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Octobre 1974

Octobre 1974

Cin­quième partie

V — LE DÉPART

1.

Le mar­di, le ciel se déchira.

Pas len­te­ment — d’un coup, comme on arrache un pan­se­ment, comme on ouvre un rideau. À sept heures du matin, le pla­fond de nuages qui avait pesé sur la val­lée pen­dant quatre jours se fen­dit par le milieu et la lumière entra, une lumière d’une vio­lence presque insou­te­nable, une lumière de haute mon­tagne en hiver, blanche, ver­ti­cale, qui frap­pait la neige et rebon­dis­sait et frap­pait de nou­veau et rebon­dis­sait encore, si bien que le monde entier n’é­tait plus que lumière — la neige lumière, le ciel lumière, l’air lui-même deve­nu lumi­neux, vibrant, satu­ré de pho­tons, et l’hô­tel au milieu de tout ça, l’hô­tel blanc dans la neige blanche sous le ciel blanc, comme un os blan­chi au soleil, comme une chose qui aurait été lavée de tout, net­toyée, rin­cée, ren­due à une pure­té ori­gi­nelle que per­sonne n’a­vait deman­dée et que per­sonne ne savait quoi en faire.

Cald­well, debout devant la fenêtre de la cui­sine, plis­sa les yeux. La lumière lui fai­sait mal — pas seule­ment aux yeux, plus pro­fond, quelque part der­rière les yeux, là où le bour­bon de la nuit avait lais­sé ses rési­dus, ses cendres. Il avait la bouche sèche, les tempes dou­lou­reuses, les mains qui trem­blaient un peu plus que d’ha­bi­tude. Il but son café debout, comme tou­jours, face à la fenêtre, face au monde qui avait réap­pa­ru pen­dant la nuit — les pins, le par­king sous la neige, le som­met de Longs Peak décou­pé contre le bleu féroce du ciel, un bleu de cobalt, un bleu d’al­ti­tude, le bleu que voient les alpi­nistes et les aigles et les hommes qui vivent assez haut pour que le ciel montre sa vraie couleur.

Il appe­la la sta­tion du shé­rif. La 36 était en cours de déblaie­ment. Le chasse-neige était pas­sé entre Lyons et le croi­se­ment de la 34. La route serait ouverte avant midi, avec pré­cau­tion, véhi­cules équi­pés uniquement.

Il mon­ta au deuxième.

La porte de la 217 était entrou­verte. La lumière du matin entrait par les deux fenêtres et inon­dait la chambre d’un blanc éblouis­sant, un blanc qui effa­çait les ombres, les contours, les mys­tères de la nuit — qui effa­çait tout et ne lais­sait que les choses telles qu’elles étaient : un lit défait, une table de nuit, un fau­teuil, un bureau, une salle de bain, du papier peint à fleurs. Une chambre d’hô­tel. Rien de plus. Rien de moins.

La femme fai­sait les valises. Elle pliait les vête­ments avec cette méthode qui était la sienne — chaque pièce lis­sée, pliée en trois, empi­lée — et elle avait le visage calme, légè­re­ment fati­gué, le visage d’une femme qui a dor­mi cinq heures et qui s’en contente parce que le som­meil, dans la vie qu’elle menait avec cet homme, était un luxe qu’on pre­nait quand il se pré­sen­tait et qu’on ne récla­mait pas quand il ne venait pas.

Le jeune homme était assis dans le fau­teuil. Le car­net était sur ses genoux, fer­mé. Il avait les yeux rouges, les joues creu­sées par la nuit blanche, les che­veux en désordre. Mais ses yeux — ses yeux étaient dif­fé­rents. Plus calmes. Plus fixes. Les yeux d’un homme qui a trou­vé ce qu’il cher­chait et qui sait que ce qu’il a trou­vé va chan­ger sa vie, même s’il ne sait pas encore com­ment, même s’il ne sait pas encore à quel point.

— La route sera ouverte avant midi, dit Cald­well depuis le seuil.

— Mer­ci, Ver­non, dit la femme.

