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Le Petit Paris

Le Petit Paris

Cha­pitres 1 à 5

Buca­rest, été 1940

CHA­PITRE 1

LE VICOMTE DES­CEND DU TRAIN

Le train entra en gare du Nord avec qua­rante minutes de retard, ce qui, pour un express venant de Buda­pest en juin 1940, rele­vait presque de la ponctualité.

Émile Dor­vières — ou plu­tôt l’homme qui se fai­sait appe­ler ain­si depuis suf­fi­sam­ment long­temps pour y croire à moi­tié — des­cen­dit sur le quai avec la démarche souple de ceux qui n’ont rien à se repro­cher, ce qui est géné­ra­le­ment le signe qu’ils ont tout à cacher. Il por­tait un cos­tume de lin crème admi­ra­ble­ment cou­pé, légè­re­ment frois­sé par le voyage, un pana­ma qu’il avait ache­té à Trieste trois ans plus tôt à un cha­pe­lier qui le croyait ambas­sa­deur, et des chaus­sures bico­lores dont l’é­lé­gance avait tra­ver­sé sans dom­mage quatre fron­tières et trois arnaques.

Il avait deux valises. L’une conte­nait ses vête­ments — peu nom­breux mais choi­sis avec le soin maniaque des gens qui n’ont que ça. L’autre conte­nait du papier à lettres à en-tête d’une banque zuri­choise qui n’exis­tait pas, des cartes de visite au nom du Vicomte Émile de Dor­vières, et un néces­saire de toi­lette en argent qu’il avait sub­ti­li­sé au Gel­lért de Buda­pest trois semaines plus tôt, dans des cir­cons­tances qui ne méri­taient pas d’être racon­tées, sinon pour dire qu’elles impli­quaient une com­tesse hon­groise, un mal­en­ten­du sur une par­tie de poker et une sor­tie pré­ci­pi­tée par l’es­ca­lier de service.

Buca­rest. Il n’y avait jamais mis les pieds.

Il savait trois choses sur cette ville : qu’on l’ap­pe­lait le Petit Paris, qu’on y par­lait fran­çais dans les salons, et que l’hô­tel où il fal­lait être s’ap­pe­lait l’A­thé­née Palace. Trois infor­ma­tions qui, pour un homme de sa pro­fes­sion, suf­fi­saient ample­ment. Un Petit Paris signi­fiait des gens qui aimaient dépen­ser. Le fran­çais signi­fiait qu’il n’au­rait pas besoin de mimer. Et un palace signi­fiait un décor à la hau­teur de son personnage.

Ce qu’il ne savait pas — mais il allait l’ap­prendre très vite — c’est que Paris, le vrai, était en train de tomber.

Sur le quai, une cha­leur grasse l’en­ve­lop­pa comme un gant mouillé. L’air sen­tait le char­bon, la pous­sière chaude et quelque chose de dou­ceâtre qu’il ne recon­nut pas — plus tard, il appren­drait que c’é­taient les tilleuls. La gare du Nord de Buca­rest res­sem­blait à toutes les gares d’Eu­rope cen­trale : ver­rière noir­cie, pigeons, por­teurs en cas­quette qui se dis­pu­taient les voya­geurs, et cette atmo­sphère de tran­sit per­ma­nent qui fait que per­sonne, dans une gare, n’a l’air tout à fait réel.

Un por­teur s’empara de ses valises avant qu’il n’ait eu le temps de pro­tes­ter — un petit homme brun au visage creu­sé, qui por­tait une mous­tache de morse et une veste d’u­ni­forme qui avait dû être bleue dans une vie antérieure.

— L’A­thé­née Palace, dit Émile.

Le por­teur hocha la tête avec cette expres­sion de res­pect cal­cu­la­teur que les por­teurs du monde entier réservent aux clients qui pour­raient être riches. Émile connais­sait cette expres­sion. Il la culti­vait. Tout son art consis­tait à main­te­nir le doute — suf­fi­sam­ment riche pour qu’on le serve, pas assez pour qu’on le vole.

La place devant la gare était un chaos lumi­neux. Des fiacres et des auto­mo­biles se dis­pu­taient l’es­pace avec une fureur joyeuse qui sem­blait rele­ver moins de la cir­cu­la­tion que du tem­pé­ra­ment natio­nal. Un tram­way jaune tra­ver­sa le car­re­four en fai­sant un bruit de fer­raille offen­sée. Des ven­deurs ambu­lants pro­po­saient des jour­naux, des simits — ces anneaux de pain au sésame qu’É­mile connais­sait de Constan­ti­nople —, des graines de tour­ne­sol et des ciga­rettes à l’u­ni­té. Une femme en fichu noir ven­dait des cerises dans un panier d’o­sier, et les cerises étaient si rouges, si absur­de­ment rouges dans cette lumière de four, qu’É­mile en ache­ta une poi­gnée par pur réflexe esthétique.

Le taxi — une Buick anté­di­lu­vienne dont la car­ros­se­rie noire avait viré au vio­let sous l’ef­fet com­bi­né du soleil et de la rési­gna­tion — l’emporta dans un Buca­rest qu’il décou­vrit avec un mélange de sur­prise et de recon­nais­sance. C’é­tait bel et bien un Petit Paris — mais un Paris qui aurait été rêvé par quel­qu’un qui n’y serait jamais allé, ou qui y serait allé une seule fois et en aurait gar­dé un sou­ve­nir fié­vreux. Les bou­le­vards étaient larges comme des bou­le­vards pari­siens, les immeubles arbo­raient des façades hauss­man­niennes ornées de caria­tides et de bal­cons en fer for­gé, et les cafés débor­daient sur les trot­toirs avec une exu­bé­rance méri­dio­nale que Paris n’au­rait jamais tolé­rée. Mais entre deux immeubles Belle Époque, on aper­ce­vait par­fois une mai­son basse aux volets de bois, un jar­din enva­hi de gly­cine, un clo­cher ortho­doxe qui poin­tait comme un doigt sur­pris — des rap­pels que cette ville n’é­tait pas Paris, qu’elle ne l’a­vait jamais été, qu’elle jouait sim­ple­ment à l’être avec un enthou­siasme touchant.

Et par­tout, des tilleuls. Des tilleuls énormes, pous­sié­reux, odo­rants, qui bor­daient les ave­nues et répan­daient dans l’air cette dou­ceur sucrée qu’É­mile avait sen­tie à la gare. Buca­rest, en juin, était une ville qui trans­pi­rait le sucre.

La Calea Vic­to­riei appa­rut. Émile la recon­nut avant de la connaître — cette ave­nue triom­phale que tous les guides décri­vaient comme les Champs-Ély­sées des Bal­kans, bor­dée de palais, de minis­tères, de bou­tiques de luxe aux vitrines fran­çaises, et de cette faune élé­gante qui se pro­me­nait avec la len­teur étu­diée des gens qui veulent être vus. Des femmes en robes d’é­té mar­chaient par deux ou par trois, ombrelles incli­nées, talons cla­quant sur l’as­phalte ramol­li par la cha­leur. Des offi­ciers rou­mains en uni­forme crème pas­saient avec cette rai­deur mar­tiale qui, chez les petites armées, tient lieu de puis­sance mili­taire. Un pope bar­bu tra­ver­sa sans regar­der, sa sou­tane noire balayant la chaus­sée, comme si les auto­mo­biles devaient s’é­car­ter devant Dieu et ses représentants.

Puis la voi­ture tour­na, et l’A­thé­née Palace fut là.

Il occu­pait toute la lar­geur d’une place — une place modeste, ouverte, avec un petit jar­din orné de gla­dio­las rouges et, en face, la rotonde majes­tueuse de l’A­thé­née rou­main, la grande salle de concerts où Enes­co diri­geait. L’hô­tel lui-même était un bâti­ment mas­sif, Art Déco depuis sa réno­va­tion des années trente, avec des pilastres, des bal­cons, et un auvent au-des­sus de l’en­trée prin­ci­pale qui pro­je­tait une ombre bien­ve­nue sur le trot­toir brû­lant. Au-des­sus de l’auvent, le nom : ATHÉ­NÉE PALACE, en lettres d’or qui avaient un peu per­du leur éclat mais conser­vaient cette auto­ri­té tran­quille des choses qui se savent indispensables.

Émile paya le taxi, don­na un pour­boire au por­teur — ni trop ni trop peu, le pour­boire étant un art qui en dit plus long sur un homme que son pas­se­port — et fran­chit la porte tambour.

Le hall le saisit.

