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Les soixante-huit
arbres

Les soixante-huit arbres

Cha­pitres 1 à 4

Cha­pitre 1 — Le jar­din aux soixante-huit arbres

Il y avait un arbre, dans le jar­din du Falet­ti’s Hotel, dont per­sonne ne connais­sait l’espèce.

Les jar­di­niers l’ap­pe­laient bud­ha dar­ra­kht — le vieil arbre — et pas­saient devant lui chaque matin en incli­nant légè­re­ment la tête, par habi­tude ou par super­sti­tion, ce qui dans cette ville reve­nait au même. Son tronc, noir et noueux comme le bras d’un lut­teur, por­tait des cica­trices qu’au­cun bota­niste n’a­vait su expli­quer, et ses racines avaient sou­le­vé trois dalles de la ter­rasse sud sans que qui­conque osât les tailler. On racon­tait que Guru Nanak s’é­tait assis sous ses branches, cinq siècles plus tôt, et qu’il y avait médi­té trois jours et trois nuits en ne buvant que l’eau de pluie qui cou­lait le long de l’é­corce. Mais on racon­tait beau­coup de choses au Falet­ti’s. On racon­tait que Gio­van­ni Falet­ti, l’I­ta­lien qui avait fon­dé l’hô­tel en 1880, avait été mau­dit pour avoir abat­tu deux banians sacrés et qu’il avait fini rui­né, les yeux écar­quillés de ter­reur, dans un hos­pice de Gênes. On racon­tait que la chambre 2 était han­tée — non par un fan­tôme, mais par un juge, ce qui était plus inquié­tant encore. On racon­tait que les murs en teck bir­man absor­baient les conver­sa­tions et les res­ti­tuaient cer­taines nuits, dans un mur­mure indis­tinct, aux voya­geurs insomniaques.

Noor Jehan Qure­shi ne croyait pas aux fan­tômes, mais elle croyait aux arbres. Elle les avait comp­tés un après-midi de décembre, par dés­œu­vre­ment et parce que le vent fai­sait tom­ber les der­nières feuilles jaunes sur les chaises longues de la pelouse : il y en avait exac­te­ment soixante-huit. Des fran­gi­pa­niers, des neem, des asho­ka au feuillage sombre et lui­sant, quelques man­guiers, deux jaca­ran­das dont les fleurs mauves, au prin­temps, recou­vraient le sol comme un tapis de prière oublié par un dieu dis­trait, et le vieil arbre sans nom. Soixante-huit arbres pour soixante-huit chambres. La coïn­ci­dence l’a­vait amu­sée, puis trou­blée, puis elle n’y avait plus pensé.

Ce matin-là — le 22 février 1955, un mar­di — Noor se tenait debout dans le hall du Falet­ti’s à sept heures trente, vêtue d’un shal­war kameez vert pâle qu’elle avait repas­sé deux fois, un car­net relié de cuir dans la main gauche, un sty­lo Par­ker dans la poche droite. Elle atten­dait les Américains.

Le hall sen­tait l’en­caus­tique et le car­da­mome. Un boy en livrée blanche et tur­ban rouge lus­trait les cuivres de la récep­tion avec un chif­fon qui avait dû être blanc lui aus­si, dans une vie anté­rieure. Der­rière le comp­toir en aca­jou, Mr. Masood, le direc­teur adjoint, ran­geait et déran­geait les clefs des chambres avec la ner­vo­si­té d’un joueur de sitar avant un concert. Depuis une semaine, tout le Falet­ti’s était en émoi. La Metro-Goldwyn-Mayer venait tour­ner un film. Un film avec Ava Gardner.

Noor ne savait pas exac­te­ment qui était Ava Gardner.

Elle avait vu, six mois plus tôt, une affiche de The Bare­foot Contes­sa col­lée sur un mur d’A­nar­ka­li Bazaar, entre une réclame pour du savon Lux et un pos­ter déchi­ré d’un film de Lol­ly­wood dont il ne res­tait que les yeux immenses de l’hé­roïne. L’af­fiche mon­trait une femme brune en robe rouge, pieds nus, regar­dant quelque chose hors champ avec une expres­sion qui n’é­tait ni triste ni joyeuse mais quelque chose entre les deux, une sorte de défi tran­quille, et Noor s’é­tait arrê­tée un ins­tant, frap­pée par la res­sem­blance — non pas phy­sique, mais par cette manière de regar­der le monde comme s’il n’é­tait pas tout à fait à la hauteur.

Son père l’a­vait pré­ve­nue : « Tu vas tra­vailler avec des étran­gers. Sois polie, sois pré­cise, ne leur montre pas que tu es plus intel­li­gente qu’eux. » Puis il avait sou­ri dans sa mous­tache grise et ajou­té, en per­san : « Mais si par hasard ils te posent une ques­tion sur la poé­sie, ne te retiens pas. »

Le gou­ver­ne­ment du Pakis­tan avait déta­ché une petite équipe de liai­son pour faci­li­ter le tour­nage — un fonc­tion­naire du minis­tère de l’In­for­ma­tion, un offi­cier de police en civil, un chauf­feur, et Noor. On l’a­vait choi­sie parce qu’elle par­lait anglais sans accent — ou plu­tôt avec l’ac­cent de Govern­ment Col­lege, ce qui impres­sion­nait les Bri­tan­niques et amu­sait les Amé­ri­cains —, parce qu’elle connais­sait Lahore, et parce qu’elle était la fille du pro­fes­seur Qure­shi, dont la répu­ta­tion de let­tré avait l’a­van­tage de ras­su­rer tout le monde : les auto­ri­tés, les pro­duc­teurs, et les familles des figu­rants qui accep­te­raient plus faci­le­ment de lais­ser leurs enfants jouer dans un film si une jeune femme res­pec­table super­vi­sait l’opération.

Noor ne se sen­tait pas res­pec­table. Elle se sen­tait ner­veuse. Elle avait trente-deux ans, elle n’é­tait pas mariée — un scan­dale doux, tem­pé­ré par l’ex­cuse de la famille let­trée et par le fait que per­sonne n’o­sait affron­ter le pro­fes­seur Qure­shi sur le sujet —, elle écri­vait des gha­zals en secret dans un cahier caché sous son mate­las, et elle n’a­vait jamais mis les pieds dans un stu­dio de cinéma.

* * *

Les camions arri­vèrent les premiers.

Trois gros véhi­cules kaki, loués à l’ar­mée pakis­ta­naise, qui remon­tèrent Eger­ton Road en sou­le­vant une pous­sière ocre et s’ar­rê­tèrent devant le por­tail du Falet­ti’s avec un bruit de freins fati­gués. Des hommes en salo­pette com­men­cèrent à déchar­ger des caisses en bois estam­pillées MGM — des pro­jec­teurs, des rails de tra­vel­ling, des rou­leaux de câbles, des car­tons de pel­li­cule mar­qués EAST­MAN­CO­LOR que les por­teurs du Falet­ti’s regar­daient avec la même méfiance res­pec­tueuse qu’ils auraient accor­dée à des caisses de dyna­mite. Mr. Masood sor­tit sur le per­ron, ajus­ta sa cra­vate, et dit à Noor, en our­dou : « Khu­da ka shu­kar — grâce à Dieu, ils n’ont pas appor­té d’éléphants. »

Le soleil mon­tait. Février à Lahore est un mois doux, presque frais — les nuits tombent encore à dix-sept degrés, le ciel a cette trans­pa­rence lavée qui pré­cède les grandes cha­leurs, et les jar­dins, gor­gés par les pluies d’hi­ver, ont un éclat vert et vif qui ne dure­ra pas. Les soixante-huit arbres du Falet­ti’s étaient en pleine gloire. Les jaca­ran­das n’a­vaient pas encore fleu­ri mais leurs bour­geons gon­flés pro­met­taient le mauve, et les fran­gi­pa­niers, ces mira­cu­lés qui perdent toutes leurs feuilles en hiver et res­semblent pen­dant deux mois à des sque­lettes scan­da­li­sés, com­men­çaient à pous­ser de petites feuilles vert tendre, trans­lu­cides comme du papier de soie.

Noor regar­dait les camions, les caisses, les hommes en sueur, et elle sen­tait quelque chose d’é­trange — une exci­ta­tion qui n’é­tait pas tout à fait de la joie, plu­tôt une intui­tion que le cours ordi­naire des jours venait de dérailler, comme un train qui quitte les rails au ralen­ti, sans fra­cas, presque en dou­ceur, et glisse vers un ter­ri­toire qu’au­cun horaire n’a­vait prévu.

Puis la voi­ture noire arriva.

Une Ply­mouth Bel­ve­dere, emprun­tée au consul amé­ri­cain, qui s’ar­rê­ta sous le porche du Falet­ti’s avec une pré­ci­sion de limou­sine. Le chauf­feur, un Pend­ja­bi mous­ta­chu en cos­tume croi­sé trop grand pour lui, fit le tour pour ouvrir la por­tière arrière, et un homme en des­cen­dit — petit, rond, le crâne dégar­ni, des lunettes à mon­tures noires, vêtu d’un cos­tume en lin clair par­fai­te­ment frois­sé. Il regar­da la façade du Falet­ti’s, puis le jar­din, puis le ciel de Lahore, et il dit, à per­sonne en par­ti­cu­lier : « Well. This is not Culver City. »

C’é­tait George Cukor.

