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Le Petit Paris

Le Petit Paris

Cha­pitres 11 à 16 — Epilogue

CHA­PITRE 11

L’É­CUME

Juillet pas­sa comme passent les mois dans les villes assié­gées — len­te­ment et trop vite à la fois.

Len­te­ment, parce que la cha­leur avait trans­for­mé Buca­rest en étuve. Les tilleuls avaient ces­sé de sen­tir bon — ils sen­taient le sucre rance, le miel tour­né, comme si la ville elle-même fer­men­tait. Les trot­toirs de la Calea Vic­to­riei ramol­lis­saient sous les talons. Les fiacres avan­çaient au pas, les che­vaux la tête basse, les naseaux dila­tés. Les élé­gantes qui fai­saient autre­fois la pro­me­nade du soir s’é­taient repliées dans les salons, et la rue, pri­vée de sa faune déco­ra­tive, avait l’air d’un théâtre dont les acteurs auraient déserté.

Trop vite, parce que chaque jour appor­tait une nou­velle catas­trophe. L’ul­ti­ma­tum bul­gare — la Dobroud­ja du Sud, per­due. Les négo­cia­tions avec la Hon­grie — la Tran­syl­va­nie du Nord, mena­cée. Le roi Carol qui s’ac­cro­chait au pou­voir comme un homme accro­ché à un rocher dans un tor­rent, les doigts qui glis­saient, l’eau qui mon­tait. Les Alle­mands, chaque jour plus nom­breux à l’A­thé­née Palace, chaque jour plus à l’aise, occu­pant davan­tage de tables au res­tau­rant, com­man­dant d’une voix plus forte, sou­riant de moins en moins.

Émile vivait dans le double jeu comme un funam­bule vit sur son fil — en ne regar­dant pas en bas.

Le mar­di matin, il pre­nait le café avec Weid­mann et lui rap­por­tait l’é­cume de la semaine. Ce que Fitch avait dit au bridge — rien de com­pro­met­tant, des impres­sions, des humeurs. Ce que Vasi­les­cu mur­mu­rait au bar — la peur des Russes, la défiance envers le roi, le désir éper­du de mettre son argent à l’a­bri. Ce que les jour­na­listes amé­ri­cains — il y en avait deux ou trois, dont une femme à lunettes rondes qui pre­nait des notes avec une fré­né­sie de sté­no­graphe — racon­taient dans les couloirs.

Le jeu­di soir, au bridge, il glis­sait à Fitch le conte­nu de ses conver­sa­tions avec Weid­mann — lui aus­si édul­co­ré, allé­gé, fil­tré. Ce que l’Al­le­mand avait dit sur la situa­tion mili­taire — pas grand-chose, Weid­mann était pru­dent. Ce qu’il avait lais­sé entendre sur les inten­tions de Ber­lin — jamais rien de pré­cis, tou­jours des allu­sions, des phrases en sus­pens, des silences significatifs.

L’é­cume. Rien que l’écume.

Émile se répé­tait cela chaque soir, en mon­tant se cou­cher, comme une prière ou comme un men­songe — les deux ont la même struc­ture, la même répé­ti­tion, le même besoin d’être crus. L’é­cume ne fait de mal à per­sonne. L’é­cume n’est pas de l’in­for­ma­tion, c’est du bruit. Du bruit élé­gant, refor­mu­lé, mis en forme par un homme qui a le don des mots — mais du bruit.

Sauf que l’é­cume, dans un océan de men­songes, est par­fois la seule chose qui dit la vérité.

Et Émile, sans le savoir, disait la véri­té plus sou­vent qu’il ne le croyait.

*

L’ar­naque sur Vasi­les­cu pro­gres­sait, elle aussi.

Émile avait sor­ti la lettre de la Banque Hel­vé­tique — le papier à en-tête zuri­chois, la signa­ture sèche du « Direc­teur Hart­mann » — et l’a­vait pré­sen­tée au boyar lors d’un dîner dans la salle du res­tau­rant, entre la cior­ba de burtă et le sar­male, c’est-à-dire entre la soupe de tripes et les feuilles de chou far­cies, parce qu’à Buca­rest, les déci­sions les plus graves se pre­naient tou­jours entre deux plats.

Vasi­les­cu avait lu la lettre avec ses petits yeux noirs, en la tenant à bout de bras comme on tient un objet pré­cieux ou sus­pect — les deux se res­semblent, dans le geste.

— Hart­mann, dit-il. C’est un nom juif ?

— Suisse-alle­mand, dit Émile. Zuri­chois. Pro­tes­tant. Le genre d’homme qui porte des chaus­settes noires même en été et qui consi­dère le sou­rire comme un péché véniel.

Vasi­les­cu eut un demi-sou­rire. L’hu­mour le ras­su­ra — les escrocs savent que l’hu­mour est le meilleur lubri­fiant de la confiance, parce qu’on ne rit jamais avec quel­qu’un qu’on soupçonne.

— Et le pro­ces­sus ? Com­ment ça se passe ?

— Sim­ple­ment. Vous trans­fé­rez les fonds sur un compte tran­si­taire — un compte que je main­tiens pour ce type d’o­pé­ra­tions, à la Cre­di­tans­talt de Vienne. De là, les fonds sont redi­ri­gés vers Zurich dans les qua­rante-huit heures. Hart­mann vous envoie une confir­ma­tion, un numé­ro de compte, et vos avoirs sont en sécu­ri­té. Neutre, intou­chable, invisible.

— La Cre­di­tans­talt de Vienne, répé­ta Vasi­les­cu. C’est une banque autri­chienne. Autri­chienne, c’est-à-dire…

— Alle­mande, oui. Depuis l’An­schluss. Mais c’est pré­ci­sé­ment l’a­van­tage — un trans­fert vers une banque alle­mande ne lève aucun soup­çon. Les Alle­mands ne sur­veillent pas leur propre sys­tème ban­caire. Ils sur­veillent les trans­ferts vers la Suisse, vers la Tur­quie, vers les pays neutres. Mais un trans­fert interne ? Per­sonne ne regarde. Et de Vienne à Zurich, c’est une for­ma­li­té — les deux pays par­tagent une fron­tière, une langue et un goût pour la discrétion.

C’é­tait un beau men­songe. Propre, logique, ras­su­rant. Le genre de men­songe qui res­semble à la véri­té parce qu’il uti­lise les mêmes maté­riaux — des noms de banques réels, des méca­nismes finan­ciers plau­sibles, un voca­bu­laire de pro­fes­sion­nel. La seule dif­fé­rence entre le men­songe et la véri­té, c’é­tait le compte tran­si­taire — qui n’exis­tait pas, ou plu­tôt qui exis­tait mais sous un autre nom que celui de la Banque Hel­vé­tique, un nom qu’É­mile connais­sait et que Vasi­les­cu ne connaî­trait jamais.

Le boyar hocha la tête. Len­te­ment. Lour­de­ment. La tête d’un homme qui se jette à l’eau parce que le bateau coule.

— Com­bien de temps ?

— Une semaine. Peut-être deux. Le temps que Zurich confirme.

— Faites-le.

Émile hocha la tête à son tour. L’af­faire était conclue. Le pois­son était fer­ré, le filet se refer­mait, et dans une semaine ou deux, Émile Dor­val — pas le vicomte, pas Dor­vières, mais Dor­val, le fils du mer­cier — serait un homme riche, ou du moins un homme qui n’au­rait plus besoin de men­tir pour vivre pen­dant quelques années.

Il aurait dû être heu­reux. C’é­tait le moment qu’il pré­fé­rait — la fer­me­ture, le cla­que­ment de la ser­rure, la cer­ti­tude que l’ar­naque avait fonc­tion­né. Mais en regar­dant Vasi­les­cu — ses bajoues affais­sées, ses mains qui trem­blaient, ses yeux qui avaient la brillance humide de la gra­ti­tude — il sen­tit quelque chose qu’il n’a­vait jamais sen­ti aupa­ra­vant. Un pin­ce­ment. Un tiraille­ment. Comme un vête­ment trop ser­ré qu’on n’ar­rive pas à enlever.

La conscience. C’é­tait pro­ba­ble­ment ça. Ou alors la confi­ture de griottes, qui était assez lourde pour cau­ser des malaises.

Il opta pour la confiture.

CHA­PITRE 12

LE DIK­TAT

Le 30 août 1940, dans un palais de Vienne — le Bel­vé­dère, avec ses dorures et ses jar­dins sus­pen­dus et son iro­nie archi­tec­tu­rale —, l’Al­le­magne et l’I­ta­lie impo­sèrent à la Rou­ma­nie la ces­sion du nord de la Tran­syl­va­nie à la Hon­grie. Qua­rante-trois mille kilo­mètres car­rés. Deux mil­lions et demi d’ha­bi­tants. Une pro­vince que les Rou­mains consi­dé­raient comme le ber­ceau de leur nation, le cœur de leur iden­ti­té, la terre sacrée entre toutes.

Le Dik­tat de Vienne.

Émile n’a­vait jamais vu un pays se bri­ser. Il avait vu des hommes se bri­ser — des joueurs à Monte-Car­lo, des maris trom­pés à Biar­ritz, des ban­quiers rui­nés à Vienne. Mais un pays entier, un pays de dix-huit mil­lions d’âmes, un pays qui se fis­sure sous vos yeux comme une assiette tom­bée sur un car­re­lage — non. Ça, il ne l’a­vait jamais vu.

