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Confi­ture
d’a­bri­cots

Confi­ture d’abricots

Cha­pitres 5 à 7 — Epilogue

CHA­PITRE V

Ven­dre­di 26 juin 1914

Où un grand dîner réunit tout le monde autour d’une table, où le fan­tôme de Rodolphe tra­verse la conver­sa­tion, et où le Doc­teur Witt­gen­stein pro­nonce un diag­nos­tic que per­sonne ne veut entendre

Le ven­dre­di fut le jour du dîner.

Anna Sacher avait déci­dé — et quand Anna Sacher déci­dait, la déci­sion avait la force d’un décret impé­rial, à cette dif­fé­rence près que les décrets impé­riaux pou­vaient être contes­tés par le Par­le­ment et que les déci­sions d’An­na Sacher ne pou­vaient être contes­tées par per­sonne — Anna Sacher avait déci­dé de don­ner un dîner. Pas un dîner ordi­naire. Un dîner Sacher. La dis­tinc­tion est impor­tante. Un dîner ordi­naire, c’est de la nour­ri­ture, du vin, et de la conver­sa­tion. Un dîner Sacher, c’é­tait un évé­ne­ment — un rituel, une mise en scène, un opé­ra sans musique où la maî­tresse de mai­son jouait tous les rôles et où les convives étaient simul­ta­né­ment le public, les figu­rants et les per­son­nages principaux.

Elle m’a­vait convo­qué le matin.

— Pfef­fer­ling, ce soir, dîner dans la salle pri­vée. Six cou­verts. Le Comte. La Baronne. Le cri­tique ita­lien. La Hon­groise. Le Doc­teur Witt­gen­stein. Et moi.

— Et le Serbe, Frau Sacher ?

Elle hési­ta. C’é­tait si rare qu’An­na Sacher hési­tât que je faillis noter l’é­vé­ne­ment dans le registre avant même qu’elle eût fini de par­ler, tant la chose était remar­quable — comme une éclipse, ou un bou­le­dogue qui ron­ronne, ou un Autri­chien qui dit ce qu’il pense.

— Le Serbe aus­si, dit-elle fina­le­ment. Sept couverts.

— Sept à table, Frau Sacher. Cer­tains diront que c’est un chiffre de mau­vais augure.

— Je ne suis pas super­sti­tieuse, Pfef­fer­ling. Les gens super­sti­tieux ne dirigent pas des hôtels. Ils en fréquentent.

Le menu fut com­po­sé par Bru­ck­ner avec la solen­ni­té d’un chef d’é­tat-major pré­pa­rant une offen­sive. Consom­mé aux que­nelles de moelle. Filets de sandre du Danube au beurre blanc. Tafels­pitz — le bouilli vien­nois par excel­lence, le plat que Fran­çois-Joseph man­geait trois fois par semaine et dont Bru­ck­ner disait qu’il fal­lait douze heures de cuis­son pour atteindre la per­fec­tion, « autant de temps qu’il en faut à l’Em­pe­reur pour prendre une déci­sion, et avec le même résul­tat : quelque chose de tendre mais de fon­da­men­ta­le­ment conser­va­teur ». Puis un Salz­bur­ger Nockerl — le souf­flé de Salz­bourg, gon­flé comme une pro­messe et aus­si fra­gile. Et enfin, évi­dem­ment, la Sacher­torte. Avec Schla­go­bers. La Sacher­torte au Sacher, c’é­tait la com­mu­nion à Notre-Dame : inévi­table, rituelle, et sus­pecte d’hy­po­cri­sie chez ceux qui la refusaient.

*

Le dîner com­men­ça à huit heures.

La salle pri­vée — la plus belle des Chambres sépa­rées, au pre­mier étage, celle avec les boi­se­ries de chêne sombre et le lustre de cris­tal qui avait, disait-on, appar­te­nu au Thea­ter am Kärnt­ner­tor avant sa démo­li­tion, ce qui fai­sait de chaque dîner une repré­sen­ta­tion post­hume dans un théâtre démem­bré — la salle pri­vée avait été dres­sée par Otto, le maître d’hô­tel, avec cette mania­que­rie géo­mé­trique qui était sa contri­bu­tion per­son­nelle à l’art de vivre vien­nois : chaque verre à exac­te­ment trois cen­ti­mètres du bord de la table, chaque cou­teau paral­lèle à son voi­sin, chaque ser­viette pliée en forme de fleur de lys, non par roya­lisme mais par per­fec­tion­nisme, la fleur de lys étant la forme la plus com­plexe du réper­toire du pliage et donc la seule digne du Sacher.

Anna Sacher entra la pre­mière. Elle por­tait une robe de soie noire — elle por­tait tou­jours du noir, non par deuil mais par prin­cipe, le noir étant la seule cou­leur qui ne déto­nait avec rien et qui allait avec tout, y com­pris le cigare et les bou­le­dogues, qu’elle avait lais­sés dans son bureau pour l’oc­ca­sion, ce qui était un sacri­fice dont seuls ceux qui la connais­saient pou­vaient mesu­rer l’ampleur.

Le Comte arri­va en habit, ce qui pro­vo­qua un mur­mure d’ad­mi­ra­tion chez le per­son­nel — non pas pour l’ha­bit, qui était usé aux coudes et dont les revers avaient cette patine lui­sante que prennent les vête­ments quand on les porte trop sou­vent et qu’on ne peut pas en ache­ter d’autres, mais pour le fait que le Comte se fût habillé, ce qui signi­fiait qu’il pre­nait la soi­rée au sérieux, et un Comte Este­rhá­zy qui pre­nait quelque chose au sérieux était un spec­tacle aus­si rare qu’un cou­cher de soleil en janvier.

La Baronne arri­va en robe parme, parée de bijoux qui étaient soit les der­niers ves­tiges de la for­tune Taus­sig, soit des copies tel­le­ment réus­sies qu’elles en deve­naient phi­lo­so­phiques — à quel moment une copie par­faite cesse-t-elle d’être une copie et devient-elle une œuvre à part entière ? C’est une ques­tion que le Baron Taus­sig, indus­triel tex­tile, aurait pu poser s’il n’é­tait pas mort au beau milieu d’un dis­cours sur les tarifs douaniers.

Scar­pa arri­va en smo­king, impec­cable, petit, le nez en avant comme une figure de proue minia­ture. Witt­gen­stein arri­va en cos­tume gris, sans cra­vate, ce qui était une pro­vo­ca­tion ves­ti­men­taire que seul un psy­cha­na­lyste pou­vait se per­mettre dans un dîner au Sacher — l’ab­sence de cra­vate à Vienne étant à peu près aus­si scan­da­leuse que l’ab­sence de gla­çage sur une Sachertorte.

Ilo­na arri­va en der­nier, comme il se doit pour une can­ta­trice — les sopra­nos entrent tou­jours en der­nier, c’est une loi de la scène qui s’ap­plique aus­si bien aux dîners qu’aux opé­ras. Elle por­tait une robe rouge. Rouge sang. Rouge Salo­mé. C’é­tait une décla­ra­tion — ou une pro­vo­ca­tion — ou les deux.

Le Serbe était déjà là. Il était arri­vé sans qu’on le remarque, comme il fai­sait tout sans qu’on le remarque, et il se tenait debout près de la fenêtre, regar­dant la Phil­har­mo­ni­kers­traße sous les réver­bères, avec cette immo­bi­li­té atten­tive qui était sa marque — l’im­mo­bi­li­té de quel­qu’un qui attend quelque chose, sans savoir exac­te­ment quoi, mais en sachant que ce quelque chose viendra.

— Mes­dames, mes­sieurs, dit Anna Sacher. Bienvenue.

Elle s’as­sit en bout de table. Le Comte à sa droite. La Baronne à sa gauche. Ilo­na face à Anna. Scar­pa face au Comte. Witt­gen­stein face à la Baronne. Et Petro­vić entre Scar­pa et Ilo­na, c’est-à-dire entre l’I­ta­lie et la Hon­grie, ce qui était géo­gra­phi­que­ment exact et poli­ti­que­ment explo­sif, bien que per­sonne ne le remar­quât sur le moment.

Moi, je n’é­tais pas à table. J’é­tais der­rière la porte, dans le petit cou­loir de ser­vice d’où je pou­vais voir et entendre sans être vu — poste d’ob­ser­va­tion que j’a­vais per­fec­tion­né au fil des années et que Frau Sacher tolé­rait, soit parce qu’elle l’i­gno­rait, soit parce qu’elle l’a­vait elle-même arran­gé, soit parce qu’elle consi­dé­rait qu’un homme qui prend des notes der­rière une porte est plus utile qu’un homme qui parle à table, ce qui n’é­tait pas faux.

*

Le consom­mé fut ser­vi. Puis le sandre. La conver­sa­tion tour­nait autour de l’o­pé­ra — ter­rain neutre, pen­sait-on, comme la Suisse, bien que la Suisse ne fût neutre que parce qu’elle avait déci­dé de l’être, ce qui n’est pas la même chose qu’être natu­rel­le­ment inoffensif.

C’est au Tafels­pitz que les choses changèrent.

Le Comte, qui avait bu du vin avec la régu­la­ri­té d’un métro­nome — un verre par plat, ni plus ni moins, dis­ci­pline aris­to­cra­tique qui prou­vait que même la déca­dence a ses règles —, le Comte posa sa four­chette et dit :

— Savez-vous que le prince Rodolphe a dîné dans cette pièce ?

Un silence.

— Rodolphe, répé­ta la Baronne. Le fils de l’Empereur ?

— Le fils de l’Em­pe­reur. Le héri­tier. Celui qui est mort à Mayer­ling. Il dînait ici. Dans cette salle. Avec ses maî­tresses. Avec ses conspi­ra­teurs. Avec ses fan­tômes. Avant que les fan­tômes ne deviennent réels.

Anna Sacher ne dit rien. Son visage était aus­si immo­bile que le por­trait de l’Em­pe­reur accro­ché au mur en face d’elle — un autre por­trait, un deuxième, il y en avait un dans chaque pièce de l’hô­tel, comme si Fran­çois-Joseph sur­veillait tout, y com­pris les des­serts, ce qui n’au­rait pas été éton­nant de la part d’un homme dont le sens du devoir s’é­ten­dait à tous les aspects de la vie, y com­pris les plus insi­gni­fiants, sur­tout les plus insignifiants.

— Rodolphe venait ici, conti­nua le Comte, parce qu’i­ci il pou­vait être lui-même. C’est-à-dire quel­qu’un d’autre. C’est le para­doxe des hôtels, n’est-ce pas, Frau Sacher ? On vient à l’hô­tel pour être soi-même, et on finit par deve­nir le per­son­nage que l’hô­tel attend de nous. Rodolphe, dans cette salle, n’é­tait pas l’ar­chi­duc. Il était un homme mal­heu­reux, un homme qui buvait trop, qui aimait mal, qui pen­sait trop, et qui cher­chait dans les bras de femmes dont il oublie­rait le nom le len­de­main quelque chose que l’Em­pire ne pou­vait pas lui don­ner — la per­mis­sion d’être ordinaire.

