remon­tai chez Frau Sacher.

— Ce n’est pas un espion de Demel, lui dis-je. C’est un pâtis­sier du Sacher qui veut aller chez Demel.

— C’est pire, dit-elle.

— C’est ce que vous aviez dit lundi.

— Et c’est tou­jours vrai. Un espion, on le chasse. Un traître, on le com­prend. Et com­prendre, Pfef­fer­ling, c’est le début de la fai­blesse. Renvoyez-le.

— Il n’a rien volé.

— Il a vou­lu par­tir. Dans cet hôtel, vou­loir par­tir, c’est déjà être par­ti. La porte est au bout du cou­loir. Qu’il la prenne.

Fritz fut ren­voyé à quinze heures. Il quit­ta le Sacher par la porte de ser­vice, celle de la May­se­der­gasse, avec son tablier rou­lé sous le bras et un sac conte­nant ses cou­teaux per­son­nels — un pâtis­sier et ses cou­teaux, c’est comme un vio­lo­niste et son archet, un lien orga­nique que ni l’employeur ni le licen­cie­ment ne peuvent rompre. Bru­ck­ner le regar­da par­tir depuis la fenêtre de la cui­sine, sans un mot. Puis il retour­na à ses four­neaux et aug­men­ta la tem­pé­ra­ture du gla­çage d’un demi-degré, pas­sant de soixante-deux à soixante-deux et demi, ce qui n’é­tait ni le soixante-deux du Sacher ni le soixante-cinq de Demel, mais un com­pro­mis secret, un hom­mage invo­lon­taire au pâtis­sier par­ti, une manière de dire — sans le dire, évi­dem­ment, parce qu’on ne dit jamais ces choses-là dans une cui­sine — que Fritz n’a­vait peut-être pas entiè­re­ment tort.

Je notai : 15h00. Fritz Zau­ner ren­voyé. Motif : défec­tion pré­mé­di­tée vers Demel. Pas de vol de recette. Vol de loyau­té. Gla­çage aug­men­té de 0,5 degré. Bru­ck­ner silen­cieux. L’af­faire de l’es­pion est close.

*

L’a­près-midi, le Doc­teur Witt­gen­stein fit une ten­ta­tive de psy­cha­na­lyse collective.

Ce n’é­tait pas pré­mé­di­té — ou du moins il pré­ten­dit que ça ne l’é­tait pas, bien que je soup­çonne, avec le recul, que tout était cal­cu­lé, que Witt­gen­stein avait pré­pa­ré sa scène avec le soin d’un met­teur en scène, et que le hasard n’y était pour rien, parce que le hasard à Vienne était tou­jours un peu sus­pect, comme un témoin qui a un ali­bi trop parfait.

La scène eut lieu dans le salon de thé, entre quatre et cinq heures, à ce moment de l’a­près-midi où les clients du Sacher se regrou­paient natu­rel­le­ment autour de la Sacher­torte et du Schla­go­bers — la crème fouet­tée, non sucrée, ser­vie dans un bol à part, sans laquelle man­ger une Sacher­torte était aus­si impen­sable que fumer un cigare sans l’al­lu­mer. Étaient pré­sents : la Baronne Taus­sig, le Comte Este­rhá­zy, Scar­pa, et Witt­gen­stein lui-même. Ilo­na répé­tait à l’é­tage. Le Serbe avait de nou­veau disparu.

Witt­gen­stein com­man­da un Apfelstrudel.

— Vous ne pre­nez pas de Sacher­torte ? s’é­ton­na la Baronne, pour qui ne pas prendre de Sacher­torte au Sacher était une forme d’hé­ré­sie gas­tro­no­mique, com­pa­rable à aller à la messe sans communier.

— Non. L’Ap­fel­stru­del me convient mieux pour ce que j’ai à dire.

— Vous avez quelque chose à dire, Doc­teur ? Le Comte sou­rit. Les jours où les doc­teurs ont quelque chose à dire sont les jours où les patients auraient mieux fait de res­ter au lit.

Witt­gen­stein cou­pa son Apfel­stru­del en deux. Regar­da la coupe. Les couches de pâte feuille­tée, les tranches de pomme, les rai­sins secs, la can­nelle. Puis il leva les yeux.

— Regar­dez cet Apfel­stru­del, dit-il. C’est un des­sert hongrois.

— C’est un des­sert autri­chien, cor­ri­gea la Baronne.

— Non. L’Ap­fel­stru­del est d’o­ri­gine hon­groise. Ou turque, selon les sources. Il a été impor­té à Vienne après le siège de 1683, quand les Otto­mans ont été repous­sés et que les Vien­nois, comme d’ha­bi­tude, ont gar­dé le meilleur de ce que l’en­ne­mi avait appor­té — le café, le stru­del, le crois­sant. L’Au­triche ne crée rien, Herr Graf. Elle absorbe. Elle intègre. Elle digère. C’est son génie. C’est aus­si sa névrose.

