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Le Petit Paris — Cha­pitres 11 à 16 — Epilogue

Le Petit Paris — Cha­pitres 11 à 16 — Epilogue

Le Petit Paris

Le Petit Paris

Cha­pitres 11 à 16 — Epilogue

CHA­PITRE 11

L’É­CUME

Juillet pas­sa comme passent les mois dans les villes assié­gées — len­te­ment et trop vite à la fois.

Len­te­ment, parce que la cha­leur avait trans­for­mé Buca­rest en étuve. Les tilleuls avaient ces­sé de sen­tir bon — ils sen­taient le sucre rance, le miel tour­né, comme si la ville elle-même fer­men­tait. Les trot­toirs de la Calea Vic­to­riei ramol­lis­saient sous les talons. Les fiacres avan­çaient au pas, les che­vaux la tête basse, les naseaux dila­tés. Les élé­gantes qui fai­saient autre­fois la pro­me­nade du soir s’é­taient repliées dans les salons, et la rue, pri­vée de sa faune déco­ra­tive, avait l’air d’un théâtre dont les acteurs auraient déserté.

Trop vite, parce que chaque jour appor­tait une nou­velle catas­trophe. L’ul­ti­ma­tum bul­gare — la Dobroud­ja du Sud, per­due. Les négo­cia­tions avec la Hon­grie — la Tran­syl­va­nie du Nord, mena­cée. Le roi Carol qui s’ac­cro­chait au pou­voir comme un homme accro­ché à un rocher dans un tor­rent, les doigts qui glis­saient, l’eau qui mon­tait. Les Alle­mands, chaque jour plus nom­breux à l’A­thé­née Palace, chaque jour plus à l’aise, occu­pant davan­tage de tables au res­tau­rant, com­man­dant d’une voix plus forte, sou­riant de moins en moins.

Émile vivait dans le double jeu comme un funam­bule vit sur son fil — en ne regar­dant pas en bas.

Le mar­di matin, il pre­nait le café avec Weid­mann et lui rap­por­tait l’é­cume de la semaine. Ce que Fitch avait dit au bridge — rien de com­pro­met­tant, des impres­sions, des humeurs. Ce que Vasi­les­cu mur­mu­rait au bar — la peur des Russes, la défiance envers le roi, le désir éper­du de mettre son argent à l’a­bri. Ce que les jour­na­listes amé­ri­cains — il y en avait deux ou trois, dont une femme à lunettes rondes qui pre­nait des notes avec une fré­né­sie de sté­no­graphe — racon­taient dans les couloirs.

Le jeu­di soir, au bridge, il glis­sait à Fitch le conte­nu de ses conver­sa­tions avec Weid­mann — lui aus­si édul­co­ré, allé­gé, fil­tré. Ce que l’Al­le­mand avait dit sur la situa­tion mili­taire — pas grand-chose, Weid­mann était pru­dent. Ce qu’il avait lais­sé entendre sur les inten­tions de Ber­lin — jamais rien de pré­cis, tou­jours des allu­sions, des phrases en sus­pens, des silences significatifs.

L’é­cume. Rien que l’écume.

Émile se répé­tait cela chaque soir, en mon­tant se cou­cher, comme une prière ou comme un men­songe — les deux ont la même struc­ture, la même répé­ti­tion, le même besoin d’être crus. L’é­cume ne fait de mal à per­sonne. L’é­cume n’est pas de l’in­for­ma­tion, c’est du bruit. Du bruit élé­gant, refor­mu­lé, mis en forme par un homme qui a le don des mots — mais du bruit.

Sauf que l’é­cume, dans un océan de men­songes, est par­fois la seule chose qui dit la vérité.

Et Émile, sans le savoir, disait la véri­té plus sou­vent qu’il ne le croyait.

*

L’ar­naque sur Vasi­les­cu pro­gres­sait, elle aussi.

Émile avait sor­ti la lettre de la Banque Hel­vé­tique — le papier à en-tête zuri­chois, la signa­ture sèche du « Direc­teur Hart­mann » — et l’a­vait pré­sen­tée au boyar lors d’un dîner dans la salle du res­tau­rant, entre la cior­ba de burtă et le sar­male, c’est-à-dire entre la soupe de tripes et les feuilles de chou far­cies, parce qu’à Buca­rest, les déci­sions les plus graves se pre­naient tou­jours entre deux plats.

Vasi­les­cu avait lu la lettre avec ses petits yeux noirs, en la tenant à bout de bras comme on tient un objet pré­cieux ou sus­pect — les deux se res­semblent, dans le geste.

— Hart­mann, dit-il. C’est un nom juif ?

— Suisse-alle­mand, dit Émile. Zuri­chois. Pro­tes­tant. Le genre d’homme qui porte des chaus­settes noires même en été et qui consi­dère le sou­rire comme un péché véniel.

Vasi­les­cu eut un demi-sou­rire. L’hu­mour le ras­su­ra — les escrocs savent que l’hu­mour est le meilleur lubri­fiant de la confiance, parce qu’on ne rit jamais avec quel­qu’un qu’on soupçonne.

— Et le pro­ces­sus ? Com­ment ça se passe ?

— Sim­ple­ment. Vous trans­fé­rez les fonds sur un compte tran­si­taire — un compte que je main­tiens pour ce type d’o­pé­ra­tions, à la Cre­di­tans­talt de Vienne. De là, les fonds sont redi­ri­gés vers Zurich dans les qua­rante-huit heures. Hart­mann vous envoie une confir­ma­tion, un numé­ro de compte, et vos avoirs sont en sécu­ri­té. Neutre, intou­chable, invisible.

— La Cre­di­tans­talt de Vienne, répé­ta Vasi­les­cu. C’est une banque autri­chienne. Autri­chienne, c’est-à-dire…

— Alle­mande, oui. Depuis l’An­schluss. Mais c’est pré­ci­sé­ment l’a­van­tage — un trans­fert vers une banque alle­mande ne lève aucun soup­çon. Les Alle­mands ne sur­veillent pas leur propre sys­tème ban­caire. Ils sur­veillent les trans­ferts vers la Suisse, vers la Tur­quie, vers les pays neutres. Mais un trans­fert interne ? Per­sonne ne regarde. Et de Vienne à Zurich, c’est une for­ma­li­té — les deux pays par­tagent une fron­tière, une langue et un goût pour la discrétion.

C’é­tait un beau men­songe. Propre, logique, ras­su­rant. Le genre de men­songe qui res­semble à la véri­té parce qu’il uti­lise les mêmes maté­riaux — des noms de banques réels, des méca­nismes finan­ciers plau­sibles, un voca­bu­laire de pro­fes­sion­nel. La seule dif­fé­rence entre le men­songe et la véri­té, c’é­tait le compte tran­si­taire — qui n’exis­tait pas, ou plu­tôt qui exis­tait mais sous un autre nom que celui de la Banque Hel­vé­tique, un nom qu’É­mile connais­sait et que Vasi­les­cu ne connaî­trait jamais.

Le boyar hocha la tête. Len­te­ment. Lour­de­ment. La tête d’un homme qui se jette à l’eau parce que le bateau coule.

— Com­bien de temps ?

— Une semaine. Peut-être deux. Le temps que Zurich confirme.

— Faites-le.

Émile hocha la tête à son tour. L’af­faire était conclue. Le pois­son était fer­ré, le filet se refer­mait, et dans une semaine ou deux, Émile Dor­val — pas le vicomte, pas Dor­vières, mais Dor­val, le fils du mer­cier — serait un homme riche, ou du moins un homme qui n’au­rait plus besoin de men­tir pour vivre pen­dant quelques années.

Il aurait dû être heu­reux. C’é­tait le moment qu’il pré­fé­rait — la fer­me­ture, le cla­que­ment de la ser­rure, la cer­ti­tude que l’ar­naque avait fonc­tion­né. Mais en regar­dant Vasi­les­cu — ses bajoues affais­sées, ses mains qui trem­blaient, ses yeux qui avaient la brillance humide de la gra­ti­tude — il sen­tit quelque chose qu’il n’a­vait jamais sen­ti aupa­ra­vant. Un pin­ce­ment. Un tiraille­ment. Comme un vête­ment trop ser­ré qu’on n’ar­rive pas à enlever.

La conscience. C’é­tait pro­ba­ble­ment ça. Ou alors la confi­ture de griottes, qui était assez lourde pour cau­ser des malaises.

Il opta pour la confiture.

CHA­PITRE 12

LE DIK­TAT

Le 30 août 1940, dans un palais de Vienne — le Bel­vé­dère, avec ses dorures et ses jar­dins sus­pen­dus et son iro­nie archi­tec­tu­rale —, l’Al­le­magne et l’I­ta­lie impo­sèrent à la Rou­ma­nie la ces­sion du nord de la Tran­syl­va­nie à la Hon­grie. Qua­rante-trois mille kilo­mètres car­rés. Deux mil­lions et demi d’ha­bi­tants. Une pro­vince que les Rou­mains consi­dé­raient comme le ber­ceau de leur nation, le cœur de leur iden­ti­té, la terre sacrée entre toutes.

Le Dik­tat de Vienne.

Émile n’a­vait jamais vu un pays se bri­ser. Il avait vu des hommes se bri­ser — des joueurs à Monte-Car­lo, des maris trom­pés à Biar­ritz, des ban­quiers rui­nés à Vienne. Mais un pays entier, un pays de dix-huit mil­lions d’âmes, un pays qui se fis­sure sous vos yeux comme une assiette tom­bée sur un car­re­lage — non. Ça, il ne l’a­vait jamais vu.

La nou­velle arri­va à l’A­thé­née Palace dans l’a­près-midi, par la radio d’a­bord, puis par les jour­naux, puis par ce mur­mure qui tra­ver­sait l’hô­tel d’un étage à l’autre, d’une chambre à l’autre, d’une bouche à l’autre, comme un cou­rant d’air empoi­son­né. La Tran­syl­va­nie. La Tran­syl­va­nie. La Tran­syl­va­nie est perdue.

Le hall, ce soir-là, res­sem­blait à un hôpi­tal de cam­pagne après une bataille. Des gens pleu­raient — des femmes, des hommes aus­si, cette fois. Des offi­ciers rou­mains avaient les yeux rouges, les mâchoires ser­rées, les poings fer­més. L’un d’eux, un colo­nel mous­ta­chu en uni­forme de parade, se tenait devant la fenêtre qui don­nait sur la place, immo­bile, regar­dant la sil­houette de l’A­thé­née rou­main comme si la salle de concerts pou­vait encore lui offrir quelque chose — une sonate, un requiem, un pays.

Le Prince Dobro­vols­ki, pour la pre­mière fois depuis qu’É­mile le connais­sait, ne par­lait pas. Il était assis dans son fau­teuil habi­tuel, le smo­king impec­cable, les mains croi­sées, le visage fer­mé. Pas de cham­pagne. Pas d’a­nec­dotes. Pas de pro­verbes russes. Juste le silence d’un homme qui avait déjà vu un empire s’ef­fon­drer et qui n’a­vait pas besoin de com­men­taire pour recon­naître le spectacle.

Vasi­les­cu était invi­sible. Émile l’ap­prit plus tard : le boyar s’é­tait enfer­mé dans sa chambre et avait deman­dé qu’on ne le dérange sous aucun pré­texte, sauf pour appor­ter du țuică, ce qui, en rou­main, était la forme gram­ma­ti­cale du désespoir.

Les Alle­mands, eux, étaient dis­crets. Pas triom­phants — ils étaient trop pro­fes­sion­nels pour triom­pher devant les vain­cus — mais pré­sents, solides, avec cette den­si­té par­ti­cu­lière des gens qui savent qu’ils sont en train de gagner et qui n’ont pas besoin de le dire. Weid­mann, qu’É­mile aper­çut dans un coin du bar, lisait un jour­nal avec l’air concen­tré d’un homme qui étu­die les résul­tats d’une opé­ra­tion qu’il connais­sait déjà.

Le Major Fitch vint au bridge. À dix-huit heures pré­cises. Avec ses cartes. Il ne dit rien pen­dant trois par­ties. Puis, en ramas­sant le der­nier pli — qu’il avait gagné, comme d’ha­bi­tude —, il murmura :

— C’est le com­men­ce­ment de la fin, Dor­vières. Le Dik­tat, c’est le pre­mier clou du cer­cueil. Le sui­vant sera l’ab­di­ca­tion. Et le troi­sième sera le cou­vercle. Je vous conseille de réflé­chir à la direc­tion dans laquelle vous comp­tez cou­rir quand le cer­cueil se fermera.

— Et vous ?

— Moi ? Les Anglais ne courent pas, Dor­vières. Les Anglais marchent. Digne­ment. Vers la sor­tie la plus proche. C’est une tradition.

*

Dans les jours qui sui­virent, Buca­rest entra dans une zone de tur­bu­lences que même les plus vieux habi­tants de l’A­thé­née Palace — Gri­gore, le Prince, les murs eux-mêmes — n’a­vaient jamais connue.

Des mani­fes­ta­tions écla­tèrent. Des foules ras­sem­blées sur la place de l’U­ni­ver­si­té — à quelques cen­taines de mètres de l’hô­tel — hur­laient des slo­gans contre le roi, contre les Hon­grois, contre les Alle­mands, contre tout le monde. La Garde de Fer, qui sen­tait le vent tour­ner, sor­tit de l’ombre — des colonnes de jeunes hommes en che­mise verte, chan­tant l’hymne légion­naire, le visage bala­fré pour cer­tains, les yeux brillants de cette fièvre qui rend les imbé­ciles dan­ge­reux et les dan­ge­reux invincibles.

Émile les vit pas­ser sous les fenêtres de l’hô­tel. Ils mar­chaient au pas, les bottes frap­pant l’as­phalte en cadence, et quelque chose dans ce bruit — ce mar­tè­le­ment régu­lier, cette per­cus­sion humaine — lui gla­ça le sang d’une façon qu’il n’a­vait pas anti­ci­pée. Ce n’é­tait plus du théâtre. Ce n’é­tait plus cette comé­die à demi-bur­lesque de l’es­pion­nage de palace, des faux vicomtes et des vrais princes rui­nés. C’é­taient des bottes dans la rue, et les bottes dans la rue, par­tout et tou­jours, signi­fient la même chose.

Il cher­cha Iri­na. Il la trou­va au bar, seule, un verre de vin blanc devant elle, les mains posées à plat sur la table — les mêmes mains que d’ha­bi­tude, longues, fines, mais cette fois-là elles ne bou­geaient pas, elles étaient rigides, pétri­fiées, comme si Iri­na avait besoin de les main­te­nir immo­biles pour empê­cher le reste de son corps de trembler.

— Andrei ? deman­da Émile.

— Il était dans le cor­tège, dit-elle. Je l’ai vu pas­ser de la fenêtre du deuxième étage. Je l’ai vu. Mon petit frère. En che­mise verte, les bottes noires, la bouche ouverte pour chan­ter. Il ne m’a pas vue. Ou il a fait sem­blant de ne pas me voir. C’est pire. C’est tel­le­ment pire.

Elle prit son verre. Le repo­sa sans boire.

— Il faut que je le sorte de là. Avant sep­tembre. Avant que tout bas­cule. Parce que quand tout bas­cu­le­ra — et ça va bas­cu­ler, Émile, croyez-moi, dans quelques jours, tout va bas­cu­ler — les gens comme Andrei se retrou­ve­ront du mau­vais côté. Et le mau­vais côté, ici, ce n’est pas une ques­tion de poli­tique. C’est une ques­tion de vie ou de mort.

C’é­tait la pre­mière fois qu’elle l’ap­pe­lait par son pré­nom. Pas « Vicomte ». Pas « Dor­vières ». Émile. Et la façon dont elle pro­non­ça ce pré­nom — vite, sèche­ment, comme quel­qu’un qui n’a pas le temps pour les for­ma­li­tés — signi­fiait qu’elle avait ces­sé de le trai­ter comme un per­son­nage et qu’elle s’a­dres­sait à l’homme. Quel qu’il soit.

— J’ai besoin de votre aide, dit-elle.

— Mon aide.

— Des papiers. De faux papiers. Un pas­se­port, un sauf-conduit, quelque chose qui per­mette à Andrei de sor­tir du pays sans que la Garde de Fer le sache. Je sais que vous pou­vez faire ça. Ne me deman­dez pas com­ment je le sais — disons que le Prince parle trop quand il boit, ce qui est tout le temps, et que Gri­gore parle peu mais dit beau­coup, ce qui est pire. Je sais ce que vous êtes, Émile. Pas un vicomte. Autre chose. Quelque chose qui sait fabri­quer des iden­ti­tés, des his­toires, des vies qui n’existent pas. J’ai besoin de ça. Pas pour moi. Pour Andrei.

Émile la regar­da. Ses yeux gris-vert avaient per­du leur iro­nie, leur dis­tance, leur froi­deur amu­sée. Ils étaient nus. C’é­taient les yeux d’une sœur qui avait peur pour son frère, et rien d’autre — pas de cal­cul, pas de jeu, pas de masque.

Il aurait pu dire non. Un escroc rai­son­nable aurait dit non. Un escroc rai­son­nable aurait fini son arnaque, pris l’argent de Vasi­les­cu, et quit­té Buca­rest par le pre­mier train. Un escroc rai­son­nable ne fabrique pas de faux papiers pour le frère d’une femme qu’il connaît depuis un mois, parce que les faux papiers, dans un pays qui est en train de deve­nir fas­ciste, ne sont pas une petite com­bine de gent­le­man — c’est un crime qui se paie cher, en pri­son ou en balles.

Émile n’é­tait pas rai­son­nable. Il ne l’a­vait pro­ba­ble­ment jamais été — un homme rai­son­nable ne devient pas escroc, il devient comp­table. Mais ce soir-là, dans ce bar, face à ces yeux, il fut quelque chose de pire que dérai­son­nable : il fut sincère.

— Je vais voir ce que je peux faire, dit-il.

Ce n’é­tait pas une pro­messe. Ce n’é­tait même pas un enga­ge­ment. C’é­tait le bruit que fait un homme quand la cara­pace se fis­sure et que quelque chose, en des­sous — quelque chose de mou, de vul­né­rable, d’hu­main — se montre pour la pre­mière fois depuis très longtemps.

Iri­na hocha la tête. Elle ne le remer­cia pas. Le remer­cier aurait été une poli­tesse, et les poli­tesses, entre eux, avaient ces­sé d’a­voir cours. Ce qui res­tait était plus brut, plus dif­fi­cile, plus vrai — un pacte silen­cieux, scel­lé par un verre de vin blanc qu’elle n’a­vait pas bu et un men­songe qu’il n’a­vait pas dit.

CHA­PITRE 13

LA MÉCA­NIQUE DU VRAI

Fabri­quer un faux pas­se­port rou­main en 1940 n’é­tait pas, en soi, une opé­ra­tion complexe.

Les pas­se­ports rou­mains de l’é­poque étaient des docu­ments de belle fac­ture — papier ver­gé, cou­ver­ture en car­ton bleu marine frap­pé des armoi­ries royales, pages inté­rieures en papier de sécu­ri­té avec fili­granes — mais leur sys­tème de vali­da­tion repo­sait sur des tam­pons, des signa­tures manus­crites et des pho­to­gra­phies col­lées, ce qui en fai­sait des objets vul­né­rables pour qui­conque avait les outils et le savoir-faire.

Émile avait les outils. Pas sur lui — ils étaient res­tés à Buda­pest, chez le faus­saire napo­li­tain qui les gar­dait dans un appar­te­ment du sep­tième arron­dis­se­ment, der­rière la gare Kele­ti. Mais Buca­rest, il le décou­vrit vite, était une ville où l’on pou­vait trou­ver n’im­porte quoi si l’on savait à qui deman­der. Et Gri­gore savait.

— Un gra­veur, dit le concierge de nuit, quand Émile lui posa la ques­tion — sans détour, parce que les détours, avec Gri­gore, étaient inutiles. Il y a un gra­veur dans le quar­tier armé­nien. Lips­ca­ni, der­rière l’é­glise Sta­vro­po­leos. Il s’ap­pelle Hagop. Il grave des plaques de cuivre, des cachets, des sceaux. Offi­ciel­le­ment. Offi­cieu­se­ment, il grave ce qu’on lui demande de gra­ver, et il ne pose pas de ques­tions, parce que les Armé­niens ont appris depuis long­temps que les ques­tions sont plus dan­ge­reuses que les réponses.

— Vous le connaissez ?

— Je connais tout le monde, Mon­sieur le Vicomte. C’est mon métier. Un concierge qui ne connaît pas un gra­veur est comme un prêtre qui ne connaît pas un pécheur — il ne sert à rien.

Le quar­tier Lips­ca­ni était une autre ville dans la ville — des ruelles étroites, pavées de cailloux ronds et usés, bor­dées de bou­tiques minus­cules dont les vitrines dis­pa­rais­saient sous des couches de pous­sière et d’his­toire. Des échoppes de chan­geurs, de tailleurs, de cor­don­niers, de bijou­tiers, de ven­deurs de tapis, de mar­chands de tout et de rien, ser­rées les unes contre les autres comme des dents dans une mâchoire. L’air sen­tait le cuir, l’en­cens, la fumée de ciga­rette et le café turc — ce café épais, siru­peux, qu’on ser­vait dans des tasses minus­cules avec un car­ré de lou­koum et un verre d’eau froide.

Hagop était un petit homme sec, la soixan­taine, avec des mains énormes — des mains de for­ge­ron sur un corps de jockey — et des lunettes rondes à double foyer qui lui don­naient l’air d’un hibou. Son ate­lier était un caphar­naüm de plaques de cuivre, de burins, de limes, d’encres et de papiers, le tout éclai­ré par une seule ampoule qui pen­dait du pla­fond comme un fruit lumi­neux dans une caverne. Il ne par­lait pas fran­çais — il par­lait rou­main, armé­nien, turc et un peu d’al­le­mand — mais Émile avait appris assez de rou­main en un mois pour les besoins essen­tiels, et les besoins essen­tiels, à Lips­ca­ni, se résu­maient à trois mots : cât costă — combien.

La négo­cia­tion fut brève. Hagop regar­da les spé­ci­fi­ca­tions qu’É­mile avait des­si­nées — un tam­pon du minis­tère de l’In­té­rieur, un cachet de la pré­fec­ture de police, un sceau consu­laire — avec l’œil d’un arti­san qui éva­lue un tra­vail, pas d’un mora­liste qui juge un crime. Il nom­ma un prix. Émile le paya. Hagop dit qu’il lui fau­drait quatre jours.

Quatre jours.

Le pro­blème n’é­tait pas le pas­se­port. Le pro­blème était Andrei.

Iri­na avait arran­gé une ren­contre — pas à l’hô­tel, parce que l’hô­tel écou­tait, mais dans un jar­din public, le Ciș­mi­giu, au centre de Buca­rest. Le Ciș­mi­giu était un parc à l’an­glaise, avec un lac arti­fi­ciel, des allées ombra­gées, des bancs sous les mar­ron­niers et cette atmo­sphère de ver­dure domes­ti­quée qui est la réponse euro­péenne au chaos de la nature. C’é­tait aus­si, en cet été 1940, un endroit où les amou­reux se pro­me­naient, les enfants jouaient, les vieillards nour­ris­saient les pigeons — un îlot de nor­ma­li­té dans une ville qui per­dait la sienne.

Andrei les atten­dait sur un banc, près du lac. Il avait reti­ré sa che­mise verte — il por­tait une che­mise blanche, ouverte au col, et un pan­ta­lon de toile — mais quelque chose dans sa pos­ture, dans la rai­deur de son dos, dans la façon dont ses mains repo­saient sur ses genoux, paumes tour­nées vers le bas, disait qu’il por­tait encore l’u­ni­forme en des­sous. On ne quitte pas la Garde de Fer en chan­geant de chemise.

— Andrei, dit Iri­na. Voi­ci Émile. L’homme dont je t’ai parlé.

Andrei leva les yeux. Émile vit le visage d’I­ri­na en plus jeune, en plus flou, en plus inache­vé — les mêmes traits, mais sans la pré­ci­sion, sans la dure­té, sans cette qua­li­té miné­rale qui fai­sait d’I­ri­na une per­sonne qu’on ne pou­vait pas igno­rer. Andrei était beau, mais d’une beau­té molle, inquiète, une beau­té de cire qui n’a­vait pas encore pris sa forme définitive.

— Vous êtes le Fran­çais, dit Andrei.

— Oui.

— Iri­na dit que vous pou­vez m’ai­der à partir.

— C’est possible.

— Par­tir pour où ?

— La Tur­quie. Istan­bul. De là, vous pou­vez aller n’im­porte où — la Pales­tine, l’É­gypte, l’A­frique du Sud. L’im­por­tant, c’est de quit­ter le pays avant que les fron­tières se ferment.

Andrei regar­da le lac. Des canards glis­saient sur l’eau verte, lais­sant der­rière eux des sillages en V qui s’é­lar­gis­saient puis dis­pa­rais­saient, comme si le lac effa­çait toutes les traces. Un enfant lan­çait des mor­ceaux de pain depuis la berge. L’en­fant riait.

— Et si je ne veux pas partir ?

Iri­na fer­ma les yeux. Une seconde. Pas plus. Le temps d’ab­sor­ber le coup.

— Andrei…

— Non, écoute-moi. Écoute-moi pour une fois. Tu m’as traî­né ici, tu m’as pré­sen­té cet homme, tu as orga­ni­sé tout ça der­rière mon dos — comme tou­jours, comme Papa, comme la famille, tou­jours déci­der pour moi, tou­jours savoir mieux que moi ce qui est bon pour moi. Mais tu ne sais pas. Tu ne sais pas ce que c’est, la Légion. Tu ne sais pas ce qu’on res­sent quand on fait par­tie de quelque chose de plus grand que soi. Papa était libé­ral — et qu’est-ce que ça lui a rap­por­té ? La dis­grâce, l’exil, le mépris. Les libé­raux ont per­du. Ils ont per­du parce qu’ils n’a­vaient rien à offrir — pas de foi, pas de force, pas de cer­ti­tude. La Légion offre tout ça.

— La Légion offre la vio­lence, dit Iri­na, et sa voix était si basse, si contrô­lée, qu’elle sem­blait venir de très loin. La Légion bat des gens dans la rue. La Légion tue des Juifs. La Légion a assas­si­né un Pre­mier ministre. C’est ça, ta certitude ?

— Tu ne com­prends pas.

— Non. Je ne com­prends pas. Et je ne veux pas com­prendre. Je veux que tu vives.

Le silence qui sui­vit eut la den­si­té d’un mur. Andrei regar­dait le lac. Iri­na regar­dait Andrei. Émile regar­dait les deux — et se sen­tait, pour la pre­mière fois depuis des années, com­plè­te­ment super­flu. Pas inutile — il avait un rôle, les papiers, la logis­tique — mais super­flu au sens où ce qui se jouait entre le frère et la sœur était d’une pro­fon­deur à laquelle il n’a­vait pas accès, parce qu’il n’a­vait jamais aimé per­sonne de cette façon-là, avec cette fureur impuis­sante, cette ten­dresse qui res­semble à de la rage.

Andrei se leva.

— Je réflé­chi­rai, dit-il.

Il s’é­loi­gna le long du lac, les mains dans les poches, la démarche un peu voû­tée — pas la démarche mili­taire de la che­mise verte, mais celle d’un gar­çon de vingt-quatre ans qui ne sait pas quoi faire de sa vie et qui a choi­si la pire des réponses à cette question.

Iri­na ne le regar­da pas par­tir. Elle fixait un point sur l’eau — peut-être un canard, peut-être rien.

— Il ne par­ti­ra pas, dit-elle.

— Peut-être.

— Il ne par­ti­ra pas. Je le connais. Quand il dit « je réflé­chi­rai », ça veut dire « j’ai déjà déci­dé, mais je n’ai pas le cou­rage de te le dire ». Il a tou­jours été comme ça. Même enfant. Quand il ne vou­lait pas man­ger sa soupe, il ne disait pas non. Il disait « peut-être plus tard ». Et plus tard ne venait jamais.

Elle se leva. Ses mains trem­blaient — les mains d’I­ri­na, qui ne trem­blaient jamais.

— Faites quand même les papiers, dit-elle. On ne sait jamais. Peut-être que la peur sera plus forte que la fier­té. Peut-être qu’il y aura un moment — un moment où les bottes dans la rue seront trop bruyantes, où le sang sera trop rouge, où la cer­ti­tude devien­dra trop lourde à por­ter. Et à ce moment-là, il fau­dra que les papiers soient prêts.

Elle s’é­loi­gna à son tour, dans l’al­lée ombra­gée, sous les mar­ron­niers. Les feuilles fai­saient des ombres mou­vantes sur le gra­vier, et pen­dant un ins­tant, Iri­na elle-même sem­bla faite d’ombre — une sil­houette mobile, décou­pée dans la lumière du Ciș­mi­giu, qui mar­chait vers quelque chose qu’É­mile ne pou­vait pas voir.

Il res­ta seul sur le banc. L’en­fant lan­çait tou­jours du pain aux canards. Le pain tom­bait dans l’eau avec de petits ploufs qui res­sem­blaient à des points d’ex­cla­ma­tion muets. Le lac effa­çait les traces. Buca­rest trans­pi­rait. Et quelque part, dans un ate­lier du quar­tier armé­nien, un gra­veur nom­mé Hagop taillait des tam­pons dans du cuivre avec la patience des arti­sans qui savent que leur tra­vail, qu’il serve la loi ou qu’il la viole, est de toute façon le même — c’est du tra­vail bien fait.

Émile pen­sa à Vasi­les­cu, dont l’argent atten­dait d’être volé. Il pen­sa à Weid­mann, dont les infor­ma­tions atten­daient d’être livrées. Il pen­sa à Fitch, dont le bridge atten­dait d’être joué. Et il pen­sa à Iri­na, qui ne lui avait rien deman­dé qu’il n’eût déjà déci­dé de donner.

Quatre jours. Dans quatre jours, les papiers seraient prêts.

Dans quatre jours, aus­si, la Rou­ma­nie aurait per­du un roi.

Mais ça, per­sonne ne le savait encore. Sauf l’A­thé­née Palace, peut-être. L’A­thé­née Palace savait tou­jours avant tout le monde.

CHA­PITRE 14

L’AB­DI­CA­TION

Le roi Carol II abdi­qua le 6 sep­tembre 1940, un vendredi.

Émile se sou­vien­drait tou­jours du jour de la semaine, parce que le ven­dre­di était le jour où Gri­gore chan­geait les fleurs du comp­toir de la concier­ge­rie — des œillets rouges, tou­jours des œillets rouges, par super­sti­tion ou par habi­tude — et que ce ven­dre­di-là, les œillets étaient encore dans leur seau d’eau, pas arran­gés, pas cou­pés, comme si le concierge avait été inter­rom­pu en plein geste par l’ef­fon­dre­ment d’un règne.

La nou­velle arri­va par la radio. Pas par les jour­naux, pas par le télé­phone, pas par le bouche-à-oreille habi­tuel — par la radio, ce qui signi­fiait que c’é­tait offi­ciel, irré­ver­sible, et que le temps des rumeurs était ter­mi­né. Le géné­ral Ion Anto­nes­cu, nom­mé Pre­mier ministre deux jours plus tôt, avait exi­gé l’ab­di­ca­tion. Le roi avait cédé. Son fils Michel, dix-huit ans, rede­ve­nait roi — pour la deuxième fois de sa vie, comme si le des­tin, en Rou­ma­nie, bégayait.

L’A­thé­née Palace, ce matin-là, fut le pre­mier endroit de Buca­rest à savoir et le der­nier à com­prendre. Les gens savaient — la radio l’a­vait dit, les cou­loirs bruis­saient, les visages étaient graves — mais per­sonne ne com­pre­nait ce que cela signi­fiait, parce que l’ab­di­ca­tion d’un roi, dans un pays qui avait fait du roi le centre de toute chose, était un évé­ne­ment si énorme, si fon­da­men­tal, qu’il dépas­sait la capa­ci­té de com­pré­hen­sion des cer­veaux indi­vi­duels. On savait, mais on ne réa­li­sait pas. On par­lait, mais on ne disait rien. On buvait, mais on n’a­vait pas soif.

Émile des­cen­dit au hall à huit heures. Le spec­tacle était hallucinant.

Le hall était plein — pas plein comme d’ha­bi­tude, mais plein d’une façon nou­velle, chao­tique, comme si toutes les couches de l’hô­tel s’é­taient mélan­gées en une seule masse indif­fé­ren­ciée. Des diplo­mates en pyja­ma par­laient avec des offi­ciers en uni­forme. Des femmes en robe de chambre fumaient dans les fau­teuils. Le Prince Dobro­vols­ki, en smo­king — tou­jours en smo­king, même à huit heures du matin, comme si le smo­king était sa peau et qu’il ne pou­vait pas l’en­le­ver — se tenait debout au milieu du hall, un verre de cham­pagne à la main, et disait à qui vou­lait l’entendre :

— Le deuxième roi que je vois tom­ber. Le pre­mier était Nico­las. Celui-ci est Carol. Les rois tombent tou­jours de la même façon — d’a­bord len­te­ment, puis très vite. Comme les feuilles. Comme les empires. Comme les gens qui boivent trop. Je le sais — j’ai été un empire, j’ai été un homme qui boit trop, et je serai peut-être un jour une feuille. En atten­dant, je bois à la san­té du roi Michel, qui a dix-huit ans et qui ne sait pas encore ce qui l’at­tend. Pauvre gar­çon. Pauvre, pauvre garçon.

Émile cher­cha Vasi­les­cu. Le boyar était au bar — à huit heures du matin, au bar, pour la deuxième fois en trois mois, ce qui confir­mait que les repères s’ef­fon­draient. Il buvait du țuică, les yeux fixes, les bajoues pen­dantes. En voyant Émile, il se leva — un mou­ve­ment lourd, méca­nique, comme un ours qui se dresse sur ses pattes arrière.

— Dor­vières. Les papiers de la banque. Où en sont-ils ?

— Presque prêts. Zurich a confir­mé. Quelques jours encore.

— Quelques jours. Quelques jours. Il n’y a plus de jours, Dor­vières. Il n’y a plus que des heures. Carol est par­ti. Anto­nes­cu est là. La Garde de Fer est dans la rue. Vous savez ce que ça veut dire ? Ça veut dire que dans une semaine, peut-être deux, les che­mises vertes seront au pou­voir, et les che­mises vertes, Dor­vières, n’aiment pas les boyards. Ils n’aiment pas les riches. Ils n’aiment pas les Juifs. Ils n’aiment per­sonne, sauf eux-mêmes et leur Capi­taine mort. Il faut que l’argent parte. Maintenant.

— Demain, dit Émile. Demain, je vous appor­te­rai les for­mu­laires de trans­fert. Tout sera en ordre.

Vasi­les­cu le sai­sit par le bras. Sa poigne était celle d’un homme qui se noie — forte, aveugle, indif­fé­rente à la dou­leur qu’elle cause.

— Demain, Dor­vières. Demain. Je compte sur vous.

Émile mon­ta dans sa chambre. Il ouvrit la valise — celle du papier à en-tête — et pré­pa­ra les for­mu­laires. Des for­mu­laires magni­fiques, impri­més sur du papier de soie ivoire, avec l’en-tête de la Banque Hel­vé­tique, des cases pour les mon­tants, les numé­ros de compte, les signa­tures. Des for­mu­laires qui ne valaient rien — du papier, de l’encre, du vide habillé en finance — mais qui, dans les mains d’un homme ter­ri­fié, auraient la soli­di­té du marbre.

Il les pré­pa­ra avec soin. Puis il s’as­sit au bureau et regar­da par la fenêtre.

La place était dif­fé­rente. Des sol­dats — des vrais, en uni­forme, avec des fusils — avaient pris posi­tion aux car­re­fours. Un camion mili­taire tra­ver­sa len­te­ment la place, char­gé de jeunes hommes en che­mise verte qui chan­taient. Les gla­dio­las rouges — ou les dah­lias, ou quoi que fût la fleur du moment — trem­blaient dans le vent chaud. Le dôme de l’A­thé­née rou­main brillait dans le soleil de sep­tembre comme un casque aban­don­né sur un champ de bataille.

Carol était par­ti. Le monde d’hier était par­ti avec lui — le monde des boyards, des soi­rées à l’A­thé­née, des conver­sa­tions en fran­çais, des pro­me­nades sur la Calea Vic­to­riei. Le monde de demain n’é­tait pas encore là, mais on le sen­tait venir, dans le bruit des bottes, dans le chant des légion­naires, dans le silence des gens qui bais­saient les yeux.

Et Émile, le faux vicomte, le vrai escroc, était assis entre les deux mondes, les for­mu­laires de la fausse banque devant lui, les faux papiers d’An­drei chez Hagop l’Ar­mé­nien, et cette sen­sa­tion de plus en plus insis­tante que le sol sous ses pieds n’é­tait pas du sol — que c’é­tait de la glace, fine, trans­pa­rente, et qu’en des­sous, l’eau était noire et profonde.

*

La fuite du roi fut, en elle-même, un roman picaresque.

On l’ap­prit dans les jours sui­vants, par frag­ments, par rumeurs, par éclats — comme on apprend les his­toires les plus incroyables, c’est-à-dire par les détails les plus absurdes. Carol avait quit­té le palais dans la nuit. Un convoi de voi­tures, puis un train spé­cial. Avec lui : Mag­da Lupes­cu, quelques fidèles, et trente camions char­gés de ses biens per­son­nels — de l’or, des bijoux, des tableaux, des four­rures, des meubles, un assor­ti­ment de richesses si extra­va­gant qu’il aurait fal­lu un inven­taire de trois jours pour en faire le tour. Trente camions. Un roi en fuite avec trente camions de butin — c’é­tait du Molière joué par l’His­toire, du vau­de­ville avec des balles réelles.

Parce qu’il y avait eu des balles. À Timișoa­ra, la Garde de Fer avait ten­té d’ar­rê­ter le train royal en tirant sur les wagons. Des balles avaient tra­ver­sé les parois. Mag­da Lupes­cu, dit-on, s’é­tait jetée sous un siège. Le roi, dit-on, avait hur­lé. Les trente camions de tré­sors, eux, n’a­vaient rien sen­ti — les objets n’ont pas peur.

Le Prince Dobro­vols­ki racon­ta l’his­toire au bar, le soir même, avec un mélange de jubi­la­tion et de tris­tesse qui était sa marque de fabrique.

— Trente camions, dit-il en levant son verre. Nico­las, quand il est par­ti — enfin, quand on l’a emme­né — n’a­vait rien. Pas un kopeck. Pas une bague. Il est par­ti en pyja­ma, avec sa femme et ses enfants, dans un train qui sen­tait la sueur et le déses­poir. Et il est mort dans une cave. Carol, lui, part avec trente camions d’or et des balles dans la car­ros­se­rie. La dif­fé­rence entre un tsar et un roi, mes amis, c’est la taille des valises.

Il but. Le cham­pagne, ce soir-là, avait un goût de cendres et de fin d’é­poque. Tout le bar le sen­tait. Même les Alle­mands — même les Alle­mands, qui avaient pour­tant toutes les rai­sons d’être satis­faits — avaient quelque chose de conte­nu dans le regard, comme si l’am­pleur de ce qu’ils étaient en train de gagner com­men­çait à les inquié­ter eux-mêmes.

CHA­PITRE 15

LES CONSÉ­QUENCES

Le len­de­main de l’ab­di­ca­tion, Émile remit les for­mu­laires à Vasilescu.

La scène eut lieu dans la chambre du boyar — une suite au deuxième étage, plus grande que celle d’É­mile, avec des meubles lourds, des rideaux de velours cra­moi­sie et une odeur de tabac froid et de țuică qui flot­tait dans l’air comme un brouillard inté­rieur. Vasi­les­cu était assis à son bureau, les manches retrous­sées, les bagues reti­rées — un détail qui frap­pa Émile, parce qu’un boyar qui retire ses bagues est un boyar qui a ces­sé de jouer le boyar.

Il signa les for­mu­laires sans les lire. Émile le regar­da faire et sen­tit, pour la deuxième fois — après le dîner au res­tau­rant, après la poi­gnée de main au bar —, ce pin­ce­ment, cette contrac­tion quelque part entre l’es­to­mac et la conscience. Vasi­les­cu signait avec l’ap­pli­ca­tion d’un enfant qui fait ses devoirs — la langue entre les dents, le front plis­sé, la main appli­quée. C’é­tait la signa­ture d’un homme qui croyait sau­ver sa vie. Et Émile, qui savait que cette signa­ture ne sau­vait rien du tout — qu’elle envoyait de l’argent dans un trou noir, un compte qui n’exis­tait que le temps d’être vidé —, regar­da la main du boyar tra­cer les lettres de son nom et pen­sa : c’est la der­nière fois que je fais ça.

