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Poi­rot rentre au pays — Cha­pitres 6 à 10

Poi­rot rentre au pays — Cha­pitres 6 à 10

Poi­rot rentre
au pays

Poi­rot rentre au pays

Cha­pitres 6 à 10

VI

LA COM­TESSE FERRANTE

La com­tesse Fer­rante les reçut dans sa chambre — la 121 — avec la gran­deur d’une reine rece­vant des ambas­sa­deurs. Elle était assise dans un fau­teuil près de la fenêtre, un livre ouvert sur les genoux qu’elle ne lisait pas, et autour d’elle flot­tait un par­fum capi­teux, un mélange de tubé­reuse et de quelque chose de plus sombre, de plus ancien, qui évo­quait les loges d’o­pé­ra et les bou­quets fanés.

La chambre était un chaos orga­ni­sé. Des châles sur chaque sur­face, des fla­cons de par­fum ali­gnés devant le miroir, des par­ti­tions empi­lées sur la table de nuit, un gra­mo­phone dans un coin avec un disque de Ver­di res­té sur le pla­teau. Des pho­to­gra­phies enca­drées — la com­tesse jeune, en Tos­ca, en Vio­let­ta, en But­ter­fly, avec des dédi­caces de chefs d’or­chestre et de ténors dont les noms avaient fait trem­bler les salles d’Europe.

— Asseyez-vous, mes­sieurs, dit-elle. Si vous trou­vez où.

Poi­rot dépla­ça un châle avec une pré­cau­tion chi­rur­gi­cale, s’as­sit, et croi­sa les mains sur ses genoux. Louis res­ta debout, ados­sé au mur, son car­net à la main. Has­tings trou­va un tabouret.

— Com­tesse, com­men­ça Poi­rot, je suis navré de vous impor­tu­ner. Mais une aqua­relle a dis­pa­ru de la chambre 118, et cer­tains témoi­gnages sug­gèrent que vous pour­riez déte­nir des infor­ma­tions utiles.

La com­tesse leva un sour­cil. Un seul. C’é­tait un geste théâ­tral, par­fai­te­ment maî­tri­sé, qui conte­nait à lui seul plus d’ex­pres­sion que n’en auraient eu dix phrases.

— Des infor­ma­tions ? Moi ? Sur un vol de tableau ? Mon cher mon­sieur Poi­rot, je suis can­ta­trice. Ancienne can­ta­trice, si vous pré­fé­rez. Mon domaine est la musique, pas la pein­ture. Et encore moins le larcin.

— Bien sûr, com­tesse. Cepen­dant, on vous a vue sor­tir de la chambre 118 la nuit der­nière, aux alen­tours d’une heure du matin.

La com­tesse ne bron­cha pas. Pas un tres­saille­ment, pas un bat­te­ment de cils. Des années de scène lui avaient don­né un contrôle abso­lu de ses expres­sions faciales — ou presque abso­lu, car Louis, qui obser­vait depuis le mur, vit quelque chose pas­ser dans ses yeux sombres, quelque chose de fugace et de brû­lant qui res­sem­blait à de la panique.

— On m’a vue ? dit-elle. Et qui est ce on si bien informé ?

— Cela n’a pas d’im­por­tance. Ce qui en a, c’est la rai­son de votre pré­sence dans cette chambre.

Un long silence. La com­tesse regar­da par la fenêtre. Dehors, la pluie avait recom­men­cé — une pluie fine, obs­ti­née, typi­que­ment bruxel­loise, qui ne tom­bait pas tant qu’elle s’ins­tal­lait, comme une brume qui aurait renon­cé à être un nuage. Quand elle se retour­na vers Poi­rot, quelque chose avait chan­gé dans son visage. La gran­deur de la diva s’é­tait fis­su­rée, et sous la fis­sure appa­rais­sait quelque chose de plus humain, de plus vulnérable.

— Mon­sieur Poi­rot, dit-elle, ce que je vais vous dire ne doit pas sor­tir de cette pièce. Je ne le dis pas pour me pro­té­ger — à mon âge, la pro­tec­tion n’a plus guère de sens. Je le dis pour pro­té­ger ce qui me reste de dignité.

Poi­rot incli­na la tête. Louis fer­ma son carnet.

— J’é­tais dans la chambre de Vik­tor Jans­sens parce que Vik­tor Jans­sens est mon amant.

Le mot tom­ba dans la pièce comme un objet lourd sur un sol de marbre. Has­tings rou­git jus­qu’aux oreilles. Poi­rot ne cil­la pas.

— Depuis quatre mois, conti­nua la com­tesse. Nous nous sommes ren­con­trés à Ostende, cet été, lors d’un gala de bien­fai­sance. Il n’est pas beau. Il n’est pas raf­fi­né. Il mange trop vite et il parle trop fort et il ne connaît rien à la musique. Mais il y a chez lui une… une vita­li­té, une force brute qui… Enfin. Vous ne me deman­dez pas de vous expli­quer les mys­tères du coeur, mon­sieur Poi­rot. Vous me deman­dez ce que je fai­sais dans sa chambre.

— En effet.

— J’y étais depuis onze heures du soir. J’en suis sor­tie vers une heure. Vik­tor dor­mait. Le tableau était au mur quand je suis arri­vée. Je ne l’ai pas regar­dé en par­tant — je ne regarde jamais les murs quand je quitte une chambre qui n’est pas la mienne. Voi­là. Vous savez tout.

Poi­rot réflé­chit. Ses doigts tapo­tèrent son genou en un rythme régu­lier — un métro­nome inté­rieur qui bat­tait la mesure de ses pensées.

— Com­tesse, quand vous êtes sor­tie de la chambre 118, avez-vous croi­sé quel­qu’un dans le couloir ?

La com­tesse fron­ça les sour­cils. Elle fouillait sa mémoire, visi­ble­ment, avec la conscience pro­fes­sion­nelle d’une femme habi­tuée à recons­ti­tuer des scènes.

— Non… Atten­dez. Si. En sor­tant, j’ai vu quel­qu’un au bout du cou­loir. Près de l’es­ca­lier de ser­vice. Une sil­houette. Petite. Qui se dépla­çait vite.

— Un homme ? Une femme ?

— Je ne sais pas. C’é­tait sombre. Mais la sil­houette por­tait quelque chose — quelque chose de plat, sous le bras. Un car­ton, peut-être. Ou un cadre.

Louis et Poi­rot échan­gèrent un regard. Quelque chose de plat, sous le bras. L’a­qua­relle fai­sait trente cen­ti­mètres sur qua­rante. Elle pou­vait se glis­ser sous un bras.

— Pour­riez-vous recon­naître cette sil­houette, comtesse ?

— Non. Il fai­sait trop sombre. Et j’a­vais d’autres pré­oc­cu­pa­tions que de jouer les guet­teuses. Je vou­lais rega­gner ma chambre sans être vue. Ce qui, appa­rem­ment, fut un échec.

Poi­rot se leva. Il remer­cia la com­tesse avec une cour­toi­sie exquise, lui assu­ra que sa confi­dence res­te­rait entre ces murs, et sor­tit, sui­vi de Has­tings et de Louis.

Dans le cou­loir, il s’arrêta.

— Eh bien, mes­sieurs ? Que pensez-vous ?

— Elle dit la véri­té, dit Louis. Per­sonne n’in­vente un aveu aus­si humi­liant pour le plaisir.

— Je suis d’ac­cord, dit Poi­rot. La com­tesse n’a pas volé le Spilliaert. Mais elle a vu quel­qu’un. Quel­qu’un de petite taille, qui se dépla­çait vite, qui por­tait un objet plat, et qui se diri­geait vers l’es­ca­lier de service.

— Albert ? sug­gé­ra Has­tings. Le gar­çon d’é­tage ? Il est petit. Et il était dans le cou­loir cette nuit-là.

— Albert volait du pou­let, Has­tings. Pas des aqua­relles. Et un mor­ceau de pou­let ne se porte pas sous le bras comme un cadre.

— Alors qui ?

Poi­rot lis­sa sa mous­tache — un geste qui, chez lui, signi­fiait que les petites cel­lules grises tra­vaillaient à plein régime.

— C’est la ques­tion, mon ami. C’est tou­jours la ques­tion. Et la réponse est quelque part dans cet hôtel. Entre ces murs. Par­mi ces gens qui dorment, qui mangent, qui montent et des­cendent ces esca­liers. L’un d’entre eux a pris ce tableau. Et l’un d’entre eux sait pourquoi.

Il se diri­gea vers l’as­cen­seur d’un pas vif, sa sil­houette petite et impec­cable se décou­pant dans la lumière dorée du cou­loir comme une figu­rine dans un décor trop grand pour elle.

Louis le sui­vit. Et il remar­qua — c’é­tait peut-être rien, c’é­tait peut-être tout — que Has­tings, der­rière eux, avait le regard ailleurs. Tour­né vers l’es­ca­lier de ser­vice. Là où des­cen­dait, à cet ins­tant pré­cis, une jeune femme en uni­forme noir, un trous­seau de clés à la cein­ture, les che­veux auburn ramas­sés sous sa coiffe.

Mieke Des­met ne leva pas les yeux.

VII

LES MAROLLES

Le len­de­main, Poi­rot déci­da de sor­tir de l’hô­tel. Le mys­tère, dit-il, ne se trou­vait pas seule­ment entre les murs du Metro­pole — il se trou­vait aus­si dans la ville, dans les connexions invi­sibles qui reliaient les per­son­nages entre eux, dans les rues et les arrière-bou­tiques où les choses volées finissent par échouer.

— Nous allons aux Marolles, annon­ça-t-il au petit déjeuner.

— Les Marolles ? deman­da Has­tings, la bouche pleine de tartine.

— Le vieux quar­tier popu­laire. Là où l’on vend ce que le reste de la ville ne veut plus. Des meubles cas­sés, des tableaux dou­teux, des his­toires qu’on pré­fé­re­rait oublier. Si un Spilliaert volé devait être reven­du à Bruxelles, c’est par les Marolles qu’il transiterait.

Ils par­tirent à pied. La route des­cen­dait depuis le Sablon par des rues escar­pées, pavées de grès, bor­dées de mai­sons étroites dont les façades pen­chaient les unes vers les autres comme des vieillards en conver­sa­tion. L’air chan­geait. L’o­deur chan­geait. On quit­tait le Bruxelles des hôtels et des ambas­sades pour entrer dans le Bruxelles des cours inté­rieures et des les­sives qui séchaient aux fenêtres, des cris d’en­fants et des odeurs de chou, de fri­ture et de bière brune. Les Marolles par­laient un dia­lecte que même Poi­rot avait du mal à suivre — un mélange de fla­mand, de fran­çais, d’es­pa­gnol et de choses innom­mables qui n’ap­par­te­naient qu’à ce quar­tier et qu’à ces gens.

— C’est le brus­se­leer, expli­qua Poi­rot. La langue des Marolles. Même moi, qui suis belge, j’en perds la moi­tié. C’est une langue qui refuse d’être clas­sée, qui échappe à toute méthode. Ce qui, pour un esprit comme le mien, est à la fois irri­tant et fascinant.

Ils arri­vèrent sur la place du Jeu de Balle — un vaste espace pavé où se tenait le mar­ché aux puces, un bazar per­ma­nent où l’on trou­vait de tout et sur­tout de rien : des chaises ban­cales, des pen­dules arrê­tées, des cadres sans tableaux et des tableaux sans cadres, des livres jaunes, des uni­formes mili­taires d’un autre siècle, des pou­pées borgnes, des ins­tru­ments de musique désac­cor­dés. Louis eut le sen­ti­ment de mar­cher dans le gre­nier du monde.

Has­tings s’ar­rê­ta devant un étal de médailles mili­taires. Il en prit une, la retour­na dans sa main — une médaille belge de la Grande Guerre, ter­nie, avec un ruban effi­lo­ché — et quelque chose pas­sa sur son visage, quelque chose de bref et de grave, le sou­ve­nir d’un homme qui avait lui-même por­té l’u­ni­forme et qui savait ce que pesait ce genre de métal dans le creux de la main.

— Remet­tez ça, Has­tings, dit Poi­rot. Nous ne sommes pas ici pour les souvenirs.

— Non. Non, bien sûr.

Mais Has­tings repo­sa la médaille avec une len­teur qui disait le contraire.

Louis flâ­na par­mi les étals. Il y avait là toute une vie de choses aban­don­nées — des cadres pho­to­gra­phiques sans pho­tos, des lunettes sans verres, des clés sans ser­rures, des lettres sans enve­loppes empi­lées dans des boîtes à chaus­sures. Il en prit une au hasard — une lettre en fla­mand, datée de 1912, écrite d’une main fine et trem­blante, adres­sée à quel­qu’un dont le nom avait été effa­cé par le temps. Il ne com­pre­nait pas le fla­mand, mais il recon­nut, dans le des­sin des lettres, dans l’in­cli­nai­son de l’é­cri­ture, cette urgence par­ti­cu­lière des lettres d’a­mour — l’ur­gence de dire quelque chose avant qu’il ne soit trop tard, avant que le temps ne passe, avant que le des­ti­na­taire ne soit per­du. Il repo­sa la lettre dans sa boîte et s’éloigna.

Un vieil homme ven­dait des oiseaux dans des cages en osier. Des pin­sons, des char­don­ne­rets, des serins qui chan­taient avec une insis­tance déses­pé­rée, comme s’ils croyaient que le volume de leur chant fini­rait par ouvrir les bar­reaux. Louis s’ar­rê­ta devant les cages. Les oiseaux le regar­dèrent avec des yeux ronds, par­fai­te­ment indif­fé­rents à sa com­pas­sion. Il pen­sa, absur­de­ment, que l’Hô­tel Metro­pole était aus­si une cage — une cage dorée, certes, avec des lustres et du marbre, mais une cage tout de même, où des gens enfer­més dans leurs rôles chan­taient cha­cun leur chan­son sans que per­sonne n’é­coute celle du voisin.

Poi­rot se diri­gea vers une ruelle adja­cente, la rue Haute, et s’ar­rê­ta devant une bou­tique dont la vitrine était si encom­brée qu’on ne voyait plus le verre. Une enseigne fanée annon­çait : MOREELS — ANTI­QUI­TÉS ET CURIO­SI­TÉS. Poi­rot pous­sa la porte. Une clo­chette tinta.

L’in­té­rieur de la bou­tique était un caphar­naüm savant. Des tableaux empi­lés contre les murs, des bronzes sur des com­modes, des tapis rou­lés dans les coins, des lampes Art déco sus­pen­dues au pla­fond comme des méduses de verre. Et au milieu de tout cela, assis der­rière un bureau ense­ve­li sous les papiers, un homme qui sem­blait faire par­tie du décor.

Édouard Moreels avait la cin­quan­taine élé­gante et trouble. Un visage fin, des yeux gris très vifs, des che­veux argen­tés rame­nés en arrière, des mains de pia­niste. Il por­tait un cos­tume de velours côte­lé vert fon­cé et une cra­vate nouée avec un négli­gé étu­dié. Il avait le charme des hommes qui vivent entre le licite et l’illi­cite, à cette fron­tière exacte où l’un se confond avec l’autre, et son sou­rire — large, car­nas­sier, com­plice — vous don­nait immé­dia­te­ment envie de lui ache­ter quelque chose et de véri­fier votre por­te­feuille en sortant.

— Her­cule Poi­rot ! dit-il en se levant. Par tous les saints du Sablon. On m’a­vait dit que vous étiez à Bruxelles, mais je n’o­sais y croire.

— Vous me connais­sez, mon­sieur Moreels ?

— Tout Bruxelles vous connaît, mon­sieur Poi­rot. Vous êtes notre expor­ta­tion la plus célèbre — après les pra­lines et le sur­réa­lisme. Asseyez-vous. Je vous offre un café. Ou un genièvre, si vous préférez.

Ils s’as­sirent. Louis exa­mi­na les tableaux qui s’en­tas­saient contre les murs — des pay­sages fla­mands, des por­traits de bour­geois, des marines, des natures mortes. Pas de Spilliaert. Mais cela ne vou­lait rien dire. Un Spilliaert volé ne se met­tait pas en vitrine.

Poi­rot alla droit au but.

— Mon­sieur Moreels, une aqua­relle de Spilliaert a été déro­bée à l’Hô­tel Metro­pole. Une femme sur la digue d’Os­tende, la nuit. Vers 1908. Vous êtes mar­chand d’art à Bruxelles depuis — com­bien ? — vingt ans. Vous connais­sez le mar­ché. Vous connais­sez les col­lec­tion­neurs. Vous connais­sez les cir­cuits. Si ce tableau devait être reven­du, par où passerait-il ?

Moreels écou­ta sans ces­ser de sou­rire. Il allu­ma une ciga­rette — une Boule Natio­nale, la ciga­rette des Bruxel­lois — et souf­fla la fumée vers le plafond.

— Un Spilliaert, dit-il. Quel dom­mage. Spilliaert est sous-esti­mé, vous savez. Les Fran­çais ne le connaissent pas — par­don, mon­sieur Fraysse. Les Anglais encore moins — par­don, capi­taine. Mais ici, en Bel­gique, ceux qui savent savent. Et un Spilliaert de la période d’Os­tende, 1908… C’est un chef-d’oeuvre. Petit, certes. Mais la taille, en pein­ture, ne fait pas la grandeur.

— Comme dans d’autres domaines, mur­mu­ra Poirot.

— Exac­te­ment. Pour répondre à votre ques­tion : si ce tableau devait être reven­du à Bruxelles, il ne pas­se­rait pas par les cir­cuits offi­ciels. Il pas­se­rait par des mains dis­crètes — des col­lec­tion­neurs pri­vés, des gens qui ne posent pas de ques­tions. Et ces gens-là, oui, je les connais. Mais mon­sieur Poi­rot, je dois vous dire quelque chose : je n’ai pas volé ce tableau.

— Je ne vous accuse de rien, mon­sieur Moreels.

— Non, mais vous y pen­sez. Et vous avez rai­son d’y pen­ser. J’ai un pas­sé — com­ment dire — sinueux. J’ai fait des choses que la loi réprouve et que l’art par­donne. Des copies, disons. Des attri­bu­tions… géné­reuses. J’é­tais jeune, j’a­vais du talent et pas d’argent, ce qui est la pire com­bi­nai­son pos­sible dans le com­merce de l’art. Mais cette époque est révo­lue. Je suis deve­nu hon­nête — par las­si­tude plus que par ver­tu, je l’ad­mets. Et un Spilliaert volé à l’Hô­tel Metro­pole, c’est exac­te­ment le genre de chose dont je n’ai pas besoin.

Poi­rot l’é­cou­ta avec cette immo­bi­li­té qui était sa marque — une immo­bi­li­té de chat, patiente, concen­trée, prête à bondir.

— Où étiez-vous avant-hier soir, mon­sieur Moreels ?

— Au bar du Metro­pole. Comme presque tous les soirs. J’y ai mes habi­tudes. J’y suis res­té jus­qu’à — quoi ? — minuit, une heure peut-être. Le bar­man pour­ra vous le confir­mer. Et votre ami fran­çais aus­si, d’ailleurs — nous avons bu ensemble. N’est-ce pas, mon­sieur Fraysse ?

Louis acquies­ça. C’é­tait vrai. Il se sou­ve­nait de Moreels au bar, ce soir-là — son rire, ses his­toires, ses opi­nions tran­chantes sur la pein­ture belge. Ils avaient par­lé d’En­sor, de Khnopff, de cette étran­ge­té spé­ci­fi­que­ment belge qui fai­sait que même les pay­sages les plus pai­sibles avaient quelque chose d’in­quié­tant, comme si sous chaque champ de blé dor­mait un cauchemar.

— Voi­là, dit Moreels. J’ai un ali­bi. Un ali­bi arro­sé de gueuze et de conver­sa­tion. Ce qui ne prouve rien, je le sais — un ali­bi ne prouve que la pré­sence, jamais l’in­no­cence. Mais c’est tout ce que j’ai.

Ils sor­tirent de la bou­tique. La place du Jeu de Balle grouillait de monde. Des vieux fouillaient dans des caisses. Des enfants cou­raient entre les étals. Un joueur d’orgue de Bar­ba­rie fai­sait tour­ner sa mani­velle au coin de la rue, et la musique — une valse ralen­tie, défor­mée, un peu sinistre — mon­tait dans l’air gris des Marolles comme un sou­ve­nir de fête foraine.

Poi­rot décré­ta qu’on déjeu­ne­rait là, dans le quar­tier. Il connais­sait un endroit. Il connais­sait tou­jours un endroit. Il les mena par des rues de plus en plus étroites jus­qu’à une porte basse, sans enseigne, qu’il pous­sa avec l’as­su­rance d’un habi­tué. C’é­tait un esta­mi­net de quar­tier — une salle minus­cule, six tables, un comp­toir en zinc, des murs cou­verts de vieilles affiches de ker­messe et de pho­to­gra­phies jau­nies. L’o­deur de cui­sine était puis­sante — oignons, beurre, bière, viande brai­sée — et elle vous pre­nait à la gorge avec la vio­lence tendre d’un sou­ve­nir d’enfance.

La patronne, une femme mas­sive aux bras nus et au tablier taché, recon­nut Poi­rot. Louis ne sut jamais com­ment c’é­tait pos­sible — Poi­rot vivait à Londres depuis plus de vingt ans — mais elle le recon­nut. Elle dit quelque chose en brus­se­leer que Louis ne com­prit pas, et Poi­rot répon­dit en riant, d’un rire qu’on ne lui connais­sait pas, un rire plus jeune, plus libre, un rire de gamin de Bruxelles qui refai­sait sur­face sous le ver­nis londonien.

On leur ser­vit une car­bo­nade fla­mande — du boeuf mijo­té dans la bière brune, avec des oignons fon­dus, de la mou­tarde, du pain d’é­pice émiet­té dans la sauce, le tout si lon­gue­ment cuit que la viande se défai­sait au contact de la four­chette. Avec cela, des frites — pas les frites dorées et crous­tillantes des fri­te­ries de rue, mais des frites épaisses, blondes, un peu molles, les frites de grand-mère, les frites des dimanches d’au­tre­fois. Et de la bière, bien sûr — une brune, épaisse comme du velours, qui lais­sait un goût de cara­mel et de pain grillé sur la langue.

Has­tings man­geait avec un bon­heur sans réserve. Il avait les joues rouges et les yeux brillants et il décla­rait à inter­valles régu­liers que la cui­sine belge était la meilleure du monde, ce qui arra­chait à Poi­rot des sou­pirs d’exas­pé­ra­tion ravie.

— Ce n’est pas la meilleure du monde, Has­tings. C’est la meilleure de toutes. Ce qui est différent.

Louis man­geait en silence. Il pen­sait à Paris, aux res­tau­rants où il avait l’ha­bi­tude de déjeu­ner — des endroits élé­gants, chers, où la nour­ri­ture était belle et froide et où l’on man­geait pour se mon­trer plus que pour man­ger. Ici, dans cette salle minus­cule des Marolles, avec les affiches de ker­messe et l’o­deur de bière, la nour­ri­ture était laide et chaude et bonne, et on man­geait pour être vivant, pour rem­plir un vide que rien d’autre ne pou­vait rem­plir. Louis sen­tit quelque chose cra­quer en lui — quelque chose de dur et de sec, un os de soli­tude, qui cédait sous la pres­sion de cette cha­leur inattendue.

Après le déjeu­ner, Poi­rot com­man­da un café — un café filtre, fort et noir, ser­vi dans une tasse épaisse comme un bol de soupe — et parla.

Il par­la de son enfance à Bruxelles. C’é­tait rare. Poi­rot ne par­lait presque jamais de son pas­sé — il vivait dans le pré­sent de l’en­quête, dans l’é­ter­nel main­te­nant du mys­tère à résoudre. Mais le brus­se­leer de la patronne, ou la car­bo­nade, ou la bière brune, avaient déver­rouillé quelque chose en lui, et il par­la — de son père, qui était fonc­tion­naire, de sa mère, qui fai­sait des gaufres de Liège le dimanche, de la rue où il avait gran­di, une rue qui n’exis­tait plus, rasée pour faire place au Palais de Jus­tice. Il en par­la sans nos­tal­gie appa­rente, avec cette dis­tance métho­dique qui était sa manière de tout abor­der. Mais Louis, qui écou­tait, enten­dait sous les mots quelque chose que les mots ne disaient pas — le mur­mure d’un homme qui avait quit­té son pays trop jeune et qui n’y était jamais vrai­ment reve­nu, parce que reve­nir c’est consta­ter que ce qui n’est plus ne revien­dra pas, et que cette consta­ta­tion est la plus cruelle des déductions.

— Il est char­mant, dit Has­tings en par­lant de Moreels quand ils furent de nou­veau dans la rue. Et com­plè­te­ment indigne de confiance.

— Au contraire, Has­tings. Il est tout à fait digne de confiance — dans son indi­gni­té. Un homme qui avoue aus­si libre­ment ses péchés pas­sés est soit un saint, soit quel­qu’un qui a des péchés pré­sents beau­coup plus graves à cacher. Mais dans le cas de Moreels, je pen­che­rais pour une troi­sième pos­si­bi­li­té : un homme qui dit la véri­té parce que la véri­té, pour une fois, est de son côté.

— Alors ce n’est pas lui ?

— Pro­ba­ble­ment pas. Mais le monde de l’art bruxel­lois est petit, Has­tings. Et Moreels en connaît chaque recoin. Il nous sera utile — d’une manière ou d’une autre.

Ils remon­tèrent vers le centre par des rues que Poi­rot ne recon­nais­sait plus. Les Marolles chan­geaient. On démo­lis­sait des mai­sons pour construire le Palais de Jus­tice, cette mon­tagne de pierre que Poi­rot consi­dé­rait comme une offense per­son­nelle à l’har­mo­nie urbaine. Il en par­la lon­gue­ment, avec une indi­gna­tion conte­nue, tan­dis qu’ils pas­saient devant le chantier.

— Ils ont rasé un quar­tier entier pour construire cette… cette chose. Des familles dépla­cées. Des rues effa­cées. Et pour quoi ? Pour un palais de jus­tice qui res­semble à un cau­che­mar baby­lo­nien. Bruxelles est une ville qui se détruit elle-même, mon­sieur Fraysse. Elle mange ses propres enfants. C’est son drame et son mystère.

Louis écou­tait. Il com­men­çait à com­prendre quelque chose de Bruxelles — cette ville qui ne res­sem­blait à aucune autre, qui n’a­vait pas la majes­té de Paris ni l’a­plomb de Londres, mais qui avait autre chose, quelque chose de plus fra­gile et de plus étrange : une beau­té qui ne savait pas qu’elle était belle, une lai­deur qui ne savait pas qu’elle était laide, et entre les deux une zone grise, une zone trouble, où le mer­veilleux et le banal coha­bi­taient sans se regarder.

Ils ren­trèrent au Metro­pole à la nuit tom­bante. Et dans le hall de l’hô­tel, assis dans un fau­teuil près de la che­mi­née, un jour­nal alle­mand sur les genoux, les atten­dait un homme que Louis n’a­vait pas encore vu : grand, mince, les che­veux blonds cou­pés court, un visage angu­leux d’une pâleur nor­dique, vêtu d’un cos­tume sombre à la coupe impec­cable. Il leva les yeux à leur entrée et les salua d’un hoche­ment de tête cour­tois — un hoche­ment mili­taire, pré­cis, qui sen­tait la dis­ci­pline prussienne.

Wer­ner Kess­ler, diplo­mate alle­mand, venait de faire son entrée dans l’histoire.

VIII

L’OMBRE ALLE­MANDE

Louis remar­qua Kess­ler avant que Poi­rot ne le remarque — ou du moins avant que Poi­rot ne mon­trât qu’il le remar­quait, car avec Poi­rot il était impos­sible de savoir quand l’ob­ser­va­tion com­men­çait et quand elle finis­sait. L’homme était assis dans le hall avec la rai­deur étu­diée de ceux qui veulent avoir l’air déten­dus. Il lisait le Völ­ki­scher Beo­bach­ter — le jour­nal offi­ciel du par­ti nazi — et cette seule pré­sence, ce rec­tangle de papier plié sur un genou croi­sé, suf­fi­sait à modi­fier l’at­mo­sphère du hall comme une goutte d’encre dans un verre d’eau.

On était en sep­tembre 1937. L’Al­le­magne était deve­nue une chose lourde et mena­çante à l’ho­ri­zon de l’Eu­rope, un orage qui ne ces­sait de gron­der sans écla­ter. Les accords, les trai­tés, les dis­cours apai­sants — tout cela for­mait une musique de fond que per­sonne n’é­cou­tait plus vrai­ment. Et les diplo­mates alle­mands, par­tout en Europe, dans les hôtels, les récep­tions, les cou­loirs feu­trés des ambas­sades, tis­saient des fils que per­sonne ne voyait, ou que tout le monde voyait sans vou­loir les nommer.

Le len­de­main matin, Louis déci­da de mener sa propre enquête. Poi­rot avait sa méthode — les cel­lules grises, l’ob­ser­va­tion, la déduc­tion. Louis avait la sienne — l’ins­tinct du jour­na­liste, la conver­sa­tion de comp­toir, le flair des choses qui ne collent pas. Et quelque chose chez Kess­ler ne col­lait pas.

Il le trou­va au res­tau­rant de l’hô­tel, atta­blé devant un petit déjeu­ner fru­gal — café noir, pain sec, pas de beurre. Un ascète, ou un homme qui vou­lait en don­ner l’im­pres­sion. Louis s’as­sit à la table voi­sine et enga­gea la conver­sa­tion avec la désin­vol­ture feinte qui était son outil principal.

— Belle jour­née, dit-il en français.

Kess­ler leva les yeux. Son fran­çais était excellent — trop excellent, avec cette per­fec­tion légè­re­ment méca­nique des langues apprises dans les aca­dé­mies diplo­ma­tiques plu­tôt que dans la vie.

— En effet, mon­sieur. Vous êtes français ?

— Jour­na­liste. Louis Fraysse, du Figa­ro. Je couvre la scène artis­tique belge. Et vous, si je ne suis pas indiscret ?

— Wer­ner Kess­ler. Atta­ché cultu­rel à l’am­bas­sade d’Al­le­magne. Je suis à Bruxelles pour un échange artis­tique — une expo­si­tion de pein­ture alle­mande contem­po­raine qui doit se tenir au Palais des Beaux-Arts le mois prochain.

Un atta­ché cultu­rel. Louis avait suf­fi­sam­ment cou­vert les affaires inter­na­tio­nales pour savoir que le titre d’at­ta­ché cultu­rel, dans l’Al­le­magne de 1937, cou­vrait un spectre d’ac­ti­vi­tés qui allait de l’or­ga­ni­sa­tion d’ex­po­si­tions à des choses beau­coup moins avouables. Les ser­vices de ren­sei­gne­ment du Reich uti­li­saient les postes diplo­ma­tiques comme cou­ver­ture avec une régu­la­ri­té que tout le monde connais­sait et que per­sonne ne dénon­çait — par pru­dence, par lâche­té, ou par cette com­pli­ci­té sourde qui était le vrai mal de l’époque.

Ils par­lèrent d’art. Kess­ler était culti­vé — réel­le­ment culti­vé, pas seule­ment infor­mé. Il connais­sait les expres­sion­nistes alle­mands, Kirch­ner, Nolde, Beck­mann, et il en par­lait avec une admi­ra­tion conte­nue que Louis trou­va sur­pre­nante, car ces peintres étaient pré­ci­sé­ment ceux que le régime qua­li­fiait de dégé­né­rés. Il y avait chez Kess­ler une fis­sure — une brèche entre l’homme de culture et l’homme de fonc­tion — et Louis, sans en être cer­tain, eut l’in­tui­tion que cette fis­sure était peut-être la clé de sa pré­sence au Metropole.

— Vous connais­sez Vik­tor Jans­sens ? deman­da Louis, innocemment.

Une pause. Infime. Un bat­te­ment de paupière.

— De nom, dit Kess­ler. Un indus­triel anver­sois, je crois. Les métaux.

— Il loge ici.

— Ah ? Je ne le savais pas.

Il men­tait. Louis en eut la cer­ti­tude immé­diate, ins­tinc­tive, la même cer­ti­tude qu’il avait eue en Espagne quand un offi­cier fran­quiste lui avait juré qu’il n’y avait pas de fosses com­munes der­rière l’é­glise. Kess­ler connais­sait Jans­sens. Kess­ler était peut-être là pour Jans­sens. Et si c’é­tait le cas, le vol du Spilliaert pre­nait une tout autre dimension.

Il rap­por­ta cette conver­sa­tion à Poi­rot dans l’a­près-midi. Le détec­tive l’é­cou­ta dans le salon de lec­ture, un espace silen­cieux où des jour­naux du monde entier étaient dis­po­sés sur des tables basses et où per­sonne ne lisait jamais. Has­tings som­no­lait dans un fau­teuil, son cha­peau sur le visage.