Noor s’a­van­ça, ten­dit la main, et dit en anglais : « Bien­ve­nue à Lahore, Mr. Cukor. Je suis Noor Qure­shi, votre liai­son avec le gou­ver­ne­ment pakis­ta­nais. Si vous avez besoin de quoi que ce soit — un inter­prète, un guide, un miracle — c’est à moi qu’il faut s’adresser. »

Cukor la regar­da avec des yeux qui avaient vu Clark Gable pleu­rer et Katha­rine Hep­burn rire — des yeux qui jau­geaient les gens en trois secondes, non pas avec cruau­té mais avec cette intel­li­gence rapide des met­teurs en scène qui savent qu’un visage raconte une his­toire avant même d’ou­vrir la bouche. Il sou­rit. « Un miracle, vous dites ? J’en aurai pro­ba­ble­ment besoin avant la fin de la semaine. Dites-moi, Miss Qure­shi — avez-vous lu Bho­wa­ni Junc­tion ? »

Noor hési­ta une frac­tion de seconde — une frac­tion que Cukor, bien sûr, ne man­qua pas.

« Oui, dit-elle. Bien sûr. »

Elle ne l’a­vait pas lu.

* * *

Le reste de la mati­née fut un chaos joyeux.

Ste­wart Gran­ger arri­va une heure après Cukor, très grand, très blond, très bri­tan­nique, ser­rant les mains avec la vigueur méca­nique d’un homme habi­tué aux récep­tions royales. Il ins­pec­ta sa chambre, deman­da si l’eau était potable (elle ne l’é­tait pas), deman­da si l’on pou­vait obte­nir du Earl Grey (on le pou­vait, à condi­tion de ne pas regar­der de trop près la marque sur la boîte), et s’ins­tal­la au bar du Falet­ti’s avec un gin-tonic et un exem­plaire du Times de Londres vieux de trois semaines.

Ava Gard­ner n’ar­ri­va qu’en fin d’après-midi.

Noor ne la vit pas des­cendre de voi­ture. Elle était dans le bureau de Mr. Masood, en train de résoudre un pro­blème de per­mis de tour­nage — le fonc­tion­naire du minis­tère de l’In­for­ma­tion avait oublié de faire tam­pon­ner un for­mu­laire, et sans ce tam­pon, les auto­ri­tés de la gare de Lahore refu­saient d’ac­cor­der l’ac­cès aux quais —, quand elle sen­tit une vibra­tion tra­ver­ser le bâti­ment. Pas un bruit. Pas un cri. Plu­tôt un fré­mis­se­ment col­lec­tif, comme lors­qu’un oiseau rare se pose sur une branche et que tous les autres oiseaux du jar­din se taisent en même temps. Noor leva la tête. Mr. Masood avait ces­sé de par­ler. Le boy qui lus­trait les cuivres avait ces­sé de lus­trer. Le ven­ti­la­teur au pla­fond tour­nait tou­jours, mais il sem­blait, lui aus­si, rete­nir son souffle.

Noor sor­tit dans le couloir.

Ava Gard­ner tra­ver­sait le hall du Faletti’s.

Elle por­tait une robe de voyage en coton blanc, des lunettes de soleil qu’elle n’a­vait pas reti­rées, et des san­dales plates — presque pieds nus. Ses che­veux noirs étaient tirés en arrière, sans apprêt, et elle mar­chait avec cette démarche que les jour­na­listes de l’é­poque qua­li­fiaient de « féline » mais qui était en réa­li­té plus simple que cela : elle mar­chait comme une femme qui sait que le sol est fait pour elle. Der­rière elle, un por­teur traî­nait deux valises en cuir fauve, et un homme que Noor n’i­den­ti­fia pas — un assis­tant, un secré­taire, quel­qu’un dont le métier consis­tait à être là — por­tait un vani­ty-case et un étui à ciga­rettes en argent.

Ava Gard­ner ne regar­da per­sonne. Elle tra­ver­sa le hall, prit l’es­ca­lier — il n’y avait pas d’as­cen­seur au Falet­ti’s, c’é­tait une des fier­tés absurdes de l’é­ta­blis­se­ment —, et dis­pa­rut au pre­mier étage, en direc­tion de la chambre 55.

Dans son sillage : un par­fum de gar­dé­nia et de tabac blond.

Le boy reprit son chif­fon. Mr. Masood reprit son for­mu­laire. Le ven­ti­la­teur reprit son souffle. Mais quelque chose avait chan­gé dans l’air du Falet­ti’s — une den­si­té nou­velle, comme si l’hô­tel venait d’in­ha­ler une pré­sence qu’il n’é­tait pas près d’expirer.

* * *

Ce soir-là, Noor ren­tra chez elle à pied.

La mai­son des Qure­shi se trou­vait à vingt minutes de marche, dans une ruelle tran­quille der­rière Law­rence Gar­dens, bor­dée de murs en brique rose der­rière les­quels on devi­nait des jar­dins, des véran­das, des vies ordon­nées autour du thé de cinq heures et des jour­naux du soir. Noor aimait cette marche. Elle lon­geait Mall Road — les pla­tanes, les bâti­ments colo­niaux en brique rouge, le Musée de Lahore avec son dôme et ses tou­relles vic­to­riennes, le canon Zam­za­ma devant lequel Kipling avait fait jouer son petit Kim —, puis elle tour­nait vers les jar­dins, et la ville chan­geait de registre, pas­sait du majeur au mineur, du bruit au murmure.

Elle mar­chait et elle pen­sait à Ava Gard­ner. Non pas à sa beau­té, qui était évi­dente et presque abs­traite, comme la beau­té d’un monu­ment. Plu­tôt à ses pieds nus sur le sol du Falet­ti’s. Il y avait dans ce geste — reti­rer ses chaus­sures, mar­cher pieds nus dans un hôtel étran­ger — quelque chose qui res­sem­blait à une décla­ra­tion. Comme si cette femme, en posant ses pieds sur le marbre de Lahore, pre­nait pos­ses­sion du lieu sans le conqué­rir. Comme un der­viche. Ou comme un chat.

Noor sou­rit. Elle pous­sa la porte de la mai­son. L’o­deur du dîner — daal aux len­tilles dorées, cha­pa­tis frais, achaar de mangue — l’en­ve­lop­pa comme un châle chaud. Son père, assis sous la véran­da, lisait Gha­lib à la lumière d’une lampe à pétrole, bien qu’il y eût l’élec­tri­ci­té — il pré­fé­rait la lampe, disait-il, parce que Gha­lib avait été écrit pour être lu à la flamme.

« Alors ? dit le pro­fes­seur Qure­shi sans lever les yeux. Ils sont arri­vés, tes Américains ? »

Noor s’as­sit à côté de lui.

« Ils sont arrivés. »

Un silence. Le chant d’un koel — le cou­cou indien — mon­ta du jar­din voi­sin, cette note ascen­dante, insis­tante, presque impu­dique, qui est le bruit même du cré­pus­cule à Lahore.

« Et com­ment est-elle ? deman­da le pro­fes­seur. La contes­sa aux pieds nus ? »

Noor réflé­chit.

« Elle sent le gar­dé­nia, dit-elle. Et elle ne regarde personne. »

Le pro­fes­seur Qure­shi tour­na une page de Ghalib.

« C’est un bon début pour un per­son­nage de roman, dit-il. Le gar­dé­nia et l’ab­sence de regard. Mir­za Gha­lib aurait approuvé. »

Il leva enfin les yeux et sou­rit à sa fille, et dans ce sou­rire il y avait toute la ten­dresse d’un homme qui savait que sa fille était une poé­tesse et qui atten­dait, patiem­ment, qu’elle le sache aussi.

Cha­pitre 2 — La gare de Lahore

La gare de Lahore est un men­songe magnifique.

Vue de l’ex­té­rieur, c’est un châ­teau. Deux tours cré­ne­lées en brique rouge, des meur­trières, des arcs en ogive — un archi­tecte vic­to­rien, en 1860, avait déci­dé que les voya­geurs du Pend­jab méri­taient une for­te­resse médié­vale pour prendre le train, et per­sonne n’a­vait osé lui dire que l’i­dée était folle. Peut-être n’é­tait-elle pas folle. Peut-être que dans un pays où les Moghols avaient bâti des mos­quées grandes comme des villes et des jar­dins ordon­nés comme des poèmes, une gare qui res­sem­blait à un palais n’a­vait rien d’ab­surde. Elle était sim­ple­ment à la hauteur.

Noor n’a­vait pas pris le train depuis trois ans.

La der­nière fois, c’é­tait pour aller à Rawal­pin­di voir une cou­sine qui se mariait — un voyage de cinq heures dans un com­par­ti­ment de deuxième classe où elle avait par­ta­gé sa ban­quette avec une famille de sept per­sonnes, un panier de mangues et une chèvre que per­sonne ne sem­blait trou­ver dépla­cée. Elle se sou­ve­nait de la lumière rasante sur les champs de blé du Pend­jab, des gares de cam­pagne où des gamins ven­daient du thé dans des tasses en argile qu’on jetait par la fenêtre après avoir bu — les tasses se bri­saient sur le bal­last et retour­naient à la terre, et Noor avait pen­sé que c’é­tait la chose la plus élé­gante qu’elle ait jamais vue, cette vais­selle éphé­mère, cette beau­té faite pour être cassée.

