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Confi­ture
d’a­bri­cots

Confi­ture d’abricots

Cha­pitres 1 et 2

PRO­LOGUE

Où l’on fait connais­sance avec l’homme qui tenait le registre, avec la femme qui tenait l’hô­tel, avec les chiens qui tenaient la femme, et avec un empire qui ne tenait plus à grand-chose

Il y a des métiers dont per­sonne ne soup­çonne l’exis­tence et qui pour­tant main­tiennent le monde en état de fonc­tion­ner — ou du moins entre­tiennent l’illu­sion qu’il fonc­tionne, ce qui revient au même. Hor­lo­ger de clo­chers. Accor­deur de cla­ve­cins dans les ambas­sades. Reni­fleur de bou­chons chez les grands négo­ciants en vin du Bur­gen­land. Et puis il y a le mien, qui n’a­vait pas de nom offi­ciel mais qui consis­tait, pour l’es­sen­tiel, à noter dans un cahier relié de cuir bor­deaux tout ce qui se pas­sait à l’Hô­tel Sacher et qui n’au­rait pas dû s’y pas­ser — ou, variante plus fré­quente, tout ce qui ne s’y pas­sait pas et qui aurait dû.

Je m’ap­pelle Leo­pold Pfef­fer­ling. Sous-direc­teur adjoint de l’Hô­tel Sacher, Phil­har­mo­ni­kers­traße, Vienne, pre­mier arron­dis­se­ment, Autriche-Hon­grie, Europe, monde civi­li­sé — du moins le pen­sions-nous. J’oc­cu­pais ce poste depuis qua­torze ans lorsque sur­vint la semaine dont je vais vous par­ler, et je l’oc­cupe encore dans mes rêves, ce qui devrait vous don­ner une idée de l’emprise que cet hôtel exer­çait sur ceux qui avaient le mal­heur d’y tra­vailler et le bon­heur de ne jamais tout à fait le quitter.

Le registre, c’é­tait l’i­dée de Frau Sacher.

Tout était l’i­dée de Frau Sacher.

Anna Sacher née Fuchs, fille de bou­cher, épouse de res­tau­ra­teur, veuve d’hô­te­lier, et deve­nue par la seule force de son carac­tère — qui était consi­dé­rable, tec­to­nique, d’une enver­gure que les géo­logues auraient clas­sée dans la caté­go­rie des phé­no­mènes natu­rels — la femme la plus redou­tée de Vienne après l’Im­pé­ra­trice, et encore, l’Im­pé­ra­trice était morte depuis seize ans et ne redou­tait donc plus per­sonne, ce qui lui confé­rait un avan­tage déloyal. Anna Sacher, elle, était bien vivante. Ter­ri­ble­ment vivante. Elle avait cin­quante-cinq ans cet été-là et elle diri­geait l’hô­tel depuis vingt-deux ans, c’est-à-dire depuis la mort de son mari Eduard, sur­ve­nue en 1892 dans des cir­cons­tances que la décence m’in­ter­dit de pré­ci­ser mais que toute la ville connais­sait, la décence n’ayant jamais été le fort des Viennois.

Eduard Sacher avait fon­dé l’hô­tel en 1876, juste en face de l’O­pé­ra impé­rial et royal, ce qui était soit un trait de génie com­mer­cial, soit une coïn­ci­dence, soit les deux à la fois — car la fron­tière entre le génie et la coïn­ci­dence est aus­si poreuse à Vienne que la fron­tière entre l’Au­triche et la Hon­grie, c’est-à-dire qu’elle existe sur les cartes mais que per­sonne ne s’y arrête. L’hô­tel avait gran­di comme gran­dissent les choses à Vienne : par accu­mu­la­tion de strates, par sédi­men­ta­tion de meubles et de lustres et de tapis et de dorures, chaque décen­nie ajou­tant une couche de velours rouge par-des­sus la pré­cé­dente, si bien qu’en­trer au Sacher en 1914, c’é­tait tra­ver­ser qua­rante ans de capi­ton­nage à la vitesse d’un pas — on enfon­çait lit­té­ra­le­ment dans l’his­toire à chaque enjambée.

Frau Sacher m’a­vait confié le registre en 1900, l’an­née de l’Ex­po­si­tion uni­ver­selle de Paris et de la publi­ca­tion de L’In­ter­pré­ta­tion des rêves par le doc­teur Freud, Berg­gasse 19, à vingt minutes à pied de l’hô­tel — je le pré­cise parce que cette proxi­mi­té géo­gra­phique entre un palace et un cabi­net de psy­cha­na­lyse explique beau­coup de choses sur Vienne et sur ce qui allait suivre. Elle m’a­vait dit, je m’en sou­viens comme si c’é­tait hier, en plan­tant son cigare dans le cen­drier avec cette auto­ri­té ver­ti­cale qu’elle met­tait dans cha­cun de ses gestes :

— Pfef­fer­ling, vous allez noter. Tout. Les arri­vées, les départs, les inci­dents, les remarques des clients, les dis­putes du per­son­nel, les ano­ma­lies de ser­vice. Tout ce qui sort de l’ordinaire.

— Mais Frau Sacher, avais-je objec­té avec cette audace sui­ci­daire qui me carac­té­ri­sait dans mes très mau­vais jours, rien ne sort jamais de l’or­di­naire au Sacher.

Elle m’a­vait regar­dé par-des­sus ses lunettes. Les bou­le­dogues aus­si m’a­vaient regar­dé. Il y avait entre elle et ses chiens une uni­té d’ex­pres­sion faciale qui rele­vait moins du dres­sage que de la conver­gence évo­lu­tive — à force de vivre ensemble, ils avaient fini par se res­sem­bler, et je n’au­rais su dire si c’é­taient les chiens qui avaient pris le visage de Frau Sacher ou Frau Sacher qui avait pris le museau de ses chiens, mais le résul­tat était le même : un air de sou­ve­rai­ne­té bour­rue, de majes­té gro­gnonne, qui vous inti­mait de par­ler moins et de noter plus.

— Jus­te­ment, Pfef­fer­ling. Quand rien ne sort de l’or­di­naire, notez l’or­di­naire. C’est encore plus suspect.

Je n’a­vais pas com­pris cette phrase en 1900. Il m’a fal­lu qua­torze ans et une guerre mon­diale pour en sai­sir le sens. Mais en juin 1914, j’a­vais déjà rem­pli vingt-sept cahiers, et j’at­ta­quais le vingt-huitième.

Les chiens s’ap­pe­laient Sis­si et Metternich.

Je dois m’ar­rê­ter un ins­tant sur cette ques­tion des chiens parce qu’elle est, à sa manière, emblé­ma­tique de tout ce que j’es­saie de racon­ter. Frau Sacher éle­vait des bou­le­dogues fran­çais — elle les éle­vait, elle les nom­mait, elle les pro­me­nait dans le hall de l’hô­tel avec une laisse en cuir rouge assor­tie aux fau­teuils du salon, et ils la sui­vaient par­tout, dans les cou­loirs, dans les cui­sines, dans les chambres des clients récal­ci­trants qu’elle venait ins­pec­ter per­son­nel­le­ment, et jusque dans son bureau où ils dor­maient sous la table pen­dant qu’elle exa­mi­nait les comptes avec cette féro­ci­té comp­table qui fai­sait sa répu­ta­tion. Elle avait tou­jours deux bou­le­dogues. Jamais un, jamais trois. Deux. Et elle leur don­nait des noms his­to­riques, parce qu’An­na Sacher avait un sens de l’his­toire qui était aus­si un sens de l’hu­mour — les deux étant sou­vent indis­so­ciables à Vienne, ville qui avait éle­vé l’i­ro­nie au rang de mode de gouvernement.

Sis­si, donc. Et Metternich.

Sis­si était une femelle tra­pue, au poil fauve, dotée d’un regard mélan­co­lique qui rap­pe­lait effec­ti­ve­ment l’Im­pé­ra­trice Éli­sa­beth, laquelle avait pas­sé sa vie à fuir son mari, sa cour, son empire, sa belle-mère et les obli­ga­tions pro­to­co­laires, avant de se faire poi­gnar­der par un anar­chiste ita­lien à Genève en 1898. Sis­si la chienne ne fuyait rien du tout. Elle dor­mait dix-huit heures par jour et ron­flait avec une régu­la­ri­té qui tenait lieu d’hor­loge dans le bureau de Frau Sacher.

Met­ter­nich était un mâle brin­gé, ner­veux, auto­ri­taire, qui mor­dait les mol­lets des gar­çons d’é­tage insuf­fi­sam­ment rapides et qui avait, un matin de décembre 1912, uri­né sur les chaus­sures ver­nies du Baron von Klat­zen­berg, ambas­sa­deur de Bavière, ce qui avait failli cau­ser un inci­dent diplo­ma­tique. Frau Sacher avait réglé l’af­faire en offrant au Baron une bou­teille de Tokay et en expli­quant que Met­ter­nich — le chien — avait héri­té du sens poli­tique de Met­ter­nich — le chan­ce­lier — et que l’acte devait être inter­pré­té comme une prise de posi­tion sur les rela­tions aus­tro-bava­roises et non comme un manque d’hy­giène. Le Baron avait ri. Les Bava­rois rient tou­jours quand on leur offre du Tokay.

Voi­là donc le cadre. L’hô­tel. La femme. Les chiens. Le registre. Et moi, Pfef­fer­ling, avec ma plume et mon encrier, assis dans mon petit bureau du rez-de-chaus­sée, coin­cé entre la récep­tion et l’of­fice, d’où je pou­vais sur­veiller à la fois le hall d’en­trée et le cou­loir des cui­sines, c’est-à-dire les deux artères prin­ci­pales de l’or­ga­nisme Sacher — l’une par où entraient les clients, l’autre par où sor­taient les Sacher­tor­ten, et il m’ar­ri­vait de confondre les deux flux, car à Vienne les gens et les gâteaux cir­culent selon des lois assez similaires.

C’é­tait le lun­di 22 juin 1914. Il fai­sait beau. Le soleil tom­bait sur la Phil­har­mo­ni­kers­traße avec cette lumière blonde et suf­fi­sante que Vienne arbore en été, comme si la ville se savait pho­to­gé­nique et posait pour la pos­té­ri­té. L’O­pé­ra impé­rial et royal, de l’autre côté de la rue, dres­sait sa façade néo-Renais­sance avec l’as­su­rance tran­quille d’un bâti­ment qui sait qu’il dure­ra plus long­temps que l’empire qui l’a construit. Les fiacres pas­saient. Les tram­ways pas­saient. Les gens pas­saient. Tout pas­sait, comme tout passe tou­jours, et per­sonne ne s’en aper­ce­vait, parce que les choses qui passent ne pré­viennent jamais.

