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Les soixante-huit
arbres

Les soixante-huit arbres

Cha­pitres 5 à 9

Cha­pitre 5 — Der­rière la Del­hi Gate

Il existe à Lahore une porte qui ne ferme jamais.

La Del­hi Gate — Deh­li Dar­wa­za — est la plus grande des treize portes qui per­çaient autre­fois l’en­ceinte de la ville moghole. Les murs ont été rasés par les Bri­tan­niques au XIXe siècle, mais les portes sont res­tées debout, comme des phrases orphe­lines dans un livre dont on aurait arra­ché les pages. La Del­hi Gate donne sur le sud-est, vers la route qui menait jadis à Del­hi — cinq cents kilo­mètres de pous­sière, de plaines brû­lées et de forts en ruine —, et elle est ouverte jour et nuit, parce qu’à Lahore per­sonne n’a jamais trou­vé la clef, ou parce que la clef a été per­due il y a trois cents ans, ou parce que les portes de Lahore, comme les bras de ses habi­tants, ne se ferment pas.

Noor fran­chit la Del­hi Gate un matin de mars, à l’aube.

Le tour­nage s’é­tait dépla­cé dans la vieille ville — Cukor vou­lait des plans de rues authen­tiques, des façades, des bazars, de la vie brute, et l’é­quipe tech­nique devait repé­rer les lieux avant l’ar­ri­vée des acteurs. Noor avait ren­dez-vous avec le chef déco­ra­teur à sept heures, mais elle était venue plus tôt. Elle était venue seule. Elle ne savait pas très bien pour­quoi — ou plu­tôt elle le savait, mais elle n’a­vait pas envie de l’ad­mettre, comme un enfant qui sait qu’il fait une bêtise et qui la fait quand même, non par bra­vade mais par néces­si­té, parce que la bêtise en ques­tion est en réa­li­té une forme de courage.

Elle vou­lait voir la vieille ville sans les Américains.

La vieille ville de Lahore — l’Androon Shehr, la ville inté­rieure — est un orga­nisme. Pas un quar­tier, pas un monu­ment, pas un ensemble archi­tec­tu­ral : un orga­nisme vivant, qui res­pire, digère, trans­pire, dort et se réveille selon des rythmes qui n’ap­par­tiennent à aucun horaire offi­ciel et que seuls connaissent ceux qui y sont nés ou ceux qui ont pris le temps de l’é­cou­ter. Ses ruelles sont si étroites que deux per­sonnes ne peuvent s’y croi­ser sans se tou­cher les épaules. Ses mai­sons — des have­lis, cer­taines vieilles de quatre siècles — montent à trois ou quatre étages, avec des bal­cons en bois sculp­té, des jha­ro­khas d’où les femmes regar­daient jadis les pro­ces­sions royales sans être vues, et des cours inté­rieures où coulent encore, par­fois, des fon­taines que per­sonne n’a répa­rées mais qui refusent de tarir.

Noor mar­cha.

Elle pas­sa sous l’arc monu­men­tal de la Del­hi Gate — les briques rouges, les motifs géo­mé­triques en mosaïque bleue et blanche, l’ins­crip­tion en arabe qu’elle ne pou­vait pas lire mais que son père lui avait tra­duite un jour : Là ila­ha illa-llah — il n’y a de dieu que Dieu —, une phrase qui dans cette arche fonc­tion­nait moins comme un cre­do que comme un seuil, un aver­tis­se­ment, une pro­messe : au-delà de cette porte, le monde change de nature, devient plus dense, plus ancien, plus vrai. Elle pas­sa et le monde changea.

La lumière d’a­bord. Dans la ville nou­velle, la lumière tombe d’en haut, franche, démo­cra­tique, elle éclaire tout le monde de la même manière. Dans la vieille ville, la lumière est un contre­ban­dier — elle se fau­file entre les bal­cons, rebon­dit sur les murs en stuc, glisse le long des façades en biais, et chaque ruelle a sa propre lumière, sa propre heure, son propre soleil. À l’aube, les ruelles orien­tées à l’est sont dorées tan­dis que les ruelles orien­tées au nord res­tent bleues, et pen­dant quelques minutes, en mar­chant, on passe de l’or au bleu et du bleu à l’or comme si l’on tra­ver­sait les saisons.

Puis les odeurs. La vieille ville à l’aube sent le feu de bois — les tan­doors qu’on allume dans les bou­lan­ge­ries, ces fours en argile cylin­driques dont la cha­leur est si intense que le naan cuit en qua­rante secondes, pla­qué contre la paroi par la main nue du bou­lan­ger qui retire son bras juste à temps, chaque fois, depuis qua­rante ans, et qui a les avant-bras lisses et brillants comme du cuivre poli. Le feu de bois d’a­bord, puis le ghee — le beurre cla­ri­fié qui chauffe dans les poêles des ven­deurs de para­thas, cette odeur riche, grasse, dorée, qui est l’o­deur du matin au Pend­jab comme le café est l’o­deur du matin à Paris. Et sous le ghee, la car­da­mome — les pre­miers thés du jour, ser­vis dans ces petites tasses en argile, les kul­hars, que les chaï-wal­las empilent en pyra­mides et qui donnent au thé un goût de terre que les puristes trouvent gros­sier et que les connais­seurs trouvent sublime.

Noor mar­chait et res­pi­rait et com­men­çait à com­prendre qu’elle n’a­vait jamais res­pi­ré sa propre ville.

Elle était pas­sée mille fois devant la Del­hi Gate — en voi­ture, en ton­ga, à pied — mais elle n’y était jamais entrée. Pas vrai­ment. Pas seule. Pas à cette heure. La vieille ville, pour les familles de la nou­velle, était un endroit que l’on tra­ver­sait sans s’y arrê­ter — trop sale, trop bruyant, trop popu­laire, disaient les gens de Model Town et de Gul­berg avec cette pointe de dédain que les classes culti­vées réservent aux lieux où la vie est trop vivante pour eux. Noor n’a­vait jamais par­ta­gé ce dédain, mais elle avait par­ta­gé cette dis­tance, et elle s’en ren­dait compte main­te­nant, en mar­chant dans la ruelle qui des­cen­dait vers le bazar d’A­nar­ka­li, en sen­tant la pierre tiède sous ses san­dales, en enten­dant les pre­miers cris des ven­deurs, en voyant les cages à oiseaux sus­pen­dues aux bal­cons — des per­ruches vertes, des mai­nates noirs, des merles à ventre orange qui chan­taient comme des fous dans la lumière naissante.

* * *

Le bazar d’A­nar­ka­li est le plus vieux mar­ché de Lahore, et peut-être le plus vieux mar­ché du sous-conti­nent encore en activité.

Son nom vient d’une légende. Anar­ka­li — « fleur de gre­nade » — était une cour­ti­sane de la cour moghole, aimée du prince Salim, le futur empe­reur Jahan­gir. L’empereur Akbar, père de Salim, désap­prou­va cette pas­sion et condam­na Anar­ka­li à être enter­rée vivante entre deux murs. La légende est pro­ba­ble­ment fausse — les his­to­riens se dis­putent son authen­ti­ci­té depuis deux siècles —, mais elle est belle, et à Lahore, la beau­té d’une his­toire compte davan­tage que sa véra­ci­té. Le tom­beau d’A­nar­ka­li existe — une petite cou­pole moghole, à l’en­trée du bazar, que les Bri­tan­niques avaient trans­for­mée en église angli­cane et que le Pakis­tan avait trans­for­mée en bureau d’ar­chives, ce qui était peut-être le des­tin le plus triste que l’on puisse infli­ger à un tom­beau d’amoureuse.

Noor s’ar­rê­ta devant le tom­beau. Elle pen­sa à Anar­ka­li, murée vivante pour avoir aimé. Elle pen­sa à sa mère, murée vivante dans son ate­lier de minia­tures, non pas par puni­tion mais par choix, par amour de la pein­ture, ce qui revient au même : on est tou­jours muré par ce qu’on aime. Elle pen­sa à elle-même, murée dans son silence, dans son cahier caché, dans ses gha­zals qu’elle n’o­sait mon­trer à per­sonne. Et elle se deman­da si écrire en secret, c’é­tait être enter­rée vivante ou si c’é­tait, au contraire, le seul moyen de res­ter vivante.

Le bazar s’é­veillait. Les échoppes levaient leurs rideaux de fer avec un fra­cas métal­lique qui réson­nait dans les ruelles comme un orchestre de per­cus­sions se met­tant en place. Les mar­chands dis­po­saient leurs mar­chan­dises sur les étals — tis­sus bro­dés, châles de Cache­mire, bra­ce­lets en verre de toutes les cou­leurs, bijoux en argent, chaus­sures en cuir repous­sé, pote­ries ver­nis­sées, jouets en bois, épices en pyra­mides par­faites : cur­cu­ma jaune, piment rouge, coriandre verte, cumin brun, garam masa­la noir, et le safran, le safran royal, cou­leur d’or, cou­leur de soleil, enfer­mé dans des petites boîtes en fer-blanc comme un trésor.

Noor ache­ta des bra­ce­lets en verre — verts, comme son shal­war kameez, comme les per­ruches des bal­cons, comme les yeux d’A­va Gard­ner dans la lumière du bar. Le ven­deur — un gar­çon de seize ans, peut-être dix-sept, aux doigts agiles et au sou­rire de com­mer­çant né — les lui enfi­la un par un, et chaque bra­ce­let, en pas­sant le poi­gnet, fai­sait un petit bruit cris­tal­lin, un tinkle, et quand elle eut les huit bra­ce­lets au bras, elle secoua le poi­gnet et ce fut comme une musique, une petite musique de verre et de cou­leur qui l’ac­com­pa­gne­rait toute la jour­née, chaque geste tein­té d’un son, chaque mou­ve­ment deve­nu mélodie.

Puis elle ache­ta du paan.

Le paan — cette feuille de bétel gar­nie de chaux, d’a­rec, de car­da­mome, de fenouil et de mille autres ingré­dients que le paan-wal­la assemble avec la pré­ci­sion d’un apo­thi­caire — est le vice quo­ti­dien de Lahore. Tout le monde en mâche — les vieux, les jeunes, les riches, les pauvres, les hommes, les femmes, les chauf­feurs de rick­shaw, les juges, les poètes, les saints. La feuille est pliée en tri­angle, fixée avec un clou de girofle, et glis­sée dans la bouche, où elle libère une explo­sion de saveurs — amère, sucrée, men­tho­lée, poi­vrée — qui teinte les lèvres en rouge et qui est, disent les connais­seurs, le goût même de Lahore.

Noor mâcha son paan en mar­chant dans le bazar d’A­nar­ka­li, les bra­ce­lets de verre tin­tant à son poi­gnet, et elle sen­tit quelque chose se déplier en elle — quelque chose qui avait été com­pri­mé pen­dant long­temps, plié ser­ré comme ces feuilles de bétel dans la main du paan-wal­la, et qui main­te­nant se dépliait, s’ou­vrait, pre­nait l’air. Elle ne savait pas encore ce que c’é­tait. Plus tard, elle sau­rait. C’é­tait la per­mis­sion. La per­mis­sion de regar­der. La per­mis­sion de sen­tir. La per­mis­sion d’être là, dans sa propre ville, non pas en spec­ta­trice édu­quée, non pas en tra­duc­trice pour étran­gers, mais en femme qui marche et qui res­pire et qui est vivante.

* * *

L’é­quipe tech­nique la retrou­va à huit heures, devant la mos­quée de Wazir Khan.

