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Mata­lon

Mata­lon

Cha­pitres 1 à 4

Cha­pitre 1 — L’arrivée

L’a­vion s’in­cli­na sur l’aile gauche et Noor vit la mer.

Elle était là, d’un coup, à tra­vers le hublot rayé — une immen­si­té plate, métal­lique, sans une ride, comme si quel­qu’un avait éta­lé du plomb fon­du entre les côtes et qu’il avait oublié de le reprendre. Le golfe Ther­maïque. Elle ne savait pas encore qu’il s’ap­pe­lait ain­si. Elle savait seule­ment que cette mer ne res­sem­blait pas à la sienne, celle de La Gou­lette ou de Sidi Bou, tou­jours un peu agi­tée, un peu sale, un peu vivante. Celle-ci était immo­bile avec une espèce de majes­té épui­sée, comme un ani­mal très ancien cou­ché au soleil.

L’a­vion des­cen­dit encore. Les mai­sons appa­rurent, blanches et grises, empi­lées le long du rivage dans un désordre com­pact qui rap­pe­lait Tunis par endroits — les mêmes immeubles en béton, les mêmes antennes para­bo­liques, les mêmes ter­rasses encom­brées de linge. Mais quelque chose dif­fé­rait. Une lumière. Plus dure, plus blanche, plus impi­toyable que celle qu’elle connais­sait. La lumière de juillet en Grèce, qui ne laisse rien dans l’ombre.

Noor fer­ma les yeux. Elle avait mal dor­mi dans l’a­vion, un vol avec escale à Athènes, six heures de tran­sit dans un aéro­port cli­ma­ti­sé où elle avait bu trois cafés en lisant sans lire un roman qu’elle avait pris sur l’é­ta­gère de la librai­rie avant de par­tir. La librai­rie. Elle y pen­sa avec un pin­ce­ment bref — Meh­di s’en occu­pait pen­dant son absence, Meh­di qui avait vingt-trois ans et qui confon­dait encore Camus et Kateb Yacine, mais qui savait tenir une caisse et sou­rire aux clients. Elle lui avait dit qu’elle par­tait une semaine, dix jours peut-être. Il n’a­vait pas posé de ques­tions. Per­sonne n’a­vait posé de ques­tions, d’ailleurs, parce que per­sonne ne savait qu’elle par­tait, à l’ex­cep­tion de Meh­di et de sa voi­sine Fat­ma à qui elle avait confié les clés pour arro­ser les plantes.

Thes­sa­lo­nique. Elle pro­non­ça le mot dans sa tête, en fran­çais, puis en arabe — Salūnīk — et le mot arabe était plus ancien, plus usé, comme une pièce de mon­naie pas­sée de main en main pen­dant des siècles. Elle ne savait presque rien de cette ville. Un port. Au nord de la Grèce. La deuxième ville du pays. C’est tout. Elle n’a­vait pas fait de recherches, pas lu de guide, pas regar­dé de pho­tos sur inter­net. C’é­tait une déci­sion — ou plu­tôt une absence de déci­sion, un refus d’an­ti­ci­per, comme si pré­pa­rer le voyage aurait été admettre qu’elle savait pour­quoi elle venait, et elle ne vou­lait pas l’ad­mettre. Pas encore.

L’a­vion tou­cha le sol avec une secousse sèche. Les pas­sa­gers applau­dirent — une habi­tude médi­ter­ra­néenne qu’elle connais­sait bien, ce besoin de remer­cier le ciel ou le pilote d’être encore en vie — et Noor rou­vrit les yeux.

*

La cha­leur, dehors, était un mur.

Elle la sen­tit avant même de quit­ter le ter­mi­nal, dans le cou­loir vitré qui menait aux taxis, une cha­leur épaisse, grasse, char­gée de kéro­sène et de sel marin, qui col­lait aux tempes et ralen­tis­sait les gestes. Tunis en août pou­vait être suf­fo­cante, mais cette cha­leur-là avait quelque chose de dif­fé­rent. Une den­si­té. Comme si l’air lui-même avait une consis­tance, une matière, et qu’il fal­lait la tra­ver­ser phy­si­que­ment pour avancer.

Le taxi sen­tait le tabac froid et la vanille syn­thé­tique. Le chauf­feur, un homme énorme avec une mous­tache de morse et des bras cou­verts de poils noirs, lui par­la en grec, puis en anglais quand il com­prit qu’elle ne répon­dait pas. Elle lui mon­tra l’a­dresse sur son télé­phone. Kom­ni­non 10, angle Mitro­po­leos. Il hocha la tête et démarra.

La route lon­geait la mer un moment. Noor regar­da par la vitre, les yeux mi-clos, la joue contre le verre brû­lant. Des immeubles défi­laient — du béton, du béton, encore du béton, per­cé ici et là par un mina­ret, un dôme byzan­tin, une ruine romaine coin­cée entre deux par­kings comme si quel­qu’un l’a­vait oubliée là. La ville entière sem­blait construite sur des couches de choses oubliées. Des grues tour­naient len­te­ment dans la brume de cha­leur, et la mer, sur la gauche, res­tait immo­bile, d’un bleu d’a­cier que le soleil ne par­ve­nait pas à rendre joyeux.

Le chauf­feur mit la radio. Du rebe­ti­ko — Noor ne connais­sait pas le mot, mais elle recon­nut l’es­prit : des ins­tru­ments à cordes, une voix d’homme nasillarde et plain­tive, quelque chose qui res­sem­blait au malouf tuni­sien dans sa manière de tour­ner autour d’une dou­leur sans jamais la nom­mer. La Médi­ter­ra­née, pen­sa-t-elle. Par­tout la même musique, ou presque. La même plainte. Les mêmes fils ten­dus entre les ports.

Le taxi s’ar­rê­ta devant un bâti­ment blanc.

Noor paya, sor­tit sa valise du coffre, et leva la tête. La façade de l’Ex­cel­sior mon­tait devant elle — quatre étages de pierre claire, des bal­cons en fer for­gé aux courbes Art déco, de grandes fenêtres néo­clas­siques qui reflé­taient le ciel blanc. L’im­meuble avait quelque chose de fran­çais, ou peut-être d’i­ta­lien, cette élé­gance un peu solen­nelle des bâti­ments colo­niaux qu’elle connais­sait à Tunis, sur l’a­ve­nue Habib-Bour­gui­ba. Mais en plus neuf. Trop neuf. Les joints étaient frais, la pierre récem­ment rava­lée, les bal­cons repeints. On aurait dit un vieil homme qui venait de se raser pour la pre­mière fois depuis des années — le visage lisse, presque mécon­nais­sable, mais les yeux, les yeux res­taient ceux d’avant.

Elle pous­sa la porte vitrée.

*

Le hall était blanc et froid. L’air condi­tion­né souf­flait avec une puis­sance qui lui gla­ça les bras. Après la four­naise du dehors, c’é­tait comme entrer dans un réfri­gé­ra­teur, et Noor eut un fris­son qui n’é­tait pas seule­ment dû à la tem­pé­ra­ture. Le sol en marbre clair reflé­tait son image de bas en haut — une femme de qua­rante ans, brune, les che­veux tirés en arrière, un peu trop mince, avec une valise noire et un sac en cuir pas­sé sur l’é­paule qui conte­nait la boîte. Elle por­tait une robe en lin gris frois­sée par le voyage et des san­dales plates. Elle ne res­sem­blait pas à une tou­riste. Elle ne savait pas à quoi elle ressemblait.

Au pla­fond du hall, une sus­pen­sion monu­men­tale — de grandes feuilles rouges en verre ou en résine, qui pen­daient comme un lustre végé­tal au-des­sus du mobi­lier blanc et moderne. L’es­ca­lier en marbre, sur la droite, mon­tait en courbe vers les étages avec une len­teur majes­tueuse. Tout était neuf, impec­cable, lus­tré. Et pour­tant. Noor sen­tit quelque chose sous le neuf. Quelque chose d’an­cien, de sou­ter­rain, qui n’a­vait pas de nom. L’o­deur, peut-être. Sous le par­fum d’am­biance — bois de san­tal, agrumes — il y avait autre chose. Une odeur de pierre vieille, de murs qui avaient res­pi­ré pen­dant quatre-vingt-six ans, de chaux et de pous­sière com­pacte que nulle réno­va­tion ne pou­vait tout à fait effacer.