Après la four­naise de la rue, c’é­tait comme entrer dans un lac. Fraî­cheur de marbre, lumière tami­sée par des lustres en cris­tal qui pen­daient du pla­fond comme des méduses pétri­fiées, sol dal­lé de noir et blanc dans un motif d’é­chi­quier qui sem­blait annon­cer que des par­ties se jouaient ici en per­ma­nence. Des colonnes dorées sou­te­naient une gale­rie supé­rieure d’où l’on pou­vait obser­ver le hall — et Émile nota men­ta­le­ment qu’il fau­drait véri­fier qui obser­vait d’en haut. Les cana­pés étaient pro­fonds, en velours gre­nat, dis­po­sés dans des alcôves qui sem­blaient avoir été conçues pour la conspi­ra­tion — ce qui était pro­ba­ble­ment le cas.

Il y avait du monde. Beau­coup de monde pour un ven­dre­di après-midi. Des hommes en cos­tume clair fumaient dans les alcôves. Des femmes tra­ver­saient le hall avec cette aisance par­ti­cu­lière des femmes qui savent qu’on les regarde. Un groupe de mili­taires alle­mands — en civil, mais recon­nais­sables à leur pos­ture, à leurs che­veux ras, à cette façon de se tenir comme si le monde leur appar­te­nait déjà — occu­pait un cana­pé près de l’en­trée du bar. En face, comme par un effet de miroir iro­nique, deux Bri­tan­niques en tweed lisaient le Times avec l’os­ten­ta­tion de ceux qui veulent qu’on sache qu’ils lisent le Times.

Émile s’ap­pro­cha de la réception.

Le récep­tion­niste était un homme long et pâle, au nez bus­qué, aux yeux d’un noir liquide, qui por­tait un cos­tume sombre impec­cable et une expres­sion de poli­tesse si par­faite qu’elle en deve­nait mena­çante. Il exa­mi­na la carte de visite d’É­mile — Vicomte Émile de Dor­vières — avec ce regard imper­cep­ti­ble­ment appuyé que les bons récep­tion­nistes réservent aux titres qu’ils ne peuvent pas vérifier.

— Mon­sieur le Vicomte sou­haite une chambre avec vue sur la place ?

— Si c’est pos­sible, dit Émile avec la non­cha­lance de celui pour qui tout est tou­jours possible.

— La chambre 307. Troi­sième étage, vue sur l’A­thé­née. Très calme.

— Par­fait.

— Mon­sieur le Vicomte est ici pour affaires ?

— Affaires pri­vées, dit Émile.

C’é­tait sa réponse stan­dard. « Affaires pri­vées » était la for­mule la plus utile de la langue fran­çaise — elle ne disait rien et sug­gé­rait tout. Le récep­tion­niste hocha la tête avec la satis­fac­tion dis­crète d’un homme qui com­prend qu’il ne faut pas insister.

Émile signa le registre. Ce geste — signer un faux nom dans le registre d’un grand hôtel — était le moment qu’il pré­fé­rait dans toute opé­ra­tion. Il y avait là quelque chose d’i­nau­gu­ral, de déli­cieu­se­ment frau­du­leux, comme poser la pre­mière pierre d’un édi­fice qui n’exis­te­rait que le temps de sa propre audace. La plume grat­ta le papier. Vicomte Émile de Dor­vières. Paris. Le récep­tion­niste tour­na le registre vers lui et Émile aper­çut, quelques lignes au-des­sus, des noms alle­mands. Beau­coup de noms allemands.

— Il y a beau­coup d’Al­le­mands en ce moment, remar­qua-t-il d’un ton léger.

Le récep­tion­niste eut un sou­rire qui ne sou­riait pas.

— Il y a beau­coup de tout le monde en ce moment, Mon­sieur le Vicomte.

Un chas­seur prit ses valises et le condui­sit vers l’as­cen­seur — une cage Art Déco en fer for­gé doré, avec des miroirs biseau­tés et un lif­tier en livrée bor­deaux qui action­na la grille avec la solen­ni­té d’un offi­ciant. L’as­cen­seur mon­tait len­te­ment, avec des grin­ce­ments qui racon­taient trente ans d’histoires.

La chambre 307 était exac­te­ment ce qu’il fal­lait : ni trop grande (la modes­tie sied au vicomte en voyage), ni trop petite (la digni­té l’exige), avec un lit en aca­jou, une armoire à glace, un bureau près de la fenêtre, et des rideaux de bro­cart vert amande qui fil­traient la lumière de l’a­près-midi en la trans­for­mant en une sub­stance liquide et dorée. La salle de bain était en marbre blanc, avec une bai­gnoire à pieds de lion et des robi­nets en cuivre qui pro­met­taient de l’eau chaude — pro­messe que les hôtels d’Eu­rope de l’Est tenaient avec une fia­bi­li­té variable.

Émile ouvrit la fenêtre. La place s’é­ten­dit devant lui — les gla­dio­las rouges, le jar­din, la rotonde de l’A­thé­née avec son dôme et ses colonnes ioniques, et au-delà, la rumeur de la Calea Vic­to­riei, ce mur­mure conti­nu de voix, de klaxons, de pas sur l’as­phalte qui est le bruit de fond des villes qui ne dorment jamais tout à fait. Un fiacre tra­ver­sa la place au trot, le cocher endor­mi sur son siège. Un ven­deur de jour­naux criait quelque chose en rou­main, d’une voix per­çante, insis­tante, presque paniquée.

Émile ne com­pre­nait pas le rou­main. S’il l’a­vait com­pris, il aurait su que le ven­deur criait la nou­velle qui allait chan­ger le monde — ou du moins le sien.

Paris était tombée.

Il l’ap­prit vingt minutes plus tard, en des­cen­dant au bar. L’En­glish Bar de l’A­thé­née Palace était une ins­ti­tu­tion — un lieu sombre, boi­sé, aux fau­teuils de cuir fauve, éclai­ré par des lampes qui dif­fu­saient une lumière d’ambre dans laquelle les visages pre­naient des teintes de vieux tableau. C’é­tait le centre ner­veux de l’hô­tel, et donc de Buca­rest, et donc — en cet été 1940 — d’un cer­tain monde qui se croyait encore le monde.

Quand Émile entra, le bar était plein et silen­cieux. Ce qui était contra­dic­toire. Un bar plein devrait être bruyant. Celui-ci ne l’é­tait pas. Les gens se tenaient debout, assis, accou­dés, un verre à la main, et ne disaient rien — ou par­laient si bas que le silence n’en était pas enta­mé. Une femme pleu­rait, sans bruit, dans un fau­teuil près de la che­mi­née éteinte. Un homme en cos­tume gris, le visage blême, tenait un jour­nal comme on tient un faire-part.

Émile s’as­sit au bar. Le bar­man — un homme mas­sif aux bras de lut­teur et au tablier imma­cu­lé — lui ser­vit un whis­ky sans qu’il l’ait com­man­dé, avec ce geste auto­ma­tique que les bons bar­men réservent aux moments où tout le monde a besoin de la même chose.

— Que se passe-t-il ? deman­da Émile en français.

Le bar­man le regar­da. Ses yeux étaient du même brun fon­cé que le whisky.

— Paris est tom­bée, monsieur.

Émile ne répon­dit pas tout de suite. Il prit le verre. Il but. Le whis­ky avait un goût de tourbe et de fin du monde.

Paris. Sa ville — enfin, pas sa ville, pas vrai­ment, il était de Cler­mont-Fer­rand et il le savait, mais Paris était la ville de son per­son­nage, la ville dont il por­tait le nom sur ses cartes de visite, la ville dont il emprun­tait le pres­tige chaque fois qu’il signait un registre, com­man­dait un dîner, ser­rait une main. Paris n’é­tait pas tom­bée pour Émile Dor­val, fils d’un mer­cier de pro­vince. Elle était tom­bée pour le vicomte de Dor­vières. C’est-à-dire pour la seule per­sonne qu’il avait réus­si à devenir.

Autour de lui, le bar com­men­ça len­te­ment à reprendre vie. Le silence se fis­su­ra, les voix revinrent — d’a­bord basses, incré­dules, puis plus fortes, plus véhé­mentes, comme si par­ler de la catas­trophe était le seul moyen de la rendre sup­por­table. Les groupes se for­mèrent et se défirent : Bri­tan­niques entre eux, Fran­çais entre eux, Rou­mains navi­guant de l’un à l’autre avec cette sou­plesse diplo­ma­tique qui était leur génie national.