— Kess­ler connaît Jans­sens, dit Louis. Il a men­ti en disant le contraire. Un diplo­mate alle­mand et un indus­triel belge dans les métaux non fer­reux — ce n’est pas ano­din, Poi­rot. L’Al­le­magne a besoin de métaux. Pour le réar­me­ment. Pour les usines. Jans­sens est en posi­tion de four­nir. Et si Kess­ler est là pour négocier…

— …alors le vol du tableau pour­rait être un moyen de pres­sion, com­plé­ta Poi­rot. Oui. J’y ai pen­sé. Voler le Spilliaert non pas pour sa valeur mar­chande, mais pour envoyer un mes­sage à Jans­sens. Un mes­sage qui dirait : nous pou­vons entrer dans votre chambre, nous pou­vons prendre ce que nous vou­lons, nous pou­vons vous atteindre.

— Exac­te­ment.

Poi­rot tapo­ta son genou.

— C’est une hypo­thèse élé­gante, mon­sieur Fraysse. Trop élé­gante, peut-être. Les hypo­thèses élé­gantes ont un défaut : elles séduisent l’es­prit au point de l’a­veu­gler. Mais nous ne pou­vons pas l’écarter.

Il se leva et réveilla Has­tings d’une tape sur l’épaule.

— Has­tings, nous allons rendre visite à mon­sieur Kessler.

— Hmm ? Quoi ? Qui ?

— L’Al­le­mand, Has­tings. Réveillez-vous. L’Allemand.

Kess­ler les reçut dans sa chambre — la 205, au deuxième étage, un étage au-des­sus de la scène du crime. La chambre était impec­cable. Rien ne traî­nait. Les vête­ments étaient ran­gés dans l’ar­moire avec une pré­ci­sion géo­mé­trique. Pas un livre, pas un jour­nal, pas une lettre — rien de per­son­nel, rien qui tra­hît l’homme der­rière la fonc­tion. Poi­rot nota ce vide avec intérêt.

— Mon­sieur Kess­ler, dit-il. Vous savez pour­quoi je suis ici.

— Le tableau volé, dit Kess­ler. Oui. L’hô­tel en bruisse. Je ne vois pas en quoi je pour­rais vous aider.

— Peut-être en me disant la véri­té sur vos rap­ports avec mon­sieur Janssens.

Kess­ler ne bou­gea pas. Pas un muscle. C’é­tait une immo­bi­li­té dif­fé­rente de celle de la com­tesse Fer­rante — pas théâ­trale, mais dis­ci­pli­née, contrô­lée, l’im­mo­bi­li­té d’un homme for­mé à ne jamais rien montrer.

— Je n’ai aucun rap­port avec mon­sieur Janssens.

— Mon­sieur Kess­ler, dit Poi­rot avec une dou­ceur qui était pire qu’une menace, je suis belge. Ce qui signi­fie que je connais la Bel­gique. Et je sais que la socié­té Jans­sens Métaux d’An­vers a signé, il y a six mois, un contrat d’ap­pro­vi­sion­ne­ment en cuivre et en zinc avec le consor­tium Rhein­me­tall-Bor­sig, l’un des prin­ci­paux fabri­cants d’ar­me­ment du Reich. Ce contrat a été négo­cié — je dis bien négo­cié, pas sim­ple­ment faci­li­té — par le bureau de l’at­ta­ché com­mer­cial de l’am­bas­sade d’Al­le­magne à Bruxelles. Votre bureau, mon­sieur Kess­ler. Ou du moins un bureau très voi­sin du vôtre.

Le silence qui sui­vit avait la den­si­té du plomb. Louis, debout près de la porte, sen­tit quelque chose chan­ger dans la pièce — un bas­cu­le­ment, comme si l’air lui-même s’é­tait épais­si. Kess­ler regar­dait Poi­rot avec une expres­sion nou­velle, une expres­sion où la sur­prise le dis­pu­tait à quelque chose qui res­sem­blait, étran­ge­ment, au respect.

— Vous êtes bien infor­mé, mon­sieur Poirot.

— Je lis les jour­naux, mon­sieur Kess­ler. Tous les jour­naux. Et je parle à des gens qui lisent les jour­naux que les jour­naux ne publient pas.

Kess­ler se leva. Il alla à la fenêtre. Dehors, la place de Brou­ckère vivait sa vie de fin d’a­près-midi — les tram­ways, les pas­sants, les ven­deurs de jour­naux qui criaient les titres du soir. Il par­la sans se retourner.

— Oui. Je connais Jans­sens. Nos pays font des affaires ensemble. C’est de la diplo­ma­tie com­mer­ciale, rien de plus. Et cela n’a aucun rap­port avec un tableau volé.

— Où étiez-vous la nuit du vol ?

— Dans ma chambre. Seul. Je me suis cou­ché à dix heures et je me suis levé à six heures. Je n’ai rien entendu.

— Vous n’a­vez pas de témoin ?

— Les diplo­mates dorment rare­ment en com­pa­gnie, mon­sieur Poi­rot. C’est un des incon­vé­nients du métier.

Poi­rot ne sou­rit pas. Il incli­na la tête, remer­cia Kess­ler, et sor­tit. Dans le cou­loir, il mar­chait plus len­te­ment que d’ha­bi­tude — signe, chez lui, d’une réflexion intense.

— Il a un ali­bi invé­ri­fiable, dit Louis.

— Oui. Mais un ali­bi invé­ri­fiable n’est pas la même chose qu’un ali­bi faux. Kess­ler est un pro­fes­sion­nel. S’il avait volé le tableau, il aurait fabri­qué un ali­bi en béton — un dîner avec l’am­bas­sa­deur, une récep­tion offi­cielle. Le fait qu’il n’en ait pas un me dit qu’il n’a pas pen­sé à en avoir besoin. Ce qui me dit qu’il est pro­ba­ble­ment inno­cent — du vol, en tout cas. De tout le reste, c’est une autre affaire.

— Et la piste du moyen de pres­sion ? deman­da Hastings.

— Elle reste ouverte, Has­tings. Mais elle s’af­fai­blit. Un ser­vice de ren­sei­gne­ment qui veut envoyer un mes­sage ne vole pas un tableau — il brise une fenêtre, il laisse une lettre, il fait quelque chose de visible. Le vol d’une aqua­relle est un acte trop déli­cat, trop intime, pour être poli­tique. Non. Ce vol a été com­mis pour des rai­sons per­son­nelles. Par quel­qu’un qui vou­lait ce tableau — pas pour ce qu’il valait, mais pour ce qu’il représentait.

Il s’ar­rê­ta au milieu du couloir.

— Une femme sur la digue, la nuit, répé­ta-t-il. Pour­quoi quel­qu’un vou­drait-il pos­sé­der cette image ? Qu’y a‑t-il dans cette image qui vau­drait le risque d’un vol ?

Il se par­lait à lui-même. Louis le savait. Mais la ques­tion res­ta sus­pen­due dans l’air du cou­loir du Metro­pole comme un par­fum de lavande qui ne se dis­si­pait pas.

IX

MIEKE

Louis par­la à Mieke Des­met par hasard — ou par ce qui res­semble au hasard quand les choses sont en train de se mettre en place et que le monde, secrè­te­ment, vous pousse dans la direc­tion où vous devez aller.

C’é­tait le cin­quième jour. Il était tard, presque minuit. Louis ne dor­mait pas. Il était des­cen­du au bar pour boire un der­nier verre, mais le bar était fer­mé, les lumières éteintes, les ban­quettes désertes. Il tra­ver­sa le hall en direc­tion de l’es­ca­lier et c’est là qu’il la vit — assise sur une chaise près de l’of­fice du rez-de-chaus­sée, dans une flaque de lumière jaune, les mains posées sur les genoux, immo­bile. Elle ne fai­sait rien. Elle ne lisait pas, ne cou­sait pas, ne fumait pas. Elle était sim­ple­ment assise là, dans son uni­forme noir, ses che­veux auburn défaits pour la pre­mière fois — déta­chés, lâchés sur ses épaules, et dans cette lumière ils avaient la cou­leur exacte du cuivre poli, une cou­leur chaude et triste.

Elle leva les yeux en l’en­ten­dant. Pas de peur. Pas de sur­prise. Juste un regard — un regard clair, gris-vert, qui vous consi­dé­rait avec la neu­tra­li­té de quel­qu’un qui a l’ha­bi­tude d’être tra­ver­sé par les regards des autres sans que per­sonne ne s’arrête.

— Par­don, dit Louis. Je ne vou­lais pas vous déranger.

— Vous ne me déran­gez pas, monsieur.

Sa voix était basse, un peu rauque, avec un accent fla­mand qui arron­dis­sait les voyelles et adou­cis­sait les consonnes. Elle par­lait un fran­çais cor­rect mais pas natu­rel — un fran­çais appris, pra­ti­qué, maî­tri­sé avec effort.

— Vous ne dor­mez pas ? deman­da Louis.

— Je finis à minuit. J’at­tends la relève.

Un silence. Louis aurait dû remon­ter. Il aurait dû lui sou­hai­ter bonne nuit et rega­gner sa chambre. Mais quelque chose le retint — peut-être la lumière, peut-être l’heure, peut-être le fait que cette jeune femme assise seule dans un hall d’hô­tel endor­mi avait l’air d’un per­son­nage échap­pé d’un tableau de Spilliaert. Il s’as­sit sur une chaise en face d’elle.

— Vous tra­vaillez ici depuis longtemps ?

— Deux ans. Avant, je tra­vaillais dans un hôtel à Gand. Mais ma mère est morte et mon père est tom­bé malade, alors je suis venue à Bruxelles. Il y avait une place ici.

Elle disait cela sans plainte, sans api­toie­ment. C’é­taient des faits. Sa mère était morte. Son père était malade. Elle tra­vaillait. Le monde tour­nait. La sim­pli­ci­té de ce récit ser­ra quelque chose dans la poi­trine de Louis — quelque chose qu’il n’a­vait pas sen­ti depuis long­temps, depuis Hélène peut-être, ou depuis avant Hélène, depuis cette époque loin­taine où les gens lui fai­saient encore quelque chose, où les his­toires des autres entraient en lui au lieu de glis­ser sur sa surface.

— Votre père est à Gand ?

— À l’hô­pi­tal Sint-Lucas. Les pou­mons. Il tra­vaillait dans une fila­ture — la pous­sière de lin. Beau­coup d’ou­vriers finissent comme ça.

— Vous le voyez souvent ?

— Quand je peux. Le train pour Gand coûte cher. Et les jours de congé sont rares.

Elle avait vingt-quatre ans. Louis lui en aurait don­né moins — ou plus, selon l’é­clai­rage. Son visage avait cette qua­li­té étrange des visages qui ne se fixent pas, qui changent avec la lumière, qui sont jeunes le matin et vieux le soir. Un visage de Flandre. Un visage de bord de mer et de brouillard.

Ils par­lèrent. De choses petites, d’a­bord — l’hô­tel, les clients, les manies des uns et des autres. Mieke avait un humour dis­cret, presque imper­cep­tible, qui pas­sait par un léger plis­se­ment des yeux et un mot inat­ten­du glis­sé au milieu d’une phrase ordi­naire. Elle imi­tait Jans­sens — son pas lourd, sa façon de cla­quer des doigts pour appe­ler le per­son­nel — avec une pré­ci­sion qui fit rire Louis. Elle décri­vit la com­tesse Fer­rante qui lais­sait des châles dans toutes les pièces de l’hô­tel comme un chat laisse des poils. Elle par­la de Fer­nand le concierge, qu’elle appe­lait Mon­sieur Fer­nand, avec un res­pect qui n’ex­cluait pas l’affection.

— Mon­sieur Fer­nand m’a appris le métier, dit-elle. Pas seule­ment les gestes — com­ment plier un drap, com­ment frap­per à une porte, com­ment dis­pa­raître quand il faut. Mais aus­si… com­ment regar­der les gens sans qu’ils sachent qu’on les regarde. Com­ment com­prendre ce qu’ils veulent avant qu’ils le demandent. Il dit que c’est le secret d’un bon hôtel — que les clients ne doivent jamais avoir besoin de demander.

— Et vous aimez ce travail ?

Elle réflé­chit. Long­temps. Ce n’é­tait pas une ques­tion qu’on lui posait sou­vent — per­sonne ne demande aux femmes de chambre si elles aiment leur tra­vail, de même que per­sonne ne demande au vent s’il aime souffler.

— J’aime les chambres vides, dit-elle enfin. Le matin, quand les clients sont sor­tis, et qu’il ne reste que leur odeur, leurs objets, les traces qu’ils ont lais­sées. Un livre ouvert sur la table de nuit. Un verre de vin pas fini. Des lettres frois­sées dans la cor­beille. On voit des choses, dans les chambres vides. On voit qui les gens sont vrai­ment — pas qui ils sont en bas, dans le hall, avec leur cos­tume et leur sou­rire. En haut, dans leur chambre, ils ne mentent plus. Les draps ne mentent pas. Les objets ne mentent pas.

Louis la regar­da. Il y avait chez cette femme une intel­li­gence du monde qui ne pas­sait pas par les mots habi­tuels — pas par la culture, pas par l’é­du­ca­tion — mais par l’ob­ser­va­tion pure, par cette atten­tion au réel que la plu­part des gens perdent en gran­dis­sant et que seuls gardent les artistes et ceux qui servent. Mieke voyait. Elle voyait les gens tels qu’ils étaient, dépouillés de leurs appa­rences, réduits à leurs traces. Et cette vision, Louis le com­prit, était à la fois son don et sa pri­son — car voir les gens sans être vue par eux est peut-être la forme la plus aiguë de la solitude.

— Et les deux Anglais ? deman­da Louis. Mon­sieur Poi­rot et le capi­taine Hastings ?

Quelque chose chan­gea dans le visage de Mieke. Ce ne fut rien — un fré­mis­se­ment, un infime dépla­ce­ment de l’ex­pres­sion, comme une ride sur une eau lisse. Puis ce fut passé.

— Mon­sieur Poi­rot est très poli, dit-elle. Il dit tou­jours mer­ci. Il dit s’il vous plaît. Il laisse sa chambre en ordre. C’est rare.

— Et le capitaine ?

— Le capi­taine aus­si est poli.

Elle avait dit cela trop vite. Ou trop len­te­ment. Louis n’au­rait su dire. Mais il y avait dans la manière dont elle avait pro­non­cé le mot capi­taine quelque chose qui n’ap­par­te­nait pas au registre habi­tuel d’une femme de chambre par­lant d’un client — une inflexion, une cha­leur, ou peut-être sim­ple­ment un silence après le mot, un silence qui durait un bat­te­ment de trop.

— Il laisse des pour­boires sur l’o­reiller, ajou­ta-t-elle après un moment. Tou­jours la même somme. Tou­jours au même endroit. Et une fois… une fois il a lais­sé un mot. Un petit mot, sur le papier à lettres de l’hôtel.

— Que disait-il ?

— Mer­ci. En fran­çais. Avec une faute d’orthographe.

Elle sou­rit. C’é­tait un sou­rire minus­cule, presque invi­sible, un sou­rire de coin des lèvres qui n’at­tei­gnait pas les yeux mais qui disait quelque chose — quelque chose que Louis n’é­tait pas sûr de vou­loir com­prendre. Parce que com­prendre c’é­tait voir, et voir c’é­tait être impli­qué, et être impli­qué dans cette his­toire-là — l’his­toire d’un homme qui laisse des mots mal­adroits sur des oreillers — c’é­tait entrer dans un ter­ri­toire dont on ne revient pas tout à fait indemne.

Louis n’in­sis­ta pas. Ils par­lèrent d’autre chose. De Gand, que Mieke décri­vait avec un amour sans illu­sion — la ville grise, le bef­froi, le Gra­vens­teen, les canaux qui sen­taient la vase en été. Elle par­la du bégui­nage, où sa tante avait vécu, un enclos de silence au milieu de la ville, avec des mai­sons blanches et un jar­din où les fleurs pous­saient sans que per­sonne s’en occupe. De Paris, que Louis décri­vait avec une iro­nie fati­guée — les bou­le­vards, les ter­rasses, les gens qui parlent de tout sans rien dire. De la pluie, qui tom­bait de nou­veau sur Bruxelles avec cette régu­la­ri­té qui fai­sait de la pluie belge non pas un évé­ne­ment météo­ro­lo­gique mais un état per­ma­nent de l’être.

— À Ostende, dit Mieke, la pluie a un autre goût. Elle est salée. Ma grand-mère disait que c’é­tait la mer qui pleurait.

Louis res­ta silen­cieux un moment. Il y avait dans cette phrase — la mer qui pleu­rait — une poé­sie invo­lon­taire, une poé­sie de gens qui ne savent pas qu’ils font de la poé­sie, et c’é­tait la plus belle espèce, celle qui n’a pas conscience d’elle-même, celle qui dit les choses telles qu’elles sont et qui, en les disant ain­si, les transforme.

La relève arri­va — une femme plus âgée, mas­sive, en tenue de nuit, qui salua Mieke d’un signe de tête et dis­pa­rut dans l’of­fice. Mieke se leva.

— Bonne nuit, mon­sieur Fraysse.

— Bonne nuit, Mieke.

Elle hési­ta. Puis, très bas :

— Le tableau qu’on a volé… le Spilliaert. C’est une femme sur la digue, la nuit, n’est-ce pas ?

— Oui.

— J’au­rais aimé la voir. Spilliaert est d’Os­tende. Ma grand-mère aus­si était d’Os­tende. Elle mar­chait sur la digue, le soir, quand mon grand-père était en mer. Elle atten­dait les bateaux.

Elle dit cela avec une sim­pli­ci­té qui n’ap­pe­lait aucune réponse. Puis elle tour­na les talons et dis­pa­rut par l’es­ca­lier de ser­vice, ses che­veux auburn cap­tant une der­nière fois la lumière du hall avant de s’é­teindre dans l’ombre.

Louis remon­ta dans sa chambre. Il ne dor­mit pas tout de suite. Il res­ta long­temps assis sur le bord du lit, dans le noir, à écou­ter les bruits de l’hô­tel — les cra­que­ments, les souffles, les pas loin­tains du veilleur de nuit dans les cou­loirs. Et il pen­sa à Mieke, à sa grand-mère d’Os­tende, aux femmes qui attendent sur les digues. Et il pen­sa, sans savoir pour­quoi, que quel­qu’un d’autre dans cet hôtel avait vu la même chose que lui — la même soli­tude, la même beau­té triste — et que ce quel­qu’un avait vou­lu, pour des rai­sons qu’il ne com­pre­nait pas encore, cap­tu­rer cette image et l’of­frir comme on offre ce qu’on n’a pas les mots pour dire.

X

LES COU­LISSES

Fer­nand accep­ta de leur faire visi­ter les cou­lisses de l’hô­tel. Ce fut Poi­rot qui le lui deman­da, avec cette poli­tesse infaillible qui ren­dait impos­sible tout refus, et le vieux concierge les gui­da à tra­vers le Metro­pole invi­sible — celui que les clients ne voient jamais, celui qui fait tour­ner la machine.

Ils com­men­cèrent par les sous-sols. L’es­ca­lier de ser­vice des­cen­dait dans un monde de cou­loirs étroits, de pla­fonds bas, de tuyau­te­rie appa­rente. L’o­deur chan­geait — de la lavande et du bois ciré du hall, on pas­sait à la vapeur, au savon, à la les­sive, à la graisse de cui­sine. C’é­tait un autre uni­vers, un uni­vers paral­lèle, où les mêmes heures s’é­cou­laient mais dans un tem­po dif­fé­rent, plus rapide, plus bru­tal, sans les ralen­tis­se­ments de la cour­toi­sie et du décor.

La buan­de­rie d’a­bord. Une salle immense, car­re­lée de blanc, où des femmes en tablier pen­chées sur des cuves fumantes lavaient les draps, les nappes, les ser­viettes de l’hô­tel dans une vapeur qui leur rou­gis­sait les joues et les mains. Le bruit était assour­dis­sant — les esso­reuses tour­naient, les fers cla­quaient sur les planches, les femmes criaient pour se faire entendre par-des­sus le vacarme. Louis pen­sa à un enfer domes­tique, un enfer propre et blanc où l’on expiait la faute d’a­voir sali le linge.

— Qua­rante femmes, dit Fer­nand. Elles com­mencent à cinq heures du matin. Elles finissent à six heures du soir. Treize heures de tra­vail. Elles lavent, repassent, plient. Chaque chambre change ses draps tous les jours. Trois cents chambres. Six cents draps. Plus les nappes, les ser­viettes, les tabliers. Elles ne se plaignent jamais.

Poi­rot obser­vait tout avec une atten­tion métho­dique. Il notait les entrées, les sor­ties, les portes qui fer­maient à clé et celles qui ne fer­maient pas. Il posait des ques­tions — com­bien de per­sonnes avaient accès à ce sous-sol la nuit ? Y avait-il un gar­dien ? Les portes de ser­vice don­nant sur la rue étaient-elles verrouillées ?

— Ver­rouillées à par­tir de dix heures du soir, dit Fer­nand. Mais le per­son­nel de nuit a une clé. Le veilleur, la femme de chambre de garde, le portier.

— Et ces clés — sont-elles comp­ta­bi­li­sées ? Enregistrées ?

— Elles sont dans l’ar­moire de la concier­ge­rie. Chaque clé est numé­ro­tée. On signe un registre quand on la prend et quand on la rend.

— Je vou­drais voir ce registre.

Fer­nand les condui­sit à la concier­ge­rie — un petit bureau der­rière la récep­tion, encom­bré de casiers à cour­rier, de tableaux de clés, de registres empi­lés. Il sor­tit le registre de la nuit du vol et le ten­dit à Poirot.

Poi­rot l’exa­mi­na. Louis lut par-des­sus son épaule. La nuit du vol, trois per­sonnes avaient signé pour un passe-par­tout : Mar­cel Devos, le veilleur de nuit, à vingt-deux heures. Mieke Des­met, femme de chambre, à vingt-deux heures trente. Et — le doigt de Louis s’ar­rê­ta — une troi­sième signa­ture, à vingt-trois heures, d’une écri­ture dif­fé­rente, plus hésitante.

— Qui est-ce ? deman­da Poirot.

Fer­nand regar­da. Ses sour­cils se froncèrent.

— C’est étrange. Cette signa­ture… on dirait Albert. Mais Albert n’a­vait aucune rai­son de prendre un passe-par­tout cette nuit-là. Il n’é­tait pas de ser­vice aux chambres.

— Il avait pour­tant le droit d’en prendre un ?

— Tech­ni­que­ment, oui. Les gar­çons d’é­tage peuvent avoir besoin d’un passe-par­tout pour le ser­vice de nuit — les pla­teaux, le mini­bar. Mais Albert fait habi­tuel­le­ment le ser­vice de jour.

Poi­rot refer­ma le registre. Ses yeux verts brillaient d’un éclat par­ti­cu­lier — cet éclat que Louis avait appris à recon­naître comme le signe d’une pen­sée en mou­ve­ment, d’un méca­nisme inté­rieur qui venait de trou­ver un engrenage.

Ils visi­tèrent ensuite les cui­sines. C’é­tait un théâtre — un théâtre de feu et de bruit, où des hommes en blanc s’a­gi­taient entre des four­neaux immenses, des cas­se­roles de cuivre, des broches qui tour­naient, des pyra­mides de légumes, des mon­tagnes de viande. Le chef — un homme colos­sal avec des favo­ris roux et un accent lié­geois — régnait sur ce chaos avec la voix d’un ser­gent-major et les gestes d’un chef d’or­chestre. Il pré­pa­rait le dîner du soir : water­zooi de pou­let, car­bo­nade fla­mande, sole meu­nière, crème brû­lée au spéculoos.

Poi­rot goû­ta une cuillère de water­zooi et fer­ma les yeux.

— Ceci, dit-il, est la Bel­gique. Tout entière. Dans une cuillère.

Has­tings goû­ta aus­si et décla­ra que c’é­tait meilleur que n’im­porte quel ragoût anglais, ce qui pro­vo­qua chez Poi­rot un regard signi­fiant que la com­pa­rai­son même était une insulte.

Louis, lui, regar­dait les allées et venues du per­son­nel. Les cui­sines com­mu­ni­quaient avec le sous-sol par un cou­loir, et ce cou­loir menait à l’es­ca­lier de ser­vice — le même esca­lier qui mon­tait aux étages. Quel­qu’un qui connais­sait la géo­gra­phie de l’hô­tel pou­vait, la nuit, se dépla­cer des cui­sines aux chambres sans jamais pas­ser par le hall ni être vu par le por­tier. C’é­tait un monde sou­ter­rain, un réseau de pas­sages et de connexions que seuls les ini­tiés connaissaient.

— Fer­nand, dit Poi­rot, qui connaît ces passages ?

— Tout le per­son­nel, mon­sieur. Et quelques anciens clients. L’hô­tel a qua­rante ans. Ses secrets ne sont plus très secrets.

Ils remon­tèrent. Dans le hall, la lumière du jour sem­blait étran­ge­ment vive après les sous-sols — comme si on reve­nait d’un autre monde, un monde d’ombres et de vapeur, pour retrou­ver la sur­face dorée et polie des apparences.

Louis s’as­sit dans le hall et regar­da pas­ser les clients. Il y avait Jans­sens, tou­jours furieux, tou­jours rouge, qui par­lait au télé­phone de la récep­tion avec des gestes véhé­ments. Il y avait la com­tesse Fer­rante, en robe de soie mauve, qui tra­ver­sait le hall avec un châle qui traî­nait der­rière elle comme un sillage. Il y avait Kess­ler, assis dans son fau­teuil habi­tuel, un jour­nal sur les genoux, le visage fer­mé. Il y avait Moreels, qui venait d’ar­ri­ver pour son apé­ri­tif au bar et qui salua Louis d’un geste de la main.

Et il y avait Hastings.

Has­tings, assis dans un fau­teuil, un livre ouvert sur les genoux qu’il ne lisait pas, les yeux fixés sur un point invi­sible. Ou plu­tôt non — pas invi­sible. Fixés sur la porte de l’es­ca­lier de ser­vice par laquelle, à inter­valles régu­liers, pas­sait le per­son­nel. Les femmes de chambre. Les gar­çons d’é­tage. Et par­mi eux, par­fois, Mieke.

Louis obser­va Has­tings pen­dant dix minutes. Le capi­taine ne bou­gea pas. Il ne tour­na pas une page. Il regar­dait la porte avec l’ex­pres­sion d’un homme qui attend quelque chose — ou quel­qu’un — et qui ne sait pas lui-même ce qu’il attend.

Puis Mieke pas­sa. Elle por­tait un pla­teau de ser­viettes propres. Elle ne regar­da pas Has­tings. Has­tings ne la salua pas. Mais quelque chose pas­sa entre eux — rien de visible, rien de nom­mable, quelque chose qui n’ap­par­te­nait pas au registre des gestes ni des paroles mais à celui, beau­coup plus ancien, des regards qui se frôlent et des silences qui disent.

Louis refer­ma son car­net. Il ne nota rien. Cer­taines obser­va­tions n’ont pas leur place sur le papier — elles appar­tiennent à cette zone de l’es­prit où l’on range les choses qu’on a vues et qu’on ne sait pas encore interpréter.

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Poi­rot rentre au pays — Cha­pitres 1 à 5

Poi­rot rentre
au pays

Poi­rot rentre au pays

Cha­pitres 1 à 5

Hôtel Metro­pole, Bruxelles, 1937

I

L’AR­RI­VÉE

Le train entra dans Bruxelles par le sud, len­te­ment, comme s’il hési­tait. Louis Fraysse regar­dait défi­ler les fau­bourgs sans les voir — des mai­sons de brique rouge, des jar­dins minus­cules, des che­mi­nées qui fumaient dans le ciel de sep­tembre. Il avait quit­té Paris le matin même, gare du Nord, avec un billet de pre­mière classe payé par la rédac­tion du Figa­ro et une mis­sion dont il se serait bien pas­sé : un article sur le renou­veau de la scène artis­tique belge. Un sujet mou, pen­sait-il. Un sujet de rem­plis­sage pour les pages cultu­relles d’au­tomne, entre une chro­nique sur Gui­try et un compte ren­du d’ex­po­si­tion coloniale.

Il avait qua­rante-deux ans et cette las­si­tude par­ti­cu­lière des hommes qui ont trop long­temps vécu par les mots des autres. Vingt ans de jour­na­lisme. Des repor­tages dans les Bal­kans, en Espagne pen­dant les pre­miers mois de la guerre civile, au Maroc. Et main­te­nant la Bel­gique. L’art belge. Il y avait quelque chose de vague­ment humi­liant dans cette affec­ta­tion, et Louis le savait, et son rédac­teur en chef le savait aus­si, et c’é­tait peut-être pré­ci­sé­ment le but.

À la gare du Midi, il récu­pé­ra sa valise — une seule, en cuir fati­gué, qui avait connu Salo­nique et Bar­ce­lone — et cher­cha un taxi. L’air de Bruxelles avait une odeur dif­fé­rente de celui de Paris. Plus humide, plus miné­rale, avec quelque chose de marin qui venait de loin, de la côte peut-être, por­tée par le vent d’ouest. Un chauf­feur fla­mand le condui­sit à l’Hô­tel Metro­pole sans un mot, par des rues qu’il ne connais­sait pas. Il n’a­vait jamais mis les pieds à Bruxelles. Cela lui fai­sait une drôle d’im­pres­sion — être étran­ger dans une ville qui par­lait à moi­tié sa langue.

Le taxi remon­ta un bou­le­vard plan­té d’arbres, tour­na, et s’ar­rê­ta devant une façade qui lui cou­pa le souffle sans qu’il s’y attendît.

L’Hô­tel Metro­pole se dres­sait là, au coin de la place de Brou­ckère, avec l’as­su­rance tran­quille des bâti­ments qui savent qu’on les regarde. La façade était en pierre blanche, ornée de colonnes et de carya­tides noir­cies par la pluie, et au-des­sus de l’en­trée, les lettres dorées du nom brillaient dans la lumière décli­nante de l’a­près-midi. C’é­tait un immeuble de la fin du siècle der­nier, construit pour impres­sion­ner, et qua­rante ans plus tard il impres­sion­nait encore. Louis paya le chauf­feur, glis­sa la mon­naie dans sa poche, et res­ta un ins­tant sur le trot­toir, sa valise à la main, à contem­pler cette chose exces­sive et belle.

Il pous­sa la porte tambour.

Le hall du Metro­pole était un monde. Un monde clos, capi­ton­né, où la lumière tom­bait d’un pla­fond à cais­sons Renais­sance à tra­vers des lustres de cris­tal qui pro­je­taient sur les murs des éclats de soleil pri­son­niers. Le sol était en marbre. Les colonnes étaient corin­thiennes. Par­tout, de l’or — sur les mou­lures, sur les cadres, sur les poi­gnées de porte — un or dis­cret et ancien qui ne cher­chait plus à éblouir mais qui éblouis­sait quand même. Louis tra­ver­sa le hall en silence, ses chaus­sures ne fai­sant presque aucun bruit sur le marbre, et il eut l’im­pres­sion de mar­cher dans un rêve très précis.

À la récep­tion, un homme en jaquette noire lui ten­dit un registre. Il signa. On lui don­na une clé. Chambre 214, deuxième étage. Un groom en livrée bor­deaux prit sa valise et le gui­da vers l’as­cen­seur — un de ces vieux ascen­seurs à grille dorée qui mon­taient avec une len­teur majes­tueuse, comme s’ils trans­por­taient des choses fragiles.

La chambre était vaste, haute de pla­fond, avec des rideaux de velours vert et une vue sur la place de Brou­ckère. Louis posa sa valise sur le lit sans l’ou­vrir. Il alla à la fenêtre. En bas, les tram­ways pas­saient dans un tin­te­ment de cloche, des pas­sants se croi­saient sous les réver­bères qu’on allu­mait déjà, et sur le trot­toir d’en face, un homme ven­dait des gaufres dont l’o­deur, chaude et sucrée, mon­tait jus­qu’à l’é­tage dans l’air du soir.

Il res­ta là un moment. Il ne pen­sait à rien. Ou plu­tôt il pen­sait à ce vide par­ti­cu­lier qu’il avait rap­por­té de Paris comme un bagage invi­sible — le vide lais­sé par Hélène, qui l’a­vait quit­té en juillet, sans drame, sans cris, avec cette poli­tesse ter­rible des fins de règne. Trois ans ensemble. Un appar­te­ment rue du Bac qu’il avait ren­du en août. Des livres qu’il n’a­vait pas récu­pé­rés. Il n’é­tait pas mal­heu­reux à pro­pre­ment par­ler. Il était creux. Et Bruxelles, avec ses rues étran­gères et son hôtel magni­fique, ne rem­plis­sait rien.

Il des­cen­dit au bar.

