Couleurs de l’automne intérieur. Un automne avec James Lee Burke (et avec les autres)

Couleurs de l’automne intérieur. Un automne avec James Lee Burke (et avec les autres)

Couleurs de l’automne intérieur

Un automne avec James Lee Burke

L’après-11 novembre

11 novembre, on commence à entrer dans le dur. L’automne ne se cache plus, la lumière rasante du soleil disparaît à 14h30 derrière le toit de la maison des voisins, laissant ainsi le jardin dans une semi-ombre terrifiante, qui dit aussi que les beaux jours sont derrière nous. J’ai profité de mon samedi pour ramasser les premières feuilles d’érable, nettoyer les massifs et rentrer les toiles des hamacs. Les alocasias ont trouvé refuge à la place qu’ils avaient cédé près des fenêtres, afin de passer un hiver serein.

On dit que l’automne indien dure longtemps sous les latitudes canadiennes. Si j’en crois la carte des couleurs automnales au Québec, la saison est déjà terminée. Etonnamment, ici, l’automne se prolonge, les feuilles ne sont pas encore toutes tombées. Le marronnier de la résidence d’en-face a terminé de catapulter ses fruits sur les voitures garées en-dessous et ses feuilles palmées ont depuis bien longtemps commencé à griller, victimes de la sécheresse ; elles n’ont pas eu le temps de prendre leurs belles teintes. Mon érable est encore bien vert, tirant vers un jaune doré léger, tandis que mon sumac flamboie de vives teintes rouges. Dans la résidence, de beaux grands arbres tirent sur le jaune d’or, et pendant ce temps-là, sur les feuilles persistantes des métakés (pseudosasa japonica) et du magnolia grandiflora, ruissèlent les gouttes d’eau que la pluie fine vient déposer sur une nature dégoulinante.

On entre bien dans le dur. Il n’y a plus beaucoup de place pour le doute, ni pour la lumière. C’est à se demander si les arbres ne perdent pas leurs feuilles pour laisser place à la lumière. Il n’en demeure pas moins que l’automne est une saison superbe, qui prépare à la rigueur de l’hiver.

Claire-Fontaine, New-Brunswick. Photo © Shawn Harquail

Une saison intérieure

Je profite de mon intérieur douillet, des petites lumières que j’allume en pleine journée pour apporter un peu de gaité tandis que dehors il pleut depuis que je me suis levé ; il semblerait que ça ne veuille pas s’arrêter de tomber, mais peu importe, je n’avais pas décidé de sortir.

Je suis en train de relire Le brasier de l’ange (Burning angel) de James Lee Burke. Resté trop longtemps sur ma table de nuit sans avoir été ouvert, il a pris le moisi, je ne me rappelais plus le début ; en le relisant, des tournures de phrases entières me reviennent en mémoire, des noms de personnages, des situations que je pensais venir de ses ouvrages précédents. James Lee Burke, c’est un écrivain de polars d’une grande justesse, dont la manière de raconter a la fluidité d’un grand écrivain américain, le tout servi par une traduction digne et fidèle. L’écriture est toujours en tension, comme écartelée au-dessus du vide, et donne envie à chaque page de continuer l’aventure, dans une Louisiane électrique et ravagée par un mal fiévreux.