La pen­sée le sur­prit. Pas par son conte­nu — il avait dit « la der­nière fois » après chaque arnaque, c’é­tait un rituel, une super­sti­tion d’es­croc, comme les marins qui disent « der­nier voyage » avant chaque tra­ver­sée. Mais cette fois, la pen­sée avait un poids dif­fé­rent. Elle n’é­tait pas une for­mule. Elle était vraie.

— Voi­là, dit Vasi­les­cu en posant le sty­lo. C’est fait. Quand l’argent sera-t-il à Zurich ?

— Qua­rante-huit heures après le trans­fert. Je vous ferai par­ve­nir la confir­ma­tion de Hartmann.

— Hart­mann. Le pro­tes­tant aux chaus­settes noires.

— Lui-même.

Vasi­les­cu eut un sou­rire fati­gué — un sou­rire qui n’at­ten­dait rien, qui ne deman­dait rien, qui disait sim­ple­ment : j’ai fait ce que je pou­vais, et main­te­nant, le reste ne m’ap­par­tient plus.

— Mer­ci, Dor­vières. Vous êtes le seul homme à Buca­rest en qui j’ai confiance.

Émile sor­tit de la chambre avec les for­mu­laires signés dans sa poche inté­rieure et le goût de la tra­hi­son dans la bouche. Il tra­ver­sa le cou­loir — moquette épaisse, lumière tami­sée, silence d’a­qua­rium — et s’ar­rê­ta devant l’as­cen­seur. Il appuya sur le bou­ton. L’as­cen­seur mon­ta avec ses grin­ce­ments de vieil homme.

C’est dans l’as­cen­seur qu’il prit sa décision.

Il ne vole­rait pas l’argent de Vasilescu.

La déci­sion ne vint pas comme une illu­mi­na­tion, pas comme un éclair moral, pas comme une conver­sion spec­ta­cu­laire du mal vers le bien. Elle vint comme viennent les déci­sions les plus impor­tantes — dou­ce­ment, laté­ra­le­ment, presque par acci­dent, comme un cou­rant d’air qui passe sous une porte qu’on croyait fer­mée. Il ne vole­rait pas Vasi­les­cu parce que Vasi­les­cu avait reti­ré ses bagues. Parce que Vasi­les­cu avait signé sans lire. Parce que Vasi­les­cu avait dit « vous êtes le seul homme en qui j’ai confiance » avec la voix d’un homme qui n’a plus per­sonne. Ce n’é­tait pas de la morale — Émile n’a­vait pas de morale, ou du moins il n’en avait jamais eu l’u­sage. C’é­tait autre chose. Quelque chose de plus pri­mi­tif, de plus ani­mal. Un refus du corps, comme quand on ne peut plus ava­ler un ali­ment qu’on a trop mangé.

Il mon­ta dans sa chambre. Il prit les for­mu­laires. Il les posa sur le bureau. Il les regarda.

Puis il les déchira.

Soi­gneu­se­ment, métho­di­que­ment, en petits mor­ceaux régu­liers, comme un homme qui défait un puzzle qu’il a mis des semaines à assem­bler. Les mor­ceaux tom­bèrent dans la cor­beille à papier — la Banque Hel­vé­tique de Com­merce et d’In­ves­tis­se­ment en confet­tis, le Direc­teur Hart­mann en lam­beaux, toute l’ar­chi­tec­ture du men­songe réduite à ce qu’elle avait tou­jours été : du papier.

Il s’as­sit sur le lit. Il regar­da le pla­fond. Il pen­sa : et maintenant ?

Main­te­nant, il n’a­vait plus d’ar­naque. Plus de plan. Plus de rai­son d’être à Buca­rest, sinon les faux papiers d’An­drei, le double jeu avec Weid­mann et Fitch, et Iri­na. C’est-à-dire rien qui le concer­nât vrai­ment — rien qui le nour­ri­rait, rien qui paie­rait sa chambre d’hô­tel, rien qui jus­ti­fiât sa pré­sence dans un pays qui s’effondrait.

Et pour­tant, il resta.

*

Le soir même, Weid­mann vint le trou­ver au bar.

Pas à leur table habi­tuelle du petit-déjeu­ner — au bar, le soir, ce qui était une rup­ture de pro­to­cole. Les rup­tures de pro­to­cole, chez Weid­mann, étaient des signaux d’alarme.

— Dor­vières, dit-il en s’as­seyant. Un problème.

— Quel genre ?

— Le genre qui néces­site une expli­ca­tion. Vos petits rap­ports heb­do­ma­daires — nos conver­sa­tions du mar­di matin — sont très inté­res­sants. Infor­ma­tifs. Détaillés. Peut-être un peu trop détaillés, d’ailleurs, pour un homme qui pré­tend ne faire que gla­ner l’é­cume des conver­sa­tions. Mais pas­sons. Le pro­blème n’est pas là.

Il fit signe au bar­man. Un whis­ky apparut.

— Le pro­blème, c’est que cer­taines infor­ma­tions que vous m’a­vez trans­mises — des impres­sions, des humeurs, comme nous disions — se sont retrou­vées, sous une forme légè­re­ment modi­fiée, dans des rap­ports de la léga­tion bri­tan­nique. Pas les mêmes mots, bien sûr. Les Anglais ont leurs propres mots. Mais la sub­stance, la saveur, la direc­tion — les mêmes. Ce qui me conduit à une hypo­thèse désagréable.

Émile ne cil­la pas. L’art de ne pas cil­ler, encore. Mais cette fois, l’ef­fort était plus grand.

— Quelle hypothèse ?

Weid­mann sou­rit. Le sou­rire mince, pri­vé, le sou­rire qui ne s’a­dres­sait qu’à lui-même.

— L’hy­po­thèse que vous ne tra­vaillez pas seule­ment pour moi. Ce qui, en soi, n’est pas un crime — dans cet hôtel, tout le monde tra­vaille pour tout le monde. Mais c’est un manque de trans­pa­rence. Et le manque de trans­pa­rence, dans notre type d’ar­ran­ge­ment, est un pro­blème plus grave que la tra­hi­son. La tra­hi­son, on peut la punir. Le manque de trans­pa­rence, on ne peut que le consta­ter — et consta­ter, pour un homme comme moi, c’est déjà décider.

Le silence entre eux dura cinq secondes. Cinq secondes qui eurent la den­si­té d’une heure.

— Je ne vous menace pas, Dor­vières, reprit Weid­mann. Les menaces sont vul­gaires, et je ne suis pas un homme vul­gaire. Je vous informe. À par­tir de main­te­nant, nos conver­sa­tions du mar­di matin n’au­ront plus lieu. Notre arran­ge­ment est ter­mi­né. Ce qui ne signi­fie pas que nous sommes enne­mis — sim­ple­ment que nous ne sommes plus asso­ciés. La nuance est impor­tante. Un enne­mi, on le com­bat. Un ancien asso­cié, on le sur­veille. C’est moins violent, mais c’est plus durable.

Il finit son whis­ky. Se leva. Lis­sa une ride ima­gi­naire sur sa veste.

— Un conseil, Dor­vières. Quit­tez Buca­rest. Bien­tôt. Ce qui va se pas­ser ici dans les semaines qui viennent ne sera pas agréable pour les gens qui n’ont pas de camp. Et vous, si je ne m’a­buse, n’a­vez de camp nulle part. Ce qui est char­mant en temps de paix et sui­ci­daire en temps de guerre.

Il s’é­loi­gna. Émile res­ta seul avec un verre vide et le sen­ti­ment très pré­cis d’un filet qui se resserrait.

Weid­mann savait. Weid­mann avait com­pris le double jeu. Et si Weid­mann avait com­pris, com­bien de temps avant que d’autres ne com­prennent — la police rou­maine, la Secu­ri­tate royale, la Garde de Fer, tous ces yeux qui regar­daient, toutes ces oreilles qui écou­taient dans cet hôtel qui n’é­tait qu’une oreille géante ?

Il fal­lait par­tir. Weid­mann avait rai­son — il fal­lait par­tir. Mais pas seul.

Il mon­ta au troi­sième étage, frap­pa à la porte d’I­ri­na — chambre 312, il connais­sait le numé­ro par Gri­gore, qui connais­sait tous les numé­ros — et quand elle ouvrit, il dit :

— Il faut qu’on parte. Tous les trois. Vous, moi et Andrei. Les papiers sont prêts. Hagop a fini. Il faut par­tir maintenant.

Iri­na le regar­da. Ses yeux gris-vert étaient calmes — d’un calme ter­rible, le calme des gens qui ont déjà accep­té le pire et pour qui tout ce qui suit est une variation.

— Andrei ne par­ti­ra pas, dit-elle.

— Il faut le convaincre.

— On ne convainc pas Andrei. On ne l’a jamais convain­cu de rien. Quand il avait huit ans, il refu­sait de man­ger sa soupe. Quand il avait quinze ans, il refu­sait d’é­tu­dier. Quand il a vingt-quatre ans, il refuse de quit­ter un mou­ve­ment qui va le tuer. C’est le même refus. C’est le même garçon.

— Alors on part sans lui.

Iri­na fer­ma les yeux. Le même geste qu’au Ciș­mi­giu — une seconde, pas plus. Le temps d’absorber.

— Non, dit-elle. On ne part pas sans lui. On essaie encore une fois. Une der­nière fois. Et si ça ne marche pas — si ça ne marche pas, Émile, alors je reste.

— Vous ne pou­vez pas rester.

— Si. Je peux. Parce qu’il est mon frère. Et parce que les gens qui partent sans ceux qu’ils aiment ne partent pas vrai­ment — ils fuient. Et les gens qui fuient passent le reste de leur vie à cou­rir. Je ne veux pas cou­rir. Je ne suis pas faite pour ça.

Elle le regar­da. Et dans ce regard, Émile vit quelque chose qu’il n’a­vait jamais vu dans les yeux de per­sonne — pas de la rési­gna­tion, pas du cou­rage, pas de la folie, mais les trois à la fois, fon­dus en une seule sub­stance, dure et trans­pa­rente, comme un dia­mant taillé dans la peur.

— Demain, dit-elle. Demain soir. Ame­nez les papiers. J’ar­ran­ge­rai la rencontre.

Émile hocha la tête. Il redes­cen­dit dans sa chambre. Il ne dor­mit pas. Dehors, un camion mili­taire tra­ver­sa la place, len­te­ment, ses phares balayant la façade de l’hô­tel comme les yeux d’un ani­mal qui cherche sa proie. Les gla­dio­las — ou les dah­lias, ou les chry­san­thèmes, les fleurs chan­geaient mais la cou­leur res­tait rouge, tou­jours rouge — trem­blaient dans le souffle du véhicule.

L’A­thé­née Palace, cette nuit-là, ne dor­mait pas non plus. L’hô­tel res­pi­rait, cra­quait, grin­çait. Des portes s’ou­vraient et se fer­maient dans les étages. Des pas réson­naient dans les cou­loirs. Des voix mur­mu­raient der­rière les cloi­sons minces.

L’hô­tel écou­tait. L’hô­tel savait. L’hô­tel attendait.

CHA­PITRE 16

LA DER­NIÈRE NUIT

Le ren­dez-vous eut lieu dans la chambre d’I­ri­na, pas au Ciș­mi­giu. Plus le temps pour les parcs, les bancs, les canards. Le temps des jar­dins publics était fini. On en était au temps des chambres fer­mées, des rideaux tirés, des voix basses.

Andrei vint à neuf heures du soir. Sans che­mise verte — en civil, un cos­tume frois­sé, une cra­vate dénouée. Il avait l’air d’un homme qui n’a pas dor­mi depuis plu­sieurs jours, ce qui était pro­ba­ble­ment le cas. Ses yeux — les yeux d’I­ri­na en plus jeune, en plus flou — avaient des cernes vio­lets, et quelque chose dans son regard avait chan­gé depuis le Ciș­mi­giu. La fièvre était tou­jours là, mais en des­sous, quelque chose d’autre — de la fatigue, peut-être, ou du doute, ou cette forme par­ti­cu­lière de luci­di­té qui vient quand le corps est trop épui­sé pour main­te­nir les illusions.

— Dis-moi, fit Irina.

Andrei s’as­sit sur le lit. Il regar­da ses mains. Des mains de gar­çon, fines, pas encore formées.

— Il y a eu des choses, dit-il. Des choses que je ne peux pas racon­ter. Enfin, que je ne veux pas racon­ter. Des choses dans la rue. Des gens. Des gens qu’on…

Il s’ar­rê­ta. Ava­la. Reprit.

— Il y avait un vieux. Un vieux Juif. Un hor­lo­ger. Rue Văcă­reș­ti. Ils l’ont sor­ti de sa bou­tique. Ils l’ont traî­né dans la rue. Je n’ai pas — je n’ai pas par­ti­ci­pé. Je regar­dais. Je regar­dais seule­ment. Mais regar­der, c’est…

Il ne finit pas la phrase. Il n’a­vait pas besoin de la finir. Le silence qui sui­vit conte­nait tout — la honte, l’hor­reur, la com­pré­hen­sion tar­dive que regar­der, dans cer­taines cir­cons­tances, c’est participer.

Iri­na ne dit rien. Elle ne le prit pas dans ses bras. Elle ne le conso­la pas. Elle le lais­sa assis sur le lit, avec ses mains de gar­çon et ses yeux cer­nés, et elle atten­dit — parce qu’I­ri­na savait que les gens qui arrivent à la véri­té n’ont pas besoin d’être pous­sés. Ils ont besoin qu’on les attende de l’autre côté.

— Je veux par­tir, dit Andrei.

Trois mots. Trois mots qui valaient trois mois de conver­sa­tions, de sup­pli­ca­tions, de ren­dez-vous au Ciș­mi­giu, de nuits blanches. Trois mots que la soupe avait refu­sé de dire quand il avait huit ans.

Émile sor­tit les papiers de sa poche inté­rieure. Le pas­se­port — magni­fique, un chef-d’œuvre de Hagop, les tam­pons impec­cables, la pho­to­gra­phie col­lée avec une pré­ci­sion d’or­fèvre, le tout au nom d’A­lexan­dru Mari­nes­cu, étu­diant en agro­no­mie, né à Brăi­la, se ren­dant à Istan­bul pour des études — une iden­ti­té si banale, si trans­pa­rente, qu’elle en deve­nait invi­sible. Un sauf-conduit du minis­tère de l’In­té­rieur — faux, bien sûr, mais faux avec la même convic­tion que les vrais, ce qui, dans un pays où les vrais docu­ments étaient sou­vent aus­si dou­teux que les faux, ne fai­sait guère de différence.

Andrei prit le pas­se­port. L’ou­vrit. Regar­da la pho­to­gra­phie — sa propre pho­to, qu’I­ri­na avait four­nie, prise deux ans plus tôt, avant la che­mise verte, avant les bottes, avant le vieil hor­lo­ger de la rue Văcă­reș­ti. Un visage de gar­çon qui ne savait pas encore ce qu’il allait deve­nir. Un visage d’avant.

— Alexan­dru Mari­nes­cu, lut-il. Étu­diant en agro­no­mie. C’est moi, ça ?

— C’est toi pour les deux pro­chains jours, dit Iri­na. Après, tu seras qui tu voudras.

— Et toi ?

— Moi, je reste.

— Non.

— Si.

— Iri­na…

— Je reste parce qu’il faut que quel­qu’un reste. Papa est à la cam­pagne. Il est vieux. Il est seul. Si je pars, il n’a plus per­sonne. Et un vieil homme seul dans une Rou­ma­nie qui devient folle, c’est un vieil homme qui meurt. Je ne peux pas. Tu com­prends ? Je ne peux pas.

Le silence revint. Plus doux, cette fois. Le silence des choses déci­dées, des routes choi­sies, des adieux qui ne disent pas leur nom.

Émile regar­da Iri­na. Elle se tenait debout près de la fenêtre, les bras croi­sés, la sil­houette décou­pée contre les rideaux de bro­cart. Elle ne pleu­rait pas. Elle ne trem­blait pas. Elle était sim­ple­ment là — solide, ver­ti­cale, indes­truc­tible de cette façon que seules les per­sonnes qui ont renon­cé à elles-mêmes pour quel­qu’un d’autre peuvent être indestructibles.

— Le train pour Constanța part à six heures du matin, dit Émile. De Constanța, un bateau pour Istan­bul. J’ai les billets. Le pas­se­port est en ordre. Il faut être à la gare du Nord avant cinq heures et demie — assez tôt pour évi­ter les contrôles de la Garde de Fer, qui com­mencent à six heures.

— Vous venez avec moi ? deman­da Andrei.

Émile ouvrit la bouche pour dire oui. C’é­tait le plan — par­tir avec Andrei, quit­ter Buca­rest, prendre le train pour Constanța, le bateau pour Istan­bul, dis­pa­raître dans une autre ville, un autre palace, une autre iden­ti­té. C’é­tait le plan, et c’é­tait le plan le plus rai­son­nable, le plus sûr, le plus conforme à tout ce qu’il avait tou­jours fait — par­tir avant que les choses ne tournent mal, glis­ser entre les mailles du filet, survivre.

Mais en regar­dant Iri­na — debout, les bras croi­sés, le dos droit — il sut qu’il ne par­ti­rait pas. Pas ce soir. Pas avec Andrei. Pas maintenant.

— Je vous accom­pagne à la gare, dit-il. Après, je reviens.

— Pour­quoi ? deman­da Andrei.

Émile ne répon­dit pas. Iri­na, elle, ne posa pas la ques­tion. Elle savait pour­quoi. Et cette connais­sance par­ta­gée — silen­cieuse, totale, sans un mot échan­gé — fut peut-être la chose la plus vraie qui se pas­sa entre eux dans tout l’é­té 1940.

*

Ils par­tirent à quatre heures du matin. L’hô­tel dor­mait — ou fai­sait sem­blant. L’as­cen­seur était trop bruyant, ils prirent l’es­ca­lier. Émile por­tait la valise d’An­drei — une seule valise, légère, presque vide. Un gar­çon de vingt-quatre ans qui fuit sa vie avec une valise presque vide — il y avait quelque chose de déchi­rant dans cette légè­re­té, quelque chose qui disait que la jeu­nesse est le seul bagage qu’on n’a pas besoin de por­ter parce qu’on le porte en soi.

Dans le hall, Gri­gore était à son poste.

Il ne dit rien. Il ne posa aucune ques­tion. Il ouvrit la porte de ser­vice — pas la porte prin­ci­pale, pas la porte tam­bour, mais une petite porte laté­rale, dis­crète, que seul le per­son­nel uti­li­sait — et il les lais­sa pas­ser. En sor­tant, Émile croi­sa son regard. Le regard de Gri­gore avait la pro­fon­deur d’un puits — un puits dans lequel on pou­vait voir, si on regar­dait bien, vingt ans de nuits, de secrets, de départs silencieux.

— Les cerises sont tou­jours bonnes, murmura-t-il.

Émile sou­rit.

— Vrai ou inventé ?

Gri­gore ne répon­dit pas. Il fer­ma la porte der­rière eux.

*

La gare du Nord, à quatre heures et demie du matin, était un lieu de non-être. Pas encore le jour, plus tout à fait la nuit — un entre-deux gri­sâtre, coton­neux, dans lequel les formes flot­taient comme des pois­sons dans une eau trouble. Quelques voya­geurs atten­daient sur le quai, le visage tiré, les épaules ren­trées. Un ven­deur de simits dor­mait debout, son pla­teau en équi­libre sur la tête. Un chat errait entre les rails avec l’as­su­rance de ceux qui n’ont pas de billet et qui n’en ont pas besoin.

Le train pour Constanța était là. Un vieux convoi aux wagons de bois, le ver­nis écaillé, les vitres sales, les ban­quettes en moles­kine usée — un train qui avait trans­por­té des sol­dats, des réfu­giés, des rois, des escrocs, et qui les avait tous trai­tés avec la même indif­fé­rence fatiguée.

Andrei mon­ta. Il se retour­na sur le marchepied.

— Dites à Irina…

Il s’ar­rê­ta. Quoi ? Qu’il l’ai­mait ? Qu’il avait honte ? Qu’il ne savait pas si ce qu’il fai­sait était du cou­rage ou de la lâche­té ? Qu’il se sou­ve­nait de la soupe, du jar­din, de la mort de leur mère, du manoir en Vala­chie où les fan­tômes étaient plus vivants que les vivants ?

— Dites-lui que la soupe était bonne, dit-il.

Et il dis­pa­rut dans le wagon.

Émile res­ta sur le quai. Le train s’é­bran­la avec un grin­ce­ment de fer­raille — le même bruit que l’as­cen­seur de l’A­thé­née Palace, en plus grand, en plus défi­ni­tif. Les wagons défi­lèrent devant lui, de plus en plus vite. Le visage d’An­drei appa­rut à une fenêtre, pâle, brouillé, puis il dis­pa­rut, empor­té par la vitesse et par la dis­tance et par tout ce qui sépare un homme de vingt-quatre ans qui fuit de l’homme qu’il aurait pu deve­nir s’il n’a­vait pas eu à fuir.

Le train s’é­loi­gna. Le quai rede­vint vide. Le chat revint entre les rails.

Émile retour­na à l’A­thé­née Palace. Il entra par la porte de ser­vice — Gri­gore avait lais­sé la porte ouverte, parce que Gri­gore lais­sait tou­jours les portes ouvertes pour les gens qui reve­naient, c’é­tait sa phi­lo­so­phie de concierge.

Il mon­ta dans sa chambre. Il s’al­lon­gea sur le lit. Il regar­da le pla­fond. Le pla­fond avait un trou — un petit trou, presque invi­sible, dans le coin gauche, là où le plâtre avait cra­qué. Un trou par lequel on pou­vait peut-être entendre les voix de l’é­tage au-des­sus, les mur­mures, les secrets, les men­songes. L’hô­tel qui écoutait.

Il fer­ma les yeux.

Il ne dor­mit pas. Mais pour la pre­mière fois depuis trois mois — depuis le jour où il était des­cen­du du train de Buda­pest avec deux valises, un faux nom et un pana­ma volé à Trieste —, il se sen­tit, étran­ge­ment, inex­pli­ca­ble­ment, en paix.

Pas heu­reux. Pas satis­fait. En paix.

C’é­tait nouveau.

ÉPI­LOGUE

QUELQUE PART AILLEURS

Istan­bul, octobre 1940.

L’hô­tel s’ap­pe­lait le Pera Palace. Un autre palace, d’autres cou­loirs, d’autres lustres, d’autres fan­tômes. Émile y était arri­vé quinze jours plus tôt, par le même che­min qu’An­drei — Constanța, le bateau, le Bos­phore. Avec une seule valise, cette fois. Celle des vête­ments. L’autre — celle du papier à en-tête zuri­chois, des cartes de visite du vicomte, du néces­saire de toi­lette volé au Gel­lért — il l’a­vait lais­sée à l’A­thé­née Palace, dans l’ar­moire de la chambre 307, comme on laisse une mue.

Il n’a­vait pas dit au revoir au Prince. Le Prince dor­mait — il dor­mait tou­jours, à quatre heures du matin, dans son fau­teuil du hall, le smo­king frois­sé, la coupe vide. Émile l’a­vait regar­dé une der­nière fois en tra­ver­sant le hall dans la lumière grise de l’aube. Le visage du Prince, dans le som­meil, avait per­du ses rides, son iro­nie, sa mélan­co­lie de vieux Russe — il avait l’air d’un enfant qui rêve de Saint-Péters­bourg, d’un hiver qui n’existe plus, d’un bal auquel per­sonne ne sera jamais invité.

Il n’a­vait pas dit au revoir à Gri­gore. Il n’a­vait pas eu besoin — Gri­gore, en lui ouvrant la porte pour la der­nière fois, avait dit tout ce qu’il y avait à dire dans un seul mou­ve­ment de mous­tache. Un mou­ve­ment lent, défi­ni­tif, qui signi­fiait : allez, par­tez, vivez, et ne reve­nez pas, parce que cet hôtel mange les gens qui reviennent.

Il n’a­vait pas dit au revoir à Fitch, qui ne disait jamais au revoir à per­sonne, parce que les Anglais consi­dèrent les adieux comme une forme de défaite.

Il avait dit au revoir à Irina.

C’é­tait dans le cou­loir du troi­sième étage, devant la porte de la chambre 312, après le départ d’An­drei. Il était remon­té pour lui dire que le train était par­ti, que le gar­çon était dedans, que les papiers avaient fonc­tion­né. Elle avait ouvert la porte. Elle por­tait la même robe que le pre­mier soir — la robe en crêpe de soie cou­leur d’encre, simple, sans bijoux. Ou alors c’é­tait une autre robe, et c’é­tait le sou­ve­nir qui la ren­dait iden­tique. Les sou­ve­nirs font ça — ils habillent les gens de la pre­mière image qu’on a d’eux, et tout le reste n’est que variation.

— Il est par­ti, dit Émile.

— Oui.

— Il a dit de vous dire que la soupe était bonne.

Iri­na eut un sou­rire. Pas un demi-sou­rire, pas une incli­nai­son iro­nique de la tête — un vrai sou­rire, qui dura une seconde, peut-être deux, et qui trans­for­ma son visage en quelque chose que Émile n’a­vait jamais vu : quelque chose de doux. Puis le sou­rire dis­pa­rut, et le visage rede­vint ce qu’il était — angu­leux, pré­cis, blindé.

— Mer­ci, dit-elle. Pour les papiers. Pour Andrei. Pour tout.

— Je n’ai rien fait.

— Vous avez fait exac­te­ment ce qu’il fal­lait. Ce qui est rare. La plu­part des gens font trop ou pas assez. Vous avez fait juste ce qu’il fal­lait. C’est un talent que je ne vous soup­çon­nais pas.

Ils res­tèrent un moment dans le cou­loir. La lumière tami­sée, la moquette épaisse, le silence de l’hô­tel entre quatre et cinq heures du matin — ce silence qui n’est pas le silence mais la res­pi­ra­tion d’un bâti­ment qui fait sem­blant de dormir.

— Venez avec moi, dit Émile.

— Non.

— Iri­na…

— Non. Mon père. Le manoir. La Vala­chie. Je vous l’ai dit — je ne suis pas faite pour fuir.

— Ce n’est pas fuir.

— Si. C’est fuir. C’est fuir avec quel­qu’un au lieu de fuir seul, ce qui est plus agréable, mais c’est quand même fuir. Et je ne fuis pas.

Elle le regar­da. Long­temps. Avec ces yeux gris-vert qui avaient la cou­leur de la Dâm­bo­vița, de la fumée, du cré­pus­cule, de tout ce qui est entre deux choses et qui n’ap­par­tient ni à l’une ni à l’autre.

— Par­tez, Émile. Par­tez pen­dant que vous le pou­vez. Et quand vous serez quelque part — n’im­porte où, un autre hôtel, une autre ville, un autre nom —, pen­sez à Buca­rest de temps en temps. Pen­sez à l’En­glish Bar. Aux tilleuls. Aux miti­tei. Au Prince et à son cham­pagne. À Gri­gore et à ses pro­verbes. Pen­sez à tout ça, et dites-vous que ça a exis­té — que pen­dant trois mois, dans un hôtel qui écou­tait tout, deux per­sonnes se sont par­lé sans men­tir. C’est rare. C’est peut-être la chose la plus rare qui puisse arri­ver dans un endroit comme celui-ci.

Elle recu­la d’un pas. Posa sa main sur la porte.

— Au revoir, Vicomte.

— Au revoir, Irina.

La porte se ferma.

*

À Istan­bul, Émile loua une chambre au Pera Palace — par habi­tude, par iro­nie, par ce besoin qu’il avait de vivre dans les palaces comme d’autres vivent dans les églises : pour le décor, pour le rituel, pour cette illu­sion de per­ma­nence que seuls les très vieux bâti­ments savent offrir. Il s’ins­cri­vit au registre sous le nom d’É­mile Dor­val. Sans titre. Sans par­ti­cule. Sans vicomte. Juste Dor­val. Le nom de son père, le mer­cier de Cler­mont-Fer­rand. C’é­tait la pre­mière fois depuis dix ans qu’il signait son vrai nom quelque part, et la plume hési­ta — une seconde, pas plus — avant de for­mer les lettres. Comme si la main ne recon­nais­sait plus le chemin.

Il res­ta trois semaines à Istan­bul. Il ne fit rien. Pas d’ar­naque, pas de faux papier, pas de charme déployé. Il mar­chait le long du Bos­phore, il buvait du thé dans les çay bah­çe­si de Beyoğ­lu, il regar­dait les fer­ries tra­ver­ser le détroit avec cette len­teur majes­tueuse des bateaux qui ne sont pres­sés par rien. Le soir, il s’as­seyait au bar du Pera Palace — un autre bar, d’autres fau­teuils, d’autres sil­houettes — et il buvait un whis­ky en pen­sant à un autre bar, à d’autres fau­teuils, à d’autres silhouettes.

Il n’eut pas de nou­velles d’I­ri­na. Il n’en atten­dait pas. Les nou­velles, dans un monde en guerre, sont des oiseaux qui voyagent mal — ils se perdent, ils se blessent, ils arrivent morts.

Il eut des nou­velles d’An­drei. Un télé­gramme, bref, laco­nique, envoyé depuis Le Caire — le gar­çon avait réus­si à pas­ser d’Is­tan­bul en Égypte, par la Pales­tine, par des che­mins qu’É­mile ne connais­sait pas et ne cher­cha pas à connaître. Le télé­gramme disait : ARRI­VÉ STOP MER­CI STOP SOUPE TOU­JOURS BONNE STOP.

Émile gar­da le télé­gramme. C’é­tait le pre­mier docu­ment vrai qu’il pos­sé­dait depuis des années — pas un faux papier, pas une lettre d’in­tro­duc­tion inven­tée, pas un for­mu­laire ban­caire tru­qué. Un télé­gramme réel, envoyé par une per­sonne réelle, qui disait des mots réels. Il le glis­sa dans la poche inté­rieure de sa veste, là où il gar­dait autre­fois les cartes de visite du vicomte de Dorvières.

C’é­tait un échange équitable.

Un matin, en des­cen­dant au petit-déjeu­ner, il croi­sa un homme dans le hall du Pera Palace — un homme en cos­tume de lin, avec un pana­ma et des chaus­sures bico­lores, qui par­lait fran­çais avec un accent légè­re­ment aris­to­cra­tique et qui se pré­sen­ta au récep­tion­niste comme le Baron de quelque chose. L’homme avait le sou­rire numé­ro trois — celui qui dit : je suis char­mant, je le sais, et je sais que vous le savez. Les chaus­sures étaient impec­cables. La pos­ture, par­faite. Le men­songe, invisible.

Émile le regar­da pas­ser. Il recon­nut tout — les gestes, le ton, la démarche, le pana­ma. C’é­tait lui. Ou plu­tôt, c’é­tait ce qu’il avait été. Un homme en cos­tume, avec un faux nom et de vraies chaus­sures, qui tra­ver­sait un hall d’hô­tel en croyant que le monde était un décor et que les gens étaient des figurants.

Il sou­rit. Pas le sou­rire numé­ro deux, ni le trois, ni aucun des sou­rires qu’il avait cata­lo­gués et clas­sés pen­dant dix ans, comme un ento­mo­lo­giste classe ses papillons. Un sou­rire neuf. Un sou­rire sans numé­ro. Le sou­rire d’un homme qui se sou­vient d’un hôtel à Buca­rest, d’un concierge à mous­tache, d’un prince russe en smo­king, d’une femme aux yeux gris-vert, et qui sait — sans pou­voir le prou­ver, sans même pou­voir l’ex­pli­quer — que quelque chose a changé.

Pas tout. Pas la vie entière. Quelque chose.

Il com­man­da un café. Il l’but len­te­ment. Le café était turc — épais, sucré, siru­peux. Le même qu’à Buca­rest. Le même que partout.

Dehors, le Bos­phore brillait. Les mouettes criaient. Un fer­ry tra­ver­sait le détroit, lent, blanc, indifférent.

Et quelque part, très loin, dans une ville qu’on appe­lait autre­fois le Petit Paris, un vieil hôtel conti­nuait de veiller. De res­pi­rer. D’é­cou­ter. Les rois pas­saient, les espions pas­saient, les escrocs pas­saient. L’hô­tel restait.

FIN

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Le Petit Paris — Cha­pitres 11 à 16 — Epilogue

Le Petit Paris — Cha­pitres 6 à 10

Le Petit Paris

Le Petit Paris

Cha­pitres 6 à 10

CHA­PITRE 6

MACHINES-OUTILS

Klaus Weid­mann fit son entrée dans la vie d’É­mile le len­de­main, au petit-déjeu­ner, avec la dis­cré­tion d’un cou­rant d’air et la pré­ci­sion d’une horloge.

Il était déjà assis quand Émile des­cen­dit — à une table pour deux, près de la fenêtre, avec un jour­nal alle­mand plié à côté de son assiette et un café noir qu’il ne buvait pas. La qua­ran­taine avan­cée, le visage maigre, angu­leux, des yeux d’un bleu très pâle — presque gris — qui avaient cette qua­li­té par­ti­cu­lière de cer­tains regards nor­diques : ils sem­blaient vous voir de très loin, comme à tra­vers un ins­tru­ment d’op­tique. Des che­veux châ­tains, clair­se­més, pei­gnés en arrière. Un cos­tume de bonne fac­ture mais sans osten­ta­tion — le cos­tume d’un homme qui ne veut être ni remar­qué ni igno­ré, qui cherche cette zone pré­cise de visi­bi­li­té où l’on existe sans être observé.

Il leva les yeux quand Émile pas­sa devant sa table, et sou­rit. Un sou­rire mesu­ré, cali­bré, le sou­rire d’un homme qui ne sou­rit que lors­qu’il a déci­dé de sourire.

— Mon­sieur de Dor­vières, n’est-ce pas ? dit-il en fran­çais, un fran­çais impec­cable, presque sans accent, juste une légère dure­té sur les consonnes qui tra­his­sait l’al­le­mand en des­sous. Klaus Weid­mann. Nous nous sommes croi­sés hier soir au bar, je crois. Vous permettez ?

Émile ne se sou­ve­nait pas de l’a­voir croi­sé, ce qui était en soi une infor­ma­tion. Un homme qu’on ne remarque pas dans un bar est un homme qui a l’ha­bi­tude de ne pas être remar­qué — c’est-à-dire un pro­fes­sion­nel. De quoi, exac­te­ment, res­tait à déterminer.

— Je vous en prie, dit Émile.

Weid­mann fit signe au ser­veur — et le ser­veur vint immé­dia­te­ment, avec cette promp­ti­tude que les ser­veurs du monde entier réservent aux clients dont ils pres­sentent qu’il vaut mieux ne pas les faire attendre. Émile nota ce détail. La vitesse d’un ser­veur est un indi­ca­teur infaillible du sta­tut réel d’un client — les vrais puis­sants sont ser­vis avant de com­man­der, les faux puis­sants com­mandent avant d’être servis.

— Vous êtes dans les machines-outils, m’a-t-on dit, hasar­da Émile.

Weid­mann eut un petit rire — sec, contrô­lé, comme une note de clavecin.

— Machines-outils, oui. C’est ma cou­ver­ture offi­cielle. Comme « affaires pri­vées » est la vôtre, si je ne m’a­buse. Nous vivons dans un monde de cou­ver­tures, Mon­sieur de Dor­vières. Le tout est de savoir les­quelles sont lavables.

Émile ne cil­la pas. Cet homme venait de lui signi­fier, en une phrase, qu’il savait que les « affaires pri­vées » d’É­mile étaient aus­si réelles que ses propres « machines-outils ». C’é­tait soit une menace, soit une invi­ta­tion. La dif­fé­rence, avec les Alle­mands, était sou­vent académique.

— La Rou­ma­nie est un mar­ché inté­res­sant pour les machines-outils, dit Émile, jouant le jeu.

— La Rou­ma­nie est un mar­ché inté­res­sant pour tout, dit Weid­mann. C’est un pays riche — du pétrole, du blé, du bois, des miné­raux. Le pro­blème, c’est qu’il est riche comme un homme qui a de l’or dans ses poches et des loups autour de lui. L’or l’empêche de cou­rir, et les loups le savent.

Il but une gor­gée de café. Ses mains étaient longues, fines, des mains de pia­niste ou de chi­rur­gien — des mains qui savaient mani­pu­ler des choses délicates.

— Vous connais­sez Enes­co ? deman­da-t-il soudain.

— Le compositeur ?

— Le vio­lo­niste. Le com­po­si­teur aus­si, bien sûr, mais sur­tout le vio­lo­niste. J’ai eu le pri­vi­lège de l’en­tendre jouer à l’A­thé­née rou­main, en face — la Sonate numé­ro trois de Bee­tho­ven, le Prin­temps. Un moment… com­ment dire… un de ces moments où la musique cesse d’être de la musique et devient autre chose. De la lumière, peut-être. C’est un pays qui pro­duit de la lumière, Mon­sieur de Dor­vières. C’est ce qui rend tout le reste si triste.

Il y avait dans cette phrase une mélan­co­lie si inat­ten­due, si sin­cère, qu’É­mile en fut désta­bi­li­sé. Weid­mann n’é­tait pas un agent froid. C’é­tait un homme culti­vé, sen­sible, qui aimait la musique et qui disait « C’est ce qui rend tout le reste si triste » en par­lant d’un pays que sa propre nation était en train de dévo­rer. C’é­tait pré­ci­sé­ment le type d’homme qu’É­mile avait le plus de mal à situer — pas parce qu’il était opaque, mais parce qu’il était trans­pa­rent, et que la trans­pa­rence, chez un homme de ren­sei­gne­ment, était la forme la plus sophis­ti­quée du camouflage.

Ils par­lèrent pen­dant une heure. De musique, de lit­té­ra­ture, de Paris — Weid­mann connais­sait Paris inti­me­ment, il avait étu­dié à la Sor­bonne dans les années vingt, il citait Valé­ry et Proust avec une aisance qui n’é­tait ni pédante ni déco­ra­tive. Il ne posa aucune ques­tion directe. Il n’es­saya pas de recru­ter Émile, ni de le pié­ger, ni de le mena­cer. Il fut sim­ple­ment char­mant — d’un charme dif­fé­rent de celui d’É­mile, plus sec, plus miné­ral, le charme d’un homme qui n’a pas besoin de plaire mais qui choi­sit de le faire, et qui pour­rait tout aus­si bien choi­sir le contraire.

En se levant, il dit :

— Nous nous rever­rons, Mon­sieur de Dor­vières. L’A­thé­née Palace est un petit monde. Les petits mondes ont cet avan­tage qu’on y retrouve tou­jours les mêmes per­sonnes — et cet incon­vé­nient qu’on n’y échappe jamais.

Il s’é­loi­gna. Émile res­ta assis devant son café refroi­di, et pen­sa deux choses. La pre­mière : cet homme est dan­ge­reux. La deuxième, plus trou­blante : cet homme est inté­res­sant. Et la troi­sième, qu’il ne vou­lait pas pen­ser mais qui s’im­po­sa quand même : dans un hôtel plein de men­teurs, Weid­mann est peut-être le seul qui sait exac­te­ment ce qu’il fait.

Ce qui, pour un escroc, était la pire des nouvelles.

*

Les jours sui­vants furent occu­pés par l’arnaque.

Émile déploya son offen­sive sur Vasi­les­cu avec la patience métho­dique d’un pêcheur à la mouche. Il ne par­lait jamais d’argent le pre­mier — c’é­tait la règle d’or. Il par­lait de la situa­tion, de l’Eu­rope, de l’a­ve­nir incer­tain, et il lais­sait Vasi­les­cu venir à lui, ce que le boyar fit natu­rel­le­ment, parce que la peur est le meilleur rabat­teur du monde.

— Vous savez, Dor­vières, lui dit Vasi­les­cu un soir, au bar, en tor­tillant une bague en or autour de son annu­laire comme on tourne une clé dans une ser­rure, j’ai des terres en Bes­sa­ra­bie. Beau­coup de terres. Et j’ai des liqui­di­tés — pas autant que les gens le croient, les gens croient tou­jours qu’on a plus qu’on n’a, c’est une illu­sion d’op­tique qui tient à la graisse et aux bagues —, mais des liqui­di­tés tout de même. Et je me demande… je me demande si ces liqui­di­tés ne seraient pas plus en sécu­ri­té ailleurs.

— Ailleurs ? dit Émile, avec cette expres­sion d’in­té­rêt poli qui est l’ex­pres­sion la plus lucra­tive du monde.

— En Suisse, par exemple. Tout le monde met son argent en Suisse, non ? Les Suisses sont neutres. Les Suisses sont dis­crets. Les Suisses sont ennuyeux, ce qui, pour une banque, est la meilleure qua­li­té possible.

— Vous avez des contacts en Suisse ?

— Non, dit Vasi­les­cu. C’est bien le pro­blème. On ne peut pas envoyer de l’argent en Suisse par la poste, comme un paquet de loukoums.

Émile hocha la tête. L’ha­me­çon était dans l’eau. Le pois­son tour­nait autour.