Elle s’ap­pro­cha de la récep­tion. Un jeune homme, che­veux noirs, che­mise blanche, sou­rire auto­ma­tique, lui dit quelque chose en grec. Elle répon­dit en fran­çais. Il pas­sa à un fran­çais approxi­ma­tif, char­mant, avec des accents sur les mau­vaises syllabes.

— Bien­ve­nue à l’Ex­cel­sior, madame. Vous avez une réservation ?

— Noor Bel­hadj. Dix nuits.

Il tapa sur son écran. Dix nuits. Elle avait réser­vé dix nuits sans savoir pour­quoi dix. Pas sept, pas qua­torze. Dix. Un chiffre qui n’a­vait rien de rond, rien de logique. Mais quand elle avait cli­qué sur le site de l’hô­tel — trou­vé par hasard, le moins cher des quatre ou cinq hôtels du centre-ville — ses doigts avaient tapé dix, et elle n’a­vait pas corrigé.

— Chambre 312, troi­sième étage. Avec vue sur la rue.

Il lui ten­dit une carte magné­tique. Elle prit l’as­cen­seur — un habi­tacle minus­cule tapis­sé de miroirs, dans lequel elle se vit mul­ti­pliée à l’in­fi­ni, Noor de face, Noor de pro­fil, Noor de dos, une armée de femmes fati­guées avec la même valise noire et le même sac conte­nant la même boîte.

*

La chambre était petite, claire, bien faite. Par­quet en bois blond, murs blancs, un lit large cou­vert d’un des­sus-de-lit imma­cu­lé, une salle de bains en marbre gris avec des fla­cons de savon ali­gnés comme des sol­dats. La porte-fenêtre ouvrait sur un bal­con étroit — un de ces bal­cons Art déco qu’elle avait vus depuis la rue, avec une balus­trade en fer for­gé aux motifs géo­mé­triques. Elle sortit.

La cha­leur la reprit immé­dia­te­ment, lourde, moite, char­gée. Mais de là-haut, elle voyait. La rue Kom­ni­non des­cen­dait vers la mer en pente douce, et au bout, entre les immeubles, le golfe appa­rais­sait — une bande d’eau plate et brillante, comme une lame posée à plat. Sur la gauche, les toits de la ville s’é­ta­geaient en mon­tant vers ce que le plan dans le hall appe­lait la ville haute — Ano Poli — où l’on devi­nait des murailles, des cyprès, des cou­poles. À droite, la masse car­rée d’un bâti­ment moderne mas­quait par­tiel­le­ment la vue, mais on aper­ce­vait les mâts des bateaux dans le port.

L’o­deur de la mer mon­tait par bouf­fées, mêlée à l’o­deur des pots d’é­chap­pe­ment, des cui­sines — quel­qu’un fai­sait griller de la viande quelque part en des­sous — et d’autre chose encore, quelque chose de plus âcre, de plus pro­fond, que Noor ne sut pas iden­ti­fier. Plus tard, beau­coup plus tard, elle se dirait que c’é­tait l’o­deur de la ville elle-même, l’o­deur que Thes­sa­lo­nique porte depuis 1917, une odeur de cendres très anciennes mêlées au sel, que la mer et le vent n’ont jamais tout à fait réus­si à laver.

Elle ren­tra dans la chambre, posa sa valise sur le lit, et sor­tit la boîte du sac.

La boîte était en car­ton brun, de la taille d’une boîte à chaus­sures, main­te­nue fer­mée par un élas­tique qui avait per­du son élas­ti­ci­té depuis long­temps. Elle l’a­vait trou­vée six semaines plus tôt, le 15 mai exac­te­ment, en dépla­çant une éta­gère dans l’ar­rière-bou­tique de la librai­rie. L’é­ta­gère était là depuis tou­jours — depuis que son père tenait la bou­tique, depuis avant elle, peut-être depuis l’ou­ver­ture en 1971. Der­rière l’é­ta­gère, dans un ren­fon­ce­ment du mur que le meuble dis­si­mu­lait, il y avait la boîte.

Elle ne l’a­vait pas ouverte tout de suite. Elle l’a­vait posée sur le comp­toir, elle avait regar­dé la pous­sière qui la recou­vrait — une pous­sière si ancienne qu’elle avait dur­ci, qu’elle for­mait une croûte grise et grasse comme une peau — et elle avait atten­du. Trois jours. Trois jours pen­dant les­quels la boîte était res­tée sur le comp­toir de la librai­rie, entre la caisse enre­gis­treuse et le pot de sty­los, et Noor pas­sait devant elle cent fois par jour en détour­nant les yeux. Puis, le troi­sième soir, après la fer­me­ture, seule dans la bou­tique avec l’o­deur du jas­min qui entrait par la fenêtre et le bruit des moby­lettes dans la rue Zar­koun, elle avait fait sau­ter l’élastique.

Ce qu’elle avait trou­vé à l’in­té­rieur — les lettres, la pho­to, le nom — elle le regar­de­rait de nou­veau demain. Ce soir, elle était trop fati­guée. Elle tira les rideaux, s’al­lon­gea sur le lit tout habillée, et fer­ma les yeux. Le bruit de la cli­ma­ti­sa­tion cou­vrait le bruit de la rue. La chambre 312, troi­sième étage du bâti­ment Mata­lon — mais ça, elle ne le savait pas encore — était silen­cieuse comme un puits.

Noor s’en­dor­mit. Et dans son som­meil, très loin, très fai­ble­ment, quelque chose bou­gea dans les murs.

Cha­pitre 2 — La boîte

Elle se réveilla à cinq heures du matin, déso­rien­tée, la bouche sèche, le corps tor­du dans une posi­tion qui n’en était pas une. La robe en lin avait impri­mé ses plis sur sa peau. Par la fente des rideaux, une lumière blanche, déjà intense, décou­pait un rec­tangle sur le parquet.

Elle se leva, but de l’eau au robi­net de la salle de bains — l’eau avait un goût de cal­caire et de tuyau­te­rie neuve — et s’as­sit au bord du lit. La boîte était sur la table de nuit, là où elle l’a­vait posée avant de s’en­dor­mir. Dans la lumière crue du matin, elle avait l’air de ce qu’elle était : un vieux car­ton fati­gué, sans aucun mys­tère appa­rent, le genre de chose qu’on jette sans ouvrir quand on fait du tri.

Noor la prit sur ses genoux. Fit sau­ter l’é­las­tique mort. Sou­le­va le couvercle.

Les lettres étaient au nombre de sept. Sept feuilles de papier jau­nâtre, pliées en deux, cou­vertes d’une écri­ture ser­rée, de droite à gauche, dans un alpha­bet qu’elle avait d’a­bord pris pour de l’a­rabe. Mais ce n’é­tait pas de l’a­rabe. Les lettres étaient simi­laires, presque fami­lières — des courbes, des points, des liga­tures — et pour­tant quelque chose n’al­lait pas, les mots ne for­maient aucune com­bi­nai­son qu’elle connais­sait, le rythme des lignes était dif­fé­rent, plus sac­ca­dé, avec des espaces étranges. Elle avait pas­sé des heures, à Tunis, à tour­ner les feuilles dans tous les sens, à cher­cher un mot, un seul, qu’elle pour­rait recon­naître. En vain. C’é­tait une langue écrite dans un alpha­bet proche du sien mais qui lui res­tait aus­si opaque qu’un mur.