Puis se produit quelque chose qui vous rappelle que nous avons tous dégringolé du même arbre.
Imaginez un homme enfermé dans un coffre de voiture, les poignets attachés dans le dos, il a le nez qui coule à cause de la poussière et des épais relents d’huile de la roue de secours. Les feux stop de la voiture s’allument, illuminant brièvement l’intérieur du coffre, puis la voiture s’engage sur une route de campagne et les gravillons claquent comme des coups de carabine sous les ailes. Mais un changement se produit, un coup de chance auquel l’homme n’arrive pas à croire : la voiture rencontre une ornière, le loquet du coffre se libère mais reste accroché de façon à ce que la porte ne se redresse pas brutalement dans le rétroviseur du conducteur.
L’air qui s’engouffre par l’ouverture sent la pluie, les arbres et les fleurs mouillés ; l’homme entend des centaines de grenouilles qui coassent à l’unisson. Il se prépare, appuie la semelle de ses tennis contre le loquet, le libère, puis il roule par-dessus le rebord du coffre, dégringole en se cognant au pare-choc et rebondit comme un pneu en caoutchouc au milieu de la route. Sa poitrine se vide de son souffle et un long sifflement, comme l’on venait de la faire tomber d’une grande hauteur ; les pierres arrachent des morceaux de chair à son visage, lui entaillent les coudes comme à la meule, y laissant des ronds rouges de la taille de dollars d’argent.
Trente mètres plus loin, la voiture s’est immobilisée après un dérapage, la porte du coffre battant l’air. L’homme ligoté patauge au travers des typhas jusqu’au creux d’un marigot en bordure de la route, les jambes entravées par les filaments de jacinthes mortes sous la surface, la vase se referme autour de ses chevilles comme du ciment mou.
Devant lui, il voit les bouquets inondés de cyprès et de saules, la couche d’algues vertes sur l’eau morte, les ombres qui l’enveloppent et le protègent comme une grande cape. Les filaments de jacinthes lui font l’effet de fils de fer autour de ses jambes ; il trébuche, tombe sur un genou. Un nuage marron de champignons de vase l’entoure. Il avance, péniblement, trébuche encore, tirant sur la corde à linge qui lui noue les poignets, le cœur en train d’exploser dans sa poitrine.
Ses poursuivants sont sur ses talons maintenant ; son dos le tire et tressaute comme si on en avait arraché la peau à la pince. Puis il se demande si le hurlement qu’il entend sort de sa propre gorge ou de celle d’un ragondin tout là-bas sur le lac.
Ils ne tirent qu’une seule balle. Elle le traverse comme un pieu de glace, juste au-dessus du rein. Lorsqu’il ouvre les yeux, il est sur un banc de sable, allongé sur un tapis de branches de saules écrasées, les jambes dans l’eau. Le bruit de la détonation du pistolet résonne encore à ses oreilles. L’homme qui patauge en avançant vers lui n’est qu’une silhouette, la cigarette aux lèvres.

La lumière revient un peu sur les coups de midi, la pluie s’est arrêtée et la course des nuages chasse les plus épais, les plus chargés. Il est temps pour moi de reprendre ma lecture… J’ai retrouvé toute la série des livres de Dave Robicheaux, j’ai réinstallé sur mon PC de bureau un vieux jeu auquel je jouais à la fin des années 90 grâce à un émulateur et une machine virtuelle, j’ai comme l’impression de bidouiller avec mon PC comme je le faisais il y a vingt ans, j’écoute ma playlist islandaise en buvant du thé dans lequel je trempe des biscuits à la cannelle pendant que d’autres se caillent les meules sous la pluie, raides comme des piquets… Je pense aux morts de ma famille, que, contrairement à beaucoup d’autres, je connais parce que j’ai pris le temps d’interroger mes grands-parents, depuis mon intérieur douillet. Je connais chacun de mes arrières-grands-parents et leurs faits d’armes en 14-18, parce que j’ai la mémoire vive. En fait, je vis ma nostalgie en recréant des ambiances, avant d’oublier comment c’était d’être nostalgique…

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Citizenfour. Quelques jours avec Edward Snowden

Citizenfour. Quelques jours avec Edward Snowden

Citizenfour

Quelques jours avec Edward Snowden

La surveillance de masse

C’est un matin comme les autres, ensoleillé et froid, en plein cœur de l’automne. Il fait 6°C dehors et les jours prochains promettent d’être plus froids encore et pluvieux ; ceci me crie à la figure la promesse de moments passés dans la chaleur de mon intérieur. J’écluse mes livres. La pile de livres à lire s’étire en hauteur comme les galeries toujours plus hautes d’une termitière, construction factice dont je finis par demander si tout cela va s’arrêter un jour. Une de mes dernières acquisitions ; Mémoires vives, par un certain Edward Snowden. Rien que le fait d’écrire ces mots sur une page web, malgré sa faible diffusion, signifie d’entrée de jeu que je suis impliqué dans un système de surveillance dont je n’ai même pas idée. Snowden, je ne m’y étais jamais vraiment intéressé, je savais à peine qui c’était, un Américain pas tout à fait tranquille, blafard, un informaticien à lunettes qui, parce qu’il avait une couverture médiatique hallucinante, devait forcément avoir fait quelque chose de mal… Quelques lignes, la reproduction de quelques phrases tirées du journal intime de Lindsay Mills, sa compagne, étalées dans les pages du magazine Society, m’ont donné envie de lire ce livre sur un sujet pour lequel je n’avais a priori aucun espèce d’attirance, et surtout, qui n’a jamais véritablement titillé ma méfiance.