J’ou­vris le cahier numé­ro vingt-huit.

J’é­cri­vis la date.

Et la semaine commença.

CHA­PITRE PREMIER

Lun­di 22 juin 1914

Où un Ita­lien arrive avec des opi­nions, où un espion est décou­vert dans la farine, et où Frau Sacher déclare la guerre — non pas à la Ser­bie, ce qui eût été pré­ma­tu­ré, mais à la pâtis­se­rie Demel, ce qui était autre­ment plus grave

L’I­ta­lien arri­va à onze heures du matin par le train de Trieste, ce qui était déjà un pro­gramme. On n’ar­rive pas de Trieste, on en pro­vient — la nuance est impor­tante. Trieste en 1914 était cette ville impro­bable, ita­lienne de langue, autri­chienne de pas­se­port, slave de sous-sol, mari­time de voca­tion et mélan­co­lique de tem­pé­ra­ment, qui appar­te­nait à l’Em­pire comme un gant appar­tient à une main trop grande : vague­ment, pro­vi­soi­re­ment, et avec la conscience aiguë que le vent fini­rait par l’emporter. Les gens qui en pro­ve­naient avaient tou­jours l’air de venir de plus loin qu’ils ne venaient, comme si Trieste n’é­tait pas une des­ti­na­tion mais un relais, une anti­chambre, une note de bas de page dans le grand livre de la géo­gra­phie européenne.

L’homme s’ap­pe­lait Bene­det­to Scar­pa. Cri­tique musi­cal. Cor­res­pon­dant du Cor­riere del­la Sera pour les affaires lyriques d’Eu­rope cen­trale. Petit, sec, un nez qui n’en finis­sait pas, des yeux noirs et mobiles comme des billes de mer­cure, et une mous­tache si fine qu’on aurait dit qu’elle avait été des­si­née à la plume par un minia­tu­riste fla­mand en état d’é­brié­té. Il por­tait un cos­tume de lin frois­sé — le lin à Vienne, c’é­tait une décla­ra­tion de guerre ves­ti­men­taire, les Vien­nois ne por­tant que du drap, de la laine, du velours, des matières qui tom­baient droit et ne se frois­saient pas, parce que se frois­ser c’é­tait mon­trer qu’on avait voya­gé, et mon­trer qu’on avait voya­gé c’é­tait admettre qu’on n’é­tait pas d’i­ci, et ne pas être d’i­ci c’é­tait ne pas être — je sim­pli­fie à peine la logique vien­noise en matière vestimentaire.

— Signor Scar­pa, chambre 34, annon­ça Franz le récep­tion­niste en consul­tant le registre des réser­va­tions avec cette len­teur céré­mo­nielle que nous met­tions au Sacher dans cha­cun de nos gestes, non pas par inef­fi­ca­ci­té mais par prin­cipe : un bon hôtel est un hôtel lent, m’a­vait dit un jour Frau Sacher, les hôtels rapides sont des gares.

— Troi­sième étage ?

— Deuxième, Signor. Avec vue sur l’Opéra.

— Ah.

Ce « ah » conte­nait tout un monde. Scar­pa regar­dait l’O­pé­ra par la fenêtre du hall avec l’ex­pres­sion d’un chi­rur­gien qui exa­mine un patient dont il connaît déjà le diag­nos­tic. Il avait écrit, trois mois plus tôt, dans le Cor­riere, un article inti­tu­lé « L’O­pé­ra de Vienne ou le musée des vani­tés satis­faites » qui avait mis la presse vien­noise en état de com­bus­tion spon­ta­née et qui lui avait valu, dans l’ordre, une lettre de pro­tes­ta­tion du direc­teur de l’O­pé­ra, trois invi­ta­tions à dîner de cri­tiques musi­caux vien­nois qui vou­laient le gifler en per­sonne, et une com­mande de son rédac­teur en chef pour une série d’ar­ticles sur la sai­son vien­noise — preuve que le scan­dale, en jour­na­lisme comme en pâtis­se­rie, reste le meilleur ingrédient.

Je notai dans mon registre : 11h05. Arri­vée Signor B. Scar­pa, cri­tique musi­cal, Milan/Trieste. Chambre 34. Lin frois­sé. A regar­dé l’O­pé­ra avec hostilité.

C’est à ce moment-là que l’af­faire de l’es­pion commença.

Je dois expli­quer une chose. La Sacher­torte — je parle ici du gâteau, pas de l’hô­tel, bien que les deux soient si inex­tri­ca­ble­ment liés qu’on pour­rait les confondre, et qu’on les confon­dait d’ailleurs, cer­tains clients deman­dant « une chambre dans la Sacher­torte » ou « une part de Sacher », ce qui dans les deux cas ne man­quait pas de logique — la Sacher­torte, donc, était pour l’hô­tel ce que la cou­ronne était pour l’Em­pire : un sym­bole, un totem, un objet de véné­ra­tion dont la des­truc­tion eût entraî­né l’ef­fon­dre­ment de tout l’é­di­fice. Franz Sacher père, le patriarche, l’a­vait inven­tée en 1832 pour le prince Met­ter­nich — le vrai, pas le chien — à l’âge de seize ans, ce qui prou­vait deux choses : pre­miè­re­ment, que le génie pâtis­sier n’at­tend pas le nombre des années, et deuxiè­me­ment, que l’his­toire de l’Eu­rope serait très dif­fé­rente si les chan­ce­liers n’a­vaient pas de telles exi­gences en matière de dessert.

La recette était gar­dée dans un coffre-fort. Le même coffre-fort, d’ailleurs, que celui qui conte­nait les recon­nais­sances de dettes — je revien­drai sur ce coffre-fort, qui jouait dans la vie du Sacher un rôle com­pa­rable à celui de l’Arche d’Al­liance dans la Bible, c’est-à-dire un objet dont tout le monde par­lait, que per­sonne n’a­vait vu ouvert, et dont le conte­nu sup­po­sé était à la mesure de l’i­ma­gi­na­tion des fidèles.

Or, ce lun­di 22 juin, à onze heures vingt du matin, tan­dis que Scar­pa défai­sait ses valises au deuxième étage et que Met­ter­nich le bou­le­dogue reni­flait avec sus­pi­cion une tache sur le tapis du hall, Hans Bru­ck­ner, notre chef pâtis­sier — un homme de soixante-trois ans, chauve comme un pain de seigle, aus­si large que haut, qui diri­geait ses four­neaux comme un géné­ral dirige ses troupes, c’est-à-dire avec une auto­ri­té abso­lue tem­pé­rée par la convic­tion secrète que tout le monde allait mou­rir — Hans Bru­ck­ner, donc, fit irrup­tion dans mon bureau.

Il était blanc. Non pas blanc de peau, ce qu’il était habi­tuel­le­ment, étant autri­chien et pas­sant sa vie dans une cui­sine, mais blanc de farine. Cou­vert de farine de la tête aux pieds. On aurait dit un fan­tôme. Un fan­tôme furieux.

— Pfef­fer­ling, dit-il.

— Bru­ck­ner, dis-je.

Nous avions pour habi­tude de com­men­cer nos conver­sa­tions par l’é­non­cé réci­proque de nos patro­nymes, ce qui n’ap­por­tait aucune infor­ma­tion mais posait les bases d’un échange civi­li­sé — à Vienne, on ne dit jamais rien d’im­por­tant sans avoir d’a­bord dit quelque chose d’i­nu­tile, c’est la règle.

— Il y a un espion.

— Où ça ?

— Dans la farine.

— Dans la farine ?

— Je l’ai trou­vé dans la farine. Enfin, pas dans la farine à pro­pre­ment par­ler. À côté de la farine. Près du sac de farine. Le grand sac. Celui de qua­rante kilos. Il était pen­ché dessus.

— Pen­ché sur le sac de farine.

— Pen­ché sur le sac de farine, Pfef­fer­ling. À onze heures du matin. Un homme que je n’ai jamais vu. Dans ma cui­sine. Pen­ché sur mon sac de farine.

Je notai dans le registre : 11h20. Bru­ck­ner signale pré­sence indi­vi­du non iden­ti­fié dans les cui­sines, à proxi­mi­té de la farine (sac de 40 kg). Espion­nage possible.

— Vous l’a­vez interrogé ?

— Il s’est enfui.

— Par où ?

— Par la porte de ser­vice. Celle qui donne sur la May­se­der­gasse. Il a cou­ru. Il était rapide. Plus rapide que moi, ce qui n’est pas un exploit, je vous l’ac­corde, mais tout de même.

— Et qu’est-ce qui vous fait dire que c’est un espion ?

Bru­ck­ner me regar­da comme on regarde un enfant qui demande pour­quoi la terre est ronde.

— Parce que per­sonne ne se penche sur un sac de farine à onze heures du matin sans rai­son, Pfef­fer­ling. Per­sonne. Sauf un espion. Ou un fou. Et les fous ne courent pas aus­si vite.

La logique était imparable.

Je mon­tai voir Frau Sacher.

Son bureau était au pre­mier étage, au bout du cou­loir est, der­rière une porte capi­ton­née de velours gre­nat qui ne por­tait aucune ins­crip­tion — tout le monde savait ce qu’il y avait der­rière cette porte, et ceux qui ne le savaient pas n’a­vaient aucune rai­son de le savoir, ce qui est le prin­cipe même de toute bonne orga­ni­sa­tion. Je frap­pai. Sis­si aboya. Met­ter­nich gro­gna. Frau Sacher dit « entrez » avec cette into­na­tion qui signi­fiait à la fois « entrez » et « vous feriez mieux de ne pas entrer sans une bonne raison ».

Elle était assise der­rière son bureau, un meuble monu­men­tal en noyer que son mari avait fait fabri­quer en 1885 et qui pesait, selon la légende, plus lourd que l’ar­chi­duc Fran­çois-Fer­di­nand en armure de parade — com­pa­rai­son qui n’a­vait aucun sens tech­nique mais qui don­nait une idée de la chose. Devant elle, des fac­tures. À sa droite, un cen­drier conte­nant un cigare à demi consu­mé. À sa gauche, Sis­si, endor­mie. Sous la table, Met­ter­nich, qui ron­geait quelque chose qui avait peut-être été un os et qui avait peut-être été autre chose.

— Frau Sacher, commençai-je.