Sous les lettres, la pho­to. Noor la sor­tit de la boîte et la tint devant ses yeux. Un tirage en noir et blanc, petit for­mat, aux bords den­te­lés, jau­ni par le temps. On voyait un bâti­ment — une façade claire à quatre étages, des bal­cons, de grandes fenêtres. Devant le bâti­ment, sur le trot­toir, trois per­sonnes. Un homme en cos­tume sombre, une femme en robe longue avec un cha­peau, et entre eux, un enfant. L’i­mage était trop petite, trop dégra­dée pour dis­tin­guer les visages. Mais les corps disaient quelque chose — la manière dont l’homme se tenait très droit, la main de la femme posée sur l’é­paule de l’en­fant, la lumière vive qui pro­je­tait leurs ombres courtes sur le sol, indi­quant un midi d’été.

Au dos de la pho­to, au crayon, une écri­ture dif­fé­rente de celle des lettres — une écri­ture latine, cette fois, mais trem­blante, mal­adroite, comme si la main qui tenait le crayon n’é­tait pas habi­tuée à ces carac­tères : Mata­lon, 1932.

Et puis il y avait le troi­sième objet. Au fond de la boîte, sous les lettres et la pho­to, enve­lop­pé dans un mor­ceau de tis­su bleu marine que le temps avait ren­du rêche : un petit médaillon en argent noir­ci, ovale, avec sur une face une étoile à six branches en relief, et sur l’autre face, gra­vés en lettres minus­cules, deux mots que Noor ne pou­vait pas lire.

Elle avait mon­tré le médaillon à Meh­di, le len­de­main de sa décou­verte. Il avait dit : C’est une étoile de David, non ? Et Noor avait dit oui, c’est une étoile de David, et elle avait remis le médaillon dans la boîte, et elle n’en avait plus par­lé à personne.

*

Son père s’ap­pe­lait Hichem Bel­hadj. Il avait tenu la librai­rie de la rue Zar­koun pen­dant trente-deux ans, de 1971 à 2003, année de sa mort. Un dimanche matin de mars, à l’heure où il sor­tait d’ha­bi­tude ache­ter le pain et le jour­nal — il lisait La Presse en dia­go­nal et décou­pait les articles sur la lit­té­ra­ture, qu’il punai­sait sur un pan­neau de liège dans l’ar­rière-bou­tique — son cœur s’é­tait arrê­té. Comme ça. Sans pré­ve­nir. Il avait soixante et un ans. Il était tom­bé dans la cui­sine, entre la table et le réfri­gé­ra­teur, et c’est la voi­sine Fat­ma, aler­tée par le bruit, qui l’a­vait trouvé.

Noor avait vingt-cinq ans. Elle reve­nait de Paris, où elle avait fait des études de lettres qu’elle n’a­vait pas ter­mi­nées — un mas­ter aban­don­né en deuxième année, un mémoire sur Kateb Yacine lais­sé en plan, une his­toire d’a­mour ratée avec un Algé­rien de Mon­treuil qui citait Fanon en fai­sant la vais­selle. Elle était ren­trée à Tunis pour l’en­ter­re­ment, et elle n’é­tait plus repar­tie. La librai­rie avait besoin de quel­qu’un. Sa mère, Souad, qui n’a­vait jamais lu un livre de sa vie — elle s’en van­tait avec un mélange de fier­té et de honte — ne pou­vait pas la tenir. Noor avait pris la suite, pro­vi­soi­re­ment, et le pro­vi­soire avait duré quinze ans.

De son père, elle gar­dait des images nettes et des zones d’ombre. Les images nettes : ses mains longues qui mani­pu­laient les livres avec une ten­dresse presque amou­reuse, le bout des doigts pas­sant sur les cou­ver­tures comme s’il lisait en braille. Sa voix grave, un peu voi­lée, qui pro­non­çait le fran­çais avec un accent tuni­sien à peine per­cep­tible — il avait fait ses études au lycée Car­not et en avait gar­dé une dic­tion soi­gnée, presque désuète. Sa manie de fre­don­ner en ran­geant les rayons — des mélo­dies qu’elle n’a­vait jamais iden­ti­fiées, ni malouf ni varié­té fran­çaise, quelque chose d’autre, des airs lents et plain­tifs dans une tona­li­té mineure qu’il inter­rom­pait dès qu’il se sen­tait écouté.

Les zones d’ombre : tout le reste. D’où venait-il exac­te­ment ? Il disait Tunis, le quar­tier de la Haf­sia. Ses parents à lui, les grands-parents de Noor — elle ne les avait pas connus, morts tous les deux avant sa nais­sance. Pas de pho­tos d’eux, ou si peu. Pas d’oncles, pas de tantes, pas de cou­sins. Une famille réduite à rien, à un homme seul qui avait épou­sé Souad en 1966 et ouvert une librai­rie en 1971. Quand Noor, enfant, posait des ques­tions — et ton papa, il fai­sait quoi ? et ta maman, elle s’ap­pe­lait com­ment ? — Hichem répon­dait briè­ve­ment, sans brus­que­rie mais sans cha­leur, et chan­geait de sujet. Noor avait fini par com­prendre qu’il y avait une porte, dans son père, qui ne s’ou­vrait pas. Elle avait ces­sé de frapper.

Et main­te­nant, assise sur un lit d’hô­tel à Thes­sa­lo­nique, à deux mille kilo­mètres de la rue Zar­koun, elle tenait dans ses mains ce qui se trou­vait peut-être der­rière cette porte. Sept lettres en carac­tères illi­sibles, une pho­to de 1932, un médaillon avec une étoile de David. Le conte­nu exact de ce que son père avait caché dans le mur d’une arrière-bou­tique pen­dant trente-deux ans, peut-être davantage.

Elle ran­gea tout dans la boîte. Se dou­cha, s’ha­billa — une autre robe en lin, plus claire, des san­dales, des lunettes de soleil. Elle glis­sa la pho­to et le médaillon dans son sac, lais­sa les lettres dans la chambre, et sortit.

*

Thes­sa­lo­nique, à sept heures du matin, était déjà brûlante.

Noor mar­cha vers la mer. La rue Kom­ni­non des­cen­dait en pente douce, bor­dée de bâti­ments néo­clas­siques alter­nant avec des construc­tions en béton des années soixante-dix, et au bout de la rue, la lumière s’ou­vrait — un éclat blanc, violent, la mer. La pro­me­nade du front de mer s’é­ten­dait devant elle, large, plan­tée de pal­miers rabou­gris, avec des bancs et des bornes métal­liques et des cyclistes déjà en nage. Le golfe était là, étale, immense, d’un gris-bleu pâle que le soleil du matin ne par­ve­nait pas à réchauffer.

Elle mar­cha le long de l’eau. L’o­deur de la mer était forte — sel, algues, gasoil des fer­ries — mêlée à celle du café qui sor­tait des ter­rasses en train d’ou­vrir. Des vieux étaient assis sur les bancs, en maillot de corps, le visage cuit par le soleil, avec des cha­pe­lets d’ambre qu’ils fai­saient tour­ner entre leurs doigts — les kom­bo­loï, elle l’ap­pren­drait plus tard. Ils la regar­dèrent pas­ser avec une curio­si­té pla­cide. Une femme seule, brune, qui n’é­tait ni tou­riste ni locale, qui mar­chait trop vite pour la chaleur.

La place Aris­to­té­lous s’ou­vrit sur sa droite — vaste, en arc de cercle, avec des arcades et des bâti­ments à colon­nades qui des­cen­daient vers la mer en ter­rasses. C’é­tait beau, har­mo­nieux, presque trop — un décor de ciné­ma ita­lien, pen­sa-t-elle, une mise en scène de place médi­ter­ra­néenne idéale. Des pigeons occu­paient le centre, indif­fé­rents. Un kiosque à jour­naux ven­dait des cartes pos­tales, des bou­teilles d’eau, des jour­naux grecs dont les titres en lettres capi­tales évo­quaient la crise — ΚΡΙΣΗ, le mot reve­nait par­tout, sur toutes les unes, comme un cri.