Quelques jours m’ont suffi à lire ce livre d’une grande pureté. Les mots de Snowden résonnent encore alors que je viens de poser le livre, dont j’ai englouti le contenu comme un enfant boulimique. Je regarde dehors, le soleil qui glisse sur les feuilles dorées de l’eucalyptus, et je me demande ce qui a bien pu se passer pour qu’on en arrive là et pour, au final, qu’on se soit laissé faire. Il n’est pas question d’être paranoïaque, mais simplement conscient que notre vie électronique ne nous appartient pas. Elle ne nous a en fait jamais appartenu.

Snowden qui a vécu les prémices d’Internet se pose la question de savoir ce qui a fait que cet outil libre qu’était le réseau mondial a pu tomber entre les mains de la NSA et des autres organes étatiques de surveillance dans le monde. Toutes les traces que nous y avons laissées existent pour toujours, impossibles à récupérer, impossibles à effacer. Les trois instructions lire, écrire, exécuter, excluent de facto une quatrième qu’on pense exister également : effacer. En informatique, rien n’est jamais effacé, et même si votre ordinateur tente de vous en convaincre en vous demandant de confirmer plusieurs fois que vous êtes en train de tirer un trait sur ce que vous venez de créer, il n’en est rien. Effacer ses traces est pratiquement impossible, cela signifie peut-être que l’on est en train de disparaître soi-même.

Mais ça n’aurait fait que rendre encore plus destructeurs certains préceptes qui gouvernent la vie sur Internet, à savoir que personne n’a le droit de commettre une erreur et que si jamais cela arrive, il en sera tenu responsable jusqu’à la fin de ses jours. Or, je n’avais pas envie de vivre dans un monde où tous devraient faire semblant d’être parfait, car ce serait un endroit où ni mes amis ni moi n’aurions notre place. Effacer ces commentaires revenait à effacer ce que j’étais, d’où je venais, et jusqu’où j’étais allé. Renier ce que j’avais été autrefois m’aurait conduit à ôter toute valeur à ce que j’étais devenu.

Tokyo. Photo © B. Lucava

Tokyo et les métadonnées

Snowden est tour à tour un bon petit soldat, sous-traitant, membre externe d’un organe d’état, employé d’une boîte d’informatique ayant pignon sur rue et dont vous possédez peut-être un exemplaire (Dell), commercial, administrateur réseau. En réalité, il est membre du contre-espionnage, à la solde de l’État américain et victime à son insu d’une gigantesque machination dont il est lui-même l’architecte. Il passe par toutes les strates qui lui permettent de comprendre que la mission qu’on lui a confiée n’est ni plus ni moins que participer à la fabrication d’un gigantesque système de surveillance globale qui collecte toutes les traces électroniques à travers Internet et dont n’importe qui pourrait se servir pour rendre n’importe qui d’autre coupable de n’importe quoi. Mais on n’est plus en train de parler du système ECHELON, on est bien au-delà. Pour bien comprendre de ce dont il est question, il faut comprendre que ce n’est pas tant le contenu des données électroniques qui intéressent ceux qui ont décidé de mettre en place cette surveillance, mais les données qui en permettent le transport ; les métadonnées… Snowden se trouve alors à Tokyo et nous explique avec une clarté biblique à quel point nous sommes vulnérables.

Je veux parler des informations qui ne sont pas dites ni écrites mais qui permettent néanmoins de révéler un contexte plus large et des modèles de comportements. […] Imaginons que vous téléphoniez à quelqu’un depuis votre portable. Les métadonnées peuvent alors inclure la date et l’heure de votre conversation, la durée de l’appel, le numéro de l’émetteur, celui du récepteur, et l’endroit où l’un et l’autre se trouvent. Les métadonnées d’un e-mail peuvent indiquer le genre d’ordinateur utilisé, le nom de son propriétaire, le lieu depuis lequel il a été envoyé, qui l’a reçu, quand il a été expédié et quand il a été reçu, qui l’a éventuellement lu en dehors de son auteur et de son destinataire, etc. Les métadonnées peuvent permettre à celui qui vous surveille de connaître l’endroit où vous avez passé la nuit et à quelle heure vous vous êtes réveillé ce matin-là. Elles permettent de retracer ce que fut votre parcours dans la journée, combien de temps vous avez passé dans chaque endroit visité et avec qui vous avez été en contact. […] Vous ne contrôlez pas, ou à peine, les métadonnées que vous générez automatiquement. C’est une machine qui les fabrique sans vous demander votre participation ni votre autorisation, et c’est aussi une machine qui les recueille, les archive et les analyse. A la différence des êtres humains avec qui vous communiquez de votre plein gré, vos appareils ne cherchent pas à dissimuler les informations privées et n’utilisent pas de mots de passe par mesure de discrétion. Ils se contentent d’envoyer un ping à l’antenne-relais la plus proche à l’aide de signaux qui ne mentent jamais.

