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Le Petit Paris

Le Petit Paris

Cha­pitres 6 à 10

CHA­PITRE 6

MACHINES-OUTILS

Klaus Weid­mann fit son entrée dans la vie d’É­mile le len­de­main, au petit-déjeu­ner, avec la dis­cré­tion d’un cou­rant d’air et la pré­ci­sion d’une horloge.

Il était déjà assis quand Émile des­cen­dit — à une table pour deux, près de la fenêtre, avec un jour­nal alle­mand plié à côté de son assiette et un café noir qu’il ne buvait pas. La qua­ran­taine avan­cée, le visage maigre, angu­leux, des yeux d’un bleu très pâle — presque gris — qui avaient cette qua­li­té par­ti­cu­lière de cer­tains regards nor­diques : ils sem­blaient vous voir de très loin, comme à tra­vers un ins­tru­ment d’op­tique. Des che­veux châ­tains, clair­se­més, pei­gnés en arrière. Un cos­tume de bonne fac­ture mais sans osten­ta­tion — le cos­tume d’un homme qui ne veut être ni remar­qué ni igno­ré, qui cherche cette zone pré­cise de visi­bi­li­té où l’on existe sans être observé.

Il leva les yeux quand Émile pas­sa devant sa table, et sou­rit. Un sou­rire mesu­ré, cali­bré, le sou­rire d’un homme qui ne sou­rit que lors­qu’il a déci­dé de sourire.

— Mon­sieur de Dor­vières, n’est-ce pas ? dit-il en fran­çais, un fran­çais impec­cable, presque sans accent, juste une légère dure­té sur les consonnes qui tra­his­sait l’al­le­mand en des­sous. Klaus Weid­mann. Nous nous sommes croi­sés hier soir au bar, je crois. Vous permettez ?

Émile ne se sou­ve­nait pas de l’a­voir croi­sé, ce qui était en soi une infor­ma­tion. Un homme qu’on ne remarque pas dans un bar est un homme qui a l’ha­bi­tude de ne pas être remar­qué — c’est-à-dire un pro­fes­sion­nel. De quoi, exac­te­ment, res­tait à déterminer.

— Je vous en prie, dit Émile.

Weid­mann fit signe au ser­veur — et le ser­veur vint immé­dia­te­ment, avec cette promp­ti­tude que les ser­veurs du monde entier réservent aux clients dont ils pres­sentent qu’il vaut mieux ne pas les faire attendre. Émile nota ce détail. La vitesse d’un ser­veur est un indi­ca­teur infaillible du sta­tut réel d’un client — les vrais puis­sants sont ser­vis avant de com­man­der, les faux puis­sants com­mandent avant d’être servis.

— Vous êtes dans les machines-outils, m’a-t-on dit, hasar­da Émile.

Weid­mann eut un petit rire — sec, contrô­lé, comme une note de clavecin.

— Machines-outils, oui. C’est ma cou­ver­ture offi­cielle. Comme « affaires pri­vées » est la vôtre, si je ne m’a­buse. Nous vivons dans un monde de cou­ver­tures, Mon­sieur de Dor­vières. Le tout est de savoir les­quelles sont lavables.

Émile ne cil­la pas. Cet homme venait de lui signi­fier, en une phrase, qu’il savait que les « affaires pri­vées » d’É­mile étaient aus­si réelles que ses propres « machines-outils ». C’é­tait soit une menace, soit une invi­ta­tion. La dif­fé­rence, avec les Alle­mands, était sou­vent académique.

— La Rou­ma­nie est un mar­ché inté­res­sant pour les machines-outils, dit Émile, jouant le jeu.

— La Rou­ma­nie est un mar­ché inté­res­sant pour tout, dit Weid­mann. C’est un pays riche — du pétrole, du blé, du bois, des miné­raux. Le pro­blème, c’est qu’il est riche comme un homme qui a de l’or dans ses poches et des loups autour de lui. L’or l’empêche de cou­rir, et les loups le savent.

Il but une gor­gée de café. Ses mains étaient longues, fines, des mains de pia­niste ou de chi­rur­gien — des mains qui savaient mani­pu­ler des choses délicates.

— Vous connais­sez Enes­co ? deman­da-t-il soudain.

— Le compositeur ?

— Le vio­lo­niste. Le com­po­si­teur aus­si, bien sûr, mais sur­tout le vio­lo­niste. J’ai eu le pri­vi­lège de l’en­tendre jouer à l’A­thé­née rou­main, en face — la Sonate numé­ro trois de Bee­tho­ven, le Prin­temps. Un moment… com­ment dire… un de ces moments où la musique cesse d’être de la musique et devient autre chose. De la lumière, peut-être. C’est un pays qui pro­duit de la lumière, Mon­sieur de Dor­vières. C’est ce qui rend tout le reste si triste.

Il y avait dans cette phrase une mélan­co­lie si inat­ten­due, si sin­cère, qu’É­mile en fut désta­bi­li­sé. Weid­mann n’é­tait pas un agent froid. C’é­tait un homme culti­vé, sen­sible, qui aimait la musique et qui disait « C’est ce qui rend tout le reste si triste » en par­lant d’un pays que sa propre nation était en train de dévo­rer. C’é­tait pré­ci­sé­ment le type d’homme qu’É­mile avait le plus de mal à situer — pas parce qu’il était opaque, mais parce qu’il était trans­pa­rent, et que la trans­pa­rence, chez un homme de ren­sei­gne­ment, était la forme la plus sophis­ti­quée du camouflage.

Ils par­lèrent pen­dant une heure. De musique, de lit­té­ra­ture, de Paris — Weid­mann connais­sait Paris inti­me­ment, il avait étu­dié à la Sor­bonne dans les années vingt, il citait Valé­ry et Proust avec une aisance qui n’é­tait ni pédante ni déco­ra­tive. Il ne posa aucune ques­tion directe. Il n’es­saya pas de recru­ter Émile, ni de le pié­ger, ni de le mena­cer. Il fut sim­ple­ment char­mant — d’un charme dif­fé­rent de celui d’É­mile, plus sec, plus miné­ral, le charme d’un homme qui n’a pas besoin de plaire mais qui choi­sit de le faire, et qui pour­rait tout aus­si bien choi­sir le contraire.

En se levant, il dit :

— Nous nous rever­rons, Mon­sieur de Dor­vières. L’A­thé­née Palace est un petit monde. Les petits mondes ont cet avan­tage qu’on y retrouve tou­jours les mêmes per­sonnes — et cet incon­vé­nient qu’on n’y échappe jamais.

Il s’é­loi­gna. Émile res­ta assis devant son café refroi­di, et pen­sa deux choses. La pre­mière : cet homme est dan­ge­reux. La deuxième, plus trou­blante : cet homme est inté­res­sant. Et la troi­sième, qu’il ne vou­lait pas pen­ser mais qui s’im­po­sa quand même : dans un hôtel plein de men­teurs, Weid­mann est peut-être le seul qui sait exac­te­ment ce qu’il fait.

Ce qui, pour un escroc, était la pire des nouvelles.

*

Les jours sui­vants furent occu­pés par l’arnaque.