— Il se trouve, dit-il len­te­ment, comme si l’i­dée lui venait à l’ins­tant, que j’ai quelques rela­tions dans le domaine ban­caire suisse. Rien de consi­dé­rable — je ne suis pas ban­quier moi-même, vous com­pre­nez —, mais il y a une ins­ti­tu­tion, à Zurich, avec laquelle j’ai tra­vaillé à plu­sieurs reprises. La Banque Hel­vé­tique de Com­merce et d’In­ves­tis­se­ment. Petite, dis­crète. Le genre de mai­son où l’on ne pose pas de ques­tions indis­crètes et où les coffres ont des murs très épais.

Vasi­les­cu le regar­da avec les yeux d’un homme qui vient de voir appa­raître une oasis dans un désert — c’est-à-dire avec un mélange d’es­poir et de méfiance, parce que les oasis, par­fois, sont des mirages.

— Vous pour­riez… faci­li­ter un contact ?

— Peut-être, dit Émile. Lais­sez-moi voir ce qui est pos­sible. Ces choses-là demandent de la délicatesse.

Vasi­les­cu hocha la tête. La déli­ca­tesse, c’é­tait exac­te­ment ce qu’il cher­chait. La déli­ca­tesse et la rapi­di­té — deux qua­li­tés contra­dic­toires qu’É­mile avait appris à simu­ler simul­ta­né­ment, comme un pres­ti­di­gi­ta­teur qui montre une main vide pen­dant que l’autre fait le travail.

L’ar­naque était lan­cée. Encore quelques jours, et Vasi­les­cu mordrait.

Ce qu’É­mile ne voyait pas — parce qu’un escroc ne voit jamais ce qui se passe der­rière lui, occu­pé qu’il est à sur­veiller ce qui se passe devant — c’est que Weid­mann, de l’autre côté du bar, avait obser­vé toute la scène. Pas la conver­sa­tion, qu’il n’a­vait pas pu entendre. Mais le jeu des corps, des regards, des gestes — ce lan­gage muet que les pro­fes­sion­nels du ren­sei­gne­ment lisent comme d’autres lisent un jour­nal. Et ce qu’il avait lu, dans la pos­ture d’É­mile pen­chée vers Vasi­les­cu, dans le hoche­ment de tête du boyar, dans le bal­let des mains et des verres, c’é­tait le des­sin très recon­nais­sable d’une arnaque en cours.

Et Weid­mann sou­rit. Un sou­rire mince, pri­vé, qui ne s’a­dres­sait à per­sonne. Le sou­rire d’un homme qui vient de trou­ver un outil — et un homme de machines-outils sait ce que vaut un bon outil.

CHA­PITRE 7

L’UL­TI­MA­TUM

Le 28 juin, l’U­nion sovié­tique envoya un ulti­ma­tum à la Rou­ma­nie : céder la Bes­sa­ra­bie et le nord de la Buco­vine dans les qua­rante-huit heures, ou faire face à une invasion.

Émile apprit la nou­velle à sept heures du matin, réveillé par un brou­ha­ha qui mon­tait du hall à tra­vers les plan­chers de l’hô­tel — ce même hôtel dont Gri­gore avait dit qu’il trans­met­tait les sons d’un étage à l’autre comme un ins­tru­ment de musique. L’A­thé­née Palace, ce matin-là, jouait une par­ti­tion de panique.

Il s’ha­billa en hâte — mais pas trop en hâte : un vicomte ne des­cend jamais en pyja­ma, même quand le monde s’ef­fondre — et descendit.

Le hall était plein. Pas plein comme un hall d’hô­tel est nor­ma­le­ment plein, avec des gens qui vont et viennent, qui tra­versent, qui attendent. Plein comme une gare est pleine quand le der­nier train va par­tir — avec des gens immo­biles, debout, le visage tour­né vers un point invi­sible, les jour­naux frois­sés dans les poings, les voix qui se che­vau­chaient en rou­main, en fran­çais, en alle­mand, en anglais, dans un brou­ha­ha poly­glotte qui était le bruit même de la catastrophe.

— Les Russes, dit le Prince Dobro­vols­ki, qui était debout au milieu du hall dans son smo­king de la veille, un verre de cham­pagne à la main — à sept heures du matin, le cham­pagne, ce qui don­nait la mesure du désastre. Les Russes veulent la Bes­sa­ra­bie. Comme tou­jours. Les Russes veulent tou­jours ce qui ne leur appar­tient pas. C’est une habi­tude natio­nale. Je le dis en connais­sance de cause — j’ai été russe.

Émile prit un jour­nal — Uni­ver­sul, qu’il ne pou­vait pas lire, puis le Moni­to­rul Ofi­cial en fran­çais, qui titrait en gros carac­tères : ULTI­MA­TUM SOVIÉ­TIQUE. Les mots étaient si gros qu’on pou­vait les lire sans lunettes, ce qui était une atten­tion déli­cate de la part d’un jour­nal qui s’a­dres­sait à des gens dont les mains tremblaient.

Il cher­cha Vasi­les­cu. Il le trou­va au bar, assis devant un verre de țuică — l’eau-de-vie de prune rou­maine, trans­pa­rente et bru­tale, que les pay­sans buvaient au petit-déjeu­ner et que les boyards ne buvaient que quand le monde s’é­crou­lait. Vasi­les­cu avait un visage de cendre. Ses bajoues pen­daient comme des dra­peaux en berne. Ses mains — ces mains baguées, épaisses, qui d’ha­bi­tude sai­sis­saient la vie avec une poigne de pro­prié­taire — étaient posées à plat sur le comp­toir, inertes, comme des ani­maux morts.

— Mes terres, dit-il en voyant Émile. Mes terres en Bes­sa­ra­bie. Deux mille hec­tares. Le blé, les vignes, la mai­son de mon grand-père. Les Russes vont tout prendre. Comme ils prennent tout. Comme ils ont pris à lui — il dési­gna le Prince — et comme ils pren­dront à tout le monde, un jour ou l’autre, parce que les Russes ne s’ar­rêtent jamais.

Le Prince leva son verre.

— C’est vrai, dit-il. Les Russes ne s’ar­rêtent jamais. C’est la géo­gra­phie. La Rus­sie n’a pas de fron­tières natu­relles, donc elle n’a pas de limites natu­relles. Un pays sans limites ne peut pas s’empêcher de s’é­tendre — c’est comme l’eau, ça rem­plit tous les creux. Je le dis sans amer­tume. Enfin, avec un peu d’a­mer­tume. Disons avec autant d’a­mer­tume qu’il y a de bulles dans ce cham­pagne — c’est-à-dire beaucoup.

Émile s’as­sit à côté de Vasi­les­cu. Le moment était ter­rible — et, pour un escroc, ter­ri­ble­ment oppor­tun. La peur avait fran­chi un seuil. La peur abs­traite — et si les Russes venaient ? — était deve­nue une peur concrète : les Russes viennent. La dif­fé­rence entre les deux est la dif­fé­rence entre un homme qui pense à mettre son argent en sécu­ri­té et un homme qui est prêt à don­ner son argent au pre­mier venu pour­vu qu’il le mette en sécu­ri­té. Vasi­les­cu était pas­sé du pre­mier stade au second en une nuit.

— Dor­vières, dit-il, la voix épaisse, cou­pante comme du verre bri­sé. Cette banque suisse dont vous m’a­vez par­lé. La Banque Hel­vé­tique. Vous pou­vez faire quelque chose ?

— Je peux essayer.

— Il n’y a pas de temps pour essayer. Essayer, c’est un mot de paix. Nous sommes en guerre. Enfin, pas encore, mais nous y serons demain, ou la semaine pro­chaine, ou le mois pro­chain. Il faut agir. Main­te­nant. Com­bien de temps vous faut-il ?

— Quelques jours. Il faut que je contacte Zurich. Les com­mu­ni­ca­tions sont…

— Les com­mu­ni­ca­tions sont une catas­trophe, je sais. Tout est une catas­trophe. Mais vous avez des moyens, non ? Un homme comme vous a des moyens. Des moyens discrets.

Émile hocha la tête. Il sen­tait l’a­dré­na­line — pas celle de la peur, celle de la chasse. Le pois­son avait mor­du. Il ne res­tait plus qu’à ferrer.

— Je vais faire le néces­saire, dit-il. Mais il me faut un chiffre. Une idée de la somme que vous sou­hai­tez trans­fé­rer. Pour que la banque pré­pare les documents.

Vasi­les­cu hési­ta. C’é­tait le moment cri­tique — celui où la proie regarde l’ha­me­çon, le voit pour ce qu’il est, ou ne le voit pas. Les yeux du boyar — ces petits yeux noirs, vifs, intel­li­gents — scru­tèrent le visage d’É­mile avec une inten­si­té qui, pen­dant une seconde, fit dou­ter l’es­croc de sa propre performance.

Puis Vasi­les­cu dit un chiffre.

Émile ne cil­la pas. C’é­tait un chiffre consi­dé­rable — beau­coup plus consi­dé­rable que ce qu’il avait espé­ré. Suf­fi­sam­ment consi­dé­rable pour vivre cinq ans, pas un. Suf­fi­sam­ment consi­dé­rable, aus­si, pour que le vol soit d’une autre nature que ses petites com­bines habi­tuelles — non plus une escro­que­rie de gent­le­man, une pirouette élé­gante, un tour de passe-passe entre gens du monde, mais un vol réel, lourd, qui lais­se­rait un homme rui­né der­rière lui.

— C’est fai­sable, dit Émile.

Il enten­dit sa propre voix et la trou­va étran­ge­ment calme. Comme si le vicomte de Dor­vières, le per­son­nage, avait pris les com­mandes et que le vrai Émile — Émile Dor­val, fils du mer­cier — regar­dait la scène de l’in­té­rieur, légè­re­ment hor­ri­fié, légè­re­ment fas­ci­né, inca­pable d’intervenir.

— Don­nez-moi trois jours, dit-il.

Vasi­les­cu hocha la tête. Puis il fit quelque chose d’i­nat­ten­du : il posa sa main sur le bras d’É­mile. Une main lourde, moite, qui trem­blait. La main d’un homme qui a peur et qui s’ac­croche à ce qu’il peut.

— Mer­ci, Dor­vières. Vous êtes un homme bien.

Émile sou­rit. Le sou­rire numé­ro deux — celui qui disait : je suis digne de votre confiance. C’é­tait le sou­rire le plus ren­table de sa col­lec­tion. Et, ce matin-là, le plus dif­fi­cile à porter.

*

La jour­née fut une suc­ces­sion d’ondes de choc.

À neuf heures, on apprit que le gou­ver­ne­ment rou­main avait accep­té l’ul­ti­ma­tum. La Bes­sa­ra­bie et la Buco­vine du Nord étaient cédées sans com­bat. Deux pro­vinces, d’un trait de plume, pas­saient d’un monde à l’autre — du monde latin, fran­co­phone, ortho­doxe, au monde sovié­tique, slave, athée. Des cen­taines de mil­liers de per­sonnes chan­geaient de natio­na­li­té sans avoir bou­gé de chez elles.

À l’A­thé­née Palace, la nou­velle fut reçue comme un coup de poing dans un esto­mac déjà vide. Les Rou­mains qui avaient encore un doute — peut-être le gou­ver­ne­ment résis­te­rait ? peut-être les alliés fran­çais inter­vien­draient ? (quels alliés fran­çais ?) — per­dirent leur der­nière illu­sion. Des femmes pleu­raient dans le hall. Des offi­ciers tra­ver­saient le res­tau­rant d’un pas méca­nique, le visage figé. Un diplo­mate rou­main, ivre à midi, ren­ver­sa sa chaise en se levant et hur­la quelque chose en rou­main que per­sonne ne lui deman­da de traduire.

Les Alle­mands, eux, étaient satis­faits. Pas bruyam­ment — les Alle­mands de l’A­thé­née Palace ne fai­saient rien bruyam­ment, c’é­taient des gens de bureau, pas de bras­se­rie — mais avec cette satis­fac­tion ren­trée, com­pacte, qui se lisait dans la façon dont ils se tenaient un peu plus droits, dont ils com­man­daient leur café d’une voix un peu plus forte, dont ils occu­paient un peu plus d’es­pace dans le res­tau­rant. L’ul­ti­ma­tum sovié­tique n’é­tait pas leur œuvre — mais il ser­vait leurs inté­rêts. La Rou­ma­nie, ampu­tée, humi­liée, n’a­vait plus d’autre choix que de se tour­ner vers Berlin.

Le Major Fitch appa­rut à l’En­glish Bar à dix-sept heures pré­cises, comme chaque jour, avec une ponc­tua­li­té qui, dans les cir­cons­tances, rele­vait de l’hé­roïsme ou de la démence. Il com­man­da un whis­ky-soda, s’as­sit à la table de bridge, et sor­tit un jeu de cartes.

— Bridge, dit-il. Quelqu’un ?

Per­sonne ne répon­dit. Le bar était plein de gens qui buvaient comme s’ils avaient qua­rante-huit heures à vivre — ce qui, poli­ti­que­ment, n’é­tait pas loin de la vérité.

— Dor­vières, dit Fitch en l’a­per­ce­vant. Vous jouez ?

Émile s’as­sit. Fitch bat­tit les cartes avec des gestes pré­cis, méca­niques, les gestes d’un homme qui se rac­croche aux rituels parce que les rituels sont les der­nières choses à tomber.

— Mau­vaise jour­née, dit Fitch en dis­tri­buant. La Bes­sa­ra­bie, la Buco­vine. Les Russes. Sale affaire. Mais enfin, c’est ce qui arrive quand on fait des accords avec des gens qui n’ont pas lu les termes du contrat. Le pacte Molo­tov-Rib­ben­trop — un joli docu­ment, très propre. Les Alle­mands et les Russes se par­tagent l’Eu­rope de l’Est comme un gâteau d’an­ni­ver­saire. La Rou­ma­nie est la part qu’on donne au petit frère — le petit frère étant Sta­line, ce qui, dans la famille, est le frère qu’on n’in­vite pas volontairement.

Il regar­da ses cartes.

— Trois piques.

— Quatre cœurs, dit Émile, qui ne regar­dait pas ses cartes du tout.

— Vous n’a­vez pas regar­dé vos cartes, Dorvières.

— Non.

— C’est une approche auda­cieuse. Je ne la recom­mande pas dans la vie en géné­ral, mais au bridge, ça a un cer­tain panache.

Fitch posa une carte. Puis, sans lever les yeux :

— L’Al­le­mand, ce Weid­mann. Vous le connaissez ?

— De vue.

— De vue. Oui. Tout le monde le connaît de vue, ici. C’est le pro­blème — on connaît tout le monde de vue et per­sonne en pro­fon­deur. Les Alle­mands envoient des gens comme Weid­mann parce que les gens comme Weid­mann sont invi­sibles à l’œil nu. Ils sont culti­vés, polis, ils parlent fran­çais, ils aiment Bee­tho­ven. On les invite à dîner. On oublie qu’ils tra­vaillent pour un régime qui enva­hit des pays entre le fro­mage et le dessert.

Il joua une autre carte.

— Si Weid­mann vous approche — je dis si, mais je devrais dire quand, parce que Weid­mann approche tout le monde — soyez pru­dent. Les Alle­mands qui offrent quelque chose veulent tou­jours quelque chose en retour. Et ce qu’ils veulent, en géné­ral, c’est quelque chose que vous n’a­vez pas les moyens de refu­ser de donner.

Émile hocha la tête. Le Major Fitch, sous ses airs de colo­nel Blimp, était un homme dan­ge­reux — dan­ge­reux parce qu’il voyait clair, et que les gens qui voient clair, dans un hôtel d’a­veugles volon­taires, sont ceux qui dis­tri­buent les cartes.

Ils jouèrent trois par­ties. Fitch les gagna toutes les trois.

— Vous devriez regar­der vos cartes, la pro­chaine fois, dit-il en se levant. Et vous devriez regar­der Weid­mann aus­si. Pas de la même façon, bien sûr. Les cartes, on les regarde pour jouer. Weid­mann, on le regarde pour ne pas être joué.

Il s’é­loi­gna. Émile res­ta seul au bar, entou­ré de gens qui buvaient pour oublier un pays qui se dés­in­té­grait, dans un hôtel qui écou­tait tout, et il pen­sa qu’il y avait désor­mais deux Alle­mands dans sa vie — Weid­mann, qui le trou­vait inté­res­sant, et Fitch, qui le trou­vait utile — et que les deux, cha­cun à sa manière, vou­laient la même chose : l’utiliser.

Un escroc, par défi­ni­tion, est quel­qu’un qui uti­lise les autres. Être uti­li­sé par les autres était une expé­rience nou­velle. Pas désa­gréable, mais ver­ti­gi­neuse — comme regar­der dans un miroir et voir le miroir qui vous regarde en retour.

Dehors, la nuit tom­bait sur Buca­rest. Les tilleuls exha­laient leur par­fum sucré. Un fiacre tra­ver­sa la place au trot, le cocher chan­tant une doi­na — une de ces com­plaintes rou­maines, lentes, mélan­co­liques, qui sem­blaient mon­ter de la terre elle-même. La Bes­sa­ra­bie était per­due. Le Petit Paris trem­blait. Et quelque part dans les étages de l’A­thé­née Palace, dans les conduits de che­mi­née, dans les ori­fices des pla­fonds, dans les murs trop minces, l’hô­tel écou­tait, enre­gis­trait, digérait.

Les hôtels savent, avait dit le concierge.

Celui-ci savait beaucoup.

CHA­PITRE 8

LE FRÈRE

Iri­na ne par­lait jamais de sa famille. C’é­tait Gri­gore qui le fit.

Un soir de la pre­mière semaine de juillet — la cha­leur était deve­nue une pré­sence phy­sique, un ani­mal invi­sible qui occu­pait les cou­loirs de l’hô­tel et qu’on ne pou­vait ni chas­ser ni igno­rer — Émile des­cen­dit au hall vers minuit, par habi­tude, par insom­nie, par ce besoin qu’il avait tou­jours eu de sen­tir battre le pouls d’un endroit quand cet endroit croyait dor­mir. Gri­gore était à son poste, der­rière le comp­toir de la concier­ge­rie, immo­bile comme un héron au bord d’un étang.

— Mon­sieur le Vicomte ne dort pas, dit-il. C’est bien. La nuit, l’hô­tel dit la véri­té. Le jour, il ment, comme tout le monde. Mais la nuit, quand les portes sont fer­mées et que les cou­loirs sont vides, on entend les vrais bruits. Les pas de ceux qui vont là où ils ne devraient pas aller. Les voix de ceux qui parlent à des gens qu’ils ne connaissent pas le jour. Les pleurs, aus­si. Il y a beau­coup de pleurs, la nuit, dans cet hôtel. Des femmes, sur­tout. Des femmes qui pleurent des pays qu’elles ont per­dus, des maris qui ne revien­dront pas, des vies qui ne seront plus jamais les mêmes. Les hommes, eux, ne pleurent pas. Les hommes boivent. C’est le même bruit, mais en verre.

Il ten­dit à Émile un verre d’eau — frais, non deman­dé, un de ces gestes de concierge qui valaient plus que n’im­porte quel pourboire.

— Mon­sieur le Vicomte connaît Made­moi­selle Flo­res­cu, dit-il, et ce n’é­tait pas une question.

— Nous nous sommes parlé.

— Made­moi­selle Flo­res­cu est une per­sonne bien. Ce qui, dans cet hôtel, est rare. Pas unique — il y a le Prince, par exemple, qui est un homme bien, si on défi­nit la bon­té comme l’in­ca­pa­ci­té de faire du mal, ce qui est ma défi­ni­tion. Mais Made­moi­selle Flo­res­cu est quelque chose de plus — elle est une per­sonne bien qui essaie de faire quelque chose de bien. Et les per­sonnes bien qui essaient de faire quelque chose de bien, dans un endroit comme celui-ci, finissent tou­jours par avoir des ennuis.

Il lis­sa sa mous­tache — un geste qui, chez Gri­gore, pré­cé­dait tou­jours les confidences.

— Made­moi­selle Flo­res­cu a un frère. Andrei. Vingt-quatre ans. Un gar­çon — com­ment dire — un gar­çon qui cherche. Vous connais­sez ce genre de gar­çon ? Ceux qui ne savent pas qui ils sont et qui croient le décou­vrir en met­tant un uni­forme. Andrei est entré dans la Garde de Fer il y a deux ans. La Légion de l’Ar­change Michel, comme ils s’ap­pellent — un joli nom pour des gens qui font des choses très laides. Le père — Mir­cea Flo­res­cu, l’an­cien ministre — en est malade. La sœur aus­si. Mais le père est à la cam­pagne, impuis­sant, bri­sé. La sœur, elle, est ici. Elle essaie de sor­tir Andrei de là. De le convaincre, de le tirer, de le sau­ver — je ne sais pas com­ment. Je sais seule­ment qu’elle le fait, et que c’est dangereux.

— Dan­ge­reux comment ?

Gri­gore le regar­da avec cet air patient qu’ont les gens qui expliquent des évi­dences à des étrangers.

— La Garde de Fer, Mon­sieur le Vicomte, ce n’est pas un club de gent­le­men dont on démis­sionne en envoyant une lettre polie. C’est une secte. Un ser­ment de sang. On y entre, on n’en sort pas — sauf les pieds devant. Si Andrei essaie de par­tir, ils le tue­ront. Si Iri­na essaie de le faire par­tir, ils la tue­ront aus­si. Ou pire — ils s’en pren­dront au père, qui est déjà un homme fini mais qui res­pire encore, ce qui, pour la Garde de Fer, est un détail faci­le­ment corrigeable.

Un fris­son tra­ver­sa Émile — pas de peur, mais de cette sen­sa­tion par­ti­cu­lière qu’on éprouve quand on com­prend sou­dain que le monde dans lequel on évo­lue est beau­coup plus sérieux que ce qu’on ima­gi­nait. Il jouait à l’es­croc dans un palace. Iri­na jouait à sau­ver la vie de son frère dans un pays qui deve­nait fas­ciste. L’é­chelle n’é­tait pas la même.

— Pour­quoi me dites-vous ça, Grigore ?

Le concierge haus­sa les épaules — un haus­se­ment lent, lourd, qui por­tait en lui vingt ans de nuits pas­sées à veiller sur des gens qui ne le méri­taient pas toujours.

— Parce que Mon­sieur le Vicomte a l’air d’un homme qui pour­rait aider. Je ne sais pas com­ment. Je ne sais pas si c’est vrai. Mais un concierge de nuit voit des choses, et ce qu’il voit chez Mon­sieur le Vicomte, c’est un homme qui n’est peut-être pas ce qu’il dit être, mais qui n’est peut-être pas non plus ce qu’il croit être. Vous comprenez ?

Émile ne com­pre­nait pas. Ou plu­tôt, il com­pre­nait trop bien, et c’est ce qui le dérangeait.

— Bonne nuit, Mon­sieur le Vicomte. Dor­mez, si vous pou­vez. Demain sera pire qu’au­jourd’­hui. C’est la seule cer­ti­tude qu’offre ce pays en ce moment — demain sera pire. Mais les cerises sont tou­jours bonnes. C’est un pro­verbe roumain.

— Vrai ou inventé ?

Gri­gore eut un mou­ve­ment de moustache.

— Est-ce que ça a de l’importance ?

*

Le len­de­main, Émile vit Andrei Flo­res­cu pour la pre­mière fois.

C’é­tait dans le hall, en fin de mati­née. Un jeune homme — vingt-quatre ans, Gri­gore avait dit vrai — avec un visage étroit, beau, d’une beau­té ner­veuse, fié­vreuse, qui res­sem­blait à celle d’I­ri­na comme un brouillon res­semble à un tableau fini. Les mêmes pom­mettes hautes, les mêmes yeux gris-vert, mais là où ceux d’I­ri­na avaient une fixi­té de pierre, ceux d’An­drei avaient quelque chose de mobile, d’in­quiet, comme un ani­mal qui sur­veille plu­sieurs direc­tions à la fois. Il por­tait une che­mise verte — la che­mise de la Garde de Fer — et des bottes noires, et il tra­ver­sa le hall avec cette démarche raide, mili­taire, que les jeunes fas­cistes du monde entier adop­taient parce qu’elle leur don­nait le sen­ti­ment d’être plus grands qu’ils n’étaient.

Iri­na l’at­ten­dait près de la porte du res­tau­rant. Émile, assis dans un fau­teuil du hall, fei­gnit de lire un jour­nal rou­main qu’il ne com­pre­nait pas et observa.

Ils ne s’embrassèrent pas. Iri­na posa une main sur le bras de son frère — un geste rapide, presque fur­tif, comme si elle véri­fiait qu’il était réel. Andrei eut un mou­ve­ment de recul imper­cep­tible — le geste de quel­qu’un qui refuse d’être tou­ché, ou qui a honte d’être tou­ché par la per­sonne qu’il aime le plus, parce que la honte est tou­jours plus grande face à l’amour.

Ils entrèrent dans le res­tau­rant. Émile ne les sui­vit pas. Cer­taines scènes n’ap­par­tiennent qu’à ceux qui les vivent, et un escroc qui espionne une femme en train de sau­ver son frère est un escroc qui ne mérite pas le titre.

Mais quand Iri­na res­sor­tit, une heure plus tard, seule, le visage fer­mé, les mâchoires ser­rées, et qu’elle tra­ver­sa le hall sans regar­der per­sonne — sans le voir, lui, ou en fei­gnant de ne pas le voir — Émile com­prit que la conver­sa­tion ne s’é­tait pas bien pas­sée. Et il com­prit aus­si, avec une clar­té qui le sur­prit, qu’il sou­hai­tait qu’elle se passe bien. Pas pour Andrei, qu’il ne connais­sait pas. Pour elle.

C’é­tait un sen­ti­ment inat­ten­du. Les escrocs ne sou­haitent rien pour per­sonne — c’est un luxe qu’ils ne peuvent pas se per­mettre, comme les acro­bates ne peuvent pas se per­mettre le ver­tige. Et pour­tant, en regar­dant Iri­na s’é­loi­gner dans le hall, le dos droit, la démarche ferme, quelque chose en Émile se sou­le­va — un muscle atro­phié, un réflexe oublié, le fan­tôme d’une émo­tion qu’il croyait avoir débran­chée il y a long­temps, quelque part entre Biar­ritz et Venise, entre la troi­sième arnaque et la qua­trième fuite.

Il reprit son jour­nal. Il ne le lisait tou­jours pas.

CHA­PITRE 9

LA PRO­PO­SI­TION

Weid­mann choi­sit un concert.

C’é­tait habile — un concert à l’A­thé­née rou­main, en face de l’hô­tel, à trente mètres de la porte tam­bour. Enes­co ne jouait pas ce soir-là — Enes­co était à Paris, enfin à ce qui res­tait de Paris — mais un quar­tet à cordes inter­pré­tait Schu­bert, le Qua­tuor en ré mineur, celui qu’on appelle La Jeune Fille et la Mort, et Weid­mann avait invi­té Émile avec cette sim­pli­ci­té désar­mante des gens qui savent que refu­ser serait plus sus­pect qu’accepter.

Ils tra­ver­sèrent la place ensemble, dans la lumière décli­nante d’un soir de juillet. L’A­thé­née rou­main était un bâti­ment cir­cu­laire, néo­clas­sique, avec un péri­style à colonnes ioniques et un dôme qui, dans le cré­pus­cule, avait la cou­leur d’une pêche mûre. À l’in­té­rieur, la rotonde était ornée d’une fresque immense — une frise qui cou­rait tout autour de la salle et qui racon­tait l’his­toire de la Rou­ma­nie, des Daces jus­qu’à l’u­ni­fi­ca­tion, une his­toire de batailles, de conquêtes et de résis­tances qui, ce soir-là, avait un goût de tra­gé­die achevée.

Ils s’as­sirent au bal­con. La salle était à moi­tié pleine — la moi­tié la plus obs­ti­née de Buca­rest, celle qui allait au concert pen­dant que le pays se dés­in­té­grait, parce que la musique, comme le cham­pagne du Prince, était une forme de résis­tance ou de déni, et qu’entre les deux, per­sonne ne fai­sait plus la différence.

Le Schu­bert fut magni­fique. Émile, qui n’a­vait pas de culture musi­cale mais qui avait des oreilles — ce qui, chez un escroc, est plus utile qu’un diplôme du Conser­va­toire —, sen­tit que quelque chose se pas­sait dans cette musique qui n’a­vait rien à voir avec des notes sur du papier. Le deuxième mou­ve­ment — les varia­tions sur le thème de la jeune fille — avait cette qua­li­té par­ti­cu­lière des choses qui sont à la fois belles et insup­por­tables, comme un cou­cher de soleil sur un champ de bataille. Les cordes chan­taient avec une dou­ceur qui était aus­si un cri, et Émile pen­sa que c’é­tait peut-être la der­nière fois qu’il enten­drait quelque chose d’aus­si pur dans un monde qui per­dait sa pure­té à une vitesse vertigineuse.

Weid­mann écou­tait avec les yeux fer­més. Son visage, dans la pénombre du bal­con, avait per­du son expres­sion habi­tuelle de contrôle et de cal­cul — il était nu, ouvert, vul­né­rable, le visage d’un homme qui aimait réel­le­ment la musique et qui, pen­dant que la musique jouait, ces­sait d’être ce qu’il était le reste du temps. C’é­tait désta­bi­li­sant. Émile aurait pré­fé­ré un Alle­mand cari­ca­tu­ral — raide, bru­tal, sans nuances. Un Weid­mann qui pleu­rait presque en écou­tant Schu­bert était un adver­saire d’un tout autre calibre.

Après le concert, ils mar­chèrent. Pas vers l’hô­tel — Weid­mann prit à droite, le long de la Calea Vic­to­riei, et Émile le sui­vit, parce que suivre un homme qui vient de vous offrir du Schu­bert est un réflexe social qui trans­cende la pru­dence. La Calea Vic­to­riei, la nuit, était un autre monde — les bou­tiques fer­mées, les vitrines sombres, les façades hauss­man­niennes qui pre­naient des airs de décor de théâtre aban­don­né. De temps en temps, une sil­houette pas­sait — un couple enla­cé, un sol­dat en per­mis­sion, un ivrogne qui chan­tait — et le bruit de leurs pas sur l’as­phalte rebon­dis­sait entre les immeubles comme un écho qui ne trou­vait pas de mur final.

— Je vais être direct, dit Weidmann.

C’é­tait la phrase qu’É­mile atten­dait. La phrase qui vient tou­jours après le concert, après le dîner, après le geste de séduc­tion — la phrase qui est le prix du billet.

— Vous n’êtes pas vicomte, Dor­vières. Ou plu­tôt — vous êtes un excellent vicomte, pro­ba­ble­ment meilleur que les vrais, parce que les vrais n’ont pas besoin de jouer le rôle. Vous, vous le jouez, et vous le jouez bien. Je ne sais pas qui vous êtes vrai­ment et je m’en fiche. Ce qui m’in­té­resse, c’est ce que vous faites — vous par­lez aux gens, vous écou­tez, vous êtes fran­çais dans un monde qui parle fran­çais, vous fré­quen­tez le bar, vous jouez au bridge avec les Anglais, vous dînez avec les Rou­mains. Vous êtes par­tout et vous n’êtes nulle part. C’est un talent.

Il s’ar­rê­ta devant la vitrine d’un bijou­tier — des col­liers de perles et des broches en gre­nat qui lui­saient fai­ble­ment dans l’obs­cu­ri­té, comme des yeux de chat.

— J’ai besoin de quel­qu’un comme vous, dit-il. Pas un agent. Le mot est trop fort. Un inter­lo­cu­teur. Quel­qu’un qui me rap­por­te­rait ce qui se dit dans les milieux bri­tan­niques, dans les milieux fran­çais — ce qui reste des milieux fran­çais —, dans les salons rou­mains. Pas des secrets mili­taires — je n’ai pas besoin de plans de bataille, les Rou­mains n’en ont pas et les Bri­tan­niques ne les par­tagent pas. Des impres­sions. Des humeurs. Des noms. Qui parle à qui, qui com­plote avec qui, qui envi­sage de par­tir et qui envi­sage de res­ter. L’é­cume des conver­sa­tions. Rien de dan­ge­reux. Rien qui vous met­trait en difficulté.

— Et en échange ?

Weid­mann sou­rit. Le sou­rire d’un homme qui savait que la ques­tion vien­drait et qui avait pré­pa­ré la réponse.

— En échange, vous êtes sous ma pro­tec­tion. Ce qui, dans le Buca­rest de 1940, n’est pas rien. Les Alle­mands ont de l’in­fluence ici — une influence crois­sante. Un mot de ma part, et la police rou­maine ne vous regarde plus. Un mot de ma part, et vos affaires — vos « affaires pri­vées » — ne ren­contrent plus d’obs­tacles. Un mot de ma part, et vous êtes intouchable.

Il le regar­da. Ses yeux bleu pâle, dans la lumière d’un réver­bère, avaient la clar­té d’un ciel d’hiver.

— Réflé­chis­sez, Dor­vières. Je ne vous demande pas de répondre ce soir. Le Schu­bert mérite mieux que ça.

Ils ren­trèrent à l’hô­tel en silence. La porte tam­bour tour­na. Le hall, à cette heure, était presque vide — quelques sil­houettes, le chas­seur endor­mi, le lustre en cris­tal qui jetait des éclats de lumière sur le sol en damier. Ils se sépa­rèrent au pied de l’escalier.

— Bonne nuit, Dorvières.

— Bonne nuit, Weidmann.

Émile mon­ta dans sa chambre. Il fer­ma la porte, allu­ma la lampe du bureau, et s’assit.

La pro­po­si­tion était exac­te­ment ce qu’il avait redou­té — non pas parce qu’elle était mena­çante, mais parce qu’elle était rai­son­nable. Weid­mann ne deman­dait rien d’é­norme. Des impres­sions, des humeurs, des noms — l’é­cume des conver­sa­tions, comme il disait. Pas de docu­ments volés, pas de sabo­tage, pas de tra­hi­son au sens spec­ta­cu­laire du terme. Juste des mots. Des mots qui pas­se­raient d’une oreille à une autre, d’un bar à un bureau, d’une conver­sa­tion mon­daine à un rap­port de ren­sei­gne­ment. Des mots sans poids appa­rent — mais les mots, Émile le savait mieux que qui­conque, étaient les choses les plus lourdes du monde.

Et en échange, la pro­tec­tion. L’in­tou­cha­bi­li­té. La cer­ti­tude que per­sonne ne vien­drait véri­fier si la Banque Hel­vé­tique de Com­merce et d’In­ves­tis­se­ment exis­tait vrai­ment — parce que les Alle­mands, s’ils le pro­té­geaient, ne le regar­de­raient pas de trop près. C’é­tait une offre par­faite pour un escroc. Trop par­faite. Les offres trop par­faites étaient tou­jours des pièges — Émile le savait, il en fabri­quait pour vivre.

Mais un piège dans lequel on entre les yeux ouverts est-il encore un piège ? Ou est-ce un choix ?

Il se cou­cha sans répondre à cette ques­tion. Dehors, un fiacre pas­sait au trot. Le cocher ne chan­tait pas.

CHA­PITRE 10

DOUBLES JEUX

Il accep­ta.

Pas tout de suite — il fit attendre Weid­mann trois jours, par cal­cul, parce qu’un homme qui accepte trop vite est un homme qui n’a pas d’autres options, et un homme sans options est un homme sans valeur. Il lais­sa les trois jours pas­ser en occu­pant le ter­rain — bridge avec Fitch, dîners avec Vasi­les­cu, conver­sa­tions avec le Prince, silences avec Iri­na. Puis, le qua­trième jour, au petit-déjeu­ner, il s’as­sit à la table de Weid­mann et dit :

— D’ac­cord.

Weid­mann hocha la tête. Pas de sou­rire, pas de triomphe — juste un hoche­ment de tête, sobre, pro­fes­sion­nel, comme un méde­cin qui confirme un diagnostic.

— Bien, dit-il. Nous nous ver­rons une fois par semaine. Ici, au petit-déjeu­ner. Rien d’é­crit. Rien de for­mel. Vous me direz ce que vous avez enten­du, vu, sen­ti. Je ne vous deman­de­rai jamais de faire quelque chose de spé­ci­fique. Je ne vous don­ne­rai pas d’ins­truc­tions. Vous n’êtes pas un sol­dat. Vous êtes — com­ment dire — un audi­teur. Vous écou­tez le monde, et vous me racon­tez ce que vous enten­dez. C’est tout.

— Et l’argent ?

— Il y aura de l’argent. Pas beau­coup — je ne vous insulte pas en vous offrant une for­tune, parce que les gens qui acceptent des for­tunes pour des infor­ma­tions sont des gens qu’on peut ache­ter, et les gens qu’on peut ache­ter ne sont jamais fiables. Ce sera modeste, régu­lier, dis­cret. Consi­dé­rez-le comme un dédom­ma­ge­ment pour le temps que vous me consa­crez. Rien de plus.

Émile accep­ta les termes. L’ar­ran­ge­ment était élé­gant — comme tout ce que Weid­mann fai­sait. Pas de contrat, pas de ser­ment, pas de pape­rasse. Une conver­sa­tion heb­do­ma­daire entre deux hommes qui pre­naient le café ensemble. Rien de plus. Et rien de moins.

La pre­mière semaine, il rap­por­ta des brou­tilles. Ce que les Bri­tan­niques disaient au bar — qu’ils croyaient encore que la Rou­ma­nie tien­drait, que Chur­chill enver­rait des signaux de sou­tien, que la flotte turque empê­che­rait les Russes de pro­gres­ser vers les Dar­da­nelles. Ce que les Rou­mains mur­mu­raient dans les cou­loirs — que le roi Carol était fini, qu’An­to­nes­cu était l’homme fort, que la Garde de Fer mon­tait en puis­sance. Ce que les Fran­çais — les quelques Fran­çais qui res­taient — disaient avec une amer­tume qui sen­tait le vin aigre : que la France avait été tra­hie, que Pétain était un vieillard, que per­sonne ne savait où était de Gaulle ni ce qu’il faisait.

Des brou­tilles. De l’é­cume. Rien qui puisse faire du mal à quiconque.

C’est du moins ce qu’É­mile se disait.

*

Paral­lè­le­ment, il accep­ta aus­si l’in­vi­ta­tion du Major Fitch.

Pas au bridge — il y jouait déjà, désor­mais, tous les soirs à dix-huit heures, et il avait appris à regar­der ses cartes, ce qui avait amé­lio­ré ses per­for­mances sans les rendre com­pé­ti­tives (Fitch gagnait tou­jours, avec cette régu­la­ri­té qui, chez un homme de ren­sei­gne­ment, était peut-être une cou­ver­ture de plus — per­sonne ne soup­çonne un homme qui gagne au bridge d’être un espion, parce que les espions, dans les films, trichent, et que Fitch ne tri­chait jamais).

L’in­vi­ta­tion de Fitch était d’une autre nature. Un soir, après le bridge, le Major le retint en posant une main sur son bras — un geste qui, chez un Anglais, équi­va­lait à une décla­ra­tion d’a­mour ou à un man­dat d’arrêt.

— Dor­vières, dit-il. Un mot.

Ils s’ins­tal­lèrent dans l’al­côve la plus recu­lée du bar — celle qu’I­ri­na occu­pait d’ha­bi­tude, mais qui ce soir-là était vide.

— Je vais être franc, dit Fitch. Ce qui, pour un Anglais, est presque une ano­ma­lie phy­sio­lo­gique. Mais les temps l’exigent.

Il but une gor­gée de whisky.

— Nous savons que Weid­mann vous a approché.

Émile ne cil­la pas. L’art de ne pas cil­ler était la com­pé­tence la plus fon­da­men­tale de sa profession.

— Appro­ché est un grand mot, dit-il.

— Tous les mots sont de grands mots quand ils concernent l’Ab­wehr. Weid­mann est Abwehr, Dor­vières. Ren­sei­gne­ment mili­taire alle­mand. Pas la Ges­ta­po — l’Ab­wehr est plus sub­tile, plus culti­vée, plus… humaine, si on peut employer ce mot. L’a­mi­ral Cana­ris, qui dirige le ser­vice, est un homme com­pli­qué — cer­tains disent qu’il est secrè­te­ment oppo­sé à Hit­ler, d’autres qu’il joue un double jeu dont per­sonne ne connaît les règles. Weid­mann est un de ses offi­ciers. Culti­vé, intel­li­gent, ama­teur de Schu­bert. Dangereux.

— Je sais, dit Émile.

— Vous savez. Bien. Ce que vous ne savez peut-être pas, c’est que nous — Sa Majes­té, la Léga­tion, le ser­vice — avons besoin de quel­qu’un qui soit en contact avec Weid­mann. Pas pour le contrô­ler. Pour l’ob­ser­ver. Savoir ce qu’il demande, ce qu’il cherche, ce qui l’in­té­resse. Vous comprenez ?