— Ter­rible, ter­rible, disait un homme à sa droite, un Rou­main en cos­tume bleu marine, en secouant la tête avec une afflic­tion qui sem­blait sin­cère. La France, vous com­pre­nez… La France, pour nous…

Émile com­pre­nait. La France, pour les Rou­mains, c’é­tait la mère cultu­relle, la langue de l’é­lite, le modèle de tout — de l’ar­chi­tec­ture à la gas­tro­no­mie en pas­sant par l’a­dul­tère. Dire que Paris était tom­bée, c’é­tait dire que le sol sous leurs pieds venait de se dérober.

— Un autre whis­ky, mon­sieur ? deman­da le barman.

— S’il vous plaît.

— Vous êtes fran­çais, monsieur ?

Émile hési­ta. Pour la pre­mière fois depuis des années, cette ques­tion n’é­tait pas simple.

— Oui, dit-il.

Le bar­man lui ser­vit un double.

C’est à ce moment-là qu’il la vit. Elle était assise dans l’al­côve la plus éloi­gnée du bar, seule, une ciga­rette entre les doigts, les jambes croi­sées, et elle le regar­dait. Non — elle ne le regar­dait pas. Elle l’é­tu­diait. C’é­tait dif­fé­rent. Un regard se pose et repart. Une étude s’ins­talle et prend des notes.

Elle avait un visage angu­leux, des pom­mettes hautes, des yeux d’un gris-vert qui pou­vaient être tendres ou féroces selon l’angle — Émile ne savait pas encore lequel. Ses che­veux étaient bruns, cou­pés courts d’une façon qui était à la mode à Paris mais qui, sur elle, res­sem­blait moins à une mode qu’à une déci­sion. Elle por­tait une robe en crêpe de soie cou­leur d’encre, simple, sans bijoux, et fumait sa ciga­rette avec cette len­teur appuyée des gens qui réflé­chissent pen­dant qu’ils fument.

Leurs regards se croi­sèrent. Émile esquis­sa un sou­rire — son sou­rire numé­ro trois, celui qui disait : Je suis char­mant, je le sais, et je sais que vous le savez, et cette connais­sance par­ta­gée nous met à égalité.

Elle ne sou­rit pas. Elle incli­na la tête d’un demi-degré — une forme d’ac­cu­sé de récep­tion, pas d’in­vi­ta­tion — et détour­na les yeux.

Émile but son whis­ky. Paris était tom­bée. Le Petit Paris tenait encore. Et quelque part dans l’al­côve la plus sombre de l’En­glish Bar, une femme qu’il ne connais­sait pas venait de le regar­der comme on regarde une carte qu’on ne sait pas encore si on va jouer.

Il ne savait pas son nom. Il ne savait pas ce qu’elle cher­chait. Il ne savait pas que dans cette ville qui s’ap­prê­tait à chan­ger de maître, dans cet hôtel qui écou­tait tout le monde res­pi­rer, il venait de poser le pied sur le pre­mier bar­reau d’une échelle dont il ne voyait pas le som­met — ni le vide, en dessous.

Il com­man­da un troi­sième whisky.

C’é­tait un début.

CHA­PITRE 2

LE FAN­TÔME ET LE RENARD

Les hôtels ont une vie noc­turne qui n’a rien à voir avec celle de leurs bars.

Émile décou­vrit celle de l’A­thé­née Palace dès sa pre­mière nuit, parce qu’il ne dor­mait jamais bien dans un lit nou­veau — super­sti­tion d’es­croc, comme ces cam­brio­leurs qui refusent de tra­vailler les nuits de pleine lune. Il des­cen­dit vers une heure du matin, en cos­tume mais sans cra­vate, avec cette décon­trac­tion étu­diée qui signi­fiait : je suis un homme du monde qui ne trouve pas le som­meil, pas un fugi­tif qui pré­pare sa fuite.

Le hall, à cette heure, était un autre pays. Les lustres avaient été bais­sés à mi-éclat, les fau­teuils de velours lui­saient fai­ble­ment dans la pénombre, et le sol en damier noir et blanc pre­nait des airs de pla­teau d’é­checs aban­don­né en cours de par­tie. Quelques sil­houettes traî­naient encore — un couple qui chu­cho­tait dans une alcôve, un homme seul qui lisait un jour­nal alle­mand sous la der­nière lampe allu­mée, et, près de l’as­cen­seur, un chas­seur endor­mi sur sa chaise, la bouche ouverte, le calot pen­ché sur l’o­reille comme un accent circonflexe.

C’est là qu’il ren­con­tra le Prince.

Alexeï Dobro­vols­ki était assis dans le fau­teuil le plus pro­fond du hall, celui qui fai­sait face à l’en­trée prin­ci­pale et qui, par sa posi­tion stra­té­gique, per­met­tait de voir tout le monde entrer et sor­tir sans avoir l’air de sur­veiller quoi que ce soit. Il por­tait un smo­king qui avait été magni­fique — du shan­tung bleu nuit, des revers en satin, une coupe qui sen­tait Savile Row et les années vingt — mais dont l’é­clat s’é­tait pati­né au fil des ans jus­qu’à atteindre ce stade inter­mé­diaire entre l’é­lé­gance et la relique. Son visage était une ruine splen­dide : des traits slaves, un front haut, des yeux bleu déla­vé qui avaient dû être per­çants et qui étaient main­te­nant sim­ple­ment loin­tains, comme s’ils regar­daient quelque chose qui n’exis­tait plus — ce qui était pro­ba­ble­ment le cas. Il tenait une coupe de cham­pagne vide avec la ten­dresse d’un homme qui tient la main d’un ami mourant.

— Vous ne dor­mez pas non plus, dit-il en fran­çais, d’une voix rauque, pro­fonde, qui por­tait en elle les sédi­ments de plu­sieurs décen­nies de tabac et de conversation.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait une ouver­ture, au sens musi­cal du terme — la pre­mière mesure d’un mor­ceau dont il connais­sait par cœur la partition.

— Le voyage, dit Émile.

— Le voyage, répé­ta le Prince en hochant la tête. Oui, le voyage. Moi aus­si, je voyage. Depuis vingt-deux ans je voyage. Sans bou­ger. C’est le genre de voyage le plus fati­gant, croyez-moi.

Il fit un geste en direc­tion du fau­teuil voi­sin. Émile s’as­sit. Il avait le flair des gens de sa pro­fes­sion pour recon­naître un sem­blable — non pas un escroc, exac­te­ment, mais un homme qui vivait, lui aus­si, d’une fic­tion soi­gneu­se­ment entre­te­nue. Le Prince Dobro­vols­ki était peut-être prince, peut-être pas. Cela n’a­vait plus aucune impor­tance. Ce qui comp­tait, c’est qu’il occu­pait ce fau­teuil depuis suf­fi­sam­ment long­temps pour en être deve­nu une exten­sion, un organe sup­plé­men­taire de l’hô­tel, comme les lustres ou les colonnes dorées.

— Vous êtes fran­çais, dit le Prince. Je l’ai vu à vos chaus­sures. Les Fran­çais ont des chaus­sures. Les Anglais ont des sou­liers. Les Alle­mands ont des bottes. Même quand ils portent des chaus­sures, on entend les bottes.

Émile sou­rit.

— Vicomte de Dor­vières, dit-il.

— Prince Alexeï Dobro­vols­ki, dit l’autre. De Saint-Péters­bourg. Enfin, de ce qui fut Saint-Péters­bourg. Main­te­nant c’est Lénin­grad, ce qui est un nom de gare, pas un nom de ville.

Il contem­pla sa coupe vide avec mélancolie.

— Je bois à la san­té de votre pays, Vicomte. Enfin, je boi­rais, si cette coupe n’é­tait pas dans l’é­tat où elle est. C’est un pro­blème récur­rent. La coupe et moi, nous avons beau­coup en com­mun — nous avons été rem­plis autrefois.

Émile fit signe à un ser­veur fan­tôme — il n’y en avait pas, à cette heure — et le Prince eut un rire doux, presque tendre.

— Il n’y a per­sonne, cher Vicomte. Après minuit, l’A­thé­née Palace appar­tient aux fan­tômes. Les ser­veurs dorment. Les espions dorment. Les espions qui espionnent les espions dorment aus­si, mais d’un œil, ce qui est un talent que j’en­vie. Moi, je ne dors plus. Depuis 1917, je ne dors plus. Le som­meil est un luxe de gens qui ont un pays.

Ils res­tèrent un moment en silence. Le hall cra­quait dou­ce­ment — ces bruits que font les vieux bâti­ments la nuit, comme si les murs res­pi­raient, comme si les plan­chers se sou­ve­naient de tous les pas qui les avaient fou­lés. Par la porte vitrée, on aper­ce­vait la place endor­mie, les gla­dio­las rouges deve­nues noires dans l’obs­cu­ri­té, et la sil­houette pâle de l’A­thé­née rou­main sous un crois­sant de lune.