La nou­velle arri­va à l’A­thé­née Palace dans l’a­près-midi, par la radio d’a­bord, puis par les jour­naux, puis par ce mur­mure qui tra­ver­sait l’hô­tel d’un étage à l’autre, d’une chambre à l’autre, d’une bouche à l’autre, comme un cou­rant d’air empoi­son­né. La Tran­syl­va­nie. La Tran­syl­va­nie. La Tran­syl­va­nie est perdue.

Le hall, ce soir-là, res­sem­blait à un hôpi­tal de cam­pagne après une bataille. Des gens pleu­raient — des femmes, des hommes aus­si, cette fois. Des offi­ciers rou­mains avaient les yeux rouges, les mâchoires ser­rées, les poings fer­més. L’un d’eux, un colo­nel mous­ta­chu en uni­forme de parade, se tenait devant la fenêtre qui don­nait sur la place, immo­bile, regar­dant la sil­houette de l’A­thé­née rou­main comme si la salle de concerts pou­vait encore lui offrir quelque chose — une sonate, un requiem, un pays.

Le Prince Dobro­vols­ki, pour la pre­mière fois depuis qu’É­mile le connais­sait, ne par­lait pas. Il était assis dans son fau­teuil habi­tuel, le smo­king impec­cable, les mains croi­sées, le visage fer­mé. Pas de cham­pagne. Pas d’a­nec­dotes. Pas de pro­verbes russes. Juste le silence d’un homme qui avait déjà vu un empire s’ef­fon­drer et qui n’a­vait pas besoin de com­men­taire pour recon­naître le spectacle.

Vasi­les­cu était invi­sible. Émile l’ap­prit plus tard : le boyar s’é­tait enfer­mé dans sa chambre et avait deman­dé qu’on ne le dérange sous aucun pré­texte, sauf pour appor­ter du țuică, ce qui, en rou­main, était la forme gram­ma­ti­cale du désespoir.

Les Alle­mands, eux, étaient dis­crets. Pas triom­phants — ils étaient trop pro­fes­sion­nels pour triom­pher devant les vain­cus — mais pré­sents, solides, avec cette den­si­té par­ti­cu­lière des gens qui savent qu’ils sont en train de gagner et qui n’ont pas besoin de le dire. Weid­mann, qu’É­mile aper­çut dans un coin du bar, lisait un jour­nal avec l’air concen­tré d’un homme qui étu­die les résul­tats d’une opé­ra­tion qu’il connais­sait déjà.

Le Major Fitch vint au bridge. À dix-huit heures pré­cises. Avec ses cartes. Il ne dit rien pen­dant trois par­ties. Puis, en ramas­sant le der­nier pli — qu’il avait gagné, comme d’ha­bi­tude —, il murmura :

— C’est le com­men­ce­ment de la fin, Dor­vières. Le Dik­tat, c’est le pre­mier clou du cer­cueil. Le sui­vant sera l’ab­di­ca­tion. Et le troi­sième sera le cou­vercle. Je vous conseille de réflé­chir à la direc­tion dans laquelle vous comp­tez cou­rir quand le cer­cueil se fermera.

— Et vous ?

— Moi ? Les Anglais ne courent pas, Dor­vières. Les Anglais marchent. Digne­ment. Vers la sor­tie la plus proche. C’est une tradition.

*

Dans les jours qui sui­virent, Buca­rest entra dans une zone de tur­bu­lences que même les plus vieux habi­tants de l’A­thé­née Palace — Gri­gore, le Prince, les murs eux-mêmes — n’a­vaient jamais connue.

Des mani­fes­ta­tions écla­tèrent. Des foules ras­sem­blées sur la place de l’U­ni­ver­si­té — à quelques cen­taines de mètres de l’hô­tel — hur­laient des slo­gans contre le roi, contre les Hon­grois, contre les Alle­mands, contre tout le monde. La Garde de Fer, qui sen­tait le vent tour­ner, sor­tit de l’ombre — des colonnes de jeunes hommes en che­mise verte, chan­tant l’hymne légion­naire, le visage bala­fré pour cer­tains, les yeux brillants de cette fièvre qui rend les imbé­ciles dan­ge­reux et les dan­ge­reux invincibles.

Émile les vit pas­ser sous les fenêtres de l’hô­tel. Ils mar­chaient au pas, les bottes frap­pant l’as­phalte en cadence, et quelque chose dans ce bruit — ce mar­tè­le­ment régu­lier, cette per­cus­sion humaine — lui gla­ça le sang d’une façon qu’il n’a­vait pas anti­ci­pée. Ce n’é­tait plus du théâtre. Ce n’é­tait plus cette comé­die à demi-bur­lesque de l’es­pion­nage de palace, des faux vicomtes et des vrais princes rui­nés. C’é­taient des bottes dans la rue, et les bottes dans la rue, par­tout et tou­jours, signi­fient la même chose.

Il cher­cha Iri­na. Il la trou­va au bar, seule, un verre de vin blanc devant elle, les mains posées à plat sur la table — les mêmes mains que d’ha­bi­tude, longues, fines, mais cette fois-là elles ne bou­geaient pas, elles étaient rigides, pétri­fiées, comme si Iri­na avait besoin de les main­te­nir immo­biles pour empê­cher le reste de son corps de trembler.

— Andrei ? deman­da Émile.

— Il était dans le cor­tège, dit-elle. Je l’ai vu pas­ser de la fenêtre du deuxième étage. Je l’ai vu. Mon petit frère. En che­mise verte, les bottes noires, la bouche ouverte pour chan­ter. Il ne m’a pas vue. Ou il a fait sem­blant de ne pas me voir. C’est pire. C’est tel­le­ment pire.

Elle prit son verre. Le repo­sa sans boire.

— Il faut que je le sorte de là. Avant sep­tembre. Avant que tout bas­cule. Parce que quand tout bas­cu­le­ra — et ça va bas­cu­ler, Émile, croyez-moi, dans quelques jours, tout va bas­cu­ler — les gens comme Andrei se retrou­ve­ront du mau­vais côté. Et le mau­vais côté, ici, ce n’est pas une ques­tion de poli­tique. C’est une ques­tion de vie ou de mort.

C’é­tait la pre­mière fois qu’elle l’ap­pe­lait par son pré­nom. Pas « Vicomte ». Pas « Dor­vières ». Émile. Et la façon dont elle pro­non­ça ce pré­nom — vite, sèche­ment, comme quel­qu’un qui n’a pas le temps pour les for­ma­li­tés — signi­fiait qu’elle avait ces­sé de le trai­ter comme un per­son­nage et qu’elle s’a­dres­sait à l’homme. Quel qu’il soit.

— J’ai besoin de votre aide, dit-elle.

— Mon aide.

— Des papiers. De faux papiers. Un pas­se­port, un sauf-conduit, quelque chose qui per­mette à Andrei de sor­tir du pays sans que la Garde de Fer le sache. Je sais que vous pou­vez faire ça. Ne me deman­dez pas com­ment je le sais — disons que le Prince parle trop quand il boit, ce qui est tout le temps, et que Gri­gore parle peu mais dit beau­coup, ce qui est pire. Je sais ce que vous êtes, Émile. Pas un vicomte. Autre chose. Quelque chose qui sait fabri­quer des iden­ti­tés, des his­toires, des vies qui n’existent pas. J’ai besoin de ça. Pas pour moi. Pour Andrei.

Émile la regar­da. Ses yeux gris-vert avaient per­du leur iro­nie, leur dis­tance, leur froi­deur amu­sée. Ils étaient nus. C’é­taient les yeux d’une sœur qui avait peur pour son frère, et rien d’autre — pas de cal­cul, pas de jeu, pas de masque.

Il aurait pu dire non. Un escroc rai­son­nable aurait dit non. Un escroc rai­son­nable aurait fini son arnaque, pris l’argent de Vasi­les­cu, et quit­té Buca­rest par le pre­mier train. Un escroc rai­son­nable ne fabrique pas de faux papiers pour le frère d’une femme qu’il connaît depuis un mois, parce que les faux papiers, dans un pays qui est en train de deve­nir fas­ciste, ne sont pas une petite com­bine de gent­le­man — c’est un crime qui se paie cher, en pri­son ou en balles.

Émile n’é­tait pas rai­son­nable. Il ne l’a­vait pro­ba­ble­ment jamais été — un homme rai­son­nable ne devient pas escroc, il devient comp­table. Mais ce soir-là, dans ce bar, face à ces yeux, il fut quelque chose de pire que dérai­son­nable : il fut sincère.

— Je vais voir ce que je peux faire, dit-il.

Ce n’é­tait pas une pro­messe. Ce n’é­tait même pas un enga­ge­ment. C’é­tait le bruit que fait un homme quand la cara­pace se fis­sure et que quelque chose, en des­sous — quelque chose de mou, de vul­né­rable, d’hu­main — se montre pour la pre­mière fois depuis très longtemps.

Iri­na hocha la tête. Elle ne le remer­cia pas. Le remer­cier aurait été une poli­tesse, et les poli­tesses, entre eux, avaient ces­sé d’a­voir cours. Ce qui res­tait était plus brut, plus dif­fi­cile, plus vrai — un pacte silen­cieux, scel­lé par un verre de vin blanc qu’elle n’a­vait pas bu et un men­songe qu’il n’a­vait pas dit.

