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La Ring­strasse
Torte

La Ring­strasse Torte

Cha­pitres 7 et 8

CHA­PITRE 7 — L’EFFONDREMENT

Deux choses se pro­dui­sirent le len­de­main matin.

La pre­mière : Schön­berg trou­va le des­sin sur son bureau, ano­nyme, plié en quatre, posé entre le cour­rier du jour et un cen­drier propre. Il le déplia, le regar­da lon­gue­ment, le retour­na, cher­cha une signa­ture, n’en trou­va pas, le regar­da encore. Puis il le posa à plat, s’as­sit, reti­ra ses lunettes, les essuya, les remit, et le regar­da une troi­sième fois.

La seconde : Wink­ler, dans son labo­ra­toire, jeta à la pou­belle son qua­trième essai consé­cu­tif — une ten­ta­tive de Torte au sésame et au miel qui avait le goût approxi­ma­tif d’un meuble ciré — et frap­pa du poing sur le plan de tra­vail en marbre, ce qui est dou­lou­reux pour le poing et sans effet sur le marbre, et qui fit sur­sau­ter Franz, Aloi­sia, les deux appren­tis et un livreur de farine qui pas­sait par là et qui racon­te­rait la scène, le soir même, dans trois bras­se­ries différentes.

Ces deux évé­ne­ments conver­gèrent vers un troi­sième, qui eut lieu à onze heures, quand Schön­berg des­cen­dit aux cui­sines — pour la troi­sième fois en trois mois, un record abso­lu qui ne serait pas bat­tu avant l’ef­fon­dre­ment de l’Em­pire — et convo­qua Wink­ler et Mil­lard dans son bureau.

Mil­lard mon­ta l’es­ca­lier avec le cœur bat­tant. Wink­ler mon­ta l’es­ca­lier avec le visage fer­mé. Ils entrèrent ensemble dans le bureau, et Schön­berg, assis der­rière sa table, le des­sin déplié devant lui, les regar­da tour à tour.

— Ce des­sin, dit-il. Qui l’a fait ?

Silence.

Wink­ler regar­da le des­sin. Mil­lard regar­da le des­sin. Les deux le recon­nurent au même ins­tant — Wink­ler parce qu’il savait que ce n’é­tait pas le sien, et Mil­lard parce qu’il savait que c’é­tait le sien, et que le sien n’au­rait pas dû se trou­ver sur ce bureau, du moins pas de cette façon, pas sans signa­ture, pas comme un mes­sage dans une bou­teille lan­cé par un mitron de qua­torze ans.

— Ce n’est pas de moi, dit Winkler.

Schön­berg se tour­na vers Mil­lard. Mil­lard ouvrit la bouche. Puis la refer­ma. Puis l’ou­vrit à nou­veau, parce qu’il fal­lait bien dire quelque chose, et que men­tir à un direc­teur d’hô­tel qui tient votre ave­nir entre ses mains est plus dif­fi­cile que men­tir à un pâtis­sier qui tient un cou­teau à gla­cer, bien que les deux soient dangereux.

— C’est moi, dit-il.

Wink­ler le regar­da. Pas avec colère — ce qui aurait été sup­por­table — mais avec quelque chose de pire : de la stu­pé­fac­tion. Comme si un chien qu’il croyait dres­ser s’é­tait sou­dain mis à par­ler latin.

Schön­berg posa le des­sin entre eux.

— Expli­quez.

Mil­lard expli­qua. Il expli­qua mal, parce qu’il expli­quait tou­jours mal — son fran­çais deve­nait confus dès que l’é­mo­tion mon­tait, comme si l’al­le­mand approxi­ma­tif avait conta­mi­né le fran­çais, et que les deux langues, désor­mais, se sabo­taient mutuel­le­ment dans sa bouche. Mais l’es­sen­tiel pas­sa : un gâteau qui mêle­rait la tech­nique fran­çaise du feuille­tage à la ron­deur vien­noise du mas­se­pain, le tout par­fu­mé à la fleur d’o­ran­ger et à la pis­tache, parce que les Otto­mans connais­saient ces saveurs, parce que la fleur d’o­ran­ger était le pont entre l’O­rient et l’Oc­ci­dent, parce que —

— Parce que c’est ce que nous avons de mieux à offrir, dit Mil­lard. Pas un gâteau autri­chien. Pas un gâteau fran­çais. Un gâteau de Vienne — et Vienne est l’en­droit où l’O­rient et l’Oc­ci­dent se sont tou­jours ren­con­trés, même quand ils se fai­saient la guerre, même quand les Turcs assié­geaient les murs, même quand —

Il s’ar­rê­ta, parce qu’il venait de se rendre compte qu’il par­lait du siège de Vienne par les Otto­mans en 1683 à un direc­teur d’hô­tel qui devait orga­ni­ser un dîner pour les des­cen­dants de ces mêmes Otto­mans, ce qui était diplo­ma­ti­que­ment maladroit.

Schön­berg essuya ses lunettes.

Wink­ler ne dit rien. Son silence était un silence de cal­cul — Mil­lard le connais­sait main­te­nant assez pour en dis­tin­guer les nuances. Ce silence-là pesait le pour et le contre. Le pour : le des­sin était bon, peut-être même très bon, et Wink­ler, qui était un excellent pâtis­sier avant d’être un homme ran­cu­nier, le voyait. Le contre : accep­ter le des­sin de Mil­lard reve­nait à admettre son propre échec, ce qui dans la hié­rar­chie des humi­lia­tions vien­noises se situait quelque part entre la faillite et la mort.

— C’est réa­li­sable ? deman­da Schön­berg à Winkler.

Wink­ler prit le des­sin. Il l’exa­mi­na avec l’œil pro­fes­sion­nel, l’œil qui ne ment pas, l’œil qui met de côté l’or­gueil et l’hos­ti­li­té et ne voit que la matière, les pro­por­tions, la faisabilité.

— C’est réa­li­sable, dit-il. C’est même — il cher­cha un autre mot, ne le trou­va pas — intéressant.

