Confiture
d’abricots
Confiture d’abricots
Chapitres 1 et 2
PROLOGUE
Où l’on fait connaissance avec l’homme qui tenait le registre, avec la femme qui tenait l’hôtel, avec les chiens qui tenaient la femme, et avec un empire qui ne tenait plus à grand-chose
Il y a des métiers dont personne ne soupçonne l’existence et qui pourtant maintiennent le monde en état de fonctionner — ou du moins entretiennent l’illusion qu’il fonctionne, ce qui revient au même. Horloger de clochers. Accordeur de clavecins dans les ambassades. Renifleur de bouchons chez les grands négociants en vin du Burgenland. Et puis il y a le mien, qui n’avait pas de nom officiel mais qui consistait, pour l’essentiel, à noter dans un cahier relié de cuir bordeaux tout ce qui se passait à l’Hôtel Sacher et qui n’aurait pas dû s’y passer — ou, variante plus fréquente, tout ce qui ne s’y passait pas et qui aurait dû.
Je m’appelle Leopold Pfefferling. Sous-directeur adjoint de l’Hôtel Sacher, Philharmonikerstraße, Vienne, premier arrondissement, Autriche-Hongrie, Europe, monde civilisé — du moins le pensions-nous. J’occupais ce poste depuis quatorze ans lorsque survint la semaine dont je vais vous parler, et je l’occupe encore dans mes rêves, ce qui devrait vous donner une idée de l’emprise que cet hôtel exerçait sur ceux qui avaient le malheur d’y travailler et le bonheur de ne jamais tout à fait le quitter.
Le registre, c’était l’idée de Frau Sacher.
Tout était l’idée de Frau Sacher.
Anna Sacher née Fuchs, fille de boucher, épouse de restaurateur, veuve d’hôtelier, et devenue par la seule force de son caractère — qui était considérable, tectonique, d’une envergure que les géologues auraient classée dans la catégorie des phénomènes naturels — la femme la plus redoutée de Vienne après l’Impératrice, et encore, l’Impératrice était morte depuis seize ans et ne redoutait donc plus personne, ce qui lui conférait un avantage déloyal. Anna Sacher, elle, était bien vivante. Terriblement vivante. Elle avait cinquante-cinq ans cet été-là et elle dirigeait l’hôtel depuis vingt-deux ans, c’est-à-dire depuis la mort de son mari Eduard, survenue en 1892 dans des circonstances que la décence m’interdit de préciser mais que toute la ville connaissait, la décence n’ayant jamais été le fort des Viennois.
Eduard Sacher avait fondé l’hôtel en 1876, juste en face de l’Opéra impérial et royal, ce qui était soit un trait de génie commercial, soit une coïncidence, soit les deux à la fois — car la frontière entre le génie et la coïncidence est aussi poreuse à Vienne que la frontière entre l’Autriche et la Hongrie, c’est-à-dire qu’elle existe sur les cartes mais que personne ne s’y arrête. L’hôtel avait grandi comme grandissent les choses à Vienne : par accumulation de strates, par sédimentation de meubles et de lustres et de tapis et de dorures, chaque décennie ajoutant une couche de velours rouge par-dessus la précédente, si bien qu’entrer au Sacher en 1914, c’était traverser quarante ans de capitonnage à la vitesse d’un pas — on enfonçait littéralement dans l’histoire à chaque enjambée.
Frau Sacher m’avait confié le registre en 1900, l’année de l’Exposition universelle de Paris et de la publication de L’Interprétation des rêves par le docteur Freud, Berggasse 19, à vingt minutes à pied de l’hôtel — je le précise parce que cette proximité géographique entre un palace et un cabinet de psychanalyse explique beaucoup de choses sur Vienne et sur ce qui allait suivre. Elle m’avait dit, je m’en souviens comme si c’était hier, en plantant son cigare dans le cendrier avec cette autorité verticale qu’elle mettait dans chacun de ses gestes :
— Pfefferling, vous allez noter. Tout. Les arrivées, les départs, les incidents, les remarques des clients, les disputes du personnel, les anomalies de service. Tout ce qui sort de l’ordinaire.
— Mais Frau Sacher, avais-je objecté avec cette audace suicidaire qui me caractérisait dans mes très mauvais jours, rien ne sort jamais de l’ordinaire au Sacher.
Elle m’avait regardé par-dessus ses lunettes. Les bouledogues aussi m’avaient regardé. Il y avait entre elle et ses chiens une unité d’expression faciale qui relevait moins du dressage que de la convergence évolutive — à force de vivre ensemble, ils avaient fini par se ressembler, et je n’aurais su dire si c’étaient les chiens qui avaient pris le visage de Frau Sacher ou Frau Sacher qui avait pris le museau de ses chiens, mais le résultat était le même : un air de souveraineté bourrue, de majesté grognonne, qui vous intimait de parler moins et de noter plus.
— Justement, Pfefferling. Quand rien ne sort de l’ordinaire, notez l’ordinaire. C’est encore plus suspect.
Je n’avais pas compris cette phrase en 1900. Il m’a fallu quatorze ans et une guerre mondiale pour en saisir le sens. Mais en juin 1914, j’avais déjà rempli vingt-sept cahiers, et j’attaquais le vingt-huitième.
Les chiens s’appelaient Sissi et Metternich.
Je dois m’arrêter un instant sur cette question des chiens parce qu’elle est, à sa manière, emblématique de tout ce que j’essaie de raconter. Frau Sacher élevait des bouledogues français — elle les élevait, elle les nommait, elle les promenait dans le hall de l’hôtel avec une laisse en cuir rouge assortie aux fauteuils du salon, et ils la suivaient partout, dans les couloirs, dans les cuisines, dans les chambres des clients récalcitrants qu’elle venait inspecter personnellement, et jusque dans son bureau où ils dormaient sous la table pendant qu’elle examinait les comptes avec cette férocité comptable qui faisait sa réputation. Elle avait toujours deux bouledogues. Jamais un, jamais trois. Deux. Et elle leur donnait des noms historiques, parce qu’Anna Sacher avait un sens de l’histoire qui était aussi un sens de l’humour — les deux étant souvent indissociables à Vienne, ville qui avait élevé l’ironie au rang de mode de gouvernement.
Sissi, donc. Et Metternich.
Sissi était une femelle trapue, au poil fauve, dotée d’un regard mélancolique qui rappelait effectivement l’Impératrice Élisabeth, laquelle avait passé sa vie à fuir son mari, sa cour, son empire, sa belle-mère et les obligations protocolaires, avant de se faire poignarder par un anarchiste italien à Genève en 1898. Sissi la chienne ne fuyait rien du tout. Elle dormait dix-huit heures par jour et ronflait avec une régularité qui tenait lieu d’horloge dans le bureau de Frau Sacher.
Metternich était un mâle bringé, nerveux, autoritaire, qui mordait les mollets des garçons d’étage insuffisamment rapides et qui avait, un matin de décembre 1912, uriné sur les chaussures vernies du Baron von Klatzenberg, ambassadeur de Bavière, ce qui avait failli causer un incident diplomatique. Frau Sacher avait réglé l’affaire en offrant au Baron une bouteille de Tokay et en expliquant que Metternich — le chien — avait hérité du sens politique de Metternich — le chancelier — et que l’acte devait être interprété comme une prise de position sur les relations austro-bavaroises et non comme un manque d’hygiène. Le Baron avait ri. Les Bavarois rient toujours quand on leur offre du Tokay.
Voilà donc le cadre. L’hôtel. La femme. Les chiens. Le registre. Et moi, Pfefferling, avec ma plume et mon encrier, assis dans mon petit bureau du rez-de-chaussée, coincé entre la réception et l’office, d’où je pouvais surveiller à la fois le hall d’entrée et le couloir des cuisines, c’est-à-dire les deux artères principales de l’organisme Sacher — l’une par où entraient les clients, l’autre par où sortaient les Sachertorten, et il m’arrivait de confondre les deux flux, car à Vienne les gens et les gâteaux circulent selon des lois assez similaires.
C’était le lundi 22 juin 1914. Il faisait beau. Le soleil tombait sur la Philharmonikerstraße avec cette lumière blonde et suffisante que Vienne arbore en été, comme si la ville se savait photogénique et posait pour la postérité. L’Opéra impérial et royal, de l’autre côté de la rue, dressait sa façade néo-Renaissance avec l’assurance tranquille d’un bâtiment qui sait qu’il durera plus longtemps que l’empire qui l’a construit. Les fiacres passaient. Les tramways passaient. Les gens passaient. Tout passait, comme tout passe toujours, et personne ne s’en apercevait, parce que les choses qui passent ne préviennent jamais.