— Il n’é­tait pas ordi­naire, dit Anna Sacher.

C’é­taient les pre­miers mots qu’elle pro­non­çait depuis le début du dîner, et ils tom­bèrent sur la table comme un gla­çon dans un verre de vin tiède — un choc, un sai­sis­se­ment, une alté­ra­tion de la tem­pé­ra­ture qui chan­gea tout.

— Non, dit le Comte. Il n’é­tait pas ordi­naire. Il était extra­or­di­naire. C’est pour ça qu’il est mort. Les gens ordi­naires sur­vivent. Les gens extra­or­di­naires se brisent.

— Il s’est bri­sé tout seul, dit Anna Sacher. Per­sonne ne l’a obli­gé à aller à Mayer­ling. Per­sonne ne l’a obli­gé à tuer cette pauvre fille. C’est un choix. Un choix ter­rible, mons­trueux, impar­don­nable — mais un choix. Et les choix, Herr Graf, se font dans la soli­tude. Pas dans les Chambres séparées.

Le Comte incli­na la tête. C’é­tait un geste de res­pect — le res­pect d’un homme qui recon­naît chez un autre être humain une force morale supé­rieure à la sienne, ce qui, venant d’un Este­rhá­zy, n’é­tait pas rien.

Petro­vić, à l’autre bout de la table, n’a­vait pas tou­ché à son Tafels­pitz. Il écou­tait. Il écou­tait avec cette inten­si­té que j’a­vais déjà remar­quée — l’in­ten­si­té d’un homme qui enre­gistre tout, qui stocke les infor­ma­tions comme un coffre-fort stocke les dettes, pour un usage futur dont la nature res­tait obscure.

— L’Em­pire a tué Rodolphe, dit Wittgenstein.

Tout le monde se tour­na vers lui.

— Je ne parle pas d’un assas­si­nat, pré­ci­sa-t-il. Je parle d’une struc­ture. L’Em­pire est une struc­ture qui ne laisse pas de place à l’in­di­vi­dua­li­té. Vous êtes archi­duc, vous ser­vez l’Em­pire. Vous êtes géné­ral, vous ser­vez l’Em­pire. Vous êtes pâtis­sier, vous ser­vez la Sacher­torte. La seule manière de sor­tir de la struc­ture, c’est de la bri­ser. Et bri­ser une struc­ture, ça fait du bruit. Mayer­ling est le bruit que fait un empire quand quel­qu’un essaie de sortir.

— C’est du Freud, dit la Baronne.

— C’est du Witt­gen­stein, cor­ri­gea le Doc­teur. Freud aurait dit la même chose, mais avec plus de mots et moins de modestie.

— Et Rodolphe est sor­ti ? deman­da Scar­pa, qui avait le talent de poser les ques­tions que per­sonne n’o­sait poser, parce qu’il était ita­lien et que les Ita­liens n’ont pas la même rela­tion à l’embarras que les Autri­chiens — les Autri­chiens évitent l’embarras comme on évite une flaque d’eau, en contour­nant, tan­dis que les Ita­liens marchent dedans.

— Rodolphe est sor­ti par la seule porte qui était ouverte, dit le Comte. La mort. Les autres portes — le pou­voir, l’a­mour, la liber­té — étaient ver­rouillées. Par son père. Par le pro­to­cole. Par l’Em­pire. Il ne res­tait que la mort, et Rodolphe l’a prise, comme on prend un fiacre quand tous les tram­ways sont en grève.

Anna Sacher se leva. Elle se leva len­te­ment, avec cette majes­té des femmes qui contrôlent un espace sim­ple­ment en y étant, et elle dit :

— Mes­sieurs, mes­dames. Rodolphe est mort il y a vingt-cinq ans. Il était jeune, il était mal­heu­reux, et il a fait une chose hor­rible. Mais il n’est pas un sujet de conver­sa­tion pour un dîner. Les morts méritent mieux que nos ana­lyses. Ils méritent notre silence.

Elle se rassit.

Le Salz­bur­ger Nockerl fut ser­vi. Le souf­flé était par­fait — doré, gon­flé, trem­blant de cette fra­gi­li­té qui est le propre des choses belles, et qui est aus­si le propre des empires, et qui est aus­si le propre des soi­rées où l’on a dit trop de choses et où le des­sert arrive comme une absolution.

Per­sonne ne repar­la de Rodolphe.

*

Mais Witt­gen­stein n’a­vait pas fini.

C’est au moment de la Sacher­torte — ser­vie par Otto en per­sonne, avec cette révé­rence qui n’é­tait pas un geste de ser­vice mais un geste de litur­gie, la Sacher­torte étant au Sacher ce que l’hos­tie est à la cathé­drale — c’est à ce moment que Witt­gen­stein dit, à voix basse, comme s’il se par­lait à lui-même mais en sachant très bien que tout le monde l’entendait :

— Cette civi­li­sa­tion souffre d’un com­plexe de mort.

Les four­chettes s’arrêtèrent.

— Pas un désir de mort, pré­ci­sa-t-il. Un com­plexe. C’est dif­fé­rent. Un désir de mort, c’est vou­loir mou­rir. Un com­plexe de mort, c’est orga­ni­ser sa vie de telle sorte que la mort devienne la seule issue logique, tout en pré­ten­dant qu’on fait l’in­verse. Regar­dez autour de vous. Regar­dez cette table. Un aris­to­crate rui­né qui vit dans un hôtel qu’il ne peut pas payer. Une veuve qui va chez Freud pour com­prendre pour­quoi elle mange du gâteau. Un cri­tique qui déteste ce qu’il est venu cri­ti­quer. Une can­ta­trice qui va chan­ter un opé­ra sur une femme qui embrasse une tête cou­pée. Un psy­cha­na­lyste qui ana­lyse des gens qui ne veulent pas être ana­ly­sés. Une hôte­lière qui garde dans un coffre-fort les dettes d’un monde qui ne paie­ra jamais.

Il mar­qua une pause.

— Et un atta­ché mili­taire serbe qui ne dit rien.

Petro­vić leva les yeux. Pour la pre­mière fois de la soi­rée, il parla.

— Je n’ai rien à dire, Herr Dok­tor. Je suis ici en observateur.

— Exac­te­ment, dit Witt­gen­stein. Vous obser­vez. Comme un méde­cin observe un patient. Comme un méca­ni­cien observe une machine. Vous regar­dez cette civi­li­sa­tion fonc­tion­ner, et vous cher­chez la faille. La faille par laquelle tout s’effondrera.

— Vous me prê­tez des inten­tions que je n’ai pas.

— Peut-être. Ou peut-être que vous n’a­vez pas conscience de vos propres inten­tions. C’est mon métier de voir ce que les gens ne voient pas en eux-mêmes.

Anna Sacher intervint.

— Doc­teur, dit-elle avec cette fer­me­té qui était la ver­sion polie de la menace, dans mon hôtel, on ne psy­cha­na­lyse pas les clients sans leur consen­te­ment. C’est une règle de la mai­son. Comme le fait de ne pas fumer au lit et de ne pas nour­rir les bou­le­dogues sous la table. Mon­sieur Petro­vić est mon invi­té. Et mes invi­tés ne sont pas des patients.

— Je vous prie de m’ex­cu­ser, dit Witt­gen­stein. L’ha­bi­tude professionnelle.

— L’ha­bi­tude est une mala­die, Doc­teur. Et la seule mala­die que je ne tolère pas dans cet hôtel, c’est l’impolitesse.

Le Comte sou­rit. Son sou­rire rare, son sou­rire de trois fois par semaine, réser­vé aux moments où Anna Sacher rap­pe­lait au monde que le Sacher n’é­tait pas une annexe du cabi­net de Freud mais un éta­blis­se­ment où l’on ser­vait du gâteau et du cognac, et que le gâteau et le cognac étaient, en der­nière ana­lyse, des réponses plus satis­fai­santes aux grandes ques­tions de l’exis­tence que la psychanalyse.

La Sacher­torte fut man­gée. Le Schla­go­bers fut man­gé. Le silence s’ins­tal­la — non pas le silence gêné d’une conver­sa­tion qui s’est mal ter­mi­née, mais le silence ras­sa­sié d’une soi­rée qui a dit ce qu’elle avait à dire et qui, comme un opé­ra après le der­nier accord, laisse réson­ner dans l’air les har­mo­niques de ce qui a été prononcé.

Anna Sacher se leva.

— Mer­ci, dit-elle. Bonsoir.

Et elle sor­tit. Seule. Sans les chiens. Sans le cigare. Avec juste le bruit de ses pas sur le par­quet, un bruit qui disait — sans le dire — que cette femme avait por­té cet hôtel sur ses épaules pen­dant vingt-deux ans, et que ce soir, pour une rai­son qu’elle ne for­mu­lait pas, ce soir les épaules pesaient un peu plus que d’habitude.

Les convives se dis­per­sèrent. Scar­pa et Ilo­na res­tèrent les der­niers, face à face, de part et d’autre de la table jon­chée de miettes et de verres vides, et ils par­lèrent — de quoi, je ne sais pas, je quit­tai mon poste, esti­mant que la soi­rée avait livré son content de révé­la­tions et que ce qui se disait entre un cri­tique ita­lien et une can­ta­trice hon­groise à minuit dans une Chambre sépa­rée ne rele­vait plus du registre mais de la vie, et que la vie, même au Sacher, méri­tait un peu d’intimité.

Je notai : Dîner, salle pri­vée. 7 convives + Frau Sacher. Fan­tôme de Rodolphe invo­qué par le Comte. Frau S. impose le silence sur Mayer­ling. Witt­gen­stein diag­nos­tique un com­plexe de mort col­lec­tif. Le Serbe qua­li­fié d’ob­ser­va­teur. Frau S. rap­pelle les règles de la mai­son. Souf­flé réus­si. Sacher­torte man­gée. Silence final.

Il res­tait deux jours.

CHA­PITRE VI

Same­di 27 juin 1914

Où Salo­mé triomphe à l’O­pé­ra, où le Comte paie quelque chose pour la pre­mière fois en trois ans, et où Anna Sacher pro­nonce la phrase qu’on aurait dû prendre au sérieux

Le same­di fut le jour de Salomé.

Tout conver­geait vers cette repré­sen­ta­tion comme les rivières convergent vers le Danube — par néces­si­té, par gra­vi­té, par la pente natu­relle des choses qui vont vers leur conclu­sion. La semaine entière, les débats entre Scar­pa et Ilo­na, les digres­sions sur le contrôle et l’ex­cès, le poids et le vide, Mozart et les Bal­kans — tout cela avait été le pré­lude, l’ou­ver­ture, le long accord d’or­chestre qui pré­cède le lever du rideau. Et ce soir, le rideau allait se lever.

