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Le Petit Paris — Cha­pitres 11 à 16 — Epilogue

Le Petit Paris — Cha­pitres 11 à 16 — Epilogue

Le Petit Paris

Le Petit Paris

Cha­pitres 11 à 16 — Epilogue

CHA­PITRE 11

L’É­CUME

Juillet pas­sa comme passent les mois dans les villes assié­gées — len­te­ment et trop vite à la fois.

Len­te­ment, parce que la cha­leur avait trans­for­mé Buca­rest en étuve. Les tilleuls avaient ces­sé de sen­tir bon — ils sen­taient le sucre rance, le miel tour­né, comme si la ville elle-même fer­men­tait. Les trot­toirs de la Calea Vic­to­riei ramol­lis­saient sous les talons. Les fiacres avan­çaient au pas, les che­vaux la tête basse, les naseaux dila­tés. Les élé­gantes qui fai­saient autre­fois la pro­me­nade du soir s’é­taient repliées dans les salons, et la rue, pri­vée de sa faune déco­ra­tive, avait l’air d’un théâtre dont les acteurs auraient déserté.

Trop vite, parce que chaque jour appor­tait une nou­velle catas­trophe. L’ul­ti­ma­tum bul­gare — la Dobroud­ja du Sud, per­due. Les négo­cia­tions avec la Hon­grie — la Tran­syl­va­nie du Nord, mena­cée. Le roi Carol qui s’ac­cro­chait au pou­voir comme un homme accro­ché à un rocher dans un tor­rent, les doigts qui glis­saient, l’eau qui mon­tait. Les Alle­mands, chaque jour plus nom­breux à l’A­thé­née Palace, chaque jour plus à l’aise, occu­pant davan­tage de tables au res­tau­rant, com­man­dant d’une voix plus forte, sou­riant de moins en moins.

Émile vivait dans le double jeu comme un funam­bule vit sur son fil — en ne regar­dant pas en bas.

Le mar­di matin, il pre­nait le café avec Weid­mann et lui rap­por­tait l’é­cume de la semaine. Ce que Fitch avait dit au bridge — rien de com­pro­met­tant, des impres­sions, des humeurs. Ce que Vasi­les­cu mur­mu­rait au bar — la peur des Russes, la défiance envers le roi, le désir éper­du de mettre son argent à l’a­bri. Ce que les jour­na­listes amé­ri­cains — il y en avait deux ou trois, dont une femme à lunettes rondes qui pre­nait des notes avec une fré­né­sie de sté­no­graphe — racon­taient dans les couloirs.

Le jeu­di soir, au bridge, il glis­sait à Fitch le conte­nu de ses conver­sa­tions avec Weid­mann — lui aus­si édul­co­ré, allé­gé, fil­tré. Ce que l’Al­le­mand avait dit sur la situa­tion mili­taire — pas grand-chose, Weid­mann était pru­dent. Ce qu’il avait lais­sé entendre sur les inten­tions de Ber­lin — jamais rien de pré­cis, tou­jours des allu­sions, des phrases en sus­pens, des silences significatifs.

L’é­cume. Rien que l’écume.

Émile se répé­tait cela chaque soir, en mon­tant se cou­cher, comme une prière ou comme un men­songe — les deux ont la même struc­ture, la même répé­ti­tion, le même besoin d’être crus. L’é­cume ne fait de mal à per­sonne. L’é­cume n’est pas de l’in­for­ma­tion, c’est du bruit. Du bruit élé­gant, refor­mu­lé, mis en forme par un homme qui a le don des mots — mais du bruit.

Sauf que l’é­cume, dans un océan de men­songes, est par­fois la seule chose qui dit la vérité.

Et Émile, sans le savoir, disait la véri­té plus sou­vent qu’il ne le croyait.

*

L’ar­naque sur Vasi­les­cu pro­gres­sait, elle aussi.

Émile avait sor­ti la lettre de la Banque Hel­vé­tique — le papier à en-tête zuri­chois, la signa­ture sèche du « Direc­teur Hart­mann » — et l’a­vait pré­sen­tée au boyar lors d’un dîner dans la salle du res­tau­rant, entre la cior­ba de burtă et le sar­male, c’est-à-dire entre la soupe de tripes et les feuilles de chou far­cies, parce qu’à Buca­rest, les déci­sions les plus graves se pre­naient tou­jours entre deux plats.

Vasi­les­cu avait lu la lettre avec ses petits yeux noirs, en la tenant à bout de bras comme on tient un objet pré­cieux ou sus­pect — les deux se res­semblent, dans le geste.

— Hart­mann, dit-il. C’est un nom juif ?

— Suisse-alle­mand, dit Émile. Zuri­chois. Pro­tes­tant. Le genre d’homme qui porte des chaus­settes noires même en été et qui consi­dère le sou­rire comme un péché véniel.

Vasi­les­cu eut un demi-sou­rire. L’hu­mour le ras­su­ra — les escrocs savent que l’hu­mour est le meilleur lubri­fiant de la confiance, parce qu’on ne rit jamais avec quel­qu’un qu’on soupçonne.

— Et le pro­ces­sus ? Com­ment ça se passe ?

— Sim­ple­ment. Vous trans­fé­rez les fonds sur un compte tran­si­taire — un compte que je main­tiens pour ce type d’o­pé­ra­tions, à la Cre­di­tans­talt de Vienne. De là, les fonds sont redi­ri­gés vers Zurich dans les qua­rante-huit heures. Hart­mann vous envoie une confir­ma­tion, un numé­ro de compte, et vos avoirs sont en sécu­ri­té. Neutre, intou­chable, invisible.

— La Cre­di­tans­talt de Vienne, répé­ta Vasi­les­cu. C’est une banque autri­chienne. Autri­chienne, c’est-à-dire…

— Alle­mande, oui. Depuis l’An­schluss. Mais c’est pré­ci­sé­ment l’a­van­tage — un trans­fert vers une banque alle­mande ne lève aucun soup­çon. Les Alle­mands ne sur­veillent pas leur propre sys­tème ban­caire. Ils sur­veillent les trans­ferts vers la Suisse, vers la Tur­quie, vers les pays neutres. Mais un trans­fert interne ? Per­sonne ne regarde. Et de Vienne à Zurich, c’est une for­ma­li­té — les deux pays par­tagent une fron­tière, une langue et un goût pour la discrétion.

C’é­tait un beau men­songe. Propre, logique, ras­su­rant. Le genre de men­songe qui res­semble à la véri­té parce qu’il uti­lise les mêmes maté­riaux — des noms de banques réels, des méca­nismes finan­ciers plau­sibles, un voca­bu­laire de pro­fes­sion­nel. La seule dif­fé­rence entre le men­songe et la véri­té, c’é­tait le compte tran­si­taire — qui n’exis­tait pas, ou plu­tôt qui exis­tait mais sous un autre nom que celui de la Banque Hel­vé­tique, un nom qu’É­mile connais­sait et que Vasi­les­cu ne connaî­trait jamais.

Le boyar hocha la tête. Len­te­ment. Lour­de­ment. La tête d’un homme qui se jette à l’eau parce que le bateau coule.

— Com­bien de temps ?

— Une semaine. Peut-être deux. Le temps que Zurich confirme.

— Faites-le.

Émile hocha la tête à son tour. L’af­faire était conclue. Le pois­son était fer­ré, le filet se refer­mait, et dans une semaine ou deux, Émile Dor­val — pas le vicomte, pas Dor­vières, mais Dor­val, le fils du mer­cier — serait un homme riche, ou du moins un homme qui n’au­rait plus besoin de men­tir pour vivre pen­dant quelques années.

Il aurait dû être heu­reux. C’é­tait le moment qu’il pré­fé­rait — la fer­me­ture, le cla­que­ment de la ser­rure, la cer­ti­tude que l’ar­naque avait fonc­tion­né. Mais en regar­dant Vasi­les­cu — ses bajoues affais­sées, ses mains qui trem­blaient, ses yeux qui avaient la brillance humide de la gra­ti­tude — il sen­tit quelque chose qu’il n’a­vait jamais sen­ti aupa­ra­vant. Un pin­ce­ment. Un tiraille­ment. Comme un vête­ment trop ser­ré qu’on n’ar­rive pas à enlever.

La conscience. C’é­tait pro­ba­ble­ment ça. Ou alors la confi­ture de griottes, qui était assez lourde pour cau­ser des malaises.

Il opta pour la confiture.

CHA­PITRE 12

LE DIK­TAT

Le 30 août 1940, dans un palais de Vienne — le Bel­vé­dère, avec ses dorures et ses jar­dins sus­pen­dus et son iro­nie archi­tec­tu­rale —, l’Al­le­magne et l’I­ta­lie impo­sèrent à la Rou­ma­nie la ces­sion du nord de la Tran­syl­va­nie à la Hon­grie. Qua­rante-trois mille kilo­mètres car­rés. Deux mil­lions et demi d’ha­bi­tants. Une pro­vince que les Rou­mains consi­dé­raient comme le ber­ceau de leur nation, le cœur de leur iden­ti­té, la terre sacrée entre toutes.

Le Dik­tat de Vienne.

Émile n’a­vait jamais vu un pays se bri­ser. Il avait vu des hommes se bri­ser — des joueurs à Monte-Car­lo, des maris trom­pés à Biar­ritz, des ban­quiers rui­nés à Vienne. Mais un pays entier, un pays de dix-huit mil­lions d’âmes, un pays qui se fis­sure sous vos yeux comme une assiette tom­bée sur un car­re­lage — non. Ça, il ne l’a­vait jamais vu.

La nou­velle arri­va à l’A­thé­née Palace dans l’a­près-midi, par la radio d’a­bord, puis par les jour­naux, puis par ce mur­mure qui tra­ver­sait l’hô­tel d’un étage à l’autre, d’une chambre à l’autre, d’une bouche à l’autre, comme un cou­rant d’air empoi­son­né. La Tran­syl­va­nie. La Tran­syl­va­nie. La Tran­syl­va­nie est perdue.

Le hall, ce soir-là, res­sem­blait à un hôpi­tal de cam­pagne après une bataille. Des gens pleu­raient — des femmes, des hommes aus­si, cette fois. Des offi­ciers rou­mains avaient les yeux rouges, les mâchoires ser­rées, les poings fer­més. L’un d’eux, un colo­nel mous­ta­chu en uni­forme de parade, se tenait devant la fenêtre qui don­nait sur la place, immo­bile, regar­dant la sil­houette de l’A­thé­née rou­main comme si la salle de concerts pou­vait encore lui offrir quelque chose — une sonate, un requiem, un pays.

Le Prince Dobro­vols­ki, pour la pre­mière fois depuis qu’É­mile le connais­sait, ne par­lait pas. Il était assis dans son fau­teuil habi­tuel, le smo­king impec­cable, les mains croi­sées, le visage fer­mé. Pas de cham­pagne. Pas d’a­nec­dotes. Pas de pro­verbes russes. Juste le silence d’un homme qui avait déjà vu un empire s’ef­fon­drer et qui n’a­vait pas besoin de com­men­taire pour recon­naître le spectacle.

Vasi­les­cu était invi­sible. Émile l’ap­prit plus tard : le boyar s’é­tait enfer­mé dans sa chambre et avait deman­dé qu’on ne le dérange sous aucun pré­texte, sauf pour appor­ter du țuică, ce qui, en rou­main, était la forme gram­ma­ti­cale du désespoir.

Les Alle­mands, eux, étaient dis­crets. Pas triom­phants — ils étaient trop pro­fes­sion­nels pour triom­pher devant les vain­cus — mais pré­sents, solides, avec cette den­si­té par­ti­cu­lière des gens qui savent qu’ils sont en train de gagner et qui n’ont pas besoin de le dire. Weid­mann, qu’É­mile aper­çut dans un coin du bar, lisait un jour­nal avec l’air concen­tré d’un homme qui étu­die les résul­tats d’une opé­ra­tion qu’il connais­sait déjà.

Le Major Fitch vint au bridge. À dix-huit heures pré­cises. Avec ses cartes. Il ne dit rien pen­dant trois par­ties. Puis, en ramas­sant le der­nier pli — qu’il avait gagné, comme d’ha­bi­tude —, il murmura :

— C’est le com­men­ce­ment de la fin, Dor­vières. Le Dik­tat, c’est le pre­mier clou du cer­cueil. Le sui­vant sera l’ab­di­ca­tion. Et le troi­sième sera le cou­vercle. Je vous conseille de réflé­chir à la direc­tion dans laquelle vous comp­tez cou­rir quand le cer­cueil se fermera.

— Et vous ?

— Moi ? Les Anglais ne courent pas, Dor­vières. Les Anglais marchent. Digne­ment. Vers la sor­tie la plus proche. C’est une tradition.

*

Dans les jours qui sui­virent, Buca­rest entra dans une zone de tur­bu­lences que même les plus vieux habi­tants de l’A­thé­née Palace — Gri­gore, le Prince, les murs eux-mêmes — n’a­vaient jamais connue.

Des mani­fes­ta­tions écla­tèrent. Des foules ras­sem­blées sur la place de l’U­ni­ver­si­té — à quelques cen­taines de mètres de l’hô­tel — hur­laient des slo­gans contre le roi, contre les Hon­grois, contre les Alle­mands, contre tout le monde. La Garde de Fer, qui sen­tait le vent tour­ner, sor­tit de l’ombre — des colonnes de jeunes hommes en che­mise verte, chan­tant l’hymne légion­naire, le visage bala­fré pour cer­tains, les yeux brillants de cette fièvre qui rend les imbé­ciles dan­ge­reux et les dan­ge­reux invincibles.

Émile les vit pas­ser sous les fenêtres de l’hô­tel. Ils mar­chaient au pas, les bottes frap­pant l’as­phalte en cadence, et quelque chose dans ce bruit — ce mar­tè­le­ment régu­lier, cette per­cus­sion humaine — lui gla­ça le sang d’une façon qu’il n’a­vait pas anti­ci­pée. Ce n’é­tait plus du théâtre. Ce n’é­tait plus cette comé­die à demi-bur­lesque de l’es­pion­nage de palace, des faux vicomtes et des vrais princes rui­nés. C’é­taient des bottes dans la rue, et les bottes dans la rue, par­tout et tou­jours, signi­fient la même chose.

Il cher­cha Iri­na. Il la trou­va au bar, seule, un verre de vin blanc devant elle, les mains posées à plat sur la table — les mêmes mains que d’ha­bi­tude, longues, fines, mais cette fois-là elles ne bou­geaient pas, elles étaient rigides, pétri­fiées, comme si Iri­na avait besoin de les main­te­nir immo­biles pour empê­cher le reste de son corps de trembler.

— Andrei ? deman­da Émile.

— Il était dans le cor­tège, dit-elle. Je l’ai vu pas­ser de la fenêtre du deuxième étage. Je l’ai vu. Mon petit frère. En che­mise verte, les bottes noires, la bouche ouverte pour chan­ter. Il ne m’a pas vue. Ou il a fait sem­blant de ne pas me voir. C’est pire. C’est tel­le­ment pire.

Elle prit son verre. Le repo­sa sans boire.

— Il faut que je le sorte de là. Avant sep­tembre. Avant que tout bas­cule. Parce que quand tout bas­cu­le­ra — et ça va bas­cu­ler, Émile, croyez-moi, dans quelques jours, tout va bas­cu­ler — les gens comme Andrei se retrou­ve­ront du mau­vais côté. Et le mau­vais côté, ici, ce n’est pas une ques­tion de poli­tique. C’est une ques­tion de vie ou de mort.

C’é­tait la pre­mière fois qu’elle l’ap­pe­lait par son pré­nom. Pas « Vicomte ». Pas « Dor­vières ». Émile. Et la façon dont elle pro­non­ça ce pré­nom — vite, sèche­ment, comme quel­qu’un qui n’a pas le temps pour les for­ma­li­tés — signi­fiait qu’elle avait ces­sé de le trai­ter comme un per­son­nage et qu’elle s’a­dres­sait à l’homme. Quel qu’il soit.

— J’ai besoin de votre aide, dit-elle.

— Mon aide.

— Des papiers. De faux papiers. Un pas­se­port, un sauf-conduit, quelque chose qui per­mette à Andrei de sor­tir du pays sans que la Garde de Fer le sache. Je sais que vous pou­vez faire ça. Ne me deman­dez pas com­ment je le sais — disons que le Prince parle trop quand il boit, ce qui est tout le temps, et que Gri­gore parle peu mais dit beau­coup, ce qui est pire. Je sais ce que vous êtes, Émile. Pas un vicomte. Autre chose. Quelque chose qui sait fabri­quer des iden­ti­tés, des his­toires, des vies qui n’existent pas. J’ai besoin de ça. Pas pour moi. Pour Andrei.

Émile la regar­da. Ses yeux gris-vert avaient per­du leur iro­nie, leur dis­tance, leur froi­deur amu­sée. Ils étaient nus. C’é­taient les yeux d’une sœur qui avait peur pour son frère, et rien d’autre — pas de cal­cul, pas de jeu, pas de masque.

Il aurait pu dire non. Un escroc rai­son­nable aurait dit non. Un escroc rai­son­nable aurait fini son arnaque, pris l’argent de Vasi­les­cu, et quit­té Buca­rest par le pre­mier train. Un escroc rai­son­nable ne fabrique pas de faux papiers pour le frère d’une femme qu’il connaît depuis un mois, parce que les faux papiers, dans un pays qui est en train de deve­nir fas­ciste, ne sont pas une petite com­bine de gent­le­man — c’est un crime qui se paie cher, en pri­son ou en balles.

Émile n’é­tait pas rai­son­nable. Il ne l’a­vait pro­ba­ble­ment jamais été — un homme rai­son­nable ne devient pas escroc, il devient comp­table. Mais ce soir-là, dans ce bar, face à ces yeux, il fut quelque chose de pire que dérai­son­nable : il fut sincère.

— Je vais voir ce que je peux faire, dit-il.

Ce n’é­tait pas une pro­messe. Ce n’é­tait même pas un enga­ge­ment. C’é­tait le bruit que fait un homme quand la cara­pace se fis­sure et que quelque chose, en des­sous — quelque chose de mou, de vul­né­rable, d’hu­main — se montre pour la pre­mière fois depuis très longtemps.

Iri­na hocha la tête. Elle ne le remer­cia pas. Le remer­cier aurait été une poli­tesse, et les poli­tesses, entre eux, avaient ces­sé d’a­voir cours. Ce qui res­tait était plus brut, plus dif­fi­cile, plus vrai — un pacte silen­cieux, scel­lé par un verre de vin blanc qu’elle n’a­vait pas bu et un men­songe qu’il n’a­vait pas dit.

CHA­PITRE 13

LA MÉCA­NIQUE DU VRAI

Fabri­quer un faux pas­se­port rou­main en 1940 n’é­tait pas, en soi, une opé­ra­tion complexe.

Les pas­se­ports rou­mains de l’é­poque étaient des docu­ments de belle fac­ture — papier ver­gé, cou­ver­ture en car­ton bleu marine frap­pé des armoi­ries royales, pages inté­rieures en papier de sécu­ri­té avec fili­granes — mais leur sys­tème de vali­da­tion repo­sait sur des tam­pons, des signa­tures manus­crites et des pho­to­gra­phies col­lées, ce qui en fai­sait des objets vul­né­rables pour qui­conque avait les outils et le savoir-faire.

Émile avait les outils. Pas sur lui — ils étaient res­tés à Buda­pest, chez le faus­saire napo­li­tain qui les gar­dait dans un appar­te­ment du sep­tième arron­dis­se­ment, der­rière la gare Kele­ti. Mais Buca­rest, il le décou­vrit vite, était une ville où l’on pou­vait trou­ver n’im­porte quoi si l’on savait à qui deman­der. Et Gri­gore savait.

— Un gra­veur, dit le concierge de nuit, quand Émile lui posa la ques­tion — sans détour, parce que les détours, avec Gri­gore, étaient inutiles. Il y a un gra­veur dans le quar­tier armé­nien. Lips­ca­ni, der­rière l’é­glise Sta­vro­po­leos. Il s’ap­pelle Hagop. Il grave des plaques de cuivre, des cachets, des sceaux. Offi­ciel­le­ment. Offi­cieu­se­ment, il grave ce qu’on lui demande de gra­ver, et il ne pose pas de ques­tions, parce que les Armé­niens ont appris depuis long­temps que les ques­tions sont plus dan­ge­reuses que les réponses.

— Vous le connaissez ?

— Je connais tout le monde, Mon­sieur le Vicomte. C’est mon métier. Un concierge qui ne connaît pas un gra­veur est comme un prêtre qui ne connaît pas un pécheur — il ne sert à rien.

Le quar­tier Lips­ca­ni était une autre ville dans la ville — des ruelles étroites, pavées de cailloux ronds et usés, bor­dées de bou­tiques minus­cules dont les vitrines dis­pa­rais­saient sous des couches de pous­sière et d’his­toire. Des échoppes de chan­geurs, de tailleurs, de cor­don­niers, de bijou­tiers, de ven­deurs de tapis, de mar­chands de tout et de rien, ser­rées les unes contre les autres comme des dents dans une mâchoire. L’air sen­tait le cuir, l’en­cens, la fumée de ciga­rette et le café turc — ce café épais, siru­peux, qu’on ser­vait dans des tasses minus­cules avec un car­ré de lou­koum et un verre d’eau froide.

Hagop était un petit homme sec, la soixan­taine, avec des mains énormes — des mains de for­ge­ron sur un corps de jockey — et des lunettes rondes à double foyer qui lui don­naient l’air d’un hibou. Son ate­lier était un caphar­naüm de plaques de cuivre, de burins, de limes, d’encres et de papiers, le tout éclai­ré par une seule ampoule qui pen­dait du pla­fond comme un fruit lumi­neux dans une caverne. Il ne par­lait pas fran­çais — il par­lait rou­main, armé­nien, turc et un peu d’al­le­mand — mais Émile avait appris assez de rou­main en un mois pour les besoins essen­tiels, et les besoins essen­tiels, à Lips­ca­ni, se résu­maient à trois mots : cât costă — combien.

La négo­cia­tion fut brève. Hagop regar­da les spé­ci­fi­ca­tions qu’É­mile avait des­si­nées — un tam­pon du minis­tère de l’In­té­rieur, un cachet de la pré­fec­ture de police, un sceau consu­laire — avec l’œil d’un arti­san qui éva­lue un tra­vail, pas d’un mora­liste qui juge un crime. Il nom­ma un prix. Émile le paya. Hagop dit qu’il lui fau­drait quatre jours.

Quatre jours.

Le pro­blème n’é­tait pas le pas­se­port. Le pro­blème était Andrei.

Iri­na avait arran­gé une ren­contre — pas à l’hô­tel, parce que l’hô­tel écou­tait, mais dans un jar­din public, le Ciș­mi­giu, au centre de Buca­rest. Le Ciș­mi­giu était un parc à l’an­glaise, avec un lac arti­fi­ciel, des allées ombra­gées, des bancs sous les mar­ron­niers et cette atmo­sphère de ver­dure domes­ti­quée qui est la réponse euro­péenne au chaos de la nature. C’é­tait aus­si, en cet été 1940, un endroit où les amou­reux se pro­me­naient, les enfants jouaient, les vieillards nour­ris­saient les pigeons — un îlot de nor­ma­li­té dans une ville qui per­dait la sienne.

Andrei les atten­dait sur un banc, près du lac. Il avait reti­ré sa che­mise verte — il por­tait une che­mise blanche, ouverte au col, et un pan­ta­lon de toile — mais quelque chose dans sa pos­ture, dans la rai­deur de son dos, dans la façon dont ses mains repo­saient sur ses genoux, paumes tour­nées vers le bas, disait qu’il por­tait encore l’u­ni­forme en des­sous. On ne quitte pas la Garde de Fer en chan­geant de chemise.

— Andrei, dit Iri­na. Voi­ci Émile. L’homme dont je t’ai parlé.

Andrei leva les yeux. Émile vit le visage d’I­ri­na en plus jeune, en plus flou, en plus inache­vé — les mêmes traits, mais sans la pré­ci­sion, sans la dure­té, sans cette qua­li­té miné­rale qui fai­sait d’I­ri­na une per­sonne qu’on ne pou­vait pas igno­rer. Andrei était beau, mais d’une beau­té molle, inquiète, une beau­té de cire qui n’a­vait pas encore pris sa forme définitive.

— Vous êtes le Fran­çais, dit Andrei.

— Oui.

— Iri­na dit que vous pou­vez m’ai­der à partir.

— C’est possible.

— Par­tir pour où ?

— La Tur­quie. Istan­bul. De là, vous pou­vez aller n’im­porte où — la Pales­tine, l’É­gypte, l’A­frique du Sud. L’im­por­tant, c’est de quit­ter le pays avant que les fron­tières se ferment.

