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Mata­lon

Mata­lon

Cha­pitres 9 à 12

Cha­pitre 9 — Le cimetière

Elias ne vint pas à l’hô­tel le len­de­main. Il envoya un mes­sage par l’in­ter­mé­diaire d’An­dréas — un mes­sage oral, comme au siècle pré­cé­dent, parce qu’E­lias n’a­vait pas de télé­phone por­table, ou n’en vou­lait pas, ce qui reve­nait au même.

— Mon­sieur Sal­tiel dit qu’il vous attend à la porte de l’u­ni­ver­si­té Aris­tote, à dix heures. L’en­trée prin­ci­pale, sur Egnatia.

Noor y fut à dix heures moins dix. La rue Egna­tia — la Via Egna­tia, l’an­cienne voie romaine qui tra­ver­sait l’empire d’ouest en est, de Durrës à Constan­ti­nople — était un fleuve de bruit et de die­sel, une artère à quatre voies satu­rée de bus, de taxis, de moby­lettes, bor­dée de maga­sins de chaus­sures et de bou­tiques de télé­pho­nie mobile. L’en­trée de l’u­ni­ver­si­té s’ou­vrait sur la droite — un por­tail en fer, des bâti­ments modernes en béton clair, des arbres, des étu­diants en t‑shirt qui fumaient sur les marches.

Elias était là, appuyé sur sa canne, à l’ombre d’un pla­tane. Il por­tait le même cos­tume en lin, mais pas de cha­peau — il avait mis à la place une cas­quette en toile beige, qui lui don­nait un air de vieux capi­taine à la retraite. Il ne sou­rit pas en la voyant. Il hocha la tête, comme on acquiesce à quelque chose qui va de soi.

— Venez, dit-il. Je vais vous mon­trer quelque chose.

Ils entrèrent dans le cam­pus. Mar­chèrent le long d’une allée bor­dée de lau­riers, entre des bâti­ments uni­ver­si­taires — facul­té de phi­lo­so­phie, facul­té de droit, biblio­thèque. Des étu­diants pas­saient en sens inverse, absor­bés par leurs écrans, leurs écou­teurs, leurs conver­sa­tions. Per­sonne ne regar­dait le vieil homme à la canne et la femme brune qui mar­chait à ses côtés, trop len­te­ment pour la cha­leur, comme si chaque pas comptait.

Elias s’ar­rê­ta au milieu d’une grande espla­nade. Dalles de béton, bancs en pierre, quelques arbres. Un bâti­ment admi­nis­tra­tif sur la gauche, un par­king sou­ter­rain dont l’en­trée bâillait comme une bouche. Des pou­belles, des vélos atta­chés à des poteaux, un chat roux qui dor­mait sur un mur bas. L’en­droit le plus ordi­naire du monde. Le genre d’en­droit qu’on tra­verse sans le voir.

— Regar­dez par terre, dit Elias.

Noor bais­sa les yeux. Les dalles. Du béton gris, usé, taché par endroits, fis­su­ré. Et entre les dalles, ici et là, quelque chose d’autre — des mor­ceaux de pierre plus claire, inté­grés dans le sol, comme les pièces d’un puzzle mal assor­ti. Elle s’ac­crou­pit. Regar­da de plus près. Les mor­ceaux de pierre claire por­taient des traces — des lettres, à moi­tié effa­cées. Des carac­tères hébraïques.

— C’est du marbre, dit Elias. Du marbre de pierres tombales.

Noor se rele­va. Regar­da l’es­pla­nade autour d’elle — les bancs, les dalles, le par­king, le bâti­ment admi­nis­tra­tif. Regar­da Elias.

— Ici, dit-il. Sous vos pieds. Sous les bâti­ments, sous les allées, sous le par­king, sous tout ça. Il y avait le plus grand cime­tière juif d’Eu­rope. Trois cents ans de morts. Trois cent mille tombes. Peut-être plus — per­sonne ne sait exac­te­ment. Il s’é­ten­dait sur une sur­face immense, des dizaines d’hec­tares, de là-bas — il poin­ta sa canne vers le sud — jus­qu’à là — il poin­ta vers l’est. Tout ce que vous voyez. L’u­ni­ver­si­té, les rési­dences, les rues, les immeubles. Tout ça, c’est le cimetière.

Noor ne dit rien. Elle regar­dait le sol. Le sol ordi­naire, gris, quo­ti­dien, pié­ti­né chaque jour par des mil­liers d’é­tu­diants, de pro­fes­seurs, de pas­sants. Le sol sous lequel des cen­taines de mil­liers de morts étaient enfouis, sans tombes, sans noms, sans rien.

— Les Nazis l’ont détruit en 1942, conti­nua Elias. D’une voix sans inflexion, la voix de quel­qu’un qui a racon­té cela tant de fois que les mots ont per­du leur tran­chant. Mais les mots res­taient là, cou­pants sous leur usure, comme des lames rouillées qui blessent encore. — Ils ont ordon­né la des­truc­tion du cime­tière. Les auto­ri­tés grecques ont obéi. Les pierres tom­bales ont été arra­chées, bri­sées, trans­por­tées. Cer­taines ont ser­vi à construire des trot­toirs. D’autres ont été uti­li­sées pour répa­rer des églises endom­ma­gées par le trem­ble­ment de terre de 1978. D’autres encore ont été récu­pé­rées pour des murs de sou­tè­ne­ment, des fon­da­tions, des ter­rasses. On a construit une ville avec les os des morts.

Il tapo­ta le sol de sa canne. Le bruit — un cla­que­ment sec, métal­lique — réson­na dans l’air chaud.

— Et après la guerre, quand les Juifs sur­vi­vants sont reve­nus — les rares qui sont reve­nus — le cime­tière n’exis­tait plus. Il avait été rasé, apla­ni, recou­vert. L’u­ni­ver­si­té a été construite des­sus dans les années cin­quante. Per­sonne n’a deman­dé la per­mis­sion aux morts.

Noor pen­sa aux tombes de ses propres morts. Le cime­tière du Jel­laz, à Tunis, sur la col­line — les tombes blanches sous le soleil, les cyprès, les femmes en sef­sa­ri qui venaient le ven­dre­di prier sur les sépul­tures. Le cime­tière où Hichem avait été enter­ré en 2003, avec les prières musul­manes, la sou­rate Yasin, les poi­gnées de terre jetées dans la fosse. Un enter­re­ment musul­man pour un homme qui s’ap­pe­lait peut-être Navarro.

Et ici, à Thes­sa­lo­nique, les tombes des Navar­ro — le grand-père d’Es­trel­la, le père de Noor si on remon­tait assez loin — avaient dis­pa­ru sous du béton.

— Venez, dit Elias.

Il la gui­da à tra­vers le cam­pus, len­te­ment, en s’ar­rê­tant tous les cin­quante mètres pour reprendre son souffle. La cha­leur était féroce — le béton irra­diait, l’air vibrait, les arbres eux-mêmes sem­blaient épui­sés. Elias trans­pi­rait sous sa cas­quette mais ne se plai­gnait pas. Il mar­chait avec la déter­mi­na­tion d’un homme qui a une destination.