L’O­pé­ra impé­rial et royal de Vienne se dres­sait juste en face du Sacher, de l’autre côté de la Phil­har­mo­ni­kers­traße, comme un vis-à-vis — le mot est juste, parce que l’O­pé­ra et l’hô­tel se regar­daient depuis trente-huit ans avec cette fami­lia­ri­té rési­gnée des voi­sins qui n’ont pas choi­si de vivre l’un en face de l’autre mais qui ont fini par consti­tuer un couple. L’O­pé­ra, c’é­tait la façade noble — l’art, la musique, la culture offi­cielle, les loges impé­riales, les soi­rées de gala. L’hô­tel, c’é­tait l’en­vers — les cou­lisses, les confi­dences, les dettes, les Chambres sépa­rées, la vie telle qu’elle se vivait réel­le­ment quand les lumières de la scène s’é­tei­gnaient. Ensemble, ils for­maient une méta­phore par­faite de la civi­li­sa­tion vien­noise : une face glo­rieuse et une face cachée, l’une éclai­rée par les lustres et l’autre par les bou­gies, et c’é­tait dans cette der­nière que la véri­té se disait, parce que la véri­té a tou­jours pré­fé­ré l’ombre.

La jour­née fut consa­crée aux préparatifs.

Ilo­na ne des­cen­dit pas. Pas pour le petit-déjeu­ner, pas pour le déjeu­ner. Elle res­ta dans sa chambre, au qua­trième étage, dans un silence qui était plus impres­sion­nant que son chant — un silence de concen­tra­tion, de ras­sem­ble­ment, comme un arc qui se bande avant de libé­rer la flèche. Les can­ta­trices, le jour de la repré­sen­ta­tion, sont des ani­maux en cage. Elles tournent. Elles res­pirent. Elles attendent. Et quand la cage s’ouvre — quand le rideau se lève —, elles bon­dissent avec une vio­lence qui n’est pas de la colère mais de la libération.

Scar­pa pas­sa la mati­née à écrire dans sa chambre. Il tra­vaillait à son article — le long article pour le Cor­riere, celui qui ferait ou défe­rait la répu­ta­tion vien­noise d’I­lo­na Szé­che­nyi, et dont les phrases, en ce moment même, se for­maient dans cette langue ita­lienne qui avait la par­ti­cu­la­ri­té de rendre élé­gantes les cruau­tés et belles les démo­li­tions. Un bon cri­tique, m’a­vait-il dit un soir au bar, est un homme qui sait détruire avec grâce. Un mau­vais cri­tique est un homme qui détruit sans grâce. La dif­fé­rence n’est pas dans la des­truc­tion mais dans la grâce.

Le Comte fit une chose extra­or­di­naire. Il des­cen­dit à dix heures, deman­da à voir Frau Sacher, et res­ta enfer­mé avec elle pen­dant une heure dans son bureau. Quand il en sor­tit, il avait l’air d’un homme qui venait de poser un far­deau — non pas le far­deau de ses dettes, qui était trop lourd pour être posé, mais un far­deau plus sub­til, un far­deau inté­rieur, comme si la conver­sa­tion avec Anna Sacher l’a­vait allé­gé de quelque chose qui n’a­vait pas de poids mesu­rable mais qui pesait tout de même.

Je ne sus jamais ce qu’ils s’é­taient dit. C’é­tait une conver­sa­tion entre deux per­sonnes qui se connais­saient depuis très long­temps et qui n’a­vaient plus besoin de paroles pour se com­prendre — une conver­sa­tion faite de silences, de regards, et peut-être de quelques mots choi­sis avec la même pré­ci­sion que Bru­ck­ner choi­sis­sait ses grammes de cho­co­lat. Mais quand le Comte sor­tit du bureau, il dit une chose que je notai dans le registre parce qu’elle me parut impor­tante sans que je sache pourquoi :

— Pfef­fer­ling, dit-il, cette femme est le der­nier pilier. Quand elle tom­be­ra, tout tombera.

— Frau Sacher ne tom­be­ra pas, Herr Graf.

— Non. Mais l’Em­pire, si. Et quand l’Em­pire tom­be­ra, même elle ne pour­ra pas empê­cher le toit de s’ef­fon­drer. Même elle.

Il remon­ta dans sa chambre. Il en redes­cen­dit à cinq heures, en habit, rasé de près, la mous­tache cirée, les chaus­sures brillantes, avec un air de digni­té retrou­vée qui prou­vait que les vête­ments, à Vienne, n’é­taient pas des vête­ments mais des armures — les der­nières armures d’une aris­to­cra­tie qui n’a­vait plus de châ­teaux, plus de che­vaux, plus de batailles à mener, et qui n’a­vait gar­dé de son ancienne gran­deur que la capa­ci­té de s’ha­biller pour dîner comme si le monde n’a­vait pas changé.

La Baronne pas­sa la jour­née chez des amies, dans un salon du Cot­ta­ge­vier­tel où des femmes de la bonne socié­té jouaient au bridge en par­lant de Freud, acti­vi­té qui résu­mait assez bien la vie intel­lec­tuelle de la bour­geoi­sie vien­noise en 1914 : un jeu de cartes com­men­té par la psychanalyse.

Witt­gen­stein ne parut pas de la jour­née. Il était, me dit-on plus tard, allé rendre visite à Freud en per­sonne, Berg­gasse 19, pour dis­cu­ter de sa théo­rie de la psy­cho­pa­tho­lo­gie hôte­lière, visite dont je ne sus jamais le conte­nu mais dont je soup­çonne qu’elle se ter­mi­na mal, Freud n’ai­mant pas les théo­ries qui n’é­taient pas les siennes, et Witt­gen­stein n’ai­mant pas les hommes qui n’ai­maient pas ses théo­ries — deux formes de nar­cis­sisme qui, mises face à face, pro­duisent le même résul­tat que deux miroirs face à face : un infi­ni de reflets qui ne mène nulle part.

Et le Serbe ? Le Serbe lut le jour­nal. Toute la jour­née. Cinq jour­naux. Le Neue Freie Presse, le Wie­ner Zei­tung, le Reichs­post, le Arbei­ter-Zei­tung, et un jour­nal que je ne connais­sais pas, en carac­tères cyril­liques, qu’il avait dû ache­ter dans un kiosque de la Tabors­traße ou se faire livrer par la léga­tion. Il lisait comme il res­pi­rait — régu­liè­re­ment, néces­sai­re­ment, et avec la convic­tion que l’air qu’il ins­pi­rait conte­nait des infor­ma­tions vitales que le com­mun des mor­tels ne per­ce­vait pas.

*

À sept heures, le Sacher se vida.

C’est le phé­no­mène le plus étrange d’un hôtel situé en face d’un opé­ra : à l’heure de la repré­sen­ta­tion, l’hô­tel se vide comme un pou­mon qui expire. Les clients tra­versent la rue. Les pas résonnent sur le pavé. Les robes frouf­froutent. Les habits noirs se fondent dans le cré­pus­cule. Et l’hô­tel reste là, seul, vide, atten­dant que l’o­pé­ra finisse pour se rem­plir de nou­veau, comme une marée qui se retire et qui revient.

Scar­pa tra­ver­sa le pre­mier. Ilo­na était par­tie par la porte de der­rière — les artistes entraient à l’O­pé­ra par l’en­trée de ser­vice, la Goe­the­gasse, ce qui évi­tait aux sopra­nos de devoir fendre la foule des spec­ta­teurs et de ris­quer un com­men­taire intem­pes­tif qui aurait pu per­tur­ber leur concen­tra­tion, les sopra­nos avant une repré­sen­ta­tion étant aus­si fra­giles que les souf­flés avant la cuis­son. La Baronne tra­ver­sa au bras du Comte, ce qui don­na au per­son­nel un fris­son de roma­nesque — un Comte rui­né et une Baronne veuve, bras des­sus bras des­sous, tra­ver­sant la Phil­har­mo­ni­kers­traße sous les réver­bères pour aller voir un opé­ra sur une femme qui aime une tête cou­pée, c’é­tait la quin­tes­sence du Sacher. Witt­gen­stein sui­vit, seul, les mains dans les poches, sans cravate.

Petro­vić ne vint pas. Il res­ta dans sa chambre. La musique ne l’in­té­res­sait pas, ou peut-être l’in­té­res­sait-elle trop, ou peut-être que ce soir, dans cette chambre du pre­mier étage, il avait autre chose à faire que d’é­cou­ter un sopra­no chan­ter l’a­mour et la mort — autre chose qui avait un rap­port avec les cinq jour­naux, et avec le ren­dez-vous du café du troi­sième arron­dis­se­ment, et avec le papier qu’il avait mon­tré à l’homme aux lunettes rondes, et avec tout ce qui se tra­mait dans les Bal­kans comme le cho­co­lat se trame dans un moule, len­te­ment, sûre­ment, et avec la cer­ti­tude que le résul­tat serait irréversible.

*

Je n’as­sis­tai pas à la repré­sen­ta­tion. Je res­tai au Sacher. C’é­tait mon poste. L’hô­tel vide avait une beau­té que l’hô­tel plein n’a­vait pas — la beau­té du théâtre après le spec­tacle, quand les fau­teuils sont vides et que les ombres des acteurs flottent encore dans l’air, per­cep­tibles à ceux qui savent regar­der. Je fis ma ronde. Les cou­loirs du pre­mier étage, silen­cieux. Le bar, fer­mé. La salle à man­ger, déserte. Les cui­sines, où Bru­ck­ner finis­sait de ran­ger avec la méti­cu­lo­si­té d’un archi­viste. Les Chambres sépa­rées, fer­mées à clé, gar­dant leurs secrets comme les tom­beaux gardent leurs morts.

Je pas­sai devant la chambre 17. Celle du Serbe. Pas de lumière sous la porte. Pas de bruit. Soit il dor­mait, soit il était sor­ti sans que je le voie, soit il était dans le noir, éveillé, à pen­ser à des choses que je ne pou­vais pas devi­ner et que je n’au­rais pas dû devi­ner, parce que les pen­sées d’un atta­ché mili­taire serbe en juin 1914 n’é­taient pas du res­sort d’un sous-direc­teur adjoint d’hô­tel, et que j’a­vais déjà suf­fi­sam­ment de choses à noter dans mon registre sans y ajou­ter les hypothèses.

*

Ils revinrent à onze heures.

Je les vis tra­ver­ser la rue depuis la fenêtre du hall. La Baronne d’a­bord, seule, mar­chant vite, avec l’éner­gie de quel­qu’un qui a quelque chose à dire et qui ne peut plus attendre. Puis le Comte, len­te­ment, les mains dans le dos, la tête légè­re­ment pen­chée, avec cet air de médi­ta­tion que prennent les vieux mes­sieurs quand ils ont été émus par quelque chose et qu’ils ne veulent pas le mon­trer. Puis Witt­gen­stein, son car­net ouvert dans la main, écri­vant en mar­chant — exploit d’é­qui­libre qui aurait méri­té sa place dans un spec­tacle de cirque. Et enfin Scar­pa, seul, le visage fer­mé, concen­tré, enfer­mé dans cette soli­tude du cri­tique qui a vu quelque chose de grand et qui doit main­te­nant trou­ver les mots pour le dire sans le dimi­nuer, ce qui est le défi impos­sible de la cri­tique — dire la gran­deur sans la réduire, nom­mer la beau­té sans la tuer.

