Sorting by

×

La Ring­strasse
Torte

La Ring­strasse Torte

Cha­pitres 4 à 6

CHA­PITRE 4 — LE DOCTEUR

Le Café Landt­mann se trouve à deux pas du Burg­thea­ter, sur la Ring­strasse, et c’est le genre d’en­droit où un homme peut s’as­seoir seul à une table de marbre pen­dant trois heures devant un seul Melange sans que per­sonne ne lui demande de par­tir, parce que les cafés vien­nois ont com­pris, depuis long­temps, que la soli­tude d’un homme devant un café n’est pas un pro­blème à résoudre mais un spec­tacle à respecter.

Mil­lard y avait pris ses habi­tudes. Pas au Sacher — plus jamais au Sacher — mais au Landt­mann, où per­sonne ne le connais­sait et où son alle­mand défec­tueux pas­sait inaper­çu dans le brou­ha­ha des conver­sa­tions, le frois­se­ment des jour­naux et le bruit des cuillères contre la porcelaine.

C’é­tait un dimanche de la mi-décembre, un de ces dimanches vien­nois où la ville semble se recueillir sous un ciel bas et gris, comme si elle priait — non pas un dieu par­ti­cu­lier, mais l’i­dée géné­rale que les choses vont conti­nuer, ce qui à Vienne n’al­lait jamais de soi. Mil­lard lisait le Wie­ner Tag­blatt — ou plu­tôt il regar­dait le Wie­ner Tag­blatt, car lire sup­po­sait une maî­trise de l’al­le­mand qu’il était loin de pos­sé­der — quand un homme s’as­sit à la table voisine.

L’homme avait une cin­quan­taine d’an­nées, une barbe grise taillée avec soin, des yeux sombres et vifs der­rière des lunettes rondes, et un cos­tume trois-pièces d’une cor­rec­tion irré­pro­chable mais légè­re­ment usé aux coudes, ce qui sug­gé­rait un homme qui pen­sait beau­coup et gagnait peu, ou qui gagnait suf­fi­sam­ment mais oubliait de s’a­che­ter des vête­ments, ce qui est le propre des savants et des dis­traits. Il com­man­da un Schwar­zer — un café noir, sans lait, ce que les Vien­nois consi­dèrent comme un choix aus­tère et les méde­cins comme un choix ner­veux — et ouvrit un car­net dans lequel il se mit à écrire avec une rapi­di­té qui contras­tait avec la len­teur de tout le reste du café.

Mil­lard n’y prê­ta pas atten­tion. Il était occu­pé à déchif­frer un article sur les cours du beurre, acti­vi­té qui requé­rait toute sa concen­tra­tion et un dic­tion­naire de poche qu’il consul­tait toutes les trois lignes.

Le pro­blème vint du dictionnaire.

Mil­lard, en le posant sur la table, le posa mal. Le dic­tion­naire glis­sa, heur­ta la tasse de Melange, qui se ren­ver­sa sur la sou­coupe, qui bas­cu­la contre le sucrier, qui tom­ba sur le sol avec un bruit de por­ce­laine bri­sée qui fit se retour­ner trois ser­veurs et un baron silésien.

— Ent­schul­di­gung ! dit Mil­lard en se levant d’un bond. Ich bin so… so… ungeboren !

Il vou­lait dire « unges­chickt » — mal­adroit. Ce qu’il dit, « unge­bo­ren », signi­fie « pas encore né ». Ce qui don­nait : « Excu­sez-moi, je suis tel­le­ment pas encore né ! »

L’homme à la barbe grise leva les yeux de son car­net. Il regar­da Mil­lard. Il regar­da le sucrier bri­sé. Il regar­da Mil­lard à nouveau.

Et il sourit.

Pas le sou­rire de Wink­ler — ce sou­rire-lame, ce sou­rire-scal­pel. Un autre sou­rire. Un sou­rire d’in­té­rêt, de curio­si­té presque gour­mande, le sou­rire du natu­ra­liste qui vient de décou­vrir un insecte qu’il n’a­vait pas encore catalogué.

— Unge­bo­ren, répé­ta l’homme. Nicht ungeschickt ?

— Ja, ja, unges­chickt, se cor­ri­gea Mil­lard, rouge jus­qu’aux oreilles. Ent­schul­di­gung, mein Deutsch ist sehr…

Il cher­cha le mot pour « mau­vais ». Il trou­va « böse », qui signi­fie « méchant ».

— Mon alle­mand est très méchant, dit-il en substance.

L’homme à la barbe nota quelque chose dans son car­net. Mil­lard ne put voir quoi, mais la vitesse à laquelle la plume cou­rut sur le papier sug­gé­rait que le quelque chose l’in­té­res­sait considérablement.

— Vous êtes fran­çais, dit l’homme en fran­çais — un fran­çais excellent, à peine tein­té d’un accent qui arron­dis­sait les voyelles et adou­cis­sait les consonnes.

— Oui.

— Et votre alle­mand est — il cher­cha le mot juste, avec le soin d’un homme pour qui les mots justes sont une affaire sérieuse — en formation.

C’é­tait la façon la plus polie qu’on ait jamais trou­vée pour dire « désas­treux ». Mil­lard en fut presque reconnaissant.

— Je m’ap­pelle Mil­lard, dit-il. Gus­tave Mil­lard. Je suis pâtis­sier à l’Ho­tel Imperial.

— Doc­teur Sig­mund Freud, dit l’homme. Je suis médecin.

Mil­lard ser­ra la main qu’on lui ten­dait. Le nom ne lui dit rien, ce qui était nor­mal en décembre 1889, car Freud n’a­vait pas encore publié les tra­vaux qui le ren­draient célèbre, pas encore inven­té la psy­cha­na­lyse telle qu’on la connaî­trait, pas encore fait scan­dale — il n’é­tait encore qu’un neu­ro­logue de qua­rante-trois ans qui rece­vait des patients dans son cabi­net de la Berg­gasse et que ses confrères regar­daient avec un mélange de res­pect et de perplexité.

— Pâtis­sier, dit Freud. C’est un beau métier. Un métier du désir.

— Du désir ?

— Per­sonne n’a besoin de pâtis­se­rie. On a besoin de pain, de viande, de légumes. Mais la pâtis­se­rie, c’est le super­flu — et le super­flu, c’est le désir à l’é­tat pur. Vous fabri­quez du désir, Herr Millard.

Mil­lard n’a­vait jamais envi­sa­gé les choses sous cet angle. Il fabri­quait des gâteaux. Il les fabri­quait bien, ou du moins il le croyait, et depuis deux semaines à Vienne il n’en était plus si sûr. Mais du désir ?

— Je fabrique sur­tout des Kip­ferl, dit-il, et il y avait dans sa voix une amer­tume qu’il n’a­vait pas prévue.

Freud nota quelque chose dans son carnet.

— Vous n’ai­mez pas les Kipferl ?

— Ce n’est pas que je ne les aime pas. C’est que je suis capable de beau­coup mieux.

— Mais on ne vous laisse pas faire mieux.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Freud énon­çait un fait, avec la même assu­rance tran­quille qu’un mathé­ma­ti­cien énon­çant un théo­rème. Mil­lard le regar­da avec surprise.