— Pfef­fer­ling, dit-elle, ce qui était sa manière à elle de dire « abrégez ».

— Un indi­vi­du non iden­ti­fié a été sur­pris dans les cui­sines ce matin, à onze heures vingt, à proxi­mi­té du sac de farine de qua­rante kilos. Il s’est enfui par la May­se­der­gasse. Bru­ck­ner pense que c’est un espion.

Frau Sacher ne cil­la pas. Elle ne cil­lait jamais. Cil­ler, c’é­tait mon­trer qu’on était sur­pris, et mon­trer qu’on était sur­pris, c’é­tait admettre qu’on n’a­vait pas tout pré­vu, et Anna Sacher avait tout pré­vu, y com­pris les choses qui ne se pro­dui­saient pas — sur­tout celles-là, d’ailleurs, parce que les choses qui ne se pro­duisent pas sont les plus dan­ge­reuses, étant par défi­ni­tion impré­vi­sibles dans leur non-survenance.

— Demel, dit-elle.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait un diagnostic.

Demel. La Hof­zu­ckerbä­cke­rei. La pâtis­se­rie impé­riale et royale. Kohl­markt 14. L’en­ne­mi. Le rival. L’Autre. Si le Sacher était l’Em­pire aus­tro-hon­grois de la pâtis­se­rie vien­noise — vaste, com­plexe, mul­ti­na­tio­nal, repo­sant sur des tra­di­tions sécu­laires et une bureau­cra­tie du gla­çage — alors Demel en était la Prusse : plus petit, plus dis­ci­pli­né, plus agres­sif, et ani­mé par la convic­tion inébran­lable que sa recette était la vraie et que tout le reste était de l’usurpation.

La guerre entre le Sacher et Demel durait depuis des décen­nies. Elle por­tait sur la Sacher­torte. Ou plus exac­te­ment, elle por­tait sur le droit de qua­li­fier sa Sacher­torte d’« ori­gi­nale ». Demel pré­ten­dait déte­nir la recette authen­tique d’E­duard Sacher fils, qui avait fait son appren­tis­sage chez eux avant de fon­der l’hô­tel. Le Sacher pré­ten­dait que la recette d’E­duard venait de Franz, son père, et que donc la filia­tion était directe, légi­time, apos­to­lique. Les deux par­ties avaient des argu­ments. Les deux par­ties avaient des avo­cats. Les deux par­ties avaient sur­tout une clien­tèle fana­ti­sée qui, à Vienne, se divi­sait en deux camps aus­si irré­con­ci­liables que les guelfes et les gibe­lins, les mon­ta­gnards et les giron­dins, les wag­né­riens et les brahm­siens — avec cette dif­fé­rence que l’ob­jet du litige n’é­tait ni le pou­voir tem­po­rel du pape, ni la Consti­tu­tion, ni la musique, mais la posi­tion exacte de la confi­ture d’a­bri­cots dans un gâteau au chocolat.

Je ne plai­sante pas. La ques­tion était : la confi­ture doit-elle être au milieu du gâteau, entre les deux couches de génoise (posi­tion Sacher), ou uni­que­ment sous le gla­çage (posi­tion Demel) ? Des experts avaient été consul­tés. Des mémoires avaient été rédi­gés. Des colonnes entières du Wie­ner Zei­tung avaient été consa­crées à cette ques­tion, et des pro­fes­seurs d’u­ni­ver­si­té s’é­taient pro­non­cés avec une gra­vi­té qui eût été mieux employée à d’autres sujets — mais c’é­tait Vienne, et à Vienne, le gâteau était un sujet.

Anna Sacher prit son cigare, le ral­lu­ma avec une allu­mette longue qu’elle cra­qua d’un geste sec — le cra­que­ment d’An­na Sacher allu­mant une allu­mette était un son que tout l’hô­tel recon­nais­sait, et qui signi­fiait selon les contextes « quel­qu’un va pas­ser un mau­vais quart d’heure » ou « je réflé­chis » ou, plus rare­ment, « je suis de bonne humeur », les trois états n’é­tant d’ailleurs pas mutuel­le­ment exclusifs.

— C’est Demel, répé­ta-t-elle. Ils nous envoient quel­qu’un. Ils veulent la recette.

— Frau Sacher, il est pos­sible que ce soit sim­ple­ment un livreur qui s’est trom­pé d’a­dresse, ou un men­diant, ou…

— Pfef­fer­ling.

— Oui, Frau Sacher.

— Quand un homme que per­sonne ne connaît entre dans les cui­sines de l’Hô­tel Sacher et se penche sur la farine, ce n’est pas un men­diant. Les men­diants ne se penchent pas sur la farine. Les men­diants se penchent sur le pain. La farine, c’est la matière pre­mière. C’est le secret. C’est là que tout com­mence. Celui qui connaît la farine connaît le gâteau. Et celui qui connaît le gâteau connaît l’hô­tel. Et celui qui connaît l’hô­tel… — elle tira sur son cigare — … celui qui connaît l’hô­tel me connaît. Et per­sonne ne me connaît sans ma permission.

Sis­si se retour­na dans son som­meil. Met­ter­nich leva un œil. Le cigare rougeoyait.

— Trou­vez-le, dit Anna Sacher. Trou­vez-moi cet homme. Je veux savoir qui c’est, d’où il vient, et pour qui il tra­vaille. Et si c’est Demel, Pfef­fer­ling, si c’est Demel…

Elle ne finit pas sa phrase. Elle n’a­vait pas besoin de la finir. Quand Anna Sacher ne finis­sait pas une phrase, c’é­tait tou­jours parce que la suite était trop ter­rible pour être dite à voix haute, et que le silence qui sui­vait était plus élo­quent que n’im­porte quel mot — tech­nique rhé­to­rique que les pré­di­ca­teurs jésuites avaient per­fec­tion­née au XVIIe siècle et qu’An­na Sacher avait por­tée à un degré d’ef­fi­ca­ci­té que saint Ignace de Loyo­la lui-même eût envié.

Je redes­cen­dis. Je notai dans le registre : 11h35. Frau Sacher diag­nos­tique espion­nage Demel. Enquête ouverte. Ambiance : cigare + silence.

*

L’a­près-midi fut consa­cré à l’en­quête, c’est-à-dire à l’in­ter­ro­ga­toire métho­dique du per­son­nel de cui­sine, ce qui reve­nait à inter­ro­ger une dou­zaine d’hommes qui par­laient tous en même temps, dans au moins quatre langues (l’al­le­mand, le tchèque, le hon­grois et une variante de dia­lecte vien­nois si épaisse qu’elle consti­tuait pra­ti­que­ment un idiome sépa­ré), et dont aucun n’a­vait vu quoi que ce soit — ou du moins, dont aucun ne vou­lait admettre avoir vu quoi que ce soit, ce qui, dans le fonc­tion­ne­ment d’une cui­sine vien­noise, était exac­te­ment la même chose.

Les cui­sines du Sacher étaient un monde à part. Un monde sou­ter­rain, au sens propre — elles occu­paient le sous-sol de l’hô­tel, une enfi­lade de salles voû­tées qui dataient, disait-on, du XVIIIe siècle et qui avaient ser­vi suc­ces­si­ve­ment de cave à vin, d’en­tre­pôt à char­bon, de salle de répé­ti­tion pour un qua­tuor à cordes par­ti­cu­liè­re­ment mau­vais, et enfin de cui­sine, ce qui était somme toute leur des­ti­na­tion la plus noble. Il y régnait une cha­leur per­pé­tuelle, une odeur de beurre fon­du et de cho­co­lat amer qui s’in­si­nuait dans les vête­ments, dans les che­veux, dans les pores, et dont on ne se débar­ras­sait plus — les pâtis­siers du Sacher sen­taient le cho­co­lat comme les marins sentent le sel, c’é­tait leur marque, leur bla­son, leur carte d’i­den­ti­té olfactive.

Hans Bru­ck­ner régnait sur cet empire avec la poigne d’un auto­crate éclai­ré. Ses com­mis le crai­gnaient. Ses pâtis­siers le véné­raient. Sa bri­gade fonc­tion­nait comme un régi­ment : chaque homme à son poste, chaque geste répé­té mille fois, chaque gramme de beurre pesé avec une pré­ci­sion d’a­po­thi­caire. La Sacher­torte — la vraie, l’o­ri­gi­nale, celle dont la recette dor­mait dans le coffre-fort d’An­na Sacher — était fabri­quée chaque matin selon un pro­to­cole immuable dont Bru­ck­ner seul connais­sait la tota­li­té. Les com­mis savaient cha­cun une étape, jamais deux. L’un bat­tait les œufs. L’autre fon­dait le cho­co­lat. Un troi­sième éta­lait la confi­ture d’a­bri­cots — au milieu, évi­dem­ment, entre les deux couches, comme Dieu et Franz Sacher l’a­vaient vou­lu. Mais le dosage exact, les pro­por­tions, la tem­pé­ra­ture du gla­çage, le temps de repos — tout cela n’exis­tait que dans la tête de Bru­ck­ner et dans le coffre-fort de Frau Sacher. C’é­tait un sys­tème de sécu­ri­té à deux clés, comme les coffres des banques suisses, sauf qu’au lieu de pro­té­ger de l’or, il pro­té­geait de la confi­ture d’a­bri­cots, ce qui à Vienne reve­nait au même.

— Quel­qu’un a‑t-il vu un incon­nu ce matin ? deman­dai-je à la bri­gade réunie.

Douze visages me regar­dèrent. Douze paires d’yeux, lui­santes de sueur et de graisse, cer­nées de blanc par la farine. Douze bouches fermées.

— Per­sonne, dit Karel, le pre­mier com­mis, un Tchèque de Brünn qui tra­vaillait au Sacher depuis vingt ans et qui avait la par­ti­cu­la­ri­té de ne jamais dire plus de trois mots d’af­fi­lée — éco­no­mie lin­guis­tique qui lui valait le res­pect de Bru­ck­ner, lequel consi­dé­rait que la parole dans une cui­sine était aus­si dan­ge­reuse que le feu sous une poêle à beurre.

— Per­sonne, confir­ma Joz­sef, le deuxième com­mis, un Hon­grois de Debre­cen qui, lui, par­lait beau­coup mais ne disait rien, ce qui est l’autre grande tra­di­tion culi­naire d’Eu­rope centrale.