Ils arri­vèrent devant un muret bas, en pierre, à demi caché par des buis­sons. Elias s’ar­rê­ta. Écar­ta une branche. Der­rière le muret, appuyées contre un mur de béton, trois dalles de marbre blanc. Des pierres tom­bales. Intactes, ou presque — les lettres étaient lisibles, gra­vées en hébreu, avec des dates, des noms.

— Les étu­diants les trouvent, dit Elias. De temps en temps, quand on creuse pour poser un câble, pour répa­rer un tuyau, on tombe des­sus. Des frag­ments. Des mor­ceaux de marbre avec des noms. On les met là, contre ce mur, et per­sonne ne sait quoi en faire. Il n’y a pas de cime­tière où les remettre. Il n’y a plus de cimetière.

Noor s’ac­crou­pit devant les dalles. Pas­sa ses doigts sur les lettres gra­vées. Le marbre était chaud — la cha­leur du soleil, mais aus­si une autre cha­leur, une cha­leur qui venait d’en des­sous, de la terre, de la masse com­pacte des morts sous le cam­pus. Elle lut les noms sans les com­prendre — des noms en hébreu, qu’elle ne savait pas déchif­frer. Mais les dates, oui. 1847. 1903. 1921. Des gens qui avaient vécu et qui étaient morts et qui avaient été enter­rés ici, dans ce sol, avec des prières et des larmes et des pierres gra­vées, et dont les tombes avaient été arra­chées et les pierres dis­per­sées et le lieu effacé.

— Navar­ro, dit-elle. Est-ce qu’il y a des Navar­ro là-dessous ?

— Cer­tai­ne­ment. Les Navar­ro étaient une grande famille. Plu­sieurs branches. Le cime­tière devait conte­nir des dizaines de tombes de Navar­ro. Le grand-père d’Es­trel­la, l’ar­rière-grand-père, et avant eux, d’autres encore. Mais on ne sau­ra jamais les­quels, ni où exac­te­ment. Tout a été mélan­gé, bri­sé, dispersé.

Elias s’as­sit sur le muret. Ôta sa cas­quette. Son crâne, presque chauve, lui­sait de sueur. Il res­pi­rait avec dif­fi­cul­té — la marche, la cha­leur, l’é­mo­tion peut-être, ou les trois. Noor lui offrit sa bou­teille d’eau. Il but une gor­gée, s’es­suya la bouche du revers de la main.

— Je venais ici avec ma mère, dit-il. Avant la guerre. Tous les ven­dre­dis avant le Shab­bat, on venait se recueillir sur la tombe de mon grand-père. C’é­tait là-bas — il dési­gna un point vague, vers l’est, der­rière un bâti­ment uni­ver­si­taire — à côté d’un grand cyprès. Le cyprès n’est plus là. La tombe n’est plus là. Tout ce qui reste, c’est moi. Et quand je ne serai plus là, il ne res­te­ra rien.

Il dit ça sans pathos, sans tré­mo­lo. Comme un fait. Comme on dit qu’il fait chaud, ou que la mer est bleue. La voix d’un homme qui a dépas­sé le cha­grin et qui se trouve main­te­nant dans un ter­ri­toire au-delà — un ter­ri­toire où les choses sont sim­ple­ment ce qu’elles sont, et où la tris­tesse n’est plus un sen­ti­ment mais un état, un élé­ment, comme la gravité.

Noor s’as­sit à côté de lui sur le muret. Ils res­tèrent là un moment, côte à côte, dans la cha­leur, sans par­ler. Des étu­diants pas­saient devant eux — rires, conver­sa­tions, musique sor­tant des télé­phones. Des vivants sur les morts. Le pré­sent sur le pas­sé. Le béton sur le marbre.

— Quand j’é­tais enfant, dit Noor, ma grand-mère me par­lait des djinns. Elle disait que les djinns habitent les lieux aban­don­nés. Les mai­sons vides, les ruines, les cime­tières oubliés.

Elias la regarda.

— Alors cet endroit doit être plein de djinns.

Il avait dit ça avec un demi-sou­rire — le même qu’au salon de l’Ex­cel­sior, quand il avait par­lé du bâti­ment qui décide. Un sou­rire qui n’é­tait ni de l’i­ro­nie ni de la com­pli­ci­té mais quelque chose entre les deux — la recon­nais­sance que les fron­tières entre les mondes sont poreuses, que les morts et les vivants coha­bitent, que le sol sous les pieds n’est jamais tout à fait solide.

— Est-ce que vous les enten­dez ? deman­da Noor. Dans le bâti­ment. Est-ce que vous enten­dez les voix ?

Elias ne répon­dit pas tout de suite. Il remit sa cas­quette, reprit sa canne, se leva.

— Je suis vieux, dit-il. Les vieux entendent beau­coup de choses. Des voix, des bruits, des musiques. Les méde­cins disent que c’est l’âge, que c’est le cer­veau qui se dégrade, que ce sont des hal­lu­ci­na­tions audi­tives. Peut-être qu’ils ont raison.

Il fit une pause. Regar­da le cam­pus, les bâti­ments, les arbres, le parking.

— Mais quand j’entre dans le bâti­ment Mata­lon — dans l’Ex­cel­sior, comme vous l’ap­pe­lez — j’en­tends des choses que je n’en­tends nulle part ailleurs. Des choses qui res­semblent à des voix. Des voix qui parlent une langue que je connais.

Il se tour­na vers Noor.

— Est-ce que ce sont des djinns, des fan­tômes, des hal­lu­ci­na­tions, ou la mémoire des murs ? Je n’en sais rien. Et je me fiche de le savoir. Ce qui compte, c’est qu’ils parlent. Et que quel­qu’un les entende.

Ils quit­tèrent le cam­pus en silence. Mar­chèrent le long de la Via Egna­tia, dans le vacarme des bus et des klaxons, deux sil­houettes inégales — le vieil homme voû­té sur sa canne, la femme brune avec son sac et son médaillon — qui avan­çaient len­te­ment dans la cha­leur blanche de midi, au-des­sus d’un cime­tière invi­sible, au milieu d’une ville qui avait oublié ses morts, ou qui fai­sait sem­blant de les avoir oubliés.

Devant l’hô­tel, Elias s’arrêta.

— Demain, dit-il. Les deux der­nières lettres. Vous êtes prête ?

— Je ne sais pas.

— C’est la bonne réponse.

Il tour­na les talons et dis­pa­rut dans la rue Kom­ni­non, sa canne cla­quant sur le trot­toir à inter­valles régu­liers, comme un métro­nome, comme un cœur.

Cha­pitre 10 — L’appel

Elle appe­la sa mère le soir même. Pas depuis la chambre 312 — elle ne pou­vait pas, pas dans cette pièce, pas avec Estrel­la dans les murs. Elle des­cen­dit dans la rue, mar­cha jus­qu’au front de mer, s’as­sit sur un banc face au golfe, et com­po­sa le numéro.