— C’est un bon hôtel, dit le Prince, comme s’il lisait les pen­sées d’É­mile. Le meilleur de Buca­rest, et donc le meilleur des Bal­kans, et donc — puisque les Bal­kans sont le théâtre du monde — le meilleur du monde. J’y vis depuis 1932. Ou 1933. Les années se mélangent quand on ne les compte plus. Le direc­teur me tolère parce que je suis déco­ra­tif. Un palace sans prince est comme une église sans saint — ça fonc­tionne, mais il manque quelque chose. Et puis, je connais des his­toires. Un homme qui connaît des his­toires ne manque jamais de cham­pagne. Ou presque jamais.

Il regar­da sa coupe vide avec une inten­si­té nouvelle.

— Demain, je vous pré­sen­te­rai du monde. Si vous êtes ici pour affaires — et tout le monde est ici pour affaires, même ceux qui pré­tendent le contraire — vous aurez besoin de savoir qui est qui. Ce qui est com­pli­qué, parce que per­sonne n’est qui il pré­tend être. Sauf moi. Je suis exac­te­ment ce que je pré­tends être : un homme rui­né dans un beau cos­tume. C’est la forme la plus hon­nête de mensonge.

Émile pen­sa : voi­là un homme que j’aime déjà. Et immé­dia­te­ment après : voi­là un homme dont il faut se méfier, pré­ci­sé­ment parce qu’il est aimable.

Ils se sépa­rèrent à deux heures du matin, quand le Prince s’en­dor­mit dans son fau­teuil avec la grâce d’un chat, la coupe vide encore à la main. Émile le regar­da un ins­tant — ce visage de vieille aris­to­cra­tie, ces traits qui racon­taient un empire dis­pa­ru, cette élé­gance usée qui ne tenait plus que par la force de l’ha­bi­tude. Puis il se leva et tra­ver­sa le hall en direc­tion de l’ascenseur.

C’est là qu’il ren­con­tra Grigore.

Le concierge de nuit était debout der­rière son comp­toir, immo­bile, les mains croi­sées devant lui, avec cette patience miné­rale des gens qui ont fait de l’at­tente un métier. Il avait un visage de renard mol­dave — le museau fin, les yeux étroits, des rides pro­fondes qui par­taient des tempes et des­cen­daient vers la mâchoire comme des sillons dans un champ. Sa mous­tache était grise, tom­bante, presque turque. Il por­tait l’u­ni­forme sombre du concierge avec la digni­té d’un offi­cier qui porte son uni­forme au com­bat — ce qui, dans cet hôtel, n’é­tait pas une métaphore.

— Bon­soir, Mon­sieur le Vicomte, dit-il dans un fran­çais rugueux, rocailleux, comme si chaque mot devait d’a­bord pas­ser par du gra­vier avant d’ar­ri­ver à ses lèvres. Vous avez fait la connais­sance du Prince, je vois.

— Il est… remar­quable, dit Émile.

Gri­gore eut un mou­ve­ment de mous­tache qui pou­vait être un sourire.

— Le Prince est ici depuis long­temps. Plus long­temps que les rideaux. Plus long­temps que le direc­teur. Plus long­temps que le roi, si on y pense. Les rois changent. Les princes res­tent. C’est un pro­verbe rou­main. Enfin, c’est un pro­verbe que je viens d’in­ven­ter, mais il est vrai quand même.

Émile sou­rit. Il aimait les gens qui inven­taient des pro­verbes et les attri­buaient à leur nation — c’é­tait une forme d’es­cro­que­rie mineure qu’il pou­vait appré­cier en connaisseur.

— Mon­sieur le Vicomte a besoin de quelque chose ? Un verre d’eau ? Un jour­nal ? Un conseil ?

— Un conseil ?

Gri­gore incli­na la tête, comme un confes­seur qui attend l’aveu.

— Un conseil sur l’hô­tel. L’A­thé­née Palace n’est pas un hôtel comme les autres, Mon­sieur le Vicomte. C’est un orga­nisme. Il res­pire. Il écoute. Les murs sont minces — c’est une ques­tion d’ar­chi­tec­ture, pas de curio­si­té. Les pla­fonds ont des trous — c’est une ques­tion de ven­ti­la­tion, pas d’es­pion­nage. Enfin, offi­ciel­le­ment. Les che­mi­nées trans­mettent le son d’un étage à l’autre. Quand quel­qu’un chu­chote au troi­sième, on l’en­tend au qua­trième. Quand quel­qu’un ment au deuxième, on le sait au pre­mier. C’est un hôtel très… trans­pa­rent. Je dis ça pour que Mon­sieur le Vicomte le sache. Pas pour autre chose.

Il y avait dans ces mots un aver­tis­se­ment si déli­cat, si enve­lop­pé de poli­tesse, qu’un homme moins atten­tif l’au­rait man­qué. Émile ne le man­qua pas. Ce concierge savait quelque chose — ou soup­çon­nait quelque chose — ou sim­ple­ment pré­ve­nait, par habi­tude pro­fes­sion­nelle, tous les nou­veaux arri­vants que dans cet hôtel, le silence n’exis­tait pas.

— Mer­ci, Gri­gore, dit Émile.

— De rien, Mon­sieur le Vicomte. C’est mon tra­vail. Veiller. La nuit, il n’y a que moi et les fan­tômes. Et les fan­tômes, ici, sont très bien éle­vés. Ils ne font jamais de bruit. Ce sont les vivants qui posent problème.

Émile mon­ta dans sa chambre. Il fer­ma la porte, tour­na la clé, et res­ta un moment debout dans l’obs­cu­ri­té, à écou­ter. Le silence de l’hô­tel n’é­tait pas un silence — c’é­tait un mur­mure, un bruis­se­ment conti­nu, comme si le bâti­ment entier res­pi­rait. Un plan­cher grin­ça au-des­sus de sa tête. Une tuyau­te­rie gémit dans le mur. Quelque part, très loin, une porte se ferma.

Gri­gore avait rai­son. Cet hôtel écoutait.

Émile se désha­billa, se cou­cha, et fixa le pla­fond. Il pen­sa à Paris — pas à la ville, mais à l’i­dée, au pres­tige, à la cou­ver­ture. Sans Paris, que valait un vicomte fran­çais dans les Bal­kans ? Un Fran­çais sans France, c’é­tait un billet de banque sans banque — du papier impri­mé qui ne vaut que la confiance qu’on lui accorde.

Il fau­drait impro­vi­ser. C’é­tait, après tout, ce qu’il fai­sait le mieux.

Il s’en­dor­mit vers quatre heures, et rêva de cerises rouges dans un panier d’o­sier, absur­de­ment rouges, comme si le monde entier sai­gnait et que les cerises le savaient.

CHA­PITRE 3

LA TABLE DES MENTEURS

Le petit-déjeu­ner à l’A­thé­née Palace était un spectacle.

Émile le com­prit dès qu’il des­cen­dit dans la salle du res­tau­rant, le len­de­main matin, et se retrou­va face à une pièce immense, haute de pla­fond, bai­gnée de lumière par des fenêtres à arc qui don­naient sur la place, où une cen­taine de per­sonnes man­geaient, par­laient, fumaient et conspi­raient avec un appé­tit qui sem­blait nour­ri par la catastrophe.

Les tables étaient dres­sées avec des nappes blanches, de l’ar­gen­te­rie lourde, des verres en cris­tal et des bou­quets de pivoines — comme si de rien n’é­tait, comme si Paris n’é­tait pas tom­bée la veille, comme si le monde ne venait pas de bas­cu­ler sur son axe. Les ser­veurs cir­cu­laient entre les tables avec l’as­su­rance fluide des dan­seurs de bal­let, por­tant des pla­teaux char­gés de café, de brioches, d’œufs brouillés, de fro­mage blanc et de confi­ture de cerises griottes — cette confi­ture rou­maine d’un rouge sombre, presque noir, qui res­sem­blait à du sang cuit.

Émile s’as­sit seul, com­man­da un café et un crois­sant, et observa.

Il y avait une géo­gra­phie de la salle, aus­si lisible qu’une carte d’é­tat-major. Les Alle­mands — une dou­zaine d’hommes en cos­tume sombre, rasés de près, effi­caces même dans leur façon de beur­rer une tar­tine — occu­paient les deux grandes tables près de la fenêtre, les meilleures, celles qui avaient la lumière et la vue. Ils ne par­laient pas fort, mais leur silence avait quelque chose de sonore, de mas­sif, comme le silence d’un moteur qui tourne au ralen­ti. Ils étaient chez eux. Pas encore offi­ciel­le­ment, mais ils le sen­taient, et tout le monde le sentait.