Mil­lard faillit rire. Inté­res­sant. Le mot le pour­sui­vrait jus­qu’à la tombe.

— Bien, dit Schön­berg. Vous tra­vaille­rez ensemble.

C’é­tait une phrase de six mots, et cha­cun d’eux était une catas­trophe en puis­sance. Vous — les deux, l’en­ne­mi et le rival. Tra­vaille­rez — non pas « col­la­bo­re­rez », non pas « coopé­re­rez », mais tra­vaille­rez, le mot le plus neutre et le plus impi­toyable. Ensemble — le mot impos­sible, le mot que toute l’his­toire de Mil­lard à Vienne avait ren­du impensable.

Wink­ler sor­tit sans un mot. Mil­lard le sui­vit. Dans l’es­ca­lier, entre le pre­mier étage et le sous-sol, dans cette zone inter­mé­diaire qui n’ap­par­te­nait ni au monde d’en haut ni au monde d’en bas, Wink­ler s’ar­rê­ta et se retourna.

— Herr Mil­lard, dit-il. Je vais tra­vailler avec vous parce que Herr Schön­berg me l’or­donne. Je vais exé­cu­ter votre des­sin parce que votre des­sin est bon — et je ne suis pas assez stu­pide pour sacri­fier l’hon­neur de ma cui­sine à ma fier­té. Mais ne vous y trom­pez pas. Ceci n’est pas une vic­toire. Ceci est un sursis.

Puis il des­cen­dit les marches, et Mil­lard res­ta seul dans l’es­ca­lier, entre le marbre d’en haut et la vapeur d’en bas, et se deman­da si Wink­ler venait de lui décla­rer la paix ou la guerre, et conclut que c’é­tait pro­ba­ble­ment les deux, ce qui à Vienne n’a­vait rien de contradictoire.

*     *     *

Les deux semaines qui sui­virent furent les plus étranges de la vie de Gus­tave Mil­lard — et sa vie, depuis la chute de la pièce mon­tée, n’a­vait pas man­qué d’étrangeté.

Wink­ler et Mil­lard tra­vaillaient côte à côte. Pas ensemble — côte à côte, ce qui n’est pas la même chose. Ensemble sup­pose un accord, une direc­tion com­mune, un regard par­ta­gé. Côte à côte ne sup­pose rien — deux hommes devant le même plan de tra­vail, les mains dans la même farine, mais les têtes dans des mondes différents.

Ils ne se par­laient qu’en termes tech­niques. « La tem­pé­ra­ture du cara­mel. » « Le temps de repos de la pâte. » « Le dosage de la fleur d’o­ran­ger. » Pas un mot de plus. Pas un regard de tra­vers. Une poli­tesse de chi­rur­giens au-des­sus d’un patient ouvert — on ne se dis­pute pas quand quel­qu’un saigne sur la table, et le gâteau de l’empereur sai­gnait abon­dam­ment, au sens méta­pho­rique, car chaque essai révé­lait un pro­blème nou­veau et chaque pro­blème exi­geait une solu­tion que ni l’un ni l’autre ne pos­sé­dait seul.

Car c’é­tait là le piège, le piège magni­fique que le des­sin de Mil­lard avait posé sans le vou­loir : le gâteau ne pou­vait être réa­li­sé par un seul homme. Il fal­lait la tech­nique fran­çaise de Mil­lard pour le feuille­tage — ce feuille­tage léger, aérien, presque impu­dent de finesse. Et il fal­lait la tech­nique vien­noise de Wink­ler pour le mas­se­pain — ce mas­se­pain dense, souple, qui tenait la forme sans la rigi­di­té. Seuls, ils échouaient. Ensemble, ils avaient une chance.

Ils le com­prirent le troi­sième jour, quand le pre­mier essai com­plet sor­tit du four.

C’é­tait un désastre. Le feuille­tage de Mil­lard avait écra­sé le mas­se­pain de Wink­ler, ou le mas­se­pain de Wink­ler avait étouf­fé le feuille­tage de Mil­lard — les deux ver­sions furent défen­dues avec une mau­vaise foi égale. Le résul­tat était un objet pâteux, informe, qui res­sem­blait moins à un gâteau qu’à un inci­dent géologique.

Ils se regar­dèrent au-des­sus de l’in­ci­dent géo­lo­gique. Pour la pre­mière fois depuis le pre­mier jour, pour la pre­mière fois depuis les Kip­ferl et le sou­rire-cou­teau, ils étaient à éga­li­té. Deux pâtis­siers devant un échec par­ta­gé, et l’é­chec par­ta­gé est le seul vrai fon­de­ment de la cama­ra­de­rie humaine, comme le savait Freud et comme le savent les soldats.

— Il faut inver­ser l’ordre, dit Winkler.

— Le mas­se­pain d’abord ?

— Le mas­se­pain d’a­bord. Et le feuille­tage par-des­sus, en couche fine. Très fine. Plus fine que tout ce que j’ai jamais vu.

— Je peux faire fin, dit Millard.

— Je sais, dit Wink­ler. J’ai vu vos Kipferl.

C’é­tait la pre­mière fois que Wink­ler men­tion­nait les Kip­ferl sans mépris. Ce n’é­tait pas un com­pli­ment — les com­pli­ments n’exis­taient pas dans le voca­bu­laire de Wink­ler — mais c’é­tait une recon­nais­sance, une recon­nais­sance du bout des lèvres, et dans le monde de Wink­ler les bouts de lèvres valaient davan­tage que les grands discours.

Le deuxième essai fut meilleur. Le troi­sième fut presque bon. Le qua­trième fut bon. Le cin­quième — ils y pas­sèrent une nuit entière, Mil­lard au feuille­tage, Wink­ler au mas­se­pain, Franz au gla­çage, Aloi­sia aux décors de sucre, et Pepi par­tout, cou­rant entre les postes avec du café, des tor­chons propres et cette éner­gie inépui­sable des ado­les­cents qui ne dorment pas — le cin­quième fut quelque chose.