Souad décro­cha à la deuxième son­ne­rie. Ce qui signi­fiait qu’elle ne dor­mait pas, ce qui signi­fiait qu’elle atten­dait, ce qui signi­fiait qu’elle savait — à un cer­tain niveau, dans une cer­taine couche de sa conscience de mère — que cet appel allait venir.

— Noor ? C’est toi ? Ça fait dix jours que tu ne m’ap­pelles pas. J’ai failli appe­ler la police.

La voix de Souad. Aiguë, rapide, char­gée de reproches qui n’é­taient que de l’in­quié­tude retour­née comme un gant. Noor fer­ma les yeux. Devant elle, le golfe était noir, avec les lumières du port qui trem­blaient à la sur­face comme des pièces d’or jetées dans l’eau.

— Je suis à Thes­sa­lo­nique, maman.

Silence. Un silence d’une qua­li­té par­ti­cu­lière — pas l’ab­sence de bruit, mais la pré­sence d’une pen­sée qui se forme, qui cherche sa forme, qui hésite entre plu­sieurs formes.

— En Grèce ? Qu’est-ce que tu fais en Grèce ?

— J’ai trou­vé une boîte. Der­rière l’é­ta­gère de l’ar­rière-bou­tique. Une boîte que papa avait cachée.

Silence encore. Plus long. Noor enten­dait la res­pi­ra­tion de sa mère — une res­pi­ra­tion qui s’é­tait modi­fiée, qui avait per­du sa régu­la­ri­té, qui tra­his­sait quelque chose.

— Qu’est-ce qu’il y avait dans la boîte ?

— Tu le sais, maman.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Noor l’a­vait dit comme Elias disait les choses — comme un fait, sans orne­ment, sans détour. Et le silence qui sui­vit, le plus long de tous, lui don­na rai­son. Souad savait.

— Des lettres, dit Noor. En ladi­no. Tu sais ce que c’est, le ladino ?

— Oui.

Un seul mot. Pro­non­cé à voix basse, presque un mur­mure. Oui. Souad savait ce qu’é­tait le ladi­no. Souad, qui n’a­vait jamais lu un livre de sa vie, qui regar­dait des feuille­tons turcs à la télé­vi­sion et qui s’en­dor­mait avec de la tisane de ver­veine, savait ce qu’é­tait le ladino.

— Depuis quand ? deman­da Noor.

— Depuis quand quoi ?

— Depuis quand tu sais. Pour papa.

La res­pi­ra­tion de Souad se fit plus rapide. Noor l’i­ma­gi­na dans son salon de la Haf­sia — le cana­pé en velours vert, la table basse avec le nap­pe­ron en den­telle, la pho­to de Hichem sur le buf­fet, dans un cadre en argent, la seule pho­to de lui qu’elle avait gar­dée en évi­dence, un por­trait en noir et blanc pris dans les années quatre-vingt où il avait les che­veux noirs et un sou­rire timide et des yeux qui regar­daient légè­re­ment à côté de l’ob­jec­tif, comme s’il ne vou­lait pas être vu de face.

— Il me l’a dit une fois, dit Souad. Une seule fois. C’é­tait en 1995 ou 1996, je ne sais plus. On regar­dait la télé­vi­sion, il y avait un repor­tage sur Israël, je ne sais plus quoi exac­te­ment, et il a dit — il a dit que sa famille venait de Grèce. Qu’ils étaient juifs. Que son père — ton grand-père — s’ap­pe­lait autre­ment avant. Il a dit ça et puis il s’est tu. Il ne m’a pas regar­dée. Il regar­dait la télé­vi­sion mais il ne voyait plus la télé­vi­sion. Et moi je n’ai rien dit. Je n’ai pas posé de ques­tions. Je n’ai rien demandé.

— Pour­quoi ?

— Parce que j’a­vais peur, Noor. J’a­vais peur de ce que ça vou­lait dire. Si ton père était juif — si sa famille était juive — alors quoi ? Notre mariage n’é­tait pas valide ? Ton père m’a­vait men­ti ? Toi, tu étais quoi — musul­mane, juive, les deux, ni l’un ni l’autre ? J’a­vais peur que tout s’ef­fondre. Alors j’ai fait comme si je n’a­vais pas enten­du. Et lui, il a fait comme si il n’a­vait rien dit. Et on n’en a plus jamais par­lé. Jamais. Pen­dant huit ans, jus­qu’à sa mort, on n’en a plus jamais parlé.

La voix de Souad s’é­tait mise à trem­bler. Pas de colère — de quelque chose de plus ancien, de plus pro­fond, un trem­ble­ment qui venait du socle, des fon­da­tions, du sol sur lequel elle avait construit sa vie avec Hichem Bel­hadj, libraire de la rue Zar­koun, homme dis­cret, homme tendre, homme qui cachait dans un mur ce qu’il ne pou­vait pas dire à voix haute.

— Il t’ai­mait, dit Souad. Ça, tu le sais. Quoi qu’il ait caché, quoi qu’il n’ait pas dit, il t’ai­mait. Et moi aus­si il m’ai­mait. À sa façon. Avec son silence.

Noor pleu­rait. Les larmes cou­laient sur ses joues, tom­baient sur ses mains, et le golfe noir devant elle se brouillait, se dédou­blait, les lumières du port nageaient dans l’eau de ses yeux. Elle pleu­rait pour Souad, pour sa mère qui avait pas­sé quinze ans à vivre avec un secret qu’elle ne pou­vait par­ta­ger avec per­sonne, qu’elle avait enfoui comme Hichem avait enfoui la boîte — der­rière un meuble, dans un recoin, dans l’obscurité.

— Pour­quoi tu ne m’as rien dit après sa mort ?

— Pour te pro­té­ger. Pour te lais­ser ta vie. Tu avais vingt-cinq ans, tu repre­nais la librai­rie, tu avais assez de choses à por­ter sans ajou­ter ça. Et puis — com­ment dire une chose pareille ? Com­ment dire à sa fille que son père n’é­tait pas celui qu’elle croyait ? Que son nom n’est pas son nom ? Que sa reli­gion n’est peut-être pas sa religion ?

— Tu aurais dû me le dire.

— Oui. J’au­rais dû.

Souad pleu­rait aus­si, main­te­nant. Noor l’en­ten­dait — les reni­fle­ments, les ins­pi­ra­tions sac­ca­dées, le bruit d’un mou­choir en papier qu’on froisse. Elles pleu­raient ensemble, à deux mille kilo­mètres l’une de l’autre, de chaque côté de la mer qui avait por­té les bateaux des Séfa­rades et les secrets des pères et les silences des mères.

— Com­ment il s’ap­pe­lait ? deman­da Noor. Le vrai nom de papa. Tu le sais ?

— Non. Il ne me l’a pas dit. Il a dit que sa famille venait de Grèce et qu’ils étaient juifs. C’est tout. Il n’a pas dit le nom.

— Navar­ro. Il s’ap­pe­lait Navarro.

Silence. Souad répé­ta le nom, len­te­ment, comme si elle le goûtait.