Le jeune homme leva les yeux du car­net. Regar­da Cald­well. Et Cald­well vit dans ce regard quelque chose qu’il n’a­vait pas vu avant — pas de la gra­ti­tude, pas de la fas­ci­na­tion, pas de l’ap­pé­tit. De la peur. Le gosse avait peur. Peur de ce qu’il avait vu cette nuit, peur de ce qu’il avait écrit, peur de ce qui atten­dait dans le car­net, sur les pages à en-tête du Stan­ley Hotel, ces pages cou­vertes d’une écri­ture si dense et si vio­lente qu’on aurait dit que les mots avaient été non pas écrits mais gra­vés dans le papier. Peur, et mal­gré la peur, l’in­ca­pa­ci­té abso­lue de ne pas y aller, de ne pas des­cendre dans ce qui s’ou­vrait devant lui, parce que c’é­tait plus fort que lui, parce que ça avait tou­jours été plus fort que lui, parce que la seule chose au monde qui était plus ter­ri­fiante que d’é­crire ce livre était de ne pas l’écrire.

— On des­cend dans une heure, dit la femme.

Cald­well hocha la tête et redescendit.

2.

Le jeune homme des­cen­dit seul, une demi-heure plus tard.

Il trou­va Cald­well dans le hall, debout devant la grande fenêtre qui don­nait sur la val­lée. La val­lée était reve­nue — le lac d’Estes Park brillait en contre­bas, plaque d’argent dans l’é­crin blanc, et les pins for­maient des lignes sombres sur les pentes, et les toits d’Estes Park étaient visibles à l’ouest, minus­cules, avec des filets de fumée qui mon­taient des che­mi­nées dans l’air gla­cé. Le monde exis­tait à nou­veau. Le monde d’en bas, avec ses routes et ses mai­sons et ses voi­tures et ses gens, le monde ordi­naire qui avait dis­pa­ru pen­dant quatre jours der­rière la neige et le vent et qui réap­pa­rais­sait main­te­nant, intact, indif­fé­rent, comme s’il ne s’é­tait rien passé.

Le jeune homme s’ap­pro­cha de Cald­well. Ils se tinrent côte à côte devant la fenêtre, sans par­ler, pen­dant un moment qui dura le temps qu’il fal­lait — pas plus, pas moins. Le soleil chauf­fait les vitres. La neige, dehors, com­men­çait à fondre aux endroits expo­sés — des gouttes tom­baient des gout­tières, le porche dégou­li­nait, des rigoles appa­rais­saient sur le par­king. L’hô­tel se défai­sait de son man­teau blanc, len­te­ment, patiem­ment, comme un ani­mal qui mue.

— Ver­non, dit le jeune homme.

— Oui.

— Mer­ci.

Cald­well ne deman­da pas pour­quoi. Il savait pour­quoi. Et le gosse savait qu’il savait, et il n’é­tait pas néces­saire de le dire, parce que cer­taines choses n’ont pas besoin d’être dites pour être vraies, et que le silence entre deux hommes qui se com­prennent est une forme de parole plus pré­cise que les mots.

Le jeune homme sor­tit le car­net de sa poche arrière. Le regar­da. Le tapo­ta contre sa paume, deux fois, comme pour en véri­fier le poids.

— Est-ce que je peux gar­der ça ? Le bloc. Avec le logo de l’hôtel.

— C’est pas à moi. C’est à l’hôtel.

— Je sais.

— Alors gar­dez-le. L’hô­tel a plus de blocs qu’il n’en a besoin.

Le jeune homme glis­sa le car­net dans sa poche. Puis il fit quelque chose d’i­nat­ten­du — il ten­dit la main. Pas pour ser­rer la main de Cald­well, pas le geste bref et méca­nique de la pre­mière ren­contre au bar. Un geste dif­fé­rent. Il ten­dit la main et la posa sur l’a­vant-bras de Cald­well, et la lais­sa là, une seconde, deux secondes, le temps que la cha­leur passe d’un corps à l’autre, le temps que quelque chose soit trans­mis qui n’a­vait pas de nom — pas de la com­pas­sion, pas de la pitié, quelque chose de plus humble, de plus rare : la recon­nais­sance qu’un autre être humain existe, qu’il souffre, et qu’on l’a vu.

Cald­well ne reti­ra pas son bras. Il lais­sa la main du gosse où elle était. Puis le gosse la reti­ra, et ce fut fini.

— Vous allez écrire un livre, dit Caldwell.

Ce n’é­tait pas une question.

— Oui.

— Sur l’hôtel.

— Sur un hôtel. Pas celui-ci. Un autre. Mais le même.