Émile déploya son offen­sive sur Vasi­les­cu avec la patience métho­dique d’un pêcheur à la mouche. Il ne par­lait jamais d’argent le pre­mier — c’é­tait la règle d’or. Il par­lait de la situa­tion, de l’Eu­rope, de l’a­ve­nir incer­tain, et il lais­sait Vasi­les­cu venir à lui, ce que le boyar fit natu­rel­le­ment, parce que la peur est le meilleur rabat­teur du monde.

— Vous savez, Dor­vières, lui dit Vasi­les­cu un soir, au bar, en tor­tillant une bague en or autour de son annu­laire comme on tourne une clé dans une ser­rure, j’ai des terres en Bes­sa­ra­bie. Beau­coup de terres. Et j’ai des liqui­di­tés — pas autant que les gens le croient, les gens croient tou­jours qu’on a plus qu’on n’a, c’est une illu­sion d’op­tique qui tient à la graisse et aux bagues —, mais des liqui­di­tés tout de même. Et je me demande… je me demande si ces liqui­di­tés ne seraient pas plus en sécu­ri­té ailleurs.

— Ailleurs ? dit Émile, avec cette expres­sion d’in­té­rêt poli qui est l’ex­pres­sion la plus lucra­tive du monde.

— En Suisse, par exemple. Tout le monde met son argent en Suisse, non ? Les Suisses sont neutres. Les Suisses sont dis­crets. Les Suisses sont ennuyeux, ce qui, pour une banque, est la meilleure qua­li­té possible.

— Vous avez des contacts en Suisse ?

— Non, dit Vasi­les­cu. C’est bien le pro­blème. On ne peut pas envoyer de l’argent en Suisse par la poste, comme un paquet de loukoums.

Émile hocha la tête. L’ha­me­çon était dans l’eau. Le pois­son tour­nait autour.

— Il se trouve, dit-il len­te­ment, comme si l’i­dée lui venait à l’ins­tant, que j’ai quelques rela­tions dans le domaine ban­caire suisse. Rien de consi­dé­rable — je ne suis pas ban­quier moi-même, vous com­pre­nez —, mais il y a une ins­ti­tu­tion, à Zurich, avec laquelle j’ai tra­vaillé à plu­sieurs reprises. La Banque Hel­vé­tique de Com­merce et d’In­ves­tis­se­ment. Petite, dis­crète. Le genre de mai­son où l’on ne pose pas de ques­tions indis­crètes et où les coffres ont des murs très épais.

Vasi­les­cu le regar­da avec les yeux d’un homme qui vient de voir appa­raître une oasis dans un désert — c’est-à-dire avec un mélange d’es­poir et de méfiance, parce que les oasis, par­fois, sont des mirages.

— Vous pour­riez… faci­li­ter un contact ?

— Peut-être, dit Émile. Lais­sez-moi voir ce qui est pos­sible. Ces choses-là demandent de la délicatesse.

Vasi­les­cu hocha la tête. La déli­ca­tesse, c’é­tait exac­te­ment ce qu’il cher­chait. La déli­ca­tesse et la rapi­di­té — deux qua­li­tés contra­dic­toires qu’É­mile avait appris à simu­ler simul­ta­né­ment, comme un pres­ti­di­gi­ta­teur qui montre une main vide pen­dant que l’autre fait le travail.

L’ar­naque était lan­cée. Encore quelques jours, et Vasi­les­cu mordrait.

Ce qu’É­mile ne voyait pas — parce qu’un escroc ne voit jamais ce qui se passe der­rière lui, occu­pé qu’il est à sur­veiller ce qui se passe devant — c’est que Weid­mann, de l’autre côté du bar, avait obser­vé toute la scène. Pas la conver­sa­tion, qu’il n’a­vait pas pu entendre. Mais le jeu des corps, des regards, des gestes — ce lan­gage muet que les pro­fes­sion­nels du ren­sei­gne­ment lisent comme d’autres lisent un jour­nal. Et ce qu’il avait lu, dans la pos­ture d’É­mile pen­chée vers Vasi­les­cu, dans le hoche­ment de tête du boyar, dans le bal­let des mains et des verres, c’é­tait le des­sin très recon­nais­sable d’une arnaque en cours.

Et Weid­mann sou­rit. Un sou­rire mince, pri­vé, qui ne s’a­dres­sait à per­sonne. Le sou­rire d’un homme qui vient de trou­ver un outil — et un homme de machines-outils sait ce que vaut un bon outil.

CHA­PITRE 7

L’UL­TI­MA­TUM

Le 28 juin, l’U­nion sovié­tique envoya un ulti­ma­tum à la Rou­ma­nie : céder la Bes­sa­ra­bie et le nord de la Buco­vine dans les qua­rante-huit heures, ou faire face à une invasion.

Émile apprit la nou­velle à sept heures du matin, réveillé par un brou­ha­ha qui mon­tait du hall à tra­vers les plan­chers de l’hô­tel — ce même hôtel dont Gri­gore avait dit qu’il trans­met­tait les sons d’un étage à l’autre comme un ins­tru­ment de musique. L’A­thé­née Palace, ce matin-là, jouait une par­ti­tion de panique.

Il s’ha­billa en hâte — mais pas trop en hâte : un vicomte ne des­cend jamais en pyja­ma, même quand le monde s’ef­fondre — et descendit.

Le hall était plein. Pas plein comme un hall d’hô­tel est nor­ma­le­ment plein, avec des gens qui vont et viennent, qui tra­versent, qui attendent. Plein comme une gare est pleine quand le der­nier train va par­tir — avec des gens immo­biles, debout, le visage tour­né vers un point invi­sible, les jour­naux frois­sés dans les poings, les voix qui se che­vau­chaient en rou­main, en fran­çais, en alle­mand, en anglais, dans un brou­ha­ha poly­glotte qui était le bruit même de la catastrophe.

— Les Russes, dit le Prince Dobro­vols­ki, qui était debout au milieu du hall dans son smo­king de la veille, un verre de cham­pagne à la main — à sept heures du matin, le cham­pagne, ce qui don­nait la mesure du désastre. Les Russes veulent la Bes­sa­ra­bie. Comme tou­jours. Les Russes veulent tou­jours ce qui ne leur appar­tient pas. C’est une habi­tude natio­nale. Je le dis en connais­sance de cause — j’ai été russe.

Émile prit un jour­nal — Uni­ver­sul, qu’il ne pou­vait pas lire, puis le Moni­to­rul Ofi­cial en fran­çais, qui titrait en gros carac­tères : ULTI­MA­TUM SOVIÉ­TIQUE. Les mots étaient si gros qu’on pou­vait les lire sans lunettes, ce qui était une atten­tion déli­cate de la part d’un jour­nal qui s’a­dres­sait à des gens dont les mains tremblaient.

Il cher­cha Vasi­les­cu. Il le trou­va au bar, assis devant un verre de țuică — l’eau-de-vie de prune rou­maine, trans­pa­rente et bru­tale, que les pay­sans buvaient au petit-déjeu­ner et que les boyards ne buvaient que quand le monde s’é­crou­lait. Vasi­les­cu avait un visage de cendre. Ses bajoues pen­daient comme des dra­peaux en berne. Ses mains — ces mains baguées, épaisses, qui d’ha­bi­tude sai­sis­saient la vie avec une poigne de pro­prié­taire — étaient posées à plat sur le comp­toir, inertes, comme des ani­maux morts.