TITANPOINTE, le bunker de la NSA en plein cœur de New-York. Lire l’article sur The Intercept

La TURBULENCE

Quelque chose me rend un peu nerveux à la lecture de ces mots. Je n’ai pas à proprement parler la sensation d’être épié. Je ne suis pas plus inquiet que ça à l’idée que la webcam de mon PC portable puisse être contrôlée à distance par quelqu’un qui voudrait voir ce que je fais en écrivant ces mots et en buvant mon café, parce qu’en réalité, je ne pense pas être l’objet des attentions particulières des services de contre-espionnage… Toutefois, je me rends compte que ma vie est consignée sur des serveurs à qui je n’ai pas donné l’autorisation de stocker ces informations. En regardant “mes trajets” sur Google maps, je sais que tous mes trajets sont consignés. Le GPS, même si je n’utilise pas d’itinéraire particulier, est en capacité de me dire si je suis rentré chez moi par la rue Gabriel Péri ou la rue Pasteur, à quelle heure je suis arrivé sur les hauteurs de Magnanville ce jour où il pleuvait des cordes et si la photo de ce champignon dont je ne connais même pas le nom a bien été prise près de l’étang Godard dans la forêt de Montmorency. Des données anodines, mais qui sont archivées. Depuis longtemps. Tout un pan de ma vie stocké sur des ordinateurs dont je ne connais pas l’emplacement. Tout ceci commence à me faire peur. Pourtant, je n’ai pas la sensation d’être un criminel mais savoir que je suis surveillé à mon insu me laisse penser que je pourrais potentiellement l’être alors que je n’en ai pas spécialement envie…

Pour bien comprendre les risques encourus, personne mieux que Snowden peut nous expliquer ce qui se passe exactement et pour cela, il nous explique comment fonctionne TURBULENCE, une arme de confiscation massive.

Imaginez-vous assis devant un ordinateur, alors que vous êtes en train de vous rendre sur un site web. Vous ouvrez votre navigateur, tapez un URL, et appuyez sur la touche “entrée”. L’URL est une requête, et cette requête est envoyée vers son serveur de destination. Mais quelque part, au cours de son voyage, avant que la requête ne parvienne à son serveur, elle devra passer à travers TURBULENCE, l’une des armes la plus puissantes de la NSA.

Plus spécifiquement, votre requête passera par plusieurs serveurs noirs empilés les uns sur les autres, d’à peu près la taille d’une bibliothèque à quatre rayonnages. Ces serveurs sont installés dans des salles spéciales au sein de bâtiments appartenant aux plus grands opérateurs télécoms privés dans des pays alliés, ainsi que dans des ambassades  et des bases militaires américaines. […]

Si TURMOIL décide que votre navigation est suspecte, il transmet l’info à TURBINE, qui redirige votre requête vers les serveurs de la NSA ; là-bas des algorithmes décident quel programme – quel logiciel malveillant, ou malware – de l’agence va être utilisé contre vous. […] Les programmes choisis sont renvoyés à TURBINE qui les injecte dans le trafic et vous les refile en même temps que le site web que vous cherchiez à visiter. Et voilà le résultat : vous avez eu le contenu que vous vouliez, avec la surveillance dont vous ne vouliez pas, le tout en moins de 686 millisecondes. Et complètement à votre insu.

Une fois que les programmes sont sur votre ordinateur, la NSA n’a plus seulement accès à vos métadonnées mais également à toutes vos données. Désormais votre vie numérique lui appartient entièrement.

