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Mata­lon

Mata­lon

Cha­pitres 5 à 8

Cha­pitre 5 — La chaleur

Les jours sui­vants furent des jours de cha­leur et de marche.

Noor sor­tait le matin, tôt, quand le soleil était encore bas et que l’air avait conser­vé un peu de la fraî­cheur de la nuit — une fraî­cheur toute rela­tive, vingt-huit ou vingt-neuf degrés, mais qui sem­blait presque douce com­pa­rée aux qua­rante de l’a­près-midi. Elle mar­chait. Elle ne fai­sait que ça. Elle mar­chait dans Thes­sa­lo­nique avec la pho­to dans son sac et le médaillon autour du cou — elle avait com­men­cé à le por­ter, sans y pen­ser, le deuxième ou le troi­sième jour, et ne l’a­vait plus enle­vé — et elle mar­chait comme on fouille, en pas­sant et repas­sant sur les mêmes lieux, en élar­gis­sant pro­gres­si­ve­ment le cercle.

Le matin du qua­trième jour, elle mon­ta vers Ano Poli. La ville haute. On y accé­dait par des esca­liers raides, des ruelles en pente bor­dées de mai­sons en bois et en brique — les mai­sons otto­manes, les seules qui avaient sur­vé­cu à l’in­cen­die de 1917 parce qu’elles se trou­vaient au-des­sus de la zone détruite. En mon­tant, Noor sen­tait la ville chan­ger sous ses pieds. Les immeubles en béton cédaient la place à des construc­tions plus basses, plus anciennes, avec des encor­bel­le­ments, des jar­dins clos, des chats par­tout — des chats jaunes, des chats noirs, des chats tigrés qui dor­maient au soleil avec une impu­dence sou­ve­raine. L’o­deur chan­geait aus­si. En bas, c’é­taient les pots d’é­chap­pe­ment, les souv­la­kis, la mer. En haut, c’é­tait le jas­min, le figuier, la pous­sière de brique chaude et, par endroits, le thym sau­vage qui pous­sait entre les pierres des rem­parts byzantins.

Les rem­parts. Noor les lon­gea un moment — de hautes murailles cré­ne­lées, en brique et en pierre, qui enser­raient la ville haute comme une cou­ronne usée. De là-haut, on voyait tout : la ville en contre­bas, blanche et grise, qui s’é­ta­lait jus­qu’au rivage, et au-delà le golfe, immense, immo­bile, d’un bleu presque blanc sous le soleil de onze heures. Et très loin, au fond, à l’ho­ri­zon, une forme majes­tueuse, irréelle — le mont Olympe, dont le som­met était encore ennei­gé en juillet, une tache blanche sus­pen­due dans le ciel comme un mirage.

Noor s’as­sit sur un muret, à l’ombre d’un cyprès. Elle but de l’eau tiède de la bou­teille qu’elle traî­nait dans son sac. La sueur cou­lait dans son dos, sur ses tempes, entre ses seins. La cha­leur de Thes­sa­lo­nique n’é­tait pas celle de Tunis. À Tunis, la cha­leur était sèche, cou­pante, un rasoir de lumière. Ici, elle était humide, molle, étouf­fante — la cha­leur du golfe, de l’eau pié­gée entre les côtes, qui ne s’é­va­po­rait pas mais res­tait là, sus­pen­due dans l’air comme une éponge invi­sible, et on avait beau res­pi­rer, on avait l’im­pres­sion de ne pas avoir assez d’oxy­gène, de nager plu­tôt que de marcher.

Cette cha­leur fai­sait quelque chose à son corps. Elle le ramol­lis­sait, l’ou­vrait, dis­sol­vait les mem­branes qui sépa­raient d’or­di­naire le dedans du dehors. Noor avait l’im­pres­sion que sa peau deve­nait per­méable — que les odeurs, les sons, les cou­leurs de la ville entraient en elle sans filtre, s’in­fil­traient direc­te­ment dans les tis­sus, dans le sang. Ce n’é­tait pas désa­gréable. C’é­tait effrayant. Comme si la cha­leur, en dis­sol­vant les défenses du corps, dis­sol­vait aus­si celles de l’es­prit, et que des pen­sées qui auraient dû res­ter enfouies remon­taient à la sur­face, intactes, brûlantes.

*

Le cin­quième jour, elle com­men­ça à mon­trer la photo.

Elle ne l’a­vait pas pré­vu. Elle buvait un café dans une kafenío de la rue Tsi­mis­ki — un de ces vieux cafés grecs où les hommes jouent aux cartes et au tric­trac en fumant des ciga­rettes qui sentent le miel — et le patron, un type mas­sif à la mous­tache jau­nie par le tabac, lui avait deman­dé d’où elle venait. De Tunis, avait-elle dit. Il avait hoché la tête — Tunis, Tunis — et il avait dit quelque chose en grec qu’elle n’a­vait pas com­pris, puis, en anglais : Good city. My grand­fa­ther sold tobac­co to Tuni­sia. Et Noor, sans réflé­chir, avait sor­ti la photo.

Le patron l’a­vait regar­dée, avait dit : Old Thes­sa­lo­ni­ki, avait haus­sé les épaules. Il ne recon­nais­sait pas le bâti­ment, ne recon­nais­sait pas les gens. Il avait pas­sé la pho­to à un vieux qui jouait au tric­trac à la table du fond — le vieux avait mis ses lunettes, avait regar­dé lon­gue­ment, avait dit quelque chose en grec, et le patron avait tra­duit : He says it’s the Mata­lon buil­ding. Near Aris­to­te­lous. He says his father had a shop there, before the war. Avant la guerre. Les trois mots les plus lourds de la langue grecque à Thes­sa­lo­nique — avant la guerre, c’est-à-dire avant l’Oc­cu­pa­tion, avant les dépor­ta­tions, avant l’effacement.

Noor avait repris la pho­to, remer­cié, payé son café, et était sor­tie. Mais quelque chose s’é­tait ouvert. Un canal. Un cir­cuit. Elle mon­trait la pho­to, et les gens par­laient. Pas beau­coup, pas tou­jours, mais ils parlaient.

Le sixième jour, elle la mon­tra à une fleu­riste de la rue Kom­ni­non — la rue de l’hô­tel. La femme, jeune, les bras cou­verts de pétales, regar­da la pho­to et dit : Ah, l’Ex­cel­sior. Elle ne savait rien de plus, mais elle appe­la sa mère au télé­phone, par­la en grec pen­dant deux minutes, rac­cro­cha, et dit à Noor : Ma mère dit que sa tante tra­vaillait dans ce bâti­ment, dans les années cin­quante. Il y avait un hor­lo­ger, un notaire, et une cou­tu­rière qui fai­sait les plus belles robes de mariée de Thes­sa­lo­nique. Ma mère dit que le bâti­ment avait une drôle d’at­mo­sphère. Les gens disaient qu’il était hanté.

Han­té. Noor avait sou­ri — un sou­rire ner­veux, contrac­té — et avait remercié.