Les Bri­tan­niques tenaient le coin oppo­sé — un archi­pel de petites tables où des hommes rou­geauds en tweed et des femmes en robes à fleurs pre­naient le thé avec une déter­mi­na­tion qui tenait de l’acte de résis­tance. Ils par­laient entre eux, en anglais, à voix basse mais dis­tincte, comme pour mar­quer le ter­ri­toire par la langue. Émile iden­ti­fia un atta­ché mili­taire — col raide, mous­tache régle­men­taire —, deux ou trois jour­na­listes recon­nais­sables à leur allure négli­gée et à la vitesse avec laquelle ils pre­naient des notes sur des car­nets, et un homme plus dis­cret, en cos­tume gris, qui ne pre­nait pas de notes et ne par­lait à per­sonne, ce qui, dans un hôtel d’es­pions, était la signa­ture la plus visible de toutes.

Les Rou­mains occu­paient le centre — la majo­ri­té, le pays d’ac­cueil, la masse cri­tique. Des hommes d’af­faires, des poli­ti­ciens, des offi­ciers en uni­forme, des femmes élé­gantes qui por­taient leurs bijoux au petit-déjeu­ner comme d’autres portent une armure. Ils navi­guaient entre les tables avec une aisance qui n’é­tait pas de la désin­vol­ture mais de la sur­vie — dans un pays pris en sand­wich entre l’Al­le­magne et l’U­nion sovié­tique, la sou­plesse sociale était une com­pé­tence vitale.

Et puis il y avait les inclas­sables — les Ita­liens, les Grecs, les Turcs, les Hon­grois, les réfu­giés polo­nais recon­nais­sables à leurs cos­tumes frois­sés et à leurs yeux cer­nés, les Suisses neutres et les Sué­dois neutres et tous les autres neutres qui étaient là pour des rai­sons que la neu­tra­li­té ren­dait suspectes.

Émile but son café. Il était fort, sucré, presque siru­peux — un café turc dans une tasse fran­çaise, ce qui résu­mait assez bien Bucarest.

— Vous permettez ?

Le Prince Dobro­vols­ki s’as­sit en face de lui sans attendre la réponse, avec la fami­lia­ri­té des gens qui consi­dèrent que l’a­mi­tié, comme le cham­pagne, ne néces­site pas d’in­vi­ta­tion for­melle. Il avait tro­qué son smo­king de la veille contre un cos­tume de jour en fla­nelle grise — éli­mé, bien sûr, mais éli­mé de façon presque aris­to­cra­tique, comme ces tableaux anciens dont les cra­que­lures ajoutent à la valeur. Il fit signe au ser­veur, qui s’ap­pro­cha avec cette atten­tion légè­re­ment affli­gée qu’on réserve aux clients dont la note est une fiction.

— Un café, Mihai. Et un crois­sant. Et un œuf. Et de la confi­ture — celle aux griottes, pas celle aux abri­cots, celle aux abri­cots est une impos­ture. Et met­tez tout sur ma note.

Le ser­veur s’é­loi­gna sans un mot. Le Prince se tour­na vers Émile.

— Je vais vous pré­sen­ter la salle. C’est un exer­cice que je fais avec tous les nou­veaux arri­vants. Ça me tient lieu de pro­fes­sion. Consi­dé­rez-moi comme un guide tou­ris­tique de l’es­pèce humaine.

Il dési­gna la table des Alle­mands d’un mou­ve­ment de men­ton discret.

— Table un, les maîtres du monde. Enfin, les futurs maîtres. Pour l’ins­tant, ils sont encore au stade de la poli­tesse, ce qui est le stade le plus dan­ge­reux chez les Alle­mands. Quand un Alle­mand est poli, c’est qu’il pré­pare quelque chose. Celui qui est au bout, avec les lunettes rondes et l’air d’un pro­fes­seur de latin — c’est Herr Dok­tor quelque chose, un éco­no­miste de la I.G. Far­ben. Il est ici pour le pétrole, offi­ciel­le­ment. Offi­cieu­se­ment, il est ici pour le pétrole aus­si, mais d’une façon qui implique des uni­formes. À côté de lui, le grand blond aux épaules de nageur — mili­taire, même s’il s’ha­bille en civil. On ne cache pas des épaules pareilles sous un cos­tume de confec­tion. Je ne connais pas son nom, mais ses chaus­sures coûtent plus cher que ma garde-robe.

Il pas­sa aux Britanniques.

— Table deux, les per­dants magni­fiques. Ils le savent, mais ils n’ont pas encore déci­dé de le mon­trer. Le gros rouge, c’est le Major Fitch, atta­ché mili­taire adjoint — il joue au bridge tous les soirs et il gagne tou­jours, ce qui est sus­pect pour un mili­taire. La femme à côté, en robe à fleurs, c’est Mme Cover­dale, la femme du char­gé d’af­faires — elle orga­nise des gar­den-par­ties au milieu de l’a­po­ca­lypse, ce qui est la forme bri­tan­nique du cou­rage. Et l’homme en gris, seul, qui ne parle à per­sonne — celui-là, cher Vicomte, ne le regar­dez pas trop long­temps. Les gens qui ne parlent à per­sonne sont ceux qui écoutent tout le monde.

— Et les Rou­mains ? deman­da Émile.

Le Prince eut un geste large, embras­sant le centre de la salle comme un chef d’or­chestre embrasse l’en­semble de son ensemble.

— Les Rou­mains, cher ami, sont un peuple latin per­du au milieu des Slaves, ce qui en fait les gens les plus inté­res­sants et les plus impré­vi­sibles d’Eu­rope. Ils parlent fran­çais par amour, rou­main par néces­si­té, et alle­mand depuis peu, par pru­dence. Ils ont le sens de la fête, de l’in­trigue et de la sur­vie, qui sont les trois ver­tus car­di­nales des peuples qui ont été occu­pés par tout le monde. Vous voyez le mon­sieur cor­pu­lent, là-bas, celui qui mange des œufs comme si c’é­taient les der­niers ? C’est Constan­tin Vasi­les­cu. Un boyard — enfin, ce qui reste des boyards. Des terres en Bes­sa­ra­bie, des immeubles à Buca­rest, une femme à la cam­pagne et une maî­tresse en ville. Il a peur. Tout le monde a peur, mais lui, il a peur spé­ci­fi­que­ment — il a des terres du côté où les Russes regardent, et quand les Russes regardent quelque chose, ça finit tou­jours par leur appar­te­nir. Je le sais. Je suis russe.

Émile regar­da Vasi­les­cu. Un homme large, lourd, la soixan­taine, avec un visage de bou­le­dogue triste, des bajoues qui trem­blaient quand il mâchait, et des mains qui dis­pa­rais­saient dans des bagues en or. Il man­geait avec l’ap­pli­ca­tion méca­nique des gens qui mangent pour ne pas pen­ser. Ses yeux, au-des­sus de son assiette, étaient ceux d’un ani­mal qui sent l’orage.

— Il a de l’argent ? deman­da Émile.

Le Prince le regar­da avec un amu­se­ment subtil.

— Tout le monde a de l’argent à Buca­rest, cher Vicomte. La ques­tion n’est pas qui en a, mais qui va le gar­der. Et la réponse, en ce moment, est : per­sonne. Ce qui crée des oppor­tu­ni­tés, si on a le tem­pé­ra­ment pour ça.

Émile sou­tint son regard. Le Prince savait. Ou devi­nait. Ou s’en fichait. Avec les Russes blancs, c’é­tait tou­jours dif­fi­cile à dire — ils avaient vécu tel­le­ment de catas­trophes qu’un simple escroc les amu­sait comme un numé­ro de cirque au milieu d’un trem­ble­ment de terre.

Le petit-déjeu­ner se ter­mi­na vers dix heures. Émile remon­ta dans sa chambre, ouvrit sa valise — celle qui conte­nait le papier à en-tête zuri­chois — et s’as­sit à son bureau. Il avait une cible. Vasi­les­cu. L’homme avait peur, l’homme avait de l’argent, l’homme cher­chait une sor­tie. Émile était, pro­fes­sion­nel­le­ment, une sor­tie. Une fausse sor­tie, bien sûr — mais dans un monde où toutes les sor­ties étaient en train de se fer­mer, une fausse sor­tie valait mieux que pas de sor­tie du tout.