CHA­PITRE 13

LA MÉCA­NIQUE DU VRAI

Fabri­quer un faux pas­se­port rou­main en 1940 n’é­tait pas, en soi, une opé­ra­tion complexe.

Les pas­se­ports rou­mains de l’é­poque étaient des docu­ments de belle fac­ture — papier ver­gé, cou­ver­ture en car­ton bleu marine frap­pé des armoi­ries royales, pages inté­rieures en papier de sécu­ri­té avec fili­granes — mais leur sys­tème de vali­da­tion repo­sait sur des tam­pons, des signa­tures manus­crites et des pho­to­gra­phies col­lées, ce qui en fai­sait des objets vul­né­rables pour qui­conque avait les outils et le savoir-faire.

Émile avait les outils. Pas sur lui — ils étaient res­tés à Buda­pest, chez le faus­saire napo­li­tain qui les gar­dait dans un appar­te­ment du sep­tième arron­dis­se­ment, der­rière la gare Kele­ti. Mais Buca­rest, il le décou­vrit vite, était une ville où l’on pou­vait trou­ver n’im­porte quoi si l’on savait à qui deman­der. Et Gri­gore savait.

— Un gra­veur, dit le concierge de nuit, quand Émile lui posa la ques­tion — sans détour, parce que les détours, avec Gri­gore, étaient inutiles. Il y a un gra­veur dans le quar­tier armé­nien. Lips­ca­ni, der­rière l’é­glise Sta­vro­po­leos. Il s’ap­pelle Hagop. Il grave des plaques de cuivre, des cachets, des sceaux. Offi­ciel­le­ment. Offi­cieu­se­ment, il grave ce qu’on lui demande de gra­ver, et il ne pose pas de ques­tions, parce que les Armé­niens ont appris depuis long­temps que les ques­tions sont plus dan­ge­reuses que les réponses.

— Vous le connaissez ?

— Je connais tout le monde, Mon­sieur le Vicomte. C’est mon métier. Un concierge qui ne connaît pas un gra­veur est comme un prêtre qui ne connaît pas un pécheur — il ne sert à rien.

Le quar­tier Lips­ca­ni était une autre ville dans la ville — des ruelles étroites, pavées de cailloux ronds et usés, bor­dées de bou­tiques minus­cules dont les vitrines dis­pa­rais­saient sous des couches de pous­sière et d’his­toire. Des échoppes de chan­geurs, de tailleurs, de cor­don­niers, de bijou­tiers, de ven­deurs de tapis, de mar­chands de tout et de rien, ser­rées les unes contre les autres comme des dents dans une mâchoire. L’air sen­tait le cuir, l’en­cens, la fumée de ciga­rette et le café turc — ce café épais, siru­peux, qu’on ser­vait dans des tasses minus­cules avec un car­ré de lou­koum et un verre d’eau froide.

Hagop était un petit homme sec, la soixan­taine, avec des mains énormes — des mains de for­ge­ron sur un corps de jockey — et des lunettes rondes à double foyer qui lui don­naient l’air d’un hibou. Son ate­lier était un caphar­naüm de plaques de cuivre, de burins, de limes, d’encres et de papiers, le tout éclai­ré par une seule ampoule qui pen­dait du pla­fond comme un fruit lumi­neux dans une caverne. Il ne par­lait pas fran­çais — il par­lait rou­main, armé­nien, turc et un peu d’al­le­mand — mais Émile avait appris assez de rou­main en un mois pour les besoins essen­tiels, et les besoins essen­tiels, à Lips­ca­ni, se résu­maient à trois mots : cât costă — combien.

La négo­cia­tion fut brève. Hagop regar­da les spé­ci­fi­ca­tions qu’É­mile avait des­si­nées — un tam­pon du minis­tère de l’In­té­rieur, un cachet de la pré­fec­ture de police, un sceau consu­laire — avec l’œil d’un arti­san qui éva­lue un tra­vail, pas d’un mora­liste qui juge un crime. Il nom­ma un prix. Émile le paya. Hagop dit qu’il lui fau­drait quatre jours.

Quatre jours.

Le pro­blème n’é­tait pas le pas­se­port. Le pro­blème était Andrei.

Iri­na avait arran­gé une ren­contre — pas à l’hô­tel, parce que l’hô­tel écou­tait, mais dans un jar­din public, le Ciș­mi­giu, au centre de Buca­rest. Le Ciș­mi­giu était un parc à l’an­glaise, avec un lac arti­fi­ciel, des allées ombra­gées, des bancs sous les mar­ron­niers et cette atmo­sphère de ver­dure domes­ti­quée qui est la réponse euro­péenne au chaos de la nature. C’é­tait aus­si, en cet été 1940, un endroit où les amou­reux se pro­me­naient, les enfants jouaient, les vieillards nour­ris­saient les pigeons — un îlot de nor­ma­li­té dans une ville qui per­dait la sienne.

Andrei les atten­dait sur un banc, près du lac. Il avait reti­ré sa che­mise verte — il por­tait une che­mise blanche, ouverte au col, et un pan­ta­lon de toile — mais quelque chose dans sa pos­ture, dans la rai­deur de son dos, dans la façon dont ses mains repo­saient sur ses genoux, paumes tour­nées vers le bas, disait qu’il por­tait encore l’u­ni­forme en des­sous. On ne quitte pas la Garde de Fer en chan­geant de chemise.

— Andrei, dit Iri­na. Voi­ci Émile. L’homme dont je t’ai parlé.

Andrei leva les yeux. Émile vit le visage d’I­ri­na en plus jeune, en plus flou, en plus inache­vé — les mêmes traits, mais sans la pré­ci­sion, sans la dure­té, sans cette qua­li­té miné­rale qui fai­sait d’I­ri­na une per­sonne qu’on ne pou­vait pas igno­rer. Andrei était beau, mais d’une beau­té molle, inquiète, une beau­té de cire qui n’a­vait pas encore pris sa forme définitive.

— Vous êtes le Fran­çais, dit Andrei.

— Oui.

— Iri­na dit que vous pou­vez m’ai­der à partir.

— C’est possible.

— Par­tir pour où ?

— La Tur­quie. Istan­bul. De là, vous pou­vez aller n’im­porte où — la Pales­tine, l’É­gypte, l’A­frique du Sud. L’im­por­tant, c’est de quit­ter le pays avant que les fron­tières se ferment.

Andrei regar­da le lac. Des canards glis­saient sur l’eau verte, lais­sant der­rière eux des sillages en V qui s’é­lar­gis­saient puis dis­pa­rais­saient, comme si le lac effa­çait toutes les traces. Un enfant lan­çait des mor­ceaux de pain depuis la berge. L’en­fant riait.

— Et si je ne veux pas partir ?

Iri­na fer­ma les yeux. Une seconde. Pas plus. Le temps d’ab­sor­ber le coup.

— Andrei…

— Non, écoute-moi. Écoute-moi pour une fois. Tu m’as traî­né ici, tu m’as pré­sen­té cet homme, tu as orga­ni­sé tout ça der­rière mon dos — comme tou­jours, comme Papa, comme la famille, tou­jours déci­der pour moi, tou­jours savoir mieux que moi ce qui est bon pour moi. Mais tu ne sais pas. Tu ne sais pas ce que c’est, la Légion. Tu ne sais pas ce qu’on res­sent quand on fait par­tie de quelque chose de plus grand que soi. Papa était libé­ral — et qu’est-ce que ça lui a rap­por­té ? La dis­grâce, l’exil, le mépris. Les libé­raux ont per­du. Ils ont per­du parce qu’ils n’a­vaient rien à offrir — pas de foi, pas de force, pas de cer­ti­tude. La Légion offre tout ça.

— La Légion offre la vio­lence, dit Iri­na, et sa voix était si basse, si contrô­lée, qu’elle sem­blait venir de très loin. La Légion bat des gens dans la rue. La Légion tue des Juifs. La Légion a assas­si­né un Pre­mier ministre. C’est ça, ta certitude ?

— Tu ne com­prends pas.

— Non. Je ne com­prends pas. Et je ne veux pas com­prendre. Je veux que tu vives.

Le silence qui sui­vit eut la den­si­té d’un mur. Andrei regar­dait le lac. Iri­na regar­dait Andrei. Émile regar­dait les deux — et se sen­tait, pour la pre­mière fois depuis des années, com­plè­te­ment super­flu. Pas inutile — il avait un rôle, les papiers, la logis­tique — mais super­flu au sens où ce qui se jouait entre le frère et la sœur était d’une pro­fon­deur à laquelle il n’a­vait pas accès, parce qu’il n’a­vait jamais aimé per­sonne de cette façon-là, avec cette fureur impuis­sante, cette ten­dresse qui res­semble à de la rage.

Andrei se leva.

— Je réflé­chi­rai, dit-il.

Il s’é­loi­gna le long du lac, les mains dans les poches, la démarche un peu voû­tée — pas la démarche mili­taire de la che­mise verte, mais celle d’un gar­çon de vingt-quatre ans qui ne sait pas quoi faire de sa vie et qui a choi­si la pire des réponses à cette question.

Iri­na ne le regar­da pas par­tir. Elle fixait un point sur l’eau — peut-être un canard, peut-être rien.