Émile com­pre­nait. Il com­pre­nait par­fai­te­ment. Fitch lui deman­dait exac­te­ment la même chose que Weid­mann — des infor­ma­tions, des impres­sions, des humeurs — mais dans l’autre direc­tion. L’un vou­lait savoir ce que les Bri­tan­niques pen­saient. L’autre vou­lait savoir ce que les Alle­mands fai­saient. Et Émile, assis entre les deux, était le tuyau par lequel les infor­ma­tions circulaient.

Un tuyau. C’est ce qu’il était en train de deve­nir. Un tuyau qui lais­sait pas­ser les mots d’un côté à l’autre, sans les fil­trer, sans les modi­fier, sans même les com­prendre vrai­ment. Un rôle par­fait pour un escroc — un homme sans convic­tions, sans camp, sans loyau­té, qui fait pas­ser les choses d’une main à l’autre et pré­lève sa com­mis­sion au passage.

— D’ac­cord, dit Émile.

Et voi­là. En l’es­pace d’une semaine, il était deve­nu agent double — sans avoir la moindre convic­tion poli­tique, la moindre idéo­lo­gie, la moindre rai­son d’es­pion­ner quoi que ce soit pour qui que ce soit. Il espion­nait parce qu’on le lui avait deman­dé, et parce que dire oui était plus simple que dire non, et parce que les gens qui disent non dans un Buca­rest en 1940 sont les gens qui disparaissent.

Le soir même, il retrou­va Iri­na sur la ter­rasse. Elle fumait, seule, face à la place obs­cure. La lune éclai­rait le dôme de l’A­thé­née rou­main et les gla­dio­las, qui étaient main­te­nant des dah­lias — le jar­di­nier avait chan­gé les fleurs, comme si le cycle végé­tal, lui au moins, conti­nuait de fonc­tion­ner normalement.

— Vous avez l’air fati­gué, dit Irina.

— C’est la chaleur.

— Ce n’est pas la cha­leur. C’est autre chose. Vous avez fait quelque chose de stu­pide. Ça se voit sur votre visage. Les gens qui font des choses stu­pides ont un léger tic à la com­mis­sure des lèvres — un sou­rire qui n’en est pas un. Un sou­rire de quel­qu’un qui sait qu’il devrait avoir peur mais qui a déci­dé de trou­ver ça drôle à la place.

Elle écra­sa sa cigarette.

— Qu’a­vez-vous fait ?

— Rien de grave.

— Rien de grave. C’est ce que dit mon frère chaque fois que je lui demande pour­quoi il porte une che­mise verte et chante des hymnes avec des gens qui battent des Juifs dans la rue. « Rien de grave, Iri­na. Rien de grave. »

Le silence entre eux avait chan­gé. Ce n’é­tait plus le silence amu­sé des pre­miers jours — celui de deux per­sonnes qui se jaugent, qui jouent, qui mesurent la dis­tance. C’é­tait un silence plus lourd, plus dense, le silence de deux per­sonnes qui com­mencent à savoir des choses l’une sur l’autre et qui ne sont pas sûres de vou­loir en savoir davantage.

— Andrei, dit Émile. Com­ment ça se passe ?

Iri­na ne répon­dit pas tout de suite. Elle allu­ma une autre ciga­rette — le bri­quet d’argent, le cla­que­ment sec, la flamme qui trem­blait dans l’air immo­bile du soir.

— Andrei est un idiot. Un idiot que j’aime. C’est la pire com­bi­nai­son pos­sible — l’a­mour sans le res­pect. Je l’aime parce qu’il est mon frère, parce que nous avons joué ensemble dans le jar­din du manoir quand nous étions enfants, parce qu’il a les mêmes yeux que notre mère, qui est morte quand il avait sept ans. Mais je ne le res­pecte pas, parce qu’il a choi­si la faci­li­té — il a choi­si un uni­forme, un dra­peau, une idéo­lo­gie en kit, un prêt-à-pen­ser pour les gens qui ne veulent pas pen­ser. La Garde de Fer lui offre ce que notre famille ne lui a jamais offert : la cer­ti­tude. La cer­ti­tude d’a­voir rai­son, d’être du bon côté, de savoir qui sont les enne­mis. Pour un gar­çon qui a gran­di dans une famille de libé­raux, c’est-à-dire dans une famille de gens qui doutent de tout, la cer­ti­tude est un narcotique.

Elle aspi­ra une bouf­fée longue, lente, et la fumée sor­tit en un filet mince qui se dis­si­pa dans la nuit chaude.

— Je l’ai vu ce matin. Au res­tau­rant. Il m’a dit qu’il ne pou­vait pas quit­ter le mou­ve­ment. Pas ne vou­lait pas — ne pou­vait pas. La nuance est impor­tante. Quand quel­qu’un dit « je ne veux pas », on peut encore dis­cu­ter. Quand quel­qu’un dit « je ne peux pas », c’est que la porte est fer­mée de l’ex­té­rieur. Et la clé est dans une poche qui n’est pas la sienne.

— Qu’al­lez-vous faire ?

Elle le regar­da. Ses yeux gris-vert, dans la semi-obs­cu­ri­té de la ter­rasse, avaient la den­si­té de la fumée.

— Trou­ver la clé.

Elle ne dit pas com­ment. Émile ne deman­da pas. Mais quelque chose s’é­tait dépla­cé entre eux — un poids, une res­pon­sa­bi­li­té, un début de com­pli­ci­té qui n’a­vait rien à voir avec le charme ou la séduc­tion et tout à voir avec cette chose plus rare, plus dan­ge­reuse : la confiance.

La confiance, dans un hôtel où per­sonne ne fai­sait confiance à per­sonne, était un acte de folie.

Ou de courage.

Émile, qui n’é­tait ni fou ni cou­ra­geux, se deman­da pour­quoi il res­tait assis là, sur cette ter­rasse, à écou­ter une femme lui par­ler de son frère fas­ciste, au lieu de mon­ter dans sa chambre et de peau­fi­ner l’ar­naque qui allait lui rap­por­ter cinq ans de vie confor­table. La réponse, il le savait, était simple : il res­tait parce qu’il vou­lait res­ter. Et vou­loir res­ter, pour un homme dont la pro­fes­sion consis­tait à par­tir, était le symp­tôme le plus alar­mant de tous.

Quelque part dans l’hô­tel, un plan­cher grin­ça. Un robi­net cou­la. Une porte se fer­ma. L’A­thé­née Palace écou­tait, comme tou­jours. Mais cette nuit-là, peut-être, il n’en­ten­dait que le bruit de deux per­sonnes qui appre­naient à se dire la véri­té dans un monde qui avait oublié com­ment on fait.

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Le Petit Paris — Cha­pitres 11 à 16 — Epilogue

Le Petit Paris — Cha­pitres 1 à 5

Le Petit Paris

Le Petit Paris

Cha­pitres 1 à 5

Buca­rest, été 1940

CHA­PITRE 1

LE VICOMTE DES­CEND DU TRAIN

Le train entra en gare du Nord avec qua­rante minutes de retard, ce qui, pour un express venant de Buda­pest en juin 1940, rele­vait presque de la ponctualité.

Émile Dor­vières — ou plu­tôt l’homme qui se fai­sait appe­ler ain­si depuis suf­fi­sam­ment long­temps pour y croire à moi­tié — des­cen­dit sur le quai avec la démarche souple de ceux qui n’ont rien à se repro­cher, ce qui est géné­ra­le­ment le signe qu’ils ont tout à cacher. Il por­tait un cos­tume de lin crème admi­ra­ble­ment cou­pé, légè­re­ment frois­sé par le voyage, un pana­ma qu’il avait ache­té à Trieste trois ans plus tôt à un cha­pe­lier qui le croyait ambas­sa­deur, et des chaus­sures bico­lores dont l’é­lé­gance avait tra­ver­sé sans dom­mage quatre fron­tières et trois arnaques.

Il avait deux valises. L’une conte­nait ses vête­ments — peu nom­breux mais choi­sis avec le soin maniaque des gens qui n’ont que ça. L’autre conte­nait du papier à lettres à en-tête d’une banque zuri­choise qui n’exis­tait pas, des cartes de visite au nom du Vicomte Émile de Dor­vières, et un néces­saire de toi­lette en argent qu’il avait sub­ti­li­sé au Gel­lért de Buda­pest trois semaines plus tôt, dans des cir­cons­tances qui ne méri­taient pas d’être racon­tées, sinon pour dire qu’elles impli­quaient une com­tesse hon­groise, un mal­en­ten­du sur une par­tie de poker et une sor­tie pré­ci­pi­tée par l’es­ca­lier de service.

Buca­rest. Il n’y avait jamais mis les pieds.

Il savait trois choses sur cette ville : qu’on l’ap­pe­lait le Petit Paris, qu’on y par­lait fran­çais dans les salons, et que l’hô­tel où il fal­lait être s’ap­pe­lait l’A­thé­née Palace. Trois infor­ma­tions qui, pour un homme de sa pro­fes­sion, suf­fi­saient ample­ment. Un Petit Paris signi­fiait des gens qui aimaient dépen­ser. Le fran­çais signi­fiait qu’il n’au­rait pas besoin de mimer. Et un palace signi­fiait un décor à la hau­teur de son personnage.

Ce qu’il ne savait pas — mais il allait l’ap­prendre très vite — c’est que Paris, le vrai, était en train de tomber.

Sur le quai, une cha­leur grasse l’en­ve­lop­pa comme un gant mouillé. L’air sen­tait le char­bon, la pous­sière chaude et quelque chose de dou­ceâtre qu’il ne recon­nut pas — plus tard, il appren­drait que c’é­taient les tilleuls. La gare du Nord de Buca­rest res­sem­blait à toutes les gares d’Eu­rope cen­trale : ver­rière noir­cie, pigeons, por­teurs en cas­quette qui se dis­pu­taient les voya­geurs, et cette atmo­sphère de tran­sit per­ma­nent qui fait que per­sonne, dans une gare, n’a l’air tout à fait réel.

Un por­teur s’empara de ses valises avant qu’il n’ait eu le temps de pro­tes­ter — un petit homme brun au visage creu­sé, qui por­tait une mous­tache de morse et une veste d’u­ni­forme qui avait dû être bleue dans une vie antérieure.

— L’A­thé­née Palace, dit Émile.

Le por­teur hocha la tête avec cette expres­sion de res­pect cal­cu­la­teur que les por­teurs du monde entier réservent aux clients qui pour­raient être riches. Émile connais­sait cette expres­sion. Il la culti­vait. Tout son art consis­tait à main­te­nir le doute — suf­fi­sam­ment riche pour qu’on le serve, pas assez pour qu’on le vole.

La place devant la gare était un chaos lumi­neux. Des fiacres et des auto­mo­biles se dis­pu­taient l’es­pace avec une fureur joyeuse qui sem­blait rele­ver moins de la cir­cu­la­tion que du tem­pé­ra­ment natio­nal. Un tram­way jaune tra­ver­sa le car­re­four en fai­sant un bruit de fer­raille offen­sée. Des ven­deurs ambu­lants pro­po­saient des jour­naux, des simits — ces anneaux de pain au sésame qu’É­mile connais­sait de Constan­ti­nople —, des graines de tour­ne­sol et des ciga­rettes à l’u­ni­té. Une femme en fichu noir ven­dait des cerises dans un panier d’o­sier, et les cerises étaient si rouges, si absur­de­ment rouges dans cette lumière de four, qu’É­mile en ache­ta une poi­gnée par pur réflexe esthétique.

Le taxi — une Buick anté­di­lu­vienne dont la car­ros­se­rie noire avait viré au vio­let sous l’ef­fet com­bi­né du soleil et de la rési­gna­tion — l’emporta dans un Buca­rest qu’il décou­vrit avec un mélange de sur­prise et de recon­nais­sance. C’é­tait bel et bien un Petit Paris — mais un Paris qui aurait été rêvé par quel­qu’un qui n’y serait jamais allé, ou qui y serait allé une seule fois et en aurait gar­dé un sou­ve­nir fié­vreux. Les bou­le­vards étaient larges comme des bou­le­vards pari­siens, les immeubles arbo­raient des façades hauss­man­niennes ornées de caria­tides et de bal­cons en fer for­gé, et les cafés débor­daient sur les trot­toirs avec une exu­bé­rance méri­dio­nale que Paris n’au­rait jamais tolé­rée. Mais entre deux immeubles Belle Époque, on aper­ce­vait par­fois une mai­son basse aux volets de bois, un jar­din enva­hi de gly­cine, un clo­cher ortho­doxe qui poin­tait comme un doigt sur­pris — des rap­pels que cette ville n’é­tait pas Paris, qu’elle ne l’a­vait jamais été, qu’elle jouait sim­ple­ment à l’être avec un enthou­siasme touchant.

Et par­tout, des tilleuls. Des tilleuls énormes, pous­sié­reux, odo­rants, qui bor­daient les ave­nues et répan­daient dans l’air cette dou­ceur sucrée qu’É­mile avait sen­tie à la gare. Buca­rest, en juin, était une ville qui trans­pi­rait le sucre.

La Calea Vic­to­riei appa­rut. Émile la recon­nut avant de la connaître — cette ave­nue triom­phale que tous les guides décri­vaient comme les Champs-Ély­sées des Bal­kans, bor­dée de palais, de minis­tères, de bou­tiques de luxe aux vitrines fran­çaises, et de cette faune élé­gante qui se pro­me­nait avec la len­teur étu­diée des gens qui veulent être vus. Des femmes en robes d’é­té mar­chaient par deux ou par trois, ombrelles incli­nées, talons cla­quant sur l’as­phalte ramol­li par la cha­leur. Des offi­ciers rou­mains en uni­forme crème pas­saient avec cette rai­deur mar­tiale qui, chez les petites armées, tient lieu de puis­sance mili­taire. Un pope bar­bu tra­ver­sa sans regar­der, sa sou­tane noire balayant la chaus­sée, comme si les auto­mo­biles devaient s’é­car­ter devant Dieu et ses représentants.

Puis la voi­ture tour­na, et l’A­thé­née Palace fut là.

Il occu­pait toute la lar­geur d’une place — une place modeste, ouverte, avec un petit jar­din orné de gla­dio­las rouges et, en face, la rotonde majes­tueuse de l’A­thé­née rou­main, la grande salle de concerts où Enes­co diri­geait. L’hô­tel lui-même était un bâti­ment mas­sif, Art Déco depuis sa réno­va­tion des années trente, avec des pilastres, des bal­cons, et un auvent au-des­sus de l’en­trée prin­ci­pale qui pro­je­tait une ombre bien­ve­nue sur le trot­toir brû­lant. Au-des­sus de l’auvent, le nom : ATHÉ­NÉE PALACE, en lettres d’or qui avaient un peu per­du leur éclat mais conser­vaient cette auto­ri­té tran­quille des choses qui se savent indispensables.

Émile paya le taxi, don­na un pour­boire au por­teur — ni trop ni trop peu, le pour­boire étant un art qui en dit plus long sur un homme que son pas­se­port — et fran­chit la porte tambour.

Le hall le saisit.

Après la four­naise de la rue, c’é­tait comme entrer dans un lac. Fraî­cheur de marbre, lumière tami­sée par des lustres en cris­tal qui pen­daient du pla­fond comme des méduses pétri­fiées, sol dal­lé de noir et blanc dans un motif d’é­chi­quier qui sem­blait annon­cer que des par­ties se jouaient ici en per­ma­nence. Des colonnes dorées sou­te­naient une gale­rie supé­rieure d’où l’on pou­vait obser­ver le hall — et Émile nota men­ta­le­ment qu’il fau­drait véri­fier qui obser­vait d’en haut. Les cana­pés étaient pro­fonds, en velours gre­nat, dis­po­sés dans des alcôves qui sem­blaient avoir été conçues pour la conspi­ra­tion — ce qui était pro­ba­ble­ment le cas.

Il y avait du monde. Beau­coup de monde pour un ven­dre­di après-midi. Des hommes en cos­tume clair fumaient dans les alcôves. Des femmes tra­ver­saient le hall avec cette aisance par­ti­cu­lière des femmes qui savent qu’on les regarde. Un groupe de mili­taires alle­mands — en civil, mais recon­nais­sables à leur pos­ture, à leurs che­veux ras, à cette façon de se tenir comme si le monde leur appar­te­nait déjà — occu­pait un cana­pé près de l’en­trée du bar. En face, comme par un effet de miroir iro­nique, deux Bri­tan­niques en tweed lisaient le Times avec l’os­ten­ta­tion de ceux qui veulent qu’on sache qu’ils lisent le Times.

Émile s’ap­pro­cha de la réception.

Le récep­tion­niste était un homme long et pâle, au nez bus­qué, aux yeux d’un noir liquide, qui por­tait un cos­tume sombre impec­cable et une expres­sion de poli­tesse si par­faite qu’elle en deve­nait mena­çante. Il exa­mi­na la carte de visite d’É­mile — Vicomte Émile de Dor­vières — avec ce regard imper­cep­ti­ble­ment appuyé que les bons récep­tion­nistes réservent aux titres qu’ils ne peuvent pas vérifier.

— Mon­sieur le Vicomte sou­haite une chambre avec vue sur la place ?

— Si c’est pos­sible, dit Émile avec la non­cha­lance de celui pour qui tout est tou­jours possible.

— La chambre 307. Troi­sième étage, vue sur l’A­thé­née. Très calme.

— Par­fait.

— Mon­sieur le Vicomte est ici pour affaires ?

— Affaires pri­vées, dit Émile.

C’é­tait sa réponse stan­dard. « Affaires pri­vées » était la for­mule la plus utile de la langue fran­çaise — elle ne disait rien et sug­gé­rait tout. Le récep­tion­niste hocha la tête avec la satis­fac­tion dis­crète d’un homme qui com­prend qu’il ne faut pas insister.

Émile signa le registre. Ce geste — signer un faux nom dans le registre d’un grand hôtel — était le moment qu’il pré­fé­rait dans toute opé­ra­tion. Il y avait là quelque chose d’i­nau­gu­ral, de déli­cieu­se­ment frau­du­leux, comme poser la pre­mière pierre d’un édi­fice qui n’exis­te­rait que le temps de sa propre audace. La plume grat­ta le papier. Vicomte Émile de Dor­vières. Paris. Le récep­tion­niste tour­na le registre vers lui et Émile aper­çut, quelques lignes au-des­sus, des noms alle­mands. Beau­coup de noms allemands.

— Il y a beau­coup d’Al­le­mands en ce moment, remar­qua-t-il d’un ton léger.

Le récep­tion­niste eut un sou­rire qui ne sou­riait pas.

— Il y a beau­coup de tout le monde en ce moment, Mon­sieur le Vicomte.

Un chas­seur prit ses valises et le condui­sit vers l’as­cen­seur — une cage Art Déco en fer for­gé doré, avec des miroirs biseau­tés et un lif­tier en livrée bor­deaux qui action­na la grille avec la solen­ni­té d’un offi­ciant. L’as­cen­seur mon­tait len­te­ment, avec des grin­ce­ments qui racon­taient trente ans d’histoires.

La chambre 307 était exac­te­ment ce qu’il fal­lait : ni trop grande (la modes­tie sied au vicomte en voyage), ni trop petite (la digni­té l’exige), avec un lit en aca­jou, une armoire à glace, un bureau près de la fenêtre, et des rideaux de bro­cart vert amande qui fil­traient la lumière de l’a­près-midi en la trans­for­mant en une sub­stance liquide et dorée. La salle de bain était en marbre blanc, avec une bai­gnoire à pieds de lion et des robi­nets en cuivre qui pro­met­taient de l’eau chaude — pro­messe que les hôtels d’Eu­rope de l’Est tenaient avec une fia­bi­li­té variable.

Émile ouvrit la fenêtre. La place s’é­ten­dit devant lui — les gla­dio­las rouges, le jar­din, la rotonde de l’A­thé­née avec son dôme et ses colonnes ioniques, et au-delà, la rumeur de la Calea Vic­to­riei, ce mur­mure conti­nu de voix, de klaxons, de pas sur l’as­phalte qui est le bruit de fond des villes qui ne dorment jamais tout à fait. Un fiacre tra­ver­sa la place au trot, le cocher endor­mi sur son siège. Un ven­deur de jour­naux criait quelque chose en rou­main, d’une voix per­çante, insis­tante, presque paniquée.

Émile ne com­pre­nait pas le rou­main. S’il l’a­vait com­pris, il aurait su que le ven­deur criait la nou­velle qui allait chan­ger le monde — ou du moins le sien.

Paris était tombée.

Il l’ap­prit vingt minutes plus tard, en des­cen­dant au bar. L’En­glish Bar de l’A­thé­née Palace était une ins­ti­tu­tion — un lieu sombre, boi­sé, aux fau­teuils de cuir fauve, éclai­ré par des lampes qui dif­fu­saient une lumière d’ambre dans laquelle les visages pre­naient des teintes de vieux tableau. C’é­tait le centre ner­veux de l’hô­tel, et donc de Buca­rest, et donc — en cet été 1940 — d’un cer­tain monde qui se croyait encore le monde.

Quand Émile entra, le bar était plein et silen­cieux. Ce qui était contra­dic­toire. Un bar plein devrait être bruyant. Celui-ci ne l’é­tait pas. Les gens se tenaient debout, assis, accou­dés, un verre à la main, et ne disaient rien — ou par­laient si bas que le silence n’en était pas enta­mé. Une femme pleu­rait, sans bruit, dans un fau­teuil près de la che­mi­née éteinte. Un homme en cos­tume gris, le visage blême, tenait un jour­nal comme on tient un faire-part.

Émile s’as­sit au bar. Le bar­man — un homme mas­sif aux bras de lut­teur et au tablier imma­cu­lé — lui ser­vit un whis­ky sans qu’il l’ait com­man­dé, avec ce geste auto­ma­tique que les bons bar­men réservent aux moments où tout le monde a besoin de la même chose.

— Que se passe-t-il ? deman­da Émile en français.

Le bar­man le regar­da. Ses yeux étaient du même brun fon­cé que le whisky.

— Paris est tom­bée, monsieur.

Émile ne répon­dit pas tout de suite. Il prit le verre. Il but. Le whis­ky avait un goût de tourbe et de fin du monde.

Paris. Sa ville — enfin, pas sa ville, pas vrai­ment, il était de Cler­mont-Fer­rand et il le savait, mais Paris était la ville de son per­son­nage, la ville dont il por­tait le nom sur ses cartes de visite, la ville dont il emprun­tait le pres­tige chaque fois qu’il signait un registre, com­man­dait un dîner, ser­rait une main. Paris n’é­tait pas tom­bée pour Émile Dor­val, fils d’un mer­cier de pro­vince. Elle était tom­bée pour le vicomte de Dor­vières. C’est-à-dire pour la seule per­sonne qu’il avait réus­si à devenir.

Autour de lui, le bar com­men­ça len­te­ment à reprendre vie. Le silence se fis­su­ra, les voix revinrent — d’a­bord basses, incré­dules, puis plus fortes, plus véhé­mentes, comme si par­ler de la catas­trophe était le seul moyen de la rendre sup­por­table. Les groupes se for­mèrent et se défirent : Bri­tan­niques entre eux, Fran­çais entre eux, Rou­mains navi­guant de l’un à l’autre avec cette sou­plesse diplo­ma­tique qui était leur génie national.

— Ter­rible, ter­rible, disait un homme à sa droite, un Rou­main en cos­tume bleu marine, en secouant la tête avec une afflic­tion qui sem­blait sin­cère. La France, vous com­pre­nez… La France, pour nous…

Émile com­pre­nait. La France, pour les Rou­mains, c’é­tait la mère cultu­relle, la langue de l’é­lite, le modèle de tout — de l’ar­chi­tec­ture à la gas­tro­no­mie en pas­sant par l’a­dul­tère. Dire que Paris était tom­bée, c’é­tait dire que le sol sous leurs pieds venait de se dérober.

— Un autre whis­ky, mon­sieur ? deman­da le barman.

— S’il vous plaît.

— Vous êtes fran­çais, monsieur ?

Émile hési­ta. Pour la pre­mière fois depuis des années, cette ques­tion n’é­tait pas simple.

— Oui, dit-il.

Le bar­man lui ser­vit un double.

C’est à ce moment-là qu’il la vit. Elle était assise dans l’al­côve la plus éloi­gnée du bar, seule, une ciga­rette entre les doigts, les jambes croi­sées, et elle le regar­dait. Non — elle ne le regar­dait pas. Elle l’é­tu­diait. C’é­tait dif­fé­rent. Un regard se pose et repart. Une étude s’ins­talle et prend des notes.

Elle avait un visage angu­leux, des pom­mettes hautes, des yeux d’un gris-vert qui pou­vaient être tendres ou féroces selon l’angle — Émile ne savait pas encore lequel. Ses che­veux étaient bruns, cou­pés courts d’une façon qui était à la mode à Paris mais qui, sur elle, res­sem­blait moins à une mode qu’à une déci­sion. Elle por­tait une robe en crêpe de soie cou­leur d’encre, simple, sans bijoux, et fumait sa ciga­rette avec cette len­teur appuyée des gens qui réflé­chissent pen­dant qu’ils fument.

Leurs regards se croi­sèrent. Émile esquis­sa un sou­rire — son sou­rire numé­ro trois, celui qui disait : Je suis char­mant, je le sais, et je sais que vous le savez, et cette connais­sance par­ta­gée nous met à égalité.

Elle ne sou­rit pas. Elle incli­na la tête d’un demi-degré — une forme d’ac­cu­sé de récep­tion, pas d’in­vi­ta­tion — et détour­na les yeux.

Émile but son whis­ky. Paris était tom­bée. Le Petit Paris tenait encore. Et quelque part dans l’al­côve la plus sombre de l’En­glish Bar, une femme qu’il ne connais­sait pas venait de le regar­der comme on regarde une carte qu’on ne sait pas encore si on va jouer.

Il ne savait pas son nom. Il ne savait pas ce qu’elle cher­chait. Il ne savait pas que dans cette ville qui s’ap­prê­tait à chan­ger de maître, dans cet hôtel qui écou­tait tout le monde res­pi­rer, il venait de poser le pied sur le pre­mier bar­reau d’une échelle dont il ne voyait pas le som­met — ni le vide, en dessous.

Il com­man­da un troi­sième whisky.

C’é­tait un début.

CHA­PITRE 2

LE FAN­TÔME ET LE RENARD

Les hôtels ont une vie noc­turne qui n’a rien à voir avec celle de leurs bars.

Émile décou­vrit celle de l’A­thé­née Palace dès sa pre­mière nuit, parce qu’il ne dor­mait jamais bien dans un lit nou­veau — super­sti­tion d’es­croc, comme ces cam­brio­leurs qui refusent de tra­vailler les nuits de pleine lune. Il des­cen­dit vers une heure du matin, en cos­tume mais sans cra­vate, avec cette décon­trac­tion étu­diée qui signi­fiait : je suis un homme du monde qui ne trouve pas le som­meil, pas un fugi­tif qui pré­pare sa fuite.

Le hall, à cette heure, était un autre pays. Les lustres avaient été bais­sés à mi-éclat, les fau­teuils de velours lui­saient fai­ble­ment dans la pénombre, et le sol en damier noir et blanc pre­nait des airs de pla­teau d’é­checs aban­don­né en cours de par­tie. Quelques sil­houettes traî­naient encore — un couple qui chu­cho­tait dans une alcôve, un homme seul qui lisait un jour­nal alle­mand sous la der­nière lampe allu­mée, et, près de l’as­cen­seur, un chas­seur endor­mi sur sa chaise, la bouche ouverte, le calot pen­ché sur l’o­reille comme un accent circonflexe.

C’est là qu’il ren­con­tra le Prince.

Alexeï Dobro­vols­ki était assis dans le fau­teuil le plus pro­fond du hall, celui qui fai­sait face à l’en­trée prin­ci­pale et qui, par sa posi­tion stra­té­gique, per­met­tait de voir tout le monde entrer et sor­tir sans avoir l’air de sur­veiller quoi que ce soit. Il por­tait un smo­king qui avait été magni­fique — du shan­tung bleu nuit, des revers en satin, une coupe qui sen­tait Savile Row et les années vingt — mais dont l’é­clat s’é­tait pati­né au fil des ans jus­qu’à atteindre ce stade inter­mé­diaire entre l’é­lé­gance et la relique. Son visage était une ruine splen­dide : des traits slaves, un front haut, des yeux bleu déla­vé qui avaient dû être per­çants et qui étaient main­te­nant sim­ple­ment loin­tains, comme s’ils regar­daient quelque chose qui n’exis­tait plus — ce qui était pro­ba­ble­ment le cas. Il tenait une coupe de cham­pagne vide avec la ten­dresse d’un homme qui tient la main d’un ami mourant.

— Vous ne dor­mez pas non plus, dit-il en fran­çais, d’une voix rauque, pro­fonde, qui por­tait en elle les sédi­ments de plu­sieurs décen­nies de tabac et de conversation.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait une ouver­ture, au sens musi­cal du terme — la pre­mière mesure d’un mor­ceau dont il connais­sait par cœur la partition.

— Le voyage, dit Émile.

— Le voyage, répé­ta le Prince en hochant la tête. Oui, le voyage. Moi aus­si, je voyage. Depuis vingt-deux ans je voyage. Sans bou­ger. C’est le genre de voyage le plus fati­gant, croyez-moi.

Il fit un geste en direc­tion du fau­teuil voi­sin. Émile s’as­sit. Il avait le flair des gens de sa pro­fes­sion pour recon­naître un sem­blable — non pas un escroc, exac­te­ment, mais un homme qui vivait, lui aus­si, d’une fic­tion soi­gneu­se­ment entre­te­nue. Le Prince Dobro­vols­ki était peut-être prince, peut-être pas. Cela n’a­vait plus aucune impor­tance. Ce qui comp­tait, c’est qu’il occu­pait ce fau­teuil depuis suf­fi­sam­ment long­temps pour en être deve­nu une exten­sion, un organe sup­plé­men­taire de l’hô­tel, comme les lustres ou les colonnes dorées.

— Vous êtes fran­çais, dit le Prince. Je l’ai vu à vos chaus­sures. Les Fran­çais ont des chaus­sures. Les Anglais ont des sou­liers. Les Alle­mands ont des bottes. Même quand ils portent des chaus­sures, on entend les bottes.

Émile sou­rit.

— Vicomte de Dor­vières, dit-il.

— Prince Alexeï Dobro­vols­ki, dit l’autre. De Saint-Péters­bourg. Enfin, de ce qui fut Saint-Péters­bourg. Main­te­nant c’est Lénin­grad, ce qui est un nom de gare, pas un nom de ville.

Il contem­pla sa coupe vide avec mélancolie.

— Je bois à la san­té de votre pays, Vicomte. Enfin, je boi­rais, si cette coupe n’é­tait pas dans l’é­tat où elle est. C’est un pro­blème récur­rent. La coupe et moi, nous avons beau­coup en com­mun — nous avons été rem­plis autrefois.

Émile fit signe à un ser­veur fan­tôme — il n’y en avait pas, à cette heure — et le Prince eut un rire doux, presque tendre.

— Il n’y a per­sonne, cher Vicomte. Après minuit, l’A­thé­née Palace appar­tient aux fan­tômes. Les ser­veurs dorment. Les espions dorment. Les espions qui espionnent les espions dorment aus­si, mais d’un œil, ce qui est un talent que j’en­vie. Moi, je ne dors plus. Depuis 1917, je ne dors plus. Le som­meil est un luxe de gens qui ont un pays.

Ils res­tèrent un moment en silence. Le hall cra­quait dou­ce­ment — ces bruits que font les vieux bâti­ments la nuit, comme si les murs res­pi­raient, comme si les plan­chers se sou­ve­naient de tous les pas qui les avaient fou­lés. Par la porte vitrée, on aper­ce­vait la place endor­mie, les gla­dio­las rouges deve­nues noires dans l’obs­cu­ri­té, et la sil­houette pâle de l’A­thé­née rou­main sous un crois­sant de lune.

— C’est un bon hôtel, dit le Prince, comme s’il lisait les pen­sées d’É­mile. Le meilleur de Buca­rest, et donc le meilleur des Bal­kans, et donc — puisque les Bal­kans sont le théâtre du monde — le meilleur du monde. J’y vis depuis 1932. Ou 1933. Les années se mélangent quand on ne les compte plus. Le direc­teur me tolère parce que je suis déco­ra­tif. Un palace sans prince est comme une église sans saint — ça fonc­tionne, mais il manque quelque chose. Et puis, je connais des his­toires. Un homme qui connaît des his­toires ne manque jamais de cham­pagne. Ou presque jamais.

Il regar­da sa coupe vide avec une inten­si­té nouvelle.

— Demain, je vous pré­sen­te­rai du monde. Si vous êtes ici pour affaires — et tout le monde est ici pour affaires, même ceux qui pré­tendent le contraire — vous aurez besoin de savoir qui est qui. Ce qui est com­pli­qué, parce que per­sonne n’est qui il pré­tend être. Sauf moi. Je suis exac­te­ment ce que je pré­tends être : un homme rui­né dans un beau cos­tume. C’est la forme la plus hon­nête de mensonge.

Émile pen­sa : voi­là un homme que j’aime déjà. Et immé­dia­te­ment après : voi­là un homme dont il faut se méfier, pré­ci­sé­ment parce qu’il est aimable.

Ils se sépa­rèrent à deux heures du matin, quand le Prince s’en­dor­mit dans son fau­teuil avec la grâce d’un chat, la coupe vide encore à la main. Émile le regar­da un ins­tant — ce visage de vieille aris­to­cra­tie, ces traits qui racon­taient un empire dis­pa­ru, cette élé­gance usée qui ne tenait plus que par la force de l’ha­bi­tude. Puis il se leva et tra­ver­sa le hall en direc­tion de l’ascenseur.

C’est là qu’il ren­con­tra Grigore.

Le concierge de nuit était debout der­rière son comp­toir, immo­bile, les mains croi­sées devant lui, avec cette patience miné­rale des gens qui ont fait de l’at­tente un métier. Il avait un visage de renard mol­dave — le museau fin, les yeux étroits, des rides pro­fondes qui par­taient des tempes et des­cen­daient vers la mâchoire comme des sillons dans un champ. Sa mous­tache était grise, tom­bante, presque turque. Il por­tait l’u­ni­forme sombre du concierge avec la digni­té d’un offi­cier qui porte son uni­forme au com­bat — ce qui, dans cet hôtel, n’é­tait pas une métaphore.

— Bon­soir, Mon­sieur le Vicomte, dit-il dans un fran­çais rugueux, rocailleux, comme si chaque mot devait d’a­bord pas­ser par du gra­vier avant d’ar­ri­ver à ses lèvres. Vous avez fait la connais­sance du Prince, je vois.

— Il est… remar­quable, dit Émile.

Gri­gore eut un mou­ve­ment de mous­tache qui pou­vait être un sourire.

— Le Prince est ici depuis long­temps. Plus long­temps que les rideaux. Plus long­temps que le direc­teur. Plus long­temps que le roi, si on y pense. Les rois changent. Les princes res­tent. C’est un pro­verbe rou­main. Enfin, c’est un pro­verbe que je viens d’in­ven­ter, mais il est vrai quand même.

Émile sou­rit. Il aimait les gens qui inven­taient des pro­verbes et les attri­buaient à leur nation — c’é­tait une forme d’es­cro­que­rie mineure qu’il pou­vait appré­cier en connaisseur.

— Mon­sieur le Vicomte a besoin de quelque chose ? Un verre d’eau ? Un jour­nal ? Un conseil ?

— Un conseil ?

Gri­gore incli­na la tête, comme un confes­seur qui attend l’aveu.

— Un conseil sur l’hô­tel. L’A­thé­née Palace n’est pas un hôtel comme les autres, Mon­sieur le Vicomte. C’est un orga­nisme. Il res­pire. Il écoute. Les murs sont minces — c’est une ques­tion d’ar­chi­tec­ture, pas de curio­si­té. Les pla­fonds ont des trous — c’est une ques­tion de ven­ti­la­tion, pas d’es­pion­nage. Enfin, offi­ciel­le­ment. Les che­mi­nées trans­mettent le son d’un étage à l’autre. Quand quel­qu’un chu­chote au troi­sième, on l’en­tend au qua­trième. Quand quel­qu’un ment au deuxième, on le sait au pre­mier. C’est un hôtel très… trans­pa­rent. Je dis ça pour que Mon­sieur le Vicomte le sache. Pas pour autre chose.

Il y avait dans ces mots un aver­tis­se­ment si déli­cat, si enve­lop­pé de poli­tesse, qu’un homme moins atten­tif l’au­rait man­qué. Émile ne le man­qua pas. Ce concierge savait quelque chose — ou soup­çon­nait quelque chose — ou sim­ple­ment pré­ve­nait, par habi­tude pro­fes­sion­nelle, tous les nou­veaux arri­vants que dans cet hôtel, le silence n’exis­tait pas.

— Mer­ci, Gri­gore, dit Émile.

— De rien, Mon­sieur le Vicomte. C’est mon tra­vail. Veiller. La nuit, il n’y a que moi et les fan­tômes. Et les fan­tômes, ici, sont très bien éle­vés. Ils ne font jamais de bruit. Ce sont les vivants qui posent problème.

Émile mon­ta dans sa chambre. Il fer­ma la porte, tour­na la clé, et res­ta un moment debout dans l’obs­cu­ri­té, à écou­ter. Le silence de l’hô­tel n’é­tait pas un silence — c’é­tait un mur­mure, un bruis­se­ment conti­nu, comme si le bâti­ment entier res­pi­rait. Un plan­cher grin­ça au-des­sus de sa tête. Une tuyau­te­rie gémit dans le mur. Quelque part, très loin, une porte se ferma.

Gri­gore avait rai­son. Cet hôtel écoutait.

Émile se désha­billa, se cou­cha, et fixa le pla­fond. Il pen­sa à Paris — pas à la ville, mais à l’i­dée, au pres­tige, à la cou­ver­ture. Sans Paris, que valait un vicomte fran­çais dans les Bal­kans ? Un Fran­çais sans France, c’é­tait un billet de banque sans banque — du papier impri­mé qui ne vaut que la confiance qu’on lui accorde.

Il fau­drait impro­vi­ser. C’é­tait, après tout, ce qu’il fai­sait le mieux.

Il s’en­dor­mit vers quatre heures, et rêva de cerises rouges dans un panier d’o­sier, absur­de­ment rouges, comme si le monde entier sai­gnait et que les cerises le savaient.

CHA­PITRE 3

LA TABLE DES MENTEURS

Le petit-déjeu­ner à l’A­thé­née Palace était un spectacle.

Émile le com­prit dès qu’il des­cen­dit dans la salle du res­tau­rant, le len­de­main matin, et se retrou­va face à une pièce immense, haute de pla­fond, bai­gnée de lumière par des fenêtres à arc qui don­naient sur la place, où une cen­taine de per­sonnes man­geaient, par­laient, fumaient et conspi­raient avec un appé­tit qui sem­blait nour­ri par la catastrophe.

Les tables étaient dres­sées avec des nappes blanches, de l’ar­gen­te­rie lourde, des verres en cris­tal et des bou­quets de pivoines — comme si de rien n’é­tait, comme si Paris n’é­tait pas tom­bée la veille, comme si le monde ne venait pas de bas­cu­ler sur son axe. Les ser­veurs cir­cu­laient entre les tables avec l’as­su­rance fluide des dan­seurs de bal­let, por­tant des pla­teaux char­gés de café, de brioches, d’œufs brouillés, de fro­mage blanc et de confi­ture de cerises griottes — cette confi­ture rou­maine d’un rouge sombre, presque noir, qui res­sem­blait à du sang cuit.

Émile s’as­sit seul, com­man­da un café et un crois­sant, et observa.

Il y avait une géo­gra­phie de la salle, aus­si lisible qu’une carte d’é­tat-major. Les Alle­mands — une dou­zaine d’hommes en cos­tume sombre, rasés de près, effi­caces même dans leur façon de beur­rer une tar­tine — occu­paient les deux grandes tables près de la fenêtre, les meilleures, celles qui avaient la lumière et la vue. Ils ne par­laient pas fort, mais leur silence avait quelque chose de sonore, de mas­sif, comme le silence d’un moteur qui tourne au ralen­ti. Ils étaient chez eux. Pas encore offi­ciel­le­ment, mais ils le sen­taient, et tout le monde le sentait.

Les Bri­tan­niques tenaient le coin oppo­sé — un archi­pel de petites tables où des hommes rou­geauds en tweed et des femmes en robes à fleurs pre­naient le thé avec une déter­mi­na­tion qui tenait de l’acte de résis­tance. Ils par­laient entre eux, en anglais, à voix basse mais dis­tincte, comme pour mar­quer le ter­ri­toire par la langue. Émile iden­ti­fia un atta­ché mili­taire — col raide, mous­tache régle­men­taire —, deux ou trois jour­na­listes recon­nais­sables à leur allure négli­gée et à la vitesse avec laquelle ils pre­naient des notes sur des car­nets, et un homme plus dis­cret, en cos­tume gris, qui ne pre­nait pas de notes et ne par­lait à per­sonne, ce qui, dans un hôtel d’es­pions, était la signa­ture la plus visible de toutes.