— Navar­ro. C’est espagnol.

— C’est séfa­rade. C’est la même chose.

Un long silence. Le bruit de la mer, très doux, venait du rivage à quelques mètres du banc — un cla­po­tis lent, régu­lier, comme une res­pi­ra­tion. La même mer à Tunis. La même mer ici. La même mer qui reliait tout ce que les hommes avaient séparé.

— Tu rentres quand ? deman­da Souad.

— Bien­tôt. Demain ou après-demain. Il me reste quelque chose à faire.

— Quoi ?

— Deux lettres. Il reste deux lettres à lire.

Souad ne deman­da pas quelles lettres. Elle ne posa pas de ques­tions. Elle dit seulement :

— Fais atten­tion à toi, ma fille.

Et elle rac­cro­cha. Et Noor res­ta sur le banc, le télé­phone contre sa cuisse, le visage mouillé de larmes séchant dans la cha­leur de la nuit, à regar­der le golfe Ther­maïque qui ne bou­geait pas, qui ne par­lait pas, qui ne cachait rien.

*

Elle mar­cha long­temps, cette nuit-là. Le long du front de mer, vers l’est, dépas­sant la Tour Blanche — illu­mi­née, mas­sive, blanche comme un os plan­té dans la nuit — puis conti­nuant sur la pro­me­nade qui lon­geait le lit­to­ral, la Nea Para­lia, avec ses sculp­tures modernes, ses jar­dins géo­mé­triques, ses bancs où des couples s’embrassaient dans l’obs­cu­ri­té. L’air était chaud, salé, char­gé des odeurs du golfe — algues, sel, die­sel, pois­son — et la ville, der­rière elle, bour­don­nait encore de sa vie noc­turne, les ter­rasses de Lada­di­ka, les bars de Valao­ri­tou, la musique qui s’é­chap­pait des fenêtres ouvertes.

Elle mar­chait et elle pen­sait à rien. Ou plu­tôt elle pen­sait à tout en même temps, et tout se mélan­geait — Estrel­la, Souad, Hichem, les djinns, le cime­tière, le miroir, les lettres, le médaillon — et le résul­tat n’é­tait pas une pen­sée mais un bruit, un bour­don­ne­ment, une fré­quence conti­nue qui vibrait dans sa tête comme le ron­ron­ne­ment de la cli­ma­ti­sa­tion de la chambre 312.

Elle s’ar­rê­ta devant une sta­tue. Un homme en bronze, assis sur un socle, le regard tour­né vers la mer. Elle lut la plaque : Aris­tote. Le phi­lo­sophe. Celui qui avait ensei­gné que la connais­sance com­mence par l’é­ton­ne­ment. Noor regar­da la sta­tue et pen­sa que l’é­ton­ne­ment était un mot trop doux pour ce qu’elle éprou­vait. Ce qu’elle éprou­vait res­sem­blait davan­tage à un séisme — le sol qui bouge, les murs qui craquent, les objets fami­liers qui tombent de leurs éta­gères et se brisent sur le carrelage.

Elle reprit sa marche. Revint vers l’hô­tel par les petites rues — Proxe­nou Koro­mi­la, Kala­po­tha­ki, des rues étroites et mal éclai­rées où des chats fouillaient dans les pou­belles et où les bal­cons des immeubles déver­saient une lumière jaune et des odeurs de cui­sine. Elle croi­sa un groupe de jeunes qui riaient en sor­tant d’un bar, une vieille femme qui arro­sait ses plantes sur un bal­con du pre­mier étage, un chien errant qui la regar­da pas­ser avec des yeux d’une dou­ceur insoutenable.

Elle arri­va devant l’Ex­cel­sior à minuit pas­sé. Leva la tête vers la façade. Les fenêtres du troi­sième étage étaient noires — sa chambre, la 312, était éteinte, elle l’a­vait lais­sée éteinte en par­tant. Mais pen­dant une seconde — une seconde — elle crut voir quelque chose à la fenêtre. Une sil­houette. Non — un reflet. Non — rien. La façade était blanche et vide, les bal­cons Art déco des­si­naient leurs courbes dans la nuit, et il n’y avait personne.

Elle entra, mon­ta, se cou­cha. Et cette nuit-là, pour la pre­mière fois depuis son arri­vée, le bâti­ment fut silen­cieux. Pas un mur­mure, pas une voix, pas un souffle. Comme si les murs, après avoir tant par­lé, avaient besoin eux aus­si de reprendre leur souffle. Ou comme si, ayant été enten­dus, ils pou­vaient enfin se taire.

Cha­pitre 11 — La der­nière visite d’Elias

Le vent souf­flait du nord quand Elias arri­va pour la der­nière fois. Le Var­da­ris — le vent du Var­dar, celui qui des­cend de la val­lée, celui qui avait por­té les flammes en août 1917 — par­cou­rait les rues de Thes­sa­lo­nique en longues rafales chaudes et sèches qui fai­saient cla­quer les stores et sou­le­vaient la pous­sière entre les immeubles. Le golfe, pour la pre­mière fois depuis l’ar­ri­vée de Noor, avait des vagues — de petites crêtes blanches, ner­veuses, qui cou­raient vers le rivage comme des mes­sages pressés.

Elias était dif­fé­rent. Noor le vit dès qu’il entra dans le hall de l’Ex­cel­sior — quelque chose dans sa démarche, dans la manière dont il s’ap­puyait sur sa canne, plus lour­de­ment que d’ha­bi­tude, comme si la canne por­tait davan­tage de poids. Son visage aus­si avait chan­gé. Les rides sem­blaient plus pro­fondes, les yeux plus enfon­cés, la peau plus trans­pa­rente, presque trans­lu­cide, comme du papier qui laisse devi­ner la lumière der­rière lui. Il avait vieilli de dix ans en une nuit. Ou peut-être qu’il avait tou­jours eu cet âge-là et que les jours pré­cé­dents, l’éner­gie de la tra­duc­tion, l’ex­ci­ta­tion de retrou­ver le ladi­no vivant dans des lettres, l’a­vait momen­ta­né­ment rajeu­ni, et que main­te­nant, la tâche presque ter­mi­née, son corps repre­nait ses droits.

Il s’as­sit dans le fau­teuil blanc. Posa sa canne. Ne reti­ra pas son chapeau.

— Le Var­da­ris, dit-il. Vous le sentez ?

— Oui. Tout bouge.

— C’est le vent de l’in­cen­die. Le même. Il souffle trois ou quatre fois par été, tou­jours du nord, tou­jours chaud, tou­jours sec. Quand j’é­tais enfant, les vieux disaient qu’il por­tait encore l’o­deur du feu. Qu’il n’a­vait jamais oublié le chemin.

Il regar­da Noor. Ses yeux étaient clairs, mal­gré tout — d’une clar­té presque exces­sive, comme si la fatigue du corps avait eu pour effet de puri­fier le regard, de le débar­ras­ser de tout ce qui n’é­tait pas essentiel.

— Les deux der­nières lettres, dit-il.