Andrei regar­da le lac. Des canards glis­saient sur l’eau verte, lais­sant der­rière eux des sillages en V qui s’é­lar­gis­saient puis dis­pa­rais­saient, comme si le lac effa­çait toutes les traces. Un enfant lan­çait des mor­ceaux de pain depuis la berge. L’en­fant riait.

— Et si je ne veux pas partir ?

Iri­na fer­ma les yeux. Une seconde. Pas plus. Le temps d’ab­sor­ber le coup.

— Andrei…

— Non, écoute-moi. Écoute-moi pour une fois. Tu m’as traî­né ici, tu m’as pré­sen­té cet homme, tu as orga­ni­sé tout ça der­rière mon dos — comme tou­jours, comme Papa, comme la famille, tou­jours déci­der pour moi, tou­jours savoir mieux que moi ce qui est bon pour moi. Mais tu ne sais pas. Tu ne sais pas ce que c’est, la Légion. Tu ne sais pas ce qu’on res­sent quand on fait par­tie de quelque chose de plus grand que soi. Papa était libé­ral — et qu’est-ce que ça lui a rap­por­té ? La dis­grâce, l’exil, le mépris. Les libé­raux ont per­du. Ils ont per­du parce qu’ils n’a­vaient rien à offrir — pas de foi, pas de force, pas de cer­ti­tude. La Légion offre tout ça.

— La Légion offre la vio­lence, dit Iri­na, et sa voix était si basse, si contrô­lée, qu’elle sem­blait venir de très loin. La Légion bat des gens dans la rue. La Légion tue des Juifs. La Légion a assas­si­né un Pre­mier ministre. C’est ça, ta certitude ?

— Tu ne com­prends pas.

— Non. Je ne com­prends pas. Et je ne veux pas com­prendre. Je veux que tu vives.

Le silence qui sui­vit eut la den­si­té d’un mur. Andrei regar­dait le lac. Iri­na regar­dait Andrei. Émile regar­dait les deux — et se sen­tait, pour la pre­mière fois depuis des années, com­plè­te­ment super­flu. Pas inutile — il avait un rôle, les papiers, la logis­tique — mais super­flu au sens où ce qui se jouait entre le frère et la sœur était d’une pro­fon­deur à laquelle il n’a­vait pas accès, parce qu’il n’a­vait jamais aimé per­sonne de cette façon-là, avec cette fureur impuis­sante, cette ten­dresse qui res­semble à de la rage.

Andrei se leva.

— Je réflé­chi­rai, dit-il.

Il s’é­loi­gna le long du lac, les mains dans les poches, la démarche un peu voû­tée — pas la démarche mili­taire de la che­mise verte, mais celle d’un gar­çon de vingt-quatre ans qui ne sait pas quoi faire de sa vie et qui a choi­si la pire des réponses à cette question.

Iri­na ne le regar­da pas par­tir. Elle fixait un point sur l’eau — peut-être un canard, peut-être rien.

— Il ne par­ti­ra pas, dit-elle.

— Peut-être.

— Il ne par­ti­ra pas. Je le connais. Quand il dit « je réflé­chi­rai », ça veut dire « j’ai déjà déci­dé, mais je n’ai pas le cou­rage de te le dire ». Il a tou­jours été comme ça. Même enfant. Quand il ne vou­lait pas man­ger sa soupe, il ne disait pas non. Il disait « peut-être plus tard ». Et plus tard ne venait jamais.

Elle se leva. Ses mains trem­blaient — les mains d’I­ri­na, qui ne trem­blaient jamais.

— Faites quand même les papiers, dit-elle. On ne sait jamais. Peut-être que la peur sera plus forte que la fier­té. Peut-être qu’il y aura un moment — un moment où les bottes dans la rue seront trop bruyantes, où le sang sera trop rouge, où la cer­ti­tude devien­dra trop lourde à por­ter. Et à ce moment-là, il fau­dra que les papiers soient prêts.

Elle s’é­loi­gna à son tour, dans l’al­lée ombra­gée, sous les mar­ron­niers. Les feuilles fai­saient des ombres mou­vantes sur le gra­vier, et pen­dant un ins­tant, Iri­na elle-même sem­bla faite d’ombre — une sil­houette mobile, décou­pée dans la lumière du Ciș­mi­giu, qui mar­chait vers quelque chose qu’É­mile ne pou­vait pas voir.

Il res­ta seul sur le banc. L’en­fant lan­çait tou­jours du pain aux canards. Le pain tom­bait dans l’eau avec de petits ploufs qui res­sem­blaient à des points d’ex­cla­ma­tion muets. Le lac effa­çait les traces. Buca­rest trans­pi­rait. Et quelque part, dans un ate­lier du quar­tier armé­nien, un gra­veur nom­mé Hagop taillait des tam­pons dans du cuivre avec la patience des arti­sans qui savent que leur tra­vail, qu’il serve la loi ou qu’il la viole, est de toute façon le même — c’est du tra­vail bien fait.

Émile pen­sa à Vasi­les­cu, dont l’argent atten­dait d’être volé. Il pen­sa à Weid­mann, dont les infor­ma­tions atten­daient d’être livrées. Il pen­sa à Fitch, dont le bridge atten­dait d’être joué. Et il pen­sa à Iri­na, qui ne lui avait rien deman­dé qu’il n’eût déjà déci­dé de donner.

Quatre jours. Dans quatre jours, les papiers seraient prêts.

Dans quatre jours, aus­si, la Rou­ma­nie aurait per­du un roi.

Mais ça, per­sonne ne le savait encore. Sauf l’A­thé­née Palace, peut-être. L’A­thé­née Palace savait tou­jours avant tout le monde.

CHA­PITRE 14

L’AB­DI­CA­TION

Le roi Carol II abdi­qua le 6 sep­tembre 1940, un vendredi.

Émile se sou­vien­drait tou­jours du jour de la semaine, parce que le ven­dre­di était le jour où Gri­gore chan­geait les fleurs du comp­toir de la concier­ge­rie — des œillets rouges, tou­jours des œillets rouges, par super­sti­tion ou par habi­tude — et que ce ven­dre­di-là, les œillets étaient encore dans leur seau d’eau, pas arran­gés, pas cou­pés, comme si le concierge avait été inter­rom­pu en plein geste par l’ef­fon­dre­ment d’un règne.

La nou­velle arri­va par la radio. Pas par les jour­naux, pas par le télé­phone, pas par le bouche-à-oreille habi­tuel — par la radio, ce qui signi­fiait que c’é­tait offi­ciel, irré­ver­sible, et que le temps des rumeurs était ter­mi­né. Le géné­ral Ion Anto­nes­cu, nom­mé Pre­mier ministre deux jours plus tôt, avait exi­gé l’ab­di­ca­tion. Le roi avait cédé. Son fils Michel, dix-huit ans, rede­ve­nait roi — pour la deuxième fois de sa vie, comme si le des­tin, en Rou­ma­nie, bégayait.

L’A­thé­née Palace, ce matin-là, fut le pre­mier endroit de Buca­rest à savoir et le der­nier à com­prendre. Les gens savaient — la radio l’a­vait dit, les cou­loirs bruis­saient, les visages étaient graves — mais per­sonne ne com­pre­nait ce que cela signi­fiait, parce que l’ab­di­ca­tion d’un roi, dans un pays qui avait fait du roi le centre de toute chose, était un évé­ne­ment si énorme, si fon­da­men­tal, qu’il dépas­sait la capa­ci­té de com­pré­hen­sion des cer­veaux indi­vi­duels. On savait, mais on ne réa­li­sait pas. On par­lait, mais on ne disait rien. On buvait, mais on n’a­vait pas soif.

Émile des­cen­dit au hall à huit heures. Le spec­tacle était hallucinant.

Le hall était plein — pas plein comme d’ha­bi­tude, mais plein d’une façon nou­velle, chao­tique, comme si toutes les couches de l’hô­tel s’é­taient mélan­gées en une seule masse indif­fé­ren­ciée. Des diplo­mates en pyja­ma par­laient avec des offi­ciers en uni­forme. Des femmes en robe de chambre fumaient dans les fau­teuils. Le Prince Dobro­vols­ki, en smo­king — tou­jours en smo­king, même à huit heures du matin, comme si le smo­king était sa peau et qu’il ne pou­vait pas l’en­le­ver — se tenait debout au milieu du hall, un verre de cham­pagne à la main, et disait à qui vou­lait l’entendre :

— Le deuxième roi que je vois tom­ber. Le pre­mier était Nico­las. Celui-ci est Carol. Les rois tombent tou­jours de la même façon — d’a­bord len­te­ment, puis très vite. Comme les feuilles. Comme les empires. Comme les gens qui boivent trop. Je le sais — j’ai été un empire, j’ai été un homme qui boit trop, et je serai peut-être un jour une feuille. En atten­dant, je bois à la san­té du roi Michel, qui a dix-huit ans et qui ne sait pas encore ce qui l’at­tend. Pauvre gar­çon. Pauvre, pauvre garçon.

Émile cher­cha Vasi­les­cu. Le boyar était au bar — à huit heures du matin, au bar, pour la deuxième fois en trois mois, ce qui confir­mait que les repères s’ef­fon­draient. Il buvait du țuică, les yeux fixes, les bajoues pen­dantes. En voyant Émile, il se leva — un mou­ve­ment lourd, méca­nique, comme un ours qui se dresse sur ses pattes arrière.

— Dor­vières. Les papiers de la banque. Où en sont-ils ?

— Presque prêts. Zurich a confir­mé. Quelques jours encore.

— Quelques jours. Quelques jours. Il n’y a plus de jours, Dor­vières. Il n’y a plus que des heures. Carol est par­ti. Anto­nes­cu est là. La Garde de Fer est dans la rue. Vous savez ce que ça veut dire ? Ça veut dire que dans une semaine, peut-être deux, les che­mises vertes seront au pou­voir, et les che­mises vertes, Dor­vières, n’aiment pas les boyards. Ils n’aiment pas les riches. Ils n’aiment pas les Juifs. Ils n’aiment per­sonne, sauf eux-mêmes et leur Capi­taine mort. Il faut que l’argent parte. Maintenant.

— Demain, dit Émile. Demain, je vous appor­te­rai les for­mu­laires de trans­fert. Tout sera en ordre.

Vasi­les­cu le sai­sit par le bras. Sa poigne était celle d’un homme qui se noie — forte, aveugle, indif­fé­rente à la dou­leur qu’elle cause.

— Demain, Dor­vières. Demain. Je compte sur vous.

Émile mon­ta dans sa chambre. Il ouvrit la valise — celle du papier à en-tête — et pré­pa­ra les for­mu­laires. Des for­mu­laires magni­fiques, impri­més sur du papier de soie ivoire, avec l’en-tête de la Banque Hel­vé­tique, des cases pour les mon­tants, les numé­ros de compte, les signa­tures. Des for­mu­laires qui ne valaient rien — du papier, de l’encre, du vide habillé en finance — mais qui, dans les mains d’un homme ter­ri­fié, auraient la soli­di­té du marbre.

Il les pré­pa­ra avec soin. Puis il s’as­sit au bureau et regar­da par la fenêtre.

La place était dif­fé­rente. Des sol­dats — des vrais, en uni­forme, avec des fusils — avaient pris posi­tion aux car­re­fours. Un camion mili­taire tra­ver­sa len­te­ment la place, char­gé de jeunes hommes en che­mise verte qui chan­taient. Les gla­dio­las rouges — ou les dah­lias, ou quoi que fût la fleur du moment — trem­blaient dans le vent chaud. Le dôme de l’A­thé­née rou­main brillait dans le soleil de sep­tembre comme un casque aban­don­né sur un champ de bataille.

Carol était par­ti. Le monde d’hier était par­ti avec lui — le monde des boyards, des soi­rées à l’A­thé­née, des conver­sa­tions en fran­çais, des pro­me­nades sur la Calea Vic­to­riei. Le monde de demain n’é­tait pas encore là, mais on le sen­tait venir, dans le bruit des bottes, dans le chant des légion­naires, dans le silence des gens qui bais­saient les yeux.

Et Émile, le faux vicomte, le vrai escroc, était assis entre les deux mondes, les for­mu­laires de la fausse banque devant lui, les faux papiers d’An­drei chez Hagop l’Ar­mé­nien, et cette sen­sa­tion de plus en plus insis­tante que le sol sous ses pieds n’é­tait pas du sol — que c’é­tait de la glace, fine, trans­pa­rente, et qu’en des­sous, l’eau était noire et profonde.

*

La fuite du roi fut, en elle-même, un roman picaresque.

On l’ap­prit dans les jours sui­vants, par frag­ments, par rumeurs, par éclats — comme on apprend les his­toires les plus incroyables, c’est-à-dire par les détails les plus absurdes. Carol avait quit­té le palais dans la nuit. Un convoi de voi­tures, puis un train spé­cial. Avec lui : Mag­da Lupes­cu, quelques fidèles, et trente camions char­gés de ses biens per­son­nels — de l’or, des bijoux, des tableaux, des four­rures, des meubles, un assor­ti­ment de richesses si extra­va­gant qu’il aurait fal­lu un inven­taire de trois jours pour en faire le tour. Trente camions. Un roi en fuite avec trente camions de butin — c’é­tait du Molière joué par l’His­toire, du vau­de­ville avec des balles réelles.

Parce qu’il y avait eu des balles. À Timișoa­ra, la Garde de Fer avait ten­té d’ar­rê­ter le train royal en tirant sur les wagons. Des balles avaient tra­ver­sé les parois. Mag­da Lupes­cu, dit-on, s’é­tait jetée sous un siège. Le roi, dit-on, avait hur­lé. Les trente camions de tré­sors, eux, n’a­vaient rien sen­ti — les objets n’ont pas peur.

Le Prince Dobro­vols­ki racon­ta l’his­toire au bar, le soir même, avec un mélange de jubi­la­tion et de tris­tesse qui était sa marque de fabrique.

— Trente camions, dit-il en levant son verre. Nico­las, quand il est par­ti — enfin, quand on l’a emme­né — n’a­vait rien. Pas un kopeck. Pas une bague. Il est par­ti en pyja­ma, avec sa femme et ses enfants, dans un train qui sen­tait la sueur et le déses­poir. Et il est mort dans une cave. Carol, lui, part avec trente camions d’or et des balles dans la car­ros­se­rie. La dif­fé­rence entre un tsar et un roi, mes amis, c’est la taille des valises.

Il but. Le cham­pagne, ce soir-là, avait un goût de cendres et de fin d’é­poque. Tout le bar le sen­tait. Même les Alle­mands — même les Alle­mands, qui avaient pour­tant toutes les rai­sons d’être satis­faits — avaient quelque chose de conte­nu dans le regard, comme si l’am­pleur de ce qu’ils étaient en train de gagner com­men­çait à les inquié­ter eux-mêmes.

CHA­PITRE 15

LES CONSÉ­QUENCES

Le len­de­main de l’ab­di­ca­tion, Émile remit les for­mu­laires à Vasilescu.

La scène eut lieu dans la chambre du boyar — une suite au deuxième étage, plus grande que celle d’É­mile, avec des meubles lourds, des rideaux de velours cra­moi­sie et une odeur de tabac froid et de țuică qui flot­tait dans l’air comme un brouillard inté­rieur. Vasi­les­cu était assis à son bureau, les manches retrous­sées, les bagues reti­rées — un détail qui frap­pa Émile, parce qu’un boyar qui retire ses bagues est un boyar qui a ces­sé de jouer le boyar.

Il signa les for­mu­laires sans les lire. Émile le regar­da faire et sen­tit, pour la deuxième fois — après le dîner au res­tau­rant, après la poi­gnée de main au bar —, ce pin­ce­ment, cette contrac­tion quelque part entre l’es­to­mac et la conscience. Vasi­les­cu signait avec l’ap­pli­ca­tion d’un enfant qui fait ses devoirs — la langue entre les dents, le front plis­sé, la main appli­quée. C’é­tait la signa­ture d’un homme qui croyait sau­ver sa vie. Et Émile, qui savait que cette signa­ture ne sau­vait rien du tout — qu’elle envoyait de l’argent dans un trou noir, un compte qui n’exis­tait que le temps d’être vidé —, regar­da la main du boyar tra­cer les lettres de son nom et pen­sa : c’est la der­nière fois que je fais ça.

La pen­sée le sur­prit. Pas par son conte­nu — il avait dit « la der­nière fois » après chaque arnaque, c’é­tait un rituel, une super­sti­tion d’es­croc, comme les marins qui disent « der­nier voyage » avant chaque tra­ver­sée. Mais cette fois, la pen­sée avait un poids dif­fé­rent. Elle n’é­tait pas une for­mule. Elle était vraie.

— Voi­là, dit Vasi­les­cu en posant le sty­lo. C’est fait. Quand l’argent sera-t-il à Zurich ?

— Qua­rante-huit heures après le trans­fert. Je vous ferai par­ve­nir la confir­ma­tion de Hartmann.

— Hart­mann. Le pro­tes­tant aux chaus­settes noires.

— Lui-même.

Vasi­les­cu eut un sou­rire fati­gué — un sou­rire qui n’at­ten­dait rien, qui ne deman­dait rien, qui disait sim­ple­ment : j’ai fait ce que je pou­vais, et main­te­nant, le reste ne m’ap­par­tient plus.

— Mer­ci, Dor­vières. Vous êtes le seul homme à Buca­rest en qui j’ai confiance.

Émile sor­tit de la chambre avec les for­mu­laires signés dans sa poche inté­rieure et le goût de la tra­hi­son dans la bouche. Il tra­ver­sa le cou­loir — moquette épaisse, lumière tami­sée, silence d’a­qua­rium — et s’ar­rê­ta devant l’as­cen­seur. Il appuya sur le bou­ton. L’as­cen­seur mon­ta avec ses grin­ce­ments de vieil homme.

C’est dans l’as­cen­seur qu’il prit sa décision.

Il ne vole­rait pas l’argent de Vasilescu.

La déci­sion ne vint pas comme une illu­mi­na­tion, pas comme un éclair moral, pas comme une conver­sion spec­ta­cu­laire du mal vers le bien. Elle vint comme viennent les déci­sions les plus impor­tantes — dou­ce­ment, laté­ra­le­ment, presque par acci­dent, comme un cou­rant d’air qui passe sous une porte qu’on croyait fer­mée. Il ne vole­rait pas Vasi­les­cu parce que Vasi­les­cu avait reti­ré ses bagues. Parce que Vasi­les­cu avait signé sans lire. Parce que Vasi­les­cu avait dit « vous êtes le seul homme en qui j’ai confiance » avec la voix d’un homme qui n’a plus per­sonne. Ce n’é­tait pas de la morale — Émile n’a­vait pas de morale, ou du moins il n’en avait jamais eu l’u­sage. C’é­tait autre chose. Quelque chose de plus pri­mi­tif, de plus ani­mal. Un refus du corps, comme quand on ne peut plus ava­ler un ali­ment qu’on a trop mangé.

Il mon­ta dans sa chambre. Il prit les for­mu­laires. Il les posa sur le bureau. Il les regarda.

Puis il les déchira.

Soi­gneu­se­ment, métho­di­que­ment, en petits mor­ceaux régu­liers, comme un homme qui défait un puzzle qu’il a mis des semaines à assem­bler. Les mor­ceaux tom­bèrent dans la cor­beille à papier — la Banque Hel­vé­tique de Com­merce et d’In­ves­tis­se­ment en confet­tis, le Direc­teur Hart­mann en lam­beaux, toute l’ar­chi­tec­ture du men­songe réduite à ce qu’elle avait tou­jours été : du papier.

Il s’as­sit sur le lit. Il regar­da le pla­fond. Il pen­sa : et maintenant ?

Main­te­nant, il n’a­vait plus d’ar­naque. Plus de plan. Plus de rai­son d’être à Buca­rest, sinon les faux papiers d’An­drei, le double jeu avec Weid­mann et Fitch, et Iri­na. C’est-à-dire rien qui le concer­nât vrai­ment — rien qui le nour­ri­rait, rien qui paie­rait sa chambre d’hô­tel, rien qui jus­ti­fiât sa pré­sence dans un pays qui s’effondrait.

Et pour­tant, il resta.

*

Le soir même, Weid­mann vint le trou­ver au bar.

Pas à leur table habi­tuelle du petit-déjeu­ner — au bar, le soir, ce qui était une rup­ture de pro­to­cole. Les rup­tures de pro­to­cole, chez Weid­mann, étaient des signaux d’alarme.

— Dor­vières, dit-il en s’as­seyant. Un problème.

— Quel genre ?

— Le genre qui néces­site une expli­ca­tion. Vos petits rap­ports heb­do­ma­daires — nos conver­sa­tions du mar­di matin — sont très inté­res­sants. Infor­ma­tifs. Détaillés. Peut-être un peu trop détaillés, d’ailleurs, pour un homme qui pré­tend ne faire que gla­ner l’é­cume des conver­sa­tions. Mais pas­sons. Le pro­blème n’est pas là.

Il fit signe au bar­man. Un whis­ky apparut.

— Le pro­blème, c’est que cer­taines infor­ma­tions que vous m’a­vez trans­mises — des impres­sions, des humeurs, comme nous disions — se sont retrou­vées, sous une forme légè­re­ment modi­fiée, dans des rap­ports de la léga­tion bri­tan­nique. Pas les mêmes mots, bien sûr. Les Anglais ont leurs propres mots. Mais la sub­stance, la saveur, la direc­tion — les mêmes. Ce qui me conduit à une hypo­thèse désagréable.

Émile ne cil­la pas. L’art de ne pas cil­ler, encore. Mais cette fois, l’ef­fort était plus grand.

— Quelle hypothèse ?

Weid­mann sou­rit. Le sou­rire mince, pri­vé, le sou­rire qui ne s’a­dres­sait qu’à lui-même.

— L’hy­po­thèse que vous ne tra­vaillez pas seule­ment pour moi. Ce qui, en soi, n’est pas un crime — dans cet hôtel, tout le monde tra­vaille pour tout le monde. Mais c’est un manque de trans­pa­rence. Et le manque de trans­pa­rence, dans notre type d’ar­ran­ge­ment, est un pro­blème plus grave que la tra­hi­son. La tra­hi­son, on peut la punir. Le manque de trans­pa­rence, on ne peut que le consta­ter — et consta­ter, pour un homme comme moi, c’est déjà décider.

Le silence entre eux dura cinq secondes. Cinq secondes qui eurent la den­si­té d’une heure.

— Je ne vous menace pas, Dor­vières, reprit Weid­mann. Les menaces sont vul­gaires, et je ne suis pas un homme vul­gaire. Je vous informe. À par­tir de main­te­nant, nos conver­sa­tions du mar­di matin n’au­ront plus lieu. Notre arran­ge­ment est ter­mi­né. Ce qui ne signi­fie pas que nous sommes enne­mis — sim­ple­ment que nous ne sommes plus asso­ciés. La nuance est impor­tante. Un enne­mi, on le com­bat. Un ancien asso­cié, on le sur­veille. C’est moins violent, mais c’est plus durable.

Il finit son whis­ky. Se leva. Lis­sa une ride ima­gi­naire sur sa veste.

— Un conseil, Dor­vières. Quit­tez Buca­rest. Bien­tôt. Ce qui va se pas­ser ici dans les semaines qui viennent ne sera pas agréable pour les gens qui n’ont pas de camp. Et vous, si je ne m’a­buse, n’a­vez de camp nulle part. Ce qui est char­mant en temps de paix et sui­ci­daire en temps de guerre.

Il s’é­loi­gna. Émile res­ta seul avec un verre vide et le sen­ti­ment très pré­cis d’un filet qui se resserrait.

Weid­mann savait. Weid­mann avait com­pris le double jeu. Et si Weid­mann avait com­pris, com­bien de temps avant que d’autres ne com­prennent — la police rou­maine, la Secu­ri­tate royale, la Garde de Fer, tous ces yeux qui regar­daient, toutes ces oreilles qui écou­taient dans cet hôtel qui n’é­tait qu’une oreille géante ?

Il fal­lait par­tir. Weid­mann avait rai­son — il fal­lait par­tir. Mais pas seul.

Il mon­ta au troi­sième étage, frap­pa à la porte d’I­ri­na — chambre 312, il connais­sait le numé­ro par Gri­gore, qui connais­sait tous les numé­ros — et quand elle ouvrit, il dit :

— Il faut qu’on parte. Tous les trois. Vous, moi et Andrei. Les papiers sont prêts. Hagop a fini. Il faut par­tir maintenant.