Ce matin-là — le troi­sième jour du tour­nage —, elle accom­pa­gnait l’é­quipe tech­nique à la gare pour le pre­mier repé­rage. George Cukor vou­lait voir les quais, les voies, les salles d’at­tente, le bureau du chef de gare, et sur­tout cette lumière — cette fameuse lumière du Pend­jab dont on lui avait par­lé, qui n’é­tait ni jaune ni blanche mais quelque chose entre les deux, cou­leur de beurre cla­ri­fié, cou­leur de ghee, et qui fai­sait des choses aux visages que les pro­jec­teurs d’Hol­ly­wood ne savaient pas faire.

Ils arri­vèrent à huit heures. Le soleil était déjà chaud. La place devant la gare bouillon­nait de la vie ordi­naire de Lahore — des ton­gas tirées par des che­vaux maigres dont les gre­lots fai­saient un bruit de fête triste, des rick­shaws qui se fau­fi­laient entre les car­rioles avec l’a­gi­li­té sui­ci­daire des insectes, des por­teurs en rouge qui cou­raient vers les trains avec des valises en équi­libre sur la tête, des familles entières assises sur des bal­lots de tis­su, des ven­deurs de chan­na grillé dont les bra­se­ros fumaient dans l’air du matin comme de petits vol­cans domestiques.

Cukor s’ar­rê­ta au milieu de la place et regarda.

Noor l’ob­ser­vait. Elle com­men­çait à com­prendre quelque chose sur cet homme : il ne par­lait pas beau­coup, mais il regar­dait avec une inten­si­té qui était presque phy­sique, comme s’il pho­to­gra­phiait chaque détail avec ses yeux avant de le trans­fé­rer sur pel­li­cule. Il por­tait le même cos­tume en lin frois­sé que la veille — peut-être en avait-il plu­sieurs exem­plaires iden­tiques, comme les hommes qui ont réso­lu une fois pour toutes la ques­tion de l’é­lé­gance — et un cha­peau de paille à bords courts qui lui don­nait l’air d’un peintre impres­sion­niste éga­ré dans le sous-continent.

« Miss Qure­shi, dit-il sans se retour­ner. Com­bien de trains par jour ? »

Noor cal­cu­la men­ta­le­ment. « Une tren­taine. Plus les trains de mar­chan­dises, la nuit. »

« Et com­bien de per­sonnes passent par cette gare chaque jour ? »

« Peut-être cin­quante mille. Les jours de fête, le double. »

Cukor hocha la tête. « Cin­quante mille figu­rants gra­tuits, mur­mu­ra-t-il. Jack War­ner aurait une crise cardiaque. »

* * *

Ils entrèrent dans la gare.

Et c’est là que Noor com­prit ce que signi­fiait voir sa propre ville à tra­vers les yeux d’un étranger.

Le hall prin­ci­pal de la gare de Lahore est une cathé­drale. Des piliers en fonte, un pla­fond voû­té si haut que les pigeons qui y nichent ont l’air de mouches, des gui­chets en bois sombre der­rière les­quels des employés en uni­forme kaki vendent des billets avec la len­teur sacra­men­telle des prêtres dis­tri­buant la com­mu­nion. L’é­cho trans­forme chaque voix en chœur. L’an­nonce des trains, nasillée par un haut-par­leur gré­sillant, arrive par vagues, en our­dou d’a­bord — Pesha­war Mail, plat­form num­ber chaar —, puis en anglais approxi­ma­tif, puis se perd dans le brou­ha­ha géné­ral, absor­bée par les conver­sa­tions, les cris des ven­deurs, les pleurs d’un bébé, le cla­que­ment des san­dales sur le sol en mosaïque.

Noor avait tra­ver­sé ce hall cent fois. Elle ne l’a­vait jamais vu.

C’est-à-dire qu’elle ne l’a­vait jamais vu comme Cukor le voyait — en plans, en cadres, en lumières. Le réa­li­sa­teur mar­chait len­te­ment entre les piliers, levant par­fois les mains pour for­mer un rec­tangle avec ses pouces et ses index, mimant un cadrage, et dans ce rec­tangle impro­vi­sé, des frag­ments de la gare de Lahore deve­naient du ciné­ma : un por­teur en tur­ban rouge tra­ver­sant un rayon de soleil oblique, une femme en bur­qa bleue assise sur une malle en fer, un gar­çon ven­dant des jour­naux dont les gros titres en our­dou cal­li­gra­phié res­sem­blaient à des poèmes, un vieil homme dor­mant sur un banc avec une telle séré­ni­té qu’il sem­blait mort ou saint, ou les deux.

Bill Tra­vers, l’ac­teur qui jouait le chef de gare anglo-indien Patrick Tay­lor, était là aus­si — un Irlan­dais roux et dégin­gan­dé qui suait déjà abon­dam­ment et qui deman­da à Noor si la cha­leur allait empirer.

« Nous sommes en février, Mr. Tra­vers, dit Noor. En mai, il fera qua­rante-cinq degrés. »

Tra­vers la regar­da comme si elle venait de lui annon­cer sa condam­na­tion à mort.

« C’est une plaisanterie ? »

« Lahore ne plai­sante jamais avec la cha­leur, Mr. Tra­vers. La cha­leur est une chose sérieuse ici. C’est presque une religion. »

Cukor, qui avait enten­du, sou­rit. « Miss Qure­shi, dit-il, vous avez le sens de la réplique. Avez-vous jamais son­gé à écrire des scénarios ? »

Noor sen­tit quelque chose se contrac­ter dans sa poi­trine — cette cris­pa­tion fami­lière chaque fois que quel­qu’un s’ap­pro­chait, même invo­lon­tai­re­ment, du secret qu’elle gar­dait sous son mate­las. « Non, dit-elle. Je ne suis qu’une interprète. »

C’é­tait la deuxième fois en trois jours qu’elle mentait.

* * *

Le repé­rage dura toute la matinée.

Cukor vou­lait tout voir. Les quais — longs rubans de béton bor­dés de colonnes en fonte peintes en vert, où les voya­geurs atten­daient sous des auvents qui res­sem­blaient à de la den­telle indus­trielle. Les voies — un entre­lacs de rails lui­sants qui par­taient vers Kara­chi, Pesha­war, Quet­ta, Rawal­pin­di, et au-delà, vers des noms qui son­naient comme des sor­ti­lèges : Mul­tan, Suk­kur, Jaco­ba­bad, Sibi. Les salles d’at­tente — pre­mière classe avec des fau­teuils en cuir défon­cé et des por­traits de la reine Vic­to­ria qu’on n’a­vait pas encore décro­chés huit ans après l’in­dé­pen­dance, deuxième classe avec des bancs en bois et un ven­ti­la­teur qui ne fonc­tion­nait qu’un jour sur trois, troi­sième classe avec rien du tout, juste le sol et la patience des pauvres.

L’é­quipe tech­nique pre­nait des mesures, des notes, des pho­tos. Le chef opé­ra­teur, un Amé­ri­cain nom­mé Fred­die Young qui avait le visage buri­né d’un cow-boy et les mains déli­cates d’un chi­rur­gien, pas­sait son temps à lever un pose­mètre vers le ciel et à secouer la tête avec une expres­sion d’é­mer­veille­ment contra­rié. « Cette lumière, disait-il. Cette fou­tue lumière. Elle change toutes les dix minutes. C’est comme essayer de fil­mer à l’in­té­rieur d’un kaléidoscope. »

Noor tra­dui­sait. Elle négo­ciait avec le chef de gare — un Pend­ja­bi mas­sif, mous­ta­chu, qui s’ap­pe­lait Mr. Bukha­ri et qui regar­dait les Amé­ri­cains avec un mélange de curio­si­té bien­veillante et d’au­to­ri­té impla­cable. Mr. Bukha­ri vou­lait des garan­ties : pas de retard sur les horaires, pas d’en­com­bre­ment sur les quais, pas de figu­rants sur les voies pen­dant le pas­sage des trains, et un bak­chich rai­son­nable pour les désagréments.

« Com­bien ? deman­da le pro­duc­teur, un homme ner­veux nom­mé Pan­dro Ber­man qui trans­pi­rait dans un cos­tume trois-pièces inadap­té au climat.

Noor tra­dui­sit la somme. Ber­man blê­mit. Cukor haus­sa les épaules. « Payez-le, Pan­dro. C’est moins cher qu’un décor à Culver City. Et le décor, ici, est vivant. »

Le décor était vivant, en effet. Pen­dant que l’é­quipe mesu­rait et pho­to­gra­phiait, la gare conti­nuait de vivre autour d’eux, indif­fé­rente, sou­ve­raine, avec cette capa­ci­té qu’ont les lieux très anciens et très fré­quen­tés d’ab­sor­ber les intrus sans se lais­ser trou­bler. Un train arri­va de Mul­tan — le Mul­tan Express, trois heures de retard, ce qui était consi­dé­ré comme un miracle de ponc­tua­li­té — et déver­sa sur le quai numé­ro deux une marée humaine, des hommes en shal­war kameez blanc, des femmes en dupat­tas de cou­leurs vives qui flot­taient comme des dra­peaux, des enfants accro­chés aux jupes de leur mère, des mar­chands por­tant des sacs de grain, des paniers de pou­lets vivants, un homme avec un singe en laisse, un sol­dat endor­mi qu’on dut réveiller et qui des­cen­dit du wagon en titu­bant, les yeux encore pleins de rêves.