— Com­ment le savez-vous ?

— Vous avez de la farine sous les ongles — un pâtis­sier qui fait des tra­vaux déli­cats se lave les mains après chaque étape, un pâtis­sier qui fait des Kip­ferl toute la jour­née ne prend plus cette peine. Et vous avez dit « je suis capable de beau­coup mieux » avec une colère qui n’est pas diri­gée contre les Kip­ferl — qui sont un gâteau par­fai­te­ment inno­cent — mais contre quel­qu’un qui vous a relé­gué aux Kipferl.

Mil­lard res­ta silen­cieux. Il avait l’im­pres­sion désa­gréable qu’on venait de lui ouvrir le crâne et de regar­der à l’in­té­rieur, et que ce qu’on y voyait n’é­tait pas très glorieux.

— Par­don­nez-moi, dit Freud avec un sou­rire qui n’a­vait rien de moqueur. C’est une défor­ma­tion pro­fes­sion­nelle. Je passe mes jour­nées à écou­ter ce que les gens ne disent pas. Les pâtis­siers sont des sujets par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sants — ils créent des choses belles et éphé­mères, ce qui sup­pose une rela­tion com­plexe avec la per­ma­nence et la perte.

— Je n’ai pas une rela­tion com­plexe avec la per­ma­nence et la perte, dit Mil­lard. J’ai une rela­tion com­plexe avec un Autri­chien qui me déteste et un direc­teur qui me surveille.

— C’est sou­vent la même chose, dit Freud.

Mil­lard ne com­prit pas ce que cela signi­fiait. Il ne com­pren­drait que beau­coup plus tard — des mois plus tard, dans des cir­cons­tances très dif­fé­rentes — que Freud avait, en une phrase, résu­mé l’es­sen­tiel de son pro­blème vien­nois, à savoir que l’hos­ti­li­té de Wink­ler et la sur­veillance de Schön­berg n’é­taient pas deux pro­blèmes mais un seul, et que ce pro­blème n’é­tait pas vien­nois mais humain.

Ils prirent un deuxième café. Puis un troi­sième. Mil­lard, qui n’a­vait par­lé à per­sonne — réel­le­ment par­lé, en fran­çais, avec des phrases com­plètes et des pen­sées for­mu­lées — depuis son arri­vée à Vienne, se sur­prit à racon­ter. Il racon­ta Paris, la Mai­son Dorin, la pièce mon­tée, les favo­ris du ministre. Il racon­ta le train, l’ar­ri­vée, Wink­ler, les Kip­ferl. Il racon­ta le Sacher, la Sacher­torte, les yeux fer­més, Dop­pler, le bureau de Schön­berg. Il racon­ta tout, et en racon­tant il enten­dit sa propre his­toire pour la pre­mière fois, et elle lui parut à la fois tra­gique et ridi­cule, ce qu’elle était.

Freud écou­tait. De temps en temps il notait quelque chose dans son car­net — un mot, une flèche, un point d’in­ter­ro­ga­tion. De temps en temps il posait une ques­tion, tou­jours brève, tou­jours inattendue :

— Quelle forme avait la pièce montée ?

— Cinq conti­nents, en étages.

— Cinq conti­nents. Et c’est l’Eu­rope qui est tom­bée en pre­mier, avez-vous dit. Intéressant.

Ou :

— Quand vous avez goû­té la Sacher­torte, vous avez fer­mé les yeux. Fer­mez-vous les yeux quand vous goû­tez vos propres gâteaux ?

— Non. Jamais.

— Jamais. Notez cela, Herr Mil­lard. Un homme qui ferme les yeux devant la créa­tion d’un autre et qui les garde ouverts devant la sienne — il y a là quelque chose.

Mil­lard ne nota rien du tout, parce qu’il n’a­vait pas de car­net et parce que la remarque lui parut obs­cure. Mais elle s’in­si­nua en lui, comme le sucre s’in­si­nue dans une pâte — len­te­ment, invi­si­ble­ment, en chan­geant tout.

À cinq heures, la lumière bais­sa. Les becs de gaz s’al­lu­mèrent dans la Ring­strasse. Le Landt­mann se rem­plis­sait du public du dimanche soir — des familles, des étu­diants, des offi­ciers en per­mis­sion. Freud ras­sem­bla ses affaires.

— Herr Mil­lard, dit-il, je vais vous dire deux choses. La pre­mière : vous ne faites pas des lap­sus en alle­mand parce que vous par­lez mal alle­mand. Vous faites des lap­sus en alle­mand parce que vous avez des choses à dire que vous ne pou­vez pas dire autrement.

— Et la seconde ?

— La seconde : vous devriez faire goû­ter vos Kip­ferl à quel­qu’un qui n’est pas vien­nois. Un Vien­nois goû­te­ra tou­jours un Kip­ferl en le com­pa­rant à tous les Kip­ferl qu’il a man­gés depuis l’en­fance, et vous per­drez tou­jours cette com­pa­rai­son. Trou­vez quel­qu’un qui n’a pas de com­pa­rai­son. Trou­vez un palais vierge.

Freud paya son café — il insis­ta pour payer celui de Mil­lard aus­si, avec la géné­ro­si­té dis­traite d’un homme qui oublie­ra cette dépense dans l’heure mais n’ou­blie­ra pas la conver­sa­tion dans l’an­née — et sor­tit dans la nuit vien­noise, son car­net sous le bras, sa barbe grise dans le froid.

Mil­lard res­ta seul au Landt­mann. Le ser­veur vint débar­ras­ser. Le sucrier bri­sé avait été rem­pla­cé depuis longtemps.

Trou­vez un palais vierge.

Mil­lard ne savait pas encore ce que cette phrase signi­fiait. Mais elle tour­nait en lui, comme un motif dans une pâte feuille­tée — couche après couche, repli après repli, et chaque fois qu’on déplie on retrouve le même des­sin, légè­re­ment transformé.

*     *     *

Les ren­contres au Landt­mann devinrent régu­lières. Pas quo­ti­diennes — Freud avait ses patients, Mil­lard avait ses Kip­ferl — mais heb­do­ma­daires, le dimanche après-midi, à la même table, avec la même com­mande : un Schwar­zer pour Freud, un Melange pour Mil­lard. Le ser­veur finit par ne plus demander.

Freud posait des ques­tions. Mil­lard répon­dait. Et chaque réponse conte­nait un lap­sus, une erreur, un mot de tra­vers, que Freud recueillait avec la délec­ta­tion d’un ento­mo­lo­giste devant un papillon rare.

Un dimanche, Mil­lard vou­lut dire qu’il se sen­tait « fremd » — étran­ger — dans les cui­sines de l’Im­pe­rial. Ce qu’il dit fut « Freund » — ami. « Je me sens très ami dans les cui­sines. » Freud posa sa tasse.

— Vous dites ami quand vous pen­sez étran­ger. C’est peut-être que les deux sont liés. On ne peut deve­nir ami qu’en ayant d’a­bord été étran­ger. C’est une condi­tion, pas un obstacle.