Iri­na le regar­da. Ses yeux gris-vert étaient calmes — d’un calme ter­rible, le calme des gens qui ont déjà accep­té le pire et pour qui tout ce qui suit est une variation.

— Andrei ne par­ti­ra pas, dit-elle.

— Il faut le convaincre.

— On ne convainc pas Andrei. On ne l’a jamais convain­cu de rien. Quand il avait huit ans, il refu­sait de man­ger sa soupe. Quand il avait quinze ans, il refu­sait d’é­tu­dier. Quand il a vingt-quatre ans, il refuse de quit­ter un mou­ve­ment qui va le tuer. C’est le même refus. C’est le même garçon.

— Alors on part sans lui.

Iri­na fer­ma les yeux. Le même geste qu’au Ciș­mi­giu — une seconde, pas plus. Le temps d’absorber.

— Non, dit-elle. On ne part pas sans lui. On essaie encore une fois. Une der­nière fois. Et si ça ne marche pas — si ça ne marche pas, Émile, alors je reste.

— Vous ne pou­vez pas rester.

— Si. Je peux. Parce qu’il est mon frère. Et parce que les gens qui partent sans ceux qu’ils aiment ne partent pas vrai­ment — ils fuient. Et les gens qui fuient passent le reste de leur vie à cou­rir. Je ne veux pas cou­rir. Je ne suis pas faite pour ça.

Elle le regar­da. Et dans ce regard, Émile vit quelque chose qu’il n’a­vait jamais vu dans les yeux de per­sonne — pas de la rési­gna­tion, pas du cou­rage, pas de la folie, mais les trois à la fois, fon­dus en une seule sub­stance, dure et trans­pa­rente, comme un dia­mant taillé dans la peur.

— Demain, dit-elle. Demain soir. Ame­nez les papiers. J’ar­ran­ge­rai la rencontre.

Émile hocha la tête. Il redes­cen­dit dans sa chambre. Il ne dor­mit pas. Dehors, un camion mili­taire tra­ver­sa la place, len­te­ment, ses phares balayant la façade de l’hô­tel comme les yeux d’un ani­mal qui cherche sa proie. Les gla­dio­las — ou les dah­lias, ou les chry­san­thèmes, les fleurs chan­geaient mais la cou­leur res­tait rouge, tou­jours rouge — trem­blaient dans le souffle du véhicule.

L’A­thé­née Palace, cette nuit-là, ne dor­mait pas non plus. L’hô­tel res­pi­rait, cra­quait, grin­çait. Des portes s’ou­vraient et se fer­maient dans les étages. Des pas réson­naient dans les cou­loirs. Des voix mur­mu­raient der­rière les cloi­sons minces.

L’hô­tel écou­tait. L’hô­tel savait. L’hô­tel attendait.

CHA­PITRE 16

LA DER­NIÈRE NUIT

Le ren­dez-vous eut lieu dans la chambre d’I­ri­na, pas au Ciș­mi­giu. Plus le temps pour les parcs, les bancs, les canards. Le temps des jar­dins publics était fini. On en était au temps des chambres fer­mées, des rideaux tirés, des voix basses.

Andrei vint à neuf heures du soir. Sans che­mise verte — en civil, un cos­tume frois­sé, une cra­vate dénouée. Il avait l’air d’un homme qui n’a pas dor­mi depuis plu­sieurs jours, ce qui était pro­ba­ble­ment le cas. Ses yeux — les yeux d’I­ri­na en plus jeune, en plus flou — avaient des cernes vio­lets, et quelque chose dans son regard avait chan­gé depuis le Ciș­mi­giu. La fièvre était tou­jours là, mais en des­sous, quelque chose d’autre — de la fatigue, peut-être, ou du doute, ou cette forme par­ti­cu­lière de luci­di­té qui vient quand le corps est trop épui­sé pour main­te­nir les illusions.

— Dis-moi, fit Irina.

Andrei s’as­sit sur le lit. Il regar­da ses mains. Des mains de gar­çon, fines, pas encore formées.

— Il y a eu des choses, dit-il. Des choses que je ne peux pas racon­ter. Enfin, que je ne veux pas racon­ter. Des choses dans la rue. Des gens. Des gens qu’on…

Il s’ar­rê­ta. Ava­la. Reprit.

— Il y avait un vieux. Un vieux Juif. Un hor­lo­ger. Rue Văcă­reș­ti. Ils l’ont sor­ti de sa bou­tique. Ils l’ont traî­né dans la rue. Je n’ai pas — je n’ai pas par­ti­ci­pé. Je regar­dais. Je regar­dais seule­ment. Mais regar­der, c’est…

Il ne finit pas la phrase. Il n’a­vait pas besoin de la finir. Le silence qui sui­vit conte­nait tout — la honte, l’hor­reur, la com­pré­hen­sion tar­dive que regar­der, dans cer­taines cir­cons­tances, c’est participer.

Iri­na ne dit rien. Elle ne le prit pas dans ses bras. Elle ne le conso­la pas. Elle le lais­sa assis sur le lit, avec ses mains de gar­çon et ses yeux cer­nés, et elle atten­dit — parce qu’I­ri­na savait que les gens qui arrivent à la véri­té n’ont pas besoin d’être pous­sés. Ils ont besoin qu’on les attende de l’autre côté.

— Je veux par­tir, dit Andrei.

Trois mots. Trois mots qui valaient trois mois de conver­sa­tions, de sup­pli­ca­tions, de ren­dez-vous au Ciș­mi­giu, de nuits blanches. Trois mots que la soupe avait refu­sé de dire quand il avait huit ans.

Émile sor­tit les papiers de sa poche inté­rieure. Le pas­se­port — magni­fique, un chef-d’œuvre de Hagop, les tam­pons impec­cables, la pho­to­gra­phie col­lée avec une pré­ci­sion d’or­fèvre, le tout au nom d’A­lexan­dru Mari­nes­cu, étu­diant en agro­no­mie, né à Brăi­la, se ren­dant à Istan­bul pour des études — une iden­ti­té si banale, si trans­pa­rente, qu’elle en deve­nait invi­sible. Un sauf-conduit du minis­tère de l’In­té­rieur — faux, bien sûr, mais faux avec la même convic­tion que les vrais, ce qui, dans un pays où les vrais docu­ments étaient sou­vent aus­si dou­teux que les faux, ne fai­sait guère de différence.

Andrei prit le pas­se­port. L’ou­vrit. Regar­da la pho­to­gra­phie — sa propre pho­to, qu’I­ri­na avait four­nie, prise deux ans plus tôt, avant la che­mise verte, avant les bottes, avant le vieil hor­lo­ger de la rue Văcă­reș­ti. Un visage de gar­çon qui ne savait pas encore ce qu’il allait deve­nir. Un visage d’avant.

— Alexan­dru Mari­nes­cu, lut-il. Étu­diant en agro­no­mie. C’est moi, ça ?

— C’est toi pour les deux pro­chains jours, dit Iri­na. Après, tu seras qui tu voudras.

— Et toi ?

— Moi, je reste.

— Non.

— Si.

— Iri­na…

— Je reste parce qu’il faut que quel­qu’un reste. Papa est à la cam­pagne. Il est vieux. Il est seul. Si je pars, il n’a plus per­sonne. Et un vieil homme seul dans une Rou­ma­nie qui devient folle, c’est un vieil homme qui meurt. Je ne peux pas. Tu com­prends ? Je ne peux pas.

Le silence revint. Plus doux, cette fois. Le silence des choses déci­dées, des routes choi­sies, des adieux qui ne disent pas leur nom.

Émile regar­da Iri­na. Elle se tenait debout près de la fenêtre, les bras croi­sés, la sil­houette décou­pée contre les rideaux de bro­cart. Elle ne pleu­rait pas. Elle ne trem­blait pas. Elle était sim­ple­ment là — solide, ver­ti­cale, indes­truc­tible de cette façon que seules les per­sonnes qui ont renon­cé à elles-mêmes pour quel­qu’un d’autre peuvent être indestructibles.

— Le train pour Constanța part à six heures du matin, dit Émile. De Constanța, un bateau pour Istan­bul. J’ai les billets. Le pas­se­port est en ordre. Il faut être à la gare du Nord avant cinq heures et demie — assez tôt pour évi­ter les contrôles de la Garde de Fer, qui com­mencent à six heures.

— Vous venez avec moi ? deman­da Andrei.

Émile ouvrit la bouche pour dire oui. C’é­tait le plan — par­tir avec Andrei, quit­ter Buca­rest, prendre le train pour Constanța, le bateau pour Istan­bul, dis­pa­raître dans une autre ville, un autre palace, une autre iden­ti­té. C’é­tait le plan, et c’é­tait le plan le plus rai­son­nable, le plus sûr, le plus conforme à tout ce qu’il avait tou­jours fait — par­tir avant que les choses ne tournent mal, glis­ser entre les mailles du filet, survivre.

Mais en regar­dant Iri­na — debout, les bras croi­sés, le dos droit — il sut qu’il ne par­ti­rait pas. Pas ce soir. Pas avec Andrei. Pas maintenant.

— Je vous accom­pagne à la gare, dit-il. Après, je reviens.

— Pour­quoi ? deman­da Andrei.

Émile ne répon­dit pas. Iri­na, elle, ne posa pas la ques­tion. Elle savait pour­quoi. Et cette connais­sance par­ta­gée — silen­cieuse, totale, sans un mot échan­gé — fut peut-être la chose la plus vraie qui se pas­sa entre eux dans tout l’é­té 1940.

*

Ils par­tirent à quatre heures du matin. L’hô­tel dor­mait — ou fai­sait sem­blant. L’as­cen­seur était trop bruyant, ils prirent l’es­ca­lier. Émile por­tait la valise d’An­drei — une seule valise, légère, presque vide. Un gar­çon de vingt-quatre ans qui fuit sa vie avec une valise presque vide — il y avait quelque chose de déchi­rant dans cette légè­re­té, quelque chose qui disait que la jeu­nesse est le seul bagage qu’on n’a pas besoin de por­ter parce qu’on le porte en soi.

Dans le hall, Gri­gore était à son poste.

Il ne dit rien. Il ne posa aucune ques­tion. Il ouvrit la porte de ser­vice — pas la porte prin­ci­pale, pas la porte tam­bour, mais une petite porte laté­rale, dis­crète, que seul le per­son­nel uti­li­sait — et il les lais­sa pas­ser. En sor­tant, Émile croi­sa son regard. Le regard de Gri­gore avait la pro­fon­deur d’un puits — un puits dans lequel on pou­vait voir, si on regar­dait bien, vingt ans de nuits, de secrets, de départs silencieux.

— Les cerises sont tou­jours bonnes, murmura-t-il.

Émile sou­rit.

— Vrai ou inventé ?

Gri­gore ne répon­dit pas. Il fer­ma la porte der­rière eux.

*

La gare du Nord, à quatre heures et demie du matin, était un lieu de non-être. Pas encore le jour, plus tout à fait la nuit — un entre-deux gri­sâtre, coton­neux, dans lequel les formes flot­taient comme des pois­sons dans une eau trouble. Quelques voya­geurs atten­daient sur le quai, le visage tiré, les épaules ren­trées. Un ven­deur de simits dor­mait debout, son pla­teau en équi­libre sur la tête. Un chat errait entre les rails avec l’as­su­rance de ceux qui n’ont pas de billet et qui n’en ont pas besoin.

Le train pour Constanța était là. Un vieux convoi aux wagons de bois, le ver­nis écaillé, les vitres sales, les ban­quettes en moles­kine usée — un train qui avait trans­por­té des sol­dats, des réfu­giés, des rois, des escrocs, et qui les avait tous trai­tés avec la même indif­fé­rence fatiguée.

Andrei mon­ta. Il se retour­na sur le marchepied.

— Dites à Irina…

Il s’ar­rê­ta. Quoi ? Qu’il l’ai­mait ? Qu’il avait honte ? Qu’il ne savait pas si ce qu’il fai­sait était du cou­rage ou de la lâche­té ? Qu’il se sou­ve­nait de la soupe, du jar­din, de la mort de leur mère, du manoir en Vala­chie où les fan­tômes étaient plus vivants que les vivants ?

— Dites-lui que la soupe était bonne, dit-il.

Et il dis­pa­rut dans le wagon.

Émile res­ta sur le quai. Le train s’é­bran­la avec un grin­ce­ment de fer­raille — le même bruit que l’as­cen­seur de l’A­thé­née Palace, en plus grand, en plus défi­ni­tif. Les wagons défi­lèrent devant lui, de plus en plus vite. Le visage d’An­drei appa­rut à une fenêtre, pâle, brouillé, puis il dis­pa­rut, empor­té par la vitesse et par la dis­tance et par tout ce qui sépare un homme de vingt-quatre ans qui fuit de l’homme qu’il aurait pu deve­nir s’il n’a­vait pas eu à fuir.

Le train s’é­loi­gna. Le quai rede­vint vide. Le chat revint entre les rails.

Émile retour­na à l’A­thé­née Palace. Il entra par la porte de ser­vice — Gri­gore avait lais­sé la porte ouverte, parce que Gri­gore lais­sait tou­jours les portes ouvertes pour les gens qui reve­naient, c’é­tait sa phi­lo­so­phie de concierge.

Il mon­ta dans sa chambre. Il s’al­lon­gea sur le lit. Il regar­da le pla­fond. Le pla­fond avait un trou — un petit trou, presque invi­sible, dans le coin gauche, là où le plâtre avait cra­qué. Un trou par lequel on pou­vait peut-être entendre les voix de l’é­tage au-des­sus, les mur­mures, les secrets, les men­songes. L’hô­tel qui écoutait.

Il fer­ma les yeux.

Il ne dor­mit pas. Mais pour la pre­mière fois depuis trois mois — depuis le jour où il était des­cen­du du train de Buda­pest avec deux valises, un faux nom et un pana­ma volé à Trieste —, il se sen­tit, étran­ge­ment, inex­pli­ca­ble­ment, en paix.

Pas heu­reux. Pas satis­fait. En paix.

C’é­tait nouveau.

ÉPI­LOGUE

QUELQUE PART AILLEURS

Istan­bul, octobre 1940.

L’hô­tel s’ap­pe­lait le Pera Palace. Un autre palace, d’autres cou­loirs, d’autres lustres, d’autres fan­tômes. Émile y était arri­vé quinze jours plus tôt, par le même che­min qu’An­drei — Constanța, le bateau, le Bos­phore. Avec une seule valise, cette fois. Celle des vête­ments. L’autre — celle du papier à en-tête zuri­chois, des cartes de visite du vicomte, du néces­saire de toi­lette volé au Gel­lért — il l’a­vait lais­sée à l’A­thé­née Palace, dans l’ar­moire de la chambre 307, comme on laisse une mue.

Il n’a­vait pas dit au revoir au Prince. Le Prince dor­mait — il dor­mait tou­jours, à quatre heures du matin, dans son fau­teuil du hall, le smo­king frois­sé, la coupe vide. Émile l’a­vait regar­dé une der­nière fois en tra­ver­sant le hall dans la lumière grise de l’aube. Le visage du Prince, dans le som­meil, avait per­du ses rides, son iro­nie, sa mélan­co­lie de vieux Russe — il avait l’air d’un enfant qui rêve de Saint-Péters­bourg, d’un hiver qui n’existe plus, d’un bal auquel per­sonne ne sera jamais invité.

Il n’a­vait pas dit au revoir à Gri­gore. Il n’a­vait pas eu besoin — Gri­gore, en lui ouvrant la porte pour la der­nière fois, avait dit tout ce qu’il y avait à dire dans un seul mou­ve­ment de mous­tache. Un mou­ve­ment lent, défi­ni­tif, qui signi­fiait : allez, par­tez, vivez, et ne reve­nez pas, parce que cet hôtel mange les gens qui reviennent.

Il n’a­vait pas dit au revoir à Fitch, qui ne disait jamais au revoir à per­sonne, parce que les Anglais consi­dèrent les adieux comme une forme de défaite.

Il avait dit au revoir à Irina.

C’é­tait dans le cou­loir du troi­sième étage, devant la porte de la chambre 312, après le départ d’An­drei. Il était remon­té pour lui dire que le train était par­ti, que le gar­çon était dedans, que les papiers avaient fonc­tion­né. Elle avait ouvert la porte. Elle por­tait la même robe que le pre­mier soir — la robe en crêpe de soie cou­leur d’encre, simple, sans bijoux. Ou alors c’é­tait une autre robe, et c’é­tait le sou­ve­nir qui la ren­dait iden­tique. Les sou­ve­nirs font ça — ils habillent les gens de la pre­mière image qu’on a d’eux, et tout le reste n’est que variation.

— Il est par­ti, dit Émile.

— Oui.

— Il a dit de vous dire que la soupe était bonne.

Iri­na eut un sou­rire. Pas un demi-sou­rire, pas une incli­nai­son iro­nique de la tête — un vrai sou­rire, qui dura une seconde, peut-être deux, et qui trans­for­ma son visage en quelque chose que Émile n’a­vait jamais vu : quelque chose de doux. Puis le sou­rire dis­pa­rut, et le visage rede­vint ce qu’il était — angu­leux, pré­cis, blindé.

— Mer­ci, dit-elle. Pour les papiers. Pour Andrei. Pour tout.

— Je n’ai rien fait.

— Vous avez fait exac­te­ment ce qu’il fal­lait. Ce qui est rare. La plu­part des gens font trop ou pas assez. Vous avez fait juste ce qu’il fal­lait. C’est un talent que je ne vous soup­çon­nais pas.

Ils res­tèrent un moment dans le cou­loir. La lumière tami­sée, la moquette épaisse, le silence de l’hô­tel entre quatre et cinq heures du matin — ce silence qui n’est pas le silence mais la res­pi­ra­tion d’un bâti­ment qui fait sem­blant de dormir.

— Venez avec moi, dit Émile.

— Non.

— Iri­na…

— Non. Mon père. Le manoir. La Vala­chie. Je vous l’ai dit — je ne suis pas faite pour fuir.

— Ce n’est pas fuir.

— Si. C’est fuir. C’est fuir avec quel­qu’un au lieu de fuir seul, ce qui est plus agréable, mais c’est quand même fuir. Et je ne fuis pas.

Elle le regar­da. Long­temps. Avec ces yeux gris-vert qui avaient la cou­leur de la Dâm­bo­vița, de la fumée, du cré­pus­cule, de tout ce qui est entre deux choses et qui n’ap­par­tient ni à l’une ni à l’autre.

— Par­tez, Émile. Par­tez pen­dant que vous le pou­vez. Et quand vous serez quelque part — n’im­porte où, un autre hôtel, une autre ville, un autre nom —, pen­sez à Buca­rest de temps en temps. Pen­sez à l’En­glish Bar. Aux tilleuls. Aux miti­tei. Au Prince et à son cham­pagne. À Gri­gore et à ses pro­verbes. Pen­sez à tout ça, et dites-vous que ça a exis­té — que pen­dant trois mois, dans un hôtel qui écou­tait tout, deux per­sonnes se sont par­lé sans men­tir. C’est rare. C’est peut-être la chose la plus rare qui puisse arri­ver dans un endroit comme celui-ci.

Elle recu­la d’un pas. Posa sa main sur la porte.

— Au revoir, Vicomte.

— Au revoir, Irina.

La porte se ferma.

*

À Istan­bul, Émile loua une chambre au Pera Palace — par habi­tude, par iro­nie, par ce besoin qu’il avait de vivre dans les palaces comme d’autres vivent dans les églises : pour le décor, pour le rituel, pour cette illu­sion de per­ma­nence que seuls les très vieux bâti­ments savent offrir. Il s’ins­cri­vit au registre sous le nom d’É­mile Dor­val. Sans titre. Sans par­ti­cule. Sans vicomte. Juste Dor­val. Le nom de son père, le mer­cier de Cler­mont-Fer­rand. C’é­tait la pre­mière fois depuis dix ans qu’il signait son vrai nom quelque part, et la plume hési­ta — une seconde, pas plus — avant de for­mer les lettres. Comme si la main ne recon­nais­sait plus le chemin.

Il res­ta trois semaines à Istan­bul. Il ne fit rien. Pas d’ar­naque, pas de faux papier, pas de charme déployé. Il mar­chait le long du Bos­phore, il buvait du thé dans les çay bah­çe­si de Beyoğ­lu, il regar­dait les fer­ries tra­ver­ser le détroit avec cette len­teur majes­tueuse des bateaux qui ne sont pres­sés par rien. Le soir, il s’as­seyait au bar du Pera Palace — un autre bar, d’autres fau­teuils, d’autres sil­houettes — et il buvait un whis­ky en pen­sant à un autre bar, à d’autres fau­teuils, à d’autres silhouettes.

Il n’eut pas de nou­velles d’I­ri­na. Il n’en atten­dait pas. Les nou­velles, dans un monde en guerre, sont des oiseaux qui voyagent mal — ils se perdent, ils se blessent, ils arrivent morts.

Il eut des nou­velles d’An­drei. Un télé­gramme, bref, laco­nique, envoyé depuis Le Caire — le gar­çon avait réus­si à pas­ser d’Is­tan­bul en Égypte, par la Pales­tine, par des che­mins qu’É­mile ne connais­sait pas et ne cher­cha pas à connaître. Le télé­gramme disait : ARRI­VÉ STOP MER­CI STOP SOUPE TOU­JOURS BONNE STOP.

Émile gar­da le télé­gramme. C’é­tait le pre­mier docu­ment vrai qu’il pos­sé­dait depuis des années — pas un faux papier, pas une lettre d’in­tro­duc­tion inven­tée, pas un for­mu­laire ban­caire tru­qué. Un télé­gramme réel, envoyé par une per­sonne réelle, qui disait des mots réels. Il le glis­sa dans la poche inté­rieure de sa veste, là où il gar­dait autre­fois les cartes de visite du vicomte de Dorvières.

C’é­tait un échange équitable.

Un matin, en des­cen­dant au petit-déjeu­ner, il croi­sa un homme dans le hall du Pera Palace — un homme en cos­tume de lin, avec un pana­ma et des chaus­sures bico­lores, qui par­lait fran­çais avec un accent légè­re­ment aris­to­cra­tique et qui se pré­sen­ta au récep­tion­niste comme le Baron de quelque chose. L’homme avait le sou­rire numé­ro trois — celui qui dit : je suis char­mant, je le sais, et je sais que vous le savez. Les chaus­sures étaient impec­cables. La pos­ture, par­faite. Le men­songe, invisible.

Émile le regar­da pas­ser. Il recon­nut tout — les gestes, le ton, la démarche, le pana­ma. C’é­tait lui. Ou plu­tôt, c’é­tait ce qu’il avait été. Un homme en cos­tume, avec un faux nom et de vraies chaus­sures, qui tra­ver­sait un hall d’hô­tel en croyant que le monde était un décor et que les gens étaient des figurants.

Il sou­rit. Pas le sou­rire numé­ro deux, ni le trois, ni aucun des sou­rires qu’il avait cata­lo­gués et clas­sés pen­dant dix ans, comme un ento­mo­lo­giste classe ses papillons. Un sou­rire neuf. Un sou­rire sans numé­ro. Le sou­rire d’un homme qui se sou­vient d’un hôtel à Buca­rest, d’un concierge à mous­tache, d’un prince russe en smo­king, d’une femme aux yeux gris-vert, et qui sait — sans pou­voir le prou­ver, sans même pou­voir l’ex­pli­quer — que quelque chose a changé.

Pas tout. Pas la vie entière. Quelque chose.

Il com­man­da un café. Il l’but len­te­ment. Le café était turc — épais, sucré, siru­peux. Le même qu’à Buca­rest. Le même que partout.

Dehors, le Bos­phore brillait. Les mouettes criaient. Un fer­ry tra­ver­sait le détroit, lent, blanc, indifférent.

Et quelque part, très loin, dans une ville qu’on appe­lait autre­fois le Petit Paris, un vieil hôtel conti­nuait de veiller. De res­pi­rer. D’é­cou­ter. Les rois pas­saient, les espions pas­saient, les escrocs pas­saient. L’hô­tel restait.

FIN

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Le Petit Paris — Cha­pitres 11 à 16 — Epilogue

Le Petit Paris — Cha­pitres 6 à 10

Le Petit Paris

Le Petit Paris

Cha­pitres 6 à 10

CHA­PITRE 6

MACHINES-OUTILS

Klaus Weid­mann fit son entrée dans la vie d’É­mile le len­de­main, au petit-déjeu­ner, avec la dis­cré­tion d’un cou­rant d’air et la pré­ci­sion d’une horloge.