— Mes terres, dit-il en voyant Émile. Mes terres en Bes­sa­ra­bie. Deux mille hec­tares. Le blé, les vignes, la mai­son de mon grand-père. Les Russes vont tout prendre. Comme ils prennent tout. Comme ils ont pris à lui — il dési­gna le Prince — et comme ils pren­dront à tout le monde, un jour ou l’autre, parce que les Russes ne s’ar­rêtent jamais.

Le Prince leva son verre.

— C’est vrai, dit-il. Les Russes ne s’ar­rêtent jamais. C’est la géo­gra­phie. La Rus­sie n’a pas de fron­tières natu­relles, donc elle n’a pas de limites natu­relles. Un pays sans limites ne peut pas s’empêcher de s’é­tendre — c’est comme l’eau, ça rem­plit tous les creux. Je le dis sans amer­tume. Enfin, avec un peu d’a­mer­tume. Disons avec autant d’a­mer­tume qu’il y a de bulles dans ce cham­pagne — c’est-à-dire beaucoup.

Émile s’as­sit à côté de Vasi­les­cu. Le moment était ter­rible — et, pour un escroc, ter­ri­ble­ment oppor­tun. La peur avait fran­chi un seuil. La peur abs­traite — et si les Russes venaient ? — était deve­nue une peur concrète : les Russes viennent. La dif­fé­rence entre les deux est la dif­fé­rence entre un homme qui pense à mettre son argent en sécu­ri­té et un homme qui est prêt à don­ner son argent au pre­mier venu pour­vu qu’il le mette en sécu­ri­té. Vasi­les­cu était pas­sé du pre­mier stade au second en une nuit.

— Dor­vières, dit-il, la voix épaisse, cou­pante comme du verre bri­sé. Cette banque suisse dont vous m’a­vez par­lé. La Banque Hel­vé­tique. Vous pou­vez faire quelque chose ?

— Je peux essayer.

— Il n’y a pas de temps pour essayer. Essayer, c’est un mot de paix. Nous sommes en guerre. Enfin, pas encore, mais nous y serons demain, ou la semaine pro­chaine, ou le mois pro­chain. Il faut agir. Main­te­nant. Com­bien de temps vous faut-il ?

— Quelques jours. Il faut que je contacte Zurich. Les com­mu­ni­ca­tions sont…

— Les com­mu­ni­ca­tions sont une catas­trophe, je sais. Tout est une catas­trophe. Mais vous avez des moyens, non ? Un homme comme vous a des moyens. Des moyens discrets.

Émile hocha la tête. Il sen­tait l’a­dré­na­line — pas celle de la peur, celle de la chasse. Le pois­son avait mor­du. Il ne res­tait plus qu’à ferrer.

— Je vais faire le néces­saire, dit-il. Mais il me faut un chiffre. Une idée de la somme que vous sou­hai­tez trans­fé­rer. Pour que la banque pré­pare les documents.

Vasi­les­cu hési­ta. C’é­tait le moment cri­tique — celui où la proie regarde l’ha­me­çon, le voit pour ce qu’il est, ou ne le voit pas. Les yeux du boyar — ces petits yeux noirs, vifs, intel­li­gents — scru­tèrent le visage d’É­mile avec une inten­si­té qui, pen­dant une seconde, fit dou­ter l’es­croc de sa propre performance.

Puis Vasi­les­cu dit un chiffre.

Émile ne cil­la pas. C’é­tait un chiffre consi­dé­rable — beau­coup plus consi­dé­rable que ce qu’il avait espé­ré. Suf­fi­sam­ment consi­dé­rable pour vivre cinq ans, pas un. Suf­fi­sam­ment consi­dé­rable, aus­si, pour que le vol soit d’une autre nature que ses petites com­bines habi­tuelles — non plus une escro­que­rie de gent­le­man, une pirouette élé­gante, un tour de passe-passe entre gens du monde, mais un vol réel, lourd, qui lais­se­rait un homme rui­né der­rière lui.

— C’est fai­sable, dit Émile.

Il enten­dit sa propre voix et la trou­va étran­ge­ment calme. Comme si le vicomte de Dor­vières, le per­son­nage, avait pris les com­mandes et que le vrai Émile — Émile Dor­val, fils du mer­cier — regar­dait la scène de l’in­té­rieur, légè­re­ment hor­ri­fié, légè­re­ment fas­ci­né, inca­pable d’intervenir.

— Don­nez-moi trois jours, dit-il.

Vasi­les­cu hocha la tête. Puis il fit quelque chose d’i­nat­ten­du : il posa sa main sur le bras d’É­mile. Une main lourde, moite, qui trem­blait. La main d’un homme qui a peur et qui s’ac­croche à ce qu’il peut.

— Mer­ci, Dor­vières. Vous êtes un homme bien.

Émile sou­rit. Le sou­rire numé­ro deux — celui qui disait : je suis digne de votre confiance. C’é­tait le sou­rire le plus ren­table de sa col­lec­tion. Et, ce matin-là, le plus dif­fi­cile à porter.

*

La jour­née fut une suc­ces­sion d’ondes de choc.

À neuf heures, on apprit que le gou­ver­ne­ment rou­main avait accep­té l’ul­ti­ma­tum. La Bes­sa­ra­bie et la Buco­vine du Nord étaient cédées sans com­bat. Deux pro­vinces, d’un trait de plume, pas­saient d’un monde à l’autre — du monde latin, fran­co­phone, ortho­doxe, au monde sovié­tique, slave, athée. Des cen­taines de mil­liers de per­sonnes chan­geaient de natio­na­li­té sans avoir bou­gé de chez elles.

À l’A­thé­née Palace, la nou­velle fut reçue comme un coup de poing dans un esto­mac déjà vide. Les Rou­mains qui avaient encore un doute — peut-être le gou­ver­ne­ment résis­te­rait ? peut-être les alliés fran­çais inter­vien­draient ? (quels alliés fran­çais ?) — per­dirent leur der­nière illu­sion. Des femmes pleu­raient dans le hall. Des offi­ciers tra­ver­saient le res­tau­rant d’un pas méca­nique, le visage figé. Un diplo­mate rou­main, ivre à midi, ren­ver­sa sa chaise en se levant et hur­la quelque chose en rou­main que per­sonne ne lui deman­da de traduire.

Les Alle­mands, eux, étaient satis­faits. Pas bruyam­ment — les Alle­mands de l’A­thé­née Palace ne fai­saient rien bruyam­ment, c’é­taient des gens de bureau, pas de bras­se­rie — mais avec cette satis­fac­tion ren­trée, com­pacte, qui se lisait dans la façon dont ils se tenaient un peu plus droits, dont ils com­man­daient leur café d’une voix un peu plus forte, dont ils occu­paient un peu plus d’es­pace dans le res­tau­rant. L’ul­ti­ma­tum sovié­tique n’é­tait pas leur œuvre — mais il ser­vait leurs inté­rêts. La Rou­ma­nie, ampu­tée, humi­liée, n’a­vait plus d’autre choix que de se tour­ner vers Berlin.