La mos­quée de Wazir Khan est le chef-d’œuvre de la vieille ville — et peut-être le chef-d’œuvre de Lahore tout court. Bâtie en 1635 par un gou­ver­neur du Pend­jab qui était aus­si méde­cin — d’où son nom, Wazir Khan, le vizir-doc­teur —, elle est entiè­re­ment cou­verte de mosaïques kashi-kari : des mil­lions de petits car­reaux de faïence décou­pés à la main, assem­blés en motifs flo­raux, géo­mé­triques, cal­li­gra­phiques, dans des bleus, des jaunes, des verts, des oranges si intenses qu’ils semblent éma­ner de la pierre elle-même, comme si les cou­leurs n’a­vaient pas été posées sur les murs mais étaient nées dedans, comme des fleurs poussent dans la terre.

Le chef déco­ra­teur — un Anglais nom­mé William Hor­ning qui avait tra­vaillé sur des dizaines de films à Hol­ly­wood et qui croyait avoir tout vu — res­ta immo­bile pen­dant cinq minutes devant la façade de la mos­quée. Puis il dit : « On ne peut pas repro­duire ça. On ne peut même pas le fil­mer cor­rec­te­ment. C’est trop beau. La camé­ra ne sau­ra pas quoi faire. »

Cukor, qui arri­va plus tard, ne dit rien du tout. Il res­ta long­temps dans la cour de la mos­quée, assis sur les marches, le cha­peau de paille à la main, regar­dant les fidèles entrer et sor­tir, les pigeons tour­ner au-des­sus du mina­ret, un vieil homme faire ses ablu­tions à la fon­taine avec des gestes d’une len­teur litur­gique. Puis il se tour­na vers Noor et dit : « Est-ce que vous priez, Miss Qureshi ? »

La ques­tion était si inat­ten­due que Noor mit quelques secondes à répondre. « Par­fois. Pas autant que mon père. Mais par­fois oui. »

« Je ne prie pas, dit Cukor. Je suis juif et je ne prie pas. Mais si je priais, je crois que je vou­drais prier ici. »

Un pigeon se posa sur le bord de la fon­taine. Le vieil homme aux ablu­tions leva les mains mouillées vers le ciel, et l’eau, en tom­bant de ses doigts, fit un bruit de pluie minus­cule qui réson­na dans la cour comme un applaudissement.

* * *

La jour­née de repé­rage dans la vieille ville fut pour Noor une suc­ces­sion de chocs doux.

Ils mar­chèrent dans des ruelles si étroites que les câbles des tech­ni­ciens raclaient les murs des deux côtés. Ils pas­sèrent devant des have­lis dont les portes en bois mas­sif, clou­tées de fer, por­taient des heur­toirs en forme de main de Fati­ma. Ils croi­sèrent un fabri­cant de cerfs-volants — un arti­san accrou­pi dans un ate­lier grand comme un pla­card, entou­ré de bam­bous fen­dus et de papier de soie, qui fabri­quait les patangs les plus légers du monde, si légers qu’ils pou­vaient voler dans un souffle, et si tran­chants — le fil enduit de poudre de verre — qu’ils pou­vaient cou­per le fil d’un adver­saire à trois cents mètres de hau­teur. Le fes­ti­val de Basant, la fête des cerfs-volants, avait lieu chaque prin­temps, et pen­dant une jour­née entière, le ciel de Lahore se rem­plis­sait de mil­liers de cerfs-volants de toutes les cou­leurs — rouges, jaunes, verts, bleus — et les toits deve­naient des champs de bataille, et la ville entière levait les yeux et oubliait la terre.

Ils pas­sèrent devant l’a­te­lier d’un cal­li­graphe — un homme âgé, assis en tailleur devant un pupitre incli­né, qui tra­çait des ver­sets du Coran en nas­ta­liq — cette écri­ture our­doue qui coule de droite à gauche comme une rivière, chaque lettre reliée à la sui­vante par un fil invi­sible, chaque mot por­tant en lui le souffle du souffle de Dieu. L’homme tra­vaillait avec un roseau taillé en biseau et de l’encre noire qu’il fabri­quait lui-même — du noir de fumée mélan­gé à de la gomme ara­bique —, et ses lettres avaient une beau­té si pure, si évi­dente, qu’elles n’a­vaient pas besoin d’être com­prises pour être lues.

Et ils s’ar­rê­tèrent, à midi, dans une cour inté­rieure où des enfants jouaient au cri­cket avec une batte en bois et une balle en chif­fon, et une femme éten­dait du linge sur un fil ten­du entre deux bal­cons, et un chat dor­mait sur un tas de briques chaudes, et un tran­sis­tor posé sur un rebord de fenêtre dif­fu­sait une chan­son de Noor Jehan — la chan­teuse, l’autre Noor Jehan, la reine de la mélo­die — dont la voix mon­tait dans la cour et rebon­dis­sait sur les murs et enve­lop­pait tout et tous dans une dou­ceur si épaisse qu’on aurait pu la toucher.

Cukor se tour­na vers Noor. « C’est quoi, cette chanson ? »

Noor écou­ta. C’é­tait Chand­ni Raa­tein — les nuits de lune. Une chan­son d’a­mour, bien sûr. À Lahore, toutes les chan­sons sont des chan­sons d’a­mour. Même les chan­sons tristes. Sur­tout les chan­sons tristes.

« C’est une chan­son qui dit que les nuits de lune sont faites pour se sou­ve­nir de ceux qu’on a per­dus, tra­dui­sit Noor. Et que la lune est cruelle parce qu’elle éclaire ce qui devrait res­ter dans l’ombre. »

Cukor hocha la tête. « C’est exac­te­ment le sujet de notre film, dit-il. La lumière qui éclaire ce qui devrait res­ter dans l’ombre. »

Il regar­da la cour, les enfants, le chat, le linge, la femme, le tran­sis­tor, et quelque chose pas­sa dans ses yeux — quelque chose de triste et de tendre et de pro­fon­dé­ment humain, qui n’a­vait rien à voir avec le ciné­ma et tout à voir avec la vie.

Et Noor pen­sa : cet homme com­prend. Cet homme qui vient de Hol­ly­wood, qui a diri­gé Gar­bo et Hep­burn et Craw­ford, cet homme-là com­prend cette cour, ce chat, cette chan­son, cette lumière. Et si lui com­prend, peut-être que je peux com­prendre aus­si. Peut-être que je peux écrire ce que je vois. Peut-être que les mots existent.

Elle ne les avait pas encore trou­vés. Mais elle savait désor­mais qu’ils étaient là, quelque part, dans les ruelles de la vieille ville, entre les mosaïques de la mos­quée de Wazir Khan et le chant du cal­li­graphe, entre le paan et les bra­ce­lets de verre, entre la lumière dorée et la lumière bleue — des mots qui atten­daient, patiem­ment, qu’elle vienne les chercher.

Cha­pitre 6 — Le jeu­di soir de Data Darbar

Le jeu­di est le jour des morts et des saints.

Noor le savait — tout le monde le savait à Lahore, comme tout le monde sait que la pluie mouille et que le feu brûle : c’est un savoir du corps, pas de l’es­prit. Le jeu­di soir, dans les sanc­tuaires sou­fis du sous-conti­nent, les vivants rendent visite aux morts et les morts reçoivent les vivants, et entre les deux il y a le qaw­wa­li, qui est le pont, la barque, le fil ten­du entre les deux rives. Mais savoir et expé­ri­men­ter sont deux choses dif­fé­rentes, comme savoir que l’o­céan est grand et plon­ger dedans sont deux choses dif­fé­rentes, et Noor, qui savait, n’a­vait jamais plongé.

C’est Ustad Ibra­him qui l’emmena.

Elle l’a­vait ren­con­tré trois jours plus tôt, par hasard — mais le hasard, à Lahore, est un concept dou­teux ; les Laho­ri disent qis­mat, le des­tin, et ils le disent avec un haus­se­ment d’é­paules qui signi­fie à la fois rési­gna­tion et fier­té, comme s’ils disaient : nous ne choi­sis­sons pas, nous sommes choi­sis. Elle cher­chait une ruelle que le chef déco­ra­teur vou­lait repé­rer — une ruelle der­rière Bha­ti Gate dont on lui avait dit qu’elle avait des bal­cons excep­tion­nels —, et elle s’é­tait per­due. Se perdre dans la vieille ville de Lahore est la chose la plus facile du monde : les ruelles se divisent, se sub­di­visent, tournent sur elles-mêmes, reviennent à leur point de départ ou ne reviennent pas, et les noms des rues, quand elles en ont, ne cor­res­pondent à aucune carte parce qu’au­cune carte n’a jamais réus­si à car­to­gra­phier cet endroit, qui change de forme selon l’heure et la lumière et l’hu­meur de ses habitants.

Elle s’é­tait retrou­vée dans une cour inté­rieure qu’elle ne connais­sait pas — une petite cour car­rée, fer­mée sur trois côtés par des murs en brique d’où pen­daient des gly­cines, et ouverte sur le qua­trième par un pas­sage voû­té qui don­nait sur un esca­lier des­cen­dant vers un niveau infé­rieur, comme si la ville avait ici un étage sou­ter­rain, une cave, un secret. Et de ce pas­sage mon­tait une musique.

Pas une musique enre­gis­trée. Pas un tran­sis­tor. Une musique vivante — un har­mo­nium dont les notes longues et plain­tives mon­taient dans l’air tiède comme de la fumée d’en­cens, et une voix.

Noor des­cen­dit l’escalier.

En bas, dans une pièce voû­tée pas plus grande que l’a­te­lier de sa mère, un homme était assis sur un cous­sin, les jambes croi­sées, un har­mo­nium devant lui. Il jouait les yeux fer­més. Ses mains cou­raient sur les touches avec cette flui­di­té que seuls ont les musi­ciens qui ne regardent plus leurs doigts depuis si long­temps qu’ils ont oublié qu’ils ont des doigts — les notes venaient direc­te­ment de quelque part en des­sous des mains, de quelque part en des­sous de la pensée.

L’homme était aveugle.

Ses yeux étaient ouverts, d’un blanc lai­teux, tour­nés vers un point au-des­sus et au-delà de la pièce, vers un endroit que lui seul pou­vait voir — ou peut-être que lui seul ne pou­vait pas voir, ce qui reve­nait au même. Il avait soixante ans ou quatre-vingts ans ou mille ans — les musi­ciens aveugles n’ont pas d’âge, ils ont une durée, une épais­seur tem­po­relle, comme les arbres et les fleuves. Sa barbe blanche, teinte au hen­né sur les bords, lui don­nait l’air d’un pro­phète de minia­ture moghole éga­ré dans le siècle.

Autour de lui, quatre jeunes hommes — des dis­ciples, des élèves, des sha­girds — l’ac­com­pa­gnaient : un joueur de tabla dont les mains frap­paient les peaux avec la pré­ci­sion et la vitesse d’un bat­te­ment de cœur, un second har­mo­nium, un chan­teur de sou­tien, et un gar­çon de treize ou qua­torze ans qui frap­pait des mains et dont le visage, dans la lumière de la lampe à huile, avait l’ex­pres­sion concen­trée et exta­tique des enfants qui jouent à quelque chose de trop grand pour eux et qui le savent et qui s’en moquent.

Ustad Ibra­him chan­tait les vers de Bul­leh Shah.

Bul­leh Shah — le poète sou­fi du XVIIIe siècle, le mys­tique pend­ja­bi, le fou de Dieu qui dan­sait dans les rues de Kasur en haillons et qui scan­da­li­sait les mol­lahs et qui écri­vait des vers si simples et si pro­fonds qu’ils res­semblent à des pro­verbes et à des prières en même temps. Noor connais­sait ses vers — son père les citait par­fois, avec un sou­rire, quand la conver­sa­tion deve­nait trop sérieuse, comme on ouvre une fenêtre quand l’air d’une pièce est deve­nu irrespirable.