Le sep­tième jour, elle mon­tra la pho­to à un pope. Elle l’a­vait croi­sé devant l’é­glise Agia Sofia — pas la grande, pas celle d’Is­tan­bul, mais la petite, la byzan­tine, un joyau de brique rouge et de cou­poles basses plan­té au milieu de la ville comme un caillou sacré que per­sonne n’a­vait osé dépla­cer. Le pope était vieux, bar­bu, vêtu de noir mal­gré la cha­leur — com­ment fai­saient-ils, ces hommes en noir, pour ne pas fondre ? — et il par­lait un fran­çais éton­nam­ment fluide, appris chez les Pères assomp­tion­nistes dans les années soixante. Il regar­da la pho­to, regar­da le médaillon que Noor por­tait au cou, et dit :

— Vous cher­chez des Juifs.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait un constat, pro­non­cé sans hos­ti­li­té mais sans cha­leur non plus, avec cette neu­tra­li­té un peu lasse des Grecs quand on leur parle de la com­mu­nau­té juive — un mélange de res­pect, de culpa­bi­li­té dif­fuse, et de las­si­tude, comme si le sujet avait été abor­dé trop de fois, ou pas assez, et qu’au­cune conver­sa­tion ne pou­vait de toute façon être à la hauteur.

— Je cherche ma famille, dit Noor.

Le pope hocha la tête. Il ne deman­da pas de pré­ci­sions. Il la regar­da avec des yeux qui avaient vu beau­coup de choses et qui n’en jugeaient aucune, et il dit :

— Cette ville est pleine de gens qui cherchent leur famille. Ils viennent de Tel-Aviv, de Bue­nos Aires, de Paris, de New York. Ils ont des pho­tos, des lettres, des noms. Ils cherchent des tombes et il n’y a pas de tombes. Ils cherchent des mai­sons et les mai­sons sont deve­nues des par­kings. Ils cherchent des visages et les visages sont dans les musées, der­rière des vitres.

Il fit une pause. Le soleil tapait sur le par­vis de l’é­glise, et l’ombre du pope s’é­ti­rait sur les dalles comme une flaque noire.

— Que Dieu vous aide, dit-il. Ou Allah. Ou qui vous voudrez.

*

La rumeur cir­cu­lait. Noor le sen­tait — dans les regards, dans les petits signes de tête, dans la façon dont cer­tains com­mer­çants du quar­tier la recon­nais­saient désor­mais quand elle pas­sait. L’é­tran­gère qui cherche. La Tuni­sienne avec la pho­to. Thes­sa­lo­nique était une grande ville, mais le centre fonc­tion­nait comme un vil­lage, et dans un vil­lage, les nou­velles voyagent vite, por­tées par les ser­veurs des cafés, les mar­chands du Modia­no, les voi­sins qui se parlent d’un bal­con à l’autre dans la cha­leur du soir.

Elle ne s’en ren­dait pas compte, ou pas entiè­re­ment. Elle était trop absor­bée par ce qu’elle décou­vrait — chaque jour, une couche de plus, une strate sup­plé­men­taire de cette ville qui ne ces­sait de révé­ler ce qu’elle cachait. Le sep­tième jour, en se pro­me­nant près du port, elle tom­ba sur une plaque com­mé­mo­ra­tive dis­crète, presque invi­sible, au pied d’un immeuble moderne : Ici se trou­vait la syna­gogue Etz Haïm, détruite en 1943. Le hui­tième jour, dans un parc, une autre plaque : En mémoire des 46 000 Juifs de Thes­sa­lo­nique dépor­tés et assas­si­nés à Ausch­witz-Bir­ke­nau. Et chaque fois, la même sen­sa­tion — un sol qui se dérobe, une ville qui se dédouble, le pré­sent qui se fen­dille et laisse voir, en des­sous, un autre pré­sent, anté­rieur, effacé.

*

Le hui­tième soir, la deuxième manifestation.

Noor était ren­trée à l’hô­tel vers neuf heures, après avoir dîné seule dans une taverne de Lada­di­ka — l’an­cien quar­tier de l’huile d’o­live, deve­nu le quar­tier des res­tau­rants et des bars, un laby­rinthe de rues pavées bor­dées de bâti­ments du dix-neu­vième siècle aux façades colo­rées. Elle avait man­gé du poulpe grillé et bu du tsi­pou­ro, l’eau-de-vie locale, qui lui avait brû­lé la gorge et mis les joues en feu. La nuit était chaude, lourde, sans un souffle de vent. Le golfe était noir.

Dans l’as­cen­seur, elle se regar­da dans les miroirs — les mêmes miroirs, les mêmes Noor mul­ti­pliées à l’in­fi­ni, mais quelque chose avait chan­gé. Son visage. Huit jours de soleil et de marche l’a­vaient bru­ni, les cernes s’é­taient un peu résor­bés, et le médaillon à l’é­toile de David brillait dans l’é­chan­crure de sa robe. Elle res­sem­blait moins à une femme en deuil qu’à une femme en quête. La dif­fé­rence était sub­tile mais réelle.

Elle entra dans la chambre 312. Allu­ma la lumière. Et l’o­deur la frappa.

Du brû­lé.

Pas l’o­deur des pots d’é­chap­pe­ment ou des grillades de la rue — une odeur plus ancienne, plus pro­fonde, une odeur de bois cal­ci­né, de pierre chauf­fée à blanc, de cendres mouillées. L’o­deur d’un incen­die, mais pas d’un incen­die récent. D’un incen­die ancien, fos­si­li­sé, dont l’o­deur aurait été conser­vée dans les murs comme un insecte dans l’ambre et qui se libé­rait sou­dain, d’un coup, dans l’air cli­ma­ti­sé de la chambre.

Noor res­ta figée sur le seuil. L’o­deur était intense, pal­pable, elle emplis­sait la pièce entière — le lit, les rideaux, le par­quet, le pla­fond. Elle véri­fia le cou­loir — rien, l’o­deur n’é­tait pas là. Elle ren­tra dans la chambre, fer­ma la porte, et l’o­deur était tou­jours là. Elle ouvrit la porte de la salle de bains — l’o­deur là aus­si, par­tout, comme si les murs la sécrétaient.

Elle s’ap­pro­cha de la fenêtre, l’ou­vrit. L’air chaud de la nuit entra — l’o­deur de la ville, les voi­tures, la mer. Mais sous cet air du dehors, l’o­deur de brû­lé per­sis­tait. Elle venait de l’in­té­rieur. De l’in­té­rieur des murs.

Noor fer­ma la fenêtre. S’as­sit sur le lit. Son cœur bat­tait fort, pas de peur exac­te­ment — de recon­nais­sance. Comme si une par­tie d’elle savait. Comme si la par­tie de Fat­tou­ma, celle des djinns, celle de la Haf­sia, disait : tu vois, je t’a­vais pré­ve­nue. Les lieux se sou­viennent. Les murs gardent tout. Et ce bâti­ment se sou­vient de l’in­cen­die de 1917. Ce bâti­ment a été construit sur les cendres et les cendres sont encore là, sous le par­quet blond, sous le marbre neuf, sous la pein­ture fraîche.

Elle res­ta assise un long moment, immo­bile, les mains à plat sur le des­sus-de-lit, à res­pi­rer l’o­deur. Puis l’o­deur se dis­si­pa. Len­te­ment, par degrés, comme elle était venue. En dix minutes, il ne res­tait plus rien. L’air de la chambre avait retrou­vé sa neu­tra­li­té cli­ma­ti­sée — san­tal, agrumes, rien.

Noor ne bou­gea pas. Elle res­ta assise sur le lit, les yeux ouverts dans la lumière de la lampe de che­vet, et elle pen­sa à août 1917. Un same­di. Une femme qui fait griller des auber­gines. Une étin­celle. Le vent du Var­dar. Et trente-deux heures plus tard, les deux tiers de la ville en cendres.