Pas encore un chef-d’œuvre. Pas encore le monu­ment que Mil­lard avait des­si­né dans son car­net noir. Mais quelque chose d’i­né­dit, de trou­blant, de pas encore nom­mé — un gâteau qui sen­tait la fleur d’o­ran­ger et le beurre noi­sette, qui avait la légè­re­té de Paris et la gra­vi­té de Vienne, et qui, quand on le goû­tait, pro­dui­sait un effet que per­sonne dans la cui­sine ne sut décrire, mais que Pepi, avec son génie invo­lon­taire, résu­ma en un mot :

— C’est comme entendre deux langues en même temps et com­prendre les deux.

*     *     *

Le 28 février, trois jours avant le dîner impé­rial, la catas­trophe arriva.

Elle arri­va, comme toutes les catas­trophes dans la vie de Mil­lard, par la voie linguistique.

Le four­nis­seur de pis­taches — un Levan­tin du nom de Harou­ni, ins­tal­lé à Vienne depuis vingt ans et qui four­nis­sait les meilleures pis­taches d’A­lep à toute la Ring­strasse — devait livrer cinq kilos de pis­taches mon­dées le 27 au soir. Mil­lard, char­gé de confir­mer la com­mande par télé­phone — le télé­phone étant une inven­tion récente que l’Im­pe­rial avait adop­tée avec la méfiance que les hôtels de luxe réservent à toute moder­ni­té — Mil­lard, donc, devait dire à Harouni :

— Fünf Kilo ges­chälte Pis­ta­zien, bitte. Lie­fe­rung mor­gen Abend.

Cinq kilos de pis­taches mon­dées, s’il vous plaît. Livrai­son demain soir.

Ce qu’il dit fut :

— Fünf Kilo ges­chälte Pis­ta­zien, bitte. Lie­fe­rung nächste Woche.

Livrai­son la semaine prochaine.

Mor­gen — demain. Nächste Woche — la semaine pro­chaine. La dif­fé­rence est consi­dé­rable. Harou­ni, qui était un com­mer­çant scru­pu­leux, nota « la semaine pro­chaine » et ran­gea la com­mande dans la pile des livrai­sons futures. Mil­lard rac­cro­cha le télé­phone avec la satis­fac­tion de l’homme qui croit avoir accom­pli sa mis­sion, et retour­na aux cuisines.

Le 27 au soir, pas de pistaches.

Le 28 au matin, pas de pistaches.

Le 28 à midi, Wink­ler deman­da les pis­taches, et l’on décou­vrit qu’il n’y avait pas de pis­taches, et l’on décou­vrit pour­quoi il n’y avait pas de pis­taches, et l’on décou­vrit que Mil­lard avait dit « la semaine pro­chaine » au lieu de « demain », et le silence qui tom­ba sur les cui­sines de l’Im­pe­rial fut le plus ter­rible de tous les silences que Mil­lard avait enten­dus depuis son arri­vée à Vienne — un silence qui conte­nait non pas de la colère mais du déses­poir, car sans pis­taches le gâteau de l’empereur était impos­sible, et sans le gâteau de l’empereur l’Im­pe­rial était désho­no­ré, et tout cela à cause d’un mot, un seul mot, pro­non­cé par un Fran­çais qui n’ap­pren­drait jamais l’allemand.

Wink­ler posa ses mains à plat sur le plan de tra­vail. Ses mains ne trem­blaient plus. Elles étaient immo­biles, et cette immo­bi­li­té était plus effrayante que n’im­porte quel tremblement.

— Nächste Woche, dit-il.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait un constat, un diag­nos­tic, un épitaphe.

— Je… je croyais avoir dit mor­gen, mur­mu­ra Millard.

— Vous croyez tou­jours avoir dit ce que vous n’a­vez pas dit. C’est votre talent le plus remar­quable, Herr Mil­lard. Le seul, peut-être, qui soit véri­ta­ble­ment inépuisable.

Schön­berg fut aler­té. Schön­berg des­cen­dit. Schön­berg essuya ses lunettes si fré­né­ti­que­ment que le verre gauche se fêla, ce qui ajou­ta à son désar­roi une note de céci­té par­tielle qui ren­dait la scène encore plus navrante.

— Trou­vez des pis­taches, dit-il. Je me moque de com­ment. Le dîner est après-demain.

Mais c’é­tait un same­di soir. Les four­nis­seurs étaient fer­més. Les mar­chés étaient fer­més. Les pis­taches d’A­lep ne poussent pas dans les parcs de Vienne, et même si elles y pous­saient, elles ne seraient pas mon­dées, et mon­der cinq kilos de pis­taches en deux jours, en plus de pré­pa­rer le reste du gâteau, était humai­ne­ment impossible.

Mil­lard se retrou­va seul dans les cui­sines. Wink­ler était par­ti — pas chez lui, pas au café, mais quelque part dans les pro­fon­deurs de l’hô­tel, dans un de ces recoins dont per­sonne ne connais­sait l’u­sage, pour digé­rer sa fureur en silence. Franz avait dis­pa­ru. Aloi­sia était res­tée, impas­sible à son poste de sucre, mais son impas­si­bi­li­té était celle du témoin qui a com­pris que l’ac­cu­sé est condam­né et qui ne peut rien faire.

Pepi appa­rut. Pepi appa­rais­sait tou­jours quand tout s’ef­fon­drait — c’é­tait son don, sa grâce, cette capa­ci­té des très jeunes à sur­gir dans les ruines comme l’herbe pousse entre les pavés.

— Les pis­taches, dit Pepi.

— Il n’y a pas de pistaches.

— Non. Mais il y a Harouni.

— Harou­ni est fermé.

— Le maga­sin de Harou­ni est fer­mé. Mais Harou­ni habite au-des­sus de son maga­sin. Et Harou­ni a un fils qui a qua­torze ans et qui joue au foot­ball avec moi le dimanche dans le Prater.

Mil­lard regar­da Pepi. Pepi sou­rit son sou­rire de Cheshire.