Ni main jana jogi de naal

Je par­ti­rai avec le der­viche errant

La voix d’I­bra­him était une chose à part. Pas belle au sens où les voix de radio sont belles — polie, cali­brée, sans aspé­ri­té. Sa voix était rauque, fis­su­rée, usée par des décen­nies de chant, et cette usure était sa beau­té, comme la patine d’un cuivre ancien est sa beau­té, comme les rides d’un visage aimé sont sa beau­té. Elle mon­tait depuis le ventre, pas­sait par la gorge avec un grain de sable, et arri­vait dans l’air de la pièce voû­tée comme une chose vivante, un ani­mal sonore, qui se cognait aux murs et rebon­dis­sait et reve­nait et repar­tait et emplis­sait chaque cen­ti­mètre cube d’es­pace avec une den­si­té que Noor n’a­vait jamais sen­tie dans aucune musique, jamais.

Elle res­ta debout dans l’embrasure de la porte, immo­bile, pen­dant vingt minutes.

Quand Ibra­him ces­sa de chan­ter, le silence qui sui­vit fut aus­si dense que la musique. Puis l’un des dis­ciples dit quelque chose en pend­ja­bi — Ustad­ji, koi aaya hai, maître, quel­qu’un est venu — et Ibra­him tour­na ses yeux blancs vers la porte, et sourit.

« Entre, dit-il en our­dou. Celui qui écoute est tou­jours le bienvenu. »

* * *

Elle revint trois fois en trois jours.

La pre­mière fois, elle écou­ta. Ibra­him chan­tait des kafis de Bul­leh Shah, des gha­zals de Shah Hus­sain, des ver­sets de Rumi tra­duits en pend­ja­bi, et entre les mor­ceaux il par­lait — pas aux dis­ciples, pas à Noor, à per­sonne en par­ti­cu­lier — de la musique comme d’un che­min, un tareeq, non pas vers Dieu mais vers le lieu en soi où Dieu réside, ce lieu que les sou­fis appellent le sirr, le secret, le point du cœur où le moi cesse et où com­mence autre chose, quelque chose qui n’a pas de nom mais qui a un son, et ce son est le son du qawwali.

La deuxième fois, elle posa des ques­tions. Ibra­him répon­dit sans impa­tience, avec cette géné­ro­si­té des maîtres qui savent que l’i­gno­rance n’est pas un défaut mais une porte — on ne peut entrer que par ce qu’on ne sait pas. Il lui par­la d’A­mir Khus­rau, le poète-musi­cien du XIIIe siècle qui avait inven­té le qaw­wa­li — ou qui l’a­vait reçu, disait Ibra­him, parce que la musique sacrée ne s’in­vente pas, elle se reçoit, comme on reçoit une pluie, comme on reçoit un don. Il lui par­la des maqams — les modes mélo­diques de la musique clas­sique, qui ne sont pas de simples gammes mais des états d’âme, des pay­sages inté­rieurs, des tem­pé­ra­tures de l’être. Le Raag Yaman pour le cré­pus­cule. Le Raag Bhai­ra­vi pour l’aube. Le Raag Dar­ba­ri pour la nuit — le raag des cours royales, le raag de la majes­té et de la mélancolie.

La troi­sième fois, elle lui mon­tra un ghazal.

Elle ne l’a­vait pas pré­vu. Elle était assise dans la pièce voû­tée, écou­tant Ibra­him accor­der son har­mo­nium — un geste quo­ti­dien, presque machi­nal, mais qui avait, quand il le fai­sait, la gra­vi­té d’un rituel —, et elle avait son cahier dans son sac, et sans réflé­chir, sans se don­ner le temps de réflé­chir — parce que si elle avait réflé­chi elle ne l’au­rait pas fait —, elle ouvrit le cahier et lut un gha­zal à voix haute.

C’é­tait un gha­zal ancien, l’un des pre­miers qu’elle avait écrits, un gha­zal clas­sique, rimé, mesu­ré, qui par­lait de la lune et de l’ab­sence avec les images tra­di­tion­nelles — la bou­gie, le papillon, le vin, le jar­din — et quand elle eut fini de lire, Ibra­him res­ta silen­cieux un long moment, la tête légè­re­ment incli­née, comme s’il écou­tait encore un son que les autres n’en­ten­daient plus.

Puis il dit : « C’est joli. C’est bien fait. Les rimes sont justes. Le mètre est cor­rect. Mais ce n’est pas toi. »

Noor sen­tit quelque chose se contrac­ter dans sa poi­trine. « Qu’est-ce que vous vou­lez dire ? »

« Je veux dire que tu écris avec le cer­veau. Les images sont dans ta tête, pas dans ton ventre. Le gha­zal de Gha­lib vient du ventre. Le gha­zal de Faiz vient du ventre. Le tien vient de la biblio­thèque de ton père. Ce n’est pas un reproche — il faut com­men­cer par la biblio­thèque, tout le monde com­mence par là. Mais ensuite il faut en sortir. »

Un silence. Les dis­ciples ne bou­geaient pas. Le gar­çon de treize ans avait ces­sé de frap­per des mains et regar­dait Noor avec des yeux immenses.

« Et com­ment on en sort ? deman­da Noor.

— En écou­tant. Pas la musique — la musique, tu l’en­tends déjà. En écou­tant autre chose. Le bruit de la ville. Le bruit de ton propre sang. Le bruit que fait le monde quand il ne fait pas de bruit. Viens ce soir au sanc­tuaire de Data Sahab. C’est jeu­di. Il y aura du qaw­wa­li. Écoute. Et après, tu écri­ras, et ce sera différent. »

* * *

Data Dar­bar à la tom­bée de la nuit.

Le sanc­tuaire du saint patron de Lahore — Haz­rat Ali Haj­ve­ri, Data Ganj Bakhsh, « celui qui dis­tri­bue les tré­sors » — se dresse au cœur de la vieille ville, entre Lower Mall Road et Bha­ti Gate, dans un quar­tier popu­laire où les mar­chands de fleurs voi­sinent avec les mar­chands de médi­ca­ments et les mar­chands de prières, et où l’o­deur de l’en­cens se mêle à celle des roses et du pétrole des lampes, créant un par­fum com­po­site, entê­tant, sacré, qui prend à la gorge dès qu’on entre dans le péri­mètre du sanc­tuaire et qui ne vous quitte plus — cer­tains disent qu’il ne vous quitte jamais, qu’il entre dans vos vête­ments et dans votre peau et qu’il reste là, comme une béné­dic­tion invi­sible, comme un tatouage olfactif.

Noor arri­va au cré­pus­cule — cette heure que les Arabes appellent magh­rib et qui est, au sanc­tuaire, l’heure du pas­sage. L’heure où les tra­vailleurs du jour cèdent la place aux dévots de la nuit. L’heure où les lumières s’al­lument — des guir­landes élec­triques, des bou­gies, des lampes à huile, des néons verts qui baignent le tom­beau de marbre blanc dans une lumière d’a­qua­rium sacré. L’heure où com­mence le jeu­di soir de Data Darbar.

La cour était pleine.

Non — la cour était vivante. Il y a une dif­fé­rence. Un stade peut être plein. Un bus peut être plein. Mais une cour de sanc­tuaire sou­fi un jeu­di soir n’est pas pleine — elle est vivante, d’une vie qui n’est pas la somme des indi­vi­dus pré­sents mais quelque chose de plus, quelque chose de dif­fé­rent, comme un essaim n’est pas la somme des abeilles mais une enti­té en soi, un orga­nisme unique com­po­sé de mille corps. Des hommes en shal­war kameez blanc, assis en rangs ser­rés sur le sol de marbre. Des femmes en dupat­tas de cou­leurs vives, regrou­pées dans la sec­tion qui leur est réser­vée, der­rière un paravent en bois ajou­ré. Des enfants qui cou­raient entre les jambes des adultes avec cette impu­ni­té joyeuse que la reli­gion accorde aux inno­cents. Des men­diants, des fous, des malades, des vieux — le sanc­tuaire les accueillait tous, sans dis­tinc­tion, sans juge­ment, avec cette hos­pi­ta­li­té radi­cale qui est le cœur du sou­fisme : viens comme tu es, Dieu s’oc­cu­pe­ra du reste.

Et par­tout, l’o­deur des roses. Des pétales de roses étaient posés sur le tom­beau de Data Sahab, des guir­landes de roses enca­draient les portes, des roses séchées brû­laient dans des cas­so­lettes de cuivre dont la fumée mon­tait en volutes lentes vers le ciel qui noir­cis­sait. Les roses de Lahore — les des­cen­dantes, disait le pro­fes­seur Qure­shi, des roses que Nur Jahan avait intro­duites en Inde quatre siècles plus tôt, quand elle avait décou­vert que la terre du Pend­jab, irri­guée par cinq rivières, pro­dui­sait des roses plus par­fu­mées que celles d’Ispahan.

Ibra­him était déjà là, assis devant le tom­beau avec ses dis­ciples, l’har­mo­nium devant lui, les yeux blancs tour­nés vers le ciel.

Le qaw­wa­li commença.

* * *

Com­ment décrire le qaw­wa­li à quel­qu’un qui ne l’a jamais entendu ?

On pour­rait dire : c’est de la musique dévo­tion­nelle isla­mique chan­tée par un groupe de musi­ciens accom­pa­gnés d’har­mo­niums et de tablas. On pour­rait dire : ça dure des heures, le volume monte pro­gres­si­ve­ment, les chan­teurs se relaient et par­fois chantent ensemble, et l’ef­fet recher­ché est l’ex­tase mys­tique, le wajd, cet état où le moi s’ef­face et où ne reste que la musique et Dieu et le vide entre les deux, qui est le même vide. On pour­rait dire tout cela et on n’au­rait rien dit. Parce que le qaw­wa­li n’est pas une chose qu’on décrit. C’est une chose qui vous arrive.

Ça com­men­ça dou­ce­ment. Ibra­him posa ses mains sur les touches de l’har­mo­nium et joua un alap — une intro­duc­tion libre, sans rythme, sans mesure, une explo­ra­tion lente du raag, comme un nageur qui entre dans l’eau pied par pied, tes­tant la tem­pé­ra­ture, s’ha­bi­tuant à l’élé­ment. Les notes étaient longues, plain­tives, sus­pen­dues dans l’air du sanc­tuaire comme des oiseaux qui planent sans battre des ailes. Le tabla était silen­cieux. Les dis­ciples étaient immo­biles. La foule écoutait.

Puis la voix d’I­bra­him s’éleva.

Elle s’é­le­va comme monte un fleuve — len­te­ment d’a­bord, imper­cep­ti­ble­ment, puis avec une force crois­sante qui emporte tout ce qu’elle trouve sur son pas­sage. Il chan­tait les vers de Shah Hus­sain, le saint sou­fi de Lahore, contem­po­rain de l’empereur Akbar, qui avait renon­cé à tout — la famille, la richesse, la res­pec­ta­bi­li­té — pour vivre pieds nus dans les rues de la ville et dan­ser et chan­ter l’a­mour de Dieu avec la liber­té scan­da­leuse des fous.