Est-ce que l’o­deur qu’elle avait sen­tie était celle-là ? L’o­deur de cet incen­die-là, vieux de quatre-vingt-treize ans, conser­vée dans la mémoire miné­rale du lieu ? Ou est-ce que c’é­tait son propre cer­veau qui pro­dui­sait des fan­tômes, parce qu’elle avait trop mar­ché, trop lu, trop absor­bé de soleil et de tsi­pou­ro et de véri­tés insoutenables ?

Elle n’en savait rien. Elle ne le sau­rait jamais avec cer­ti­tude. Et c’é­tait peut-être ça, le plus effrayant — non pas que le bâti­ment soit han­té, mais que la fron­tière entre le han­té et le non-han­té soit si mince, si per­méable, si facile à fran­chir dans un sens comme dans l’autre.

Elle étei­gnit la lumière. Se cou­cha. Fer­ma les yeux.

La voix ne revint pas, cette nuit-là. Mais dans la seconde qui pré­cé­da le som­meil, Noor crut sen­tir quelque chose de très léger — un souffle, un effleu­re­ment, comme une main qui se serait posée sur sa joue et reti­rée aus­si­tôt. La main d’une femme. Fraîche, douce, rapide.

Elle dor­mit.

Cha­pitre 6 — Elias

Le neu­vième jour, il pleut.

Pas une pluie franche — une brume chaude, grise, qui enve­lop­pait la ville comme un tis­su mouillé et qui ne rafraî­chis­sait rien. Au contraire, elle ajou­tait une couche d’hu­mi­di­té à l’air déjà satu­ré, et Thes­sa­lo­nique bai­gnait dans une vapeur lai­teuse qui effa­çait les contours, brouillait les dis­tances, ren­dait le golfe invi­sible. On ne voyait plus la mer. On ne voyait plus le mont Olympe. On ne voyait que les façades des immeubles les plus proches, lui­santes de pluie tiède, et les pié­tons qui mar­chaient vite, sans para­pluie, parce que les para­pluies n’a­vaient aucun sens dans cette pluie-là — elle ne tom­bait pas, elle flottait.

Noor ne sor­tit pas. Elle res­ta à l’hô­tel, dans le salon du Mez­za­nine, au pre­mier étage, avec un livre qu’elle ne lisait pas et un café qu’elle lais­sait refroi­dir. Elle avait choi­si un fau­teuil près de la fenêtre, d’où elle voyait la rue Mitro­po­leos en contre­bas, les voi­tures, les pas­sants, et au-delà, la brume. Le salon était presque vide — un couple de tou­ristes alle­mands, un homme d’af­faires grec qui tapait sur son ordi­na­teur, et elle. Une musique de jazz jouait en sour­dine, quelque chose de doux et de neutre, du genre de musique que les hôtels cinq étoiles mettent pour com­bler le silence sans déran­ger personne.

Elle pen­sait à sa mère. Depuis neuf jours, elle n’a­vait pas appe­lé Souad. C’é­tait inha­bi­tuel — en temps nor­mal, elles se par­laient tous les deux ou trois jours, des conver­sa­tions courtes, uti­li­taires, où Souad racon­tait ses dou­leurs aux genoux et les intrigues de son immeuble, et où Noor écou­tait en disant oui maman à inter­valles régu­liers. Mais depuis son arri­vée à Thes­sa­lo­nique, Noor n’a­vait pas pu. Chaque fois qu’elle pre­nait le télé­phone pour com­po­ser le numé­ro, quelque chose l’ar­rê­tait — non pas la peur de par­ler, mais la peur de ce qui sor­ti­rait si elle com­men­çait à par­ler. Les ques­tions. Les accu­sa­tions. Tu savais, maman ? Tu savais qu’il cachait des lettres en ladi­no der­rière une éta­gère ? Tu savais qu’il y avait une étoile de David dans un tiroir ? Tu savais que ton mari — mon père — n’é­tait peut-être pas celui qu’il disait être ?

Elle ne pou­vait pas poser ces ques­tions au télé­phone, depuis une chambre d’hô­tel à deux mille kilo­mètres. Ou peut-être que si, elle pou­vait, mais elle ne vou­lait pas entendre la réponse. Pas encore. Pas tant qu’elle n’a­vait pas elle-même com­pris ce qu’il y avait à comprendre.

Elle but une gor­gée de café froid. Regar­da la pluie. Pen­sa à rien.

*

Il était là quand elle se retourna.

Assis dans un fau­teuil blanc, de l’autre côté du salon, près de l’es­ca­lier en marbre. Comme s’il y avait tou­jours été. Un très vieil homme, très droit, avec une canne posée contre l’ac­cou­doir et un cha­peau de paille sur les genoux. Il por­tait un cos­tume en lin clair, frois­sé mais propre, une che­mise blanche bou­ton­née jus­qu’au col mal­gré la cha­leur, et des chaus­sures noires impec­ca­ble­ment cirées qui juraient avec le reste — on aurait dit les chaus­sures d’un autre homme, ou d’une autre époque, des chaus­sures de céré­mo­nie posées au bout de jambes amai­gries par l’âge.

Il la regardait.

Noor sou­tint son regard. Le vieil homme avait un visage extra­or­di­naire — pas beau, pas laid, mais d’une inten­si­té qui ren­dait ces caté­go­ries sans objet. Des yeux noirs, enfon­cés dans les orbites, très brillants, très mobiles, sous des sour­cils blancs épais comme des haies. Un nez fort, bus­qué, la peau du visage tan­née par le soleil et plis­sée en mille plis fins qui des­si­naient une car­to­gra­phie de rides d’une com­plexi­té stu­pé­fiante. La bouche mince, un peu ren­trée — il avait per­du des dents, ou les avait rem­pla­cées, et la mâchoire s’é­tait rétrac­tée, ce qui lui don­nait un air de sagesse invo­lon­taire. Il devait avoir quatre-vingt-dix ans, peut-être plus. Il était maigre, sec, et pour­tant il se tenait droit dans le fau­teuil avec une rai­deur presque mili­taire, le dos ne tou­chant pas le dos­sier, les mains posées à plat sur les cuisses.

Il se leva. Len­te­ment, en pre­nant appui sur la canne, avec cette len­teur déli­bé­rée des très vieux qui ne font rien par acci­dent et qui ont appris à éco­no­mi­ser chaque geste. Il tra­ver­sa le salon, pas­sa devant le couple alle­mand qui ne le remar­qua pas, et s’ar­rê­ta devant le fau­teuil de Noor.

— C’est vous, la Tunisienne.

Il par­lait fran­çais. Un fran­çais d’un autre temps — pré­cis, un peu for­mel, avec des construc­tions de phrase qui évo­quaient la IIIe Répu­blique et les manuels de la com­mu­nale. Mais en des­sous du fran­çais, on enten­dait autre chose, une mélo­die, un rythme, quelque chose de chan­tant et de mélan­co­lique qui n’ap­par­te­nait à aucune langue que Noor connaissait.

— Oui, dit-elle. C’est moi.

— Elias Sal­tiel. On m’a dit que vous aviez des lettres.

Il ne sou­rit pas. Il ne ten­dit pas la main. Il énon­çait des faits, avec une éco­no­mie qui n’é­tait pas de la froi­deur mais de la pré­ci­sion — la pré­ci­sion d’un homme qui a vécu si long­temps qu’il n’a plus de temps à perdre en politesses.

— Asseyez-vous, dit Noor. S’il vous plaît.