J’ouvris le cahier numéro vingt-huit.
J’écrivis la date.
Et la semaine commença.
CHAPITRE PREMIER
Lundi 22 juin 1914
Où un Italien arrive avec des opinions, où un espion est découvert dans la farine, et où Frau Sacher déclare la guerre — non pas à la Serbie, ce qui eût été prématuré, mais à la pâtisserie Demel, ce qui était autrement plus grave
L’Italien arriva à onze heures du matin par le train de Trieste, ce qui était déjà un programme. On n’arrive pas de Trieste, on en provient — la nuance est importante. Trieste en 1914 était cette ville improbable, italienne de langue, autrichienne de passeport, slave de sous-sol, maritime de vocation et mélancolique de tempérament, qui appartenait à l’Empire comme un gant appartient à une main trop grande : vaguement, provisoirement, et avec la conscience aiguë que le vent finirait par l’emporter. Les gens qui en provenaient avaient toujours l’air de venir de plus loin qu’ils ne venaient, comme si Trieste n’était pas une destination mais un relais, une antichambre, une note de bas de page dans le grand livre de la géographie européenne.
L’homme s’appelait Benedetto Scarpa. Critique musical. Correspondant du Corriere della Sera pour les affaires lyriques d’Europe centrale. Petit, sec, un nez qui n’en finissait pas, des yeux noirs et mobiles comme des billes de mercure, et une moustache si fine qu’on aurait dit qu’elle avait été dessinée à la plume par un miniaturiste flamand en état d’ébriété. Il portait un costume de lin froissé — le lin à Vienne, c’était une déclaration de guerre vestimentaire, les Viennois ne portant que du drap, de la laine, du velours, des matières qui tombaient droit et ne se froissaient pas, parce que se froisser c’était montrer qu’on avait voyagé, et montrer qu’on avait voyagé c’était admettre qu’on n’était pas d’ici, et ne pas être d’ici c’était ne pas être — je simplifie à peine la logique viennoise en matière vestimentaire.
— Signor Scarpa, chambre 34, annonça Franz le réceptionniste en consultant le registre des réservations avec cette lenteur cérémonielle que nous mettions au Sacher dans chacun de nos gestes, non pas par inefficacité mais par principe : un bon hôtel est un hôtel lent, m’avait dit un jour Frau Sacher, les hôtels rapides sont des gares.
— Troisième étage ?
— Deuxième, Signor. Avec vue sur l’Opéra.
— Ah.
Ce « ah » contenait tout un monde. Scarpa regardait l’Opéra par la fenêtre du hall avec l’expression d’un chirurgien qui examine un patient dont il connaît déjà le diagnostic. Il avait écrit, trois mois plus tôt, dans le Corriere, un article intitulé « L’Opéra de Vienne ou le musée des vanités satisfaites » qui avait mis la presse viennoise en état de combustion spontanée et qui lui avait valu, dans l’ordre, une lettre de protestation du directeur de l’Opéra, trois invitations à dîner de critiques musicaux viennois qui voulaient le gifler en personne, et une commande de son rédacteur en chef pour une série d’articles sur la saison viennoise — preuve que le scandale, en journalisme comme en pâtisserie, reste le meilleur ingrédient.
Je notai dans mon registre : 11h05. Arrivée Signor B. Scarpa, critique musical, Milan/Trieste. Chambre 34. Lin froissé. A regardé l’Opéra avec hostilité.
C’est à ce moment-là que l’affaire de l’espion commença.
Je dois expliquer une chose. La Sachertorte — je parle ici du gâteau, pas de l’hôtel, bien que les deux soient si inextricablement liés qu’on pourrait les confondre, et qu’on les confondait d’ailleurs, certains clients demandant « une chambre dans la Sachertorte » ou « une part de Sacher », ce qui dans les deux cas ne manquait pas de logique — la Sachertorte, donc, était pour l’hôtel ce que la couronne était pour l’Empire : un symbole, un totem, un objet de vénération dont la destruction eût entraîné l’effondrement de tout l’édifice. Franz Sacher père, le patriarche, l’avait inventée en 1832 pour le prince Metternich — le vrai, pas le chien — à l’âge de seize ans, ce qui prouvait deux choses : premièrement, que le génie pâtissier n’attend pas le nombre des années, et deuxièmement, que l’histoire de l’Europe serait très différente si les chanceliers n’avaient pas de telles exigences en matière de dessert.
La recette était gardée dans un coffre-fort. Le même coffre-fort, d’ailleurs, que celui qui contenait les reconnaissances de dettes — je reviendrai sur ce coffre-fort, qui jouait dans la vie du Sacher un rôle comparable à celui de l’Arche d’Alliance dans la Bible, c’est-à-dire un objet dont tout le monde parlait, que personne n’avait vu ouvert, et dont le contenu supposé était à la mesure de l’imagination des fidèles.
Or, ce lundi 22 juin, à onze heures vingt du matin, tandis que Scarpa défaisait ses valises au deuxième étage et que Metternich le bouledogue reniflait avec suspicion une tache sur le tapis du hall, Hans Bruckner, notre chef pâtissier — un homme de soixante-trois ans, chauve comme un pain de seigle, aussi large que haut, qui dirigeait ses fourneaux comme un général dirige ses troupes, c’est-à-dire avec une autorité absolue tempérée par la conviction secrète que tout le monde allait mourir — Hans Bruckner, donc, fit irruption dans mon bureau.
Il était blanc. Non pas blanc de peau, ce qu’il était habituellement, étant autrichien et passant sa vie dans une cuisine, mais blanc de farine. Couvert de farine de la tête aux pieds. On aurait dit un fantôme. Un fantôme furieux.
— Pfefferling, dit-il.
— Bruckner, dis-je.
Nous avions pour habitude de commencer nos conversations par l’énoncé réciproque de nos patronymes, ce qui n’apportait aucune information mais posait les bases d’un échange civilisé — à Vienne, on ne dit jamais rien d’important sans avoir d’abord dit quelque chose d’inutile, c’est la règle.
— Il y a un espion.
— Où ça ?
— Dans la farine.
— Dans la farine ?
— Je l’ai trouvé dans la farine. Enfin, pas dans la farine à proprement parler. À côté de la farine. Près du sac de farine. Le grand sac. Celui de quarante kilos. Il était penché dessus.
— Penché sur le sac de farine.
— Penché sur le sac de farine, Pfefferling. À onze heures du matin. Un homme que je n’ai jamais vu. Dans ma cuisine. Penché sur mon sac de farine.
Je notai dans le registre : 11h20. Bruckner signale présence individu non identifié dans les cuisines, à proximité de la farine (sac de 40 kg). Espionnage possible.
— Vous l’avez interrogé ?
— Il s’est enfui.
— Par où ?
— Par la porte de service. Celle qui donne sur la Maysedergasse. Il a couru. Il était rapide. Plus rapide que moi, ce qui n’est pas un exploit, je vous l’accorde, mais tout de même.
— Et qu’est-ce qui vous fait dire que c’est un espion ?
Bruckner me regarda comme on regarde un enfant qui demande pourquoi la terre est ronde.
— Parce que personne ne se penche sur un sac de farine à onze heures du matin sans raison, Pfefferling. Personne. Sauf un espion. Ou un fou. Et les fous ne courent pas aussi vite.
La logique était imparable.
Je montai voir Frau Sacher.
Son bureau était au premier étage, au bout du couloir est, derrière une porte capitonnée de velours grenat qui ne portait aucune inscription — tout le monde savait ce qu’il y avait derrière cette porte, et ceux qui ne le savaient pas n’avaient aucune raison de le savoir, ce qui est le principe même de toute bonne organisation. Je frappai. Sissi aboya. Metternich grogna. Frau Sacher dit « entrez » avec cette intonation qui signifiait à la fois « entrez » et « vous feriez mieux de ne pas entrer sans une bonne raison ».
Elle était assise derrière son bureau, un meuble monumental en noyer que son mari avait fait fabriquer en 1885 et qui pesait, selon la légende, plus lourd que l’archiduc François-Ferdinand en armure de parade — comparaison qui n’avait aucun sens technique mais qui donnait une idée de la chose. Devant elle, des factures. À sa droite, un cendrier contenant un cigare à demi consumé. À sa gauche, Sissi, endormie. Sous la table, Metternich, qui rongeait quelque chose qui avait peut-être été un os et qui avait peut-être été autre chose.
— Frau Sacher, commençai-je.
— Pfefferling, dit-elle, ce qui était sa manière à elle de dire « abrégez ».