— Il me semble, com­men­ça timi­de­ment le troi­sième com­mis, un jeune Vien­nois du nom de Rudi Has­pel, frais émou­lu de l’é­cole hôte­lière et encore suf­fi­sam­ment naïf pour croire que dire la véri­té dans une cui­sine était une bonne idée, il me semble que j’ai vu quel­qu’un près de la réserve de farine vers onze heures, mais je ne suis pas sûr que…

— Rudi, cou­pa Bruckner.

— Oui, chef ?

— Tais-toi.

— Oui, chef.

Je notai men­ta­le­ment que Rudi Has­pel avait vu quelque chose et qu’il fau­drait l’in­ter­ro­ger à part, loin de la bri­gade, dans un endroit neutre — le bureau des livreurs, par exemple, ou la buan­de­rie — un de ces espaces inter­sti­tiels de l’hô­tel où l’on pou­vait par­ler sans que les murs eussent des oreilles, bien que les murs du Sacher eussent effec­ti­ve­ment des oreilles, et pro­ba­ble­ment aus­si des yeux, un nez et un sens aigu du commérage.

*

C’est vers cinq heures de l’a­près-midi que je fis la connais­sance du Comte Este­rhá­zy von Donau­witz, et je dois avouer que cette ren­contre modi­fia consi­dé­ra­ble­ment ma com­pré­hen­sion de ce que signi­fiait le mot « client » dans le voca­bu­laire très par­ti­cu­lier de l’Hô­tel Sacher.

Le Comte était au bar. Le Comte était tou­jours au bar. Le Comte, à en croire le per­son­nel — et le per­son­nel du Sacher était une source d’in­for­ma­tion aus­si fiable que la presse vien­noise, c’est-à-dire approxi­ma­ti­ve­ment exacte, abon­dam­ment com­men­tée, et assai­son­née d’une dose de fic­tion qui ren­dait le tout infi­ni­ment plus digeste que la réa­li­té — le Comte vivait au Sacher depuis trois ans. Trois ans. Non pas en tant que tou­riste pro­lon­gé, ni en tant qu’­homme d’af­faires ins­tal­lé, mais en tant que résident per­ma­nent, c’est-à-dire en tant que meuble — un meuble aris­to­cra­tique, il est vrai, un meuble de grande famille, un meuble dont le nom figu­rait dans l’Al­ma­nach de Gotha et dont le bla­son com­por­tait plus de quar­tiers de noblesse que le Sacher ne comp­tait de chambres, mais un meuble tout de même.

Il ne payait pas. Ou plu­tôt, il ne payait plus. Il avait payé au début, les pre­miers mois, avec des chèques tirés sur une banque de Buda­pest dont le solde, m’a­vait expli­qué Franz le récep­tion­niste, avait fon­du comme un sor­bet au Kai­ser­sch­marrn en plein mois d’août. Puis les chèques avaient ces­sé. Puis les pro­messes de paie­ment avaient com­men­cé. Puis les pro­messes elles-mêmes avaient ces­sé, rem­pla­cées par un accord tacite, une conven­tion non écrite, une sorte de trai­té bila­té­ral entre le Comte et Anna Sacher dont les termes exacts n’é­taient connus de per­sonne mais dont l’exis­tence était admise par tous : le Comte res­tait, le Comte ne payait pas, et Anna Sacher gar­dait dans son coffre-fort — tou­jours le coffre-fort — une liasse de recon­nais­sances de dettes signées de la main du Comte, para­phées, tam­pon­nées, datées, et clas­sées, m’a­vait-on dit, par ordre chro­no­lo­gique et par mon­tant décroissant.

Pour­quoi Anna Sacher tolé­rait-elle cette situa­tion ? C’est une ques­tion que je m’é­tais posée et que tout le per­son­nel se posait, avec des réponses variables selon l’an­cien­ne­té, le tem­pé­ra­ment et le degré de roman­tisme de cha­cun. Les uns disaient que Frau Sacher gar­dait le Comte par cha­ri­té chré­tienne, hypo­thèse que j’é­car­tai aus­si­tôt, la cha­ri­té chré­tienne n’é­tant pas le trait domi­nant du carac­tère d’An­na Sacher — elle avait de la cha­ri­té, certes, mais c’é­tait une cha­ri­té prag­ma­tique, tran­sac­tion­nelle, qui atten­dait tou­jours un retour sur inves­tis­se­ment, fût-il sym­bo­lique. Les autres disaient que le Comte était un orne­ment — qu’un hôtel de luxe sans aris­to­crate rui­né était comme un opé­ra sans orchestre, c’est-à-dire un bâti­ment vide. Le Comte don­nait au Sacher sa patine aris­to­cra­tique, sa cau­tion nobi­liaire, sa légi­ti­mi­té auprès de cette clien­tèle de diplo­mates, de ban­quiers et de hauts fonc­tion­naires qui avaient besoin, pour se sen­tir chez eux, de la pré­sence déco­ra­tive d’un homme dont le nom leur rap­pe­lait que la civi­li­sa­tion avait des racines et que ces racines étaient nobles.

Je pen­chai pour cette deuxième hypo­thèse. Anna Sacher était une femme pra­tique. Le Comte Este­rhá­zy était un investissement.

Il était là, donc, au bar, ce lun­di en fin d’a­près-midi, ins­tal­lé dans le fau­teuil de cuir rouge qu’il occu­pait chaque jour entre cinq et huit heures — son « poste de com­man­de­ment », disait-il, avec l’i­ro­nie de ceux qui n’ont plus rien à com­man­der. Grand, mince, voû­té par l’ha­bi­tude plus que par l’âge — il avait soixante-deux ans mais en parais­sait tan­tôt qua­rante, tan­tôt quatre-vingts, selon la lumière et la quan­ti­té de cognac —, le visage long et osseux, les yeux d’un bleu déla­vé comme ces vieux uni­formes qu’on retrouve au fond des malles, une mous­tache tom­bante qui lui don­nait l’air d’un morse phi­lo­sophe, et des mains extra­or­di­nai­re­ment fines, des mains de pia­niste ou de chi­rur­gien, qui n’a­vaient jamais tou­ché ni un pia­no ni un scal­pel mais qui savaient tenir un verre de cognac avec une élé­gance qui était en soi une forme d’art.

— Vous êtes le nou­veau, dit-il en me voyant.

— Je suis le sous-direc­teur adjoint depuis qua­torze ans, Herr Graf.

— Qua­torze ans. C’est nou­veau. Mon père avait un domes­tique qui l’a ser­vi pen­dant cin­quante-trois ans. À la fin, il ne se sou­ve­nait plus lequel des deux était le maître. Asseyez-vous. Vous buvez quoi ?

— Je suis en ser­vice, Herr Graf.

— Et moi je suis en exil. Asseyez-vous quand même.

Je m’as­sis. Il fai­sait par­tie de ces gens aux­quels on n’ar­rive pas à dire non, non parce qu’ils étaient auto­ri­taires — l’au­to­ri­té, le Comte l’a­vait per­due avec ses terres, ses châ­teaux et ses che­vaux — mais parce qu’ils déga­geaient une telle cer­ti­tude de leur propre insi­gni­fiance qu’on se sen­tait obli­gé de les contre­dire en leur obéis­sant. C’est un para­doxe que seuls les aris­to­crates déchus maî­trisent parfaitement.

— Il paraît qu’on a trou­vé un espion dans les cui­sines, dit-il.

— Com­ment le savez-vous déjà ?

— Mon cher Pfef­fer­ling — il avait rete­nu mon nom, ce qui était soit un signe de poli­tesse, soit un signe de mémoire, soit les deux, les aris­to­crates ayant la mémoire des noms comme les élé­phants ont la mémoire des che­mins — mon cher Pfef­fer­ling, dans cet hôtel, les nou­velles cir­culent plus vite que les cou­rants d’air, et les cou­rants d’air cir­culent vite, croyez-moi, les fenêtres du troi­sième étage sont une catas­trophe. J’ai su pour l’es­pion avant même que vous ne mon­tiez chez Frau Sacher.

— Et qu’en pensez-vous ?

Le Comte fit tour­ner son cognac dans le verre. Le soleil de fin d’a­près-midi, entrant par les vitraux du bar, jetait des losanges dorés sur le comp­toir d’a­ca­jou. Quelque part à l’é­tage, on enten­dait un pia­no — quel­qu’un jouait du Schu­bert, mal, avec une hési­ta­tion tou­chante sur les trilles.

— Ce que j’en pense, dit le Comte, c’est que Vienne est une ville où l’on a tou­jours pré­fé­ré les guerres de pâtis­se­rie aux guerres véri­tables, et que c’est un choix de civi­li­sa­tion par­fai­te­ment res­pec­table. Les Fran­çais ont la Révo­lu­tion. Les Anglais ont l’Em­pire. Les Alle­mands ont la Phi­lo­so­phie. Nous, nous avons le gâteau. Et tant que nous aurons le gâteau, Pfef­fer­ling, tant que la grande ques­tion exis­ten­tielle de cette ville sera de savoir si la confi­ture d’a­bri­cots doit être au milieu ou au-des­sus, je dis que tout va bien. Le jour où les Vien­nois ces­se­ront de se battre pour la Sacher­torte et com­men­ce­ront à se battre pour autre chose — pour des ter­ri­toires, par exemple, ou pour des idées, Dieu nous en pré­serve — ce jour-là, Pfef­fer­ling, il fau­dra com­men­cer à s’inquiéter.

Il but une gor­gée de cognac.

— Mais nous n’en sommes pas là, ajouta-t-il.

Je notai dans le registre : 17h15. Conver­sa­tion avec le Comte E. Bar. Cognac n°3 (esti­ma­tion). Théo­rie de la pâtis­se­rie comme rem­part contre la bar­ba­rie. À vérifier.

*

Le soir tom­ba sur Vienne avec cette dou­ceur qui est le pri­vi­lège des villes assises au bord d’un fleuve — le Danube pas­sait à quelques cen­taines de mètres de l’hô­tel, invi­sible mais pré­sent, comme toutes les choses impor­tantes à Vienne, et sa fraî­cheur mon­tait par les rues à mesure que le soleil des­cen­dait der­rière les toits du Ring. Les réver­bères s’al­lu­mèrent sur la Phil­har­mo­ni­kers­traße. L’O­pé­ra s’illu­mi­na — on don­nait Rosen­ka­va­lier ce soir-là, le Strauss que Scar­pa détes­tait, le Strauss des valses dégui­sées en opé­ra, et je vis Scar­pa sor­tir de l’hô­tel vers sept heures, ajus­té dans un smo­king qui était, je devais le recon­naître, infi­ni­ment plus pré­sen­table que son cos­tume de lin, et tra­ver­ser la rue en direc­tion de l’O­pé­ra avec l’air de quel­qu’un qui va à la bataille, ce qui était exac­te­ment le cas.