Il pré­pa­ra ses outils : le papier à lettres de la Banque Hel­vé­tique de Com­merce et d’In­ves­tis­se­ment (qui n’exis­tait pas mais dont le papier à en-tête était remar­qua­ble­ment convain­cant — il l’a­vait fait impri­mer à Milan par un faus­saire napo­li­tain qui était un artiste dans son genre), une lettre d’in­tro­duc­tion signée d’un « Direc­teur Hart­mann » (qui n’exis­tait pas non plus mais dont la signa­ture, sèche et auto­ri­taire, sen­tait la banque suisse à plein nez), et ses cartes de visite au nom du Vicomte de Dor­vières, « Conseil en patri­moine privé ».

Le plan était simple, comme tous les bons plans. Se faire pré­sen­ter à Vasi­les­cu — le Prince s’en char­ge­rait, il pré­sen­tait tout le monde à tout le monde, c’é­tait sa mon­naie d’é­change. Gagner sa confiance — trois ou quatre dîners, des conver­sa­tions sur la situa­tion, des hoche­ments de tête com­pa­tis­sants. Puis, au moment où Vasi­les­cu serait suf­fi­sam­ment pani­qué, lui pro­po­ser une solu­tion : trans­fé­rer ses fonds vers la Suisse, via la Banque Hel­vé­tique, pour une com­mis­sion rai­son­nable. Vasi­les­cu don­ne­rait l’argent. La Banque Hel­vé­tique n’exis­te­rait pas. Émile disparaîtrait.

Simple. Propre. Classique.

Ce qu’É­mile ne savait pas encore — et qu’il appren­drait dans les jours sui­vants — c’est que dans un Buca­rest où tout le monde men­tait, son men­songe à lui n’é­tait même pas le plus gros de la pièce. Et que la pièce, jus­te­ment, avait beau­coup plus de portes qu’il ne le pen­sait — y com­pris des portes par les­quelles on entrait sans le vou­loir et dont on ne sor­tait plus.

Il cache­ta la fausse lettre d’in­tro­duc­tion, la ran­gea dans la poche inté­rieure de sa veste, et des­cen­dit déjeuner.

CHA­PITRE 4

LE BOYAR, LE MAJOR ET LA CONFI­TURE DE GRIOTTES

Il fal­lut trois jours à Émile pour se faire pré­sen­ter à Vasi­les­cu. Trois jours qui, dans la chro­no­lo­gie accé­lé­rée de Buca­rest en juin 1940, valurent trois semaines dans n’im­porte quelle autre ville.

Le Prince Dobro­vols­ki s’ac­quit­ta de la tâche avec l’ef­fi­ca­ci­té pares­seuse qui le carac­té­ri­sait. Un soir, à l’En­glish Bar, entre le deuxième et le troi­sième whis­ky, il fit signe à Vasi­les­cu qui pas­sait — le boyar pas­sait tou­jours, il était de ces hommes qui tra­versent les pièces comme des pla­nètes tra­versent les sys­tèmes solaires, entraî­nant dans leur sillage gra­vi­ta­tion­nel des satel­lites mineurs, des secré­taires, des cour­ti­sans et des solliciteurs.

— Constan­tin, je vous pré­sente le Vicomte de Dor­vières. Un Fran­çais. De Paris. Enfin, de ce qui reste de Paris.

Vasi­les­cu ser­ra la main d’É­mile avec cette poigne molle et humide des hommes gros qui serrent beau­coup de mains et n’en pensent rien. Ses yeux, pour­tant, étaient vifs — deux petites billes noires, enfon­cées dans la graisse du visage, qui jau­geaient, pesaient, éva­luaient. Les yeux d’un homme d’af­faires. Les yeux d’un homme qui avait l’ha­bi­tude de savoir ce que les gens valaient.

— Enchan­té, Vicomte, dit-il dans un fran­çais impec­cable, à peine tein­té de cet accent rou­main qui arron­dis­sait les voyelles et rou­lait les r comme des billes sur un par­quet. Vous êtes à Buca­rest pour longtemps ?

— Aus­si long­temps que néces­saire, dit Émile. Affaires privées.

— Ah, les affaires pri­vées, dit Vasi­les­cu avec un sou­rire qui ne riait pas. Tout le monde a des affaires pri­vées en ce moment. C’est la saison.

Il s’as­sit. Le Prince, avec le flair d’un entre­met­teur pro­fes­sion­nel, s’é­clip­sa vers une autre table en mar­mon­nant quelque chose sur une com­tesse qui lui devait un verre — lais­sant Émile seul avec sa cible.

La conver­sa­tion fut ce que sont les pre­mières conver­sa­tions entre un escroc et sa proie : une danse. Émile ne par­la pas d’argent. Il ne par­la pas d’af­faires. Il par­la de Paris — la vraie, celle d’a­vant la chute, les res­tau­rants, les théâtres, l’O­pé­ra, les courses à Long­champ. Il par­la avec cette nos­tal­gie pré­cise du connais­seur, ce qui n’é­tait pas entiè­re­ment faux — Émile connais­sait Paris, il y avait vécu par inter­mit­tences, il avait fré­quen­té ses palaces et ses res­tau­rants, certes comme un frau­deur plu­tôt que comme un client, mais la connais­sance était réelle. Et Vasi­les­cu, comme tous les Rou­mains de sa classe, aimait Paris avec cette dévo­tion par­ti­cu­lière des peuples qui avaient choi­si la France comme idéal et qui la voyaient main­te­nant s’effondrer.

— C’est ter­rible, ce qui se passe, dit Vasi­les­cu en secouant ses bajoues. Ter­rible. La France, pour nous, c’est… com­ment dire… c’est la preuve que la civi­li­sa­tion est pos­sible. Si la France tombe, qu’est-ce qui reste ?

— L’An­gle­terre, sug­gé­ra Émile.

Vasi­les­cu fit un geste de la main — un geste rou­main, expres­sif, qui signi­fiait à la fois « peut-être » et « j’en doute ».

— L’An­gle­terre est une île. Les îles ne com­prennent pas les conti­nents. Et les Anglais ne com­prennent pas les Bal­kans. Ils croient que les Bal­kans sont un pro­blème à résoudre. Les Bal­kans ne sont pas un pro­blème. Les Bal­kans sont une condi­tion permanente.

Émile rit — pas son rire de charme, mais un rire sin­cère, sur­pris. Vasi­les­cu était plus intel­li­gent qu’il ne le parais­sait, ce qui était à la fois inté­res­sant et légè­re­ment pro­blé­ma­tique. Les cibles intel­li­gentes sont plus dif­fi­ciles à arna­quer. Mais elles sont aus­si plus satisfaisantes.

Ils se revirent le len­de­main, et le sur­len­de­main, et le jour d’a­près. L’En­glish Bar était le lieu natu­rel de ces ren­contres — on y gra­vi­tait comme des astres autour d’un centre de gra­vi­té invi­sible, celui de l’in­for­ma­tion, de la rumeur, du potin éle­vé au rang de mon­naie d’é­change. Émile apprit vite les rituels du bar : le whis­ky-soda à dix-sept heures, le bridge à dix-huit heures (le Major Fitch y offi­ciait avec une régu­la­ri­té de métro­nome), les conver­sa­tions qui com­men­çaient par la poli­tique et finis­saient par l’a­nec­dote, les alliances qui se fai­saient et se défai­saient entre deux gins tonics.

C’est au bar, le troi­sième soir, qu’il vit Iri­na pour la deuxième fois.

Elle entra comme on entre en scène — sans fan­fare, mais avec cette assu­rance tran­quille des gens qui savent que les regards vont se tour­ner vers eux et qui ont déci­dé de ne pas s’en occu­per. Elle por­tait une robe verte, d’un vert pro­fond, presque noir, qui fai­sait res­sor­tir la pâleur de sa peau et le gris-vert de ses yeux. Elle tra­ver­sa le bar sans s’ar­rê­ter, salua d’un signe de tête un offi­cier rou­main qui se leva à moi­tié, igno­ra un Alle­mand qui essayait de croi­ser son regard, et s’ins­tal­la dans son alcôve — la même que la pre­mière fois, comme si l’al­côve lui appar­te­nait, ce qui était peut-être le cas.

Le Prince, qui était reve­nu s’as­seoir à côté d’É­mile, sui­vit son regard.

— Iri­na Flo­res­cu, dit-il à voix basse, avec le ton d’un orni­tho­logue qui iden­ti­fie un spé­ci­men rare. La fille de Mir­cea Flo­res­cu — l’an­cien ministre. Un homme brillant, un patriote, un libé­ral dans un pays qui n’a plus de place pour les libé­raux. Dis­gra­cié. Reti­ré à la cam­pagne. Enfin, « reti­ré » est un euphé­misme — il a été pous­sé, et la cam­pagne est un manoir décré­pit quelque part en Vala­chie où per­sonne ne vient le voir, sauf les fan­tômes et les créanciers.