Le Major Fitch appa­rut à l’En­glish Bar à dix-sept heures pré­cises, comme chaque jour, avec une ponc­tua­li­té qui, dans les cir­cons­tances, rele­vait de l’hé­roïsme ou de la démence. Il com­man­da un whis­ky-soda, s’as­sit à la table de bridge, et sor­tit un jeu de cartes.

— Bridge, dit-il. Quelqu’un ?

Per­sonne ne répon­dit. Le bar était plein de gens qui buvaient comme s’ils avaient qua­rante-huit heures à vivre — ce qui, poli­ti­que­ment, n’é­tait pas loin de la vérité.

— Dor­vières, dit Fitch en l’a­per­ce­vant. Vous jouez ?

Émile s’as­sit. Fitch bat­tit les cartes avec des gestes pré­cis, méca­niques, les gestes d’un homme qui se rac­croche aux rituels parce que les rituels sont les der­nières choses à tomber.

— Mau­vaise jour­née, dit Fitch en dis­tri­buant. La Bes­sa­ra­bie, la Buco­vine. Les Russes. Sale affaire. Mais enfin, c’est ce qui arrive quand on fait des accords avec des gens qui n’ont pas lu les termes du contrat. Le pacte Molo­tov-Rib­ben­trop — un joli docu­ment, très propre. Les Alle­mands et les Russes se par­tagent l’Eu­rope de l’Est comme un gâteau d’an­ni­ver­saire. La Rou­ma­nie est la part qu’on donne au petit frère — le petit frère étant Sta­line, ce qui, dans la famille, est le frère qu’on n’in­vite pas volontairement.

Il regar­da ses cartes.

— Trois piques.

— Quatre cœurs, dit Émile, qui ne regar­dait pas ses cartes du tout.

— Vous n’a­vez pas regar­dé vos cartes, Dorvières.

— Non.

— C’est une approche auda­cieuse. Je ne la recom­mande pas dans la vie en géné­ral, mais au bridge, ça a un cer­tain panache.

Fitch posa une carte. Puis, sans lever les yeux :

— L’Al­le­mand, ce Weid­mann. Vous le connaissez ?

— De vue.

— De vue. Oui. Tout le monde le connaît de vue, ici. C’est le pro­blème — on connaît tout le monde de vue et per­sonne en pro­fon­deur. Les Alle­mands envoient des gens comme Weid­mann parce que les gens comme Weid­mann sont invi­sibles à l’œil nu. Ils sont culti­vés, polis, ils parlent fran­çais, ils aiment Bee­tho­ven. On les invite à dîner. On oublie qu’ils tra­vaillent pour un régime qui enva­hit des pays entre le fro­mage et le dessert.

Il joua une autre carte.

— Si Weid­mann vous approche — je dis si, mais je devrais dire quand, parce que Weid­mann approche tout le monde — soyez pru­dent. Les Alle­mands qui offrent quelque chose veulent tou­jours quelque chose en retour. Et ce qu’ils veulent, en géné­ral, c’est quelque chose que vous n’a­vez pas les moyens de refu­ser de donner.

Émile hocha la tête. Le Major Fitch, sous ses airs de colo­nel Blimp, était un homme dan­ge­reux — dan­ge­reux parce qu’il voyait clair, et que les gens qui voient clair, dans un hôtel d’a­veugles volon­taires, sont ceux qui dis­tri­buent les cartes.

Ils jouèrent trois par­ties. Fitch les gagna toutes les trois.

— Vous devriez regar­der vos cartes, la pro­chaine fois, dit-il en se levant. Et vous devriez regar­der Weid­mann aus­si. Pas de la même façon, bien sûr. Les cartes, on les regarde pour jouer. Weid­mann, on le regarde pour ne pas être joué.

Il s’é­loi­gna. Émile res­ta seul au bar, entou­ré de gens qui buvaient pour oublier un pays qui se dés­in­té­grait, dans un hôtel qui écou­tait tout, et il pen­sa qu’il y avait désor­mais deux Alle­mands dans sa vie — Weid­mann, qui le trou­vait inté­res­sant, et Fitch, qui le trou­vait utile — et que les deux, cha­cun à sa manière, vou­laient la même chose : l’utiliser.

Un escroc, par défi­ni­tion, est quel­qu’un qui uti­lise les autres. Être uti­li­sé par les autres était une expé­rience nou­velle. Pas désa­gréable, mais ver­ti­gi­neuse — comme regar­der dans un miroir et voir le miroir qui vous regarde en retour.

Dehors, la nuit tom­bait sur Buca­rest. Les tilleuls exha­laient leur par­fum sucré. Un fiacre tra­ver­sa la place au trot, le cocher chan­tant une doi­na — une de ces com­plaintes rou­maines, lentes, mélan­co­liques, qui sem­blaient mon­ter de la terre elle-même. La Bes­sa­ra­bie était per­due. Le Petit Paris trem­blait. Et quelque part dans les étages de l’A­thé­née Palace, dans les conduits de che­mi­née, dans les ori­fices des pla­fonds, dans les murs trop minces, l’hô­tel écou­tait, enre­gis­trait, digérait.

Les hôtels savent, avait dit le concierge.

Celui-ci savait beaucoup.

CHA­PITRE 8

LE FRÈRE

Iri­na ne par­lait jamais de sa famille. C’é­tait Gri­gore qui le fit.

Un soir de la pre­mière semaine de juillet — la cha­leur était deve­nue une pré­sence phy­sique, un ani­mal invi­sible qui occu­pait les cou­loirs de l’hô­tel et qu’on ne pou­vait ni chas­ser ni igno­rer — Émile des­cen­dit au hall vers minuit, par habi­tude, par insom­nie, par ce besoin qu’il avait tou­jours eu de sen­tir battre le pouls d’un endroit quand cet endroit croyait dor­mir. Gri­gore était à son poste, der­rière le comp­toir de la concier­ge­rie, immo­bile comme un héron au bord d’un étang.

— Mon­sieur le Vicomte ne dort pas, dit-il. C’est bien. La nuit, l’hô­tel dit la véri­té. Le jour, il ment, comme tout le monde. Mais la nuit, quand les portes sont fer­mées et que les cou­loirs sont vides, on entend les vrais bruits. Les pas de ceux qui vont là où ils ne devraient pas aller. Les voix de ceux qui parlent à des gens qu’ils ne connaissent pas le jour. Les pleurs, aus­si. Il y a beau­coup de pleurs, la nuit, dans cet hôtel. Des femmes, sur­tout. Des femmes qui pleurent des pays qu’elles ont per­dus, des maris qui ne revien­dront pas, des vies qui ne seront plus jamais les mêmes. Les hommes, eux, ne pleurent pas. Les hommes boivent. C’est le même bruit, mais en verre.

Il ten­dit à Émile un verre d’eau — frais, non deman­dé, un de ces gestes de concierge qui valaient plus que n’im­porte quel pourboire.

— Mon­sieur le Vicomte connaît Made­moi­selle Flo­res­cu, dit-il, et ce n’é­tait pas une question.

— Nous nous sommes parlé.