Le bar du Metro­pole était un autre rêve. Plus sombre, plus intime, avec des boi­se­ries d’a­ca­jou et des vitraux Art nou­veau qui fil­traient la lumière en camaïeux de jaune et de vert. Des ban­quettes de cuir pati­né. Des miroirs biseau­tés qui mul­ti­pliaient l’es­pace et les visages. Au pla­fond, des fresques allé­go­riques que per­sonne ne regar­dait plus — des nymphes et des satyres figés dans une danse dont le sens s’é­tait per­du, des corps enla­cés dans un mou­ve­ment que le temps avait ren­du immo­bile. Le comp­toir était en marbre vert, strié de veines blanches comme un pay­sage vu d’a­vion, et der­rière le comp­toir des ran­gées de bou­teilles cap­taient la lumière des appliques avec un éclat de vitrail. Louis s’ins­tal­la sur un tabou­ret haut et com­man­da une bière — une gueuze, que le bar­man lui ser­vit avec la gra­vi­té d’un prêtre ver­sant le vin de messe.

Le bar­man s’ap­pe­lait Joseph. C’é­tait un homme d’une cin­quan­taine d’an­nées, chauve, avec une mous­tache poivre et sel et des yeux qui avaient cette qua­li­té par­ti­cu­lière des yeux de bar­man — la capa­ci­té de vous regar­der sans vous juger, de tout voir sans rien rete­nir, de vous don­ner l’illu­sion de la confi­dence sans jamais en abu­ser. Il ser­vait les bières avec des gestes d’une len­teur céré­mo­nieuse, incli­nant le verre, lais­sant cou­ler la mousse, la décou­pant d’un coup de spa­tule, posant le verre devant vous avec la pré­ci­sion d’un chi­rur­gien posant un ins­tru­ment. Chaque bière était un acte.

La gueuze avait un goût acide et com­plexe, un goût qui n’a­vait rien à voir avec ce qu’on buvait à Paris. C’é­tait une bière qui exi­geait quelque chose de vous — de l’at­ten­tion, de la patience, un palais capable d’ac­cueillir l’a­mer­tume et d’y trou­ver du plai­sir. Louis but len­te­ment. Il sor­tit son car­net de la poche inté­rieure de sa veste et grif­fon­na quelques lignes sans convic­tion. Scène artis­tique belge. Ensor à Ostende. Magritte quelque part dans Bruxelles. Del­vaux et ses femmes nues dans des gares. Il ne savait pas par où com­men­cer. Il ne savait même pas s’il vou­lait commencer.

Il pen­sa à Hélène. Il y pen­sait de moins en moins sou­vent, mais quand il y pen­sait c’é­tait avec une pré­ci­sion cruelle — le sou­ve­nir de sa nuque quand elle lisait le soir, la manière dont elle se retour­nait dans le lit en empor­tant tout le drap, l’o­deur de son savon à la ver­veine dans la salle de bain. Des détails. Des miettes de vie com­mune. C’est tou­jours par les détails qu’on mesure l’é­ten­due de ce qu’on a perdu.

Autour de lui, le bar se rem­plis­sait. Des hommes d’af­faires fla­mands qui par­laient fort, une femme seule en robe noire qui fumait en regar­dant la pluie qui com­men­çait à tom­ber, un couple d’An­glais qui consul­tait un guide Bae­de­ker. Un pia­niste s’é­tait ins­tal­lé au fond de la salle — Louis ne l’a­vait pas vu entrer — et jouait des airs de Cole Por­ter avec un doig­té pares­seux, comme un homme qui joue pour se tenir com­pa­gnie et pour qui le public est un acci­dent. La musique se mêlait au bruit des conver­sa­tions et au tin­te­ment des verres et au mur­mure de la pluie sur les vitraux, et tout cela for­mait une sorte de sym­pho­nie basse, un ron­ron­ne­ment de monde civi­li­sé qui était peut-être le son le plus récon­for­tant que Louis eût enten­du depuis des mois.

Et dans un coin, à une table ronde, un détail qui retint l’oeil de Louis sans qu’il sût d’a­bord pour­quoi : un petit homme impec­ca­ble­ment vêtu, avec une mous­tache noire extra­or­di­naire — cirée, rele­vée aux pointes comme deux accents cir­con­flexes — qui siro­tait un sirop de cas­sis en consul­tant un jour­nal belge. En face de lui, un homme plus grand, plus large, au visage ouvert et rou­geaud, buvait une pale ale avec l’air satis­fait de quel­qu’un qui se trouve exac­te­ment là où il doit être.

Louis ne les connais­sait pas. Il ne pou­vait pas les connaître. Et pour­tant quelque chose dans ce duo — le contraste entre le petit et le grand, entre la méti­cu­lo­si­té de l’un et la décon­trac­tion de l’autre — lui don­na l’im­pres­sion fugace d’a­voir déjà vu cette scène quelque part, dans un livre peut-être, ou dans un sou­ve­nir qui n’é­tait pas le sien.

Il com­man­da une deuxième gueuze et ces­sa d’y penser.

La pluie tom­bait sur Bruxelles. Les tram­ways son­naient dans la nuit. Et l’Hô­tel Metro­pole, avec ses ors et ses colonnes et ses fan­tômes de fin de siècle, se refer­mait dou­ce­ment sur Louis Fraysse comme un coquillage sur une perle qu’il ne savait pas encore contenir.

II

LES DEUX ANGLAIS

Le len­de­main matin, Louis se réveilla tard. La lumière entrait par les rideaux qu’il avait oublié de fer­mer et posait sur les murs de la chambre une clar­té lai­teuse, très belge, qui ne res­sem­blait pas au soleil. Il prit un bain dans la bai­gnoire à pieds de grif­fon, se rasa devant un miroir ovale enca­dré d’or, et des­cen­dit prendre son petit déjeu­ner dans la salle à man­ger du rez-de-chaussée.

La salle était presque vide à cette heure — il était dix heures pas­sées. Quelques clients attar­dés finis­saient leur café sous les pla­fonds peints. Un gar­çon en tablier blanc lui appor­ta un pla­teau char­gé de choses qu’il n’a­vait pas com­man­dées : du pain gris, du beurre salé, un pot de confi­ture d’ai­relles, des tranches de fro­mage, un oeuf mol­let, un pichet de café au lait. Louis man­gea avec un appé­tit qui le sur­prit lui-même. Il y avait dans cette nour­ri­ture simple quelque chose de récon­for­tant, de mater­nel presque, et il se sen­tit pour la pre­mière fois depuis des semaines un peu moins creux.

C’est à ce moment-là que le petit homme à la mous­tache entra dans la salle à manger.

Il por­tait un cos­tume gris perle cou­pé avec une pré­ci­sion mili­taire, une cra­vate de soie lavande piquée d’une épingle en or, et des sou­liers ver­nis si brillants qu’on aurait pu s’y mirer. Il avan­çait d’un pas mesu­ré, légè­re­ment pen­ché en avant, avec cette démarche par­ti­cu­lière des hommes de petite taille qui refusent que leur sta­ture les dimi­nue. Sa mous­tache était un évé­ne­ment. Louis la contem­pla avec une fas­ci­na­tion invo­lon­taire — c’é­tait une oeuvre d’art, une construc­tion archi­tec­tu­rale, chaque pointe rele­vée et fixée avec une symé­trie qui tenait du prodige.

L’homme choi­sit une table près de la fenêtre. Le gar­çon se pré­ci­pi­ta. Il y eut un échange en fran­çais — un fran­çais impec­cable, sans accent, mais avec une musi­ca­li­té légè­re­ment dif­fé­rente, plus ronde, plus chan­tante, qui n’é­tait ni pari­sienne ni pro­vin­ciale. Louis com­prit : l’homme était belge. Belge et méti­cu­leux et élé­gant et — il en eut sou­dain la cer­ti­tude — abso­lu­ment redou­table sous ses dehors de dan­dy miniature.

Quelques minutes plus tard, le com­pa­gnon de la veille fit son appa­ri­tion. Grand, les épaules larges, une mous­tache beau­coup plus modeste — blonde et tom­bante, une mous­tache hon­nête, une mous­tache bri­tan­nique —, il tra­ver­sa la salle avec la décon­trac­tion d’un homme qui ne doute jamais de sa bien­ve­nue. Il por­tait un cos­tume de tweed qui avait dû être cou­pé à Savile Row une décen­nie plus tôt et qui avait gar­dé cette noblesse un peu fati­guée des bons tis­sus anglais. Il s’as­sit en face du petit homme avec un sou­rire radieux.

— Poi­rot ! Belle mati­née, n’est-ce pas ? J’ai fait le tour de la place, c’est tout à fait char­mant. On se croi­rait presque dans un décor de théâtre.

Le nom frap­pa Louis comme une balle per­due. Poi­rot. Il repo­sa sa tasse de café. Her­cule Poi­rot. Le détec­tive. Celui dont les jour­naux anglais ne ces­saient de par­ler, dont Scot­land Yard consul­tait les avis, dont les affaires cri­mi­nelles les plus retorses por­taient l’empreinte. Il vivait à Londres depuis des années, depuis la guerre, mais il était belge — belge de nais­sance, et voi­là qu’il était là, à Bruxelles, à l’Hô­tel Metro­pole, en train de com­man­der un cho­co­lat chaud avec une pré­ci­sion maniaque sur la tem­pé­ra­ture du lait.

Et l’autre, le grand, ce devait être Has­tings. Le capi­taine Has­tings. L’a­mi, le chro­ni­queur, le fidèle com­pa­gnon. Louis avait lu ses récits dans le Strand Maga­zine — des his­toires d’en­quêtes racon­tées avec cette can­deur très anglaise qui fai­sait tout le charme de la chose. Has­tings écri­vait comme il devait vivre : avec enthou­siasme, avec loyau­té, avec une cer­taine naï­ve­té qu’on ne pou­vait s’empêcher de trou­ver touchante.

Louis hési­ta. Le jour­na­liste en lui — celui qui n’é­tait pas encore tout à fait mort sous les couches de désen­chan­te­ment — sen­tit quelque chose s’é­veiller. Une inter­view de Poi­rot. Sur ses terres natales. Pour le Figa­ro. Cela valait mieux qu’un article sur Magritte et ses pommes.

Il atten­dit la fin du petit déjeu­ner. Poi­rot man­geait avec une len­teur céré­mo­nieuse, décou­pant chaque chose en por­tions égales, ali­gnant les croûtes de pain sur le bord de son assiette avec une géo­mé­trie trou­blante. Has­tings, lui, dévo­rait. Il tar­ti­nait, beur­rait, mor­dait, par­lait la bouche pleine, ren­ver­sait du café sur la nappe — et chaque fois, Poi­rot fer­mait les yeux une demi-seconde, comme un homme qui s’est rési­gné depuis long­temps à souf­frir en silence.

Louis se leva et s’ap­pro­cha de leur table.

— Excu­sez-moi, mes­sieurs. Louis Fraysse, jour­na­liste au Figa­ro. Je ne vou­drais pas être impor­tun, mais… seriez-vous par hasard mon­sieur Her­cule Poirot ?

Le petit homme leva les yeux. Son regard était d’un vert très pâle, presque gris, et d’une acui­té qui vous don­nait l’im­pres­sion d’être radio­gra­phié. Puis un sou­rire se for­ma sous la mous­tache — un sou­rire satis­fait, un sou­rire qui disait que oui, bien sûr, il était Her­cule Poi­rot, et que la ques­tion même était super­flue, car qui d’autre au monde aurait pu por­ter cette moustache ?

— Mon­sieur Fraysse. Asseyez-vous, je vous en prie.

Has­tings se leva à moi­tié, ser­ra la main de Louis avec une vigueur exces­sive, et se ras­sit en ren­ver­sant le pot de lait.

— Has­tings ! fit Poi­rot avec une dou­leur contenue.

— Déso­lé, mon vieux. Enchan­té, mon­sieur Fraysse. Capi­taine Has­tings. Nous sommes en vacances, figu­rez-vous. Des vraies vacances. Poi­rot m’a traî­né jus­qu’i­ci pour me mon­trer sa Bel­gique. Ce qui jus­qu’à pré­sent a prin­ci­pa­le­ment consis­té à cri­ti­quer la façon dont on pré­pare le cho­co­lat chaud dans son propre pays.

— La tem­pé­ra­ture du lait, Has­tings. La tem­pé­ra­ture du lait est fon­da­men­tale. À Londres, on me sert un liquide bouillant qui assas­sine le cacao. Ici, dans mon pays, j’es­pé­rais mieux. Mais hélas, le pro­grès a ses victimes.

Louis s’as­sit. Quelque chose se des­ser­rait en lui — quelque chose qui avait été noué depuis Paris, depuis Hélène, depuis la gare du Nord. Ces deux hommes avaient un don, sans le savoir, pour rendre le monde habi­table. Poi­rot avec sa manie de l’ordre, Has­tings avec son désordre cha­leu­reux — ensemble ils for­maient une sorte de comé­die humaine minia­ture qui ren­dait la vie plus légère.

Ils par­lèrent. De Bruxelles d’a­bord — Poi­rot en par­lait avec un amour cri­tique, comme on parle d’une mère qu’on adore et qui vous exas­père. Il était né ici, pas exac­te­ment ici, un peu plus loin, mais la ville était la sienne, il la connais­sait rue par rue, café par café, et il souf­frait de la voir chan­ger. Les bou­le­vards qu’on avait élar­gis. Les vieilles mai­sons qu’on avait détruites. L’Art nou­veau qu’on lais­sait mou­rir — ces façades de Hor­ta qu’on recou­vrait de cré­pi comme on recouvre un péché.

— Et vous, mon­sieur Fraysse ? Que fait un jour­na­liste du Figa­ro dans notre petite Belgique ?

Louis expli­qua. L’ar­ticle sur la scène artis­tique. Ensor, Magritte, Del­vaux. Poi­rot écou­ta en incli­nant la tête, les yeux mi-clos, avec l’at­ten­tion concen­trée d’un homme qui classe chaque infor­ma­tion dans un tiroir men­tal éti­que­té et ran­gé par ordre alphabétique.

— Magritte, dit Poi­rot. Un homme qui peint des pipes qui ne sont pas des pipes. Je ne suis pas cer­tain de com­prendre, mais je res­pecte la méthode. Il y a de l’ordre dans cette folie.

— Vous connais­sez Magritte ? deman­da Louis.

— Je connais tout le monde à Bruxelles, mon­sieur Fraysse. Ou plu­tôt, tout le monde à Bruxelles me connaît. Ce qui n’est pas tout à fait la même chose.

Has­tings rit. Louis sou­rit. Et la mati­née pas­sa ain­si, dans la salle à man­ger de l’Hô­tel Metro­pole, entre le café tiède et les miettes de pain gris, tan­dis que la pluie repre­nait dehors et que les tram­ways son­naient sur la place de Brou­ckère comme des hor­loges loin­taines qui auraient per­du le fil du temps.

III

LA VILLE ÉTRANGE

L’a­près-midi, Poi­rot pro­po­sa une pro­me­nade. Il dit le mot avec une solen­ni­té qui lais­sait entendre qu’il ne s’a­gis­sait pas d’un simple tour de quar­tier mais d’un pèle­ri­nage — un retour aux sources exé­cu­té avec la rigueur d’une opé­ra­tion mili­taire. Has­tings enfi­la un imper­méable. Louis prit son car­net. Et les trois hommes sor­tirent de l’Hô­tel Metro­pole sous un ciel gris qui hési­tait entre la pluie et l’armistice.

Poi­rot mar­chait devant, le pas court et vif, son para­pluie sous le bras comme une arme de céré­mo­nie. Il com­men­tait chaque rue, chaque façade, chaque coin de trot­toir avec la pré­ci­sion d’un guide et la ten­dresse d’un exi­lé. Ici, cette bou­lan­ge­rie qui fai­sait autre­fois les meilleurs cra­miques de Bruxelles. Là, cette mai­son de maître dont le bal­con en fer for­gé avait été des­si­né par Han­kar. Plus loin, ce café où l’on ser­vait un stoemp aux poi­reaux dont le sou­ve­nir seul suf­fi­sait à lui rendre sup­por­table l’i­dée du retour à Londres.

Has­tings écou­tait tout avec un enthou­siasme de bon élève, s’é­mer­veillant de choses que Poi­rot jugeait banales et pas­sant à côté de détails que Poi­rot jugeait essen­tiels. Louis, entre les deux, obser­vait. C’é­tait son métier. Obser­ver. Et ce qu’il obser­vait, dans cette pro­me­nade bruxel­loise, c’é­tait moins la ville que la manière dont ces deux hommes la tra­ver­saient — l’un avec la nos­tal­gie féroce du natif, l’autre avec l’in­no­cence du tou­riste anglais pour qui tout conti­nent est une curiosité.

Ils des­cen­dirent vers la Grand-Place.

Elle appa­rut d’un coup, au détour d’une rue étroite, comme une explo­sion silen­cieuse. Louis s’ar­rê­ta. Il avait vu des places — la place Ven­dôme, la piaz­za San Mar­co, la pla­za Mayor — mais celle-ci avait quelque chose d’u­nique, quelque chose qui tenait à la fois du décor d’o­pé­ra et du rêve éveillé. Les façades des mai­sons de cor­po­ra­tion mon­taient vers le ciel avec une exu­bé­rance dorée, char­gées de sta­tues, de colonnes, de fron­tons sculp­tés, et au centre de tout cela, l’Hô­tel de Ville dres­sait sa flèche gothique comme un doigt poin­té vers les nuages.

— Magni­fique, mur­mu­ra Louis.

— Oui, dit Poi­rot. Et remar­quez, mon­sieur Fraysse, la symé­trie. Chaque mai­son est dif­fé­rente, et pour­tant l’en­semble est d’une har­mo­nie par­faite. C’est le para­doxe de la Grand-Place. L’ordre dans la diver­si­té. Comme dans une bonne enquête — chaque élé­ment semble dis­pa­rate, et pour­tant, à la fin, tout s’emboîte.

Has­tings pho­to­gra­phiait tout avec un petit appa­reil Kodak qu’il sor­tait de sa poche avec des gestes mal­adroits. Il pho­to­gra­phia les façades, les pavés, un chat qui dor­mait sur un rebord de fenêtre, et Poi­rot qui levait les yeux au ciel à chaque déclic.

— Has­tings, ce chat ne vous a rien fait.

— Mais c’est un chat belge, Poi­rot ! Un chat qui dort sur la Grand-Place ! C’est historique !

— C’est un chat, Has­tings. Il dort. C’est tout ce que font les chats. Les chats belges ne font pas exception.

Ils s’ins­tal­lèrent à la ter­rasse d’un esta­mi­net, sous les arcades, et com­man­dèrent des bières. Poi­rot prit une kriek — une bière aux cerises, rose et acide — qu’il but à petites gor­gées en fer­mant les yeux. Has­tings goû­ta une trap­piste et décla­ra que c’é­tait la meilleure bière qu’il eût jamais bue, ce qui pro­vo­qua chez Poi­rot un sou­rire indulgent.

— Vous dites cela chaque fois, Hastings.

— Et chaque fois c’est vrai, mon vieux.

Un gar­çon leur appor­ta une assiette de cre­vettes grises — des toutes petites cre­vettes de la mer du Nord, décor­ti­quées, ser­vies dans un verre avec un filet de citron et une branche de per­sil. Louis n’en avait jamais man­gé. Le goût le sur­prit — iodé, déli­cat, avec une dou­ceur presque sucrée qui évo­quait les plages du Nord et les filets de pêche séchant au vent. Poi­rot les man­geait une par une, du bout des doigts, avec une délec­ta­tion méticuleuse.

— Les cre­vettes grises, dit-il, sont le secret le mieux gar­dé de la Bel­gique. Les Fran­çais ne les connaissent pas. Les Anglais ne veulent pas les connaître. Et les Belges, dans leur sagesse, ne font rien pour les faire connaître. Un peuple qui garde pour lui ses meilleures choses est un peuple qui se respecte.

Louis sor­tit son car­net. Il ne pre­nait pas de notes sur l’art belge — il avait oublié l’art belge. Il grif­fon­nait des frag­ments, des impres­sions, des bouts de phrases : la lumière sur les façades dorées, le goût de la kriek, la mous­tache de Poi­rot qui se reflé­tait dans le verre de bière comme deux petites vir­gules inver­sées. Il ne savait pas encore qu’il était en train d’é­crire le début d’une tout autre histoire.

L’a­près-midi s’é­ti­ra. Poi­rot les gui­da à tra­vers un dédale de ruelles médié­vales — la rue de l’É­tuve, la rue du Chêne, la rue des Bou­chers avec ses res­tau­rants qui expo­saient des mon­tagnes de fruits de mer et des homards vivants dans des aqua­riums éclai­rés au néon. Ils pas­sèrent devant le Man­ne­ken-Pis et Has­tings s’ar­rê­ta, incrédule.

— Mais il est minuscule !

— La gran­deur, Has­tings, ne se mesure pas à la taille. Vous devriez le savoir, puisque vous me fréquentez.

Louis écla­ta de rire. C’é­tait un rire vrai, un rire qu’il n’a­vait pas enten­du sor­tir de sa propre bouche depuis long­temps, et il en fut presque effrayé. Comme si quelque chose en lui, quelque chose de rouillé et de grip­pé, s’é­tait remis en mou­ve­ment sans prévenir.

Poi­rot les entraî­na ensuite dans les gale­ries Saint-Hubert — cette longue ver­rière de verre et de fer qui tra­ver­sait le centre de Bruxelles comme un pas­sage secret, un tun­nel de lumière bor­dé de bou­tiques, de librai­ries, de cafés et d’un théâtre. La lumière y tom­bait d’en haut à tra­vers le vitrage, une lumière dif­fuse, aqua­tique, qui don­nait aux pas­sants des visages de noyés et aux vitrines un éclat de musée. Louis s’ar­rê­ta devant une librai­rie. En vitrine, un exem­plaire de La Tra­hi­son des images de Magritte, le fameux tableau de la pipe, repro­duit sur la cou­ver­ture d’une revue d’art. Ceci n’est pas une pipe. Il pen­sa que Bruxelles tout entière était comme ce tableau — une ville qui res­sem­blait à une ville mais qui n’en était pas tout à fait une, qui res­sem­blait à Paris mais n’é­tait pas Paris, qui res­sem­blait à quelque chose de fami­lier mais qui, à chaque coin de rue, déra­pait légè­re­ment dans l’étrange.

— Savez-vous, dit Poi­rot en s’ar­rê­tant devant une cho­co­la­te­rie au bout des gale­ries, que ces gale­ries ont été inau­gu­rées en 1847 ? Avant les pas­sages cou­verts de Milan. Avant tout. Bruxelles, mon­sieur Fraysse, est une ville qui invente les choses avant les autres et qui oublie de s’en van­ter. C’est son charme et c’est son drame.

Dans un café au fond des gale­ries — un vieux café bruxel­lois avec des miroirs ter­nis et des ban­quettes de velours rouge man­gé par le temps —, ils croi­sèrent un homme que Poi­rot connais­sait. Un homme mince, vif, avec une mous­tache fine et des yeux moqueurs, qui par­lait fran­çais avec un accent bruxel­lois pro­non­cé et qui des­si­nait sur un coin de nappe des cro­quis que Louis ne put voir. Poi­rot le salua. L’homme lui ren­dit son salut d’un geste amu­sé. Ils échan­gèrent quelques mots en fla­mand — chose extra­or­di­naire de la part de Poi­rot, qui ne par­lait fla­mand que dans les cir­cons­tances les plus intimes — et l’homme retour­na à ses croquis.

— Qui est-ce ? deman­da Louis en sortant.

— Un artiste, dit Poi­rot. Un artiste qui fait de très belles choses avec des choses très ordi­naires. Mais il n’aime pas qu’on parle de lui, et je res­pecte les gens qui n’aiment pas qu’on parle d’eux. Ce sont les seuls qui méritent qu’on en parle.

Louis n’in­sis­ta pas. Mais en sor­tant des gale­ries, il se retour­na et vit, à tra­vers la vitre embuée du café, la sil­houette de l’homme pen­ché sur sa nappe, et il crut dis­tin­guer, dans le cro­quis, quelque chose qui res­sem­blait à un cha­peau melon flot­tant au-des­sus d’un visage vide.

Ils remon­tèrent vers le Sablon — la place du Grand Sablon, avec ses anti­quaires et ses cho­co­la­tiers, ses façades Renais­sance et son église gothique posée là comme un vais­seau échoué au milieu de la ville. Poi­rot s’ar­rê­ta devant la vitrine d’un cho­co­la­tier et contem­pla les pra­lines avec une expres­sion qui tenait de l’ex­tase et de l’expertise.

— Has­tings, dit-il, les pra­lines belges sont la preuve que la civi­li­sa­tion n’est pas un vain mot. Il y a dans un bon pra­li­né une com­plexi­té, une har­mo­nie, un équi­libre des saveurs qui sur­passent bien des symphonies.

Il entra. Il ache­ta une boîte. Il en offrit une à Louis — un pra­li­né au café, enro­bé de cho­co­lat noir, dont la saveur se déploya dans sa bouche comme un petit orchestre silen­cieux. Louis fer­ma les yeux. Il pen­sa, sans savoir pour­quoi, à Hélène. Puis il ces­sa d’y penser.

Le soir tom­bait quand ils rega­gnèrent l’Hô­tel Metro­pole. La ville s’al­lu­mait. Les réver­bères jetaient des cercles jaunes sur les trot­toirs mouillés. Dans les cafés, des sil­houettes se décou­paient der­rière des vitres embuées. Et quelque part dans Bruxelles — Louis ne sut jamais exac­te­ment où, il crut aper­ce­voir, au coin d’une rue, un homme en cha­peau melon et par­des­sus sombre qui fumait une pipe devant une vitrine. L’homme avait un visage rond, lisse, par­fai­te­ment ordi­naire, et il regar­dait le ciel comme s’il s’at­ten­dait à y voir autre chose que des nuages. Puis il dis­pa­rut. Louis ne men­tion­na pas cette appa­ri­tion à ses com­pa­gnons. Il n’é­tait même pas sûr de l’a­voir vue.

Au bar du Metro­pole, ils retrou­vèrent leurs places de la veille. Le bar­man les recon­nut — il recon­nais­sait tout le monde, c’é­tait son métier et son don. Louis com­man­da une gueuze. Poi­rot son sirop de cas­sis. Has­tings une pale ale.

Et c’est à cet ins­tant que Louis remar­qua, pour la pre­mière fois, la jeune femme.

Elle tra­ver­sait le bar avec un pla­teau de verres vides, en uni­forme noir et tablier blanc, les che­veux ramas­sés sous une coiffe. Des che­veux auburn — d’un roux pro­fond, presque cui­vré, qui cap­tait la lumière des lustres et la trans­for­mait en quelque chose de vivant. Elle avait un visage fin, pâle, des yeux clairs qui ne regar­daient per­sonne, et cette manière qu’ont cer­taines per­sonnes de tra­ver­ser les pièces comme si elles n’y étaient pas — comme si elles appar­te­naient à un autre plan de la réa­li­té, un plan paral­lèle où les gens qui servent sont invi­sibles aux gens qu’on sert.

Louis la remar­qua. Et puis — il ne le com­prit que bien plus tard — il vit Has­tings la remar­quer aus­si. Ce ne fut rien. Un regard. Un quart de seconde. Les yeux du capi­taine qui sui­virent la jeune femme à tra­vers le bar, qui s’at­tar­dèrent une frac­tion d’ins­tant sur les che­veux auburn, sur le pro­fil pâle, sur les mains qui tenaient le pla­teau — puis qui revinrent se poser sur sa pale ale avec un empres­se­ment un peu trop vif, un empres­se­ment de coupable.

Poi­rot ne vit rien. Ou peut-être vit-il tout et ne dit rien. Avec Poi­rot, on ne savait jamais.

IV

LE VOL

Le troi­sième jour, Louis se réveilla avec l’in­ten­tion d’é­crire. Il s’ins­tal­la au petit bureau de sa chambre, devant la fenêtre qui don­nait sur la place de Brou­ckère, et ten­ta de rédi­ger les pre­mières lignes de son article sur la scène artis­tique belge. Il écri­vit une phrase. La ratu­ra. En écri­vit une autre. La ratu­ra aus­si. Au bout d’une heure, il n’a­vait devant lui qu’une feuille cou­verte de ratures et le sen­ti­ment fami­lier de son inutilité.

Il des­cen­dit prendre un café au bar.

Il était un peu plus de dix heures du matin quand le bruit commença.

Ce ne fut d’a­bord qu’une agi­ta­tion — des pas rapides dans le cou­loir du pre­mier étage, une voix mas­cu­line qui par­lait fort en fla­mand, puis en fran­çais, puis de nou­veau en fla­mand, comme un homme qui ne sait plus dans quelle langue expri­mer sa colère. Louis, assis au comp­toir, leva les yeux de son café. Le bar­man, un homme pla­cide dont rien ne sem­blait pou­voir trou­bler l’é­qua­ni­mi­té, fron­ça imper­cep­ti­ble­ment les sourcils.

Puis la voix des­cen­dit dans le hall.

Vik­tor Jans­sens était un homme mas­sif, rouge de visage, avec des yeux petits et durs enchâs­sés dans une chair épaisse. Il por­tait un cos­tume trois-pièces qui avait dû coû­ter une for­tune et qui ne par­ve­nait pas à lui don­ner l’al­lure qu’il recher­chait — il y avait dans sa cor­pu­lence quelque chose de pay­san, de ter­rien, que ni la soie ni le cache­mire ne pou­vaient dis­si­mu­ler. Il était indus­triel à Anvers, dans les métaux non fer­reux, et il pos­sé­dait une col­lec­tion d’art qu’il exhi­bait comme d’autres exhibent des médailles — non par amour de la beau­té, mais par besoin que le monde sache qu’il pou­vait se l’offrir.

Ce matin-là, Vik­tor Jans­sens criait.

— Volé ! On m’a volé ! Dans cet hôtel ! Dans ma chambre ! Une aqua­relle de Spilliaert — un Spilliaert authen­tique — dis­pa­rue ! Volatilisée !

Le direc­teur de l’hô­tel accou­rut — un homme mince et dis­tin­gué nom­mé Mon­sieur Verhul­st, qui avait le teint cen­dré de ceux qui passent leur vie à résoudre les pro­blèmes des autres et la voix basse de ceux qui savent que les murs ont des oreilles. Il prit Jans­sens par le bras, ten­ta de le gui­der vers un salon pri­vé, par­la de dis­cré­tion, de pro­cé­dure, de la police qu’on allait appeler.

— La police ! ton­na Jans­sens. La police belge ! Autant deman­der à une vache de résoudre une équation !

Louis s’é­tait levé. Il s’ap­pro­cha du hall, car­net en main, par réflexe pro­fes­sion­nel. Le jour­na­liste n’é­tait pas mort, fina­le­ment — il dor­mait, et les cris de Jans­sens l’a­vaient réveillé. Il se pos­ta dans un angle où il pou­vait voir sans être vu et écouta.

L’a­qua­relle avait dis­pa­ru pen­dant la nuit. Jans­sens l’a­vait appor­tée de sa rési­dence d’An­vers pour la mon­trer à un ache­teur poten­tiel — un ren­dez-vous d’af­faires qui devait avoir lieu le len­de­main dans un des salons de l’hô­tel. Il l’a­vait accro­chée au mur de sa chambre, la 118, au pre­mier étage, par-des­sus un pay­sage fla­mand insi­pide four­ni par l’hô­tel. Ce matin, le cadre était tou­jours là, mais l’a­qua­relle avait été reti­rée avec soin — déca­drée pro­pre­ment, sans déchi­rure, par quel­qu’un qui savait mani­pu­ler une oeuvre d’art.

La porte n’a­vait pas été for­cée. Jans­sens jurait l’a­voir ver­rouillée avant de se cou­cher. Ce qui signi­fiait que le voleur pos­sé­dait une clé — un passe-par­tout. Et les seules per­sonnes qui pos­sé­daient des passe-par­tout à l’Hô­tel Metro­pole étaient les membres du personnel.

Louis grif­fon­na dans son car­net. Spilliaert. Aqua­relle. Chambre 118. Passe-partout.

Il décri­vit aus­si, en quelques mots, l’a­qua­relle telle que Jans­sens la décri­vait aux poli­ciers qui arri­vèrent une heure plus tard : une femme vue de dos, sur la digue d’Os­tende, la nuit, avec la mer noire der­rière elle et un réver­bère qui jetait sur ses épaules une lumière malade. C’é­tait un petit for­mat, trente cen­ti­mètres sur qua­rante peut-être, mais d’une puis­sance qui dépas­sait ses dimen­sions. Spilliaert avait peint ça vers 1908, dans sa période la plus sombre, celle où les visages se défai­saient et où les rues d’Os­tende res­sem­blaient à des cou­loirs de cau­che­mar. L’a­qua­relle valait, selon Jans­sens, une somme consi­dé­rable. Selon les experts, elle n’a­vait pas de prix.

Louis pen­sait à autre chose. Il pen­sait à cette femme de dos, sur la digue, la nuit, et il se deman­dait si les che­veux de la femme peinte par Spilliaert étaient auburn. Il ne savait pas pour­quoi cette pen­sée lui venait. Elle lui vint, c’est tout, comme une note dis­so­nante dans une mélo­die familière.