Elle conti­nua. Remon­ta la rue Ermou vers l’in­té­rieur de la ville. Les bou­tiques n’a­vaient pas encore ouvert, les rideaux de fer étaient bais­sés, et dans cette absence de com­merce, la ville révé­lait son sque­lette : les murs, les façades, les couches. Ici, un bâti­ment otto­man, bas, en bois et en brique, coin­cé entre deux immeubles modernes. Là, une église byzan­tine minus­cule, à peine plus grande qu’une cha­pelle, avec un dôme en brique rouge et des fresques visibles par la porte entrou­verte — des visages de saints aux yeux immenses, dorés, qui regar­daient la rue avec une inten­si­té insou­te­nable. Et là, der­rière une grille, les restes d’un mur romain, des pierres mas­sives cou­vertes de mousse que le soleil chauf­fait depuis deux mille ans.

La ville était un palimp­seste. Noor connais­sait le mot, elle l’a­vait lu cent fois dans les livres de sa librai­rie, mais ici, pour la pre­mière fois, elle le voyait. Chaque pas révé­lait une couche sous la couche, un siècle sous le siècle. Romains, Byzan­tins, Otto­mans, Grecs — et d’autres, dont elle ne savait encore rien, dont les traces avaient été si soi­gneu­se­ment effa­cées qu’il ne res­tait rien, rien de visible, rien en surface.

L’o­deur chan­gea quand elle entra dans le mar­ché Modia­no. Du pois­son. Du pois­son et des herbes, de l’o­ri­gan accro­ché en bou­quets secs aux étals, de la menthe fraîche dans des seaux d’eau, des olives noires lui­sant dans des bacs en inox. Les mar­chands criaient en grec, et le mar­ché cou­vert — une halle de fer et de verre, construite dans les années vingt — réson­nait comme un ins­tru­ment. Noor se lais­sa por­ter. Elle ache­ta une bou­gat­sa à un comp­toir — un feuille­té four­ré de crème, sau­pou­dré de sucre et de can­nelle, qu’elle man­gea debout, les doigts pois­seux, le sucre fon­dant sur ses lèvres. C’é­tait bon, élé­men­taire, réconfortant.

Et c’est à ce moment-là, debout dans le mar­ché Modia­no, avec la bou­gat­sa dans une main et les bruits du mar­ché autour d’elle, qu’une pen­sée la tra­ver­sa pour la pre­mière fois, une pen­sée si nette qu’elle en fut presque effrayée : mon père a peut-être mar­ché ici.

Non. Pas son père. Quel­qu’un d’a­vant son père. Quel­qu’un dont elle ne connais­sait pas le nom, dont elle ne connais­sait pas le visage, et qui ache­tait peut-être du pois­son dans ce même mar­ché, sous cette même ver­rière, dans les mêmes odeurs de sel et de menthe, avant. Avant l’in­cen­die, avant les guerres, avant tout ce qu’elle igno­rait. Quel­qu’un de sa lignée — si la boîte disait vrai, si les lettres disaient ce qu’elle croyait qu’elles disaient, si le médaillon à l’é­toile de David signi­fiait ce que les étoiles de David signifient.

Le mar­ché Modia­no. Elle appren­drait plus tard — au musée, ou par Elias, ou dans un livre — que ce mar­ché por­tait le nom de Eli Modia­no, un riche Juif séfa­rade de Thes­sa­lo­nique, et qu’il avait été construit dans les années 1920 sur l’emplacement du Tal­mud Torah Haga­dol, la grande école tal­mu­dique de la com­mu­nau­té, détruite dans l’in­cen­die de 1917. Un mar­ché sur une école reli­gieuse. Des pois­sons et des olives sur les cendres d’un lieu de prière. Thes­sa­lo­nique tout entière fonc­tion­nait ain­si — chaque sur­face recou­vrait une absence, chaque bâti­ment était le masque d’un bâti­ment disparu.

Mais pour l’ins­tant, elle ne savait rien de tout cela. Elle man­geait sa bou­gat­sa et elle sen­tait, sans com­prendre, que quelque chose dans cette ville la concernait.

*

Elle ren­tra à l’hô­tel en début d’a­près-midi, vain­cue par la cha­leur. Le soleil était au zénith, l’air trem­blait au-des­sus du bitume, les rues s’é­taient vidées — les Grecs avaient dis­pa­ru, enfer­més dans leurs appar­te­ments cli­ma­ti­sés pour la sieste, et il ne res­tait dehors que les chats, les tou­ristes et les fous. Noor appar­te­nait peut-être aux trois catégories.

Le hall de l’Ex­cel­sior la reçut dans sa fraî­cheur méca­nique. Elle tra­ver­sa le lob­by, mon­ta au troi­sième étage, et entra dans la chambre 312 avec le sen­ti­ment de ren­trer dans un lieu déjà fami­lier — ce qui était absurde, elle n’é­tait là que depuis la veille.

Les lettres étaient sur la table de nuit, là où elle les avait lais­sées. Elle les reprit, s’al­lon­gea sur le lit, et les tint au-des­sus de son visage, les unes après les autres, en essayant de les lire par la seule force de la volon­té, comme si le sang pou­vait déchif­frer ce que les yeux ne com­pre­naient pas. Les carac­tères dan­saient dans la lumière fil­trée par les rideaux — des signes anciens, patients, qui avaient atten­du dans le noir d’une boîte en car­ton pen­dant des décen­nies et qui atten­draient encore, aus­si long­temps qu’il fau­drait, que quel­qu’un les lise.

Noor pen­sa à son père. À ses mains sur les livres. À ses mélo­dies sans nom qu’il fre­don­nait en ran­geant les rayons. Et pour la pre­mière fois, elle se deman­da : est-ce que c’é­tait du ladino ?

Le mot lui était incon­nu. Elle ne l’a­vait jamais enten­du. Elle ne savait même pas ce qu’il dési­gnait. Mais il vien­drait, ce mot, dans les jours sui­vants, et quand il vien­drait, il chan­ge­rait tout.

Elle posa les lettres sur sa poi­trine, fer­ma les yeux, et écou­ta le silence de la chambre 312. Le bour­don­ne­ment de la cli­ma­ti­sa­tion. Le bruit assour­di de la rue, en bas. Et autre chose, peut-être. Un son très faible, très loin­tain, comme le mur­mure d’une foule der­rière un mur très épais. Mais elle dor­mait déjà, ou presque, et elle ne l’en­ten­dit pas vraiment.

Cha­pitre 3 — Les pre­miers signes

La nuit ne tom­bait pas à Thes­sa­lo­nique. Elle s’ins­tal­lait, len­te­ment, par couches, comme un ani­mal qui tourne long­temps autour de sa place avant de se cou­cher. Le ciel pas­sait du blanc au jaune, du jaune à l’o­range, de l’o­range à un vio­let pro­fond qui durait une éter­ni­té, et c’est seule­ment vers dix heures du soir que le noir arri­vait enfin — un noir incom­plet, d’ailleurs, troué par les enseignes lumi­neuses, les phares des voi­tures, la lueur dif­fuse du front de mer. Noor avait dîné seule au res­tau­rant de l’hô­tel, le Mez­za­nine, un étage au-des­sus du hall — quelques bou­chées d’un pois­son grillé dont elle avait oublié le nom grec, un verre de vin blanc très froid, et la sen­sa­tion d’être obser­vée par les ser­veurs qui ne savaient pas trop quoi faire de cette femme seule qui ne sou­riait pas et ne lisait pas et ne regar­dait pas son télé­phone. Elle man­geait, c’est tout. Elle mâchait en regar­dant les murs.

Les murs du res­tau­rant étaient cou­verts d’œuvres d’art contem­po­rain — des toiles abs­traites, des cou­leurs vives, des formes géo­mé­triques. Le site de l’hô­tel par­lait de « jeunes artistes grecs émer­gents ». Noor les regar­dait sans les voir. Ce qu’elle voyait, c’é­taient les murs der­rière les toiles. La matière. La pierre. L’é­pais­seur de ce qui avait été là avant les toiles, avant le res­tau­rant, avant l’hô­tel, avant. Elle avait l’im­pres­sion d’être assise à l’in­té­rieur d’un corps vivant — un corps très ancien, endor­mi, dont la peau avait été refaite mais dont les os n’a­vaient pas changé.