Les Rou­mains occu­paient le centre — la majo­ri­té, le pays d’ac­cueil, la masse cri­tique. Des hommes d’af­faires, des poli­ti­ciens, des offi­ciers en uni­forme, des femmes élé­gantes qui por­taient leurs bijoux au petit-déjeu­ner comme d’autres portent une armure. Ils navi­guaient entre les tables avec une aisance qui n’é­tait pas de la désin­vol­ture mais de la sur­vie — dans un pays pris en sand­wich entre l’Al­le­magne et l’U­nion sovié­tique, la sou­plesse sociale était une com­pé­tence vitale.

Et puis il y avait les inclas­sables — les Ita­liens, les Grecs, les Turcs, les Hon­grois, les réfu­giés polo­nais recon­nais­sables à leurs cos­tumes frois­sés et à leurs yeux cer­nés, les Suisses neutres et les Sué­dois neutres et tous les autres neutres qui étaient là pour des rai­sons que la neu­tra­li­té ren­dait suspectes.

Émile but son café. Il était fort, sucré, presque siru­peux — un café turc dans une tasse fran­çaise, ce qui résu­mait assez bien Bucarest.

— Vous permettez ?

Le Prince Dobro­vols­ki s’as­sit en face de lui sans attendre la réponse, avec la fami­lia­ri­té des gens qui consi­dèrent que l’a­mi­tié, comme le cham­pagne, ne néces­site pas d’in­vi­ta­tion for­melle. Il avait tro­qué son smo­king de la veille contre un cos­tume de jour en fla­nelle grise — éli­mé, bien sûr, mais éli­mé de façon presque aris­to­cra­tique, comme ces tableaux anciens dont les cra­que­lures ajoutent à la valeur. Il fit signe au ser­veur, qui s’ap­pro­cha avec cette atten­tion légè­re­ment affli­gée qu’on réserve aux clients dont la note est une fiction.

— Un café, Mihai. Et un crois­sant. Et un œuf. Et de la confi­ture — celle aux griottes, pas celle aux abri­cots, celle aux abri­cots est une impos­ture. Et met­tez tout sur ma note.

Le ser­veur s’é­loi­gna sans un mot. Le Prince se tour­na vers Émile.

— Je vais vous pré­sen­ter la salle. C’est un exer­cice que je fais avec tous les nou­veaux arri­vants. Ça me tient lieu de pro­fes­sion. Consi­dé­rez-moi comme un guide tou­ris­tique de l’es­pèce humaine.

Il dési­gna la table des Alle­mands d’un mou­ve­ment de men­ton discret.

— Table un, les maîtres du monde. Enfin, les futurs maîtres. Pour l’ins­tant, ils sont encore au stade de la poli­tesse, ce qui est le stade le plus dan­ge­reux chez les Alle­mands. Quand un Alle­mand est poli, c’est qu’il pré­pare quelque chose. Celui qui est au bout, avec les lunettes rondes et l’air d’un pro­fes­seur de latin — c’est Herr Dok­tor quelque chose, un éco­no­miste de la I.G. Far­ben. Il est ici pour le pétrole, offi­ciel­le­ment. Offi­cieu­se­ment, il est ici pour le pétrole aus­si, mais d’une façon qui implique des uni­formes. À côté de lui, le grand blond aux épaules de nageur — mili­taire, même s’il s’ha­bille en civil. On ne cache pas des épaules pareilles sous un cos­tume de confec­tion. Je ne connais pas son nom, mais ses chaus­sures coûtent plus cher que ma garde-robe.

Il pas­sa aux Britanniques.

— Table deux, les per­dants magni­fiques. Ils le savent, mais ils n’ont pas encore déci­dé de le mon­trer. Le gros rouge, c’est le Major Fitch, atta­ché mili­taire adjoint — il joue au bridge tous les soirs et il gagne tou­jours, ce qui est sus­pect pour un mili­taire. La femme à côté, en robe à fleurs, c’est Mme Cover­dale, la femme du char­gé d’af­faires — elle orga­nise des gar­den-par­ties au milieu de l’a­po­ca­lypse, ce qui est la forme bri­tan­nique du cou­rage. Et l’homme en gris, seul, qui ne parle à per­sonne — celui-là, cher Vicomte, ne le regar­dez pas trop long­temps. Les gens qui ne parlent à per­sonne sont ceux qui écoutent tout le monde.

— Et les Rou­mains ? deman­da Émile.

Le Prince eut un geste large, embras­sant le centre de la salle comme un chef d’or­chestre embrasse l’en­semble de son ensemble.

— Les Rou­mains, cher ami, sont un peuple latin per­du au milieu des Slaves, ce qui en fait les gens les plus inté­res­sants et les plus impré­vi­sibles d’Eu­rope. Ils parlent fran­çais par amour, rou­main par néces­si­té, et alle­mand depuis peu, par pru­dence. Ils ont le sens de la fête, de l’in­trigue et de la sur­vie, qui sont les trois ver­tus car­di­nales des peuples qui ont été occu­pés par tout le monde. Vous voyez le mon­sieur cor­pu­lent, là-bas, celui qui mange des œufs comme si c’é­taient les der­niers ? C’est Constan­tin Vasi­les­cu. Un boyard — enfin, ce qui reste des boyards. Des terres en Bes­sa­ra­bie, des immeubles à Buca­rest, une femme à la cam­pagne et une maî­tresse en ville. Il a peur. Tout le monde a peur, mais lui, il a peur spé­ci­fi­que­ment — il a des terres du côté où les Russes regardent, et quand les Russes regardent quelque chose, ça finit tou­jours par leur appar­te­nir. Je le sais. Je suis russe.

Émile regar­da Vasi­les­cu. Un homme large, lourd, la soixan­taine, avec un visage de bou­le­dogue triste, des bajoues qui trem­blaient quand il mâchait, et des mains qui dis­pa­rais­saient dans des bagues en or. Il man­geait avec l’ap­pli­ca­tion méca­nique des gens qui mangent pour ne pas pen­ser. Ses yeux, au-des­sus de son assiette, étaient ceux d’un ani­mal qui sent l’orage.

— Il a de l’argent ? deman­da Émile.

Le Prince le regar­da avec un amu­se­ment subtil.

— Tout le monde a de l’argent à Buca­rest, cher Vicomte. La ques­tion n’est pas qui en a, mais qui va le gar­der. Et la réponse, en ce moment, est : per­sonne. Ce qui crée des oppor­tu­ni­tés, si on a le tem­pé­ra­ment pour ça.

Émile sou­tint son regard. Le Prince savait. Ou devi­nait. Ou s’en fichait. Avec les Russes blancs, c’é­tait tou­jours dif­fi­cile à dire — ils avaient vécu tel­le­ment de catas­trophes qu’un simple escroc les amu­sait comme un numé­ro de cirque au milieu d’un trem­ble­ment de terre.

Le petit-déjeu­ner se ter­mi­na vers dix heures. Émile remon­ta dans sa chambre, ouvrit sa valise — celle qui conte­nait le papier à en-tête zuri­chois — et s’as­sit à son bureau. Il avait une cible. Vasi­les­cu. L’homme avait peur, l’homme avait de l’argent, l’homme cher­chait une sor­tie. Émile était, pro­fes­sion­nel­le­ment, une sor­tie. Une fausse sor­tie, bien sûr — mais dans un monde où toutes les sor­ties étaient en train de se fer­mer, une fausse sor­tie valait mieux que pas de sor­tie du tout.

Il pré­pa­ra ses outils : le papier à lettres de la Banque Hel­vé­tique de Com­merce et d’In­ves­tis­se­ment (qui n’exis­tait pas mais dont le papier à en-tête était remar­qua­ble­ment convain­cant — il l’a­vait fait impri­mer à Milan par un faus­saire napo­li­tain qui était un artiste dans son genre), une lettre d’in­tro­duc­tion signée d’un « Direc­teur Hart­mann » (qui n’exis­tait pas non plus mais dont la signa­ture, sèche et auto­ri­taire, sen­tait la banque suisse à plein nez), et ses cartes de visite au nom du Vicomte de Dor­vières, « Conseil en patri­moine privé ».

Le plan était simple, comme tous les bons plans. Se faire pré­sen­ter à Vasi­les­cu — le Prince s’en char­ge­rait, il pré­sen­tait tout le monde à tout le monde, c’é­tait sa mon­naie d’é­change. Gagner sa confiance — trois ou quatre dîners, des conver­sa­tions sur la situa­tion, des hoche­ments de tête com­pa­tis­sants. Puis, au moment où Vasi­les­cu serait suf­fi­sam­ment pani­qué, lui pro­po­ser une solu­tion : trans­fé­rer ses fonds vers la Suisse, via la Banque Hel­vé­tique, pour une com­mis­sion rai­son­nable. Vasi­les­cu don­ne­rait l’argent. La Banque Hel­vé­tique n’exis­te­rait pas. Émile disparaîtrait.

Simple. Propre. Classique.

Ce qu’É­mile ne savait pas encore — et qu’il appren­drait dans les jours sui­vants — c’est que dans un Buca­rest où tout le monde men­tait, son men­songe à lui n’é­tait même pas le plus gros de la pièce. Et que la pièce, jus­te­ment, avait beau­coup plus de portes qu’il ne le pen­sait — y com­pris des portes par les­quelles on entrait sans le vou­loir et dont on ne sor­tait plus.

Il cache­ta la fausse lettre d’in­tro­duc­tion, la ran­gea dans la poche inté­rieure de sa veste, et des­cen­dit déjeuner.

CHA­PITRE 4

LE BOYAR, LE MAJOR ET LA CONFI­TURE DE GRIOTTES

Il fal­lut trois jours à Émile pour se faire pré­sen­ter à Vasi­les­cu. Trois jours qui, dans la chro­no­lo­gie accé­lé­rée de Buca­rest en juin 1940, valurent trois semaines dans n’im­porte quelle autre ville.

Le Prince Dobro­vols­ki s’ac­quit­ta de la tâche avec l’ef­fi­ca­ci­té pares­seuse qui le carac­té­ri­sait. Un soir, à l’En­glish Bar, entre le deuxième et le troi­sième whis­ky, il fit signe à Vasi­les­cu qui pas­sait — le boyar pas­sait tou­jours, il était de ces hommes qui tra­versent les pièces comme des pla­nètes tra­versent les sys­tèmes solaires, entraî­nant dans leur sillage gra­vi­ta­tion­nel des satel­lites mineurs, des secré­taires, des cour­ti­sans et des solliciteurs.

— Constan­tin, je vous pré­sente le Vicomte de Dor­vières. Un Fran­çais. De Paris. Enfin, de ce qui reste de Paris.

Vasi­les­cu ser­ra la main d’É­mile avec cette poigne molle et humide des hommes gros qui serrent beau­coup de mains et n’en pensent rien. Ses yeux, pour­tant, étaient vifs — deux petites billes noires, enfon­cées dans la graisse du visage, qui jau­geaient, pesaient, éva­luaient. Les yeux d’un homme d’af­faires. Les yeux d’un homme qui avait l’ha­bi­tude de savoir ce que les gens valaient.

— Enchan­té, Vicomte, dit-il dans un fran­çais impec­cable, à peine tein­té de cet accent rou­main qui arron­dis­sait les voyelles et rou­lait les r comme des billes sur un par­quet. Vous êtes à Buca­rest pour longtemps ?

— Aus­si long­temps que néces­saire, dit Émile. Affaires privées.

— Ah, les affaires pri­vées, dit Vasi­les­cu avec un sou­rire qui ne riait pas. Tout le monde a des affaires pri­vées en ce moment. C’est la saison.

Il s’as­sit. Le Prince, avec le flair d’un entre­met­teur pro­fes­sion­nel, s’é­clip­sa vers une autre table en mar­mon­nant quelque chose sur une com­tesse qui lui devait un verre — lais­sant Émile seul avec sa cible.

La conver­sa­tion fut ce que sont les pre­mières conver­sa­tions entre un escroc et sa proie : une danse. Émile ne par­la pas d’argent. Il ne par­la pas d’af­faires. Il par­la de Paris — la vraie, celle d’a­vant la chute, les res­tau­rants, les théâtres, l’O­pé­ra, les courses à Long­champ. Il par­la avec cette nos­tal­gie pré­cise du connais­seur, ce qui n’é­tait pas entiè­re­ment faux — Émile connais­sait Paris, il y avait vécu par inter­mit­tences, il avait fré­quen­té ses palaces et ses res­tau­rants, certes comme un frau­deur plu­tôt que comme un client, mais la connais­sance était réelle. Et Vasi­les­cu, comme tous les Rou­mains de sa classe, aimait Paris avec cette dévo­tion par­ti­cu­lière des peuples qui avaient choi­si la France comme idéal et qui la voyaient main­te­nant s’effondrer.

— C’est ter­rible, ce qui se passe, dit Vasi­les­cu en secouant ses bajoues. Ter­rible. La France, pour nous, c’est… com­ment dire… c’est la preuve que la civi­li­sa­tion est pos­sible. Si la France tombe, qu’est-ce qui reste ?

— L’An­gle­terre, sug­gé­ra Émile.

Vasi­les­cu fit un geste de la main — un geste rou­main, expres­sif, qui signi­fiait à la fois « peut-être » et « j’en doute ».

— L’An­gle­terre est une île. Les îles ne com­prennent pas les conti­nents. Et les Anglais ne com­prennent pas les Bal­kans. Ils croient que les Bal­kans sont un pro­blème à résoudre. Les Bal­kans ne sont pas un pro­blème. Les Bal­kans sont une condi­tion permanente.

Émile rit — pas son rire de charme, mais un rire sin­cère, sur­pris. Vasi­les­cu était plus intel­li­gent qu’il ne le parais­sait, ce qui était à la fois inté­res­sant et légè­re­ment pro­blé­ma­tique. Les cibles intel­li­gentes sont plus dif­fi­ciles à arna­quer. Mais elles sont aus­si plus satisfaisantes.

Ils se revirent le len­de­main, et le sur­len­de­main, et le jour d’a­près. L’En­glish Bar était le lieu natu­rel de ces ren­contres — on y gra­vi­tait comme des astres autour d’un centre de gra­vi­té invi­sible, celui de l’in­for­ma­tion, de la rumeur, du potin éle­vé au rang de mon­naie d’é­change. Émile apprit vite les rituels du bar : le whis­ky-soda à dix-sept heures, le bridge à dix-huit heures (le Major Fitch y offi­ciait avec une régu­la­ri­té de métro­nome), les conver­sa­tions qui com­men­çaient par la poli­tique et finis­saient par l’a­nec­dote, les alliances qui se fai­saient et se défai­saient entre deux gins tonics.

C’est au bar, le troi­sième soir, qu’il vit Iri­na pour la deuxième fois.

Elle entra comme on entre en scène — sans fan­fare, mais avec cette assu­rance tran­quille des gens qui savent que les regards vont se tour­ner vers eux et qui ont déci­dé de ne pas s’en occu­per. Elle por­tait une robe verte, d’un vert pro­fond, presque noir, qui fai­sait res­sor­tir la pâleur de sa peau et le gris-vert de ses yeux. Elle tra­ver­sa le bar sans s’ar­rê­ter, salua d’un signe de tête un offi­cier rou­main qui se leva à moi­tié, igno­ra un Alle­mand qui essayait de croi­ser son regard, et s’ins­tal­la dans son alcôve — la même que la pre­mière fois, comme si l’al­côve lui appar­te­nait, ce qui était peut-être le cas.

Le Prince, qui était reve­nu s’as­seoir à côté d’É­mile, sui­vit son regard.

— Iri­na Flo­res­cu, dit-il à voix basse, avec le ton d’un orni­tho­logue qui iden­ti­fie un spé­ci­men rare. La fille de Mir­cea Flo­res­cu — l’an­cien ministre. Un homme brillant, un patriote, un libé­ral dans un pays qui n’a plus de place pour les libé­raux. Dis­gra­cié. Reti­ré à la cam­pagne. Enfin, « reti­ré » est un euphé­misme — il a été pous­sé, et la cam­pagne est un manoir décré­pit quelque part en Vala­chie où per­sonne ne vient le voir, sauf les fan­tômes et les créanciers.

— Et la fille ?

— La fille est ici. Ce qui pose une ques­tion inté­res­sante : pour­quoi ? Iri­na Flo­res­cu n’est pas une mon­daine. Elle ne vient pas à l’A­thé­née Palace pour boire des cock­tails et cher­cher un mari. Elle vient pour quelque chose d’autre. Je ne sais pas quoi. Et c’est pré­ci­sé­ment ce qui me plaît chez elle.

— Elle est…

— Dan­ge­reuse ? Oui. Mais pas de la façon dont vous l’i­ma­gi­nez. Iri­na ne poi­gnarde per­sonne. Elle observe, elle attend, et puis elle agit — et quand elle agit, c’est tou­jours avec une pré­ci­sion qui laisse les gens per­plexes, parce qu’ils n’ont rien vu venir. C’est un talent. Les Rou­mains sont des gens latins qui ont appris la patience des Slaves. Iri­na est la quin­tes­sence de ça.

Émile regar­da de nou­veau vers l’al­côve. Iri­na avait com­man­dé un verre — du vin blanc, il le voyait à la cou­leur — et lisait un livre. Ou fai­sait sem­blant de lire un livre. Il y avait une dif­fé­rence, et Émile, en pro­fes­sion­nel du faux-sem­blant, la connaissait.

— Pré­sen­tez-moi, dit-il.

Le Prince secoua la tête.

— Non.

— Non ?

— Iri­na ne se laisse pas pré­sen­ter. On ne pré­sente pas un chat. On attend que le chat vienne à vous. Si vous l’in­té­res­sez, elle vien­dra. Si vous ne l’in­té­res­sez pas, elle ne vien­dra pas, et aucune pré­sen­ta­tion n’y chan­ge­ra rien. Patien­tez, cher Vicomte. La patience est la ver­tu des escrocs et des amou­reux — et je soup­çonne que vous êtes un peu des deux.

Émile ne rele­va pas. Le Prince venait de l’ap­pe­ler escroc, avec la dou­ceur d’un com­pli­ment, et il ne savait pas s’il devait être alar­mé ou amu­sé. Il opta pour l’a­mu­se­ment — c’é­tait plus économique.

Le Major Fitch appa­rut à ce moment-là, rouge, mous­ta­chu, un verre de whis­ky à la main, et s’as­sit à leur table sans y avoir été invi­té, avec cette désin­vol­ture bri­tan­nique qui est une forme de conquête territoriale.

— Bon­soir, Prince. Bon­soir, mon­sieur de… ?

— Dor­vières, dit Émile.

— Dor­vières, oui. Fitch. Major Regi­nald Fitch. Atta­ché mili­taire adjoint à la léga­tion de Sa Majes­té. Vous êtes fran­çais, m’a-t-on dit ?

— En effet.

— Mes condoléances.

Il but une gor­gée de whis­ky. Émile atten­dit. Les Bri­tan­niques, quand ils venaient s’as­seoir à votre table sans y être invi­tés, avaient tou­jours une rai­son — mais ils pre­naient leur temps pour y arri­ver, parce que la hâte, pour un Anglais, était une forme de vulgarité.

— Situa­tion ter­rible, conti­nua Fitch en regar­dant le pla­fond comme si la situa­tion se trou­vait là-haut, entre les mou­lures. Paris. Ter­rible. On ne s’y atten­dait pas. Enfin, cer­tains s’y atten­daient, mais on n’é­coute jamais les gens qui s’y attendent, parce qu’ils ont l’air pes­si­miste, et les pes­si­mistes sont mau­vais pour le moral. Résul­tat, on est sur­pris. Ce qui est exac­te­ment le résul­tat qu’on obtient quand on n’é­coute pas les pes­si­mistes. Enfin.

Il but de nou­veau. Le Prince, qui avait le flair des situa­tions diplo­ma­tiques, se leva.

— Je vous laisse entre Euro­péens de l’Ouest, dit-il. Moi, je suis un Orien­tal dégui­sé en Occi­den­tal. Je vais aller par­ler à des gens de ma sorte, c’est-à-dire des gens qui n’existent plus.

Il s’é­loi­gna. Fitch le regar­da par­tir avec un sou­rire presque tendre.

— Remar­quable bon­homme, dit-il. Com­plè­te­ment fau­ché, bien sûr. Mais remar­quable. La classe en ruine, c’est encore de la classe. Comme un châ­teau qu’on visite — plus c’est déla­bré, plus c’est beau.

Il se tour­na vers Émile. Ses yeux, der­rière les pau­pières lourdes, étaient beau­coup plus per­çants que son per­son­nage de mili­taire bon vivant ne le lais­sait supposer.

— Vous êtes dans les affaires, Dorvières ?

— Patri­moine pri­vé, dit Émile. Conseil et intermédiation.

— Patri­moine pri­vé, répé­ta Fitch. Oui, il y a beau­coup de patri­moine pri­vé qui cherche à être dépla­cé, en ce moment. Tout le monde veut mettre son argent quelque part. Les Rou­mains veulent le mettre en Suisse. Les Juifs veulent le mettre n’im­porte où. Les Alle­mands veulent le prendre. Les Bri­tan­niques vou­draient bien aider, mais ils ne savent pas encore com­ment. C’est un mar­ché inté­res­sant, si on a du doigté.

— J’ai du doig­té, dit Émile.

— J’en suis convaincu.

Fitch ne sou­riait pas. Il avait cette expres­sion que les Anglais adoptent quand ils sont en train de vous éva­luer — une expres­sion d’ai­mable neu­tra­li­té qui pou­vait signi­fier n’im­porte quoi, de l’ad­mi­ra­tion à la menace.

— Vous savez, Dor­vières, dans un endroit comme celui-ci, les gens comme vous et moi — je veux dire les étran­gers, les gens de pas­sage, les gens qui ne sont pas rou­mains et qui n’ont aucune rai­son d’être ici sauf des rai­sons qu’ils ne veulent pas expli­quer — ces gens-là finissent tou­jours par se rendre utiles à quel­qu’un. C’est inévi­table. La ques­tion n’est pas de savoir si on sera utile, mais à qui on sera utile. Et la réponse à cette ques­tion, mon cher, déter­mine si on sort d’i­ci en gent­le­man ou en cadavre.

Il finit son whis­ky, se leva, lis­sa sa mous­tache, et ajouta :

— Je joue au bridge tous les soirs à dix-huit heures. Nous avons besoin d’un qua­trième. Réfléchissez‑y.

Il s’é­loi­gna. Émile res­ta seul avec les der­nières gouttes de son verre, le mur­mure du bar, et l’im­pres­sion très nette que le Major Regi­nald Fitch, atta­ché mili­taire adjoint et joueur de bridge, venait de lui tendre la main — ou de lui mon­trer le piège. Avec les Bri­tan­niques, c’é­tait sou­vent la même chose.

Il regar­da vers l’al­côve d’I­ri­na. Elle était par­tie. Le livre était res­té sur la table — un roman fran­çais, il le vit au for­mat, à la cou­ver­ture crème. Il résis­ta à l’en­vie d’al­ler lire le titre. Un escroc qui court après une femme est un escroc qui ne court pas assez vite après l’argent.

Il com­man­da un der­nier verre et pen­sa à Vasi­les­cu. L’ar­naque était en bonne voie. Encore un ou deux dîners, et il pour­rait lan­cer l’ha­me­çon. La Banque Hel­vé­tique de Com­merce et d’In­ves­tis­se­ment allait faire son entrée dans la vie de Constan­tin Vasi­les­cu, et si tout allait bien, Émile serait par­ti avant la fin du mois, avec une somme suf­fi­sante pour vivre un an — un an d’hô­tels, de trains, de fausses iden­ti­tés et de vraies solitudes.

Mais en atten­dant, il était là. Dans ce bar. Dans cet hôtel qui écou­tait. Dans cette ville qui allait bien­tôt chan­ger de maître. Et quelque chose — il ne savait pas encore quoi — le rete­nait. Pas Iri­na, pas l’argent de Vasi­les­cu, pas la curio­si­té du Major Fitch. Quelque chose de plus dif­fus, de plus étrange. L’o­deur des tilleuls, peut-être. Ou la lumière de Buca­rest, cette lumière d’or pous­sié­reux qui tom­bait sur les façades comme un ver­nis ancien. Ou le sen­ti­ment, qui ne le quit­tait plus depuis qu’il avait fran­chi la porte tam­bour, que dans cet hôtel, pour la pre­mière fois de sa vie, il n’é­tait pas le plus grand men­teur de la pièce.

Et que les vrais men­teurs, eux, jouaient pour de vrai.

CHA­PITRE 5

LE CHAT VIENT

Iri­na vint à lui un mardi.

C’é­tait le 18 juin — quatre jours après son arri­vée, quatre jours après la chute de Paris, et le jour exact où, à des mil­liers de kilo­mètres de là, un géné­ral fran­çais incon­nu pro­non­çait à la radio de Londres un dis­cours que per­sonne à Buca­rest n’en­ten­dit, parce que per­sonne à Buca­rest n’é­cou­tait la radio de Londres, sauf les Bri­tan­niques, et les Bri­tan­niques, ce soir-là, étaient au bridge.

Émile était assis à la ter­rasse du res­tau­rant, celle qui don­nait sur la place, sous un auvent rayé qui fil­trait le soleil du soir en bandes alter­nées de lumière et d’ombre. Il man­geait des miti­tei — ces petites sau­cisses grillées, rou­lées à la main, épi­cées au cumin et à l’ail, qui étaient la réponse rou­maine à toutes les ques­tions exis­ten­tielles — accom­pa­gnés d’une mou­tarde jaune vif et d’une bière blonde locale qui avait le goût de ce qu’elle était : hon­nête, sans pré­ten­tion, et légè­re­ment tiède.

Il man­geait seul. C’é­tait déli­bé­ré. Un escroc qui mange seul est un escroc qui tra­vaille — il observe, il écoute, il repère les failles dans le tis­su social comme un tailleur repère les défauts dans un drap. Et ce soir-là, le tis­su avait beau­coup de failles. La ter­rasse était pleine, mais l’at­mo­sphère avait chan­gé depuis quatre jours. Les conver­sa­tions étaient plus ner­veuses, les rires plus aigus, les silences plus longs. On sen­tait dans l’air cette ten­sion par­ti­cu­lière des gens qui font sem­blant de ne pas avoir peur — ten­sion qui est tou­jours plus pal­pable que la peur elle-même, parce qu’elle néces­site un effort, et que l’ef­fort se voit.

Elle s’as­sit en face de lui.

Sans y être invi­tée. Sans pré­am­bule. Comme si la chaise lui avait été réser­vée depuis tou­jours et qu’elle venait sim­ple­ment la réclamer.

— Vous êtes le Vicomte, dit-elle.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait un constat, pro­non­cé avec une inflexion légè­re­ment iro­nique sur le mot « Vicomte » — une inflexion si fine qu’un homme moins atten­tif l’au­rait man­quée. Émile ne la man­qua pas.

— Et vous êtes Made­moi­selle Flo­res­cu, dit-il.

— Iri­na.

— Émile.

Elle prit un miti­tei dans son assiette, sans deman­der la per­mis­sion, le trem­pa dans la mou­tarde et le man­gea avec un natu­rel qui cou­pait court à toute for­ma­li­té. Émile la regar­da faire. Il y avait dans ce geste — piquer dans l’as­siette d’un incon­nu — quelque chose qui res­sem­blait à un test. Ou à une pro­vo­ca­tion. Ou sim­ple­ment à la façon dont Iri­na Flo­res­cu trai­tait les conven­tions : elle les recon­nais­sait, les mesu­rait, et déci­dait de ne pas s’en encombrer.

— Le Prince m’a par­lé de vous, dit-elle. Il dit que vous êtes un homme char­mant avec des chaus­sures inté­res­santes et des inten­tions obs­cures. Ce sont ses mots. Les mots du Prince sont tou­jours meilleurs que la réa­li­té, mais dans votre cas, je pense qu’il n’est pas très loin.

— Le Prince est trop aimable.

— Le Prince est un ivrogne sen­ti­men­tal qui sur­vit en racon­tant les secrets des autres. Ce qui est un talent, pas une ver­tu. Mais il se trompe rare­ment sur les gens. C’est le pri­vi­lège de ceux qui n’ont plus rien à perdre — ils voient les choses clai­re­ment, parce qu’ils n’ont plus besoin de se men­tir à eux-mêmes.

Elle allu­ma une ciga­rette — un geste fluide, auto­ma­tique, le bri­quet d’argent cla­quant avec une pré­ci­sion de méca­nisme d’hor­lo­ge­rie. La fumée mon­ta dans l’air du soir, se mêlant à l’o­deur des tilleuls et des grillades, et Émile pen­sa que c’é­tait la pre­mière per­sonne à Buca­rest qui ne lui avait pas deman­dé ce qu’il fai­sait là. Ce qui signi­fiait soit qu’elle s’en fichait, soit qu’elle le savait déjà, soit — et c’é­tait l’hy­po­thèse la plus trou­blante — qu’elle consi­dé­rait la ques­tion comme sans impor­tance parce que tout le monde, à l’A­thé­née Palace, était là pour des rai­sons qui ne sup­por­taient pas l’examen.

— Vous connais­sez bien l’hô­tel, dit Émile.

— Je connais bien Buca­rest. L’hô­tel, c’est Buca­rest en concen­tré. Tout ce que la ville a de mieux et de pire se retrouve dans ce hall, dans ce bar, sur cette ter­rasse. Les espions, les mon­daines, les hommes d’af­faires, les aris­to­crates rui­nés, les fas­cistes en che­mise verte, les diplo­mates qui font sem­blant de ne rien voir — tout est là, en modèle réduit, comme dans une boîte à musique dont le méca­nisme serait détraqué.

— Et vous, vous êtes quoi ? Dans cette boîte à musique ?

Elle le regar­da. Ses yeux gris-vert avaient la cou­leur exacte de la Dâm­bo­vița — la rivière qui tra­ver­sait Buca­rest et dont les eaux n’é­taient jamais tout à fait propres ni tout à fait sales.

— Je suis quel­qu’un qui cherche quelque chose, dit-elle. Comme vous. La dif­fé­rence, c’est que moi, je sais ce que je cherche.

Elle écra­sa sa ciga­rette dans le cen­drier — un geste sec, défi­ni­tif, qui fer­mait un cha­pitre de la conver­sa­tion et en ouvrait un autre.

— Vous jouez au bridge avec le Major Fitch ?

— Pas encore.

— Jouez. Le Major Fitch est un homme utile. Les Anglais sont des gens utiles, en géné­ral. Sur­tout quand ils perdent. Quand les Anglais perdent, ils deviennent géné­reux — c’est une forme de com­pen­sa­tion. Ils ne peuvent pas vous offrir la vic­toire, alors ils vous offrent leur ami­tié. Et l’a­mi­tié d’un Anglais, en ce moment, c’est un pas­se­port — pas au sens lit­té­ral, mais au sens où ça vous place du bon côté de quelque chose.

Émile enre­gis­tra l’in­for­ma­tion. Iri­na ne par­lait pas pour ne rien dire — chaque phrase avait une fonc­tion, comme les pièces d’une machine dont il ne voyait pas encore le des­sin d’ensemble.

— Pour­quoi me dites-vous ça ?

Elle eut un demi-sou­rire — le premier.

— Parce que vous allez en avoir besoin. Les choses vont chan­ger très vite, ici. Très vite. Et quand elles chan­ge­ront, il y aura des gens qui seront du bon côté et des gens qui seront du mau­vais côté, et ceux qui n’au­ront pas choi­si se retrou­ve­ront dans un endroit encore pire que les deux — le milieu. Le milieu, à Buca­rest, c’est là où on se fait écraser.

Elle se leva. Aus­si brus­que­ment qu’elle s’é­tait assise.

— Bon­soir, Vicomte. Man­gez vos miti­tei avant qu’ils refroi­dissent. Les miti­tei froids, c’est comme les pro­messes poli­tiques — ça garde la forme mais ça n’a plus de goût.

Elle s’é­loi­gna. Émile la regar­da tra­ver­ser la ter­rasse, saluer d’un geste un offi­cier qui se levait à son pas­sage, dis­pa­raître dans le hall. Il res­ta un moment immo­bile, sa bière à la main, avec le sen­ti­ment très net qu’il venait de ren­con­trer quel­qu’un qui était plus fort que lui — non pas phy­si­que­ment, ni intel­lec­tuel­le­ment, mais dans cette caté­go­rie indé­fi­nis­sable qui tient à la volon­té, à la clar­té du regard, à la capa­ci­té de voir les choses telles qu’elles sont et de ne pas en être paralysé.

Il man­gea ses miti­tei. Ils avaient refroidi.

Ils avaient encore du goût.

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CHA­PITRE V

Ven­dre­di 26 juin 1914

Où un grand dîner réunit tout le monde autour d’une table, où le fan­tôme de Rodolphe tra­verse la conver­sa­tion, et où le Doc­teur Witt­gen­stein pro­nonce un diag­nos­tic que per­sonne ne veut entendre

Le ven­dre­di fut le jour du dîner.

Anna Sacher avait déci­dé — et quand Anna Sacher déci­dait, la déci­sion avait la force d’un décret impé­rial, à cette dif­fé­rence près que les décrets impé­riaux pou­vaient être contes­tés par le Par­le­ment et que les déci­sions d’An­na Sacher ne pou­vaient être contes­tées par per­sonne — Anna Sacher avait déci­dé de don­ner un dîner. Pas un dîner ordi­naire. Un dîner Sacher. La dis­tinc­tion est impor­tante. Un dîner ordi­naire, c’est de la nour­ri­ture, du vin, et de la conver­sa­tion. Un dîner Sacher, c’é­tait un évé­ne­ment — un rituel, une mise en scène, un opé­ra sans musique où la maî­tresse de mai­son jouait tous les rôles et où les convives étaient simul­ta­né­ment le public, les figu­rants et les per­son­nages principaux.

Elle m’a­vait convo­qué le matin.

— Pfef­fer­ling, ce soir, dîner dans la salle pri­vée. Six cou­verts. Le Comte. La Baronne. Le cri­tique ita­lien. La Hon­groise. Le Doc­teur Witt­gen­stein. Et moi.

— Et le Serbe, Frau Sacher ?

Elle hési­ta. C’é­tait si rare qu’An­na Sacher hési­tât que je faillis noter l’é­vé­ne­ment dans le registre avant même qu’elle eût fini de par­ler, tant la chose était remar­quable — comme une éclipse, ou un bou­le­dogue qui ron­ronne, ou un Autri­chien qui dit ce qu’il pense.

— Le Serbe aus­si, dit-elle fina­le­ment. Sept couverts.

— Sept à table, Frau Sacher. Cer­tains diront que c’est un chiffre de mau­vais augure.

— Je ne suis pas super­sti­tieuse, Pfef­fer­ling. Les gens super­sti­tieux ne dirigent pas des hôtels. Ils en fréquentent.

Le menu fut com­po­sé par Bru­ck­ner avec la solen­ni­té d’un chef d’é­tat-major pré­pa­rant une offen­sive. Consom­mé aux que­nelles de moelle. Filets de sandre du Danube au beurre blanc. Tafels­pitz — le bouilli vien­nois par excel­lence, le plat que Fran­çois-Joseph man­geait trois fois par semaine et dont Bru­ck­ner disait qu’il fal­lait douze heures de cuis­son pour atteindre la per­fec­tion, « autant de temps qu’il en faut à l’Em­pe­reur pour prendre une déci­sion, et avec le même résul­tat : quelque chose de tendre mais de fon­da­men­ta­le­ment conser­va­teur ». Puis un Salz­bur­ger Nockerl — le souf­flé de Salz­bourg, gon­flé comme une pro­messe et aus­si fra­gile. Et enfin, évi­dem­ment, la Sacher­torte. Avec Schla­go­bers. La Sacher­torte au Sacher, c’é­tait la com­mu­nion à Notre-Dame : inévi­table, rituelle, et sus­pecte d’hy­po­cri­sie chez ceux qui la refusaient.

*

Le dîner com­men­ça à huit heures.

La salle pri­vée — la plus belle des Chambres sépa­rées, au pre­mier étage, celle avec les boi­se­ries de chêne sombre et le lustre de cris­tal qui avait, disait-on, appar­te­nu au Thea­ter am Kärnt­ner­tor avant sa démo­li­tion, ce qui fai­sait de chaque dîner une repré­sen­ta­tion post­hume dans un théâtre démem­bré — la salle pri­vée avait été dres­sée par Otto, le maître d’hô­tel, avec cette mania­que­rie géo­mé­trique qui était sa contri­bu­tion per­son­nelle à l’art de vivre vien­nois : chaque verre à exac­te­ment trois cen­ti­mètres du bord de la table, chaque cou­teau paral­lèle à son voi­sin, chaque ser­viette pliée en forme de fleur de lys, non par roya­lisme mais par per­fec­tion­nisme, la fleur de lys étant la forme la plus com­plexe du réper­toire du pliage et donc la seule digne du Sacher.

Anna Sacher entra la pre­mière. Elle por­tait une robe de soie noire — elle por­tait tou­jours du noir, non par deuil mais par prin­cipe, le noir étant la seule cou­leur qui ne déto­nait avec rien et qui allait avec tout, y com­pris le cigare et les bou­le­dogues, qu’elle avait lais­sés dans son bureau pour l’oc­ca­sion, ce qui était un sacri­fice dont seuls ceux qui la connais­saient pou­vaient mesu­rer l’ampleur.

Le Comte arri­va en habit, ce qui pro­vo­qua un mur­mure d’ad­mi­ra­tion chez le per­son­nel — non pas pour l’ha­bit, qui était usé aux coudes et dont les revers avaient cette patine lui­sante que prennent les vête­ments quand on les porte trop sou­vent et qu’on ne peut pas en ache­ter d’autres, mais pour le fait que le Comte se fût habillé, ce qui signi­fiait qu’il pre­nait la soi­rée au sérieux, et un Comte Este­rhá­zy qui pre­nait quelque chose au sérieux était un spec­tacle aus­si rare qu’un cou­cher de soleil en janvier.

La Baronne arri­va en robe parme, parée de bijoux qui étaient soit les der­niers ves­tiges de la for­tune Taus­sig, soit des copies tel­le­ment réus­sies qu’elles en deve­naient phi­lo­so­phiques — à quel moment une copie par­faite cesse-t-elle d’être une copie et devient-elle une œuvre à part entière ? C’est une ques­tion que le Baron Taus­sig, indus­triel tex­tile, aurait pu poser s’il n’é­tait pas mort au beau milieu d’un dis­cours sur les tarifs douaniers.

Scar­pa arri­va en smo­king, impec­cable, petit, le nez en avant comme une figure de proue minia­ture. Witt­gen­stein arri­va en cos­tume gris, sans cra­vate, ce qui était une pro­vo­ca­tion ves­ti­men­taire que seul un psy­cha­na­lyste pou­vait se per­mettre dans un dîner au Sacher — l’ab­sence de cra­vate à Vienne étant à peu près aus­si scan­da­leuse que l’ab­sence de gla­çage sur une Sachertorte.

Ilo­na arri­va en der­nier, comme il se doit pour une can­ta­trice — les sopra­nos entrent tou­jours en der­nier, c’est une loi de la scène qui s’ap­plique aus­si bien aux dîners qu’aux opé­ras. Elle por­tait une robe rouge. Rouge sang. Rouge Salo­mé. C’é­tait une décla­ra­tion — ou une pro­vo­ca­tion — ou les deux.

Le Serbe était déjà là. Il était arri­vé sans qu’on le remarque, comme il fai­sait tout sans qu’on le remarque, et il se tenait debout près de la fenêtre, regar­dant la Phil­har­mo­ni­kers­traße sous les réver­bères, avec cette immo­bi­li­té atten­tive qui était sa marque — l’im­mo­bi­li­té de quel­qu’un qui attend quelque chose, sans savoir exac­te­ment quoi, mais en sachant que ce quelque chose viendra.

— Mes­dames, mes­sieurs, dit Anna Sacher. Bienvenue.

Elle s’as­sit en bout de table. Le Comte à sa droite. La Baronne à sa gauche. Ilo­na face à Anna. Scar­pa face au Comte. Witt­gen­stein face à la Baronne. Et Petro­vić entre Scar­pa et Ilo­na, c’est-à-dire entre l’I­ta­lie et la Hon­grie, ce qui était géo­gra­phi­que­ment exact et poli­ti­que­ment explo­sif, bien que per­sonne ne le remar­quât sur le moment.

Moi, je n’é­tais pas à table. J’é­tais der­rière la porte, dans le petit cou­loir de ser­vice d’où je pou­vais voir et entendre sans être vu — poste d’ob­ser­va­tion que j’a­vais per­fec­tion­né au fil des années et que Frau Sacher tolé­rait, soit parce qu’elle l’i­gno­rait, soit parce qu’elle l’a­vait elle-même arran­gé, soit parce qu’elle consi­dé­rait qu’un homme qui prend des notes der­rière une porte est plus utile qu’un homme qui parle à table, ce qui n’é­tait pas faux.