Ce fut Has­tings qui, le pre­mier, pro­po­sa l’in­ter­ven­tion de Poirot.

Ils étaient tous les trois au bar — Louis, Has­tings, et Poi­rot qui siro­tait son éter­nel sirop de cas­sis avec l’air de quel­qu’un qui ne prête atten­tion à rien et qui prête atten­tion à tout. L’a­gi­ta­tion pro­vo­quée par le vol avait gagné l’en­semble de l’hô­tel. Les clients chu­cho­taient. Le per­son­nel rasait les murs. Les deux poli­ciers envoyés par la Sûre­té inter­ro­geaient les femmes de chambre dans un petit bureau der­rière la récep­tion, et l’at­mo­sphère de l’Hô­tel Metro­pole avait bas­cu­lé en quelques heures de la séré­ni­té feu­trée à la ner­vo­si­té sourde.

— Je dis, Poi­rot, com­men­ça Has­tings avec cette impé­tuo­si­té qu’il ne contrô­lait jamais tout à fait. Nous pour­rions peut-être… enfin, vous savez… jeter un oeil ? Nous sommes en vacances, bien sûr, mais tout de même. Un vol dans un hôtel. Sur votre ter­rain. Ce serait presque un affront per­son­nel de ne pas s’en mêler.

Poi­rot ne répon­dit pas immé­dia­te­ment. Il tour­na son verre de cas­sis entre ses doigts — des doigts petits, soi­gnés, aux ongles impec­cables — et regar­da la sur­face sombre du liquide comme s’il y cher­chait une réponse.

— Has­tings, dit-il enfin. Nous sommes en vacances.

— Oui, mais…

— En vacances, Has­tings. Savez-vous com­bien de temps il m’a fal­lu pour accep­ter l’i­dée de vacances ? Des années. Des années de tra­vail achar­né au ser­vice de l’ordre et de la méthode. Et main­te­nant que je suis enfin ici, dans ma ville natale, à boire un sirop de cas­sis dans un hôtel que je connais depuis l’en­fance, vous vou­driez que je me lance dans une enquête sur un vol de tableau ?

Un silence.

— Bien sûr, je vais le faire, dit Poi­rot. Mais pas parce que vous me le deman­dez, Has­tings. Parce qu’il m’est phy­si­que­ment impos­sible de ne pas le faire. Un mys­tère non réso­lu est comme un bou­ton de man­chette mal ali­gné. On ne peut pas vivre avec.

Louis Fraysse sou­rit dans sa gueuze. Et l’en­quête commença.

V

LES PRE­MIERS SOUPÇONS

Poi­rot com­men­ça par la chambre 118.

Mon­sieur Verhul­st, le direc­teur, l’y condui­sit avec une défé­rence mêlée d’in­quié­tude. La répu­ta­tion de Poi­rot l’im­pres­sion­nait, mais la pré­sence d’un détec­tive célèbre dans son hôtel, au moment même où un vol venait d’y être com­mis, le plon­geait dans un embar­ras consi­dé­rable. Un hôtel comme le Metro­pole vivait de sa répu­ta­tion. Si l’af­faire s’é­brui­tait — si les jour­naux s’en empa­raient — les consé­quences seraient désastreuses.

— Mon­sieur Poi­rot, dit-il dans le cou­loir du pre­mier étage, sa voix réduite à un mur­mure, je compte sur votre dis­cré­tion absolue.

— La dis­cré­tion, mon­sieur Verhul­st, est la ver­tu des gens qui n’ont rien d’in­té­res­sant à dire. Moi, j’ai des choses inté­res­santes à dire. Mais ras­su­rez-vous — je les dirai uni­que­ment aux per­sonnes concernées.

La chambre 118 était vaste, luxueuse dans le style un peu sur­char­gé du Metro­pole — papier peint à motifs flo­raux, rideaux de damas, un lit à bal­da­quin qui aurait pu accueillir une famille entière. Sur le mur face à la fenêtre, un cadre vide. Le cadre était en bois doré, simple, sans fio­ri­tures. L’a­qua­relle en avait été reti­rée avec pré­cau­tion — les quatre coins du passe-par­tout ne mon­traient aucune trace de déchi­rure. Louis nota ce détail. Poi­rot, lui, ne nota rien — du moins pas sur papier. Poi­rot notait dans sa tête, dans cet organe pro­di­gieux qu’il appe­lait ses petites cel­lules grises et qu’il trai­tait avec la dévo­tion d’un moine envers ses reliques.

Il exa­mi­na la ser­rure. Aucune trace d’ef­frac­tion. Il exa­mi­na les fenêtres — fer­mées de l’in­té­rieur, au pre­mier étage, sans accès par l’ex­té­rieur. Il se mit à genoux — ce qui, vu sa cor­pu­lence et son sou­ci ves­ti­men­taire, consti­tuait un sacri­fice consi­dé­rable — et ins­pec­ta le sol, les plinthes, le des­sous du lit. Il ouvrit les armoires. Il sou­le­va les cous­sins. Il pas­sa un doigt sur le rebord de la che­mi­née et contem­pla la pous­sière avec un air de reproche per­son­nel, comme si chaque grain de pous­sière était un témoin récalcitrant.

— Has­tings, dit-il. Qu’observez-vous ?

Has­tings, qui était res­té debout au milieu de la pièce avec l’ex­pres­sion d’un homme qui veut déses­pé­ré­ment être utile, regar­da autour de lui.

— Eh bien… la chambre est en ordre. Le cadre est vide. Pas de trace de lutte.

— Admi­rable, Has­tings. Vous avez décrit la scène avec la pré­ci­sion d’un inven­taire de mobi­lier. Et vous, mon­sieur Fraysse ?

Louis hési­ta. Il n’é­tait pas détec­tive. Mais il avait l’oeil d’un jour­na­liste — un oeil entraî­né à remar­quer les choses qui ne col­laient pas.

— L’o­deur, dit-il.

Poi­rot se retour­na. Ses yeux brillèrent.

— Conti­nuez.

— Il y a une odeur dans cette chambre qui n’est pas celle de Jans­sens. Jans­sens porte un par­fum lourd — je l’ai sen­ti dans le hall ce matin, quelque chose de mus­qué, d’os­ten­ta­toire. Ici, il y a autre chose. Quelque chose de plus léger. De la lavande, peut-être.

Un silence. Poi­rot regar­da Louis avec une expres­sion nou­velle — une expres­sion qui n’é­tait plus celle de la cour­toi­sie pro­fes­sion­nelle mais celle de l’in­té­rêt véritable.

— De la lavande, répé­ta Poi­rot. Oui. De l’eau de lavande. Très faint, mais pré­sente. Quel­qu’un qui porte de l’eau de lavande est entré dans cette chambre récem­ment — quel­qu’un qui n’est pas mon­sieur Janssens.

Has­tings se pen­cha et reni­fla l’air avec l’en­thou­siasme d’un chien de chasse.

— Je ne sens rien du tout, avoua-t-il.

— Cela ne m’é­tonne pas, Has­tings. Votre nez est un ins­tru­ment char­mant mais d’une sen­si­bi­li­té limitée.

Ils sor­tirent de la chambre. Dans le cou­loir, ils croi­sèrent la pre­mière sus­pecte sans le savoir.

Elle venait du fond du cou­loir, grande, enve­lop­pée dans un châle de soie bro­dé, avec des che­veux noirs rele­vés en un chi­gnon com­pli­qué et des yeux sombres qui avaient dû être magni­fiques vingt ans plus tôt et qui l’é­taient encore, d’une beau­té plus tra­gique, plus char­gée. Elle mar­chait avec la len­teur majes­tueuse d’une diva habi­tuée aux ova­tions, et quand elle vit les trois hommes devant la porte de la 118, elle s’ar­rê­ta — un arrêt infime, presque imper­cep­tible, comme un bat­te­ment de coeur man­qué — puis reprit sa marche avec un sourire.

— Mes­sieurs, dit-elle en pas­sant, avec un accent ita­lien qui trans­for­mait chaque consonne en musique.

— Madame, répon­dit Poi­rot en s’inclinant.

Elle dis­pa­rut au bout du cou­loir. Louis se retourna.

— Qui est-ce ?

— La com­tesse Fer­rante, mur­mu­ra Mon­sieur Verhul­st. Elle loge ici depuis trois semaines. Chambre 121. Une ancienne can­ta­trice ita­lienne. Elle a chan­té à La Sca­la, à l’O­pé­ra de Paris, par­tout. Elle est… com­ment dire… une habi­tuée des grands hôtels.

— Sa chambre est au même étage que celle de Jans­sens, obser­va Louis.

— Au même étage et dans le même cou­loir, pré­ci­sa Poi­rot. Trois portes plus loin. Inté­res­sant. Mon­sieur Verhul­st, je vou­drais la liste com­plète des occu­pants de ce cou­loir, ain­si que les horaires de ser­vice du per­son­nel de nuit et les noms des per­sonnes en pos­ses­sion d’un passe-partout.

Verhul­st pâlit mais acquiesça.

Ils redes­cen­dirent au rez-de-chaus­sée. Dans le hall, Jans­sens fai­sait les cent pas, le visage cra­moi­si, un cigare éteint entre les doigts. En aper­ce­vant Poi­rot, il fon­dit sur lui comme un tau­reau sur un torero.

— Alors ? Vous avez trou­vé quelque chose ? On me dit que vous êtes détec­tive. Le grand Her­cule Poi­rot. Eh bien, trou­vez mon tableau ! Trou­vez-le ou je fais un scan­dale qui fera trem­bler les murs de cet hôtel !

Poi­rot sou­tint le regard de l’in­dus­triel sans cil­ler. Il y avait dans ses yeux verts cette tran­quilli­té abso­lue des hommes qui ne se laissent impres­sion­ner par rien — ni par la for­tune, ni par la colère, ni par la corpulence.

— Mon­sieur Jans­sens, dit-il d’une voix douce. Je trou­ve­rai votre tableau. Mais je le ferai à mon rythme, selon ma méthode, et cer­tai­ne­ment pas parce que vous criez. Les cris, mon­sieur, n’ont jamais réso­lu un mys­tère. Le silence, en revanche, dit beau­coup de choses. Et le vôtre — votre silence sur cer­tains sujets — me dit déjà plus que vous ne le pensez.

Jans­sens ouvrit la bouche. La refer­ma. Quelque chose pas­sa dans ses petits yeux durs — de la sur­prise, de l’in­quié­tude, ou peut-être la recon­nais­sance confuse que cet homme minus­cule était beau­coup plus dan­ge­reux qu’il n’en avait l’air.

Il tour­na les talons sans un mot.

Louis grif­fon­na dans son car­net : Jans­sens — que cache-t-il ?

L’a­près-midi, Poi­rot s’en­tre­tint avec le per­son­nel. Louis l’ac­com­pa­gnait — Poi­rot avait accep­té sa pré­sence avec une magna­ni­mi­té qui n’é­tait peut-être pas dés­in­té­res­sée. Un jour­na­liste, avait-il dit, voit des choses qu’un détec­tive ne voit pas, parce qu’il ne cherche pas la même chose.

Ils inter­ro­gèrent d’a­bord Fer­nand, le concierge en chef. C’é­tait un homme d’une soixan­taine d’an­nées, maigre, le crâne dégar­ni, avec des mains noueuses et un regard qui avait la pro­fon­deur impé­né­trable d’un puits. Il tra­vaillait au Metro­pole depuis trente-deux ans. Il avait connu le roi Léo­pold II de pas­sage, le poète Verhae­ren au bar, Sarah Bern­hardt dans la suite royale. Il connais­sait chaque recoin de l’hô­tel, chaque marche qui cra­quait, chaque ser­rure qui résis­tait. Et il connais­sait son per­son­nel comme un capi­taine connaît son équipage.

— Mon­sieur Poi­rot, dit Fer­nand avec une digni­té qui n’ad­met­tait aucune fami­lia­ri­té, aucun de mes gens n’a volé ce tableau. Je me porte garant de cha­cun d’entre eux.

— C’est tout à votre hon­neur, Fer­nand. Mais les garan­ties per­son­nelles ne sont pas des preuves. Qui avait le passe-par­tout cette nuit ?

— Trois per­sonnes. Le veilleur de nuit, Mar­cel Devos. La femme de chambre de l’é­tage, Mieke Des­met. Et moi-même — mais je n’é­tais pas de service.

— Mieke Des­met, répé­ta Poi­rot. C’est la jeune fille aux che­veux roux ?

— Auburn, cor­ri­gea Fer­nand. Oui. C’est une bonne petite. Sérieuse. Dis­crète. Elle fait ce cou­loir — le cou­loir du pre­mier — depuis deux ans.

Louis nota le nom. Mieke Des­met. Il revit les che­veux auburn dans la lumière du bar, le visage pâle, les yeux qui ne regar­daient per­sonne. Et il revit, comme un écho, le regard de Hastings.

Ils inter­ro­gèrent ensuite Albert, le gar­çon d’é­tage. C’é­tait un jeune homme de vingt ans, blond, ner­veux, avec des mains qui ne tenaient pas en place et un regard fuyant qui vous don­nait immé­dia­te­ment envie de le soup­çon­ner de quelque chose — n’im­porte quoi. Il répon­dit aux ques­tions de Poi­rot avec une pré­ci­pi­ta­tion sus­pecte, niant tout, jurant qu’il n’a­vait rien vu, rien enten­du, qu’il était res­té dans l’of­fice toute la nuit.

— Toute la nuit ? dit Poirot.

— Toute la nuit.

— Sans en bouger ?

— Sans en bou­ger, monsieur.

— Et pour­tant, Albert, on vous a vu dans le cou­loir du pre­mier étage vers une heure du matin. Le veilleur de nuit vous a aper­çu. Que fai­siez-vous dans ce cou­loir à une heure du matin si vous n’a­vez pas bou­gé de l’office ?

Albert blê­mit. Ses mains trem­blèrent. Il ouvrit la bouche, la refer­ma, et fixa le sol avec l’in­ten­si­té d’un homme qui cherche une trappe par laquelle disparaître.

— Je… j’ai fait une ronde, dit-il. Une ronde de véri­fi­ca­tion. C’est normal.

— Nor­ma­le­ment, les rondes de véri­fi­ca­tion ne se font pas avec un mor­ceau de pou­let froid dans la poche, obser­va Poi­rot. Car c’est bien ce que vous aviez, n’est-ce pas, Albert ? Un mor­ceau de pou­let froid pré­le­vé sur le pla­teau du dîner d’un client. Et peut-être aus­si un bout de fro­mage. Et peut-être un petit pain.

Le gar­çon s’ef­fon­dra. Pas phy­si­que­ment — mora­le­ment. Il avoua tout, d’un coup, comme un bar­rage qui cède : oui, il pre­nait de la nour­ri­ture sur les pla­teaux des clients, depuis des mois, pour l’ap­por­ter à sa mère et à ses deux petites soeurs qui vivaient aux Marolles dans un appar­te­ment sans chauf­fage. Son père était mort l’an­née pré­cé­dente. Sa mère ne tra­vaillait plus. Le salaire d’Al­bert était la seule ren­trée d’argent de la famille, et ce salaire ne suf­fi­sait pas.

Poi­rot écou­ta en silence. Quand Albert eut fini, le détec­tive hocha la tête.

— Je ne suis pas inté­res­sé par votre pou­let, Albert. Je suis inté­res­sé par ce que vous avez vu dans ce cou­loir. Avez-vous vu quel­qu’un ? Quel­qu’un qui n’au­rait pas dû s’y trouver ?

Albert hési­ta. Puis, très bas :

— J’ai vu la com­tesse. La com­tesse ita­lienne. Elle sor­tait d’une chambre qui n’é­tait pas la sienne.

La pièce se figea. Louis ces­sa d’é­crire. Poi­rot ne bou­gea pas un muscle.

— De quelle chambre sor­tait-elle, Albert ?

— De la 118, mon­sieur. La chambre de mon­sieur Janssens.

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La sai­son des dieux — Cha­pitres 11 à 14

La sai­son des dieux — Cha­pitres 11 à 14

La sai­son des dieux

La sai­son des dieux

Cha­pitres 11 à 14

Cha­pitre 11

Rama vint le cher­cher au Galle Face.

C’é­tait la pre­mière fois que le pûja­ri quit­tait Sea Street — du moins la pre­mière fois qu’É­tienne le voyait ailleurs que dans le kovil ou dans la petite pièce encom­brée qui lui ser­vait de cel­lule. Et le voir ici, debout dans le hall de l’hô­tel, pieds nus sur le marbre, le torse nu sous un châle de coton, les trois lignes de cendre sur le front, au milieu des fau­teuils de rotin et du por­trait du roi George V, était un spec­tacle si incon­gru qu’É­tienne eut l’im­pres­sion de voir deux mondes se per­cu­ter — deux plaques tec­to­niques qui auraient glis­sé l’une contre l’autre et pro­duit, au point de fric­tion, un trem­ble­ment de terre silencieux.

Anu­ra le regar­da tra­ver­ser le hall avec une expres­sion indé­chif­frable. Il ne l’ar­rê­ta pas. Il ne lui deman­da pas ce qu’il fai­sait là. Il le regar­da comme on regarde un phé­no­mène natu­rel — une marée, un orage, quelque chose qui vient et contre lequel on ne lutte pas.

— Aujourd’­hui, dit Rama à Étienne, nous allons à Kelaniya.

Kela­niya. Le temple boud­dhiste le plus ancien de Colom­bo — pas un kovil hin­dou, pas un sanc­tuaire de Muru­gan, mais un viha­ra boud­dhiste, un lieu où le Boud­dha lui-même, selon la légende, avait posé le pied il y a deux mille cinq cents ans. Étienne ne com­pre­nait pas. Rama était un prêtre hin­dou, un shi­vaïte, un ser­vi­teur de Muru­gan. Qu’al­lait-il faire dans un temple bouddhiste ?

— Vous ne com­pre­nez pas, dit Rama, et ce n’é­tait pas une ques­tion. À Cey­lan, les dieux ne se font pas la guerre. Boud­dha et Vish­nou et Shi­va et Muru­gan boivent le même thé. C’est les hommes qui séparent. Les dieux, eux, savent.

Ils prirent un char à bœufs — pas un rick­shaw, un char à bœufs, lent, brin­que­ba­lant, tiré par un zébu blanc aux yeux doux — et le tra­jet vers Kela­niya dura une heure, à tra­vers les fau­bourgs de Colom­bo, les coco­te­raies, les rizières, les vil­lages de pêcheurs le long de la rivière Kela­ni. Le monde défi­lait avec une len­teur hyp­no­tique — les femmes lavaient le linge dans la rivière, les enfants nageaient, les buffles dor­maient dans la boue, et tout cela avait une beau­té si simple, si abso­lue, qu’É­tienne sen­tit quelque chose se des­ser­rer en lui, un nœud qu’il n’a­vait pas su qu’il portait.

Le temple de Kela­niya était blanc. Blanc et or, avec un dago­ba — un stu­pa — d’une blan­cheur éblouis­sante qui brillait dans le soleil du matin comme un crâne poli. Des moines en robe safran mar­chaient dans la cour avec une len­teur médi­ta­tive, chaque pas posé comme un mot dans une prière. L’o­deur ici n’é­tait pas celle de Sea Street — pas le camphre épais, pas le ghee — mais l’en­cens léger, le lotus, la cire d’a­beille, et quelque chose de flo­ral et de frais, comme si la séré­ni­té avait un parfum.

Rama l’emmena à l’in­té­rieur. Les murs étaient cou­verts de fresques — des pein­tures anciennes, rafraî­chies au fil des siècles, qui racon­taient la vie du Boud­dha et la légende de sa visite à Cey­lan. Les cou­leurs étaient vives, presque naïves — des rouges, des jaunes, des verts — et les per­son­nages avaient des visages sereins, des corps souples, des gestes d’une grâce irréelle. Mais dans les coins, dans les marges des fresques, Étienne vit d’autres figures — des démons, des nagas, des esprits de la forêt, des êtres à mi-che­min entre l’hu­main et l’a­ni­mal, qui gri­ma­çaient ou sou­riaient avec une ambi­guï­té trou­blante. Le boud­dhisme de Cey­lan n’a­vait pas chas­sé les anciens dieux. Il les avait absor­bés. Ils étaient là, dans les coins, dans les ombres, à la péri­phé­rie du nir­va­na, et ils attendaient.

— Regar­dez, dit Rama.

Il mon­trait une fresque, dans une alcôve laté­rale, que la plu­part des visi­teurs ne remar­quaient pas. Elle repré­sen­tait un homme — un Euro­péen, visi­ble­ment, d’a­près ses vête­ments — age­nouillé devant un naga, un ser­pent divin à sept têtes. L’homme avait les bras ouverts, le visage levé, et son expres­sion n’é­tait ni de la ter­reur ni de l’a­do­ra­tion mais quelque chose entre les deux — une stu­pé­fac­tion totale, comme celle d’un enfant qui voit la mer pour la pre­mière fois.

— Cette fresque a été peinte il y a trois cents ans, dit Rama. Quand les Por­tu­gais sont arri­vés. L’ar­tiste a peint ce qu’il voyait — un homme d’Oc­ci­dent tou­ché par les dieux de l’île. Cela arrive. Cela a tou­jours été. Ce n’est pas un acci­dent, mon­sieur Lagrande. C’est un appel.

— Un appel de qui ?

— De l’île. De Muru­gan. De la mer. Appe­lez ça comme vous vou­lez. Les noms sont des vête­ments que les choses portent pour ne pas effrayer les hommes. Des­sous, c’est nu. Des­sous, c’est immense.

Ils res­tèrent long­temps à Kela­niya. Rama pria — mais sa prière n’a­vait rien de la puja exu­bé­rante du kovil, c’é­tait un silence, une immo­bi­li­té, un effa­ce­ment de soi si total que pen­dant de longues minutes Étienne oublia qu’il était là. Le pûja­ri se fon­dait dans le temple comme un pois­son dans le récif. Le pois­son-scor­pion. L’i­mage vint et resta.

Au retour, dans le char à bœufs, le cré­pus­cule tom­bait sur la rivière Kela­ni. L’eau était d’un rose inouï, un rose de chair, de pétale, de fièvre. Des chauves-sou­ris géantes — des rous­settes, Pte­ro­pus gigan­teus, le natu­ra­liste en lui les iden­ti­fia machi­na­le­ment — tra­ver­saient le ciel en for­ma­tions silen­cieuses, leurs ailes noires décou­pées contre le rose comme des idéo­grammes. Le monde était d’une beau­té si exces­sive qu’elle en deve­nait presque insup­por­table, et Étienne com­prit — avec une clar­té qui lui cou­pa le souffle — pour­quoi les hommes qui voyaient cette beau­té ne pou­vaient plus la quit­ter. Ce n’é­tait pas de la fai­blesse. C’é­tait de la luci­di­té. C’é­tait voir le monde tel qu’il était — pas tel que la rai­son le filtre, le réduit, le nomme — mais tel qu’il était réel­le­ment, dans sa splen­deur nue, insou­te­nable, dévorante.

— Rama, dit-il.

— Oui.

— Je ne retrouve plus mes dessins.

— Vos des­sins de poissons ?

— Mes anciens des­sins. Ceux d’a­vant. Quand je des­sine main­te­nant, ce sont d’autres choses qui sortent. Des choses que je ne contrôle pas.

Rama ne le regar­da pas. Il regar­dait la rivière.

— Quand Muru­gan prend la main d’un homme, la main ne des­sine plus ce que l’homme veut. Elle des­sine ce que le dieu veut.

— Je ne crois pas en Murugan.

— Muru­gan croit en vous. C’est suffisant.

Le char à bœufs arri­va au Galle Face à la nuit tom­bée. Étienne des­cen­dit. Rama res­ta sur le char. Leurs regards se croi­sèrent dans la lueur du réver­bère — le prêtre tamoul pieds nus et le natu­ra­liste fran­çais en lin frois­sé — et quelque chose pas­sa entre eux, pas un adieu, pas une pro­messe, quelque chose de plus nu que les mots, une reconnaissance.

— Venez demain, dit Rama. Il y aura le feu.

Puis le char s’é­loi­gna, et le bruit des roues sur la route se fon­dit dans le bruit de l’o­céan, et Étienne res­ta seul devant la façade blanche de l’hô­tel, et la façade blanche de l’hô­tel le regar­dait avec ses fenêtres allu­mées comme autant d’yeux, et il entra.

Devi l’at­ten­dait dans le hall. Non — elle ne l’at­ten­dait pas. Elle était là, c’est tout, assise dans un fau­teuil de rotin, les jambes repliées sous elle, le Conrad fer­mé sur ses genoux. Mais quand il entra, elle leva la tête, et son visage — son visage pâle aux yeux sombres — eut une expres­sion qu’il n’y avait jamais vue. Du soulagement.

— Vous êtes reve­nu, dit-elle.

Et dans ces trois mots, il y avait tout — la peur qu’il ne revienne pas, la mémoire de son père qui n’é­tait pas reve­nu, et autre chose encore, plus fra­gile, plus neuf, quelque chose qui res­sem­blait à de l’at­ta­che­ment et qui n’a­vait pas encore trou­vé sa forme.

Il s’as­sit à côté d’elle. Il ne dit rien. Elle ne dit rien. Ils res­tèrent assis dans le hall du Galle Face, sous le por­trait du roi George V et les ven­ti­la­teurs qui bras­saient l’air tiède, et le silence entre eux n’é­tait plus un silence — c’é­tait une conver­sa­tion, la plus impor­tante qu’ils aient jamais eue, et elle se pas­sait de mots.

Cha­pitre 12

Le feu fut pré­pa­ré à l’aube.

Dans la cour du kovil, der­rière le sanc­tuaire, là où d’or­di­naire le linge séchait et les enfants jouaient, on avait creu­sé une fosse longue de dix mètres et large de deux. Des braises y rou­geoyaient — du bois de mar­gou­sier brû­lé toute la nuit, réduit en un tapis incan­des­cent qui pul­sait dans le petit matin comme le cœur d’un ani­mal mons­trueux. La cha­leur mon­tait en vagues visibles, défor­mant l’air au-des­sus de la fosse, et même à cinq mètres, Étienne sen­tait la mor­sure sur son visage, sur ses mains, sur la peau expo­sée de ses avant-bras.

Les dévots étaient là. Plus nom­breux que lors de la grande puja — trois cents, peut-être quatre cents, entas­sés dans la cour et dans la rue, débor­dant sur les toits voi­sins d’où des grappes d’en­fants regar­daient avec des yeux immenses. Les tam­bours bat­taient déjà. Le nadas­wa­ram chan­tait son cri conti­nu. Et les dévots se pré­pa­raient — cer­tains jeû­naient depuis trois jours, d’autres s’é­taient enduit le corps de cendre et de pâte de cur­cu­ma, et leurs visages avaient cette expres­sion qu’É­tienne avait appris à recon­naître, cette dis­po­ni­bi­li­té totale, ce vide qui n’est pas l’ab­sence mais l’attente.

Rama offi­ciait, debout au bord de la fosse, les pieds à quelques cen­ti­mètres des braises, et il n’a­vait pas chaud, ou il avait chaud et cela n’a­vait pas d’im­por­tance, et il chan­tait les man­tras avec une voix qui n’é­tait plus sa voix mais celle de quelque chose de plus ancien, de plus vaste, une voix qui venait du fond de la gorge et du fond des siècles.

Le pre­mier mar­cheur s’a­van­ça. Un homme d’une cin­quan­taine d’an­nées, le torse nu, les yeux fer­més. Il posa le pied sur les braises. Le pied nu, sans pro­tec­tion. Étienne enten­dit — ou crut entendre — le gré­sille­ment de la peau sur le char­bon. L’homme mar­cha. Len­te­ment. Dix mètres. Chaque pas posé avec une pré­ci­sion de som­nam­bule. Et il ne brû­la pas. Son visage ne mon­trait aucune dou­leur. Ses pieds posés sur le feu ne brû­laient pas. Quand il attei­gnit l’autre bout de la fosse, il ouvrit les yeux, et dans ces yeux il y avait quelque chose qu’É­tienne recon­nut — la même fixi­té, la même pro­fon­deur sans fond — les yeux du dieu noir.

Puis une femme. Puis un jeune homme. Puis un vieillard si fra­gile qu’il sem­blait fait de papier et de cendre, et qui tra­ver­sa les braises avec la légè­re­té d’un oiseau. Un par un, dix, vingt, trente, et les tam­bours accé­lé­raient, et le nadas­wa­ram mon­tait, et la foule chan­tait, et la fumée des braises se mêlait à la fumée du camphre et de l’en­cens, et tout cela — le son, l’o­deur, la cha­leur, la lumière — for­mait un seul bloc sen­so­riel, une masse indis­tincte qui entrait par tous les pores du corps et ne lais­sait rien intact.

Étienne se tenait au bord. Il regar­dait. Son car­net était dans sa poche mais il ne le sor­tit pas. Il n’y avait rien à noter. Les mots ne ser­vaient à rien ici. La science ne ser­vait à rien. Le ratio­na­lisme, la méthode, Lin­né, Cuvier, Dar­win — toute l’ar­chi­tec­ture de la pen­sée occi­den­tale qu’il por­tait sur ses épaules comme une armure — ne ser­vait à rien face à un vieil homme en dho­ti blanc qui mar­chait sur le feu sans brûler.

Rama s’ap­pro­cha de lui. Le pûja­ri avait le visage cou­vert de sueur et de cendre, les yeux plus grands que jamais, brillants d’une lumière qui n’é­tait pas celle du feu.

— Vous vou­lez marcher ?

La ques­tion était si simple, si directe, qu’elle trans­per­ça toutes les couches — les défenses, les doutes, les peurs, les cer­ti­tudes — et attei­gnit quelque chose de nu au fond de lui, un endroit qu’il ne savait pas avoir, un endroit d’a­vant la rai­son, d’a­vant les mots, d’a­vant Étienne Lagrande naturaliste.

— Je ne peux pas.

— Ce n’est pas ce que je vous ai demandé.

— Non.

Rama hocha la tête. Pas de décep­tion. Pas de juge­ment. Le même balan­ce­ment du crâne, ambi­gu et doux. Et il retour­na au bord de la fosse, et les mar­cheurs conti­nuaient, et le feu ne s’é­tei­gnait pas.

Étienne res­ta jus­qu’à la fin. Quand le der­nier mar­cheur eut tra­ver­sé, quand les braises com­men­cèrent à blan­chir, quand les tam­bours se turent et que le silence retom­ba sur Sea Street comme un voile, il sen­tit dans son corps quelque chose qu’il ne pou­vait nom­mer qu’a­vec un mot emprun­té à une langue qui n’é­tait pas la sienne — un cra­que­ment. Comme une coquille qui se fend. Comme un œuf.

Il ren­tra au Galle Face à pied. La marche dura une heure. Il ne prit pas le che­min le plus court — il lon­gea la côte, sui­vit la digue, les vagues à sa droite, l’é­cume qui léchait les rochers. Le soleil était haut, impla­cable, et sa peau brû­lait, mais c’é­tait une brû­lure exté­rieure, hon­nête, com­pré­hen­sible — du soleil sur de la peau — et il s’y accro­cha comme à une preuve que le monde phy­sique exis­tait encore.

Quand il arri­va au Galle Face, un pan­neau avait été pla­cé dans le hall, en lettres noires sur fond blanc :

S.S. DORAS­TUS — P&O LINE

DÉPART COLOM­BO POUR SIN­GA­POUR ET HONG KONG

11 AVRIL 1925

PAS­SA­GERS PRIÉS DE CONFIR­MER LEUR EMBARQUEMENT

AUPRÈS DE LA COM­PA­GNIE AVANT LE 8 AVRIL

Le 11 avril. Dans six jours.

Étienne res­ta debout devant le pan­neau. Les mots étaient clairs, nets, sans ambi­guï­té — le monde des horaires, des com­pa­gnies mari­times, des iti­né­raires, le monde qui va quelque part et qui sait où. Un monde où les bateaux partent à des dates pré­cises et où les gens montent à bord et s’en vont.

Anu­ra appa­rut à côté de lui. Le maître d’hô­tel regar­da le pan­neau, regar­da Étienne, et ne dit rien. Son silence était une ques­tion. Étienne le sen­tit comme on sent un cou­rant sous l’eau — invi­sible, mais qui vous tire.

— Six jours, dit Étienne.

— Oui, monsieur.

— Et après le Dorastus ?

— Le sui­vant ne par­ti­ra que fin avril, mon­sieur. Peut-être début mai. La sai­son des pluies approche. Les liai­sons seront moins régulières.

La sai­son des pluies. La mous­son. Après quoi Colom­bo serait cou­pé du monde — pas réel­le­ment, les bateaux conti­nuaient, mais le rythme ralen­tis­sait, les liai­sons s’es­pa­çaient, et res­ter devien­drait non plus un choix mais une consé­quence. On ne reste pas à Cey­lan pen­dant la mous­son — on y est retenu.

— Mer­ci, Anura.