Je res­tai à mon poste. La nuit au Sacher avait sa propre dra­ma­tur­gie. Les clients du dîner arri­vaient à huit heures, en habit pour les mes­sieurs, en robe longue pour les dames, et ils étaient accueillis dans la Rote Bar — le bar rouge, ain­si nom­mé parce qu’il était rouge, ce qui, à Vienne, consti­tuait une expli­ca­tion suf­fi­sante — par Otto, le maître d’hô­tel, un homme d’une cour­toi­sie si exquise qu’elle confi­nait à la menace. Puis le dîner. Puis les diges­tifs. Puis les Chambres séparées.

Les Chambres sépa­rées. Je dois en dire un mot. C’é­taient de petits salons pri­vés, au pre­mier étage, qu’An­na Sacher louait à l’heure aux clients qui sou­hai­taient dîner en tête-à-tête, c’est-à-dire — soyons clairs — aux clients qui sou­hai­taient faire autre chose que dîner, le dîner n’é­tant qu’un pré­texte, un ali­bi gas­tro­no­mique, un rideau de fumée (et de cigare) der­rière lequel se jouaient des scènes que la décence m’in­ter­dit de décrire mais que tout le monde ima­gi­nait, ce qui était d’ailleurs plus exci­tant que la réa­li­té, la réa­li­té étant tou­jours déce­vante com­pa­rée à l’i­ma­gi­na­tion vien­noise, qui était, je dois le dire, prodigieuse.

Des archi­ducs y avaient sou­pé. Des ministres. Des géné­raux. Le prince Rodolphe lui-même — le fils de Fran­çois-Joseph, celui de Mayer­ling, celui qui avait deman­dé à sa maî­tresse Miz­zi Kas­par dans une chambre de cet hôtel si elle vou­lait mou­rir avec lui, et Miz­zi avait dit non, ce qui était la seule réponse rai­son­nable qu’on pût don­ner à un archi­duc syphi­li­tique qui vous pro­pose un sui­cide à deux en guise de décla­ra­tion d’a­mour, et il avait trou­vé une rem­pla­çante, la jeune Marie Vet­se­ra, qui avait dit oui, et l’on sait com­ment cela avait fini. C’é­tait il y a vingt-cinq ans. Anna Sacher ne par­lait jamais de Mayer­ling. Quand quel­qu’un y fai­sait allu­sion, elle chan­geait de sujet avec la rapi­di­té d’un pres­ti­di­gi­ta­teur qui esca­mote une carte — non pas parce qu’elle avait honte, Anna Sacher n’a­vait jamais eu honte de rien, mais parce qu’elle avait de la dis­cré­tion, et que la dis­cré­tion, dans un hôtel, est une ver­tu car­di­nale, la seule peut-être qui jus­ti­fie toutes les autres.

L’empereur Fran­çois-Joseph, lui, n’a­vait jamais mis les pieds au Sacher. Jamais. En soixante-huit ans de règne, il n’a­vait pas fran­chi une seule fois la porte de l’hô­tel. Il pas­sait devant en voi­ture quand il allait à l’O­pé­ra. Il regar­dait la façade. Et il détour­nait les yeux. Pour lui, le Sacher était un repaire de débauche, un lieu de per­di­tion aris­to­cra­tique, un bor­del de haute volée camou­flé en palace — et il n’a­vait pas entiè­re­ment tort, mais ce n’é­tait pas toute la véri­té, parce que la véri­té au Sacher avait tou­jours plu­sieurs étages, comme l’hô­tel lui-même.

Anna Sacher, de son côté, consi­dé­rait Fran­çois-Joseph comme un vieil ennuyeux. « Un homme qui se couche à neuf heures, disait-elle, et qui mange du Tafels­pitz tous les jours, ne com­prend rien à la vie. » C’é­tait injuste. Fran­çois-Joseph ne man­geait pas du Tafels­pitz tous les jours. Seule­ment trois fois par semaine. Le reste du temps, il man­geait du Wie­ner Schnit­zel, ce qui n’é­tait guère mieux, mais qui prou­vait au moins une cer­taine diver­si­té dans la monotonie.

Ce soir-là, je quit­tai l’hô­tel à onze heures. Scar­pa n’é­tait pas encore reve­nu de l’O­pé­ra. Le Comte était tou­jours au bar. Frau Sacher était dans son bureau, avec ses chiens et ses fac­tures. Quelque part dans Vienne, un espion pâtis­sier cou­rait dans la nuit avec de la farine sur les mains. Et quelque part dans les Bal­kans — mais ça, je ne le savais pas encore, per­sonne ne le savait, même pas l’es­pion, même pas la farine — quelque part dans les Bal­kans, un jeune homme de dix-neuf ans nom­mé Gavri­lo Prin­cip net­toyait un pis­to­let Brow­ning modèle 1910, calibre 7.65, numé­ro de série 19074, avec une méti­cu­lo­si­té qui n’a­vait rien à envier à celle de Hans Bru­ck­ner pesant ses grammes de chocolat.

Mais ceci est une infor­ma­tion que je ne pos­sé­dais pas le lun­di 22 juin 1914. Et même si je l’a­vais pos­sé­dée, je ne l’au­rais pas notée dans le registre, parce que le registre ne concer­nait que l’hô­tel, et que tout ce qui se pas­sait à l’ex­té­rieur de l’hô­tel ne me regar­dait pas.

C’est du moins ce que je croyais.

Je refer­mai le cahier.

Il fai­sait nuit. Il fai­sait doux. Vienne dormait.

Il res­tait six jours.

CHA­PITRE II

Mar­di 23 juin 1914

Où la Baronne Taus­sig confond le divan et le des­sert, où le Comte refuse d’être psy­cha­na­ly­sé, et où l’on apprend que la civi­li­sa­tion aus­tro-hon­groise repose sur un malentendu

Le mar­di com­men­ça par la Baronne.

La Baronne Taus­sig arri­vait chaque matin à neuf heures et quart dans le hall de l’hô­tel, ce qui était remar­quable non par l’heure — neuf heures et quart est une heure par­fai­te­ment ordi­naire — mais par la tra­jec­toire. La Baronne venait de chez Freud. Elle venait de chez Freud comme on vient de la messe, c’est-à-dire avec un air de recueille­ment légè­re­ment épui­sé et la convic­tion, pas tou­jours jus­ti­fiée, d’a­voir été lavée de quelque chose. Elle avait sa séance à huit heures, Berg­gasse 19, trois quarts d’heure sur le divan à explo­rer les ter­ri­toires maré­ca­geux de son incons­cient, puis elle remon­tait dans son fiacre, tra­ver­sait le pre­mier arron­dis­se­ment par la Her­ren­gasse et la Augus­ti­ners­traße, et arri­vait au Sacher juste à temps pour le petit-déjeu­ner, qu’elle pre­nait dans la grande salle à man­ger avec une Sacher­torte et un Einspän­ner — un café vien­nois sur­mon­té d’un nuage de crème fouet­tée — ce qui consti­tuait, selon moi, un pro­gramme nutri­tion­nel dis­cu­table mais un pro­gramme exis­ten­tiel par­fai­te­ment cohé­rent : d’a­bord l’âme, ensuite le gâteau.

La Baronne Taus­sig s’ap­pe­lait Mathilde. Née Blu­men­feld. Veuve du Baron Taus­sig, indus­triel tex­tile, mort en 1909 d’une apo­plexie fou­droyante au beau milieu d’un dis­cours sur les tarifs doua­niers à la Chambre de com­merce de Vienne — manière de mou­rir qui, selon le Comte Este­rhá­zy, était « la seule mort véri­ta­ble­ment héroïque qu’un indus­triel puisse espé­rer ». La Baronne avait cin­quante-deux ans. Elle était ronde, blonde — d’un blond qui n’é­tait plus tout à fait blond mais qui refu­sait d’être gris, un blond de résis­tance, un blond d’ar­rière-garde —, dotée d’une voix de contral­to qui por­tait à tra­vers trois salons et qui fai­sait sur­sau­ter les gar­çons d’é­tage quand elle com­man­dait son café, et habi­tée par une éner­gie ner­veuse que la psy­cha­na­lyse cana­li­sait comme un bar­rage cana­lise un tor­rent : impar­fai­te­ment, pro­vi­soi­re­ment, et avec la cer­ti­tude que le tor­rent fini­rait par déborder.

— Pfef­fer­ling ! appe­la-t-elle en me voyant dans le hall ce mar­di matin, avec cette fami­lia­ri­té impé­rieuse qui était sa marque. Pfef­fer­ling, venez, j’ai des choses à vous raconter !

Je n’a­vais rien deman­dé. Les gens qui ont des choses à racon­ter n’at­tendent jamais qu’on leur demande, c’est le prin­cipe même du récit : il s’im­pose, il déborde, il enva­hit l’es­pace dis­po­nible comme la crème fouet­tée enva­hit l’Einspän­ner, et la seule chose à faire est d’ou­vrir les oreilles et de lais­ser couler.

— Le doc­teur Freud, com­men­ça-t-elle en s’ins­tal­lant à sa table habi­tuelle, sous le por­trait de l’Em­pe­reur que per­sonne ne regar­dait jamais parce qu’il était trop haut et trop sombre, une toile de 1888 où Fran­çois-Joseph avait l’air d’un comp­table contra­rié plu­tôt que d’un sou­ve­rain, le doc­teur Freud m’a dit ce matin une chose extraordinaire.

— Vrai­ment, Frau Baronin ?

— Il m’a dit que mon obses­sion pour la Sacher­torte était liée à mon père.

— À votre père.

— À mon père. Figu­rez-vous que mon père — vous ne l’a­vez pas connu, il est mort en 1894, c’é­tait un homme char­mant, négo­ciant en sucre, ce qui explique beau­coup de choses quand on y réflé­chit — figu­rez-vous que mon père m’emmenait chaque dimanche, quand j’é­tais petite, chez Demel — oui, Demel, pas le Sacher, ne faites pas cette tête — pour man­ger un gâteau au cho­co­lat. Et le doc­teur Freud dit que chaque fois que je mange une Sacher­torte au Sacher, je recons­ti­tue incons­ciem­ment la scène du dimanche chez Demel avec mon père, sauf que je la recons­ti­tue dans l’hô­tel rival, ce qui est, selon le doc­teur, une manière de tra­hir mon père tout en le célé­brant, et cette tra­hi­son-célé­bra­tion simul­ta­née est, tou­jours selon le doc­teur, la struc­ture même du com­plexe d’Œ­dipe fémi­nin, ce qu’il appelle le com­plexe d’Électre, bien que je ne voie pas du tout le rap­port avec Électre qui, si mes sou­ve­nirs sont bons, a fait assas­si­ner sa mère, ce que je n’ai pas fait, Pfef­fer­ling, je vous ras­sure tout de suite.