Ils se retrou­vèrent au bar. Je ser­vis. Otto n’é­tait plus là — c’é­tait l’heure des sous-direc­teurs adjoints, l’heure de l’a­près-spec­tacle, l’heure où les hié­rar­chies se relâchent et où les gens parlent plus libre­ment, parce que la fatigue et l’é­mo­tion ont le même effet que l’al­cool : elles dis­solvent les conventions.

— Alors ? dis-je, avec l’im­per­ti­nence que l’heure tar­dive autorisait.

— Elle a été extra­or­di­naire, dit la Baronne. Ab-so-lu-ment extra­or­di­naire. La scène finale — quand elle tient la tête — quand elle chante « Ich habe dei­nen Mund geküsst, Jocha­naan » — j’ai pleu­ré, Pfef­fer­ling. Moi. Pleu­ré. Et je ne pleure jamais. Même chez Freud.

Le Comte hocha la tête.

— Elle avait rai­son, dit-il. D’a­bord le contrôle. Puis le lâcher-prise. Et quand elle a lâché… Mon Dieu. C’é­tait comme regar­der un bar­rage se rompre. L’eau par­tout. La musique par­tout. Plus de scène, plus de salle, plus de dif­fé­rence entre elle et nous. Juste le son. Et le silence, après.

— Le silence a duré sept secondes, dit Witt­gen­stein, qui avait chro­no­mé­tré. Sept secondes entre la der­nière note et le pre­mier applau­dis­se­ment. Sept secondes. C’est une éter­ni­té. C’est le temps qu’il faut au public pour reve­nir à la réa­li­té après avoir été ailleurs. Et ces sept secondes valent plus que tout ce que j’ai écrit dans mon car­net cette semaine.

— Et vous, Signor Scar­pa ? demandai-je.

Scar­pa ne répon­dit pas tout de suite. Il tour­nait son verre de grap­pa — il avait com­man­dé de la grap­pa, pas du cognac, parce que ce soir il vou­lait être ita­lien, entiè­re­ment ita­lien, pas ita­lien au Sacher mais ita­lien tout court, avec la grap­pa et la mémoire et la langue qui dit les choses mieux que toutes les autres langues quand les choses valent la peine d’être dites.

— J’a­vais tort, dit-il.

Deux mots. Deux mots qui, venant d’un cri­tique, valaient une décla­ra­tion de guerre inver­sée — un armis­tice, une capi­tu­la­tion, une recon­nais­sance que l’autre avait rai­son et que soi-même on avait tort, ce qui est, pour un cri­tique, l’a­veu le plus coû­teux et le plus rare.

— J’a­vais tort sur le colo­nel de hus­sards, pour­sui­vit-il. Sur le contrôle. Sur la rete­nue. Elle avait rai­son. La rete­nue, c’é­tait le socle. Et quand elle a lâché le socle — quand elle a chan­té le bai­ser à la tête — le socle a volé en éclats, et ce qui est appa­ru des­sous n’é­tait pas du contrôle ni de l’ex­cès, c’é­tait de la véri­té. La véri­té brute. La véri­té d’une femme qui aime un homme mort. Et cette véri­té était insou­te­nable. Et elle était belle.

Il but sa grappa.

— J’é­cri­rai ça dans le Cor­riere. En mieux, j’espère.

Ilo­na ne revint pas au Sacher ce soir-là. Les can­ta­trices, après un triomphe, dis­pa­raissent. Elles ont don­né tant d’elles-mêmes qu’il ne reste plus rien pour les conver­sa­tions d’a­près-spec­tacle, les com­pli­ments, les poi­gnées de main. Elles ont besoin de silence, de soli­tude, de cette conva­les­cence qui suit les grands efforts — conva­les­cence qui est aus­si une forme de deuil, parce que la per­for­mance ache­vée est une chose morte, une chose qui ne revien­dra jamais exac­te­ment de la même manière, et dont l’ar­tiste porte le deuil avant même que le public ait fini d’applaudir.

*

C’est à minuit que le Comte fit le geste.

Il appe­la Otto — Otto était reve­nu, aler­té par le bruit, ou par l’ins­tinct, ou par cette sixième sens des maîtres d’hô­tel qui leur dit quand quelque chose d’im­por­tant se passe dans leur éta­blis­se­ment, même à minuit, même quand ils sont cen­sés dormir.

— Otto, dit le Comte. L’ad­di­tion, s’il vous plaît.

Otto ne bou­gea pas. L’im­mo­bi­li­té d’Ot­to était celle d’un homme qui vient d’en­tendre un son qu’il n’a­vait jamais enten­du, comme le chant d’un oiseau qu’il croyait éteint.

— L’ad­di­tion, Herr Graf ?

— L’ad­di­tion. Pour ce soir. Les bois­sons. Le cognac. Tout.

Otto regar­da dans ma direc­tion. Je haus­sai les épaules — geste qui, dans le voca­bu­laire ges­tuel du Sacher, signi­fiait « je ne com­prends pas non plus mais fai­sons comme si c’é­tait nor­mal ». Otto pré­pa­ra l’ad­di­tion. La posa sur la table, dans le petit pla­teau d’argent pré­vu à cet effet — un pla­teau qui n’a­vait jamais été uti­li­sé pour le Comte, et qui reçut la note avec une sorte de sur­prise métal­lique, comme une boîte aux lettres qui reçoit du cour­rier après des années de vide.

Le Comte regar­da l’ad­di­tion. Sor­tit de la poche inté­rieure de son habit un billet. Un seul. Un billet de dix cou­ronnes. Le posa sur le plateau.

Le billet ne cou­vrait pas l’ad­di­tion. Pas de loin. Mais ce n’é­tait pas le pro­pos. Le Comte ne payait pas sa dette. Il fai­sait un geste. Il posait un billet sur un pla­teau comme on pose une fleur sur une tombe — non pas pour rem­bour­ser mais pour hono­rer, non pas pour sol­der mais pour signifier.

— Gar­dez la mon­naie pour le gar­çon, dit-il à Otto.

Otto prit le billet. Le plia. Le mit dans sa poche.

— Mer­ci, Herr Graf, dit-il.

Et la chose fut faite.

*

Je sor­tis prendre l’air. Il était une heure du matin. La Phil­har­mo­ni­kers­traße était déserte. L’O­pé­ra dor­mait, toutes lumières éteintes, sa façade néo-Renais­sance aus­si impé­né­trable qu’un visage de pierre. Les réver­bères tra­çaient des cercles jaunes sur le pavé. Quelque part, très loin, un fiacre pas­sait — le bruit des sabots sur la pierre, ce bruit qui était le pouls de Vienne, sa res­pi­ra­tion noc­turne, son rythme de ville qui ne dort jamais tout à fait parce qu’il y a tou­jours un fiacre quelque part, un homme quelque part, une lumière quelque part.

Anna Sacher était sur le seuil de l’hôtel.

Elle fumait. Un cigare. Le der­nier de la jour­née, peut-être de la semaine. Elle fumait en regar­dant la rue, la nuit, l’O­pé­ra, les étoiles — s’il y avait des étoiles, je ne m’en sou­viens pas, mais il me plaît de croire qu’il y en avait, parce que cette nuit méri­tait des étoiles, même si les nuits qui méritent quelque chose ne l’ob­tiennent pas toujours.

— Pfef­fer­ling, dit-elle.

— Frau Sacher.

— Belle soirée.

— Oui, Frau Sacher.

— Le Comte a payé.

— Dix cou­ronnes. Pour le garçon.

— Dix cou­ronnes. C’est plus que rien. Et rien, c’est ce qu’il a payé pen­dant trois ans. Alors dix cou­ronnes, Pfef­fer­ling, c’est un pro­grès. Ou un adieu. Les deux se ressemblent.

Elle tira sur son cigare. La braise rou­git dans la nuit.

— Demain c’est dimanche, dit-elle.

— Oui.

— Il ne se passe jamais rien le dimanche, Pfef­fer­ling. Le dimanche, les gens vont à la messe, mangent du Schnit­zel, et dorment. C’est l’ordre des choses. Dieu l’a vou­lu ain­si, et qui suis-je pour contre­dire Dieu ? Je contre­di­rai l’Em­pe­reur, je contre­di­rai Demel, je contre­di­rai le diable si néces­saire, mais Dieu — non. Le dimanche est sacré. Rien ne se passe.

Elle jeta son cigare. L’é­cra­sa sous sa chaussure.

— Bonne nuit, Pfefferling.

— Bonne nuit, Frau Sacher.

Elle ren­tra dans l’hô­tel. J’en­ten­dis ses pas dans le hall. Le clic de la ser­rure de son bureau. Le bruit des chiens qui se réveillaient pour l’ac­cueillir — Sis­si gro­gnant de plai­sir, Met­ter­nich gro­gnant par principe.

Je res­tai un moment dehors. La nuit était douce. Vienne était douce. Tout était doux, et c’est peut-être la dou­ceur qui aurait dû nous aler­ter, parce que la dou­ceur, à Vienne, n’est jamais inno­cente — elle est tou­jours le velours qui recouvre quelque chose de dur, le gla­çage qui recouvre quelque chose d’a­mer, la valse qui recouvre quelque chose qui ne danse pas.

Il ne se passe jamais rien le dimanche.

Je notai la phrase dans le registre. En toutes lettres. Sans code. Parce qu’elle ne méri­tait pas d’être codée. Elle méri­tait d’être lue telle quelle, dans toute sa naï­ve­té, dans toute son inno­cence — dans toute son erreur.

Il res­tait un jour.

CHA­PITRE VII

Dimanche 28 juin 1914

Où il se passe quelque chose

Le dimanche com­men­ça comme tous les dimanches.

Les cloches de la Ste­phans­dom son­nèrent à huit heures — ce son grave, pro­fond, ancien, qui tra­ver­sait les rues du pre­mier arron­dis­se­ment comme une vague tra­verse un lac, en cercles concen­triques de plus en plus larges, et qui attei­gnait le Sacher avec quelques secondes de retard, juste assez pour que le son arrive ampu­té de ses har­mo­niques les plus aiguës et ne conserve que les basses, les notes pro­fondes, celles qui résonnent dans la poi­trine plu­tôt que dans les oreilles. Les cloches de Vienne ne son­naient pas — elles par­laient. Elles disaient : lève-toi, habille-toi, va à la messe, mange du Schnit­zel, dors. C’est l’ordre des choses. C’est le dimanche.

