Sorting by

×

Les soixante-huit
arbres

Les soixante-huit arbres

Cha­pitres 10 à 13

Cha­pitre 10 — La conversation

Le Falet­ti’s Hotel, le matin, appar­te­nait au juge Cornelius.

C’é­tait un arran­ge­ment tacite, non écrit, vieux de plu­sieurs décen­nies, que tout le per­son­nel de l’hô­tel res­pec­tait avec la défé­rence qu’on accorde aux lois natu­relles — la gra­vi­té, la marée, le lever du soleil, le petit-déjeu­ner du juge. Chaque matin, à sept heures pré­cises, Alvin Robert Cor­ne­lius, juge en chef de la Cour suprême du Pakis­tan, des­cen­dait de sa chambre 2 — la chambre du rez-de-chaus­sée dont il était le loca­taire per­ma­nent depuis 1951, après y avoir séjour­né de manière inter­mit­tente depuis les années 1930 — et s’ins­tal­lait à sa table, tou­jours la même, près de la fenêtre qui don­nait sur le jar­din, sous le por­trait à l’huile de Gio­van­ni Faletti.

Sa table était pré­pa­rée avant son arri­vée : une nappe blanche empe­sée, un cou­vert en argent, un toast rack en forme de lyre, un pot de mar­me­lade d’o­range Chi­vers — la seule marque qu’il accep­tait, impor­tée d’An­gle­terre à grands frais —, un œuf à la coque dont le temps de cuis­son — quatre minutes et demie, pas une seconde de plus — avait été gra­vé dans la mémoire du cui­si­nier comme un article de la Consti­tu­tion, et le Dawn du jour, plié en quatre, posé à droite de l’assiette.

Le juge Cor­ne­lius était un homme sin­gu­lier. Chré­tien dans un pays musul­man, né à Agra d’une famille anglo-indienne, il avait choi­si le Pakis­tan à la Par­ti­tion avec la convic­tion tran­quille de ceux qui croient que la natio­na­li­té est un choix moral, pas un acci­dent de nais­sance. Il avait gra­vi les éche­lons de la magis­tra­ture avec une rigueur intel­lec­tuelle qui effrayait les avo­cats et une indé­pen­dance qui effrayait les poli­tiques, et il vivait au Falet­ti’s parce qu’il n’a­vait jamais trou­vé de rai­son suf­fi­sante de vivre ailleurs — l’hô­tel lui four­nis­sait un lit, des repas, une adresse, et cette forme de soli­tude meu­blée qui conve­nait à un homme dont la seule com­pa­gnie véri­table était le droit.

Noor le croi­sait chaque matin.

Ils échan­geaient un salut — un hoche­ment de tête de la part du juge, un salam de la part de Noor — et rien de plus. Le juge Cor­ne­lius ne par­lait pas aux gens le matin. Il ne par­lait à per­sonne avant d’a­voir fini son œuf, lu son jour­nal, et pro­non­cé men­ta­le­ment le ver­dict du jour — pas un ver­dict juri­dique, un ver­dict exis­ten­tiel : le monde méri­tait-il ou non qu’on s’y inté­res­sât ? La réponse variait selon les jours et la qua­li­té de la marmelade.

Ce matin-là — le 23 avril 1955, trois jours après la libé­ra­tion de Faiz —, Noor arri­va au Falet­ti’s à huit heures. Elle por­tait le cahier dans son sac. Elle avait pas­sé la nuit à relire ce qu’elle avait écrit — les nou­veaux poèmes, ceux d’a­près Data Dar­bar, ceux d’a­près Ibra­him — et à se deman­der si elle aurait le cou­rage de les mon­trer à Faiz. Le cou­rage n’é­tait pas venu. Mais l’im­pos­si­bi­li­té de ne pas les mon­trer non plus. Elle était sus­pen­due entre les deux, comme un cerf-volant entre deux cou­rants d’air, et elle ne savait pas lequel l’emporterait.

Faiz était déjà là.

Il était assis dans le jar­din du Falet­ti’s, sous le vieil arbre sans nom — l’arbre de Guru Nanak, le bud­ha dar­ra­kht —, sur un banc en fer for­gé que la rouille avait trans­for­mé en den­telle. Il por­tait un kur­ta blanc, simple, sans orne­ment, et il fumait une ciga­rette avec la len­teur d’un homme qui a retrou­vé le goût du tabac après quatre ans de pri­va­tion et qui veut que chaque bouf­fée dure le plus long­temps pos­sible. À côté de lui, sur le banc, un exem­plaire de Dast-e-Saba — son propre recueil, celui qu’il avait écrit en pri­son, publié pen­dant sa cap­ti­vi­té, dis­tri­bué clan­des­ti­ne­ment, lu par des mil­liers de gens qu’il n’a­vait jamais rencontrés.