— Et la fille ?

— La fille est ici. Ce qui pose une ques­tion inté­res­sante : pour­quoi ? Iri­na Flo­res­cu n’est pas une mon­daine. Elle ne vient pas à l’A­thé­née Palace pour boire des cock­tails et cher­cher un mari. Elle vient pour quelque chose d’autre. Je ne sais pas quoi. Et c’est pré­ci­sé­ment ce qui me plaît chez elle.

— Elle est…

— Dan­ge­reuse ? Oui. Mais pas de la façon dont vous l’i­ma­gi­nez. Iri­na ne poi­gnarde per­sonne. Elle observe, elle attend, et puis elle agit — et quand elle agit, c’est tou­jours avec une pré­ci­sion qui laisse les gens per­plexes, parce qu’ils n’ont rien vu venir. C’est un talent. Les Rou­mains sont des gens latins qui ont appris la patience des Slaves. Iri­na est la quin­tes­sence de ça.

Émile regar­da de nou­veau vers l’al­côve. Iri­na avait com­man­dé un verre — du vin blanc, il le voyait à la cou­leur — et lisait un livre. Ou fai­sait sem­blant de lire un livre. Il y avait une dif­fé­rence, et Émile, en pro­fes­sion­nel du faux-sem­blant, la connaissait.

— Pré­sen­tez-moi, dit-il.

Le Prince secoua la tête.

— Non.

— Non ?

— Iri­na ne se laisse pas pré­sen­ter. On ne pré­sente pas un chat. On attend que le chat vienne à vous. Si vous l’in­té­res­sez, elle vien­dra. Si vous ne l’in­té­res­sez pas, elle ne vien­dra pas, et aucune pré­sen­ta­tion n’y chan­ge­ra rien. Patien­tez, cher Vicomte. La patience est la ver­tu des escrocs et des amou­reux — et je soup­çonne que vous êtes un peu des deux.

Émile ne rele­va pas. Le Prince venait de l’ap­pe­ler escroc, avec la dou­ceur d’un com­pli­ment, et il ne savait pas s’il devait être alar­mé ou amu­sé. Il opta pour l’a­mu­se­ment — c’é­tait plus économique.

Le Major Fitch appa­rut à ce moment-là, rouge, mous­ta­chu, un verre de whis­ky à la main, et s’as­sit à leur table sans y avoir été invi­té, avec cette désin­vol­ture bri­tan­nique qui est une forme de conquête territoriale.

— Bon­soir, Prince. Bon­soir, mon­sieur de… ?

— Dor­vières, dit Émile.

— Dor­vières, oui. Fitch. Major Regi­nald Fitch. Atta­ché mili­taire adjoint à la léga­tion de Sa Majes­té. Vous êtes fran­çais, m’a-t-on dit ?

— En effet.

— Mes condoléances.

Il but une gor­gée de whis­ky. Émile atten­dit. Les Bri­tan­niques, quand ils venaient s’as­seoir à votre table sans y être invi­tés, avaient tou­jours une rai­son — mais ils pre­naient leur temps pour y arri­ver, parce que la hâte, pour un Anglais, était une forme de vulgarité.

— Situa­tion ter­rible, conti­nua Fitch en regar­dant le pla­fond comme si la situa­tion se trou­vait là-haut, entre les mou­lures. Paris. Ter­rible. On ne s’y atten­dait pas. Enfin, cer­tains s’y atten­daient, mais on n’é­coute jamais les gens qui s’y attendent, parce qu’ils ont l’air pes­si­miste, et les pes­si­mistes sont mau­vais pour le moral. Résul­tat, on est sur­pris. Ce qui est exac­te­ment le résul­tat qu’on obtient quand on n’é­coute pas les pes­si­mistes. Enfin.

Il but de nou­veau. Le Prince, qui avait le flair des situa­tions diplo­ma­tiques, se leva.

— Je vous laisse entre Euro­péens de l’Ouest, dit-il. Moi, je suis un Orien­tal dégui­sé en Occi­den­tal. Je vais aller par­ler à des gens de ma sorte, c’est-à-dire des gens qui n’existent plus.

Il s’é­loi­gna. Fitch le regar­da par­tir avec un sou­rire presque tendre.

— Remar­quable bon­homme, dit-il. Com­plè­te­ment fau­ché, bien sûr. Mais remar­quable. La classe en ruine, c’est encore de la classe. Comme un châ­teau qu’on visite — plus c’est déla­bré, plus c’est beau.

Il se tour­na vers Émile. Ses yeux, der­rière les pau­pières lourdes, étaient beau­coup plus per­çants que son per­son­nage de mili­taire bon vivant ne le lais­sait supposer.

— Vous êtes dans les affaires, Dorvières ?

— Patri­moine pri­vé, dit Émile. Conseil et intermédiation.

— Patri­moine pri­vé, répé­ta Fitch. Oui, il y a beau­coup de patri­moine pri­vé qui cherche à être dépla­cé, en ce moment. Tout le monde veut mettre son argent quelque part. Les Rou­mains veulent le mettre en Suisse. Les Juifs veulent le mettre n’im­porte où. Les Alle­mands veulent le prendre. Les Bri­tan­niques vou­draient bien aider, mais ils ne savent pas encore com­ment. C’est un mar­ché inté­res­sant, si on a du doigté.

— J’ai du doig­té, dit Émile.

— J’en suis convaincu.

Fitch ne sou­riait pas. Il avait cette expres­sion que les Anglais adoptent quand ils sont en train de vous éva­luer — une expres­sion d’ai­mable neu­tra­li­té qui pou­vait signi­fier n’im­porte quoi, de l’ad­mi­ra­tion à la menace.

— Vous savez, Dor­vières, dans un endroit comme celui-ci, les gens comme vous et moi — je veux dire les étran­gers, les gens de pas­sage, les gens qui ne sont pas rou­mains et qui n’ont aucune rai­son d’être ici sauf des rai­sons qu’ils ne veulent pas expli­quer — ces gens-là finissent tou­jours par se rendre utiles à quel­qu’un. C’est inévi­table. La ques­tion n’est pas de savoir si on sera utile, mais à qui on sera utile. Et la réponse à cette ques­tion, mon cher, déter­mine si on sort d’i­ci en gent­le­man ou en cadavre.

Il finit son whis­ky, se leva, lis­sa sa mous­tache, et ajouta :

— Je joue au bridge tous les soirs à dix-huit heures. Nous avons besoin d’un qua­trième. Réfléchissez‑y.

Il s’é­loi­gna. Émile res­ta seul avec les der­nières gouttes de son verre, le mur­mure du bar, et l’im­pres­sion très nette que le Major Regi­nald Fitch, atta­ché mili­taire adjoint et joueur de bridge, venait de lui tendre la main — ou de lui mon­trer le piège. Avec les Bri­tan­niques, c’é­tait sou­vent la même chose.

Il regar­da vers l’al­côve d’I­ri­na. Elle était par­tie. Le livre était res­té sur la table — un roman fran­çais, il le vit au for­mat, à la cou­ver­ture crème. Il résis­ta à l’en­vie d’al­ler lire le titre. Un escroc qui court après une femme est un escroc qui ne court pas assez vite après l’argent.

Il com­man­da un der­nier verre et pen­sa à Vasi­les­cu. L’ar­naque était en bonne voie. Encore un ou deux dîners, et il pour­rait lan­cer l’ha­me­çon. La Banque Hel­vé­tique de Com­merce et d’In­ves­tis­se­ment allait faire son entrée dans la vie de Constan­tin Vasi­les­cu, et si tout allait bien, Émile serait par­ti avant la fin du mois, avec une somme suf­fi­sante pour vivre un an — un an d’hô­tels, de trains, de fausses iden­ti­tés et de vraies solitudes.

Mais en atten­dant, il était là. Dans ce bar. Dans cet hôtel qui écou­tait. Dans cette ville qui allait bien­tôt chan­ger de maître. Et quelque chose — il ne savait pas encore quoi — le rete­nait. Pas Iri­na, pas l’argent de Vasi­les­cu, pas la curio­si­té du Major Fitch. Quelque chose de plus dif­fus, de plus étrange. L’o­deur des tilleuls, peut-être. Ou la lumière de Buca­rest, cette lumière d’or pous­sié­reux qui tom­bait sur les façades comme un ver­nis ancien. Ou le sen­ti­ment, qui ne le quit­tait plus depuis qu’il avait fran­chi la porte tam­bour, que dans cet hôtel, pour la pre­mière fois de sa vie, il n’é­tait pas le plus grand men­teur de la pièce.