— Un individu non identifié a été surpris dans les cuisines ce matin, à onze heures vingt, à proximité du sac de farine de quarante kilos. Il s’est enfui par la Maysedergasse. Bruckner pense que c’est un espion.
Frau Sacher ne cilla pas. Elle ne cillait jamais. Ciller, c’était montrer qu’on était surpris, et montrer qu’on était surpris, c’était admettre qu’on n’avait pas tout prévu, et Anna Sacher avait tout prévu, y compris les choses qui ne se produisaient pas — surtout celles-là, d’ailleurs, parce que les choses qui ne se produisent pas sont les plus dangereuses, étant par définition imprévisibles dans leur non-survenance.
— Demel, dit-elle.
Ce n’était pas une question. C’était un diagnostic.
Demel. La Hofzuckerbäckerei. La pâtisserie impériale et royale. Kohlmarkt 14. L’ennemi. Le rival. L’Autre. Si le Sacher était l’Empire austro-hongrois de la pâtisserie viennoise — vaste, complexe, multinational, reposant sur des traditions séculaires et une bureaucratie du glaçage — alors Demel en était la Prusse : plus petit, plus discipliné, plus agressif, et animé par la conviction inébranlable que sa recette était la vraie et que tout le reste était de l’usurpation.
La guerre entre le Sacher et Demel durait depuis des décennies. Elle portait sur la Sachertorte. Ou plus exactement, elle portait sur le droit de qualifier sa Sachertorte d’« originale ». Demel prétendait détenir la recette authentique d’Eduard Sacher fils, qui avait fait son apprentissage chez eux avant de fonder l’hôtel. Le Sacher prétendait que la recette d’Eduard venait de Franz, son père, et que donc la filiation était directe, légitime, apostolique. Les deux parties avaient des arguments. Les deux parties avaient des avocats. Les deux parties avaient surtout une clientèle fanatisée qui, à Vienne, se divisait en deux camps aussi irréconciliables que les guelfes et les gibelins, les montagnards et les girondins, les wagnériens et les brahmsiens — avec cette différence que l’objet du litige n’était ni le pouvoir temporel du pape, ni la Constitution, ni la musique, mais la position exacte de la confiture d’abricots dans un gâteau au chocolat.
Je ne plaisante pas. La question était : la confiture doit-elle être au milieu du gâteau, entre les deux couches de génoise (position Sacher), ou uniquement sous le glaçage (position Demel) ? Des experts avaient été consultés. Des mémoires avaient été rédigés. Des colonnes entières du Wiener Zeitung avaient été consacrées à cette question, et des professeurs d’université s’étaient prononcés avec une gravité qui eût été mieux employée à d’autres sujets — mais c’était Vienne, et à Vienne, le gâteau était un sujet.
Anna Sacher prit son cigare, le ralluma avec une allumette longue qu’elle craqua d’un geste sec — le craquement d’Anna Sacher allumant une allumette était un son que tout l’hôtel reconnaissait, et qui signifiait selon les contextes « quelqu’un va passer un mauvais quart d’heure » ou « je réfléchis » ou, plus rarement, « je suis de bonne humeur », les trois états n’étant d’ailleurs pas mutuellement exclusifs.
— C’est Demel, répéta-t-elle. Ils nous envoient quelqu’un. Ils veulent la recette.
— Frau Sacher, il est possible que ce soit simplement un livreur qui s’est trompé d’adresse, ou un mendiant, ou…
— Pfefferling.
— Oui, Frau Sacher.
— Quand un homme que personne ne connaît entre dans les cuisines de l’Hôtel Sacher et se penche sur la farine, ce n’est pas un mendiant. Les mendiants ne se penchent pas sur la farine. Les mendiants se penchent sur le pain. La farine, c’est la matière première. C’est le secret. C’est là que tout commence. Celui qui connaît la farine connaît le gâteau. Et celui qui connaît le gâteau connaît l’hôtel. Et celui qui connaît l’hôtel… — elle tira sur son cigare — … celui qui connaît l’hôtel me connaît. Et personne ne me connaît sans ma permission.
Sissi se retourna dans son sommeil. Metternich leva un œil. Le cigare rougeoyait.
— Trouvez-le, dit Anna Sacher. Trouvez-moi cet homme. Je veux savoir qui c’est, d’où il vient, et pour qui il travaille. Et si c’est Demel, Pfefferling, si c’est Demel…
Elle ne finit pas sa phrase. Elle n’avait pas besoin de la finir. Quand Anna Sacher ne finissait pas une phrase, c’était toujours parce que la suite était trop terrible pour être dite à voix haute, et que le silence qui suivait était plus éloquent que n’importe quel mot — technique rhétorique que les prédicateurs jésuites avaient perfectionnée au XVIIe siècle et qu’Anna Sacher avait portée à un degré d’efficacité que saint Ignace de Loyola lui-même eût envié.
Je redescendis. Je notai dans le registre : 11h35. Frau Sacher diagnostique espionnage Demel. Enquête ouverte. Ambiance : cigare + silence.
*
L’après-midi fut consacré à l’enquête, c’est-à-dire à l’interrogatoire méthodique du personnel de cuisine, ce qui revenait à interroger une douzaine d’hommes qui parlaient tous en même temps, dans au moins quatre langues (l’allemand, le tchèque, le hongrois et une variante de dialecte viennois si épaisse qu’elle constituait pratiquement un idiome séparé), et dont aucun n’avait vu quoi que ce soit — ou du moins, dont aucun ne voulait admettre avoir vu quoi que ce soit, ce qui, dans le fonctionnement d’une cuisine viennoise, était exactement la même chose.
Les cuisines du Sacher étaient un monde à part. Un monde souterrain, au sens propre — elles occupaient le sous-sol de l’hôtel, une enfilade de salles voûtées qui dataient, disait-on, du XVIIIe siècle et qui avaient servi successivement de cave à vin, d’entrepôt à charbon, de salle de répétition pour un quatuor à cordes particulièrement mauvais, et enfin de cuisine, ce qui était somme toute leur destination la plus noble. Il y régnait une chaleur perpétuelle, une odeur de beurre fondu et de chocolat amer qui s’insinuait dans les vêtements, dans les cheveux, dans les pores, et dont on ne se débarrassait plus — les pâtissiers du Sacher sentaient le chocolat comme les marins sentent le sel, c’était leur marque, leur blason, leur carte d’identité olfactive.
Hans Bruckner régnait sur cet empire avec la poigne d’un autocrate éclairé. Ses commis le craignaient. Ses pâtissiers le vénéraient. Sa brigade fonctionnait comme un régiment : chaque homme à son poste, chaque geste répété mille fois, chaque gramme de beurre pesé avec une précision d’apothicaire. La Sachertorte — la vraie, l’originale, celle dont la recette dormait dans le coffre-fort d’Anna Sacher — était fabriquée chaque matin selon un protocole immuable dont Bruckner seul connaissait la totalité. Les commis savaient chacun une étape, jamais deux. L’un battait les œufs. L’autre fondait le chocolat. Un troisième étalait la confiture d’abricots — au milieu, évidemment, entre les deux couches, comme Dieu et Franz Sacher l’avaient voulu. Mais le dosage exact, les proportions, la température du glaçage, le temps de repos — tout cela n’existait que dans la tête de Bruckner et dans le coffre-fort de Frau Sacher. C’était un système de sécurité à deux clés, comme les coffres des banques suisses, sauf qu’au lieu de protéger de l’or, il protégeait de la confiture d’abricots, ce qui à Vienne revenait au même.
— Quelqu’un a‑t-il vu un inconnu ce matin ? demandai-je à la brigade réunie.
Douze visages me regardèrent. Douze paires d’yeux, luisantes de sueur et de graisse, cernées de blanc par la farine. Douze bouches fermées.
— Personne, dit Karel, le premier commis, un Tchèque de Brünn qui travaillait au Sacher depuis vingt ans et qui avait la particularité de ne jamais dire plus de trois mots d’affilée — économie linguistique qui lui valait le respect de Bruckner, lequel considérait que la parole dans une cuisine était aussi dangereuse que le feu sous une poêle à beurre.
— Personne, confirma Jozsef, le deuxième commis, un Hongrois de Debrecen qui, lui, parlait beaucoup mais ne disait rien, ce qui est l’autre grande tradition culinaire d’Europe centrale.
— Il me semble, commença timidement le troisième commis, un jeune Viennois du nom de Rudi Haspel, frais émoulu de l’école hôtelière et encore suffisamment naïf pour croire que dire la vérité dans une cuisine était une bonne idée, il me semble que j’ai vu quelqu’un près de la réserve de farine vers onze heures, mais je ne suis pas sûr que…
— Rudi, coupa Bruckner.