Il la vit arri­ver et leva la main — un geste simple, ouvert, sans emphase, le geste d’un homme qui attend quel­qu’un et qui n’est pas sur­pris de le voir.

« Asseyez-vous, dit-il. L’arbre est bon. J’ai deman­dé au jar­di­nier quel âge il avait, il m’a dit : “Plus vieux que les Anglais.” Ce qui, dans cette ville, est une façon de dire : éternel. »

Noor s’as­sit.

Le jar­din du Falet­ti’s, à huit heures du matin, était une chose à part. Les soixante-huit arbres pro­je­taient sur la pelouse des ombres longues, entre­croi­sées, qui for­maient un réseau com­plexe, une car­to­gra­phie d’ombre et de lumière que le soleil modi­fiait d’ins­tant en ins­tant, comme un cal­li­graphe qui réécrit la même phrase à l’in­fi­ni. Les fran­gi­pa­niers avaient fleu­ri — des fleurs blanches au cœur jaune, d’une dou­ceur presque impu­dique, qui tom­baient sur l’herbe avec un silence de neige. Et les jaca­ran­das — les deux jaca­ran­das de la ter­rasse sud — avaient enfin ouvert leurs fleurs mauves, et le sol sous leurs branches était cou­vert d’un tapis vio­let si intense qu’il sem­blait irréel, comme si un peintre fou avait ren­ver­sé un pot de pein­ture dans le jar­din pen­dant la nuit.

Faiz regar­da les jaca­ran­das. « En pri­son, dit-il, je pen­sais aux arbres. Pas aux gens. Pas à la poli­tique. Aux arbres. C’est étrange, non ? On croit qu’on va pen­ser à de grandes choses — la liber­té, la jus­tice, la révo­lu­tion. Et on pense aux arbres. À la manière dont la lumière passe à tra­vers les feuilles. Au bruit qu’ils font quand le vent les tra­verse. En pri­son, le bruit qui me man­quait le plus, c’é­tait le bruit des arbres. »

Noor ne dit rien. Elle attendait.

« Mon­trez-moi ce que vous avez écrit, dit Faiz.

— Com­ment savez-vous que j’ai appor­té le cahier ? »

Faiz sou­rit. « Votre père m’a dit que vous cachiez vos poèmes sous votre mate­las. Si vous les avez sor­tis de sous le mate­las pour les mettre dans votre sac, c’est que vous êtes venue pour les mon­trer. Sinon, vous les auriez lais­sés là où ils étaient. »

Il avait rai­son. Noor sor­tit le cahier de son sac.

C’é­tait un geste d’une sim­pli­ci­té ter­ri­fiante. Un cahier en car­ton mar­ron, ache­té pour trois annas au bazar d’A­nar­ka­li, ten­du à tra­vers l’es­pace entre deux êtres humains assis sur un banc en fer for­gé rouillé sous un arbre dont per­sonne ne connais­sait l’es­pèce. Et pour­tant ce geste conte­nait toute la vie de Noor — ses seize années d’é­cri­ture secrète, ses nuits pen­chée sur la page, ses vers imi­tant Gha­lib puis ces­sant d’i­mi­ter Gha­lib, la fis­sure de Data Dar­bar, la voix d’I­bra­him disant c’est toi, et main­te­nant cet ins­tant où le cahier quit­tait ses mains et entrait dans celles d’un homme qui avait écrit des poèmes sur les murs de sa cel­lule avec un mor­ceau de charbon.

Faiz prit le cahier. Il l’ouvrit.

Il lut.

* * *

Faiz lisait comme il fumait — len­te­ment, avec concen­tra­tion, en don­nant à chaque mot le temps d’exis­ter. Il ne tour­nait pas les pages avec hâte. Il s’ar­rê­tait sur cer­tains vers, reve­nait en arrière, reli­sait, et par­fois fer­mait les yeux un ins­tant, comme pour lais­ser les mots des­cendre de l’es­prit vers un endroit plus pro­fond, un endroit où la poé­sie n’est plus jugée mais éprouvée.