Noor les posa sur la table. Les deux der­nières. Les deux qu’E­lias avait refu­sé de lire lors de leur deuxième ren­contre, parce que l’é­cri­ture avait chan­gé, parce que quelque chose était dif­fé­rent. Noor les avait regar­dées, depuis, dans la chambre, le soir, en tenant les feuilles devant la lampe. L’é­cri­ture d’Es­trel­la avait effec­ti­ve­ment chan­gé — les lettres étaient plus petites, plus ser­rées, plus trem­blantes, comme si la main qui les tra­çait avait per­du de sa force ou de sa certitude.

Elias prit la pre­mière des deux. Chaus­sa ses lunettes. Lut en silence, les lèvres bou­geant à peine. Puis il leva les yeux et Noor vit quelque chose dans son regard qu’elle n’a­vait pas vu avant — de la surprise.

— Cette lettre est datée de 1941, dit-il. Avril 1941. Le mois de l’in­va­sion allemande.

Il tra­dui­sit.

Ma fille. Les Alle­mands sont entrés dans la ville ce matin. Ils sont venus par la route de l’est, en colonnes, avec des camions et des motos. Les gens les regar­daient depuis les bal­cons. Per­sonne ne disait rien. Le silence était le bruit le plus fort que j’aie jamais enten­du. Je suis vieille main­te­nant, j’ai soixante et onze ans, et mes mains tremblent quand j’é­cris, et mes yeux ne voient plus bien les lettres. Mais je vou­lais t’é­crire une der­nière fois de cet apar­ta­men­to. Je ne sais pas ce qui va arri­ver. Les gens disent que les Alle­mands ne sont pas comme les Grecs, qu’ils ne veulent pas seule­ment nos maga­sins et nos mai­sons, qu’ils veulent autre chose. Je ne veux pas croire à ça. Je ne peux pas croire à ça. Nous avons sur­vé­cu à l’In­qui­si­tion, nous avons sur­vé­cu au fue­go, nous avons sur­vé­cu à tout. Com­ment ne sur­vi­vrions-nous pas à cela aus­si ? Le bâti­ment est solide. Les murs sont épais. Le señor Pley­ber a bien construit. Je reste ici, dans l’a­par­ta­men­to, avec les meubles de ton père et les livres de ton père et la lumière du matin qui entre par les ven­ta­nas. Si quelque chose arrive, sache que je suis morte ici, dans cette pièce, en pen­sant à toi. Ta mère, Estrella.

Elias posa la lettre. Ses mains trem­blaient — pas du trem­ble­ment habi­tuel, le trem­ble­ment fin de l’âge, mais d’un trem­ble­ment plus pro­fond, qui venait de plus loin, qui mon­tait des os.

— Elle savait, dit Noor.

— Elle savait et elle ne savait pas. Comme tout le monde. En avril 1941, per­sonne à Thes­sa­lo­nique ne savait ce que les Nazis allaient faire. Per­sonne n’i­ma­gi­nait Ausch­witz. Mais ils sen­taient quelque chose. Les vieux, sur­tout. Les vieux sen­taient que cette fois, c’é­tait différent.

Il prit la der­nière lettre. La sep­tième. La regar­da long­temps avant de l’ou­vrir — et Noor com­prit qu’il hési­tait. Que ce vieil homme de quatre-vingt-dix ans, qui avait sur­vé­cu aux dépor­ta­tions, qui avait vu dis­pa­raître sa com­mu­nau­té, qui lisait le ladi­no comme on res­pire, hési­tait devant une feuille de papier jauni.

— Celle-ci n’est pas d’Es­trel­la, dit-il.

Noor le regarda.

— L’é­cri­ture est dif­fé­rente. Plus jeune, plus ferme. Une autre main.

Il lut.

Chère madame. Je m’ap­pelle Dimi­tra Papa­do­pou­los. J’ha­bite au deuxième étage du bâti­ment Mata­lon. Je vous écris pour vous dire que votre mère, madame Estrel­la Navar­ro, est par­tie avec les autres, le 15 mars 1943. Ils les ont emme­nés à la gare, avec les valises. Elle m’a­vait don­né les clés de l’a­par­ta­men­to la veille, et elle m’a­vait deman­dé de vous envoyer cette lettre si un jour je trou­vais votre adresse. Je l’ai trou­vée dans un des livres de votre père — une adresse à Tunis, écrite sur un mor­ceau de papier, glis­sée dans un livre de prières. Je n’ai pas pu la pro­té­ger. J’au­rais vou­lu. Elle était bonne, votre mère. Elle me don­nait des gâteaux aux amandes pour mes enfants et elle chan­tait le soir, je l’en­ten­dais à tra­vers le plan­cher. Elle chan­tait des chan­sons que je ne com­pre­nais pas, dans sa langue, et c’é­tait beau. Je vous envoie cette lettre avec les six lettres que j’ai trou­vées dans l’a­par­ta­men­to. Elle les avait gar­dées — elle n’a­vait pas pu les envoyer, ou elle n’a­vait pas vou­lu, je ne sais pas. Peut-être qu’elle vou­lait les empor­ter mais qu’elle n’a pas eu le temps. Par­don­nez-moi de ne rien avoir pu faire. Que Dieu ait son âme. Dimi­tra Papa­do­pou­los, Thes­sa­lo­nique, sep­tembre 1945.

Le silence qui sui­vit n’é­tait pas un silence. C’é­tait un gouffre. Un trou dans le tis­su du temps, un espace où les mots n’exis­taient plus, où le lan­gage lui-même se reti­rait, vain­cu, insuf­fi­sant, obscène.

Estrel­la n’a­vait pas envoyé les lettres. Elle les avait écrites — toutes les six, sur des années, des décen­nies, de 1924 à 1941 — et elle les avait gar­dées. Dans l’ap­par­te­ment. Dans la pièce. Peut-être dans une boîte, peut-être dans un tiroir, peut-être sous un oreiller. Elle avait écrit à sa fille par­tie à Tunis, et elle n’a­vait pas pos­té les lettres. Pour­quoi ? Parce qu’elle ne connais­sait pas l’a­dresse exacte ? Parce que les lettres n’ar­ri­vaient plus ? Parce qu’é­crire suf­fi­sait — parce que l’acte d’é­crire, de poser les mots sur le papier, de s’a­dres­ser à sa fille absente, était en soi une forme de lien, une prière sans des­ti­na­taire, un fil lan­cé dans le vide qui n’a­vait pas besoin d’ar­ri­ver pour exister ?

Et c’é­tait Dimi­tra, la voi­sine grecque du deuxième étage, qui avait trou­vé les lettres après le départ d’Es­trel­la — le départ, le mot était obs­cène, c’é­tait une dépor­ta­tion, un convoi vers Ausch­witz, le 15 mars 1943 — et qui avait cher­ché l’a­dresse, et qui avait fini par la trou­ver dans un livre de prières, et qui avait tout envoyé à Tunis, en sep­tembre 1945, quand la guerre était finie et qu’il n’y avait plus rien à sauver.