Il était déjà assis quand Émile des­cen­dit — à une table pour deux, près de la fenêtre, avec un jour­nal alle­mand plié à côté de son assiette et un café noir qu’il ne buvait pas. La qua­ran­taine avan­cée, le visage maigre, angu­leux, des yeux d’un bleu très pâle — presque gris — qui avaient cette qua­li­té par­ti­cu­lière de cer­tains regards nor­diques : ils sem­blaient vous voir de très loin, comme à tra­vers un ins­tru­ment d’op­tique. Des che­veux châ­tains, clair­se­més, pei­gnés en arrière. Un cos­tume de bonne fac­ture mais sans osten­ta­tion — le cos­tume d’un homme qui ne veut être ni remar­qué ni igno­ré, qui cherche cette zone pré­cise de visi­bi­li­té où l’on existe sans être observé.

Il leva les yeux quand Émile pas­sa devant sa table, et sou­rit. Un sou­rire mesu­ré, cali­bré, le sou­rire d’un homme qui ne sou­rit que lors­qu’il a déci­dé de sourire.

— Mon­sieur de Dor­vières, n’est-ce pas ? dit-il en fran­çais, un fran­çais impec­cable, presque sans accent, juste une légère dure­té sur les consonnes qui tra­his­sait l’al­le­mand en des­sous. Klaus Weid­mann. Nous nous sommes croi­sés hier soir au bar, je crois. Vous permettez ?

Émile ne se sou­ve­nait pas de l’a­voir croi­sé, ce qui était en soi une infor­ma­tion. Un homme qu’on ne remarque pas dans un bar est un homme qui a l’ha­bi­tude de ne pas être remar­qué — c’est-à-dire un pro­fes­sion­nel. De quoi, exac­te­ment, res­tait à déterminer.

— Je vous en prie, dit Émile.

Weid­mann fit signe au ser­veur — et le ser­veur vint immé­dia­te­ment, avec cette promp­ti­tude que les ser­veurs du monde entier réservent aux clients dont ils pres­sentent qu’il vaut mieux ne pas les faire attendre. Émile nota ce détail. La vitesse d’un ser­veur est un indi­ca­teur infaillible du sta­tut réel d’un client — les vrais puis­sants sont ser­vis avant de com­man­der, les faux puis­sants com­mandent avant d’être servis.

— Vous êtes dans les machines-outils, m’a-t-on dit, hasar­da Émile.

Weid­mann eut un petit rire — sec, contrô­lé, comme une note de clavecin.

— Machines-outils, oui. C’est ma cou­ver­ture offi­cielle. Comme « affaires pri­vées » est la vôtre, si je ne m’a­buse. Nous vivons dans un monde de cou­ver­tures, Mon­sieur de Dor­vières. Le tout est de savoir les­quelles sont lavables.

Émile ne cil­la pas. Cet homme venait de lui signi­fier, en une phrase, qu’il savait que les « affaires pri­vées » d’É­mile étaient aus­si réelles que ses propres « machines-outils ». C’é­tait soit une menace, soit une invi­ta­tion. La dif­fé­rence, avec les Alle­mands, était sou­vent académique.

— La Rou­ma­nie est un mar­ché inté­res­sant pour les machines-outils, dit Émile, jouant le jeu.

— La Rou­ma­nie est un mar­ché inté­res­sant pour tout, dit Weid­mann. C’est un pays riche — du pétrole, du blé, du bois, des miné­raux. Le pro­blème, c’est qu’il est riche comme un homme qui a de l’or dans ses poches et des loups autour de lui. L’or l’empêche de cou­rir, et les loups le savent.

Il but une gor­gée de café. Ses mains étaient longues, fines, des mains de pia­niste ou de chi­rur­gien — des mains qui savaient mani­pu­ler des choses délicates.

— Vous connais­sez Enes­co ? deman­da-t-il soudain.

— Le compositeur ?

— Le vio­lo­niste. Le com­po­si­teur aus­si, bien sûr, mais sur­tout le vio­lo­niste. J’ai eu le pri­vi­lège de l’en­tendre jouer à l’A­thé­née rou­main, en face — la Sonate numé­ro trois de Bee­tho­ven, le Prin­temps. Un moment… com­ment dire… un de ces moments où la musique cesse d’être de la musique et devient autre chose. De la lumière, peut-être. C’est un pays qui pro­duit de la lumière, Mon­sieur de Dor­vières. C’est ce qui rend tout le reste si triste.

Il y avait dans cette phrase une mélan­co­lie si inat­ten­due, si sin­cère, qu’É­mile en fut désta­bi­li­sé. Weid­mann n’é­tait pas un agent froid. C’é­tait un homme culti­vé, sen­sible, qui aimait la musique et qui disait « C’est ce qui rend tout le reste si triste » en par­lant d’un pays que sa propre nation était en train de dévo­rer. C’é­tait pré­ci­sé­ment le type d’homme qu’É­mile avait le plus de mal à situer — pas parce qu’il était opaque, mais parce qu’il était trans­pa­rent, et que la trans­pa­rence, chez un homme de ren­sei­gne­ment, était la forme la plus sophis­ti­quée du camouflage.

Ils par­lèrent pen­dant une heure. De musique, de lit­té­ra­ture, de Paris — Weid­mann connais­sait Paris inti­me­ment, il avait étu­dié à la Sor­bonne dans les années vingt, il citait Valé­ry et Proust avec une aisance qui n’é­tait ni pédante ni déco­ra­tive. Il ne posa aucune ques­tion directe. Il n’es­saya pas de recru­ter Émile, ni de le pié­ger, ni de le mena­cer. Il fut sim­ple­ment char­mant — d’un charme dif­fé­rent de celui d’É­mile, plus sec, plus miné­ral, le charme d’un homme qui n’a pas besoin de plaire mais qui choi­sit de le faire, et qui pour­rait tout aus­si bien choi­sir le contraire.

En se levant, il dit :

— Nous nous rever­rons, Mon­sieur de Dor­vières. L’A­thé­née Palace est un petit monde. Les petits mondes ont cet avan­tage qu’on y retrouve tou­jours les mêmes per­sonnes — et cet incon­vé­nient qu’on n’y échappe jamais.

Il s’é­loi­gna. Émile res­ta assis devant son café refroi­di, et pen­sa deux choses. La pre­mière : cet homme est dan­ge­reux. La deuxième, plus trou­blante : cet homme est inté­res­sant. Et la troi­sième, qu’il ne vou­lait pas pen­ser mais qui s’im­po­sa quand même : dans un hôtel plein de men­teurs, Weid­mann est peut-être le seul qui sait exac­te­ment ce qu’il fait.

Ce qui, pour un escroc, était la pire des nouvelles.

*

Les jours sui­vants furent occu­pés par l’arnaque.

Émile déploya son offen­sive sur Vasi­les­cu avec la patience métho­dique d’un pêcheur à la mouche. Il ne par­lait jamais d’argent le pre­mier — c’é­tait la règle d’or. Il par­lait de la situa­tion, de l’Eu­rope, de l’a­ve­nir incer­tain, et il lais­sait Vasi­les­cu venir à lui, ce que le boyar fit natu­rel­le­ment, parce que la peur est le meilleur rabat­teur du monde.

— Vous savez, Dor­vières, lui dit Vasi­les­cu un soir, au bar, en tor­tillant une bague en or autour de son annu­laire comme on tourne une clé dans une ser­rure, j’ai des terres en Bes­sa­ra­bie. Beau­coup de terres. Et j’ai des liqui­di­tés — pas autant que les gens le croient, les gens croient tou­jours qu’on a plus qu’on n’a, c’est une illu­sion d’op­tique qui tient à la graisse et aux bagues —, mais des liqui­di­tés tout de même. Et je me demande… je me demande si ces liqui­di­tés ne seraient pas plus en sécu­ri­té ailleurs.

— Ailleurs ? dit Émile, avec cette expres­sion d’in­té­rêt poli qui est l’ex­pres­sion la plus lucra­tive du monde.

— En Suisse, par exemple. Tout le monde met son argent en Suisse, non ? Les Suisses sont neutres. Les Suisses sont dis­crets. Les Suisses sont ennuyeux, ce qui, pour une banque, est la meilleure qua­li­té possible.

— Vous avez des contacts en Suisse ?

— Non, dit Vasi­les­cu. C’est bien le pro­blème. On ne peut pas envoyer de l’argent en Suisse par la poste, comme un paquet de loukoums.

Émile hocha la tête. L’ha­me­çon était dans l’eau. Le pois­son tour­nait autour.

— Il se trouve, dit-il len­te­ment, comme si l’i­dée lui venait à l’ins­tant, que j’ai quelques rela­tions dans le domaine ban­caire suisse. Rien de consi­dé­rable — je ne suis pas ban­quier moi-même, vous com­pre­nez —, mais il y a une ins­ti­tu­tion, à Zurich, avec laquelle j’ai tra­vaillé à plu­sieurs reprises. La Banque Hel­vé­tique de Com­merce et d’In­ves­tis­se­ment. Petite, dis­crète. Le genre de mai­son où l’on ne pose pas de ques­tions indis­crètes et où les coffres ont des murs très épais.

Vasi­les­cu le regar­da avec les yeux d’un homme qui vient de voir appa­raître une oasis dans un désert — c’est-à-dire avec un mélange d’es­poir et de méfiance, parce que les oasis, par­fois, sont des mirages.

— Vous pour­riez… faci­li­ter un contact ?

— Peut-être, dit Émile. Lais­sez-moi voir ce qui est pos­sible. Ces choses-là demandent de la délicatesse.

Vasi­les­cu hocha la tête. La déli­ca­tesse, c’é­tait exac­te­ment ce qu’il cher­chait. La déli­ca­tesse et la rapi­di­té — deux qua­li­tés contra­dic­toires qu’É­mile avait appris à simu­ler simul­ta­né­ment, comme un pres­ti­di­gi­ta­teur qui montre une main vide pen­dant que l’autre fait le travail.

L’ar­naque était lan­cée. Encore quelques jours, et Vasi­les­cu mordrait.

Ce qu’É­mile ne voyait pas — parce qu’un escroc ne voit jamais ce qui se passe der­rière lui, occu­pé qu’il est à sur­veiller ce qui se passe devant — c’est que Weid­mann, de l’autre côté du bar, avait obser­vé toute la scène. Pas la conver­sa­tion, qu’il n’a­vait pas pu entendre. Mais le jeu des corps, des regards, des gestes — ce lan­gage muet que les pro­fes­sion­nels du ren­sei­gne­ment lisent comme d’autres lisent un jour­nal. Et ce qu’il avait lu, dans la pos­ture d’É­mile pen­chée vers Vasi­les­cu, dans le hoche­ment de tête du boyar, dans le bal­let des mains et des verres, c’é­tait le des­sin très recon­nais­sable d’une arnaque en cours.

Et Weid­mann sou­rit. Un sou­rire mince, pri­vé, qui ne s’a­dres­sait à per­sonne. Le sou­rire d’un homme qui vient de trou­ver un outil — et un homme de machines-outils sait ce que vaut un bon outil.

CHA­PITRE 7

L’UL­TI­MA­TUM

Le 28 juin, l’U­nion sovié­tique envoya un ulti­ma­tum à la Rou­ma­nie : céder la Bes­sa­ra­bie et le nord de la Buco­vine dans les qua­rante-huit heures, ou faire face à une invasion.

Émile apprit la nou­velle à sept heures du matin, réveillé par un brou­ha­ha qui mon­tait du hall à tra­vers les plan­chers de l’hô­tel — ce même hôtel dont Gri­gore avait dit qu’il trans­met­tait les sons d’un étage à l’autre comme un ins­tru­ment de musique. L’A­thé­née Palace, ce matin-là, jouait une par­ti­tion de panique.

Il s’ha­billa en hâte — mais pas trop en hâte : un vicomte ne des­cend jamais en pyja­ma, même quand le monde s’ef­fondre — et descendit.

Le hall était plein. Pas plein comme un hall d’hô­tel est nor­ma­le­ment plein, avec des gens qui vont et viennent, qui tra­versent, qui attendent. Plein comme une gare est pleine quand le der­nier train va par­tir — avec des gens immo­biles, debout, le visage tour­né vers un point invi­sible, les jour­naux frois­sés dans les poings, les voix qui se che­vau­chaient en rou­main, en fran­çais, en alle­mand, en anglais, dans un brou­ha­ha poly­glotte qui était le bruit même de la catastrophe.

— Les Russes, dit le Prince Dobro­vols­ki, qui était debout au milieu du hall dans son smo­king de la veille, un verre de cham­pagne à la main — à sept heures du matin, le cham­pagne, ce qui don­nait la mesure du désastre. Les Russes veulent la Bes­sa­ra­bie. Comme tou­jours. Les Russes veulent tou­jours ce qui ne leur appar­tient pas. C’est une habi­tude natio­nale. Je le dis en connais­sance de cause — j’ai été russe.

Émile prit un jour­nal — Uni­ver­sul, qu’il ne pou­vait pas lire, puis le Moni­to­rul Ofi­cial en fran­çais, qui titrait en gros carac­tères : ULTI­MA­TUM SOVIÉ­TIQUE. Les mots étaient si gros qu’on pou­vait les lire sans lunettes, ce qui était une atten­tion déli­cate de la part d’un jour­nal qui s’a­dres­sait à des gens dont les mains tremblaient.

Il cher­cha Vasi­les­cu. Il le trou­va au bar, assis devant un verre de țuică — l’eau-de-vie de prune rou­maine, trans­pa­rente et bru­tale, que les pay­sans buvaient au petit-déjeu­ner et que les boyards ne buvaient que quand le monde s’é­crou­lait. Vasi­les­cu avait un visage de cendre. Ses bajoues pen­daient comme des dra­peaux en berne. Ses mains — ces mains baguées, épaisses, qui d’ha­bi­tude sai­sis­saient la vie avec une poigne de pro­prié­taire — étaient posées à plat sur le comp­toir, inertes, comme des ani­maux morts.

— Mes terres, dit-il en voyant Émile. Mes terres en Bes­sa­ra­bie. Deux mille hec­tares. Le blé, les vignes, la mai­son de mon grand-père. Les Russes vont tout prendre. Comme ils prennent tout. Comme ils ont pris à lui — il dési­gna le Prince — et comme ils pren­dront à tout le monde, un jour ou l’autre, parce que les Russes ne s’ar­rêtent jamais.

Le Prince leva son verre.

— C’est vrai, dit-il. Les Russes ne s’ar­rêtent jamais. C’est la géo­gra­phie. La Rus­sie n’a pas de fron­tières natu­relles, donc elle n’a pas de limites natu­relles. Un pays sans limites ne peut pas s’empêcher de s’é­tendre — c’est comme l’eau, ça rem­plit tous les creux. Je le dis sans amer­tume. Enfin, avec un peu d’a­mer­tume. Disons avec autant d’a­mer­tume qu’il y a de bulles dans ce cham­pagne — c’est-à-dire beaucoup.

Émile s’as­sit à côté de Vasi­les­cu. Le moment était ter­rible — et, pour un escroc, ter­ri­ble­ment oppor­tun. La peur avait fran­chi un seuil. La peur abs­traite — et si les Russes venaient ? — était deve­nue une peur concrète : les Russes viennent. La dif­fé­rence entre les deux est la dif­fé­rence entre un homme qui pense à mettre son argent en sécu­ri­té et un homme qui est prêt à don­ner son argent au pre­mier venu pour­vu qu’il le mette en sécu­ri­té. Vasi­les­cu était pas­sé du pre­mier stade au second en une nuit.

— Dor­vières, dit-il, la voix épaisse, cou­pante comme du verre bri­sé. Cette banque suisse dont vous m’a­vez par­lé. La Banque Hel­vé­tique. Vous pou­vez faire quelque chose ?

— Je peux essayer.

— Il n’y a pas de temps pour essayer. Essayer, c’est un mot de paix. Nous sommes en guerre. Enfin, pas encore, mais nous y serons demain, ou la semaine pro­chaine, ou le mois pro­chain. Il faut agir. Main­te­nant. Com­bien de temps vous faut-il ?

— Quelques jours. Il faut que je contacte Zurich. Les com­mu­ni­ca­tions sont…

— Les com­mu­ni­ca­tions sont une catas­trophe, je sais. Tout est une catas­trophe. Mais vous avez des moyens, non ? Un homme comme vous a des moyens. Des moyens discrets.

Émile hocha la tête. Il sen­tait l’a­dré­na­line — pas celle de la peur, celle de la chasse. Le pois­son avait mor­du. Il ne res­tait plus qu’à ferrer.

— Je vais faire le néces­saire, dit-il. Mais il me faut un chiffre. Une idée de la somme que vous sou­hai­tez trans­fé­rer. Pour que la banque pré­pare les documents.

Vasi­les­cu hési­ta. C’é­tait le moment cri­tique — celui où la proie regarde l’ha­me­çon, le voit pour ce qu’il est, ou ne le voit pas. Les yeux du boyar — ces petits yeux noirs, vifs, intel­li­gents — scru­tèrent le visage d’É­mile avec une inten­si­té qui, pen­dant une seconde, fit dou­ter l’es­croc de sa propre performance.

Puis Vasi­les­cu dit un chiffre.

Émile ne cil­la pas. C’é­tait un chiffre consi­dé­rable — beau­coup plus consi­dé­rable que ce qu’il avait espé­ré. Suf­fi­sam­ment consi­dé­rable pour vivre cinq ans, pas un. Suf­fi­sam­ment consi­dé­rable, aus­si, pour que le vol soit d’une autre nature que ses petites com­bines habi­tuelles — non plus une escro­que­rie de gent­le­man, une pirouette élé­gante, un tour de passe-passe entre gens du monde, mais un vol réel, lourd, qui lais­se­rait un homme rui­né der­rière lui.

— C’est fai­sable, dit Émile.

Il enten­dit sa propre voix et la trou­va étran­ge­ment calme. Comme si le vicomte de Dor­vières, le per­son­nage, avait pris les com­mandes et que le vrai Émile — Émile Dor­val, fils du mer­cier — regar­dait la scène de l’in­té­rieur, légè­re­ment hor­ri­fié, légè­re­ment fas­ci­né, inca­pable d’intervenir.

— Don­nez-moi trois jours, dit-il.

Vasi­les­cu hocha la tête. Puis il fit quelque chose d’i­nat­ten­du : il posa sa main sur le bras d’É­mile. Une main lourde, moite, qui trem­blait. La main d’un homme qui a peur et qui s’ac­croche à ce qu’il peut.

— Mer­ci, Dor­vières. Vous êtes un homme bien.

Émile sou­rit. Le sou­rire numé­ro deux — celui qui disait : je suis digne de votre confiance. C’é­tait le sou­rire le plus ren­table de sa col­lec­tion. Et, ce matin-là, le plus dif­fi­cile à porter.

*

La jour­née fut une suc­ces­sion d’ondes de choc.

À neuf heures, on apprit que le gou­ver­ne­ment rou­main avait accep­té l’ul­ti­ma­tum. La Bes­sa­ra­bie et la Buco­vine du Nord étaient cédées sans com­bat. Deux pro­vinces, d’un trait de plume, pas­saient d’un monde à l’autre — du monde latin, fran­co­phone, ortho­doxe, au monde sovié­tique, slave, athée. Des cen­taines de mil­liers de per­sonnes chan­geaient de natio­na­li­té sans avoir bou­gé de chez elles.

À l’A­thé­née Palace, la nou­velle fut reçue comme un coup de poing dans un esto­mac déjà vide. Les Rou­mains qui avaient encore un doute — peut-être le gou­ver­ne­ment résis­te­rait ? peut-être les alliés fran­çais inter­vien­draient ? (quels alliés fran­çais ?) — per­dirent leur der­nière illu­sion. Des femmes pleu­raient dans le hall. Des offi­ciers tra­ver­saient le res­tau­rant d’un pas méca­nique, le visage figé. Un diplo­mate rou­main, ivre à midi, ren­ver­sa sa chaise en se levant et hur­la quelque chose en rou­main que per­sonne ne lui deman­da de traduire.

Les Alle­mands, eux, étaient satis­faits. Pas bruyam­ment — les Alle­mands de l’A­thé­née Palace ne fai­saient rien bruyam­ment, c’é­taient des gens de bureau, pas de bras­se­rie — mais avec cette satis­fac­tion ren­trée, com­pacte, qui se lisait dans la façon dont ils se tenaient un peu plus droits, dont ils com­man­daient leur café d’une voix un peu plus forte, dont ils occu­paient un peu plus d’es­pace dans le res­tau­rant. L’ul­ti­ma­tum sovié­tique n’é­tait pas leur œuvre — mais il ser­vait leurs inté­rêts. La Rou­ma­nie, ampu­tée, humi­liée, n’a­vait plus d’autre choix que de se tour­ner vers Berlin.

Le Major Fitch appa­rut à l’En­glish Bar à dix-sept heures pré­cises, comme chaque jour, avec une ponc­tua­li­té qui, dans les cir­cons­tances, rele­vait de l’hé­roïsme ou de la démence. Il com­man­da un whis­ky-soda, s’as­sit à la table de bridge, et sor­tit un jeu de cartes.

— Bridge, dit-il. Quelqu’un ?

Per­sonne ne répon­dit. Le bar était plein de gens qui buvaient comme s’ils avaient qua­rante-huit heures à vivre — ce qui, poli­ti­que­ment, n’é­tait pas loin de la vérité.

— Dor­vières, dit Fitch en l’a­per­ce­vant. Vous jouez ?

Émile s’as­sit. Fitch bat­tit les cartes avec des gestes pré­cis, méca­niques, les gestes d’un homme qui se rac­croche aux rituels parce que les rituels sont les der­nières choses à tomber.

— Mau­vaise jour­née, dit Fitch en dis­tri­buant. La Bes­sa­ra­bie, la Buco­vine. Les Russes. Sale affaire. Mais enfin, c’est ce qui arrive quand on fait des accords avec des gens qui n’ont pas lu les termes du contrat. Le pacte Molo­tov-Rib­ben­trop — un joli docu­ment, très propre. Les Alle­mands et les Russes se par­tagent l’Eu­rope de l’Est comme un gâteau d’an­ni­ver­saire. La Rou­ma­nie est la part qu’on donne au petit frère — le petit frère étant Sta­line, ce qui, dans la famille, est le frère qu’on n’in­vite pas volontairement.

Il regar­da ses cartes.

— Trois piques.

— Quatre cœurs, dit Émile, qui ne regar­dait pas ses cartes du tout.

— Vous n’a­vez pas regar­dé vos cartes, Dorvières.

— Non.

— C’est une approche auda­cieuse. Je ne la recom­mande pas dans la vie en géné­ral, mais au bridge, ça a un cer­tain panache.

Fitch posa une carte. Puis, sans lever les yeux :

— L’Al­le­mand, ce Weid­mann. Vous le connaissez ?

— De vue.

— De vue. Oui. Tout le monde le connaît de vue, ici. C’est le pro­blème — on connaît tout le monde de vue et per­sonne en pro­fon­deur. Les Alle­mands envoient des gens comme Weid­mann parce que les gens comme Weid­mann sont invi­sibles à l’œil nu. Ils sont culti­vés, polis, ils parlent fran­çais, ils aiment Bee­tho­ven. On les invite à dîner. On oublie qu’ils tra­vaillent pour un régime qui enva­hit des pays entre le fro­mage et le dessert.

Il joua une autre carte.

— Si Weid­mann vous approche — je dis si, mais je devrais dire quand, parce que Weid­mann approche tout le monde — soyez pru­dent. Les Alle­mands qui offrent quelque chose veulent tou­jours quelque chose en retour. Et ce qu’ils veulent, en géné­ral, c’est quelque chose que vous n’a­vez pas les moyens de refu­ser de donner.

Émile hocha la tête. Le Major Fitch, sous ses airs de colo­nel Blimp, était un homme dan­ge­reux — dan­ge­reux parce qu’il voyait clair, et que les gens qui voient clair, dans un hôtel d’a­veugles volon­taires, sont ceux qui dis­tri­buent les cartes.

Ils jouèrent trois par­ties. Fitch les gagna toutes les trois.

— Vous devriez regar­der vos cartes, la pro­chaine fois, dit-il en se levant. Et vous devriez regar­der Weid­mann aus­si. Pas de la même façon, bien sûr. Les cartes, on les regarde pour jouer. Weid­mann, on le regarde pour ne pas être joué.

Il s’é­loi­gna. Émile res­ta seul au bar, entou­ré de gens qui buvaient pour oublier un pays qui se dés­in­té­grait, dans un hôtel qui écou­tait tout, et il pen­sa qu’il y avait désor­mais deux Alle­mands dans sa vie — Weid­mann, qui le trou­vait inté­res­sant, et Fitch, qui le trou­vait utile — et que les deux, cha­cun à sa manière, vou­laient la même chose : l’utiliser.