*

Le consom­mé fut ser­vi. Puis le sandre. La conver­sa­tion tour­nait autour de l’o­pé­ra — ter­rain neutre, pen­sait-on, comme la Suisse, bien que la Suisse ne fût neutre que parce qu’elle avait déci­dé de l’être, ce qui n’est pas la même chose qu’être natu­rel­le­ment inoffensif.

C’est au Tafels­pitz que les choses changèrent.

Le Comte, qui avait bu du vin avec la régu­la­ri­té d’un métro­nome — un verre par plat, ni plus ni moins, dis­ci­pline aris­to­cra­tique qui prou­vait que même la déca­dence a ses règles —, le Comte posa sa four­chette et dit :

— Savez-vous que le prince Rodolphe a dîné dans cette pièce ?

Un silence.

— Rodolphe, répé­ta la Baronne. Le fils de l’Empereur ?

— Le fils de l’Em­pe­reur. Le héri­tier. Celui qui est mort à Mayer­ling. Il dînait ici. Dans cette salle. Avec ses maî­tresses. Avec ses conspi­ra­teurs. Avec ses fan­tômes. Avant que les fan­tômes ne deviennent réels.

Anna Sacher ne dit rien. Son visage était aus­si immo­bile que le por­trait de l’Em­pe­reur accro­ché au mur en face d’elle — un autre por­trait, un deuxième, il y en avait un dans chaque pièce de l’hô­tel, comme si Fran­çois-Joseph sur­veillait tout, y com­pris les des­serts, ce qui n’au­rait pas été éton­nant de la part d’un homme dont le sens du devoir s’é­ten­dait à tous les aspects de la vie, y com­pris les plus insi­gni­fiants, sur­tout les plus insignifiants.

— Rodolphe venait ici, conti­nua le Comte, parce qu’i­ci il pou­vait être lui-même. C’est-à-dire quel­qu’un d’autre. C’est le para­doxe des hôtels, n’est-ce pas, Frau Sacher ? On vient à l’hô­tel pour être soi-même, et on finit par deve­nir le per­son­nage que l’hô­tel attend de nous. Rodolphe, dans cette salle, n’é­tait pas l’ar­chi­duc. Il était un homme mal­heu­reux, un homme qui buvait trop, qui aimait mal, qui pen­sait trop, et qui cher­chait dans les bras de femmes dont il oublie­rait le nom le len­de­main quelque chose que l’Em­pire ne pou­vait pas lui don­ner — la per­mis­sion d’être ordinaire.

— Il n’é­tait pas ordi­naire, dit Anna Sacher.

C’é­taient les pre­miers mots qu’elle pro­non­çait depuis le début du dîner, et ils tom­bèrent sur la table comme un gla­çon dans un verre de vin tiède — un choc, un sai­sis­se­ment, une alté­ra­tion de la tem­pé­ra­ture qui chan­gea tout.

— Non, dit le Comte. Il n’é­tait pas ordi­naire. Il était extra­or­di­naire. C’est pour ça qu’il est mort. Les gens ordi­naires sur­vivent. Les gens extra­or­di­naires se brisent.

— Il s’est bri­sé tout seul, dit Anna Sacher. Per­sonne ne l’a obli­gé à aller à Mayer­ling. Per­sonne ne l’a obli­gé à tuer cette pauvre fille. C’est un choix. Un choix ter­rible, mons­trueux, impar­don­nable — mais un choix. Et les choix, Herr Graf, se font dans la soli­tude. Pas dans les Chambres séparées.

Le Comte incli­na la tête. C’é­tait un geste de res­pect — le res­pect d’un homme qui recon­naît chez un autre être humain une force morale supé­rieure à la sienne, ce qui, venant d’un Este­rhá­zy, n’é­tait pas rien.

Petro­vić, à l’autre bout de la table, n’a­vait pas tou­ché à son Tafels­pitz. Il écou­tait. Il écou­tait avec cette inten­si­té que j’a­vais déjà remar­quée — l’in­ten­si­té d’un homme qui enre­gistre tout, qui stocke les infor­ma­tions comme un coffre-fort stocke les dettes, pour un usage futur dont la nature res­tait obscure.

— L’Em­pire a tué Rodolphe, dit Wittgenstein.

Tout le monde se tour­na vers lui.

— Je ne parle pas d’un assas­si­nat, pré­ci­sa-t-il. Je parle d’une struc­ture. L’Em­pire est une struc­ture qui ne laisse pas de place à l’in­di­vi­dua­li­té. Vous êtes archi­duc, vous ser­vez l’Em­pire. Vous êtes géné­ral, vous ser­vez l’Em­pire. Vous êtes pâtis­sier, vous ser­vez la Sacher­torte. La seule manière de sor­tir de la struc­ture, c’est de la bri­ser. Et bri­ser une struc­ture, ça fait du bruit. Mayer­ling est le bruit que fait un empire quand quel­qu’un essaie de sortir.

— C’est du Freud, dit la Baronne.

— C’est du Witt­gen­stein, cor­ri­gea le Doc­teur. Freud aurait dit la même chose, mais avec plus de mots et moins de modestie.

— Et Rodolphe est sor­ti ? deman­da Scar­pa, qui avait le talent de poser les ques­tions que per­sonne n’o­sait poser, parce qu’il était ita­lien et que les Ita­liens n’ont pas la même rela­tion à l’embarras que les Autri­chiens — les Autri­chiens évitent l’embarras comme on évite une flaque d’eau, en contour­nant, tan­dis que les Ita­liens marchent dedans.

— Rodolphe est sor­ti par la seule porte qui était ouverte, dit le Comte. La mort. Les autres portes — le pou­voir, l’a­mour, la liber­té — étaient ver­rouillées. Par son père. Par le pro­to­cole. Par l’Em­pire. Il ne res­tait que la mort, et Rodolphe l’a prise, comme on prend un fiacre quand tous les tram­ways sont en grève.

Anna Sacher se leva. Elle se leva len­te­ment, avec cette majes­té des femmes qui contrôlent un espace sim­ple­ment en y étant, et elle dit :

— Mes­sieurs, mes­dames. Rodolphe est mort il y a vingt-cinq ans. Il était jeune, il était mal­heu­reux, et il a fait une chose hor­rible. Mais il n’est pas un sujet de conver­sa­tion pour un dîner. Les morts méritent mieux que nos ana­lyses. Ils méritent notre silence.

Elle se rassit.

Le Salz­bur­ger Nockerl fut ser­vi. Le souf­flé était par­fait — doré, gon­flé, trem­blant de cette fra­gi­li­té qui est le propre des choses belles, et qui est aus­si le propre des empires, et qui est aus­si le propre des soi­rées où l’on a dit trop de choses et où le des­sert arrive comme une absolution.

Per­sonne ne repar­la de Rodolphe.

*

Mais Witt­gen­stein n’a­vait pas fini.

C’est au moment de la Sacher­torte — ser­vie par Otto en per­sonne, avec cette révé­rence qui n’é­tait pas un geste de ser­vice mais un geste de litur­gie, la Sacher­torte étant au Sacher ce que l’hos­tie est à la cathé­drale — c’est à ce moment que Witt­gen­stein dit, à voix basse, comme s’il se par­lait à lui-même mais en sachant très bien que tout le monde l’entendait :

— Cette civi­li­sa­tion souffre d’un com­plexe de mort.

Les four­chettes s’arrêtèrent.

— Pas un désir de mort, pré­ci­sa-t-il. Un com­plexe. C’est dif­fé­rent. Un désir de mort, c’est vou­loir mou­rir. Un com­plexe de mort, c’est orga­ni­ser sa vie de telle sorte que la mort devienne la seule issue logique, tout en pré­ten­dant qu’on fait l’in­verse. Regar­dez autour de vous. Regar­dez cette table. Un aris­to­crate rui­né qui vit dans un hôtel qu’il ne peut pas payer. Une veuve qui va chez Freud pour com­prendre pour­quoi elle mange du gâteau. Un cri­tique qui déteste ce qu’il est venu cri­ti­quer. Une can­ta­trice qui va chan­ter un opé­ra sur une femme qui embrasse une tête cou­pée. Un psy­cha­na­lyste qui ana­lyse des gens qui ne veulent pas être ana­ly­sés. Une hôte­lière qui garde dans un coffre-fort les dettes d’un monde qui ne paie­ra jamais.

Il mar­qua une pause.

— Et un atta­ché mili­taire serbe qui ne dit rien.

Petro­vić leva les yeux. Pour la pre­mière fois de la soi­rée, il parla.

— Je n’ai rien à dire, Herr Dok­tor. Je suis ici en observateur.

— Exac­te­ment, dit Witt­gen­stein. Vous obser­vez. Comme un méde­cin observe un patient. Comme un méca­ni­cien observe une machine. Vous regar­dez cette civi­li­sa­tion fonc­tion­ner, et vous cher­chez la faille. La faille par laquelle tout s’effondrera.

— Vous me prê­tez des inten­tions que je n’ai pas.

— Peut-être. Ou peut-être que vous n’a­vez pas conscience de vos propres inten­tions. C’est mon métier de voir ce que les gens ne voient pas en eux-mêmes.

Anna Sacher intervint.

— Doc­teur, dit-elle avec cette fer­me­té qui était la ver­sion polie de la menace, dans mon hôtel, on ne psy­cha­na­lyse pas les clients sans leur consen­te­ment. C’est une règle de la mai­son. Comme le fait de ne pas fumer au lit et de ne pas nour­rir les bou­le­dogues sous la table. Mon­sieur Petro­vić est mon invi­té. Et mes invi­tés ne sont pas des patients.

— Je vous prie de m’ex­cu­ser, dit Witt­gen­stein. L’ha­bi­tude professionnelle.

— L’ha­bi­tude est une mala­die, Doc­teur. Et la seule mala­die que je ne tolère pas dans cet hôtel, c’est l’impolitesse.

Le Comte sou­rit. Son sou­rire rare, son sou­rire de trois fois par semaine, réser­vé aux moments où Anna Sacher rap­pe­lait au monde que le Sacher n’é­tait pas une annexe du cabi­net de Freud mais un éta­blis­se­ment où l’on ser­vait du gâteau et du cognac, et que le gâteau et le cognac étaient, en der­nière ana­lyse, des réponses plus satis­fai­santes aux grandes ques­tions de l’exis­tence que la psychanalyse.

La Sacher­torte fut man­gée. Le Schla­go­bers fut man­gé. Le silence s’ins­tal­la — non pas le silence gêné d’une conver­sa­tion qui s’est mal ter­mi­née, mais le silence ras­sa­sié d’une soi­rée qui a dit ce qu’elle avait à dire et qui, comme un opé­ra après le der­nier accord, laisse réson­ner dans l’air les har­mo­niques de ce qui a été prononcé.

Anna Sacher se leva.

— Mer­ci, dit-elle. Bonsoir.

Et elle sor­tit. Seule. Sans les chiens. Sans le cigare. Avec juste le bruit de ses pas sur le par­quet, un bruit qui disait — sans le dire — que cette femme avait por­té cet hôtel sur ses épaules pen­dant vingt-deux ans, et que ce soir, pour une rai­son qu’elle ne for­mu­lait pas, ce soir les épaules pesaient un peu plus que d’habitude.

Les convives se dis­per­sèrent. Scar­pa et Ilo­na res­tèrent les der­niers, face à face, de part et d’autre de la table jon­chée de miettes et de verres vides, et ils par­lèrent — de quoi, je ne sais pas, je quit­tai mon poste, esti­mant que la soi­rée avait livré son content de révé­la­tions et que ce qui se disait entre un cri­tique ita­lien et une can­ta­trice hon­groise à minuit dans une Chambre sépa­rée ne rele­vait plus du registre mais de la vie, et que la vie, même au Sacher, méri­tait un peu d’intimité.

Je notai : Dîner, salle pri­vée. 7 convives + Frau Sacher. Fan­tôme de Rodolphe invo­qué par le Comte. Frau S. impose le silence sur Mayer­ling. Witt­gen­stein diag­nos­tique un com­plexe de mort col­lec­tif. Le Serbe qua­li­fié d’ob­ser­va­teur. Frau S. rap­pelle les règles de la mai­son. Souf­flé réus­si. Sacher­torte man­gée. Silence final.

Il res­tait deux jours.

CHA­PITRE VI

Same­di 27 juin 1914

Où Salo­mé triomphe à l’O­pé­ra, où le Comte paie quelque chose pour la pre­mière fois en trois ans, et où Anna Sacher pro­nonce la phrase qu’on aurait dû prendre au sérieux

Le same­di fut le jour de Salomé.

Tout conver­geait vers cette repré­sen­ta­tion comme les rivières convergent vers le Danube — par néces­si­té, par gra­vi­té, par la pente natu­relle des choses qui vont vers leur conclu­sion. La semaine entière, les débats entre Scar­pa et Ilo­na, les digres­sions sur le contrôle et l’ex­cès, le poids et le vide, Mozart et les Bal­kans — tout cela avait été le pré­lude, l’ou­ver­ture, le long accord d’or­chestre qui pré­cède le lever du rideau. Et ce soir, le rideau allait se lever.

L’O­pé­ra impé­rial et royal de Vienne se dres­sait juste en face du Sacher, de l’autre côté de la Phil­har­mo­ni­kers­traße, comme un vis-à-vis — le mot est juste, parce que l’O­pé­ra et l’hô­tel se regar­daient depuis trente-huit ans avec cette fami­lia­ri­té rési­gnée des voi­sins qui n’ont pas choi­si de vivre l’un en face de l’autre mais qui ont fini par consti­tuer un couple. L’O­pé­ra, c’é­tait la façade noble — l’art, la musique, la culture offi­cielle, les loges impé­riales, les soi­rées de gala. L’hô­tel, c’é­tait l’en­vers — les cou­lisses, les confi­dences, les dettes, les Chambres sépa­rées, la vie telle qu’elle se vivait réel­le­ment quand les lumières de la scène s’é­tei­gnaient. Ensemble, ils for­maient une méta­phore par­faite de la civi­li­sa­tion vien­noise : une face glo­rieuse et une face cachée, l’une éclai­rée par les lustres et l’autre par les bou­gies, et c’é­tait dans cette der­nière que la véri­té se disait, parce que la véri­té a tou­jours pré­fé­ré l’ombre.

La jour­née fut consa­crée aux préparatifs.

Ilo­na ne des­cen­dit pas. Pas pour le petit-déjeu­ner, pas pour le déjeu­ner. Elle res­ta dans sa chambre, au qua­trième étage, dans un silence qui était plus impres­sion­nant que son chant — un silence de concen­tra­tion, de ras­sem­ble­ment, comme un arc qui se bande avant de libé­rer la flèche. Les can­ta­trices, le jour de la repré­sen­ta­tion, sont des ani­maux en cage. Elles tournent. Elles res­pirent. Elles attendent. Et quand la cage s’ouvre — quand le rideau se lève —, elles bon­dissent avec une vio­lence qui n’est pas de la colère mais de la libération.

Scar­pa pas­sa la mati­née à écrire dans sa chambre. Il tra­vaillait à son article — le long article pour le Cor­riere, celui qui ferait ou défe­rait la répu­ta­tion vien­noise d’I­lo­na Szé­che­nyi, et dont les phrases, en ce moment même, se for­maient dans cette langue ita­lienne qui avait la par­ti­cu­la­ri­té de rendre élé­gantes les cruau­tés et belles les démo­li­tions. Un bon cri­tique, m’a­vait-il dit un soir au bar, est un homme qui sait détruire avec grâce. Un mau­vais cri­tique est un homme qui détruit sans grâce. La dif­fé­rence n’est pas dans la des­truc­tion mais dans la grâce.

Le Comte fit une chose extra­or­di­naire. Il des­cen­dit à dix heures, deman­da à voir Frau Sacher, et res­ta enfer­mé avec elle pen­dant une heure dans son bureau. Quand il en sor­tit, il avait l’air d’un homme qui venait de poser un far­deau — non pas le far­deau de ses dettes, qui était trop lourd pour être posé, mais un far­deau plus sub­til, un far­deau inté­rieur, comme si la conver­sa­tion avec Anna Sacher l’a­vait allé­gé de quelque chose qui n’a­vait pas de poids mesu­rable mais qui pesait tout de même.

Je ne sus jamais ce qu’ils s’é­taient dit. C’é­tait une conver­sa­tion entre deux per­sonnes qui se connais­saient depuis très long­temps et qui n’a­vaient plus besoin de paroles pour se com­prendre — une conver­sa­tion faite de silences, de regards, et peut-être de quelques mots choi­sis avec la même pré­ci­sion que Bru­ck­ner choi­sis­sait ses grammes de cho­co­lat. Mais quand le Comte sor­tit du bureau, il dit une chose que je notai dans le registre parce qu’elle me parut impor­tante sans que je sache pourquoi :

— Pfef­fer­ling, dit-il, cette femme est le der­nier pilier. Quand elle tom­be­ra, tout tombera.

— Frau Sacher ne tom­be­ra pas, Herr Graf.

— Non. Mais l’Em­pire, si. Et quand l’Em­pire tom­be­ra, même elle ne pour­ra pas empê­cher le toit de s’ef­fon­drer. Même elle.

Il remon­ta dans sa chambre. Il en redes­cen­dit à cinq heures, en habit, rasé de près, la mous­tache cirée, les chaus­sures brillantes, avec un air de digni­té retrou­vée qui prou­vait que les vête­ments, à Vienne, n’é­taient pas des vête­ments mais des armures — les der­nières armures d’une aris­to­cra­tie qui n’a­vait plus de châ­teaux, plus de che­vaux, plus de batailles à mener, et qui n’a­vait gar­dé de son ancienne gran­deur que la capa­ci­té de s’ha­biller pour dîner comme si le monde n’a­vait pas changé.

La Baronne pas­sa la jour­née chez des amies, dans un salon du Cot­ta­ge­vier­tel où des femmes de la bonne socié­té jouaient au bridge en par­lant de Freud, acti­vi­té qui résu­mait assez bien la vie intel­lec­tuelle de la bour­geoi­sie vien­noise en 1914 : un jeu de cartes com­men­té par la psychanalyse.

Witt­gen­stein ne parut pas de la jour­née. Il était, me dit-on plus tard, allé rendre visite à Freud en per­sonne, Berg­gasse 19, pour dis­cu­ter de sa théo­rie de la psy­cho­pa­tho­lo­gie hôte­lière, visite dont je ne sus jamais le conte­nu mais dont je soup­çonne qu’elle se ter­mi­na mal, Freud n’ai­mant pas les théo­ries qui n’é­taient pas les siennes, et Witt­gen­stein n’ai­mant pas les hommes qui n’ai­maient pas ses théo­ries — deux formes de nar­cis­sisme qui, mises face à face, pro­duisent le même résul­tat que deux miroirs face à face : un infi­ni de reflets qui ne mène nulle part.

Et le Serbe ? Le Serbe lut le jour­nal. Toute la jour­née. Cinq jour­naux. Le Neue Freie Presse, le Wie­ner Zei­tung, le Reichs­post, le Arbei­ter-Zei­tung, et un jour­nal que je ne connais­sais pas, en carac­tères cyril­liques, qu’il avait dû ache­ter dans un kiosque de la Tabors­traße ou se faire livrer par la léga­tion. Il lisait comme il res­pi­rait — régu­liè­re­ment, néces­sai­re­ment, et avec la convic­tion que l’air qu’il ins­pi­rait conte­nait des infor­ma­tions vitales que le com­mun des mor­tels ne per­ce­vait pas.

*

À sept heures, le Sacher se vida.

C’est le phé­no­mène le plus étrange d’un hôtel situé en face d’un opé­ra : à l’heure de la repré­sen­ta­tion, l’hô­tel se vide comme un pou­mon qui expire. Les clients tra­versent la rue. Les pas résonnent sur le pavé. Les robes frouf­froutent. Les habits noirs se fondent dans le cré­pus­cule. Et l’hô­tel reste là, seul, vide, atten­dant que l’o­pé­ra finisse pour se rem­plir de nou­veau, comme une marée qui se retire et qui revient.

Scar­pa tra­ver­sa le pre­mier. Ilo­na était par­tie par la porte de der­rière — les artistes entraient à l’O­pé­ra par l’en­trée de ser­vice, la Goe­the­gasse, ce qui évi­tait aux sopra­nos de devoir fendre la foule des spec­ta­teurs et de ris­quer un com­men­taire intem­pes­tif qui aurait pu per­tur­ber leur concen­tra­tion, les sopra­nos avant une repré­sen­ta­tion étant aus­si fra­giles que les souf­flés avant la cuis­son. La Baronne tra­ver­sa au bras du Comte, ce qui don­na au per­son­nel un fris­son de roma­nesque — un Comte rui­né et une Baronne veuve, bras des­sus bras des­sous, tra­ver­sant la Phil­har­mo­ni­kers­traße sous les réver­bères pour aller voir un opé­ra sur une femme qui aime une tête cou­pée, c’é­tait la quin­tes­sence du Sacher. Witt­gen­stein sui­vit, seul, les mains dans les poches, sans cravate.

Petro­vić ne vint pas. Il res­ta dans sa chambre. La musique ne l’in­té­res­sait pas, ou peut-être l’in­té­res­sait-elle trop, ou peut-être que ce soir, dans cette chambre du pre­mier étage, il avait autre chose à faire que d’é­cou­ter un sopra­no chan­ter l’a­mour et la mort — autre chose qui avait un rap­port avec les cinq jour­naux, et avec le ren­dez-vous du café du troi­sième arron­dis­se­ment, et avec le papier qu’il avait mon­tré à l’homme aux lunettes rondes, et avec tout ce qui se tra­mait dans les Bal­kans comme le cho­co­lat se trame dans un moule, len­te­ment, sûre­ment, et avec la cer­ti­tude que le résul­tat serait irréversible.

*

Je n’as­sis­tai pas à la repré­sen­ta­tion. Je res­tai au Sacher. C’é­tait mon poste. L’hô­tel vide avait une beau­té que l’hô­tel plein n’a­vait pas — la beau­té du théâtre après le spec­tacle, quand les fau­teuils sont vides et que les ombres des acteurs flottent encore dans l’air, per­cep­tibles à ceux qui savent regar­der. Je fis ma ronde. Les cou­loirs du pre­mier étage, silen­cieux. Le bar, fer­mé. La salle à man­ger, déserte. Les cui­sines, où Bru­ck­ner finis­sait de ran­ger avec la méti­cu­lo­si­té d’un archi­viste. Les Chambres sépa­rées, fer­mées à clé, gar­dant leurs secrets comme les tom­beaux gardent leurs morts.

Je pas­sai devant la chambre 17. Celle du Serbe. Pas de lumière sous la porte. Pas de bruit. Soit il dor­mait, soit il était sor­ti sans que je le voie, soit il était dans le noir, éveillé, à pen­ser à des choses que je ne pou­vais pas devi­ner et que je n’au­rais pas dû devi­ner, parce que les pen­sées d’un atta­ché mili­taire serbe en juin 1914 n’é­taient pas du res­sort d’un sous-direc­teur adjoint d’hô­tel, et que j’a­vais déjà suf­fi­sam­ment de choses à noter dans mon registre sans y ajou­ter les hypothèses.

*

Ils revinrent à onze heures.

Je les vis tra­ver­ser la rue depuis la fenêtre du hall. La Baronne d’a­bord, seule, mar­chant vite, avec l’éner­gie de quel­qu’un qui a quelque chose à dire et qui ne peut plus attendre. Puis le Comte, len­te­ment, les mains dans le dos, la tête légè­re­ment pen­chée, avec cet air de médi­ta­tion que prennent les vieux mes­sieurs quand ils ont été émus par quelque chose et qu’ils ne veulent pas le mon­trer. Puis Witt­gen­stein, son car­net ouvert dans la main, écri­vant en mar­chant — exploit d’é­qui­libre qui aurait méri­té sa place dans un spec­tacle de cirque. Et enfin Scar­pa, seul, le visage fer­mé, concen­tré, enfer­mé dans cette soli­tude du cri­tique qui a vu quelque chose de grand et qui doit main­te­nant trou­ver les mots pour le dire sans le dimi­nuer, ce qui est le défi impos­sible de la cri­tique — dire la gran­deur sans la réduire, nom­mer la beau­té sans la tuer.

Ils se retrou­vèrent au bar. Je ser­vis. Otto n’é­tait plus là — c’é­tait l’heure des sous-direc­teurs adjoints, l’heure de l’a­près-spec­tacle, l’heure où les hié­rar­chies se relâchent et où les gens parlent plus libre­ment, parce que la fatigue et l’é­mo­tion ont le même effet que l’al­cool : elles dis­solvent les conventions.

— Alors ? dis-je, avec l’im­per­ti­nence que l’heure tar­dive autorisait.

— Elle a été extra­or­di­naire, dit la Baronne. Ab-so-lu-ment extra­or­di­naire. La scène finale — quand elle tient la tête — quand elle chante « Ich habe dei­nen Mund geküsst, Jocha­naan » — j’ai pleu­ré, Pfef­fer­ling. Moi. Pleu­ré. Et je ne pleure jamais. Même chez Freud.

Le Comte hocha la tête.

— Elle avait rai­son, dit-il. D’a­bord le contrôle. Puis le lâcher-prise. Et quand elle a lâché… Mon Dieu. C’é­tait comme regar­der un bar­rage se rompre. L’eau par­tout. La musique par­tout. Plus de scène, plus de salle, plus de dif­fé­rence entre elle et nous. Juste le son. Et le silence, après.

— Le silence a duré sept secondes, dit Witt­gen­stein, qui avait chro­no­mé­tré. Sept secondes entre la der­nière note et le pre­mier applau­dis­se­ment. Sept secondes. C’est une éter­ni­té. C’est le temps qu’il faut au public pour reve­nir à la réa­li­té après avoir été ailleurs. Et ces sept secondes valent plus que tout ce que j’ai écrit dans mon car­net cette semaine.

— Et vous, Signor Scar­pa ? demandai-je.

Scar­pa ne répon­dit pas tout de suite. Il tour­nait son verre de grap­pa — il avait com­man­dé de la grap­pa, pas du cognac, parce que ce soir il vou­lait être ita­lien, entiè­re­ment ita­lien, pas ita­lien au Sacher mais ita­lien tout court, avec la grap­pa et la mémoire et la langue qui dit les choses mieux que toutes les autres langues quand les choses valent la peine d’être dites.

— J’a­vais tort, dit-il.

Deux mots. Deux mots qui, venant d’un cri­tique, valaient une décla­ra­tion de guerre inver­sée — un armis­tice, une capi­tu­la­tion, une recon­nais­sance que l’autre avait rai­son et que soi-même on avait tort, ce qui est, pour un cri­tique, l’a­veu le plus coû­teux et le plus rare.

— J’a­vais tort sur le colo­nel de hus­sards, pour­sui­vit-il. Sur le contrôle. Sur la rete­nue. Elle avait rai­son. La rete­nue, c’é­tait le socle. Et quand elle a lâché le socle — quand elle a chan­té le bai­ser à la tête — le socle a volé en éclats, et ce qui est appa­ru des­sous n’é­tait pas du contrôle ni de l’ex­cès, c’é­tait de la véri­té. La véri­té brute. La véri­té d’une femme qui aime un homme mort. Et cette véri­té était insou­te­nable. Et elle était belle.

Il but sa grappa.

— J’é­cri­rai ça dans le Cor­riere. En mieux, j’espère.

Ilo­na ne revint pas au Sacher ce soir-là. Les can­ta­trices, après un triomphe, dis­pa­raissent. Elles ont don­né tant d’elles-mêmes qu’il ne reste plus rien pour les conver­sa­tions d’a­près-spec­tacle, les com­pli­ments, les poi­gnées de main. Elles ont besoin de silence, de soli­tude, de cette conva­les­cence qui suit les grands efforts — conva­les­cence qui est aus­si une forme de deuil, parce que la per­for­mance ache­vée est une chose morte, une chose qui ne revien­dra jamais exac­te­ment de la même manière, et dont l’ar­tiste porte le deuil avant même que le public ait fini d’applaudir.

*

C’est à minuit que le Comte fit le geste.

Il appe­la Otto — Otto était reve­nu, aler­té par le bruit, ou par l’ins­tinct, ou par cette sixième sens des maîtres d’hô­tel qui leur dit quand quelque chose d’im­por­tant se passe dans leur éta­blis­se­ment, même à minuit, même quand ils sont cen­sés dormir.

— Otto, dit le Comte. L’ad­di­tion, s’il vous plaît.

Otto ne bou­gea pas. L’im­mo­bi­li­té d’Ot­to était celle d’un homme qui vient d’en­tendre un son qu’il n’a­vait jamais enten­du, comme le chant d’un oiseau qu’il croyait éteint.

— L’ad­di­tion, Herr Graf ?

— L’ad­di­tion. Pour ce soir. Les bois­sons. Le cognac. Tout.

Otto regar­da dans ma direc­tion. Je haus­sai les épaules — geste qui, dans le voca­bu­laire ges­tuel du Sacher, signi­fiait « je ne com­prends pas non plus mais fai­sons comme si c’é­tait nor­mal ». Otto pré­pa­ra l’ad­di­tion. La posa sur la table, dans le petit pla­teau d’argent pré­vu à cet effet — un pla­teau qui n’a­vait jamais été uti­li­sé pour le Comte, et qui reçut la note avec une sorte de sur­prise métal­lique, comme une boîte aux lettres qui reçoit du cour­rier après des années de vide.

Le Comte regar­da l’ad­di­tion. Sor­tit de la poche inté­rieure de son habit un billet. Un seul. Un billet de dix cou­ronnes. Le posa sur le plateau.

Le billet ne cou­vrait pas l’ad­di­tion. Pas de loin. Mais ce n’é­tait pas le pro­pos. Le Comte ne payait pas sa dette. Il fai­sait un geste. Il posait un billet sur un pla­teau comme on pose une fleur sur une tombe — non pas pour rem­bour­ser mais pour hono­rer, non pas pour sol­der mais pour signifier.

— Gar­dez la mon­naie pour le gar­çon, dit-il à Otto.

Otto prit le billet. Le plia. Le mit dans sa poche.

— Mer­ci, Herr Graf, dit-il.

Et la chose fut faite.

*

Je sor­tis prendre l’air. Il était une heure du matin. La Phil­har­mo­ni­kers­traße était déserte. L’O­pé­ra dor­mait, toutes lumières éteintes, sa façade néo-Renais­sance aus­si impé­né­trable qu’un visage de pierre. Les réver­bères tra­çaient des cercles jaunes sur le pavé. Quelque part, très loin, un fiacre pas­sait — le bruit des sabots sur la pierre, ce bruit qui était le pouls de Vienne, sa res­pi­ra­tion noc­turne, son rythme de ville qui ne dort jamais tout à fait parce qu’il y a tou­jours un fiacre quelque part, un homme quelque part, une lumière quelque part.

Anna Sacher était sur le seuil de l’hôtel.

Elle fumait. Un cigare. Le der­nier de la jour­née, peut-être de la semaine. Elle fumait en regar­dant la rue, la nuit, l’O­pé­ra, les étoiles — s’il y avait des étoiles, je ne m’en sou­viens pas, mais il me plaît de croire qu’il y en avait, parce que cette nuit méri­tait des étoiles, même si les nuits qui méritent quelque chose ne l’ob­tiennent pas toujours.

— Pfef­fer­ling, dit-elle.

— Frau Sacher.

— Belle soirée.

— Oui, Frau Sacher.

— Le Comte a payé.

— Dix cou­ronnes. Pour le garçon.

— Dix cou­ronnes. C’est plus que rien. Et rien, c’est ce qu’il a payé pen­dant trois ans. Alors dix cou­ronnes, Pfef­fer­ling, c’est un pro­grès. Ou un adieu. Les deux se ressemblent.

Elle tira sur son cigare. La braise rou­git dans la nuit.

— Demain c’est dimanche, dit-elle.

— Oui.

— Il ne se passe jamais rien le dimanche, Pfef­fer­ling. Le dimanche, les gens vont à la messe, mangent du Schnit­zel, et dorment. C’est l’ordre des choses. Dieu l’a vou­lu ain­si, et qui suis-je pour contre­dire Dieu ? Je contre­di­rai l’Em­pe­reur, je contre­di­rai Demel, je contre­di­rai le diable si néces­saire, mais Dieu — non. Le dimanche est sacré. Rien ne se passe.

Elle jeta son cigare. L’é­cra­sa sous sa chaussure.

— Bonne nuit, Pfefferling.

— Bonne nuit, Frau Sacher.

Elle ren­tra dans l’hô­tel. J’en­ten­dis ses pas dans le hall. Le clic de la ser­rure de son bureau. Le bruit des chiens qui se réveillaient pour l’ac­cueillir — Sis­si gro­gnant de plai­sir, Met­ter­nich gro­gnant par principe.

Je res­tai un moment dehors. La nuit était douce. Vienne était douce. Tout était doux, et c’est peut-être la dou­ceur qui aurait dû nous aler­ter, parce que la dou­ceur, à Vienne, n’est jamais inno­cente — elle est tou­jours le velours qui recouvre quelque chose de dur, le gla­çage qui recouvre quelque chose d’a­mer, la valse qui recouvre quelque chose qui ne danse pas.

Il ne se passe jamais rien le dimanche.

Je notai la phrase dans le registre. En toutes lettres. Sans code. Parce qu’elle ne méri­tait pas d’être codée. Elle méri­tait d’être lue telle quelle, dans toute sa naï­ve­té, dans toute son inno­cence — dans toute son erreur.

Il res­tait un jour.

CHA­PITRE VII

Dimanche 28 juin 1914

Où il se passe quelque chose

Le dimanche com­men­ça comme tous les dimanches.

Les cloches de la Ste­phans­dom son­nèrent à huit heures — ce son grave, pro­fond, ancien, qui tra­ver­sait les rues du pre­mier arron­dis­se­ment comme une vague tra­verse un lac, en cercles concen­triques de plus en plus larges, et qui attei­gnait le Sacher avec quelques secondes de retard, juste assez pour que le son arrive ampu­té de ses har­mo­niques les plus aiguës et ne conserve que les basses, les notes pro­fondes, celles qui résonnent dans la poi­trine plu­tôt que dans les oreilles. Les cloches de Vienne ne son­naient pas — elles par­laient. Elles disaient : lève-toi, habille-toi, va à la messe, mange du Schnit­zel, dors. C’est l’ordre des choses. C’est le dimanche.

Le petit-déjeu­ner fut calme. La Baronne ne vint pas — elle allait à la messe, comme chaque dimanche, à la Karls­kirche, parce que l’é­glise Saint-Charles était, selon elle, « la seule église de Vienne où l’on pou­vait prier sans être déran­gé par des tou­ristes anglais qui pho­to­gra­phient le pla­fond ». Le Comte ne des­cen­dit pas avant midi — le dimanche, il se levait tard, par res­pect pour le jour du repos, disait-il, mais en réa­li­té parce que les same­dis soir étaient longs et que le cognac, même aris­to­cra­tique, lais­sait des traces.

Ilo­na ne parut pas du tout. Le triomphe de la veille l’a­vait vidée — vidée comme un ins­tru­ment dont on a joué trop fort et qui a besoin de temps pour retrou­ver sa réso­nance, son timbre, sa capa­ci­té à vibrer sans se bri­ser. Elle dor­mait. Ou elle ne dor­mait pas. Elle était dans cette zone inter­mé­diaire entre le som­meil et la veille que les Autri­chiens appellent Halb­schlaf et que les Hon­grois n’ap­pellent rien, parce que les Hon­grois ne nomment pas les états de tran­si­tion — ils les vivent.

Scar­pa écri­vait. Depuis sa chambre, on enten­dait le cré­pi­te­ment de sa plume sur le papier — oui, Scar­pa écri­vait à la plume, pas au sty­lo, parce que la plume impo­sait un rythme, une résis­tance, un frot­te­ment entre la pen­sée et le papier qui ralen­tis­sait l’é­cri­ture juste assez pour que les phrases aient le temps de se for­mer avant d’être posées, ce qui don­nait à ses cri­tiques cette qua­li­té d’é­la­bo­ra­tion qui les dis­tin­guait des articles bâclés de ses confrères.

Witt­gen­stein était par­ti. Il avait quit­té l’hô­tel tôt, avant le petit-déjeu­ner, lais­sant sur la table de sa chambre un exem­plaire de la Psy­cho­pa­tho­lo­gie de la vie quo­ti­dienne de Freud, avec des anno­ta­tions dans la marge — cadeau ou oubli, je ne le sus jamais, mais je le gar­dai, et je le lus, des années plus tard, quand tout ce qui avait été dit au Sacher pen­dant cette semaine avait pris un sens que per­sonne n’a­vait prévu.

Et le Serbe ?

Le Serbe était à la récep­tion à neuf heures. Il deman­da sa note.

— Vous par­tez, Herr Petro­vić ? deman­da Franz.

— Je pars.

— Ce matin ?

— Cet après-midi. Le train de cinq heures pour Bel­grade. Via Budapest.

Franz pré­pa­ra la note. Petro­vić paya — en liquide, des billets autri­chiens, neufs, pliés avec soin, qu’il sor­tit d’un por­te­feuille de cuir usé. Il paya tout. Le total. Sans dis­cus­sion. Sans rabais. Sans l’ombre d’une dette. Les Serbes, à la dif­fé­rence des Comtes autri­chiens, payaient comp­tant et ne devaient rien à per­sonne — ce qui était peut-être une ver­tu, ou peut-être une forme d’or­gueil, ou peut-être sim­ple­ment la pru­dence d’un peuple qui savait que les dettes créent des liens, et que les liens, entre un Serbe et un Autri­chien, en ce mois de juin 1914, étaient la der­nière chose dont on avait besoin.

— Mer­ci, Herr Petro­vić, dit Franz. Nous espé­rons vous revoir.

— Je ne crois pas, dit le Serbe.

Il le dit sans tris­tesse. Sans menace. Sans rien. Il le dit comme on dit une véri­té fac­tuelle — le ciel est bleu, la Sacher­torte est au cho­co­lat, je ne revien­drai pas. Une consta­ta­tion. Et il mon­ta dans sa chambre pour faire ses bagages.

Je notai : 9h00. Petro­vić règle sa note. Départ pré­vu : 17h, train de Bel­grade via Buda­pest. Phrase : « Je ne crois pas. » Tona­li­té : neutre. À rap­pro­cher de quoi ? Je ne sais pas.

*

Le Comte des­cen­dit à midi. Il por­tait un cos­tume de lin — chose extra­or­di­naire, presque aus­si extra­or­di­naire que le billet de dix cou­ronnes de la veille. Le Comte en lin. Le Comte avait renon­cé au drap, à la laine, au velours, à toute l’ar­mu­re­rie tex­tile de l’a­ris­to­cra­tie autri­chienne, pour por­ter du lin, cette matière qui se frois­sait, qui mon­trait le voyage, qui disait : je ne suis pas d’i­ci, ou : je ne suis plus d’i­ci, ou : je suis d’i­ci mais je ne fais plus sem­blant de l’être.

— Beau cos­tume, Herr Graf, dis-je.

— C’est le cos­tume de Scar­pa, dit-il. Il me l’a prê­té. Le mien est chez le tailleur depuis dix-huit mois et je n’ai pas les moyens de le récu­pé­rer. Scar­pa a eu cette gen­tillesse. Il est plus petit que moi, évi­dem­ment, mais le lin s’a­dapte. Le lin est la matière la plus démo­cra­tique du monde, Pfef­fer­ling. Elle habille tout le monde de la même manière. C’est-à-dire mal. Mais éga­le­ment mal, ce qui est une forme de justice.

Il sou­rit. Son sou­rire rare.

— Allons déjeu­ner, dit-il.

Le déjeu­ner réunit le Comte, la Baronne — qui était reve­nue de la messe avec un air de séré­ni­té qui ne dure­rait pas au-delà du deuxième verre de Grü­ner Velt­li­ner — et Scar­pa, qui avait ter­mi­né son article et qui avait l’air d’un homme qui a accou­ché de quelque chose et qui ne sait pas encore si c’est un chef-d’œuvre ou un monstre, les deux options étant éga­le­ment pro­bables dans le métier de la cri­tique. On man­gea du Wie­ner Schnit­zel. On but du vin blanc. On par­la de la soi­rée de la veille, d’I­lo­na, de Salo­mé, de la tête de Jean-Bap­tiste et du bai­ser, et de ce silence de sept secondes qui avait été, selon le Comte, « le moment le plus élo­quent de toute la semaine, y com­pris mes propres dis­cours, ce qui n’est pas peu dire ».

L’a­près-midi cou­la dou­ce­ment. Comme coule un dimanche. Comme coule un fleuve. Comme coule le temps quand il ne reste plus beau­coup de temps et que per­sonne ne le sait.

*

La nou­velle arri­va à cinq heures de l’après-midi.