Une heure plus tard, Pepi était de retour avec cinq kilos de pis­taches d’A­lep dans un sac de toile — non mon­dées, certes, mais pré­sentes, tan­gibles, vertes et odo­rantes. Harou­ni fils les avait prises dans l’en­tre­pôt de son père pen­dant que son père dor­mait, avec la pro­messe que Pepi le lais­se­rait mar­quer trois buts dimanche pro­chain, pro­messe que Pepi n’a­vait aucune inten­tion de tenir mais qu’il avait for­mu­lée avec une sin­cé­ri­té si convain­cante que Harou­ni fils n’a­vait pas hésité.

Res­tait le mon­dage. Cinq kilos de pis­taches à mon­der à la main, dans la nuit de same­di à dimanche, pen­dant que le reste de la bri­gade dormait.

Mil­lard mon­da des pis­taches jus­qu’à trois heures du matin. Pepi mon­da des pis­taches à côté de lui, ses petites mains rapides et pré­cises — plus rapides que celles de Mil­lard, à vrai dire, car les doigts de qua­torze ans sont plus agiles que les doigts de trente-deux, ce que les pâtis­siers savent et que les adultes oublient.

À trois heures, une ombre des­cen­dit l’es­ca­lier de service.

Aloi­sia. Mas­sive, silen­cieuse, enve­lop­pée d’un châle de laine par-des­sus sa che­mise de nuit. Elle ne dit rien. Elle s’as­sit, prit une poi­gnée de pis­taches, et com­men­ça à monder.

À quatre heures, une deuxième ombre. Franz le roux, les che­veux en bataille, les yeux gon­flés de som­meil. Il ne dit rien non plus. Il s’as­sit et monda.

À cinq heures, les cinq kilos étaient mon­dés. Les quatre — Mil­lard, Pepi, Aloi­sia, Franz — se regar­dèrent au-des­sus de la mon­tagne de pis­taches vertes, et dans ce regard il y avait quelque chose que Mil­lard n’a­vait jamais vu dans les cui­sines de l’Im­pe­rial, quelque chose qui n’é­tait pas de l’a­mi­tié — c’é­tait trop tôt pour l’a­mi­tié — mais qui lui res­sem­blait de loin, comme un Kip­ferl res­semble de loin à un croissant.

Et c’est à ce moment — cinq heures du matin, le 1er mars 1890, le jour du dîner impé­rial — que Wink­ler entra dans les cuisines.

Il vit les pis­taches. Il vit Mil­lard. Il vit Pepi, Aloi­sia, Franz, les coques vides, les mains vertes, les visages fati­gués. Il vit tout, et tout ce qu’il vit lui déplut et l’é­mut en pro­por­tions égales, car Wink­ler était un homme chez qui le déplai­sir et l’é­mo­tion coexis­taient comme le sucre et le sel dans un cara­mel au beurre salé — en se ren­for­çant mutuellement.

Il ne dit rien. Il noua son tablier, se lava les mains, et com­men­ça à travailler.

*     *     *

La jour­née du 1er mars fut un cau­che­mar orga­ni­sé. Qua­rante-deux per­sonnes dans les cui­sines, cha­cune à son poste, cha­cune ten­due comme une corde de vio­lon, et au centre de cette ten­sion le gâteau — le gâteau de l’empereur, le gâteau impos­sible, qui pre­nait forme heure après heure sous les mains com­bi­nées de Wink­ler et de Millard.

Mil­lard pré­pa­rait le feuille­tage. Il le fai­sait avec une concen­tra­tion qu’il n’a­vait jamais atteinte, une concen­tra­tion qui excluait tout — la com­tesse, Klimt, Freud, Paris, le ministre, les favo­ris — tout sauf la pâte, le beurre, le rou­leau, le pli. Pli après pli, couche après couche, le feuille­tage deve­nait ce qu’il devait être — une archi­tec­ture de rien, un immeuble de vide, une cathé­drale d’air empri­son­née entre des feuilles de beurre si fines qu’on voyait le jour au travers.

Wink­ler pré­pa­rait le mas­se­pain. Le mas­se­pain de Wink­ler était une chose sérieuse — pas le mas­se­pain mou et sucré des confi­se­ries, mais un mas­se­pain dense, ferme, qui tenait la forme comme le marbre tient la forme de la sta­tue, et qui fon­dait pour­tant sur la langue avec une dou­ceur inat­ten­due, comme si la sévé­ri­té n’é­tait qu’une appa­rence et que le vrai visage du mas­se­pain était la tendresse.

Aloi­sia tra­vaillait sur les décors — des feuilles de sucre doré qui rap­pe­laient les motifs otto­mans, des ara­besques de cara­mel ins­pi­rées des faïences d’Iz­nik, et au som­met du gâteau, comme un cou­ron­ne­ment, une fleur de sucre filé qui n’é­tait ni une rose occi­den­tale ni une tulipe orien­tale mais quelque chose entre les deux, une fleur inven­tée, une fleur de nulle part.

Franz gla­çait. Pepi cou­rait. Les appren­tis trem­blaient. Et le gâteau montait.

À quatre heures de l’a­près-midi, il était prêt.

Il mesu­rait soixante cen­ti­mètres de haut — moins que la pièce mon­tée du ministre, mais infi­ni­ment plus com­plexe. Ses quatre étages super­po­saient le feuille­tage de Mil­lard et le mas­se­pain de Wink­ler en couches alter­nées, sépa­rées par une crème à la pis­tache dont le vert pâle lui­sait dans la lumière des lampes à gaz. Le gla­çage était d’un brun pro­fond, presque noir, un miroir de cho­co­lat dans lequel se reflé­taient les dorures du pla­fond. Et les décors d’A­loi­sia — les feuilles d’or, les ara­besques, la fleur impos­sible — trans­for­maient l’en­semble en un objet qui n’ap­par­te­nait plus tout à fait à la pâtis­se­rie mais à cet espace flou et ver­ti­gi­neux qui se trouve entre l’ar­ti­sa­nat et l’art, entre le comes­tible et le sacré.