Elle mor­dit dans sa Sachertorte.

— Vous savez quoi, Pfef­fer­ling ? Je ne com­prends pas un mot de ce que dit le doc­teur Freud. Mais c’est un homme tel­le­ment intéressant.

Je notai dans le registre : 9h30. Baronne Taus­sig. Sacher­torte + Einspän­ner. Com­plexe d’Électre appli­qué à la confi­ture d’a­bri­cots. Freud en cause.

*

Le Doc­teur Witt­gen­stein arri­va à l’hô­tel vers dix heures.

Je pré­cise tout de suite que ce Witt­gen­stein n’é­tait pas celui que vous connais­sez peut-être. Ce n’é­tait pas Lud­wig, le phi­lo­sophe, qui à cette date avait vingt-cinq ans et tra­vaillait sur la logique mathé­ma­tique quelque part en Angle­terre, à Cam­bridge, dans un état d’exal­ta­tion intel­lec­tuelle qui le ren­dait insup­por­table à tout le monde sauf à Ber­trand Rus­sell, lequel était lui-même insup­por­table, ce qui créait entre eux une forme de soli­da­ri­té. Non. Le nôtre s’ap­pe­lait Her­mann. Her­mann Witt­gen­stein. Un cou­sin éloi­gné — les Witt­gen­stein étaient une famille si rami­fiée qu’on pou­vait y trou­ver des phi­lo­sophes, des pia­nistes, des indus­triels, des mécènes, des mélan­co­liques et au moins un psy­cha­na­lyste, ce qui don­nait aux réunions fami­liales un carac­tère imprévisible.

Her­mann Witt­gen­stein avait qua­rante ans. Il avait étu­dié la méde­cine à Vienne, fait un pas­sage chez Breuer, un autre chez Krafft-Ebing, et avait fini par atter­rir dans le cercle de Freud — non pas comme dis­ciple, ce qui eût été trop simple, mais comme « sym­pa­thi­sant cri­tique », expres­sion qu’il avait inven­tée pour dési­gner sa posi­tion exacte dans la géo­gra­phie intel­lec­tuelle de la psy­cha­na­lyse vien­noise : suf­fi­sam­ment proche pour béné­fi­cier du pres­tige, suf­fi­sam­ment éloi­gné pour ne pas être tenu res­pon­sable des erreurs. Il venait au Sacher tous les mar­dis et jeu­dis, non pas pour consul­ter mais pour obser­ver — il tra­vaillait, disait-il, à un ouvrage inti­tu­lé Psy­cho­pa­tho­lo­gie de l’hô­tel­le­rie de luxe, ce qui n’a­vait jamais été publié, pro­ba­ble­ment parce que l’é­di­teur avait esti­mé, non sans rai­son, que le sujet était soit trop spé­cia­li­sé pour inté­res­ser le grand public, soit trop exact pour inté­res­ser les hôteliers.

Il s’ins­tal­lait tou­jours à la même table, dans le coin gauche de la salle à man­ger, celle d’où l’on pou­vait voir sans être vu — ou du moins en ayant l’illu­sion de ne pas être vu, ce qui est le propre des psy­cha­na­lystes, qui croient obser­ver le monde alors que le monde les observe en train de les obser­ver, ce qui crée une mise en abyme dont Vienne avait le secret.

Ce matin-là, il y avait du monde. La Baronne finis­sait sa Sacher­torte. Scar­pa l’I­ta­lien pre­nait son café en lisant un jour­nal de Milan vieux de trois jours — le déca­lage entre les jour­naux et la réa­li­té étant, à cette époque, de trois à cinq jours, ce qui don­nait aux nou­velles une patine de fic­tion que notre époque a per­due. Deux diplo­mates danois déjeu­naient en silence, ce qui est la manière danoise de com­mu­ni­quer. Et le Comte Este­rhá­zy, contrai­re­ment à ses habi­tudes, était des­cen­du tôt, ce qui pro­vo­qua chez le per­son­nel un éton­ne­ment com­pa­rable à celui qu’eût cau­sé une éclipse solaire un jour de semaine.

Le Doc­teur Witt­gen­stein com­man­da un Melange — le café vien­nois par excel­lence, un espres­so noyé dans du lait mous­sé — et sor­tit un carnet.

— Pfef­fer­ling, me dit-il, car il me connais­sait, ayant lu dans le registre (com­ment ? je ne l’ai jamais su) des extraits de mes obser­va­tions, Pfef­fer­ling, regar­dez le Comte.

— Je le regarde sou­vent, Herr Doktor.

— Regar­dez-le mieux. Regar­dez ses mains.

Je regar­dai. Le Comte tenait sa tasse de café des deux mains, comme un enfant tient un bol de lait. Ses longs doigts fins enve­lop­paient la por­ce­laine avec une ten­dresse qui était presque indécente.

— Vous voyez, dit Witt­gen­stein. Cet homme s’ac­croche. Il s’ac­croche à sa tasse comme il s’ac­croche à cet hôtel. Il n’a plus rien — plus de terres, plus d’argent, plus de fonc­tion — mais il a une tasse de café au Sacher, et cette tasse est son der­nier ter­ri­toire. Obser­vez : il ne la lâche jamais. Même quand il ne boit pas. Il tient. C’est un homme qui tient.

— Et c’est pathologique ?

— Tout est patho­lo­gique, Pfef­fer­ling. La ques­tion n’est pas de savoir si c’est patho­lo­gique. La ques­tion est de savoir si c’est beau.

Je trou­vai la réponse sur­pre­nante pour un psy­cha­na­lyste, et je le lui dis.

— Je suis un mau­vais psy­cha­na­lyste, répon­dit-il en sou­riant. C’est pour ça que je suis ici. Les bons sont Berg­gasse 19.

C’est à ce moment que la scène se produisit.

Witt­gen­stein, pous­sé par cet appé­tit de contact humain qui est la malé­dic­tion des psy­cha­na­lystes de salon, se leva, tra­ver­sa la salle à man­ger, et alla s’as­seoir face au Comte. Je les obser­vai depuis mon poste, der­rière le comp­toir de la récep­tion, avec la fas­ci­na­tion d’un ento­mo­lo­giste devant deux spé­ci­mens par­ti­cu­liè­re­ment rares.

— Herr Graf, com­men­ça Witt­gen­stein. Je me per­mets. Je suis le Doc­teur Her­mann Witt­gen­stein. Je tra­vaille dans le domaine de la psychanalyse.

Le Comte leva les yeux de sa tasse. Il regar­da Witt­gen­stein avec cette expres­sion de cour­toi­sie dis­tante que les aris­to­crates réservent aux gens qu’ils ne connaissent pas et qu’ils ne sont pas sûrs de vou­loir connaître — expres­sion qui est, en elle-même, un chef-d’œuvre de com­mu­ni­ca­tion non ver­bale, puis­qu’elle dit simul­ta­né­ment « je vous écoute » et « ne m’en­nuyez pas ».

— Psy­cha­na­lyse, répé­ta le Comte, comme s’il goû­tait le mot, comme on goûte un vin dont on n’est pas sûr du millésime.

— Oui. L’é­tude de l’in­cons­cient. Des pul­sions cachées. Des moti­va­tions pro­fondes que nous…

— Je sais ce qu’est la psy­cha­na­lyse, mon cher Doc­teur. Je suis vieux, pas igno­rant. Freud habite à vingt minutes d’i­ci. Tout Vienne sait ce qu’est la psy­cha­na­lyse. La ques­tion n’est pas ce que c’est, la ques­tion est ce que vous en voulez.

— J’ai­me­rais vous par­ler, Herr Graf. De vous. De votre situa­tion. Si vous le permettez.

— Ma situation.

— Vous vivez dans cet hôtel depuis trois ans.

— Trois ans et quatre mois. Mais qui compte ?

— Vous ne payez pas.

Le Comte ne cil­la pas. Il y avait entre Anna Sacher et le Comte Este­rhá­zy ce point com­mun : ni l’un ni l’autre ne cil­lait. Les gens qui ne cil­lent pas sont soit des rep­tiles, soit des aris­to­crates, soit des hôte­liers, et la dif­fé­rence entre les trois caté­go­ries est moins nette qu’on ne le croit.

— Mon cher Doc­teur, dit le Comte avec une dou­ceur qui était la forme la plus raf­fi­née du mépris, il y a des choses que l’on ne dit pas dans une salle à man­ger. La reli­gion. La poli­tique. Et les finances per­son­nelles. Ce sont les trois piliers de la dis­cré­tion vien­noise, et si vous les tou­chez, toute la struc­ture s’ef­fondre. Cela dit, je vous accorde un point : je ne paie pas. C’est exact. Mais vous non plus.

— Par­don ?

— Vous venez ici deux fois par semaine, Doc­teur. Vous com­man­dez un café. Vous obser­vez les gens. Vous pre­nez des notes. Vous uti­li­sez cet hôtel comme un labo­ra­toire. Un cabi­net de consul­ta­tion gra­tuit. Vous non plus, vous ne payez pas le vrai prix de ce que vous pre­nez ici. La dif­fé­rence entre vous et moi, c’est que moi, je le sais.

Witt­gen­stein ouvrit la bouche. La refer­ma. Le Comte avait tou­ché quelque chose — un nerf, un os, une véri­té — et le psy­cha­na­lyste, pour une fois, se retrou­vait du mau­vais côté du divan.

— Et puis, ajou­ta le Comte en repre­nant sa tasse, en la sou­le­vant à hau­teur de ses lèvres avec cette len­teur céré­mo­nielle qui était sa manière de ponc­tuer ses phrases, il y a une autre rai­son pour laquelle je ne veux pas être psychanalysé.

— Laquelle ?