Noor regar­dait. Elle regar­dait comme si elle voyait cette scène pour la pre­mière fois, et peut-être était-ce le cas — peut-être faut-il la pré­sence d’un regard étran­ger pour rendre visible ce que la fami­lia­ri­té a ren­du invi­sible. Cukor, à côté d’elle, regar­dait aus­si, et elle sen­tait que leurs regards, le sien et celui du réa­li­sa­teur, ne voyaient pas la même chose mais voyaient ensemble, comme deux ins­tru­ments jouant des mélo­dies dif­fé­rentes dans le même orchestre.

« C’est beau, dit Cukor. C’est d’une beau­té insensée. »

Noor ne répon­dit pas. Elle pen­sait à un vers d’I­q­bal — Sita­ron se aage jahan aur bhi hain — « Au-delà des étoiles, il y a d’autres mondes encore » — et elle se deman­dait si le monde qu’elle voyait ce matin, le monde de la gare de Lahore dans la lumière de février, était le même qu’a­vant ou si c’é­tait l’un de ces autres mondes dont par­lait le poète, un monde paral­lèle, super­po­sé au pre­mier, qu’elle n’a­vait jamais remarqué.

* * *

Ils quit­tèrent la gare à midi.

La cha­leur avait mon­té d’un cran — pas encore la four­naise de l’é­té, mais cette tié­deur insis­tante de la fin de l’hi­ver pun­ja­bi qui annonce, comme un pre­mier aver­tis­se­ment, les incan­des­cences à venir. L’é­quipe tech­nique retour­na au Falet­ti’s dans les camions. Cukor mon­ta dans la Ply­mouth du consul. Noor, elle, déci­da de ren­trer à pied.

Elle ne ren­tra pas.

Au lieu de tour­ner à gauche vers Mall Road, elle tour­na à droite, sans savoir pour­quoi — ou plu­tôt en le sachant par­fai­te­ment, mais en refu­sant de se l’a­vouer, comme on refuse d’a­vouer qu’on est amou­reux tant que le mot n’a pas été pro­non­cé. Elle tour­na à droite et mar­cha vers Gawalmandi.

Gawal­man­di à midi. La ruelle prin­ci­pale — une artère étroite bor­dée de façades décré­pites dont les bal­cons en bois sculp­té pen­chaient vers la rue comme des visages curieux — sen­tait le feu de bois, le ghee brû­lant et cette odeur unique, épaisse, presque pal­pable, du niha­ri qui a mijo­té toute la nuit dans des mar­mites en cuivre aus­si larges que des bou­cliers. Les échoppes étaient ouvertes. Des hommes accrou­pis devant des plaques de fer mar­te­laient de la viande hachée avec deux cou­teaux — le fameux taka-tak, bap­ti­sé du bruit même qu’il pro­dui­sait, tac-tac, tac-tac, un rythme de per­cus­sion qui se mêlait aux voix des ven­deurs, au gré­sille­ment de l’huile, au cla­que­ment des naans qu’on pla­quait contre les parois du tandoor.

Noor s’ar­rê­ta devant une échoppe sans nom — un comp­toir en bois noir­ci par la fumée, trois tabou­rets bran­lants, un homme âgé en calotte blanche qui touillait une mar­mite avec une cuillère en bois longue comme un bras. Elle s’as­sit sur un tabou­ret. L’homme la regar­da sans sur­prise — il avait vu pas­ser trop de visages pour s’é­ton­ner de quoi que ce soit — et lui ser­vit, sans qu’elle eût rien com­man­dé, un bol de nihari.

Le niha­ri de Gawalmandi.

Com­ment décrire une chose qui n’a d’é­qui­valent dans aucune autre cui­sine du monde ? Ima­gi­nez un ragoût de bœuf cuit à feu doux pen­dant douze heures dans un bouillon d’é­pices si com­plexe qu’il fau­drait un chi­miste pour en iso­ler les com­po­sants — car­da­mome noire, can­nelle, clous de girofle, fenouil, mus­cade, gin­gembre, et une dizaine d’autres que le cui­si­nier refuse de nom­mer, invo­quant le secret de famille comme d’autres invoquent le secret d’É­tat. La viande a fon­du dans la sauce. La sauce est onc­tueuse, cui­vrée, d’un brun pro­fond qui tire sur le roux, par­se­mée de fila­ments de gin­gembre frais et de coriandre hachée, avec, flot­tant à la sur­face, des ron­delles de piment vert qui sont comme de petites mines marines — il faut les évi­ter ou les affron­ter, il n’y a pas de demi-mesure. On mange le niha­ri avec un naan brû­lant, déchi­ré en mor­ceaux qu’on trempe dans la sauce, et chaque bou­chée est un évé­ne­ment, une petite déto­na­tion de saveur qui remonte depuis la langue jus­qu’à un endroit du cer­veau qu’on ne connais­sait pas et qui sou­dain se réveille et dit : oui, c’est ça, c’est exac­te­ment ça.

Noor man­gea son nihari.

Elle man­gea en silence, len­te­ment, assise sur un tabou­ret ban­cal dans une ruelle de Gawal­man­di, entre un ven­deur de paan et un ate­lier de répa­ra­tion de bicy­clettes, pen­dant que la gare de Lahore se trans­for­mait en décor de ciné­ma et qu’A­va Gard­ner, à trois kilo­mètres de là, déjeu­nait pro­ba­ble­ment d’une salade dans le res­tau­rant cli­ma­ti­sé du Falet­ti’s. Et elle pen­sa que ce bol de niha­ri — ce bol de terre brune rem­pli d’un liquide sombre qui sen­tait le feu et les épices et les siècles — était la chose la plus vraie qu’elle ait tou­chée depuis longtemps.

Le vieil homme der­rière le comp­toir la regar­da finir, hocha la tête avec satis­fac­tion, et dit : « Aur ? » Encore ?

Noor hési­ta. Puis elle dit oui.

Cha­pitre 3 — Por­trait de Noor avec sa famille

La mai­son des Qure­shi avait été blanche.

Elle l’é­tait peut-être encore, sous les strates de pous­sière, de pluie séchée et de mous­son accu­mu­lées depuis qua­rante ans, mais cette blan­cheur ori­gi­nelle était désor­mais une idée plu­tôt qu’une cou­leur — un sou­ve­nir enfoui sous un cré­pi rosâtre que le soleil pun­ja­bi avait patiem­ment tra­vaillé, année après année, jus­qu’à lui don­ner cette teinte incer­taine, entre le sau­mon et la terre cuite, qu’ont les vieilles mai­sons de Lahore qui ont ces­sé de résis­ter au cli­mat et se sont aban­don­nées à lui, comme on s’a­ban­donne à un amant insis­tant et tendre.

C’é­tait une mai­son à un étage, modeste par les stan­dards des grandes familles, mais vaste par ceux du com­mun — sept pièces, une véran­da cou­verte de bou­gain­vil­liers mauves, un jar­din inté­rieur où le père de Noor culti­vait des roses avec une rigueur scien­ti­fique et une pas­sion mys­tique, comme si chaque fleur était un vers qu’il fal­lait ame­ner à matu­ri­té. La rue n’a­vait pas de nom, ou plu­tôt elle en avait trois : les Bri­tan­niques l’a­vaient appe­lée Ait­chi­son Lane, les gens du quar­tier l’ap­pe­laient Gulab Gali — la ruelle des roses — à cause du jar­din du pro­fes­seur, et l’ad­mi­nis­tra­tion pakis­ta­naise, dans un élan de ratio­na­li­té post­co­lo­niale, l’a­vait rebap­ti­sée Street Num­ber 7, Sec­tor G, ce que per­sonne n’u­ti­li­sait jamais.

Le pro­fes­seur Ahmed Qure­shi était un homme que ses étu­diants crai­gnaient et que ses amis ado­raient, ce qui est peut-être la meilleure com­bi­nai­son pos­sible pour un ensei­gnant. Il avait soixante-trois ans. Il ensei­gnait la lit­té­ra­ture per­sane et our­doue à Govern­ment Col­lege depuis trente-quatre ans — il y était entré comme maître de confé­rences l’an­née où Gand­hi avait lan­cé la Marche du sel, et il y était encore, titu­laire d’une chaire qu’il consi­dé­rait moins comme un poste que comme un devoir sacré, une forme de iba­dah, de dévo­tion, exer­cée non pas devant Dieu mais devant Gha­lib, Iqbal, Hafez et Rumi. Ses étu­diants l’ap­pe­laient « Qure­shi Sahab » et ne com­pre­naient pas tou­jours ses cours, ce dont il ne leur tenait pas rigueur. « La com­pré­hen­sion vien­dra plus tard, disait-il. Pour l’ins­tant, écou­tez la musique des mots. La musique est tou­jours en avance sur le sens. »

C’é­tait un homme mince, droit, qui por­tait un sher­wa­ni noir sur un shal­war blanc avec l’é­lé­gance natu­relle de ceux qui ne pensent jamais à leur appa­rence et qui, pré­ci­sé­ment pour cette rai­son, ont tou­jours l’air impec­cables. Sa mous­tache grise, soi­gneu­se­ment taillée, était le seul élé­ment de sa per­sonne auquel il accor­dait une atten­tion esthé­tique — il la pei­gnait chaque matin avec un petit peigne en os qui avait appar­te­nu à son père et qu’il ran­geait dans la poche inté­rieure de son sher­wa­ni, à côté d’un sty­lo-plume Sheaf­fer et d’un exem­plaire minia­ture du Coran relié en cuir vert.