La bri­gade regar­da le gâteau. Wink­ler regar­da le gâteau. Mil­lard regar­da le gâteau. Et pen­dant un ins­tant — un ins­tant seule­ment, mais un ins­tant qui dura assez long­temps pour que tout le monde le sente — il n’y eut plus de Fran­çais et d’Au­tri­chien, plus de Mil­lard et de Wink­ler, plus de guerre et de ran­cune. Il n’y eut que le gâteau, et le gâteau était beau.

Puis l’ins­tant pas­sa, parce que les ins­tants passent, et Wink­ler rede­vint Wink­ler, et le trans­port commença.

Le trans­port. Le mot seul suf­fit à expli­quer la suite.

Trans­por­ter un gâteau de soixante cen­ti­mètres de haut et de quinze kilos depuis les cui­sines de l’Ho­tel Impe­rial jus­qu’à la Hof­burg — un tra­jet de huit cents mètres le long de la Ring­strasse — est un exer­cice qui relève moins de la logis­tique que de la prière. On avait pré­vu une voi­ture atte­lée, un pla­teau spé­cial fixé par des sangles, un iti­né­raire soi­gneu­se­ment étu­dié pour évi­ter les pavés les plus dis­joints. Mil­lard devait accom­pa­gner le gâteau. Wink­ler aus­si. Les deux, ensemble, dans la voi­ture, avec le gâteau entre eux — une situa­tion qui, dans d’autres cir­cons­tances, aurait pu être comique, mais qui ce soir-là était solen­nelle comme un enter­re­ment ou un bap­tême, ce qui revient sou­vent au même.

La voi­ture s’é­bran­la. La Ring­strasse, en cette fin d’a­près-midi de mars, était encom­brée de fiacres, de tram­ways hip­po­mo­biles, de pié­tons et d’une fan­fare mili­taire qui répé­tait on ne savait quoi pour on ne savait quelle occa­sion. Le cocher avan­çait au pas. Mil­lard tenait le pla­teau d’un côté. Wink­ler tenait le pla­teau de l’autre. Le gâteau, entre eux, oscil­lait dou­ce­ment — à peine, presque rien, un fré­mis­se­ment — mais ce fré­mis­se­ment suf­fi­sait à faire mon­ter la sueur au front de Mil­lard, parce que Mil­lard connais­sait les fré­mis­se­ments, il les avait étu­diés mal­gré lui le soir de la pièce mon­tée, et il savait que le fré­mis­se­ment est le pre­mier signe, l’a­ver­tis­se­ment, le mur­mure du désastre avant le cri.

Ils arri­vèrent à la Hof­burg sans inci­dent. Le gâteau fut por­té à tra­vers la cour inté­rieure, le long d’un cou­loir flan­qué de gardes impé­riaux qui regar­daient pas­ser cette pro­ces­sion sucrée avec l’im­pas­si­bi­li­té de gens dont le métier est de ne s’é­ton­ner de rien, même quand un pâtis­sier fran­çais et un pâtis­sier autri­chien tra­versent le palais de l’empereur en por­tant un monu­ment de cho­co­lat et de pis­tache comme s’ils por­taient le Saint-Sacrement.

Le gâteau fut posé dans les cui­sines de la Hof­burg, sur une table pré­vue à cet effet, dans une pièce fraîche où il atten­drait le ser­vice. Mil­lard et Wink­ler se reti­rèrent. Ils n’é­taient pas invi­tés au dîner — les pâtis­siers ne dînent pas avec les empe­reurs, pas plus que les bâtis­seurs de cathé­drales ne prient avec les évêques — mais ils res­te­raient dans les cui­sines, dis­po­nibles, au cas où.

Le dîner com­men­ça à huit heures. Mil­lard l’en­ten­dit à tra­vers les murs — le brou­ha­ha des conver­sa­tions, le tin­te­ment des verres, l’or­chestre qui jouait des valses puis, par cour­toi­sie pour les Otto­mans, une mélo­die qui ten­tait de res­sem­bler à quelque chose de turc et qui res­sem­blait sur­tout à une valse jouée avec un accent.

À dix heures, le des­sert fut annoncé.

Mil­lard ne vit pas la scène. Il ne la ver­rait jamais — elle lui serait racon­tée par Pepi, qui la tenait d’un gar­çon de cui­sine de la Hof­burg, qui la tenait d’un ser­veur, qui la tenait du maître d’hô­tel, et chaque inter­mé­diaire avait ajou­té sa couche de détails comme on ajoute une couche de feuille­tage, si bien que la ver­sion finale res­sem­blait peut-être autant à la véri­té qu’un crois­sant res­semble au blé dont il est fait, c’est-à-dire pro­fon­dé­ment mais pas visiblement.

Le gâteau fut appor­té. L’empereur le regar­da. L’am­bas­sa­deur otto­man le regar­da. Quatre-vingts convives le regar­dèrent. Et il se pas­sa quelque chose que per­sonne n’a­vait prévu.

L’un des décors d’A­loi­sia — une feuille de sucre doré fixée au som­met — se déta­cha. Len­te­ment, gra­cieu­se­ment, avec cette élé­gance que seul le sucre pos­sède quand il tombe, parce que le sucre, contrai­re­ment aux hommes, ne s’af­fole jamais. La feuille glis­sa le long du gâteau, effleu­ra le gla­çage miroir, et atter­rit sur la nappe blanche devant l’empereur François-Joseph.

L’empereur la regar­da. C’é­tait un vieil homme de soixante ans, fati­gué par trente ans de règne, usé par les tra­gé­dies — la mort de son fils Rodolphe à Mayer­ling, un an plus tôt exac­te­ment, pesait encore sur ses épaules comme un man­teau de plomb. Il regar­da cette feuille d’or tom­bée sur la nappe, ce frag­ment de beau­té déta­ché de l’en­semble, et quelque chose se pro­dui­sit sur son visage — non pas un sou­rire, l’empereur ne sou­riait plus beau­coup depuis Mayer­ling, mais un relâ­che­ment, un adou­cis­se­ment, comme si la chute de cette feuille de sucre lui rap­pe­lait que les belles choses tombent, et que les belles choses qui tombent sont peut-être les plus belles.