Le Comte haus­sa un sourcil.

— Conti­nuez, dit-il. Je sens que nous appro­chons de quelque chose de désagréable.

— L’Em­pire aus­tro-hon­grois, dit Witt­gen­stein, est un Apfel­stru­del. Des couches. Alle­mande, hon­groise, tchèque, polo­naise, slo­vène, croate, serbe, bos­niaque, ita­lienne. Toutes super­po­sées. Toutes dis­tinctes. Tenues ensemble par une pâte — la dynas­tie, la bureau­cra­tie, la poli­tesse — une pâte si fine qu’on voit à tra­vers, si fra­gile qu’on pour­rait la déchi­rer d’un doigt. Mais on ne la déchire pas. Pour­quoi ? Parce que chaque couche a besoin de l’autre pour tenir. Enle­vez les Hon­grois, et les Autri­chiens s’ef­fondrent. Enle­vez les Tchèques, et la machine s’ar­rête. Enle­vez les Serbes…

— Les Serbes ne sont pas dans l’Ap­fel­stru­del, inter­rom­pit le Comte. Les Serbes sont dehors. Les Serbes sont le couteau.

Un silence.

Scar­pa, qui n’a­vait rien dit jusque-là — le cri­tique, pour une fois, écou­tait au lieu de cri­ti­quer —, posa sa tasse de café.

— C’est une méta­phore inté­res­sante, Doc­teur, mais elle a un défaut. Vous par­lez de l’Em­pire comme d’un des­sert. Comme de quelque chose qu’on mange. Qui dis­pa­raît quand on le consomme. Est-ce que vous êtes en train de dire que l’Em­pire est fait pour être dévoré ?

— Je dis que l’Em­pire est fait pour être savou­ré, dit Witt­gen­stein. Ce qui est la même chose, mais en plus lent. Savou­rer, c’est man­ger en pre­nant son temps. Et prendre son temps, c’est exac­te­ment ce que fait l’Em­pire — il prend du temps, il en prend tel­le­ment qu’il a fini par confondre la durée et l’exis­tence. Il croit qu’il existe parce qu’il dure. Mais durer n’est pas exis­ter. Durer, c’est juste ne pas encore avoir cessé.

La Baronne avait posé sa fourchette.

— Le doc­teur Freud dit quelque chose de simi­laire, dit-elle, mais en moins gas­tro­no­mique. Il dit que la civi­li­sa­tion vien­noise est construite sur le refou­le­ment. Nous refou­lons la mort. Nous refou­lons le conflit. Nous refou­lons le chan­ge­ment. Et ce refou­le­ment pro­duit des névroses — indi­vi­duelles chez les patients, col­lec­tives chez les nations. L’Em­pire est une névrose col­lec­tive, Doc­teur. Vous avez rai­son. La ques­tion est : quel est le symptôme ?

— La Sacher­torte, dit le Comte.

Tout le monde le regarda.

— La Sacher­torte est le symp­tôme, répé­ta-t-il. Un gâteau au cho­co­lat recou­vert d’un gla­çage par­fait, lisse, brillant, impé­né­trable. En des­sous, la confi­ture d’a­bri­cots — la dou­ceur, l’illu­sion que tout est sucré. Et encore en des­sous, la pâte — dense, com­pacte, presque amère si on la mange seule. La Sacher­torte, mes­dames et mes­sieurs, c’est l’Em­pire. Le gla­çage, c’est la façade. La confi­ture, c’est la poli­tesse. Et la pâte, c’est la réa­li­té. Amère. Mais on ne la mange jamais seule. On la mange avec le gla­çage et la confi­ture. Et c’est pour ça que per­sonne ne sent l’a­mer­tume. Per­sonne, jus­qu’au jour où le gla­çage craque.

Il but une gor­gée de cognac — il avait fait appor­ter un cognac au salon de thé, trans­gres­sion que le per­son­nel avait tolé­rée parce que le Comte était le Comte, c’est-à-dire une ins­ti­tu­tion aus­si ancienne et aus­si irré­for­mable que l’Em­pire lui-même.

— Et quand cra­que­ra-t-il ? deman­da Scarpa.

— Bien­tôt, dit le Comte.

— Com­ment le savez-vous ?

— Parce que le gla­çage craque tou­jours quand on le trans­porte. Et l’Em­pire, en ce moment, est trans­por­té — par les Bal­kans, par les natio­na­li­tés, par tous ces gens qui veulent leur propre gâteau au lieu de par­ta­ger le nôtre. Un gâteau qu’on trans­porte finit tou­jours par se fissurer.

Witt­gen­stein écri­vait dans son car­net à une vitesse qui défiait la lisi­bi­li­té. La Baronne avait les yeux brillants — ce mélange de ver­tige intel­lec­tuel et de sucre que seule Vienne savait pro­duire. Et Scar­pa, pour la pre­mière fois depuis son arri­vée, ne trou­vait rien à redire. Non pas parce qu’il était convain­cu — un cri­tique n’est jamais convain­cu —, mais parce qu’il recon­nais­sait une per­for­mance quand il en voyait une, et que le Comte, cet après-midi-là, avait don­né une performance.