Ni saj­j­na mai­nu qadr na jaani

Ô bien-aimé, tu n’as pas connu ma valeur

Le tabla entra. Un bat­te­ment d’a­bord, lent, sourd, comme un cœur. Puis un deuxième bat­te­ment, plus rapide, qui che­vau­chait le pre­mier. Puis un troi­sième. Les dis­ciples com­men­cèrent à frap­per des mains — un cla­que­ment sec, régu­lier, qui scan­dait le rythme comme un métro­nome de chair et d’os. La voix d’I­bra­him mon­ta d’un cran. Puis d’un autre. Les notes n’é­taient plus plain­tives — elles étaient urgentes, insis­tantes, elles cognaient contre les murs du sanc­tuaire et reve­naient et cognaient encore, et chaque fois qu’elles reve­naient elles étaient plus fortes, plus denses, plus char­gées de cette chose que les sou­fis appellent hal — l’é­tat, la condi­tion, le moment où la musique cesse d’être de la musique et devient autre chose, un véhi­cule, un vais­seau, un che­val ailé qui vous emporte loin de vous-même.

La foule bou­geait. Pas debout — assis, mais bou­geant, balan­çant, oscil­lant d’a­vant en arrière comme des algues dans un cou­rant. Des hommes fer­maient les yeux. Des femmes pleu­raient — pas de tris­tesse, pas de dou­leur, mais de cette émo­tion sans nom qui naît quand la beau­té dépasse ce que le corps peut conte­nir et déborde par les yeux. Le gar­çon de treize ans frap­pait des mains avec une vio­lence joyeuse, le visage ren­ver­sé vers le ciel, la bouche ouverte, et des pétales de rose tom­baient des guir­landes au-des­sus de lui et se posaient sur ses épaules comme des papillons sacrés.

Noor ne bou­geait pas.

Elle était assise sur le sol de marbre, les jambes repliées sous elle, le dos droit, les mains posées sur les genoux, et elle écou­tait. Elle écou­tait avec son corps entier — pas seule­ment les oreilles, le ventre, la peau, la plante des pieds qui tou­chait le marbre froid, les bra­ce­lets de verre à son poi­gnet qui vibraient avec le tabla, les che­veux sur sa nuque qui se héris­saient quand la voix d’I­bra­him attei­gnait les notes les plus hautes, ces notes impos­sibles qui semblent venir d’au-delà de la gorge humaine, d’un endroit où la voix n’est plus une voix mais un cri de l’âme, un appel que per­sonne n’a lan­cé et que tout le monde entend.

Et quelque chose se fissura.

Pas vio­lem­ment — pas une cas­sure, pas une frac­ture. Une fis­sure. Comme dans un mur ancien, comme dans une pote­rie, comme dans la terre sèche quand la pre­mière pluie tombe après des mois de séche­resse : un cra­que­ment doux, presque inau­dible, et par la fis­sure quelque chose entre — l’eau, la lumière, l’air, Dieu, la musique, tout à la fois, indis­tinct, indivisible.

Noor ne pleu­rait pas. Mais ses yeux étaient mouillés, et ses lèvres for­maient des mots qu’elle ne pro­non­çait pas — des vers, peut-être, ou une prière, ou sim­ple­ment le nom de la ville qui l’a­vait mise au monde et qui, ce soir, sem­blait la remettre au monde une deuxième fois.

Le qaw­wa­li dura trois heures.

Quand il s’ar­rê­ta — ou plu­tôt quand il s’é­pui­sa, comme un feu s’é­puise, comme une vague s’é­puise —, il était minuit pas­sé. La foule se dis­per­sait len­te­ment, avec cette len­teur des gens qui viennent de vivre quelque chose de trop grand et qui ne veulent pas le quit­ter trop vite, de peur qu’il ne dis­pa­raisse, de peur qu’il n’ait été qu’un rêve. Les lampes à huile s’é­tei­gnaient une à une. Le tom­beau de Data Sahab brillait dans la lumière verte des néons, blanc et silen­cieux, et les roses sur la pierre sem­blaient plus rouges dans l’ombre, comme si la musique les avait ravivées.

Ibra­him ran­geait son har­mo­nium. Noor s’ap­pro­cha de lui. Elle ne savait pas quoi dire. Il n’y avait peut-être rien à dire.

Le vieil aveugle leva la tête vers elle — ou plu­tôt vers l’en­droit où il sen­tait sa pré­sence, parce qu’I­bra­him ne voyait pas avec ses yeux mais avec sa peau, avec ses oreilles, avec cette chose que les mys­tiques appellent le basi­rah, la vue intérieure.

« Main­te­nant tu sais, dit-il.

— Je ne sais pas ce que je sais, dit Noor.

— C’est le début. Quand tu sau­ras ce que tu sais, ce sera la fin. Entre les deux, il y a le che­min. Et le che­min, c’est l’é­cri­ture. Écris. »

* * *

Noor ren­tra chez elle à pied dans la nuit de Lahore.

Les rues étaient vides. Ou plu­tôt : les rues étaient pleines d’un vide habi­té — un vide qui sen­tait le jas­min et la fumée des der­niers feux de bois, un vide tra­ver­sé par le chant loin­tain d’un koel et par l’ap­pel de la prière d’isha qui tom­bait d’un mina­ret quelque part der­rière Bha­ti Gate, une voix soli­taire qui mon­tait dans le noir et qui disait, en arabe, les mots les plus anciens du monde : Alla­hu Akbar, Dieu est le plus grand, et ces mots, dans cette nuit, après cette musique, n’é­taient pas une pro­cla­ma­tion mais un mur­mure, une confi­dence, un secret par­ta­gé entre le mina­ret et les étoiles.

Elle arri­va chez elle. La mai­son dor­mait. Le pro­fes­seur Qure­shi avait lais­sé la lampe de la véran­da allu­mée, comme il le fai­sait tou­jours quand Noor ren­trait tard — un phare domes­tique, une ponc­tua­tion lumi­neuse dans la nuit.

Elle mon­ta dans sa chambre. Elle sor­tit le cahier de sous le mate­las. Elle prit le sty­lo Parker.

Et elle écrivit.

Pas un gha­zal. Pas un vers mesu­ré. Pas une image de la biblio­thèque de son père. Elle écri­vit ce qu’elle avait enten­du — le tabla, la voix, les mains qui claquent, les roses qui tombent, le marbre sous ses pieds, la fis­sure. Elle écri­vit avec le ventre, comme Ibra­him le lui avait dit, et les mots qui venaient n’é­taient pas les mots qu’elle connais­sait, pas les mots de Gha­lib, pas les mots d’I­q­bal, pas les mots de Faiz — c’é­taient ses mots à elle, rugueux, impar­faits, mal­adroits, vivants.

Elle écri­vit jus­qu’à l’aube.

Et quand la pre­mière lumière entra par la fenêtre — cette lumière cou­leur de ghee, cou­leur de beurre cla­ri­fié, qui est la lumière de Lahore au matin —, elle relut ce qu’elle avait écrit, et elle ne savait pas si c’é­tait bon ou mau­vais, si c’é­tait de la poé­sie ou autre chose, si c’é­tait digne d’être lu ou digne d’être brûlé.

Mais elle savait que c’é­tait elle.

Cha­pitre 7 — Les jar­dins de Shalimar

Il y a des lieux qui ne veulent pas être filmés.

La mos­quée de Wazir Khan était l’un de ces lieux — trop belle, avait dit le chef déco­ra­teur, trop par­faite, la camé­ra ne sau­rait pas quoi faire. Les jar­dins de Sha­li­mar en étaient un autre, mais pour une rai­son dif­fé­rente : ce n’est pas qu’ils fussent trop beaux — ils l’é­taient —, c’est qu’ils étaient trop vastes, trop silen­cieux, trop habi­tés par une pré­sence qui n’é­tait pas humaine et que l’ob­jec­tif ne pou­vait pas cap­tu­rer, comme il ne peut pas cap­tu­rer le vent ou le temps qui passe ou l’i­dée de Dieu.

L’é­quipe tech­nique y pas­sa une jour­née entière.

Cukor vou­lait un plan-séquence — un long tra­vel­ling sur les fon­taines de la ter­rasse supé­rieure, les fawa­rah, les jets d’eau qui s’é­lèvent en arcs symé­triques et retombent dans des bas­sins de marbre blanc vei­né de gris, et der­rière les fon­taines, les ran­gées de cyprès, et der­rière les cyprès, le ciel du Pend­jab, immense, lim­pide, sans un nuage, un ciel qui ne finit pas. Le pro­blème, c’est que les fon­taines ne fonc­tion­naient plus. Pas toutes — cer­taines cra­chaient encore un filet d’eau ané­mique, comme un vieil homme qui tousse —, mais le sys­tème hydrau­lique moghol, cette mer­veille d’in­gé­nie­rie du XVIIe siècle qui ali­men­tait plus de quatre cents fon­taines sur trois ter­rasses en uti­li­sant la seule pres­sion de l’eau cana­li­sée depuis un canal déri­vé de la rivière Ravi, ce sys­tème-là était en grande par­tie hors d’u­sage, vic­time non pas du temps mais de la négli­gence, cette forme de des­truc­tion qui est plus lente que la guerre et plus efficace.

Le pro­duc­teur Pan­dro Ber­man cal­cu­la le coût de la répa­ra­tion des fon­taines pour le temps du tour­nage. Le chiffre le fit pâlir. Cukor haus­sa les épaules. « On fil­me­ra sans les fon­taines, dit-il. L’ab­sence d’eau dans un jar­din aqua­tique, c’est du ciné­ma. C’est la nos­tal­gie ren­due visible. »

Noor tra­dui­sit cette phrase au gar­dien des jar­dins — un vieil homme en tur­ban vert qui s’ap­pe­lait Ghu­lam Rasool et qui vivait dans un caba­non der­rière la ter­rasse infé­rieure depuis trente-sept ans, et qui connais­sait chaque arbre, chaque dalle, chaque fis­sure dans le marbre comme on connaît les rides du visage de sa mère. Ghu­lam Rasool écou­ta la phrase de Cukor, réflé­chit, et dit : « L’A­mé­ri­cain a rai­son. Un jar­din sans eau, c’est un jar­din qui rêve d’eau. Et le rêve est plus beau que la chose. »

* * *

Les jar­dins de Sha­li­mar avaient été construits en 1641 par l’empereur Shah Jahan — le même qui avait bâti le Taj Mahal à Agra, pour la même rai­son : l’a­mour. Pas l’a­mour d’une femme, cette fois — l’a­mour du para­dis. Le mot Sha­li­mar vient du sans­krit et signi­fie « demeure de l’a­mour » ou « demeure de la joie », et les jar­dins avaient été conçus comme une image ter­restre du Jan­nat, le para­dis cora­nique : des eaux vives, des arbres frui­tiers, des pavillons d’ombre, et par­tout, cette symé­trie par­faite, cette géo­mé­trie du bon­heur que les Moghols avaient emprun­tée aux jar­dins per­sans et por­tée à un degré de raf­fi­ne­ment que per­sonne, avant ou après eux, n’a jamais atteint.

Trois ter­rasses, dis­po­sées en esca­lier. La ter­rasse infé­rieure — le jar­din public, ouvert à tous, où les sujets de l’empereur pou­vaient se pro­me­ner et jouir de la beau­té sans autre condi­tion que d’ô­ter leurs chaus­sures. La ter­rasse inter­mé­diaire — le jar­din pri­vé, réser­vé à la cour, où les nobles buvaient du sher­bet sous des auvents de soie et écou­taient des musi­ciens jouer du sitar dans la lumière dorée de la fin d’a­près-midi. Et la ter­rasse supé­rieure — le jar­din de l’empereur, le sanc­tuaire intime, où Shah Jahan se reti­rait avec son épouse Mum­taz Mahal — celle du Taj Mahal, celle qu’il aimait plus que l’empire et plus que lui-même — et où ils regar­daient les fon­taines jouer dans la lumière et le monde, en bas, se réduire à ce qu’il était : un bruit loin­tain, une rumeur, une chose négli­geable com­pa­rée à l’eau et aux roses et à la pré­sence de l’être aimé.