Un autre dimanche, Mil­lard ten­ta de décrire la sen­sa­tion qu’il éprou­vait devant un gâteau réus­si — ce moment où la pâte, le sucre, le beurre et le temps se com­binent en quelque chose qui dépasse la somme de ses par­ties. Il cher­cha le mot alle­mand pour « accom­plis­se­ment ». Il trou­va « Unter­gang » — qui signi­fie « nau­frage », ou « déclin ».

— Mon gâteau est un nau­frage, dit-il en substance.

Freud ne rit pas. Il hocha la tête.

— Il y a peut-être une véri­té là-dedans aus­si, dit-il. Tout accom­plis­se­ment contient sa propre des­truc­tion. Le gâteau par­fait sera man­gé. La pièce mon­tée la plus belle s’ef­fon­dre­ra — vous le savez mieux que per­sonne. Créer, pour un pâtis­sier, c’est accep­ter le naufrage.

Mil­lard le regar­da avec cet air de stu­pé­fac­tion légè­re­ment offen­sée qu’il arbo­rait chaque fois que Freud trans­for­mait ses erreurs en révélations.

— Doc­teur Freud, dit-il, j’ai sim­ple­ment confon­du deux mots.

— Per­sonne ne confond sim­ple­ment deux mots, Herr Mil­lard. Le lan­gage n’est pas un outil. C’est un pay­sage. Et quand on se perd dans un pay­sage, on ne se perd pas au hasard — on se perd vers les endroits où l’on vou­lait aller sans le savoir.

Mil­lard but son Melange et ne répon­dit pas, parce qu’il n’y avait rien à répondre, et parce que Freud, quand il par­lait ain­si, avait cette façon de vous regar­der par-des­sus ses lunettes qui ren­dait toute contra­dic­tion inutile — non pas parce qu’il avait rai­son, mais parce qu’il avait l’air tel­le­ment convain­cu d’a­voir rai­son que le contre­dire aurait été comme essayer de convaincre un mur qu’il n’est pas un mur.

Et pour­tant. Et pour­tant quelque chose se construi­sait dans ces dimanches du Landt­mann — quelque chose que ni Freud ni Mil­lard n’au­raient su nom­mer, et qui n’é­tait ni de l’a­mi­tié au sens habi­tuel, ni de la thé­ra­pie au sens cli­nique, mais une espèce de conver­sa­tion conti­nue entre un homme qui ne com­pre­nait pas les mots et un homme qui ne com­pre­nait que les mots, et qui, à eux deux, finis­saient par com­prendre quelque chose qu’au­cun des deux n’au­rait com­pris seul.

Le car­net de Freud se rem­plis­sait. Le car­net noir de Mil­lard aus­si. Et dans les cui­sines de l’Im­pe­rial, sans que per­sonne s’en aper­çoive, quelque chose com­men­çait à chan­ger — non pas dans l’at­ti­tude de Wink­ler ou de la bri­gade, qui res­tait aus­si gla­ciale qu’un sor­bet au citron, mais dans les gâteaux eux-mêmes. Les Kip­ferl de Mil­lard, len­te­ment, imper­cep­ti­ble­ment, deve­naient moins fran­çais. Pas encore vien­nois — ils ne le seraient peut-être jamais — mais autre chose. Quelque chose d’in­ter­mé­diaire, d’i­né­dit, de pas encore nommé.

Pepi, qui les goû­tait en cachette chaque matin, fut le pre­mier à s’en rendre compte.

— Ils sont dif­fé­rents, dit-il un jour.

— Dif­fé­rents comment ?

— Dif­fé­rents… bien. Comme si c’é­tait les mêmes mais pas les mêmes. Comme un mot qu’on tra­duit et qui change de sens mais reste vrai.

Pepi avait qua­torze ans et ne connais­sait rien à la pâtis­se­rie ni à la phi­lo­so­phie du lan­gage. Mais il venait, sans le savoir, de for­mu­ler exac­te­ment ce que Mil­lard était en train de faire — tra­duire, non pas d’une langue à l’autre, mais d’une pâtis­se­rie à l’autre, et dans cette tra­duc­tion quelque chose se créait qui n’ap­par­te­nait ni à la France ni à l’Au­triche, mais à l’es­pace trem­blant qui les sépare.

Freud aurait ado­ré cette for­mu­la­tion. Mais Freud n’é­tait pas là, et Pepi ne lui en par­la jamais, et Mil­lard se conten­ta de sou­rire — un sou­rire qui n’é­tait plus celui du vain­cu ni celui du conqué­rant, mais celui, plus rare et plus pré­cieux, de l’homme qui com­mence à ne pas com­prendre exac­te­ment ce qu’il est en train de devenir.

CHA­PITRE 5 — LA COMTESSE

Elle s’ap­pe­lait Ilo­na Szápáry.

Il faut pro­non­cer ce nom len­te­ment — Sah-pah-ri — et avec un res­pect qui n’est pas de la défé­rence mais de la pru­dence, car la com­tesse Szápá­ry appar­te­nait à cette caté­go­rie de femmes dont la beau­té est une forme de dan­ger, non pas pour elles — elles savent très bien ce qu’elles font — mais pour les hommes qui com­mettent l’im­pru­dence de la remarquer.

Elle des­cen­dait d’une famille hon­groise dont le nom ornait les registres de la noblesse depuis le quin­zième siècle, ce qui à Vienne comp­tait beau­coup, et dont la for­tune avait fon­du depuis le sei­zième, ce qui à Vienne comp­tait davan­tage, mais qu’on fei­gnait d’i­gno­rer par cette poli­tesse autri­chienne qui consiste à ne jamais men­tion­ner la ruine d’un aris­to­crate devant lui, de même qu’on ne men­tionne pas la corde dans la mai­son du pen­du, bien que la com­pa­rai­son soit exces­sive car les Szápá­ry n’en étaient pas tout à fait là.

La com­tesse avait trente ans, des yeux verts, des che­veux noirs rele­vés selon une archi­tec­ture com­plexe qui défiait la gra­vi­té et pro­ba­ble­ment les lois de la phy­sique, et une voix grave qui déton­nait avec sa sil­houette mince, comme si la voix appar­te­nait à une autre femme — une femme plus grande, plus lourde, plus ter­restre — et s’é­tait trom­pée de corps.

Elle séjour­nait à l’Im­pe­rial depuis le début de l’hi­ver, seule, ce qui était inha­bi­tuel pour une femme de son rang et ali­men­tait les spé­cu­la­tions du per­son­nel. Les chas­seurs disaient qu’elle fuyait un mari — théo­rie plau­sible mais non confir­mée. Le concierge pen­sait qu’elle fuyait des créan­ciers — théo­rie plus plau­sible mais moins roma­nesque. Pepi, qui mon­tait son petit-déjeu­ner chaque matin à la chambre 214, affir­mait qu’elle ne fuyait rien du tout mais qu’elle atten­dait quel­qu’un, et que ce quel­qu’un ne venait pas, ce qui la ren­dait à la fois magni­fique et triste, ce qui pour Pepi, à qua­torze ans, reve­nait au même.

Mil­lard la vit pour la pre­mière fois un mar­di de jan­vier 1890, dans le hall de l’Im­pe­rial, à l’heure du thé.