Noor le regar­dait lire et elle avait peur. Une peur phy­sique — les mains moites, le cœur accé­lé­ré, cette sen­sa­tion de nudi­té inté­rieure que connaissent tous ceux qui ont un jour ten­du un manus­crit à quel­qu’un dont le juge­ment compte plus que tous les autres. Elle avait mon­tré ses poèmes à Ibra­him, mais Ibra­him était un musi­cien, et un aveugle, et un saint — il jugeait avec l’o­reille et avec le cœur. Faiz jugeait avec tout. Avec l’o­reille, le cœur, l’es­prit, l’ex­pé­rience de qua­rante ans de poé­sie, de pri­son, de vie.

Faiz lut pen­dant vingt minutes.

Autour d’eux, le jar­din du Falet­ti’s vivait sa vie du matin. Un boy arro­sait la pelouse avec un tuyau dont le jet décri­vait des arcs pares­seux dans la lumière. Le juge Cor­ne­lius, sa mar­me­lade ter­mi­née, tra­ver­sa le jar­din d’un pas mesu­ré vers la sor­tie, son jour­nal sous le bras, et jeta un regard per­plexe au poète et à la jeune femme assis sous l’arbre, comme s’il se deman­dait quel article de la loi régis­sait les conver­sa­tions mati­nales sous les arbres cen­te­naires. Un écu­reuil des­cen­dit le long du tronc du vieil arbre, s’ar­rê­ta à un mètre de Faiz, le regar­da avec une curio­si­té impu­dente, puis remon­ta et dis­pa­rut dans les branches.

Faiz fer­ma le cahier.

Il ne dit rien pen­dant un moment. Il prit une ciga­rette, l’al­lu­ma, aspi­ra une bouf­fée. Puis il regar­da Noor — pas avec le regard d’un cri­tique, pas avec le regard d’un juge (il y en avait déjà un, de juge, dans cet hôtel, et un seul suf­fi­sait), mais avec le regard d’un homme qui recon­naît quelque chose.

« Les anciens sont bien faits, dit-il. Les gha­zals clas­siques. Les rimes sont justes. Le mètre est cor­rect. Mais ce n’est pas vous. »

Noor sen­tit son esto­mac se contrac­ter. C’é­taient les mêmes mots qu’I­bra­him. Exac­te­ment les mêmes.

« Ceux-là, en revanche… » Faiz rou­vrit le cahier vers la fin, là où les poèmes chan­geaient, où le mètre se bri­sait, où l’our­dou se mélan­geait au pend­ja­bi, où les images ces­saient d’être des images de biblio­thèque et deve­naient des images de rue, de sanc­tuaire, de cui­sine, de nuit. « Ceux-là sont autre chose. Ceux-là sont vivants. Ils sont mal­adroits, par endroits. Ils ne savent pas encore ce qu’ils sont. Mais ils res­pirent. Et un poème qui res­pire vaut mille poèmes par­faits qui ne res­pirent pas. »

Un silence. Une fleur de fran­gi­pa­nier tom­ba sur le cahier ouvert, entre deux vers, comme un com­men­taire botanique.

« Vous avez peur de votre propre voix, dit Faiz. C’est nor­mal. Tout le monde a peur de sa propre voix. J’ai eu peur de la mienne pen­dant des années — j’i­mi­tais Iqbal, j’i­mi­tais Gha­lib, j’i­mi­tais tout le monde sauf moi-même. Et puis un jour, en pri­son, j’ai ces­sé d’i­mi­ter. Pas par cou­rage. Par néces­si­té. En pri­son, on n’a pas le luxe de faire sem­blant. On n’a que soi. Et quand on n’a que soi, on découvre que soi, c’est suffisant. »

Noor sen­tit ses yeux se mouiller. Elle ne pleu­ra pas. Mais l’é­mo­tion était là, quelque part entre la gorge et la poi­trine, un nœud chaud qui ne deman­dait qu’à se défaire.

« Qu’est-ce que je dois faire ? demanda-t-elle.

— Conti­nuer. Écrire. Mon­trer. Pas à tout le monde — à ceux qui comptent. Et sur­tout, ne pas écou­ter ceux qui vous diront que les femmes n’é­crivent pas de gha­zals. Les femmes n’é­crivent pas de gha­zals comme les rivières ne coulent pas vers la mer — c’est un fait que les gens affirment parce qu’ils ne regardent pas les rivières. »

Il lui ren­dit le cahier. Leurs mains se tou­chèrent un ins­tant — le temps d’un bat­te­ment de cœur, d’une note tenue, d’un silence entre deux vers.