Il prit la feuille entre ses doigts. Il la por­ta à ses lèvres. Il la goûta.

Puis il goû­ta le gâteau.

Et l’empereur Fran­çois-Joseph, devant quatre-vingts convives et une délé­ga­tion du sul­tan otto­man, devant les lustres et les dorures et les uni­formes et les smo­kings, devant l’or­chestre qui s’é­tait tu et les ser­veurs qui s’é­taient figés, l’empereur Fran­çois-Joseph fer­ma les yeux.

CHA­PITRE 8 — LE NOM

Le len­de­main du dîner impé­rial, Gus­tave Mil­lard dor­mit qua­torze heures d’af­fi­lée — un record per­son­nel qu’il n’a­vait pas appro­ché depuis l’en­fance et qu’il n’ap­pro­che­rait plus jamais, car le som­meil du triomphe est un som­meil unique, un som­meil qui ne se repro­duit pas, comme le pre­mier bai­ser ou la pre­mière neige, et quand il se réveilla dans sa chambre de la Schwind­gasse le chat gris fai­sait sa ronde dans la cour et le soleil — chose raris­sime à Vienne en mars — tom­bait droit sur le lit.

Il ne savait pas encore ce qui s’é­tait passé.

Il savait que le gâteau avait été ser­vi. Il savait que la feuille de sucre était tom­bée — Pepi le lui avait racon­té à minuit, dans les cui­sines de la Hof­burg, avec des yeux si grands qu’on aurait pu y loger deux Sacher­torte. Il savait que l’empereur avait goû­té. Mais il ne savait pas la suite, parce que la suite appar­te­nait au monde d’en haut, au monde des salons et des cou­loirs de palais, et que les pâtis­siers, une fois le gâteau posé sur la table, perdent tout pou­voir sur leur créa­tion, de même que les poètes, une fois le livre publié, perdent tout pou­voir sur les mots.

La suite, il l’ap­prit en des­cen­dant à la pen­sion pour le petit-déjeuner.

La patronne de la pen­sion — une veuve nom­mée Frau Gerst­ner, petite, sèche, per­pé­tuel­le­ment enve­lop­pée dans un tablier qui avait été bleu et qui était main­te­nant d’une cou­leur indé­fi­nis­sable, comme tout ce qui a été lavé trop sou­vent — Frau Gerst­ner l’at­ten­dait au bas de l’es­ca­lier avec un jour­nal à la main et un visage qui expri­mait, pour la pre­mière fois depuis que Mil­lard la connais­sait, quelque chose qui res­sem­blait à de l’intérêt.

— Herr Mil­lard, dit-elle. Sie ste­hen in der Zeitung.

Vous êtes dans le journal.

Elle ten­dit le Wie­ner Tag­blatt. En page trois, sous le compte ren­du du dîner impé­rial — un compte ren­du qui occu­pait une colonne entière et qui détaillait les dis­cours, les toasts, les menus, les uni­formes et la liste des invi­tés avec la méti­cu­lo­si­té d’un gref­fier —, un para­graphe était consa­cré au dessert.

Mil­lard ne put pas le lire — son alle­mand, mal­gré trois mois de pro­grès, n’é­tait pas encore à la hau­teur du style fleu­ri du Wie­ner Tag­blatt. Frau Gerst­ner le lui tra­dui­sit, avec un plai­sir non dis­si­mu­lé, car tra­duire le jour­nal pour un loca­taire célèbre valait toutes les aug­men­ta­tions de loyer.

L’ar­ticle disait, en sub­stance, que le des­sert avait été l’é­vé­ne­ment du dîner. Que l’empereur avait deman­dé le nom du gâteau et qu’on n’a­vait pas su le lui don­ner, car le gâteau n’a­vait pas de nom. Que l’am­bas­sa­deur otto­man avait deman­dé la recette, ce qui consti­tuait un triomphe diplo­ma­tique au moins aus­si consi­dé­rable que n’im­porte quel trai­té com­mer­cial. Et que le gâteau — « une créa­tion à nulle autre pareille, qui mêle avec une audace inédite les saveurs de l’O­rient et les tech­niques de l’Oc­ci­dent » — avait été l’œuvre conjointe de Herr Karl Wink­ler, chef pâtis­sier de l’Im­pe­rial, et de Herr Gus­tave Mil­lard, pâtis­sier français.

Gus­tave Mil­lard. Son nom, impri­mé dans le Wie­ner Tag­blatt, en carac­tères gothiques, sur la même page que celui de l’empereur.

Mil­lard regar­da le jour­nal. Le jour­nal le regar­da. Et quelque chose se pro­dui­sit en lui qui n’a­vait pas de nom non plus — pas de la joie, pas du sou­la­ge­ment, pas de la fier­té, mais un mélange des trois, agi­té de quelque chose de plus obs­cur et de plus pro­fond, quelque chose que Freud aurait pro­ba­ble­ment su nom­mer mais que Mil­lard, parce qu’il n’é­tait pas Freud, gar­da en lui sans l’a­na­ly­ser, comme on garde une pâte au repos — en sachant qu’elle lève­ra, sans savoir exac­te­ment quand ni de combien.

*     *     *

À l’Im­pe­rial, tout avait chan­gé. Ou plu­tôt rien n’a­vait chan­gé et tout avait chan­gé, ce qui est la manière vien­noise — les murs étaient les mêmes, les lustres étaient les mêmes, les esca­liers de marbre mon­taient vers les mêmes étages et des­cen­daient vers les mêmes cui­sines, mais l’air était dif­fé­rent, la lumière était dif­fé­rente, et les regards étaient différents.

Schön­berg l’ac­cueillit avec un sou­rire — un vrai sou­rire, pas le sou­rire ner­veux et méfiant des mois pré­cé­dents, mais un sou­rire de direc­teur satis­fait, ce qui est le sou­rire le plus rare et le plus bref de la zoo­lo­gie hôtelière.