Noor connais­sait les jar­dins. Elle y était venue enfant, avec ses parents, les dimanches — on appor­tait un panier de pique-nique, des samo­sas enve­lop­pés dans du papier jour­nal, du las­si dans une bou­teille en terre, des mangues en été, et on s’as­seyait sur la ter­rasse infé­rieure, sous un man­guier, et le pro­fes­seur Qure­shi racon­tait l’his­toire des Moghols à ses enfants avec la même fer­veur qu’il met­tait à ensei­gner Gha­lib à ses étu­diants, et Zubai­da sor­tait un car­net et des­si­nait les motifs flo­raux des fon­taines, et Tariq cou­rait après les écu­reuils, et Noor, assise à l’ombre, écou­tait et regar­dait et sen­tait l’herbe et la terre et l’eau et la paix.

Mais elle n’é­tait jamais venue seule.

* * *

L’é­quipe tech­nique par­tit à quatre heures de l’a­près-midi. Les camions remon­tèrent l’al­lée de cyprès et dis­pa­rurent par le por­tail en grès rouge, lais­sant der­rière eux des traces de pneus sur le gra­vier et une odeur de die­sel qui mit quelques minutes à se dis­si­per, chas­sée par le vent tiède qui venait de l’est et qui por­tait, très fai­ble­ment, l’o­deur de la rivière Ravi — une odeur de limon, de terre mouillée, de vie aqua­tique, cette odeur que les fleuves ont quand ils passent près des villes et qui est l’o­deur même du temps qui coule.

Cukor par­tit avec eux. Gran­ger était res­té au Falet­ti’s — il avait un mal de tête que le doc­teur du tour­nage attri­buait au soleil et que Noor attri­buait au gin-tonic de la veille. Ava n’é­tait pas venue — elle n’a­vait pas de scènes pré­vues dans les jar­dins et elle avait pas­sé la jour­née à la pis­cine d’un club pri­vé de Lahore, dont les membres l’a­vaient accueillie avec une hos­pi­ta­li­té si empres­sée qu’elle s’é­tait retrou­vée, selon ses propres mots, « noyée dans le thé et les compliments ».

Noor res­ta.

Elle dit à Ghu­lam Rasool qu’elle vou­lait res­ter un moment, et le vieux gar­dien hocha la tête sans poser de ques­tion, parce qu’à Lahore on ne pose pas de ques­tions aux gens qui veulent res­ter dans un jar­din — c’est une rai­son suf­fi­sante en soi, une rai­son qui n’a pas besoin d’ex­pli­ca­tion, comme on n’ex­plique pas pour­quoi on respire.

Elle mon­ta à la ter­rasse supérieure.

Seule.

Le jar­din de l’empereur était vide. Les dalles de marbre blanc étaient tièdes sous ses pieds — elle avait reti­ré ses san­dales, parce que le marbre d’un jar­din moghol se touche pieds nus, comme le sol d’une mos­quée, comme la terre d’un sanc­tuaire, comme tout ce qui est sacré. Les fon­taines étaient muettes — des vasques de pierre d’où ne jaillis­sait rien, des conduits secs dans les­quels le vent s’en­gouf­frait par­fois et pro­dui­sait un son creux, une note de flûte fan­tôme. Les cyprès, eux, n’a­vaient pas chan­gé — droits, sombres, immo­biles, ils se tenaient le long des allées comme des gardes d’hon­neur qui n’ont pas reçu l’ordre de rompre les rangs et qui ne le rece­vront peut-être jamais.

Noor s’as­sit au bord du bas­sin central.

L’eau du bas­sin était immo­bile. Pas stag­nante — immo­bile, ce qui est dif­fé­rent : une eau stag­nante est une eau morte, une eau immo­bile est une eau qui a choi­si de ne pas bou­ger, qui attend, qui réflé­chit. Dans cette eau, le ciel se reflé­tait — un rec­tangle de bleu par­fait, enca­dré par les bords en marbre du bas­sin, et dans ce rec­tangle, les nuages pas­saient, len­te­ment, comme des pen­sées dans un esprit calme.

Noor regar­da le reflet du ciel dans l’eau.

Elle pen­sa à Nur Jahan.

Nur Jahan — « Lumière du monde » — l’im­pé­ra­trice moghole qui avait régné sur le cœur de Jahan­gir et, par exten­sion, sur l’empire. Née Mehr-un-Nis­sa en 1577, fille d’un noble per­san, mariée une pre­mière fois à un offi­cier afghan, veuve, rema­riée à l’empereur Jahan­gir en 1611, et deve­nue, en quelques années, la femme la plus puis­sante du sous-conti­nent. Elle gou­ver­nait. Elle chas­sait le tigre depuis le dos d’un élé­phant. Elle com­po­sait des vers. Elle conce­vait des jar­dins, des tis­sus, des bijoux, des par­fums. Et sur­tout — sur­tout — elle avait intro­duit la rose en Inde. La rose de Damas, la gulab, dont elle avait appor­té les plants depuis la Perse et qu’elle avait fait culti­ver dans les jar­dins de Lahore, et de ces roses elle avait extrait la pre­mière essence de rose du sous-conti­nent, le attar-e-gulab, ce par­fum si concen­tré qu’une seule goutte sur le poi­gnet embaume une pièce entière pen­dant des heures.

Noor por­tait le même nom. Noor — lumière. Nur Jahan — lumière du monde. Ce n’é­tait pas un hasard. Son père avait choi­si ce pré­nom en toute connais­sance de cause, avec cette pres­cience des let­trés qui savent que les noms ne sont pas des éti­quettes mais des pro­grammes, des des­tins pliés en syllabes.

Elle pen­sa à sa mère.

Zubai­da, qui pei­gnait les jar­dins de Sha­li­mar sans y être venue depuis des années — elle les pei­gnait de mémoire, et sa mémoire était si pré­cise qu’elle pou­vait peindre de mémoire les ner­vures d’une feuille de pla­tane et le reflet de la lumière sur l’eau d’une fon­taine, et cette pré­ci­sion, cette fidé­li­té de la mémoire au réel, était peut-être la seule chose qui res­tait intacte tan­dis que ses yeux, len­te­ment, s’obscurcissaient.

Noor pen­sa au der­nier jar­din de sa mère — cette minia­ture de Sha­li­mar à laquelle Zubai­da tra­vaillait depuis six mois, avec le lotus rose au centre du bas­sin supé­rieur, chaque pétale néces­si­tant quatre heures de tra­vail. Ce jar­din peint était une réplique du jar­din où Noor se tenait en cet ins­tant — le même bas­sin, les mêmes cyprès, le même ciel —, mais dans la ver­sion de Zubai­da, les fon­taines fonc­tion­naient. L’eau jaillis­sait. Les jets d’eau mon­taient en arcs par­faits et retom­baient dans des bas­sins de marbre, et chaque goutte d’eau était un point de pein­ture blanche posé avec un pin­ceau de trois poils d’é­cu­reuil, une par une, avec la patience infi­nie d’une femme qui sait que ses yeux ne lui per­met­tront plus, bien­tôt, de peindre ces gouttes, et qui les peint quand même, une par une, contre le temps, contre l’obs­cu­ri­té qui vient.

Noor fer­ma les yeux.

Le silence des jar­dins de Sha­li­mar n’é­tait pas un silence ordi­naire. C’é­tait un silence com­po­sé — fait de couches, de strates, comme ces roches sédi­men­taires qui racontent l’his­toire géo­lo­gique d’un lieu en super­po­sant les époques. Il y avait le silence du vent dans les cyprès — un bruis­se­ment conti­nu, si doux qu’on ces­sait de l’en­tendre au bout de quelques minutes et qu’il deve­nait le tis­su même du silence. Il y avait le silence des oiseaux — les mai­nates qui se tai­saient à cette heure et les per­ruches qui volaient sans crier, comme des flèches vertes silen­cieuses. Il y avait le silence de l’eau immo­bile dans le bas­sin. Et sous ces silences, un silence plus pro­fond — le silence de l’ab­sence. L’ab­sence des empe­reurs, des cour­ti­sans, des musi­ciens, des roses, des fon­taines en marche, de tout ce qui avait fait de ce jar­din un para­dis et qui avait dis­pa­ru, empor­té par le temps, et dont il ne res­tait que la forme — les murs, les dalles, les canaux — comme il ne reste d’un poème oublié que le mètre et la rime, le conte­nant sans le conte­nu, le vase sans les fleurs.

Noor ouvrit les yeux.

La lumière avait chan­gé. Le soleil des­cen­dait vers l’ouest et les ombres des cyprès s’al­lon­geaient sur le marbre comme des doigts géants, des doigts d’ombre qui ram­paient len­te­ment vers le bas­sin cen­tral. Et dans cette lumière rasante, quelque chose se pro­dui­sit — un effet que le chef opé­ra­teur Fred­die Young aurait don­né sa car­rière pour cap­tu­rer sur pel­li­cule : le marbre blanc des dalles, éclai­ré de biais, devint rose. Pas un rose franc — un rose sub­til, presque imper­cep­tible, comme si la pierre se sou­ve­nait d’a­voir été, autre­fois, un coquillage, et que ce sou­ve­nir remon­tait à la sur­face sous l’ef­fet de la lumière.

Le marbre rose. Les cyprès noirs. Le ciel qui pas­sait du bleu au cuivre. Et le silence — ce silence feuille­té, immense, habi­té par quatre siècles de beau­té et de perte.

Noor res­ta jus­qu’à la tom­bée de la nuit.

* * *

Quand elle quit­ta les jar­dins, Ghu­lam Rasool l’at­ten­dait au por­tail. Il avait appor­té un ther­mos de thé — du thé vert au car­da­mome, le thé qu’on boit dans les jar­dins, pas le thé noir des bazars — et deux bis­cuits secs qu’il sor­tit d’un mou­choir avec la céré­mo­nie d’un major­dome pré­sen­tant un pla­teau d’argent.

Ils burent le thé ensemble, debout devant le por­tail en grès rouge, dans la lumière déclinante.

« Vous tra­vaillez pour les gens du ciné­ma, dit Ghu­lam Rasool. Ce n’é­tait pas une question.

— Oui.

— Ils vont mon­trer les jar­dins dans leur film ?

— Peut-être. Quelques plans.

— Mais pas les fontaines.

— Non. Les fon­taines ne marchent pas.

— Elles mar­che­ront, dit Ghu­lam Rasool. Pas cette année. Pas l’an­née pro­chaine. Mais un jour. Les fon­taines de Shah Jahan ont fonc­tion­né pen­dant trois cents ans. On ne détruit pas une chose qui a fonc­tion­né pen­dant trois cents ans. On l’en­dort. Et un jour, quel­qu’un la réveille. »

Noor le regar­da. Le vieil homme avait dit cela avec une cer­ti­tude si tran­quille, si abso­lue, qu’elle en fut tou­chée — non pas par la cer­ti­tude elle-même, mais par la foi qui la por­tait, cette foi des gar­diens, des veilleurs, de ceux qui res­tent quand tout le monde part et qui attendent, avec la patience des arbres, que les choses reviennent à ce qu’elles sont.

Elle mar­cha vers Mall Road dans le cré­pus­cule. Les étoiles appa­rais­saient. Un crois­sant de lune mince comme une rognure d’ongle d’argent se posait au-des­sus des arbres. L’ap­pel du magh­rib mon­tait de trois mina­rets à la fois, trois voix dif­fé­rentes qui disaient la même chose, et Noor mar­chait dans ces voix comme on marche dans la pluie, les bras ouverts, la tête levée.