— Mon­sieur Lagrande. Si vous sou­hai­tez que je fasse pré­pa­rer vos malles…

— Pas encore.

Le maître d’hô­tel s’in­cli­na et dis­pa­rut. Et Étienne res­ta seul dans le hall, entre le pan­neau du P&O et le por­trait du roi George V, entre le départ et la per­ma­nence, et le ven­ti­la­teur au pla­fond bras­sait l’air tiède avec son pouls méca­nique, et quelque part dans le temple de Sea Street un dieu noir aux yeux d’a­mande atten­dait, et quelque part sur la véran­da Noel Coward écri­vait, et quelque part dans l’hô­tel Devi Fon­se­ka lisait un livre qu’elle ne lisait pas, et l’o­céan Indien bat­tait contre la digue avec le même mot, tou­jours le même mot, et Étienne ne le com­pre­nait tou­jours pas mais il était de plus en plus sûr que c’é­tait son nom.

Cha­pitre 13

Le pois­son-scor­pion appa­rut le 9 avril.

Étienne ne le cher­chait plus. Il avait ces­sé de le cher­cher depuis des jours — ces­sé de cher­cher quoi que ce soit, en réa­li­té, comme si l’acte même de cher­cher appar­te­nait à un homme qu’il avait été et qu’il n’é­tait plus tout à fait. Mais le pois­son-scor­pion le trouva.

C’é­tait le matin, très tôt, avant la cha­leur. Il était des­cen­du sur les rochers en contre­bas de la digue du Galle Face, là où la mer se bri­sait en flaques tièdes entre les blocs de gra­nit. Il allait là par­fois, par habi­tude, par le reste de natu­ra­liste qui sur­vi­vait en lui comme une braise sous la cendre. Les flaques étaient des mondes en minia­ture — des our­sins, des ané­mones, des cre­vettes trans­pa­rentes, des petits gobies qui filaient entre les algues. Le voca­bu­laire du vivant, fidèle, ras­su­rant, classifiable.

Il le vit parce qu’il ne le cher­chait pas. C’est tou­jours ain­si que les pois­sons-scor­pions sont trou­vés — par acci­dent, par dis­trac­tion, quand l’œil relâche son atten­tion et que la forme sur­git du fond comme un secret qu’on ne peut voir que du coin de l’œil.

Il était là. Posé sur le gra­nit, dans dix cen­ti­mètres d’eau, par­fai­te­ment immo­bile. Brun, gra­nu­leux, cou­vert d’ex­crois­sances qui imi­taient les algues et la roche avec une exac­ti­tude hal­lu­ci­nante. Seize cen­ti­mètres, peut-être dix-huit. Les yeux — deux billes noires et fixes, posées au som­met de la tête comme des sen­ti­nelles — le regar­daient. Ou ne le regar­daient pas. Avec le pois­son-scor­pion, c’é­tait impos­sible à dire. Il regar­dait tout et rien. Il attendait.

Étienne s’ac­crou­pit. Len­te­ment. Sans geste brusque. Le natu­ra­liste en lui — ce fan­tôme de plus en plus pâle — nota les détails. Scor­pae­nop­sis dia­bo­lus, pro­ba­ble­ment. Les épines dor­sales, dres­sées, char­gées de venin. La bouche immense, dis­pro­por­tion­née, capable de s’ou­vrir en une frac­tion de seconde pour aspi­rer une proie. Et cette immo­bi­li­té — cette immo­bi­li­té qui n’é­tait pas la paix mais la guerre, la patience abso­lue du pré­da­teur qui sait que le temps joue pour lui.

Il ten­dit la main. Pas pour tou­cher — il connais­sait le dan­ger, le venin, la dou­leur — mais pour s’ap­pro­cher, pour réduire la dis­tance entre sa peau et cette peau qui n’en était pas une, cette armure de pierre et d’algue qui fai­sait du pois­son une par­tie du rocher et du rocher une par­tie du pois­son. Où finis­sait l’a­ni­mal ? Où com­men­çait le monde ? La fron­tière n’exis­tait pas. Le pois­son-scor­pion avait réso­lu la ques­tion que le natu­ra­liste se posait depuis des semaines — la ques­tion de la sépa­ra­tion, de la limite, du contour qui isole chaque chose du reste et per­met de la nom­mer. Le pois­son-scor­pion n’a­vait pas de contour. Il était le monde.

L’a­ni­mal ne bou­gea pas. Les yeux noirs regar­daient Étienne. Et Étienne regar­dait les yeux noirs. Et dans ce regard croi­sé — l’homme et le pois­son, le savant et la bête, le nom­meur et l’in­nom­mable — quelque chose se dit, qui n’a­vait pas besoin de mots.

Puis le pois­son bou­gea. Un mou­ve­ment si rapide qu’É­tienne ne le vit pas — une contrac­tion, un éclair brun dans l’eau claire — et il avait dis­pa­ru. Fon­du dans le rocher voi­sin. Invi­sible de nou­veau. Comme s’il n’a­vait jamais été là.

Étienne res­ta accrou­pi. L’eau tiède lui mouillait les genoux. Le soleil mon­tait. Les mouettes criaient. Le monde était le monde.

Il remon­ta vers l’hô­tel avec le sen­ti­ment très pré­cis — trop pré­cis pour être une illu­sion, trop étrange pour être une cer­ti­tude — que le pois­son-scor­pion n’é­tait pas un poisson.

Ce jour-là, il retour­na à Sea Street une der­nière fois.

Le kovil était calme. Pas de céré­mo­nie, pas de tam­bours, pas de foule. Juste la pénombre, les lampes à huile, le dieu noir cou­vert de ses guir­landes de jas­min, et le silence. Ce silence qui n’é­tait pas l’ab­sence de son mais la pré­sence de quelque chose de plus vaste que le son.

Rama était assis dans sa pièce, au milieu de ses textes et de ses sta­tuettes. Il leva les yeux quand Étienne entra et le regar­da comme on regarde un fruit qui arrive à matu­ri­té — sans impa­tience, avec une atten­tion tendre et détachée.

— Le bateau part après-demain, dit Étienne.

— Je sais.

— Vous savez tout.

— Non. Je sais très peu de choses. Mais les choses impor­tantes, oui, je les sais. Elles sont peu nombreuses.

Étienne s’as­sit par terre, les jambes croi­sées. Son corps avait appris la posi­tion, ses genoux ne pro­tes­taient plus, et cette adap­ta­tion du corps — cette red­di­tion phy­sique à un usage qui n’é­tait pas le sien — lui parut sou­dain signi­fi­ca­tive, comme le pre­mier symp­tôme d’une mala­die ou le pre­mier signe d’une gué­ri­son, et il ne savait pas lequel.

— Rama. Qu’est-ce qui m’arrive ?

Le pûja­ri fer­ma les yeux. Quand il les rou­vrit, ils étaient plus sombres, plus pro­fonds, comme si quel­qu’un d’autre regar­dait à travers.

— Vous êtes venu à Cey­lan pour clas­ser le monde. Pour sépa­rer les choses — les pois­sons des pois­sons, les roches des roches, les dieux des hommes. Vous êtes venu avec des boîtes et des éti­quettes. Et l’île vous a mon­tré qu’il n’y a pas de boîtes. Qu’il n’y a pas de sépa­ra­tion. Que le pois­son est la roche et que la roche est le dieu et que le dieu est vous.

— Ce n’est pas possible.

— Pour­quoi ?

— Parce que si c’est vrai, alors tout ce que j’ai fait — toute ma vie, mes études, mes clas­si­fi­ca­tions, mes planches, mes rap­ports — tout cela ne sert à rien.

— Tout cela est magni­fique, dit Rama. Vos des­sins de nudi­branches sont magni­fiques. Chaque écaille, chaque nageoire. Magni­fique et inutile, comme un man­da­la de sable que les moines balaient quand il est fini. L’acte de des­si­ner est sacré. Le des­sin est poussière.

Étienne sen­tit quelque chose mon­ter dans sa gorge — pas des larmes, il ne pleu­rait pas, il n’a­vait pas pleu­ré depuis l’en­fance — mais quelque chose de la même famille, un gon­fle­ment, une pres­sion, comme si toute l’eau de l’o­céan Indien essayait de pas­ser par un seul point de son corps.

— Rama. Je ne sais plus qui je suis.

Le pûja­ri sou­rit. Le même sou­rire. Depuis le pre­mier jour, le même sourire.

— Enfin, dit-il.

Ils res­tèrent long­temps assis en silence. Puis Rama se leva, alla dans le sanc­tuaire, et revint avec quelque chose dans la main — un petit objet qu’il posa dans la paume d’É­tienne. C’é­tait un vel — une lance minia­ture, en bronze, pas plus grande qu’un doigt. L’arme de Muru­gan. Celle qui tranche l’ignorance.

— Gar­dez-la, dit Rama. Quoi que vous fas­siez. Que vous par­tiez ou que vous res­tiez. Gardez-la.

Étienne refer­ma la main sur le bronze. Il était tiède — plus tiède qu’il n’au­rait dû l’être — et dans sa paume le petit objet pesait un poids impos­sible, le poids de quelque chose qui ne se mesure pas en grammes mais en années, en vies, en couches de sens accumulé.

Il quit­ta le temple. Il ne dit pas au revoir. Les au revoir appar­te­naient à un monde de sépa­ra­tions, et les sépa­ra­tions, il com­men­çait à le com­prendre, étaient une illu­sion. L’une des dernières.

Le soir, au Galle Face, il dîna avec Coward et Devi. C’é­tait la pre­mière fois qu’ils étaient trois à la même table, et Anu­ra les ins­tal­la avec une solen­ni­té dis­crète, comme s’il met­tait en scène un der­nier acte.

Coward fut brillant — plus brillant que d’ha­bi­tude, comme si l’im­mi­nence du départ d’É­tienne le pous­sait à une per­for­mance finale, un feu d’ar­ti­fice ver­bal pour illu­mi­ner ce qui allait s’é­teindre. Il par­la de la pièce qu’il écri­rait — « une comé­die cruelle, mon cher, sur des Anglais qui font sem­blant d’être civi­li­sés dans un décor qui leur rap­pelle qu’ils ne le sont pas » — et de l’O­rient qui n’é­tait pas un lieu mais un état d’es­prit, et de Somer­set Mau­gham qui avait tout com­pris et rien dit, et de la dif­fé­rence entre le secret et le mystère.

— Un secret, c’est quelque chose que quel­qu’un connaît et cache. Un mys­tère, c’est quelque chose que per­sonne ne connaît et qui se montre quand même. Vous, Lagrande, vous êtes arri­vé ici avec un secret — votre soli­tude, votre séche­resse, peu importe — et vous repar­tez avec un mys­tère. C’est un échange tout à fait inégal, et je vous envie.

Devi ne par­la presque pas. Elle man­geait len­te­ment — du riz, un cur­ry de légumes — et ses yeux allaient d’É­tienne à Coward et de Coward à la mer avec cette atten­tion flot­tante qui était sa façon d’être pré­sente. À un moment, sous la table, sa main tou­cha celle d’É­tienne. Ce n’é­tait pas un geste amou­reux. C’é­tait un geste de recon­nais­sance — la main de quel­qu’un qui sait ce que c’est que d’être pris par l’île et qui touche la main de quel­qu’un qui est en train d’être pris. Un contact de naufragés.

Étienne ne reti­ra pas sa main.

Ils se sépa­rèrent après le dîner. Coward mon­ta en lan­çant par-des­sus son épaule : « N’ou­bliez pas — si vous res­tez, vous me devez une pièce de théâtre. Si vous par­tez, vous me devez un roman. » Devi s’at­tar­da dans le hall, debout près de l’es­ca­lier, et dit simplement :

— Je serai là demain.

Ce qui était, peut-être, sa façon de dire qu’il pou­vait faire ce qu’il vou­lait — par­tir ou res­ter — et qu’elle serait là, quoi qu’il arrive, dans cet hôtel blanc face à l’o­céan, avec ses livres et son silence et son sou­ve­nir d’un père qui avait vu trop loin.

Étienne mon­ta dans sa chambre. Il ouvrit la fenêtre. L’o­céan était là, immense, noir, bruis­sant. Le Galle Face Green était désert. Pas de cerfs-volants. Pas d’en­fants. Juste l’herbe, la digue, et l’eau.

Il sor­tit le vel de sa poche. La petite lance de bronze. Il la posa sur la table de nuit, à côté de la montre Lip de son père. Deux objets. Deux mondes. Deux façons de mesu­rer le temps — l’une en heures et en minutes, l’autre en kal­pas, en cycles, en éternités.

Il se cou­cha sans fer­mer les volets. La lune entra dans la chambre. Elle se posa sur le miroir de l’ar­moire, et le miroir brilla dou­ce­ment dans l’obs­cu­ri­té, comme un œil ouvert.

Étienne ne regar­da pas le miroir. Il n’en avait plus besoin. Ce qui était dans le miroir était main­te­nant par­tout — dans l’air, dans le bruit de la mer, dans la cha­leur du bronze, dans la mémoire de la main de Devi sur sa main. Le dieu n’é­tait plus dans le miroir. Le dieu était dans la chambre. Le dieu était la chambre.

Il fer­ma les yeux et ne dor­mit pas. Il atten­dit l’aube comme on attend un verdict.

Cha­pitre 14

Le 11 avril 1925, le S.S. Doras­tus de la P&O Line entra dans le port de Colom­bo à six heures du matin.

Étienne le vit depuis la fenêtre de sa chambre. Le paque­bot était gris, mas­sif, banal — un navire comme des cen­taines d’autres, avec sa che­mi­née, ses mâts, son pont-pro­me­nade où des pas­sa­gers en blanc se pres­saient déjà pour aper­ce­voir la côte. Il arri­vait de Bom­bay et repar­ti­rait le soir même pour Sin­ga­pour, Hong Kong, Shan­ghai. La route de l’O­rient. Le monde qui conti­nue de tour­ner, avec ses horaires et ses billets et ses bagages étiquetés.

Ses malles n’é­taient pas prêtes. Le micro­scope Nachet était tou­jours sur le bureau, cou­vert de pous­sière. Les bocaux de for­mol étaient vides. Les filets n’a­vaient pas été ran­gés. Le car­net noir — celui des col­lectes — était fer­mé depuis des jours. Seul le car­net rouge était ouvert, et sur la der­nière page, un des­sin — pas un des­sin de natu­ra­liste, pas un des­sin de fou, mais quelque chose entre les deux, un pois­son qui n’é­tait pas un pois­son, un dieu qui n’é­tait pas un dieu, une forme qui n’a­vait pas de nom et qui, peut-être à cause de cela, était la plus vraie de toutes.

Il des­cen­dit.

Le hall du Galle Face sen­tait le thé et la cire. Le por­trait du roi George V regar­dait droit devant lui avec sa barbe taillée et son air de ne rien com­prendre. Les ven­ti­la­teurs tour­naient. Quelque part, une hor­loge son­nait six heures et quart.

Anu­ra était à son poste. Comme tou­jours. Comme le pre­mier jour. Debout sous le por­tique, les mains jointes dans le dos, le sarong blanc, la veste bou­ton­née, le visage sans âge.

— Mon­sieur Lagrande.

— Anu­ra.

Ils se regar­dèrent. Et dans ce regard, tout fut dit — tout ce qui n’a­vait pas besoin de mots, tout ce que les mots auraient abî­mé. La sol­li­ci­tude du maître d’hô­tel. L’é­ton­ne­ment du voya­geur. Et entre les deux, sus­pen­du comme un cerf-volant au-des­sus du Green, le mys­tère de ce qui arrive quand un homme s’ar­rête assez long­temps dans un lieu pour que le lieu entre en lui.

— Le Doras­tus est arri­vé, dit Anura.

— Je sais.

— Sou­hai­tez-vous que je fasse pré­pa­rer vos malles ?

La ques­tion. La seule qui impor­tait. La ques­tion sur laquelle un mois entier avait bas­cu­lé, et qui main­te­nant se tenait devant lui, simple, nue, comme un pois­son-scor­pion sur un rocher — invi­sible jus­qu’au moment où on la voyait, et alors impos­sible à ignorer.

Étienne ne répon­dit pas tout de suite. Il sor­tit sur la véran­da. L’air du matin était frais — frais pour Colom­bo, c’est-à-dire tiède pour n’im­porte où ailleurs — et le Galle Face Green s’é­ti­rait devant lui, vert, immense, encore vide à cette heure. La mer der­rière la digue avait cette cou­leur de l’aube — un gris nacré, ni jour ni nuit, un entre-deux qui ne durait que quelques minutes et que les gens qui dorment ne voient jamais.

Coward était là. Assis dans son fau­teuil, avec une tasse de thé, sans ciga­rette pour une fois. Il por­tait une robe de chambre de soie et ses che­veux n’é­taient pas coif­fés, et sans sa coif­fure et sans sa ciga­rette et sans ses mots d’es­prit, il res­sem­blait à un jeune homme ordi­naire, vul­né­rable, qui regarde la mer en se deman­dant ce que le jour va apporter.

— Le bateau est là, dit Coward.

— Oui.

— Vous allez mon­ter à bord ?

— Je ne sais pas.

Coward hocha la tête. Il ne dit rien. Pas de mot d’es­prit, pas de conseil, pas de pirouette. Juste un hoche­ment de tête, et ses yeux qui regar­daient Étienne avec quelque chose qui res­sem­blait à de l’af­fec­tion — une affec­tion rete­nue, pudique, anglaise — et qui le res­te­ra toujours.

— Quoi que vous fas­siez, dit-il enfin, ce fut un plai­sir, Lagrande. Un vrai plaisir.

Étienne remon­ta dans sa chambre. Devi était dans le cou­loir du deuxième étage. Elle por­tait un sari blanc — blanc sur sa peau pâle — et ses che­veux noirs étaient défaits, et elle ne lisait pas, et elle ne regar­dait pas la mer, et elle le regar­dait, lui.

— Le bateau, dit-elle.

— Oui.

— Et ?

Il la regar­da. Elle le regar­da. Le cou­loir du deuxième étage — vingt mètres, douze portes, le tapis rouge, les poi­gnées de cuivre — était par­fai­te­ment nor­mal, par­fai­te­ment stable, et en même temps il ne l’é­tait pas, il ne l’a­vait jamais été, il avait tou­jours été ce cou­loir impos­sible, infi­ni­ment long, qui menait quelque part qu’on ne pou­vait pas nommer.

— Je ne sais pas, dit-il.

Elle prit sa main. Pas comme la veille au soir, sous la table — à décou­vert, au milieu du cou­loir, sa main dans la sienne, les doigts noués. Sa main était fraîche. C’é­tait la chose la plus réelle qu’il avait tou­chée depuis des jours.

— Mon père ne savait pas non plus, dit-elle. Jus­qu’au moment où il a su. Et alors c’é­tait trop tard pour que savoir change quoi que ce soit.

Elle lâcha sa main. Elle entra dans sa chambre. La porte se referma.

Étienne entra dans la 214. La chambre était la même — le lit, la mous­ti­quaire, le bureau, l’ar­moire, le miroir. Le vel de bronze sur la table de nuit, à côté de la montre Lip. Les des­sins au mur — les pois­sons-dieux, les formes hybrides, les yeux d’a­mande. Le Kelaart ouvert à la page des Scor­pae­ni­dae. Et par la fenêtre, le port, et dans le port, le Doras­tus, gris et patient, qui attendait.

Il s’as­sit au bureau. Il ouvrit le car­net rouge — la der­nière page, celle du des­sin — et écri­vit en des­sous, d’une écri­ture qu’il ne recon­nut ni comme l’an­cienne ni comme la nou­velle mais comme une troi­sième, qui n’ap­par­te­nait peut-être à aucun des deux hommes qu’il avait été et qu’il était en train de devenir :

« Colom­bo, 11 avril 1925. Le Doras­tus est dans le port. Sin­ga­pour ce soir, Hong Kong dans dix jours, Shan­ghai dans trois semaines. Le monde conti­nue. Il a tou­jours conti­nué. Les paque­bots partent et les paque­bots arrivent et les hommes montent à bord ou ne montent pas, et dans les deux cas le monde conti­nue, et dans les deux cas quelque chose meurt et quelque chose naît, et dans les deux cas le dieu noir regarde avec ses yeux d’a­mande et ne dit rien, parce qu’il n’y a rien à dire, parce que tout a déjà été dit, depuis le com­men­ce­ment, dans une langue que nous ne par­lons pas encore. »

Il posa le crayon. Il refer­ma le car­net. Il se leva.

La sirène du Doras­tus réson­na à onze heures — un son grave, long, qui tra­ver­sa Colom­bo de part en part, qui fit trem­bler les vitres du Galle Face et les lampes du kovil de Sea Street et la sur­face de la rivière Kela­ni et les feuilles des fran­gi­pa­niers du jar­din bota­nique et les ailes des rous­settes endor­mies dans les arbres et la sur­face de la mer qui était grise et puis verte et puis bleue et puis d’une cou­leur qui n’a­vait pas de nom et qui était peut-être la cou­leur de tout.

La sirène réson­na, et le Galle Face Green trem­bla, et les cerfs-volants montèrent.

Sur la véran­da, le fau­teuil d’É­tienne Lagrande était vide. Sa tasse de thé refroi­dis­sait sur la table, à côté d’un car­net à cou­ver­ture noire — le car­net des col­lectes — et d’une montre Lip en argent dont les aiguilles mar­quaient onze heures et trois minutes.

Anu­ra vint. Il regar­da le fau­teuil vide. Il regar­da le car­net. Il regar­da la montre. Il prit la tasse, la posa sur le pla­teau, et essuya la table avec le geste lent, cir­cu­laire, patient, de quel­qu’un qui a fait ce geste des mil­liers de fois et qui le fera des mil­liers de fois encore.

Puis il leva les yeux vers le port, où le Doras­tus com­men­çait à bou­ger — à peine, un fré­mis­se­ment, un déca­lage infime entre la coque et le quai — et il regar­da, et son visage ne mon­tra rien, pas de sur­prise, pas de tris­tesse, pas de sou­la­ge­ment, rien, parce qu’il avait vu cela tant de fois — les hommes qui partent, les hommes qui res­tent, les hommes qui dis­pa­raissent entre les deux — et que la dif­fé­rence, si dif­fé­rence il y avait, n’é­tait visible que pour celui qui l’a­vait vécue.

Le Doras­tus glis­sa vers le large. L’é­cume blanche de son sillage se dis­so­lut dans le gris-vert de l’o­céan Indien. Les mouettes crièrent. Le soleil monta.

Sur la table de nuit de la chambre 214, le vel de bronze était tou­jours là.

La montre Lip n’y était plus.

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Cha­pitre 6

Noel Coward arri­va un ven­dre­di, par le paque­bot de Bombay.

Étienne ne le connais­sait pas. Ce nom ne signi­fiait rien pour un natu­ra­liste fran­çais qui ne fré­quen­tait pas les théâtres lon­do­niens et dont la culture mon­daine se limi­tait à ce qu’il avait rete­nu de conver­sa­tions à demi écou­tées dans les dîners du Muséum. Mais le Galle Face, lui, le connais­sait. Ou plu­tôt le Galle Face connais­sait l’onde de choc qu’un cer­tain type de per­son­nage pro­duit quand il entre dans un hall d’hô­tel — ce fré­mis­se­ment imper­cep­tible, ce léger redres­se­ment des colonnes ver­té­brales, cette accé­lé­ra­tion du service.

Il était mince, jeune — vingt-cinq ans, peut-être moins —, avec un visage angu­leux et mobile qui chan­geait d’ex­pres­sion comme un ciel d’a­vril, et une façon de mar­cher qui était déjà du théâtre. Il por­tait un cos­tume de soie crème, une pochette de cou­leur impro­bable, et il fumait avec une élé­gance si tra­vaillée qu’elle en deve­nait natu­relle. Deux malles et un domes­tique le sui­vaient à dis­tance respectueuse.

— My dear man, dit-il à Anu­ra en tra­ver­sant le hall, if this hotel is half as divine as they say, I shall never leave. Which, come to think of it, might be the problem.

Anu­ra ne cil­la pas. Il avait vu pas­ser des vice-rois, des maha­ra­jas, des actrices en fuite et des géné­raux en dis­grâce. Un jeune dra­ma­turge anglais ne pou­vait pas l’im­pres­sion­ner. Mais Étienne, qui pre­nait son thé dans un fau­teuil du hall, nota que le coin des lèvres d’A­nu­ra — ce pli infime qui n’é­tait pas un sou­rire — bou­gea d’un mil­li­mètre. L’An­glais était amu­sant. L’An­glais le savait. Et Anu­ra savait qu’il le savait.

Coward s’ins­tal­la chambre 312, troi­sième étage, vue sur le Green et sur la mer. Dès le pre­mier soir, il des­cen­dit dîner dans un smo­king blanc qui fit sen­sa­tion dans la salle à man­ger et com­man­da un gin tonic avec l’au­to­ri­té tran­quille de quel­qu’un qui a pas­sé sa vie à com­man­der des gin tonics dans des hôtels colo­niaux, alors qu’il n’a­vait quit­té l’An­gle­terre que pour la pre­mière fois un mois plus tôt.

Étienne l’ob­ser­va. C’é­tait plus fort que lui — les gens étaient des spé­ci­mens, il ne pou­vait pas s’empêcher de les clas­ser. Coward était une espèce qu’il n’a­vait pas encore ren­con­trée : un homme qui trans­for­mait tout ce qu’il tou­chait en spec­tacle, y com­pris sa propre per­sonne, et qui le fai­sait avec une conscience aiguë, presque dou­lou­reuse, de la comé­die en cours. Il y avait quelque chose de ver­ti­gi­neux là-dedans — un miroir dans un miroir, un homme jouant un homme jouant un homme, et au fond, der­rière toutes les couches de jeu, quoi ? Peut-être rien. Ou peut-être quelque chose de si vul­né­rable qu’il fal­lait toutes ces couches pour le protéger.

— Vous êtes fran­çais, dit Coward en s’ar­rê­tant devant sa table, le deuxième soir. Je recon­nais les Fran­çais à leur façon de man­ger seuls. Les Anglais mangent seuls par néces­si­té. Les Fran­çais mangent seuls par choix, ce qui est infi­ni­ment plus suspect.

— Étienne Lagrande. Naturaliste.

— Noel Coward. Natu­ra­liste aus­si, d’une cer­taine manière — mais j’ob­serve des créa­tures beau­coup plus dan­ge­reuses que les vôtres. Les êtres humains, mon cher. Abso­lu­ment mortels.

Il s’as­sit sans y être invi­té — mais chez cet homme, l’in­vi­ta­tion était super­flue, il créait autour de lui un espace où les règles ordi­naires ne s’ap­pli­quaient plus — et com­man­da une bou­teille de vin blanc, « le moins mau­vais que vous ayez, Anu­ra, et ne me dites pas qu’il est bon, nous savons tous les deux que ce serait un mensonge ».

Ils dînèrent ensemble. Coward par­la. C’est-à-dire qu’il déploya autour de la table un tis­su de mots si brillant, si ser­ré, si constam­ment inat­ten­du qu’É­tienne eut l’im­pres­sion d’as­sis­ter à une per­for­mance — ce qui, d’une cer­taine manière, était le cas. Il par­la de Londres, du théâtre, d’une pièce qu’il venait d’é­crire et qui serait un triomphe ou un désastre, il n’y avait jamais rien entre les deux, d’une com­tesse qui l’a­vait invi­té à pas­ser l’hi­ver en Ita­lie et qu’il avait fuie jus­qu’à Cey­lan parce que les com­tesses ita­liennes sont plus dan­ge­reuses que les cobras, et de son pro­jet d’é­crire quelque chose ici, quelque chose de dif­fé­rent, quelque chose qui aurait le goût de l’O­rient, cette saveur d’é­pices et de mélan­co­lie que l’Oc­ci­dent recherche comme une drogue.

— Et vous ? deman­da-t-il sou­dain. Qu’est-ce qui vous retient ici ? Parce que vous avez la tête de quel­qu’un qu’on retient.

La ques­tion était si directe, si désin­volte dans sa cruau­té, qu’É­tienne faillit dire la véri­té. Mais la véri­té était quoi, exac­te­ment ? Qu’il allait chaque matin dans un temple hin­dou écou­ter un prêtre tamoul lui par­ler de dieux aux­quels il ne croyait pas ? Qu’il n’a­vait pas pris le train pour Kan­dy sans savoir pour­quoi ? Qu’il avait rêvé, trois nuits de suite, d’un pois­son aux yeux d’amande ?

— Les pois­sons, dit-il. Je suis ici pour les poissons.

Coward le regar­da avec ces yeux per­çants, amu­sés, impi­toyables, qui étaient peut-être ses vrais yeux, sous tous les masques.

— Les pois­sons, répé­ta-t-il. Oui. Je suis sûr que les pois­sons sont tout à fait passionnants.

Il leva son verre.

— Aux pois­sons, alors.

Ils burent. Le vin était mau­vais. Coward avait raison.

Les jours qui sui­virent, une espèce de tri­angle se for­ma — non pas un tri­angle amou­reux, rien de si simple — mais un tri­angle d’ob­ser­va­tions. Étienne obser­vait Devi. Coward obser­vait Étienne. Et Devi n’ob­ser­vait rien, ou obser­vait tout, avec cette immo­bi­li­té de regard qui était sa manière d’être au monde.

Coward s’é­tait ins­tal­lé sur la véran­da comme un monarque en exil. Il y tenait sa cour — si l’on peut appe­ler cour un cercle de deux ou trois colo­niaux anglais, un jour­na­liste du Cey­lon Obser­ver, et un offi­cier de marine aux joues rouges qui riait trop fort. Il écri­vait aus­si — Étienne le voyait par­fois, à l’aube, assis dans un coin avec un cahier à spi­rale et un crayon, le visage trans­for­mé, vidé de toute iro­nie, concen­tré avec une inten­si­té presque féroce. Dans ces moments-là, on com­pre­nait que le masque n’é­tait pas le talent. Le talent était ce qui res­tait quand le masque tombait.

Un matin, Coward vit Étienne mon­ter dans le rick­shaw pour Sea Street.

— Vous allez encore chez vos poissons ?

— Pas exactement.

— Mon cher Lagrande, vous avez un secret. C’est tout à fait déli­cieux. Un Fran­çais avec un secret dans un hôtel colo­nial — c’est le début de tous les romans que je n’é­cri­rai jamais parce que Somer­set Mau­gham les a déjà écrits.

Étienne ne répon­dit pas. Le rick­shaw s’é­loi­gna. Dans le rétro­vi­seur — le rick­shaw n’a­vait pas de rétro­vi­seur, mais il se retour­na, ce qui revient au même — il vit Coward sur la véran­da, immo­bile pour une fois, qui le regar­dait par­tir avec une expres­sion qu’il ne lui connais­sait pas encore. Pas de l’i­ro­nie. Quelque chose de plus sérieux. De l’in­quié­tude, peut-être. Ou de la recon­nais­sance — celle d’un homme qui sait ce que c’est que d’être hap­pé par quelque chose de plus fort que soi.

À Sea Street, Rama l’at­ten­dait. Mais ce matin-là, le pûja­ri ne par­lait pas. Il accom­plis­sait le rituel avec une gra­vi­té accrue, des gestes plus lents, plus appuyés, et quand il eut fini, il s’as­sit en face d’É­tienne dans la petite pièce encom­brée et res­ta silen­cieux pen­dant un très long moment.

— Il y a une fête, dit-il enfin. Dans trois jours. Ici, dans ce temple. Une grande puja pour Muru­gan. Les dévots vien­dront de tout Colom­bo. Il y aura des danses. Il y aura des transes. Ce sera… dif­fé­rent de ce que vous avez vu.

Il regar­da Étienne avec une atten­tion nou­velle, presque clinique.

— Vous n’êtes pas obli­gé de venir.

La phrase était étrange. Pour­quoi un prêtre dis­sua­de­rait-il quel­qu’un d’as­sis­ter à une céré­mo­nie de son propre temple ? À moins que la phrase ne fût pas une dis­sua­sion mais un aver­tis­se­ment — une manière de dire : ce qui va se pas­ser n’est pas un spec­tacle, et si vous venez, vous ne serez pas spectateur.

— Je vien­drai, dit Étienne.

Rama hocha la tête. Le même hoche­ment ambi­gu, le même balan­ce­ment du crâne, et dans ses yeux immenses, un éclat qui pou­vait être de la joie ou de la com­pas­sion, et qui était peut-être les deux.

En ren­trant au Galle Face, Étienne croi­sa Devi dans l’es­ca­lier. Elle mon­tait, il des­cen­dait. Ils se croi­sèrent sur le palier du pre­mier étage, dans la lumière jaune que les per­siennes à demi closes fil­traient en lames obliques.

— Vous êtes pâle, dit-elle.

— La chaleur.

— Ce n’est pas la chaleur.

Elle le regar­da un ins­tant — un de ces regards qui duraient trop long­temps pour être polis et pas assez long­temps pour être intimes — et dit, très bas :

— Mon père avait le même teint, les der­niers mois. Comme si la lumière pas­sait à travers.