— Il ne par­ti­ra pas, dit-elle.

— Peut-être.

— Il ne par­ti­ra pas. Je le connais. Quand il dit « je réflé­chi­rai », ça veut dire « j’ai déjà déci­dé, mais je n’ai pas le cou­rage de te le dire ». Il a tou­jours été comme ça. Même enfant. Quand il ne vou­lait pas man­ger sa soupe, il ne disait pas non. Il disait « peut-être plus tard ». Et plus tard ne venait jamais.

Elle se leva. Ses mains trem­blaient — les mains d’I­ri­na, qui ne trem­blaient jamais.

— Faites quand même les papiers, dit-elle. On ne sait jamais. Peut-être que la peur sera plus forte que la fier­té. Peut-être qu’il y aura un moment — un moment où les bottes dans la rue seront trop bruyantes, où le sang sera trop rouge, où la cer­ti­tude devien­dra trop lourde à por­ter. Et à ce moment-là, il fau­dra que les papiers soient prêts.

Elle s’é­loi­gna à son tour, dans l’al­lée ombra­gée, sous les mar­ron­niers. Les feuilles fai­saient des ombres mou­vantes sur le gra­vier, et pen­dant un ins­tant, Iri­na elle-même sem­bla faite d’ombre — une sil­houette mobile, décou­pée dans la lumière du Ciș­mi­giu, qui mar­chait vers quelque chose qu’É­mile ne pou­vait pas voir.

Il res­ta seul sur le banc. L’en­fant lan­çait tou­jours du pain aux canards. Le pain tom­bait dans l’eau avec de petits ploufs qui res­sem­blaient à des points d’ex­cla­ma­tion muets. Le lac effa­çait les traces. Buca­rest trans­pi­rait. Et quelque part, dans un ate­lier du quar­tier armé­nien, un gra­veur nom­mé Hagop taillait des tam­pons dans du cuivre avec la patience des arti­sans qui savent que leur tra­vail, qu’il serve la loi ou qu’il la viole, est de toute façon le même — c’est du tra­vail bien fait.

Émile pen­sa à Vasi­les­cu, dont l’argent atten­dait d’être volé. Il pen­sa à Weid­mann, dont les infor­ma­tions atten­daient d’être livrées. Il pen­sa à Fitch, dont le bridge atten­dait d’être joué. Et il pen­sa à Iri­na, qui ne lui avait rien deman­dé qu’il n’eût déjà déci­dé de donner.

Quatre jours. Dans quatre jours, les papiers seraient prêts.

Dans quatre jours, aus­si, la Rou­ma­nie aurait per­du un roi.

Mais ça, per­sonne ne le savait encore. Sauf l’A­thé­née Palace, peut-être. L’A­thé­née Palace savait tou­jours avant tout le monde.

CHA­PITRE 14

L’AB­DI­CA­TION

Le roi Carol II abdi­qua le 6 sep­tembre 1940, un vendredi.

Émile se sou­vien­drait tou­jours du jour de la semaine, parce que le ven­dre­di était le jour où Gri­gore chan­geait les fleurs du comp­toir de la concier­ge­rie — des œillets rouges, tou­jours des œillets rouges, par super­sti­tion ou par habi­tude — et que ce ven­dre­di-là, les œillets étaient encore dans leur seau d’eau, pas arran­gés, pas cou­pés, comme si le concierge avait été inter­rom­pu en plein geste par l’ef­fon­dre­ment d’un règne.

La nou­velle arri­va par la radio. Pas par les jour­naux, pas par le télé­phone, pas par le bouche-à-oreille habi­tuel — par la radio, ce qui signi­fiait que c’é­tait offi­ciel, irré­ver­sible, et que le temps des rumeurs était ter­mi­né. Le géné­ral Ion Anto­nes­cu, nom­mé Pre­mier ministre deux jours plus tôt, avait exi­gé l’ab­di­ca­tion. Le roi avait cédé. Son fils Michel, dix-huit ans, rede­ve­nait roi — pour la deuxième fois de sa vie, comme si le des­tin, en Rou­ma­nie, bégayait.

L’A­thé­née Palace, ce matin-là, fut le pre­mier endroit de Buca­rest à savoir et le der­nier à com­prendre. Les gens savaient — la radio l’a­vait dit, les cou­loirs bruis­saient, les visages étaient graves — mais per­sonne ne com­pre­nait ce que cela signi­fiait, parce que l’ab­di­ca­tion d’un roi, dans un pays qui avait fait du roi le centre de toute chose, était un évé­ne­ment si énorme, si fon­da­men­tal, qu’il dépas­sait la capa­ci­té de com­pré­hen­sion des cer­veaux indi­vi­duels. On savait, mais on ne réa­li­sait pas. On par­lait, mais on ne disait rien. On buvait, mais on n’a­vait pas soif.

Émile des­cen­dit au hall à huit heures. Le spec­tacle était hallucinant.

Le hall était plein — pas plein comme d’ha­bi­tude, mais plein d’une façon nou­velle, chao­tique, comme si toutes les couches de l’hô­tel s’é­taient mélan­gées en une seule masse indif­fé­ren­ciée. Des diplo­mates en pyja­ma par­laient avec des offi­ciers en uni­forme. Des femmes en robe de chambre fumaient dans les fau­teuils. Le Prince Dobro­vols­ki, en smo­king — tou­jours en smo­king, même à huit heures du matin, comme si le smo­king était sa peau et qu’il ne pou­vait pas l’en­le­ver — se tenait debout au milieu du hall, un verre de cham­pagne à la main, et disait à qui vou­lait l’entendre :

— Le deuxième roi que je vois tom­ber. Le pre­mier était Nico­las. Celui-ci est Carol. Les rois tombent tou­jours de la même façon — d’a­bord len­te­ment, puis très vite. Comme les feuilles. Comme les empires. Comme les gens qui boivent trop. Je le sais — j’ai été un empire, j’ai été un homme qui boit trop, et je serai peut-être un jour une feuille. En atten­dant, je bois à la san­té du roi Michel, qui a dix-huit ans et qui ne sait pas encore ce qui l’at­tend. Pauvre gar­çon. Pauvre, pauvre garçon.

Émile cher­cha Vasi­les­cu. Le boyar était au bar — à huit heures du matin, au bar, pour la deuxième fois en trois mois, ce qui confir­mait que les repères s’ef­fon­draient. Il buvait du țuică, les yeux fixes, les bajoues pen­dantes. En voyant Émile, il se leva — un mou­ve­ment lourd, méca­nique, comme un ours qui se dresse sur ses pattes arrière.

— Dor­vières. Les papiers de la banque. Où en sont-ils ?

— Presque prêts. Zurich a confir­mé. Quelques jours encore.

— Quelques jours. Quelques jours. Il n’y a plus de jours, Dor­vières. Il n’y a plus que des heures. Carol est par­ti. Anto­nes­cu est là. La Garde de Fer est dans la rue. Vous savez ce que ça veut dire ? Ça veut dire que dans une semaine, peut-être deux, les che­mises vertes seront au pou­voir, et les che­mises vertes, Dor­vières, n’aiment pas les boyards. Ils n’aiment pas les riches. Ils n’aiment pas les Juifs. Ils n’aiment per­sonne, sauf eux-mêmes et leur Capi­taine mort. Il faut que l’argent parte. Maintenant.

— Demain, dit Émile. Demain, je vous appor­te­rai les for­mu­laires de trans­fert. Tout sera en ordre.

Vasi­les­cu le sai­sit par le bras. Sa poigne était celle d’un homme qui se noie — forte, aveugle, indif­fé­rente à la dou­leur qu’elle cause.

— Demain, Dor­vières. Demain. Je compte sur vous.

Émile mon­ta dans sa chambre. Il ouvrit la valise — celle du papier à en-tête — et pré­pa­ra les for­mu­laires. Des for­mu­laires magni­fiques, impri­més sur du papier de soie ivoire, avec l’en-tête de la Banque Hel­vé­tique, des cases pour les mon­tants, les numé­ros de compte, les signa­tures. Des for­mu­laires qui ne valaient rien — du papier, de l’encre, du vide habillé en finance — mais qui, dans les mains d’un homme ter­ri­fié, auraient la soli­di­té du marbre.

Il les pré­pa­ra avec soin. Puis il s’as­sit au bureau et regar­da par la fenêtre.

La place était dif­fé­rente. Des sol­dats — des vrais, en uni­forme, avec des fusils — avaient pris posi­tion aux car­re­fours. Un camion mili­taire tra­ver­sa len­te­ment la place, char­gé de jeunes hommes en che­mise verte qui chan­taient. Les gla­dio­las rouges — ou les dah­lias, ou quoi que fût la fleur du moment — trem­blaient dans le vent chaud. Le dôme de l’A­thé­née rou­main brillait dans le soleil de sep­tembre comme un casque aban­don­né sur un champ de bataille.

Carol était par­ti. Le monde d’hier était par­ti avec lui — le monde des boyards, des soi­rées à l’A­thé­née, des conver­sa­tions en fran­çais, des pro­me­nades sur la Calea Vic­to­riei. Le monde de demain n’é­tait pas encore là, mais on le sen­tait venir, dans le bruit des bottes, dans le chant des légion­naires, dans le silence des gens qui bais­saient les yeux.