Bon. Pas vraiment rassurant tout ça. Cela me pose la question de savoir si je n’ai pas, tout au long de ma vie numérique, quelque peu déconné, à chercher des informations sur tel homme politique, tel dissident chinois, tel président de la république américaine à la chevelure orange… Et du coup, existe-t-il dans mon ordinateur un logiciel qui pirate toutes mes métadonnées pour en organiser la collecte dans un datacenter d’Amazon et permettre ainsi à un agent traitant de la NSA de savoir tout ce qui se passe dans ma maison… ? Je vais me refaire un café.

Disclosure

Snowden n’est pas qu’un geek asocial qui aurait fait fuiter des informations pour se tailler tranquillement une carrière de stature internationale mise en lumière par quelques journalistes un peu aventureux… On ne le sait peut-être pas, mais les révélations dont il est l’auteur ont eu pour effet de faire condamner la NSA qui a outrepassé ses droits et d’encadrer les procédures de surveillance. Aujourd’hui, Edward Snowden vit en exil à Moscou, après avoir vécu quelques temps à Hong-Kong d’où il a pu faire ses révélations dans une chambre d’hôtel aveugle, le teint blafard et les vêtements froissés, entouré de quelques reporters qui ont décidé de porter sa parole au grand public. Il paie chèrement ses révélations, les autorités américaines au cul et la peur au ventre. La France vient de refuser de lui donner asile, certainement par peur de froisser un président américain qui le considère toujours comme un criminel. Si on peut constater aujourd’hui que les lanceurs d’alerte ne bénéficient d’aucune protection et que leur vie dépend d’états qui souhaitent plus ou moins offrir l’asile, Snowden donne l’exemple, car il n’a pas hésité à oser sacrifier sa vie, celle de ses parents et de sa compagne, pour une cause qu’il jugeait juste et dont la révélation a eu des effets. Il n’en reste pas moins que cela pointe autre chose… dont il faut toujours être conscient.

Si, à un moment ou à un autre au cours de votre lecture de ce livre, vous vous êtes arrêté un instant sur un terme en désirant le clarifier ou l’approfondir, et vous l’avez tapé dans votre moteur de recherche – et si ce terme est d’une manière ou d’une autre suspect, comme XKEYSCORE, par exemple – alors félicitations : vous êtes dans le système, victime de votre propre curiosité.
Même si vous n’avez fait aucune recherche sur Internet, tout gouvernement un peu curieux pourrait aisément découvrir que vous avez lu ce livre. Ou du moins que vous le possédez, que vous l’ayez téléchargé illégalement ou que vous ayez acheté un exemplaire papier en ligne, ou encore que vous en ayez fait l’acquisition dans une librairie en dur, en payant par carte.

Autant dire qu’en écrivant ce billet, avec toutes les requêtes que j’ai lancées dans mon navigateur – même si j’ai utilisé le navigateur TOR et le moteur de recherche DuckDuckGo – pour me renseigner sur les opérations secrètes renseignées dans ce livre, les sigles, les noms des personnes impliquées, journalistes, avocats, les lieux où se trouvent les bases de la NSA et les articles de presse consacrés à l’affaire, je suis déjà quasiment certain d’être au cœur d’un certain type de surveillance. Ainsi que vous, qui êtes en train de blêmir en lisant ce billet… Il est déjà trop tard.

A l’instant même où j’écris ces mots, je reçois un mail de Google qui m’informe que, parce que j’ai demandé à ce que ce soit configuré de telle sorte, je reçois ma timeline d’octobre, c’est-à-dire le rapport circonstancié de mes déplacement le mois dernier. Ainsi j’ai fait 746 kilomètres en transports (beaucoup plus je pense en réalité), je me suis rendu à Vincennes (au zoo, avec mon fils) et à Chennevières-sur-Marne. J’ai enregistré 49 lieux dans 23 villes, etc. Le mail vient de Moutain View, Californie. A moi de décider de quelle surveillance j’ai envie…

Le livre d’Edward Snowden, Mémoires vives, vient de paraître au Seuil (septembre 2019), traduit de l’anglais par Etienne Ménanteau et Aurélien Blanchard.

Le film de Laura Poitras, Citizenfour, troisième volet de sa fresque post-11 septembre (avec My country, my country et The oath), tourné en 2014, est disponible dans son intégralité sur Archive.org, en version originale non sous-titrée.