— Le bureau du cham­bel­lan de la cour a télé­pho­né ce matin, dit-il. Sa Majes­té sou­haite que le gâteau porte un nom. Et Sa Majes­té sou­haite que le gâteau soit ins­crit au réper­toire de l’Ho­tel Impe­rial, de façon permanente.

De façon per­ma­nente. Les mots flot­tèrent dans l’air du bureau comme des bulles de cham­pagne — légers, dorés, éphé­mères en appa­rence mais char­gés d’un poids considérable.

— Quel nom ? deman­da Millard.

— C’est à vous et à Herr Wink­ler d’en décider.

Mil­lard des­cen­dit aux cui­sines. Wink­ler était à son poste — le même poste, le même tablier, la même Lin­zer Torte en cours de gla­çage. Mais quand Mil­lard s’ap­pro­cha, Wink­ler fit une chose qu’il n’a­vait jamais faite : il s’ar­rê­ta de tra­vailler. Il posa son cou­teau à gla­cer, s’es­suya les mains, et attendit.

— Il faut trou­ver un nom, dit Millard.

— J’ai entendu.

Silence. Mais un silence nou­veau — pas le silence-cou­teau, pas le silence-gla­cier, pas le silence-juge­ment. Un silence de tra­vail. Le silence de deux hommes devant un pro­blème com­mun, et qui attendent que la solu­tion vienne, comme on attend qu’une pâte lève — en ne fai­sant rien, ce qui est la chose la plus dif­fi­cile au monde pour un homme qui a l’ha­bi­tude de faire.

— On ne peut pas l’ap­pe­ler Impe­rial Torte, dit Wink­ler. Le nom est pris.

— On ne peut pas l’ap­pe­ler Mil­lard Torte, dit Mil­lard. Per­sonne ne sau­rait le prononcer.

C’é­tait la pre­mière plai­san­te­rie que Mil­lard fai­sait devant Wink­ler. Et c’é­tait la pre­mière fois que Wink­ler y répon­dait par autre chose qu’un silence :

— On ne peut pas non plus l’ap­pe­ler Wink­ler Torte. Ce serait injuste.

Ce « injuste » conte­nait un monde. Wink­ler admet­tait, dans ce mot unique, que le gâteau n’é­tait pas le sien seul. Que Mil­lard y avait sa part. Que la part de Mil­lard était peut-être — peut-être — égale à la sienne. C’é­tait un pro­grès consi­dé­rable, un pro­grès de plu­sieurs mois concen­tré dans un seul adjec­tif, et Mil­lard, qui avait appris de Freud à écou­ter les mots que les gens ne choi­sissent pas, l’entendit.

— C’est un gâteau de l’entre-deux, dit Mil­lard. Ni fran­çais ni viennois.

— Ni orien­tal ni occi­den­tal, ajou­ta Winkler.

— Un gâteau qui n’a pas de pays.

— Un gâteau qui a tous les pays.

Ils se regar­dèrent. Et dans ce regard — le pre­mier vrai regard échan­gé entre eux, le pre­mier regard qui n’é­tait ni un défi ni une éva­lua­tion ni une menace mais une recon­nais­sance — dans ce regard, le nom apparut.

Il appa­rut comme appa­raissent les évi­dences — non pas dans un éclair mais dans un glis­se­ment, un dépla­ce­ment imper­cep­tible qui fait que sou­dain ce qui était invi­sible devient visible, et qu’on se demande com­ment on a pu ne pas le voir.

— Ring­strasse, dit Millard.

Wink­ler le regarda.

— Ring­strasse Torte, répé­ta Mil­lard. Le bou­le­vard cir­cu­laire. L’en­droit où tout se ren­contre — l’O­pé­ra et le Par­le­ment, l’u­ni­ver­si­té et l’é­glise, l’an­cien et le nou­veau. Le bou­le­vard qui fait le tour de la ville sans jamais s’arrêter.

Wink­ler ne répon­dit pas tout de suite. Il prit son cou­teau à gla­cer, le repo­sa. Il regar­da la Lin­zer Torte inache­vée, puis Mil­lard, puis un point dans l’es­pace que Mil­lard ne pou­vait pas voir.

— Ring­strasse Torte, dit-il enfin. Oui.

Ce « oui » fut tout. Pas de poi­gnée de main, pas d’embrassade, pas de dis­cours. Un « oui » de pâtis­sier, sec et défi­ni­tif comme un gla­çage qui prend.

*     *     *

L’a­près-midi, Mil­lard mon­ta à la chambre 214. La com­tesse était assise dans son fau­teuil, près de la fenêtre. Elle ne lisait pas. Elle regar­dait dehors, vers la Ring­strasse, et sur ses genoux il y avait un car­ton à des­sin que Mil­lard recon­nut — un car­ton du Seces­sion, avec les ini­tiales GK impri­mées dans le coin.

— Le por­trait est fini ? deman­da Millard.

— Le por­trait est fini, dit la comtesse.

Elle ouvrit le car­ton. Le des­sin — car ce n’é­tait pas encore une pein­ture, c’é­tait une étude, un cro­quis pré­pa­ra­toire — mon­trait une femme aux yeux verts dans un fau­teuil, enve­lop­pée d’or et de motifs géo­mé­triques, et cette femme res­sem­blait à la com­tesse et ne lui res­sem­blait pas, de la même façon que les Kip­ferl de Mil­lard res­sem­blaient aux Kip­ferl vien­nois et ne leur res­sem­blaient pas — une tra­duc­tion, une inter­pré­ta­tion, un pas­sage d’un monde à un autre.

— C’est beau, dit Millard.

— C’est moi vue par un autre, dit la com­tesse. Ce qui est tou­jours plus beau et tou­jours faux.

Mil­lard posa l’as­siette du jour — un Kip­ferl, un seul, mais le meilleur qu’il eût jamais fait, un Kip­ferl qui n’a­vait plus rien du crois­sant raté des pre­miers jours ni du Kip­ferl humble des semaines de péni­tence, un Kip­ferl qui était deve­nu quelque chose d’u­nique, de per­son­nel, d’irréductible.