Il fumait le hoo­kah le soir, sous la véran­da, en écou­tant Radio Pakis­tan qui dif­fu­sait des gha­zals à neuf heures — la voix de Begum Akh­tar, ou celle de Meh­di Has­san, ou par­fois la voix de Noor Jehan, la chan­teuse, l’autre Noor Jehan, celle qui avait la voix d’une rivière et le tem­pé­ra­ment d’une reine, et le pro­fes­seur fer­mait les yeux et lais­sait la fumée et la musique se mêler dans l’air du soir, et c’é­tait, disait-il, la seule prière dont il eût besoin après celle de la mosquée.

Car le pro­fes­seur Qure­shi priait. Il priait cinq fois par jour, avec la régu­la­ri­té d’un métro­nome et la fer­veur d’un amant, et il ne voyait aucune contra­dic­tion entre sa foi et son amour de la poé­sie per­sane, de la musique, du vin — qu’il ne buvait pas mais dont il appré­ciait l’i­dée, le vin comme méta­phore, le vin des sou­fis, le vin de Hafez qui est l’i­vresse de Dieu et non celle des hommes. « L’is­lam, disait-il à ses enfants, est un jar­din, pas une pri­son. Il y a mille che­mins entre les roses. Le pro­blème n’est pas ceux qui cherchent leur che­min, c’est ceux qui pré­tendent qu’il n’y en a qu’un. »

* * *

La mère de Noor s’ap­pe­lait Zubaida.

Elle pei­gnait.

Pas comme on peint le dimanche, par loi­sir ou par ennui — elle pei­gnait comme on res­pire, avec cette néces­si­té silen­cieuse des gens qui ont trou­vé la seule chose qu’ils savent faire et qui la font sans com­men­taire, sans jus­ti­fi­ca­tion, sans autre rai­son que l’im­pos­si­bi­li­té de ne pas la faire. Elle pei­gnait des minia­tures dans le style moghol — ces petites mer­veilles de pré­ci­sion et de cou­leur qui repré­sentent des jar­dins, des scènes de cour, des chasses au fau­con, des amants enla­cés sous des arbres en fleurs, dans un monde où chaque feuille est dis­tincte, chaque pétale est comp­té, chaque goutte d’eau dans une fon­taine a été posée au pin­ceau, une par une, avec une patience qui confine à la folie ou à la prière.

L’a­te­lier de Zubai­da était la plus petite pièce de la mai­son — un réduit sans fenêtre au fond du cou­loir du pre­mier étage, qu’elle avait choi­si pré­ci­sé­ment pour son obs­cu­ri­té, parce que la minia­ture moghole exige une lumière contrô­lée, une lampe unique pla­cée à gauche du pin­ceau, dont le fais­ceau tombe sur la feuille comme un pro­jec­teur sur une scène. Elle tra­vaillait assise sur un cous­sin posé à même le sol, les jambes repliées sous elle, le dos droit, pen­chée sur une planche de bois où était fixée une feuille de papier was­li — ce papier fait main, poli à la pierre d’a­gate, lisse comme de la soie et résis­tant comme du par­che­min, sur lequel les pig­ments glissent sans bavure.

Ses pin­ceaux étaient faits de poils d’é­cu­reuil. Trois poils pour les détails les plus fins — les cils d’un per­son­nage, les ner­vures d’une feuille, les fils d’or d’un tur­ban. Six poils pour les lignes moyennes. Douze pour les aplats de cou­leur. Elle fabri­quait ses pig­ments elle-même, selon des recettes trans­mises par sa propre mère, qui les tenait d’un maître minia­tu­riste de Luck­now : le lapis-lazu­li broyé pour le bleu, la mala­chite pour le vert, le cinabre pour le rouge, le safran pour le jaune, et pour l’or, de véri­tables feuilles d’or bat­tues si fines qu’elles trem­blaient au moindre souffle et qu’il fal­lait les poser sur le papier en rete­nant sa res­pi­ra­tion, comme on pose un bai­ser sur le front d’un enfant endormi.

Zubai­da avait cin­quante-huit ans et ses yeux fatiguaient.

Elle ne le disait pas. Elle ne se plai­gnait jamais — la plainte n’exis­tait pas dans son voca­bu­laire, comme si le mot avait été effa­cé de son dic­tion­naire inté­rieur. Mais Noor voyait. Elle voyait sa mère rap­pro­cher la lampe, un peu plus chaque semaine. Elle voyait la loupe, posée à côté des pin­ceaux, que Zubai­da uti­li­sait de plus en plus sou­vent. Elle voyait les pauses — la main qui se figeait au-des­sus de la feuille, les yeux qui se fer­maient un ins­tant, non pas par fatigue mais par cette sorte de ver­tige que donne une vision qui se trouble, comme si le monde, len­te­ment, refu­sait de res­ter net.

Noor n’en par­lait pas. Il y avait entre la mère et la fille un accord tacite, plus solide que n’im­porte quel mot, qui disait : je vois, tu sais que je vois, nous n’en par­le­rons pas, parce que cer­taines véri­tés n’ont pas besoin d’être pro­non­cées pour exis­ter, et parce que les pro­non­cer serait leur don­ner un pou­voir qu’elles n’ont pas encore.

Le soir, après le dîner, Zubai­da mon­trait par­fois à Noor la minia­ture en cours. Elle tra­vaillait depuis six mois sur une scène des jar­dins de Sha­li­mar — les trois ter­rasses, les fon­taines, les pavillons de marbre blanc, les cyprès et les pla­tanes, et au centre, dans le bas­sin supé­rieur, un lotus rose dont chaque pétale néces­si­tait quatre heures de tra­vail. La minia­ture mesu­rait trente cen­ti­mètres sur vingt. Elle conte­nait un monde.

« Regarde, disait Zubai­da en mon­trant un coin de la minia­ture avec l’ex­tré­mi­té de son pin­ceau. Tu vois cet oiseau, là, dans le pla­tane ? C’est un koel. Celui qu’on entend chaque soir dans le jar­din du voi­sin. Je l’ai mis là pour qu’il chante. »

Et Noor regar­dait l’oi­seau peint — un minus­cule point noir et cuivre, plus petit qu’un grain de riz — et elle enten­dait, oui, elle enten­dait le chant.

* * *

Le frère de Noor, Tariq, avait vingt-quatre ans et vou­lait chan­ger le monde.

C’é­tait, en 1955, une ambi­tion rai­son­nable. Le Pakis­tan avait huit ans. Tout était à construire — la Consti­tu­tion, les ins­ti­tu­tions, l’i­dée même de ce que signi­fiait être pakis­ta­nais, cette iden­ti­té neuve, encore humide comme de l’encre fraîche, qui ne deman­dait qu’à être écrite. Tariq étu­diait le droit à Pun­jab Uni­ver­si­ty et pas­sait ses soi­rées dans les cafés de Mall Road à dis­cu­ter poli­tique avec des jeunes gens qui por­taient des cra­vates trop larges et des idées trop grandes, ce qui est la défi­ni­tion même de la jeu­nesse dans un pays neuf.

Il admi­rait Jin­nah — pas le Jin­nah des dis­cours offi­ciels, le père de la nation embau­mé dans le res­pect, mais le Jin­nah vivant, l’a­vo­cat brillant, l’homme qui por­tait des cos­tumes Savile Row et buvait du whis­ky et défen­dait la liber­té reli­gieuse, cet homme-là, le Jin­nah qui avait séjour­né dans la chambre 18 du Falet­ti’s en 1929 pour plai­der devant la Haute Cour et qui était, aux yeux de Tariq, la preuve que l’on pou­vait être musul­man, moderne et libre tout à la fois.

Il admi­rait aus­si Faiz. Mais c’é­tait un autre genre d’ad­mi­ra­tion — plus secrète, plus dan­ge­reuse. Admi­rer Faiz en 1955, c’é­tait admi­rer un homme qui venait de pas­ser quatre ans en pri­son pour avoir conspi­ré contre l’É­tat. C’é­tait se ran­ger, même silen­cieu­se­ment, du côté des rêveurs, des socia­listes, des poètes qui croyaient que la jus­tice et la beau­té étaient la même chose. Tariq ne l’a­vouait pas à son père — non pas que le pro­fes­seur Qure­shi eût désap­prou­vé, mais parce qu’il y avait une saveur par­ti­cu­lière à gar­der pour soi une admi­ra­tion inter­dite, comme un bon­bon volé qu’on laisse fondre len­te­ment sous la langue.