Le petit-déjeu­ner fut calme. La Baronne ne vint pas — elle allait à la messe, comme chaque dimanche, à la Karls­kirche, parce que l’é­glise Saint-Charles était, selon elle, « la seule église de Vienne où l’on pou­vait prier sans être déran­gé par des tou­ristes anglais qui pho­to­gra­phient le pla­fond ». Le Comte ne des­cen­dit pas avant midi — le dimanche, il se levait tard, par res­pect pour le jour du repos, disait-il, mais en réa­li­té parce que les same­dis soir étaient longs et que le cognac, même aris­to­cra­tique, lais­sait des traces.

Ilo­na ne parut pas du tout. Le triomphe de la veille l’a­vait vidée — vidée comme un ins­tru­ment dont on a joué trop fort et qui a besoin de temps pour retrou­ver sa réso­nance, son timbre, sa capa­ci­té à vibrer sans se bri­ser. Elle dor­mait. Ou elle ne dor­mait pas. Elle était dans cette zone inter­mé­diaire entre le som­meil et la veille que les Autri­chiens appellent Halb­schlaf et que les Hon­grois n’ap­pellent rien, parce que les Hon­grois ne nomment pas les états de tran­si­tion — ils les vivent.

Scar­pa écri­vait. Depuis sa chambre, on enten­dait le cré­pi­te­ment de sa plume sur le papier — oui, Scar­pa écri­vait à la plume, pas au sty­lo, parce que la plume impo­sait un rythme, une résis­tance, un frot­te­ment entre la pen­sée et le papier qui ralen­tis­sait l’é­cri­ture juste assez pour que les phrases aient le temps de se for­mer avant d’être posées, ce qui don­nait à ses cri­tiques cette qua­li­té d’é­la­bo­ra­tion qui les dis­tin­guait des articles bâclés de ses confrères.

Witt­gen­stein était par­ti. Il avait quit­té l’hô­tel tôt, avant le petit-déjeu­ner, lais­sant sur la table de sa chambre un exem­plaire de la Psy­cho­pa­tho­lo­gie de la vie quo­ti­dienne de Freud, avec des anno­ta­tions dans la marge — cadeau ou oubli, je ne le sus jamais, mais je le gar­dai, et je le lus, des années plus tard, quand tout ce qui avait été dit au Sacher pen­dant cette semaine avait pris un sens que per­sonne n’a­vait prévu.

Et le Serbe ?

Le Serbe était à la récep­tion à neuf heures. Il deman­da sa note.

— Vous par­tez, Herr Petro­vić ? deman­da Franz.

— Je pars.

— Ce matin ?

— Cet après-midi. Le train de cinq heures pour Bel­grade. Via Budapest.

Franz pré­pa­ra la note. Petro­vić paya — en liquide, des billets autri­chiens, neufs, pliés avec soin, qu’il sor­tit d’un por­te­feuille de cuir usé. Il paya tout. Le total. Sans dis­cus­sion. Sans rabais. Sans l’ombre d’une dette. Les Serbes, à la dif­fé­rence des Comtes autri­chiens, payaient comp­tant et ne devaient rien à per­sonne — ce qui était peut-être une ver­tu, ou peut-être une forme d’or­gueil, ou peut-être sim­ple­ment la pru­dence d’un peuple qui savait que les dettes créent des liens, et que les liens, entre un Serbe et un Autri­chien, en ce mois de juin 1914, étaient la der­nière chose dont on avait besoin.

— Mer­ci, Herr Petro­vić, dit Franz. Nous espé­rons vous revoir.

— Je ne crois pas, dit le Serbe.

Il le dit sans tris­tesse. Sans menace. Sans rien. Il le dit comme on dit une véri­té fac­tuelle — le ciel est bleu, la Sacher­torte est au cho­co­lat, je ne revien­drai pas. Une consta­ta­tion. Et il mon­ta dans sa chambre pour faire ses bagages.

Je notai : 9h00. Petro­vić règle sa note. Départ pré­vu : 17h, train de Bel­grade via Buda­pest. Phrase : « Je ne crois pas. » Tona­li­té : neutre. À rap­pro­cher de quoi ? Je ne sais pas.

*

Le Comte des­cen­dit à midi. Il por­tait un cos­tume de lin — chose extra­or­di­naire, presque aus­si extra­or­di­naire que le billet de dix cou­ronnes de la veille. Le Comte en lin. Le Comte avait renon­cé au drap, à la laine, au velours, à toute l’ar­mu­re­rie tex­tile de l’a­ris­to­cra­tie autri­chienne, pour por­ter du lin, cette matière qui se frois­sait, qui mon­trait le voyage, qui disait : je ne suis pas d’i­ci, ou : je ne suis plus d’i­ci, ou : je suis d’i­ci mais je ne fais plus sem­blant de l’être.

— Beau cos­tume, Herr Graf, dis-je.

— C’est le cos­tume de Scar­pa, dit-il. Il me l’a prê­té. Le mien est chez le tailleur depuis dix-huit mois et je n’ai pas les moyens de le récu­pé­rer. Scar­pa a eu cette gen­tillesse. Il est plus petit que moi, évi­dem­ment, mais le lin s’a­dapte. Le lin est la matière la plus démo­cra­tique du monde, Pfef­fer­ling. Elle habille tout le monde de la même manière. C’est-à-dire mal. Mais éga­le­ment mal, ce qui est une forme de justice.

Il sou­rit. Son sou­rire rare.

— Allons déjeu­ner, dit-il.

Le déjeu­ner réunit le Comte, la Baronne — qui était reve­nue de la messe avec un air de séré­ni­té qui ne dure­rait pas au-delà du deuxième verre de Grü­ner Velt­li­ner — et Scar­pa, qui avait ter­mi­né son article et qui avait l’air d’un homme qui a accou­ché de quelque chose et qui ne sait pas encore si c’est un chef-d’œuvre ou un monstre, les deux options étant éga­le­ment pro­bables dans le métier de la cri­tique. On man­gea du Wie­ner Schnit­zel. On but du vin blanc. On par­la de la soi­rée de la veille, d’I­lo­na, de Salo­mé, de la tête de Jean-Bap­tiste et du bai­ser, et de ce silence de sept secondes qui avait été, selon le Comte, « le moment le plus élo­quent de toute la semaine, y com­pris mes propres dis­cours, ce qui n’est pas peu dire ».

L’a­près-midi cou­la dou­ce­ment. Comme coule un dimanche. Comme coule un fleuve. Comme coule le temps quand il ne reste plus beau­coup de temps et que per­sonne ne le sait.

*

La nou­velle arri­va à cinq heures de l’après-midi.

Je me sou­viens de l’heure exacte parce que je regar­dais la pen­dule du hall au moment où la porte s’ou­vrit — la grande porte vitrée, celle qui don­nait sur la Phil­har­mo­ni­kers­traße, celle par laquelle les clients entraient et sor­taient depuis trente-huit ans avec cette régu­la­ri­té de marée qui fai­sait la res­pi­ra­tion de l’hô­tel. La porte s’ou­vrit et un gar­çon entra. Un gar­çon de course, un gamin de quinze ou seize ans, en cas­quette et tablier, essouf­flé, rouge, qui cou­rut jus­qu’à la récep­tion et dit à Franz, d’une voix trop forte pour la taille du hall, une voix qui rebon­dit sur les murs comme une balle de caoutchouc :

— L’Ar­chi­duc ! On a tiré sur l’Ar­chi­duc ! À Sara­je­vo ! L’Ar­chi­duc est mort !

Franz ne bou­gea pas. Pas immé­dia­te­ment. Il y a des nou­velles qui mettent du temps à tra­ver­ser la dis­tance entre l’o­reille et le cer­veau — non pas parce que la dis­tance est grande, mais parce que le cer­veau refuse de lais­ser entrer cer­taines infor­ma­tions, comme un por­tier refuse de lais­ser entrer cer­tains clients, par ins­tinct de pro­tec­tion, par refus de ce que l’in­for­ma­tion va faire à l’ordre des choses, à la struc­ture, au registre.

— L’Ar­chi­duc Fran­çois-Fer­di­nand ? deman­da Franz.

— Oui ! Et sa femme ! Morts tous les deux ! Un étu­diant ! Un Serbe ! Un Serbe a tiré !

Un Serbe.

Je tour­nai la tête vers la cage d’es­ca­lier. La chambre 17 était vide. Petro­vić était par­ti. Le train de cinq heures pour Bel­grade. Il était par­ti avant que la nou­velle n’ar­rive. Avant ou en même temps. Quelques minutes, peut-être. Quelques minutes qui sépa­raient le départ d’un homme et l’ar­ri­vée d’une nou­velle, et ces quelques minutes étaient peut-être une coïn­ci­dence, ou peut-être pas, ou peut-être que la ques­tion n’a­vait aucune impor­tance, parce que la coïn­ci­dence et le des­tin, à ce stade de l’his­toire, avaient ces­sé d’être des caté­go­ries distinctes.

Le hall se rem­plit. Les gens venaient de la rue, des cafés voi­sins, de l’O­pé­ra où des tech­ni­ciens démon­taient le décor de Salo­mé — ils venaient avec la nou­velle, ils l’ap­por­taient comme on apporte un paquet, avec les deux mains, en la tenant devant eux, et chaque per­sonne qui entrait ajou­tait un détail, un frag­ment, une pièce au puzzle qui se consti­tuait sous nos yeux : l’Ar­chi­duc et la Duchesse Sophie dans leur voi­ture, à Sara­je­vo, le quai Appel, le long de la Mil­ja­cka, un jeune homme, un pis­to­let, deux coups, le sang, la pous­sière, le silence.

Le Comte des­cen­dit. Il avait enten­du le bruit — non pas le bruit de la nou­velle, mais le bruit que fait le silence quand il se brise, ce cra­que­ment imper­cep­tible qui pré­cède le vacarme, comme le cra­que­ment de la glace avant que la rivière ne se libère. Il des­cen­dit dans le hall, en cos­tume de lin frois­sé, et il regar­da — il regar­da les gens, il regar­da la rue, il regar­da la façade de l’O­pé­ra de l’autre côté, et sur son visage il n’y avait ni sur­prise ni cha­grin ni peur, il y avait de la recon­nais­sance. La recon­nais­sance de quel­qu’un qui avait pré­vu, qui avait su, qui avait dit — le gla­çage va cra­quer, le gâteau va se fis­su­rer, les couches vont se sépa­rer — et qui voyait main­te­nant la fis­sure, la vraie, pas la fis­sure de la Sacher­torte ni la fis­sure de l’Ap­fel­stru­del mais la fis­sure de l’Em­pire, la fis­sure du monde, la fis­sure de tout ce qui avait tenu pen­dant soixante-huit ans et qui, en un après-midi de juin, en un quai de Sara­je­vo, en deux coups de pis­to­let, ces­sait de tenir.

— Voi­là, dit le Comte.