Un escroc, par défi­ni­tion, est quel­qu’un qui uti­lise les autres. Être uti­li­sé par les autres était une expé­rience nou­velle. Pas désa­gréable, mais ver­ti­gi­neuse — comme regar­der dans un miroir et voir le miroir qui vous regarde en retour.

Dehors, la nuit tom­bait sur Buca­rest. Les tilleuls exha­laient leur par­fum sucré. Un fiacre tra­ver­sa la place au trot, le cocher chan­tant une doi­na — une de ces com­plaintes rou­maines, lentes, mélan­co­liques, qui sem­blaient mon­ter de la terre elle-même. La Bes­sa­ra­bie était per­due. Le Petit Paris trem­blait. Et quelque part dans les étages de l’A­thé­née Palace, dans les conduits de che­mi­née, dans les ori­fices des pla­fonds, dans les murs trop minces, l’hô­tel écou­tait, enre­gis­trait, digérait.

Les hôtels savent, avait dit le concierge.

Celui-ci savait beaucoup.

CHA­PITRE 8

LE FRÈRE

Iri­na ne par­lait jamais de sa famille. C’é­tait Gri­gore qui le fit.

Un soir de la pre­mière semaine de juillet — la cha­leur était deve­nue une pré­sence phy­sique, un ani­mal invi­sible qui occu­pait les cou­loirs de l’hô­tel et qu’on ne pou­vait ni chas­ser ni igno­rer — Émile des­cen­dit au hall vers minuit, par habi­tude, par insom­nie, par ce besoin qu’il avait tou­jours eu de sen­tir battre le pouls d’un endroit quand cet endroit croyait dor­mir. Gri­gore était à son poste, der­rière le comp­toir de la concier­ge­rie, immo­bile comme un héron au bord d’un étang.

— Mon­sieur le Vicomte ne dort pas, dit-il. C’est bien. La nuit, l’hô­tel dit la véri­té. Le jour, il ment, comme tout le monde. Mais la nuit, quand les portes sont fer­mées et que les cou­loirs sont vides, on entend les vrais bruits. Les pas de ceux qui vont là où ils ne devraient pas aller. Les voix de ceux qui parlent à des gens qu’ils ne connaissent pas le jour. Les pleurs, aus­si. Il y a beau­coup de pleurs, la nuit, dans cet hôtel. Des femmes, sur­tout. Des femmes qui pleurent des pays qu’elles ont per­dus, des maris qui ne revien­dront pas, des vies qui ne seront plus jamais les mêmes. Les hommes, eux, ne pleurent pas. Les hommes boivent. C’est le même bruit, mais en verre.

Il ten­dit à Émile un verre d’eau — frais, non deman­dé, un de ces gestes de concierge qui valaient plus que n’im­porte quel pourboire.

— Mon­sieur le Vicomte connaît Made­moi­selle Flo­res­cu, dit-il, et ce n’é­tait pas une question.

— Nous nous sommes parlé.

— Made­moi­selle Flo­res­cu est une per­sonne bien. Ce qui, dans cet hôtel, est rare. Pas unique — il y a le Prince, par exemple, qui est un homme bien, si on défi­nit la bon­té comme l’in­ca­pa­ci­té de faire du mal, ce qui est ma défi­ni­tion. Mais Made­moi­selle Flo­res­cu est quelque chose de plus — elle est une per­sonne bien qui essaie de faire quelque chose de bien. Et les per­sonnes bien qui essaient de faire quelque chose de bien, dans un endroit comme celui-ci, finissent tou­jours par avoir des ennuis.

Il lis­sa sa mous­tache — un geste qui, chez Gri­gore, pré­cé­dait tou­jours les confidences.

— Made­moi­selle Flo­res­cu a un frère. Andrei. Vingt-quatre ans. Un gar­çon — com­ment dire — un gar­çon qui cherche. Vous connais­sez ce genre de gar­çon ? Ceux qui ne savent pas qui ils sont et qui croient le décou­vrir en met­tant un uni­forme. Andrei est entré dans la Garde de Fer il y a deux ans. La Légion de l’Ar­change Michel, comme ils s’ap­pellent — un joli nom pour des gens qui font des choses très laides. Le père — Mir­cea Flo­res­cu, l’an­cien ministre — en est malade. La sœur aus­si. Mais le père est à la cam­pagne, impuis­sant, bri­sé. La sœur, elle, est ici. Elle essaie de sor­tir Andrei de là. De le convaincre, de le tirer, de le sau­ver — je ne sais pas com­ment. Je sais seule­ment qu’elle le fait, et que c’est dangereux.

— Dan­ge­reux comment ?

Gri­gore le regar­da avec cet air patient qu’ont les gens qui expliquent des évi­dences à des étrangers.

— La Garde de Fer, Mon­sieur le Vicomte, ce n’est pas un club de gent­le­men dont on démis­sionne en envoyant une lettre polie. C’est une secte. Un ser­ment de sang. On y entre, on n’en sort pas — sauf les pieds devant. Si Andrei essaie de par­tir, ils le tue­ront. Si Iri­na essaie de le faire par­tir, ils la tue­ront aus­si. Ou pire — ils s’en pren­dront au père, qui est déjà un homme fini mais qui res­pire encore, ce qui, pour la Garde de Fer, est un détail faci­le­ment corrigeable.

Un fris­son tra­ver­sa Émile — pas de peur, mais de cette sen­sa­tion par­ti­cu­lière qu’on éprouve quand on com­prend sou­dain que le monde dans lequel on évo­lue est beau­coup plus sérieux que ce qu’on ima­gi­nait. Il jouait à l’es­croc dans un palace. Iri­na jouait à sau­ver la vie de son frère dans un pays qui deve­nait fas­ciste. L’é­chelle n’é­tait pas la même.

— Pour­quoi me dites-vous ça, Grigore ?

Le concierge haus­sa les épaules — un haus­se­ment lent, lourd, qui por­tait en lui vingt ans de nuits pas­sées à veiller sur des gens qui ne le méri­taient pas toujours.

— Parce que Mon­sieur le Vicomte a l’air d’un homme qui pour­rait aider. Je ne sais pas com­ment. Je ne sais pas si c’est vrai. Mais un concierge de nuit voit des choses, et ce qu’il voit chez Mon­sieur le Vicomte, c’est un homme qui n’est peut-être pas ce qu’il dit être, mais qui n’est peut-être pas non plus ce qu’il croit être. Vous comprenez ?

Émile ne com­pre­nait pas. Ou plu­tôt, il com­pre­nait trop bien, et c’est ce qui le dérangeait.

— Bonne nuit, Mon­sieur le Vicomte. Dor­mez, si vous pou­vez. Demain sera pire qu’au­jourd’­hui. C’est la seule cer­ti­tude qu’offre ce pays en ce moment — demain sera pire. Mais les cerises sont tou­jours bonnes. C’est un pro­verbe roumain.

— Vrai ou inventé ?

Gri­gore eut un mou­ve­ment de moustache.

— Est-ce que ça a de l’importance ?

*

Le len­de­main, Émile vit Andrei Flo­res­cu pour la pre­mière fois.

C’é­tait dans le hall, en fin de mati­née. Un jeune homme — vingt-quatre ans, Gri­gore avait dit vrai — avec un visage étroit, beau, d’une beau­té ner­veuse, fié­vreuse, qui res­sem­blait à celle d’I­ri­na comme un brouillon res­semble à un tableau fini. Les mêmes pom­mettes hautes, les mêmes yeux gris-vert, mais là où ceux d’I­ri­na avaient une fixi­té de pierre, ceux d’An­drei avaient quelque chose de mobile, d’in­quiet, comme un ani­mal qui sur­veille plu­sieurs direc­tions à la fois. Il por­tait une che­mise verte — la che­mise de la Garde de Fer — et des bottes noires, et il tra­ver­sa le hall avec cette démarche raide, mili­taire, que les jeunes fas­cistes du monde entier adop­taient parce qu’elle leur don­nait le sen­ti­ment d’être plus grands qu’ils n’étaient.

Iri­na l’at­ten­dait près de la porte du res­tau­rant. Émile, assis dans un fau­teuil du hall, fei­gnit de lire un jour­nal rou­main qu’il ne com­pre­nait pas et observa.

Ils ne s’embrassèrent pas. Iri­na posa une main sur le bras de son frère — un geste rapide, presque fur­tif, comme si elle véri­fiait qu’il était réel. Andrei eut un mou­ve­ment de recul imper­cep­tible — le geste de quel­qu’un qui refuse d’être tou­ché, ou qui a honte d’être tou­ché par la per­sonne qu’il aime le plus, parce que la honte est tou­jours plus grande face à l’amour.

Ils entrèrent dans le res­tau­rant. Émile ne les sui­vit pas. Cer­taines scènes n’ap­par­tiennent qu’à ceux qui les vivent, et un escroc qui espionne une femme en train de sau­ver son frère est un escroc qui ne mérite pas le titre.

Mais quand Iri­na res­sor­tit, une heure plus tard, seule, le visage fer­mé, les mâchoires ser­rées, et qu’elle tra­ver­sa le hall sans regar­der per­sonne — sans le voir, lui, ou en fei­gnant de ne pas le voir — Émile com­prit que la conver­sa­tion ne s’é­tait pas bien pas­sée. Et il com­prit aus­si, avec une clar­té qui le sur­prit, qu’il sou­hai­tait qu’elle se passe bien. Pas pour Andrei, qu’il ne connais­sait pas. Pour elle.

C’é­tait un sen­ti­ment inat­ten­du. Les escrocs ne sou­haitent rien pour per­sonne — c’est un luxe qu’ils ne peuvent pas se per­mettre, comme les acro­bates ne peuvent pas se per­mettre le ver­tige. Et pour­tant, en regar­dant Iri­na s’é­loi­gner dans le hall, le dos droit, la démarche ferme, quelque chose en Émile se sou­le­va — un muscle atro­phié, un réflexe oublié, le fan­tôme d’une émo­tion qu’il croyait avoir débran­chée il y a long­temps, quelque part entre Biar­ritz et Venise, entre la troi­sième arnaque et la qua­trième fuite.

Il reprit son jour­nal. Il ne le lisait tou­jours pas.

CHA­PITRE 9

LA PRO­PO­SI­TION

Weid­mann choi­sit un concert.

C’é­tait habile — un concert à l’A­thé­née rou­main, en face de l’hô­tel, à trente mètres de la porte tam­bour. Enes­co ne jouait pas ce soir-là — Enes­co était à Paris, enfin à ce qui res­tait de Paris — mais un quar­tet à cordes inter­pré­tait Schu­bert, le Qua­tuor en ré mineur, celui qu’on appelle La Jeune Fille et la Mort, et Weid­mann avait invi­té Émile avec cette sim­pli­ci­té désar­mante des gens qui savent que refu­ser serait plus sus­pect qu’accepter.

Ils tra­ver­sèrent la place ensemble, dans la lumière décli­nante d’un soir de juillet. L’A­thé­née rou­main était un bâti­ment cir­cu­laire, néo­clas­sique, avec un péri­style à colonnes ioniques et un dôme qui, dans le cré­pus­cule, avait la cou­leur d’une pêche mûre. À l’in­té­rieur, la rotonde était ornée d’une fresque immense — une frise qui cou­rait tout autour de la salle et qui racon­tait l’his­toire de la Rou­ma­nie, des Daces jus­qu’à l’u­ni­fi­ca­tion, une his­toire de batailles, de conquêtes et de résis­tances qui, ce soir-là, avait un goût de tra­gé­die achevée.

Ils s’as­sirent au bal­con. La salle était à moi­tié pleine — la moi­tié la plus obs­ti­née de Buca­rest, celle qui allait au concert pen­dant que le pays se dés­in­té­grait, parce que la musique, comme le cham­pagne du Prince, était une forme de résis­tance ou de déni, et qu’entre les deux, per­sonne ne fai­sait plus la différence.

Le Schu­bert fut magni­fique. Émile, qui n’a­vait pas de culture musi­cale mais qui avait des oreilles — ce qui, chez un escroc, est plus utile qu’un diplôme du Conser­va­toire —, sen­tit que quelque chose se pas­sait dans cette musique qui n’a­vait rien à voir avec des notes sur du papier. Le deuxième mou­ve­ment — les varia­tions sur le thème de la jeune fille — avait cette qua­li­té par­ti­cu­lière des choses qui sont à la fois belles et insup­por­tables, comme un cou­cher de soleil sur un champ de bataille. Les cordes chan­taient avec une dou­ceur qui était aus­si un cri, et Émile pen­sa que c’é­tait peut-être la der­nière fois qu’il enten­drait quelque chose d’aus­si pur dans un monde qui per­dait sa pure­té à une vitesse vertigineuse.

Weid­mann écou­tait avec les yeux fer­més. Son visage, dans la pénombre du bal­con, avait per­du son expres­sion habi­tuelle de contrôle et de cal­cul — il était nu, ouvert, vul­né­rable, le visage d’un homme qui aimait réel­le­ment la musique et qui, pen­dant que la musique jouait, ces­sait d’être ce qu’il était le reste du temps. C’é­tait désta­bi­li­sant. Émile aurait pré­fé­ré un Alle­mand cari­ca­tu­ral — raide, bru­tal, sans nuances. Un Weid­mann qui pleu­rait presque en écou­tant Schu­bert était un adver­saire d’un tout autre calibre.

Après le concert, ils mar­chèrent. Pas vers l’hô­tel — Weid­mann prit à droite, le long de la Calea Vic­to­riei, et Émile le sui­vit, parce que suivre un homme qui vient de vous offrir du Schu­bert est un réflexe social qui trans­cende la pru­dence. La Calea Vic­to­riei, la nuit, était un autre monde — les bou­tiques fer­mées, les vitrines sombres, les façades hauss­man­niennes qui pre­naient des airs de décor de théâtre aban­don­né. De temps en temps, une sil­houette pas­sait — un couple enla­cé, un sol­dat en per­mis­sion, un ivrogne qui chan­tait — et le bruit de leurs pas sur l’as­phalte rebon­dis­sait entre les immeubles comme un écho qui ne trou­vait pas de mur final.

— Je vais être direct, dit Weidmann.

C’é­tait la phrase qu’É­mile atten­dait. La phrase qui vient tou­jours après le concert, après le dîner, après le geste de séduc­tion — la phrase qui est le prix du billet.

— Vous n’êtes pas vicomte, Dor­vières. Ou plu­tôt — vous êtes un excellent vicomte, pro­ba­ble­ment meilleur que les vrais, parce que les vrais n’ont pas besoin de jouer le rôle. Vous, vous le jouez, et vous le jouez bien. Je ne sais pas qui vous êtes vrai­ment et je m’en fiche. Ce qui m’in­té­resse, c’est ce que vous faites — vous par­lez aux gens, vous écou­tez, vous êtes fran­çais dans un monde qui parle fran­çais, vous fré­quen­tez le bar, vous jouez au bridge avec les Anglais, vous dînez avec les Rou­mains. Vous êtes par­tout et vous n’êtes nulle part. C’est un talent.

Il s’ar­rê­ta devant la vitrine d’un bijou­tier — des col­liers de perles et des broches en gre­nat qui lui­saient fai­ble­ment dans l’obs­cu­ri­té, comme des yeux de chat.

— J’ai besoin de quel­qu’un comme vous, dit-il. Pas un agent. Le mot est trop fort. Un inter­lo­cu­teur. Quel­qu’un qui me rap­por­te­rait ce qui se dit dans les milieux bri­tan­niques, dans les milieux fran­çais — ce qui reste des milieux fran­çais —, dans les salons rou­mains. Pas des secrets mili­taires — je n’ai pas besoin de plans de bataille, les Rou­mains n’en ont pas et les Bri­tan­niques ne les par­tagent pas. Des impres­sions. Des humeurs. Des noms. Qui parle à qui, qui com­plote avec qui, qui envi­sage de par­tir et qui envi­sage de res­ter. L’é­cume des conver­sa­tions. Rien de dan­ge­reux. Rien qui vous met­trait en difficulté.

— Et en échange ?

Weid­mann sou­rit. Le sou­rire d’un homme qui savait que la ques­tion vien­drait et qui avait pré­pa­ré la réponse.

— En échange, vous êtes sous ma pro­tec­tion. Ce qui, dans le Buca­rest de 1940, n’est pas rien. Les Alle­mands ont de l’in­fluence ici — une influence crois­sante. Un mot de ma part, et la police rou­maine ne vous regarde plus. Un mot de ma part, et vos affaires — vos « affaires pri­vées » — ne ren­contrent plus d’obs­tacles. Un mot de ma part, et vous êtes intouchable.

Il le regar­da. Ses yeux bleu pâle, dans la lumière d’un réver­bère, avaient la clar­té d’un ciel d’hiver.

— Réflé­chis­sez, Dor­vières. Je ne vous demande pas de répondre ce soir. Le Schu­bert mérite mieux que ça.

Ils ren­trèrent à l’hô­tel en silence. La porte tam­bour tour­na. Le hall, à cette heure, était presque vide — quelques sil­houettes, le chas­seur endor­mi, le lustre en cris­tal qui jetait des éclats de lumière sur le sol en damier. Ils se sépa­rèrent au pied de l’escalier.

— Bonne nuit, Dorvières.

— Bonne nuit, Weidmann.

Émile mon­ta dans sa chambre. Il fer­ma la porte, allu­ma la lampe du bureau, et s’assit.

La pro­po­si­tion était exac­te­ment ce qu’il avait redou­té — non pas parce qu’elle était mena­çante, mais parce qu’elle était rai­son­nable. Weid­mann ne deman­dait rien d’é­norme. Des impres­sions, des humeurs, des noms — l’é­cume des conver­sa­tions, comme il disait. Pas de docu­ments volés, pas de sabo­tage, pas de tra­hi­son au sens spec­ta­cu­laire du terme. Juste des mots. Des mots qui pas­se­raient d’une oreille à une autre, d’un bar à un bureau, d’une conver­sa­tion mon­daine à un rap­port de ren­sei­gne­ment. Des mots sans poids appa­rent — mais les mots, Émile le savait mieux que qui­conque, étaient les choses les plus lourdes du monde.

Et en échange, la pro­tec­tion. L’in­tou­cha­bi­li­té. La cer­ti­tude que per­sonne ne vien­drait véri­fier si la Banque Hel­vé­tique de Com­merce et d’In­ves­tis­se­ment exis­tait vrai­ment — parce que les Alle­mands, s’ils le pro­té­geaient, ne le regar­de­raient pas de trop près. C’é­tait une offre par­faite pour un escroc. Trop par­faite. Les offres trop par­faites étaient tou­jours des pièges — Émile le savait, il en fabri­quait pour vivre.

Mais un piège dans lequel on entre les yeux ouverts est-il encore un piège ? Ou est-ce un choix ?

Il se cou­cha sans répondre à cette ques­tion. Dehors, un fiacre pas­sait au trot. Le cocher ne chan­tait pas.

CHA­PITRE 10

DOUBLES JEUX

Il accep­ta.

Pas tout de suite — il fit attendre Weid­mann trois jours, par cal­cul, parce qu’un homme qui accepte trop vite est un homme qui n’a pas d’autres options, et un homme sans options est un homme sans valeur. Il lais­sa les trois jours pas­ser en occu­pant le ter­rain — bridge avec Fitch, dîners avec Vasi­les­cu, conver­sa­tions avec le Prince, silences avec Iri­na. Puis, le qua­trième jour, au petit-déjeu­ner, il s’as­sit à la table de Weid­mann et dit :

— D’ac­cord.

Weid­mann hocha la tête. Pas de sou­rire, pas de triomphe — juste un hoche­ment de tête, sobre, pro­fes­sion­nel, comme un méde­cin qui confirme un diagnostic.

— Bien, dit-il. Nous nous ver­rons une fois par semaine. Ici, au petit-déjeu­ner. Rien d’é­crit. Rien de for­mel. Vous me direz ce que vous avez enten­du, vu, sen­ti. Je ne vous deman­de­rai jamais de faire quelque chose de spé­ci­fique. Je ne vous don­ne­rai pas d’ins­truc­tions. Vous n’êtes pas un sol­dat. Vous êtes — com­ment dire — un audi­teur. Vous écou­tez le monde, et vous me racon­tez ce que vous enten­dez. C’est tout.

— Et l’argent ?

— Il y aura de l’argent. Pas beau­coup — je ne vous insulte pas en vous offrant une for­tune, parce que les gens qui acceptent des for­tunes pour des infor­ma­tions sont des gens qu’on peut ache­ter, et les gens qu’on peut ache­ter ne sont jamais fiables. Ce sera modeste, régu­lier, dis­cret. Consi­dé­rez-le comme un dédom­ma­ge­ment pour le temps que vous me consa­crez. Rien de plus.

Émile accep­ta les termes. L’ar­ran­ge­ment était élé­gant — comme tout ce que Weid­mann fai­sait. Pas de contrat, pas de ser­ment, pas de pape­rasse. Une conver­sa­tion heb­do­ma­daire entre deux hommes qui pre­naient le café ensemble. Rien de plus. Et rien de moins.

La pre­mière semaine, il rap­por­ta des brou­tilles. Ce que les Bri­tan­niques disaient au bar — qu’ils croyaient encore que la Rou­ma­nie tien­drait, que Chur­chill enver­rait des signaux de sou­tien, que la flotte turque empê­che­rait les Russes de pro­gres­ser vers les Dar­da­nelles. Ce que les Rou­mains mur­mu­raient dans les cou­loirs — que le roi Carol était fini, qu’An­to­nes­cu était l’homme fort, que la Garde de Fer mon­tait en puis­sance. Ce que les Fran­çais — les quelques Fran­çais qui res­taient — disaient avec une amer­tume qui sen­tait le vin aigre : que la France avait été tra­hie, que Pétain était un vieillard, que per­sonne ne savait où était de Gaulle ni ce qu’il faisait.

Des brou­tilles. De l’é­cume. Rien qui puisse faire du mal à quiconque.

C’est du moins ce qu’É­mile se disait.

*

Paral­lè­le­ment, il accep­ta aus­si l’in­vi­ta­tion du Major Fitch.

Pas au bridge — il y jouait déjà, désor­mais, tous les soirs à dix-huit heures, et il avait appris à regar­der ses cartes, ce qui avait amé­lio­ré ses per­for­mances sans les rendre com­pé­ti­tives (Fitch gagnait tou­jours, avec cette régu­la­ri­té qui, chez un homme de ren­sei­gne­ment, était peut-être une cou­ver­ture de plus — per­sonne ne soup­çonne un homme qui gagne au bridge d’être un espion, parce que les espions, dans les films, trichent, et que Fitch ne tri­chait jamais).

L’in­vi­ta­tion de Fitch était d’une autre nature. Un soir, après le bridge, le Major le retint en posant une main sur son bras — un geste qui, chez un Anglais, équi­va­lait à une décla­ra­tion d’a­mour ou à un man­dat d’arrêt.

— Dor­vières, dit-il. Un mot.

Ils s’ins­tal­lèrent dans l’al­côve la plus recu­lée du bar — celle qu’I­ri­na occu­pait d’ha­bi­tude, mais qui ce soir-là était vide.

— Je vais être franc, dit Fitch. Ce qui, pour un Anglais, est presque une ano­ma­lie phy­sio­lo­gique. Mais les temps l’exigent.

Il but une gor­gée de whisky.

— Nous savons que Weid­mann vous a approché.

Émile ne cil­la pas. L’art de ne pas cil­ler était la com­pé­tence la plus fon­da­men­tale de sa profession.

— Appro­ché est un grand mot, dit-il.

— Tous les mots sont de grands mots quand ils concernent l’Ab­wehr. Weid­mann est Abwehr, Dor­vières. Ren­sei­gne­ment mili­taire alle­mand. Pas la Ges­ta­po — l’Ab­wehr est plus sub­tile, plus culti­vée, plus… humaine, si on peut employer ce mot. L’a­mi­ral Cana­ris, qui dirige le ser­vice, est un homme com­pli­qué — cer­tains disent qu’il est secrè­te­ment oppo­sé à Hit­ler, d’autres qu’il joue un double jeu dont per­sonne ne connaît les règles. Weid­mann est un de ses offi­ciers. Culti­vé, intel­li­gent, ama­teur de Schu­bert. Dangereux.

— Je sais, dit Émile.

— Vous savez. Bien. Ce que vous ne savez peut-être pas, c’est que nous — Sa Majes­té, la Léga­tion, le ser­vice — avons besoin de quel­qu’un qui soit en contact avec Weid­mann. Pas pour le contrô­ler. Pour l’ob­ser­ver. Savoir ce qu’il demande, ce qu’il cherche, ce qui l’in­té­resse. Vous comprenez ?