Il mon­tait de la cui­sine avec un pla­teau de Kip­ferl — ses Kip­ferl, ceux de la nou­velle manière, mi-fran­çais mi-vien­nois — parce que Franz le roux s’é­tait brû­lé la main sur un four et que quel­qu’un devait mon­ter le pla­teau, et que ce quel­qu’un, par un de ces hasards qui ne sont jamais des hasards, fut Millard.

Il tra­ver­sait le hall, son pla­teau en équi­libre, quand il la vit. Elle était assise dans le salon du thé, près de la fenêtre, dans un fau­teuil de velours vert qui sem­blait avoir été pla­cé là exprès pour elle, et elle lisait un livre — non pas de cette façon déco­ra­tive dont cer­taines femmes lisent dans les halls d’hô­tel, le livre tenu comme un acces­soire, les yeux errant par-des­sus les pages — mais réel­le­ment, avec cette absorp­tion totale qui rend le lec­teur invi­sible au monde et le monde invi­sible au lecteur.

Mil­lard s’ar­rê­ta. Le pla­teau trem­bla. Un Kip­ferl glis­sa vers le bord — len­te­ment, irré­sis­ti­ble­ment, avec cette fata­li­té tran­quille des objets qui tombent quand on vou­drait qu’ils res­tent, et qui res­tent quand on vou­drait qu’ils tombent.

Le Kip­ferl tomba.

Il tom­ba sur le sol en marbre du hall de l’Im­pe­rial avec un bruit sec, minus­cule, négli­geable — un bruit que per­sonne n’au­rait enten­du si le hall n’a­vait pas été, à cet ins­tant pré­cis, tra­ver­sé par un de ces silences inex­pli­cables qui sai­sissent par­fois les lieux publics, comme si tout le monde s’é­tait tu en même temps par un accord mystérieux.

La com­tesse leva les yeux de son livre.

Elle regar­da le Kip­ferl. Elle regar­da Mil­lard. Elle sourit.

— C’est un crois­sant ? deman­da-t-elle en fran­çais — un fran­çais par­fait, sans accent, ce qui fit à Mil­lard l’ef­fet d’une porte ouverte dans un mur qu’il croyait fermé.

— C’est un Kip­ferl, dit Mil­lard. C’est… c’est comme un crois­sant mais ce n’est pas un croissant.

— C’est une réponse phi­lo­so­phique pour un gâteau tom­bé par terre.

Mil­lard ramas­sa le Kip­ferl. Ses oreilles brû­laient. Il vou­lait dire quelque chose d’in­tel­li­gent, de char­mant, de digne de ce fran­çais par­fait et de ces yeux verts, mais son cer­veau, qui fonc­tion­nait admi­ra­ble­ment quand il s’a­gis­sait de cali­brer la tem­pé­ra­ture d’un cara­mel ou de cal­cu­ler le temps de repos d’une pâte bri­sée, deve­nait une masse inerte et inutile dès qu’il s’a­gis­sait de par­ler à une femme belle.

— Je suis le pâtis­sier, dit-il, ce qui était vrai mais insuffisant.

— Je sais, dit la com­tesse. Vous êtes le Français.

Tout le monde, à l’Im­pe­rial, le connais­sait comme « le Fran­çais ». Ce mot le sui­vait dans les cou­loirs comme une éti­quette cou­sue dans le dos — der Fran­zose — et il avait fini par l’ac­cep­ter comme on accepte un sur­nom qu’on n’a pas choi­si, avec rési­gna­tion et un soup­çon d’a­mer­tume. Mais dans la bouche de la com­tesse, pro­non­cé en fran­çais, le mot chan­geait de nature. Il n’é­tait plus une marque de dis­tance. Il était une iden­ti­fi­ca­tion, presque une com­pli­ci­té — vous êtes le Fran­çais, et je vous parle en fran­çais, et nous sommes tous les deux étran­gers dans cette ville qui ne nous com­prend pas.

— On me dit que vos gâteaux sont inté­res­sants, dit-elle.

Inté­res­sant. Le mot de Wink­ler. Mais dans sa bouche à elle, il ne signi­fiait pas la même chose. Ou peut-être que si. Mil­lard ne savait plus.

— Je ferai mieux demain, dit-il, parce qu’il ne trou­vait rien d’autre, et parce que c’é­tait ce qu’il se disait chaque soir en ren­trant à la pen­sion de la Schwindgasse.

— Je serai là demain, dit la comtesse.

Et elle retour­na à son livre.

*     *     *

Mil­lard, cette nuit-là, ne dor­mit pas. Pas à cause de la com­tesse — ou plu­tôt pas uni­que­ment à cause de la com­tesse, car il y avait aus­si la ques­tion du Kip­ferl tom­bé, qui le tour­men­tait pro­fes­sion­nel­le­ment, et celle de son alle­mand, qu’il devait abso­lu­ment amé­lio­rer avant le pro­chain dimanche au Landt­mann car Freud lui avait pro­mis de lui pré­sen­ter quel­qu’un, sans pré­ci­ser qui, ce qui ren­dait la chose à la fois exci­tante et terrifiante.

Le len­de­main, il pré­pa­ra ses Kip­ferl avec un soin maniaque. Il pesa chaque ingré­dient au gramme près, sur­veilla la cuis­son minute par minute, et quand ils sor­tirent du four — dorés, friables, exha­lant ce par­fum de vanille et de beurre noi­sette qui est la signa­ture du Kip­ferl réus­si — il en mit trois de côté, sur une assiette à part, et les mon­ta lui-même au salon du thé.

La com­tesse était là. Même fau­teuil, même livre — ou un autre livre, Mil­lard ne put le voir car il était trop occu­pé à ne pas faire tom­ber l’assiette.

— Voi­là, dit-il en posant l’as­siette sur la table. C’est mieux qu’hier.

La com­tesse prit un Kip­ferl. Elle le regar­da, le tour­na entre ses doigts — des doigts longs et blancs qui n’a­vaient visi­ble­ment jamais pétri quoi que ce soit — et le croqua.

Elle fer­ma les yeux.

Mil­lard sen­tit son cœur s’ar­rê­ter. Quand un pâtis­sier ferme les yeux en goû­tant votre gâteau, c’est la recon­nais­sance suprême. Quand une com­tesse hon­groise aux yeux verts ferme les yeux en goû­tant votre gâteau, c’est autre chose — quelque chose pour quoi il n’existe pas de mot en fran­çais, ni en alle­mand, ni pro­ba­ble­ment dans aucune langue, mais que les pâtis­siers connaissent depuis que les pâtis­siers existent, et qu’ils gardent pour eux, jalou­se­ment, comme le secret d’une recette.

— C’est étrange, dit-elle en rou­vrant les yeux. Ça ne res­semble à rien de ce que j’ai goû­té ici. Ce n’est pas viennois.

— Non.

— Ce n’est pas fran­çais non plus.

— Non.

— C’est quoi ?

Mil­lard hési­ta. La réponse hon­nête était : je ne sais pas. La réponse orgueilleuse était : c’est moi. La réponse qu’il don­na, parce qu’il était fati­gué et sin­cère et qu’il avait ces­sé de cher­cher à impres­sion­ner qui­conque, fut :

— C’est un accident.