Elias s’as­sit dans le fau­teuil en face d’elle, posa sa canne contre la table basse, et reti­ra ses lunettes de sa poche de poi­trine — de vieilles lunettes rondes, à la mon­ture en écaille, qu’il posa sur son nez avec soin. Puis il la regar­da de nou­veau, à tra­vers les verres, et cette fois son regard était dif­fé­rent — plus doux, plus scru­ta­teur, comme s’il la déchiffrait.

— Vous ne par­lez pas grec, dit-il.

— Non.

— Ni ladino.

— Non. Je ne savais même pas ce que c’é­tait, il y a une semaine.

Quelque chose pas­sa sur le visage d’E­lias — un fré­mis­se­ment, une ombre, trop bref pour être iden­ti­fié. De la tris­tesse, peut-être. Ou de la rési­gna­tion. Ou sim­ple­ment la consta­ta­tion, faite pour la mil­lième fois, qu’une langue peut mou­rir comme meurt une per­sonne, en lais­sant der­rière elle des gens qui ne savent même pas qu’elle a existé.

— Mon­trez-moi les lettres, dit-il.

*

Noor n’a­vait pas les lettres sur elle. Elles étaient dans la chambre 312. Elle s’ex­cu­sa, mon­ta les cher­cher — trois minutes dans l’as­cen­seur, les miroirs, les Noor mul­ti­pliées — et redes­cen­dit avec la boîte entière. En la posant sur la table basse du salon, entre les tasses de café et le sucrier en inox, elle eut une sen­sa­tion étrange : la boîte était à sa place. Ici. Dans ce bâti­ment. Elle reve­nait chez elle.

Elias prit la pre­mière lettre. Ses mains trem­blaient légè­re­ment — un trem­ble­ment fin, régu­lier, que l’âge avait ins­tal­lé et que rien ne pou­vait cal­mer — mais ses doigts, en tou­chant le papier jau­ni, eurent un geste d’une déli­ca­tesse abso­lue, la déli­ca­tesse de quel­qu’un qui sait ce que vaut le papier, ce que vaut l’encre, ce que vaut chaque mot écrit dans une langue que presque plus per­sonne ne parle.

Il appro­cha la lettre de ses yeux. Ses lèvres bou­gèrent — il lisait en silence, mais ses lèvres for­maient les mots, et Noor vit les mots pas­ser sur ce visage de quatre-vingt-dix ans comme des ombres de nuages sur un paysage.

Puis il posa la lettre et la regarda.

— C’est du ladi­no. Écrit en rachi, en carac­tères hébraïques cur­sifs. L’é­cri­ture est belle — une main de femme, je dirais. Édu­quée. Les lettres sont régu­lières, l’encre est de bonne qua­li­té. Ce n’est pas une pay­sanne qui a écrit ça.

— Qu’est-ce que ça dit ?

Elias reprit la lettre. Ses lèvres bou­gèrent de nou­veau. Puis il tra­dui­sit, len­te­ment, en choi­sis­sant ses mots comme on choi­sit des pierres pour tra­ver­ser un ruisseau.

Ma chère fille. Nous sommes bien ins­tal­lés dans le nue­vo bâti­ment de Kom­ni­non. Ton père a ouvert le maga­sin la semaine pas­sée, les affaires sont lentes mais les voi­sins sont bons. Le señor Mata­lon nous a don­né des condi­tions favo­rables pour le loyer. La lumière est belle dans l’a­par­ta­men­to du troi­sième étage, sur­tout le matin quand le soleil entre par les ven­ta­nas de la façade. Ta sœur Rei­na gran­dit bien. Elle te res­semble de plus en plus. Nous pen­sons à toi chaque jour et nous prions que tu sois heu­reuse dans la nue­va tier­ra. Que le Dió te bénisse et te garde. Ta mère qui t’aime, Estrella.

Le silence qui sui­vit était un silence d’une qua­li­té par­ti­cu­lière — dense, char­gé, presque solide. La musique de jazz conti­nuait en sour­dine. Les tou­ristes alle­mands riaient de quelque chose. L’homme d’af­faires tapait sur son cla­vier. Et Noor était assise dans un fau­teuil blanc, dans le salon du pre­mier étage de l’hô­tel Excel­sior, au troi­sième étage duquel se trou­vait la chambre 312, qui avait été autre­fois l’a­par­ta­men­to du troi­sième étage du bâti­ment Mata­lon, celui où la lumière était belle le matin quand le soleil entrait par les fenêtres de la façade. Celui où Estrel­la avait vécu.

— Estrel­la, dit Noor. C’est ma — c’est une aïeule ?

— C’est ce que les lettres semblent dire. Cette lettre est adres­sée à sa fille, une fille qui est par­tie — la nue­va tier­ra, la nou­velle terre. La Tuni­sie, peut-être. Ou la Pales­tine. Ou la France. Beau­coup de Juifs de Thes­sa­lo­nique sont par­tis après l’in­cen­die de 1917. Et puis d’autres après le pogrom de Camp­bell, en 1931. Et puis d’autres encore dans les années trente, quand les choses ont com­men­cé à se gâter.

Elias prit une autre lettre. Lut. Traduisit.

— Celle-ci est plus tar­dive. L’é­cri­ture a chan­gé — c’est la même main, mais plus pres­sée, plus ner­veuse. Ma fille ché­rie. Les choses ici ne sont pas bonnes. On nous regarde de tra­vers. Le maga­sin a été van­da­li­sé, ils ont cas­sé la vitri­na et écrit des mots sur le mur. Ton père ne dit rien mais il ne dort plus. Rei­na a peur de sor­tir. Le señor Mata­lon dit que ça va se cal­mer mais je ne le crois pas. Je regrette que tu sois loin mais je remer­cie le Dió que tu sois par­tie à temps. Si nous pou­vions, nous par­ti­rions aus­si. Mais ton père ne veut pas. Il dit que Salo­nique est notre mai­son. Il dit que nous avons sur­vé­cu au fue­go et que nous sur­vi­vrons à cela aus­si. Je prie qu’il ait rai­son. Ta mère, Estrella.

El fue­go. Le feu. L’in­cen­die de 1917. Noor sen­tait les mots se dépo­ser en elle comme des pierres au fond d’un puits — len­te­ment, lour­de­ment, sans bruit. Chaque lettre ajou­tait du poids. Chaque phrase aug­men­tait la gravité.

— Il y en a cinq autres, dit-elle.

— Je sais. Mais pas aujourd’hui.

Elias reti­ra ses lunettes. Les essuya avec un mou­choir qu’il sor­tit de sa poche — un mou­choir en tis­su, blanc, bor­dé de bleu, plié en quatre avec une méti­cu­lo­si­té d’un autre âge. Ses mains trem­blaient tou­jours, mais ses yeux, quand il les posa sur Noor, étaient d’une clar­té parfaite.

— Ces lettres sont pré­cieuses, dit-il. Il ne faut pas les lire en une fois. Il faut les lire comme elles ont été écrites — une à une, avec du temps entre chaque. Estrel­la ne les a pas écrites le même jour. Elle les a écrites sur des mois, peut-être des années. Il faut res­pec­ter ce temps.

Noor hocha la tête. Elle ne pro­tes­ta pas. Il y avait dans la voix d’E­lias une auto­ri­té qui ne souf­frait pas la dis­cus­sion — non pas l’au­to­ri­té du pou­voir, mais celle de l’ex­pé­rience, de la mémoire, de quel­qu’un qui a vécu assez long­temps pour savoir que la véri­té ne se révèle pas d’un coup, qu’elle a besoin d’es­pace, de silence, de patience.