— Oui, chef ?
— Tais-toi.
— Oui, chef.
Je notai mentalement que Rudi Haspel avait vu quelque chose et qu’il faudrait l’interroger à part, loin de la brigade, dans un endroit neutre — le bureau des livreurs, par exemple, ou la buanderie — un de ces espaces interstitiels de l’hôtel où l’on pouvait parler sans que les murs eussent des oreilles, bien que les murs du Sacher eussent effectivement des oreilles, et probablement aussi des yeux, un nez et un sens aigu du commérage.
*
C’est vers cinq heures de l’après-midi que je fis la connaissance du Comte Esterházy von Donauwitz, et je dois avouer que cette rencontre modifia considérablement ma compréhension de ce que signifiait le mot « client » dans le vocabulaire très particulier de l’Hôtel Sacher.
Le Comte était au bar. Le Comte était toujours au bar. Le Comte, à en croire le personnel — et le personnel du Sacher était une source d’information aussi fiable que la presse viennoise, c’est-à-dire approximativement exacte, abondamment commentée, et assaisonnée d’une dose de fiction qui rendait le tout infiniment plus digeste que la réalité — le Comte vivait au Sacher depuis trois ans. Trois ans. Non pas en tant que touriste prolongé, ni en tant qu’homme d’affaires installé, mais en tant que résident permanent, c’est-à-dire en tant que meuble — un meuble aristocratique, il est vrai, un meuble de grande famille, un meuble dont le nom figurait dans l’Almanach de Gotha et dont le blason comportait plus de quartiers de noblesse que le Sacher ne comptait de chambres, mais un meuble tout de même.
Il ne payait pas. Ou plutôt, il ne payait plus. Il avait payé au début, les premiers mois, avec des chèques tirés sur une banque de Budapest dont le solde, m’avait expliqué Franz le réceptionniste, avait fondu comme un sorbet au Kaiserschmarrn en plein mois d’août. Puis les chèques avaient cessé. Puis les promesses de paiement avaient commencé. Puis les promesses elles-mêmes avaient cessé, remplacées par un accord tacite, une convention non écrite, une sorte de traité bilatéral entre le Comte et Anna Sacher dont les termes exacts n’étaient connus de personne mais dont l’existence était admise par tous : le Comte restait, le Comte ne payait pas, et Anna Sacher gardait dans son coffre-fort — toujours le coffre-fort — une liasse de reconnaissances de dettes signées de la main du Comte, paraphées, tamponnées, datées, et classées, m’avait-on dit, par ordre chronologique et par montant décroissant.
Pourquoi Anna Sacher tolérait-elle cette situation ? C’est une question que je m’étais posée et que tout le personnel se posait, avec des réponses variables selon l’ancienneté, le tempérament et le degré de romantisme de chacun. Les uns disaient que Frau Sacher gardait le Comte par charité chrétienne, hypothèse que j’écartai aussitôt, la charité chrétienne n’étant pas le trait dominant du caractère d’Anna Sacher — elle avait de la charité, certes, mais c’était une charité pragmatique, transactionnelle, qui attendait toujours un retour sur investissement, fût-il symbolique. Les autres disaient que le Comte était un ornement — qu’un hôtel de luxe sans aristocrate ruiné était comme un opéra sans orchestre, c’est-à-dire un bâtiment vide. Le Comte donnait au Sacher sa patine aristocratique, sa caution nobiliaire, sa légitimité auprès de cette clientèle de diplomates, de banquiers et de hauts fonctionnaires qui avaient besoin, pour se sentir chez eux, de la présence décorative d’un homme dont le nom leur rappelait que la civilisation avait des racines et que ces racines étaient nobles.
Je penchai pour cette deuxième hypothèse. Anna Sacher était une femme pratique. Le Comte Esterházy était un investissement.
Il était là, donc, au bar, ce lundi en fin d’après-midi, installé dans le fauteuil de cuir rouge qu’il occupait chaque jour entre cinq et huit heures — son « poste de commandement », disait-il, avec l’ironie de ceux qui n’ont plus rien à commander. Grand, mince, voûté par l’habitude plus que par l’âge — il avait soixante-deux ans mais en paraissait tantôt quarante, tantôt quatre-vingts, selon la lumière et la quantité de cognac —, le visage long et osseux, les yeux d’un bleu délavé comme ces vieux uniformes qu’on retrouve au fond des malles, une moustache tombante qui lui donnait l’air d’un morse philosophe, et des mains extraordinairement fines, des mains de pianiste ou de chirurgien, qui n’avaient jamais touché ni un piano ni un scalpel mais qui savaient tenir un verre de cognac avec une élégance qui était en soi une forme d’art.
— Vous êtes le nouveau, dit-il en me voyant.
— Je suis le sous-directeur adjoint depuis quatorze ans, Herr Graf.
— Quatorze ans. C’est nouveau. Mon père avait un domestique qui l’a servi pendant cinquante-trois ans. À la fin, il ne se souvenait plus lequel des deux était le maître. Asseyez-vous. Vous buvez quoi ?
— Je suis en service, Herr Graf.
— Et moi je suis en exil. Asseyez-vous quand même.
Je m’assis. Il faisait partie de ces gens auxquels on n’arrive pas à dire non, non parce qu’ils étaient autoritaires — l’autorité, le Comte l’avait perdue avec ses terres, ses châteaux et ses chevaux — mais parce qu’ils dégageaient une telle certitude de leur propre insignifiance qu’on se sentait obligé de les contredire en leur obéissant. C’est un paradoxe que seuls les aristocrates déchus maîtrisent parfaitement.
— Il paraît qu’on a trouvé un espion dans les cuisines, dit-il.
— Comment le savez-vous déjà ?
— Mon cher Pfefferling — il avait retenu mon nom, ce qui était soit un signe de politesse, soit un signe de mémoire, soit les deux, les aristocrates ayant la mémoire des noms comme les éléphants ont la mémoire des chemins — mon cher Pfefferling, dans cet hôtel, les nouvelles circulent plus vite que les courants d’air, et les courants d’air circulent vite, croyez-moi, les fenêtres du troisième étage sont une catastrophe. J’ai su pour l’espion avant même que vous ne montiez chez Frau Sacher.
— Et qu’en pensez-vous ?
Le Comte fit tourner son cognac dans le verre. Le soleil de fin d’après-midi, entrant par les vitraux du bar, jetait des losanges dorés sur le comptoir d’acajou. Quelque part à l’étage, on entendait un piano — quelqu’un jouait du Schubert, mal, avec une hésitation touchante sur les trilles.
— Ce que j’en pense, dit le Comte, c’est que Vienne est une ville où l’on a toujours préféré les guerres de pâtisserie aux guerres véritables, et que c’est un choix de civilisation parfaitement respectable. Les Français ont la Révolution. Les Anglais ont l’Empire. Les Allemands ont la Philosophie. Nous, nous avons le gâteau. Et tant que nous aurons le gâteau, Pfefferling, tant que la grande question existentielle de cette ville sera de savoir si la confiture d’abricots doit être au milieu ou au-dessus, je dis que tout va bien. Le jour où les Viennois cesseront de se battre pour la Sachertorte et commenceront à se battre pour autre chose — pour des territoires, par exemple, ou pour des idées, Dieu nous en préserve — ce jour-là, Pfefferling, il faudra commencer à s’inquiéter.
Il but une gorgée de cognac.
— Mais nous n’en sommes pas là, ajouta-t-il.
Je notai dans le registre : 17h15. Conversation avec le Comte E. Bar. Cognac n°3 (estimation). Théorie de la pâtisserie comme rempart contre la barbarie. À vérifier.
*
Le soir tomba sur Vienne avec cette douceur qui est le privilège des villes assises au bord d’un fleuve — le Danube passait à quelques centaines de mètres de l’hôtel, invisible mais présent, comme toutes les choses importantes à Vienne, et sa fraîcheur montait par les rues à mesure que le soleil descendait derrière les toits du Ring. Les réverbères s’allumèrent sur la Philharmonikerstraße. L’Opéra s’illumina — on donnait Rosenkavalier ce soir-là, le Strauss que Scarpa détestait, le Strauss des valses déguisées en opéra, et je vis Scarpa sortir de l’hôtel vers sept heures, ajusté dans un smoking qui était, je devais le reconnaître, infiniment plus présentable que son costume de lin, et traverser la rue en direction de l’Opéra avec l’air de quelqu’un qui va à la bataille, ce qui était exactement le cas.