Elle remon­ta dans sa chambre vers onze heures. Se désha­billa, enfi­la un t‑shirt, se bros­sa les dents. Le miroir de la salle de bains lui ren­voya son visage — les cernes, le teint brouillé par la fatigue et la cha­leur, les che­veux défaits. Elle res­sem­blait à sa mère. C’é­tait une pen­sée qui la tra­ver­sait de temps en temps, avec une pointe d’a­ga­ce­ment : à qua­rante ans, les traits de Souad remon­taient dans les siens, la bouche un peu trop fine, les pom­mettes hautes, le regard qui pou­vait pas­ser en un ins­tant de la dou­ceur à quelque chose de plus dur, de plus fer­mé. Mais les mains, les mains étaient celles de son père. Longues, fines, ner­veuses. Des mains de libraire.

Elle étei­gnit la lumière. Se coucha.

Le som­meil ne vint pas.

*

Il fai­sait chaud. La cli­ma­ti­sa­tion ron­ron­nait, mais la cha­leur s’in­fil­trait quand même — par les fentes des fenêtres, par les murs eux-mêmes, qui avaient emma­ga­si­né le soleil de la jour­née et le res­ti­tuaient à pré­sent, len­te­ment, comme un four qu’on vient d’é­teindre. Noor se tour­nait et se retour­nait dans les draps trop blancs, trop neufs, trop lisses. Le déca­lage horaire — une heure seule­ment avec Tunis, ce n’é­tait rien, et pour­tant son corps refu­sait de s’a­dap­ter. Ou alors c’é­tait autre chose.

La chambre, dans le noir, était dif­fé­rente. Les formes fami­lières du jour — le bureau, la chaise, l’ar­moire — étaient deve­nues des masses sombres, ambi­guës, qui sem­blaient avoir légè­re­ment bou­gé de place. Noor ne croyait pas à ces choses-là. Elle avait lu Freud, elle avait lu Bache­lard, elle savait que l’obs­cu­ri­té active une par­tie du cer­veau que la rai­son ne contrôle pas, que les ombres sont des pro­jec­tions et que les bruits noc­turnes ont tou­jours une expli­ca­tion. Elle le savait. Et pourtant.

La chambre 312 respirait.

Ce n’é­tait pas un bruit. C’é­tait moins qu’un bruit — une vibra­tion, une pul­sa­tion sourde, presque inau­dible, qui sem­blait venir des murs eux-mêmes, comme si la struc­ture du bâti­ment se contrac­tait et se dila­tait imper­cep­ti­ble­ment dans la cha­leur de la nuit. Noor ten­dit l’o­reille. Rien. Le ron­ron­ne­ment de la cli­ma­ti­sa­tion, un klaxon très loin dans la rue. Elle refer­ma les yeux.

Et c’est alors qu’elle enten­dit la voix.

Très fai­ble­ment. Très loin. Pas dans la chambre — dans le cou­loir, ou der­rière le mur, ou plus loin encore, quelque part dans les étages. Une voix de femme. Qui chan­tait. Non — pas chan­tait. Fre­don­nait. Un air sans paroles, ou dont les paroles étaient trop basses pour être dis­tin­guées, une mélo­pée lente, ber­çante, dans une tona­li­té qui des­cen­dait et remon­tait, des­cen­dait et remon­tait, comme le mou­ve­ment d’un ber­ceau. Une berceuse.

Noor ouvrit les yeux. S’as­sit dans le lit. Écouta.

La voix conti­nuait, régu­lière, patiente, douce. Elle ne venait pas d’une chambre voi­sine — le son était trop dif­fus, trop étouf­fé, comme s’il tra­ver­sait plu­sieurs épais­seurs de mur. On aurait dit qu’il venait de l’in­té­rieur du bâti­ment lui-même, des entrailles de la pierre, des conduites et des cavi­tés et des espaces morts entre les cloisons.

Noor se leva. Pieds nus sur le par­quet tiède, elle mar­cha jus­qu’à la porte, col­la son oreille contre le bois. Le cou­loir, de l’autre côté, était silen­cieux. La voix, elle, conti­nuait — mais d’où ? Elle ne pou­vait plus la loca­li­ser. Elle sem­blait venir de par­tout et de nulle part, comme si les murs de la chambre 312 la sécré­taient, la suin­taient, la lais­saient fil­trer par les pores de leur sur­face neuve.

Elle ouvrit la porte.

Le cou­loir était vide. Éclai­ré par des appliques murales qui dif­fu­saient une lumière chaude, dorée, le tapis gris s’é­ten­dait dans les deux direc­tions, impec­cable, désert. Quatre portes de chaque côté, toutes fer­mées. Le silence était total. La voix avait ces­sé — ou peut-être que le bruit de la porte l’a­vait cou­verte, ou peut-être qu’elle n’a­vait jamais existé.

Noor res­ta un moment sur le seuil, le cœur bat­tant un peu trop vite, à regar­der le cou­loir vide. Elle pen­sa aux djinns.

*

Les djinns. Sa grand-mère Fat­tou­ma — la mère de Souad, pas celle du côté pater­nel, celle-là n’exis­tait pas, n’a­vait jamais exis­té dans les récits fami­liaux — les connais­sait bien. Elle en par­lait avec un natu­rel désar­mant, comme on parle de voi­sins un peu dif­fi­ciles. Ils habi­taient les endroits délais­sés, disait-elle : les mai­sons vides, les ruines, les ham­mams fer­més, les puits, les gre­niers. Ils n’é­taient ni bons ni mau­vais — ou plu­tôt, il y en avait des bons et des mau­vais, comme chez les humains. Ils vivaient entre les murs, dans les espaces que les gens avaient aban­don­nés, et ils n’ai­maient pas qu’on les dérange. Quand on enten­dait des bruits la nuit, c’é­taient eux. Quand un objet tom­bait sans rai­son, c’é­taient eux. Quand un enfant pleu­rait sans s’ar­rê­ter, c’est qu’un djinn l’a­vait tou­ché. Il fal­lait brû­ler du ben­join, réci­ter une sou­rate, ne pas avoir peur. La peur les nourrissait.

Noor avait gran­di avec les djinns. Pas au sens lit­té­ral — Souad, sa mère, levait les yeux au ciel quand Fat­tou­ma racon­tait ses his­toires, et Hichem ne disait rien, ne confir­mait rien, ne démen­tait rien. Mais Noor avait enten­du ces his­toires des dizaines de fois, assise sur les genoux de Fat­tou­ma dans la mai­son de la Haf­sia, et quelque chose s’é­tait dépo­sé en elle, un sédi­ment, une strate — la convic­tion, jamais for­mu­lée, jamais exa­mi­née, que les lieux ont une mémoire, que les murs entendent, que les espaces aban­don­nés ne sont pas vides.

Elle n’en avait jamais par­lé à per­sonne. À Paris, pen­dant ses études, elle avait lu des livres sur le ratio­na­lisme, le désen­chan­te­ment du monde, la mort de Dieu, et elle avait acquies­cé à tout cela avec la par­tie édu­quée de son cer­veau. Mais l’autre par­tie, celle de Fat­tou­ma, celle de la Haf­sia, celle des nuits de Tunis quand le siroc­co souf­flait et que les volets bat­taient — cette par­tie-là n’a­vait jamais été convaincue.

Et main­te­nant, debout dans le cou­loir du troi­sième étage de l’hô­tel Excel­sior, pieds nus sur le tapis gris, elle sen­tait les deux par­ties de son cer­veau se regar­der. La par­tie édu­quée disait : c’est la cli­ma­ti­sa­tion, c’est un bruit de tuyau­te­rie, c’est une cliente qui chante sous sa douche. La par­tie de Fat­tou­ma disait : il y a quelque chose dans ce bâtiment.

Noor refer­ma la porte. Retour­na se cou­cher. Tira les draps jus­qu’au men­ton, ce qui était absurde par cette cha­leur, mais les draps for­maient une fron­tière, une mem­brane, quelque chose entre elle et le reste.

La voix ne revint pas. Elle finit par s’en­dor­mir, vers trois heures du matin, d’un som­meil agi­té, peu­plé de rêves où son père ran­geait des livres dans une librai­rie qui n’é­tait pas la sienne, dans une ville qu’elle ne recon­nais­sait pas, et il fredonnait.