Puis elle mon­ta. Étienne res­ta sur le palier, la main sur la rampe de teck, et il sen­tit sous ses doigts le bois usé par des décen­nies de mains, de sueurs, de pas­sages — tous ces gens qui avaient mon­té et des­cen­du cet esca­lier depuis 1864, des Bri­tan­niques, des Cin­gha­lais, des fan­tômes, des vivants — et il eut le sen­ti­ment très net, pour la pre­mière fois, que l’hô­tel ne le lais­se­rait pas par­tir facilement.

Cha­pitre 7

La nuit du onzième jour, quelque chose chan­gea dans la chambre 214.

Ce n’é­tait pas un bruit. Ce n’é­tait pas une pré­sence. C’é­tait plus sub­til que cela — une modi­fi­ca­tion de la qua­li­té de l’air, un épais­sis­se­ment, comme si l’hu­mi­di­té avait fran­chi un seuil au-delà duquel elle deve­nait autre chose. Sub­stance. Matière. L’air avait un poids.

Étienne se réveilla à deux heures du matin. Il le sut parce qu’il regar­da sa montre, posée sur la table de nuit — une Lip en argent que son père lui avait don­née quand il avait sou­te­nu sa thèse — et que les aiguilles mar­quaient deux heures et sept minutes. Il res­ta allon­gé, les yeux ouverts der­rière la mous­ti­quaire, et écouta.

L’o­céan. Le ven­ti­la­teur. Les bruits habi­tuels de l’hô­tel la nuit — un cra­que­ment de bois, un pas dans le cou­loir, le miau­le­ment d’un chat sur la véran­da. Et quelque chose d’autre. Un son qu’il ne pou­vait pas iden­ti­fier. Pas le bour­don­ne­ment de la cloche du temple — il connais­sait ce son main­te­nant, il l’au­rait recon­nu. C’é­tait plus grave, plus conti­nu, comme un souffle très lent, une res­pi­ra­tion immense, régu­lière, qui venait de par­tout et de nulle part. Comme si l’hô­tel respirait.

Il se leva. Ses pieds tou­chèrent le car­re­lage — tiède, alors qu’il aurait dû être frais à cette heure — et il mar­cha jus­qu’à la fenêtre. Le Galle Face Green était désert. La mer, au-delà de la digue, était d’un noir d’encre, sans reflet, comme si la lune avait été absor­bée. Pas de lune. Pas d’é­toiles. Un ciel cou­vert, opaque, lourd.

Il se tour­na vers le miroir de l’ar­moire. C’é­tait un geste machi­nal — on se tourne vers un miroir comme on se tourne vers un inter­lo­cu­teur, pour véri­fier que l’on est tou­jours soi. Le miroir était ancien, légè­re­ment piqué sur les bords, et dans l’obs­cu­ri­té de la chambre — il n’a­vait pas allu­mé la lampe — il ne reflé­tait presque rien. Une sil­houette pâle. Des contours.

Mais les yeux. Les yeux dans le miroir n’é­taient pas les siens.

Ce n’é­tait pas qu’ils avaient chan­gé de cou­leur ou de forme. Ils étaient à leur place, gris, dans son visage. Mais l’ex­pres­sion — si tant est qu’un reflet puisse avoir une expres­sion — n’é­tait pas la sienne. Les yeux dans le miroir le regar­daient avec une atten­tion qu’il ne se connais­sait pas, une curio­si­té tran­quille, patiente, l’at­ten­tion de quel­qu’un qui observe un spé­ci­men inté­res­sant et attend de voir ce qu’il va faire.

Les yeux du dieu noir.

Étienne recu­la d’un pas. Son pied glis­sa sur le car­re­lage tiède. Il heur­ta le lit. Il allu­ma la lampe. La lumière jaune inon­da la chambre et dans le miroir il n’y avait que lui — Étienne Lagrande, natu­ra­liste, les che­veux en désordre, le pyja­ma frois­sé, les yeux cer­nés, par­fai­te­ment ordi­naire, par­fai­te­ment lui-même.

Il res­ta debout un long moment, la main sur l’in­ter­rup­teur, le cœur bat­tant. Puis il s’as­sit au bureau et ouvrit son car­net — le car­net rouge, pas l’autre — et écri­vit : « Nuit du 24 mars. Insom­nie. Hal­lu­ci­na­tion visuelle au miroir. Durée : 2–3 secondes. Pro­ba­ble­ment liée à la fatigue et à la cha­leur. Véri­fier tem­pé­ra­ture demain. Pos­sible début de fièvre malarienne. »

Il refer­ma le car­net. Il ne se recou­cha pas. Il res­ta assis au bureau jus­qu’à l’aube, à écou­ter le souffle de l’hô­tel, et quand la lumière revint — cette lumière de Colom­bo qui ne naît pas à l’est mais semble sur­gir de par­tout à la fois, de la mer, du ciel, du sol, une lumière blanche et totale — il se sen­tit reve­nir à lui-même comme un plon­geur remonte à la surface.

Au petit déjeu­ner, il avait de la fièvre. Trente-huit deux. Il prit de la qui­nine — il en avait dans sa trousse, c’é­tait la pré­cau­tion élé­men­taire — et des­cen­dit sur la véran­da. Anu­ra le regar­da et ne dit rien. Mais il fit appor­ter du thé au gin­gembre et une com­presse fraîche sans qu’É­tienne l’eût deman­dé, avec cette science de l’an­ti­ci­pa­tion qui était sa forme de sollicitude.

— Anu­ra.

— Mon­sieur Lagrande.

— La chambre 214. Qui l’oc­cu­pait avant moi ?

Le maître d’hô­tel ne répon­dit pas tout de suite. Il arran­gea la théière sur le pla­teau, ali­gna la tasse avec la sou­coupe, repla­ça le sucrier d’un demi-cen­ti­mètre sur la gauche — des gestes inutiles, des gestes de quel­qu’un qui se donne le temps de for­mu­ler une réponse.

— Beau­coup de gens, mon­sieur. L’hô­tel a soixante ans.

— Récem­ment.

— Un offi­cier bri­tan­nique. Avant lui, un couple de Hol­lan­dais. Avant eux, un ecclé­sias­tique angli­can. Avant lui…

Il s’ar­rê­ta.

— Avant lui ?

— Un Fran­çais. Un natu­ra­liste, comme vous. Un cer­tain Vaillant. C’é­tait il y a long­temps. 1907, 1908.

Vaillant. Le nom que Pear­son avait men­tion­né au musée. Le pré­dé­ces­seur. Celui qui était venu pour huit mois et dont on n’a­vait plus eu de nouvelles.

— Qu’est-ce qui lui est arrivé ?

Anu­ra le regar­da avec une expres­sion qu’É­tienne n’ar­ri­vait pas à lire — pas de l’in­quié­tude, pas de la dis­si­mu­la­tion, quelque chose de plus nuan­cé, comme le visage d’un méde­cin qui hésite entre dire la véri­té et ména­ger son patient.

— Il est par­ti, dit-il. Fina­le­ment, tout le monde part.

— Mais Pear­son a dit…

— Le Dr. Pear­son dit beau­coup de choses. Le Dr. Pear­son est anglais. Les Anglais aiment les his­toires mys­té­rieuses parce qu’elles leur donnent l’im­pres­sion que l’O­rient est dan­ge­reux, et si l’O­rient est dan­ge­reux, alors leur pré­sence ici est justifiée.

C’é­tait la phrase la plus longue et la plus poli­tique qu’A­nu­ra eût jamais pro­non­cée devant lui. Elle fen­dit l’air de la véran­da comme un cou­teau bien aigui­sé, et avant qu’É­tienne puisse répondre, Anu­ra s’é­tait incli­né et avait dis­pa­ru dans le hall.

L’a­près-midi, la fièvre mon­ta. Trente-neuf. Étienne res­ta dans sa chambre, allon­gé sous le ven­ti­la­teur, et le monde prit cette tex­ture oua­tée, légè­re­ment flot­tante, que la fièvre donne aux choses — les contours tremblent, les sons arrivent avec un léger retard, le corps ne pèse plus rien ou pèse trop, et la fron­tière entre le som­meil et la veille se dis­sout comme un com­pri­mé dans l’eau.

Il des­si­na. C’est-à-dire qu’il ouvrit son car­net de natu­ra­liste — le noir, celui des planches scien­ti­fiques — et se mit à des­si­ner, mais ce qui sor­tit de son crayon n’é­tait pas ce qu’il des­si­nait d’ha­bi­tude. C’é­taient des pois­sons, oui, mais des pois­sons dont la forme glis­sait, se tor­dait, dont les yeux étaient trop grands, dont les nageoires se trans­for­maient en bras, en flammes, en feuilles de lotus. Des pois­sons-dieux. Des pois­sons qui nageaient dans une eau qui n’é­tait pas de l’eau mais de la lumière, ou de l’huile, ou du lait — le lait que Rama ver­sait sur la sta­tue de Murugan.

Il regar­da ses des­sins. Ils n’é­taient pas mau­vais. Ils étaient même remar­quables, d’un point de vue pure­ment gra­phique — le trait était sûr, le mou­ve­ment juste, la com­po­si­tion étran­ge­ment har­mo­nieuse. Mais ils ne res­sem­blaient à rien de ce qu’il avait fait aupa­ra­vant. C’é­taient les des­sins d’un autre homme. Ou les des­sins du même homme en train de deve­nir autre.

On frap­pa à la porte. C’é­tait Devi.

Elle por­tait un sari — la pre­mière fois qu’il la voyait en sari, elle qui por­tait d’ha­bi­tude des robes euro­péennes — un sari d’un bleu pro­fond bor­dé d’or, et ses che­veux noirs étaient défaits sur ses épaules, et elle tenait dans ses mains un bol de por­ce­laine qui conte­nait un liquide brun et fumant.

— De la part d’A­nu­ra, dit-elle. Une décoc­tion. Gin­gembre, cur­cu­ma, poivre long. C’est cin­gha­lais. Ça ne gué­rit pas, mais ça aide.

Elle posa le bol sur la table de nuit. Son regard tom­ba sur les des­sins épar­pillés sur le bureau. Elle s’ap­pro­cha. Elle les regar­da long­temps — trop long­temps — sans rien dire, et quelque chose pas­sa sur son visage, une ombre, un sou­ve­nir, une reconnaissance.

— Mon père des­si­nait comme ça, dit-elle. À la fin.

Elle ne dit pas « à la fin de quoi ». Elle n’a­vait pas besoin de le dire.

Puis elle sor­tit, et la chambre fut de nou­veau vide, et l’o­deur du sari — jas­min, san­tal, quelque chose de plus sombre — res­ta sus­pen­due dans l’air comme une phrase inachevée.

Étienne but la décoc­tion. Elle était amère et brû­lante et il la but entiè­re­ment, d’un trait, et la cha­leur des­cen­dit en lui comme une main qui cherche quelque chose dans le noir.

Cette nuit-là, il ne regar­da pas le miroir.

Cha­pitre 8

La fièvre tom­ba le len­de­main, aus­si brus­que­ment qu’elle était venue. Trente-sept le matin. Trente-six huit à midi. Comme si le corps avait déci­dé que l’é­pi­sode était clos, que la leçon — si c’en était une — avait été don­née, et qu’on pou­vait pas­ser à la suite.

Étienne se leva, se rasa, enfi­la son cos­tume de lin — le blanc, celui qu’il réser­vait aux visites offi­cielles — et des­cen­dit prendre son petit déjeu­ner sur la véran­da. Le monde était reve­nu à sa place. Les cou­leurs étaient les cou­leurs. Les sons étaient les sons. Le thé était du thé. Le toast était du toast. Le Galle Face Green s’é­ten­dait devant lui, immense, vert, bor­dé par la mer, et les cerfs-volants mon­taient dans un ciel bleu de faïence avec une gaie­té qui n’a­vait rien de menaçant.

Coward était là, fumant sa pre­mière ciga­rette de la jour­née avec la dévo­tion d’un ritualiste.

— Lagrande ! Vous reve­nez d’entre les morts. Anu­ra m’a dit que vous aviez la fièvre. La fièvre de Cey­lan — c’est un clas­sique, paraît-il. Tous les Euro­péens y passent. L’île vous teste, comme un che­val teste son cava­lier. Si vous tenez, elle vous accepte. Si vous ne tenez pas…

— Si on ne tient pas ?

Coward tira sur sa cigarette.

— On écrit de la mau­vaise poé­sie et on épouse une locale. Ce qui revient au même.

Il sou­rit de son sou­rire de scène, celui qui cou­pait comme du verre, et ajou­ta, plus bas :

— Vous avez meilleure mine. Mais vos yeux ont changé.

— Chan­gé comment ?

— Je ne sais pas. On dirait qu’ils regardent plus loin qu’a­vant. Ou plus pro­fond. Ce qui dans les deux cas est assez inquié­tant pour un Français.

Il ter­mi­na sa ciga­rette et s’en alla écrire, le lais­sant seul avec le sen­ti­ment obs­cur que Coward, der­rière ses mots d’es­prit, voyait les choses avec une acui­té redoutable.

Le jour de la grande puja arriva.

Étienne prit le rick­shaw à cinq heures du matin. Sea Street était déjà en mou­ve­ment — pas le mou­ve­ment ordi­naire du com­merce et des allées et venues, mais un mou­ve­ment d’une autre nature, un mou­ve­ment de pré­pa­ra­tion, de ten­sion, comme un théâtre avant le lever de rideau. Des femmes accro­chaient des guir­landes de feuilles de man­guier aux façades des mai­sons. Des mar­chands de fleurs dres­saient des mon­tagnes de jas­min, d’œillets d’Inde, de roses sur les trot­toirs. Des hommes por­taient des paniers de fruits — noix de coco, bananes, mangues — vers le temple. Et par­tout, cette odeur, démul­ti­pliée, inten­si­fiée — le camphre, l’en­cens, le san­tal —, l’o­deur du sacré en marche.

Le kovil avait chan­gé. On avait net­toyé le sol, hui­lé les colonnes, rem­pla­cé les lampes. Des tis­sus bro­dés pen­daient aux murs — des soies rouges et or qui trans­for­maient le cor­ri­dor de pierre noire en un tun­nel de cou­leurs vives, presque aveu­glantes. Le dieu noir, au fond du sanc­tuaire, était cou­vert de guir­landes de fleurs, à peine visible sous les couches de jas­min et de roses, et la lumière des dizaines de lampes à huile lui don­nait un éclat mou­vant, une appa­rence de vie qui n’a­vait plus rien à voir avec la pierre.

Rama était mécon­nais­sable. Non pas qu’il eût chan­gé phy­si­que­ment — c’é­tait le même petit homme sec aux yeux immenses — mais il por­tait des vête­ments de céré­mo­nie, un dho­ti de soie blanche, des marques de cendre et de pâte de san­tal sur tout le torse, des bra­ce­lets de fleurs aux poi­gnets, et quelque chose dans sa pos­ture, dans sa façon de se mou­voir, avait chan­gé de registre. Il n’é­tait plus le pûja­ri bavard qui par­lait du prix du riz et de Vish­nou dans la même phrase. Il était un offi­ciant. Un prêtre. Un inter­mé­diaire entre deux mondes, et il se tenait à la lisière avec la gra­vi­té de quel­qu’un qui sait que le pas­sage est dangereux.

Il vit Étienne et hocha la tête — un seul mou­ve­ment, bref — et lui dési­gna un coin, contre un pilier, d’où il pour­rait voir sans gêner. Étienne s’y ins­tal­la. Le sol était cou­vert de pétales. L’o­deur était si dense qu’elle en deve­nait presque solide, une matière que l’on res­pi­rait, que l’on man­geait, qui entrait par les pores de la peau.

Les dévots com­men­cèrent à arri­ver. Cin­quante, cent, deux cents peut-être — le temple, si petit d’or­di­naire, sem­blait s’é­ti­rer pour les conte­nir, comme si les murs de pierre avaient recu­lé pen­dant la nuit. Des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards. Cer­tains por­taient des pla­teaux d’of­frandes — fruits, fleurs, encens. D’autres venaient les mains vides, le visage déjà mar­qué par quelque chose qu’É­tienne ne pou­vait nom­mer — pas de la fer­veur, pas de l’at­tente, quelque chose de plus ani­mal, une dis­po­ni­bi­li­té du corps entier, comme celle d’un dan­seur juste avant que la musique commence.

Puis les tambours.

Ils étaient trois — des tha­vil, appren­drait-il plus tard, des tam­bours à deux faces frap­pés à la main et au bâton — et leur son n’é­tait pas un son, c’é­tait une décharge. Cela frap­pa Étienne à la poi­trine, phy­si­que­ment, comme un coup, et pen­dant un ins­tant il ne put plus res­pi­rer. Le rythme était rapide, asy­mé­trique, impos­sible à suivre avec la logique — on croyait le tenir et il glis­sait, reve­nait par un autre che­min, accé­lé­rait, se bri­sait, repar­tait. Les tha­vil ne jouaient pas de la musique. Ils jouaient du sys­tème ner­veux. Chaque coup de tam­bour était une impul­sion qui remon­tait des pieds à la nuque en pas­sant par le ventre, et le corps répon­dait avant que la pen­sée ait le temps de s’interposer.

Le nadas­wa­ram se joi­gnit — une sorte de haut­bois, un tuyau de bois noir d’où sor­tait un son si aigu, si per­çant, si conti­nû­ment vibrant qu’il res­sem­blait à un cri humain trans­for­mé en métal. Le son du nadas­wa­ram ne s’ar­rê­tait jamais. Le musi­cien uti­li­sait la res­pi­ra­tion cir­cu­laire — ins­pi­rant par le nez tout en souf­flant par la bouche — et le résul­tat était un flot inin­ter­rom­pu de notes qui mon­tait, mon­tait, se tor­dait sur lui-même comme un ser­pent dans l’air brû­lant du temple.

Rama com­men­ça le rituel. Il ver­sa le lait. Il ver­sa le miel. Il ver­sa l’eau de rose. Il pré­sen­ta le feu — la flamme de camphre tour­nant devant le visage du dieu noir — et les dévots levèrent les mains, paumes ouvertes, et la lumière de la flamme dan­sa sur leurs visages.

Alors les transes commencèrent.

Étienne ne com­prit pas, d’a­bord, ce qu’il voyait. Un homme, au pre­mier rang, se mit à trem­bler. Pas à trem­bler de froid ou de peur — à trem­bler de l’in­té­rieur, comme si quelque chose sous sa peau cher­chait à sor­tir. Le trem­ble­ment com­men­ça aux mains, remon­ta aux bras, gagna les épaules, la tête, et sou­dain l’homme pous­sa un cri — un cri qui ne venait pas de la gorge mais de plus bas, du ventre, un cri sans mots, sans forme, un son pur, brut — et se mit à dan­ser. Mais ce n’é­tait pas de la danse. Le corps bou­geait de lui-même, sans contrôle, sans inten­tion, des mou­ve­ments sac­ca­dés, vio­lents, qui auraient dû être laids et qui ne l’é­taient pas, qui avaient une grâce ter­rible, la grâce de ce qui n’est plus humain.

Une femme sui­vit. Puis une autre. Puis un gar­çon de quinze ans qui se mit à tour­ner sur lui-même, les bras écar­tés, les yeux révul­sés, la bouche ouverte sur un sou­rire qui n’a­vait rien à voir avec la joie ter­restre. Cinq, dix, vingt per­sonnes en transe, et le temple vibrait sous les tam­bours, et l’o­deur était deve­nue un mur, et la cha­leur était un four, et le dieu noir regar­dait tout cela de ses yeux d’a­mande avec la même fixi­té, la même patience infinie.

Étienne se tenait à son pilier. Ses mains étaient cris­pées sur la pierre. Il sen­tait le rythme des tam­bours dans ses os, dans ses dents, dans le fond de ses yeux. Quelque chose en lui vou­lait bou­ger — pas dan­ser, pas entrer en transe, mais bou­ger, sim­ple­ment bou­ger, répondre à cette vibra­tion qui le tra­ver­sait comme un cou­rant élec­trique. Il ser­ra les dents. Il s’ac­cro­cha à la pierre. Il pen­sa aux nudi­branches. Il pen­sa aux clas­si­fi­ca­tions linéennes. Il pen­sa à Paris, à la pluie, au Muséum, aux vitrines de verre froid où les spé­ci­mens flot­taient dans le for­mol. Il pen­sa à tout ce qui était fixe, stable, clas­sé, nommé.

Les tam­bours s’arrêtèrent.

Le silence fut plus violent que le bruit. Un silence total, assour­dis­sant, dans lequel on n’en­ten­dait plus que la res­pi­ra­tion de deux cents per­sonnes et le cré­pi­te­ment des lampes à huile. Les dan­seurs en transe s’im­mo­bi­li­sèrent, cer­tains debout, d’autres effon­drés au sol, les yeux ouverts sur quelque chose qu’É­tienne ne pou­vait pas voir. Le gar­çon de quinze ans sou­riait toujours.

Rama se tour­na vers le fond du temple. Il fit face au dieu noir. Et il dit quelque chose — une phrase en tamoul, une seule phrase, d’une voix si basse qu’É­tienne ne l’en­ten­dit qu’à peine — et le dieu, dans la lumière trem­blante des lampes, der­rière ses guir­landes de jas­min, eut l’air de répondre.

Étienne sor­tit du temple. Il ne mar­cha pas — il fut pro­pul­sé dehors, comme un homme qui remonte d’une plon­gée trop pro­fonde et crève la sur­face en hale­tant. La lumière de Sea Street l’é­cra­sa. Il s’a­dos­sa au mur du temple, le souffle court, les jambes trem­blantes, et il regar­da ses mains. Elles trem­blaient. Pas beau­coup. Juste assez pour qu’un natu­ra­liste, habi­tué à obser­ver les trem­ble­ments d’un sis­mo­graphe, sache que quelque chose, en pro­fon­deur, avait bougé.

Cha­pitre 9

Il arrê­ta de comp­ter les jours.

Ce n’é­tait pas un oubli. C’é­tait un aban­don — le même type d’a­ban­don que celui du nageur qui cesse de lut­ter contre le cou­rant et se laisse por­ter. Le car­net noir, celui des col­lectes, res­ta fer­mé sur le bureau. Les seaux de pois­sons que le pêcheur appor­tait chaque matin furent ren­voyés — « pas aujourd’­hui, mer­ci, pas cette semaine » — et le pêcheur haus­sa les épaules avec la phi­lo­so­phie rési­gnée de ceux qui ont vu beau­coup d’Eu­ro­péens arri­ver avec des pro­jets et repar­tir avec des regards vides.

Étienne vivait main­te­nant entre deux pôles — le kovil de Sea Street et la chambre 214 du Galle Face — et entre les deux, rien. Colom­bo avait ces­sé d’exis­ter en tant que ville. Les rues, les mar­chés, les bâti­ments colo­niaux, le port, les paque­bots — tout cela était deve­nu un décor de théâtre, une toile peinte qu’on tra­verse sans la tou­cher. Seul le tra­jet comp­tait — le rick­shaw du matin, l’o­deur du camphre qui gran­dis­sait à mesure qu’on appro­chait de Sea Street, et le retour au cré­pus­cule, quand la façade blanche du Galle Face s’al­lu­mait dans la lumière rasante comme un os blan­chi par le soleil.

Rama lui par­lait tous les jours main­te­nant. Pas de théo­lo­gie, pas de doc­trine — de choses plus étranges, plus per­son­nelles, des his­toires qui n’a­vaient pas de morale et pas de fin, des contes tamouls où les dieux se condui­saient avec une cruau­té joyeuse et une ten­dresse insou­te­nable, où un ber­ger deve­nait roi et un roi deve­nait pierre, où une femme atten­dait son mari pen­dant mille ans et quand il reve­nait elle ne le recon­nais­sait pas parce qu’elle était deve­nue un fleuve.

— Vous com­pre­nez ? deman­dait Rama.

— Non.

— C’est bien. Ne com­pre­nez pas. Com­prendre est le der­nier refuge de l’ignorance.

Ces phrases, Étienne les notait dans le car­net rouge, avec une écri­ture qui chan­geait — il s’en ren­dit compte un soir en feuille­tant les pages — qui deve­nait plus grande, plus déliée, moins contrô­lée. Les lettres pen­chaient davan­tage. Les mots se che­vau­chaient. Des des­sins s’in­ter­ca­laient entre les phrases — pas les des­sins pré­cis du natu­ra­liste, mais des cro­quis rapides, presque vio­lents, des visages à quatre yeux, des mains ouvertes d’où jaillis­saient des flammes, des pois­sons enrou­lés sur eux-mêmes comme des ser­pents qui se mordent la queue.

Un après-midi, Devi frap­pa à sa porte.

Il ne l’at­ten­dait pas. Il ne l’a­vait pas vue depuis trois jours — elle avait dis­pa­ru de la véran­da, de la salle à man­ger, du Green — et il s’é­tait sur­pris à la cher­cher, à guet­ter son pas dans le cou­loir, son ombre dans l’es­ca­lier, et cette décou­verte — qu’il guet­tait une femme, lui, Étienne Lagrande, qui n’a­vait jamais guet­té per­sonne — l’a­vait trou­blé plus que les transes du temple.

Elle entra sans attendre qu’il l’y invite. Elle regar­da la chambre — les car­nets épar­pillés, les des­sins punai­sés au mur, les livres ouverts sur le sol, le Kelaart cou­vert de notes en marge, le micro­scope Nachet qui n’a­vait pas ser­vi depuis des jours et qui pre­nait la pous­sière sur le bureau — et elle ne dit rien. Elle s’as­sit dans le fau­teuil de rotin, près de la fenêtre, et le regarda.

— Asseyez-vous, dit-elle. C’est votre chambre, après tout.

Il s’as­sit sur le lit. La mous­ti­quaire pen­dait entre eux comme un rideau de gaze.

— Racon­tez-moi votre père, dit-il.

Elle ne répon­dit pas tout de suite. Elle regar­da par la fenêtre — le Green, la mer, le ciel de cinq heures qui com­men­çait à rosir — et quand elle par­la, ce fut d’une voix très calme, déta­chée, la voix de quel­qu’un qui a racon­té cette his­toire tel­le­ment de fois qu’elle est deve­nue celle d’un autre.

— Il s’ap­pe­lait Arthur Fon­se­ka. Sa mère était bur­gher, son père était anglais — un admi­nis­tra­teur de Kan­dy qui avait eu une liai­son avec une femme de Mata­ra et qui avait eu l’hon­nê­te­té, ou la folie, de recon­naître l’en­fant. Arthur a gran­di entre deux mondes. Ni anglais ni cin­gha­lais. Ni blanc ni brun. Il par­lait anglais, sin­gha­lais, tamoul, et un peu de hol­lan­dais. Il était brillant. Il a étu­dié à Oxford — zoo­lo­gie — et il est reve­nu ici pour étu­dier les papillons de la forêt humide. Les papillons étaient sa pas­sion. Il disait qu’ils étaient la preuve que Dieu existe, parce que rien d’aus­si inuti­le­ment beau ne pou­vait être le pro­duit du hasard.

Elle sou­rit — le même sou­rire ancien, usé, celui qui avait tra­ver­sé toutes les émotions.

— Il est arri­vé en 1908. Il avait vingt-huit ans. Il devait res­ter six mois. Comme vous.

— Et il est resté.

— Il est res­té. Pas à cause des papillons — il les a trou­vés, il les a clas­sés, il a publié un article remar­quable dans les Pro­cee­dings de la Lin­nean Socie­ty. Non. Il est res­té à cause de Kataragama.

Kata­ra­ga­ma. Le nom reve­nait. Le sanc­tuaire du sud, le lieu où boud­dhistes et hin­dous se retrou­vaient dans les mêmes transes, les mêmes marches sur le feu, les mêmes mor­ti­fi­ca­tions. Le domaine de Skan­da — de Muru­gan — le dieu jeune, le dieu de la guerre, le dieu dangereux.

— Il est allé à Kata­ra­ga­ma pour le fes­ti­val annuel, en juillet. Par curio­si­té scien­ti­fique, disait-il. Pour obser­ver. Il est reve­nu chan­gé. Je ne sais pas ce qu’il a vu là-bas. Il n’en par­lait pas. Mais il a ces­sé de des­si­ner ses papillons. Il s’est mis à des­si­ner autre chose — des formes, des visions, des choses qu’il disait voir la nuit, dans le noir, der­rière ses pau­pières. Des dieux. Des démons. Des créa­tures qui n’é­taient ni l’un ni l’autre.

Elle se tut un instant.

— Il a épou­sé ma mère en 1910. Une Cin­gha­laise. Un scan­dale, bien sûr — un homme édu­qué à Oxford qui épouse une femme du vil­lage. Ils se sont ins­tal­lés à Colom­bo, dans une mai­son de Col­pet­ty, et il a conti­nué ses recherches, mais ses recherches n’é­taient plus les mêmes. Il ne cher­chait plus des papillons. Il cher­chait quelque chose qu’il ne pou­vait pas nom­mer, et quand il croyait l’a­voir trou­vé, ça se déro­bait, et il recommençait.

— La fièvre mystique.

— Si vous vou­lez appe­ler ça comme ça. Lui appe­lait ça « voir ». Il disait qu’il avait appris à voir, et que main­te­nant il ne pou­vait plus ne pas voir, et que c’é­tait mer­veilleux et ter­rible à la fois. Comme de regar­der le soleil en face — on voit tout, mais on devient aveugle.

Étienne sen­tit quelque chose se contrac­ter dans sa poi­trine — pas de la peur, pas de l’ex­ci­ta­tion, quelque chose entre les deux, une ten­sion qui res­sem­blait à celle du fil de pêche quand le pois­son mord.

— Et la fin ?

Devi tour­na la tête vers lui. Ses yeux sombres étaient secs. Pas de larmes. Les larmes appar­te­naient à une étape qu’elle avait dépas­sée depuis longtemps.

— La grippe espa­gnole. 1919. Mais il était déjà par­ti avant de mou­rir. Son corps était là, dans la mai­son de Col­pet­ty, mais lui — ce qui fai­sait qu’il était lui — était ailleurs. À Kata­ra­ga­ma, peut-être. Ou dans ces visions qu’il des­si­nait sur tous les murs. Ma mère repei­gnait les murs et il recom­men­çait. Tou­jours les mêmes formes. Les mêmes yeux. Vous savez quels yeux.

Les yeux d’a­mande. Les yeux du dieu noir. Les yeux dans le miroir de la chambre 214.

— Vous me racon­tez ça pour me pré­ve­nir, dit Étienne.

— Je vous raconte ça parce que vous m’a­vez deman­dé de vous le raconter.

C’é­tait vrai. Et c’é­tait insuf­fi­sant comme réponse, et ils le savaient tous les deux, mais Devi n’é­tait pas une femme qui disait plus que néces­saire, et Étienne n’é­tait pas un homme qui insis­tait. Ils res­tèrent assis en silence, la mous­ti­quaire entre eux, le bruit de l’o­céan mon­tant par la fenêtre ouverte, et ce silence n’é­tait pas incon­for­table — il était habi­té, plein de quelque chose qui n’a­vait pas encore de nom mais qui en aurait un bientôt.

Quand elle se leva pour par­tir, elle posa la main sur les des­sins punai­sés au mur — ces pois­sons-dieux, ces créa­tures hybrides que la fièvre avait fait naître — et dit :

— Ils sont beaux.

Puis, sur le seuil :

— Mon père disait que les plus beaux des­sins sont ceux qu’on fait quand on ne sait plus ce qu’on dessine.

La porte se refer­ma. Étienne res­ta debout au milieu de sa chambre, entou­ré de ses des­sins, et il regar­da ses mains — les mains qui avaient fait ces des­sins — et il les recon­nut et ne les recon­nut pas, comme on recon­naît un visage fami­lier dans une foule et qu’on s’a­per­çoit, en s’ap­pro­chant, que ce n’est pas la bonne personne.

Il ouvrit le Kelaart à la page du pois­son-scor­pion. Il relut la des­crip­tion. « Immo­bi­li­té par­faite. Se confond avec son envi­ron­ne­ment. Invi­sible. Mor­tel. » Et il écri­vit dans la marge, d’une écri­ture qui n’é­tait déjà plus tout à fait la sienne : « Et s’il ne se confon­dait pas avec son envi­ron­ne­ment ? Et si c’é­tait l’en­vi­ron­ne­ment qui se confon­dait avec lui ? »

Cha­pitre 10

Anu­ra vint le voir un matin, très tôt, avant l’aube.

Étienne ne dor­mait plus, ou dor­mait autre­ment — par frag­ments, par éclats, des som­meils de dix minutes entre­cou­pés d’heures de veille immo­bile pen­dant les­quelles il regar­dait le pla­fond et les ombres du ven­ti­la­teur tour­ner avec une len­teur qui n’é­tait plus méca­nique mais orga­nique, comme la rota­tion d’un astre très lent au-des­sus de son lit. Il enten­dit frap­per et dit entrez, et Anu­ra entra, et la lumière n’é­tait pas encore là, et le maître d’hô­tel était une sil­houette dans l’en­ca­dre­ment de la porte, une ombre plus dense que les autres ombres.