Et Émile, le faux vicomte, le vrai escroc, était assis entre les deux mondes, les for­mu­laires de la fausse banque devant lui, les faux papiers d’An­drei chez Hagop l’Ar­mé­nien, et cette sen­sa­tion de plus en plus insis­tante que le sol sous ses pieds n’é­tait pas du sol — que c’é­tait de la glace, fine, trans­pa­rente, et qu’en des­sous, l’eau était noire et profonde.

*

La fuite du roi fut, en elle-même, un roman picaresque.

On l’ap­prit dans les jours sui­vants, par frag­ments, par rumeurs, par éclats — comme on apprend les his­toires les plus incroyables, c’est-à-dire par les détails les plus absurdes. Carol avait quit­té le palais dans la nuit. Un convoi de voi­tures, puis un train spé­cial. Avec lui : Mag­da Lupes­cu, quelques fidèles, et trente camions char­gés de ses biens per­son­nels — de l’or, des bijoux, des tableaux, des four­rures, des meubles, un assor­ti­ment de richesses si extra­va­gant qu’il aurait fal­lu un inven­taire de trois jours pour en faire le tour. Trente camions. Un roi en fuite avec trente camions de butin — c’é­tait du Molière joué par l’His­toire, du vau­de­ville avec des balles réelles.

Parce qu’il y avait eu des balles. À Timișoa­ra, la Garde de Fer avait ten­té d’ar­rê­ter le train royal en tirant sur les wagons. Des balles avaient tra­ver­sé les parois. Mag­da Lupes­cu, dit-on, s’é­tait jetée sous un siège. Le roi, dit-on, avait hur­lé. Les trente camions de tré­sors, eux, n’a­vaient rien sen­ti — les objets n’ont pas peur.

Le Prince Dobro­vols­ki racon­ta l’his­toire au bar, le soir même, avec un mélange de jubi­la­tion et de tris­tesse qui était sa marque de fabrique.

— Trente camions, dit-il en levant son verre. Nico­las, quand il est par­ti — enfin, quand on l’a emme­né — n’a­vait rien. Pas un kopeck. Pas une bague. Il est par­ti en pyja­ma, avec sa femme et ses enfants, dans un train qui sen­tait la sueur et le déses­poir. Et il est mort dans une cave. Carol, lui, part avec trente camions d’or et des balles dans la car­ros­se­rie. La dif­fé­rence entre un tsar et un roi, mes amis, c’est la taille des valises.

Il but. Le cham­pagne, ce soir-là, avait un goût de cendres et de fin d’é­poque. Tout le bar le sen­tait. Même les Alle­mands — même les Alle­mands, qui avaient pour­tant toutes les rai­sons d’être satis­faits — avaient quelque chose de conte­nu dans le regard, comme si l’am­pleur de ce qu’ils étaient en train de gagner com­men­çait à les inquié­ter eux-mêmes.

CHA­PITRE 15

LES CONSÉ­QUENCES

Le len­de­main de l’ab­di­ca­tion, Émile remit les for­mu­laires à Vasilescu.

La scène eut lieu dans la chambre du boyar — une suite au deuxième étage, plus grande que celle d’É­mile, avec des meubles lourds, des rideaux de velours cra­moi­sie et une odeur de tabac froid et de țuică qui flot­tait dans l’air comme un brouillard inté­rieur. Vasi­les­cu était assis à son bureau, les manches retrous­sées, les bagues reti­rées — un détail qui frap­pa Émile, parce qu’un boyar qui retire ses bagues est un boyar qui a ces­sé de jouer le boyar.

Il signa les for­mu­laires sans les lire. Émile le regar­da faire et sen­tit, pour la deuxième fois — après le dîner au res­tau­rant, après la poi­gnée de main au bar —, ce pin­ce­ment, cette contrac­tion quelque part entre l’es­to­mac et la conscience. Vasi­les­cu signait avec l’ap­pli­ca­tion d’un enfant qui fait ses devoirs — la langue entre les dents, le front plis­sé, la main appli­quée. C’é­tait la signa­ture d’un homme qui croyait sau­ver sa vie. Et Émile, qui savait que cette signa­ture ne sau­vait rien du tout — qu’elle envoyait de l’argent dans un trou noir, un compte qui n’exis­tait que le temps d’être vidé —, regar­da la main du boyar tra­cer les lettres de son nom et pen­sa : c’est la der­nière fois que je fais ça.

La pen­sée le sur­prit. Pas par son conte­nu — il avait dit « la der­nière fois » après chaque arnaque, c’é­tait un rituel, une super­sti­tion d’es­croc, comme les marins qui disent « der­nier voyage » avant chaque tra­ver­sée. Mais cette fois, la pen­sée avait un poids dif­fé­rent. Elle n’é­tait pas une for­mule. Elle était vraie.

— Voi­là, dit Vasi­les­cu en posant le sty­lo. C’est fait. Quand l’argent sera-t-il à Zurich ?

— Qua­rante-huit heures après le trans­fert. Je vous ferai par­ve­nir la confir­ma­tion de Hartmann.

— Hart­mann. Le pro­tes­tant aux chaus­settes noires.

— Lui-même.

Vasi­les­cu eut un sou­rire fati­gué — un sou­rire qui n’at­ten­dait rien, qui ne deman­dait rien, qui disait sim­ple­ment : j’ai fait ce que je pou­vais, et main­te­nant, le reste ne m’ap­par­tient plus.

— Mer­ci, Dor­vières. Vous êtes le seul homme à Buca­rest en qui j’ai confiance.

Émile sor­tit de la chambre avec les for­mu­laires signés dans sa poche inté­rieure et le goût de la tra­hi­son dans la bouche. Il tra­ver­sa le cou­loir — moquette épaisse, lumière tami­sée, silence d’a­qua­rium — et s’ar­rê­ta devant l’as­cen­seur. Il appuya sur le bou­ton. L’as­cen­seur mon­ta avec ses grin­ce­ments de vieil homme.

C’est dans l’as­cen­seur qu’il prit sa décision.

Il ne vole­rait pas l’argent de Vasilescu.

La déci­sion ne vint pas comme une illu­mi­na­tion, pas comme un éclair moral, pas comme une conver­sion spec­ta­cu­laire du mal vers le bien. Elle vint comme viennent les déci­sions les plus impor­tantes — dou­ce­ment, laté­ra­le­ment, presque par acci­dent, comme un cou­rant d’air qui passe sous une porte qu’on croyait fer­mée. Il ne vole­rait pas Vasi­les­cu parce que Vasi­les­cu avait reti­ré ses bagues. Parce que Vasi­les­cu avait signé sans lire. Parce que Vasi­les­cu avait dit « vous êtes le seul homme en qui j’ai confiance » avec la voix d’un homme qui n’a plus per­sonne. Ce n’é­tait pas de la morale — Émile n’a­vait pas de morale, ou du moins il n’en avait jamais eu l’u­sage. C’é­tait autre chose. Quelque chose de plus pri­mi­tif, de plus ani­mal. Un refus du corps, comme quand on ne peut plus ava­ler un ali­ment qu’on a trop mangé.

Il mon­ta dans sa chambre. Il prit les for­mu­laires. Il les posa sur le bureau. Il les regarda.

Puis il les déchira.

Soi­gneu­se­ment, métho­di­que­ment, en petits mor­ceaux régu­liers, comme un homme qui défait un puzzle qu’il a mis des semaines à assem­bler. Les mor­ceaux tom­bèrent dans la cor­beille à papier — la Banque Hel­vé­tique de Com­merce et d’In­ves­tis­se­ment en confet­tis, le Direc­teur Hart­mann en lam­beaux, toute l’ar­chi­tec­ture du men­songe réduite à ce qu’elle avait tou­jours été : du papier.

Il s’as­sit sur le lit. Il regar­da le pla­fond. Il pen­sa : et maintenant ?

Main­te­nant, il n’a­vait plus d’ar­naque. Plus de plan. Plus de rai­son d’être à Buca­rest, sinon les faux papiers d’An­drei, le double jeu avec Weid­mann et Fitch, et Iri­na. C’est-à-dire rien qui le concer­nât vrai­ment — rien qui le nour­ri­rait, rien qui paie­rait sa chambre d’hô­tel, rien qui jus­ti­fiât sa pré­sence dans un pays qui s’effondrait.

Et pour­tant, il resta.

*

Le soir même, Weid­mann vint le trou­ver au bar.

Pas à leur table habi­tuelle du petit-déjeu­ner — au bar, le soir, ce qui était une rup­ture de pro­to­cole. Les rup­tures de pro­to­cole, chez Weid­mann, étaient des signaux d’alarme.

— Dor­vières, dit-il en s’as­seyant. Un problème.

— Quel genre ?

— Le genre qui néces­site une expli­ca­tion. Vos petits rap­ports heb­do­ma­daires — nos conver­sa­tions du mar­di matin — sont très inté­res­sants. Infor­ma­tifs. Détaillés. Peut-être un peu trop détaillés, d’ailleurs, pour un homme qui pré­tend ne faire que gla­ner l’é­cume des conver­sa­tions. Mais pas­sons. Le pro­blème n’est pas là.

Il fit signe au bar­man. Un whis­ky apparut.