Et les lettres étaient arri­vées à Tunis. Et quel­qu’un les avait reçues — la fille d’Es­trel­la, ou Isaac, ou un des­cen­dant — et les avait gar­dées. Et quel­qu’un d’autre les avait mises dans une boîte en car­ton, avec la pho­to et le médaillon, et avait caché la boîte der­rière une éta­gère dans une librai­rie de la rue Zar­koun. Et la boîte était res­tée là pen­dant trente, qua­rante, cin­quante ans, dans le noir, dans la pous­sière, en attendant.

Noor prit la lettre de Dimi­tra. La relut, en silence, avec ses propres yeux, bien qu’elle ne com­prît pas les mots. Mais elle n’a­vait pas besoin de com­prendre les mots. Elle com­pre­nait le geste. Une femme grecque qui écrit à une incon­nue tuni­sienne pour lui dire que sa mère a été emme­née. Qui garde des lettres pen­dant deux ans, dans un appar­te­ment vide, pen­dant l’Oc­cu­pa­tion, alors que gar­der les affaires d’une famille juive était dan­ge­reux, peut-être mor­tel. Qui cherche une adresse dans un livre de prières. Qui envoie tout, sans rien gar­der, sans rien deman­der en retour.

— Dimi­tra, dit Noor. Est-ce qu’on sait ce qu’elle est devenue ?

— Non, dit Elias. Il y avait des mil­liers de Papa­do­pou­los à Thes­sa­lo­nique. Ce serait impos­sible à retrou­ver. Mais elle a fait ce qu’elle a fait. Et c’est grâce à elle que vous êtes assise ici, avec ces lettres, dans ce bâti­ment, soixante-sept ans plus tard.

Elias reti­ra ses lunettes. Cette fois, il ne les essuya pas. Il les posa sur la table, à côté des lettres, et ses yeux nus — sans le filtre des verres — étaient d’une vul­né­ra­bi­li­té que Noor ne leur avait pas vue. Des yeux de très vieil homme. Des yeux qui avaient trop vu et qui voyaient encore, mal­gré tout, avec une acui­té douloureuse.

— Il y a une chose que je ne vous ai pas dite, dit-il.

Noor atten­dit.

— Je connais­sais des Navar­ro. Quand j’é­tais enfant. Avant la guerre. Mon père ache­tait ses livres chez un libraire du bâti­ment Mata­lon — un homme grand, maigre, avec des lunettes rondes et une voix douce. Il s’ap­pe­lait Navar­ro. Yaa­kov Navar­ro. Mon père l’ai­mait beau­coup. Ils jouaient aux échecs ensemble, le dimanche, dans le salon du pre­mier étage. Et la femme de ce Navar­ro — elle s’ap­pe­lait Estrel­la, je crois — fai­sait des gâteaux aux amandes. Des tra­va­dos. Je m’en sou­viens parce que ma mère disait que c’é­taient les meilleurs tra­va­dos de Salo­nique, et ma mère ne fai­sait jamais de compliments.

Il eut un sou­rire — pas le demi-sou­rire habi­tuel, un vrai sou­rire, un sou­rire com­plet qui éclai­ra son visage de rides et lui don­na, pen­dant une seconde, l’air du petit gar­çon qu’il avait été quatre-vingts ans plus tôt, man­geant des gâteaux aux amandes dans un salon du bâti­ment Mata­lon pen­dant que son père jouait aux échecs avec un libraire nom­mé Navarro.

— Le bâti­ment se sou­vient, dit-il. Mieux que moi, mieux que les livres, mieux que les plaques com­mé­mo­ra­tives. Les murs gardent tout — les voix, les odeurs, les gestes. On peut repeindre, on peut réno­ver, on peut poser du marbre neuf et du par­quet blond et des toiles d’ar­tistes contem­po­rains. Mais en des­sous, tout est là. Tout attend. Et quand quel­qu’un vient — quel­qu’un qui a le droit d’en­tendre, quel­qu’un à qui les murs ont quelque chose à dire — alors les murs parlent.

Il se leva. Plus dif­fi­ci­le­ment que les fois pré­cé­dentes — il dut s’y reprendre à deux fois, la canne glis­sant sur le sol en marbre. Noor fit un geste pour l’ai­der, il l’ar­rê­ta d’un mou­ve­ment de la main.

— Je suis vieux, pas infirme. Pas encore.

Il mit son cha­peau. Prit sa canne. Regar­da autour de lui — le hall, l’es­ca­lier en marbre, les feuilles rouges du lustre, les murs blancs. Il regar­dait le bâti­ment comme on regarde quel­qu’un qu’on ne rever­ra peut-être pas.

— N’ayez pas peur des voix, dit-il. Ce ne sont pas des djinns. Ce ne sont pas des fan­tômes. Ce sont des gens. Des gens qui ont vécu ici, qui ont aimé ici, qui ont cui­si­né et chan­té et pleu­ré et joué aux échecs ici. Ils ne veulent pas vous faire du mal. Ils veulent être enten­dus. C’est tout ce que veulent les morts — être entendus.

Il s’ap­pro­cha de Noor. De très près. Elle sen­tit son odeur — du savon, de la naph­ta­line, et en des­sous, l’o­deur de la vieillesse, sucrée et un peu aigre, l’o­deur d’un corps qui se défait len­te­ment. Il leva la main et tou­cha le médaillon qu’elle por­tait au cou. Ses doigts trem­blants effleu­rèrent l’é­toile de David, et il dit quelque chose en ladi­no — quelques mots, à voix basse, que Noor ne com­prit pas.

— Qu’est-ce que vous avez dit ?

Ke el Dió te guadre. Que Dieu te garde. C’est ce que disaient les mères à Salo­nique quand leurs enfants par­taient en voyage. Estrel­la a dû le dire à sa fille, le jour où elle est par­tie pour Tunis. Et main­te­nant c’est moi qui vous le dis.

Il la regar­da une der­nière fois. Et dans ce regard, Noor vit pas­ser toute l’his­toire — les bateaux de 1492, les syna­gogues de Salo­nique, le feu de 1917, les gâteaux aux amandes, les par­ties d’é­checs, les lettres qu’on n’en­voie pas, les noms qu’on efface, les cime­tières qu’on recouvre, les voix qu’on n’en­tend plus. Tout tenait dans ce regard. Tout le poids de cinq siècles de pré­sence et d’un demi-siècle d’absence.

— Adieu, made­moi­selle Navar­ro, dit-il.

Navar­ro. C’é­tait la pre­mière fois que quel­qu’un l’ap­pe­lait par ce nom. Le vrai nom. Le nom d’a­vant le nom.

Puis il sor­tit. La porte vitrée se refer­ma. Et le Var­da­ris l’emporta dans la rue, son cha­peau de paille et sa canne et son cos­tume en lin, comme une feuille arra­chée à un arbre très ancien, le der­nier arbre d’une forêt qui n’existe plus.

Cha­pitre 12 — Matalon

La der­nière nuit, Noor ne dor­mit pas.