La com­tesse rit. Un rire bref, grave, sur­pris — le rire de quel­qu’un qui ne s’at­ten­dait pas à rire et qui en est le pre­mier étonné.

— J’aime les acci­dents, dit-elle. Appor­tez-m’en demain.

*     *     *

Les jours sui­vants prirent un rythme nou­veau. Chaque après-midi, à l’heure du thé, Mil­lard mon­tait une assiette à la chambre 214 — car la com­tesse avait ces­sé de des­cendre au salon, pré­fé­rant prendre le thé dans sa chambre, ce qui ren­dait les visites de Mil­lard à la fois plus intimes et plus dan­ge­reuses, car un pâtis­sier qui monte des gâteaux dans la chambre d’une cliente seule, dans un hôtel vien­nois de 1890, est un homme qui marche sur un fil, et le fil est en sucre.

Il ne lui appor­tait pas tou­jours des Kip­ferl. Il com­men­ça à impro­vi­ser — un Mille-feuille à la vien­noise, un Stru­del aux pommes avec un feuille­tage fran­çais, une Tarte au cho­co­lat qui n’é­tait ni un gâteau pari­sien ni un gâteau autri­chien mais quelque chose d’in­ter­mé­diaire, d’hy­bride, de bâtard magni­fique. Il tra­vaillait sur ces créa­tions le soir, après le ser­vice, quand les cui­sines se vidaient et que seul Pepi res­tait, assis sur un tabou­ret, à le regar­der travailler.

— C’est pour la dame du 214 ? deman­dait Pepi.

— C’est pour per­sonne. C’est un essai.

Pepi sou­riait de ce sou­rire qui signi­fiait qu’il n’é­tait pas dupe mais qu’il ne dirait rien, parce qu’à qua­torze ans on sait déjà que les adultes mentent sur les sujets qui comptent et disent la véri­té sur les sujets qui ne comptent pas, et que les gâteaux pré­pa­rés le soir en cachette pour une femme seule dans une chambre d’hô­tel comptent énormément.

La com­tesse goû­tait tout. Elle com­men­tait peu — un mot, un geste, un hoche­ment de tête — mais ses silences étaient aus­si lisibles que les dis­cours de Freud, et Mil­lard apprit à les déchif­frer. Un silence court signi­fiait l’ap­pro­ba­tion. Un silence long signi­fiait la décep­tion. Un silence sui­vi d’un regard par la fenêtre signi­fiait qu’elle pen­sait à autre chose — à ce qu’elle avait lais­sé der­rière elle, à ce quel­qu’un que Pepi disait qu’elle atten­dait, à cette vie dont Mil­lard ne savait rien et dont il n’o­sait rien demander.

Un après-midi, en posant l’as­siette — un Mil­le­fo­glie au mas­se­pain et à la fleur d’o­ran­ger, sa créa­tion la plus auda­cieuse —, Mil­lard vou­lut dire quelque chose en alle­mand. Il vou­lait dire « J’es­père que vous l’ai­me­rez » — Ich hoffe, dass es Ihnen gefällt. Mais sa langue, cette langue incon­trô­lable qui fai­sait les délices de Freud et le déses­poir de Schön­berg, pro­dui­sit autre chose :

— Ich hoffe, dass es Ihnen fehlt.

Ce qui signi­fiait : « J’es­père que cela vous manquera. »

Gefällt — plaire. Fehlt — man­quer. Un seul son de dif­fé­rence. Un monde entier de distance.

La com­tesse le regar­da. Quelque chose pas­sa dans ses yeux verts — pas de l’a­mu­se­ment, pas de la moque­rie, mais une recon­nais­sance, comme si Mil­lard, par son erreur, avait dit exac­te­ment ce qu’elle avait besoin d’en­tendre, pré­ci­sé­ment parce qu’il ne l’a­vait pas fait exprès.

— C’est la plus belle chose qu’on m’ait dite depuis long­temps, dit-elle. Même si vous ne l’a­vez pas dite.

— Sur­tout parce que je ne l’ai pas dite, mur­mu­ra Mil­lard, qui com­men­çait peut-être, à force de fré­quen­ter Freud, à com­prendre que les mots qu’on ne choi­sit pas sont plus vrais que ceux qu’on choisit.

*     *     *

Un dimanche de fin jan­vier, Freud dit :

— Venez avec moi.

Ce n’é­tait pas une invi­ta­tion mais un ordre, for­mu­lé avec la dou­ceur d’un homme habi­tué à être obéi par des patients allon­gés sur un divan. Mil­lard le sui­vit, parce qu’on sui­vait Freud comme on suit un cou­rant — non pas parce qu’on le veut mais parce qu’il est plus fati­gant de résis­ter que de se lais­ser porter.

Ils mar­chèrent le long de la Ring­strasse, tour­nèrent dans une rue adja­cente, et s’ar­rê­tèrent devant un bâti­ment que Mil­lard n’a­vait jamais vu — un bâti­ment blanc et doré, neuf, presque agres­si­ve­ment moderne au milieu des façades néo­clas­siques, avec au-des­sus de la porte une ins­crip­tion en lettres d’or : « DER ZEIT IHRE KUNST. DER KUNST IHRE FREI­HEIT. » — À chaque époque son art. À l’art sa liberté.

— Le Seces­sion, dit Freud. C’est ouvert depuis un an. Ça rend furieux la moi­tié de Vienne, ce qui est bon signe.

Ils entrèrent. L’in­té­rieur était blanc, lumi­neux, dépouillé — l’exact contraire de l’Im­pe­rial, comme si l’ar­chi­tecte avait vou­lu prou­ver qu’on pou­vait être vien­nois sans crou­ler sous les dorures et les stucs.

Au centre de la salle prin­ci­pale, un homme peignait.

L’homme avait une tren­taine d’an­nées, un corps vigou­reux, une barbe brune en bataille et une blouse cou­verte de taches d’or qui res­sem­blaient, de loin, à des écailles de pois­son ou à des frag­ments de mosaïque. Il tra­vaillait sur une toile immense, et ce qu’il pei­gnait était — Mil­lard cher­cha le mot et ne le trou­va pas — quelque chose entre la femme et l’or­ne­ment, entre la chair et l’or, entre le désir et la géométrie.

— Gus­tav Klimt, dit Freud à voix basse. Un génie, un pro­vo­ca­teur, un obsé­dé — mais je me répète.

Klimt ne se retour­na pas. Il pei­gnait avec cette concen­tra­tion abso­lue que Mil­lard connais­sait bien — la concen­tra­tion de l’ar­ti­san qui a oublié le monde, qui n’est plus que ses mains et sa matière. C’é­tait la même concen­tra­tion que celle de Wink­ler devant l’Im­pe­rial Torte, la même que celle de Mil­lard devant une pâte feuille­tée, et en la recon­nais­sant Mil­lard res­sen­tit quelque chose d’i­nat­ten­du — non pas de l’ad­mi­ra­tion, mais de la fraternité.

Freud tous­sa. Klimt se retourna.

— Sig­mund, dit-il. Avec un ami ?

— Un sujet, dit Freud.

— Il veut dire un ami, cor­ri­gea Mil­lard, qui avait appris de Freud lui-même que les mots choi­sis ne sont pas tou­jours les plus sincères.