— Le pro­blème, c’est que cer­taines infor­ma­tions que vous m’a­vez trans­mises — des impres­sions, des humeurs, comme nous disions — se sont retrou­vées, sous une forme légè­re­ment modi­fiée, dans des rap­ports de la léga­tion bri­tan­nique. Pas les mêmes mots, bien sûr. Les Anglais ont leurs propres mots. Mais la sub­stance, la saveur, la direc­tion — les mêmes. Ce qui me conduit à une hypo­thèse désagréable.

Émile ne cil­la pas. L’art de ne pas cil­ler, encore. Mais cette fois, l’ef­fort était plus grand.

— Quelle hypothèse ?

Weid­mann sou­rit. Le sou­rire mince, pri­vé, le sou­rire qui ne s’a­dres­sait qu’à lui-même.

— L’hy­po­thèse que vous ne tra­vaillez pas seule­ment pour moi. Ce qui, en soi, n’est pas un crime — dans cet hôtel, tout le monde tra­vaille pour tout le monde. Mais c’est un manque de trans­pa­rence. Et le manque de trans­pa­rence, dans notre type d’ar­ran­ge­ment, est un pro­blème plus grave que la tra­hi­son. La tra­hi­son, on peut la punir. Le manque de trans­pa­rence, on ne peut que le consta­ter — et consta­ter, pour un homme comme moi, c’est déjà décider.

Le silence entre eux dura cinq secondes. Cinq secondes qui eurent la den­si­té d’une heure.

— Je ne vous menace pas, Dor­vières, reprit Weid­mann. Les menaces sont vul­gaires, et je ne suis pas un homme vul­gaire. Je vous informe. À par­tir de main­te­nant, nos conver­sa­tions du mar­di matin n’au­ront plus lieu. Notre arran­ge­ment est ter­mi­né. Ce qui ne signi­fie pas que nous sommes enne­mis — sim­ple­ment que nous ne sommes plus asso­ciés. La nuance est impor­tante. Un enne­mi, on le com­bat. Un ancien asso­cié, on le sur­veille. C’est moins violent, mais c’est plus durable.

Il finit son whis­ky. Se leva. Lis­sa une ride ima­gi­naire sur sa veste.

— Un conseil, Dor­vières. Quit­tez Buca­rest. Bien­tôt. Ce qui va se pas­ser ici dans les semaines qui viennent ne sera pas agréable pour les gens qui n’ont pas de camp. Et vous, si je ne m’a­buse, n’a­vez de camp nulle part. Ce qui est char­mant en temps de paix et sui­ci­daire en temps de guerre.

Il s’é­loi­gna. Émile res­ta seul avec un verre vide et le sen­ti­ment très pré­cis d’un filet qui se resserrait.

Weid­mann savait. Weid­mann avait com­pris le double jeu. Et si Weid­mann avait com­pris, com­bien de temps avant que d’autres ne com­prennent — la police rou­maine, la Secu­ri­tate royale, la Garde de Fer, tous ces yeux qui regar­daient, toutes ces oreilles qui écou­taient dans cet hôtel qui n’é­tait qu’une oreille géante ?

Il fal­lait par­tir. Weid­mann avait rai­son — il fal­lait par­tir. Mais pas seul.

Il mon­ta au troi­sième étage, frap­pa à la porte d’I­ri­na — chambre 312, il connais­sait le numé­ro par Gri­gore, qui connais­sait tous les numé­ros — et quand elle ouvrit, il dit :

— Il faut qu’on parte. Tous les trois. Vous, moi et Andrei. Les papiers sont prêts. Hagop a fini. Il faut par­tir maintenant.

Iri­na le regar­da. Ses yeux gris-vert étaient calmes — d’un calme ter­rible, le calme des gens qui ont déjà accep­té le pire et pour qui tout ce qui suit est une variation.

— Andrei ne par­ti­ra pas, dit-elle.

— Il faut le convaincre.

— On ne convainc pas Andrei. On ne l’a jamais convain­cu de rien. Quand il avait huit ans, il refu­sait de man­ger sa soupe. Quand il avait quinze ans, il refu­sait d’é­tu­dier. Quand il a vingt-quatre ans, il refuse de quit­ter un mou­ve­ment qui va le tuer. C’est le même refus. C’est le même garçon.

— Alors on part sans lui.

Iri­na fer­ma les yeux. Le même geste qu’au Ciș­mi­giu — une seconde, pas plus. Le temps d’absorber.

— Non, dit-elle. On ne part pas sans lui. On essaie encore une fois. Une der­nière fois. Et si ça ne marche pas — si ça ne marche pas, Émile, alors je reste.

— Vous ne pou­vez pas rester.

— Si. Je peux. Parce qu’il est mon frère. Et parce que les gens qui partent sans ceux qu’ils aiment ne partent pas vrai­ment — ils fuient. Et les gens qui fuient passent le reste de leur vie à cou­rir. Je ne veux pas cou­rir. Je ne suis pas faite pour ça.

Elle le regar­da. Et dans ce regard, Émile vit quelque chose qu’il n’a­vait jamais vu dans les yeux de per­sonne — pas de la rési­gna­tion, pas du cou­rage, pas de la folie, mais les trois à la fois, fon­dus en une seule sub­stance, dure et trans­pa­rente, comme un dia­mant taillé dans la peur.

— Demain, dit-elle. Demain soir. Ame­nez les papiers. J’ar­ran­ge­rai la rencontre.

Émile hocha la tête. Il redes­cen­dit dans sa chambre. Il ne dor­mit pas. Dehors, un camion mili­taire tra­ver­sa la place, len­te­ment, ses phares balayant la façade de l’hô­tel comme les yeux d’un ani­mal qui cherche sa proie. Les gla­dio­las — ou les dah­lias, ou les chry­san­thèmes, les fleurs chan­geaient mais la cou­leur res­tait rouge, tou­jours rouge — trem­blaient dans le souffle du véhicule.

L’A­thé­née Palace, cette nuit-là, ne dor­mait pas non plus. L’hô­tel res­pi­rait, cra­quait, grin­çait. Des portes s’ou­vraient et se fer­maient dans les étages. Des pas réson­naient dans les cou­loirs. Des voix mur­mu­raient der­rière les cloi­sons minces.

L’hô­tel écou­tait. L’hô­tel savait. L’hô­tel attendait.

CHA­PITRE 16

LA DER­NIÈRE NUIT

Le ren­dez-vous eut lieu dans la chambre d’I­ri­na, pas au Ciș­mi­giu. Plus le temps pour les parcs, les bancs, les canards. Le temps des jar­dins publics était fini. On en était au temps des chambres fer­mées, des rideaux tirés, des voix basses.

Andrei vint à neuf heures du soir. Sans che­mise verte — en civil, un cos­tume frois­sé, une cra­vate dénouée. Il avait l’air d’un homme qui n’a pas dor­mi depuis plu­sieurs jours, ce qui était pro­ba­ble­ment le cas. Ses yeux — les yeux d’I­ri­na en plus jeune, en plus flou — avaient des cernes vio­lets, et quelque chose dans son regard avait chan­gé depuis le Ciș­mi­giu. La fièvre était tou­jours là, mais en des­sous, quelque chose d’autre — de la fatigue, peut-être, ou du doute, ou cette forme par­ti­cu­lière de luci­di­té qui vient quand le corps est trop épui­sé pour main­te­nir les illusions.

— Dis-moi, fit Irina.

Andrei s’as­sit sur le lit. Il regar­da ses mains. Des mains de gar­çon, fines, pas encore formées.

— Il y a eu des choses, dit-il. Des choses que je ne peux pas racon­ter. Enfin, que je ne veux pas racon­ter. Des choses dans la rue. Des gens. Des gens qu’on…

Il s’ar­rê­ta. Ava­la. Reprit.

— Il y avait un vieux. Un vieux Juif. Un hor­lo­ger. Rue Văcă­reș­ti. Ils l’ont sor­ti de sa bou­tique. Ils l’ont traî­né dans la rue. Je n’ai pas — je n’ai pas par­ti­ci­pé. Je regar­dais. Je regar­dais seule­ment. Mais regar­der, c’est…

Il ne finit pas la phrase. Il n’a­vait pas besoin de la finir. Le silence qui sui­vit conte­nait tout — la honte, l’hor­reur, la com­pré­hen­sion tar­dive que regar­der, dans cer­taines cir­cons­tances, c’est participer.

Iri­na ne dit rien. Elle ne le prit pas dans ses bras. Elle ne le conso­la pas. Elle le lais­sa assis sur le lit, avec ses mains de gar­çon et ses yeux cer­nés, et elle atten­dit — parce qu’I­ri­na savait que les gens qui arrivent à la véri­té n’ont pas besoin d’être pous­sés. Ils ont besoin qu’on les attende de l’autre côté.

— Je veux par­tir, dit Andrei.

Trois mots. Trois mots qui valaient trois mois de conver­sa­tions, de sup­pli­ca­tions, de ren­dez-vous au Ciș­mi­giu, de nuits blanches. Trois mots que la soupe avait refu­sé de dire quand il avait huit ans.