— Et le gardien.

Le jeune homme hési­ta. Une seconde. Pas plus.

— Et le gar­dien, dit-il.

Cald­well hocha la tête. Len­te­ment. Quelque chose pas­sa dans ses yeux — pas de la dou­leur, pas de la fier­té, pas de la rési­gna­tion. De l’ac­cep­ta­tion. L’ac­cep­ta­tion de l’homme qui sait qu’il va deve­nir un per­son­nage, qu’une part de lui va être prise, trans­for­mée, défor­mée, agran­die, réduite, mêlée à d’autres parts d’autres hommes, et ver­sée dans un livre qui exis­te­ra long­temps après que l’homme aura ces­sé d’exis­ter, et que ce livre dira des choses sur lui qui sont vraies et des choses qui ne le sont pas, et que la dif­fé­rence n’au­ra aucune impor­tance, parce que la véri­té d’un livre n’est pas la véri­té d’un homme.

— Vous revien­drez, dit Caldwell.

Le jeune homme secoua la tête.

— Je ne crois pas.

— Pas ici. Pas en vrai. Mais vous revien­drez. Dans le livre. Vous ne pour­rez pas vous en empê­cher. L’hô­tel vous tient. Main­te­nant, il vous tient.

Le jeune homme ne répon­dit pas. Il regar­da la val­lée par la fenêtre — le lac, les pins, la route qui réap­pa­rais­sait en contre­bas, le monde qui l’at­ten­dait — et sur son visage il y avait une expres­sion que Cald­well recon­nut parce qu’il l’a­vait vue dans son propre miroir, chaque prin­temps, quand la neige fon­dait et que la route rou­vrait et qu’il devait quit­ter l’hô­tel et redes­cendre vers le monde d’en bas : le tiraille­ment. L’homme pris entre deux forces — celle qui tire vers la lumière, vers les vivants, vers la route ouverte, et celle qui tire vers l’in­té­rieur, vers le silence, vers les cou­loirs et les portes et les chambres vides et le pia­no qui joue dans la nuit.

— Faites atten­tion à vous, dit le jeune homme.

— C’est ce que tout le monde me dit.

3.

Tabi­tha des­cen­dit avec les valises à onze heures.

Elle avait mis de l’ordre — dans les valises, dans la chambre, en elle-même. Elle por­tait un man­teau en laine mar­ron, des bottes four­rées, un bon­net tri­co­té. Elle res­sem­blait à ce qu’elle était : une femme du Maine, habi­tuée aux hivers, pra­tique, solide, qui avait appris très tôt que la vie avec un homme comme Ste­phen King serait une vie d’hi­vers impré­vi­sibles et qu’il fal­lait avoir de bonnes bottes.

Elle posa les valises dans le hall. Le jeune homme les prit — une dans chaque main, sans effort, avec cette éner­gie des gens qui viennent de dor­mir trois heures et qui fonc­tionnent au car­bu­rant pur de l’ex­ci­ta­tion ner­veuse. Il sor­tit sous le porche, des­cen­dit les marches que Cald­well avait déblayées, et char­gea les valises dans le coffre de la Coc­ci­nelle jaune qui atten­dait sur le par­king, déga­gée de sa gangue de neige par Cald­well une heure plus tôt, sans que per­sonne le lui ait deman­dé, parce que c’é­tait son tra­vail, ou parce que c’é­tait la seule manière qu’il connais­sait de dire cer­taines choses.

La Coc­ci­nelle. Cald­well la regar­da — petite, cabos­sée, jaune vif sur la neige blanche, incon­grue, presque comique, la voi­ture d’un couple qui n’a pas d’argent et qui monte dans les Rocheuses avec ce qu’il a. Le pare-brise avait un éclat en bas à gauche. Le pare-chocs arrière tenait avec du fil de fer. L’an­tenne radio était cas­sée à mi-hau­teur et pen­chait vers la gauche comme un doigt tor­du. C’é­tait la voi­ture d’un homme de vingt-sept ans qui avait publié deux livres et qui ne gagnait pas de quoi s’a­che­ter une voi­ture cor­recte, et qui des­cen­drait de cette mon­tagne avec un car­net dans sa poche arrière qui conte­nait, en germe, en embryon, en mag­ma, le livre qui ferait de lui l’un des écri­vains les plus lus du XXe siècle.