Klimt rit — un rire large, géné­reux, ter­restre, le rire d’un homme qui aime les choses concrètes et qui se méfie des abstractions.

— Un Fran­çais ? dit-il. On m’a par­lé de vous. Le pâtis­sier de l’Im­pe­rial qui pré­fère la Sachertorte.

Mil­lard sou­pi­ra. La rumeur le pré­cé­dait par­tout. Il serait enter­ré sous cette Sacher­torte. On la gra­ve­rait sur sa tombe — Ci-gît Gus­tave Mil­lard, qui pré­fé­rait la Sachertorte.

— Ce n’est pas ce que j’ai dit, commença-t-il.

— Bien sûr que non. Per­sonne à Vienne ne dit ce qu’il dit. C’est le charme de cette ville — tout le monde ment, mais avec tel­le­ment d’é­lé­gance qu’on appelle ça de la culture.

Klimt posa son pin­ceau, s’es­suya les mains sur sa blouse — geste qui ache­va de recou­vrir le tis­su d’or — et s’ap­pro­cha de Mil­lard. Il le regar­da. Pas comme Freud regar­dait — de l’in­té­rieur vers l’in­té­rieur. Klimt regar­dait de l’ex­té­rieur vers l’ex­té­rieur. Il regar­dait les mains, les épaules, la ligne du cou, la façon dont la lumière tom­bait sur le visage.

— Vous avez des mains inté­res­santes, dit-il.

Encore ce mot. Mil­lard com­men­çait à le détester.

— Pas vos mains à vous, pré­ci­sa Klimt. Les mains de quel­qu’un qui est avec vous. Une femme. Il y a de la farine sur votre manche droite et du par­fum sur votre manche gauche — un par­fum de vio­lette, qui n’est pas cou­rant chez les pâtissiers.

La com­tesse por­tait un par­fum de vio­lette. Mil­lard n’y avait jamais prê­té atten­tion consciem­ment, mais son bras gauche — le bras qui posait l’as­siette, le bras qui frô­lait par­fois la table, par­fois le fau­teuil, par­fois la main de la com­tesse dans un acci­dent de proxi­mi­té — son bras gauche, appa­rem­ment, s’en souvenait.

Klimt sou­rit.

— Ame­nez-la-moi, dit-il.

— Qui ?

— La femme à la vio­lette. J’ai­me­rais la peindre.

— Je ne sais pas si…

— Dites-lui que Gus­tav Klimt aime­rait la peindre. Si elle est vien­noise — ou hon­groise, ou n’im­porte quoi d’a­ris­to­cra­tique — elle sau­ra ce que ça signi­fie. Et si elle ne le sait pas, tant mieux — les femmes qui ne savent pas ce que ça signi­fie sont les meilleures modèles.

Freud obser­vait l’é­change avec un inté­rêt cli­nique, le car­net ouvert, la plume en l’air.

— Remar­quez, mur­mu­ra-t-il à Mil­lard en sor­tant, qu’il a iden­ti­fié une femme dans votre vie avant que vous ne m’en ayez jamais par­lé. Un peintre voit par les sur­faces. Un méde­cin voit par les pro­fon­deurs. Les deux arrivent au même endroit, mais par des che­mins opposés.

— Je n’ai pas de femme dans ma vie, dit Millard.

— Vous avez de la vio­lette sur votre manche, dit Freud. La vio­lette n’est jamais innocente.

Mil­lard ne répon­dit pas. Dehors, la Ring­strasse brillait sous un froid soleil d’hi­ver, et la cou­pole dorée du Seces­sion lui­sait comme un gâteau qu’on vient de glacer.

*     *     *

Il trans­mit le mes­sage, évi­dem­ment. Pas le len­de­main — il atten­dit trois jours, par une pudeur qui n’é­tait pas de la pru­dence mais de la peur — et quand il le fit, posant l’as­siette du jour sur la table de la chambre 214, il le fit mal, parce que Mil­lard fai­sait tout mal quand il s’a­gis­sait de par­ler et tout bien quand il s’a­gis­sait de pétrir.

— J’ai ren­con­tré un peintre, dit-il. Il s’ap­pelle Klimt.

La com­tesse leva les yeux de son livre. Ce jour-là elle lisait Schnitz­ler — Mil­lard avait aper­çu le nom sur la cou­ver­ture — et l’ombre d’un sou­rire flot­tait sur ses lèvres, un sou­rire emprun­té au livre et pas encore rendu.

— Gus­tav Klimt, dit-elle. Tout le monde parle de lui.

— Il vou­drait vous peindre.

Le sou­rire dis­pa­rut. Quelque chose d’autre prit sa place — pas de la sur­prise, pas de la vani­té, mais un cal­cul rapide, un pesage invi­sible des consé­quences, et Mil­lard com­prit que la com­tesse Szápá­ry était une femme qui mesu­rait le poids de chaque déci­sion avant de la prendre, même quand elle don­nait l’im­pres­sion de ne rien mesu­rer du tout.

— Com­ment sait-il que j’existe ? demanda-t-elle.

Mil­lard rougit.

— Il a vu… il a devi­né… il y a un par­fum sur ma manche.

La com­tesse regar­da la manche de Mil­lard. Elle regar­da Mil­lard. Et pour la pre­mière fois, son regard chan­gea — pas dans sa cou­leur, qui res­ta verte, ni dans son inten­si­té, qui res­ta la même, mais dans sa direc­tion. Jus­qu’i­ci elle avait regar­dé Mil­lard comme on regarde un pay­sage agréable — avec plai­sir mais sans urgence. Ce jour-là, elle le regar­da comme on regarde un homme.

— Dites à Herr Klimt que je réflé­chi­rai, dit-elle.

Mil­lard com­prit, avec la clair­voyance sou­daine et inutile des hommes qui com­prennent trop tard, qu’il venait de com­mettre une erreur — non pas lin­guis­tique cette fois, mais stra­té­gique. Il avait ame­né un rival dans un jeu qu’il ne savait même pas qu’il jouait. Klimt pein­drait la com­tesse. Klimt, avec son rire large et ses mains cou­vertes d’or, sédui­rait pro­ba­ble­ment la com­tesse — car Klimt sédui­sait tout le monde, c’é­tait une loi vien­noise aus­si incon­tes­table que la supé­rio­ri­té de l’O­pé­ra sur le Burg­thea­ter. Et Mil­lard res­te­rait dans sa cui­sine avec ses Kip­ferl et son bras gauche qui sen­tait la violette.

Mais il ne dit rien, parce qu’il n’y avait rien à dire, et parce que les gâteaux refroidissaient.

CHA­PITRE 6 — LA COMMANDE

Février arri­va sur Vienne comme un huis­sier — froid, gris, inexo­rable, por­teur de mau­vaises nou­velles. Le Danube char­riait des blocs de glace qui cognaient contre les piles des ponts avec un bruit sourd que les habi­tants de la ville n’en­ten­daient plus, à force, mais qui tenait les étran­gers éveillés la nuit, et Mil­lard, dans sa chambre de la Schwind­gasse, les entendait.