— Vous revien­drez ? deman­da Noor.

— Demain. Si le temps le per­met. Et si le bâti­ment le veut.

Il avait dit ça avec un demi-sou­rire — le pre­mier — et Noor ne sut pas si c’é­tait une plai­san­te­rie ou autre chose. Le bâti­ment le veut. Comme si le bâti­ment avait une volon­té. Comme si les murs décidaient.

Elias se leva, reprit sa canne, mit son cha­peau de paille. Debout, il était plus grand qu’elle ne l’a­vait ima­gi­né — grand et sec, un peu voû­té par l’âge mais avec cette impres­sion de soli­di­té, d’an­crage, de quel­qu’un que le vent ne peut pas ren­ver­ser parce que ses racines vont trop profond.

— Une chose, dit-il en s’ar­rê­tant à mi-che­min de la porte.

Noor leva les yeux.

— Vous êtes dans la chambre 312.

— Com­ment le savez-vous ?

— Andréas me l’a dit. Le troi­sième étage, côté façade. C’est là qu’é­tait l’ap­par­te­ment des loca­taires du bâti­ment Mata­lon, dans les années vingt et trente. Les familles y vivaient. Le maga­sin en bas, l’ap­par­te­ment en haut. Si Estrel­la a écrit ses lettres quelque part, c’est là. Dans la pièce où vous dormez.

Il la regar­da une der­nière fois, par-des­sus ses lunettes rondes, avec cette inten­si­té qui n’é­tait ni de la curio­si­té ni de la com­pas­sion mais quelque chose de plus ancien, de plus essen­tiel — le regard d’un homme qui a vu trop de morts et pas assez de retours, et qui recon­naît, dans le visage d’une étran­gère, la trace de ceux qui sont partis.

— Dor­mez bien, dit-il. Et n’ayez pas peur des bruits.

Puis il sor­tit dans la brume chaude, et la porte vitrée se refer­ma sur lui, et il dis­pa­rut dans la rue Kom­ni­non comme s’il n’a­vait jamais été là.

Cha­pitre 7 — Les lettres

Elias revint le len­de­main, à la même heure, comme s’il avait un ren­dez-vous avec le bâti­ment plu­tôt qu’a­vec elle. Même cos­tume en lin, même canne, même cha­peau de paille. Mais cette fois, il por­tait un petit sac en toile qu’il posa sur la table basse avec pré­cau­tion — à l’in­té­rieur, Noor le ver­rait plus tard, il y avait un dic­tion­naire de ladi­no-fran­çais, relié en cuir brun, tel­le­ment usé que les coins étaient ronds et que le dos avait per­du ses lettres dorées.

— Au cas où ma mémoire flanche, dit-il en tapo­tant le sac. Elle flanche de plus en plus sou­vent. C’est l’in­con­vé­nient de vivre aus­si vieux — on finit par avoir plus de sou­ve­nirs que de cer­veau pour les ranger.

C’é­tait la pre­mière fois qu’il fai­sait de l’hu­mour. Un humour sec, fac­tuel, sans cha­leur par­ti­cu­lière, mais Noor sou­rit mal­gré elle. Elle avait dis­po­sé les cinq lettres res­tantes sur la table, dans l’ordre qu’elle sup­po­sait chro­no­lo­gique — d’a­près la cou­leur du papier, l’é­tat de l’encre, la ner­vo­si­té crois­sante de l’é­cri­ture. Elias les regar­da, les tou­cha du bout des doigts, les réor­don­na légè­re­ment — il en dépla­ça deux, inter­ver­tit la troi­sième et la qua­trième — et dit :

— Voi­là. C’est mieux. L’ordre, c’est impor­tant. Estrel­la n’é­cri­vait pas au hasard.

Il prit la troi­sième lettre. Chaus­sa ses lunettes rondes. Ses lèvres bougèrent.

— Celle-ci est datée. Regar­dez, ici, en haut à droite — les chiffres. Elul 5693. C’est le calen­drier hébraïque. En gré­go­rien, ça donne sep­tembre 1933.

Sep­tembre 1933. Hit­ler était au pou­voir depuis huit mois. Noor fit le cal­cul sans le vou­loir — les dates de l’His­toire s’é­taient mises à cou­ler dans sa tête comme un fleuve sou­ter­rain, depuis le musée, depuis les plaques com­mé­mo­ra­tives, depuis les jours de marche dans la chaleur.

Elias tra­dui­sit.

Ma fille. Je t’é­cris cette lettre pour te dire des choses que je n’ai jamais dites à voix haute. Ton père est mort le mois pas­sé, un mar­di matin, dans le maga­sin. Le cœur. Il est tom­bé entre les éta­gères et les car­tons, et quand je l’ai trou­vé il avait encore un livre dans la main. On l’a enter­ré au cime­tière, dans la par­celle des Navar­ro, à côté de son père et de sa mère. Le rab­bin a dit les prières. Il y avait du monde — les voi­sins, le señor Mata­lon, les Ben­ve­niste, les Alha­deff. Tout le quar­tier est venu.

Elias s’ar­rê­ta. Regar­da Noor.

— Navar­ro, dit-il. C’est un nom séfa­rade. Très cou­rant à Thes­sa­lo­nique. Il y avait des Navar­ro par­tout — des com­mer­çants, des arti­sans, des pro­fes­seurs. Le grand rab­bi­nat avait des Navar­ro dans ses registres depuis le sei­zième siècle.

Navar­ro. Noor répé­ta le nom dans sa tête. Navar­ro. Le nom de son arrière-grand-père, mort un mar­di matin dans un maga­sin du bâti­ment Mata­lon, un livre à la main. Mort comme son père Hichem mour­rait soixante-dix ans plus tard, un dimanche matin, entre la table et le réfri­gé­ra­teur. Un cœur qui s’ar­rête. Deux hommes qui tombent. La même mort, à deux géné­ra­tions d’é­cart, dans deux pays dif­fé­rents, comme un motif qui se répète.

— Conti­nuez, dit-elle.

Elias reprit la lettre.

Main­te­nant que ton père n’est plus là, je peux te dire ce que je n’ai pas pu te dire avant. J’au­rais vou­lu par­tir avec toi. Quand tu es par­tie pour Tunis avec Isaac, j’au­rais vou­lu vous suivre. Mais ton père refu­sait. Il disait que Salo­nique était notre ville, que les Navar­ro y étaient depuis quatre cents ans, que la bou­tique était là, que les morts étaient là. Com­ment quit­ter une ville où les morts vous attendent ? Il avait rai­son et il avait tort. Les morts ne nous pro­tègent de rien. Main­te­nant il est par­mi eux et je suis seule dans l’a­par­ta­men­to du troi­sième étage et la lumière du matin entre tou­jours par les ven­ta­nas mais il n’y a plus per­sonne pour la voir avec moi.

Le silence, cette fois, dura long­temps. Noor sen­tait les larmes mon­ter mais elles ne tom­baient pas — elles res­taient là, sus­pen­dues, comme la cha­leur de Thes­sa­lo­nique, comme la brume de la veille, entre le dedans et le dehors.