Mais ça, per­sonne ne le savait. Pas le jeune homme. Pas sa femme. Pas Cald­well. Pas l’hôtel.

Ou peut-être l’hôtel.

Tabi­tha s’ap­pro­cha de Cald­well. Elle le regar­da — un regard long, direct, un regard qui voyait tout et qui ne jugeait rien. Puis elle fit quelque chose que Cald­well n’at­ten­dait pas : elle le prit dans ses bras. Briè­ve­ment. Une seconde. Ses bras autour de ses épaules, sa joue contre son blou­son, la pres­sion rapide d’un corps contre un autre. Et elle dit, tout bas, près de son oreille :

— Ne res­tez pas trop seul, Vernon.

Puis elle le lâcha, et elle sor­tit, et elle des­cen­dit les marches, et elle mon­ta dans la Coc­ci­nelle côté pas­sa­ger, et elle fer­ma la portière.

Cald­well res­ta sous le porche.

Le jeune homme était au volant. Il tour­na la clé. Le moteur de la Coc­ci­nelle tous­sa, cra­cha, pro­tes­ta — le froid, l’al­ti­tude, l’in­di­gni­té d’un moteur à plat conçu pour les plaines mis à l’é­preuve des mon­tagnes — et finit par démar­rer, avec un gron­de­ment enroué qui res­sem­blait à une toux d’emphysémateux. Le jeune homme enclen­cha la pre­mière. La Coc­ci­nelle avan­ça, pati­na sur la neige tas­sée du par­king, trou­va ses roues, et com­men­ça à des­cendre l’allée.

Le jeune homme regar­da dans le rétroviseur.

L’hô­tel était là — la façade blanche, mas­sive, les cent qua­rante fenêtres, le porche à colonnes, le toit de bar­deaux gris. Et devant le porche, la sil­houette de Cald­well, debout, les bras le long du corps, immo­bile, qui rape­tis­sait à mesure que la Coc­ci­nelle des­cen­dait l’al­lée. Der­rière Cald­well, l’hô­tel. Der­rière l’hô­tel, les Rocheuses. Der­rière les Rocheuses, le ciel bleu, immense, vide, indifférent.

Le jeune homme regar­da le rétro­vi­seur jus­qu’à ce que l’al­lée tourne et que les pins cachent l’hôtel.

Puis il regar­da la route devant lui. La 36 des­cen­dait vers Lyons, déga­gée mais encore blanche sur les côtés, bor­dée de congères que le chasse-neige avait repous­sées en murs com­pacts. Tabi­tha mit la radio. Un poste de Den­ver. De la coun­try. Merle Hag­gard. Le son gré­sillait à cause de l’an­tenne cas­sée, mais la voix pas­sait — une voix d’homme, traî­nante, nasale, qui chan­tait quelque chose sur la route et la soli­tude et l’A­mé­rique, et le jeune homme écou­tait et ne disait rien, les mains sur le volant, les yeux sur la route, le car­net dans sa poche arrière qui pesait contre le dos­sier du siège comme un ani­mal vivant, chaud, pal­pi­tant, plein de ce qui allait venir.

Ils des­cen­dirent vers Boulder.

Ils ne remon­tèrent jamais.

4.

Cald­well regar­da la Coc­ci­nelle jaune des­cendre l’al­lée, tour­ner, dis­pa­raître dans les pins.

Le bruit du moteur s’at­té­nua — ce petit gron­de­ment enroué qui avait été, pen­dant quelques secondes, le der­nier lien avec le monde humain — et s’é­tei­gnit. Absor­bé par la neige, par les pins, par la dis­tance, par le silence géo­lo­gique de la vallée.

Cald­well res­ta sous le porche.

Le silence revint. Non pas pro­gres­si­ve­ment mais d’un bloc, comme un objet qu’on pose sur une table — entier, mas­sif, défi­ni­tif. Le silence de l’a­près-départ, qui est le silence le plus pur de tous les silences, parce qu’il contient encore la mémoire du bruit, et que cette mémoire rend le silence plus silen­cieux, de la même manière que l’obs­cu­ri­té qui suit un éclair est plus obs­cure que l’obs­cu­ri­té ordinaire.

Cald­well était seul.