Je restai à mon poste. La nuit au Sacher avait sa propre dramaturgie. Les clients du dîner arrivaient à huit heures, en habit pour les messieurs, en robe longue pour les dames, et ils étaient accueillis dans la Rote Bar — le bar rouge, ainsi nommé parce qu’il était rouge, ce qui, à Vienne, constituait une explication suffisante — par Otto, le maître d’hôtel, un homme d’une courtoisie si exquise qu’elle confinait à la menace. Puis le dîner. Puis les digestifs. Puis les Chambres séparées.
Les Chambres séparées. Je dois en dire un mot. C’étaient de petits salons privés, au premier étage, qu’Anna Sacher louait à l’heure aux clients qui souhaitaient dîner en tête-à-tête, c’est-à-dire — soyons clairs — aux clients qui souhaitaient faire autre chose que dîner, le dîner n’étant qu’un prétexte, un alibi gastronomique, un rideau de fumée (et de cigare) derrière lequel se jouaient des scènes que la décence m’interdit de décrire mais que tout le monde imaginait, ce qui était d’ailleurs plus excitant que la réalité, la réalité étant toujours décevante comparée à l’imagination viennoise, qui était, je dois le dire, prodigieuse.
Des archiducs y avaient soupé. Des ministres. Des généraux. Le prince Rodolphe lui-même — le fils de François-Joseph, celui de Mayerling, celui qui avait demandé à sa maîtresse Mizzi Kaspar dans une chambre de cet hôtel si elle voulait mourir avec lui, et Mizzi avait dit non, ce qui était la seule réponse raisonnable qu’on pût donner à un archiduc syphilitique qui vous propose un suicide à deux en guise de déclaration d’amour, et il avait trouvé une remplaçante, la jeune Marie Vetsera, qui avait dit oui, et l’on sait comment cela avait fini. C’était il y a vingt-cinq ans. Anna Sacher ne parlait jamais de Mayerling. Quand quelqu’un y faisait allusion, elle changeait de sujet avec la rapidité d’un prestidigitateur qui escamote une carte — non pas parce qu’elle avait honte, Anna Sacher n’avait jamais eu honte de rien, mais parce qu’elle avait de la discrétion, et que la discrétion, dans un hôtel, est une vertu cardinale, la seule peut-être qui justifie toutes les autres.
L’empereur François-Joseph, lui, n’avait jamais mis les pieds au Sacher. Jamais. En soixante-huit ans de règne, il n’avait pas franchi une seule fois la porte de l’hôtel. Il passait devant en voiture quand il allait à l’Opéra. Il regardait la façade. Et il détournait les yeux. Pour lui, le Sacher était un repaire de débauche, un lieu de perdition aristocratique, un bordel de haute volée camouflé en palace — et il n’avait pas entièrement tort, mais ce n’était pas toute la vérité, parce que la vérité au Sacher avait toujours plusieurs étages, comme l’hôtel lui-même.
Anna Sacher, de son côté, considérait François-Joseph comme un vieil ennuyeux. « Un homme qui se couche à neuf heures, disait-elle, et qui mange du Tafelspitz tous les jours, ne comprend rien à la vie. » C’était injuste. François-Joseph ne mangeait pas du Tafelspitz tous les jours. Seulement trois fois par semaine. Le reste du temps, il mangeait du Wiener Schnitzel, ce qui n’était guère mieux, mais qui prouvait au moins une certaine diversité dans la monotonie.
Ce soir-là, je quittai l’hôtel à onze heures. Scarpa n’était pas encore revenu de l’Opéra. Le Comte était toujours au bar. Frau Sacher était dans son bureau, avec ses chiens et ses factures. Quelque part dans Vienne, un espion pâtissier courait dans la nuit avec de la farine sur les mains. Et quelque part dans les Balkans — mais ça, je ne le savais pas encore, personne ne le savait, même pas l’espion, même pas la farine — quelque part dans les Balkans, un jeune homme de dix-neuf ans nommé Gavrilo Princip nettoyait un pistolet Browning modèle 1910, calibre 7.65, numéro de série 19074, avec une méticulosité qui n’avait rien à envier à celle de Hans Bruckner pesant ses grammes de chocolat.
Mais ceci est une information que je ne possédais pas le lundi 22 juin 1914. Et même si je l’avais possédée, je ne l’aurais pas notée dans le registre, parce que le registre ne concernait que l’hôtel, et que tout ce qui se passait à l’extérieur de l’hôtel ne me regardait pas.
C’est du moins ce que je croyais.
Je refermai le cahier.
Il faisait nuit. Il faisait doux. Vienne dormait.
Il restait six jours.
CHAPITRE II
Mardi 23 juin 1914
Où la Baronne Taussig confond le divan et le dessert, où le Comte refuse d’être psychanalysé, et où l’on apprend que la civilisation austro-hongroise repose sur un malentendu
Le mardi commença par la Baronne.
La Baronne Taussig arrivait chaque matin à neuf heures et quart dans le hall de l’hôtel, ce qui était remarquable non par l’heure — neuf heures et quart est une heure parfaitement ordinaire — mais par la trajectoire. La Baronne venait de chez Freud. Elle venait de chez Freud comme on vient de la messe, c’est-à-dire avec un air de recueillement légèrement épuisé et la conviction, pas toujours justifiée, d’avoir été lavée de quelque chose. Elle avait sa séance à huit heures, Berggasse 19, trois quarts d’heure sur le divan à explorer les territoires marécageux de son inconscient, puis elle remontait dans son fiacre, traversait le premier arrondissement par la Herrengasse et la Augustinerstraße, et arrivait au Sacher juste à temps pour le petit-déjeuner, qu’elle prenait dans la grande salle à manger avec une Sachertorte et un Einspänner — un café viennois surmonté d’un nuage de crème fouettée — ce qui constituait, selon moi, un programme nutritionnel discutable mais un programme existentiel parfaitement cohérent : d’abord l’âme, ensuite le gâteau.
La Baronne Taussig s’appelait Mathilde. Née Blumenfeld. Veuve du Baron Taussig, industriel textile, mort en 1909 d’une apoplexie foudroyante au beau milieu d’un discours sur les tarifs douaniers à la Chambre de commerce de Vienne — manière de mourir qui, selon le Comte Esterházy, était « la seule mort véritablement héroïque qu’un industriel puisse espérer ». La Baronne avait cinquante-deux ans. Elle était ronde, blonde — d’un blond qui n’était plus tout à fait blond mais qui refusait d’être gris, un blond de résistance, un blond d’arrière-garde —, dotée d’une voix de contralto qui portait à travers trois salons et qui faisait sursauter les garçons d’étage quand elle commandait son café, et habitée par une énergie nerveuse que la psychanalyse canalisait comme un barrage canalise un torrent : imparfaitement, provisoirement, et avec la certitude que le torrent finirait par déborder.
— Pfefferling ! appela-t-elle en me voyant dans le hall ce mardi matin, avec cette familiarité impérieuse qui était sa marque. Pfefferling, venez, j’ai des choses à vous raconter !
Je n’avais rien demandé. Les gens qui ont des choses à raconter n’attendent jamais qu’on leur demande, c’est le principe même du récit : il s’impose, il déborde, il envahit l’espace disponible comme la crème fouettée envahit l’Einspänner, et la seule chose à faire est d’ouvrir les oreilles et de laisser couler.
— Le docteur Freud, commença-t-elle en s’installant à sa table habituelle, sous le portrait de l’Empereur que personne ne regardait jamais parce qu’il était trop haut et trop sombre, une toile de 1888 où François-Joseph avait l’air d’un comptable contrarié plutôt que d’un souverain, le docteur Freud m’a dit ce matin une chose extraordinaire.
— Vraiment, Frau Baronin ?
— Il m’a dit que mon obsession pour la Sachertorte était liée à mon père.
— À votre père.
— À mon père. Figurez-vous que mon père — vous ne l’avez pas connu, il est mort en 1894, c’était un homme charmant, négociant en sucre, ce qui explique beaucoup de choses quand on y réfléchit — figurez-vous que mon père m’emmenait chaque dimanche, quand j’étais petite, chez Demel — oui, Demel, pas le Sacher, ne faites pas cette tête — pour manger un gâteau au chocolat. Et le docteur Freud dit que chaque fois que je mange une Sachertorte au Sacher, je reconstitue inconsciemment la scène du dimanche chez Demel avec mon père, sauf que je la reconstitue dans l’hôtel rival, ce qui est, selon le docteur, une manière de trahir mon père tout en le célébrant, et cette trahison-célébration simultanée est, toujours selon le docteur, la structure même du complexe d’Œdipe féminin, ce qu’il appelle le complexe d’Électre, bien que je ne voie pas du tout le rapport avec Électre qui, si mes souvenirs sont bons, a fait assassiner sa mère, ce que je n’ai pas fait, Pfefferling, je vous rassure tout de suite.