Elle ne cher­cha pas à dor­mir. Elle res­ta assise sur le lit de la chambre 312, la boîte ouverte à côté d’elle, les sept lettres éta­lées sur le des­sus-de-lit comme un jeu de cartes dont elle connais­sait main­te­nant toutes les figures. Les six lettres d’Es­trel­la et celle de Dimi­tra. Sept feuilles de papier jau­ni, sept voix, sept moments d’un monde dis­pa­ru. Elle les tou­cha une à une, du bout des doigts, sans les lire — elle n’a­vait pas besoin de les lire, elle les por­tait en elle, tra­duites par la voix d’E­lias, dépo­sées dans sa mémoire comme des cailloux au fond d’une rivière.

La fenêtre était ouverte. Le Var­da­ris avait ces­sé, et l’air de la nuit entrait dans la chambre, chaud, humide, char­gé de toutes les odeurs de Thes­sa­lo­nique — le sel du golfe, le jas­min des ter­rasses, le die­sel des taxis, la graisse des souv­la­kis, et en des­sous, cette autre odeur, celle que Noor avait appris à recon­naître, l’o­deur de cendres anciennes que la ville por­tait comme un par­fum de deuil que le temps ne par­ve­nait pas à dissiper.

Elle se leva. Mar­cha pieds nus jus­qu’à la fenêtre. Se pen­cha sur le bal­con Art déco, les mains sur la balus­trade en fer for­gé dont les motifs géo­mé­triques, elle le savait main­te­nant, avaient été des­si­nés par Eli Has­sid Fer­nan­dez en 1924. Le fer était encore tiède de la cha­leur du jour. En bas, la rue Kom­ni­non était déserte — une voi­ture garée, un chat qui tra­ver­sait, les halos jaunes des réver­bères. Et au bout de la rue, la mer. On ne la voyait pas dans le noir, mais on la sen­tait — sa pré­sence immense, patiente, son souffle lent qui mon­tait entre les immeubles.

Noor pen­sa à Estrel­la, debout à cette même fenêtre. Pas cette fenêtre exac­te­ment — la fenêtre d’a­vant, celle de l’ap­par­ta­men­to, avant la réno­va­tion, avant l’hô­tel. Mais le même empla­ce­ment. Le même rec­tangle décou­pé dans la façade, ouvrant sur la même rue, le même bout de mer, le même ciel. Estrel­la avait regar­dé cette vue pen­dant vingt ans — de 1924, année de la construc­tion du bâti­ment, à 1943, année de la dépor­ta­tion. Vingt ans de matins où la lumière entrait par les ven­ta­nas. Vingt ans de soirs où le golfe virait au noir. Et puis un jour de mars, on était venu la cher­cher, et elle était par­tie avec sa valise, et la fenêtre était res­tée ouverte der­rière elle, et per­sonne ne l’a­vait plus jamais regar­dée avec les mêmes yeux.

Jus­qu’à maintenant.

*

Le matin arri­va comme il arri­vait tou­jours à Thes­sa­lo­nique en juillet — d’un coup, sans tran­si­tion, le noir cédant au blanc en quelques minutes, le soleil sur­gis­sant der­rière les mon­tagnes de l’est avec une bru­ta­li­té joyeuse qui ne tenait aucun compte des insom­nies ni des cha­grins. Noor n’a­vait pas fer­mé les rideaux. La lumière l’at­tei­gnit de plein fouet, et elle la lais­sa faire, assise sur le lit, les yeux ouverts, le visage offert.

La lumière est belle dans l’a­par­ta­men­to du troi­sième étage, sur­tout le matin quand le soleil entre par les ven­ta­nas de la façade.

Elle se dou­cha. S’ha­billa. Ran­gea ses affaires dans la valise — les robes en lin, les san­dales, le livre qu’elle n’a­vait pas lu, la crème solaire, le char­geur de télé­phone. Et la boîte. Elle prit les lettres, les replia une à une, les remit dans la boîte avec la pho­to et la lettre de Dimi­tra. Le médaillon, elle le gar­da au cou. Elle fer­ma la boîte, la glis­sa dans son sac. Puis elle fit le tour de la chambre — la salle de bains, le pla­card, le bureau — pour véri­fier qu’elle n’ou­bliait rien. La chambre 312 était vide. Propre, nue, prête pour le pro­chain occu­pant. On ne voyait aucune trace de son pas­sage. On ne voyait aucune trace du pas­sage de personne.

Elle des­cen­dit. Ren­dit la carte magné­tique à Andréas, qui était der­rière le comp­toir, sou­riant, en che­mise blanche, comme le pre­mier jour.

— Vous par­tez ? dit-il. J’es­père que vous avez aimé Thessalonique.

— J’ai aimé Thessalonique.

Elle paya la note. Andréas lui pro­po­sa un taxi. Elle refu­sa. Elle vou­lait mar­cher. Elle avait le temps — son vol ne par­tait qu’en fin d’après-midi.

— Madame Belhadj ?

Elle se retourna.

— Le mon­sieur — mon­sieur Sal­tiel — il est pas­sé ce matin, très tôt, avant l’ou­ver­ture. Il a lais­sé quelque chose pour vous.

Andréas lui ten­dit un petit paquet enve­lop­pé dans du papier kraft, fice­lé avec une ficelle blanche. Noor le prit. Il pesait presque rien.

— Il a dit que vous sau­riez quoi en faire.

Elle ouvrit le paquet dans le hall, debout devant l’es­ca­lier en marbre. À l’in­té­rieur, un livre. Très petit, très vieux, relié en cuir sombre, la cou­ver­ture cra­que­lée, les pages jau­nies et gon­do­lées par le temps. Elle l’ou­vrit. Du texte en carac­tères hébraïques — du ladi­no, cer­tai­ne­ment. Et sur la page de garde, à l’encre bleue, une ins­crip­tion manus­crite, en fran­çais cette fois, de l’é­cri­ture trem­blante d’Elias :

Pour Noor Navar­ro. Ce livre de prières appar­te­nait à mon père. Il n’a plus per­sonne à qui prier. Peut-être qu’entre vos mains, il retrou­ve­ra une voix. E.S.

Elle refer­ma le livre. Le ser­ra contre elle un ins­tant, puis le glis­sa dans son sac, à côté de la boîte.

*

Elle sor­tit de l’hô­tel. Posa sa valise sur le trot­toir. Et fit ce qu’elle n’a­vait pas fait le pre­mier jour, parce que le pre­mier jour elle ne savait rien : elle se retour­na et regar­da le bâtiment.

Le bâti­ment Mata­lon. L’Ex­cel­sior. Quatre étages de pierre blanche, les bal­cons Art déco, les fenêtres néo­clas­siques, la façade rava­lée, les joints frais. Le même bâti­ment que sur la pho­to de 1932 — et pas le même. Le même et un autre. Comme elle. Noor Bel­hadj et Noor Navar­ro. La même femme et une autre. Deux noms, deux his­toires, deux rives de la même mer, super­po­sés dans un même corps comme les couches de cette ville étaient super­po­sées dans un même sol.