Le mot n’a­vait pas la même signi­fi­ca­tion qu’il avait eue quatre jours plus tôt, quand Donag­hue et Marge et Gra­dy étaient par­tis. Quatre jours plus tôt, « seul » signi­fiait : sans com­pa­gnie. Main­te­nant, « seul » signi­fiait : sans témoin. C’é­tait une dif­fé­rence consi­dé­rable. Tant que le couple était là — tant que le gosse posait ses ques­tions et que sa femme essuyait la vais­selle et que leurs voix réson­naient dans les cou­loirs et que leur pré­sence main­te­nait l’illu­sion qu’il exis­tait un dehors, un ailleurs, un monde — tant qu’ils étaient là, Cald­well n’é­tait pas vrai­ment seul, parce que quel­qu’un le voyait, quel­qu’un le connais­sait, quel­qu’un se sou­vien­drait de lui. Main­te­nant, il n’y avait plus per­sonne. Main­te­nant, Cald­well exis­tait sans témoin, et un homme sans témoin est un homme qui peut dis­pa­raître sans que per­sonne ne s’en aper­çoive, qui peut boire sans que per­sonne ne le voie, qui peut par­ler aux murs sans que per­sonne ne l’en­tende, qui peut deve­nir fou sans que per­sonne ne le diagnostique.

Cald­well ren­tra dans l’hô­tel. Fer­ma la porte. Le bruit du loquet, dans le hall vide, eut cette réso­nance qu’il connais­sait — sèche, brève, irré­vo­cable, le bruit d’un méca­nisme qui se referme.

Il tra­ver­sa le hall. Ses pas sur le par­quet — les seuls pas, les der­niers pas, les pas d’un homme seul dans un bâti­ment de cent qua­rante chambres. Il s’ar­rê­ta au pied du grand esca­lier. Leva les yeux. L’es­ca­lier mon­tait vers les étages, spi­rale de bois ver­ni et de fuseaux sculp­tés, et au-delà du deuxième, au-delà du troi­sième, la chaîne et le cade­nas et le noir du qua­trième, et au-delà du qua­trième, le toit, et au-delà du toit, le ciel.

Il mon­ta au pre­mier. Véri­fia la salle de bal. Vide. Le res­tau­rant. Vide. Le bar. Vide — les tabou­rets ali­gnés, le comp­toir en aca­jou, les bou­teilles der­rière le comp­toir qui brillaient dans la lumière du matin. Il pas­sa devant la salle de concert. La porte fer­mée à clé. Le silence acous­tique, der­rière. Il posa la main sur le bois. Froid.

Il mon­ta au deuxième. Le cou­loir. La moquette rouge sombre. Les appliques. Il mar­cha jus­qu’à la 217. La porte était ouverte — le couple avait lais­sé la porte ouverte en par­tant. Cald­well entra.

La chambre avait été ran­gée. Le lit était fait — la femme avait fait le lit avant de par­tir, les draps tirés, les oreillers tapés, le couvre-lit lis­sé. La salle de bain était propre. Les ser­viettes pliées sur le bord de la bai­gnoire. Rien ne traî­nait — pas un vête­ment, pas un livre, pas un objet oublié. La chambre était nue, net­toyée, ren­due à elle-même, comme si per­sonne n’y avait jamais séjourné.

Sauf.

Sur le bureau, sous la lampe, un mor­ceau de papier. Cald­well s’ap­pro­cha. Une page arra­chée du bloc à en-tête du Stan­ley Hotel. Le S entre­la­cé avec la mon­tagne en haut de la page. Et en des­sous, au crayon, d’une écri­ture rapide :

Ver­non —

Les hôtels ont de la mémoire.

Pre­nez soin de vous.

S.

Cald­well prit le papier. Le lut une deuxième fois. Le plia en quatre. Le glis­sa dans la poche de poi­trine de son blou­son, celle où il gar­dait le car­net à spi­rale et le crayon et les chiffres de la chaudière.

Il refer­ma la porte de la 217. Accro­cha l’é­ti­quette à la poi­gnée. FER­MÉ POUR LA SAISON.

Et des­cen­dit.

5.

Cald­well des­cen­dit à la chaufferie.

Véri­fia la chau­dière. Les mano­mètres dans le vert. Tem­pé­ra­ture de l’eau : 73 degrés. Pres­sion : nor­male. Niveau de fioul : un peu plus de la moi­tié. Il nota les chiffres dans le car­net à spi­rale. Refer­ma le car­net. Le ran­gea dans la poche de poi­trine, à côté du mot du gosse.