Et elle sut — non pas avec son esprit mais avec son corps, avec ses pieds qui tou­chaient le sol tiède et ses bras qui tou­chaient l’air doux et sa peau qui tou­chait la lumière mou­rante — qu’elle écri­rait sur ces jar­dins. Pas ce soir. Pas demain. Mais bien­tôt. Elle écri­rait sur l’eau absente et les fon­taines endor­mies et le marbre rose et le silence feuille­té et Nur Jahan et les roses et sa mère qui pei­gnait des gouttes d’eau une par une dans la lumière de plus en plus faible de ses yeux.

Elle écri­rait, et les fon­taines, dans ses mots, fonctionneraient.

Cha­pitre 8 — Le musi­cien aveugle

Ibra­him racon­tait les his­toires en jouant.

C’é­tait sa manière — il ne sépa­rait pas la parole de la musique, comme les sou­fis ne séparent pas le corps de l’âme. Ses mains cou­raient sur l’har­mo­nium pen­dant qu’il par­lait, et les notes qu’il jouait n’illus­traient pas ses mots, elles les pro­lon­geaient, les enve­lop­paient, leur don­naient une épais­seur sonore, un poids, une cou­leur. Quand il par­lait de tris­tesse, l’har­mo­nium jouait en Raag Mar­wa — le raag du cré­pus­cule qui n’a pas de quinte et qui semble tou­jours cher­cher quelque chose qu’il ne trou­ve­ra jamais. Quand il par­lait de joie, l’har­mo­nium pas­sait en Raag Bila­wal — le raag du matin, lumi­neux, ouvert, comme une fenêtre qui donne sur un jar­din. Et quand il par­lait de Dieu — ce qui arri­vait sou­vent, natu­rel­le­ment, sans solen­ni­té, comme on parle d’un ami qu’on attend —, l’har­mo­nium jouait une note unique, tenue, sus­pen­due dans l’air de la pièce voû­tée comme une prière qui n’a pas besoin de mots.

Noor venait presque chaque jour.

Elle arri­vait le matin, avant le repé­rage avec l’é­quipe de tour­nage, ou le soir, après. Elle reti­rait ses san­dales à la porte, s’as­seyait sur le cous­sin que les dis­ciples avaient appris à pla­cer pour elle dans le coin gauche de la pièce, et elle écou­tait. Par­fois Ibra­him chan­tait. Par­fois il ensei­gnait — la tech­nique vocale, les orne­ments du qaw­wa­li, la manière de faire mon­ter une note depuis le dia­phragme pour qu’elle vibre dans les cavi­tés du crâne et acquière cette réso­nance que les musi­ciens appellent goonj, l’é­cho inté­rieur. Par­fois il ne fai­sait rien du tout — il était assis, immo­bile, les mains posées sur les genoux, les yeux blancs tour­nés vers un point au-delà du pla­fond, et le silence qu’il créait était aus­si ensei­gnant que sa musique.

Un matin, il racon­ta l’his­toire de sa cécité.

Il n’a­vait pas tou­jours été aveugle. Il avait vu le monde pen­dant vingt-trois ans — les cou­leurs, les visages, les jar­dins de Lahore, le ciel. Il avait vu sa mère, il avait vu la lumière du Pend­jab, il avait vu les mains de son propre maître sur l’har­mo­nium. Puis la fièvre était venue — une fièvre qui n’a­vait pas de nom, ou trop de noms, et que les méde­cins n’a­vaient pas su trai­ter parce que les méde­cins, à cette époque et dans ce quar­tier, étaient des her­bo­ristes qui fai­saient de leur mieux avec des décoc­tions de neem et des prières, et ni le neem ni les prières n’a­vaient arrê­té la fièvre, et la fièvre avait brû­lé ses yeux.

« J’ai pleu­ré pen­dant un an, dit Ibra­him. Pas de tris­tesse. Pas de colère. De peur. La peur de celui qui perd la lumière et qui croit qu’il a per­du le monde. Puis mon maître — Ustad Ghu­lam Farid, que Dieu bénisse son âme — m’a dit une chose que je n’ai pas com­prise sur le moment et que j’ai pas­sé le reste de ma vie à com­prendre. Il m’a dit : “Les yeux voient le monde. Les oreilles entendent le monde. Mais la musique, Ibra­him, la musique voit et entend en même temps, et elle n’a besoin ni des yeux ni des oreilles, parce qu’elle passe par un endroit que la mala­die ne peut pas atteindre.” »

Les dis­ciples hochaient la tête. Ils avaient enten­du cette his­toire cent fois. Mais chaque fois, elle était dif­fé­rente — Ibra­him y ajou­tait un détail, en reti­rait un autre, la modu­lait comme il modu­lait un raag, et l’his­toire, comme le raag, n’é­tait jamais ter­mi­née, elle se dérou­lait sans fin, comme les ruelles de la vieille ville, comme les vers d’un gha­zal dont le der­nier cou­plet ren­voie au premier.

« Et main­te­nant ? deman­da Noor. Est-ce que le monde vous manque ? Le monde visible ? »

Ibra­him sou­rit. C’é­tait un sou­rire étrange sur un visage aveugle — un sou­rire qui n’é­tait adres­sé à per­sonne en par­ti­cu­lier, qui flot­tait dans l’air de la pièce comme un papillon libéré.

« Le monde visible est un tri­cheur, dit-il. Il montre la sur­face et cache la pro­fon­deur. Il montre les murs et cache les portes. Il montre les visages et cache les cœurs. Depuis que je suis aveugle, je vois les portes, les cœurs, les che­mins sous les che­mins. Je vois la musique à l’in­té­rieur du bruit. Je te vois toi, par exemple. »

Noor se rai­dit. « Qu’est-ce que vous voyez ? »

« Je vois une femme qui porte un cahier dans son sac comme on porte un enfant qu’on n’ose pas mon­trer. Je vois une femme dont la voix change quand elle parle de poé­sie — elle monte d’un quart de ton, elle s’a­dou­cit, comme la voix des gens qui parlent de ce qu’ils aiment. Je vois une femme qui a peur. »

Un silence.

« Peur de quoi ? dit Noor.

— D’elle-même. De sa propre voix. De ce qui se pas­se­ra quand elle arrê­te­ra de se cacher der­rière les voix des autres. »

Les mots tom­bèrent dans le silence de la pièce voû­tée comme des pierres dans un puits, et Noor enten­dit l’é­cho, et l’é­cho disait la vérité.

* * *

Les jours pas­saient et Noor menait une double vie.

Le jour, elle était l’in­ter­prète. La liai­son. La jeune femme com­pé­tente et dis­crète qui accom­pa­gnait les Amé­ri­cains sur les lieux de tour­nage, qui négo­ciait avec les auto­ri­tés, qui tra­dui­sait les ordres de Cukor et les récla­ma­tions de Pan­dro Ber­man et les exi­gences de Mr. Bukha­ri le chef de gare, qui résol­vait les pro­blèmes quo­ti­diens — un figu­rant qui refu­sait de cou­per sa barbe pour le rôle, un ven­deur de thé qui vou­lait être payé en dol­lars, un poli­cier en civil qui sui­vait l’é­quipe par­tout et que per­sonne n’o­sait questionner.

La nuit, elle écrivait.

Le cahier se rem­plis­sait. Les vers qui en sor­taient n’é­taient plus les gha­zals clas­siques qu’elle avait écrits pen­dant des années — ils étaient autre chose, quelque chose qui n’a­vait pas encore de nom, une forme hybride, bâtarde, qui emprun­tait au gha­zal sa com­pres­sion et sa musi­ca­li­té mais qui cas­sait le mètre quand le souffle l’exi­geait, qui aban­don­nait la rime quand la pen­sée refu­sait de rimer, qui mélan­geait l’our­dou et le pend­ja­bi et par­fois un mot d’an­glais, comme la ville elle-même mélan­geait les langues et les époques et les odeurs.

Elle écri­vait sur la gare de Lahore — les por­teurs en tur­ban rouge, les trains qui partent vers des noms de sor­ti­lèges. Sur Gawal­man­di — le niha­ri, le taka-tak, le vieil homme qui dit aur ?. Sur la mos­quée de Wazir Khan — les mosaïques, le cal­li­graphe, les pigeons. Sur les jar­dins de Sha­li­mar — l’eau absente, le marbre rose, le silence feuille­té. Sur Data Dar­bar — le qaw­wa­li, la fis­sure, les roses qui tombent des guir­landes. Et sur la voix d’I­bra­him — cette voix rauque, usée, fis­su­rée, qui était deve­nue pour elle une sorte de bous­sole inté­rieure, un nord magné­tique vers lequel sa propre écri­ture s’o­rien­tait sans qu’elle sût comment.

Elle écri­vait aus­si sur Ava Gardner.

Pas comme une fan — pas comme une spec­ta­trice éblouie. Avec la dis­tance tendre et amu­sée d’une femme qui observe une autre femme et qui recon­naît, sous le gla­mour et les ciga­rettes et les pieds nus, quelque chose de fami­lier — la soli­tude de celles qui sont regar­dées par tout le monde et vues par per­sonne. Elle écri­vait sur les pieds nus d’A­va sur le trot­toir de Mall Road. Sur sa manière de fumer. Sur cette phrase — This city smells like it’s drea­ming — qui était peut-être la chose la plus juste qu’un étran­ger ait jamais dite sur Lahore.

* * *

Un après-midi, entre deux scènes de tour­nage à la gare, Noor revint chez Ibrahim.

La pièce voû­tée était vide. Les dis­ciples étaient par­tis — une fête de famille, un mariage, quelque chose. Ibra­him était seul, assis devant son har­mo­nium fer­mé, les mains posées sur le cou­vercle comme on pose les mains sur un livre qu’on s’ap­prête à ouvrir.

« Tu es reve­nue, dit-il.

— Oui.

— Tu as écrit.

— Com­ment le savez-vous ?

— Ta res­pi­ra­tion a chan­gé. Les gens qui écrivent res­pirent dif­fé­rem­ment de ceux qui n’é­crivent pas. Leur souffle est plus lent. Plus pro­fond. Comme s’ils res­pi­raient avec des pou­mons plus grands. »

Noor s’as­sit. Elle sor­tit le cahier de son sac. Elle l’ou­vrit à la der­nière page. Puis elle hésita.

« Lisez-moi quelque chose, dit Ibra­him. Pas les anciens. Les nouveaux. »

Elle lut.

C’é­tait un poème — si on pou­vait appe­ler cela un poème — sur la nuit de Data Dar­bar. Sur le qaw­wa­li. Sur la fis­sure. Les mots étaient en our­dou, mais un our­dou qui avait été pas­sé au feu, un our­dou qui avait per­du sa poli­tesse de salon et gagné quelque chose de cru, de direct, de phy­sique — les mots sen­taient la sueur et l’en­cens et les roses, ils avaient le grain de la voix d’I­bra­him et le rythme du tabla, et quand Noor les lisait à voix haute, ils vibraient dans la pièce voû­tée comme les notes d’un harmonium.

Ibra­him écou­ta. Ses mains, posées sur le cou­vercle de l’har­mo­nium, ne bou­gèrent pas. Son visage ne chan­gea pas. Mais quand Noor eut fini de lire, il y eut un silence — pas un silence vide, un silence plein, comme un verre rem­pli à ras bord —, et dans ce silence, Ibra­him ouvrit l’har­mo­nium et joua une note.