Émile com­pre­nait. Il com­pre­nait par­fai­te­ment. Fitch lui deman­dait exac­te­ment la même chose que Weid­mann — des infor­ma­tions, des impres­sions, des humeurs — mais dans l’autre direc­tion. L’un vou­lait savoir ce que les Bri­tan­niques pen­saient. L’autre vou­lait savoir ce que les Alle­mands fai­saient. Et Émile, assis entre les deux, était le tuyau par lequel les infor­ma­tions circulaient.

Un tuyau. C’est ce qu’il était en train de deve­nir. Un tuyau qui lais­sait pas­ser les mots d’un côté à l’autre, sans les fil­trer, sans les modi­fier, sans même les com­prendre vrai­ment. Un rôle par­fait pour un escroc — un homme sans convic­tions, sans camp, sans loyau­té, qui fait pas­ser les choses d’une main à l’autre et pré­lève sa com­mis­sion au passage.

— D’ac­cord, dit Émile.

Et voi­là. En l’es­pace d’une semaine, il était deve­nu agent double — sans avoir la moindre convic­tion poli­tique, la moindre idéo­lo­gie, la moindre rai­son d’es­pion­ner quoi que ce soit pour qui que ce soit. Il espion­nait parce qu’on le lui avait deman­dé, et parce que dire oui était plus simple que dire non, et parce que les gens qui disent non dans un Buca­rest en 1940 sont les gens qui disparaissent.

Le soir même, il retrou­va Iri­na sur la ter­rasse. Elle fumait, seule, face à la place obs­cure. La lune éclai­rait le dôme de l’A­thé­née rou­main et les gla­dio­las, qui étaient main­te­nant des dah­lias — le jar­di­nier avait chan­gé les fleurs, comme si le cycle végé­tal, lui au moins, conti­nuait de fonc­tion­ner normalement.

— Vous avez l’air fati­gué, dit Irina.

— C’est la chaleur.

— Ce n’est pas la cha­leur. C’est autre chose. Vous avez fait quelque chose de stu­pide. Ça se voit sur votre visage. Les gens qui font des choses stu­pides ont un léger tic à la com­mis­sure des lèvres — un sou­rire qui n’en est pas un. Un sou­rire de quel­qu’un qui sait qu’il devrait avoir peur mais qui a déci­dé de trou­ver ça drôle à la place.

Elle écra­sa sa cigarette.

— Qu’a­vez-vous fait ?

— Rien de grave.

— Rien de grave. C’est ce que dit mon frère chaque fois que je lui demande pour­quoi il porte une che­mise verte et chante des hymnes avec des gens qui battent des Juifs dans la rue. « Rien de grave, Iri­na. Rien de grave. »

Le silence entre eux avait chan­gé. Ce n’é­tait plus le silence amu­sé des pre­miers jours — celui de deux per­sonnes qui se jaugent, qui jouent, qui mesurent la dis­tance. C’é­tait un silence plus lourd, plus dense, le silence de deux per­sonnes qui com­mencent à savoir des choses l’une sur l’autre et qui ne sont pas sûres de vou­loir en savoir davantage.

— Andrei, dit Émile. Com­ment ça se passe ?

Iri­na ne répon­dit pas tout de suite. Elle allu­ma une autre ciga­rette — le bri­quet d’argent, le cla­que­ment sec, la flamme qui trem­blait dans l’air immo­bile du soir.

— Andrei est un idiot. Un idiot que j’aime. C’est la pire com­bi­nai­son pos­sible — l’a­mour sans le res­pect. Je l’aime parce qu’il est mon frère, parce que nous avons joué ensemble dans le jar­din du manoir quand nous étions enfants, parce qu’il a les mêmes yeux que notre mère, qui est morte quand il avait sept ans. Mais je ne le res­pecte pas, parce qu’il a choi­si la faci­li­té — il a choi­si un uni­forme, un dra­peau, une idéo­lo­gie en kit, un prêt-à-pen­ser pour les gens qui ne veulent pas pen­ser. La Garde de Fer lui offre ce que notre famille ne lui a jamais offert : la cer­ti­tude. La cer­ti­tude d’a­voir rai­son, d’être du bon côté, de savoir qui sont les enne­mis. Pour un gar­çon qui a gran­di dans une famille de libé­raux, c’est-à-dire dans une famille de gens qui doutent de tout, la cer­ti­tude est un narcotique.

Elle aspi­ra une bouf­fée longue, lente, et la fumée sor­tit en un filet mince qui se dis­si­pa dans la nuit chaude.

— Je l’ai vu ce matin. Au res­tau­rant. Il m’a dit qu’il ne pou­vait pas quit­ter le mou­ve­ment. Pas ne vou­lait pas — ne pou­vait pas. La nuance est impor­tante. Quand quel­qu’un dit « je ne veux pas », on peut encore dis­cu­ter. Quand quel­qu’un dit « je ne peux pas », c’est que la porte est fer­mée de l’ex­té­rieur. Et la clé est dans une poche qui n’est pas la sienne.

— Qu’al­lez-vous faire ?

Elle le regar­da. Ses yeux gris-vert, dans la semi-obs­cu­ri­té de la ter­rasse, avaient la den­si­té de la fumée.

— Trou­ver la clé.

Elle ne dit pas com­ment. Émile ne deman­da pas. Mais quelque chose s’é­tait dépla­cé entre eux — un poids, une res­pon­sa­bi­li­té, un début de com­pli­ci­té qui n’a­vait rien à voir avec le charme ou la séduc­tion et tout à voir avec cette chose plus rare, plus dan­ge­reuse : la confiance.

La confiance, dans un hôtel où per­sonne ne fai­sait confiance à per­sonne, était un acte de folie.

Ou de courage.

Émile, qui n’é­tait ni fou ni cou­ra­geux, se deman­da pour­quoi il res­tait assis là, sur cette ter­rasse, à écou­ter une femme lui par­ler de son frère fas­ciste, au lieu de mon­ter dans sa chambre et de peau­fi­ner l’ar­naque qui allait lui rap­por­ter cinq ans de vie confor­table. La réponse, il le savait, était simple : il res­tait parce qu’il vou­lait res­ter. Et vou­loir res­ter, pour un homme dont la pro­fes­sion consis­tait à par­tir, était le symp­tôme le plus alar­mant de tous.

Quelque part dans l’hô­tel, un plan­cher grin­ça. Un robi­net cou­la. Une porte se fer­ma. L’A­thé­née Palace écou­tait, comme tou­jours. Mais cette nuit-là, peut-être, il n’en­ten­dait que le bruit de deux per­sonnes qui appre­naient à se dire la véri­té dans un monde qui avait oublié com­ment on fait.

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Le Petit Paris — Cha­pitres 11 à 16 — Epilogue

Le Petit Paris — Cha­pitres 1 à 5

Le Petit Paris

Le Petit Paris

Cha­pitres 1 à 5

Buca­rest, été 1940

CHA­PITRE 1

LE VICOMTE DES­CEND DU TRAIN

Le train entra en gare du Nord avec qua­rante minutes de retard, ce qui, pour un express venant de Buda­pest en juin 1940, rele­vait presque de la ponctualité.

Émile Dor­vières — ou plu­tôt l’homme qui se fai­sait appe­ler ain­si depuis suf­fi­sam­ment long­temps pour y croire à moi­tié — des­cen­dit sur le quai avec la démarche souple de ceux qui n’ont rien à se repro­cher, ce qui est géné­ra­le­ment le signe qu’ils ont tout à cacher. Il por­tait un cos­tume de lin crème admi­ra­ble­ment cou­pé, légè­re­ment frois­sé par le voyage, un pana­ma qu’il avait ache­té à Trieste trois ans plus tôt à un cha­pe­lier qui le croyait ambas­sa­deur, et des chaus­sures bico­lores dont l’é­lé­gance avait tra­ver­sé sans dom­mage quatre fron­tières et trois arnaques.

Il avait deux valises. L’une conte­nait ses vête­ments — peu nom­breux mais choi­sis avec le soin maniaque des gens qui n’ont que ça. L’autre conte­nait du papier à lettres à en-tête d’une banque zuri­choise qui n’exis­tait pas, des cartes de visite au nom du Vicomte Émile de Dor­vières, et un néces­saire de toi­lette en argent qu’il avait sub­ti­li­sé au Gel­lért de Buda­pest trois semaines plus tôt, dans des cir­cons­tances qui ne méri­taient pas d’être racon­tées, sinon pour dire qu’elles impli­quaient une com­tesse hon­groise, un mal­en­ten­du sur une par­tie de poker et une sor­tie pré­ci­pi­tée par l’es­ca­lier de service.

Buca­rest. Il n’y avait jamais mis les pieds.

Il savait trois choses sur cette ville : qu’on l’ap­pe­lait le Petit Paris, qu’on y par­lait fran­çais dans les salons, et que l’hô­tel où il fal­lait être s’ap­pe­lait l’A­thé­née Palace. Trois infor­ma­tions qui, pour un homme de sa pro­fes­sion, suf­fi­saient ample­ment. Un Petit Paris signi­fiait des gens qui aimaient dépen­ser. Le fran­çais signi­fiait qu’il n’au­rait pas besoin de mimer. Et un palace signi­fiait un décor à la hau­teur de son personnage.

Ce qu’il ne savait pas — mais il allait l’ap­prendre très vite — c’est que Paris, le vrai, était en train de tomber.

Sur le quai, une cha­leur grasse l’en­ve­lop­pa comme un gant mouillé. L’air sen­tait le char­bon, la pous­sière chaude et quelque chose de dou­ceâtre qu’il ne recon­nut pas — plus tard, il appren­drait que c’é­taient les tilleuls. La gare du Nord de Buca­rest res­sem­blait à toutes les gares d’Eu­rope cen­trale : ver­rière noir­cie, pigeons, por­teurs en cas­quette qui se dis­pu­taient les voya­geurs, et cette atmo­sphère de tran­sit per­ma­nent qui fait que per­sonne, dans une gare, n’a l’air tout à fait réel.

Un por­teur s’empara de ses valises avant qu’il n’ait eu le temps de pro­tes­ter — un petit homme brun au visage creu­sé, qui por­tait une mous­tache de morse et une veste d’u­ni­forme qui avait dû être bleue dans une vie antérieure.

— L’A­thé­née Palace, dit Émile.

Le por­teur hocha la tête avec cette expres­sion de res­pect cal­cu­la­teur que les por­teurs du monde entier réservent aux clients qui pour­raient être riches. Émile connais­sait cette expres­sion. Il la culti­vait. Tout son art consis­tait à main­te­nir le doute — suf­fi­sam­ment riche pour qu’on le serve, pas assez pour qu’on le vole.

La place devant la gare était un chaos lumi­neux. Des fiacres et des auto­mo­biles se dis­pu­taient l’es­pace avec une fureur joyeuse qui sem­blait rele­ver moins de la cir­cu­la­tion que du tem­pé­ra­ment natio­nal. Un tram­way jaune tra­ver­sa le car­re­four en fai­sant un bruit de fer­raille offen­sée. Des ven­deurs ambu­lants pro­po­saient des jour­naux, des simits — ces anneaux de pain au sésame qu’É­mile connais­sait de Constan­ti­nople —, des graines de tour­ne­sol et des ciga­rettes à l’u­ni­té. Une femme en fichu noir ven­dait des cerises dans un panier d’o­sier, et les cerises étaient si rouges, si absur­de­ment rouges dans cette lumière de four, qu’É­mile en ache­ta une poi­gnée par pur réflexe esthétique.

Le taxi — une Buick anté­di­lu­vienne dont la car­ros­se­rie noire avait viré au vio­let sous l’ef­fet com­bi­né du soleil et de la rési­gna­tion — l’emporta dans un Buca­rest qu’il décou­vrit avec un mélange de sur­prise et de recon­nais­sance. C’é­tait bel et bien un Petit Paris — mais un Paris qui aurait été rêvé par quel­qu’un qui n’y serait jamais allé, ou qui y serait allé une seule fois et en aurait gar­dé un sou­ve­nir fié­vreux. Les bou­le­vards étaient larges comme des bou­le­vards pari­siens, les immeubles arbo­raient des façades hauss­man­niennes ornées de caria­tides et de bal­cons en fer for­gé, et les cafés débor­daient sur les trot­toirs avec une exu­bé­rance méri­dio­nale que Paris n’au­rait jamais tolé­rée. Mais entre deux immeubles Belle Époque, on aper­ce­vait par­fois une mai­son basse aux volets de bois, un jar­din enva­hi de gly­cine, un clo­cher ortho­doxe qui poin­tait comme un doigt sur­pris — des rap­pels que cette ville n’é­tait pas Paris, qu’elle ne l’a­vait jamais été, qu’elle jouait sim­ple­ment à l’être avec un enthou­siasme touchant.

Et par­tout, des tilleuls. Des tilleuls énormes, pous­sié­reux, odo­rants, qui bor­daient les ave­nues et répan­daient dans l’air cette dou­ceur sucrée qu’É­mile avait sen­tie à la gare. Buca­rest, en juin, était une ville qui trans­pi­rait le sucre.

La Calea Vic­to­riei appa­rut. Émile la recon­nut avant de la connaître — cette ave­nue triom­phale que tous les guides décri­vaient comme les Champs-Ély­sées des Bal­kans, bor­dée de palais, de minis­tères, de bou­tiques de luxe aux vitrines fran­çaises, et de cette faune élé­gante qui se pro­me­nait avec la len­teur étu­diée des gens qui veulent être vus. Des femmes en robes d’é­té mar­chaient par deux ou par trois, ombrelles incli­nées, talons cla­quant sur l’as­phalte ramol­li par la cha­leur. Des offi­ciers rou­mains en uni­forme crème pas­saient avec cette rai­deur mar­tiale qui, chez les petites armées, tient lieu de puis­sance mili­taire. Un pope bar­bu tra­ver­sa sans regar­der, sa sou­tane noire balayant la chaus­sée, comme si les auto­mo­biles devaient s’é­car­ter devant Dieu et ses représentants.

Puis la voi­ture tour­na, et l’A­thé­née Palace fut là.

Il occu­pait toute la lar­geur d’une place — une place modeste, ouverte, avec un petit jar­din orné de gla­dio­las rouges et, en face, la rotonde majes­tueuse de l’A­thé­née rou­main, la grande salle de concerts où Enes­co diri­geait. L’hô­tel lui-même était un bâti­ment mas­sif, Art Déco depuis sa réno­va­tion des années trente, avec des pilastres, des bal­cons, et un auvent au-des­sus de l’en­trée prin­ci­pale qui pro­je­tait une ombre bien­ve­nue sur le trot­toir brû­lant. Au-des­sus de l’auvent, le nom : ATHÉ­NÉE PALACE, en lettres d’or qui avaient un peu per­du leur éclat mais conser­vaient cette auto­ri­té tran­quille des choses qui se savent indispensables.

Émile paya le taxi, don­na un pour­boire au por­teur — ni trop ni trop peu, le pour­boire étant un art qui en dit plus long sur un homme que son pas­se­port — et fran­chit la porte tambour.

Le hall le saisit.

Après la four­naise de la rue, c’é­tait comme entrer dans un lac. Fraî­cheur de marbre, lumière tami­sée par des lustres en cris­tal qui pen­daient du pla­fond comme des méduses pétri­fiées, sol dal­lé de noir et blanc dans un motif d’é­chi­quier qui sem­blait annon­cer que des par­ties se jouaient ici en per­ma­nence. Des colonnes dorées sou­te­naient une gale­rie supé­rieure d’où l’on pou­vait obser­ver le hall — et Émile nota men­ta­le­ment qu’il fau­drait véri­fier qui obser­vait d’en haut. Les cana­pés étaient pro­fonds, en velours gre­nat, dis­po­sés dans des alcôves qui sem­blaient avoir été conçues pour la conspi­ra­tion — ce qui était pro­ba­ble­ment le cas.

Il y avait du monde. Beau­coup de monde pour un ven­dre­di après-midi. Des hommes en cos­tume clair fumaient dans les alcôves. Des femmes tra­ver­saient le hall avec cette aisance par­ti­cu­lière des femmes qui savent qu’on les regarde. Un groupe de mili­taires alle­mands — en civil, mais recon­nais­sables à leur pos­ture, à leurs che­veux ras, à cette façon de se tenir comme si le monde leur appar­te­nait déjà — occu­pait un cana­pé près de l’en­trée du bar. En face, comme par un effet de miroir iro­nique, deux Bri­tan­niques en tweed lisaient le Times avec l’os­ten­ta­tion de ceux qui veulent qu’on sache qu’ils lisent le Times.

Émile s’ap­pro­cha de la réception.

Le récep­tion­niste était un homme long et pâle, au nez bus­qué, aux yeux d’un noir liquide, qui por­tait un cos­tume sombre impec­cable et une expres­sion de poli­tesse si par­faite qu’elle en deve­nait mena­çante. Il exa­mi­na la carte de visite d’É­mile — Vicomte Émile de Dor­vières — avec ce regard imper­cep­ti­ble­ment appuyé que les bons récep­tion­nistes réservent aux titres qu’ils ne peuvent pas vérifier.

— Mon­sieur le Vicomte sou­haite une chambre avec vue sur la place ?

— Si c’est pos­sible, dit Émile avec la non­cha­lance de celui pour qui tout est tou­jours possible.

— La chambre 307. Troi­sième étage, vue sur l’A­thé­née. Très calme.

— Par­fait.

— Mon­sieur le Vicomte est ici pour affaires ?

— Affaires pri­vées, dit Émile.

C’é­tait sa réponse stan­dard. « Affaires pri­vées » était la for­mule la plus utile de la langue fran­çaise — elle ne disait rien et sug­gé­rait tout. Le récep­tion­niste hocha la tête avec la satis­fac­tion dis­crète d’un homme qui com­prend qu’il ne faut pas insister.

Émile signa le registre. Ce geste — signer un faux nom dans le registre d’un grand hôtel — était le moment qu’il pré­fé­rait dans toute opé­ra­tion. Il y avait là quelque chose d’i­nau­gu­ral, de déli­cieu­se­ment frau­du­leux, comme poser la pre­mière pierre d’un édi­fice qui n’exis­te­rait que le temps de sa propre audace. La plume grat­ta le papier. Vicomte Émile de Dor­vières. Paris. Le récep­tion­niste tour­na le registre vers lui et Émile aper­çut, quelques lignes au-des­sus, des noms alle­mands. Beau­coup de noms allemands.

— Il y a beau­coup d’Al­le­mands en ce moment, remar­qua-t-il d’un ton léger.

Le récep­tion­niste eut un sou­rire qui ne sou­riait pas.

— Il y a beau­coup de tout le monde en ce moment, Mon­sieur le Vicomte.

Un chas­seur prit ses valises et le condui­sit vers l’as­cen­seur — une cage Art Déco en fer for­gé doré, avec des miroirs biseau­tés et un lif­tier en livrée bor­deaux qui action­na la grille avec la solen­ni­té d’un offi­ciant. L’as­cen­seur mon­tait len­te­ment, avec des grin­ce­ments qui racon­taient trente ans d’histoires.

La chambre 307 était exac­te­ment ce qu’il fal­lait : ni trop grande (la modes­tie sied au vicomte en voyage), ni trop petite (la digni­té l’exige), avec un lit en aca­jou, une armoire à glace, un bureau près de la fenêtre, et des rideaux de bro­cart vert amande qui fil­traient la lumière de l’a­près-midi en la trans­for­mant en une sub­stance liquide et dorée. La salle de bain était en marbre blanc, avec une bai­gnoire à pieds de lion et des robi­nets en cuivre qui pro­met­taient de l’eau chaude — pro­messe que les hôtels d’Eu­rope de l’Est tenaient avec une fia­bi­li­té variable.

Émile ouvrit la fenêtre. La place s’é­ten­dit devant lui — les gla­dio­las rouges, le jar­din, la rotonde de l’A­thé­née avec son dôme et ses colonnes ioniques, et au-delà, la rumeur de la Calea Vic­to­riei, ce mur­mure conti­nu de voix, de klaxons, de pas sur l’as­phalte qui est le bruit de fond des villes qui ne dorment jamais tout à fait. Un fiacre tra­ver­sa la place au trot, le cocher endor­mi sur son siège. Un ven­deur de jour­naux criait quelque chose en rou­main, d’une voix per­çante, insis­tante, presque paniquée.

Émile ne com­pre­nait pas le rou­main. S’il l’a­vait com­pris, il aurait su que le ven­deur criait la nou­velle qui allait chan­ger le monde — ou du moins le sien.

Paris était tombée.

Il l’ap­prit vingt minutes plus tard, en des­cen­dant au bar. L’En­glish Bar de l’A­thé­née Palace était une ins­ti­tu­tion — un lieu sombre, boi­sé, aux fau­teuils de cuir fauve, éclai­ré par des lampes qui dif­fu­saient une lumière d’ambre dans laquelle les visages pre­naient des teintes de vieux tableau. C’é­tait le centre ner­veux de l’hô­tel, et donc de Buca­rest, et donc — en cet été 1940 — d’un cer­tain monde qui se croyait encore le monde.

Quand Émile entra, le bar était plein et silen­cieux. Ce qui était contra­dic­toire. Un bar plein devrait être bruyant. Celui-ci ne l’é­tait pas. Les gens se tenaient debout, assis, accou­dés, un verre à la main, et ne disaient rien — ou par­laient si bas que le silence n’en était pas enta­mé. Une femme pleu­rait, sans bruit, dans un fau­teuil près de la che­mi­née éteinte. Un homme en cos­tume gris, le visage blême, tenait un jour­nal comme on tient un faire-part.

Émile s’as­sit au bar. Le bar­man — un homme mas­sif aux bras de lut­teur et au tablier imma­cu­lé — lui ser­vit un whis­ky sans qu’il l’ait com­man­dé, avec ce geste auto­ma­tique que les bons bar­men réservent aux moments où tout le monde a besoin de la même chose.

— Que se passe-t-il ? deman­da Émile en français.

Le bar­man le regar­da. Ses yeux étaient du même brun fon­cé que le whisky.

— Paris est tom­bée, monsieur.

Émile ne répon­dit pas tout de suite. Il prit le verre. Il but. Le whis­ky avait un goût de tourbe et de fin du monde.

Paris. Sa ville — enfin, pas sa ville, pas vrai­ment, il était de Cler­mont-Fer­rand et il le savait, mais Paris était la ville de son per­son­nage, la ville dont il por­tait le nom sur ses cartes de visite, la ville dont il emprun­tait le pres­tige chaque fois qu’il signait un registre, com­man­dait un dîner, ser­rait une main. Paris n’é­tait pas tom­bée pour Émile Dor­val, fils d’un mer­cier de pro­vince. Elle était tom­bée pour le vicomte de Dor­vières. C’est-à-dire pour la seule per­sonne qu’il avait réus­si à devenir.

Autour de lui, le bar com­men­ça len­te­ment à reprendre vie. Le silence se fis­su­ra, les voix revinrent — d’a­bord basses, incré­dules, puis plus fortes, plus véhé­mentes, comme si par­ler de la catas­trophe était le seul moyen de la rendre sup­por­table. Les groupes se for­mèrent et se défirent : Bri­tan­niques entre eux, Fran­çais entre eux, Rou­mains navi­guant de l’un à l’autre avec cette sou­plesse diplo­ma­tique qui était leur génie national.

— Ter­rible, ter­rible, disait un homme à sa droite, un Rou­main en cos­tume bleu marine, en secouant la tête avec une afflic­tion qui sem­blait sin­cère. La France, vous com­pre­nez… La France, pour nous…

Émile com­pre­nait. La France, pour les Rou­mains, c’é­tait la mère cultu­relle, la langue de l’é­lite, le modèle de tout — de l’ar­chi­tec­ture à la gas­tro­no­mie en pas­sant par l’a­dul­tère. Dire que Paris était tom­bée, c’é­tait dire que le sol sous leurs pieds venait de se dérober.

— Un autre whis­ky, mon­sieur ? deman­da le barman.

— S’il vous plaît.

— Vous êtes fran­çais, monsieur ?

Émile hési­ta. Pour la pre­mière fois depuis des années, cette ques­tion n’é­tait pas simple.

— Oui, dit-il.

Le bar­man lui ser­vit un double.

C’est à ce moment-là qu’il la vit. Elle était assise dans l’al­côve la plus éloi­gnée du bar, seule, une ciga­rette entre les doigts, les jambes croi­sées, et elle le regar­dait. Non — elle ne le regar­dait pas. Elle l’é­tu­diait. C’é­tait dif­fé­rent. Un regard se pose et repart. Une étude s’ins­talle et prend des notes.