— Je sais par­fai­te­ment ce qui ne va pas chez moi, Doc­teur. Ce qui ne va pas chez moi, c’est l’Em­pire. L’Em­pire ne fonc­tionne plus. Il grince. Il craque. Il tient par la force de l’ha­bi­tude, par l’i­ner­tie, par la poli­tesse — oui, la poli­tesse, parce que c’est la poli­tesse qui fait tenir les empires, pas la force, pas l’ar­mée, pas l’é­co­no­mie, la poli­tesse, c’est-à-dire la conven­tion tacite qu’on ne se dit pas les choses en face, qu’on ne regarde pas la véri­té dans les yeux, qu’on conti­nue à ser­vir le café dans de la por­ce­laine de Bohême en fai­sant sem­blant que la Bohême ne veut pas son indé­pen­dance. Et moi, Doc­teur, je suis un symp­tôme de cet empire. Je suis son rési­du. Son sédi­ment. Je vis dans un hôtel que je ne peux pas payer, dans une ville que je ne peux pas quit­ter, dans un pays que je ne peux pas com­prendre. Et l’Em­pire ne s’al­longe pas sur un divan.

Il but son café.

— Main­te­nant, si vous vou­lez bien m’ex­cu­ser, j’ai ren­dez-vous avec un cognac à cinq heures et il me faut quelques heures pour m’y pré­pa­rer mentalement.

Witt­gen­stein revint à sa table. Il s’as­sit. Il res­ta silen­cieux un long moment. Puis il écri­vit dans son car­net, très vite, en petites lettres ser­rées, pen­dant dix minutes. Je mour­rais d’en­vie de lire ce qu’il écri­vait, mais le registre du Sacher m’in­ter­di­sait d’es­pion­ner les clients — il m’au­to­ri­sait à les obser­ver, ce qui est très dif­fé­rent, la dif­fé­rence rési­dant dans le fait que l’ob­ser­va­tion est pas­sive et l’es­pion­nage actif, bien que les résul­tats soient sou­vent les mêmes.

Je notai : 10h45. Confron­ta­tion Comte E. / Dr Witt­gen­stein. Le Comte refuse la psy­cha­na­lyse au motif que l’Em­pire est le vrai patient. Le Doc­teur prend des notes. Le café refroidit.

*

À midi, une chose inha­bi­tuelle se produisit.

Ilo­na Szé­che­nyi chanta.

Non pas qu’il fût inha­bi­tuel qu’une can­ta­trice chan­tât — c’est, après tout, la rai­son d’être d’une can­ta­trice, comme il est dans la nature d’un bou­lan­ger de cuire du pain et dans la nature d’un sous-direc­teur adjoint de tenir un registre. Mais il était inha­bi­tuel qu’elle chan­tât dans sa chambre, au qua­trième étage, à midi, toutes fenêtres ouvertes, un mar­di de juin, sans pré­ve­nir per­sonne, et que le son de sa voix — un sopra­no dra­ma­tique d’une puis­sance qui rele­vait du phé­no­mène atmo­sphé­rique — des­cen­dît les quatre étages comme une cas­cade, tra­ver­sât le hall, péné­trât dans la salle à man­ger où les clients du déjeu­ner por­taient leurs cuillères à soupe à mi-che­min entre l’as­siette et la bouche, figés dans un geste inter­rom­pu, et pro­vo­quât chez Sis­si et Met­ter­nich une réac­tion de panique qui les envoya se réfu­gier sous le bureau de Frau Sacher, ren­ver­sant au pas­sage un cen­drier et deux piles de factures.

Ilo­na Szé­che­nyi. Hon­groise. Trente-sept ans. Grande — pas grande au sens méta­pho­rique, grande au sens phy­sique, elle dépas­sait d’une tête la plu­part des hommes et de deux têtes Bene­det­to Scar­pa, ce qui avait créé entre eux, lors de leur ren­contre dans le hall la veille au soir, une géo­mé­trie conver­sa­tion­nelle où Scar­pa devait lever le men­ton de qua­rante-cinq degrés pour la regar­der dans les yeux, pos­ture qui le pla­çait dans un désa­van­tage struc­tu­rel dont il ne s’é­tait pas encore remis. Des che­veux noirs, beau­coup de che­veux, une quan­ti­té de che­veux qui sem­blait défier les lois de la phy­sique capil­laire, un visage large aux pom­mettes hautes, des yeux d’un vert impro­bable, et une bouche qui, au repos, avait une expres­sion de sou­ve­raine contra­riée, et qui, lors­qu’elle s’ou­vrait pour chan­ter, se trans­for­mait en un ins­tru­ment dont la por­tée sonore excé­dait de loin les capa­ci­tés archi­tec­tu­rales du Sacher.

Elle était venue à Vienne pour chan­ter Salo­mé. L’o­pé­ra de Strauss. Richard Strauss, pas Johann, la confu­sion entre les deux étant l’une des erreurs les plus cou­rantes com­mises par les non-Vien­nois, et l’une des plus impar­don­nable selon Scar­pa, qui avait consa­cré un para­graphe entier de son article du Cor­riere à expli­quer que confondre les deux Strauss reve­nait à confondre le feu et l’eau, la tem­pête et la brise, le drame et la valse — ce qui, à y bien réflé­chir, n’é­tait pas si éloi­gné de la réa­li­té, la valse vien­noise ayant tou­jours conte­nu en elle une dose de drame que les dan­seurs pré­fé­raient ignorer.

La repré­sen­ta­tion était pré­vue pour le same­di. Ilo­na répé­tait. Elle répé­tait dans sa chambre, ce qui était contraire au règle­ment inté­rieur de l’hô­tel — le règle­ment sti­pu­lait, en son article 14, para­graphe 3, ali­néa b, que « tout bruit exces­sif sus­cep­tible de trou­bler la quié­tude des autres clients est pro­hi­bé entre les heures de sept heures du matin et onze heures du soir, et tolé­ré entre onze heures du soir et sept heures du matin uni­que­ment dans les Chambres sépa­rées et dans des condi­tions que la direc­tion se réserve le droit d’ap­pré­cier au cas par cas » — mais il y avait le règle­ment et il y avait la réa­li­té, et la réa­li­té était qu’on ne dit pas à un sopra­no dra­ma­tique hon­grois de se taire, pas plus qu’on ne dit à un oura­gan de souf­fler moins fort.

La voix mon­tait. Elle chan­tait la scène finale — la scène de la danse des sept voiles, celle où Salo­mé tient la tête tran­chée de Jean-Bap­tiste et lui déclare son amour, scène que Wilde avait écrite et que Strauss avait mise en musique avec cette capa­ci­té, typi­que­ment alle­mande, à trans­for­mer l’hor­reur en beau­té, ce qui est peut-être le geste le plus dan­ge­reux de la civi­li­sa­tion occidentale.

La Baronne Taus­sig leva les yeux au plafond.

— C’est magni­fique, dit-elle. C’est d’un mor­bide. Le doc­teur Freud adorerait.

Le Comte, depuis le bar, commenta :

— Les Hon­grois chantent comme ils vivent. Fort et sans deman­der la permission.

Scar­pa, qui reve­nait de l’O­pé­ra où il avait assis­té à une répé­ti­tion du matin, s’ar­rê­ta au milieu du hall, pen­cha la tête, écou­ta, et dit, à per­sonne en particulier :

— La voix est superbe. L’in­ter­pré­ta­tion est dis­cu­table. Mais la voix…

Il n’en dit pas plus. Scar­pa était un cri­tique qui savait que le silence, après un com­pli­ment, vaut plus que mille qua­li­fi­ca­tions, et que les trois points de sus­pen­sion sont la ponc­tua­tion la plus élo­quente de la langue italienne.

Je mon­tai au qua­trième. Je frap­pai à la porte de la chambre 42. Le chant s’in­ter­rom­pit. Un silence. Puis la porte s’ou­vrit, et je me trou­vai face à Ilo­na Szé­che­nyi en pei­gnoir de soie, les che­veux défaits, un verre d’eau à la main, les yeux brillants de cette fièvre douce que le chant pro­cure aux vrais chan­teurs — une fièvre qui n’est pas de la mala­die mais de l’ex­cès, l’ex­cès d’a­voir lais­sé pas­ser par sa gorge quelque chose de plus grand que soi.

— Oui ? dit-elle.

— Madame Szé­che­nyi, je suis le sous-direc­teur adjoint…

— Ah. Le bruit.

— Les chiens de Frau Sacher sont… perturbés.

Elle me regar­da. Elle avait un regard qui ne deman­dait pas la per­mis­sion d’exis­ter, qui ne cher­chait pas l’ap­pro­ba­tion, qui ne négo­ciait rien. Un regard hon­grois, si une telle chose existe — et je crois qu’elle existe, ayant pas­sé suf­fi­sam­ment de temps au Sacher pour obser­ver les dif­fé­rences natio­nales dans la manière de regar­der les gens, les Autri­chiens regar­dant de biais, les Alle­mands de face, les Ita­liens par en des­sous, et les Hon­grois droit dans les yeux, ce qui est la manière la plus désta­bi­li­sante et la plus honnête.

— Dites à Frau Sacher que Salo­mé ne baisse jamais la voix, dit Ilo­na Szé­che­nyi. Et dites-lui aus­si que si ses chiens n’aiment pas Strauss, c’est qu’ils ont du goût.

Elle refer­ma la porte. Le chant reprit.

Je redes­cen­dis.

Anna Sacher, dans son bureau, fumait. Les chiens s’é­taient cal­més. Je lui trans­mis le mes­sage d’Ilona.

— Elle a du carac­tère, dit Anna Sacher.

— Elle a aus­si beau­coup de décibels.

— Les deux vont ensemble, Pfef­fer­ling. Les femmes qui n’ont pas de déci­bels n’ont pas de carac­tère. Et les femmes qui n’ont pas de carac­tère n’ont pas leur place dans un opé­ra de Strauss.

Elle ral­lu­ma son cigare.

— Lais­sez-la chan­ter. Un hôtel sans musique est un hôtel mort. Et un hôtel mort n’est plus un hôtel, c’est un immeuble.

Je notai : 12h30. Szé­che­nyi chante Salo­mé, chambre 42. Bou­le­dogues affo­lés. Frau Sacher auto­rise. Cita­tion : « Un hôtel sans musique est un hôtel mort. »

*

L’a­près-midi fut consa­cré à deux acti­vi­tés paral­lèles : l’en­quête pâtis­sière et la décou­verte d’un nou­veau personnage.

Pour l’en­quête d’a­bord. J’a­vais réus­si à iso­ler Rudi Has­pel, le jeune com­mis, dans le bureau des livreurs, une pièce minus­cule et encom­brée de bons de livrai­son qui sen­tait le papier humide et le vinaigre — les livreurs de vinaigre pas­sant tou­jours en même temps que les livreurs de farine, ce qui consti­tuait selon Bru­ck­ner « une aber­ra­tion logis­tique qui résu­mait tout ce qui n’al­lait pas dans ce pays ».