— Mon­sieur Lagrande. Puis-je vous parler ?

— Asseyez-vous, Anura.

C’é­tait la pre­mière fois qu’il invi­tait le maître d’hô­tel à s’as­seoir. Anu­ra hési­ta — une hési­ta­tion d’un quart de seconde, invi­sible pour qui­conque ne l’ob­ser­vait pas avec l’at­ten­tion d’un natu­ra­liste — puis s’as­sit sur le bord du fau­teuil de rotin, le dos droit, les mains posées sur les genoux.

— Vous ne man­gez plus, dit Anura.

— Je mange.

— Vous ne man­gez plus vrai­ment. Le riz que je vous fais mon­ter redes­cend presque intact. Le thé refroi­dit. Les fruits ne sont pas touchés.

— La cha­leur coupe l’appétit.

Anu­ra ne répon­dit pas à cela. Il lais­sa le silence s’ins­tal­ler entre eux, et dans ce silence, Étienne sen­tit le poids de ce que le maître d’hô­tel ne disait pas — toutes les années pas­sées dans cet hôtel, tous les voya­geurs qu’il avait vus arri­ver et par­tir, tous ceux qui n’é­taient pas par­tis, et ce qu’il savait de la nature exacte de cette île et de ce qu’elle fai­sait aux hommes qui s’y attardaient.

— Mon­sieur Lagrande. Le pro­chain paque­bot pour Sin­ga­pour part dans dix jours. Le sui­vant ne par­ti­ra pas avant trois semaines. Si vous deviez pour­suivre votre mis­sion vers les îles, ce serait le moment.

— Je sais.

— Vos malles ne sont pas prêtes.

— Je sais.

— Vos col­lectes ne sont pas embal­lées. Vos bocaux de for­mol n’ont pas été uti­li­sés depuis douze jours. Votre micro­scope est cou­vert de poussière.

Il énon­çait ces faits sans reproche, sans juge­ment, avec la pré­ci­sion d’un inven­taire — le même ton qu’il aurait employé pour dire « nous n’a­vons plus de gin, les ser­viettes de la 312 doivent être chan­gées, le ven­ti­la­teur du cou­loir est en panne ». Mais der­rière l’in­ven­taire, il y avait autre chose — une sol­li­ci­tude grave, presque pater­nelle, qui n’a­vait rien à voir avec le ser­vice hôte­lier et tout à voir avec quelque chose de plus ancien, de plus profond.

— Le Fran­çais d’a­vant, dit Étienne. Vaillant. Vous l’a­vez connu.

Ce n’é­tait pas une question.

— J’é­tais jeune. J’a­vais dix-huit ans. J’é­tais boy — por­teur de bagages. Ce n’est que plus tard que je suis deve­nu maître d’hôtel.

— Qu’est-ce qui lui est arrivé ?

Anu­ra regar­da la fenêtre. L’aube nais­sait — cette lumière de Colom­bo, blanche, totale, qui ne s’an­nonce pas mais explose.

— Il est venu pour les pois­sons. Comme vous. Il était métho­dique, brillant, soli­taire. Comme vous. Il a décou­vert Sea Street. Le kovil. Le pûja­ri de l’é­poque — pas Rama­chan­dran, un autre, un vieux, qui est mort depuis. Et il a glissé.

— Glis­sé.

— C’est le mot que j’emploie. Les Anglais diraient « gone native ». Les Cin­gha­lais diraient qu’il a été pris. Moi je dis qu’il a glis­sé. Comme on glisse sur une pierre mouillée. On ne décide pas de glis­ser. Le sol se dérobe.

Il se tut un ins­tant, puis :

— Il est par­ti. Fina­le­ment. Pas par le paque­bot. Par la route du sud. Vers Kata­ra­ga­ma. On l’a vu une der­nière fois à Galle, dans une auberge, pieds nus, la barbe longue, vêtu d’un sarong. Il ne par­lait plus fran­çais. Il par­lait tamoul. Un tamoul par­fait, m’a-t-on dit, comme s’il l’a­vait tou­jours par­lé. Et après Galle, plus rien. Dis­pa­ru. Avalé.

Le mot res­ta dans l’air. Ava­lé. L’île qui avale.

— Anu­ra. Pour­quoi me racon­tez-vous ça ?

Le maître d’hô­tel se leva. Il redres­sa le col de sa veste, rajus­ta ses manches — des gestes de métier, des gestes qui remet­taient le monde en ordre — et regar­da Étienne avec ses yeux calmes, son visage sans âge, son expres­sion de sphinx bienveillant.

— Parce que je vous aime bien, mon­sieur Lagrande. Et que j’ai aimé Vaillant aus­si. Et que j’ai soixante ans et que je n’ai pas envie de voir la même chose deux fois.

Il sor­tit. Ses pas dans le cou­loir furent absor­bés par le silence de l’hô­tel comme des cailloux dans de l’eau profonde.

Ce jour-là, Étienne n’al­la pas à Sea Street. Il res­ta dans sa chambre. Il ouvrit le car­net noir — le car­net scien­ti­fique, celui des col­lectes — et ten­ta de des­si­ner. Un pois­son. N’im­porte quel pois­son. Un labre, un mérou, un banal pois­son-ange. Quelque chose de réel, de clas­si­fiable, de nommable.

Le crayon ne lui obéis­sait plus.

Ce n’é­tait pas une para­ly­sie. Sa main fonc­tion­nait. Le trait sor­tait. Mais le trait allait où il vou­lait, pas où Étienne vou­lait, et ce qui appa­rais­sait sur la page n’é­tait pas un pois­son — c’é­tait un œil. Un seul œil, immense, en amande, qui le regar­dait depuis la page blanche avec la fixi­té du dieu noir.

Il déchi­ra la page. Il recom­men­ça. Le même œil. Encore. Et encore.

Il fer­ma le car­net. Il se leva. Il sor­tit de la chambre, des­cen­dit l’es­ca­lier, tra­ver­sa le hall — Anu­ra n’é­tait pas à son poste, pour la pre­mière fois — et sor­tit sur la véranda.

Coward était là, comme tou­jours, avec son gin et sa ciga­rette et son cahier à spi­rale. Mais il n’é­cri­vait pas. Il regar­dait Étienne, et son visage était sérieux — dépouillé de toute iro­nie, de tout masque, nu comme Étienne ne l’a­vait jamais vu.

— Asseyez-vous, Lagrande.

Étienne s’as­sit.

— Qu’est-ce qui vous arrive ?

— Je ne sais pas.

— Vous le savez. Vous ne vou­lez pas le dire. Ce n’est pas la même chose.

Coward écra­sa sa ciga­rette avec une pré­ci­sion chirurgicale.

— Je suis un obser­va­teur, mon cher. C’est mon métier, comme les pois­sons sont le vôtre. Et ce que j’ob­serve depuis quinze jours, c’est un homme en train de se défaire. Vous mai­gris­sez. Vous ne dor­mez plus. Vous par­lez seul — oui, on vous entend à tra­vers les cloi­sons, l’hô­tel est vieux et les murs sont minces. Vous par­lez dans une langue qui n’est pas le fran­çais. Et vos dessins…

— Vous avez vu mes dessins ?

— La femme de chambre les a vus. Les femmes de chambre voient tout et parlent à tout le monde, sur­tout à un Anglais qui donne de bons pour­boires. Lagrande, vos des­sins ne sont pas nor­maux. Ce n’est pas une cri­tique esthé­tique — ils sont remar­quables, je le dis sans iro­nie — mais ils ne sont pas les des­sins d’un natu­ra­liste. Ils sont les des­sins de quel­qu’un qui voit des choses que les autres ne voient pas. Et dans mon expé­rience — limi­tée, j’en conviens — les gens qui voient des choses que les autres ne voient pas finissent soit au Royal Aca­de­my, soit à Bed­lam, et sou­vent les deux.

Il allu­ma une nou­velle ciga­rette. Sa main trem­blait très légè­re­ment. Noel Coward, dont la main ne trem­blait jamais.

— Je ne vous connais pas bien, reprit-il. Je vous connais depuis quinze jours. Mais je vous aime bien, et les gens que j’aime bien, je ne les regarde pas se noyer sans rien dire. Alors je vous dis : pre­nez le pro­chain paque­bot. Par­tez. Allez à Sin­ga­pour, allez à Hong Kong, allez au diable si vous vou­lez, mais par­tez de cette île.

Étienne regar­da la mer. Le Galle Face Green. Les cerfs-volants. Un enfant cou­rait sur l’herbe, pieds nus, en pous­sant des cris de joie. Le monde était là, intact, lumi­neux, par­fai­te­ment réel. Et en même temps, der­rière cette réa­li­té, comme une image en sur­im­pres­sion, il voyait autre chose — les colonnes noires du kovil, la flamme de camphre, le visage de Muru­gan, les yeux d’a­mande — et les deux images coexis­taient, super­po­sées, trans­pa­rentes, et il ne savait plus laquelle était le fond et laquelle était la surface.

— Mer­ci, Coward, dit-il.

— Ce n’est pas une réponse.

— Non.

Coward le regar­da un long moment. Puis il hocha la tête — pas le hoche­ment ambi­gu d’A­nu­ra, mais un hoche­ment anglais, sec, rési­gné, celui d’un homme qui com­prend qu’il ne peut rien faire et qui l’ac­cepte avec la grâce dou­lou­reuse de quel­qu’un qui a l’ha­bi­tude de ne rien pou­voir faire.

— Je serai sur cette véran­da si vous avez besoin de moi, dit-il. Je serai tou­jours sur cette véran­da. C’est mon rôle. Le témoin. Celui qui regarde et qui ne peut rien empê­cher. C’est le rôle le plus cruel du théâtre, mais c’est le mien.

Cette nuit-là, le cou­loir du deuxième étage changea.

Étienne sor­tit de sa chambre à minuit — il ne savait pas pour­quoi, il n’a­vait aucune rai­son de sor­tir, mais ses pieds le por­tèrent à la porte et sa main tour­na la poi­gnée et il fut dans le cou­loir — et le cou­loir était trop long. Beau­coup trop long. La chambre 214 était à vingt mètres de l’es­ca­lier, il le savait, il avait comp­té les pas, et main­te­nant le cou­loir s’é­ti­rait devant lui comme un tun­nel, les portes se suc­cé­dant dans une enfi­lade impos­sible, 215, 216, 217, 218, des numé­ros qui n’exis­taient pas, il le savait, le deuxième étage n’a­vait que douze chambres, et pour­tant les portes conti­nuaient, iden­tiques, en bois de teck, avec leurs poi­gnées de cuivre, et le tapis rouge sous ses pieds était doux et inter­mi­nable, et l’o­deur — cette odeur d’hu­mi­di­té patiente, de teck, de cire — se trans­for­mait insen­si­ble­ment en autre chose, en camphre, en jas­min, en huile de lampe.

Il mar­cha. Com­bien de temps, il ne sut pas. Les portes défi­laient. Le cou­loir ne finis­sait pas. Et au bout — très loin, ou très près, la dis­tance n’a­vait plus de sens — une lumière. Une flamme. Petite, trem­blante, et dans cette flamme, un visage. Le visage qu’il connais­sait main­te­nant, les yeux d’a­mande, le sou­rire immo­bile, jeune et ancien, cruel et tendre.

Il ten­dit la main.

La lumière s’éteignit.

Il était debout devant l’es­ca­lier. Le cou­loir avait sa lon­gueur nor­male — vingt mètres, douze portes. Le tapis rouge. Les poi­gnées de cuivre. Un ven­ti­la­teur qui grin­çait au fond. Rien d’a­nor­mal. Rien du tout.

Il ren­tra dans sa chambre. Il fer­ma la porte à clé. Il s’as­sit au bureau et écri­vit dans le car­net rouge, en lettres très grandes, comme un homme qui écrit un mes­sage dans une bou­teille : « JE SUIS ENCORE MOI. »

Mais le point d’in­ter­ro­ga­tion qu’il n’a­vait pas écrit flot­tait dans la pièce comme l’o­deur du camphre.

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La sai­son des dieux — Cha­pitres 11 à 14

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La sai­son des dieux

La sai­son des dieux

Cha­pitres 1 à 5

Galle Face Hotel, Colom­bo, 1925

Cha­pitre 1

Le paque­bot entra dans le port de Colom­bo par un matin sans vent et Étienne Lagrande, accou­dé au bas­tin­gage tri­bord, eut l’im­pres­sion que le ciel se cou­chait sur la mer. Tout était blanc. L’air, l’eau, la ligne de côte — un blanc lai­teux, épais, qui ne res­sem­blait à aucune lumière d’Eu­rope. Il plis­sa les yeux. La sueur nais­sait déjà entre ses omo­plates et cou­lait le long de sa colonne ver­té­brale avec une len­teur ani­male, comme une chose vivante qui aurait choi­si de des­cendre là.

Il avait embar­qué à Mar­seille six semaines plus tôt. Les Mes­sa­ge­ries Mari­times, le Géné­ral-Voy­ron, cent quatre-vingts pas­sa­gers dont une moi­tié de fonc­tion­naires colo­niaux et leurs épouses. Il avait tra­ver­sé la Médi­ter­ra­née, le canal, la mer Rouge — cette four­naise — et puis l’o­céan Indien s’é­tait ouvert, immense, presque doux, d’un bleu qui n’exis­tait sur aucune de ses planches de cou­leur. Pen­dant la tra­ver­sée, il avait tra­vaillé. Ses malles conte­naient quatre caisses de maté­riel — filets, bocaux de for­mol, pinces, loupes bino­cu­laires, un micro­scope Nachet dans son cof­fret de noyer — et une caisse de livres, dont les trois volumes des Pois­sons de l’o­céan Indien de Sau­vage et le Faune de Cey­lan de Kelaart, anno­té dans les marges au crayon fin. Il était natu­ra­liste. Rat­ta­ché au Muséum de Paris, char­gé d’une mis­sion de col­lecte et de clas­si­fi­ca­tion des espèces marines de la côte occi­den­tale de Cey­lan. Six mois. Il avait un pro­gramme, un calen­drier, des lettres d’in­tro­duc­tion auprès du direc­teur du Colom­bo Museum et de deux ou trois fonc­tion­naires bri­tan­niques sup­po­sés faci­li­ter ses déplacements.

Six mois, et pas un jour de plus. Étienne Lagrande n’é­tait pas un homme à s’attarder.

Il avait trente-sept ans. Un visage étroit, des yeux d’un gris très clair qui don­naient à ceux qui le ren­con­traient l’im­pres­sion vague­ment désa­gréable d’être exa­mi­nés comme des spé­ci­mens. Ce n’é­tait pas faux. Il regar­dait le monde avec l’at­ten­tion minu­tieuse et sans ten­dresse de celui qui a pas­sé sa vie à ouvrir les choses pour voir com­ment elles étaient faites à l’in­té­rieur. Sa thèse por­tait sur les nudi­branches de la Médi­ter­ra­née occi­den­tale — ces limaces de mer aux cou­leurs insen­sées, trans­lu­cides, qui res­semblent à des frag­ments de vitraux tom­bés au fond de l’eau. Il les avait des­si­nées une par une avec une pré­ci­sion gla­cée, chaque papille, chaque bran­chie, et ses planches étaient célèbres dans les milieux res­treints qui s’in­té­ressent à ce genre de mer­veilles. On disait de lui qu’il avait l’œil le plus sûr du Muséum. On disait aus­si, plus bas, qu’il n’a­vait pas grand-chose d’autre.

Le paque­bot avan­çait main­te­nant dans la rade. À tra­vers la brume de cha­leur, Colom­bo se des­si­nait par frag­ments — des toits, un clo­cher, une che­mi­née d’u­sine, et puis, très loin sur la gauche, une longue bande verte bor­dée d’une façade blanche qui sem­blait flot­ter entre le ciel et la mer. Un pas­sa­ger à côté de lui, un sous-lieu­te­nant de la Royal Navy qui ren­trait de per­mis­sion, sui­vit son regard.

— Le Galle Face Hotel, dit-il. You’ll be com­for­table there.

Com­for­table. Le mot anglais tom­bait comme un cou­vercle. Étienne ne répon­dit pas. Il regar­dait cette masse blanche posée au bord de l’o­céan et il se dit — il se le dit avec la net­te­té un peu tran­chante qui était sa manière de pen­ser — que ce bâti­ment res­sem­blait à un paque­bot échoué, un navire qui aurait déci­dé de ne plus repartir.

La pen­sée le tra­ver­sa et s’en alla. Il ne la retint pas.

Sur le quai, ce fut le chaos. Un chaos ordon­né, à la manière des colo­nies — chaque geste avait sa place dans une hié­rar­chie que les Bri­tan­niques avaient mise deux siècles à per­fec­tion­ner. Des coo­lies en sarong attra­paient les malles, les his­saient sur leurs têtes, se fau­fi­laient entre les char­rettes à bœufs et les pre­mières auto­mo­biles avec une agi­li­té fluide qui tenait de la danse. Des fonc­tion­naires en blanc, casque colo­nial, mous­tache taillée, atten­daient leurs col­lègues au pied de la pas­se­relle. Des mar­chands ten­daient des noix de coco ouvertes, du thé, des col­liers de jas­min, et l’o­deur mon­ta d’un coup — pois­son séché, épices, gazole, fleurs, sueur, coprah — une seule odeur en réa­li­té, l’o­deur de Colom­bo, que per­sonne n’oublie.

Étienne avait réser­vé au Galle Face sur les conseils de Mar­chand, son direc­teur au Muséum, qui y avait séjour­né en 1911. « Un hôtel très cor­rect, avait dit Mar­chand. Propre. Vue sur la mer. Deman­dez la chambre du deuxième, côté océan. Et méfiez-vous des cou­rants, si vous allez nager. » Mar­chand était un homme de peu de mots, tous utiles. Étienne avait noté.

Le rick­shaw le dépo­sa devant l’en­trée prin­ci­pale. Il y avait là un por­tique à colonnes, un auvent blanc, des pal­miers en pot, et un homme.

L’homme se tenait debout sous le por­tique, très droit, les mains jointes dans le dos. Il por­tait un sarong blanc imma­cu­lé et une veste à col Neh­ru bou­ton­née jus­qu’au men­ton. Sa peau était d’un brun pro­fond et soyeux. Ses che­veux, tirés en arrière, étaient d’un noir de jais. Il pou­vait avoir qua­rante ans ou soixante, il était impos­sible de le dire, et quelque chose dans l’im­mo­bi­li­té de son visage sug­gé­rait que la ques­tion n’a­vait pas d’im­por­tance — qu’il avait tou­jours été là, debout sous ce por­tique, les mains dans le dos, à regar­der les voya­geurs arriver.

— Bien­ve­nue au Galle Face, monsieur.

Le fran­çais était impec­cable. À peine une ombre de chan­ton­ne­ment dans les voyelles, une musique très légère, comme si les mots avaient été trem­pés dans quelque chose de tiède.

— Je suis Anu­ra. Maître d’hôtel.

Il prit les bagages en main — non pas phy­si­que­ment, il ne tou­cha rien, mais d’un geste à peine visible deux por­teurs sur­girent et les malles dis­pa­rurent à l’in­té­rieur — et gui­da Étienne vers la récep­tion. Le hall était immense, dal­lé de marbre, et les ven­ti­la­teurs au pla­fond bras­saient l’air avec une len­teur rési­gnée qui ne rafraî­chis­sait rien mais don­nait au silence une sorte de rythme, un pouls méca­nique. Il y avait des fau­teuils de rotin, des plantes vertes, un por­trait du roi George V, et cette odeur par­ti­cu­lière des grands hôtels colo­niaux — cire, bois de teck, linge empe­sé, et des­sous, tou­jours, l’hu­mi­di­té, l’hu­mi­di­té patiente de l’île qui s’in­fil­trait par les joints, sous les plinthes, entre les lames du parquet.

— Chambre 214, dit Anu­ra. Deuxième étage, côté océan. Comme vous l’a­vez demandé.

Étienne nota — mais sans y prê­ter atten­tion, ou si peu — que l’homme avait dit « comme vous l’a­vez deman­dé » et non « comme il a été deman­dé ». Comme s’il savait déjà. Comme si la lettre de réser­va­tion, envoyée trois mois plus tôt, avait été lue par cet homme et rete­nue, chaque mot, ran­gée quelque part der­rière cette façade impeccable.

La chambre était vaste. Un lit à bal­da­quin sous une mous­ti­quaire, un bureau de teck, une armoire, une salle d’eau car­re­lée de blanc. Et la fenêtre. Étienne ouvrit les volets et reçut l’o­céan Indien en plein visage — le vent, le sel, la lumière, et cette éten­due verte en contre­bas, le Galle Face Green, où des enfants fai­saient voler des cerfs-volants dans un ciel qui avait viré au bleu intense main­te­nant que la brume du matin se dis­si­pait. Au-delà du Green, la digue, et au-delà de la digue, la mer. Elle n’é­tait pas bleue. Elle était d’un gris-vert pro­fond, agi­té, vivant, qui ne res­sem­blait à rien de ce qu’il connais­sait. La Médi­ter­ra­née était une bai­gnoire. Ceci était autre chose. Quelque chose qui respirait.

Il sor­tit son car­net — un Moles­kine à cou­ver­ture noire qu’il uti­li­sait depuis des années, tou­jours le même for­mat — et nota : « Colom­bo, 14 mars 1925. Arri­vée 7h40. Ciel blanc puis bleu. Cha­leur immé­diate, satu­rante. Hôtel impo­sant, face à la mer. Per­son­nel remar­quable. Com­men­cer les visites au Museum demain. »

Il refer­ma le car­net. Il s’as­sit au bord du lit. La mous­ti­quaire pen­dait autour de lui comme un voile de mariée. Il res­ta un long moment immo­bile, les mains à plat sur les genoux, à écou­ter le bruit des ven­ti­la­teurs et, der­rière, beau­coup plus loin, comme venant d’un autre monde, le bat­te­ment sourd de l’o­céan contre la digue.

Il ne savait pas pour­quoi il ne défai­sait pas ses malles.

Cha­pitre 2

Les deux pre­miers jours furent exac­te­ment ce qu’É­tienne avait pré­vu qu’ils seraient, et cette exac­ti­tude le ras­su­ra. Il se leva tôt — cinq heures, avant la cha­leur — prit son thé sur la véran­da du Galle Face en regar­dant les pêcheurs tirer leurs filets sur la plage au-delà du Green, puis se fit conduire en rick­shaw au Colom­bo Museum, un bâti­ment blanc à colon­nades construit par les Bri­tan­niques dans le style qu’ils employaient par­tout, de Cal­cut­ta à Ran­goon, comme s’il n’exis­tait qu’une seule façon de loger le savoir.

Le direc­teur, un cer­tain Dr. Pear­son, le reçut avec la cor­dia­li­té dis­traite des hommes qui passent leur vie au milieu d’ob­jets morts. Il avait des lunettes rondes, une barbe en pointe qui appar­te­nait à un autre siècle, et des mains d’une déli­ca­tesse extra­or­di­naire — des mains de res­tau­ra­teur de por­ce­laine — qu’il posait sur les vitrines avec une ten­dresse que la plu­part des hommes ne montrent pas à leur épouse. Il fit visi­ter les col­lec­tions. Les miné­raux. Les masques de danse. Les boud­dhas de pierre grise ali­gnés dans la pénombre comme une assem­blée de juges endor­mis. Et puis la salle de zoo­lo­gie, les spé­ci­mens empaillés, les bocaux de for­mol où des ser­pents laqués flot­taient dans une éter­ni­té jaunâtre.

— Votre pré­dé­ces­seur, dit Pear­son, était un homme char­mant. Un cer­tain Vaillant. 1906, si ma mémoire est bonne. Il a pas­sé huit mois ici. Il a rap­por­té des choses remar­quables — trois espèces nou­velles de nudi­branches, un crabe que per­sonne n’a­vait décrit. Et puis il est par­ti et on n’a plus jamais eu de nou­velles. C’est fré­quent, ici. L’île avale les gens et ne les rend pas toujours.

Il dit cela comme on dit qu’il fait chaud — un constat, sans émo­tion — et pas­sa à la salle des papillons.

Étienne nota le nom de Vaillant dans son car­net. Il nota aus­si que Pear­son n’a­vait pas pré­ci­sé ce que « ne pas rendre » vou­lait dire, et qu’il n’a­vait pas posé la ques­tion. Il se dit que c’é­tait sans impor­tance. Un natu­ra­liste dis­pa­ru dans les col­lines, une fièvre, un acci­dent de route, l’o­pium peut-être — les colo­nies étaient pleines de ces his­toires-là, et elles n’a­vaient rien de mys­té­rieux. Seule­ment de triste.

Le deuxième jour, il com­men­ça ses propres col­lectes. Un pêcheur du port, recom­man­dé par Pear­son, lui appor­tait chaque matin le conte­nu de ses filets dans des seaux de bois — des pois­sons qu’É­tienne triait sur la véran­da arrière de l’hô­tel, celle qui don­nait sur la cour, loin des regards des clients bri­tan­niques qui n’au­raient pas appré­cié l’o­deur. Il des­si­nait vite et bien. Un trait au crayon pour la forme géné­rale, puis l’encre, puis les cou­leurs à l’a­qua­relle, avec des anno­ta­tions latines dans les marges. Chaque pois­son avait droit à sa fiche — lon­gueur, poids, nombre de rayons aux nageoires dor­sales, cou­leur des bran­chies, conte­nu sto­ma­cal. La pré­ci­sion comme rem­part. La nomen­cla­ture comme prière laïque. Si le monde avait un sens, c’é­tait dans l’exac­ti­tude des mesures.

Anu­ra venait par­fois obser­ver. Il se tenait à dis­tance, debout, les mains dans le dos, avec cette immo­bi­li­té qui était sa signa­ture. Il ne posait pas de ques­tions. Il regar­dait les planches qu’É­tienne éta­lait sur la table pour les faire sécher, ces des­sins d’une minu­tie presque hal­lu­ci­nante — chaque écaille, chaque épine, chaque nuance de bleu ou de roux — et un pli très léger se for­mait au coin de ses lèvres, qui n’é­tait pas tout à fait un sourire.

— Vous les voyez vrai­ment comme ça ? deman­da-t-il un matin.

Étienne leva les yeux de son labre à demi disséqué.

— Comme quoi ?

— Comme des mor­ceaux. Des par­ties. Des choses à compter.

Étienne ne répon­dit pas tout de suite. La ques­tion était étrange. Il la retour­na dans sa tête et ne trou­va rien d’autre à dire que :

— C’est ce qu’ils sont.

Anu­ra hocha la tête. Ce hoche­ment pou­vait signi­fier n’im­porte quoi — l’ac­cord, la poli­tesse, la pitié, ou sim­ple­ment ce geste que les Cin­gha­lais ont, un léger balan­ce­ment laté­ral du crâne qui ne veut rien dire de pré­cis et qui signi­fie peut-être tout.

— Si vous le dites, mon­sieur Lagrande.

Et il s’en alla, silen­cieux, le long du couloir.

Le soir, Étienne dînait dans la grande salle du Galle Face. C’é­tait un rituel immuable, orches­tré avec la rigueur d’une messe angli­cane. Sept heures trente, les convives des­cen­daient. Les hommes en veste blanche, par­fois en smo­king si la soi­rée l’exi­geait, les femmes en robe légère avec des éven­tails. Le ven­ti­la­teur cen­tral — une immense pale de bois action­née par un méca­nisme caché — bat­tait l’air au-des­sus des tables avec un souffle qui fai­sait trem­bler les flammes des bou­gies. Les ser­veurs, pieds nus sur le marbre, glis­saient entre les tables comme des ombres en sarong blanc.

Étienne man­geait seul. Il pré­fé­rait cela. La conver­sa­tion des colo­niaux l’en­nuyait — le polo, les domes­tiques, le cli­mat, les domes­tiques encore, et cette plainte sourde, lan­ci­nante, qui reve­nait dans toutes les bouches comme un refrain : l’An­gle­terre leur man­quait, la pluie leur man­quait, le froid leur man­quait, mais aucun d’entre eux ne ren­trait jamais. Ils res­taient, accro­chés à leurs pri­vi­lèges comme des ber­nacles à la coque d’un navire, et ils se plai­gnaient, et ils buvaient du gin, et la soi­rée passait.

Il obser­vait pour­tant. C’é­tait son métier d’ob­ser­ver, et il ne pou­vait pas s’en empê­cher, même ici, même devant un cur­ry de cre­vettes qu’il trou­vait d’ailleurs excellent. Il obser­vait la table du fond, où un colo­nel retrai­té man­geait tous les soirs la même chose — un mul­li­ga­taw­ny soup sui­vi d’un roast beef qui arri­vait de Dieu savait où — avec une déter­mi­na­tion sinistre, comme si le fait de man­ger anglais le pro­té­geait de quelque chose. Il obser­vait les deux sœurs Ash­worth, des Anglaises sèches et iden­tiques, venues à Cey­lan pour une rai­son que per­sonne ne connais­sait et qui se regar­daient par-des­sus la table avec une hos­ti­li­té muette qui fas­ci­nait tout le monde. Il obser­vait le jeune couple de pas­sage — des Hol­lan­dais en voyage de noces, brû­lés de soleil, si visi­ble­ment amou­reux que c’en était presque indé­cent, et qui ne res­te­raient pas, ceux-là, qui repar­ti­raient dans trois jours vers Bata­via avec leur bon­heur intact et leur igno­rance du monde.

Et il obser­vait Anu­ra. Le maître d’hô­tel évo­luait dans la salle comme un chef d’or­chestre silen­cieux. Un geste, et le vin arri­vait. Un regard, et le ser­veur qui traî­nait accé­lé­rait le pas. Il connais­sait le nom de chaque client, le numé­ro de sa chambre, ses pré­fé­rences, ses manies, ses aller­gies. Il por­tait toute la méca­nique de l’hô­tel sur ses épaules étroites et il le fai­sait sans effort appa­rent, avec cette grâce éco­nome que les Euro­péens prennent pour de la ser­vi­tude et qui est en réa­li­té de la maî­trise — la maî­trise abso­lue d’un homme qui sait exac­te­ment ce qu’il fait et pour­quoi il le fait.

Le troi­sième matin, Étienne déci­da de visi­ter la ville. Il avait étu­dié la carte — Colom­bo était un puzzle de quar­tiers col­lés les uns aux autres, cha­cun avec son iden­ti­té, sa langue, son odeur. Le Fort, le quar­tier admi­nis­tra­tif bri­tan­nique. Pet­tah, le grand bazar cin­gha­lais. Et Sea Street, qu’on appe­lait aus­si la rue des temples — le quar­tier tamoul.

Il n’a­vait aucune inten­tion d’al­ler à Sea Street. Son pro­gramme de la jour­née était clair : le mar­ché aux pois­sons de Pet­tah — il vou­lait voir ce que les pêcheurs rame­naient des pro­fon­deurs, des espèces qu’il n’au­rait pas par ses four­nis­seurs habi­tuels — puis une visite au jar­din bota­nique de Slave Island. Il le nota dans son car­net en sou­li­gnant les horaires.

Mais Pet­tah était un laby­rinthe, et les laby­rinthes ont leur logique propre, qui n’est pas celle des carnets.

Il mar­cha long­temps. La foule le por­tait — des mar­chands de fruits, des femmes en sari, des moines boud­dhistes en robe safran, des enfants pieds nus, des char­rettes char­gées de sacs de riz, et par­tout ce bruit, ce bruit inces­sant, criard, vivant, qui n’a­vait rien à voir avec le silence feu­tré du Galle Face. Les rues étaient étroites, les auvents de toile jetaient des ombres courtes, et l’o­deur chan­geait à chaque coin — can­nelle, poivre, pois­son fumé, encens, huile de coco, et quelque chose de plus âcre, de plus pro­fond, qu’il ne recon­nais­sait pas.

Il tour­na un angle et la rue changea.

Ce fut aus­si simple que ça. Un pas, et il était ailleurs.

Les façades devinrent plus hautes, plus sombres. Au-des­sus des toits, des sculp­tures — des corps peints, des visages gri­ma­çants ou sereins, des bras mul­tiples, des ani­maux impos­sibles — s’é­le­vaient en pyra­mide vers le ciel. Un gopu­ram. Il en avait vu des pho­to­gra­phies dans les livres, mais la pho­to­gra­phie ne ren­dait pas l’ef­fet de cette chose, cette pro­li­fé­ra­tion de formes qui mon­tait comme une fièvre de pierre et de cou­leur au-des­sus d’une rue où du linge séchait aux bal­cons et où des enfants jouaient dans la poussière.

Sea Street. Il ne l’a­vait pas cher­chée. Elle l’a­vait trouvé.