Elle mordit dans sa Sachertorte.
— Vous savez quoi, Pfefferling ? Je ne comprends pas un mot de ce que dit le docteur Freud. Mais c’est un homme tellement intéressant.
Je notai dans le registre : 9h30. Baronne Taussig. Sachertorte + Einspänner. Complexe d’Électre appliqué à la confiture d’abricots. Freud en cause.
*
Le Docteur Wittgenstein arriva à l’hôtel vers dix heures.
Je précise tout de suite que ce Wittgenstein n’était pas celui que vous connaissez peut-être. Ce n’était pas Ludwig, le philosophe, qui à cette date avait vingt-cinq ans et travaillait sur la logique mathématique quelque part en Angleterre, à Cambridge, dans un état d’exaltation intellectuelle qui le rendait insupportable à tout le monde sauf à Bertrand Russell, lequel était lui-même insupportable, ce qui créait entre eux une forme de solidarité. Non. Le nôtre s’appelait Hermann. Hermann Wittgenstein. Un cousin éloigné — les Wittgenstein étaient une famille si ramifiée qu’on pouvait y trouver des philosophes, des pianistes, des industriels, des mécènes, des mélancoliques et au moins un psychanalyste, ce qui donnait aux réunions familiales un caractère imprévisible.
Hermann Wittgenstein avait quarante ans. Il avait étudié la médecine à Vienne, fait un passage chez Breuer, un autre chez Krafft-Ebing, et avait fini par atterrir dans le cercle de Freud — non pas comme disciple, ce qui eût été trop simple, mais comme « sympathisant critique », expression qu’il avait inventée pour désigner sa position exacte dans la géographie intellectuelle de la psychanalyse viennoise : suffisamment proche pour bénéficier du prestige, suffisamment éloigné pour ne pas être tenu responsable des erreurs. Il venait au Sacher tous les mardis et jeudis, non pas pour consulter mais pour observer — il travaillait, disait-il, à un ouvrage intitulé Psychopathologie de l’hôtellerie de luxe, ce qui n’avait jamais été publié, probablement parce que l’éditeur avait estimé, non sans raison, que le sujet était soit trop spécialisé pour intéresser le grand public, soit trop exact pour intéresser les hôteliers.
Il s’installait toujours à la même table, dans le coin gauche de la salle à manger, celle d’où l’on pouvait voir sans être vu — ou du moins en ayant l’illusion de ne pas être vu, ce qui est le propre des psychanalystes, qui croient observer le monde alors que le monde les observe en train de les observer, ce qui crée une mise en abyme dont Vienne avait le secret.
Ce matin-là, il y avait du monde. La Baronne finissait sa Sachertorte. Scarpa l’Italien prenait son café en lisant un journal de Milan vieux de trois jours — le décalage entre les journaux et la réalité étant, à cette époque, de trois à cinq jours, ce qui donnait aux nouvelles une patine de fiction que notre époque a perdue. Deux diplomates danois déjeunaient en silence, ce qui est la manière danoise de communiquer. Et le Comte Esterházy, contrairement à ses habitudes, était descendu tôt, ce qui provoqua chez le personnel un étonnement comparable à celui qu’eût causé une éclipse solaire un jour de semaine.
Le Docteur Wittgenstein commanda un Melange — le café viennois par excellence, un espresso noyé dans du lait moussé — et sortit un carnet.
— Pfefferling, me dit-il, car il me connaissait, ayant lu dans le registre (comment ? je ne l’ai jamais su) des extraits de mes observations, Pfefferling, regardez le Comte.
— Je le regarde souvent, Herr Doktor.
— Regardez-le mieux. Regardez ses mains.
Je regardai. Le Comte tenait sa tasse de café des deux mains, comme un enfant tient un bol de lait. Ses longs doigts fins enveloppaient la porcelaine avec une tendresse qui était presque indécente.
— Vous voyez, dit Wittgenstein. Cet homme s’accroche. Il s’accroche à sa tasse comme il s’accroche à cet hôtel. Il n’a plus rien — plus de terres, plus d’argent, plus de fonction — mais il a une tasse de café au Sacher, et cette tasse est son dernier territoire. Observez : il ne la lâche jamais. Même quand il ne boit pas. Il tient. C’est un homme qui tient.
— Et c’est pathologique ?
— Tout est pathologique, Pfefferling. La question n’est pas de savoir si c’est pathologique. La question est de savoir si c’est beau.
Je trouvai la réponse surprenante pour un psychanalyste, et je le lui dis.
— Je suis un mauvais psychanalyste, répondit-il en souriant. C’est pour ça que je suis ici. Les bons sont Berggasse 19.
C’est à ce moment que la scène se produisit.
Wittgenstein, poussé par cet appétit de contact humain qui est la malédiction des psychanalystes de salon, se leva, traversa la salle à manger, et alla s’asseoir face au Comte. Je les observai depuis mon poste, derrière le comptoir de la réception, avec la fascination d’un entomologiste devant deux spécimens particulièrement rares.
— Herr Graf, commença Wittgenstein. Je me permets. Je suis le Docteur Hermann Wittgenstein. Je travaille dans le domaine de la psychanalyse.
Le Comte leva les yeux de sa tasse. Il regarda Wittgenstein avec cette expression de courtoisie distante que les aristocrates réservent aux gens qu’ils ne connaissent pas et qu’ils ne sont pas sûrs de vouloir connaître — expression qui est, en elle-même, un chef-d’œuvre de communication non verbale, puisqu’elle dit simultanément « je vous écoute » et « ne m’ennuyez pas ».
— Psychanalyse, répéta le Comte, comme s’il goûtait le mot, comme on goûte un vin dont on n’est pas sûr du millésime.
— Oui. L’étude de l’inconscient. Des pulsions cachées. Des motivations profondes que nous…
— Je sais ce qu’est la psychanalyse, mon cher Docteur. Je suis vieux, pas ignorant. Freud habite à vingt minutes d’ici. Tout Vienne sait ce qu’est la psychanalyse. La question n’est pas ce que c’est, la question est ce que vous en voulez.
— J’aimerais vous parler, Herr Graf. De vous. De votre situation. Si vous le permettez.
— Ma situation.
— Vous vivez dans cet hôtel depuis trois ans.
— Trois ans et quatre mois. Mais qui compte ?
— Vous ne payez pas.
Le Comte ne cilla pas. Il y avait entre Anna Sacher et le Comte Esterházy ce point commun : ni l’un ni l’autre ne cillait. Les gens qui ne cillent pas sont soit des reptiles, soit des aristocrates, soit des hôteliers, et la différence entre les trois catégories est moins nette qu’on ne le croit.
— Mon cher Docteur, dit le Comte avec une douceur qui était la forme la plus raffinée du mépris, il y a des choses que l’on ne dit pas dans une salle à manger. La religion. La politique. Et les finances personnelles. Ce sont les trois piliers de la discrétion viennoise, et si vous les touchez, toute la structure s’effondre. Cela dit, je vous accorde un point : je ne paie pas. C’est exact. Mais vous non plus.
— Pardon ?
— Vous venez ici deux fois par semaine, Docteur. Vous commandez un café. Vous observez les gens. Vous prenez des notes. Vous utilisez cet hôtel comme un laboratoire. Un cabinet de consultation gratuit. Vous non plus, vous ne payez pas le vrai prix de ce que vous prenez ici. La différence entre vous et moi, c’est que moi, je le sais.
Wittgenstein ouvrit la bouche. La referma. Le Comte avait touché quelque chose — un nerf, un os, une vérité — et le psychanalyste, pour une fois, se retrouvait du mauvais côté du divan.
— Et puis, ajouta le Comte en reprenant sa tasse, en la soulevant à hauteur de ses lèvres avec cette lenteur cérémonielle qui était sa manière de ponctuer ses phrases, il y a une autre raison pour laquelle je ne veux pas être psychanalysé.
— Laquelle ?