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Requiem pour Katrina : lorsque la digue se rompt

Requiem pour Katrina : lorsque la digue se rompt

Requiem pour Katrina

Lorsque la digue se rompt

Un conte de la volonté de Dieu

C’est un mot qui n’a pas besoin d’être traduit pour être compris… Levee… En anglais, c’est une digue, même si dans les traductions en français de la série des Dave Robicheaux écrits par James Lee Burke, le mot levee est traduit par levée… Ce qui convient assez bien. En tout cas, moi, j’adhère…

Tout commence par un échange, je te donne une chanson d’Arno qui parle d’Oostende, et tu me donnes un titre de Terence Blanchard, Wading through… ça tombe apparemment sous le sens, mais rien n’est autant fortuit que cette rencontre. Je n’écoute pas le titre tout de suite, je me le garde sous le coude comme pour le laisser maturer un peu. L’album s’écoute tout seul, même si quelques sonorités sont parfois un peu rudes, un peu ardues. L’album A tale of God’s will, est sorti chez Blue Note et dès la première écoute, je me rends compte que je suis face à quelque chose d’exceptionnel, une album d’une superbe qualité, bien équilibré et recherché. On me confie que c’est la bande originale d’un documentaire de Spike Lee datant de 2006, sur les ravages de l’ouragan Katrina, When the Levees Broke: A Requiem in Four Acts. Là aussi, je n’ai jamais entendu parlé de ce documentaire. A ce jour, je n’ai pas encore réussi à le visionner dans une version de bonne qualité, préférant m’abstenir que de me coltiner une vieille copie à la définition plus qu’approximative. When the levees broke…

Il suffit d’écouter quelques minutes, ou même les 8 minutes de ce superbe morceau pour imaginer ce à quoi on peut s’attendre. L’ambiance de l’album décrit tout à la fois quelques fondamentaux de la Nouvelle-Orléans mais également quelque chose de tragique inhérent aux événements.

Lorsque la digue se rompt

On connaît plus ou moins bien l’histoire de cette tragédie qui a dévasté La Nouvelle-Orléans et ses environs en 2005 après la rupture des digues et du 17th Street Canal, et ce qu’en a fait Spike Lee a fait écho en moi avec un morceau de musique que je n’avais pas écouté depuis des lustres, When the levee breaks, sur le quatrième album de Led Zeppelin (IV). En me renseignant un peu, je m’aperçois que la chanson de Led Zeppelin est en réalité une reprise très largement remaniée d’une chanson écrite 1929 par deux stars du Delta Blues, Kansas Joe McCoy et Memphis Minnie, qui écrivirent cette chanson, comme beaucoup d’autres à l’époque pour raconter la grande crue du Mississippi de 1927. Histoire de se faire plaisir, on peut écouter ici la version originale… Mais aussi une reprise du titre de Led Zeppelin par Zepparella… surprenant, parce que vraiment fidèle.

If it keeps on rainin’, levee’s goin’ to break
If it keeps on rainin’, levee’s goin’ to break
When the levee breaks I’ll have no place to stay
Mean old levee taught me to weep and moan
Lord mean old levee taught me to weep and moan
It’s got what it takes to make a mountain man leave his home
Oh well, oh well, oh well
Don’t it make you feel bad
When you’re tryin’ to find your way home
You don’t know which way to go?
If you’re goin’ down South
They got no work to do
If you don’t know about Chicago
Cryin’ won’t help you prayin’ won’t do you no good
Now cryin’ won’t help you prayin’ won’t do you no good
When the levee breaks mama you got to move
All last night sat on the levee and moaned
All last

Lake Pontchartrain. Photo © Christian Banck

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Roscoe Chenier, le cousin bluesman

Roscoe Chenier, le cousin bluesman

Premier volet du Carnet Cajun : Cousin éloigné de Clifton Chenier, Roscoe Chenier est un bluesman à la voix grave et puissante, un homme discret qui à la fin de sa vie portait d’amples costumes extravagants, brillants comme ses chemises. Toujours élégamment vêtu de pantalons de costumes, chemisettes blanches et cravates noires, il a une réputation de ne pas être une personne très expansive, comme si sa musique lui avait permis d’exprimer tout ce qu’il avait à l’intérieur. Né en 1941 à Opelousas, Louisiane, il est décédé en 2013 et n’a eu une carrière de bluesman que dans le périmètre des États-Unis, raison pour laquelle on le connait peu ici. Il est surtout connu pour un titre remarquable datant de 2006, Bad Luck, repris comme un classique du genre. Caractéristique du swamp blues (blues du marécage), ce sont des sonorités lourdes jouées sur les graves de la guitare, sur un rythme lent et pesant. Plus qu’un son louisianais, le titre fait penser à une litanie indienne, aidée par les percussions, lentes elles aussi…