Une seule note. Longue. Tenue. Qui mon­tait et des­cen­dait et remon­tait, comme une vague, comme un souffle, comme le son que fait le monde quand il acquiesce.

Puis il dit : « C’est toi. »

Et Noor com­prit que c’é­taient les deux mots qu’elle atten­dait depuis seize ans — depuis le jour où elle avait écrit son pre­mier vers dans un cahier d’é­co­lière, à seize ans, assise sous le man­guier du jar­din de ses parents, en écou­tant le koel chan­ter et en se deman­dant si elle avait le droit de nom­mer ce qu’elle voyait.

C’est toi.

Non pas : c’est bien. Non pas : c’est beau. Non pas : c’est publiable, c’est com­mer­cia­li­sable, c’est digne de tel ou tel prix. Mais : c’est toi. C’est ta voix. C’est ton souffle. C’est ce que tu es quand tu cesses de faire sem­blant d’être quel­qu’un d’autre.

Noor ser­ra le cahier contre sa poitrine.

La lumière de la lampe à huile vacillait. L’har­mo­nium réson­nait encore — un goonj, un écho, qui met­tait long­temps à mou­rir dans la pièce voû­tée. Dehors, dans la ruelle, un ven­deur de kul­fi pas­sait en fai­sant tin­ter sa clo­chette, et ce son — ce petit son clair, métal­lique, joyeux, ce son de clo­chette de mar­chand de glaces dans une ruelle de Lahore — se mêla à l’é­cho de l’har­mo­nium et for­ma, pen­dant un ins­tant, un accord par­fait, un accord que per­sonne n’a­vait com­po­sé et que per­sonne n’en­ten­drait jamais de la même façon.

Ibra­him fer­ma l’harmonium.

« Main­te­nant, dit-il, il faut que tu le montres. »

Noor secoua la tête. « À qui ? »

Le vieil aveugle sourit.

« Quel­qu’un arrive, dit-il. Quel­qu’un qui sau­ra lire ce que tu as écrit. Je ne le connais pas. Mais je l’en­tends. Il est en route. »

Noor ne com­prit pas ce qu’il vou­lait dire. Pas encore. Le len­de­main, elle comprendrait.

Le len­de­main, Faiz Ahmed Faiz sor­ti­rait de prison.

Cha­pitre 9 — Le retour de Faiz

La nou­velle arri­va par la radio.

Le 20 avril 1955, à six heures du matin, Radio Pakis­tan dif­fu­sa entre deux gha­zals de Meh­di Has­san un com­mu­ni­qué du minis­tère de l’In­té­rieur qui tenait en trois lignes : les der­niers pri­son­niers de l’af­faire de conspi­ra­tion de Rawal­pin­di avaient été libé­rés. Par­mi eux, le poète Faiz Ahmed Faiz, déte­nu depuis le 9 mars 1951.

Le pro­fes­seur Qure­shi était sous la véran­da, le hoo­kah éteint sur la table, les yeux fixés sur le tran­sis­tor comme si l’ap­pa­reil venait de lui annon­cer la résur­rec­tion d’un mort — ce qui, d’une cer­taine manière, était le cas. Il ne dit rien pen­dant un long moment. Puis il posa la main sur le tran­sis­tor, dou­ce­ment, comme on pose la main sur le front d’un malade pour véri­fier que la fièvre est tom­bée, et il mur­mu­ra un vers de Faiz — un vers que tout le monde connais­sait, que les étu­diants réci­taient dans les cafés de Mall Road, que les pri­son­niers poli­tiques gra­vaient sur les murs de leurs cellules :

Mujh se peh­li si mohab­bat meri meh­boob na maang

Ne me demande pas, ma bien-aimée, l’a­mour d’autrefois

Puis il dit, à per­sonne en par­ti­cu­lier : « Il est vivant. Il est libre. Alham­du­lil­lah. »

Tariq, qui des­cen­dait l’es­ca­lier en bou­ton­nant sa che­mise, s’ar­rê­ta net. « Faiz ? Ils ont libé­ré Faiz ? »

Le pro­fes­seur hocha la tête. Tariq pous­sa un cri — un cri de joie pure, ani­male, qui réson­na dans la mai­son comme un pétard, et Zubai­da, qui était dans son ate­lier depuis cinq heures du matin, sor­tit dans le cou­loir avec un pin­ceau à la main et deman­da ce qui se pas­sait, et quand on le lui dit, elle ne dit rien, elle sou­rit, et ce sou­rire — le sou­rire d’une femme qui peint des jar­dins moghols dans une lumière de plus en plus faible et qui apprend qu’un poète est sor­ti de l’ombre — était peut-être le plus beau de tous les sou­rires de ce matin-là.

Noor était dans la cui­sine. Elle pré­pa­rait le thé — le rituel du matin, le pre­mier thé, les feuilles de Dar­jee­ling qu’on fait infu­ser exac­te­ment quatre minutes dans l’eau bouillante avec trois gousses de car­da­mome et un bâton de can­nelle. Elle enten­dit le com­mu­ni­qué à tra­vers la cloi­son. Elle enten­dit le vers de son père. Elle enten­dit le cri de Tariq. Et elle res­ta immo­bile, la bouilloire à la main, pen­dant que quelque chose se dépla­çait en elle — pas un choc, pas une émo­tion vio­lente, plu­tôt un réar­ran­ge­ment, comme quand les pièces d’un puzzle qu’on croyait dis­pa­rates trouvent sou­dain leur place et forment une image qu’on n’a­vait pas prévue.

Faiz était libre. Faiz reve­nait à Lahore. Et les mots d’I­bra­him, la veille — quel­qu’un arrive, quel­qu’un qui sau­ra lire ce que tu as écrit — pre­naient sou­dain un sens qu’elle n’a­vait pas vou­lu entendre.

* * *

Lahore ce jour-là était une fête.

Pas une fête offi­cielle — il n’y eut ni défi­lé, ni dis­cours, ni célé­bra­tion publique. Le gou­ver­ne­ment qui avait empri­son­né Faiz n’al­lait pas célé­brer sa libé­ra­tion. Mais la ville savait. La ville savait tou­jours. Les nou­velles à Lahore cir­culent comme l’eau — elles trouvent leur che­min par les fis­sures, les ruelles, les conver­sa­tions de mar­ché, les chu­cho­te­ments des chaï-wal­las, les bra­ce­lets de verre qui tintent quand une femme se penche vers sa voi­sine pour mur­mu­rer : suna hai ? — tu as enten­du ? Et avant midi, tout Lahore avait entendu.

Dans les cafés de Mall Road, les étu­diants de Govern­ment Col­lege et de Pun­jab Uni­ver­si­ty se réci­taient les vers de Faiz comme des mots de passe, comme des for­mules magiques, comme des preuves que la poé­sie pou­vait sur­vivre à la pri­son et que les mots, même enchaî­nés, res­taient libres. Dans les salons de Model Town et de Gul­berg, les femmes let­trées sor­taient les recueils — Dast-e-Saba et Zin­dan Nama, publiés pen­dant la cap­ti­vi­té, dis­tri­bués sous le man­teau, lus en cachette — et les reli­saient à la lumière du jour, pour la pre­mière fois sans crainte. Dans les bazars, les mar­chands ajou­taient une cuille­rée de sucre dans le thé des clients, sans expli­ca­tion, parce qu’à Lahore le sucre est le signe de la joie et la joie, ce jour-là, avait le goût de la liberté.

Au Falet­ti’s, per­sonne ne savait.

Ni Cukor, ni Ava, ni Gran­ger, ni Pan­dro Ber­man, ni aucun des tech­ni­ciens amé­ri­cains ou bri­tan­niques ne connais­saient le nom de Faiz Ahmed Faiz. Pour eux, le 20 avril 1955 était un jour de tour­nage ordi­naire — des plans à la gare, des rac­cords, un pro­blème de lumière sur le quai numé­ro trois. Noor ne leur dit rien. Non par choix — par impos­si­bi­li­té. Com­ment expli­quer à un pro­duc­teur hol­ly­woo­dien ce que signi­fie la libé­ra­tion d’un poète dans un pays de huit ans ? Com­ment tra­duire en anglais cette joie sourde, sou­ter­raine, élec­trique, qui par­cou­rait Lahore comme un cou­rant et qui n’a­vait rien à voir avec le ciné­ma et tout à voir avec la cer­ti­tude que les mots, quand ils sont justes, sont plus forts que les murs ?

Elle tra­vailla toute la jour­née comme si de rien n’é­tait. Elle tra­dui­sit, négo­cia, accom­pa­gna. Elle sou­rit quand il fal­lait sou­rire. Elle répon­dit aux ques­tions de Cukor avec sa pré­ci­sion habi­tuelle. Mais quelque chose en elle était ailleurs — à Rawal­pin­di, où Faiz avait pas­sé quatre ans dans une cel­lule, à Mont­go­me­ry, où il avait été trans­fé­ré, et main­te­nant quelque part entre la pri­son et Lahore, dans une voi­ture ou un train, en route vers la ville qui l’attendait.

* * *

La réunion eut lieu trois jours plus tard.

Pas au Falet­ti’s — dans une mai­son de Model Town, chez un pro­fes­seur de phi­lo­so­phie nom­mé Saf­dar Mir, un ami du pro­fes­seur Qure­shi, un homme bar­bu et doux qui avait fait de son salon un car­re­four intel­lec­tuel, un lieu où se croi­saient les poètes, les jour­na­listes, les avo­cats, les uni­ver­si­taires, les rêveurs et les conspi­ra­teurs de Lahore, c’est-à-dire, sou­vent, les mêmes per­sonnes. Le salon de Saf­dar Mir sen­tait le tabac, les livres, le thé vert et cette odeur par­ti­cu­lière des mai­sons où l’on a trop dis­cu­té — une odeur de mots, si une telle chose existe.

Le pro­fes­seur Qure­shi y emme­na Noor.

Il ne lui avait pas deman­dé si elle vou­lait venir — il lui avait dit : « Mets ton dupat­ta vert, celui que ta mère a bro­dé, et viens avec moi. » C’é­tait un ordre dégui­sé en sug­ges­tion, une habi­tude de père let­tré. Noor avait obéi, parce qu’elle avait envie d’o­béir, parce qu’elle savait ce que cette invi­ta­tion signi­fiait, et parce que le dupat­ta vert de sa mère — bro­dé de fils d’argent, avec des motifs de feuilles de neem — était le plus beau vête­ment qu’elle pos­sé­dait et qu’elle ne le por­tait que pour les occa­sions qui le méritaient.

Il y avait une tren­taine de per­sonnes dans le salon de Saf­dar Mir. Des hommes, pour la plu­part — des intel­lec­tuels en kur­tas de lin et en san­dales, des jour­na­listes du Pakis­tan Times et de l’Im­roze, des étu­diants qui se tenaient debout contre les murs faute de chaises, un avo­cat célèbre dont Noor avait oublié le nom, et deux ou trois femmes — des pro­fes­seures, des écri­vaines, des pré­sences dis­crètes et essen­tielles, comme des piliers qu’on ne voit pas mais sans les­quels le toit s’effondrerait.

Et puis Faiz entra.

Il entra par la porte du jar­din, pas par la porte prin­ci­pale — un détail qui était peut-être un hasard et peut-être un choix, parce que Faiz, toute sa vie, avait pré­fé­ré les portes de côté, les entrées déro­bées, les che­mins qui ne mènent pas direc­te­ment au but mais qui y arrivent quand même, par des détours que seuls les poètes et les amou­reux connaissent.