Isaac. Sa fille était par­tie pour Tunis avec un homme nom­mé Isaac. Isaac Navar­ro, pro­ba­ble­ment. Le fils, ou le frère, ou le cou­sin du mari d’Es­trel­la. Quel­qu’un qui avait quit­té Thes­sa­lo­nique — quand ? dans les années vingt ? au début des années trente ? — et qui avait emme­né la fille d’Es­trel­la à Tunis. Et cette fille — la fille d’Es­trel­la, la petite-fille du libraire mort entre les éta­gères — était la grand-mère de Noor. Ou l’ar­rière-grand-mère. La chaîne se refor­mait, maillon par maillon, dans le salon d’un hôtel cinq étoiles posé sur les os du bâti­ment Matalon.

— La qua­trième, dit Noor.

Elias prit la lettre sui­vante. Celle-ci était plus courte, l’é­cri­ture plus hâtive, les lignes des­cen­daient vers la droite comme si la main qui tenait la plume avait per­du l’horizontale.

Ma fille. Rei­na est malade. Le doc­teur Ama­ri­glio dit que c’est les pou­mons. Je ne sais pas si elle va gué­rir. Il fait froid, il n’y a pas de char­bon, le maga­sin est fer­mé depuis la semaine pas­sée. Les temps sont mau­vais. Je t’en­voie cette lettre avec le señor Alha­deff qui part demain pour Le Pirée, de là il pren­dra un bateau pour Tunis. Je ne sais pas si cette lettre arri­ve­ra. Je ne sais plus si les lettres arrivent. Prie pour Rei­na. Prie pour nous. Ta mère.

— Rei­na, c’est la sœur ?

— La sœur de votre — de la fille d’Es­trel­la. Celle qui est res­tée. Rei­na, ça veut dire reine en ladi­no. En espa­gnol aus­si. C’est le même mot.

Elias prit la cin­quième lettre. Avant de la lire, il la regar­da long­temps — le papier, l’encre, la den­si­té de l’é­cri­ture. Puis il dit, à voix basse, presque pour lui-même :

— Celle-ci est la der­nière qu’elle a écrite d’i­ci. De cet endroit. De cette pièce.

Il lut.

Ma fille bien-aimée. Rei­na est morte. Elle est morte un ven­dre­di soir, à l’heure du Shab­bat, et je n’ai même pas pu allu­mer les bou­gies parce qu’il n’y avait pas de bou­gies. Elle avait vingt-sept ans. Je l’ai enter­rée à côté de son père. Le cime­tière est le seul endroit de cette ville où l’on nous laisse tran­quilles. Je suis seule main­te­nant dans l’a­par­ta­men­to. Le señor Mata­lon est par­ti pour Athènes. Les Ben­ve­niste sont par­tis pour la Pales­tine. Il n’y a presque plus per­sonne dans le bâti­ment. Les Grecs ont repris les maga­sins du bas. Ils ne sont pas méchants mais ils ne nous connaissent pas. Ils ne savent pas que nous étions là avant eux. Ils ne savent pas que cette ville nous appar­te­nait. Par­donne-moi cette colère. Par­donne-moi tout. Je t’en­voie avec cette lettre le médaillon de ma mère. Il a tra­ver­sé la mer d’Es­pagne, il a sur­vé­cu au fue­go, il sur­vi­vra à cela aus­si. Garde-le. Ne l’ou­blie pas. Et si un jour tu as une fille, dis-lui d’où nous venons. Dis-lui qu’il y avait une ville, au bord d’une mer, où les gens par­laient comme des Espa­gnols et priaient comme des Juifs et vivaient comme des Grecs, et que cette ville s’ap­pe­lait Salo­nique. Ta mère, Estrella.

Elias posa la lettre. Reti­ra ses lunettes. Ses yeux étaient secs — d’une séche­resse miné­rale, celle des gens qui ont épui­sé leurs larmes il y a très long­temps et à qui il ne reste que la clar­té. Il ne dit rien. Il regar­da le mur du salon de l’Ex­cel­sior — le mur blanc, lisse, orné d’une toile abs­traite en rouge et noir — et Noor com­prit qu’il ne voyait pas le mur. Il voyait à tra­vers. Il voyait le mur d’a­vant, le mur de plâtre et de chaux du bâti­ment Mata­lon, le mur contre lequel Estrel­la s’é­tait peut-être appuyée en écri­vant cette lettre, le dos contre la pierre, la plume à la main, seule dans un appar­te­ment vide au troi­sième étage d’un immeuble qui se vidait.

Noor tenait le médaillon dans sa main. Le médaillon qu’Es­trel­la avait envoyé à sa fille, qui l’a­vait emme­né à Tunis, qui l’a­vait don­né — à qui ? à son fils ? à sa fille ? — et qui avait fini dans une boîte der­rière une éta­gère, dans une librai­rie de la rue Zar­koun, où Hichem Bel­hadj, né peut-être Navar­ro, l’a­vait caché comme on cache un cœur trop fra­gile pour être expo­sé à l’air.

— Il reste deux lettres, dit-elle.

— Oui. Mais pas aujourd’hui.

— Pour­quoi ?

Elias la regar­da. Il y avait dans ses yeux quelque chose de nou­veau — non plus la pré­ci­sion du tra­duc­teur, mais une dou­ceur, une fatigue, la même que celle de Noor, la même que celle d’Estrella.

— Parce que les deux der­nières sont dif­fé­rentes. Je le vois à l’é­cri­ture. Quelque chose a chan­gé. Et il faut que vous digé­riez ce que vous avez enten­du avant d’en­tendre la suite. Estrel­la vous a envoyé ces lettres à tra­vers le temps, made­moi­selle. Quatre-vingts ans de temps. Le moins qu’on puisse faire, c’est de ne pas les bâcler.

Il se leva. Reprit sa canne, son cha­peau, son sac avec le dic­tion­naire. À la porte du salon, il se retourna.

— Votre père, dit-il. Com­ment s’appelait-il ?

— Hichem Belhadj.

— Bel­hadj. C’est arabe.

— Oui.

— Mais son vrai nom, c’é­tait Navar­ro. Ou quelque chose de proche. Isaac Navar­ro a emme­né une fille d’Es­trel­la à Tunis, et quel­qu’un, à un moment, a chan­gé de nom. C’est ce qui se pas­sait. C’est ce qui se passe tou­jours. On change de nom pour sur­vivre. On perd le nom pour gar­der la vie. Et puis un jour, quel­qu’un retrouve une boîte der­rière une éta­gère, et le nom revient.

Il mit son cha­peau. La lumière de la brume, qui entrait par les fenêtres du salon, des­si­nait son pro­fil en ombre chi­noise — le nez bus­qué, la mâchoire ren­trée, le dos raide.

— Demain, dit-il. Même heure.

Et il partit.

*

Noor res­ta seule dans le salon. Le couple alle­mand était par­ti. L’homme d’af­faires avait fer­mé son ordi­na­teur. Le jazz jouait tou­jours, imper­tur­bable, indif­fé­rent. Elle prit les lettres, les repla­ça dans la boîte, refer­ma le cou­vercle. Ses mains ne trem­blaient pas. Quelque chose en elle s’é­tait sta­bi­li­sé — pas cal­mé, sta­bi­li­sé, comme un navire qui a trou­vé son assiette après une longue période de roulis.

Elle savait main­te­nant. Pas tout, mais assez. Elle s’ap­pe­lait Navar­ro. Ou elle aurait dû s’ap­pe­ler Navar­ro. Quelque part dans la chaîne — Isaac, la fille d’Es­trel­la, et puis d’autres, son grand-père, son père — quel­qu’un avait effa­cé le nom, et avec le nom, tout le reste. La langue, la reli­gion, la mémoire, le fil. Cou­pé. Et recol­lé, ailleurs, sous un autre nom, dans un autre monde, avec un tel soin qu’il avait fal­lu qua­rante ans et un démé­na­ge­ment d’é­ta­gère pour que la sou­dure craque.