Il s’as­sit sur la chaise en métal. La chau­dière ron­ron­nait. Au-des­sus de lui, l’hô­tel. Cent qua­rante chambres, toutes fer­mées main­te­nant, toutes vides, toutes recou­vertes de housses blanches, toutes ren­dues au silence et à l’hi­ver. Cinq mois. Cent cin­quante jours. Trois mille six cents heures.

La bou­teille était dans la poche inté­rieure du blou­son. Il la sor­tit. Jim Beam. La qua­trième depuis ven­dre­di. Il la regar­da un moment — le visage mous­ta­chu, l’aigle, le ruban rouge — et dévis­sa le bouchon.

Puis il le revissa.

Il repo­sa la bou­teille sur la table de nuit. Se leva. Sor­tit de sa chambre. Mon­ta l’es­ca­lier du sous-sol. Tra­ver­sa le cou­loir. Arri­va dans le hall.

Le hall était bai­gné de lumière. Le soleil de fin de mati­née entrait par les grandes fenêtres et trans­for­mait l’es­pace en une cathé­drale blanche — le par­quet lui­sait, les boi­se­ries brillaient, les lustres éteints cap­taient la lumière et la res­ti­tuaient en mil­liers de points scin­tillants. L’es­ca­lier monu­men­tal mon­tait dans cette lumière comme un che­min vers quelque chose — vers quoi, Cald­well ne savait pas, n’a­vait jamais su, mais l’es­ca­lier mon­tait et c’é­tait peut-être suf­fi­sant, un esca­lier qui monte, un bâti­ment qui tient debout, un homme qui fait sa ronde.

Il sor­tit sous le porche.

Le monde. La val­lée. Le lac d’Estes Park en bas, scin­tillant. Les pins sombres sur les pentes. Longs Peak, enfin visible, immense, blanc, la cime décou­pée contre le bleu du ciel avec une net­te­té de cris­tal. Et le silence — mais un silence dif­fé­rent de celui de l’in­té­rieur, un silence vivant, le silence de la mon­tagne et du vent et de la neige et des élans et des aigles et de tout ce qui exis­tait avant l’hô­tel et qui exis­te­rait après, le silence du monde qui n’a besoin de personne.

Cald­well respira.

L’air froid entra dans ses pou­mons — pur, sec, cou­pant, l’air des Rocheuses, l’air qui avait gué­ri Stan­ley de la tuber­cu­lose, l’air qui brû­lait et qui vivi­fiait en même temps, l’air de 2 300 mètres d’al­ti­tude qui conte­nait moins d’oxy­gène que l’air d’en bas et qui, pour cette rai­son, obli­geait le cœur à battre plus fort, les pou­mons à s’ou­vrir davan­tage, le corps tout entier à tra­vailler plus dur pour sim­ple­ment vivre.

Il ren­tra.

6.

Le reste de la jour­née, Cald­well fit ce qu’il fai­sait toujours.

Sa ronde. La chau­dière. Les fenêtres. Les jauges. Les chiffres dans le car­net. Le per­ron à déblayer. Les gout­tières à véri­fier. Le rituel, la litur­gie, la méca­nique lente et ras­su­rante de l’en­tre­tien d’un bâti­ment qui n’at­tend per­sonne et que per­sonne ne vien­dra voir avant le printemps.

Il man­gea une part de tarte aux pommes de Marge, réchauf­fée au four. Il but du café. Il ne but pas de bour­bon. Pas de la jour­née. Pas parce qu’il avait déci­dé d’ar­rê­ter — Cald­well ne pre­nait jamais de déci­sions de cet ordre, les grandes déci­sions nettes et défi­ni­tives qui impliquent une volon­té et un ave­nir, deux choses aux­quelles il ne croyait pas — mais parce que, ce mar­di, le bour­bon n’é­tait pas néces­saire. Ce mar­di, quelque chose d’autre occu­pait l’es­pace que le bour­bon occu­pait d’ha­bi­tude — le mot du gosse dans la poche de poi­trine, le sou­ve­nir des bras de la femme autour de ses épaules, et le sen­ti­ment, fra­gile, pro­ba­ble­ment pro­vi­soire, que quel­qu’un l’a­vait vu. Que quel­qu’un savait.