Il ne dor­mait plus bien. La com­tesse avait dit oui à Klimt — Pepi le lui avait rap­por­té avec une mine de conspi­ra­teur ravi, car Pepi savait tout ce qui se pas­sait à l’Im­pe­rial et trou­vait la vie des adultes aus­si pas­sion­nante qu’un feuille­ton du Wie­ner Tag­blatt. Elle posait le matin, au Seces­sion, et ren­trait à l’hô­tel pour le thé, et quand Mil­lard mon­tait l’as­siette, elle ne par­lait plus de la même façon — elle par­lait de Klimt. De sa façon de tra­vailler, de cette concen­tra­tion ani­male, de l’or qu’il posait sur la toile avec les doigts, sans pin­ceau, comme un bou­lan­ger pétrit sa pâte.

— Il peint comme vous faites de la pâtis­se­rie, dit-elle un jour.

Mil­lard encais­sa le coup en silence. Être com­pa­ré à Klimt aurait dû le flat­ter. Mais la com­pa­rai­son, faite par cette femme, dans cette chambre, avec cette voix, était un rap­pel — vous êtes le même genre d’homme, sauf qu’il est célèbre et que vous ne l’êtes pas, il peint des toiles qui dure­ront et vous faites des gâteaux qui seront man­gés avant la fin de la journée.

Il redes­cen­dit aux cui­sines avec cette amer­tume fami­lière, cette amer­tume qu’il por­tait depuis Paris comme une valise trop lourde et dont il ne par­ve­nait pas à se défaire. Wink­ler le regar­da entrer avec son regard bleu de tou­jours, et Mil­lard, pour la pre­mière fois, ne bais­sa pas les yeux. Quelque chose avait chan­gé — non pas entre eux, car entre eux rien ne chan­ge­rait jamais tout à fait, mais en Mil­lard. L’a­mer­tume, étran­ge­ment, le ren­dait plus fort. Comme si la dou­leur, au lieu de le dimi­nuer, lui don­nait de la matière.

Ce soir-là, il tra­vailla tard. Seul dans les cui­sines — même Pepi était par­ti — il ouvrit son car­net noir et com­men­ça à des­si­ner. Pas un gâteau. Un monu­ment. Une archi­tec­ture de sucre, de crème, de cho­co­lat et de mas­se­pain qui com­bi­nait tout ce qu’il avait appris — les tech­niques fran­çaises, les secrets vien­nois qu’il avait volés du regard, et quelque chose d’autre, quelque chose qui n’ap­par­te­nait qu’à lui et qui n’a­vait pas encore de forme.

Il des­si­na jus­qu’à minuit. Puis il déchi­ra la page, parce qu’elle n’é­tait pas assez bien. Puis il la ramas­sa, parce qu’elle était presque assez bien, et que « presque » est le mot le plus impor­tant du voca­bu­laire d’un pâtissier.

*     *     *

Le lun­di 10 février 1890, à neuf heures du matin, le direc­teur Schön­berg des­cen­dit aux cui­sines pour la deuxième fois de l’his­toire récente de l’Im­pe­rial. Cette fois, il ne venait pas gron­der. Il venait transpirer.

— Mes­sieurs, dit-il — et il avait cette pâleur spé­ci­fique des direc­teurs d’hô­tel qui viennent de rece­voir une nou­velle à la fois extra­or­di­naire et ter­ri­fiante —, nous avons reçu une com­mande de la Hofburg.

La Hof­burg. Le palais impé­rial. L’empereur.

Le silence qui tom­ba sur les cui­sines n’a­vait rien à voir avec les silences pré­cé­dents. C’é­tait un silence sacré, un silence de cathé­drale. Herr Gru­ber, le Küchen­chef, posa son cou­teau. Wink­ler posa sa poche à douille. Franz le roux ces­sa de res­pi­rer, ce qui pour un homme qui rou­lait des crois­sants toute la jour­née repré­sen­tait un exploit phy­sio­lo­gique considérable.

— Sa Majes­té l’empereur Fran­çois-Joseph, pour­sui­vit Schön­berg en essuyant ses lunettes avec une fré­né­sie qui mena­çait de pul­vé­ri­ser les verres, don­ne­ra un dîner le 1er mars en l’hon­neur d’une délé­ga­tion du sul­tan otto­man. Le dîner aura lieu à la Hof­burg, mais les des­serts — Schön­berg s’in­ter­rom­pit pour ava­ler sa salive — les des­serts ont été com­man­dés à l’Imperial.

Pas au Sacher. À l’Imperial.

L’in­for­ma­tion mit quelques secondes à atteindre toutes les par­ties du cer­veau de chaque cui­si­nier pré­sent, puis elle explo­sa, silen­cieu­se­ment, comme un feu d’ar­ti­fice sous l’eau. L’empereur com­man­dait ses des­serts à l’Im­pe­rial. L’empereur pré­fé­rait l’Im­pe­rial au Sacher. L’empereur avait choi­si son camp dans la guerre des gâteaux, et ce camp était le leur.

Wink­ler fut le pre­mier à parler.

— Com­bien de couverts ?

— Quatre-vingts.

— Quelles contraintes ?

— Il y aura des musul­mans dans la délé­ga­tion. Pas d’al­cool dans les des­serts. Et l’empereur a spé­ci­fi­que­ment deman­dé — Schön­berg consul­ta un papier, comme s’il n’o­sait pas faire confiance à sa propre mémoire — « quelque chose qui montre le meilleur de notre pâtis­se­rie, quelque chose qui sur­prenne nos amis otto­mans et qui honore notre maison ».

Quelque chose qui sur­prenne. Le mot flot­ta dans l’air des cui­sines comme un papillon dans une serre — déli­cat, impré­vi­sible, et sus­cep­tible de mou­rir à tout instant.

Wink­ler hocha la tête. Son visage n’ex­pri­mait rien — ni joie, ni peur, ni orgueil. Mais ses mains, Mil­lard le vit, trem­blaient légè­re­ment. Les mains de Wink­ler trem­blaient, et cela seul suf­fi­sait à mesu­rer l’im­men­si­té de l’enjeu.

— Je m’en occupe, dit Winkler.

Schön­berg remon­ta à son bureau. La vie reprit dans les cui­sines — les cou­teaux, les cas­se­roles, le bruit, la vapeur — mais quelque chose avait chan­gé dans l’at­mo­sphère, une ten­sion nou­velle, élec­trique, comme l’air avant l’orage.

Mil­lard retour­na à ses Kip­ferl. Il n’a­vait rien dit. On ne lui avait rien deman­dé. Il était le Fran­çais, l’ac­ci­dent de par­cours, le pro­blème Sacher­torte — on ne confie pas les des­serts de l’empereur à un homme qui a publi­que­ment fait l’é­loge du camp ennemi.

Mais dans la poche de son tablier, il y avait la page frois­sée de la nuit — le des­sin, le monu­ment, l’ar­chi­tec­ture de sucre. Et dans sa tête, la voix de Freud : « Trou­vez un palais vierge. »

Les Otto­mans. Des hommes qui ne connais­saient ni la Sacher­torte ni l’Im­pe­rial Torte. Des hommes dont le palais n’a­vait pas de com­pa­rai­son vien­noise. Des palais vierges.

Mil­lard rou­la ses Kip­ferl et ne dit rien.