— Made­moi­selle Flo­res­cu est une per­sonne bien. Ce qui, dans cet hôtel, est rare. Pas unique — il y a le Prince, par exemple, qui est un homme bien, si on défi­nit la bon­té comme l’in­ca­pa­ci­té de faire du mal, ce qui est ma défi­ni­tion. Mais Made­moi­selle Flo­res­cu est quelque chose de plus — elle est une per­sonne bien qui essaie de faire quelque chose de bien. Et les per­sonnes bien qui essaient de faire quelque chose de bien, dans un endroit comme celui-ci, finissent tou­jours par avoir des ennuis.

Il lis­sa sa mous­tache — un geste qui, chez Gri­gore, pré­cé­dait tou­jours les confidences.

— Made­moi­selle Flo­res­cu a un frère. Andrei. Vingt-quatre ans. Un gar­çon — com­ment dire — un gar­çon qui cherche. Vous connais­sez ce genre de gar­çon ? Ceux qui ne savent pas qui ils sont et qui croient le décou­vrir en met­tant un uni­forme. Andrei est entré dans la Garde de Fer il y a deux ans. La Légion de l’Ar­change Michel, comme ils s’ap­pellent — un joli nom pour des gens qui font des choses très laides. Le père — Mir­cea Flo­res­cu, l’an­cien ministre — en est malade. La sœur aus­si. Mais le père est à la cam­pagne, impuis­sant, bri­sé. La sœur, elle, est ici. Elle essaie de sor­tir Andrei de là. De le convaincre, de le tirer, de le sau­ver — je ne sais pas com­ment. Je sais seule­ment qu’elle le fait, et que c’est dangereux.

— Dan­ge­reux comment ?

Gri­gore le regar­da avec cet air patient qu’ont les gens qui expliquent des évi­dences à des étrangers.

— La Garde de Fer, Mon­sieur le Vicomte, ce n’est pas un club de gent­le­men dont on démis­sionne en envoyant une lettre polie. C’est une secte. Un ser­ment de sang. On y entre, on n’en sort pas — sauf les pieds devant. Si Andrei essaie de par­tir, ils le tue­ront. Si Iri­na essaie de le faire par­tir, ils la tue­ront aus­si. Ou pire — ils s’en pren­dront au père, qui est déjà un homme fini mais qui res­pire encore, ce qui, pour la Garde de Fer, est un détail faci­le­ment corrigeable.

Un fris­son tra­ver­sa Émile — pas de peur, mais de cette sen­sa­tion par­ti­cu­lière qu’on éprouve quand on com­prend sou­dain que le monde dans lequel on évo­lue est beau­coup plus sérieux que ce qu’on ima­gi­nait. Il jouait à l’es­croc dans un palace. Iri­na jouait à sau­ver la vie de son frère dans un pays qui deve­nait fas­ciste. L’é­chelle n’é­tait pas la même.

— Pour­quoi me dites-vous ça, Grigore ?

Le concierge haus­sa les épaules — un haus­se­ment lent, lourd, qui por­tait en lui vingt ans de nuits pas­sées à veiller sur des gens qui ne le méri­taient pas toujours.

— Parce que Mon­sieur le Vicomte a l’air d’un homme qui pour­rait aider. Je ne sais pas com­ment. Je ne sais pas si c’est vrai. Mais un concierge de nuit voit des choses, et ce qu’il voit chez Mon­sieur le Vicomte, c’est un homme qui n’est peut-être pas ce qu’il dit être, mais qui n’est peut-être pas non plus ce qu’il croit être. Vous comprenez ?

Émile ne com­pre­nait pas. Ou plu­tôt, il com­pre­nait trop bien, et c’est ce qui le dérangeait.

— Bonne nuit, Mon­sieur le Vicomte. Dor­mez, si vous pou­vez. Demain sera pire qu’au­jourd’­hui. C’est la seule cer­ti­tude qu’offre ce pays en ce moment — demain sera pire. Mais les cerises sont tou­jours bonnes. C’est un pro­verbe roumain.

— Vrai ou inventé ?

Gri­gore eut un mou­ve­ment de moustache.

— Est-ce que ça a de l’importance ?

*

Le len­de­main, Émile vit Andrei Flo­res­cu pour la pre­mière fois.

C’é­tait dans le hall, en fin de mati­née. Un jeune homme — vingt-quatre ans, Gri­gore avait dit vrai — avec un visage étroit, beau, d’une beau­té ner­veuse, fié­vreuse, qui res­sem­blait à celle d’I­ri­na comme un brouillon res­semble à un tableau fini. Les mêmes pom­mettes hautes, les mêmes yeux gris-vert, mais là où ceux d’I­ri­na avaient une fixi­té de pierre, ceux d’An­drei avaient quelque chose de mobile, d’in­quiet, comme un ani­mal qui sur­veille plu­sieurs direc­tions à la fois. Il por­tait une che­mise verte — la che­mise de la Garde de Fer — et des bottes noires, et il tra­ver­sa le hall avec cette démarche raide, mili­taire, que les jeunes fas­cistes du monde entier adop­taient parce qu’elle leur don­nait le sen­ti­ment d’être plus grands qu’ils n’étaient.

Iri­na l’at­ten­dait près de la porte du res­tau­rant. Émile, assis dans un fau­teuil du hall, fei­gnit de lire un jour­nal rou­main qu’il ne com­pre­nait pas et observa.

Ils ne s’embrassèrent pas. Iri­na posa une main sur le bras de son frère — un geste rapide, presque fur­tif, comme si elle véri­fiait qu’il était réel. Andrei eut un mou­ve­ment de recul imper­cep­tible — le geste de quel­qu’un qui refuse d’être tou­ché, ou qui a honte d’être tou­ché par la per­sonne qu’il aime le plus, parce que la honte est tou­jours plus grande face à l’amour.

Ils entrèrent dans le res­tau­rant. Émile ne les sui­vit pas. Cer­taines scènes n’ap­par­tiennent qu’à ceux qui les vivent, et un escroc qui espionne une femme en train de sau­ver son frère est un escroc qui ne mérite pas le titre.

Mais quand Iri­na res­sor­tit, une heure plus tard, seule, le visage fer­mé, les mâchoires ser­rées, et qu’elle tra­ver­sa le hall sans regar­der per­sonne — sans le voir, lui, ou en fei­gnant de ne pas le voir — Émile com­prit que la conver­sa­tion ne s’é­tait pas bien pas­sée. Et il com­prit aus­si, avec une clar­té qui le sur­prit, qu’il sou­hai­tait qu’elle se passe bien. Pas pour Andrei, qu’il ne connais­sait pas. Pour elle.

C’é­tait un sen­ti­ment inat­ten­du. Les escrocs ne sou­haitent rien pour per­sonne — c’est un luxe qu’ils ne peuvent pas se per­mettre, comme les acro­bates ne peuvent pas se per­mettre le ver­tige. Et pour­tant, en regar­dant Iri­na s’é­loi­gner dans le hall, le dos droit, la démarche ferme, quelque chose en Émile se sou­le­va — un muscle atro­phié, un réflexe oublié, le fan­tôme d’une émo­tion qu’il croyait avoir débran­chée il y a long­temps, quelque part entre Biar­ritz et Venise, entre la troi­sième arnaque et la qua­trième fuite.

Il reprit son jour­nal. Il ne le lisait tou­jours pas.