Le soir, à table, Tariq et le pro­fes­seur se dis­pu­taient avec une élé­gance qui était la marque de fabrique de la famille Qure­shi. Le sujet chan­geait — la Consti­tu­tion, le rôle de l’ar­mée, l’a­ve­nir du Cache­mire, la ques­tion des langues — mais le ton res­tait le même : une rhé­to­rique affû­tée, des cita­tions en per­san, des silences qui pesaient plus lourd que les mots, et tou­jours, en des­sous, ce cou­rant de ten­dresse sou­ter­rain que les familles culti­vées du sous-conti­nent dis­si­mulent sous les argu­ments comme on cache de l’or sous des cailloux.

Zubai­da écou­tait en man­geant, sans inter­ve­nir. De temps en temps, elle posait une ques­tion d’une sim­pli­ci­té dévas­ta­trice — « Mais est-ce que les gens auront assez à man­ger ? » ou « Et les femmes, qu’est-ce qu’elles feront pen­dant que vous construi­rez votre Consti­tu­tion ? » — et les deux hommes se tai­saient, parce qu’ils savaient que der­rière la ques­tion il y avait une réponse qu’ils n’a­vaient pas, et qu’ils n’au­raient peut-être jamais.

Noor, elle, écou­tait et se tai­sait. Elle avait appris très tôt que dans cette famille, le silence était un espace — non pas un vide, mais un lieu habi­table, un jar­din inté­rieur où l’on pou­vait se reti­rer sans quit­ter la table, sans quit­ter la conver­sa­tion, sans quit­ter l’amour.

* * *

Le cahier de Noor était un cahier ordinaire.

Cou­ver­ture en car­ton mar­ron, pages lignées, ache­té au bazar d’A­nar­ka­li pour trois annas. Il n’a­vait rien de remar­quable. C’é­tait pré­ci­sé­ment ce qu’elle vou­lait — un objet invi­sible, que per­sonne ne son­ge­rait à ouvrir, posé sous le mate­las comme une lettre d’a­mour qu’on n’a pas encore envoyée.

Elle écri­vait des ghazals.

Le gha­zal est une forme poé­tique ancienne — per­sane à l’o­ri­gine, puis our­doue, puis uni­ver­selle — qui obéit à des règles strictes : des cou­plets indé­pen­dants (sher), liés entre eux par un sché­ma de rimes (radif et qafia), et dont le der­nier cou­plet porte le nom du poète, comme une signa­ture tis­sée dans le tis­su du poème. C’est une forme qui parle d’a­mour — mais l’a­mour, dans le gha­zal, n’est jamais simple. Il est tou­jours double, tou­jours ambi­gu : amour humain et amour divin, désir et renon­ce­ment, pré­sence et absence, le feu et la cendre du feu. Les grands maîtres du gha­zal — Gha­lib, Mir Taqi Mir, Hafez — ont fait de cette ambi­guï­té un art, une dis­ci­pline, presque une science de l’âme.

Noor écri­vait depuis l’âge de seize ans.

Elle avait com­men­cé par imi­ter Gha­lib — tout le monde com­mence par imi­ter Gha­lib, comme tout appren­ti peintre com­mence par copier les maîtres —, puis elle avait imi­té Iqbal, puis Faiz, puis elle avait ces­sé d’i­mi­ter et quelque chose d’autre était appa­ru, quelque chose qu’elle ne savait pas encore nom­mer, une voix qui n’é­tait ni celle de Gha­lib ni celle de Faiz mais la sienne, ou plu­tôt une voix qui cher­chait à deve­nir la sienne, comme un oiseau qui essaie dif­fé­rents chants à l’aube avant de trou­ver celui qui lui appartient.

Ses gha­zals par­laient de jar­dins. De lumière. D’arbres. De cette heure entre le cré­pus­cule et la nuit que les Arabes appellent magh­rib et les Pend­ja­bis sand­hya, cette heure où le ciel de Lahore devient vio­let, puis indi­go, puis noir, et où les étoiles appa­raissent une à une, comme des mots qui se forment len­te­ment sur une page blanche. Ils par­laient d’a­mour aus­si, mais d’un amour sans objet pré­cis — ou dont l’ob­jet était peut-être la ville elle-même, ses odeurs, ses sons, ses cou­leurs, cette beau­té quo­ti­dienne et fra­cas­sante que per­sonne ne remar­quait parce qu’elle était là depuis tou­jours, comme l’air.

Elle ne mon­trait ses gha­zals à personne.

Non pas par peur du juge­ment — son père aurait com­pris, sa mère aurait sou­ri, Tariq aurait dit quelque chose d’en­cou­ra­geant et de mal­adroit. Mais parce que mon­trer ses poèmes aurait été comme mon­trer l’in­té­rieur de son corps, les organes, les veines, le bat­te­ment même du cœur, et qu’il y a des choses qu’on ne montre pas, non par pudeur mais par néces­si­té, parce qu’elles ont besoin de l’obs­cu­ri­té pour gran­dir, comme les racines, comme les graines, comme les prières qu’on mur­mure à voix basse dans la nuit et qui ne sont adres­sées à per­sonne, ou à tout le monde, ou à Dieu, ou à Lahore, ce qui revient peut-être au même.

* * *

Ce soir-là, le troi­sième soir du tour­nage, Noor mon­ta dans sa chambre après le dîner — daal masoor, cha­pa­tis, achaar de mangue, un verre de las­si — et sor­tit le cahier de sous son matelas.

Elle l’ou­vrit à la der­nière page écrite. Un gha­zal qu’elle avait com­men­cé la veille et qu’elle n’a­vait pas ter­mi­né — un gha­zal sur la lumière, sur la manière dont la lumière de Lahore change de nature selon l’heure et la sai­son, et sur l’im­pos­si­bi­li­té de cap­tu­rer cette lumière autre­ment qu’en la nom­mant, et sur l’in­suf­fi­sance des noms.

Elle prit le sty­lo Parker.

Elle pen­sa à la gare de Lahore. Au rec­tangle que Cukor for­mait avec ses mains. Au niha­ri de Gawal­man­di. À l’oi­seau que sa mère avait peint dans le pla­tane de la minia­ture — ce minus­cule koel qui chan­tait en silence sur le papier was­li. À Ava Gard­ner tra­ver­sant le hall du Falet­ti’s pieds nus, et à cette phrase de son père : « Le gar­dé­nia et l’ab­sence de regard. »

Elle écri­vit.

Pas un gha­zal. Autre chose. Quelque chose qui n’a­vait pas encore de forme, pas encore de nom — des lignes en our­dou qui n’o­béis­saient ni au radif ni au qafia, qui ne rimaient pas tou­jours, qui cas­saient le vers là où le souffle cas­sait, comme si le poème res­pi­rait au lieu de chan­ter. Des lignes sur la gare, sur les por­teurs en tur­ban rouge, sur le vieil homme du niha­ri qui avait dit aur ? — encore ? — avec la géné­ro­si­té abso­lue de ceux qui nourrissent.

C’é­tait mal­adroit. C’é­tait impar­fait. C’é­tait vivant.

Noor écri­vit pen­dant une heure, pen­chée sur son cahier à la lumière de la lampe de che­vet, dans le silence de la mai­son endor­mie, pen­dant que dehors le koel du jar­din voi­sin chan­tait son chant insis­tant et impu­dique, et que quelque part, à trois kilo­mètres de là, Ava Gard­ner ne dor­mait peut-être pas elle non plus dans sa chambre 55, et que les soixante-huit arbres du Falet­ti’s bruis­saient dou­ce­ment dans la nuit de Lahore, comme s’ils se racon­taient entre eux des his­toires que per­sonne d’autre n’entendait.

Puis elle fer­ma le cahier, le glis­sa sous le mate­las, étei­gnit la lampe, et s’endormit.

Et dans son som­meil elle enten­dit — ou crut entendre — la voix du vieil arbre sans nom du jar­din du Falet­ti’s, qui disait, dans une langue qu’elle ne connais­sait pas mais qu’elle com­pre­nait par­fai­te­ment : patience.

Cha­pitre 4 — La contes­sa aux pieds nus

Elle fumait comme on prie — avec concen­tra­tion, les yeux mi-clos, le poi­gnet légè­re­ment flé­chi, la ciga­rette tenue entre l’in­dex et le majeur à la manière euro­péenne, et chaque ins­pi­ra­tion sem­blait remon­ter depuis les pou­mons jus­qu’à un endroit du cer­veau où quelque chose se dénouait, se relâ­chait, comme un nœud défait sous l’eau.

Noor l’a­vait sur­prise au bar du Falet­ti’s, à onze heures du soir.

Ce n’é­tait pas un bar au sens où les Amé­ri­cains l’en­ten­daient — pas de tabou­rets chro­més, pas de néons, pas de juke­box. C’é­tait un salon lam­bris­sé de teck, avec quatre fau­teuils en cuir vert bou­teille dis­po­sés autour d’une table basse sur laquelle trô­nait un cen­drier en cris­tal et une carafe de whis­ky que Mr. Masood rem­plis­sait chaque soir avec la dis­cré­tion d’un major­dome et la rési­gna­tion d’un homme pieux qui sait que l’al­cool est haram mais que les clients étran­gers ne le sont pas. Aux murs, des gra­vures colo­niales repré­sen­tant des scènes de chasse dans les mon­tagnes du Cache­mire — des Anglais en casque de liège tirant sur des bou­que­tins depuis des élé­phants —, et un por­trait à l’huile de Gio­van­ni Falet­ti lui-même, le fon­da­teur ita­lien, qui regar­dait la scène avec les yeux d’un homme qui en avait vu d’autres.