Rudi avait vingt-trois ans. Il était blond, timide, doté d’un début de mous­tache qui ne s’é­tait pas encore déci­dé entre l’a­do­les­cence et l’âge adulte, et il trans­pi­rait abon­dam­ment, ce qui pou­vait être dû soit à la cha­leur des cui­sines, soit à la ner­vo­si­té d’être inter­ro­gé par un sous-direc­teur adjoint, soit aux deux.

— Rudi, dis-je. L’homme que vous avez vu hier dans les cui­sines. Décrivez-le.

— Il était… moyen, mon­sieur Pfefferling.

— Moyen comment ?

— Moyen en tout. Taille moyenne. Âge moyen. Che­veux moyens. Il avait l’air de quel­qu’un qui ne veut pas qu’on se sou­vienne de lui, si vous voyez ce que je veux dire. Le genre d’homme qu’on croise dans la rue et qu’on oublie immédiatement.

— Vous ne l’a­vez donc pas oublié.

Rudi rou­git.

— Non, mon­sieur. Parce qu’il fai­sait quelque chose d’é­trange. Il ne regar­dait pas la farine. Il regar­dait le mur.

— Le mur ?

— Le mur der­rière le sac de farine. Là où Chef Bru­ck­ner a accro­ché le tableau des pro­por­tions. Vous savez, le tableau qui indique les quan­ti­tés pour chaque recette.

Je savais. Le tableau des pro­por­tions était un docu­ment interne, manus­crit par Bru­ck­ner lui-même, punai­sé au mur de la réserve, qui indi­quait — en termes volon­tai­re­ment cryp­tiques, avec des abré­via­tions que seuls les ini­tiés pou­vaient déchif­frer — les grandes lignes des recettes de la mai­son. Pas la Sacher­torte, évi­dem­ment — la Sacher­torte était dans le coffre-fort —, mais les autres pâtis­se­ries : les Apfel­stru­del, les Kai­ser­sch­marrn, les Top­fenknö­del, et une demi-dou­zaine d’autres spé­cia­li­tés qui fai­saient la fier­té de la mai­son sans en consti­tuer le secret.

— Il copiait le tableau ?

— Je ne sais pas. Il avait les mains dans les poches. Peut-être qu’il le lisait. Peut-être qu’il le pho­to­gra­phiait. Dans sa tête, je veux dire. Il y a des gens qui font ça — qui retiennent tout ce qu’ils voient. Mon oncle fait ça avec les résul­tats hippiques.

— Votre oncle est un cas à part, Rudi.

— Oui, mon­sieur. Mais l’homme aus­si, à sa façon.

— Autre chose ?

Rudi hési­ta.

— Il sen­tait le sucre.

— Le sucre ?

— Le sucre vanillé. Comme quel­qu’un qui tra­vaille dans une pâtis­se­rie. Pas dans une cui­sine. Dans une pâtisserie.

Je remer­ciai Rudi. Je remon­tai chez Frau Sacher. Je lui rap­por­tai les informations.

— Le tableau des pro­por­tions, dit-elle. Il regar­dait le tableau. Il ne cher­chait pas la Sacher­torte. Il cher­chait nos méthodes. Nos habi­tudes. Notre manière de tra­vailler. C’est pire.

— Pire ?

— La recette, on peut la pro­té­ger. On l’en­ferme. On la cache. Mais les habi­tudes, Pfef­fer­ling, les habi­tudes c’est dans l’air. C’est dans les mains. C’est dans la manière dont Bru­ck­ner casse un œuf, dont Karel tamise la farine, dont Joz­sef touille le cho­co­lat. Les habi­tudes, ça ne s’en­ferme pas dans un coffre-fort. Ça se res­pire. Et cet homme est venu respirer.

Elle écra­sa son cigare.

— Il sen­tait le sucre vanillé. C’est Demel. La vanille, c’est leur signa­ture. Nous, on uti­lise de la vanille Bour­bon de Mada­gas­car. Eux, ils uti­lisent de la vanille de Tahi­ti. Je recon­nais la dif­fé­rence à trente mètres. Pfef­fer­ling, c’est la guerre.

Je notai : 15h00. Inter­ro­ga­toire Has­pel. Sus­pect obser­vait tableau pro­por­tions, non farine. Odeur de sucre vanillé. Frau Sacher confirme diag­nos­tic Demel. Mot uti­li­sé : « guerre ».

*

Le nou­veau per­son­nage appa­rut vers quatre heures de l’a­près-midi, à l’heure du thé, ce qui était l’heure la plus civi­li­sée de la jour­née au Sacher — l’heure où les ten­sions de la mati­née s’é­taient dis­si­pées, où les excès du déjeu­ner avaient été digé­rés, et où l’hô­tel entrait dans cette zone de dou­ceur ves­pé­rale où tout sem­blait pos­sible, même la paix.

Il s’ap­pe­lait Dra­gan Petro­vić. Atta­ché mili­taire à la léga­tion du Royaume de Ser­bie. Vingt-huit ans. Petit, tra­pu, un visage car­ré aux mâchoires puis­santes, des yeux très noirs sous des sour­cils épais, et une mous­tache cou­pée court qui lui don­nait l’air d’un lieu­te­nant de cava­le­rie, ce qu’il était d’ailleurs, ou l’a­vait été, avant d’être déta­ché à la diplo­ma­tie, par­cours qui, dans les Bal­kans, n’a­vait rien d’ex­cep­tion­nel — la fron­tière entre l’ar­mée et la diplo­ma­tie y étant aus­si floue que la fron­tière entre la Ser­bie et l’Au­triche-Hon­grie, c’est-à-dire qu’elle exis­tait sur les cartes mais que les gens des deux côtés n’é­taient pas tou­jours d’ac­cord sur son tracé.

Il arri­va sans bagages — un petit sac de cuir, une mal­lette, rien de plus. Il par­lait un alle­mand cor­rect, légè­re­ment gut­tu­ral, avec cet accent slave qui don­nait aux consonnes une épais­seur sup­plé­men­taire, comme si chaque mot por­tait sur lui le poids d’une his­toire plus ancienne et plus lourde que la conver­sa­tion ne l’exigeait.

— Chambre pour trois nuits, dit-il à Franz. Petro­vić. J’ai réservé.

Franz véri­fia.

— Chambre 17. Pre­mier étage.

— Très bien.

Il mon­ta. Il ne regar­da rien. Pas le hall, pas les lustres, pas les por­traits, pas l’es­ca­lier monu­men­tal, pas les bou­le­dogues — rien. C’é­tait un homme qui ne regar­dait pas les choses. Qui regar­dait à tra­vers les choses. Qui avait déjà vu tout ce qu’il y avait à voir et qui n’é­tait pas impres­sion­né, soit parce qu’il était bla­sé, soit parce qu’il avait d’autres pré­oc­cu­pa­tions, soit — et cette pos­si­bi­li­té ne me frap­pa que bien plus tard — parce qu’il savait que ce qu’il regar­dait n’exis­te­rait plus très long­temps sous cette forme.

Le Comte, depuis le bar, le regar­da passer.

— Un Serbe, dit-il.

— Com­ment le savez-vous ?

— La mous­tache, Pfef­fer­ling. Les Serbes portent la mous­tache comme un dra­peau. Les Croates la portent comme un orne­ment. Les Bos­niaques ne la portent pas du tout. C’est la géo­po­li­tique capil­laire des Bal­kans. Mon père me l’a­vait apprise. Quand il com­man­dait le régi­ment de hus­sards à Zagreb, il disait qu’on pou­vait lire la carte poli­tique de l’Em­pire sur les visages de ses soldats.

— Et qu’est-ce que la mous­tache de cet homme vous dit ?

Le Comte fit tour­ner son cognac.

— Elle dit qu’il ne res­te­ra pas long­temps, murmura-t-il.

Je notai : 16h15. Arri­vée Petro­vić, atta­ché mili­taire serbe, chambre 17, trois nuits. Pas de bagages. Ne regarde rien. Le Comte diag­nos­tique un départ immi­nent sur la base d’une ana­lyse capillaire.

La soi­rée se pas­sa sans inci­dent. Scar­pa dîna avec la Baronne, ce qui don­na lieu à une conver­sa­tion sur l’o­pé­ra ita­lien ver­sus l’o­pé­ra alle­mand qui mon­ta en tem­pé­ra­ture mais jamais en hos­ti­li­té — les dis­putes musi­cales à Vienne étant régu­lées par un code d’hon­neur impli­cite qui inter­di­sait de se fâcher pour de vrai tant qu’il res­tait du vin sur la table. Le Comte res­ta au bar. Ilo­na ne des­cen­dit pas — on l’en­ten­dit, de loin, tra­vailler ses voca­lises, mais en sour­dine cette fois, comme si elle avait consen­ti à un armis­tice noc­turne avec les bou­le­dogues. Le Serbe ne repa­rut pas.

Anna Sacher fit sa ronde à onze heures, comme chaque soir. Sa ronde consis­tait à tra­ver­ser l’hô­tel du sous-sol au der­nier étage, en silence, accom­pa­gnée des chiens, véri­fiant les cou­loirs, les portes, les ser­rures, les lumières. C’é­tait un rituel. Un geste de pro­prié­taire. Elle tou­chait les murs comme on touche un ani­mal fami­lier — avec cette ten­dresse pos­ses­sive qui est celle des gens qui ont construit quelque chose et qui savent que ce quelque chose leur sur­vi­vra, ou ne leur sur­vi­vra pas, et qui dans les deux cas mérite d’être tou­ché une der­nière fois avant d’al­ler dormir.

Je la croi­sai dans l’es­ca­lier. Les chiens trot­ti­naient devant elle, Sis­si à gauche, Met­ter­nich à droite, le cigare entre les doigts, la fumée des­si­nant des ara­besques dans la lumière des appliques murales.

— Bon­soir, Pfefferling.

— Bon­soir, Frau Sacher.

— Il y a un Serbe au premier.

— Chambre 17.

— Je sais. Je sais tou­jours. Les Serbes m’in­quiètent, Pfefferling.

— Pour­quoi ?

Elle s’ar­rê­ta. Le cigare rougit.

— Parce qu’ils ne dansent pas la valse, dit-elle.

Et elle conti­nua sa ronde.

Il res­tait cinq jours.

Lire la suite…

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