CHA­PITRE 9

LA PRO­PO­SI­TION

Weid­mann choi­sit un concert.

C’é­tait habile — un concert à l’A­thé­née rou­main, en face de l’hô­tel, à trente mètres de la porte tam­bour. Enes­co ne jouait pas ce soir-là — Enes­co était à Paris, enfin à ce qui res­tait de Paris — mais un quar­tet à cordes inter­pré­tait Schu­bert, le Qua­tuor en ré mineur, celui qu’on appelle La Jeune Fille et la Mort, et Weid­mann avait invi­té Émile avec cette sim­pli­ci­té désar­mante des gens qui savent que refu­ser serait plus sus­pect qu’accepter.

Ils tra­ver­sèrent la place ensemble, dans la lumière décli­nante d’un soir de juillet. L’A­thé­née rou­main était un bâti­ment cir­cu­laire, néo­clas­sique, avec un péri­style à colonnes ioniques et un dôme qui, dans le cré­pus­cule, avait la cou­leur d’une pêche mûre. À l’in­té­rieur, la rotonde était ornée d’une fresque immense — une frise qui cou­rait tout autour de la salle et qui racon­tait l’his­toire de la Rou­ma­nie, des Daces jus­qu’à l’u­ni­fi­ca­tion, une his­toire de batailles, de conquêtes et de résis­tances qui, ce soir-là, avait un goût de tra­gé­die achevée.

Ils s’as­sirent au bal­con. La salle était à moi­tié pleine — la moi­tié la plus obs­ti­née de Buca­rest, celle qui allait au concert pen­dant que le pays se dés­in­té­grait, parce que la musique, comme le cham­pagne du Prince, était une forme de résis­tance ou de déni, et qu’entre les deux, per­sonne ne fai­sait plus la différence.

Le Schu­bert fut magni­fique. Émile, qui n’a­vait pas de culture musi­cale mais qui avait des oreilles — ce qui, chez un escroc, est plus utile qu’un diplôme du Conser­va­toire —, sen­tit que quelque chose se pas­sait dans cette musique qui n’a­vait rien à voir avec des notes sur du papier. Le deuxième mou­ve­ment — les varia­tions sur le thème de la jeune fille — avait cette qua­li­té par­ti­cu­lière des choses qui sont à la fois belles et insup­por­tables, comme un cou­cher de soleil sur un champ de bataille. Les cordes chan­taient avec une dou­ceur qui était aus­si un cri, et Émile pen­sa que c’é­tait peut-être la der­nière fois qu’il enten­drait quelque chose d’aus­si pur dans un monde qui per­dait sa pure­té à une vitesse vertigineuse.

Weid­mann écou­tait avec les yeux fer­més. Son visage, dans la pénombre du bal­con, avait per­du son expres­sion habi­tuelle de contrôle et de cal­cul — il était nu, ouvert, vul­né­rable, le visage d’un homme qui aimait réel­le­ment la musique et qui, pen­dant que la musique jouait, ces­sait d’être ce qu’il était le reste du temps. C’é­tait désta­bi­li­sant. Émile aurait pré­fé­ré un Alle­mand cari­ca­tu­ral — raide, bru­tal, sans nuances. Un Weid­mann qui pleu­rait presque en écou­tant Schu­bert était un adver­saire d’un tout autre calibre.

Après le concert, ils mar­chèrent. Pas vers l’hô­tel — Weid­mann prit à droite, le long de la Calea Vic­to­riei, et Émile le sui­vit, parce que suivre un homme qui vient de vous offrir du Schu­bert est un réflexe social qui trans­cende la pru­dence. La Calea Vic­to­riei, la nuit, était un autre monde — les bou­tiques fer­mées, les vitrines sombres, les façades hauss­man­niennes qui pre­naient des airs de décor de théâtre aban­don­né. De temps en temps, une sil­houette pas­sait — un couple enla­cé, un sol­dat en per­mis­sion, un ivrogne qui chan­tait — et le bruit de leurs pas sur l’as­phalte rebon­dis­sait entre les immeubles comme un écho qui ne trou­vait pas de mur final.

— Je vais être direct, dit Weidmann.

C’é­tait la phrase qu’É­mile atten­dait. La phrase qui vient tou­jours après le concert, après le dîner, après le geste de séduc­tion — la phrase qui est le prix du billet.

— Vous n’êtes pas vicomte, Dor­vières. Ou plu­tôt — vous êtes un excellent vicomte, pro­ba­ble­ment meilleur que les vrais, parce que les vrais n’ont pas besoin de jouer le rôle. Vous, vous le jouez, et vous le jouez bien. Je ne sais pas qui vous êtes vrai­ment et je m’en fiche. Ce qui m’in­té­resse, c’est ce que vous faites — vous par­lez aux gens, vous écou­tez, vous êtes fran­çais dans un monde qui parle fran­çais, vous fré­quen­tez le bar, vous jouez au bridge avec les Anglais, vous dînez avec les Rou­mains. Vous êtes par­tout et vous n’êtes nulle part. C’est un talent.

Il s’ar­rê­ta devant la vitrine d’un bijou­tier — des col­liers de perles et des broches en gre­nat qui lui­saient fai­ble­ment dans l’obs­cu­ri­té, comme des yeux de chat.

— J’ai besoin de quel­qu’un comme vous, dit-il. Pas un agent. Le mot est trop fort. Un inter­lo­cu­teur. Quel­qu’un qui me rap­por­te­rait ce qui se dit dans les milieux bri­tan­niques, dans les milieux fran­çais — ce qui reste des milieux fran­çais —, dans les salons rou­mains. Pas des secrets mili­taires — je n’ai pas besoin de plans de bataille, les Rou­mains n’en ont pas et les Bri­tan­niques ne les par­tagent pas. Des impres­sions. Des humeurs. Des noms. Qui parle à qui, qui com­plote avec qui, qui envi­sage de par­tir et qui envi­sage de res­ter. L’é­cume des conver­sa­tions. Rien de dan­ge­reux. Rien qui vous met­trait en difficulté.

— Et en échange ?

Weid­mann sou­rit. Le sou­rire d’un homme qui savait que la ques­tion vien­drait et qui avait pré­pa­ré la réponse.

— En échange, vous êtes sous ma pro­tec­tion. Ce qui, dans le Buca­rest de 1940, n’est pas rien. Les Alle­mands ont de l’in­fluence ici — une influence crois­sante. Un mot de ma part, et la police rou­maine ne vous regarde plus. Un mot de ma part, et vos affaires — vos « affaires pri­vées » — ne ren­contrent plus d’obs­tacles. Un mot de ma part, et vous êtes intouchable.

Il le regar­da. Ses yeux bleu pâle, dans la lumière d’un réver­bère, avaient la clar­té d’un ciel d’hiver.

— Réflé­chis­sez, Dor­vières. Je ne vous demande pas de répondre ce soir. Le Schu­bert mérite mieux que ça.

Ils ren­trèrent à l’hô­tel en silence. La porte tam­bour tour­na. Le hall, à cette heure, était presque vide — quelques sil­houettes, le chas­seur endor­mi, le lustre en cris­tal qui jetait des éclats de lumière sur le sol en damier. Ils se sépa­rèrent au pied de l’escalier.