Ava Gard­ner était assise dans le fau­teuil le plus éloi­gné de la porte.

Elle por­tait un pan­ta­lon de soie noire et un che­mi­sier blanc dont les deux pre­miers bou­tons étaient ouverts, et ses pieds — encore ses pieds — étaient nus sur le tapis per­san. À côté d’elle, sur la table, un gin-tonic enta­mé et un exem­plaire du Time Maga­zine qu’elle ne lisait pas. Elle fumait et regar­dait le pla­fond, où un ven­ti­la­teur en bois tour­nait avec la len­teur pares­seuse des choses qui ont ces­sé de croire en leur utilité.

Noor hési­ta sur le seuil. Elle était reve­nue au Falet­ti’s pour récu­pé­rer un dos­sier oublié dans le bureau de Mr. Masood — les per­mis de tour­nage pour la gare, qui devaient être signés avant le len­de­main matin. Elle n’a­vait pas pré­vu de croi­ser la star. Elle n’a­vait pas pré­vu grand-chose, ces der­niers jours — les évé­ne­ments avan­çaient à leur propre rythme, comme un fleuve qui décide de sa vitesse, et Noor se conten­tait de nager.

« Vous êtes la fille qui parle anglais, dit Ava Gard­ner sans la regar­der. Entrez. »

Ce n’é­tait pas une invi­ta­tion. C’é­tait un constat. Noor entra.

« Je ne vou­lais pas vous déran­ger, Miss Gard­ner. Je venais cher­cher un dossier. »

Ava leva les yeux. De près, son visage était dif­fé­rent de ce que les pho­tos lais­saient ima­gi­ner — plus angu­leux, plus fati­gué, plus inté­res­sant. Les pom­mettes hautes, les yeux d’un vert sombre qui tirait sur le brun dans la lumière tami­sée du bar, et cette bouche que les maga­zines qua­li­fiaient de « par­faite » mais qui était en réa­li­té légè­re­ment asy­mé­trique, la lèvre infé­rieure un peu plus pleine à droite qu’à gauche, ce qui lui don­nait, au repos, un air d’i­ro­nie per­ma­nente, comme si elle venait d’en­tendre une plai­san­te­rie dont elle était la seule à com­prendre la chute.

« Asseyez-vous, dit Ava. Per­sonne ne dort dans cet hôtel de toute façon. Il y a un oiseau qui chante toute la nuit. Un oiseau dément. Qu’est-ce que c’est ? »

Noor s’as­sit. « Un koel. Un cou­cou asia­tique. Il chante la nuit au prin­temps. C’est la sai­son des amours. »

« La sai­son des amours, répé­ta Ava avec un demi-sou­rire. Eh bien, au moins quel­qu’un fait l’a­mour dans cette ville. »

Un silence. Ava écra­sa sa ciga­rette, en allu­ma une autre — des Lucky Strike, le paquet posé sur l’ac­cou­doir comme un acces­soire de théâtre — et regar­da Noor avec cette atten­tion sou­daine, presque bru­tale, qu’ont les gens habi­tués à être regar­dés et qui, de temps en temps, retournent le regard.

« Vous vivez ici ? À Lahore ? »

« Oui. Depuis toujours. »

« Com­ment c’est ? »

La ques­tion était si vaste et si simple que Noor ne sut pas com­ment y répondre. Com­ment c’est, Lahore ? Com­ment c’est, respirer ?

« C’est…, com­men­ça-t-elle. C’est une ville qui ne vous laisse pas tran­quille. Elle vous suit par­tout. Elle entre dans vos vête­ments, dans vos che­veux, dans vos rêves. Il y a des gens qui partent et qui sentent encore l’o­deur de Lahore dix ans après — l’o­deur du jas­min, du die­sel et des épices, mélan­gés ensemble. »

Ava aspi­ra une bouf­fée de fumée. « C’est exac­te­ment ça. Le jas­min, le die­sel et les épices. J’ai cru que c’é­tait mon par­fum qui avait tourné. »

Noor rit. C’é­tait la pre­mière fois qu’elle riait en pré­sence d’A­va Gard­ner, et ce rire, inat­ten­du, créa entre elles un espace — un espace minus­cule, fra­gile, comme ces bulles de savon que les enfants font dans les jar­dins et qui durent trois secondes avant d’é­cla­ter, mais pen­dant ces trois secondes elles contiennent un monde.

* * *

Elles par­lèrent pen­dant une heure.

Noor apprit qu’A­va détes­tait les hôtels. Qu’elle avait été mariée trois fois — avec Mickey Roo­ney, avec Artie Shaw, avec Frank Sina­tra — et qu’elle n’a­vait rien rete­nu de ces mariages sinon l’art de quit­ter une pièce avec élé­gance. Qu’elle ne se trou­vait pas belle — « Je suis pho­to­gé­nique, ce n’est pas la même chose, la beau­té c’est autre chose, la beau­té c’est Grace Kel­ly, moi je suis juste une fille de la Caro­line du Nord qui a eu de la chance avec l’é­clai­rage. » Qu’elle avait gran­di dans une ferme de tabac, qu’elle par­lait avec un accent du Sud qu’elle avait appris à gom­mer pour le ciné­ma et qui reve­nait quand elle buvait. Qu’elle aimait l’Es­pagne, les cor­ri­das, le fla­men­co, les hommes qui dansent mieux qu’ils ne parlent. Qu’elle n’a­vait pas lu Bho­wa­ni Junc­tion avant d’ac­cep­ter le rôle et qu’elle ne l’a­vait tou­jours pas terminé.

« Vous non plus, vous ne l’a­vez pas lu, dit Ava en poin­tant sa ciga­rette vers Noor. J’ai vu votre visage quand George vous a posé la question. »

Noor rou­git. « C’est si visible ? »

« Pour une actrice, oui. On vit de repé­rer les men­songes sur les visages. Le vôtre est très mau­vais — votre men­songe, pas votre visage. Votre visage est bien. »

Noor ne savait pas si c’é­tait un com­pli­ment ou un diag­nos­tic. Avec Ava Gard­ner, la fron­tière était floue.

« Pour­quoi avez-vous men­ti ? deman­da Ava.

— Je ne sais pas. Par réflexe. Pour ne pas avoir l’air ignorante.

— C’est la meilleure rai­son de men­tir. Toutes les autres sont pires. »

* * *

Il était minuit pas­sé quand Ava dit qu’elle vou­lait des cigarettes.

Mr. Masood avait fer­mé le bar. Le boy avait éteint les lumières du hall. Le Falet­ti’s s’é­tait replié sur lui-même, comme un ani­mal qui se couche, et les seuls bruits étaient le ven­ti­la­teur du bar, le chant du koel dans le jar­din, et le ron­fle­ment loin­tain du juge Cor­ne­lius dans sa chambre 2 — un ron­fle­ment régu­lier, majes­tueux, qui tra­ver­sait le cou­loir du rez-de-chaus­sée avec l’au­to­ri­té d’un ver­dict de la Cour suprême.

« Il n’y a pas de ciga­rettes amé­ri­caines à Lahore après minuit, dit Noor. Mais il y a un mar­chand sur Mall Road qui vend des Gold Flake toute la nuit. »

Ava la regar­da. « Allons‑y. »

Elles sor­tirent.

Le jar­din du Falet­ti’s, la nuit, était un autre pays. Les soixante-huit arbres, pri­vés de lumière, n’é­taient plus que des formes — des masses sombres, immo­biles, monu­men­tales, qui sen­taient la terre mouillée et le neem, cette odeur amère et médi­ci­nale qui est le par­fum de l’Inde et du Pakis­tan, l’o­deur que les mères uti­lisent pour éloi­gner les mous­tiques et les mau­vais esprits, ce qui dans cette par­tie du monde revient au même. Le vieil arbre sans nom, celui de Guru Nanak, se dres­sait dans l’obs­cu­ri­té comme une sen­ti­nelle, et quand elles pas­sèrent devant lui, Noor crut sen­tir quelque chose — pas un mou­ve­ment, pas un bruit, plu­tôt une pré­sence, une atten­tion, comme si l’arbre les regar­dait partir.

Mall Road à minuit.

La grande ave­nue de Lahore, qui le jour res­sem­blait aux Champs-Ély­sées — les pla­tanes, les bâti­ments offi­ciels, le musée, le canon Zam­za­ma —, pre­nait la nuit une autre allure. Les réver­bères au sodium jetaient une lumière oran­gée sur le maca­dam vide. Les ton­gas avaient dis­pa­ru. Les bou­tiques étaient fer­mées, sauf ici et là un chai-wal­la — un ven­deur de thé — accrou­pi devant un réchaud à char­bon, qui ser­vait du thé au car­da­mome dans des tasses en argile à des noc­tam­bules, des rick­shaw-wal­lahs, des étu­diants, des insom­niaques, des amou­reux et des fous, c’est-à-dire, à Lahore, à peu près tout le monde.