— Je sais parfaitement ce qui ne va pas chez moi, Docteur. Ce qui ne va pas chez moi, c’est l’Empire. L’Empire ne fonctionne plus. Il grince. Il craque. Il tient par la force de l’habitude, par l’inertie, par la politesse — oui, la politesse, parce que c’est la politesse qui fait tenir les empires, pas la force, pas l’armée, pas l’économie, la politesse, c’est-à-dire la convention tacite qu’on ne se dit pas les choses en face, qu’on ne regarde pas la vérité dans les yeux, qu’on continue à servir le café dans de la porcelaine de Bohême en faisant semblant que la Bohême ne veut pas son indépendance. Et moi, Docteur, je suis un symptôme de cet empire. Je suis son résidu. Son sédiment. Je vis dans un hôtel que je ne peux pas payer, dans une ville que je ne peux pas quitter, dans un pays que je ne peux pas comprendre. Et l’Empire ne s’allonge pas sur un divan.
Il but son café.
— Maintenant, si vous voulez bien m’excuser, j’ai rendez-vous avec un cognac à cinq heures et il me faut quelques heures pour m’y préparer mentalement.
Wittgenstein revint à sa table. Il s’assit. Il resta silencieux un long moment. Puis il écrivit dans son carnet, très vite, en petites lettres serrées, pendant dix minutes. Je mourrais d’envie de lire ce qu’il écrivait, mais le registre du Sacher m’interdisait d’espionner les clients — il m’autorisait à les observer, ce qui est très différent, la différence résidant dans le fait que l’observation est passive et l’espionnage actif, bien que les résultats soient souvent les mêmes.
Je notai : 10h45. Confrontation Comte E. / Dr Wittgenstein. Le Comte refuse la psychanalyse au motif que l’Empire est le vrai patient. Le Docteur prend des notes. Le café refroidit.
*
À midi, une chose inhabituelle se produisit.
Ilona Széchenyi chanta.
Non pas qu’il fût inhabituel qu’une cantatrice chantât — c’est, après tout, la raison d’être d’une cantatrice, comme il est dans la nature d’un boulanger de cuire du pain et dans la nature d’un sous-directeur adjoint de tenir un registre. Mais il était inhabituel qu’elle chantât dans sa chambre, au quatrième étage, à midi, toutes fenêtres ouvertes, un mardi de juin, sans prévenir personne, et que le son de sa voix — un soprano dramatique d’une puissance qui relevait du phénomène atmosphérique — descendît les quatre étages comme une cascade, traversât le hall, pénétrât dans la salle à manger où les clients du déjeuner portaient leurs cuillères à soupe à mi-chemin entre l’assiette et la bouche, figés dans un geste interrompu, et provoquât chez Sissi et Metternich une réaction de panique qui les envoya se réfugier sous le bureau de Frau Sacher, renversant au passage un cendrier et deux piles de factures.
Ilona Széchenyi. Hongroise. Trente-sept ans. Grande — pas grande au sens métaphorique, grande au sens physique, elle dépassait d’une tête la plupart des hommes et de deux têtes Benedetto Scarpa, ce qui avait créé entre eux, lors de leur rencontre dans le hall la veille au soir, une géométrie conversationnelle où Scarpa devait lever le menton de quarante-cinq degrés pour la regarder dans les yeux, posture qui le plaçait dans un désavantage structurel dont il ne s’était pas encore remis. Des cheveux noirs, beaucoup de cheveux, une quantité de cheveux qui semblait défier les lois de la physique capillaire, un visage large aux pommettes hautes, des yeux d’un vert improbable, et une bouche qui, au repos, avait une expression de souveraine contrariée, et qui, lorsqu’elle s’ouvrait pour chanter, se transformait en un instrument dont la portée sonore excédait de loin les capacités architecturales du Sacher.
Elle était venue à Vienne pour chanter Salomé. L’opéra de Strauss. Richard Strauss, pas Johann, la confusion entre les deux étant l’une des erreurs les plus courantes commises par les non-Viennois, et l’une des plus impardonnable selon Scarpa, qui avait consacré un paragraphe entier de son article du Corriere à expliquer que confondre les deux Strauss revenait à confondre le feu et l’eau, la tempête et la brise, le drame et la valse — ce qui, à y bien réfléchir, n’était pas si éloigné de la réalité, la valse viennoise ayant toujours contenu en elle une dose de drame que les danseurs préféraient ignorer.
La représentation était prévue pour le samedi. Ilona répétait. Elle répétait dans sa chambre, ce qui était contraire au règlement intérieur de l’hôtel — le règlement stipulait, en son article 14, paragraphe 3, alinéa b, que « tout bruit excessif susceptible de troubler la quiétude des autres clients est prohibé entre les heures de sept heures du matin et onze heures du soir, et toléré entre onze heures du soir et sept heures du matin uniquement dans les Chambres séparées et dans des conditions que la direction se réserve le droit d’apprécier au cas par cas » — mais il y avait le règlement et il y avait la réalité, et la réalité était qu’on ne dit pas à un soprano dramatique hongrois de se taire, pas plus qu’on ne dit à un ouragan de souffler moins fort.
La voix montait. Elle chantait la scène finale — la scène de la danse des sept voiles, celle où Salomé tient la tête tranchée de Jean-Baptiste et lui déclare son amour, scène que Wilde avait écrite et que Strauss avait mise en musique avec cette capacité, typiquement allemande, à transformer l’horreur en beauté, ce qui est peut-être le geste le plus dangereux de la civilisation occidentale.
La Baronne Taussig leva les yeux au plafond.
— C’est magnifique, dit-elle. C’est d’un morbide. Le docteur Freud adorerait.
Le Comte, depuis le bar, commenta :
— Les Hongrois chantent comme ils vivent. Fort et sans demander la permission.
Scarpa, qui revenait de l’Opéra où il avait assisté à une répétition du matin, s’arrêta au milieu du hall, pencha la tête, écouta, et dit, à personne en particulier :
— La voix est superbe. L’interprétation est discutable. Mais la voix…
Il n’en dit pas plus. Scarpa était un critique qui savait que le silence, après un compliment, vaut plus que mille qualifications, et que les trois points de suspension sont la ponctuation la plus éloquente de la langue italienne.
Je montai au quatrième. Je frappai à la porte de la chambre 42. Le chant s’interrompit. Un silence. Puis la porte s’ouvrit, et je me trouvai face à Ilona Széchenyi en peignoir de soie, les cheveux défaits, un verre d’eau à la main, les yeux brillants de cette fièvre douce que le chant procure aux vrais chanteurs — une fièvre qui n’est pas de la maladie mais de l’excès, l’excès d’avoir laissé passer par sa gorge quelque chose de plus grand que soi.
— Oui ? dit-elle.
— Madame Széchenyi, je suis le sous-directeur adjoint…
— Ah. Le bruit.
— Les chiens de Frau Sacher sont… perturbés.
Elle me regarda. Elle avait un regard qui ne demandait pas la permission d’exister, qui ne cherchait pas l’approbation, qui ne négociait rien. Un regard hongrois, si une telle chose existe — et je crois qu’elle existe, ayant passé suffisamment de temps au Sacher pour observer les différences nationales dans la manière de regarder les gens, les Autrichiens regardant de biais, les Allemands de face, les Italiens par en dessous, et les Hongrois droit dans les yeux, ce qui est la manière la plus déstabilisante et la plus honnête.
— Dites à Frau Sacher que Salomé ne baisse jamais la voix, dit Ilona Széchenyi. Et dites-lui aussi que si ses chiens n’aiment pas Strauss, c’est qu’ils ont du goût.
Elle referma la porte. Le chant reprit.
Je redescendis.
Anna Sacher, dans son bureau, fumait. Les chiens s’étaient calmés. Je lui transmis le message d’Ilona.
— Elle a du caractère, dit Anna Sacher.
— Elle a aussi beaucoup de décibels.
— Les deux vont ensemble, Pfefferling. Les femmes qui n’ont pas de décibels n’ont pas de caractère. Et les femmes qui n’ont pas de caractère n’ont pas leur place dans un opéra de Strauss.
Elle ralluma son cigare.
— Laissez-la chanter. Un hôtel sans musique est un hôtel mort. Et un hôtel mort n’est plus un hôtel, c’est un immeuble.
Je notai : 12h30. Széchenyi chante Salomé, chambre 42. Bouledogues affolés. Frau Sacher autorise. Citation : « Un hôtel sans musique est un hôtel mort. »
*
L’après-midi fut consacré à deux activités parallèles : l’enquête pâtissière et la découverte d’un nouveau personnage.
Pour l’enquête d’abord. J’avais réussi à isoler Rudi Haspel, le jeune commis, dans le bureau des livreurs, une pièce minuscule et encombrée de bons de livraison qui sentait le papier humide et le vinaigre — les livreurs de vinaigre passant toujours en même temps que les livreurs de farine, ce qui constituait selon Bruckner « une aberration logistique qui résumait tout ce qui n’allait pas dans ce pays ».