Je me sou­viens de l’heure exacte parce que je regar­dais la pen­dule du hall au moment où la porte s’ou­vrit — la grande porte vitrée, celle qui don­nait sur la Phil­har­mo­ni­kers­traße, celle par laquelle les clients entraient et sor­taient depuis trente-huit ans avec cette régu­la­ri­té de marée qui fai­sait la res­pi­ra­tion de l’hô­tel. La porte s’ou­vrit et un gar­çon entra. Un gar­çon de course, un gamin de quinze ou seize ans, en cas­quette et tablier, essouf­flé, rouge, qui cou­rut jus­qu’à la récep­tion et dit à Franz, d’une voix trop forte pour la taille du hall, une voix qui rebon­dit sur les murs comme une balle de caoutchouc :

— L’Ar­chi­duc ! On a tiré sur l’Ar­chi­duc ! À Sara­je­vo ! L’Ar­chi­duc est mort !

Franz ne bou­gea pas. Pas immé­dia­te­ment. Il y a des nou­velles qui mettent du temps à tra­ver­ser la dis­tance entre l’o­reille et le cer­veau — non pas parce que la dis­tance est grande, mais parce que le cer­veau refuse de lais­ser entrer cer­taines infor­ma­tions, comme un por­tier refuse de lais­ser entrer cer­tains clients, par ins­tinct de pro­tec­tion, par refus de ce que l’in­for­ma­tion va faire à l’ordre des choses, à la struc­ture, au registre.

— L’Ar­chi­duc Fran­çois-Fer­di­nand ? deman­da Franz.

— Oui ! Et sa femme ! Morts tous les deux ! Un étu­diant ! Un Serbe ! Un Serbe a tiré !

Un Serbe.

Je tour­nai la tête vers la cage d’es­ca­lier. La chambre 17 était vide. Petro­vić était par­ti. Le train de cinq heures pour Bel­grade. Il était par­ti avant que la nou­velle n’ar­rive. Avant ou en même temps. Quelques minutes, peut-être. Quelques minutes qui sépa­raient le départ d’un homme et l’ar­ri­vée d’une nou­velle, et ces quelques minutes étaient peut-être une coïn­ci­dence, ou peut-être pas, ou peut-être que la ques­tion n’a­vait aucune impor­tance, parce que la coïn­ci­dence et le des­tin, à ce stade de l’his­toire, avaient ces­sé d’être des caté­go­ries distinctes.

Le hall se rem­plit. Les gens venaient de la rue, des cafés voi­sins, de l’O­pé­ra où des tech­ni­ciens démon­taient le décor de Salo­mé — ils venaient avec la nou­velle, ils l’ap­por­taient comme on apporte un paquet, avec les deux mains, en la tenant devant eux, et chaque per­sonne qui entrait ajou­tait un détail, un frag­ment, une pièce au puzzle qui se consti­tuait sous nos yeux : l’Ar­chi­duc et la Duchesse Sophie dans leur voi­ture, à Sara­je­vo, le quai Appel, le long de la Mil­ja­cka, un jeune homme, un pis­to­let, deux coups, le sang, la pous­sière, le silence.

Le Comte des­cen­dit. Il avait enten­du le bruit — non pas le bruit de la nou­velle, mais le bruit que fait le silence quand il se brise, ce cra­que­ment imper­cep­tible qui pré­cède le vacarme, comme le cra­que­ment de la glace avant que la rivière ne se libère. Il des­cen­dit dans le hall, en cos­tume de lin frois­sé, et il regar­da — il regar­da les gens, il regar­da la rue, il regar­da la façade de l’O­pé­ra de l’autre côté, et sur son visage il n’y avait ni sur­prise ni cha­grin ni peur, il y avait de la recon­nais­sance. La recon­nais­sance de quel­qu’un qui avait pré­vu, qui avait su, qui avait dit — le gla­çage va cra­quer, le gâteau va se fis­su­rer, les couches vont se sépa­rer — et qui voyait main­te­nant la fis­sure, la vraie, pas la fis­sure de la Sacher­torte ni la fis­sure de l’Ap­fel­stru­del mais la fis­sure de l’Em­pire, la fis­sure du monde, la fis­sure de tout ce qui avait tenu pen­dant soixante-huit ans et qui, en un après-midi de juin, en un quai de Sara­je­vo, en deux coups de pis­to­let, ces­sait de tenir.

— Voi­là, dit le Comte.

Un seul mot. Le mot le plus court et le plus ter­rible de la langue alle­mande, parce qu’il ne dit rien et qu’il dit tout, parce qu’il constate sans com­men­ter, parce qu’il accepte sans résis­ter, et parce qu’il est le mot que pro­noncent les gens qui ont tou­jours su que la fin vien­drait et qui, quand elle vient, ne sont pas sur­pris mais ne sont pas prêts non plus, parce que per­sonne n’est jamais prêt, même ceux qui savent.

La Baronne pleu­rait. Elle pleu­rait comme elle fai­sait tout — ouver­te­ment, géné­reu­se­ment, sans honte, avec la même pro­fu­sion qu’elle met­tait dans ses com­mandes de Sacher­torte et dans ses séances chez Freud. Ses larmes n’é­taient pas seule­ment pour l’Ar­chi­duc, qu’elle n’a­vait jamais ren­con­tré, ni pour la Duchesse, qu’elle ne connais­sait que de répu­ta­tion — ses larmes étaient pour quelque chose de plus vaste, de plus dif­fus, quelque chose qui n’a­vait pas encore de nom mais qui en aurait un bien­tôt, et qui s’ap­pel­le­rait la guerre, la fin, la perte, tout ce que les psy­cha­na­lystes rangent sous l’é­ti­quette de deuil et que les gens ordi­naires rangent sous l’é­ti­quette de malheur.

Scar­pa était pâle. L’I­ta­lien, pour une fois, ne disait rien. Pas un mot. Pas un com­men­taire. Pas une cri­tique. Il était debout dans le hall, les bras le long du corps, et il regar­dait les gens entrer avec la nou­velle, et il com­pre­nait — avec cette intel­li­gence rapide des Ita­liens, cette intel­li­gence du sud, solaire, ins­tinc­tive — il com­pre­nait que la nou­velle qu’on venait d’ap­por­ter n’é­tait pas un évé­ne­ment mais un com­men­ce­ment, et que le com­men­ce­ment en ques­tion allait durer très long­temps et coû­ter très cher.

Ilo­na des­cen­dit. Elle avait enten­du. Elle se tenait sur la der­nière marche de l’es­ca­lier, pieds nus — elle était des­cen­due si vite qu’elle avait oublié ses chaus­sures —, en robe de chambre, les che­veux défaits, et elle regar­dait le hall avec ces yeux verts qui ne deman­daient pas la per­mis­sion d’exis­ter, et dans ces yeux il y avait quelque chose que je n’a­vais jamais vu chez elle, ni sur scène ni en dehors — de la peur.

Et Anna Sacher ?

Anna Sacher était dans son bureau. La porte était fer­mée. Je frap­pai. Pas de réponse. Je frap­pai de nou­veau. Sis­si aboya — un aboie­ment faible, presque un gémis­se­ment. Met­ter­nich ne dit rien.

— Frau Sacher ?

— Entrez, Pfefferling.

J’en­trai. Elle était assise der­rière son bureau. Le cigare était éteint dans le cen­drier. Les fac­tures étaient empi­lées comme d’ha­bi­tude. Le por­trait de l’Em­pe­reur était à sa place. Le coffre-fort était fer­mé. Tout était en ordre. Tout était tou­jours en ordre. Et pourtant.

— Vous savez, dit-elle.

Ce n’é­tait pas une question.

— Oui, Frau Sacher.

Elle ne dit rien pen­dant un long moment. Les chiens étaient cou­chés à ses pieds. Le soleil de fin d’a­près-midi entrait par la fenêtre et des­si­nait un rec­tangle de lumière dorée sur le tapis — un rec­tangle par­fait, géo­mé­trique, qui avait la beau­té abs­traite des choses qui ne savent pas ce qui se passe et qui conti­nuent d’exis­ter comme si de rien n’é­tait, parce que la lumière ne lit pas les jour­naux et que le soleil ne connaît pas les archiducs.

— L’Ar­chi­duc est mort, dit-elle. Tué par un Serbe. À Sarajevo.

— Oui.

— Un Serbe.

— Oui.

Elle regar­da le por­trait de l’Em­pe­reur. Fran­çois-Joseph. Le vieil homme. Celui qui n’é­tait jamais venu au Sacher. Celui qui man­geait du Tafels­pitz. Celui dont le fils était mort à Mayer­ling, dont l’é­pouse avait été assas­si­née à Genève, dont le frère avait été fusillé au Mexique, et dont le neveu — car Fran­çois-Fer­di­nand était son neveu, l’hé­ri­tier par défaut, celui qui avait héri­té du trône parce que tous les autres étaient morts ou fous ou les deux — dont le neveu venait de mou­rir à son tour, abat­tu dans une rue de Sara­je­vo par un gar­çon de dix-neuf ans armé d’un pis­to­let Browning.

— Le pauvre homme, mur­mu­ra Anna Sacher.

Je ne sus pas si elle par­lait de l’Ar­chi­duc ou de l’Em­pe­reur. Peut-être des deux. Peut-être de tous les hommes. Peut-être de personne.

Elle prit son cigare. Le ral­lu­ma. La flamme trem­blait — ou peut-être que c’é­tait sa main. Je ne pou­vais pas voir. La pièce était dans cette lumière de fin d’a­près-midi qui efface les contours et qui rend toutes les mains égales, les mains qui tremblent et les mains qui ne tremblent pas.

— Pfef­fer­ling, dit-elle.

— Oui.

— Notez.

— Dans le registre ?

— Dans le registre.

— Que dois-je noter ?

Elle tira sur son cigare. La fumée mon­ta vers le pla­fond, len­te­ment, en volutes irré­gu­lières, comme les pen­sées montent quand elles ne savent pas où aller.

— Notez : dimanche 28 juin 1914. L’Ar­chi­duc Fran­çois-Fer­di­nand d’Au­triche-Este et son épouse la Duchesse de Hohen­berg ont été assas­si­nés à Sara­je­vo. La nou­velle est par­ve­nue à l’hô­tel à dix-sept heures. Le ser­vice a continué.

— Le ser­vice a continué ?

— Le ser­vice conti­nue tou­jours, Pfef­fer­ling. C’est la seule chose qui conti­nue. Les archi­ducs meurent. Les empires tombent. Les guerres com­mencent. Et le ser­vice conti­nue. Le café est ser­vi à huit heures. La Sacher­torte est ser­vie à quatre heures. Le dîner est ser­vi à huit heures. Et le registre est tenu. C’est ain­si. C’est tout. C’est le Sacher.

Elle écra­sa son cigare. Se leva. Lis­sa sa robe. Redres­sa le por­trait de l’Em­pe­reur — il n’a­vait pas bou­gé, mais elle le redres­sa quand même, par habi­tude, par res­pect, ou par défi.

— Main­te­nant, dit-elle, dites à Bru­ck­ner de pré­pa­rer le dîner. Les clients auront faim. Les clients ont tou­jours faim. Même quand le monde s’ef­fondre. Sur­tout quand le monde s’effondre.

Elle sor­tit de son bureau. Les chiens la sui­virent. Sis­si à gauche. Met­ter­nich à droite. Le cigare éteint entre les doigts. Et elle tra­ver­sa le hall du Sacher comme elle l’a­vait tra­ver­sé chaque soir depuis vingt-deux ans, avec cette démarche qui n’é­tait ni lente ni rapide, qui n’é­tait ni triste ni gaie, qui était la démarche d’une femme qui por­tait un hôtel sur ses épaules et qui ne le pose­rait jamais, parce que poser l’hô­tel, c’é­tait poser sa vie, et qu’An­na Sacher ne posait jamais rien.

Le hall était silen­cieux. Les clients se tenaient en groupes, par­lant à voix basse, comme on parle dans les églises et dans les hôpi­taux, parce que cer­taines nou­velles réclament le chu­cho­te­ment, parce que le chu­cho­te­ment est la voix que prend le monde quand il vient de rece­voir un coup et qu’il ne sait pas encore s’il va tenir debout ou tomber.

Anna Sacher tra­ver­sa. Les gens s’é­car­tèrent. Pas par peur — par res­pect. Ou par recon­nais­sance. Ou par ce sen­ti­ment, dif­fi­cile à nom­mer, que cette femme, avec ses chiens et son cigare éteint, était la seule per­sonne dans le hall qui savait ce qu’il fal­lait faire, et que ce qu’il fal­lait faire, c’é­tait continuer.

Elle s’ar­rê­ta au milieu du hall. Regar­da autour d’elle. Vit le Comte, dans son cos­tume de lin frois­sé, qui ne disait plus rien. Vit la Baronne, qui ne pleu­rait plus. Vit Scar­pa, qui ne cri­ti­quait plus. Vit Ilo­na, pieds nus sur la der­nière marche. Vit le hall, les lustres, les fau­teuils de velours rouge, le por­trait de l’Em­pe­reur, le tapis usé, les murs capi­ton­nés, tout ce qui était le Sacher et qui, dans la lumière de ce dimanche de juin, avait sou­dain l’air de ce qu’il était réel­le­ment — non pas un hôtel, mais un témoin, un dépo­si­taire, un coffre-fort vivant qui conte­nait non pas des recettes et des dettes mais des vies, des his­toires, des semaines comme celle-ci, des jours comme celui-ci, des minutes comme cette minute.

— Le dîner sera ser­vi à huit heures, dit-elle.

Puis elle mon­ta l’es­ca­lier. On enten­dit ses pas. On enten­dit les chiens. On enten­dit la porte de son bureau qui se refermait.

Et le silence revint.

Je m’as­sis à mon poste. J’ou­vris le registre. Le cahier numé­ro vingt-huit.

J’é­cri­vis :

Dimanche 28 juin 1914. 17h00. Assas­si­nat de l’Ar­chi­duc Fran­çois-Fer­di­nand et de la Duchesse de Hohen­berg à Sara­je­vo. Deux coups de feu. Auteur : un étu­diant serbe.

Puis j’é­cri­vis, en des­sous, d’une écri­ture que je ne recon­nus pas comme la mienne — une écri­ture plus petite, plus ser­rée, plus trem­blante, comme si la main qui tenait la plume savait quelque chose que le reste du corps ignorait :

Herr Petro­vić, chambre 17, avait quit­té l’hô­tel à 16h45. Train de Bel­grade. 15 minutes avant la nouvelle.

Je regar­dai ce que j’a­vais écrit. Puis j’a­jou­tai, parce qu’il fal­lait bien finir, parce que le registre ne sup­por­tait pas les phrases inache­vées, parce qu’An­na Sacher m’a­vait dit un jour que le pire péché d’un chro­ni­queur n’est pas l’er­reur mais l’incomplétude :

Le ser­vice continue.

Je refer­mai le cahier.

Je posai la plume.

Dehors, le soleil se cou­chait sur Vienne. Les cloches de la Ste­phans­dom son­naient. Les fiacres pas­saient. Les tram­ways pas­saient. Les gens pas­saient. Tout passait.

Tout pas­sait.

ÉPI­LOGUE

Où Pfef­fer­ling se sou­vient, où les chiens ne sont plus là, et où le registre dit ce que la mémoire ne peut pas

J’é­cris ceci en 1934. Vingt ans après.

Vingt ans, c’est le temps qu’il faut à une Sacher­torte oubliée dans un pla­card pour se trans­for­mer en pierre — je le sais, parce que Bru­ck­ner en a retrou­vé une, un jour de 1920, der­rière un sac de farine dans la réserve du sous-sol, une Sacher­torte de 1914, par­fai­te­ment intacte en appa­rence, par­fai­te­ment noire, par­fai­te­ment lisse sous son gla­çage, et par­fai­te­ment morte à l’in­té­rieur, dure comme un roc, inamo­vible, trans­for­mée par le temps en un objet qui n’é­tait plus de la pâtis­se­rie mais de la géo­lo­gie. Bru­ck­ner l’a­vait posée sur le comp­toir et l’a­vait regar­dée un long moment. Puis il avait dit : « Voi­là ce que nous étions. » Et il l’a­vait jetée.

Vingt ans, c’est aus­si le temps qu’il faut à un homme pour com­prendre ce qu’il a vu sans le savoir. Je ne savais pas, en juin 1914, que je vivais la fin d’un monde. Per­sonne ne le savait — et ceux qui pré­tendent l’a­voir su mentent, ou se sou­viennent mal, ce qui revient au même. Le Comte avait dit que le gla­çage allait cra­quer. Witt­gen­stein avait diag­nos­ti­qué un com­plexe de mort. Anna Sacher avait dit qu’il ne se pas­sait jamais rien le dimanche. Ils avaient tous rai­son et tous tort, parce qu’a­voir rai­son trop tôt, c’est la même chose qu’a­voir tort — la véri­té qui arrive avant l’heure n’est pas encore la véri­té, elle est de la pro­phé­tie, et la pro­phé­tie n’est qu’une forme élé­gante du hasard.

La guerre vint. Je n’en par­le­rai pas, parce que la guerre ne concerne pas le registre, et que le registre ne concerne que l’hô­tel, et que l’hô­tel, pen­dant quatre ans, conti­nua — comme Anna Sacher l’a­vait dit. Le ser­vice conti­nua. Le café fut ser­vi à huit heures. La Sacher­torte fut ser­vie à quatre heures. Le dîner fut ser­vi à huit heures. Et le registre fut tenu. Pas par moi — je fus mobi­li­sé en août 1914, envoyé en Gali­cie avec le 4e régi­ment d’in­fan­te­rie de la Land­wehr, et je pas­sai trois ans à noter des choses dans un autre registre, un registre mili­taire, qui n’a­vait ni la reliure de cuir bor­deaux ni l’o­deur de cho­co­lat du registre du Sacher, et dont le conte­nu était infi­ni­ment moins inté­res­sant, la guerre étant la chose la plus ennuyeuse du monde pour ceux qui la font et la plus pas­sion­nante pour ceux qui la racontent, ce qui consti­tue l’une des plus cruelles iro­nies de la condi­tion humaine.

Je revins en 1918. L’Em­pire n’exis­tait plus. L’Au­triche-Hon­grie avait été décou­pée comme on découpe un Apfel­stru­del — en tranches, en mor­ceaux, en parts dis­tri­buées aux vain­queurs et aux voi­sins, cha­cun pre­nant la couche qui lui reve­nait. La Hon­grie d’un côté. La Tché­co­slo­va­quie de l’autre. La Pologne par-des­sus. La You­go­sla­vie par-des­sous. Et au milieu, l’Au­triche — petite, réduite, ampu­tée de tout ce qui avait fait sa gran­deur et sa déme­sure, une Autriche qui tenait dans la paume de la main, qui n’a­vait plus ni empire ni empe­reur ni archi­duc, et qui n’a­vait gar­dé, de toute sa splen­deur pas­sée, que ses gâteaux et ses psy­cha­na­lystes, ce qui était, tout compte fait, l’essentiel.

L’hô­tel Sacher avait sur­vé­cu. Les murs étaient intacts. Les lustres pen­daient tou­jours. Les fau­teuils de velours rouge étaient tou­jours là, un peu plus usés, un peu plus enfon­cés, comme des fau­teuils qui ont vu pas­ser trop de gens et qui ont fini par prendre la forme de leur absence. Le coffre-fort était tou­jours fer­mé. La recette était tou­jours dedans. Les recon­nais­sances de dettes aus­si — mais elles ne valaient plus rien, parce que les débi­teurs étaient morts, ou rui­nés, ou exi­lés, ou les trois, et que les cou­ronnes qu’ils devaient n’a­vaient plus cours, rem­pla­cées par des schil­lings qui valaient une frac­tion de ce que les cou­ronnes avaient valu, ce qui est le des­tin de toutes les mon­naies et de tous les empires : la dévaluation.

Anna Sacher était tou­jours là.

Elle avait soixante-trois ans à la fin de la guerre. Elle en parais­sait quatre-vingts. Non pas par le visage — le visage d’An­na Sacher avait tou­jours eu l’âge de son carac­tère, c’est-à-dire un âge impos­sible à déter­mi­ner, situé quelque part entre la qua­ran­taine et l’é­ter­ni­té — mais par les yeux. Ses yeux avaient vieilli. Ils avaient vu trop de choses — les clients qui par­taient pour le front et qui ne reve­naient pas, les lettres qui arri­vaient avec le tam­pon du minis­tère de la Guerre, les chaises vides dans la salle à man­ger, le bar où per­sonne ne com­man­dait de cognac parce que le cognac venait de France et que la France était l’en­ne­mi, absur­di­té suprême d’une guerre qui avait réus­si à trans­for­mer le cognac en acte de trahison.

Elle diri­geait tou­jours l’hô­tel. Elle fumait tou­jours le cigare. Elle fai­sait tou­jours sa ronde à onze heures du soir, avec les chiens — d’autres chiens, les suc­ces­seurs de Sis­si et de Met­ter­nich, qui por­taient d’autres noms que j’ai oubliés, parce que les noms des chiens d’a­près la guerre n’a­vaient pas la même réso­nance que ceux d’a­vant, de même que les noms des rues, des places, des ins­ti­tu­tions avaient chan­gé, et que tout ce qui avait por­té le nom « impé­rial et royal » avait été rebap­ti­sé, dépouillé de ses titres, ren­du à une bana­li­té répu­bli­caine qui était sans doute plus démo­cra­tique mais qui était infi­ni­ment moins drôle.

Les pro­blèmes finan­ciers s’ag­gra­vèrent. Anna Sacher avait tou­jours vécu au-des­sus de ses moyens — non par extra­va­gance per­son­nelle, mais par prin­cipe hôte­lier, parce qu’un hôtel de luxe vit au-des­sus de ses moyens par défi­ni­tion, et que le jour où il vit en des­sous, il cesse d’être un hôtel de luxe et devient une pen­sion. Les dettes aris­to­cra­tiques étaient deve­nues irré­cou­vrables. Les nou­veaux clients — des tou­ristes amé­ri­cains, des hommes d’af­faires, des gens qui n’a­vaient pas de bla­son et qui payaient en dol­lars — ne com­pre­naient pas le Sacher, ne com­pre­naient pas ses rituels, ne com­pre­naient pas pour­quoi la femme au cigare les regar­dait avec cette expres­sion qui disait « vous êtes ici chez moi, pas chez vous ». Ils vou­laient de l’ef­fi­ca­ci­té. De la rapi­di­té. Du ser­vice à l’a­mé­ri­caine. Et Anna Sacher leur ser­vait du ser­vice à l’au­tri­chienne, c’est-à-dire lent, méti­cu­leux, légè­re­ment hau­tain, et accom­pa­gné d’une Sacher­torte qui coû­tait plus cher à fabri­quer qu’elle ne rap­por­tait, parce que la qua­li­té, comme la digni­té, n’a pas de prix — ce qui est une belle maxime mais une mau­vaise stra­té­gie comptable.

Elle mou­rut en 1930. Le 25 février. Un mar­di. Elle avait soixante et onze ans. Elle mou­rut dans l’hô­tel, ce qui était la seule mort pos­sible pour elle, comme un capi­taine meurt sur son navire — non pas par héroïsme mais par impos­si­bi­li­té de conce­voir un ailleurs. L’hô­tel et elle, c’é­tait la même chose. Le même orga­nisme. La même res­pi­ra­tion. Quand elle ces­sa de res­pi­rer, l’hô­tel conti­nua, parce que les bâti­ments sur­vivent aux gens, parce que les murs n’ont pas besoin de pou­mons, et parce que la Sacher­torte peut être fabri­quée sans Anna Sacher — mais pas de la même manière, pas avec la même auto­ri­té, pas avec le même cigare.

Les funé­railles furent gran­dioses. Tout Vienne vint. Les aris­to­crates vinrent — ceux qui res­taient, les sur­vi­vants, les spectres de l’an­cien monde qui tra­ver­saient les rues de la Répu­blique avec cet air de dépla­ce­ment qui est celui des gens qui vivent dans un pays qu’ils ne recon­naissent plus. Les bou­lan­gers vinrent. Les pâtis­siers vinrent — même ceux de Demel, qui envoyèrent une cou­ronne de fleurs avec un ruban sur lequel était écrit « À une adver­saire digne », ce qui était la chose la plus élé­gante que Demel eût jamais faite et qui prou­vait que la riva­li­té, pous­sée à son paroxysme, finit par res­sem­bler à de l’a­mour. Les bou­le­dogues furent pré­sents — les der­niers, les héri­tiers de la lignée — et ils se tinrent au pre­mier rang, immo­biles, avec cette digni­té canine qui est la seule digni­té au monde à ne com­por­ter aucune hypocrisie.

*

Et les autres ?

Le Comte Este­rhá­zy von Donau­witz mou­rut en 1917, à l’hô­tel, dans la chambre qu’il n’a­vait jamais payée. Il mou­rut dans son som­meil, ce qui est la mort la plus aris­to­cra­tique — silen­cieuse, dis­crète, ne déran­geant per­sonne. On trou­va sur sa table de nuit un verre de cognac à moi­tié plein, ce qui don­na lieu à un débat au sein du per­son­nel pour savoir si le Comte était un opti­miste (le verre à moi­tié plein) ou un pes­si­miste (le verre à moi­tié vide), débat que j’es­ti­mai indé­cent et que je tran­chai par la seule réponse rai­son­nable : le Comte était un réa­liste, c’est-à-dire un homme qui buvait son cognac et qui ne se posait pas de ques­tions sur la quan­ti­té res­tante. Sa dette fut effa­cée des livres comp­tables par Anna Sacher elle-même, qui bar­ra le chiffre — quatre-vingt-sept mille cou­ronnes — d’un trait de plume aus­si déci­dé qu’un coup de sabre, et qui écri­vit en des­sous, de sa main ferme, un seul mot : sol­dé. Ce n’é­tait pas vrai, évi­dem­ment. Rien n’a­vait été sol­dé. Mais c’é­tait juste.

La Baronne Taus­sig sur­vé­cut à la guerre, à l’Em­pire, à Freud (qui mou­rut en 1939 à Londres, exi­lé par les nazis), et à sa propre psy­cha­na­lyse, qu’elle pour­sui­vit jus­qu’en 1928 avec un dis­ciple de Freud après que le maître eut émi­gré, et dont elle disait, avec cette luci­di­té joyeuse qui était sa marque : « Je ne suis pas gué­rie, mais je suis mieux ren­sei­gnée. » Elle conti­nua à venir au Sacher chaque matin pour sa Sacher­torte et son Einspän­ner, et elle conti­nua à confondre le com­plexe d’Œ­dipe avec la confi­ture d’a­bri­cots, ce qui, au fond, n’é­tait peut-être pas une confu­sion mais une syn­thèse. Elle mou­rut en 1936, à soixante-qua­torze ans, d’une crise car­diaque sur­ve­nue — l’i­ro­nie est ter­rible et je ne l’in­vente pas — chez son pâtissier.

Bene­det­to Scar­pa publia son article sur Salo­mé dans le Cor­riere del­la Sera le 3 juillet 1914, cinq jours après l’at­ten­tat de Sara­je­vo. Per­sonne ne le lut. L’ar­ticle était un chef-d’œuvre — les connais­seurs le dirent plus tard, quand les chefs-d’œuvre eurent de nou­veau le droit d’être remar­qués — mais il parut le jour où les jour­naux ne par­laient plus de musique mais de mobi­li­sa­tion, d’ul­ti­ma­tums, d’al­liances, et où la cri­tique d’o­pé­ra avait autant de per­ti­nence qu’une dis­cus­sion sur la qua­li­té du gla­çage dans une bou­lan­ge­rie en feu. Scar­pa retour­na à Milan. Il cou­vrit la guerre — non pas la guerre mili­taire, qu’il n’a­vait ni le tem­pé­ra­ment ni la consti­tu­tion phy­sique pour sup­por­ter, mais la guerre cultu­relle, cette guerre silen­cieuse que mènent les civi­li­sa­tions quand elles sentent qu’elles sont en train de mou­rir et qu’elles essaient de sau­ver ce qui peut l’être — un opé­ra, un tableau, un manus­crit, un article de jour­nal. Il mou­rut en 1952, à soixante-dix-huit ans, en écou­tant du Mah­ler, ce qui était la mort la plus Scar­pa qu’on pût ima­gi­ner — une mort en musique, une mort cri­tique, une mort avec un avis.

Ilo­na Szé­che­nyi ne rechan­ta jamais Salo­mé. La repré­sen­ta­tion du 27 juin 1914 au Hofo­per de Vienne fut la seule, et elle devint, avec le temps, une légende — une de ces repré­sen­ta­tions dont tout le monde parle et dont per­sonne ne peut témoi­gner, parce que ceux qui y étaient sont morts ou ont oublié, et que ceux qui n’y étaient pas s’en sou­viennent mieux que les autres. Ilo­na chan­ta d’autres rôles, dans d’autres villes, pen­dant et après la guerre. Elle chan­ta à Buda­pest, à Prague, à Ber­lin. Elle chan­ta Car­men, Tos­ca, Aida. Mais pas Salo­mé. Jamais plus Salo­mé. Quand on lui deman­dait pour­quoi, elle répon­dait : « On ne chante pas deux fois la même mort. » Elle se reti­ra en 1930, l’an­née de la mort d’An­na Sacher — coïn­ci­dence ou hom­mage, je ne le sus jamais — et elle vécut à Buda­pest jus­qu’en 1945, date à laquelle elle dis­pa­rut dans le chaos du siège de la ville par l’Ar­mée rouge, ava­lée par l’his­toire comme tant d’autres, sans trace, sans tombe, sans der­nière note.

Le Doc­teur Her­mann Witt­gen­stein ne publia jamais sa Psy­cho­pa­tho­lo­gie de l’hô­tel­le­rie de luxe. Le manus­crit, si tant est qu’il ait exis­té, fut per­du — per­du comme se perdent les choses à Vienne, c’est-à-dire non pas par négli­gence mais par sédi­men­ta­tion, enfoui sous des couches suc­ces­sives de papiers, de livres, de démé­na­ge­ments, de guerres et de chan­ge­ments de régime, et peut-être dort-il encore quelque part, dans un gre­nier du neu­vième arron­dis­se­ment ou dans une malle oubliée d’un anti­quaire de la Josef­stadt, atten­dant qu’un doc­to­rant sans sujet de thèse le découvre et com­prenne que l’hô­tel­le­rie de luxe est effec­ti­ve­ment une patho­lo­gie, et qu’elle est aus­si le plus beau symp­tôme que la civi­li­sa­tion ait jamais pro­duit. Witt­gen­stein émi­gra aux États-Unis en 1938, fuyant les nazis comme tant de Vien­nois, et il exer­ça à New York, à Bos­ton, et fina­le­ment à Los Angeles, où il mou­rut en 1961 à l’âge de quatre-vingt-sept ans, en ana­ly­sant, dit-on, les névroses des pro­duc­teurs de ciné­ma, ce qui était, somme toute, une conti­nua­tion logique de son tra­vail vien­nois — les pro­duc­teurs de ciné­ma et les aris­to­crates du Sacher ayant en com­mun le goût du spec­tacle, l’hor­reur de la réa­li­té, et la convic­tion que le gla­çage est plus impor­tant que le gâteau.

Et Dra­gan Petrović ?

Je ne sais pas.

Je ne sais pas ce qu’il est deve­nu. Je ne sais pas s’il est arri­vé à Bel­grade ce dimanche soir. Je ne sais pas s’il savait, quand il a quit­té l’hô­tel à seize heures qua­rante-cinq, que dans un quai de Sara­je­vo un gar­çon de dix-neuf ans nom­mé Gavri­lo Prin­cip venait de tirer deux coups de feu. Je ne sais pas si le ren­dez-vous au café du troi­sième arron­dis­se­ment avait un rap­port. Je ne sais pas si le papier qu’il avait mon­tré à l’homme aux lunettes rondes conte­nait un plan, un ordre, une infor­ma­tion, ou la simple lettre d’un ami. Je ne sais pas, et je n’ai pas cher­ché à savoir, parce que cer­taines ques­tions ne méritent pas de réponse — non pas parce que la réponse est dan­ge­reuse, mais parce que la ques­tion elle-même est un leurre, un piège, une fausse piste qui détourne l’at­ten­tion de ce qui compte vraiment.

Et ce qui compte vrai­ment, ce n’est pas Petro­vić. Ce n’est pas l’es­pion de Demel. Ce n’est pas le pis­to­let de Prin­cip. Ce n’est même pas l’Ar­chi­duc, ni l’Em­pe­reur, ni l’Empire.

Ce qui compte, c’est la semaine.

Cette semaine de juin 1914 où sept per­sonnes — un sous-direc­teur adjoint, une hôte­lière, un comte rui­né, une baronne freu­dienne, un cri­tique ita­lien, une can­ta­trice hon­groise et un psy­cha­na­lyste — se sont retrou­vées dans un hôtel de Vienne et ont vécu, sans le savoir, les der­niers jours de leur monde. Ils ont man­gé de la Sacher­torte. Ils ont bu du cognac. Ils ont par­lé d’o­pé­ra, de psy­cha­na­lyse, de confi­ture d’a­bri­cots et du com­plexe de mort de la civi­li­sa­tion aus­tro-hon­groise. Ils ont ri, ils ont dis­cu­té, ils ont phi­lo­so­phé, ils se sont dis­pu­tés sur la tem­pé­ra­ture du gla­çage et sur la manière de chan­ter Salo­mé. Et pen­dant ce temps, à mille kilo­mètres de là, dans une ville dont la plu­part d’entre eux n’a­vaient jamais enten­du par­ler et dont ils ne pou­vaient pas situer l’emplacement exact sur une carte, quelque chose se pré­pa­rait qui allait détruire tout ce qu’ils connais­saient, tout ce qu’ils aimaient, tout ce qui don­nait un sens à leurs jour­nées — le café du matin, le jour­nal de midi, le cognac du soir, la valse, l’o­pé­ra, le gâteau, l’hôtel.

L’hô­tel.

Le Sacher est tou­jours là. Il est là, au coin de la Phil­har­mo­ni­kers­traße et de la Kärnt­ner Straße, face à l’O­pé­ra, avec ses murs, ses lustres, ses fau­teuils de velours rouge, son coffre-fort, sa Sacher­torte. Les clients entrent et sortent. Les gar­çons servent. Le café est ser­vi à huit heures. Le gâteau est ser­vi à quatre heures. Les gens passent. Le temps passe. Tout passe.

Mais le registre reste.

J’ai gar­dé les vingt-huit cahiers. Ils sont chez moi, dans un pla­card, empi­lés du pre­mier au der­nier, du pre­mier jour de 1900 au der­nier jour de 1918 — date à laquelle j’ai ces­sé de noter, non pas parce qu’il n’y avait plus rien à noter mais parce qu’il y avait trop, et que le trop est l’en­ne­mi du registre comme il est l’en­ne­mi de la Sacher­torte, la Sacher­torte étant un gâteau qui repose sur l’exac­ti­tude des pro­por­tions, et dont la moindre dose exces­sive — trop de sucre, trop de cho­co­lat, trop de confi­ture — détruit l’é­qui­libre et trans­forme le chef-d’œuvre en ratage.

Le cahier numé­ro vingt-huit est le der­nier. C’est celui de la semaine dont je viens de par­ler. Je l’ai sous les yeux en ce moment. Je l’ouvre. Je lis. Mon écri­ture de l’é­poque — plus droite, plus ferme, plus confiante que celle d’au­jourd’­hui. Les notes. Les heures. Les noms. Les inci­dents. Tout est là.

11h05. Arri­vée Signor B. Scar­pa, cri­tique musi­cal, Milan/Trieste. Chambre 34. Lin frois­sé. A regar­dé l’O­pé­ra avec hostilité.

11h20. Bru­ck­ner signale pré­sence indi­vi­du non iden­ti­fié dans les cui­sines, à proxi­mi­té de la farine.

Dimanche 28 juin 1914. 17h00. Assas­si­nat de l’Ar­chi­duc Fran­çois-Fer­di­nand et de la Duchesse de Hohen­berg à Sarajevo.

Le ser­vice continue.

Je referme le cahier. Je le range avec les autres. Je ferme le placard.

Dehors, Vienne conti­nue. La Ste­phans­dom est tou­jours là. L’O­pé­ra est tou­jours là. Le Danube coule tou­jours, invi­sible et pré­sent. Les fiacres ont été rem­pla­cés par des auto­mo­biles, mais le bruit est le même — un bruit de pas­sage, un bruit de choses qui vont quelque part et qui ne s’ar­rêtent pas.

Anna Sacher avait rai­son. Il ne se passe jamais rien le dimanche.

FIN

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CHA­PITRE III

Mer­cre­di 24 juin 1914

Où l’on assiste à une répé­ti­tion géné­rale qui tourne au pugi­lat esthé­tique, où le coffre-fort révèle ses mys­tères comp­tables, et où la confi­ture d’a­bri­cots devient une ques­tion de philosophie

La pluie arri­va le mer­cre­di. Pas une pluie d’o­rage, pas une pluie vio­lente — une pluie vien­noise, c’est-à-dire une pluie polie, une pluie qui s’ex­cu­sait presque de tom­ber, une pluie tiède et régu­lière qui don­nait aux rues du pre­mier arron­dis­se­ment cette teinte gris-perle que les aqua­rel­listes anglais venaient cher­cher ici et qu’ils ne trou­vaient jamais aus­si bien qu’en novembre, mais qui en juin avait une qua­li­té par­ti­cu­lière, une qua­li­té de contre­temps, comme si le ciel avait oublié de lire le calendrier.

Le petit-déjeu­ner fut mouvementé.

Scar­pa, qui avait pas­sé la soi­rée à l’O­pé­ra pour la répé­ti­tion géné­rale de Salo­mé — non pas la repré­sen­ta­tion publique, qui était pré­vue pour le same­di, mais une répé­ti­tion ouverte aux cri­tiques, aux mécènes et aux espions de la presse, caté­go­ries qui se recou­paient lar­ge­ment —, Scar­pa des­cen­dit à huit heures avec un visage de cir­cons­tance. Un visage de cri­tique qui a des choses à dire et qui sait que les choses qu’il a à dire vont déplaire, ce qui, pour un cri­tique, est la situa­tion idéale, le déplai­sir étant à la cri­tique ce que la confi­ture est à la Sacher­torte : l’in­gré­dient qui donne sa saveur.

Il s’as­sit à sa table. Com­man­da un café. Et attendit.

Il n’eut pas à attendre longtemps.

Ilo­na Szé­che­nyi des­cen­dit à huit heures et quart, en robe de chambre — une robe de chambre de velours bor­deaux qui aurait pu habiller un arche­vêque, tant elle avait d’am­pleur et de digni­té —, les che­veux rele­vés en un chi­gnon approxi­ma­tif, et un air de triomphe fati­gué qui est celui des artistes au len­de­main d’une per­for­mance qu’ils savent réus­sie, même si per­sonne ne le leur a encore dit, parce que les vrais artistes n’ont pas besoin qu’on leur dise, ils le sentent dans leurs os, dans leur gorge, dans cette fatigue spé­ci­fique qui n’est pas l’é­pui­se­ment mais le vide — le vide lais­sé par quelque chose d’im­mense qui vient de pas­ser à tra­vers vous et qui vous a lais­sé debout, mais vidé.

— Signor Scar­pa, dit-elle en pas­sant devant sa table.

— Madame Szé­che­nyi, dit Scarpa.

— Vous étiez à la répétition.

— J’é­tais à la répétition.

Un silence. Un de ces silences vien­nois qui contiennent plus d’in­for­ma­tions qu’un dis­cours, et plus de dan­ger qu’une décla­ra­tion de guerre, ce qui, vu les cir­cons­tances his­to­riques, n’est pas une mince comparaison.

— Et ? dit Ilona.

— Et, dit Scar­pa, je suis partagé.

— Par­ta­gé.

— Par­ta­gé entre l’ad­mi­ra­tion pour votre voix, qui est, je dois le recon­naître, un phé­no­mène, et la per­plexi­té devant votre inter­pré­ta­tion de la scène finale, qui est, com­ment dire, audacieuse.

— Auda­cieuse.

— Vous chan­tez la danse des sept voiles comme une marche mili­taire. Salo­mé est une prin­cesse, Madame. Pas un colo­nel de hussards.

La salle à man­ger se figea. La Baronne Taus­sig, qui arri­vait juste de chez Freud et qui n’a­vait pas encore tou­ché à sa Sacher­torte, res­ta la four­chette en l’air, sus­pen­due entre le gâteau et la bouche, dans cet espace inter­mé­diaire où la gour­man­dise attend que le drame passe. Les diplo­mates danois, qui ne com­pre­naient pas un mot d’i­ta­lien mais qui com­pre­naient par­fai­te­ment le lan­gage uni­ver­sel de la dis­pute artis­tique, se redres­sèrent sur leurs chaises. Et le Comte, depuis le bar — il n’é­tait pas au bar à huit heures du matin, mais il arri­vait tou­jours au bon moment pour les catas­trophes, comme si une bous­sole inté­rieure le gui­dait vers les épi­centres —, le Comte appa­rut dans l’embrasure de la porte et s’ap­puya contre le cham­branle avec la non­cha­lance d’un homme qui a vu des empires s’ef­fon­drer et pour qui une dis­pute entre un cri­tique et une can­ta­trice est, tout au plus, un diver­tis­se­ment mineur.