*

Le matin la trou­va dans le hall de l’Ex­cel­sior, assise sur un des fau­teuils blancs, avec un café dans une main et la pho­to dans l’autre. Le même jeune récep­tion­niste de la veille était der­rière le comp­toir. Il s’ap­pe­lait Andréas — elle avait lu son badge. Elle atten­dit qu’il soit libre, puis s’approcha.

— Excu­sez-moi. Vous pou­vez me dire quelque chose sur ce bâtiment ?

Andréas regar­da la pho­to qu’elle lui ten­dait. Fron­ça les sour­cils. Regar­da Noor, regar­da la pho­to, regar­da de nou­veau Noor.

— C’est ici, dit-il.

— Com­ment ça, ici ?

— C’est ce bâti­ment. L’Ex­cel­sior. Enfin — le bâti­ment avant qu’il soit un hôtel. Regar­dez les bal­cons, là. Et les fenêtres. C’est la même façade.

Noor prit la pho­to et la retour­na. Mata­lon, 1932. Elle la remit à l’en­droit et com­pa­ra men­ta­le­ment l’i­mage avec ce qu’elle avait vu dehors — les bal­cons Art déco, les fenêtres néo­clas­siques, la hau­teur, les pro­por­tions. Andréas avait rai­son. C’é­tait le même bâti­ment. C’é­tait ici.

— Mata­lon, dit-elle. Ça vous dit quelque chose ?

— C’est l’an­cien nom du bâti­ment. L’im­meuble Mata­lon. Il a été construit en 1924, je crois. Avant qu’on le trans­forme en hôtel, c’é­taient des bureaux, des com­merces. Des notaires, des tailleurs, des hor­lo­gers. Il y avait même un libraire, je crois.

Un libraire. Noor sen­tit quelque chose se dépla­cer à l’in­té­rieur de sa poi­trine — pas une dou­leur, plu­tôt un glis­se­ment, comme une plaque tec­to­nique qui bouge d’un mil­li­mètre. Un libraire dans le bâti­ment Mata­lon, à Thes­sa­lo­nique. Et son père, libraire dans la rue Zar­koun, à Tunis. Et la pho­to, cachée der­rière une éta­gère de la librai­rie. Et le médaillon avec l’é­toile de David.

— Et Mata­lon, c’est quoi ? Un nom de famille ?

Andréas hési­ta.

— Je ne suis pas sûr. Un nom séfa­rade, peut-être. Il y avait beau­coup de Juifs ici, avant. Avant la guerre. C’é­taient eux, la majo­ri­té. Thes­sa­lo­nique était une ville juive, en fait. La Jéru­sa­lem des Bal­kans, on disait. Mais ça, c’est fini depuis longtemps.

Il dit ça sans gra­vi­té, sans émo­tion par­ti­cu­lière, comme on évoque un fait his­to­rique sans consé­quence — le temps qu’il a fait un mar­di de 1932, la cou­leur d’un mur qu’on a repeint. Noor ne lui en vou­lut pas. Il avait vingt-cinq ans, il tra­vaillait à la récep­tion d’un hôtel cinq étoiles, et l’his­toire de la com­mu­nau­té séfa­rade de Thes­sa­lo­nique était pour lui ce que l’his­toire des Phé­ni­ciens était pour Meh­di à Tunis : une chose vague, loin­taine, sans prise sur le présent.

— Il y a un musée, ajou­ta-t-il. Le Musée juif. C’est tout près, à cinq minutes à pied. Si vous vou­lez en savoir plus.

Noor le remer­cia. Reprit la pho­to. Tra­ver­sa le hall, pas­sa devant l’es­ca­lier en marbre et les grandes feuilles rouges du lustre, pous­sa la porte vitrée et sor­tit dans la chaleur.

*

Elle ne prit pas la direc­tion du Musée juif. Pas tout de suite. Elle tra­ver­sa la rue et se retour­na pour regar­der la façade de l’Ex­cel­sior — le bâti­ment Mata­lon — comme si elle le voyait pour la pre­mière fois.

C’é­tait le même bâti­ment que sur la pho­to. Les mêmes bal­cons, les mêmes fenêtres, les mêmes pro­por­tions. Mais réno­vé, res­tau­ré, blan­chi, asti­qué. La pho­to mon­trait un immeuble vivant, habi­té, un peu défraî­chi — on devi­nait du linge aux fenêtres, des stores, une vie. Le bâti­ment actuel était impec­cable, lisse, sans une fis­sure. Un bâti­ment qui avait été vidé de tout ce qu’il conte­nait, net­toyé jus­qu’à l’os, et rem­pli de neuf.

Et pour­tant, la nuit der­nière, quelque chose avait chanté.

Noor leva les yeux vers le troi­sième étage. Sa fenêtre, la 312, avec son bal­con en fer for­gé. Der­rière cette fenêtre, cette nuit, une voix avait fre­don­né une ber­ceuse. Et main­te­nant, en plein jour, sous le soleil blanc de Thes­sa­lo­nique, avec les klaxons et les moby­lettes et les tou­ristes et la rumeur de la ville, la chose sem­blait impos­sible, ridi­cule, le pro­duit évident de la fatigue et du déca­lage et de la cha­leur. Un bruit de tuyau. Une voi­sine insom­niaque. La cli­ma­ti­sa­tion qui fai­sait des siennes dans un hôtel qui venait d’ou­vrir et dont les ins­tal­la­tions n’é­taient pas encore par­fai­te­ment rodées. Voilà.

Mais Noor res­tait plan­tée sur le trot­toir, en plein soleil, la pho­to dans une main, l’autre main en visière au-des­sus de ses yeux, à regar­der la façade du bâti­ment Mata­lon. Et elle pen­sait à deux choses en même temps. Elle pen­sait aux djinns de Fat­tou­ma, qui habitent les murs des mai­sons aban­don­nées. Et elle pen­sait à ce qu’a­vait dit Andréas : Thes­sa­lo­nique était une ville juive. Mais ça, c’est fini depuis longtemps.

Fini. Effa­cé. Recou­vert. Comme les murs de ce bâti­ment — net­toyés, repeints, habillés de neuf. Mais en des­sous, la même pierre. Les mêmes os.

Un bus pas­sa en gron­dant, cra­chant un nuage de die­sel chaud. Noor ran­gea la pho­to dans son sac et mar­cha vers la mer, puis lon­gea le front de mer en direc­tion de l’est, vers une petite rue per­pen­di­cu­laire dont Andréas lui avait indi­qué le nom. Le Musée juif de Thes­sa­lo­nique. C’é­tait là, peut-être, que les lettres com­men­ce­raient à parler.

La cha­leur mon­tait. L’air trem­blait au-des­sus du bitume. L’o­deur de la mer se mêlait à l’o­deur des gyros qui tour­naient dans les vitrines des snacks, et à une autre odeur, en des­sous, que Noor com­men­çait à recon­naître — cette odeur de cendres anciennes, impal­pable, qui flot­tait dans cer­taines rues de Thes­sa­lo­nique comme un par­fum que la ville n’ar­ri­vait pas à oublier.

Elle mar­chait vite, mal­gré la cha­leur. Quelque chose la tirait en avant. Elle avait la sen­sa­tion — irra­tion­nelle, absurde, impos­sible à for­mu­ler — que le bâti­ment la regar­dait s’éloigner.

Cha­pitre 4 — Matalon

Le Musée juif de Thes­sa­lo­nique occu­pait un bâti­ment dis­cret, coin­cé entre une phar­ma­cie et un maga­sin de chaus­sures, dans une rue per­pen­di­cu­laire au front de mer. Rien ne le signa­lait, ou presque — une plaque en marbre, un dra­peau bleu et blanc, une porte vitrée der­rière laquelle on devi­nait un comp­toir d’ac­cueil et des bro­chures. Noor pous­sa la porte et entra dans le froid.