Un seul mot. Le mot le plus court et le plus ter­rible de la langue alle­mande, parce qu’il ne dit rien et qu’il dit tout, parce qu’il constate sans com­men­ter, parce qu’il accepte sans résis­ter, et parce qu’il est le mot que pro­noncent les gens qui ont tou­jours su que la fin vien­drait et qui, quand elle vient, ne sont pas sur­pris mais ne sont pas prêts non plus, parce que per­sonne n’est jamais prêt, même ceux qui savent.

La Baronne pleu­rait. Elle pleu­rait comme elle fai­sait tout — ouver­te­ment, géné­reu­se­ment, sans honte, avec la même pro­fu­sion qu’elle met­tait dans ses com­mandes de Sacher­torte et dans ses séances chez Freud. Ses larmes n’é­taient pas seule­ment pour l’Ar­chi­duc, qu’elle n’a­vait jamais ren­con­tré, ni pour la Duchesse, qu’elle ne connais­sait que de répu­ta­tion — ses larmes étaient pour quelque chose de plus vaste, de plus dif­fus, quelque chose qui n’a­vait pas encore de nom mais qui en aurait un bien­tôt, et qui s’ap­pel­le­rait la guerre, la fin, la perte, tout ce que les psy­cha­na­lystes rangent sous l’é­ti­quette de deuil et que les gens ordi­naires rangent sous l’é­ti­quette de malheur.

Scar­pa était pâle. L’I­ta­lien, pour une fois, ne disait rien. Pas un mot. Pas un com­men­taire. Pas une cri­tique. Il était debout dans le hall, les bras le long du corps, et il regar­dait les gens entrer avec la nou­velle, et il com­pre­nait — avec cette intel­li­gence rapide des Ita­liens, cette intel­li­gence du sud, solaire, ins­tinc­tive — il com­pre­nait que la nou­velle qu’on venait d’ap­por­ter n’é­tait pas un évé­ne­ment mais un com­men­ce­ment, et que le com­men­ce­ment en ques­tion allait durer très long­temps et coû­ter très cher.

Ilo­na des­cen­dit. Elle avait enten­du. Elle se tenait sur la der­nière marche de l’es­ca­lier, pieds nus — elle était des­cen­due si vite qu’elle avait oublié ses chaus­sures —, en robe de chambre, les che­veux défaits, et elle regar­dait le hall avec ces yeux verts qui ne deman­daient pas la per­mis­sion d’exis­ter, et dans ces yeux il y avait quelque chose que je n’a­vais jamais vu chez elle, ni sur scène ni en dehors — de la peur.

Et Anna Sacher ?

Anna Sacher était dans son bureau. La porte était fer­mée. Je frap­pai. Pas de réponse. Je frap­pai de nou­veau. Sis­si aboya — un aboie­ment faible, presque un gémis­se­ment. Met­ter­nich ne dit rien.

— Frau Sacher ?

— Entrez, Pfefferling.

J’en­trai. Elle était assise der­rière son bureau. Le cigare était éteint dans le cen­drier. Les fac­tures étaient empi­lées comme d’ha­bi­tude. Le por­trait de l’Em­pe­reur était à sa place. Le coffre-fort était fer­mé. Tout était en ordre. Tout était tou­jours en ordre. Et pourtant.

— Vous savez, dit-elle.

Ce n’é­tait pas une question.

— Oui, Frau Sacher.

Elle ne dit rien pen­dant un long moment. Les chiens étaient cou­chés à ses pieds. Le soleil de fin d’a­près-midi entrait par la fenêtre et des­si­nait un rec­tangle de lumière dorée sur le tapis — un rec­tangle par­fait, géo­mé­trique, qui avait la beau­té abs­traite des choses qui ne savent pas ce qui se passe et qui conti­nuent d’exis­ter comme si de rien n’é­tait, parce que la lumière ne lit pas les jour­naux et que le soleil ne connaît pas les archiducs.

— L’Ar­chi­duc est mort, dit-elle. Tué par un Serbe. À Sarajevo.

— Oui.

— Un Serbe.

— Oui.

Elle regar­da le por­trait de l’Em­pe­reur. Fran­çois-Joseph. Le vieil homme. Celui qui n’é­tait jamais venu au Sacher. Celui qui man­geait du Tafels­pitz. Celui dont le fils était mort à Mayer­ling, dont l’é­pouse avait été assas­si­née à Genève, dont le frère avait été fusillé au Mexique, et dont le neveu — car Fran­çois-Fer­di­nand était son neveu, l’hé­ri­tier par défaut, celui qui avait héri­té du trône parce que tous les autres étaient morts ou fous ou les deux — dont le neveu venait de mou­rir à son tour, abat­tu dans une rue de Sara­je­vo par un gar­çon de dix-neuf ans armé d’un pis­to­let Browning.

— Le pauvre homme, mur­mu­ra Anna Sacher.

Je ne sus pas si elle par­lait de l’Ar­chi­duc ou de l’Em­pe­reur. Peut-être des deux. Peut-être de tous les hommes. Peut-être de personne.

Elle prit son cigare. Le ral­lu­ma. La flamme trem­blait — ou peut-être que c’é­tait sa main. Je ne pou­vais pas voir. La pièce était dans cette lumière de fin d’a­près-midi qui efface les contours et qui rend toutes les mains égales, les mains qui tremblent et les mains qui ne tremblent pas.

— Pfef­fer­ling, dit-elle.

— Oui.

— Notez.

— Dans le registre ?

— Dans le registre.

— Que dois-je noter ?

Elle tira sur son cigare. La fumée mon­ta vers le pla­fond, len­te­ment, en volutes irré­gu­lières, comme les pen­sées montent quand elles ne savent pas où aller.

— Notez : dimanche 28 juin 1914. L’Ar­chi­duc Fran­çois-Fer­di­nand d’Au­triche-Este et son épouse la Duchesse de Hohen­berg ont été assas­si­nés à Sara­je­vo. La nou­velle est par­ve­nue à l’hô­tel à dix-sept heures. Le ser­vice a continué.

— Le ser­vice a continué ?

— Le ser­vice conti­nue tou­jours, Pfef­fer­ling. C’est la seule chose qui conti­nue. Les archi­ducs meurent. Les empires tombent. Les guerres com­mencent. Et le ser­vice conti­nue. Le café est ser­vi à huit heures. La Sacher­torte est ser­vie à quatre heures. Le dîner est ser­vi à huit heures. Et le registre est tenu. C’est ain­si. C’est tout. C’est le Sacher.

Elle écra­sa son cigare. Se leva. Lis­sa sa robe. Redres­sa le por­trait de l’Em­pe­reur — il n’a­vait pas bou­gé, mais elle le redres­sa quand même, par habi­tude, par res­pect, ou par défi.

— Main­te­nant, dit-elle, dites à Bru­ck­ner de pré­pa­rer le dîner. Les clients auront faim. Les clients ont tou­jours faim. Même quand le monde s’ef­fondre. Sur­tout quand le monde s’effondre.

Elle sor­tit de son bureau. Les chiens la sui­virent. Sis­si à gauche. Met­ter­nich à droite. Le cigare éteint entre les doigts. Et elle tra­ver­sa le hall du Sacher comme elle l’a­vait tra­ver­sé chaque soir depuis vingt-deux ans, avec cette démarche qui n’é­tait ni lente ni rapide, qui n’é­tait ni triste ni gaie, qui était la démarche d’une femme qui por­tait un hôtel sur ses épaules et qui ne le pose­rait jamais, parce que poser l’hô­tel, c’é­tait poser sa vie, et qu’An­na Sacher ne posait jamais rien.

Le hall était silen­cieux. Les clients se tenaient en groupes, par­lant à voix basse, comme on parle dans les églises et dans les hôpi­taux, parce que cer­taines nou­velles réclament le chu­cho­te­ment, parce que le chu­cho­te­ment est la voix que prend le monde quand il vient de rece­voir un coup et qu’il ne sait pas encore s’il va tenir debout ou tomber.

Anna Sacher tra­ver­sa. Les gens s’é­car­tèrent. Pas par peur — par res­pect. Ou par recon­nais­sance. Ou par ce sen­ti­ment, dif­fi­cile à nom­mer, que cette femme, avec ses chiens et son cigare éteint, était la seule per­sonne dans le hall qui savait ce qu’il fal­lait faire, et que ce qu’il fal­lait faire, c’é­tait continuer.

Elle s’ar­rê­ta au milieu du hall. Regar­da autour d’elle. Vit le Comte, dans son cos­tume de lin frois­sé, qui ne disait plus rien. Vit la Baronne, qui ne pleu­rait plus. Vit Scar­pa, qui ne cri­ti­quait plus. Vit Ilo­na, pieds nus sur la der­nière marche. Vit le hall, les lustres, les fau­teuils de velours rouge, le por­trait de l’Em­pe­reur, le tapis usé, les murs capi­ton­nés, tout ce qui était le Sacher et qui, dans la lumière de ce dimanche de juin, avait sou­dain l’air de ce qu’il était réel­le­ment — non pas un hôtel, mais un témoin, un dépo­si­taire, un coffre-fort vivant qui conte­nait non pas des recettes et des dettes mais des vies, des his­toires, des semaines comme celle-ci, des jours comme celui-ci, des minutes comme cette minute.

— Le dîner sera ser­vi à huit heures, dit-elle.

Puis elle mon­ta l’es­ca­lier. On enten­dit ses pas. On enten­dit les chiens. On enten­dit la porte de son bureau qui se refermait.

Et le silence revint.

Je m’as­sis à mon poste. J’ou­vris le registre. Le cahier numé­ro vingt-huit.

J’é­cri­vis :

Dimanche 28 juin 1914. 17h00. Assas­si­nat de l’Ar­chi­duc Fran­çois-Fer­di­nand et de la Duchesse de Hohen­berg à Sara­je­vo. Deux coups de feu. Auteur : un étu­diant serbe.

Puis j’é­cri­vis, en des­sous, d’une écri­ture que je ne recon­nus pas comme la mienne — une écri­ture plus petite, plus ser­rée, plus trem­blante, comme si la main qui tenait la plume savait quelque chose que le reste du corps ignorait :

Herr Petro­vić, chambre 17, avait quit­té l’hô­tel à 16h45. Train de Bel­grade. 15 minutes avant la nouvelle.

Je regar­dai ce que j’a­vais écrit. Puis j’a­jou­tai, parce qu’il fal­lait bien finir, parce que le registre ne sup­por­tait pas les phrases inache­vées, parce qu’An­na Sacher m’a­vait dit un jour que le pire péché d’un chro­ni­queur n’est pas l’er­reur mais l’incomplétude :

Le ser­vice continue.

Je refer­mai le cahier.

Je posai la plume.

Dehors, le soleil se cou­chait sur Vienne. Les cloches de la Ste­phans­dom son­naient. Les fiacres pas­saient. Les tram­ways pas­saient. Les gens pas­saient. Tout passait.

Tout pas­sait.

ÉPI­LOGUE

Où Pfef­fer­ling se sou­vient, où les chiens ne sont plus là, et où le registre dit ce que la mémoire ne peut pas

J’é­cris ceci en 1934. Vingt ans après.