Il était amai­gri. Quatre ans de pri­son avaient creu­sé ses joues et blan­chi ses tempes, et ses yeux — ces yeux que les pho­to­gra­phies des années 1940 mon­traient brillants, iro­niques, vivants — avaient acquis quelque chose de nou­veau, une pro­fon­deur, une gra­vi­té, comme si le regard avait été taillé par l’en­fer­me­ment, affi­né, aigui­sé, de la même manière que la soli­tude aiguise l’o­reille et le jeûne aiguise la faim.

Mais il souriait.

Ce sou­rire — le sou­rire de Faiz Ahmed Faiz le soir de sa libé­ra­tion, dans le salon de Saf­dar Mir, entou­ré de ses amis, de ses lec­teurs, de ceux qui avaient lu ses vers en cachette pen­dant quatre ans et qui avaient gar­dé la foi — ce sou­rire n’a­vait rien de triom­phal. Il était doux. Presque timide. Comme le sou­rire d’un homme qui rentre chez lui après un long voyage et qui retrouve sa mai­son intacte et ses livres à leur place et l’o­deur du thé dans la cui­sine, et qui n’ose pas croire que tout est encore là, que rien n’a bou­gé, que le monde l’a attendu.

Alys était à côté de lui.

Alys Faiz — née George, Anglaise, com­mu­niste, conver­tie, épouse, mère, roc. Elle avait tenu seul pen­dant quatre ans. Elle avait tra­vaillé au Pakis­tan Times pour nour­rir la famille. Elle avait éle­vé leurs deux filles. Elle avait gar­dé les manus­crits, répon­du aux lettres, reçu les visi­teurs, tenu la mai­son et tenu la foi — la foi non pas en Dieu mais en Faiz, ce qui exi­geait peut-être la même dose de confiance aveugle. Alys avait le visage d’une femme qui n’a pas dor­mi assez depuis quatre ans mais qui ne le dira jamais, parce que se plaindre n’est pas dans sa nature, et parce que la nature d’A­lys était d’être là, sim­ple­ment, soli­de­ment, comme un arbre est là — pas pour être admi­ré, mais pour tenir.

Le pro­fes­seur Qure­shi s’a­van­ça. Les deux hommes s’embrassèrent — une acco­lade longue, silen­cieuse, qui disait tout ce que les mots ne pou­vaient pas dire. Puis le pro­fes­seur se tour­na vers Noor et dit : « Faiz Sahab, voi­ci ma fille, Noor. Elle écrit. »

Noor sen­tit le sol se dérober.

Elle n’a­vait pas pré­vu cela. Elle n’a­vait jamais dit à son père qu’elle écri­vait. Elle ne lui avait jamais mon­tré le cahier. Elle n’a­vait jamais pro­non­cé le mot « poé­sie » en sa pré­sence autre­ment que pour par­ler de Gha­lib ou de Rumi. Et pour­tant il savait. Bien sûr qu’il savait. Il avait tou­jours su. Il était le pro­fes­seur Ahmed Qure­shi, il ensei­gnait la lit­té­ra­ture depuis trente-quatre ans, il avait lu dix mille gha­zals et en avait enten­du vingt mille, et il recon­nais­sait un poète à sa res­pi­ra­tion — comme Ibra­him. Comme les aveugles. Comme les arbres.

Elle écrit.

Deux mots. Dits avec la sim­pli­ci­té d’un fait — le ciel est bleu, l’eau coule, ma fille écrit. Pas de fier­té exces­sive, pas de pré­sen­ta­tion gran­di­lo­quente. Juste la véri­té, nue, posée devant Faiz comme on pose un cadeau sur une table.

Faiz regar­da Noor. Ses yeux — ces yeux taillés par la pri­son — la regar­dèrent avec une atten­tion qui n’a­vait rien de poli, rien de mon­dain, rien de super­fi­ciel. C’é­tait le regard d’un homme qui avait pas­sé quatre ans à ne regar­der que des murs et qui, main­te­nant qu’il pou­vait regar­der des visages, pre­nait le temps de les voir vraiment.

« Qu’est-ce que vous écri­vez ? dit-il.

— Des gha­zals, dit Noor. Enfin… quelque chose qui res­semble à des gha­zals. Quelque chose qui essaie d’être des gha­zals et qui n’y arrive pas tout à fait. »

Faiz sou­rit. « Les meilleurs gha­zals sont ceux qui n’y arrivent pas tout à fait. Le gha­zal par­fait est un gha­zal mort. C’est l’im­per­fec­tion qui le fait respirer. »

* * *

La soi­rée dura cinq heures.

On but du thé — d’a­bord du thé vert, puis du thé noir, puis un thé au lait si char­gé en car­da­mome et en gin­gembre qu’il res­sem­blait à un médi­ca­ment et en avait la puis­sance. On man­gea — des samo­sas que la femme de Saf­dar Mir appor­tait par pla­teaux entiers depuis la cui­sine, des kebabs, des mithai — ces sucre­ries pakis­ta­naises à base de lait concen­tré, de pis­tache et de car­da­mome, enve­lop­pées dans des feuilles d’argent comes­tible qui brillaient sous la lumière comme des bijoux. On fuma — des ciga­rettes, des bidis, le hoo­kah de Saf­dar Mir qui tour­nait de main en main comme un calu­met de paix intellectuelle.

Et on récita.

Les poèmes de Faiz — ceux d’a­vant la pri­son et ceux de la pri­son — cir­cu­lèrent dans le salon comme le thé, pas­sant de bouche en bouche, de voix en voix. Cha­cun avait son vers pré­fé­ré, sa strophe de pré­di­lec­tion, et quand quel­qu’un com­men­çait un poème, trois autres le ter­mi­naient, et par­fois tout le salon réci­tait en chœur, et les mots de Faiz rem­plis­saient la pièce comme le qaw­wa­li rem­plis­sait le sanc­tuaire de Data Dar­bar — avec la même den­si­té, la même cha­leur, la même nécessité.

Faiz lui-même réci­tait peu. Il écou­tait les autres réci­ter ses propres vers avec une expres­sion d’é­ton­ne­ment amu­sé, comme un père qui retrouve ses enfants après une longue absence et qui les découvre gran­dis, chan­gés, deve­nus des per­sonnes qu’il recon­naît sans les recon­naître tout à fait. Par­fois, quand un vers était mal réci­té — un mot chan­gé, un accent dépla­cé —, il cor­ri­geait dou­ce­ment, sans reproche, avec la patience de celui qui sait que les poèmes, une fois publiés, ne lui appar­tiennent plus et qu’ils vivent leur vie, comme les enfants.

Alys était assise dans un coin du salon, un verre de thé à la main, silen­cieuse. Noor la regar­dait. Cette femme anglaise qui avait tra­ver­sé la Par­ti­tion, la conspi­ra­tion, la pri­son, l’at­tente, et qui était encore là, droite, les che­veux gris tirés en chi­gnon, les yeux clairs, le sou­rire rare mais réel — cette femme-là était un per­son­nage de roman, pen­sa Noor, un per­son­nage que per­sonne n’é­cri­rait jamais parce qu’il était trop vrai pour la fiction.

À un moment de la soi­rée, Noor se retrou­va assise à côté de Faiz.

Ce n’é­tait pas pré­mé­di­té. Un mou­ve­ment de la foule, un fau­teuil qui se libé­rait, un hasard qui n’en était pas un. Faiz buvait son thé len­te­ment, à petites gor­gées, comme un homme qui a appris en pri­son que chaque gor­gée est un luxe et que les luxes se dégustent.

« Votre père m’a dit que vous écri­vez, dit-il. Mais il ne m’a pas dit pourquoi. »

Noor réflé­chit. « Je ne sais pas pour­quoi. Je crois que c’est parce que je ne peux pas ne pas écrire. C’est une réponse stupide. »

« C’est la seule réponse, dit Faiz. Toutes les autres sont des men­songes. On n’é­crit pas pour publier, ni pour être lu, ni pour chan­ger le monde. On écrit parce qu’on ne peut pas ne pas écrire. Le reste vient après. Ou ne vient pas. Ça n’a aucune importance. »

Un silence. Noor sen­tait le cahier dans son sac, contre sa hanche, comme un cœur supplémentaire.

« Est-ce que vous vou­driez lire quelque chose ? dit-elle.

— Oui, dit Faiz. Mais pas ce soir. Ce soir est un soir pour écou­ter. Appor­tez-moi votre cahier demain. Au Falet­ti’s, si vous vou­lez. On me dit que c’est tou­jours un bon endroit pour lire de la poé­sie. Le juge Cor­ne­lius y vit depuis qua­rante ans, il doit bien y avoir une raison. »

Noor rit. Et Faiz rit aus­si — un rire doux, fati­gué, pro­fond, le rire d’un homme qui a ri dans une cel­lule de pri­son et qui sait que le rire, comme la poé­sie, sur­vit à tout.

* * *

Noor ren­tra chez elle ce soir-là avec son père.

Ils mar­chèrent en silence dans les rues de Lahore. La nuit était chaude — avril, les pre­mières cha­leurs, les jas­mins en pleine flo­rai­son, l’air si épais de par­fum qu’il sem­blait solide, qu’on aurait pu le décou­per au cou­teau et en gar­der un mor­ceau dans sa poche. Les étoiles étaient voi­lées par un léger brouillard de pous­sière — la pous­sière du Pend­jab, cette pous­sière ocre et fine qui est la tex­ture même de l’air dans cette par­tie du monde et qui donne au ciel de Lahore, cer­tains soirs, la cou­leur d’un vieux parchemin.

Le pro­fes­seur Qure­shi mar­chait les mains der­rière le dos, le pas lent, le regard au sol. Puis il dit, sans lever les yeux : « Tu aurais pu me le dire. »

Noor ne répon­dit pas tout de suite. Ils pas­sèrent devant le Musée de Lahore. Le canon Zam­za­ma brillait sous un réver­bère. Un chat tra­ver­sa la rue.

« Je n’é­tais pas prête, dit-elle.

— Et maintenant ?

— Je ne sais pas. Peut-être. »

Le pro­fes­seur s’ar­rê­ta. Il se tour­na vers sa fille. Dans la lumière du réver­bère, son visage avait la gra­vi­té tendre des por­traits moghols — ces visages de pro­fil, peints sur fond d’or, qui regardent quelque chose que le spec­ta­teur ne peut pas voir.

« Ta mère aus­si, dit-il. Ta mère n’a mon­tré ses pre­mières minia­tures à per­sonne pen­dant trois ans. Elle les cachait dans une boîte à chaus­sures sous le lit. Et puis un jour, elle me les a mon­trées, et j’ai com­pris que j’a­vais épou­sé une artiste, et j’en ai été ter­ri­fié et heu­reux en même temps. »

Un silence.

« Est-ce que tu en es heu­reux ? deman­da Noor. Pour moi ? »

Le pro­fes­seur Qure­shi sou­rit. C’é­tait le sou­rire d’un homme qui avait ensei­gné la poé­sie pen­dant trente-quatre ans et qui décou­vrait que la poé­sie, au lieu de res­ter dans les livres et les amphi­théâtres, avait pris racine dans sa propre mai­son, sous son propre toit, dans le cœur de sa propre fille.

« Alham­du­lil­lah, dit-il. Grâce à Dieu. »

Et ils ren­trèrent chez eux, côte à côte, dans la nuit par­fu­mée de Lahore, et les soixante-huit arbres du Falet­ti’s, trois kilo­mètres plus loin, bruis­saient dans le vent tiède d’a­vril, et quelque part dans la ville un poète libre dor­mait pour la pre­mière nuit depuis quatre ans dans un lit qui n’é­tait pas un lit de pri­son, et le monde, cette nuit-là, était exac­te­ment à sa place.

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