Et que les vrais men­teurs, eux, jouaient pour de vrai.

CHA­PITRE 5

LE CHAT VIENT

Iri­na vint à lui un mardi.

C’é­tait le 18 juin — quatre jours après son arri­vée, quatre jours après la chute de Paris, et le jour exact où, à des mil­liers de kilo­mètres de là, un géné­ral fran­çais incon­nu pro­non­çait à la radio de Londres un dis­cours que per­sonne à Buca­rest n’en­ten­dit, parce que per­sonne à Buca­rest n’é­cou­tait la radio de Londres, sauf les Bri­tan­niques, et les Bri­tan­niques, ce soir-là, étaient au bridge.

Émile était assis à la ter­rasse du res­tau­rant, celle qui don­nait sur la place, sous un auvent rayé qui fil­trait le soleil du soir en bandes alter­nées de lumière et d’ombre. Il man­geait des miti­tei — ces petites sau­cisses grillées, rou­lées à la main, épi­cées au cumin et à l’ail, qui étaient la réponse rou­maine à toutes les ques­tions exis­ten­tielles — accom­pa­gnés d’une mou­tarde jaune vif et d’une bière blonde locale qui avait le goût de ce qu’elle était : hon­nête, sans pré­ten­tion, et légè­re­ment tiède.

Il man­geait seul. C’é­tait déli­bé­ré. Un escroc qui mange seul est un escroc qui tra­vaille — il observe, il écoute, il repère les failles dans le tis­su social comme un tailleur repère les défauts dans un drap. Et ce soir-là, le tis­su avait beau­coup de failles. La ter­rasse était pleine, mais l’at­mo­sphère avait chan­gé depuis quatre jours. Les conver­sa­tions étaient plus ner­veuses, les rires plus aigus, les silences plus longs. On sen­tait dans l’air cette ten­sion par­ti­cu­lière des gens qui font sem­blant de ne pas avoir peur — ten­sion qui est tou­jours plus pal­pable que la peur elle-même, parce qu’elle néces­site un effort, et que l’ef­fort se voit.

Elle s’as­sit en face de lui.

Sans y être invi­tée. Sans pré­am­bule. Comme si la chaise lui avait été réser­vée depuis tou­jours et qu’elle venait sim­ple­ment la réclamer.

— Vous êtes le Vicomte, dit-elle.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait un constat, pro­non­cé avec une inflexion légè­re­ment iro­nique sur le mot « Vicomte » — une inflexion si fine qu’un homme moins atten­tif l’au­rait man­quée. Émile ne la man­qua pas.

— Et vous êtes Made­moi­selle Flo­res­cu, dit-il.

— Iri­na.

— Émile.

Elle prit un miti­tei dans son assiette, sans deman­der la per­mis­sion, le trem­pa dans la mou­tarde et le man­gea avec un natu­rel qui cou­pait court à toute for­ma­li­té. Émile la regar­da faire. Il y avait dans ce geste — piquer dans l’as­siette d’un incon­nu — quelque chose qui res­sem­blait à un test. Ou à une pro­vo­ca­tion. Ou sim­ple­ment à la façon dont Iri­na Flo­res­cu trai­tait les conven­tions : elle les recon­nais­sait, les mesu­rait, et déci­dait de ne pas s’en encombrer.

— Le Prince m’a par­lé de vous, dit-elle. Il dit que vous êtes un homme char­mant avec des chaus­sures inté­res­santes et des inten­tions obs­cures. Ce sont ses mots. Les mots du Prince sont tou­jours meilleurs que la réa­li­té, mais dans votre cas, je pense qu’il n’est pas très loin.

— Le Prince est trop aimable.

— Le Prince est un ivrogne sen­ti­men­tal qui sur­vit en racon­tant les secrets des autres. Ce qui est un talent, pas une ver­tu. Mais il se trompe rare­ment sur les gens. C’est le pri­vi­lège de ceux qui n’ont plus rien à perdre — ils voient les choses clai­re­ment, parce qu’ils n’ont plus besoin de se men­tir à eux-mêmes.

Elle allu­ma une ciga­rette — un geste fluide, auto­ma­tique, le bri­quet d’argent cla­quant avec une pré­ci­sion de méca­nisme d’hor­lo­ge­rie. La fumée mon­ta dans l’air du soir, se mêlant à l’o­deur des tilleuls et des grillades, et Émile pen­sa que c’é­tait la pre­mière per­sonne à Buca­rest qui ne lui avait pas deman­dé ce qu’il fai­sait là. Ce qui signi­fiait soit qu’elle s’en fichait, soit qu’elle le savait déjà, soit — et c’é­tait l’hy­po­thèse la plus trou­blante — qu’elle consi­dé­rait la ques­tion comme sans impor­tance parce que tout le monde, à l’A­thé­née Palace, était là pour des rai­sons qui ne sup­por­taient pas l’examen.

— Vous connais­sez bien l’hô­tel, dit Émile.

— Je connais bien Buca­rest. L’hô­tel, c’est Buca­rest en concen­tré. Tout ce que la ville a de mieux et de pire se retrouve dans ce hall, dans ce bar, sur cette ter­rasse. Les espions, les mon­daines, les hommes d’af­faires, les aris­to­crates rui­nés, les fas­cistes en che­mise verte, les diplo­mates qui font sem­blant de ne rien voir — tout est là, en modèle réduit, comme dans une boîte à musique dont le méca­nisme serait détraqué.

— Et vous, vous êtes quoi ? Dans cette boîte à musique ?

Elle le regar­da. Ses yeux gris-vert avaient la cou­leur exacte de la Dâm­bo­vița — la rivière qui tra­ver­sait Buca­rest et dont les eaux n’é­taient jamais tout à fait propres ni tout à fait sales.

— Je suis quel­qu’un qui cherche quelque chose, dit-elle. Comme vous. La dif­fé­rence, c’est que moi, je sais ce que je cherche.

Elle écra­sa sa ciga­rette dans le cen­drier — un geste sec, défi­ni­tif, qui fer­mait un cha­pitre de la conver­sa­tion et en ouvrait un autre.

— Vous jouez au bridge avec le Major Fitch ?

— Pas encore.

— Jouez. Le Major Fitch est un homme utile. Les Anglais sont des gens utiles, en géné­ral. Sur­tout quand ils perdent. Quand les Anglais perdent, ils deviennent géné­reux — c’est une forme de com­pen­sa­tion. Ils ne peuvent pas vous offrir la vic­toire, alors ils vous offrent leur ami­tié. Et l’a­mi­tié d’un Anglais, en ce moment, c’est un pas­se­port — pas au sens lit­té­ral, mais au sens où ça vous place du bon côté de quelque chose.

Émile enre­gis­tra l’in­for­ma­tion. Iri­na ne par­lait pas pour ne rien dire — chaque phrase avait une fonc­tion, comme les pièces d’une machine dont il ne voyait pas encore le des­sin d’ensemble.

— Pour­quoi me dites-vous ça ?

Elle eut un demi-sou­rire — le premier.

— Parce que vous allez en avoir besoin. Les choses vont chan­ger très vite, ici. Très vite. Et quand elles chan­ge­ront, il y aura des gens qui seront du bon côté et des gens qui seront du mau­vais côté, et ceux qui n’au­ront pas choi­si se retrou­ve­ront dans un endroit encore pire que les deux — le milieu. Le milieu, à Buca­rest, c’est là où on se fait écraser.

Elle se leva. Aus­si brus­que­ment qu’elle s’é­tait assise.

— Bon­soir, Vicomte. Man­gez vos miti­tei avant qu’ils refroi­dissent. Les miti­tei froids, c’est comme les pro­messes poli­tiques — ça garde la forme mais ça n’a plus de goût.

Elle s’é­loi­gna. Émile la regar­da tra­ver­ser la ter­rasse, saluer d’un geste un offi­cier qui se levait à son pas­sage, dis­pa­raître dans le hall. Il res­ta un moment immo­bile, sa bière à la main, avec le sen­ti­ment très net qu’il venait de ren­con­trer quel­qu’un qui était plus fort que lui — non pas phy­si­que­ment, ni intel­lec­tuel­le­ment, mais dans cette caté­go­rie indé­fi­nis­sable qui tient à la volon­té, à la clar­té du regard, à la capa­ci­té de voir les choses telles qu’elles sont et de ne pas en être paralysé.

Il man­gea ses miti­tei. Ils avaient refroidi.

Ils avaient encore du goût.

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