Vingt ans, c’est le temps qu’il faut à une Sacher­torte oubliée dans un pla­card pour se trans­for­mer en pierre — je le sais, parce que Bru­ck­ner en a retrou­vé une, un jour de 1920, der­rière un sac de farine dans la réserve du sous-sol, une Sacher­torte de 1914, par­fai­te­ment intacte en appa­rence, par­fai­te­ment noire, par­fai­te­ment lisse sous son gla­çage, et par­fai­te­ment morte à l’in­té­rieur, dure comme un roc, inamo­vible, trans­for­mée par le temps en un objet qui n’é­tait plus de la pâtis­se­rie mais de la géo­lo­gie. Bru­ck­ner l’a­vait posée sur le comp­toir et l’a­vait regar­dée un long moment. Puis il avait dit : « Voi­là ce que nous étions. » Et il l’a­vait jetée.

Vingt ans, c’est aus­si le temps qu’il faut à un homme pour com­prendre ce qu’il a vu sans le savoir. Je ne savais pas, en juin 1914, que je vivais la fin d’un monde. Per­sonne ne le savait — et ceux qui pré­tendent l’a­voir su mentent, ou se sou­viennent mal, ce qui revient au même. Le Comte avait dit que le gla­çage allait cra­quer. Witt­gen­stein avait diag­nos­ti­qué un com­plexe de mort. Anna Sacher avait dit qu’il ne se pas­sait jamais rien le dimanche. Ils avaient tous rai­son et tous tort, parce qu’a­voir rai­son trop tôt, c’est la même chose qu’a­voir tort — la véri­té qui arrive avant l’heure n’est pas encore la véri­té, elle est de la pro­phé­tie, et la pro­phé­tie n’est qu’une forme élé­gante du hasard.

La guerre vint. Je n’en par­le­rai pas, parce que la guerre ne concerne pas le registre, et que le registre ne concerne que l’hô­tel, et que l’hô­tel, pen­dant quatre ans, conti­nua — comme Anna Sacher l’a­vait dit. Le ser­vice conti­nua. Le café fut ser­vi à huit heures. La Sacher­torte fut ser­vie à quatre heures. Le dîner fut ser­vi à huit heures. Et le registre fut tenu. Pas par moi — je fus mobi­li­sé en août 1914, envoyé en Gali­cie avec le 4e régi­ment d’in­fan­te­rie de la Land­wehr, et je pas­sai trois ans à noter des choses dans un autre registre, un registre mili­taire, qui n’a­vait ni la reliure de cuir bor­deaux ni l’o­deur de cho­co­lat du registre du Sacher, et dont le conte­nu était infi­ni­ment moins inté­res­sant, la guerre étant la chose la plus ennuyeuse du monde pour ceux qui la font et la plus pas­sion­nante pour ceux qui la racontent, ce qui consti­tue l’une des plus cruelles iro­nies de la condi­tion humaine.

Je revins en 1918. L’Em­pire n’exis­tait plus. L’Au­triche-Hon­grie avait été décou­pée comme on découpe un Apfel­stru­del — en tranches, en mor­ceaux, en parts dis­tri­buées aux vain­queurs et aux voi­sins, cha­cun pre­nant la couche qui lui reve­nait. La Hon­grie d’un côté. La Tché­co­slo­va­quie de l’autre. La Pologne par-des­sus. La You­go­sla­vie par-des­sous. Et au milieu, l’Au­triche — petite, réduite, ampu­tée de tout ce qui avait fait sa gran­deur et sa déme­sure, une Autriche qui tenait dans la paume de la main, qui n’a­vait plus ni empire ni empe­reur ni archi­duc, et qui n’a­vait gar­dé, de toute sa splen­deur pas­sée, que ses gâteaux et ses psy­cha­na­lystes, ce qui était, tout compte fait, l’essentiel.

L’hô­tel Sacher avait sur­vé­cu. Les murs étaient intacts. Les lustres pen­daient tou­jours. Les fau­teuils de velours rouge étaient tou­jours là, un peu plus usés, un peu plus enfon­cés, comme des fau­teuils qui ont vu pas­ser trop de gens et qui ont fini par prendre la forme de leur absence. Le coffre-fort était tou­jours fer­mé. La recette était tou­jours dedans. Les recon­nais­sances de dettes aus­si — mais elles ne valaient plus rien, parce que les débi­teurs étaient morts, ou rui­nés, ou exi­lés, ou les trois, et que les cou­ronnes qu’ils devaient n’a­vaient plus cours, rem­pla­cées par des schil­lings qui valaient une frac­tion de ce que les cou­ronnes avaient valu, ce qui est le des­tin de toutes les mon­naies et de tous les empires : la dévaluation.

Anna Sacher était tou­jours là.

Elle avait soixante-trois ans à la fin de la guerre. Elle en parais­sait quatre-vingts. Non pas par le visage — le visage d’An­na Sacher avait tou­jours eu l’âge de son carac­tère, c’est-à-dire un âge impos­sible à déter­mi­ner, situé quelque part entre la qua­ran­taine et l’é­ter­ni­té — mais par les yeux. Ses yeux avaient vieilli. Ils avaient vu trop de choses — les clients qui par­taient pour le front et qui ne reve­naient pas, les lettres qui arri­vaient avec le tam­pon du minis­tère de la Guerre, les chaises vides dans la salle à man­ger, le bar où per­sonne ne com­man­dait de cognac parce que le cognac venait de France et que la France était l’en­ne­mi, absur­di­té suprême d’une guerre qui avait réus­si à trans­for­mer le cognac en acte de trahison.

Elle diri­geait tou­jours l’hô­tel. Elle fumait tou­jours le cigare. Elle fai­sait tou­jours sa ronde à onze heures du soir, avec les chiens — d’autres chiens, les suc­ces­seurs de Sis­si et de Met­ter­nich, qui por­taient d’autres noms que j’ai oubliés, parce que les noms des chiens d’a­près la guerre n’a­vaient pas la même réso­nance que ceux d’a­vant, de même que les noms des rues, des places, des ins­ti­tu­tions avaient chan­gé, et que tout ce qui avait por­té le nom « impé­rial et royal » avait été rebap­ti­sé, dépouillé de ses titres, ren­du à une bana­li­té répu­bli­caine qui était sans doute plus démo­cra­tique mais qui était infi­ni­ment moins drôle.

Les pro­blèmes finan­ciers s’ag­gra­vèrent. Anna Sacher avait tou­jours vécu au-des­sus de ses moyens — non par extra­va­gance per­son­nelle, mais par prin­cipe hôte­lier, parce qu’un hôtel de luxe vit au-des­sus de ses moyens par défi­ni­tion, et que le jour où il vit en des­sous, il cesse d’être un hôtel de luxe et devient une pen­sion. Les dettes aris­to­cra­tiques étaient deve­nues irré­cou­vrables. Les nou­veaux clients — des tou­ristes amé­ri­cains, des hommes d’af­faires, des gens qui n’a­vaient pas de bla­son et qui payaient en dol­lars — ne com­pre­naient pas le Sacher, ne com­pre­naient pas ses rituels, ne com­pre­naient pas pour­quoi la femme au cigare les regar­dait avec cette expres­sion qui disait « vous êtes ici chez moi, pas chez vous ». Ils vou­laient de l’ef­fi­ca­ci­té. De la rapi­di­té. Du ser­vice à l’a­mé­ri­caine. Et Anna Sacher leur ser­vait du ser­vice à l’au­tri­chienne, c’est-à-dire lent, méti­cu­leux, légè­re­ment hau­tain, et accom­pa­gné d’une Sacher­torte qui coû­tait plus cher à fabri­quer qu’elle ne rap­por­tait, parce que la qua­li­té, comme la digni­té, n’a pas de prix — ce qui est une belle maxime mais une mau­vaise stra­té­gie comptable.

Elle mou­rut en 1930. Le 25 février. Un mar­di. Elle avait soixante et onze ans. Elle mou­rut dans l’hô­tel, ce qui était la seule mort pos­sible pour elle, comme un capi­taine meurt sur son navire — non pas par héroïsme mais par impos­si­bi­li­té de conce­voir un ailleurs. L’hô­tel et elle, c’é­tait la même chose. Le même orga­nisme. La même res­pi­ra­tion. Quand elle ces­sa de res­pi­rer, l’hô­tel conti­nua, parce que les bâti­ments sur­vivent aux gens, parce que les murs n’ont pas besoin de pou­mons, et parce que la Sacher­torte peut être fabri­quée sans Anna Sacher — mais pas de la même manière, pas avec la même auto­ri­té, pas avec le même cigare.

Les funé­railles furent gran­dioses. Tout Vienne vint. Les aris­to­crates vinrent — ceux qui res­taient, les sur­vi­vants, les spectres de l’an­cien monde qui tra­ver­saient les rues de la Répu­blique avec cet air de dépla­ce­ment qui est celui des gens qui vivent dans un pays qu’ils ne recon­naissent plus. Les bou­lan­gers vinrent. Les pâtis­siers vinrent — même ceux de Demel, qui envoyèrent une cou­ronne de fleurs avec un ruban sur lequel était écrit « À une adver­saire digne », ce qui était la chose la plus élé­gante que Demel eût jamais faite et qui prou­vait que la riva­li­té, pous­sée à son paroxysme, finit par res­sem­bler à de l’a­mour. Les bou­le­dogues furent pré­sents — les der­niers, les héri­tiers de la lignée — et ils se tinrent au pre­mier rang, immo­biles, avec cette digni­té canine qui est la seule digni­té au monde à ne com­por­ter aucune hypocrisie.

*

Et les autres ?

Le Comte Este­rhá­zy von Donau­witz mou­rut en 1917, à l’hô­tel, dans la chambre qu’il n’a­vait jamais payée. Il mou­rut dans son som­meil, ce qui est la mort la plus aris­to­cra­tique — silen­cieuse, dis­crète, ne déran­geant per­sonne. On trou­va sur sa table de nuit un verre de cognac à moi­tié plein, ce qui don­na lieu à un débat au sein du per­son­nel pour savoir si le Comte était un opti­miste (le verre à moi­tié plein) ou un pes­si­miste (le verre à moi­tié vide), débat que j’es­ti­mai indé­cent et que je tran­chai par la seule réponse rai­son­nable : le Comte était un réa­liste, c’est-à-dire un homme qui buvait son cognac et qui ne se posait pas de ques­tions sur la quan­ti­té res­tante. Sa dette fut effa­cée des livres comp­tables par Anna Sacher elle-même, qui bar­ra le chiffre — quatre-vingt-sept mille cou­ronnes — d’un trait de plume aus­si déci­dé qu’un coup de sabre, et qui écri­vit en des­sous, de sa main ferme, un seul mot : sol­dé. Ce n’é­tait pas vrai, évi­dem­ment. Rien n’a­vait été sol­dé. Mais c’é­tait juste.