— Bonne nuit, Dorvières.

— Bonne nuit, Weidmann.

Émile mon­ta dans sa chambre. Il fer­ma la porte, allu­ma la lampe du bureau, et s’assit.

La pro­po­si­tion était exac­te­ment ce qu’il avait redou­té — non pas parce qu’elle était mena­çante, mais parce qu’elle était rai­son­nable. Weid­mann ne deman­dait rien d’é­norme. Des impres­sions, des humeurs, des noms — l’é­cume des conver­sa­tions, comme il disait. Pas de docu­ments volés, pas de sabo­tage, pas de tra­hi­son au sens spec­ta­cu­laire du terme. Juste des mots. Des mots qui pas­se­raient d’une oreille à une autre, d’un bar à un bureau, d’une conver­sa­tion mon­daine à un rap­port de ren­sei­gne­ment. Des mots sans poids appa­rent — mais les mots, Émile le savait mieux que qui­conque, étaient les choses les plus lourdes du monde.

Et en échange, la pro­tec­tion. L’in­tou­cha­bi­li­té. La cer­ti­tude que per­sonne ne vien­drait véri­fier si la Banque Hel­vé­tique de Com­merce et d’In­ves­tis­se­ment exis­tait vrai­ment — parce que les Alle­mands, s’ils le pro­té­geaient, ne le regar­de­raient pas de trop près. C’é­tait une offre par­faite pour un escroc. Trop par­faite. Les offres trop par­faites étaient tou­jours des pièges — Émile le savait, il en fabri­quait pour vivre.

Mais un piège dans lequel on entre les yeux ouverts est-il encore un piège ? Ou est-ce un choix ?

Il se cou­cha sans répondre à cette ques­tion. Dehors, un fiacre pas­sait au trot. Le cocher ne chan­tait pas.

CHA­PITRE 10

DOUBLES JEUX

Il accep­ta.

Pas tout de suite — il fit attendre Weid­mann trois jours, par cal­cul, parce qu’un homme qui accepte trop vite est un homme qui n’a pas d’autres options, et un homme sans options est un homme sans valeur. Il lais­sa les trois jours pas­ser en occu­pant le ter­rain — bridge avec Fitch, dîners avec Vasi­les­cu, conver­sa­tions avec le Prince, silences avec Iri­na. Puis, le qua­trième jour, au petit-déjeu­ner, il s’as­sit à la table de Weid­mann et dit :

— D’ac­cord.

Weid­mann hocha la tête. Pas de sou­rire, pas de triomphe — juste un hoche­ment de tête, sobre, pro­fes­sion­nel, comme un méde­cin qui confirme un diagnostic.

— Bien, dit-il. Nous nous ver­rons une fois par semaine. Ici, au petit-déjeu­ner. Rien d’é­crit. Rien de for­mel. Vous me direz ce que vous avez enten­du, vu, sen­ti. Je ne vous deman­de­rai jamais de faire quelque chose de spé­ci­fique. Je ne vous don­ne­rai pas d’ins­truc­tions. Vous n’êtes pas un sol­dat. Vous êtes — com­ment dire — un audi­teur. Vous écou­tez le monde, et vous me racon­tez ce que vous enten­dez. C’est tout.

— Et l’argent ?

— Il y aura de l’argent. Pas beau­coup — je ne vous insulte pas en vous offrant une for­tune, parce que les gens qui acceptent des for­tunes pour des infor­ma­tions sont des gens qu’on peut ache­ter, et les gens qu’on peut ache­ter ne sont jamais fiables. Ce sera modeste, régu­lier, dis­cret. Consi­dé­rez-le comme un dédom­ma­ge­ment pour le temps que vous me consa­crez. Rien de plus.

Émile accep­ta les termes. L’ar­ran­ge­ment était élé­gant — comme tout ce que Weid­mann fai­sait. Pas de contrat, pas de ser­ment, pas de pape­rasse. Une conver­sa­tion heb­do­ma­daire entre deux hommes qui pre­naient le café ensemble. Rien de plus. Et rien de moins.

La pre­mière semaine, il rap­por­ta des brou­tilles. Ce que les Bri­tan­niques disaient au bar — qu’ils croyaient encore que la Rou­ma­nie tien­drait, que Chur­chill enver­rait des signaux de sou­tien, que la flotte turque empê­che­rait les Russes de pro­gres­ser vers les Dar­da­nelles. Ce que les Rou­mains mur­mu­raient dans les cou­loirs — que le roi Carol était fini, qu’An­to­nes­cu était l’homme fort, que la Garde de Fer mon­tait en puis­sance. Ce que les Fran­çais — les quelques Fran­çais qui res­taient — disaient avec une amer­tume qui sen­tait le vin aigre : que la France avait été tra­hie, que Pétain était un vieillard, que per­sonne ne savait où était de Gaulle ni ce qu’il faisait.

Des brou­tilles. De l’é­cume. Rien qui puisse faire du mal à quiconque.

C’est du moins ce qu’É­mile se disait.

*

Paral­lè­le­ment, il accep­ta aus­si l’in­vi­ta­tion du Major Fitch.

Pas au bridge — il y jouait déjà, désor­mais, tous les soirs à dix-huit heures, et il avait appris à regar­der ses cartes, ce qui avait amé­lio­ré ses per­for­mances sans les rendre com­pé­ti­tives (Fitch gagnait tou­jours, avec cette régu­la­ri­té qui, chez un homme de ren­sei­gne­ment, était peut-être une cou­ver­ture de plus — per­sonne ne soup­çonne un homme qui gagne au bridge d’être un espion, parce que les espions, dans les films, trichent, et que Fitch ne tri­chait jamais).

L’in­vi­ta­tion de Fitch était d’une autre nature. Un soir, après le bridge, le Major le retint en posant une main sur son bras — un geste qui, chez un Anglais, équi­va­lait à une décla­ra­tion d’a­mour ou à un man­dat d’arrêt.

— Dor­vières, dit-il. Un mot.

Ils s’ins­tal­lèrent dans l’al­côve la plus recu­lée du bar — celle qu’I­ri­na occu­pait d’ha­bi­tude, mais qui ce soir-là était vide.

— Je vais être franc, dit Fitch. Ce qui, pour un Anglais, est presque une ano­ma­lie phy­sio­lo­gique. Mais les temps l’exigent.

Il but une gor­gée de whisky.

— Nous savons que Weid­mann vous a approché.

Émile ne cil­la pas. L’art de ne pas cil­ler était la com­pé­tence la plus fon­da­men­tale de sa profession.

— Appro­ché est un grand mot, dit-il.

— Tous les mots sont de grands mots quand ils concernent l’Ab­wehr. Weid­mann est Abwehr, Dor­vières. Ren­sei­gne­ment mili­taire alle­mand. Pas la Ges­ta­po — l’Ab­wehr est plus sub­tile, plus culti­vée, plus… humaine, si on peut employer ce mot. L’a­mi­ral Cana­ris, qui dirige le ser­vice, est un homme com­pli­qué — cer­tains disent qu’il est secrè­te­ment oppo­sé à Hit­ler, d’autres qu’il joue un double jeu dont per­sonne ne connaît les règles. Weid­mann est un de ses offi­ciers. Culti­vé, intel­li­gent, ama­teur de Schu­bert. Dangereux.