Émile sor­tit les papiers de sa poche inté­rieure. Le pas­se­port — magni­fique, un chef-d’œuvre de Hagop, les tam­pons impec­cables, la pho­to­gra­phie col­lée avec une pré­ci­sion d’or­fèvre, le tout au nom d’A­lexan­dru Mari­nes­cu, étu­diant en agro­no­mie, né à Brăi­la, se ren­dant à Istan­bul pour des études — une iden­ti­té si banale, si trans­pa­rente, qu’elle en deve­nait invi­sible. Un sauf-conduit du minis­tère de l’In­té­rieur — faux, bien sûr, mais faux avec la même convic­tion que les vrais, ce qui, dans un pays où les vrais docu­ments étaient sou­vent aus­si dou­teux que les faux, ne fai­sait guère de différence.

Andrei prit le pas­se­port. L’ou­vrit. Regar­da la pho­to­gra­phie — sa propre pho­to, qu’I­ri­na avait four­nie, prise deux ans plus tôt, avant la che­mise verte, avant les bottes, avant le vieil hor­lo­ger de la rue Văcă­reș­ti. Un visage de gar­çon qui ne savait pas encore ce qu’il allait deve­nir. Un visage d’avant.

— Alexan­dru Mari­nes­cu, lut-il. Étu­diant en agro­no­mie. C’est moi, ça ?

— C’est toi pour les deux pro­chains jours, dit Iri­na. Après, tu seras qui tu voudras.

— Et toi ?

— Moi, je reste.

— Non.

— Si.

— Iri­na…

— Je reste parce qu’il faut que quel­qu’un reste. Papa est à la cam­pagne. Il est vieux. Il est seul. Si je pars, il n’a plus per­sonne. Et un vieil homme seul dans une Rou­ma­nie qui devient folle, c’est un vieil homme qui meurt. Je ne peux pas. Tu com­prends ? Je ne peux pas.

Le silence revint. Plus doux, cette fois. Le silence des choses déci­dées, des routes choi­sies, des adieux qui ne disent pas leur nom.

Émile regar­da Iri­na. Elle se tenait debout près de la fenêtre, les bras croi­sés, la sil­houette décou­pée contre les rideaux de bro­cart. Elle ne pleu­rait pas. Elle ne trem­blait pas. Elle était sim­ple­ment là — solide, ver­ti­cale, indes­truc­tible de cette façon que seules les per­sonnes qui ont renon­cé à elles-mêmes pour quel­qu’un d’autre peuvent être indestructibles.

— Le train pour Constanța part à six heures du matin, dit Émile. De Constanța, un bateau pour Istan­bul. J’ai les billets. Le pas­se­port est en ordre. Il faut être à la gare du Nord avant cinq heures et demie — assez tôt pour évi­ter les contrôles de la Garde de Fer, qui com­mencent à six heures.

— Vous venez avec moi ? deman­da Andrei.

Émile ouvrit la bouche pour dire oui. C’é­tait le plan — par­tir avec Andrei, quit­ter Buca­rest, prendre le train pour Constanța, le bateau pour Istan­bul, dis­pa­raître dans une autre ville, un autre palace, une autre iden­ti­té. C’é­tait le plan, et c’é­tait le plan le plus rai­son­nable, le plus sûr, le plus conforme à tout ce qu’il avait tou­jours fait — par­tir avant que les choses ne tournent mal, glis­ser entre les mailles du filet, survivre.

Mais en regar­dant Iri­na — debout, les bras croi­sés, le dos droit — il sut qu’il ne par­ti­rait pas. Pas ce soir. Pas avec Andrei. Pas maintenant.

— Je vous accom­pagne à la gare, dit-il. Après, je reviens.

— Pour­quoi ? deman­da Andrei.

Émile ne répon­dit pas. Iri­na, elle, ne posa pas la ques­tion. Elle savait pour­quoi. Et cette connais­sance par­ta­gée — silen­cieuse, totale, sans un mot échan­gé — fut peut-être la chose la plus vraie qui se pas­sa entre eux dans tout l’é­té 1940.

*

Ils par­tirent à quatre heures du matin. L’hô­tel dor­mait — ou fai­sait sem­blant. L’as­cen­seur était trop bruyant, ils prirent l’es­ca­lier. Émile por­tait la valise d’An­drei — une seule valise, légère, presque vide. Un gar­çon de vingt-quatre ans qui fuit sa vie avec une valise presque vide — il y avait quelque chose de déchi­rant dans cette légè­re­té, quelque chose qui disait que la jeu­nesse est le seul bagage qu’on n’a pas besoin de por­ter parce qu’on le porte en soi.

Dans le hall, Gri­gore était à son poste.

Il ne dit rien. Il ne posa aucune ques­tion. Il ouvrit la porte de ser­vice — pas la porte prin­ci­pale, pas la porte tam­bour, mais une petite porte laté­rale, dis­crète, que seul le per­son­nel uti­li­sait — et il les lais­sa pas­ser. En sor­tant, Émile croi­sa son regard. Le regard de Gri­gore avait la pro­fon­deur d’un puits — un puits dans lequel on pou­vait voir, si on regar­dait bien, vingt ans de nuits, de secrets, de départs silencieux.

— Les cerises sont tou­jours bonnes, murmura-t-il.

Émile sou­rit.

— Vrai ou inventé ?

Gri­gore ne répon­dit pas. Il fer­ma la porte der­rière eux.

*

La gare du Nord, à quatre heures et demie du matin, était un lieu de non-être. Pas encore le jour, plus tout à fait la nuit — un entre-deux gri­sâtre, coton­neux, dans lequel les formes flot­taient comme des pois­sons dans une eau trouble. Quelques voya­geurs atten­daient sur le quai, le visage tiré, les épaules ren­trées. Un ven­deur de simits dor­mait debout, son pla­teau en équi­libre sur la tête. Un chat errait entre les rails avec l’as­su­rance de ceux qui n’ont pas de billet et qui n’en ont pas besoin.

Le train pour Constanța était là. Un vieux convoi aux wagons de bois, le ver­nis écaillé, les vitres sales, les ban­quettes en moles­kine usée — un train qui avait trans­por­té des sol­dats, des réfu­giés, des rois, des escrocs, et qui les avait tous trai­tés avec la même indif­fé­rence fatiguée.

Andrei mon­ta. Il se retour­na sur le marchepied.

— Dites à Irina…

Il s’ar­rê­ta. Quoi ? Qu’il l’ai­mait ? Qu’il avait honte ? Qu’il ne savait pas si ce qu’il fai­sait était du cou­rage ou de la lâche­té ? Qu’il se sou­ve­nait de la soupe, du jar­din, de la mort de leur mère, du manoir en Vala­chie où les fan­tômes étaient plus vivants que les vivants ?

— Dites-lui que la soupe était bonne, dit-il.

Et il dis­pa­rut dans le wagon.

Émile res­ta sur le quai. Le train s’é­bran­la avec un grin­ce­ment de fer­raille — le même bruit que l’as­cen­seur de l’A­thé­née Palace, en plus grand, en plus défi­ni­tif. Les wagons défi­lèrent devant lui, de plus en plus vite. Le visage d’An­drei appa­rut à une fenêtre, pâle, brouillé, puis il dis­pa­rut, empor­té par la vitesse et par la dis­tance et par tout ce qui sépare un homme de vingt-quatre ans qui fuit de l’homme qu’il aurait pu deve­nir s’il n’a­vait pas eu à fuir.

Le train s’é­loi­gna. Le quai rede­vint vide. Le chat revint entre les rails.

Émile retour­na à l’A­thé­née Palace. Il entra par la porte de ser­vice — Gri­gore avait lais­sé la porte ouverte, parce que Gri­gore lais­sait tou­jours les portes ouvertes pour les gens qui reve­naient, c’é­tait sa phi­lo­so­phie de concierge.

Il mon­ta dans sa chambre. Il s’al­lon­gea sur le lit. Il regar­da le pla­fond. Le pla­fond avait un trou — un petit trou, presque invi­sible, dans le coin gauche, là où le plâtre avait cra­qué. Un trou par lequel on pou­vait peut-être entendre les voix de l’é­tage au-des­sus, les mur­mures, les secrets, les men­songes. L’hô­tel qui écoutait.

Il fer­ma les yeux.

Il ne dor­mit pas. Mais pour la pre­mière fois depuis trois mois — depuis le jour où il était des­cen­du du train de Buda­pest avec deux valises, un faux nom et un pana­ma volé à Trieste —, il se sen­tit, étran­ge­ment, inex­pli­ca­ble­ment, en paix.

Pas heu­reux. Pas satis­fait. En paix.

C’é­tait nouveau.

ÉPI­LOGUE

QUELQUE PART AILLEURS

Istan­bul, octobre 1940.

L’hô­tel s’ap­pe­lait le Pera Palace. Un autre palace, d’autres cou­loirs, d’autres lustres, d’autres fan­tômes. Émile y était arri­vé quinze jours plus tôt, par le même che­min qu’An­drei — Constanța, le bateau, le Bos­phore. Avec une seule valise, cette fois. Celle des vête­ments. L’autre — celle du papier à en-tête zuri­chois, des cartes de visite du vicomte, du néces­saire de toi­lette volé au Gel­lért — il l’a­vait lais­sée à l’A­thé­née Palace, dans l’ar­moire de la chambre 307, comme on laisse une mue.