C’é­tait un froid dif­fé­rent de celui de l’hô­tel. Plus sec, plus aus­tère, le froid des musées qui conservent des choses fra­giles — du papier, des tis­sus, des pho­to­gra­phies. Une femme d’une cin­quan­taine d’an­nées, che­veux gris cou­pés court, lunettes rec­tan­gu­laires, l’ac­cueillit en anglais. Noor répon­dit en fran­çais. La femme sou­rit — un sou­rire bref, un peu triste — et pas­sa au fran­çais, avec un accent qui n’é­tait ni grec ni fran­çais mais quelque chose d’in­ter­mé­diaire, de flot­tant, comme une langue qui aurait pous­sé entre deux langues.

— Vous êtes la pre­mière visi­teuse de la jour­née. Pre­nez votre temps.

Le musée tenait en quelques salles. Noor les tra­ver­sa len­te­ment, dans l’ordre chro­no­lo­gique, et chaque salle était un siècle, et chaque siècle était un monde.

La pre­mière salle racon­tait l’ar­ri­vée. 1492 — la même année que Colomb, pen­sa Noor, et cette coïn­ci­dence lui parut sou­dain ver­ti­gi­neuse. Les Rois Catho­liques expulsent les Juifs d’Es­pagne, et les Juifs des­cendent vers les ports, embarquent sur des navires, tra­versent la Médi­ter­ra­née, et échouent à Salo­nique, où le sul­tan otto­man les accueille. Ils apportent avec eux leur langue — le cas­tillan du quin­zième siècle, qui va deve­nir le judéo-espa­gnol, le ladi­no — leurs recettes, leurs chan­sons, leurs noms de famille, leurs clés de mai­son. Cer­tains gardent les clés de leur mai­son de Tolède, de Cor­doue, de Séville, pen­dant des géné­ra­tions. Des clés qui n’ouvrent plus rien.

Noor s’ar­rê­ta devant une vitrine. Des clés, jus­te­ment. Quatre ou cinq clés en fer for­gé, noir­cies, expo­sées sur du velours bleu, avec une éti­quette : Clés de mai­sons d’Es­pagne conser­vées par des familles séfa­rades de Thes­sa­lo­nique, XVe-XXe siècles. Elle les regar­da long­temps. L’i­dée de gar­der une clé pen­dant cinq cents ans, une clé dont on sait qu’elle n’ou­vri­ra plus jamais la porte qu’elle était faite pour ouvrir — cela la bou­le­ver­sa plus qu’elle ne l’au­rait cru. C’é­tait absurde et magni­fique. C’é­tait exac­te­ment ce que font les gens qui refusent d’ac­cep­ter qu’un monde est fini.

La deuxième salle était celle de l’âge d’or. Des pho­tos de la ville au dix-neu­vième siècle, au début du ving­tième — des rues étroites, des mai­sons en bois, des syna­gogues, des écoles, des impri­me­ries. Le port de Salo­nique fer­mé le jour du Shab­bat parce que les dockers étaient juifs. Les jour­naux en ladi­no — des fac-simi­lés sous verre, des colonnes de texte en carac­tères hébraïques qui res­sem­blaient, qui res­sem­blaient énor­mé­ment à l’é­cri­ture des lettres de la boîte. Le cœur de Noor s’ac­cé­lé­ra. Elle appro­cha son visage de la vitrine, com­pa­ra men­ta­le­ment les carac­tères — oui, c’é­taient les mêmes. Les mêmes lettres. Les mêmes formes. Ce n’é­tait pas de l’a­rabe, ce n’é­tait pas de l’hé­breu moderne — c’é­tait du ladi­no. Du judéo-espa­gnol écrit en alpha­bet hébraïque.

Son père avait caché des lettres en ladi­no der­rière une étagère.

Noor res­ta immo­bile devant la vitrine, les bras le long du corps, et lais­sa l’in­for­ma­tion faire son che­min. Du ladi­no. La langue des Juifs expul­sés d’Es­pagne, arri­vés à Salo­nique en 1492, et qui avaient vécu là pen­dant quatre siècles et demi. Si son père pos­sé­dait des lettres en ladi­no, si la pho­to mon­trait le bâti­ment Mata­lon avec l’ins­crip­tion 1932, si le médaillon por­tait une étoile de David — alors son père, ou le père de son père, ou quel­qu’un avant encore, appar­te­nait à cette com­mu­nau­té. Appar­te­nait à ce monde.

Elle conti­nua.

La troi­sième salle était celle du feu. Août 1917. Des pho­tos de l’in­cen­die — des rues en flammes, des façades effon­drées, des colonnes de fumée noire au-des­sus des toits. Un plan de la ville mon­trant en rouge la zone détruite — les deux tiers du centre, presque tout le quar­tier juif. Des chiffres : 52 000 Juifs sans abri, 32 syna­gogues détruites, 10 biblio­thèques rab­bi­niques, les archives com­mu­nau­taires, les impri­me­ries, les écoles. Tout brû­lé en trente-deux heures, un same­di d’août, à cause d’une étin­celle dans une cuisine.

Et puis la recons­truc­tion. Les pho­tos d’a­près — le ter­rain nu, les décombres, et les nou­veaux bâti­ments qui s’é­lèvent, néo­clas­siques, euro­péens, modernes. Le plan Hébrard — l’ar­chi­tecte fran­çais char­gé de redes­si­ner la ville. Les grandes ave­nues, les places, les bâti­ments blancs. Et par­mi ces bâti­ments blancs, le bâti­ment Mata­lon. 1924. Construit sur les cendres du quar­tier séfa­rade par Joseph Pley­ber, ingé­nieur fran­çais, et Eli Has­sid Fer­nan­dez, archi­tecte juif. Un Juif de Salo­nique qui construit un immeuble sur les ruines de sa propre com­mu­nau­té. Noor lut la notice deux fois, trois fois, pour être sûre de comprendre.

La qua­trième salle était celle de la fin. Les pho­tos de la place Elef­thería, été 1942 — des mil­liers d’hommes juifs ras­sem­blés en plein soleil, for­cés de faire des exer­cices phy­siques sous les rires des sol­dats alle­mands et les regards des pas­sants grecs. Les visages. Noor regar­da les visages. Des hommes jeunes, des hommes vieux, cer­tains en che­mise, d’autres torse nu, le crâne rasé ou les che­veux en désordre, et dans leurs yeux quelque chose qu’elle ne sup­por­ta pas — non pas la peur, mais l’in­com­pré­hen­sion. Ils ne com­pre­naient pas encore ce qui leur arrivait.

Puis les dépor­ta­tions. Mars à août 1943. Les wagons. Les chiffres. 46 000 Juifs de Thes­sa­lo­nique dépor­tés à Ausch­witz-Bir­ke­nau. 96% de la com­mu­nau­té. Moins de 1 500 sur­vi­vants. Noor lut les chiffres et les relut et ils ne devinrent pas plus sup­por­tables. 46 000. Elle pen­sa à Tunis — 46 000 per­sonnes, c’é­tait la moi­tié de la Médi­na, c’é­tait tout un quar­tier, c’é­taient des rues entières vidées d’un coup, des bou­tiques fer­mées à jamais, des voix éteintes.

Dans une vitrine, des objets récu­pé­rés. Un chan­de­lier à sept branches. Un rou­leau de Torah car­bo­ni­sé. Un peigne en ivoire. Des papiers d’i­den­ti­té. Et des lettres — des lettres écrites en ladi­no, en carac­tères hébraïques, trou­vées dans les mai­sons aban­don­nées après les dépor­ta­tions. Les mêmes carac­tères que ceux de la boîte. Les mêmes que ceux que son père avait cachés dans un mur.

*

Noor trou­va la femme aux lunettes rec­tan­gu­laires dans le bureau à l’en­trée, der­rière un ordinateur.

— Excu­sez-moi. Est-ce que vous pour­riez regar­der quelque chose ?

Elle sor­tit la pho­to du sac. La posa sur le comp­toir. La femme la prit déli­ca­te­ment, par les bords, comme on tient un objet fra­gile ou dangereux.

— C’est le bâti­ment Mata­lon, dit-elle aussitôt.

— Oui. On me l’a dit. Mais les gens sur la pho­to — vous savez qui c’est ?