[audio:badluck.xol]

Waiting for tomorrow- Roscoe Chenier

 

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Les z’haricots sont pas salés

Les z’haricots sont pas salés

L’été se prête à toutes les fantaisies. Ayant pris sous le bras quelques livres de James Lee Burke, dont le héros Dave Robicheaux habite La Nouvelle Ibérie (New Iberia), en plein cœur de la Louisiane, je m’amuse à écouter pour accompagner mes lectures de ces musiques qui sont comme des complaintes, tantôt gaies, tantôt tristes, un peu rustres la plupart du temps, mais qui ont toutes pour caractéristique de parler de cette Louisiane si haute en  couleurs. Cette partie du monde est chargée d’histoire pour plusieurs raisons.

D’abord, elle fut le réceptacle d’un immense exode qui vit se déplacer des familles entières venues d’Acadie, province canadienne alors peuplée des premiers colons français arrivés sur le continent, lors du Grand Dérangement au milieu du XVIIIème siècle. Les Acadiens, francophones, s’installent alors dans la dernière terre où le français est parlé sur le continent, mais à cette époque devenue possession espagnole ; la Louisiane, qui, ne l’oublions pas, porte le nom du roi Français Louis XIV. Ces Acadiens, avec le temps, prendront un nom bien particulier qui les distinguera par la suite de leurs ancêtres. La prononciation acadienne du mot acadien donne par anglicisme acadjonne. Par aphérèse et adoucissement, le mot Acadien s’est transformé en Cadien, puis Cajun. Le terme existe toujours aujourd’hui et désigne une large communauté francophone disséminée sur le territoire américain et répartis entre la Louisiane, le Texas et le reste des États-Unis. On estime aujourd’hui à presque 600 000 individus la population d’origine cadienne. S’il peut paraître étrange d’entendre parler un français un peu rustre en plein cœur du pays sudiste, il faut bien avoir à l’esprit que cette culture très particulière est en train de s’éteindre. Au début du XXème siècle, le Français cadien était encore une langue nettement parlée et transmise, et la plupart des locuteurs étaient des locuteurs uniques, ne parlant que français. Aujourd’hui, les Cajuns sont bien évidemment bilingues, et beaucoup d’entre eux délaissent le français au profit de l’anglais.

Le second événement qui marque l’histoire du pays cajun, c’est la guerre de Sécession, qui vit emporter dans la tourmente les planteurs cadiens qui, on s’en doute, ne se trouvaient pas du bon côté de la barrière et finirent pour la plupart exécutés. Mettant le pays à feu et à sang et ruinant les exploitations agricoles de la région, la guerre civile américaine ne doit pas faire oublier que la Louisiane est en plein cœur du sud sudiste, en plein pays confédéré qui n’hésite que rarement à arborer le drapeau rouge à croix bleue, symbole ségrégationniste toujours pas abdiqué et qui lie dans un joyeux désordre esclavagisme, racisme, ségrégation, suprématie blanche et Ku Klux Klan…

En dernier ressort, l’ouragan Katrina en 2005 en a terminé de ruiner la Nouvelle-Orléans et la région. 1500 morts, 150 000 sinistrés. La Nouvelle-Orléans a perdu aujourd’hui près de 30% de sa population, chassée par le désespoir et l’incurie de l’État dans la gestion de la crise sanitaire et humaine. Autre fait étrange, la population de la Nouvelle-Orléans, poumon du pays cajun, diminue quasiment de moitié entre 1960 et aujourd’hui. C’est également une des villes les plus peuplées par des Afro-Américains, avec, au dernier recensement en 2000, 67% de la population d’origine afro-américaine.

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Photo © Billy Metcalf

La Nouvelle-Orléans, capitale de la région, haut-lieu de l’identité française d’Amérique, mais pas tout à fait pays cajun. Ici on ne parle pas de comtés mais de paroisse (parish), mais le pays cajun, c’est le bayou et surtout la mèche, la côte du Golfe du Mexique, l’ancien territoire indien des Houmas. Le pays cajun, c’est aujourd’hui un territoire qui s’étend du lac Sabine à l’ouest à la Pearl River à l’est et à la ville de Bâton Rouge au nord, qui comprend les villes (aux terribles accents français ou indiens) de Lafayette, Lake Charles, Saint Martinville, Houma, Opelousas, Thibodaux ou Abbeville, et tout autour du Lac Pontchartrain.