— Un colo­nel de hus­sards, répé­ta Ilona.

— J’exa­gère à peine. Votre Salo­mé entre en scène avec la déter­mi­na­tion d’une femme qui va conqué­rir quelque chose. Or, Salo­mé ne conquiert rien. Elle perd. Elle perd tout. Elle obtient la tête de Jean-Bap­tiste et elle la perd dans la même scène, parce que la tête ne lui donne rien — pas l’a­mour, pas la réponse, pas le bai­ser. Votre Salo­mé devrait être une femme qui se défait, pas une femme qui se compose.

Ilo­na s’as­sit. Elle s’as­sit len­te­ment, avec cette éco­no­mie de gestes qu’ont les très grandes femmes qui ont appris, au fil des années, que cha­cun de leurs mou­ve­ments occupe plus d’es­pace que la moyenne et que cet espace doit être géré avec la même pré­ci­sion qu’une mise en scène.

— Signor Scar­pa, dit-elle, avez-vous déjà tenu une tête cou­pée entre vos mains ?

— Non. Mais je ne vois pas…

— Moi non plus. Mais j’i­ma­gine que la pre­mière chose qu’on res­sent, ce n’est pas la perte. C’est le poids. Une tête, ça pèse. Et quand on tient quelque chose qui pèse, on ne se défait pas. On se rai­dit. On se com­pose, comme vous dites. On devient un colo­nel de hus­sards, parce que le poids l’exige. La défaite vient après. La défaite vient tou­jours après. D’a­bord le poids. Ensuite le vide. C’est pour ça que je chante la scène comme je la chante.

Scar­pa ouvrit la bouche. La refer­ma. C’é­tait la deuxième fois en deux jours qu’un habi­tant du Sacher rédui­sait un inter­lo­cu­teur au silence par la seule force de l’ar­gu­ment, et je com­men­çais à me deman­der si l’hô­tel ne sécré­tait pas une sub­stance — dans l’air, dans le velours, dans la Sacher­torte — qui ren­dait les gens plus élo­quents qu’ils ne l’é­taient dans la vie ordinaire.

La Baronne mor­dit dans son gâteau.

— Elle a rai­son, dit-elle. Le doc­teur Freud dit la même chose. D’a­bord le poids, ensuite le vide. Il appelle ça la mélan­co­lie. Mais en hon­grois, ça se chante mieux.

Le Comte sou­rit. C’é­tait un sou­rire rare — le Comte ne sou­riait pas sou­vent, et quand il le fai­sait, c’é­tait avec une par­ci­mo­nie d’an­cien riche qui sait que les sou­rires, comme l’argent, perdent leur valeur quand on les dis­tri­bue trop généreusement.

— Mes­dames, mes­sieurs, dit-il, nous sommes au Sacher. Ici, les dis­cus­sions sur l’o­pé­ra durent plus long­temps que les opé­ras eux-mêmes. C’est notre contri­bu­tion à la civi­li­sa­tion. Puis-je sug­gé­rer que le débat se pour­suive au bar, à cinq heures, avec du cognac ? Le cognac est un excellent arbitre.

Scar­pa nota quelque chose sur son car­net. Ilo­na remon­ta à sa chambre. La Baronne com­man­da un deuxième café. Et la pluie conti­nua de tom­ber sur Vienne avec cette constance polie qui est, peut-être, la vraie méta­phore de l’Em­pire aus­tro-hon­grois : quelque chose qui tombe dou­ce­ment, régu­liè­re­ment, et que per­sonne ne songe à arrêter.

*

C’est l’a­près-midi de ce mer­cre­di que je vis le coffre-fort.

Je ne l’a­vais jamais vu ouvert. En qua­torze ans de ser­vice, je n’a­vais fait que le contem­pler fer­mé — un bloc d’a­cier mas­sif, encas­tré dans le mur du bureau de Frau Sacher, der­rière un por­trait de l’Em­pe­reur dont la fonc­tion déco­ra­tive dis­si­mu­lait une fonc­tion défen­sive, ce qui résu­mait assez bien le rap­port de Vienne à la beau­té : tou­jours utile, jamais inno­cente. Le coffre-fort avait été ins­tal­lé par Eduard Sacher en 1885, fabri­qué par la mai­son Wer­theim de Franc­fort, les mêmes qui fabri­quaient les coffres des banques Roth­schild, ce qui don­nait une idée de l’es­time dans laquelle le fon­da­teur de l’hô­tel tenait le conte­nu de ce meuble — estime qui n’a­vait fait que croître sous le règne d’Anna.

Mais ce mer­cre­di après-midi, à trois heures, Anna Sacher m’ap­pe­la dans son bureau et me dit :

— Pfef­fer­ling, je vais vous mon­trer quelque chose. Fer­mez la porte.

Je fer­mai la porte. Les chiens levèrent la tête, me regar­dèrent, et se ren­dor­mirent — leur manière à eux de dire « nous avons éva­lué la situa­tion et nous avons déci­dé que vous n’é­tiez pas une menace », ce qui était à la fois ras­su­rant et légè­re­ment vexant.

Anna Sacher décro­cha le por­trait de l’Em­pe­reur. En des­sous, la porte d’a­cier du coffre-fort, avec sa ser­rure à com­bi­nai­son — trois molettes, six chiffres, un méca­nisme que Frau Sacher mani­pu­lait avec la dex­té­ri­té d’une pick­po­cket, ce qui n’é­tait pas une com­pa­rai­son flat­teuse mais qui était exacte. Elle tour­na les molettes. Un déclic. La porte s’ouvrit.

À l’in­té­rieur, il y avait trois choses.

Pre­miè­re­ment : la recette. Un feuillet de papier jau­ni, plié en quatre, cou­vert d’une écri­ture fine et pen­chée que je recon­nus immé­dia­te­ment comme celle de Franz Sacher père — l’é­cri­ture d’un pâtis­sier, c’est-à-dire une écri­ture qui mesu­rait tout, qui dosait les mots comme on dose les grammes, avec une pré­ci­sion qui tenait de l’ob­ses­sion. Je ne lus pas la recette. Frau Sacher ne me le pro­po­sa pas. Nous nous regar­dâmes, et dans ce regard il y avait un accord tacite : la recette exis­tait, elle était là, c’é­tait suf­fi­sant. La connaître eût été une res­pon­sa­bi­li­té que je n’é­tais pas prêt à assu­mer — de même que cer­tains théo­lo­giens pré­fèrent croire en Dieu sans le ren­con­trer, par crainte que la ren­contre ne soit décevante.

Deuxiè­me­ment : une liasse de papiers. Les recon­nais­sances de dettes. Elles étaient clas­sées dans des che­mises car­ton­nées, chaque che­mise por­tant un nom, une date et un mon­tant. Je vis défi­ler des noms que je ne cite­rai pas — la dis­cré­tion, encore et tou­jours — mais dont je peux dire qu’ils figu­raient dans l’Al­ma­nach de Gotha, dans le bot­tin mon­dain, et dans les annuaires de l’ar­mée impé­riale et royale, ce qui reve­nait à dire que la moi­tié de l’a­ris­to­cra­tie aus­tro-hon­groise devait de l’argent à Anna Sacher. C’é­tait un tré­sor. Pas un tré­sor finan­cier — les dettes ne seraient pro­ba­ble­ment jamais rem­bour­sées, et Anna le savait — mais un tré­sor de pou­voir. Celui qui détient les dettes détient les secrets. Celui qui détient les secrets détient les gens. Et Anna Sacher déte­nait les gens de Vienne comme un marion­net­tiste détient ses fils — déli­ca­te­ment, fer­me­ment, et avec la cer­ti­tude que si elle lâchait, tout le spec­tacle s’effondrerait.

— Le Comte, dit-elle en sor­tant une chemise.

Je lus. Le Comte Este­rhá­zy von Donau­witz devait à l’Hô­tel Sacher la somme de quatre-vingt-sept mille cou­ronnes. Quatre-vingt-sept mille. Trois ans de pen­sion, de cognac, de dîners, de blan­chis­se­rie, de cigares, de jour­naux, de pour­boires aux gar­çons d’é­tage, de bou­tons de man­chettes oubliés et fac­tu­rés, de cartes pos­tales jamais envoyées et por­tées au compte, de tout ce qui com­pose une vie dans un hôtel quand on n’a plus de vie en dehors de l’hô­tel. Quatre-vingt-sept mille cou­ronnes. C’é­tait le prix d’un petit châ­teau en Bohême. Ou de qua­rante-trois mille cinq cents Sacher­tor­ten. Ou de la digni­té d’un homme qui ne vou­lait pas admettre qu’il était ruiné.

— Pour­quoi me mon­trez-vous cela, Frau Sacher ?

— Parce que l’es­pion de Demel n’en a pas fini, Pfef­fer­ling. Il revien­dra. Et quand il revien­dra, il faut que vous com­pre­niez ce qui est en jeu. Ce coffre-fort contient deux choses : une recette et des noms. La recette, c’est l’hô­tel. Les noms, c’est Vienne. Si Demel met la main sur la recette, il détruit l’hô­tel. Et si quel­qu’un met la main sur les noms…

Elle ne finit pas. Encore une fois. La phrase inache­vée d’An­na Sacher, ver­sion mercredi.

— Trou­vez l’es­pion, Pfef­fer­ling. Avant qu’il ne revienne.

Troi­siè­me­ment : il y avait une troi­sième chose dans le coffre-fort. Un objet que je n’a­vais pas remar­qué d’a­bord parce qu’il était petit et posé dans un coin, der­rière les che­mises car­ton­nées. Une pho­to­gra­phie. Enca­drée. Petit for­mat. Un jeune homme en uni­forme de hus­sard, beau comme sont beaux les jeunes hommes qui n’ont pas encore com­pris que la beau­té ne pro­tège de rien. Le visage était rond, les yeux clairs, la mous­tache nais­sante. Au dos, je lus — car Anna me lais­sa regar­der, sans rien dire — une ins­crip­tion à l’encre brune : Pour Anna. Rodolphe. 1888.

L’ar­chi­duc. Le prince héri­tier. Celui de Mayerling.

Anna Sacher refer­ma le coffre-fort. Rac­cro­cha le por­trait de l’Em­pe­reur. Ral­lu­ma son cigare.

— Vous n’a­vez rien vu, Pfef­fer­ling, dit-elle.

Je n’a­vais rien vu.

Mais je notai dans le registre, en code — un code per­son­nel que j’a­vais inven­té et que per­sonne d’autre ne pou­vait déchif­frer, du moins le croyais-je : Coffre ouvert. Trois élé­ments. R = recette. D = dettes (87 000 K, Comte E). Pho­to R., 1888. Frau S. silen­cieuse. Chiens endormis.

*

Le soir, comme le Comte l’a­vait sug­gé­ré, tout le monde se retrou­va au bar.

C’est une loi des hôtels : les gens qui n’ont rien en com­mun finissent tou­jours par se retrou­ver au même endroit, à la même heure, devant les mêmes verres, comme si une force cen­tri­pète — le bar, ce trou noir de la socia­bi­li­té — les atti­rait mal­gré eux. Le bar du Sacher s’ap­pe­lait la Blaue Bar — le bar bleu — bien qu’il ne fût pas bleu mais d’un rouge sombre, presque brun, qui virait au noir dans les coins, ce qui don­nait à l’en­droit une atmo­sphère de caverne luxueuse, de grotte capi­ton­née, où les voix se feu­traient et les confi­dences s’épaississaient.

Scar­pa était là. Ilo­na aus­si — elle avait tro­qué la robe de chambre contre une robe du soir, simple, noire, qui sur une autre femme aurait été aus­tère mais qui sur elle était une décla­ra­tion d’au­to­ri­té, comme un dra­peau plan­té dans un ter­ri­toire conquis. La Baronne, natu­rel­le­ment. Le Doc­teur Witt­gen­stein, son car­net sur les genoux. Et le Comte, dans son fau­teuil, avec son cognac, son sou­rire rare, et ses quatre-vingt-sept mille cou­ronnes de dettes invisibles.

Man­quait le Serbe.

Petro­vić n’a­vait pas repa­ru depuis son arri­vée la veille. Sa chambre était occu­pée — la femme de ménage avait confir­mé que le lit était défait et que des affaires y traî­naient —, mais l’homme lui-même sem­blait avoir été absor­bé par Vienne, ava­lé par la ville, dis­sous dans la pluie.

— Le Serbe a dis­pa­ru, remar­qua le Comte, qui ne man­quait rien.

— Il est peut-être à la léga­tion, suggérai-je.

— Peut-être. Ou peut-être qu’il fait ce que font les Serbes quand ils viennent à Vienne.

— Et que font les Serbes quand ils viennent à Vienne ?

— Ils regardent, Pfef­fer­ling. Ils regardent attentivement.

La conver­sa­tion déri­va vers l’o­pé­ra. Scar­pa, qui avait eu le temps de digé­rer l’ar­gu­ment d’I­lo­na sur le poids de la tête de Jean-Bap­tiste, revint à la charge avec une finesse accrue — il avait com­pris, en bon Ita­lien, que l’at­taque fron­tale ne fonc­tion­nait pas avec cette Hon­groise et qu’il fal­lait pas­ser par les côtés, comme les armées de Napo­léon contour­naient les for­te­resses autrichiennes.

— Ce que je vou­lais dire ce matin, com­men­ça-t-il, ce n’est pas que votre inter­pré­ta­tion est mau­vaise. C’est qu’elle est trop autrichienne.

— Trop autri­chienne ? Je suis hongroise.

— Jus­te­ment. Vous êtes hon­groise, mais vous chan­tez comme une Autri­chienne. Vous chan­tez avec contrôle. Avec maî­trise. Avec cette rete­nue qui est la marque de Vienne — la ville où l’on meurt en trois-quatre temps et où l’on pleure en mi bémol. Mais Salo­mé n’est pas vien­noise. Salo­mé est orien­tale. Sau­vage. Exces­sive. Salo­mé devrait son­ner comme une chan­teuse des Bal­kans, pas comme une élève du Conservatoire.

Ilo­na but une gor­gée de cham­pagne. Elle buvait du cham­pagne, ce qui était inha­bi­tuel au Sacher — le Sacher était un hôtel à vin blanc autri­chien, Grü­ner Velt­li­ner et Ries­ling, des vins secs et ner­veux qui allaient avec le carac­tère de la mai­son —, mais Ilo­na buvait du cham­pagne parce qu’elle était hon­groise et que les Hon­grois boivent ce qui leur plaît sans se sou­cier du contexte, ver­tu ou défaut selon le point de vue.

— Signor Scar­pa, dit-elle, savez-vous ce que Strauss lui-même a dit quand on lui a deman­dé com­ment il vou­lait qu’on chante Salomé ?

— Non.

— Il a dit : « Comme si c’é­tait du Mozart. » Du Mozart, Signor. Pas du Mous­sorg­ski. Pas du Puc­ci­ni. Du Mozart. Et Mozart, c’est Vienne. Et Vienne, c’est le contrôle. Alors oui, je chante avec contrôle. Et quand je lâche­rai le contrôle — parce que je le lâche­rai, Signor, dans la scène finale, je le lâche­rai — le public tom­be­ra de sa chaise. Parce que le lâcher-prise n’a de valeur que s’il vient après la rete­nue. Le cri n’a de sens que s’il vient après le silence. C’est ça, Strauss. C’est ça, Vienne. Et c’est ça que vous, les Ita­liens, vous ne com­pre­nez pas, parce que chez vous le cri vient d’a­bord et le silence ne vient jamais.

Le Comte applau­dit. Len­te­ment. Trois applau­dis­se­ments, pas plus, ce qui était sa manière de saluer un argu­ment vic­to­rieux — comme un juge qui frappe trois coups pour clore un débat.

Witt­gen­stein écri­vait furieu­se­ment dans son car­net. La Baronne com­man­dait un deuxième Einspän­ner. Et Scar­pa, pour la troi­sième fois en trois jours, se trou­vait sans réponse face à un habi­tant du Sacher.

— Cet hôtel est redou­table, mur­mu­ra-t-il en ita­lien, assez bas pour que per­sonne ne l’en­tende sauf moi, qui étais assez près et qui avais appris l’i­ta­lien par osmose, à force de lire les télé­grammes des clients trans­al­pins. Redoutable.

Je notai : 19h30. Bar bleu. Débat Scarpa/Széchenyi, round 2. Sujet : Mozart, Salo­mé, contrôle vien­nois vs excès bal­ka­nique. Vic­toire Szé­che­nyi aux points. Le Comte arbitre en trois applau­dis­se­ments. Witt­gen­stein prend des notes. Baronne consomme. Serbe absent.

La pluie ces­sa vers minuit. Vienne se décou­vrit sous les étoiles, comme une femme qui ôte son cha­peau et qui est plus belle des­sous. Les réver­bères des­si­naient des cercles jaunes sur le pavé mouillé de la Phil­har­mo­ni­kers­traße. L’O­pé­ra dor­mait. L’hô­tel dor­mait. Les chiens dor­maient. Quelque part, dans une chambre du pre­mier étage, un atta­ché mili­taire serbe ne dor­mait peut-être pas.

Il res­tait quatre jours.

CHA­PITRE IV

Jeu­di 25 juin 1914

Où le Serbe dis­pa­raît et réap­pa­raît, où le traître pâtis­sier est démas­qué, et où le Doc­teur Witt­gen­stein diag­nos­tique la névrose d’un empire à par­tir d’un Apfelstrudel

Le jeu­di fut le jour des révélations.

La pre­mière révé­la­tion fut géo­gra­phique. Dra­gan Petro­vić réap­pa­rut à neuf heures du matin, à la récep­tion, avec l’air de quel­qu’un qui n’a­vait pas dor­mi de la nuit ou qui avait trop bien dor­mi — les deux états se res­semblent de l’ex­té­rieur, c’est l’un des pièges de la phy­sio­no­mie. Il por­tait le même cos­tume que la veille, légè­re­ment frois­sé, et une barbe d’un jour qui ajou­tait à son visage car­ré un soup­çon de sau­va­ge­rie bal­ka­nique que le Comte, depuis sa vigie du bar, enre­gis­tra avec la pré­ci­sion d’un sismographe.

— Herr Petro­vić, dis-je en m’ap­pro­chant de la récep­tion avec la désin­vol­ture feinte du sous-direc­teur adjoint qui ne sur­veille per­sonne. Avez-vous bien dormi ?

— Très bien, merci.

— Nous ne vous avons pas vu hier.

— J’é­tais en ville.

— Toute la journée ?

Il me regar­da. Un regard court, pré­cis, comme un scal­pel qui teste la résis­tance d’un tis­su avant de cou­per. Puis il sou­rit — un sou­rire qui ne mon­tait pas jus­qu’aux yeux, ce qui est, selon Witt­gen­stein, le signe d’un sou­rire social plu­tôt que spon­ta­né, la dif­fé­rence rési­dant dans le muscle orbi­cu­laire qui, chez les vrais sou­rires, se contracte autour des yeux et qui, chez les faux, reste immo­bile, lais­sant les yeux froids comme deux pierres au fond d’une rivière.

— J’a­vais des ren­dez-vous, dit-il. À la léga­tion. Des affaires diplomatiques.

— Bien sûr, dis-je. Si vous avez besoin de quoi que ce soit…

— Du café, dit-il. Et un jour­nal. Un jour­nal vien­nois. Le Neue Freie Presse, si vous l’avez.

Nous l’a­vions. Le Neue Freie Presse était le jour­nal de la bour­geoi­sie libé­rale vien­noise, le jour­nal que lisait Freud le matin, que détes­tait Karl Kraus le soir, et que tout le monde citait entre les deux sans l’a­voir lu en entier, parce qu’il était trop long, trop dense, trop rem­pli de feuille­tons sur des sujets dont per­sonne ne se sou­ciait — ce qui, à Vienne, était pré­ci­sé­ment la marque d’un grand journal.

Petro­vić prit le jour­nal, son café, et s’ins­tal­la dans un coin de la salle à man­ger. Il lut. Il lut avec une atten­tion que je n’a­vais jamais vue chez un client — non pas l’at­ten­tion dis­traite du voya­geur qui feuillette, ni l’at­ten­tion sélec­tive du diplo­mate qui cherche une infor­ma­tion pré­cise, mais une atten­tion totale, exhaus­tive, qui pas­sait de colonne en colonne, de page en page, comme si chaque mot comp­tait, comme si le jour­nal conte­nait non pas des nou­velles mais des indices.

Le Comte le regardait.

— Il lit comme un homme qui cherche quelque chose, dit-il.

— Quoi ?

— S’il le savait, il ne lirait pas. On ne lit le jour­nal que quand on ne sait pas ce qu’on cherche. Quand on le sait, on envoie un télégramme.

C’é­tait une obser­va­tion dont la pro­fon­deur me frap­pa et dont je notai la sub­stance dans le registre : Le Comte E. théo­rise que la lec­ture du jour­nal est inver­se­ment pro­por­tion­nelle à la connais­sance de ce qu’on cherche. À méditer.

*

La deuxième révé­la­tion fut pâtissière.

Elle sur­vint à onze heures, sous la forme d’un cri de Bru­ck­ner — un cri qui remon­ta des cui­sines comme un gey­ser sonore, tra­ver­sa les dalles du rez-de-chaus­sée, fit vibrer les lustres du hall, et attei­gnit le bureau de Frau Sacher avec une clar­té qui prou­vait que les qua­li­tés acous­tiques du Sacher n’é­taient pas réser­vées aux sopra­nos hongrois.

Je des­cen­dis en courant.

Dans la cui­sine, Bru­ck­ner tenait par le col de sa veste un homme que je recon­nus immé­dia­te­ment comme étant Frie­drich Zau­ner, dit Fritz, notre troi­sième gar­çon-pâtis­sier, un Autri­chien de Salz­bourg, silen­cieux, effi­cace, employé au Sacher depuis cinq ans, spé­cia­liste des gla­çages et des gar­ni­tures, et acces­soi­re­ment — nous venions de le décou­vrir — traître.

— Fritz ! rugis­sait Bru­ck­ner, dont le visage avait pris une cou­leur inter­mé­diaire entre le rouge brique et le vio­let ecclé­sias­tique. Fritz ! C’est toi ! C’é­tait toi depuis le début !

Fritz ne niait pas. C’est ce qui me frap­pa d’a­bord. Il ne niait pas. Il avait cet air de sou­la­ge­ment qu’ont les gens qui ont por­té un secret trop lourd et qui sont presque contents qu’on les ait décou­verts, parce que le poids du secret était deve­nu plus insup­por­table que la honte de la révé­la­tion — méca­nisme que le Doc­teur Witt­gen­stein m’ex­pli­qua plus tard en termes savants mais que je com­pre­nais intui­ti­ve­ment, ayant moi-même por­té pen­dant qua­torze ans le secret de ma pas­sion pour le chant tyro­lien, pas­sion que je n’a­vais jamais révé­lée à qui­conque par crainte d’être jugé rus­tique dans un hôtel de luxe.

— Ce n’est pas ce que vous croyez, dit Fritz.

— Ah non ? Et qu’est-ce que je crois ?

— Vous croyez que je tra­vaille pour Demel.

— Tu ne tra­vailles pas pour Demel ?

— Non. Enfin, pas exac­te­ment. Pas encore. Je… je vou­lais par­tir chez Demel. J’ai envoyé ma can­di­da­ture. Ils m’ont répon­du. Ils veulent me prendre. Mais ils m’ont demandé…

— Quoi ?

— Ils m’ont deman­dé de leur mon­trer mes com­pé­tences. De leur prou­ver que je connais­sais les méthodes du Sacher. Alors j’ai… j’ai invi­té quel­qu’un. Un de leurs pâtis­siers. Pour qu’il voie com­ment on tra­vaille. Pour qu’il puisse témoi­gner auprès de Demel que je maî­tri­sais les tech­niques de la maison.

Un silence tom­ba sur la cui­sine. Un silence de farine et de cho­co­lat. Les com­mis ne bou­geaient plus. Karel, le pre­mier com­mis, avait lâché son tamis. Joz­sef, le deuxième, avait la main figée dans un sala­dier de crème. Rudi Has­pel, le jeune, me regar­dait avec ces yeux écar­quillés de celui qui vient de com­prendre que le monde est plus com­pli­qué qu’on ne le lui avait ensei­gné à l’é­cole hôtelière.

— Tu vou­lais par­tir, dit Bruckner.

Ce n’é­tait plus de la colère. C’é­tait autre chose. Quelque chose de plus pro­fond, de plus ancien — la bles­sure de celui qui a for­mé un appren­ti et qui découvre que l’ap­pren­ti ne l’ai­mait pas assez pour res­ter. Bru­ck­ner avait for­mé Fritz. Cinq ans de com­pa­gnon­nage. Cinq ans à lui mon­trer com­ment tem­pé­rer le cho­co­lat, com­ment éta­ler la confi­ture, com­ment sen­tir — lit­té­ra­le­ment sen­tir, au tou­cher, à l’o­deur, au son que fait la pâte quand on la tra­vaille — si la pré­pa­ra­tion est prête. Et Fritz vou­lait par­tir. Chez l’en­ne­mi. C’é­tait une tra­hi­son qui ne por­tait pas sur la recette mais sur la loyau­té, et à Vienne, comme dans tous les empires en fin de vie, la loyau­té était la seule mon­naie qui avait encore cours.

— Je n’ai rien volé, dit Fritz. Ni recette ni secret. Herr Bru­ck­ner, je vous jure. Je vou­lais juste par­tir. Je vou­lais voir autre chose. Chez Demel, ils font les choses dif­fé­rem­ment. Pas mieux. Dif­fé­rem­ment. La vanille de Tahi­ti au lieu de la vanille de Mada­gas­car. Une seule couche de confi­ture au lieu de deux. Le gla­çage à soixante-cinq degrés au lieu de soixante-deux. Ce sont des détails, mais ce sont des détails qui changent tout, et je voulais…

— Soixante-cinq degrés, dit Bruckner.

— Oui.

— Soixante-cinq degrés pour le glaçage ?

— C’est ce qu’ils font.

Bru­ck­ner lâcha Fritz. Recu­la d’un pas. Le regar­da avec un mélange de fureur, de curio­si­té et de quelque chose qui res­sem­blait — je n’en suis pas sûr, les émo­tions de Bru­ck­ner étant aus­si opaques que ses gla­çages — à du respect.

— Soixante-cinq degrés. Les barbares.

Je remon­tai chez Frau Sacher.

— Ce n’est pas un espion de Demel, lui dis-je. C’est un pâtis­sier du Sacher qui veut aller chez Demel.

— C’est pire, dit-elle.

— C’est ce que vous aviez dit lundi.

— Et c’est tou­jours vrai. Un espion, on le chasse. Un traître, on le com­prend. Et com­prendre, Pfef­fer­ling, c’est le début de la fai­blesse. Renvoyez-le.

— Il n’a rien volé.

— Il a vou­lu par­tir. Dans cet hôtel, vou­loir par­tir, c’est déjà être par­ti. La porte est au bout du cou­loir. Qu’il la prenne.

Fritz fut ren­voyé à quinze heures. Il quit­ta le Sacher par la porte de ser­vice, celle de la May­se­der­gasse, avec son tablier rou­lé sous le bras et un sac conte­nant ses cou­teaux per­son­nels — un pâtis­sier et ses cou­teaux, c’est comme un vio­lo­niste et son archet, un lien orga­nique que ni l’employeur ni le licen­cie­ment ne peuvent rompre. Bru­ck­ner le regar­da par­tir depuis la fenêtre de la cui­sine, sans un mot. Puis il retour­na à ses four­neaux et aug­men­ta la tem­pé­ra­ture du gla­çage d’un demi-degré, pas­sant de soixante-deux à soixante-deux et demi, ce qui n’é­tait ni le soixante-deux du Sacher ni le soixante-cinq de Demel, mais un com­pro­mis secret, un hom­mage invo­lon­taire au pâtis­sier par­ti, une manière de dire — sans le dire, évi­dem­ment, parce qu’on ne dit jamais ces choses-là dans une cui­sine — que Fritz n’a­vait peut-être pas entiè­re­ment tort.

Je notai : 15h00. Fritz Zau­ner ren­voyé. Motif : défec­tion pré­mé­di­tée vers Demel. Pas de vol de recette. Vol de loyau­té. Gla­çage aug­men­té de 0,5 degré. Bru­ck­ner silen­cieux. L’af­faire de l’es­pion est close.

*

L’a­près-midi, le Doc­teur Witt­gen­stein fit une ten­ta­tive de psy­cha­na­lyse collective.

Ce n’é­tait pas pré­mé­di­té — ou du moins il pré­ten­dit que ça ne l’é­tait pas, bien que je soup­çonne, avec le recul, que tout était cal­cu­lé, que Witt­gen­stein avait pré­pa­ré sa scène avec le soin d’un met­teur en scène, et que le hasard n’y était pour rien, parce que le hasard à Vienne était tou­jours un peu sus­pect, comme un témoin qui a un ali­bi trop parfait.

La scène eut lieu dans le salon de thé, entre quatre et cinq heures, à ce moment de l’a­près-midi où les clients du Sacher se regrou­paient natu­rel­le­ment autour de la Sacher­torte et du Schla­go­bers — la crème fouet­tée, non sucrée, ser­vie dans un bol à part, sans laquelle man­ger une Sacher­torte était aus­si impen­sable que fumer un cigare sans l’al­lu­mer. Étaient pré­sents : la Baronne Taus­sig, le Comte Este­rhá­zy, Scar­pa, et Witt­gen­stein lui-même. Ilo­na répé­tait à l’é­tage. Le Serbe avait de nou­veau disparu.

Witt­gen­stein com­man­da un Apfelstrudel.

— Vous ne pre­nez pas de Sacher­torte ? s’é­ton­na la Baronne, pour qui ne pas prendre de Sacher­torte au Sacher était une forme d’hé­ré­sie gas­tro­no­mique, com­pa­rable à aller à la messe sans communier.

— Non. L’Ap­fel­stru­del me convient mieux pour ce que j’ai à dire.

— Vous avez quelque chose à dire, Doc­teur ? Le Comte sou­rit. Les jours où les doc­teurs ont quelque chose à dire sont les jours où les patients auraient mieux fait de res­ter au lit.

Witt­gen­stein cou­pa son Apfel­stru­del en deux. Regar­da la coupe. Les couches de pâte feuille­tée, les tranches de pomme, les rai­sins secs, la can­nelle. Puis il leva les yeux.

— Regar­dez cet Apfel­stru­del, dit-il. C’est un des­sert hongrois.

— C’est un des­sert autri­chien, cor­ri­gea la Baronne.

— Non. L’Ap­fel­stru­del est d’o­ri­gine hon­groise. Ou turque, selon les sources. Il a été impor­té à Vienne après le siège de 1683, quand les Otto­mans ont été repous­sés et que les Vien­nois, comme d’ha­bi­tude, ont gar­dé le meilleur de ce que l’en­ne­mi avait appor­té — le café, le stru­del, le crois­sant. L’Au­triche ne crée rien, Herr Graf. Elle absorbe. Elle intègre. Elle digère. C’est son génie. C’est aus­si sa névrose.

Le Comte haus­sa un sourcil.

— Conti­nuez, dit-il. Je sens que nous appro­chons de quelque chose de désagréable.

— L’Em­pire aus­tro-hon­grois, dit Witt­gen­stein, est un Apfel­stru­del. Des couches. Alle­mande, hon­groise, tchèque, polo­naise, slo­vène, croate, serbe, bos­niaque, ita­lienne. Toutes super­po­sées. Toutes dis­tinctes. Tenues ensemble par une pâte — la dynas­tie, la bureau­cra­tie, la poli­tesse — une pâte si fine qu’on voit à tra­vers, si fra­gile qu’on pour­rait la déchi­rer d’un doigt. Mais on ne la déchire pas. Pour­quoi ? Parce que chaque couche a besoin de l’autre pour tenir. Enle­vez les Hon­grois, et les Autri­chiens s’ef­fondrent. Enle­vez les Tchèques, et la machine s’ar­rête. Enle­vez les Serbes…

— Les Serbes ne sont pas dans l’Ap­fel­stru­del, inter­rom­pit le Comte. Les Serbes sont dehors. Les Serbes sont le couteau.

Un silence.

Scar­pa, qui n’a­vait rien dit jusque-là — le cri­tique, pour une fois, écou­tait au lieu de cri­ti­quer —, posa sa tasse de café.

— C’est une méta­phore inté­res­sante, Doc­teur, mais elle a un défaut. Vous par­lez de l’Em­pire comme d’un des­sert. Comme de quelque chose qu’on mange. Qui dis­pa­raît quand on le consomme. Est-ce que vous êtes en train de dire que l’Em­pire est fait pour être dévoré ?

— Je dis que l’Em­pire est fait pour être savou­ré, dit Witt­gen­stein. Ce qui est la même chose, mais en plus lent. Savou­rer, c’est man­ger en pre­nant son temps. Et prendre son temps, c’est exac­te­ment ce que fait l’Em­pire — il prend du temps, il en prend tel­le­ment qu’il a fini par confondre la durée et l’exis­tence. Il croit qu’il existe parce qu’il dure. Mais durer n’est pas exis­ter. Durer, c’est juste ne pas encore avoir cessé.

La Baronne avait posé sa fourchette.

— Le doc­teur Freud dit quelque chose de simi­laire, dit-elle, mais en moins gas­tro­no­mique. Il dit que la civi­li­sa­tion vien­noise est construite sur le refou­le­ment. Nous refou­lons la mort. Nous refou­lons le conflit. Nous refou­lons le chan­ge­ment. Et ce refou­le­ment pro­duit des névroses — indi­vi­duelles chez les patients, col­lec­tives chez les nations. L’Em­pire est une névrose col­lec­tive, Doc­teur. Vous avez rai­son. La ques­tion est : quel est le symptôme ?

— La Sacher­torte, dit le Comte.

Tout le monde le regarda.

— La Sacher­torte est le symp­tôme, répé­ta-t-il. Un gâteau au cho­co­lat recou­vert d’un gla­çage par­fait, lisse, brillant, impé­né­trable. En des­sous, la confi­ture d’a­bri­cots — la dou­ceur, l’illu­sion que tout est sucré. Et encore en des­sous, la pâte — dense, com­pacte, presque amère si on la mange seule. La Sacher­torte, mes­dames et mes­sieurs, c’est l’Em­pire. Le gla­çage, c’est la façade. La confi­ture, c’est la poli­tesse. Et la pâte, c’est la réa­li­té. Amère. Mais on ne la mange jamais seule. On la mange avec le gla­çage et la confi­ture. Et c’est pour ça que per­sonne ne sent l’a­mer­tume. Per­sonne, jus­qu’au jour où le gla­çage craque.

Il but une gor­gée de cognac — il avait fait appor­ter un cognac au salon de thé, trans­gres­sion que le per­son­nel avait tolé­rée parce que le Comte était le Comte, c’est-à-dire une ins­ti­tu­tion aus­si ancienne et aus­si irré­for­mable que l’Em­pire lui-même.

— Et quand cra­que­ra-t-il ? deman­da Scarpa.

— Bien­tôt, dit le Comte.

— Com­ment le savez-vous ?

— Parce que le gla­çage craque tou­jours quand on le trans­porte. Et l’Em­pire, en ce moment, est trans­por­té — par les Bal­kans, par les natio­na­li­tés, par tous ces gens qui veulent leur propre gâteau au lieu de par­ta­ger le nôtre. Un gâteau qu’on trans­porte finit tou­jours par se fissurer.

Witt­gen­stein écri­vait dans son car­net à une vitesse qui défiait la lisi­bi­li­té. La Baronne avait les yeux brillants — ce mélange de ver­tige intel­lec­tuel et de sucre que seule Vienne savait pro­duire. Et Scar­pa, pour la pre­mière fois depuis son arri­vée, ne trou­vait rien à redire. Non pas parce qu’il était convain­cu — un cri­tique n’est jamais convain­cu —, mais parce qu’il recon­nais­sait une per­for­mance quand il en voyait une, et que le Comte, cet après-midi-là, avait don­né une performance.

Je notai : 16h45. Salon de thé. Witt­gen­stein théo­rise l’Em­pire-Apfel­stru­del. Le Comte théo­rise l’Em­pire-Sacher­torte. La Baronne applique Freud. Scar­pa écoute. Résul­tat : diag­nos­tic una­nime de névrose col­lec­tive. Pro­nos­tic : le gla­çage va craquer.

*

Le soir, je fis quelque chose que je n’a­vais jamais fait en qua­torze ans de ser­vice : je sui­vis un client.

Le Serbe sor­tit de l’hô­tel à huit heures. Il ne prit pas de fiacre. Il ne mon­ta pas dans un tram­way. Il mar­cha. Il mar­cha d’un pas régu­lier, ni rapide ni lent, le long de la Phil­har­mo­ni­kers­traße, tour­na à gauche sur le Ring, lon­gea l’O­pé­ra — sans le regar­der, comme la pre­mière fois —, pas­sa devant le Burg­gar­ten, et s’en­fon­ça dans le pre­mier arron­dis­se­ment par des rues de plus en plus étroites, de plus en plus sombres, où les réver­bères se fai­saient rares et où les façades des immeubles se res­ser­raient comme les pages d’un livre qu’on referme.

Je le sui­vais à trente mètres, en rasant les murs, avec la dis­cré­tion d’un homme qui a pas­sé qua­torze ans à obser­ver les gens sans se faire remar­quer — com­pé­tence que le registre m’a­vait don­née et que je n’au­rais jamais crue utile en dehors de l’hô­tel. Petro­vić ne se retour­na pas. Pas une fois. Soit il ne savait pas qu’il était sui­vi, soit il le savait et ne s’en sou­ciait pas, les deux hypo­thèses étant éga­le­ment inquiétantes.

Il entra dans un café. Pas un grand café vien­nois — pas le Cen­tral, pas le Sperl, pas le Landt­mann — mais un petit café du troi­sième arron­dis­se­ment, sombre, enfu­mé, avec des tables en bois cou­vertes de ronds de bière et un ser­veur qui ne sou­riait pas. Un café de conspi­ra­teurs, de voya­geurs de com­merce, de gens qui n’ont pas les moyens d’al­ler au Sacher et qui n’en ont pas l’envie.

Je ne pus pas entrer. L’en­droit était trop petit, je l’au­rais recon­nu. Je res­tai dehors, dans l’ombre d’un porche, et je regar­dai à tra­vers la vitre.

Petro­vić s’as­sit à une table où l’at­ten­dait un homme. Un homme que je ne connais­sais pas. Jeune — vingt-cinq ans peut-être, pas plus. Maigre. Le visage angu­leux. Des lunettes rondes. Un cos­tume bon mar­ché. Ils par­lèrent. Long­temps. Pen­ché l’un vers l’autre, à voix basse, avec cette inti­mi­té des conspi­ra­tions ou des confi­dences — les deux se res­semblent tel­le­ment que même un obser­va­teur entraî­né ne peut pas les dis­tin­guer à tra­vers une vitre.

Petro­vić sor­tit un papier de sa poche. Le mon­tra à l’homme. L’homme le lut. Hocha la tête. Ren­dit le papier. Petro­vić le remit dans sa poche.

Ils se levèrent. Se ser­rèrent la main. Se séparèrent.

Je ren­trai au Sacher avant Petro­vić. Il arri­va vingt minutes après moi, mon­ta direc­te­ment à sa chambre sans pas­ser par le bar, sans par­ler à personne.

Je notai dans le registre, en code : Petro­vić. Sor­tie 20h. Café 3e arr. Ren­dez-vous homme jeune, lunettes, 25 ans env. Échange docu­ment. Nature incon­nue. Atmo­sphère : conspi­ra­tion ou ami­tié, indéterminé.

Anna Sacher, quand je lui rap­por­tai l’é­pi­sode le len­de­main matin, eut une réac­tion que je n’at­ten­dais pas.

— Ne le sui­vez plus, dit-elle.

— Mais Frau Sacher, s’il complote…

— Il ne com­plote pas dans mon hôtel, Pfef­fer­ling. Il com­plote dans un café du troi­sième arron­dis­se­ment. Et ce qui se passe dans le troi­sième arron­dis­se­ment ne me regarde pas. Ce qui me regarde, c’est ce qui se passe sous mon toit. Sous mon toit, il boit du café, il lit le jour­nal, et il dort. C’est un client. Et un client, au Sacher, est inno­cent jus­qu’à preuve du contraire. Même quand il est serbe.

Elle allu­ma un cigare.

— Sur­tout quand il est serbe, ajouta-t-elle.

Je ne com­pris pas cette nuance. Je la notai quand même.

Il res­tait trois jours.

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