Il s’ar­rê­ta. Devant lui, la porte d’un kovil — un temple hin­dou — était ouverte. De l’in­té­rieur venait une odeur épaisse, grasse, sucrée — du camphre brû­lé, du ghee, des fleurs écra­sées — et un son. Un son qu’il n’a­vait jamais enten­du. Pas de la musique, pas exac­te­ment. Un bour­don­ne­ment, une vibra­tion, comme si quel­qu’un fai­sait réson­ner un objet de métal très ancien au fond d’une pièce obs­cure. Une cloche. Mais une cloche qui ne son­nait pas — qui chantait.

Étienne Lagrande, natu­ra­liste, ratio­na­liste, fils de la IIIe Répu­blique et de la méthode expé­ri­men­tale, res­ta immo­bile devant cette porte ouverte pen­dant un temps qu’il ne mesu­ra pas.

Puis il entra.

Cha­pitre 3

L’obs­cu­ri­té l’avala.

Après la blan­cheur de la rue, le temple était un monde englou­ti. Ses yeux mirent du temps à s’a­jus­ter — dix secondes, quinze peut-être — et pen­dant ce temps il ne vit rien, il ne fut que sen­sa­tion. L’o­deur, d’a­bord, qui se refer­ma sur lui comme une main : le camphre brû­lé, le beurre cla­ri­fié, le jas­min, le san­tal, et autre chose encore, quelque chose d’a­ni­mal, de vivant, la trans­pi­ra­tion de cen­taines de corps qui avaient prié là, la sueur mêlée aux fleurs, et par-des­sus tout cela, domi­nante, impé­rieuse, l’o­deur du feu sacré. Puis le son — cette cloche qui n’en finis­sait pas de vibrer, et main­te­nant d’autres sons qui se déga­geaient du bour­don­ne­ment, un tam­bour quelque part, très loin ou très près, un mur­mure de voix, et un chant qu’une seule gorge pro­dui­sait, un chant nasal, mono­corde, qui mon­tait et des­cen­dait sur deux notes comme une respiration.

Puis il vit.

Le sanc­tuaire était petit. Beau­coup plus petit que la façade ne le lais­sait sup­po­ser — un cou­loir, en réa­li­té, un cor­ri­dor de pierre noire qui s’en­fon­çait vers le fond, vers un point de lumière. Des colonnes sculp­tées bor­daient le pas­sage. Dans la pénombre, Étienne dis­tin­gua des formes — des figures humaines qui n’é­taient pas humaines, des corps à quatre bras, à six bras, des visages sereins sur­mon­tés de cou­ronnes de flammes, des pieds posés sur des démons accrou­pis. La pierre était noire et lui­sante, enduite d’huile, et dans le trem­ble­ment des lampes à mèche les sculp­tures sem­blaient bou­ger — un bras qui se levait, une pau­pière qui s’ou­vrait, une langue de démon qui sor­tait d’une bouche gri­ma­çante et y rentrait.

Il connais­sait le pan­théon hin­dou. Il l’a­vait étu­dié, dans la mesure où un natu­ra­liste étu­die ce qui n’est pas de son domaine — c’est-à-dire en sur­face, avec une curio­si­té hon­nête mais sans adhé­sion. Shi­va, Vish­nou, Ganesh, Kali — des noms, des attri­buts, une mytho­lo­gie com­plexe et fas­ci­nante qu’il ran­geait dans la même caté­go­rie que les mythes grecs ou les légendes médié­vales, c’est-à-dire des pro­duc­tions humaines remar­quables mais appar­te­nant à un autre ordre que le réel. Il avait lu Max Mül­ler. Il avait lu Renan. Il savait ce que c’é­tait qu’un dieu — une pro­jec­tion, un récit, un besoin.

Mais ici, dans l’obs­cu­ri­té grasse du kovil de Sea Street, les dieux n’é­taient pas des récits. Ils étaient là. Ils étaient dans la pierre, dans l’huile, dans l’o­deur, dans le son de cette cloche qui n’en finis­sait pas. Ils avaient une pré­sence phy­sique, mas­sive, indis­cu­table, comme celle d’un ani­mal endor­mi dans une pièce obs­cure — on ne le voit pas encore, mais on sent la cha­leur de son souffle.

Étienne avan­ça. Le sol était humide sous ses semelles, glis­sant d’huile et de pétales écra­sés. Des dévots — il n’y en avait que quelques-uns à cette heure — étaient assis par terre, les jambes croi­sées, les yeux fer­més, le visage tour­né vers le sanc­tuaire du fond. Per­sonne ne le regar­da. Per­sonne ne sem­bla remar­quer la pré­sence de ce Fran­çais en cos­tume de lin clair, car­net à la main, qui déam­bu­lait dans leur temple comme dans un muséum.

Au fond du cor­ri­dor, la lumière. Une lampe à huile — non, plu­sieurs, des dizaines, un chan­de­lier de flammes trem­blantes dis­po­sées en cercle autour d’une sta­tue. Étienne s’approcha.

Le dieu était noir. Noir de la noir­ceur de la pierre, noir de l’huile dont on l’a­vait enduit pen­dant des siècles, un noir lui­sant, vivant, qui absor­bait la lumière et la ren­dait autre­ment. Il avait quatre bras. Deux tenaient des objets qu’É­tienne ne recon­nut pas — une lance, un disque, peut-être — et les deux autres étaient levés dans des gestes qui signi­fiaient quelque chose, mais il ne savait pas quoi. Le visage était jeune, presque enfan­tin, avec de grands yeux en amande qui regar­daient droit devant eux avec une fixi­té ter­rible, une atten­tion sans objet, ou plu­tôt dont l’ob­jet était tout — tout ce qui exis­tait, tout ce qui pas­sait devant ce regard, depuis des cen­taines d’an­nées, les dévots, les prêtres, les conqué­rants por­tu­gais, les Hol­lan­dais, les Bri­tan­niques, et main­te­nant ce natu­ra­liste fran­çais avec ses yeux gris et son carnet.

Skan­da. Muru­gan. Le fils de Shi­va. Le dieu de la guerre, le dieu de la jeu­nesse, le dieu de Kata­ra­ga­ma. Étienne ne savait pas encore ces noms. Il ne voyait qu’un visage de pierre noire qui le regar­dait avec une inten­si­té qu’au­cun visage humain ne lui avait jamais montrée.

— Muru­gan vel, dit une voix der­rière lui.

Il se retour­na. Un homme se tenait là, à deux pas, dans l’ombre. Il était petit, maigre, le torse nu, la peau très sombre, les che­veux tirés en un chi­gnon noué au som­met du crâne. Il por­tait un dho­ti blanc autour des reins et des marques sur le front — trois lignes hori­zon­tales de cendre blanche bar­rées d’un point rouge. Ses yeux étaient extra­or­di­naires. Noirs, immenses, avec un éclat liquide qui don­nait l’im­pres­sion qu’il venait de pleu­rer ou qu’il allait rire, et que ces deux choses étaient exac­te­ment la même.

— Le vel, répé­ta-t-il en mon­trant la lance dans la main de la sta­tue. L’arme de Muru­gan. Celle qui tranche l’ignorance.

Son fran­çais était hési­tant, mêlé d’an­glais et de tamoul, mais la voix était douce, posée, avec une auto­ri­té tran­quille qui ne venait pas du ton mais de plus loin, de plus bas, de quelque part dans la poitrine.

— Vous êtes venu voir ?

Étienne faillit dire oui. Oui, je suis venu voir, c’est ce que je fais, je vois, j’ob­serve, je note, je classe, c’est mon métier et ma nature, et ce temple est un objet d’ob­ser­va­tion comme un autre.

Mais ce n’est pas ce qu’il dit.

— Je ne sais pas pour­quoi je suis venu.

Le prêtre — car c’en était un, c’é­tait le pûja­ri du kovil, l’of­fi­ciant, le gar­dien — sou­rit. Ce sou­rire n’a­vait rien de triom­phal ni de condes­cen­dant. C’é­tait le sou­rire de quel­qu’un qui recon­naît un son fami­lier, un bruit qu’il a déjà enten­du, la même note jouée par un ins­tru­ment différent.

— C’est mieux, dit-il. Ceux qui savent pour­quoi ne reviennent pas. Ceux qui ne savent pas reviennent toujours.

Il dit cela comme une infor­ma­tion pra­tique, du même ton qu’A­nu­ra dirait « le dîner est ser­vi à sept heures trente », et dis­pa­rut dans l’obs­cu­ri­té du sanc­tuaire. Étienne l’en­ten­dit mur­mu­rer quelque chose — un man­tra, une prière, un mot qu’il ne com­prit pas — puis le son de la cloche reprit, et il se retrou­va seul devant le dieu noir.

Il res­ta encore un moment. Com­bien de temps, il n’au­rait pas su le dire. La notion du temps avait quelque chose de dif­fé­rent ici, quelque chose de plus épais, comme si les minutes n’a­van­çaient pas en ligne droite mais tour­naient sur elles-mêmes, reve­naient, s’en­rou­laient autour des colonnes de pierre noire.

Quand il sor­tit dans la rue, la lumière l’é­cra­sa. Il cli­gna des yeux. Sea Street grouillait de vie — les mar­chands, les femmes au sari, les enfants — et tout était nor­mal, tout était exac­te­ment ce que c’é­tait, une rue de Colom­bo en milieu de mati­née, bruyante et ordi­naire. Il se secoua. Il regar­da ses mains. Elles étaient nor­males. Son car­net était dans sa poche. Ses chaus­sures étaient tachées d’huile et de pétales de jasmin.

Il rega­gna le Galle Face à pied. Le tra­jet lui prit qua­rante minutes. Il ne prit pas de rick­shaw. Il avait besoin de mar­cher, de sen­tir le sol sous ses pieds, de comp­ter ses pas — mille deux cents de Pet­tah au Fort, sept cents du Fort au Green, cent cin­quante du Green à l’en­trée de l’hô­tel. Les chiffres le ras­su­raient. Les chiffres étaient vrais.

Anu­ra l’at­ten­dait sous le por­tique. Non pas qu’il l’at­ten­dît réel­le­ment — il était tou­jours là, c’é­tait sa fonc­tion, son poste, sa nature — mais Étienne eut l’im­pres­sion, fugace et absurde, que le maître d’hô­tel savait exac­te­ment d’où il venait.

— Mon­sieur Lagrande. Votre déjeu­ner sera ser­vi sur la véran­da. Il fait frais aujourd’­hui, avec le vent de mer.

Il dit cela d’un ton par­fai­te­ment neutre. Mais ses yeux, un ins­tant, des­cen­dirent jus­qu’aux chaus­sures d’É­tienne, jus­qu’aux pétales de jas­min col­lés à la semelle, et remon­tèrent sans commentaire.

Ce soir-là, Étienne ne dîna pas dans la grande salle. Il prit un repas léger dans sa chambre — du riz, un cur­ry de pois­son, un thé — et s’as­sit au bureau pour rédi­ger ses notes de la jour­née. Il écri­vit trois pages sur les col­lec­tions du musée, deux pages sur le mar­ché de Pet­tah, une demi-page sur les espèces obser­vées dans les seaux du pêcheur.

Du kovil, il n’é­cri­vit rien.

Il se cou­cha tôt. Le som­meil ne vint pas. L’o­céan bat­tait contre la digue avec un rythme qui res­sem­blait à un mot répé­té, un seul mot, tou­jours le même, mais il n’ar­ri­vait pas à le com­prendre. La mous­ti­quaire for­mait autour de lui un cocon de gaze blanche qui trem­blait au souffle du ven­ti­la­teur. Il fer­ma les yeux.

Dans l’obs­cu­ri­té de ses pau­pières, il vit le visage du dieu noir. Les yeux en amande. Le regard fixe. Et le sou­rire du pûja­ri, ce sou­rire de recon­nais­sance, comme si quel­qu’un, enfin, avait répon­du à un appel lan­cé depuis très longtemps.

Il se tour­na sur le côté. Le mate­las était trop mou. La cha­leur était là, par­tout, même avec le ven­ti­la­teur, même avec la brise de mer — une cha­leur qui ne venait pas du dehors mais de l’in­té­rieur, de quelque part sous la peau.

Il s’en­dor­mit très tard, et rêva de pois­sons noirs aux yeux d’amande.

Cha­pitre 4

Il devait par­tir pour Kan­dy le mar­di. Le mar­di passa.

Ce n’é­tait pas une déci­sion. Les déci­sions impliquent un choix, une pesée, un pour et un contre. Ce fut quelque chose de beau­coup plus simple — il ne fit rien. Le train pour Kan­dy par­tait à six heures qua­rante de la gare de Mara­da­na. Le lun­di soir, Étienne ne pré­pa­ra pas ses affaires. Le mar­di matin, il se leva, prit son thé sur la véran­da comme les autres matins, regar­da les pêcheurs, des­si­na un pois­son-ange que son four­nis­seur lui avait appor­té dans un seau — un spé­ci­men magni­fique, Poma­can­thus impe­ra­tor, les flancs rayés de bleu et de jaune comme un dra­peau de pays impos­sible — et quand il regar­da sa montre, il était neuf heures. Le train était par­ti depuis deux heures.

Il nota dans son car­net : « Kan­dy repor­té. Reste à Colom­bo pour appro­fon­dir les col­lectes marines. Espèces du port encore insuf­fi­sam­ment docu­men­tées. » C’é­tait rai­son­nable. C’é­tait vrai. Les espèces du port étaient effec­ti­ve­ment insuf­fi­sam­ment docu­men­tées. Mais ce n’é­tait pas la rai­son, et quelque part, dans un recoin de sa conscience qu’il n’é­clai­rait pas, il le savait.

Le mer­cre­di, il retour­na à Sea Street.

Cette fois, il n’eut pas besoin de s’y perdre. Il y alla direc­te­ment, en rick­shaw, comme on va à un ren­dez-vous. Le conduc­teur, un Tamoul à la mous­tache tom­bante, ne posa aucune ques­tion. Sea Street était Sea Street — les temples, les mar­chands d’or, les ven­deurs de fleurs qui tres­saient des guir­landes de jas­min et d’œillets d’Inde avec une rapi­di­té hyp­no­tique, leurs doigts filant dans le blanc et l’o­range comme des arai­gnées dans leur toile.

Le kovil était ouvert. Il l’é­tait tou­jours, appren­drait-il plus tard — jour et nuit, tou­jours ouvert, parce qu’un dieu ne dort pas et qu’il serait incon­ve­nant de fer­mer sa porte. Étienne enle­va ses chaus­sures à l’en­trée — il avait obser­vé les autres faire la veille — et entra pieds nus sur la pierre tiède.

Tout était pareil et tout était dif­fé­rent. Les mêmes colonnes noires, la même odeur épaisse, les mêmes flammes trem­blantes au fond du cor­ri­dor. Mais ce matin il y avait du monde. Quinze, vingt per­sonnes peut-être, des femmes en sari, des vieillards, des enfants, et un bruit de tam­bour plus fort que la veille, plus insis­tant, un rythme qui ne mon­tait pas et ne des­cen­dait pas mais qui était là, constant, comme un cœur.

Le pûja­ri offi­ciait. Étienne le recon­nut — le même petit homme au torse nu, les trois lignes de cendre sur le front, les yeux immenses. Il se tenait devant le sanc­tuaire, face au dieu noir, et il accom­plis­sait un rituel dont Étienne ne com­prit rien et dont il com­prit tout. Le prêtre ver­sait du lait sur la sta­tue — du lait blanc qui cou­lait sur la pierre noire, sur les quatre bras, sur le visage aux yeux d’a­mande, et qui s’ac­cu­mu­lait au pied du dieu en une flaque pâle et tiède. Il chan­tait. C’é­tait le même chant nasal, mono­corde, mais cette fois il y avait quelque chose de plus — une urgence, une sup­pli­ca­tion, ou peut-être une jubi­la­tion, il était impos­sible de dis­tin­guer. Le tam­bour bat­tait. Les flammes dan­saient. Le lait coulait.

Et les dévots priaient. Pas à genoux, pas les mains jointes à la manière chré­tienne — ils se pros­ter­naient, front contre le sol, le corps entier éten­du sur la pierre humide, les bras allon­gés devant eux, et ils se rele­vaient et se pros­ter­naient encore, et cer­tains pleu­raient, et d’autres sou­riaient, et une vieille femme près d’É­tienne balan­çait le haut de son corps d’a­vant en arrière avec un gémis­se­ment bas qui n’ex­pri­mait ni la dou­leur ni la joie mais quelque chose pour lequel le fran­çais n’a pas de mot.

Étienne res­ta debout, le dos contre une colonne. Il ne bou­gea pas. Il ne prit pas de notes.

Le rituel dura une heure, peut-être deux. Il ne savait pas. Le temps, encore une fois, fai­sait quelque chose d’a­nor­mal — il se dila­tait, se contrac­tait, s’en­rou­lait sur lui-même comme un ser­pent au soleil. Quand le pûja­ri eut fini, il vint vers Étienne avec un pla­teau de cuivre sur lequel brû­lait une flamme de camphre. Il pré­sen­ta la flamme. Étienne com­prit qu’il devait pas­ser ses mains au-des­sus, les rame­ner vers son visage — il avait vu les autres faire — et il le fit, sans réflé­chir, par mimé­tisme, et la cha­leur tou­cha ses paumes et il por­ta ses paumes à ses yeux et il sen­tit l’o­deur âcre et douce du camphre et quelque chose se passa.

Ce n’é­tait rien. Ce n’é­tait presque rien. Un ver­tige d’une demi-seconde, un vacille­ment du sol sous ses pieds, comme si le temple avait légè­re­ment tan­gué, comme un bateau, et dans ce tan­ge­ment, une frac­tion d’ins­tant si brève qu’il pou­vait déjà la nier, il avait vu — ou cru voir — les yeux de la sta­tue bou­ger. Pas tour­ner, pas le regar­der. Sim­ple­ment un fré­mis­se­ment, un bat­te­ment de pau­pières de pierre noire, plus rapide qu’un cil­le­ment de lézard. Puis tout fut stable de nou­veau. La pierre était de la pierre. Le sol était le sol.

Le pûja­ri le regardait.

— Vous êtes reve­nu, dit-il.

Ce n’é­tait pas une question.

— Je m’ap­pelle Étienne Lagrande, dit Étienne, comme si don­ner son nom pou­vait remettre les choses en ordre. Je suis natu­ra­liste. Je tra­vaille au Muséum d’his­toire natu­relle de Paris.

Le pûja­ri reçut ces infor­ma­tions sans qu’elles pro­duisent sur son visage le moindre effet.

— Je suis Rama­chan­dran, dit-il. Mais ici on m’ap­pelle Rama. C’est plus simple et c’est faux, mais les noms sont sou­vent faux.

Il sou­rit encore, de ce même sou­rire de recon­nais­sance, et fit signe à Étienne de le suivre. Ils sor­tirent du sanc­tuaire par une porte laté­rale, tra­ver­sèrent une cour inté­rieure — du linge séchait sur une corde, un enfant jouait avec un chien, on était sou­dain dans une domes­ti­ci­té si ordi­naire qu’elle en deve­nait dérou­tante après la solen­ni­té du rituel — et péné­trèrent dans une pièce minus­cule, encom­brée de textes, de feuilles de palme séchées, de sta­tuettes de bronze et de sacs de riz. La pièce sen­tait le bois de san­tal et le vieux papier.

Rama s’as­sit par terre et fit signe à Étienne de s’as­seoir en face de lui. Le sol était cou­vert d’une natte de paille. Le natu­ra­liste, avec ses longues jambes et son cos­tume de lin, mit un moment à trou­ver une posi­tion qui ne fût pas ridicule.

— Vous étu­diez les pois­sons, dit Rama.

— Les pois­sons, les coraux, les mol­lusques. La faune marine.

— Les choses de la mer.

— Oui.

— La mer est Vish­nou. Tout ce qui vit dans la mer appar­tient à Vish­nou. Quand vous ouvrez un pois­son, mon­sieur Lagrande, vous ouvrez le ventre d’un dieu.

Il dit cela sans emphase, sans pro­vo­ca­tion. C’é­tait un fait. Comme de dire que le temple était ouvert jour et nuit, comme de dire que le camphre brû­lait, comme de dire que la pierre était noire.

Étienne aurait dû sou­rire. Il aurait dû répondre avec la poli­tesse condes­cen­dante de l’homme éclai­ré face à la super­sti­tion — inté­res­sant, char­mant, fas­ci­nant comme cou­tume locale, et main­te­nant par­lons de choses sérieuses. C’est ce que Mar­chand aurait fait. C’est ce que n’im­porte quel membre de la Socié­té des natu­ra­listes de France aurait fait.

Mais Étienne ne sou­rit pas. Parce que — et c’é­tait cela qui l’ef­frayait, un tout petit peu, juste assez pour qu’il ne puisse pas l’i­gno­rer — quand Rama avait dit « vous ouvrez le ventre d’un dieu », quelque chose en lui, quelque part sous la rai­son, sous la méthode, sous les couches de savoir accu­mu­lé, quelque chose avait dit oui.

Il quit­ta le temple une heure plus tard, avec une invi­ta­tion à reve­nir pour la puja du matin sui­vant. Le rick­shaw le rame­na au Galle Face. La façade blanche de l’hô­tel brillait dans le soleil de l’a­près-midi comme un phare, comme un signal ras­su­rant, et quand il fran­chit le seuil du hall cli­ma­ti­sé, quand il sen­tit sous ses pieds le marbre frais et enten­dit le ron­ron­ne­ment civi­li­sé des ven­ti­la­teurs, il éprou­va un sou­la­ge­ment violent — le sou­la­ge­ment d’un homme qui rentre chez lui après être allé trop loin.

Anu­ra était à son poste.

— Mon­sieur Lagrande. Votre cour­rier est arri­vé. Une lettre du Muséum.

— Mer­ci, Anura.

Il prit la lettre. C’é­tait Mar­chand qui lui deman­dait des nou­velles de ses pre­mières col­lectes et lui rap­pe­lait que les cré­dits de la mis­sion étaient alloués pour six mois exac­te­ment, pas un jour de plus.

Il mon­ta dans sa chambre, posa la lettre sur le bureau, et se regar­da dans le miroir de l’ar­moire. Son visage était le même — les yeux gris, le front haut, les joues un peu creuses. Rien n’a­vait chan­gé. Il avait visi­té un temple, voi­là tout. Des mil­lions de tou­ristes visi­taient des temples. Ce n’é­tait rien.

Sur sa table de nuit, son Kelaart ouvert à la page des Scor­pae­ni­dae — les pois­sons-scor­pions. Il avait com­men­cé à lire le cha­pitre la veille au soir. « Genre remar­quable par son immo­bi­li­té et sa capa­ci­té à se confondre avec son envi­ron­ne­ment. Le spé­ci­men peut res­ter des heures, voire des jours, par­fai­te­ment immo­bile, invi­sible, atten­dant que la proie passe à sa por­tée. Le venin, concen­tré dans les épines dor­sales, pro­voque une dou­leur décrite par tous les obser­va­teurs comme insupportable. »

Il refer­ma le livre et alla dîner.

Cha­pitre 5

Elle appa­rut le sixième jour. Ou peut-être avait-elle tou­jours été là et il ne l’a­vait pas vue, ce qui, pour un homme dont le métier était de voir, aurait dû être humi­liant. Mais le Galle Face avait cette par­ti­cu­la­ri­té — les gens y appa­rais­saient et y dis­pa­rais­saient comme des pois­sons dans un récif, visibles un ins­tant, fon­dus dans le décor l’ins­tant d’après.

Elle était assise à une table de la véran­da, seule, un livre ouvert devant elle qu’elle ne lisait pas. Elle regar­dait la mer. Ce fut cela qu’É­tienne remar­qua d’a­bord — non pas le visage, non pas le corps, mais le regard. Un regard d’une fixi­té étrange, posé sur l’ho­ri­zon comme on pose un objet fra­gile sur un meuble — avec pré­cau­tion, avec l’in­ten­tion de ne pas le reprendre.

Elle n’é­tait pas belle au sens où les femmes de la colo­nie étaient belles — ces Anglaises soi­gnées, pou­drées, qui des­cen­daient dîner dans des robes impor­tées de Londres avec un air de sacri­fice patrio­tique. Elle était autre chose. Mince, les épaules un peu voû­tées, la peau d’une pâleur qui n’é­tait pas celle de l’Eu­rope mais celle de quel­qu’un qui ne s’ex­pose jamais au soleil, une pâleur entre­te­nue, vou­lue, presque mala­dive. Ses che­veux étaient noirs, tirés en arrière, et ses yeux — quand elle tour­na enfin la tête vers Étienne qui la regar­dait depuis trop long­temps — étaient d’un brun si sombre qu’on ne dis­tin­guait pas la pupille de l’iris.

— Vous la fixez, dit Anu­ra der­rière lui, sans reproche, sans amu­se­ment, du ton de quel­qu’un qui constate un phé­no­mène naturel.

— Qui est-ce ?

— Made­moi­selle Fon­se­ka. Elle vit ici depuis trois mois.

— Elle vit à l’hôtel ?

— Cer­taines per­sonnes vivent à l’hô­tel, mon­sieur Lagrande. L’hô­tel les garde.

Il dit « les garde » comme on dirait d’une cage qu’elle garde un oiseau, ou d’une vitrine qu’elle garde un bijou, et il s’é­loi­gna avant qu’É­tienne puisse deman­der ce qu’il vou­lait dire par là.

Fon­se­ka. Le nom était bur­gher — cette com­mu­nau­té métisse de Cey­lan, des­cen­dants de Por­tu­gais et de Hol­lan­dais mêlés aux Cin­gha­lais, qui occu­paient une posi­tion par­ti­cu­lière dans la hié­rar­chie colo­niale, ni tout à fait blancs, ni tout à fait indi­gènes, sus­pen­dus entre deux mondes avec une grâce pré­caire. Ils por­taient des noms euro­péens — De Sil­va, Per­ei­ra, Fer­nan­do, Fon­se­ka — par­laient anglais, allaient à l’é­glise, et dan­saient le fox­trot au Grand Orien­tal Hotel les same­dis soir, mais quelque chose dans leurs visages, dans la courbe de leurs yeux, dans la cou­leur de leur peau, rap­pe­lait aux Bri­tan­niques que l’ordre colo­nial n’é­tait pas aus­si étanche qu’ils le prétendaient.

Elle s’ap­pe­lait Devi. Devi Fon­se­ka. Il l’ap­prit le soir même, à table — non pas à sa table, mais à celle d’à côté, car un hasard du pla­ce­ment l’a­vait mis à moins de deux mètres d’elle, et dans le silence rela­tif de la salle à man­ger, entre le bruit des cou­verts et le bat­te­ment du ven­ti­la­teur, il enten­dit Anu­ra s’a­dres­ser à elle :

— Made­moi­selle Devi, le pois­son est très frais ce soir. Du thon. Pêché ce matin.

— Mer­ci, Anu­ra. Pas de poisson.

Sa voix était basse, un peu rauque, avec un accent qu’É­tienne ne put iden­ti­fier — un anglais tein­té de quelque chose d’autre, de plus chaud, de plus rond, comme si les mots avaient été mâchés dans une autre langue avant d’être pro­non­cés en anglais.

Devi. Un pré­nom hin­dou sur un patro­nyme por­tu­gais. Le mélange était Cey­lan en miniature.

Les jours sui­vants, il éta­blit, mal­gré lui, une géo­gra­phie de ses appa­ri­tions. Elle pre­nait le thé sur la véran­da à quatre heures. Elle mar­chait sur le Galle Face Green au cré­pus­cule, seule, les bras croi­sés sur la poi­trine comme si elle avait froid dans la cha­leur du soir. Elle lisait — des romans anglais, tou­jours, il recon­nut un Conrad et un Fors­ter — et elle ne par­lait à per­sonne, sauf à Anu­ra, et ces conver­sa­tions étaient brèves et mur­mu­rées, comme entre complices.

Il ne lui adres­sa pas la parole. Il l’ob­ser­vait. C’é­tait suf­fi­sant pour l’ins­tant — ou c’est ce qu’il se disait.

Pen­dant ce temps, il retour­nait chaque matin à Sea Street.

Le rituel s’é­tait ins­tal­lé sans qu’il l’eût déci­dé. Le thé à cinq heures sur la véran­da. Le rick­shaw à sept heures. Sea Street à sept heures et demie. Le kovil. La puja du matin. Et puis Rama.

Le pûja­ri ne lui ensei­gnait rien, à pro­pre­ment par­ler. Il ne lui fai­sait pas de cours sur l’hin­douisme, ne lui expli­quait pas la théo­lo­gie shi­vaïte, ne lui don­nait pas de textes à lire. Il par­lait, c’est tout. Il par­lait comme on res­pire — de tout et de rien, du prix du riz, de la mous­son qui vien­drait dans deux mois, de son fils qui tra­vaillait à Jaff­na, et par­fois, sans tran­si­tion, de choses qui n’a­vaient plus rien à voir avec le prix du riz.

— Le monde est une illu­sion, mon­sieur Lagrande. Pas une illu­sion au sens où il n’exis­te­rait pas — il existe, évi­dem­ment, tou­chez cette table, elle est dure — mais une illu­sion au sens où ce que vous en voyez n’est pas ce qu’il est. Vous regar­dez un pois­son et vous voyez des écailles, des nageoires, un sys­tème ner­veux. Moi je regarde un pois­son et je vois Vish­nou qui joue. Lequel de nous deux se trompe ?

— Les deux, peut-être.

Rama rit. Un rire bref, sec, qui res­sem­blait au cla­que­ment d’une branche sèche.

— Oui. Oui, peut-être les deux. Mais celui qui sait qu’il se trompe est plus près de la véri­té que celui qui croit avoir raison.

Étienne notait dans son car­net. Pas dans le car­net des col­lectes — dans un autre, un car­net neuf qu’il avait ache­té à Pet­tah, à cou­ver­ture rouge, et dans lequel il écri­vait des choses qui ne figu­re­raient jamais dans aucun rap­port au Muséum. Des phrases de Rama. Des des­crip­tions du rituel. Des ten­ta­tives pour sai­sir l’o­deur du kovil avec des mots — le camphre, le ghee, le jas­min — et l’a­veu, répé­té de page en page, qu’il n’y arri­vait pas. Que les mots glis­saient sur l’ex­pé­rience comme l’eau sur la pierre huilée.

Un soir, en ren­trant du temple, il trou­va Devi sur la véran­da. C’é­tait l’heure du cré­pus­cule — cette demi-heure de lumière rosée où le ciel de Colom­bo se trans­for­mait en un spec­tacle si extra­va­gant qu’il en parais­sait vul­gaire, des roses, des ors, des vio­lets que même Tur­ner n’au­rait pas osés. Elle était assise dans un fau­teuil de rotin, le Conrad fer­mé sur ses genoux, et elle regar­dait le ciel.

— Vous allez aux temples, dit-elle.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Il s’as­sit dans le fau­teuil voi­sin, sans qu’elle l’y eût invi­té, et cela lui res­sem­blait si peu — cette audace, cette fami­lia­ri­té — qu’il en fut lui-même surpris.

— Oui.

— Sea Street ?

— Oui.

— Les gens qui vont à Sea Street ne reviennent pas tou­jours les mêmes.

Elle dit cela en regar­dant le ciel, pas lui, et sa voix était neutre, infor­ma­tive, comme celle de quel­qu’un qui donne les horaires des marées.

— Qu’est-ce que vous vou­lez dire ?

Elle tour­na enfin la tête. Ses yeux sombres le regar­dèrent avec une atten­tion qui res­sem­blait à celle de Rama — cette atten­tion qui ne juge pas, qui ne classe pas, qui se contente de voir.

— Mon père était natu­ra­liste, dit-elle. Comme vous. Il est venu à Cey­lan en 1908 pour étu­dier les papillons. Les papillons de la forêt humide, dans le sud, vers Sin­ha­ra­ja. Il devait res­ter six mois.

Silence.

— Il est encore là ?

Elle sou­rit. C’é­tait un sou­rire très étrange — pas triste, pas amer, quelque chose de plus ancien que la tris­tesse, un sou­rire qui avait eu le temps de pas­ser par toutes les émo­tions et d’ar­ri­ver de l’autre côté.

— Il est mort en 1919. La grippe espa­gnole. Mais il n’é­tait plus vrai­ment lui-même depuis long­temps. Il était deve­nu autre chose. L’île l’a­vait changé.

— Chan­gé comment ?

Mais Anu­ra appor­tait le thé, et Devi se leva, et la conver­sa­tion res­ta sus­pen­due dans l’air tiède du soir comme un cerf-volant aban­don­né au-des­sus du Green — encore visible, encore flot­tant, mais sans per­sonne pour tenir le fil.

Étienne ne dor­mit pas cette nuit-là. Il res­ta allon­gé sous la mous­ti­quaire, les yeux ouverts, et il écou­ta. L’o­céan. Le ven­ti­la­teur. Et un autre son, très faible, venu d’on ne sait où — un chant, peut-être, ou une prière, ou sim­ple­ment le vent dans les pal­miers, mais qui res­sem­blait, si l’on ten­dait l’o­reille avec une atten­tion dérai­son­nable, au bour­don­ne­ment de la cloche du kovil.

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