Le mot cajun est un terme péjoratif, dont les Cajuns eux-mêmes se sont emparés comme marque de fabrique. De la même manière, les nordistes appelaient affectueusement les Cadiens les coonass, c’est-à-dire littéralement les “culs de ratons laveurs”, terme qui, on s’en doute, n’a rien de flatteur. En réaction, les coonasses ont créé un autocollant RCA (registered coon-ass), certifiant leur origine et la fierté d’être, en quelque sorte, des culs terreux (je me permets cette petite incartade linguistique, car étant moi-même pour moitié d’origine bretonne, je sais ce que c’est que de se faire traiter de péquenot, ou, dans une autre version propre à la situation, de plouc). Il est intéressant de voir à quel point le mot coonass est proche du français connasse… car en réalité, si l’analogie avec le racoon (raton) s’est faite naturellement, l’origine du mot est bien celle-ci. Les Cajuns sont donc bien des connasses… et fiers de l’être.

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Photo © Phillip Hendon

Aujourd’hui, cette culture un peu particulière est parfaitement méconnue et trop souvent entachée de clichés. C’est la raison pour laquelle j’ai décidé d’ouvrir une nouvelle partie de mon blog, dédiée à la culture cajun et à d’autres aspects de la Louisiane, aux Créoles de Louisiane, en commençant par la musique. Cette nouvelle section s’appelle tout simplement Carnet Cajun.

Si on connait le blues, sait-on réellement que le blues qu’on joue à Chicago n’a rien à voir avec celui de la Nouvelle-Orléans, qu’on appelle Louisiane Blues, ou même Swamp Blues (blues du marécage) ? Et quid du Zydeco ? Voici la vraie musique louisianaise et cajun. Zydeco (prononcer Zaï-dico) vient directement du français et n’est que la version déformée, liée au pluriel et anglicisée du mot haricot. Clifton Chenier, un des plus grands représentants de la musique zydeco (ou zarico) chanta cette chanson qui donna son nom au style ; les haricots sont pas salés. Chanson, qui laisse supposer que celui qui l’a écrit n’avait pas suffisamment d’argent pour mettre de la couenne dans ses haricots pour les saler. Style un peu rustique, musique jouée de préférence avec des instruments aux accents bien connus par cheu nous (violon, accordéon), l’instrument réellement caractéristique en est le frottoir (plaque en métal autrefois utilisées pour laver les vêtements au lavoir — mon arrière-grand-mère en avait un en bois — qu’on fait résonner avec des dés à coudre).

Si tout au long de cette aventure que je vous propose aujourd’hui vous avez comme la sensation d’entendre quelque chose qui ressemble à ce qu’on appelle la country music (et qui personnellement me sort par les yeux), dites-vous bien qu’il y a en une qui est à l’origine de l’autre. En effet, la culture cajun s’est développée jusqu’au Texas, raison pour laquelle la country est fortement inspirée de cette musique traditionnelle un peu gauche qu’est le zydeco.

Thibodeaux's Louisiana Cajun Foods

Partons donc au pays des zaricos, du bayou et de la mèche, des cyprès et de la barbe espagnole, des sandwiches torpilles aux crevettes et aux huîtres, pour en apprendre un peu plus sur nos cousins Cadiens, Cajuns, Coon-asses, Cadjines ou Cayens, sur cette culture qui décline et qui mérite qu’on la connaisse un peu mieux. On en profitera pour faire des détours par cette langue qui par bien des aspects mérite qu’on l’apprécie.

Je vous laisse apprécier les paroles et la musique du titre Les haricots sont pas salés :

Eh, maman,
Eh, maman,
Les haricots sont pas salés,
Les haricots sont pas salés.

T’au volé mon traîneau,
T’au volé mon traîneau,
Garde hip et taïaut,
Les haricots sont pas salés.

T’as volé mon gilet,
T’as volé mon chapeau,
Garde hip et taïaut,
Les haricots sont pas salés.

 

Photo d’en-tête © Billy Metcalf

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