Elle avait un visage angu­leux, des pom­mettes hautes, des yeux d’un gris-vert qui pou­vaient être tendres ou féroces selon l’angle — Émile ne savait pas encore lequel. Ses che­veux étaient bruns, cou­pés courts d’une façon qui était à la mode à Paris mais qui, sur elle, res­sem­blait moins à une mode qu’à une déci­sion. Elle por­tait une robe en crêpe de soie cou­leur d’encre, simple, sans bijoux, et fumait sa ciga­rette avec cette len­teur appuyée des gens qui réflé­chissent pen­dant qu’ils fument.

Leurs regards se croi­sèrent. Émile esquis­sa un sou­rire — son sou­rire numé­ro trois, celui qui disait : Je suis char­mant, je le sais, et je sais que vous le savez, et cette connais­sance par­ta­gée nous met à égalité.

Elle ne sou­rit pas. Elle incli­na la tête d’un demi-degré — une forme d’ac­cu­sé de récep­tion, pas d’in­vi­ta­tion — et détour­na les yeux.

Émile but son whis­ky. Paris était tom­bée. Le Petit Paris tenait encore. Et quelque part dans l’al­côve la plus sombre de l’En­glish Bar, une femme qu’il ne connais­sait pas venait de le regar­der comme on regarde une carte qu’on ne sait pas encore si on va jouer.

Il ne savait pas son nom. Il ne savait pas ce qu’elle cher­chait. Il ne savait pas que dans cette ville qui s’ap­prê­tait à chan­ger de maître, dans cet hôtel qui écou­tait tout le monde res­pi­rer, il venait de poser le pied sur le pre­mier bar­reau d’une échelle dont il ne voyait pas le som­met — ni le vide, en dessous.

Il com­man­da un troi­sième whisky.

C’é­tait un début.

CHA­PITRE 2

LE FAN­TÔME ET LE RENARD

Les hôtels ont une vie noc­turne qui n’a rien à voir avec celle de leurs bars.

Émile décou­vrit celle de l’A­thé­née Palace dès sa pre­mière nuit, parce qu’il ne dor­mait jamais bien dans un lit nou­veau — super­sti­tion d’es­croc, comme ces cam­brio­leurs qui refusent de tra­vailler les nuits de pleine lune. Il des­cen­dit vers une heure du matin, en cos­tume mais sans cra­vate, avec cette décon­trac­tion étu­diée qui signi­fiait : je suis un homme du monde qui ne trouve pas le som­meil, pas un fugi­tif qui pré­pare sa fuite.

Le hall, à cette heure, était un autre pays. Les lustres avaient été bais­sés à mi-éclat, les fau­teuils de velours lui­saient fai­ble­ment dans la pénombre, et le sol en damier noir et blanc pre­nait des airs de pla­teau d’é­checs aban­don­né en cours de par­tie. Quelques sil­houettes traî­naient encore — un couple qui chu­cho­tait dans une alcôve, un homme seul qui lisait un jour­nal alle­mand sous la der­nière lampe allu­mée, et, près de l’as­cen­seur, un chas­seur endor­mi sur sa chaise, la bouche ouverte, le calot pen­ché sur l’o­reille comme un accent circonflexe.

C’est là qu’il ren­con­tra le Prince.

Alexeï Dobro­vols­ki était assis dans le fau­teuil le plus pro­fond du hall, celui qui fai­sait face à l’en­trée prin­ci­pale et qui, par sa posi­tion stra­té­gique, per­met­tait de voir tout le monde entrer et sor­tir sans avoir l’air de sur­veiller quoi que ce soit. Il por­tait un smo­king qui avait été magni­fique — du shan­tung bleu nuit, des revers en satin, une coupe qui sen­tait Savile Row et les années vingt — mais dont l’é­clat s’é­tait pati­né au fil des ans jus­qu’à atteindre ce stade inter­mé­diaire entre l’é­lé­gance et la relique. Son visage était une ruine splen­dide : des traits slaves, un front haut, des yeux bleu déla­vé qui avaient dû être per­çants et qui étaient main­te­nant sim­ple­ment loin­tains, comme s’ils regar­daient quelque chose qui n’exis­tait plus — ce qui était pro­ba­ble­ment le cas. Il tenait une coupe de cham­pagne vide avec la ten­dresse d’un homme qui tient la main d’un ami mourant.

— Vous ne dor­mez pas non plus, dit-il en fran­çais, d’une voix rauque, pro­fonde, qui por­tait en elle les sédi­ments de plu­sieurs décen­nies de tabac et de conversation.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait une ouver­ture, au sens musi­cal du terme — la pre­mière mesure d’un mor­ceau dont il connais­sait par cœur la partition.

— Le voyage, dit Émile.

— Le voyage, répé­ta le Prince en hochant la tête. Oui, le voyage. Moi aus­si, je voyage. Depuis vingt-deux ans je voyage. Sans bou­ger. C’est le genre de voyage le plus fati­gant, croyez-moi.

Il fit un geste en direc­tion du fau­teuil voi­sin. Émile s’as­sit. Il avait le flair des gens de sa pro­fes­sion pour recon­naître un sem­blable — non pas un escroc, exac­te­ment, mais un homme qui vivait, lui aus­si, d’une fic­tion soi­gneu­se­ment entre­te­nue. Le Prince Dobro­vols­ki était peut-être prince, peut-être pas. Cela n’a­vait plus aucune impor­tance. Ce qui comp­tait, c’est qu’il occu­pait ce fau­teuil depuis suf­fi­sam­ment long­temps pour en être deve­nu une exten­sion, un organe sup­plé­men­taire de l’hô­tel, comme les lustres ou les colonnes dorées.

— Vous êtes fran­çais, dit le Prince. Je l’ai vu à vos chaus­sures. Les Fran­çais ont des chaus­sures. Les Anglais ont des sou­liers. Les Alle­mands ont des bottes. Même quand ils portent des chaus­sures, on entend les bottes.

Émile sou­rit.

— Vicomte de Dor­vières, dit-il.

— Prince Alexeï Dobro­vols­ki, dit l’autre. De Saint-Péters­bourg. Enfin, de ce qui fut Saint-Péters­bourg. Main­te­nant c’est Lénin­grad, ce qui est un nom de gare, pas un nom de ville.

Il contem­pla sa coupe vide avec mélancolie.

— Je bois à la san­té de votre pays, Vicomte. Enfin, je boi­rais, si cette coupe n’é­tait pas dans l’é­tat où elle est. C’est un pro­blème récur­rent. La coupe et moi, nous avons beau­coup en com­mun — nous avons été rem­plis autrefois.

Émile fit signe à un ser­veur fan­tôme — il n’y en avait pas, à cette heure — et le Prince eut un rire doux, presque tendre.

— Il n’y a per­sonne, cher Vicomte. Après minuit, l’A­thé­née Palace appar­tient aux fan­tômes. Les ser­veurs dorment. Les espions dorment. Les espions qui espionnent les espions dorment aus­si, mais d’un œil, ce qui est un talent que j’en­vie. Moi, je ne dors plus. Depuis 1917, je ne dors plus. Le som­meil est un luxe de gens qui ont un pays.

Ils res­tèrent un moment en silence. Le hall cra­quait dou­ce­ment — ces bruits que font les vieux bâti­ments la nuit, comme si les murs res­pi­raient, comme si les plan­chers se sou­ve­naient de tous les pas qui les avaient fou­lés. Par la porte vitrée, on aper­ce­vait la place endor­mie, les gla­dio­las rouges deve­nues noires dans l’obs­cu­ri­té, et la sil­houette pâle de l’A­thé­née rou­main sous un crois­sant de lune.

— C’est un bon hôtel, dit le Prince, comme s’il lisait les pen­sées d’É­mile. Le meilleur de Buca­rest, et donc le meilleur des Bal­kans, et donc — puisque les Bal­kans sont le théâtre du monde — le meilleur du monde. J’y vis depuis 1932. Ou 1933. Les années se mélangent quand on ne les compte plus. Le direc­teur me tolère parce que je suis déco­ra­tif. Un palace sans prince est comme une église sans saint — ça fonc­tionne, mais il manque quelque chose. Et puis, je connais des his­toires. Un homme qui connaît des his­toires ne manque jamais de cham­pagne. Ou presque jamais.

Il regar­da sa coupe vide avec une inten­si­té nouvelle.

— Demain, je vous pré­sen­te­rai du monde. Si vous êtes ici pour affaires — et tout le monde est ici pour affaires, même ceux qui pré­tendent le contraire — vous aurez besoin de savoir qui est qui. Ce qui est com­pli­qué, parce que per­sonne n’est qui il pré­tend être. Sauf moi. Je suis exac­te­ment ce que je pré­tends être : un homme rui­né dans un beau cos­tume. C’est la forme la plus hon­nête de mensonge.

Émile pen­sa : voi­là un homme que j’aime déjà. Et immé­dia­te­ment après : voi­là un homme dont il faut se méfier, pré­ci­sé­ment parce qu’il est aimable.

Ils se sépa­rèrent à deux heures du matin, quand le Prince s’en­dor­mit dans son fau­teuil avec la grâce d’un chat, la coupe vide encore à la main. Émile le regar­da un ins­tant — ce visage de vieille aris­to­cra­tie, ces traits qui racon­taient un empire dis­pa­ru, cette élé­gance usée qui ne tenait plus que par la force de l’ha­bi­tude. Puis il se leva et tra­ver­sa le hall en direc­tion de l’ascenseur.

C’est là qu’il ren­con­tra Grigore.

Le concierge de nuit était debout der­rière son comp­toir, immo­bile, les mains croi­sées devant lui, avec cette patience miné­rale des gens qui ont fait de l’at­tente un métier. Il avait un visage de renard mol­dave — le museau fin, les yeux étroits, des rides pro­fondes qui par­taient des tempes et des­cen­daient vers la mâchoire comme des sillons dans un champ. Sa mous­tache était grise, tom­bante, presque turque. Il por­tait l’u­ni­forme sombre du concierge avec la digni­té d’un offi­cier qui porte son uni­forme au com­bat — ce qui, dans cet hôtel, n’é­tait pas une métaphore.

— Bon­soir, Mon­sieur le Vicomte, dit-il dans un fran­çais rugueux, rocailleux, comme si chaque mot devait d’a­bord pas­ser par du gra­vier avant d’ar­ri­ver à ses lèvres. Vous avez fait la connais­sance du Prince, je vois.

— Il est… remar­quable, dit Émile.

Gri­gore eut un mou­ve­ment de mous­tache qui pou­vait être un sourire.

— Le Prince est ici depuis long­temps. Plus long­temps que les rideaux. Plus long­temps que le direc­teur. Plus long­temps que le roi, si on y pense. Les rois changent. Les princes res­tent. C’est un pro­verbe rou­main. Enfin, c’est un pro­verbe que je viens d’in­ven­ter, mais il est vrai quand même.

Émile sou­rit. Il aimait les gens qui inven­taient des pro­verbes et les attri­buaient à leur nation — c’é­tait une forme d’es­cro­que­rie mineure qu’il pou­vait appré­cier en connaisseur.

— Mon­sieur le Vicomte a besoin de quelque chose ? Un verre d’eau ? Un jour­nal ? Un conseil ?

— Un conseil ?

Gri­gore incli­na la tête, comme un confes­seur qui attend l’aveu.

— Un conseil sur l’hô­tel. L’A­thé­née Palace n’est pas un hôtel comme les autres, Mon­sieur le Vicomte. C’est un orga­nisme. Il res­pire. Il écoute. Les murs sont minces — c’est une ques­tion d’ar­chi­tec­ture, pas de curio­si­té. Les pla­fonds ont des trous — c’est une ques­tion de ven­ti­la­tion, pas d’es­pion­nage. Enfin, offi­ciel­le­ment. Les che­mi­nées trans­mettent le son d’un étage à l’autre. Quand quel­qu’un chu­chote au troi­sième, on l’en­tend au qua­trième. Quand quel­qu’un ment au deuxième, on le sait au pre­mier. C’est un hôtel très… trans­pa­rent. Je dis ça pour que Mon­sieur le Vicomte le sache. Pas pour autre chose.

Il y avait dans ces mots un aver­tis­se­ment si déli­cat, si enve­lop­pé de poli­tesse, qu’un homme moins atten­tif l’au­rait man­qué. Émile ne le man­qua pas. Ce concierge savait quelque chose — ou soup­çon­nait quelque chose — ou sim­ple­ment pré­ve­nait, par habi­tude pro­fes­sion­nelle, tous les nou­veaux arri­vants que dans cet hôtel, le silence n’exis­tait pas.

— Mer­ci, Gri­gore, dit Émile.

— De rien, Mon­sieur le Vicomte. C’est mon tra­vail. Veiller. La nuit, il n’y a que moi et les fan­tômes. Et les fan­tômes, ici, sont très bien éle­vés. Ils ne font jamais de bruit. Ce sont les vivants qui posent problème.

Émile mon­ta dans sa chambre. Il fer­ma la porte, tour­na la clé, et res­ta un moment debout dans l’obs­cu­ri­té, à écou­ter. Le silence de l’hô­tel n’é­tait pas un silence — c’é­tait un mur­mure, un bruis­se­ment conti­nu, comme si le bâti­ment entier res­pi­rait. Un plan­cher grin­ça au-des­sus de sa tête. Une tuyau­te­rie gémit dans le mur. Quelque part, très loin, une porte se ferma.

Gri­gore avait rai­son. Cet hôtel écoutait.

Émile se désha­billa, se cou­cha, et fixa le pla­fond. Il pen­sa à Paris — pas à la ville, mais à l’i­dée, au pres­tige, à la cou­ver­ture. Sans Paris, que valait un vicomte fran­çais dans les Bal­kans ? Un Fran­çais sans France, c’é­tait un billet de banque sans banque — du papier impri­mé qui ne vaut que la confiance qu’on lui accorde.

Il fau­drait impro­vi­ser. C’é­tait, après tout, ce qu’il fai­sait le mieux.

Il s’en­dor­mit vers quatre heures, et rêva de cerises rouges dans un panier d’o­sier, absur­de­ment rouges, comme si le monde entier sai­gnait et que les cerises le savaient.

CHA­PITRE 3

LA TABLE DES MENTEURS

Le petit-déjeu­ner à l’A­thé­née Palace était un spectacle.

Émile le com­prit dès qu’il des­cen­dit dans la salle du res­tau­rant, le len­de­main matin, et se retrou­va face à une pièce immense, haute de pla­fond, bai­gnée de lumière par des fenêtres à arc qui don­naient sur la place, où une cen­taine de per­sonnes man­geaient, par­laient, fumaient et conspi­raient avec un appé­tit qui sem­blait nour­ri par la catastrophe.

Les tables étaient dres­sées avec des nappes blanches, de l’ar­gen­te­rie lourde, des verres en cris­tal et des bou­quets de pivoines — comme si de rien n’é­tait, comme si Paris n’é­tait pas tom­bée la veille, comme si le monde ne venait pas de bas­cu­ler sur son axe. Les ser­veurs cir­cu­laient entre les tables avec l’as­su­rance fluide des dan­seurs de bal­let, por­tant des pla­teaux char­gés de café, de brioches, d’œufs brouillés, de fro­mage blanc et de confi­ture de cerises griottes — cette confi­ture rou­maine d’un rouge sombre, presque noir, qui res­sem­blait à du sang cuit.

Émile s’as­sit seul, com­man­da un café et un crois­sant, et observa.

Il y avait une géo­gra­phie de la salle, aus­si lisible qu’une carte d’é­tat-major. Les Alle­mands — une dou­zaine d’hommes en cos­tume sombre, rasés de près, effi­caces même dans leur façon de beur­rer une tar­tine — occu­paient les deux grandes tables près de la fenêtre, les meilleures, celles qui avaient la lumière et la vue. Ils ne par­laient pas fort, mais leur silence avait quelque chose de sonore, de mas­sif, comme le silence d’un moteur qui tourne au ralen­ti. Ils étaient chez eux. Pas encore offi­ciel­le­ment, mais ils le sen­taient, et tout le monde le sentait.

Les Bri­tan­niques tenaient le coin oppo­sé — un archi­pel de petites tables où des hommes rou­geauds en tweed et des femmes en robes à fleurs pre­naient le thé avec une déter­mi­na­tion qui tenait de l’acte de résis­tance. Ils par­laient entre eux, en anglais, à voix basse mais dis­tincte, comme pour mar­quer le ter­ri­toire par la langue. Émile iden­ti­fia un atta­ché mili­taire — col raide, mous­tache régle­men­taire —, deux ou trois jour­na­listes recon­nais­sables à leur allure négli­gée et à la vitesse avec laquelle ils pre­naient des notes sur des car­nets, et un homme plus dis­cret, en cos­tume gris, qui ne pre­nait pas de notes et ne par­lait à per­sonne, ce qui, dans un hôtel d’es­pions, était la signa­ture la plus visible de toutes.

Les Rou­mains occu­paient le centre — la majo­ri­té, le pays d’ac­cueil, la masse cri­tique. Des hommes d’af­faires, des poli­ti­ciens, des offi­ciers en uni­forme, des femmes élé­gantes qui por­taient leurs bijoux au petit-déjeu­ner comme d’autres portent une armure. Ils navi­guaient entre les tables avec une aisance qui n’é­tait pas de la désin­vol­ture mais de la sur­vie — dans un pays pris en sand­wich entre l’Al­le­magne et l’U­nion sovié­tique, la sou­plesse sociale était une com­pé­tence vitale.

Et puis il y avait les inclas­sables — les Ita­liens, les Grecs, les Turcs, les Hon­grois, les réfu­giés polo­nais recon­nais­sables à leurs cos­tumes frois­sés et à leurs yeux cer­nés, les Suisses neutres et les Sué­dois neutres et tous les autres neutres qui étaient là pour des rai­sons que la neu­tra­li­té ren­dait suspectes.

Émile but son café. Il était fort, sucré, presque siru­peux — un café turc dans une tasse fran­çaise, ce qui résu­mait assez bien Bucarest.

— Vous permettez ?

Le Prince Dobro­vols­ki s’as­sit en face de lui sans attendre la réponse, avec la fami­lia­ri­té des gens qui consi­dèrent que l’a­mi­tié, comme le cham­pagne, ne néces­site pas d’in­vi­ta­tion for­melle. Il avait tro­qué son smo­king de la veille contre un cos­tume de jour en fla­nelle grise — éli­mé, bien sûr, mais éli­mé de façon presque aris­to­cra­tique, comme ces tableaux anciens dont les cra­que­lures ajoutent à la valeur. Il fit signe au ser­veur, qui s’ap­pro­cha avec cette atten­tion légè­re­ment affli­gée qu’on réserve aux clients dont la note est une fiction.

— Un café, Mihai. Et un crois­sant. Et un œuf. Et de la confi­ture — celle aux griottes, pas celle aux abri­cots, celle aux abri­cots est une impos­ture. Et met­tez tout sur ma note.

Le ser­veur s’é­loi­gna sans un mot. Le Prince se tour­na vers Émile.

— Je vais vous pré­sen­ter la salle. C’est un exer­cice que je fais avec tous les nou­veaux arri­vants. Ça me tient lieu de pro­fes­sion. Consi­dé­rez-moi comme un guide tou­ris­tique de l’es­pèce humaine.

Il dési­gna la table des Alle­mands d’un mou­ve­ment de men­ton discret.

— Table un, les maîtres du monde. Enfin, les futurs maîtres. Pour l’ins­tant, ils sont encore au stade de la poli­tesse, ce qui est le stade le plus dan­ge­reux chez les Alle­mands. Quand un Alle­mand est poli, c’est qu’il pré­pare quelque chose. Celui qui est au bout, avec les lunettes rondes et l’air d’un pro­fes­seur de latin — c’est Herr Dok­tor quelque chose, un éco­no­miste de la I.G. Far­ben. Il est ici pour le pétrole, offi­ciel­le­ment. Offi­cieu­se­ment, il est ici pour le pétrole aus­si, mais d’une façon qui implique des uni­formes. À côté de lui, le grand blond aux épaules de nageur — mili­taire, même s’il s’ha­bille en civil. On ne cache pas des épaules pareilles sous un cos­tume de confec­tion. Je ne connais pas son nom, mais ses chaus­sures coûtent plus cher que ma garde-robe.

Il pas­sa aux Britanniques.

— Table deux, les per­dants magni­fiques. Ils le savent, mais ils n’ont pas encore déci­dé de le mon­trer. Le gros rouge, c’est le Major Fitch, atta­ché mili­taire adjoint — il joue au bridge tous les soirs et il gagne tou­jours, ce qui est sus­pect pour un mili­taire. La femme à côté, en robe à fleurs, c’est Mme Cover­dale, la femme du char­gé d’af­faires — elle orga­nise des gar­den-par­ties au milieu de l’a­po­ca­lypse, ce qui est la forme bri­tan­nique du cou­rage. Et l’homme en gris, seul, qui ne parle à per­sonne — celui-là, cher Vicomte, ne le regar­dez pas trop long­temps. Les gens qui ne parlent à per­sonne sont ceux qui écoutent tout le monde.

— Et les Rou­mains ? deman­da Émile.

Le Prince eut un geste large, embras­sant le centre de la salle comme un chef d’or­chestre embrasse l’en­semble de son ensemble.

— Les Rou­mains, cher ami, sont un peuple latin per­du au milieu des Slaves, ce qui en fait les gens les plus inté­res­sants et les plus impré­vi­sibles d’Eu­rope. Ils parlent fran­çais par amour, rou­main par néces­si­té, et alle­mand depuis peu, par pru­dence. Ils ont le sens de la fête, de l’in­trigue et de la sur­vie, qui sont les trois ver­tus car­di­nales des peuples qui ont été occu­pés par tout le monde. Vous voyez le mon­sieur cor­pu­lent, là-bas, celui qui mange des œufs comme si c’é­taient les der­niers ? C’est Constan­tin Vasi­les­cu. Un boyard — enfin, ce qui reste des boyards. Des terres en Bes­sa­ra­bie, des immeubles à Buca­rest, une femme à la cam­pagne et une maî­tresse en ville. Il a peur. Tout le monde a peur, mais lui, il a peur spé­ci­fi­que­ment — il a des terres du côté où les Russes regardent, et quand les Russes regardent quelque chose, ça finit tou­jours par leur appar­te­nir. Je le sais. Je suis russe.

Émile regar­da Vasi­les­cu. Un homme large, lourd, la soixan­taine, avec un visage de bou­le­dogue triste, des bajoues qui trem­blaient quand il mâchait, et des mains qui dis­pa­rais­saient dans des bagues en or. Il man­geait avec l’ap­pli­ca­tion méca­nique des gens qui mangent pour ne pas pen­ser. Ses yeux, au-des­sus de son assiette, étaient ceux d’un ani­mal qui sent l’orage.

— Il a de l’argent ? deman­da Émile.

Le Prince le regar­da avec un amu­se­ment subtil.

— Tout le monde a de l’argent à Buca­rest, cher Vicomte. La ques­tion n’est pas qui en a, mais qui va le gar­der. Et la réponse, en ce moment, est : per­sonne. Ce qui crée des oppor­tu­ni­tés, si on a le tem­pé­ra­ment pour ça.

Émile sou­tint son regard. Le Prince savait. Ou devi­nait. Ou s’en fichait. Avec les Russes blancs, c’é­tait tou­jours dif­fi­cile à dire — ils avaient vécu tel­le­ment de catas­trophes qu’un simple escroc les amu­sait comme un numé­ro de cirque au milieu d’un trem­ble­ment de terre.

Le petit-déjeu­ner se ter­mi­na vers dix heures. Émile remon­ta dans sa chambre, ouvrit sa valise — celle qui conte­nait le papier à en-tête zuri­chois — et s’as­sit à son bureau. Il avait une cible. Vasi­les­cu. L’homme avait peur, l’homme avait de l’argent, l’homme cher­chait une sor­tie. Émile était, pro­fes­sion­nel­le­ment, une sor­tie. Une fausse sor­tie, bien sûr — mais dans un monde où toutes les sor­ties étaient en train de se fer­mer, une fausse sor­tie valait mieux que pas de sor­tie du tout.

Il pré­pa­ra ses outils : le papier à lettres de la Banque Hel­vé­tique de Com­merce et d’In­ves­tis­se­ment (qui n’exis­tait pas mais dont le papier à en-tête était remar­qua­ble­ment convain­cant — il l’a­vait fait impri­mer à Milan par un faus­saire napo­li­tain qui était un artiste dans son genre), une lettre d’in­tro­duc­tion signée d’un « Direc­teur Hart­mann » (qui n’exis­tait pas non plus mais dont la signa­ture, sèche et auto­ri­taire, sen­tait la banque suisse à plein nez), et ses cartes de visite au nom du Vicomte de Dor­vières, « Conseil en patri­moine privé ».