À quatre heures, la nuit tom­ba. La même nuit que la veille — bru­tale, rapide, totale. Mais Cald­well, ce soir-là, n’eut pas peur de la nuit. Il allu­ma les lumières du hall, la cui­sine, le cou­loir du sous-sol. Il fit chauf­fer de l’eau pour un café. Il s’as­sit à la table de la cui­sine et il man­gea un sand­wich au beurre de caca­huète et il écou­ta la radio — un match de foot­ball des Den­ver Bron­cos contre les Oak­land Rai­ders, le com­men­ta­teur sur­ex­ci­té, la foule en arrière-plan, et Cald­well n’ai­mait pas le foot­ball mais il écou­ta quand même, parce que la voix du com­men­ta­teur était une voix humaine et que les voix humaines, ce soir, avaient une valeur qu’elles n’a­vaient pas d’habitude.

À huit heures, il fit sa ronde.

Il mon­ta au pre­mier. Le res­tau­rant, la salle de bal, la salle de concert. Il s’ar­rê­ta devant la porte fer­mée. Posa la main sur le bois. Froid. Silence.

Deuxième étage. Le cou­loir rouge sombre. Les appliques. Les portes. Toutes fer­mées main­te­nant, toutes éti­que­tées. FER­MÉ POUR LA SAI­SON. Il mar­cha jus­qu’au bout, tour­na, revint. La 217 — fer­mée, éti­que­tée, vide. Il ne s’ar­rê­ta pas devant. Il passa.

Troi­sième étage. Même chose. Les portes, les éti­quettes, le noir. Il ne mon­ta pas au qua­trième. La chaîne était en place. Le cade­nas était en place.

Il redes­cen­dit.

7.

À dix heures du soir, Cald­well s’as­sit dans le bar.

Pas der­rière le comp­toir — sur un tabou­ret, du côté des clients. Le troi­sième tabou­ret en par­tant de la gauche. Celui sur lequel le gosse s’é­tait assis, quatre jours plus tôt, pour com­man­der un Jack Daniel’s avec beau­coup de gla­çons. Cald­well ne com­man­da rien — il n’y avait per­sonne pour prendre la com­mande, et il n’a­vait pas appor­té de bou­teille. Il s’as­sit, les mains posées sur le comp­toir en aca­jou, et il regar­da la salle.

La pho­to au mur. Free­lan et Flo­ra Stan­ley. 1911. Lui, maigre, mous­ta­chu, le regard fié­vreux. Elle, droite, sereine, les mains croi­sées. Le couple fon­da­teur. Les fan­tômes ori­gi­nels. Ceux qui avaient construit cet endroit et qui n’a­vaient jamais accep­té de le quit­ter, même quand la mort les y avait obligés.

Cald­well les regar­da longtemps.

Puis il se leva, sor­tit du bar, tra­ver­sa le hall, et des­cen­dit à sa chambre. Il s’as­sit sur le lit. La bou­teille de Jim Beam était sur la table de nuit, là où il l’a­vait lais­sée le matin, le bou­chon vis­sé. Il la regar­da. Ne la tou­cha pas. S’al­lon­gea sur le lit, tout habillé, les bottes aux pieds. Étei­gnit la lampe.

La chau­dière ron­ron­nait à tra­vers le mur. L’hô­tel cra­quait au-des­sus — le bois, le froid, la nuit. Les bruits fami­liers, les bruits de tou­jours. Cald­well fer­ma les yeux. Le noir der­rière ses pau­pières était le même noir que le noir de la chambre, le même noir que le noir des cou­loirs, le même noir que le noir du qua­trième étage der­rière la chaîne.

Le som­meil vint. Pas tout de suite. Len­te­ment, par couches, comme la neige. Cald­well sen­tit ses mains se détendre, ses épaules s’af­fais­ser, sa mâchoire se des­ser­rer. Le gron­de­ment de la chau­dière devint un ber­ce­ment. Les cra­que­ments de l’hô­tel devinrent un murmure.

Et le pia­no com­men­ça à jouer.

Dou­ce­ment. Très dou­ce­ment. Pas un accord bru­tal, pas un début de mor­ceau — un mur­mure de notes, un frô­le­ment de touches, comme quel­qu’un qui pose­rait les doigts sur les touches sans appuyer, ou qui appuie­rait à peine, juste assez pour que le mar­teau effleure la corde, juste assez pour que le son existe sans tout à fait exis­ter, à la fron­tière entre le silence et la musique, entre le rêve et le réel, entre la vie et l’autre chose.