Rudi avait vingt-trois ans. Il était blond, timide, doté d’un début de moustache qui ne s’était pas encore décidé entre l’adolescence et l’âge adulte, et il transpirait abondamment, ce qui pouvait être dû soit à la chaleur des cuisines, soit à la nervosité d’être interrogé par un sous-directeur adjoint, soit aux deux.
— Rudi, dis-je. L’homme que vous avez vu hier dans les cuisines. Décrivez-le.
— Il était… moyen, monsieur Pfefferling.
— Moyen comment ?
— Moyen en tout. Taille moyenne. Âge moyen. Cheveux moyens. Il avait l’air de quelqu’un qui ne veut pas qu’on se souvienne de lui, si vous voyez ce que je veux dire. Le genre d’homme qu’on croise dans la rue et qu’on oublie immédiatement.
— Vous ne l’avez donc pas oublié.
Rudi rougit.
— Non, monsieur. Parce qu’il faisait quelque chose d’étrange. Il ne regardait pas la farine. Il regardait le mur.
— Le mur ?
— Le mur derrière le sac de farine. Là où Chef Bruckner a accroché le tableau des proportions. Vous savez, le tableau qui indique les quantités pour chaque recette.
Je savais. Le tableau des proportions était un document interne, manuscrit par Bruckner lui-même, punaisé au mur de la réserve, qui indiquait — en termes volontairement cryptiques, avec des abréviations que seuls les initiés pouvaient déchiffrer — les grandes lignes des recettes de la maison. Pas la Sachertorte, évidemment — la Sachertorte était dans le coffre-fort —, mais les autres pâtisseries : les Apfelstrudel, les Kaiserschmarrn, les Topfenknödel, et une demi-douzaine d’autres spécialités qui faisaient la fierté de la maison sans en constituer le secret.
— Il copiait le tableau ?
— Je ne sais pas. Il avait les mains dans les poches. Peut-être qu’il le lisait. Peut-être qu’il le photographiait. Dans sa tête, je veux dire. Il y a des gens qui font ça — qui retiennent tout ce qu’ils voient. Mon oncle fait ça avec les résultats hippiques.
— Votre oncle est un cas à part, Rudi.
— Oui, monsieur. Mais l’homme aussi, à sa façon.
— Autre chose ?
Rudi hésita.
— Il sentait le sucre.
— Le sucre ?
— Le sucre vanillé. Comme quelqu’un qui travaille dans une pâtisserie. Pas dans une cuisine. Dans une pâtisserie.
Je remerciai Rudi. Je remontai chez Frau Sacher. Je lui rapportai les informations.
— Le tableau des proportions, dit-elle. Il regardait le tableau. Il ne cherchait pas la Sachertorte. Il cherchait nos méthodes. Nos habitudes. Notre manière de travailler. C’est pire.
— Pire ?
— La recette, on peut la protéger. On l’enferme. On la cache. Mais les habitudes, Pfefferling, les habitudes c’est dans l’air. C’est dans les mains. C’est dans la manière dont Bruckner casse un œuf, dont Karel tamise la farine, dont Jozsef touille le chocolat. Les habitudes, ça ne s’enferme pas dans un coffre-fort. Ça se respire. Et cet homme est venu respirer.
Elle écrasa son cigare.
— Il sentait le sucre vanillé. C’est Demel. La vanille, c’est leur signature. Nous, on utilise de la vanille Bourbon de Madagascar. Eux, ils utilisent de la vanille de Tahiti. Je reconnais la différence à trente mètres. Pfefferling, c’est la guerre.
Je notai : 15h00. Interrogatoire Haspel. Suspect observait tableau proportions, non farine. Odeur de sucre vanillé. Frau Sacher confirme diagnostic Demel. Mot utilisé : « guerre ».
*
Le nouveau personnage apparut vers quatre heures de l’après-midi, à l’heure du thé, ce qui était l’heure la plus civilisée de la journée au Sacher — l’heure où les tensions de la matinée s’étaient dissipées, où les excès du déjeuner avaient été digérés, et où l’hôtel entrait dans cette zone de douceur vespérale où tout semblait possible, même la paix.
Il s’appelait Dragan Petrović. Attaché militaire à la légation du Royaume de Serbie. Vingt-huit ans. Petit, trapu, un visage carré aux mâchoires puissantes, des yeux très noirs sous des sourcils épais, et une moustache coupée court qui lui donnait l’air d’un lieutenant de cavalerie, ce qu’il était d’ailleurs, ou l’avait été, avant d’être détaché à la diplomatie, parcours qui, dans les Balkans, n’avait rien d’exceptionnel — la frontière entre l’armée et la diplomatie y étant aussi floue que la frontière entre la Serbie et l’Autriche-Hongrie, c’est-à-dire qu’elle existait sur les cartes mais que les gens des deux côtés n’étaient pas toujours d’accord sur son tracé.
Il arriva sans bagages — un petit sac de cuir, une mallette, rien de plus. Il parlait un allemand correct, légèrement guttural, avec cet accent slave qui donnait aux consonnes une épaisseur supplémentaire, comme si chaque mot portait sur lui le poids d’une histoire plus ancienne et plus lourde que la conversation ne l’exigeait.
— Chambre pour trois nuits, dit-il à Franz. Petrović. J’ai réservé.
Franz vérifia.
— Chambre 17. Premier étage.
— Très bien.
Il monta. Il ne regarda rien. Pas le hall, pas les lustres, pas les portraits, pas l’escalier monumental, pas les bouledogues — rien. C’était un homme qui ne regardait pas les choses. Qui regardait à travers les choses. Qui avait déjà vu tout ce qu’il y avait à voir et qui n’était pas impressionné, soit parce qu’il était blasé, soit parce qu’il avait d’autres préoccupations, soit — et cette possibilité ne me frappa que bien plus tard — parce qu’il savait que ce qu’il regardait n’existerait plus très longtemps sous cette forme.
Le Comte, depuis le bar, le regarda passer.
— Un Serbe, dit-il.
— Comment le savez-vous ?
— La moustache, Pfefferling. Les Serbes portent la moustache comme un drapeau. Les Croates la portent comme un ornement. Les Bosniaques ne la portent pas du tout. C’est la géopolitique capillaire des Balkans. Mon père me l’avait apprise. Quand il commandait le régiment de hussards à Zagreb, il disait qu’on pouvait lire la carte politique de l’Empire sur les visages de ses soldats.
— Et qu’est-ce que la moustache de cet homme vous dit ?
Le Comte fit tourner son cognac.
— Elle dit qu’il ne restera pas longtemps, murmura-t-il.
Je notai : 16h15. Arrivée Petrović, attaché militaire serbe, chambre 17, trois nuits. Pas de bagages. Ne regarde rien. Le Comte diagnostique un départ imminent sur la base d’une analyse capillaire.
La soirée se passa sans incident. Scarpa dîna avec la Baronne, ce qui donna lieu à une conversation sur l’opéra italien versus l’opéra allemand qui monta en température mais jamais en hostilité — les disputes musicales à Vienne étant régulées par un code d’honneur implicite qui interdisait de se fâcher pour de vrai tant qu’il restait du vin sur la table. Le Comte resta au bar. Ilona ne descendit pas — on l’entendit, de loin, travailler ses vocalises, mais en sourdine cette fois, comme si elle avait consenti à un armistice nocturne avec les bouledogues. Le Serbe ne reparut pas.
Anna Sacher fit sa ronde à onze heures, comme chaque soir. Sa ronde consistait à traverser l’hôtel du sous-sol au dernier étage, en silence, accompagnée des chiens, vérifiant les couloirs, les portes, les serrures, les lumières. C’était un rituel. Un geste de propriétaire. Elle touchait les murs comme on touche un animal familier — avec cette tendresse possessive qui est celle des gens qui ont construit quelque chose et qui savent que ce quelque chose leur survivra, ou ne leur survivra pas, et qui dans les deux cas mérite d’être touché une dernière fois avant d’aller dormir.
Je la croisai dans l’escalier. Les chiens trottinaient devant elle, Sissi à gauche, Metternich à droite, le cigare entre les doigts, la fumée dessinant des arabesques dans la lumière des appliques murales.
— Bonsoir, Pfefferling.
— Bonsoir, Frau Sacher.
— Il y a un Serbe au premier.
— Chambre 17.
— Je sais. Je sais toujours. Les Serbes m’inquiètent, Pfefferling.
— Pourquoi ?
Elle s’arrêta. Le cigare rougit.
— Parce qu’ils ne dansent pas la valse, dit-elle.
Et elle continua sa ronde.
Il restait cinq jours.