Le plan était simple, comme tous les bons plans. Se faire pré­sen­ter à Vasi­les­cu — le Prince s’en char­ge­rait, il pré­sen­tait tout le monde à tout le monde, c’é­tait sa mon­naie d’é­change. Gagner sa confiance — trois ou quatre dîners, des conver­sa­tions sur la situa­tion, des hoche­ments de tête com­pa­tis­sants. Puis, au moment où Vasi­les­cu serait suf­fi­sam­ment pani­qué, lui pro­po­ser une solu­tion : trans­fé­rer ses fonds vers la Suisse, via la Banque Hel­vé­tique, pour une com­mis­sion rai­son­nable. Vasi­les­cu don­ne­rait l’argent. La Banque Hel­vé­tique n’exis­te­rait pas. Émile disparaîtrait.

Simple. Propre. Classique.

Ce qu’É­mile ne savait pas encore — et qu’il appren­drait dans les jours sui­vants — c’est que dans un Buca­rest où tout le monde men­tait, son men­songe à lui n’é­tait même pas le plus gros de la pièce. Et que la pièce, jus­te­ment, avait beau­coup plus de portes qu’il ne le pen­sait — y com­pris des portes par les­quelles on entrait sans le vou­loir et dont on ne sor­tait plus.

Il cache­ta la fausse lettre d’in­tro­duc­tion, la ran­gea dans la poche inté­rieure de sa veste, et des­cen­dit déjeuner.

CHA­PITRE 4

LE BOYAR, LE MAJOR ET LA CONFI­TURE DE GRIOTTES

Il fal­lut trois jours à Émile pour se faire pré­sen­ter à Vasi­les­cu. Trois jours qui, dans la chro­no­lo­gie accé­lé­rée de Buca­rest en juin 1940, valurent trois semaines dans n’im­porte quelle autre ville.

Le Prince Dobro­vols­ki s’ac­quit­ta de la tâche avec l’ef­fi­ca­ci­té pares­seuse qui le carac­té­ri­sait. Un soir, à l’En­glish Bar, entre le deuxième et le troi­sième whis­ky, il fit signe à Vasi­les­cu qui pas­sait — le boyar pas­sait tou­jours, il était de ces hommes qui tra­versent les pièces comme des pla­nètes tra­versent les sys­tèmes solaires, entraî­nant dans leur sillage gra­vi­ta­tion­nel des satel­lites mineurs, des secré­taires, des cour­ti­sans et des solliciteurs.

— Constan­tin, je vous pré­sente le Vicomte de Dor­vières. Un Fran­çais. De Paris. Enfin, de ce qui reste de Paris.

Vasi­les­cu ser­ra la main d’É­mile avec cette poigne molle et humide des hommes gros qui serrent beau­coup de mains et n’en pensent rien. Ses yeux, pour­tant, étaient vifs — deux petites billes noires, enfon­cées dans la graisse du visage, qui jau­geaient, pesaient, éva­luaient. Les yeux d’un homme d’af­faires. Les yeux d’un homme qui avait l’ha­bi­tude de savoir ce que les gens valaient.

— Enchan­té, Vicomte, dit-il dans un fran­çais impec­cable, à peine tein­té de cet accent rou­main qui arron­dis­sait les voyelles et rou­lait les r comme des billes sur un par­quet. Vous êtes à Buca­rest pour longtemps ?

— Aus­si long­temps que néces­saire, dit Émile. Affaires privées.

— Ah, les affaires pri­vées, dit Vasi­les­cu avec un sou­rire qui ne riait pas. Tout le monde a des affaires pri­vées en ce moment. C’est la saison.

Il s’as­sit. Le Prince, avec le flair d’un entre­met­teur pro­fes­sion­nel, s’é­clip­sa vers une autre table en mar­mon­nant quelque chose sur une com­tesse qui lui devait un verre — lais­sant Émile seul avec sa cible.

La conver­sa­tion fut ce que sont les pre­mières conver­sa­tions entre un escroc et sa proie : une danse. Émile ne par­la pas d’argent. Il ne par­la pas d’af­faires. Il par­la de Paris — la vraie, celle d’a­vant la chute, les res­tau­rants, les théâtres, l’O­pé­ra, les courses à Long­champ. Il par­la avec cette nos­tal­gie pré­cise du connais­seur, ce qui n’é­tait pas entiè­re­ment faux — Émile connais­sait Paris, il y avait vécu par inter­mit­tences, il avait fré­quen­té ses palaces et ses res­tau­rants, certes comme un frau­deur plu­tôt que comme un client, mais la connais­sance était réelle. Et Vasi­les­cu, comme tous les Rou­mains de sa classe, aimait Paris avec cette dévo­tion par­ti­cu­lière des peuples qui avaient choi­si la France comme idéal et qui la voyaient main­te­nant s’effondrer.

— C’est ter­rible, ce qui se passe, dit Vasi­les­cu en secouant ses bajoues. Ter­rible. La France, pour nous, c’est… com­ment dire… c’est la preuve que la civi­li­sa­tion est pos­sible. Si la France tombe, qu’est-ce qui reste ?

— L’An­gle­terre, sug­gé­ra Émile.

Vasi­les­cu fit un geste de la main — un geste rou­main, expres­sif, qui signi­fiait à la fois « peut-être » et « j’en doute ».

— L’An­gle­terre est une île. Les îles ne com­prennent pas les conti­nents. Et les Anglais ne com­prennent pas les Bal­kans. Ils croient que les Bal­kans sont un pro­blème à résoudre. Les Bal­kans ne sont pas un pro­blème. Les Bal­kans sont une condi­tion permanente.

Émile rit — pas son rire de charme, mais un rire sin­cère, sur­pris. Vasi­les­cu était plus intel­li­gent qu’il ne le parais­sait, ce qui était à la fois inté­res­sant et légè­re­ment pro­blé­ma­tique. Les cibles intel­li­gentes sont plus dif­fi­ciles à arna­quer. Mais elles sont aus­si plus satisfaisantes.

Ils se revirent le len­de­main, et le sur­len­de­main, et le jour d’a­près. L’En­glish Bar était le lieu natu­rel de ces ren­contres — on y gra­vi­tait comme des astres autour d’un centre de gra­vi­té invi­sible, celui de l’in­for­ma­tion, de la rumeur, du potin éle­vé au rang de mon­naie d’é­change. Émile apprit vite les rituels du bar : le whis­ky-soda à dix-sept heures, le bridge à dix-huit heures (le Major Fitch y offi­ciait avec une régu­la­ri­té de métro­nome), les conver­sa­tions qui com­men­çaient par la poli­tique et finis­saient par l’a­nec­dote, les alliances qui se fai­saient et se défai­saient entre deux gins tonics.

C’est au bar, le troi­sième soir, qu’il vit Iri­na pour la deuxième fois.

Elle entra comme on entre en scène — sans fan­fare, mais avec cette assu­rance tran­quille des gens qui savent que les regards vont se tour­ner vers eux et qui ont déci­dé de ne pas s’en occu­per. Elle por­tait une robe verte, d’un vert pro­fond, presque noir, qui fai­sait res­sor­tir la pâleur de sa peau et le gris-vert de ses yeux. Elle tra­ver­sa le bar sans s’ar­rê­ter, salua d’un signe de tête un offi­cier rou­main qui se leva à moi­tié, igno­ra un Alle­mand qui essayait de croi­ser son regard, et s’ins­tal­la dans son alcôve — la même que la pre­mière fois, comme si l’al­côve lui appar­te­nait, ce qui était peut-être le cas.

Le Prince, qui était reve­nu s’as­seoir à côté d’É­mile, sui­vit son regard.

— Iri­na Flo­res­cu, dit-il à voix basse, avec le ton d’un orni­tho­logue qui iden­ti­fie un spé­ci­men rare. La fille de Mir­cea Flo­res­cu — l’an­cien ministre. Un homme brillant, un patriote, un libé­ral dans un pays qui n’a plus de place pour les libé­raux. Dis­gra­cié. Reti­ré à la cam­pagne. Enfin, « reti­ré » est un euphé­misme — il a été pous­sé, et la cam­pagne est un manoir décré­pit quelque part en Vala­chie où per­sonne ne vient le voir, sauf les fan­tômes et les créanciers.

— Et la fille ?

— La fille est ici. Ce qui pose une ques­tion inté­res­sante : pour­quoi ? Iri­na Flo­res­cu n’est pas une mon­daine. Elle ne vient pas à l’A­thé­née Palace pour boire des cock­tails et cher­cher un mari. Elle vient pour quelque chose d’autre. Je ne sais pas quoi. Et c’est pré­ci­sé­ment ce qui me plaît chez elle.

— Elle est…

— Dan­ge­reuse ? Oui. Mais pas de la façon dont vous l’i­ma­gi­nez. Iri­na ne poi­gnarde per­sonne. Elle observe, elle attend, et puis elle agit — et quand elle agit, c’est tou­jours avec une pré­ci­sion qui laisse les gens per­plexes, parce qu’ils n’ont rien vu venir. C’est un talent. Les Rou­mains sont des gens latins qui ont appris la patience des Slaves. Iri­na est la quin­tes­sence de ça.

Émile regar­da de nou­veau vers l’al­côve. Iri­na avait com­man­dé un verre — du vin blanc, il le voyait à la cou­leur — et lisait un livre. Ou fai­sait sem­blant de lire un livre. Il y avait une dif­fé­rence, et Émile, en pro­fes­sion­nel du faux-sem­blant, la connaissait.

— Pré­sen­tez-moi, dit-il.

Le Prince secoua la tête.

— Non.

— Non ?

— Iri­na ne se laisse pas pré­sen­ter. On ne pré­sente pas un chat. On attend que le chat vienne à vous. Si vous l’in­té­res­sez, elle vien­dra. Si vous ne l’in­té­res­sez pas, elle ne vien­dra pas, et aucune pré­sen­ta­tion n’y chan­ge­ra rien. Patien­tez, cher Vicomte. La patience est la ver­tu des escrocs et des amou­reux — et je soup­çonne que vous êtes un peu des deux.

Émile ne rele­va pas. Le Prince venait de l’ap­pe­ler escroc, avec la dou­ceur d’un com­pli­ment, et il ne savait pas s’il devait être alar­mé ou amu­sé. Il opta pour l’a­mu­se­ment — c’é­tait plus économique.

Le Major Fitch appa­rut à ce moment-là, rouge, mous­ta­chu, un verre de whis­ky à la main, et s’as­sit à leur table sans y avoir été invi­té, avec cette désin­vol­ture bri­tan­nique qui est une forme de conquête territoriale.

— Bon­soir, Prince. Bon­soir, mon­sieur de… ?

— Dor­vières, dit Émile.

— Dor­vières, oui. Fitch. Major Regi­nald Fitch. Atta­ché mili­taire adjoint à la léga­tion de Sa Majes­té. Vous êtes fran­çais, m’a-t-on dit ?

— En effet.

— Mes condoléances.

Il but une gor­gée de whis­ky. Émile atten­dit. Les Bri­tan­niques, quand ils venaient s’as­seoir à votre table sans y être invi­tés, avaient tou­jours une rai­son — mais ils pre­naient leur temps pour y arri­ver, parce que la hâte, pour un Anglais, était une forme de vulgarité.

— Situa­tion ter­rible, conti­nua Fitch en regar­dant le pla­fond comme si la situa­tion se trou­vait là-haut, entre les mou­lures. Paris. Ter­rible. On ne s’y atten­dait pas. Enfin, cer­tains s’y atten­daient, mais on n’é­coute jamais les gens qui s’y attendent, parce qu’ils ont l’air pes­si­miste, et les pes­si­mistes sont mau­vais pour le moral. Résul­tat, on est sur­pris. Ce qui est exac­te­ment le résul­tat qu’on obtient quand on n’é­coute pas les pes­si­mistes. Enfin.

Il but de nou­veau. Le Prince, qui avait le flair des situa­tions diplo­ma­tiques, se leva.

— Je vous laisse entre Euro­péens de l’Ouest, dit-il. Moi, je suis un Orien­tal dégui­sé en Occi­den­tal. Je vais aller par­ler à des gens de ma sorte, c’est-à-dire des gens qui n’existent plus.

Il s’é­loi­gna. Fitch le regar­da par­tir avec un sou­rire presque tendre.

— Remar­quable bon­homme, dit-il. Com­plè­te­ment fau­ché, bien sûr. Mais remar­quable. La classe en ruine, c’est encore de la classe. Comme un châ­teau qu’on visite — plus c’est déla­bré, plus c’est beau.

Il se tour­na vers Émile. Ses yeux, der­rière les pau­pières lourdes, étaient beau­coup plus per­çants que son per­son­nage de mili­taire bon vivant ne le lais­sait supposer.

— Vous êtes dans les affaires, Dorvières ?

— Patri­moine pri­vé, dit Émile. Conseil et intermédiation.

— Patri­moine pri­vé, répé­ta Fitch. Oui, il y a beau­coup de patri­moine pri­vé qui cherche à être dépla­cé, en ce moment. Tout le monde veut mettre son argent quelque part. Les Rou­mains veulent le mettre en Suisse. Les Juifs veulent le mettre n’im­porte où. Les Alle­mands veulent le prendre. Les Bri­tan­niques vou­draient bien aider, mais ils ne savent pas encore com­ment. C’est un mar­ché inté­res­sant, si on a du doigté.

— J’ai du doig­té, dit Émile.

— J’en suis convaincu.

Fitch ne sou­riait pas. Il avait cette expres­sion que les Anglais adoptent quand ils sont en train de vous éva­luer — une expres­sion d’ai­mable neu­tra­li­té qui pou­vait signi­fier n’im­porte quoi, de l’ad­mi­ra­tion à la menace.

— Vous savez, Dor­vières, dans un endroit comme celui-ci, les gens comme vous et moi — je veux dire les étran­gers, les gens de pas­sage, les gens qui ne sont pas rou­mains et qui n’ont aucune rai­son d’être ici sauf des rai­sons qu’ils ne veulent pas expli­quer — ces gens-là finissent tou­jours par se rendre utiles à quel­qu’un. C’est inévi­table. La ques­tion n’est pas de savoir si on sera utile, mais à qui on sera utile. Et la réponse à cette ques­tion, mon cher, déter­mine si on sort d’i­ci en gent­le­man ou en cadavre.

Il finit son whis­ky, se leva, lis­sa sa mous­tache, et ajouta :

— Je joue au bridge tous les soirs à dix-huit heures. Nous avons besoin d’un qua­trième. Réfléchissez‑y.

Il s’é­loi­gna. Émile res­ta seul avec les der­nières gouttes de son verre, le mur­mure du bar, et l’im­pres­sion très nette que le Major Regi­nald Fitch, atta­ché mili­taire adjoint et joueur de bridge, venait de lui tendre la main — ou de lui mon­trer le piège. Avec les Bri­tan­niques, c’é­tait sou­vent la même chose.

Il regar­da vers l’al­côve d’I­ri­na. Elle était par­tie. Le livre était res­té sur la table — un roman fran­çais, il le vit au for­mat, à la cou­ver­ture crème. Il résis­ta à l’en­vie d’al­ler lire le titre. Un escroc qui court après une femme est un escroc qui ne court pas assez vite après l’argent.

Il com­man­da un der­nier verre et pen­sa à Vasi­les­cu. L’ar­naque était en bonne voie. Encore un ou deux dîners, et il pour­rait lan­cer l’ha­me­çon. La Banque Hel­vé­tique de Com­merce et d’In­ves­tis­se­ment allait faire son entrée dans la vie de Constan­tin Vasi­les­cu, et si tout allait bien, Émile serait par­ti avant la fin du mois, avec une somme suf­fi­sante pour vivre un an — un an d’hô­tels, de trains, de fausses iden­ti­tés et de vraies solitudes.

Mais en atten­dant, il était là. Dans ce bar. Dans cet hôtel qui écou­tait. Dans cette ville qui allait bien­tôt chan­ger de maître. Et quelque chose — il ne savait pas encore quoi — le rete­nait. Pas Iri­na, pas l’argent de Vasi­les­cu, pas la curio­si­té du Major Fitch. Quelque chose de plus dif­fus, de plus étrange. L’o­deur des tilleuls, peut-être. Ou la lumière de Buca­rest, cette lumière d’or pous­sié­reux qui tom­bait sur les façades comme un ver­nis ancien. Ou le sen­ti­ment, qui ne le quit­tait plus depuis qu’il avait fran­chi la porte tam­bour, que dans cet hôtel, pour la pre­mière fois de sa vie, il n’é­tait pas le plus grand men­teur de la pièce.

Et que les vrais men­teurs, eux, jouaient pour de vrai.

CHA­PITRE 5

LE CHAT VIENT

Iri­na vint à lui un mardi.

C’é­tait le 18 juin — quatre jours après son arri­vée, quatre jours après la chute de Paris, et le jour exact où, à des mil­liers de kilo­mètres de là, un géné­ral fran­çais incon­nu pro­non­çait à la radio de Londres un dis­cours que per­sonne à Buca­rest n’en­ten­dit, parce que per­sonne à Buca­rest n’é­cou­tait la radio de Londres, sauf les Bri­tan­niques, et les Bri­tan­niques, ce soir-là, étaient au bridge.

Émile était assis à la ter­rasse du res­tau­rant, celle qui don­nait sur la place, sous un auvent rayé qui fil­trait le soleil du soir en bandes alter­nées de lumière et d’ombre. Il man­geait des miti­tei — ces petites sau­cisses grillées, rou­lées à la main, épi­cées au cumin et à l’ail, qui étaient la réponse rou­maine à toutes les ques­tions exis­ten­tielles — accom­pa­gnés d’une mou­tarde jaune vif et d’une bière blonde locale qui avait le goût de ce qu’elle était : hon­nête, sans pré­ten­tion, et légè­re­ment tiède.

Il man­geait seul. C’é­tait déli­bé­ré. Un escroc qui mange seul est un escroc qui tra­vaille — il observe, il écoute, il repère les failles dans le tis­su social comme un tailleur repère les défauts dans un drap. Et ce soir-là, le tis­su avait beau­coup de failles. La ter­rasse était pleine, mais l’at­mo­sphère avait chan­gé depuis quatre jours. Les conver­sa­tions étaient plus ner­veuses, les rires plus aigus, les silences plus longs. On sen­tait dans l’air cette ten­sion par­ti­cu­lière des gens qui font sem­blant de ne pas avoir peur — ten­sion qui est tou­jours plus pal­pable que la peur elle-même, parce qu’elle néces­site un effort, et que l’ef­fort se voit.

Elle s’as­sit en face de lui.

Sans y être invi­tée. Sans pré­am­bule. Comme si la chaise lui avait été réser­vée depuis tou­jours et qu’elle venait sim­ple­ment la réclamer.

— Vous êtes le Vicomte, dit-elle.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait un constat, pro­non­cé avec une inflexion légè­re­ment iro­nique sur le mot « Vicomte » — une inflexion si fine qu’un homme moins atten­tif l’au­rait man­quée. Émile ne la man­qua pas.

— Et vous êtes Made­moi­selle Flo­res­cu, dit-il.

— Iri­na.

— Émile.

Elle prit un miti­tei dans son assiette, sans deman­der la per­mis­sion, le trem­pa dans la mou­tarde et le man­gea avec un natu­rel qui cou­pait court à toute for­ma­li­té. Émile la regar­da faire. Il y avait dans ce geste — piquer dans l’as­siette d’un incon­nu — quelque chose qui res­sem­blait à un test. Ou à une pro­vo­ca­tion. Ou sim­ple­ment à la façon dont Iri­na Flo­res­cu trai­tait les conven­tions : elle les recon­nais­sait, les mesu­rait, et déci­dait de ne pas s’en encombrer.

— Le Prince m’a par­lé de vous, dit-elle. Il dit que vous êtes un homme char­mant avec des chaus­sures inté­res­santes et des inten­tions obs­cures. Ce sont ses mots. Les mots du Prince sont tou­jours meilleurs que la réa­li­té, mais dans votre cas, je pense qu’il n’est pas très loin.

— Le Prince est trop aimable.

— Le Prince est un ivrogne sen­ti­men­tal qui sur­vit en racon­tant les secrets des autres. Ce qui est un talent, pas une ver­tu. Mais il se trompe rare­ment sur les gens. C’est le pri­vi­lège de ceux qui n’ont plus rien à perdre — ils voient les choses clai­re­ment, parce qu’ils n’ont plus besoin de se men­tir à eux-mêmes.

Elle allu­ma une ciga­rette — un geste fluide, auto­ma­tique, le bri­quet d’argent cla­quant avec une pré­ci­sion de méca­nisme d’hor­lo­ge­rie. La fumée mon­ta dans l’air du soir, se mêlant à l’o­deur des tilleuls et des grillades, et Émile pen­sa que c’é­tait la pre­mière per­sonne à Buca­rest qui ne lui avait pas deman­dé ce qu’il fai­sait là. Ce qui signi­fiait soit qu’elle s’en fichait, soit qu’elle le savait déjà, soit — et c’é­tait l’hy­po­thèse la plus trou­blante — qu’elle consi­dé­rait la ques­tion comme sans impor­tance parce que tout le monde, à l’A­thé­née Palace, était là pour des rai­sons qui ne sup­por­taient pas l’examen.

— Vous connais­sez bien l’hô­tel, dit Émile.

— Je connais bien Buca­rest. L’hô­tel, c’est Buca­rest en concen­tré. Tout ce que la ville a de mieux et de pire se retrouve dans ce hall, dans ce bar, sur cette ter­rasse. Les espions, les mon­daines, les hommes d’af­faires, les aris­to­crates rui­nés, les fas­cistes en che­mise verte, les diplo­mates qui font sem­blant de ne rien voir — tout est là, en modèle réduit, comme dans une boîte à musique dont le méca­nisme serait détraqué.

— Et vous, vous êtes quoi ? Dans cette boîte à musique ?

Elle le regar­da. Ses yeux gris-vert avaient la cou­leur exacte de la Dâm­bo­vița — la rivière qui tra­ver­sait Buca­rest et dont les eaux n’é­taient jamais tout à fait propres ni tout à fait sales.

— Je suis quel­qu’un qui cherche quelque chose, dit-elle. Comme vous. La dif­fé­rence, c’est que moi, je sais ce que je cherche.

Elle écra­sa sa ciga­rette dans le cen­drier — un geste sec, défi­ni­tif, qui fer­mait un cha­pitre de la conver­sa­tion et en ouvrait un autre.

— Vous jouez au bridge avec le Major Fitch ?

— Pas encore.

— Jouez. Le Major Fitch est un homme utile. Les Anglais sont des gens utiles, en géné­ral. Sur­tout quand ils perdent. Quand les Anglais perdent, ils deviennent géné­reux — c’est une forme de com­pen­sa­tion. Ils ne peuvent pas vous offrir la vic­toire, alors ils vous offrent leur ami­tié. Et l’a­mi­tié d’un Anglais, en ce moment, c’est un pas­se­port — pas au sens lit­té­ral, mais au sens où ça vous place du bon côté de quelque chose.

Émile enre­gis­tra l’in­for­ma­tion. Iri­na ne par­lait pas pour ne rien dire — chaque phrase avait une fonc­tion, comme les pièces d’une machine dont il ne voyait pas encore le des­sin d’ensemble.

— Pour­quoi me dites-vous ça ?

Elle eut un demi-sou­rire — le premier.

— Parce que vous allez en avoir besoin. Les choses vont chan­ger très vite, ici. Très vite. Et quand elles chan­ge­ront, il y aura des gens qui seront du bon côté et des gens qui seront du mau­vais côté, et ceux qui n’au­ront pas choi­si se retrou­ve­ront dans un endroit encore pire que les deux — le milieu. Le milieu, à Buca­rest, c’est là où on se fait écraser.

Elle se leva. Aus­si brus­que­ment qu’elle s’é­tait assise.

— Bon­soir, Vicomte. Man­gez vos miti­tei avant qu’ils refroi­dissent. Les miti­tei froids, c’est comme les pro­messes poli­tiques — ça garde la forme mais ça n’a plus de goût.

Elle s’é­loi­gna. Émile la regar­da tra­ver­ser la ter­rasse, saluer d’un geste un offi­cier qui se levait à son pas­sage, dis­pa­raître dans le hall. Il res­ta un moment immo­bile, sa bière à la main, avec le sen­ti­ment très net qu’il venait de ren­con­trer quel­qu’un qui était plus fort que lui — non pas phy­si­que­ment, ni intel­lec­tuel­le­ment, mais dans cette caté­go­rie indé­fi­nis­sable qui tient à la volon­té, à la clar­té du regard, à la capa­ci­té de voir les choses telles qu’elles sont et de ne pas en être paralysé.

Il man­gea ses miti­tei. Ils avaient refroidi.

Ils avaient encore du goût.

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