Cald­well ne bou­gea pas. Il ne mon­ta pas véri­fier. Il ne se leva pas. Il res­ta allon­gé dans le noir, les yeux fer­més, et il écouta.

La musique était belle. La musique était triste. La musique était la même que tou­jours — Cho­pin, la pre­mière bal­lade, en sol mineur — et elle mon­tait du rez-de-chaus­sée à tra­vers les étages, à tra­vers le béton et le bois et la pierre et le quartz, elle mon­tait et elle des­cen­dait et elle emplis­sait l’hô­tel comme l’eau emplit un vase, et l’hô­tel réson­nait, vibrait, vivait de cette musique, cent qua­rante chambres qui vibraient dou­ce­ment dans le noir, cent qua­rante chambres accor­dées sur la même fré­quence, et les housses blanches sur les meubles qui fré­mis­saient peut-être, ou peut-être pas, et les portes fer­mées qui s’en­tre­bâillaient peut-être, ou peut-être pas, et les cou­loirs vides qui se rem­plis­saient peut-être, ou peut-être pas, de pas et de voix et de rires et de vie, la vie de soixante-cinq ans de pas­sages, de séjours, de nuits, la vie de tous les noms du registre, tous les visages oubliés, tous les rêves rêvés dans ces lits, toutes les peurs et tous les dési­rs et toutes les soli­tudes qui s’é­taient dépo­sés ici, couche après couche, comme la neige se dépose sur la montagne.

La musique joua pen­dant sept minutes. Puis elle s’arrêta.

Le der­nier accord trem­bla dans le silence. Les har­mo­niques se dis­si­pèrent. Le silence revint — mais un silence habi­té, un silence qui avait été tra­ver­sé par la beau­té et qui en gar­dait la trace, comme un visage garde la trace d’un sou­rire même après que le sou­rire a disparu.

Cald­well ouvrit les yeux dans le noir.

— Bon­soir, Flo­ra, dit-il.

Et il s’endormit.

*

Au-des­sus de lui, l’hô­tel se tut.

La neige, dehors, brillait sous les étoiles. Le ciel d’oc­tobre était immense, noir, semé de constel­la­tions que les Ara­pa­ho avaient nom­mées avant tout le monde et que per­sonne ne nom­mait plus. Longs Peak dres­sait sa masse blanche contre le noir du ciel, et la lune — un crois­sant mince, à peine visible — éclai­rait la val­lée d’une lumière si faible qu’elle n’é­clai­rait rien, qu’elle ne fai­sait que rendre l’obs­cu­ri­té plus douce, plus habitable.

Le Stan­ley Hotel dormait.

Ses cent qua­rante chambres fer­mées, ses cou­loirs déserts, ses housses blanches, ses portes éti­que­tées. Son bar vide, son res­tau­rant vide, sa salle de bal vide. Sa salle de concert où le Stein­way atten­dait sous sa housse noire, les touches blanches et noires ali­gnées dans le noir, immo­bile, silen­cieux, repu.

Et quelque part sur la route entre Estes Park et Boul­der, une Coc­ci­nelle jaune des­cen­dait dans la nuit vers le monde d’en bas, avec un homme et une femme et un car­net à en-tête du Stan­ley Hotel dans la poche arrière d’un jean, et dans ce car­net des mots qui n’é­taient pas encore un livre mais qui le devien­draient, des mots grif­fon­nés dans une cui­sine d’hô­tel à trois heures du matin par un homme de vingt-sept ans qui avait peur de ce qu’il avait vu et qui écri­rait sa peur, qui en ferait un livre, qui don­ne­rait à cet hôtel et à cet homme et à cette nuit une exis­tence que la réa­li­té seule n’au­rait jamais pu leur don­ner — parce que la réa­li­té est ce qui se passe, mais la lit­té­ra­ture est ce qui reste.

Et l’hô­tel le savait.

*

Le Stan­ley Hotel existe. Ver­non Cald­well n’existe pas.

Ste­phen et Tabi­tha King ont séjour­né au Stan­ley Hotel fin octobre 1974. 

The Shi­ning a été publié en 1977.

Flo­ra Stan­ley joue tou­jours du piano.

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