— Vous par­tez ? deman­da-t-il, parce qu’il y avait dans la voix de la com­tesse, dans son regard par la fenêtre, dans la façon dont elle tenait le car­ton de Klimt, quelque chose qui res­sem­blait à une fin.

— Je pars demain. Je rentre à Budapest.

— Pour­quoi ?

La com­tesse sou­rit. Le même sou­rire que le pre­mier jour, quand le Kip­ferl était tom­bé sur le marbre du hall — un sou­rire qui conte­nait à la fois de l’a­mu­se­ment et de la tris­tesse, et qui ren­dait l’un indis­so­ciable de l’autre.

— Parce que j’ai ces­sé d’at­tendre, dit-elle.

Mil­lard ne deman­da pas qui elle avait ces­sé d’at­tendre. Il ne deman­da pas pour­quoi. Il posa l’as­siette, et la com­tesse prit le Kip­ferl, et le cro­qua, et cette fois elle ne fer­ma pas les yeux — elle les gar­da ouverts, fixés sur Mil­lard, et ce regard ouvert était plus intime que tous les yeux fer­més du monde, parce que les yeux fer­més sont un plai­sir qu’on garde pour soi et que les yeux ouverts sont un plai­sir qu’on offre.

— Herr Mil­lard, dit-elle. Vous avez fait ce que vous disiez sans le dire. Vous m’a­vez man­qué avant même de partir.

Gefällt. Fehlt. Plaire. Man­quer. Les deux mots qui s’é­taient emmê­lés dans sa bouche, un après-midi de jan­vier, et qui s’é­taient révé­lés plus vrais que n’im­porte quelle phrase correcte.

Mil­lard ne trou­va rien à répondre. Mais il ne cher­cha pas à répondre, parce qu’il avait enfin com­pris — par Freud, par Vienne, par trois mois de lap­sus et de catas­trophes — que les meilleures réponses sont celles qu’on ne for­mule pas, et que le silence, quand il est plein, est la seule langue qui ne ment jamais.

*     *     *

Le dimanche sui­vant, au Café Landt­mann, Freud com­man­da un Schwar­zer, Mil­lard com­man­da un Melange, et le ser­veur ne deman­da rien parce qu’il n’a­vait jamais rien eu besoin de demander.

— Alors, dit Freud. Le gâteau de l’empereur.

— Le gâteau de l’empereur.

— Et la com­tesse est partie.

Mil­lard ne deman­da pas com­ment Freud le savait. Freud savait tou­jours. C’é­tait son métier de savoir, ou plu­tôt son métier de déduire, ce qui revient au même mais en plus irritant.

— Vous avez créé un gâteau qui n’exis­tait pas, dit Freud. Un gâteau qui est le pro­duit de vos erreurs — vos erreurs d’al­le­mand, vos erreurs de diplo­ma­tie, vos erreurs de cœur. Sans la pièce mon­tée tom­bée, vous ne seriez pas venu à Vienne. Sans le Sacher, vous n’au­riez pas été relé­gué. Sans la relé­ga­tion, vous n’au­riez pas obser­vé Wink­ler. Sans Wink­ler, vous n’au­riez pas trou­vé la tech­nique. Sans vos lap­sus, vous ne m’au­riez pas inté­res­sé. Sans moi, vous n’au­riez pas ren­con­tré Klimt. Sans Klimt, la com­tesse… — Freud s’in­ter­rom­pit, par pudeur ou par cal­cul, les deux étant dif­fi­ciles à dis­tin­guer chez lui. Bref. Votre gâteau est un lap­sus réus­si. Une erreur deve­nue véri­té. C’est, si vous me per­met­tez, une assez bonne défi­ni­tion de l’art.

Mil­lard but son Melange. Dehors, la Ring­strasse tour­nait — elle tourne tou­jours, c’est son prin­cipe, un bou­le­vard qui ne va nulle part et qui revient tou­jours, un cercle de pierre et de tram­ways et de lustres et de pâtis­se­ries, un cercle où l’O­rient ren­contre l’Oc­ci­dent et où un pâtis­sier fran­çais peut, à force de se trom­per, finir par trouver.

— Doc­teur Freud, dit Mil­lard. J’ai une question.

— Allez‑y.

— Est-ce que mes lap­sus vont dis­pa­raître main­te­nant que j’ai trou­vé ce que je cherchais ?

Freud sou­rit. Ce sou­rire d’in­té­rêt, de curio­si­té presque gour­mande, le sou­rire du pre­mier jour au Landt­mann, quand Mil­lard avait dit « unge­bo­ren » au lieu de « ungeschickt ».

— Herr Mil­lard, dit-il, vos lap­sus ne dis­pa­raî­tront jamais. Per­sonne ne gué­rit de ses erreurs. On apprend à les habi­ter, c’est tout. Et par­fois — rare­ment, mais par­fois — on les trans­forme en Ring­strasse Torte.

Mil­lard rit. C’é­tait la pre­mière fois qu’il riait à Vienne — un vrai rire, un rire de tout le corps, un rire qui fit se retour­ner trois ser­veurs et un baron silé­sien et que Freud nota dans son car­net, non pas parce que le rire était cli­ni­que­ment inté­res­sant, mais parce que le rire, quand il vient après trois mois de soli­tude, de Kip­ferl et de catas­trophes, est peut-être le son le plus humain qui soit, et qu’un méde­cin, même quand il est en train de deve­nir le méde­cin le plus célèbre du monde, a le droit de s’en réjouir.

Dehors, le Danube cou­lait. Les fiacres pas­saient. Les valses tour­naient. Et dans les cui­sines de l’Ho­tel Impe­rial, Karl Wink­ler gla­çait une Ring­strasse Torte — la pre­mière d’une longue série — avec des gestes lents et pré­cis, et si quel­qu’un avait eu l’au­dace de le regar­der de très près, ce que per­sonne n’a­vait, on aurait pu voir sur ses lèvres quelque chose qui res­sem­blait, de très loin, dans la lumière vacillante du gaz, à un sourire.

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