Ava mar­chait pieds nus sur le trot­toir. Elle avait lais­sé ses san­dales à l’hô­tel — ou les avait oubliées, ce qui reve­nait au même. Elle mar­chait pieds nus sur les pavés tièdes de Mall Road à Lahore, à minuit, en fumant sa der­nière ciga­rette, et Noor mar­chait à côté d’elle, et c’é­tait l’une de ces scènes qui n’ar­rivent qu’une fois dans une vie et qu’on ne recon­naît comme excep­tion­nelles que des années plus tard, quand le sou­ve­nir a eu le temps de décan­ter et de révé­ler sa vraie couleur.

« Là-bas, dit Noor. Le mar­chand au coin. »

L’é­choppe était un trou dans le mur — deux mètres car­rés de bric-à-brac éclai­ré par une ampoule nue : des ciga­rettes en paquets et en vrac, des bidis, du paan, des bon­bons, du savon, des peluches pous­sié­reuses, des images pieuses de La Mecque, un miroir fêlé dans lequel un visage se divi­sait en deux. Le mar­chand — un vieil homme sec, ridé comme une noix, por­tant une calotte en cro­chet et une barbe teinte au hen­né — ne leva même pas les yeux quand Ava Gard­ner s’ar­rê­ta devant son comp­toir. Il ne la recon­nut pas. Il ne savait pro­ba­ble­ment pas qui elle était. Pour lui, elle était une étran­gère grande et brune qui vou­lait des ciga­rettes à minuit, ce qui n’a­vait rien d’ex­tra­or­di­naire — Lahore était pleine d’é­tran­gers, Lahore avait tou­jours été pleine d’é­tran­gers, depuis les Moghols jus­qu’aux Bri­tan­niques en pas­sant par les Sikhs et les Afghans et les mar­chands de la Route de la Soie, et un étran­ger de plus ou de moins ne chan­geait rien au cours des choses.

Noor ache­ta deux paquets de Gold Flake. Ava en ouvrit un, allu­ma une ciga­rette, aspi­ra pro­fon­dé­ment, et dit : « C’est bon. C’est très bon. Qu’est-ce qu’il y a dedans, de l’opium ? »

« Du tabac du Pend­jab, dit Noor. Mon père dit que le tabac d’i­ci est le meilleur du monde parce que la terre est irri­guée par cinq rivières, et que l’eau des rivières porte les prières des soufis. »

Ava souf­fla la fumée vers le ciel de Lahore, où les étoiles étaient si brillantes qu’elles sem­blaient fausses, comme les étoiles en car­ton qu’on sus­pen­dait au-des­sus des décors à la MGM.

« This city smells like it’s drea­ming, dit-elle. Comme si elle rêvait les yeux ouverts. »

Noor ne répon­dit pas. Elle se conten­ta de res­pi­rer — l’air de la nuit, le tabac, le jas­min des jar­dins voi­sins, le neem, et cette odeur indé­fi­nis­sable qui était l’o­deur de Lahore elle-même, un mélange de pous­sière ancienne et de vie neuve, de cur­ry et d’en­cens, de fleuve et de feu.

Elles ren­trèrent en silence. Et quand elles se sépa­rèrent dans le cou­loir du Falet­ti’s — Ava vers sa chambre 55, Noor vers la sor­tie —, Ava dit, sans se retour­ner : « Bonne nuit, Noor. » Et Noor com­prit que c’é­tait la pre­mière fois qu’A­va Gard­ner pro­non­çait son pré­nom, et que ce pré­nom, dans la bouche de cette femme qui sen­tait le gar­dé­nia et le tabac, avait un son qu’elle ne lui connais­sait pas — un son amé­ri­cain, éti­ré, lumi­neux, comme si le mot Noor — lumière — venait de s’allumer.

* * *

Ste­wart Gran­ger était un autre monde.

Noor le voyait chaque matin au petit-déjeu­ner du Falet­ti’s, impec­ca­ble­ment rasé, vêtu d’une che­mise blanche à col ami­don­né même quand le ther­mo­mètre attei­gnait trente degrés, lisant le Times avec une appli­ca­tion de gent­le­man fer­mier — il avait, apprit-elle, une pro­prié­té dans le Sur­rey où il éle­vait des che­vaux et des labra­dors, ce qui sem­blait être l’oc­cu­pa­tion natu­relle des acteurs bri­tan­niques entre deux films. Il était poli, cour­tois, légè­re­ment dis­tant — non pas par arro­gance mais par cette réserve insu­laire que les Anglais portent comme un vête­ment sup­plé­men­taire et qu’ils n’ôtent que dans l’in­ti­mi­té ou dans l’alcool.

Il appe­lait Noor « Miss Qure­shi » et ne posait jamais de ques­tions sur Lahore, ce que Noor trou­vait à la fois repo­sant et dom­mage. Il vivait dans le film comme un acteur vit dans un film — concen­tré sur son rôle, pro­fes­sion­nel, her­mé­tique au monde exté­rieur. Quand il sor­tait du Falet­ti’s, c’é­tait pour aller sur le pla­teau et en reve­nir, comme un fonc­tion­naire qui va au bureau. La ville ne l’in­té­res­sait pas. Ou plu­tôt, elle l’in­ti­mi­dait — Noor le sen­tait, cette légère cris­pa­tion quand les rues deve­naient trop bruyantes, trop colo­rées, trop vivantes, quand la foule se pres­sait autour de la voi­ture et que des visages appa­rais­saient aux vitres, curieux, sou­riants, insis­tants, et que Gran­ger regar­dait droit devant lui avec la fixi­té d’un homme qui tra­verse un ter­ri­toire ennemi.

Mais il était bien­veillant. Il por­tait les sacs des figu­rantes quand elles tré­bu­chaient sur les câbles. Il offrait du thé aux tech­ni­ciens pakis­ta­nais. Il avait appris à dire shu­kriya — mer­ci — avec un accent si extra­or­di­nai­re­ment bri­tan­nique que les Laho­ri écla­taient de rire et le cor­ri­geaient, et il recom­men­çait, et ils riaient encore, et c’é­tait, peut-être, sa manière à lui d’en­trer dans la ville — par la porte étroite de la mal­adresse et de la bonne volonté.

* * *

George Cukor, lui, entrait par toutes les portes à la fois.

En dix jours, il avait com­pris plus de choses sur Lahore que Gran­ger n’en com­pren­drait en trois mois. Il avait com­pris que le Mall Road n’é­tait pas Lahore — que c’é­tait la vitrine, le masque colo­nial, l’emballage, et que la ville vraie était der­rière, dans les ruelles de la vieille cité, der­rière les portes moghole, dans les bazars, les sanc­tuaires, les cours inté­rieures où des arti­sans fabri­quaient les mêmes objets depuis cinq siècles. Il avait com­pris que la nour­ri­ture était un lan­gage — que le niha­ri du matin n’a­vait pas le même sens que le kara­hi du soir, que le thé au car­da­mome offert par un incon­nu était une décla­ra­tion d’hos­pi­ta­li­té aus­si solen­nelle qu’une poi­gnée de main en Occi­dent. Il avait com­pris que la musique était par­tout — dans les radios qui dif­fu­saient des gha­zals depuis les échoppes, dans les appels à la prière qui se che­vau­chaient d’un mina­ret à l’autre cinq fois par jour, dans le taka-tak des cou­teaux à Gawal­man­di, dans le cli­que­tis des bra­ce­lets en verre des femmes au bazar.

Et il avait com­pris Noor.

Pas com­plè­te­ment — per­sonne ne com­pre­nait com­plè­te­ment Noor, pas même Noor elle-même —, mais il avait com­pris qu’elle était plus que ce qu’elle mon­trait. Il le sen­tait à ces ins­tants où elle tra­dui­sait et où quelque chose pas­sait dans son regard — une lueur, une hési­ta­tion, comme si elle cher­chait non pas le mot juste mais le mot beau, comme si tra­duire était pour elle un acte d’é­cri­ture autant qu’un acte de communication.

Un soir, après une longue jour­née de tour­nage à la gare, Cukor lui deman­da de res­ter un moment dans le jar­din du Falet­ti’s. Ils s’as­sirent sous un fran­gi­pan­nier. L’air sen­tait le jas­min et le die­sel — les deux par­fums fon­da­men­taux de Lahore, qui se com­bat­taient et se com­plé­taient comme les deux voix d’un duo.

« Par­lez-moi de ce film que nous tour­nons, dit Cukor. Pas le film tech­nique — le film tel que vous le voyez, vous. »

Noor réflé­chit. « Vous tour­nez un film sur la fin du Raj dans un pays qui est né de cette fin. C’est comme tour­ner un film sur un accou­che­ment dans la chambre du bébé. Tout le monde ici connaît l’his­toire — pas parce qu’on la leur a racon­tée, mais parce qu’ils la portent dans leur corps. La Par­ti­tion. Les trains de morts. Les familles sépa­rées. Quand vos figu­rants jouent la foule en colère à la gare, ils ne jouent pas, Mr. Cukor. Ils se souviennent. »

Cukor la regar­da lon­gue­ment. Puis il dit, d’une voix douce : « Vous êtes extra­or­di­naire, Miss Qure­shi. Et je pense que vous le savez. Ce qui est encore plus extra­or­di­naire, c’est que vous faites sem­blant de ne pas le savoir. »

Noor bais­sa les yeux. Le fran­gi­pan­nier lais­sa tom­ber une fleur blanche sur la table, entre eux, comme une ponctuation.

Elle ne répon­dit pas.

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