Elle tou­cha la façade. Posa sa paume à plat contre la pierre. La pierre était déjà tiède — le soleil de huit heures, la cha­leur qui s’ins­tal­lait. Et sous la tié­deur, la pierre. Et sous la pierre, l’his­toire. Et sous l’his­toire, les voix. Et sous les voix, le silence. Et sous le silence, quelque chose qui n’a­vait pas de nom — quelque chose qui était ni mémoire ni oubli, ni pré­sence ni absence, mais l’empreinte de tout ce qui avait été vécu entre ces murs, de toutes les mains qui avaient tou­ché cette pierre, de tous les regards qui avaient tra­ver­sé ces fenêtres, de toutes les prières et de toutes les ber­ceuses et de tous les gâteaux aux amandes et de toutes les par­ties d’é­checs et de toutes les lettres qu’on n’a­vait pas envoyées.

Noor reti­ra sa main. Prit sa valise. Com­men­ça à mar­cher vers la rue Tsi­mis­ki, où elle trou­ve­rait un bus pour l’aéroport.

Elle mar­chait vite, comme tou­jours, trop vite pour la cha­leur. Le soleil tapait déjà. Les bou­tiques ouvraient, les rideaux de fer se levaient dans un fra­cas métal­lique, les pre­miers cafés fumaient sur les ter­rasses. Thes­sa­lo­nique se réveillait, recom­men­çait, fai­sait ce que les villes font chaque matin — effa­cer la nuit et repar­tir de zéro.

Mais Noor savait main­te­nant que les villes ne repartent jamais de zéro. Que sous chaque matin il y a tous les matins pré­cé­dents. Que sous chaque trot­toir il y a un cime­tière. Que sous chaque nom il y a un autre nom. Et que les murs ne sont pas des murs — ce sont des mémoires, des archives, des biblio­thèques silen­cieuses qui conservent tout et qui attendent, patiem­ment, qu’un lec­teur pousse la porte.

Elle arri­va au croi­se­ment de Tsi­mis­ki et d’A­ris­to­té­lous. La grande place s’ou­vrit devant elle, avec ses arcades, ses ter­rasses, la mer au bout. Elle s’ar­rê­ta un ins­tant. Regar­da la mer — le golfe Ther­maïque, bleu pâle dans la brume de cha­leur, étale, patient, la même mer qu’à Tunis, la même mer qu’à Bar­ce­lone, la même mer que celle sur laquelle les Séfa­rades avaient navi­gué en 1492 avec leurs clés de mai­son et leurs livres de prières et leurs recettes de travados.

Elle pen­sa à Estrel­la. Elle pen­sa à Elias. Elle pen­sa à Dimi­tra, la voi­sine du deuxième étage. Elle pen­sa à son père, Hichem, qui fre­don­nait des airs en ladi­no en ran­geant les livres. Elle pen­sa à sa mère, Souad, qui avait gar­dé un secret pen­dant quinze ans par amour et par peur. Elle pen­sa aux djinns de Fat­tou­ma, qui habitent les murs des mai­sons abandonnées.

Et elle pen­sa au bâti­ment Mata­lon, der­rière elle, dont elle s’é­loi­gnait à chaque pas. Elle ne se retour­na pas. Mais elle sen­tit — ou crut sen­tir, ou vou­lut sen­tir, la dif­fé­rence impor­tait de moins en moins — que le bâti­ment la regar­dait par­tir. Comme il avait regar­dé par­tir Estrel­la, un jour de mars 1943. Comme il regar­dait par­tir tous ceux qui avaient vécu entre ses murs et qui s’en allaient, les uns après les autres, vers des des­ti­na­tions dont cer­taines avaient des noms et d’autres n’en avaient pas.

Le bus pour l’aé­ro­port arri­va. Noor mon­ta, s’as­sit côté fenêtre, posa son sac sur ses genoux. Le bus démar­ra. La ville défi­la — les immeubles, les églises, les mina­rets, les ruines romaines, les par­kings construits sur les syna­gogues, les trot­toirs construits sur les tombes. Puis la ville s’ef­fa­ça, les immeubles devinrent des entre­pôts, les entre­pôts devinrent des champs, et la mer disparut.

Dans le sac, contre sa hanche, la boîte et le livre de prières d’E­lias. Au cou, le médaillon d’Es­trel­la. Dans la tête, les voix — non pas les voix du bâti­ment, celles-là s’é­taient tues, mais d’autres voix, plus proches, plus intimes : la voix d’E­lias tra­dui­sant le ladi­no, la voix de Souad disant il t’ai­mait, la voix d’An­dréas disant c’est ici, la voix de son père fre­don­nant dans la librai­rie un air qu’elle recon­nais­sait enfin, un air qu’elle n’a­vait jamais su nom­mer et dont elle savait main­te­nant qu’il venait de très loin, de très long­temps, d’une ville au bord d’une mer où les gens par­laient comme des Espa­gnols et priaient comme des Juifs et vivaient comme des Grecs.

Noor fer­ma les yeux. L’a­vion l’at­ten­dait. Tunis l’at­ten­dait. La librai­rie l’at­ten­dait, avec ses éta­gères, ses car­tons, son odeur de papier et de jas­min. Et der­rière une de ces éta­gères, le ren­fon­ce­ment dans le mur, vide main­te­nant, où la boîte avait dor­mi pen­dant des décen­nies, un petit rec­tangle d’ombre dans le plâtre, la forme exacte d’une absence.

Elle y remet­trait les lettres. Ou peut-être pas. Peut-être qu’elle les gar­de­rait sur elle, dans un tiroir de sa table de nuit, pour les relire, pour apprendre le ladi­no, pour com­prendre les mots d’Es­trel­la sans avoir besoin d’E­lias. Ou peut-être qu’elle les enca­dre­rait et les accro­che­rait au mur de la librai­rie, entre Kateb Yacine et Albert Mem­mi, à l’en­droit exact où la lumière de l’a­près-midi entrait par la fenêtre. Ou peut-être qu’elle ferait autre chose encore — quelque chose qu’elle ne pou­vait pas encore ima­gi­ner, quelque chose que le voyage avait ren­du pos­sible mais pas encore visible, comme une graine qu’on a plan­tée et dont on ne voit pas encore la tige.

L’a­vion décol­la. Noor regar­da par le hublot. La ville réap­pa­rut, vue d’en haut — blanche, grise, éta­lée le long du golfe, avec le doigt de la Tour Blanche et la tache verte du cam­pus et, quelque part dans le centre, invi­sible d’i­ci mais pré­sent, un bâti­ment blanc aux bal­cons Art déco qui por­tait deux noms, comme elle, et qui gar­dait dans ses murs la mémoire de ceux qui l’a­vaient habi­té, et de ceux qui l’ha­bi­te­raient, et de ceux qui n’y feraient que pas­ser, le temps de dix nuits, le temps d’en­tendre les voix, le temps d’ap­prendre son propre nom.

La mer appa­rut. Le golfe Ther­maïque, étale, immense, bleu d’acier.

Puis les nuages. Et puis plus rien.

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