La Baronne Taus­sig sur­vé­cut à la guerre, à l’Em­pire, à Freud (qui mou­rut en 1939 à Londres, exi­lé par les nazis), et à sa propre psy­cha­na­lyse, qu’elle pour­sui­vit jus­qu’en 1928 avec un dis­ciple de Freud après que le maître eut émi­gré, et dont elle disait, avec cette luci­di­té joyeuse qui était sa marque : « Je ne suis pas gué­rie, mais je suis mieux ren­sei­gnée. » Elle conti­nua à venir au Sacher chaque matin pour sa Sacher­torte et son Einspän­ner, et elle conti­nua à confondre le com­plexe d’Œ­dipe avec la confi­ture d’a­bri­cots, ce qui, au fond, n’é­tait peut-être pas une confu­sion mais une syn­thèse. Elle mou­rut en 1936, à soixante-qua­torze ans, d’une crise car­diaque sur­ve­nue — l’i­ro­nie est ter­rible et je ne l’in­vente pas — chez son pâtissier.

Bene­det­to Scar­pa publia son article sur Salo­mé dans le Cor­riere del­la Sera le 3 juillet 1914, cinq jours après l’at­ten­tat de Sara­je­vo. Per­sonne ne le lut. L’ar­ticle était un chef-d’œuvre — les connais­seurs le dirent plus tard, quand les chefs-d’œuvre eurent de nou­veau le droit d’être remar­qués — mais il parut le jour où les jour­naux ne par­laient plus de musique mais de mobi­li­sa­tion, d’ul­ti­ma­tums, d’al­liances, et où la cri­tique d’o­pé­ra avait autant de per­ti­nence qu’une dis­cus­sion sur la qua­li­té du gla­çage dans une bou­lan­ge­rie en feu. Scar­pa retour­na à Milan. Il cou­vrit la guerre — non pas la guerre mili­taire, qu’il n’a­vait ni le tem­pé­ra­ment ni la consti­tu­tion phy­sique pour sup­por­ter, mais la guerre cultu­relle, cette guerre silen­cieuse que mènent les civi­li­sa­tions quand elles sentent qu’elles sont en train de mou­rir et qu’elles essaient de sau­ver ce qui peut l’être — un opé­ra, un tableau, un manus­crit, un article de jour­nal. Il mou­rut en 1952, à soixante-dix-huit ans, en écou­tant du Mah­ler, ce qui était la mort la plus Scar­pa qu’on pût ima­gi­ner — une mort en musique, une mort cri­tique, une mort avec un avis.

Ilo­na Szé­che­nyi ne rechan­ta jamais Salo­mé. La repré­sen­ta­tion du 27 juin 1914 au Hofo­per de Vienne fut la seule, et elle devint, avec le temps, une légende — une de ces repré­sen­ta­tions dont tout le monde parle et dont per­sonne ne peut témoi­gner, parce que ceux qui y étaient sont morts ou ont oublié, et que ceux qui n’y étaient pas s’en sou­viennent mieux que les autres. Ilo­na chan­ta d’autres rôles, dans d’autres villes, pen­dant et après la guerre. Elle chan­ta à Buda­pest, à Prague, à Ber­lin. Elle chan­ta Car­men, Tos­ca, Aida. Mais pas Salo­mé. Jamais plus Salo­mé. Quand on lui deman­dait pour­quoi, elle répon­dait : « On ne chante pas deux fois la même mort. » Elle se reti­ra en 1930, l’an­née de la mort d’An­na Sacher — coïn­ci­dence ou hom­mage, je ne le sus jamais — et elle vécut à Buda­pest jus­qu’en 1945, date à laquelle elle dis­pa­rut dans le chaos du siège de la ville par l’Ar­mée rouge, ava­lée par l’his­toire comme tant d’autres, sans trace, sans tombe, sans der­nière note.

Le Doc­teur Her­mann Witt­gen­stein ne publia jamais sa Psy­cho­pa­tho­lo­gie de l’hô­tel­le­rie de luxe. Le manus­crit, si tant est qu’il ait exis­té, fut per­du — per­du comme se perdent les choses à Vienne, c’est-à-dire non pas par négli­gence mais par sédi­men­ta­tion, enfoui sous des couches suc­ces­sives de papiers, de livres, de démé­na­ge­ments, de guerres et de chan­ge­ments de régime, et peut-être dort-il encore quelque part, dans un gre­nier du neu­vième arron­dis­se­ment ou dans une malle oubliée d’un anti­quaire de la Josef­stadt, atten­dant qu’un doc­to­rant sans sujet de thèse le découvre et com­prenne que l’hô­tel­le­rie de luxe est effec­ti­ve­ment une patho­lo­gie, et qu’elle est aus­si le plus beau symp­tôme que la civi­li­sa­tion ait jamais pro­duit. Witt­gen­stein émi­gra aux États-Unis en 1938, fuyant les nazis comme tant de Vien­nois, et il exer­ça à New York, à Bos­ton, et fina­le­ment à Los Angeles, où il mou­rut en 1961 à l’âge de quatre-vingt-sept ans, en ana­ly­sant, dit-on, les névroses des pro­duc­teurs de ciné­ma, ce qui était, somme toute, une conti­nua­tion logique de son tra­vail vien­nois — les pro­duc­teurs de ciné­ma et les aris­to­crates du Sacher ayant en com­mun le goût du spec­tacle, l’hor­reur de la réa­li­té, et la convic­tion que le gla­çage est plus impor­tant que le gâteau.

Et Dra­gan Petrović ?

Je ne sais pas.

Je ne sais pas ce qu’il est deve­nu. Je ne sais pas s’il est arri­vé à Bel­grade ce dimanche soir. Je ne sais pas s’il savait, quand il a quit­té l’hô­tel à seize heures qua­rante-cinq, que dans un quai de Sara­je­vo un gar­çon de dix-neuf ans nom­mé Gavri­lo Prin­cip venait de tirer deux coups de feu. Je ne sais pas si le ren­dez-vous au café du troi­sième arron­dis­se­ment avait un rap­port. Je ne sais pas si le papier qu’il avait mon­tré à l’homme aux lunettes rondes conte­nait un plan, un ordre, une infor­ma­tion, ou la simple lettre d’un ami. Je ne sais pas, et je n’ai pas cher­ché à savoir, parce que cer­taines ques­tions ne méritent pas de réponse — non pas parce que la réponse est dan­ge­reuse, mais parce que la ques­tion elle-même est un leurre, un piège, une fausse piste qui détourne l’at­ten­tion de ce qui compte vraiment.

Et ce qui compte vrai­ment, ce n’est pas Petro­vić. Ce n’est pas l’es­pion de Demel. Ce n’est pas le pis­to­let de Prin­cip. Ce n’est même pas l’Ar­chi­duc, ni l’Em­pe­reur, ni l’Empire.

Ce qui compte, c’est la semaine.

Cette semaine de juin 1914 où sept per­sonnes — un sous-direc­teur adjoint, une hôte­lière, un comte rui­né, une baronne freu­dienne, un cri­tique ita­lien, une can­ta­trice hon­groise et un psy­cha­na­lyste — se sont retrou­vées dans un hôtel de Vienne et ont vécu, sans le savoir, les der­niers jours de leur monde. Ils ont man­gé de la Sacher­torte. Ils ont bu du cognac. Ils ont par­lé d’o­pé­ra, de psy­cha­na­lyse, de confi­ture d’a­bri­cots et du com­plexe de mort de la civi­li­sa­tion aus­tro-hon­groise. Ils ont ri, ils ont dis­cu­té, ils ont phi­lo­so­phé, ils se sont dis­pu­tés sur la tem­pé­ra­ture du gla­çage et sur la manière de chan­ter Salo­mé. Et pen­dant ce temps, à mille kilo­mètres de là, dans une ville dont la plu­part d’entre eux n’a­vaient jamais enten­du par­ler et dont ils ne pou­vaient pas situer l’emplacement exact sur une carte, quelque chose se pré­pa­rait qui allait détruire tout ce qu’ils connais­saient, tout ce qu’ils aimaient, tout ce qui don­nait un sens à leurs jour­nées — le café du matin, le jour­nal de midi, le cognac du soir, la valse, l’o­pé­ra, le gâteau, l’hôtel.

L’hô­tel.

Le Sacher est tou­jours là. Il est là, au coin de la Phil­har­mo­ni­kers­traße et de la Kärnt­ner Straße, face à l’O­pé­ra, avec ses murs, ses lustres, ses fau­teuils de velours rouge, son coffre-fort, sa Sacher­torte. Les clients entrent et sortent. Les gar­çons servent. Le café est ser­vi à huit heures. Le gâteau est ser­vi à quatre heures. Les gens passent. Le temps passe. Tout passe.

Mais le registre reste.

J’ai gar­dé les vingt-huit cahiers. Ils sont chez moi, dans un pla­card, empi­lés du pre­mier au der­nier, du pre­mier jour de 1900 au der­nier jour de 1918 — date à laquelle j’ai ces­sé de noter, non pas parce qu’il n’y avait plus rien à noter mais parce qu’il y avait trop, et que le trop est l’en­ne­mi du registre comme il est l’en­ne­mi de la Sacher­torte, la Sacher­torte étant un gâteau qui repose sur l’exac­ti­tude des pro­por­tions, et dont la moindre dose exces­sive — trop de sucre, trop de cho­co­lat, trop de confi­ture — détruit l’é­qui­libre et trans­forme le chef-d’œuvre en ratage.

Le cahier numé­ro vingt-huit est le der­nier. C’est celui de la semaine dont je viens de par­ler. Je l’ai sous les yeux en ce moment. Je l’ouvre. Je lis. Mon écri­ture de l’é­poque — plus droite, plus ferme, plus confiante que celle d’au­jourd’­hui. Les notes. Les heures. Les noms. Les inci­dents. Tout est là.

11h05. Arri­vée Signor B. Scar­pa, cri­tique musi­cal, Milan/Trieste. Chambre 34. Lin frois­sé. A regar­dé l’O­pé­ra avec hostilité.

11h20. Bru­ck­ner signale pré­sence indi­vi­du non iden­ti­fié dans les cui­sines, à proxi­mi­té de la farine.

Dimanche 28 juin 1914. 17h00. Assas­si­nat de l’Ar­chi­duc Fran­çois-Fer­di­nand et de la Duchesse de Hohen­berg à Sarajevo.

Le ser­vice continue.

Je referme le cahier. Je le range avec les autres. Je ferme le placard.

Dehors, Vienne conti­nue. La Ste­phans­dom est tou­jours là. L’O­pé­ra est tou­jours là. Le Danube coule tou­jours, invi­sible et pré­sent. Les fiacres ont été rem­pla­cés par des auto­mo­biles, mais le bruit est le même — un bruit de pas­sage, un bruit de choses qui vont quelque part et qui ne s’ar­rêtent pas.

Anna Sacher avait rai­son. Il ne se passe jamais rien le dimanche.

FIN

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