*     *     *

Les jours sui­vants, Wink­ler tra­vailla comme un pos­sé­dé. Le labo­ra­toire, d’or­di­naire silen­cieux et ordon­né, devint un champ de bataille — des essais de gâteaux par­tout, des bocaux ouverts, des notes grif­fon­nées, des appren­tis ter­ro­ri­sés cou­rant dans les cou­loirs avec des pla­teaux de tests que Wink­ler goû­tait, recra­chait, jugeait insuf­fi­sants et jetait avec une vio­lence conte­nue qui fai­sait trem­bler les éta­gères de cuivre.

Le pro­blème était le sui­vant : Wink­ler savait faire des gâteaux magni­fiques. Wink­ler savait faire des gâteaux vien­nois, autri­chiens, mit­te­leu­ro­péens, des gâteaux qui par­laient le lan­gage de la Ring­strasse et du Pra­ter et des cafés de la Kärnt­ner Strasse. Mais l’empereur avait deman­dé quelque chose qui sur­prenne des Otto­mans. Et Wink­ler ne connais­sait rien aux Otto­mans. Il ne connais­sait rien à la pâtis­se­rie orien­tale, aux bak­la­vas, aux lou­koums, à la fleur d’o­ran­ger, à l’eau de rose, à la pis­tache d’A­lep. Son monde sucré s’ar­rê­tait aux fron­tières de l’Em­pire, et au-delà de ces fron­tières il y avait le néant — un néant par­fu­mé de car­da­mome et de mas­tic dont il ne pos­sé­dait pas la carte.

Mil­lard obser­vait. Du fond de son coin mal éclai­ré, der­rière sa mon­tagne de Kip­ferl, il obser­vait Wink­ler se débattre, et il res­sen­tait quelque chose de com­plexe — un mélange de satis­fac­tion mes­quine (Wink­ler souf­frait, et Mil­lard n’é­tait pas assez bon pour ne pas en tirer un peu de plai­sir) et d’empathie pro­fes­sion­nelle (un pâtis­sier qui ne trouve pas sa recette est un ani­mal bles­sé, et même son enne­mi peut le plaindre).

Au Landt­mann, Mil­lard racon­ta la situa­tion à Freud.

— La com­mande de l’empereur, dit Freud. La scène pri­mi­tive de tout arti­san — le moment où le père vous juge.

— L’empereur n’est pas mon père.

— Non, mais il repré­sente ce que repré­sente le père — l’au­to­ri­té, la recon­nais­sance, le ver­dict. Votre pièce mon­tée est tom­bée devant le ministre. Si le gâteau de l’empereur échoue, c’est votre pièce mon­tée qui tombe une deuxième fois.

— Ce n’est pas mon gâteau. C’est celui de Winkler.

Freud reti­ra ses lunettes, les essuya — il avait pris ce geste à Schön­berg, ou Schön­berg l’a­vait pris à lui, ou les deux l’a­vaient pris à la même source, cette anxié­té vien­noise qui s’ex­prime par le polis­sage des verres.

— Herr Mil­lard, dit-il, je vais vous poser une ques­tion et je veux une réponse hon­nête. Si l’on vous don­nait carte blanche — si l’on vous disait : « Faites ce que vous vou­lez pour l’empereur » — que feriez-vous ?

Mil­lard ne répon­dit pas tout de suite. Il pen­sa au des­sin frois­sé dans sa poche. Il pen­sa aux nuits dans les cui­sines, au car­net noir, aux tech­niques volées du regard, au Stru­del revi­si­té, au Mille-feuille à la vien­noise, à tout ce tra­vail clan­des­tin qu’il menait depuis des semaines sans savoir à quoi il servait.

— Je ferais quelque chose qui n’existe pas encore, dit-il.

— Bien, dit Freud. C’est la seule réponse qui vaille. Le pro­blème, main­te­nant, c’est de faire en sorte qu’on vous la pose.

*     *     *

Pepi fut le mes­sa­ger. Pepi, qui voyait tout, qui enten­dait tout, qui cir­cu­lait entre les étages et les sous-sols avec l’in­vi­si­bi­li­té des mitrons et l’in­tel­li­gence des espions, Pepi vint trou­ver Mil­lard un soir dans les cui­sines désertées.

— Wink­ler est en panique, dit-il.

— Je sais.

— Non, vous ne savez pas. Il a détruit trois essais aujourd’­hui. Il a crié sur Franz — Wink­ler ne crie jamais. Et Schön­berg est des­cen­du deux fois deman­der où en étaient les choses. Il reste quinze jours.

Mil­lard regar­da Pepi. Pepi le regar­da. Et dans ce regard échan­gé entre un homme de trente-deux ans et un gar­çon de qua­torze, dans cette cui­sine vide qui sen­tait le beurre et le regret, quelque chose se déci­da — non pas un plan, pas encore, mais la pos­si­bi­li­té d’un plan, cette lueur fra­gile qui pré­cède les idées et qu’il ne faut sur­tout pas tou­cher de peur de l’éteindre.

— Pepi, dit Mil­lard. Tu connais le bureau de Schönberg ?

— Mieux que Schön­berg lui-même.

— Est-ce que tu pour­rais, demain matin, poser quelque chose sur son bureau avant qu’il n’arrive ?

Pepi sou­rit. Ce sou­rire de chat, ce sou­rire de Che­shire, ce sou­rire qui disait : je suis un mitron de qua­torze ans et le monde des adultes est un jeu dont je connais les règles mieux que les joueurs.

— Quoi ? dit-il.

Mil­lard sor­tit de sa poche la page frois­sée. Le des­sin. Le monu­ment. L’ar­chi­tec­ture de sucre, de crème, de cho­co­lat et de mas­se­pain. Un gâteau qui n’exis­tait pas encore — un gâteau qui ne serait ni fran­çais ni vien­nois mais les deux, et ni les deux non plus, un gâteau qui par­le­rait aux Otto­mans parce qu’il leur par­le­rait dans une langue que per­sonne ne connais­sait encore, la langue de l’entre-deux, du pas­sage, du mélange, cette langue que Mil­lard par­lait sans le savoir depuis qu’il mas­sa­crait l’al­le­mand et que ses erreurs, trans­for­mées par Freud en révé­la­tions et par la com­tesse en poé­sie invo­lon­taire, avaient fini par deve­nir un idiome.

— Pose ça sur son bureau, dit Mil­lard. Sans signer.

— Sans signer ?

— Sans signer.

Pepi prit la feuille. Il la regar­da — le des­sin, les anno­ta­tions, les flèches, les cro­quis de détail. Il ne com­pre­nait pas tout. Mais il com­pre­nait l’es­sen­tiel, parce que Pepi com­pre­nait tou­jours l’es­sen­tiel, et l’es­sen­tiel était ceci : Mil­lard jouait son va-tout.

— D’ac­cord, dit Pepi.

Et il dis­pa­rut dans les esca­liers de ser­vice, la feuille pliée dans la poche de son tablier, avec la légè­re­té d’un gamin qui porte, sans le savoir, le des­tin d’un pâtis­sier fran­çais, l’hon­neur d’un hôtel vien­nois, et le des­sert d’un empereur.

Lire la suite…

Tags de cet article: , ,