— Je sais, dit Émile.

— Vous savez. Bien. Ce que vous ne savez peut-être pas, c’est que nous — Sa Majes­té, la Léga­tion, le ser­vice — avons besoin de quel­qu’un qui soit en contact avec Weid­mann. Pas pour le contrô­ler. Pour l’ob­ser­ver. Savoir ce qu’il demande, ce qu’il cherche, ce qui l’in­té­resse. Vous comprenez ?

Émile com­pre­nait. Il com­pre­nait par­fai­te­ment. Fitch lui deman­dait exac­te­ment la même chose que Weid­mann — des infor­ma­tions, des impres­sions, des humeurs — mais dans l’autre direc­tion. L’un vou­lait savoir ce que les Bri­tan­niques pen­saient. L’autre vou­lait savoir ce que les Alle­mands fai­saient. Et Émile, assis entre les deux, était le tuyau par lequel les infor­ma­tions circulaient.

Un tuyau. C’est ce qu’il était en train de deve­nir. Un tuyau qui lais­sait pas­ser les mots d’un côté à l’autre, sans les fil­trer, sans les modi­fier, sans même les com­prendre vrai­ment. Un rôle par­fait pour un escroc — un homme sans convic­tions, sans camp, sans loyau­té, qui fait pas­ser les choses d’une main à l’autre et pré­lève sa com­mis­sion au passage.

— D’ac­cord, dit Émile.

Et voi­là. En l’es­pace d’une semaine, il était deve­nu agent double — sans avoir la moindre convic­tion poli­tique, la moindre idéo­lo­gie, la moindre rai­son d’es­pion­ner quoi que ce soit pour qui que ce soit. Il espion­nait parce qu’on le lui avait deman­dé, et parce que dire oui était plus simple que dire non, et parce que les gens qui disent non dans un Buca­rest en 1940 sont les gens qui disparaissent.

Le soir même, il retrou­va Iri­na sur la ter­rasse. Elle fumait, seule, face à la place obs­cure. La lune éclai­rait le dôme de l’A­thé­née rou­main et les gla­dio­las, qui étaient main­te­nant des dah­lias — le jar­di­nier avait chan­gé les fleurs, comme si le cycle végé­tal, lui au moins, conti­nuait de fonc­tion­ner normalement.

— Vous avez l’air fati­gué, dit Irina.

— C’est la chaleur.

— Ce n’est pas la cha­leur. C’est autre chose. Vous avez fait quelque chose de stu­pide. Ça se voit sur votre visage. Les gens qui font des choses stu­pides ont un léger tic à la com­mis­sure des lèvres — un sou­rire qui n’en est pas un. Un sou­rire de quel­qu’un qui sait qu’il devrait avoir peur mais qui a déci­dé de trou­ver ça drôle à la place.

Elle écra­sa sa cigarette.

— Qu’a­vez-vous fait ?

— Rien de grave.

— Rien de grave. C’est ce que dit mon frère chaque fois que je lui demande pour­quoi il porte une che­mise verte et chante des hymnes avec des gens qui battent des Juifs dans la rue. « Rien de grave, Iri­na. Rien de grave. »

Le silence entre eux avait chan­gé. Ce n’é­tait plus le silence amu­sé des pre­miers jours — celui de deux per­sonnes qui se jaugent, qui jouent, qui mesurent la dis­tance. C’é­tait un silence plus lourd, plus dense, le silence de deux per­sonnes qui com­mencent à savoir des choses l’une sur l’autre et qui ne sont pas sûres de vou­loir en savoir davantage.

— Andrei, dit Émile. Com­ment ça se passe ?

Iri­na ne répon­dit pas tout de suite. Elle allu­ma une autre ciga­rette — le bri­quet d’argent, le cla­que­ment sec, la flamme qui trem­blait dans l’air immo­bile du soir.

— Andrei est un idiot. Un idiot que j’aime. C’est la pire com­bi­nai­son pos­sible — l’a­mour sans le res­pect. Je l’aime parce qu’il est mon frère, parce que nous avons joué ensemble dans le jar­din du manoir quand nous étions enfants, parce qu’il a les mêmes yeux que notre mère, qui est morte quand il avait sept ans. Mais je ne le res­pecte pas, parce qu’il a choi­si la faci­li­té — il a choi­si un uni­forme, un dra­peau, une idéo­lo­gie en kit, un prêt-à-pen­ser pour les gens qui ne veulent pas pen­ser. La Garde de Fer lui offre ce que notre famille ne lui a jamais offert : la cer­ti­tude. La cer­ti­tude d’a­voir rai­son, d’être du bon côté, de savoir qui sont les enne­mis. Pour un gar­çon qui a gran­di dans une famille de libé­raux, c’est-à-dire dans une famille de gens qui doutent de tout, la cer­ti­tude est un narcotique.

Elle aspi­ra une bouf­fée longue, lente, et la fumée sor­tit en un filet mince qui se dis­si­pa dans la nuit chaude.

— Je l’ai vu ce matin. Au res­tau­rant. Il m’a dit qu’il ne pou­vait pas quit­ter le mou­ve­ment. Pas ne vou­lait pas — ne pou­vait pas. La nuance est impor­tante. Quand quel­qu’un dit « je ne veux pas », on peut encore dis­cu­ter. Quand quel­qu’un dit « je ne peux pas », c’est que la porte est fer­mée de l’ex­té­rieur. Et la clé est dans une poche qui n’est pas la sienne.

— Qu’al­lez-vous faire ?

Elle le regar­da. Ses yeux gris-vert, dans la semi-obs­cu­ri­té de la ter­rasse, avaient la den­si­té de la fumée.

— Trou­ver la clé.

Elle ne dit pas com­ment. Émile ne deman­da pas. Mais quelque chose s’é­tait dépla­cé entre eux — un poids, une res­pon­sa­bi­li­té, un début de com­pli­ci­té qui n’a­vait rien à voir avec le charme ou la séduc­tion et tout à voir avec cette chose plus rare, plus dan­ge­reuse : la confiance.

La confiance, dans un hôtel où per­sonne ne fai­sait confiance à per­sonne, était un acte de folie.

Ou de courage.

Émile, qui n’é­tait ni fou ni cou­ra­geux, se deman­da pour­quoi il res­tait assis là, sur cette ter­rasse, à écou­ter une femme lui par­ler de son frère fas­ciste, au lieu de mon­ter dans sa chambre et de peau­fi­ner l’ar­naque qui allait lui rap­por­ter cinq ans de vie confor­table. La réponse, il le savait, était simple : il res­tait parce qu’il vou­lait res­ter. Et vou­loir res­ter, pour un homme dont la pro­fes­sion consis­tait à par­tir, était le symp­tôme le plus alar­mant de tous.

Quelque part dans l’hô­tel, un plan­cher grin­ça. Un robi­net cou­la. Une porte se fer­ma. L’A­thé­née Palace écou­tait, comme tou­jours. Mais cette nuit-là, peut-être, il n’en­ten­dait que le bruit de deux per­sonnes qui appre­naient à se dire la véri­té dans un monde qui avait oublié com­ment on fait.

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