Il n’a­vait pas dit au revoir au Prince. Le Prince dor­mait — il dor­mait tou­jours, à quatre heures du matin, dans son fau­teuil du hall, le smo­king frois­sé, la coupe vide. Émile l’a­vait regar­dé une der­nière fois en tra­ver­sant le hall dans la lumière grise de l’aube. Le visage du Prince, dans le som­meil, avait per­du ses rides, son iro­nie, sa mélan­co­lie de vieux Russe — il avait l’air d’un enfant qui rêve de Saint-Péters­bourg, d’un hiver qui n’existe plus, d’un bal auquel per­sonne ne sera jamais invité.

Il n’a­vait pas dit au revoir à Gri­gore. Il n’a­vait pas eu besoin — Gri­gore, en lui ouvrant la porte pour la der­nière fois, avait dit tout ce qu’il y avait à dire dans un seul mou­ve­ment de mous­tache. Un mou­ve­ment lent, défi­ni­tif, qui signi­fiait : allez, par­tez, vivez, et ne reve­nez pas, parce que cet hôtel mange les gens qui reviennent.

Il n’a­vait pas dit au revoir à Fitch, qui ne disait jamais au revoir à per­sonne, parce que les Anglais consi­dèrent les adieux comme une forme de défaite.

Il avait dit au revoir à Irina.

C’é­tait dans le cou­loir du troi­sième étage, devant la porte de la chambre 312, après le départ d’An­drei. Il était remon­té pour lui dire que le train était par­ti, que le gar­çon était dedans, que les papiers avaient fonc­tion­né. Elle avait ouvert la porte. Elle por­tait la même robe que le pre­mier soir — la robe en crêpe de soie cou­leur d’encre, simple, sans bijoux. Ou alors c’é­tait une autre robe, et c’é­tait le sou­ve­nir qui la ren­dait iden­tique. Les sou­ve­nirs font ça — ils habillent les gens de la pre­mière image qu’on a d’eux, et tout le reste n’est que variation.

— Il est par­ti, dit Émile.

— Oui.

— Il a dit de vous dire que la soupe était bonne.

Iri­na eut un sou­rire. Pas un demi-sou­rire, pas une incli­nai­son iro­nique de la tête — un vrai sou­rire, qui dura une seconde, peut-être deux, et qui trans­for­ma son visage en quelque chose que Émile n’a­vait jamais vu : quelque chose de doux. Puis le sou­rire dis­pa­rut, et le visage rede­vint ce qu’il était — angu­leux, pré­cis, blindé.

— Mer­ci, dit-elle. Pour les papiers. Pour Andrei. Pour tout.

— Je n’ai rien fait.

— Vous avez fait exac­te­ment ce qu’il fal­lait. Ce qui est rare. La plu­part des gens font trop ou pas assez. Vous avez fait juste ce qu’il fal­lait. C’est un talent que je ne vous soup­çon­nais pas.

Ils res­tèrent un moment dans le cou­loir. La lumière tami­sée, la moquette épaisse, le silence de l’hô­tel entre quatre et cinq heures du matin — ce silence qui n’est pas le silence mais la res­pi­ra­tion d’un bâti­ment qui fait sem­blant de dormir.

— Venez avec moi, dit Émile.

— Non.

— Iri­na…

— Non. Mon père. Le manoir. La Vala­chie. Je vous l’ai dit — je ne suis pas faite pour fuir.

— Ce n’est pas fuir.

— Si. C’est fuir. C’est fuir avec quel­qu’un au lieu de fuir seul, ce qui est plus agréable, mais c’est quand même fuir. Et je ne fuis pas.

Elle le regar­da. Long­temps. Avec ces yeux gris-vert qui avaient la cou­leur de la Dâm­bo­vița, de la fumée, du cré­pus­cule, de tout ce qui est entre deux choses et qui n’ap­par­tient ni à l’une ni à l’autre.

— Par­tez, Émile. Par­tez pen­dant que vous le pou­vez. Et quand vous serez quelque part — n’im­porte où, un autre hôtel, une autre ville, un autre nom —, pen­sez à Buca­rest de temps en temps. Pen­sez à l’En­glish Bar. Aux tilleuls. Aux miti­tei. Au Prince et à son cham­pagne. À Gri­gore et à ses pro­verbes. Pen­sez à tout ça, et dites-vous que ça a exis­té — que pen­dant trois mois, dans un hôtel qui écou­tait tout, deux per­sonnes se sont par­lé sans men­tir. C’est rare. C’est peut-être la chose la plus rare qui puisse arri­ver dans un endroit comme celui-ci.

Elle recu­la d’un pas. Posa sa main sur la porte.

— Au revoir, Vicomte.

— Au revoir, Irina.

La porte se ferma.

*

À Istan­bul, Émile loua une chambre au Pera Palace — par habi­tude, par iro­nie, par ce besoin qu’il avait de vivre dans les palaces comme d’autres vivent dans les églises : pour le décor, pour le rituel, pour cette illu­sion de per­ma­nence que seuls les très vieux bâti­ments savent offrir. Il s’ins­cri­vit au registre sous le nom d’É­mile Dor­val. Sans titre. Sans par­ti­cule. Sans vicomte. Juste Dor­val. Le nom de son père, le mer­cier de Cler­mont-Fer­rand. C’é­tait la pre­mière fois depuis dix ans qu’il signait son vrai nom quelque part, et la plume hési­ta — une seconde, pas plus — avant de for­mer les lettres. Comme si la main ne recon­nais­sait plus le chemin.

Il res­ta trois semaines à Istan­bul. Il ne fit rien. Pas d’ar­naque, pas de faux papier, pas de charme déployé. Il mar­chait le long du Bos­phore, il buvait du thé dans les çay bah­çe­si de Beyoğ­lu, il regar­dait les fer­ries tra­ver­ser le détroit avec cette len­teur majes­tueuse des bateaux qui ne sont pres­sés par rien. Le soir, il s’as­seyait au bar du Pera Palace — un autre bar, d’autres fau­teuils, d’autres sil­houettes — et il buvait un whis­ky en pen­sant à un autre bar, à d’autres fau­teuils, à d’autres silhouettes.

Il n’eut pas de nou­velles d’I­ri­na. Il n’en atten­dait pas. Les nou­velles, dans un monde en guerre, sont des oiseaux qui voyagent mal — ils se perdent, ils se blessent, ils arrivent morts.

Il eut des nou­velles d’An­drei. Un télé­gramme, bref, laco­nique, envoyé depuis Le Caire — le gar­çon avait réus­si à pas­ser d’Is­tan­bul en Égypte, par la Pales­tine, par des che­mins qu’É­mile ne connais­sait pas et ne cher­cha pas à connaître. Le télé­gramme disait : ARRI­VÉ STOP MER­CI STOP SOUPE TOU­JOURS BONNE STOP.

Émile gar­da le télé­gramme. C’é­tait le pre­mier docu­ment vrai qu’il pos­sé­dait depuis des années — pas un faux papier, pas une lettre d’in­tro­duc­tion inven­tée, pas un for­mu­laire ban­caire tru­qué. Un télé­gramme réel, envoyé par une per­sonne réelle, qui disait des mots réels. Il le glis­sa dans la poche inté­rieure de sa veste, là où il gar­dait autre­fois les cartes de visite du vicomte de Dorvières.

C’é­tait un échange équitable.

Un matin, en des­cen­dant au petit-déjeu­ner, il croi­sa un homme dans le hall du Pera Palace — un homme en cos­tume de lin, avec un pana­ma et des chaus­sures bico­lores, qui par­lait fran­çais avec un accent légè­re­ment aris­to­cra­tique et qui se pré­sen­ta au récep­tion­niste comme le Baron de quelque chose. L’homme avait le sou­rire numé­ro trois — celui qui dit : je suis char­mant, je le sais, et je sais que vous le savez. Les chaus­sures étaient impec­cables. La pos­ture, par­faite. Le men­songe, invisible.

Émile le regar­da pas­ser. Il recon­nut tout — les gestes, le ton, la démarche, le pana­ma. C’é­tait lui. Ou plu­tôt, c’é­tait ce qu’il avait été. Un homme en cos­tume, avec un faux nom et de vraies chaus­sures, qui tra­ver­sait un hall d’hô­tel en croyant que le monde était un décor et que les gens étaient des figurants.

Il sou­rit. Pas le sou­rire numé­ro deux, ni le trois, ni aucun des sou­rires qu’il avait cata­lo­gués et clas­sés pen­dant dix ans, comme un ento­mo­lo­giste classe ses papillons. Un sou­rire neuf. Un sou­rire sans numé­ro. Le sou­rire d’un homme qui se sou­vient d’un hôtel à Buca­rest, d’un concierge à mous­tache, d’un prince russe en smo­king, d’une femme aux yeux gris-vert, et qui sait — sans pou­voir le prou­ver, sans même pou­voir l’ex­pli­quer — que quelque chose a changé.

Pas tout. Pas la vie entière. Quelque chose.

Il com­man­da un café. Il l’but len­te­ment. Le café était turc — épais, sucré, siru­peux. Le même qu’à Buca­rest. Le même que partout.

Dehors, le Bos­phore brillait. Les mouettes criaient. Un fer­ry tra­ver­sait le détroit, lent, blanc, indifférent.

Et quelque part, très loin, dans une ville qu’on appe­lait autre­fois le Petit Paris, un vieil hôtel conti­nuait de veiller. De res­pi­rer. D’é­cou­ter. Les rois pas­saient, les espions pas­saient, les escrocs pas­saient. L’hô­tel restait.

FIN

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