Elle mon­ta dans la chambre 312. Se plan­ta devant la fenêtre, côté façade. Regar­da la lumière du matin — non, de l’a­près-midi, mais une lumière qui entrait par les mêmes fenêtres, les mêmes ven­ta­nas, celles qu’Es­trel­la avait décrites dans sa pre­mière lettre. La lumière est belle dans l’a­par­ta­men­to du troi­sième étage, sur­tout le matin quand le soleil entre par les ven­ta­nas de la façade.

Noor posa sa main à plat contre le mur. Le mur était tiède. Tiède de soleil, tiède de cli­ma­ti­sa­tion, tiède de quatre-vingt-six ans de cha­leur accu­mu­lée. Et sous la tié­deur, sous le plâtre neuf et la pein­ture blanche, il y avait la pierre. La pierre de 1924. La pierre de Pley­ber et Fer­nan­dez. La pierre posée sur les cendres de 1917. Et sous les cendres, le quar­tier séfa­rade. Et sous le quar­tier séfa­rade, la ville otto­mane. Et sous la ville otto­mane, la ville byzan­tine. Couche après couche, siècle après siècle, mort après mort.

Noor reti­ra sa main. Elle avait cru sen­tir — mais non. Elle n’a­vait rien sen­ti. Juste le mur. Juste la tié­deur. Juste la pierre.

Elle s’al­lon­gea sur le lit et fixa le pla­fond. Elle pen­sa à Estrel­la, seule dans cette pièce, écri­vant des lettres à une fille qu’elle ne rever­rait jamais. Elle pen­sa à Hichem, seul dans sa librai­rie, fre­don­nant des airs en ladi­no que per­sonne ne recon­nais­sait. Et elle pen­sa à elle-même, seule sur ce lit, dans cette chambre, dans ce bâti­ment, avec un médaillon autour du cou et un nom qu’elle n’a­vait pas su être le sien.

Dehors, la brume se levait. Le soleil per­çait. La cha­leur reve­nait, fidèle, impla­cable, comme un sou­ve­nir qui refuse de s’éteindre.

Cha­pitre 8 — Les djinns de Salonique

Cette nuit-là, tout bascula.

Noor s’é­tait cou­chée tôt, épui­sée par les lettres d’Es­trel­la, par le poids des noms — Navar­ro, Rei­na, Isaac — qui tour­naient dans sa tête comme des oiseaux cap­tifs. Elle avait tiré les rideaux, éteint les lumières, mis la cli­ma­ti­sa­tion au maxi­mum, et s’é­tait enfon­cée dans le lit comme dans un ter­rier. Dor­mir. Elle vou­lait seule­ment dormir.

Le som­meil vint. Il vint vite, d’un coup, comme un rideau qui tombe. Et pen­dant deux ou trois heures, il n’y eut rien — un noir com­pact, sans rêves, sans formes, le noir répa­ra­teur des corps qui ont trop mar­ché et des esprits qui ont trop absor­bé. Noor dor­mait. Le bâti­ment veillait.

Elle se réveilla à deux heures du matin. D’un coup, les yeux ouverts dans le noir, le cœur rapide, avec la cer­ti­tude abso­lue — pas le soup­çon, pas l’im­pres­sion, la cer­ti­tude — que quel­qu’un se trou­vait dans la chambre.

Elle ne bou­gea pas. Res­ta allon­gée sur le dos, les bras le long du corps, les yeux grand ouverts. Le noir était total — la cli­ma­ti­sa­tion ron­ron­nait, un filet de lumière pas­sait sous la porte du cou­loir, et c’é­tait tout. Pas de sil­houette. Pas de mou­ve­ment. Et pour­tant la cer­ti­tude ne fai­blis­sait pas. Il y avait une pré­sence. Pas à côté du lit, pas au pied du lit — par­tout. Autour d’elle, au-des­sus d’elle, dans les murs, dans le pla­fond, dans l’air lui-même. La chambre était pleine.

Puis les voix commencèrent.

Pas une seule voix, cette fois. Plu­sieurs. Un mur­mure col­lec­tif, comme une assem­blée qui parle à voix basse, chaque voix dis­tincte et pour­tant fon­due dans les autres, un tis­su sonore fait de dizaines de fils entre­la­cés. Des voix de femmes, d’hommes, d’en­fants peut-être. Et elles par­laient dans une langue que Noor ne com­pre­nait pas — mais qu’elle recon­nais­sait. Les sono­ri­tés du ladi­no. Les mêmes sons qu’E­lias avait pro­non­cés en tra­dui­sant les lettres d’Es­trel­la — ces voyelles ouvertes, ces consonnes douces, ce rythme entre l’es­pa­gnol et l’hé­breu, cette musique qui n’ap­par­te­nait à aucun pays parce qu’elle appar­te­nait à tous les ports de la Méditerranée.

Noor s’as­sit dans le lit. Les voix ne s’ar­rê­tèrent pas. Elles conti­nuaient, régu­lières, patientes, comme si elles avaient atten­du long­temps — des années, des décen­nies — que quel­qu’un les entende, et que main­te­nant qu’une oreille était là, elles ne vou­laient plus se taire. Ce n’é­taient pas des cris, pas des plaintes. C’é­taient des conver­sa­tions. Des frag­ments de vie quo­ti­dienne — une femme qui appe­lait un enfant, un homme qui dis­cu­tait du prix de quelque chose, un rire bref, une chan­son esquis­sée puis inter­rom­pue. Les bruits d’un immeuble habi­té. Les bruits du bâti­ment Mata­lon tel qu’il avait été, avec ses familles, ses com­merces, ses esca­liers par­cou­rus de pas et de voix, avant que le silence ne vienne tout recouvrir.

Noor ten­dit la main vers la lampe de che­vet. L’al­lu­ma. La lumière jaune inon­da la chambre — le lit, le bureau, la chaise, l’ar­moire, tout était en place, tout était nor­mal, il n’y avait per­sonne. Mais les voix conti­nuaient. Elles étaient dans les murs. Elles venaient de l’in­té­rieur de la struc­ture, des espaces entre les cloi­sons, des cavi­tés que la réno­va­tion n’a­vait pas tou­chées, des pro­fon­deurs du bâti­ment où le vieux coha­bi­tait avec le neuf.

Noor posa les pieds sur le par­quet. Le bois était tiède, presque chaud, comme si un feu brû­lait dans les étages infé­rieurs. Elle mar­cha jus­qu’à la salle de bains. Ouvrit la porte. Alluma.

Le miroir.

Son visage était là, dans le miroir au-des­sus du lava­bo, éclai­ré par les spots encas­trés dans le pla­fond — son visage fami­lier, les cernes, les che­veux défaits, les yeux agran­dis par l’in­som­nie. Mais quelque chose n’al­lait pas. Pen­dant une frac­tion de seconde — une frac­tion si brève qu’elle ne dura peut-être pas, qu’elle fut peut-être rêvée, ima­gi­née, pro­duite par le cer­veau épui­sé d’une femme qui n’a­vait pas assez dor­mi — le reflet changea.

Ce n’é­tait plus tout à fait son visage. C’é­tait le même et c’é­tait un autre — les mêmes pom­mettes, le même front, les mêmes yeux sombres, mais enca­drés dif­fé­rem­ment. Un fou­lard. Un fou­lard sombre noué sous le men­ton, à la manière des femmes séfa­rades sur les pho­tos du musée. Et la peau un peu plus claire. Et les yeux un peu plus enfon­cés dans les orbites. Et autour du cou, le même médaillon — le même exac­te­ment, l’é­toile de David en argent noirci.