La femme retour­na la pho­to. Lut l’ins­crip­tion au dos. Mata­lon, 1932. Regar­da de nou­veau l’i­mage, plis­sa les yeux.

— Non. Je ne peux pas iden­ti­fier les per­sonnes. La pho­to est trop petite. Mais le bâti­ment, oui, c’est bien le Mata­lon. Il est tou­jours debout — c’est l’hô­tel Excel­sior, aujourd’­hui. Vous le saviez ?

— Je le sais depuis ce matin.

La femme leva les yeux sur Noor. Quelque chose pas­sa dans son regard — une atten­tion plus aiguë, une curio­si­té professionnelle.

— Vous avez trou­vé cette pho­to dans des affaires de famille ?

— Oui.

— Il y a autre chose ?

Noor hési­ta. Puis elle sor­tit le médaillon. Le posa sur le comp­toir, à côté de la pho­to. La femme le prit, le retour­na, exa­mi­na l’é­toile de David, ten­ta de lire les mots gra­vés au dos.

— C’est du ladi­no, dit-elle. Mazal bue­no. Bonne for­tune. C’est un objet cou­rant dans les familles séfa­rades de Thes­sa­lo­nique — un médaillon de pro­tec­tion, on le don­nait aux enfants, aux jeunes mariés. Il y en a plu­sieurs dans nos collections.

Elle repo­sa le médaillon et regar­da Noor avec cette atten­tion qui n’é­tait plus de la curio­si­té mais quelque chose de plus grave, de plus respectueux.

— Et les lettres ? Vous avez des lettres aussi ?

— Oui. Sept. En carac­tères hébraïques. Je ne peux pas les lire.

— Du ladi­no écrit en rachi, pro­ba­ble­ment. Il ne reste presque plus per­sonne qui sache lire ça cou­ram­ment. La plu­part des locu­teurs du ladi­no à Thes­sa­lo­nique sont morts pen­dant la Shoah, et les rares sur­vi­vants sont très âgés.

Silence. Le mot rachi ne disait rien à Noor, mais elle com­prit l’es­sen­tiel : les lettres de son père étaient écrites dans une langue mou­rante, une langue qui avait sur­vé­cu à l’In­qui­si­tion espa­gnole mais pas à Ausch­witz. Une langue qui s’é­tei­gnait, lettre par lettre, avec chaque vieux qui mourait.

— Il en reste quelques-uns, reprit la femme. Des très vieux. La com­mu­nau­té est toute petite, aujourd’­hui — quelques cen­taines de per­sonnes. Mais il y a un homme, en par­ti­cu­lier. Elias. Elias Sal­tiel. Il a plus de quatre-vingt-dix ans et il lit le ladi­no comme vous et moi lisons le fran­çais. Si quel­qu’un peut déchif­frer vos lettres, c’est lui.

— Com­ment est-ce que je peux le trouver ?

La femme eut un sourire.

— Vous ne le trou­ve­rez pas. C’est lui qui vous trou­ve­ra. Il est comme ça, Elias. Il cir­cule. Il passe au musée, à la syna­gogue, chez l’un, chez l’autre. Il a son propre emploi du temps et il n’en rend compte à per­sonne. Lais­sez-moi pas­ser le mot. Si ça l’in­té­resse, il viendra.

*

Noor sor­tit du musée dans la lumière du début d’a­près-midi. La cha­leur n’a­vait pas bais­sé — elle avait aug­men­té, si c’é­tait pos­sible, et l’air au-des­sus du trot­toir vibrait comme au-des­sus d’une plaque de cuis­son. Elle se sen­tait étour­die, pas seule­ment par la cha­leur. Par le volume de ce qu’elle venait d’ap­prendre. Par la dis­pro­por­tion entre la peti­tesse de la boîte en car­ton et l’im­men­si­té de ce qu’elle contenait.

Elle mar­cha vers la mer, ins­tinc­ti­ve­ment, parce que la mer était la seule chose dans cette ville qui ne cachait rien. La mer était là, plate, étale, avec ses odeurs de sel et de gasoil, et elle ne men­tait pas, elle ne recou­vrait pas de couches, elle ne dis­si­mu­lait pas de strates. La mer était la même qu’à Tunis. C’é­tait peut-être pour ça que les Séfa­rades expul­sés d’Es­pagne avaient choi­si les ports — parce que la mer, au moins, ne chan­geait pas d’identité.

Elle s’as­sit sur un banc du front de mer, face au golfe. Le soleil lui brû­lait les bras. Un ven­deur ambu­lant pas­sa devant elle avec un cha­riot de maïs grillé et elle en ache­ta un épi, qu’elle man­gea sans faim, les grains chauds et salés écla­tant sous ses dents. Des enfants cou­raient sur la pro­me­nade. Un couple de vieux se tenait par la main sur le banc d’à côté, silen­cieux, avec cette immo­bi­li­té des vieux qui n’ont plus besoin de parler.

Noor pen­sa à son père. À Hichem Bel­hadj, libraire de la rue Zar­koun, mort un dimanche matin de mars 2003 entre la table et le réfri­gé­ra­teur. Hichem Bel­hadj — mais s’ap­pe­lait-il vrai­ment Bel­hadj ? Si la boîte disait vrai, si les lettres étaient en ladi­no, si le médaillon disait mazal bue­no, si la pho­to mon­trait une famille séfa­rade devant le bâti­ment Mata­lon en 1932 — alors Bel­hadj était peut-être un nom d’emprunt, un nom de cou­ver­ture, un nom qu’on prend quand on veut dis­pa­raître dans un pays arabe et musul­man sans lais­ser de traces. Un nom pour deve­nir invisible.

Son père avait été invi­sible toute sa vie. Un homme doux, dis­cret, qui ne par­lait jamais de ses parents, qui n’a­vait pas de famille, qui tenait une librai­rie dans une rue tran­quille de Tunis et qui fre­don­nait des airs que per­sonne ne recon­nais­sait. Et main­te­nant Noor com­pre­nait — ou com­men­çait à com­prendre, dans une sorte de brouillard, avec des éclairs de luci­di­té sui­vis de zones d’ombre — que cette invi­si­bi­li­té n’é­tait pas un trait de carac­tère. C’é­tait une stra­té­gie de sur­vie. Son père ne s’é­tait pas effa­cé par timi­di­té. Il s’é­tait effa­cé par néces­si­té. Il avait effa­cé une iden­ti­té pour en construire une autre, comme Thes­sa­lo­nique avait effa­cé ses syna­gogues pour construire des mar­chés, ses cime­tières pour construire des universités.

Le maïs refroi­dis­sait dans sa main. Elle le jeta dans une pou­belle, se leva, et mar­cha le long du front de mer en direc­tion de l’est. Quelque part par là, il y avait la Tour Blanche, le sym­bole de la ville — une tour otto­mane mas­sive, ronde, au bord de l’eau. Elle la voyait au loin, dans la brume de cha­leur, comme un phare tra­pu. Elle mar­cha vers elle sans rai­son, ou pour la seule rai­son qu’il fal­lait mar­cher, qu’il fal­lait bou­ger, que res­ter assise avec tout ça à l’in­té­rieur de la tête était impossible.

L’o­deur de la mer l’ac­com­pa­gnait, lourde, salée, orga­nique. L’o­deur de la même mer qui bai­gnait Tunis, qui bai­gnait Bar­ce­lone, qui bai­gnait Haï­fa, qui avait por­té les bateaux des Séfa­rades il y a cinq siècles et qui por­te­rait d’autres bateaux demain, indif­fé­rente, éter­nelle, sans mémoire.

Noor mar­chait, et elle ne savait plus si elle mar­chait dans Thes­sa­lo­nique ou dans Tunis, si elle était en 2010 ou en 1932, si elle était elle-même ou quel­qu’un d’autre, une femme qu’elle ne connais­sait pas encore, une femme d’a­vant, une femme de la pho­to, avec un fou­lard sur la tête et la main posée sur l’é­paule d’un enfant devant un bâti­ment blanc aux bal­cons Art déco.

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