Je notai : 16h45. Salon de thé. Witt­gen­stein théo­rise l’Em­pire-Apfel­stru­del. Le Comte théo­rise l’Em­pire-Sacher­torte. La Baronne applique Freud. Scar­pa écoute. Résul­tat : diag­nos­tic una­nime de névrose col­lec­tive. Pro­nos­tic : le gla­çage va craquer.

*

Le soir, je fis quelque chose que je n’a­vais jamais fait en qua­torze ans de ser­vice : je sui­vis un client.

Le Serbe sor­tit de l’hô­tel à huit heures. Il ne prit pas de fiacre. Il ne mon­ta pas dans un tram­way. Il mar­cha. Il mar­cha d’un pas régu­lier, ni rapide ni lent, le long de la Phil­har­mo­ni­kers­traße, tour­na à gauche sur le Ring, lon­gea l’O­pé­ra — sans le regar­der, comme la pre­mière fois —, pas­sa devant le Burg­gar­ten, et s’en­fon­ça dans le pre­mier arron­dis­se­ment par des rues de plus en plus étroites, de plus en plus sombres, où les réver­bères se fai­saient rares et où les façades des immeubles se res­ser­raient comme les pages d’un livre qu’on referme.

Je le sui­vais à trente mètres, en rasant les murs, avec la dis­cré­tion d’un homme qui a pas­sé qua­torze ans à obser­ver les gens sans se faire remar­quer — com­pé­tence que le registre m’a­vait don­née et que je n’au­rais jamais crue utile en dehors de l’hô­tel. Petro­vić ne se retour­na pas. Pas une fois. Soit il ne savait pas qu’il était sui­vi, soit il le savait et ne s’en sou­ciait pas, les deux hypo­thèses étant éga­le­ment inquiétantes.

Il entra dans un café. Pas un grand café vien­nois — pas le Cen­tral, pas le Sperl, pas le Landt­mann — mais un petit café du troi­sième arron­dis­se­ment, sombre, enfu­mé, avec des tables en bois cou­vertes de ronds de bière et un ser­veur qui ne sou­riait pas. Un café de conspi­ra­teurs, de voya­geurs de com­merce, de gens qui n’ont pas les moyens d’al­ler au Sacher et qui n’en ont pas l’envie.

Je ne pus pas entrer. L’en­droit était trop petit, je l’au­rais recon­nu. Je res­tai dehors, dans l’ombre d’un porche, et je regar­dai à tra­vers la vitre.

Petro­vić s’as­sit à une table où l’at­ten­dait un homme. Un homme que je ne connais­sais pas. Jeune — vingt-cinq ans peut-être, pas plus. Maigre. Le visage angu­leux. Des lunettes rondes. Un cos­tume bon mar­ché. Ils par­lèrent. Long­temps. Pen­ché l’un vers l’autre, à voix basse, avec cette inti­mi­té des conspi­ra­tions ou des confi­dences — les deux se res­semblent tel­le­ment que même un obser­va­teur entraî­né ne peut pas les dis­tin­guer à tra­vers une vitre.

Petro­vić sor­tit un papier de sa poche. Le mon­tra à l’homme. L’homme le lut. Hocha la tête. Ren­dit le papier. Petro­vić le remit dans sa poche.

Ils se levèrent. Se ser­rèrent la main. Se séparèrent.

Je ren­trai au Sacher avant Petro­vić. Il arri­va vingt minutes après moi, mon­ta direc­te­ment à sa chambre sans pas­ser par le bar, sans par­ler à personne.

Je notai dans le registre, en code : Petro­vić. Sor­tie 20h. Café 3e arr. Ren­dez-vous homme jeune, lunettes, 25 ans env. Échange docu­ment. Nature incon­nue. Atmo­sphère : conspi­ra­tion ou ami­tié, indéterminé.

Anna Sacher, quand je lui rap­por­tai l’é­pi­sode le len­de­main matin, eut une réac­tion que je n’at­ten­dais pas.

— Ne le sui­vez plus, dit-elle.

— Mais Frau Sacher, s’il complote…

— Il ne com­plote pas dans mon hôtel, Pfef­fer­ling. Il com­plote dans un café du troi­sième arron­dis­se­ment. Et ce qui se passe dans le troi­sième arron­dis­se­ment ne me regarde pas. Ce qui me regarde, c’est ce qui se passe sous mon toit. Sous mon toit, il boit du café, il lit le jour­nal, et il dort. C’est un client. Et un client, au Sacher, est inno­cent jus­qu’à preuve du contraire. Même quand il est serbe.

Elle allu­ma un cigare.

— Sur­tout quand il est serbe, ajouta-t-elle.

Je ne com­pris pas cette nuance. Je la notai quand même.

Il res­tait trois jours.

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