Noor recu­la d’un pas. Heur­ta le mur de la salle de bains. Le reflet dans le miroir était rede­ve­nu le sien — pas de fou­lard, pas de visage étran­ger, juste Noor Bel­hadj, qua­rante ans, libraire à Tunis, ter­ri­fiée dans une salle de bains d’hô­tel à deux heures du matin.

Les voix avaient cessé.

Le silence revint d’un coup, comme une eau qui se referme. Il n’y avait plus rien — plus de mur­mures, plus de conver­sa­tions en ladi­no, plus rien que le ron­ron­ne­ment de la cli­ma­ti­sa­tion et le bat­te­ment de son propre sang dans ses oreilles.

*

Noor retour­na dans la chambre. S’as­sit sur le lit. Ses mains trem­blaient. Pas de froid — de quelque chose d’autre, quelque chose de plus pro­fond que la peur, une sorte de trem­ble­ment onto­lo­gique, comme si les fon­da­tions de ce qu’elle savait être vrai venaient de rece­voir un coup.

Elle prit son télé­phone. Com­po­sa le numé­ro de sa mère. Deux heures du matin à Thes­sa­lo­nique, une heure du matin à Tunis — Souad dor­mait, bien sûr, Souad dor­mait depuis dix heures du soir, comme tou­jours, avec ses bou­chons d’o­reille et son masque de nuit et sa tisane de ver­veine. Le télé­phone son­na. Quatre fois, cinq fois, six fois. Pas de réponse. La messagerie.

Vous êtes bien sur le por­table de Souad. Lais­sez un message.

Noor rac­cro­cha. Rap­pe­la. Lais­sa son­ner. Pas de réponse.

Elle posa le télé­phone sur le lit et se prit le visage dans les mains. Les djinns. C’é­tait le seul mot qui lui venait. Les djinns de Fat­tou­ma, les djinns de la Haf­sia, les créa­tures qui vivent entre les murs des mai­sons aban­don­nées et qui n’aiment pas qu’on les dérange. Sauf que ce bâti­ment n’a­vait pas été aban­don­né — il avait été vidé, net­toyé, réno­vé, trans­for­mé. On avait chan­gé les cloi­sons, refait les sols, posé du plâtre neuf sur les murs anciens. On avait cru qu’en recou­vrant, on effa­çait. Mais les djinns — ou ce qui leur res­sem­blait, ou ce qui por­tait un autre nom dans une autre langue — étaient restés.

Et ils par­laient ladino.

Cette pen­sée aurait dû être absurde. Elle aurait dû la faire rire, ou au moins sou­rire de sa propre cré­du­li­té. Mais Noor ne riait pas. Elle était assise sur un lit d’hô­tel, en t‑shirt et en culotte, les mains trem­blantes, le médaillon d’Es­trel­la contre sa poi­trine, et elle pen­sait aux djinns de sa grand-mère et aux fan­tômes de Salo­nique, et elle ne trou­vait aucune dif­fé­rence entre les deux. Aucune. Les djinns et les fan­tômes étaient la même chose — les traces des vivants dans les lieux qu’ils avaient habi­tés, l’empreinte sonore des voix qui avaient réson­né entre ces murs, la mémoire du bâti­ment qui remon­tait à la sur­face comme une nappe phréa­tique qu’on ne peut pas contenir.

Mais si les djinns et les fan­tômes étaient la même chose — alors quoi ? Alors le monde de Fat­tou­ma et le monde d’Es­trel­la se super­po­saient. L’is­lam de Tunis et le judaïsme de Salo­nique se rejoi­gnaient dans un même sou­ter­rain. La prière et la prière se tou­chaient sous la sur­face, comme les racines de deux arbres plan­tés de part et d’autre d’un mur.

Noor essaya de réci­ter la Fati­ha. C’é­tait ins­tinc­tif — un réflexe d’en­fance, un geste de pro­tec­tion, la pre­mière chose que fai­sait Fat­tou­ma quand elle sen­tait la pré­sence des djinns. Bis­mil­lah ar-Rah­man ar-Rahim. Al-ham­du lil­la­hi Rab­bi l‑alamin. Les mots vinrent, les pre­miers, auto­ma­tiques, gra­vés dans la mémoire mus­cu­laire de la bouche. Mais à la troi­sième ligne, les mots se brouillèrent. Ils ne venaient plus. Noor cher­cha — Mali­ki yawm ad-din — oui, voi­là — mais la suite se déro­bait, les syl­labes se mélan­geaient, et ce qui sor­tit de sa bouche n’é­tait ni la Fati­ha ni autre chose, c’é­tait un mur­mure informe, un bruit blanc, un souffle.

La prière ne mar­chait plus.

Non — la prière mar­chait tou­jours, mais c’é­tait Noor qui ne mar­chait plus avec elle. Quelque chose s’é­tait dépla­cé en elle depuis les lettres d’Es­trel­la, depuis Navar­ro, depuis le médaillon, depuis le visage dans le miroir. Les mots de la prière étaient tou­jours là, intacts, mais ils ne s’a­dres­saient plus au même ciel. Ou plu­tôt — le ciel était le même, mais Noor ne savait plus d’où elle par­lait. Du sol tuni­sien ? Du sol de Salo­nique ? Du troi­sième étage d’un bâti­ment construit par un archi­tecte juif sur les cendres d’un quar­tier séfa­rade ? De quel sol prie-t-on quand on ne sait plus qui on est ?

Elle s’al­lon­gea. Ne fer­ma pas les yeux. Fixa le pla­fond blanc, lisse, neuf, et essaya d’i­ma­gi­ner le pla­fond d’a­vant — le pla­fond de l’a­par­ta­men­to, avec ses mou­lures peut-être, ses fis­sures, ses taches d’hu­mi­di­té, son odeur de plâtre vieux et de cui­sine, l’o­deur de la vie quo­ti­dienne des Navar­ro, de leur repas du ven­dre­di soir, des bou­gies du Shab­bat, du pain tres­sé, du vin rouge, des prières en hébreu que per­sonne ne priait plus dans cette pièce depuis soixante-dix ans.

Et c’est à ce moment-là — allon­gée sur le dos, les yeux ouverts, la prière en miettes dans sa bouche — que Noor com­men­ça à pleu­rer. Pas les larmes conte­nues des jours pré­cé­dents, pas les yeux humides qu’elle rava­lait d’un bat­te­ment de cils. Des larmes véri­tables, abon­dantes, chaudes, qui cou­laient des deux côtés du visage et tom­baient sur l’o­reiller blanc avec un bruit infime, un bruit de pluie sur du tis­su. Elle pleu­rait sans bruit, ou presque sans bruit, et elle ne savait pas pour­quoi elle pleu­rait — pour son père, pour Estrel­la, pour Rei­na morte à vingt-sept ans, pour la ville effa­cée, pour elle-même, pour le nom per­du, pour la prière qui ne mar­chait plus, pour les djinns qui par­laient une langue qu’elle ne com­pre­nait pas.

Elle pleu­ra long­temps. Puis elle s’en­dor­mit, les joues mouillées, le médaillon ser­ré dans son poing comme une clé.

*

Au matin, le soleil entrait par les fenêtres de la façade. La lumière était belle. Estrel­la avait raison.

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