« Écri­vez, dit Faiz. Le monde attend qu’on le nomme. Et les femmes de Lahore ont autant le droit de le nom­mer que les hommes. Plus, peut-être. Parce qu’elles voient ce que les hommes refusent de voir. »

* * *

Noor quit­ta le jar­din du Falet­ti’s à neuf heures.

Le tour­nage l’at­ten­dait — une scène de foule à la gare, des figu­rants à gérer, des per­mis à tam­pon­ner. Elle tra­ver­sa le hall avec le cahier ser­ré contre elle. Le boy lus­trait les cuivres. Le ven­ti­la­teur tour­nait. Le por­trait de Gio­van­ni Falet­ti la regar­dait avec ses yeux d’I­ta­lien ruiné.

Elle mar­cha vers la gare de Lahore dans la lumière du matin — cette lumière cou­leur de ghee, cou­leur de beurre cla­ri­fié, cou­leur d’or fon­du — et elle mar­chait dif­fé­rem­ment. Pas plus vite. Pas plus len­te­ment. Mais le sol, sous ses pieds, n’é­tait plus tout à fait le même sol. Il était plus ferme. Plus réel. Comme si Lahore, ce matin-là, avait déci­dé de la por­ter au lieu de sim­ple­ment la supporter.

Et dans sa tête, un vers de Faiz — pas un vers du cahier, un vers de Faiz lui-même, un vers de Zin­dan Nama, le car­net de pri­son, qu’elle avait lu cent fois et qui ce matin, pour la pre­mière fois, était adres­sé non plus au monde mais à elle :

Bol ke lab azad hain tere

Parle — tes lèvres sont libres

Cha­pitre 11 — Le tom­beau de Nur Jahan

On entre dans les jar­dins de Shah­da­ra par un por­tail en grès rose que le temps a ren­du gris, et la pre­mière chose qu’on voit n’est pas le tom­beau de Jahan­gir mais les arbres — des ran­gées de cyprès et de man­guiers qui bordent une allée pavée de briques, et qui sont si vieux, si hauts, si immo­biles, qu’ils semblent moins des arbres que des colonnes, les piliers d’un temple dont le toit serait le ciel.

Noor y alla un vendredi.

C’é­tait son jour de repos — le tour­nage ne tra­vaillait pas le ven­dre­di, jour de prière, et l’é­quipe amé­ri­caine en pro­fi­tait pour dor­mir, pour écrire des lettres à Hol­ly­wood, pour se plaindre de la cha­leur qui mon­tait de jour en jour avec la régu­la­ri­té d’une menace. Ava Gard­ner pas­sait ses ven­dre­dis au bord de la pis­cine du Gym­kha­na Club, bron­zant sous un para­sol pen­dant que des ser­veurs en gants blancs lui appor­taient des gin-tonics et que les épouses des offi­ciers pakis­ta­nais l’ob­ser­vaient depuis l’autre bout de la ter­rasse avec un mélange de fas­ci­na­tion et de répro­ba­tion — cette femme qui mon­trait ses jambes, cette femme qui buvait en plein jour, cette femme qui était tout ce qu’elles n’é­taient pas et peut-être, secrè­te­ment, tout ce qu’elles auraient vou­lu être.

Noor prit un tonga.

Le ton­ga — cette car­riole à deux roues tirée par un che­val, inven­tion moghole amé­lio­rée par les Bri­tan­niques et dégra­dée par le temps — la trans­por­ta le long de Mall Road, puis à tra­vers le vieux pont sur la rivière Ravi, et la rivière ce matin-là était basse, presque sèche, réduite à un ruban de boue lui­sante entre des berges de sable où des lavan­dières bat­taient le linge sur des pierres plates et où des buffles se vau­traient dans l’eau boueuse avec l’ex­pres­sion de satis­fac­tion abso­lue qui est le pri­vi­lège des ani­maux qui n’ont pas de conscience et qui, par consé­quent, n’ont pas de tourments.

Shah­da­ra est de l’autre côté de la Ravi — le côté nord, le côté des morts. C’est là que les Moghols enter­raient leurs grands — à l’é­cart de la ville vivante, dans des jar­dins clos, entou­rés d’eau et de silence, parce que les morts, dans la tra­di­tion moghole, méritent du calme, des fon­taines et des roses, et pas le bruit des bazars ni le chaos des vivants.

Le tom­beau de Jahan­gir est une splen­deur. Un bâti­ment car­ré, bas, en grès rouge incrus­té de marbre blanc, entou­ré de quatre mina­rets octo­go­naux revê­tus de mosaïques pie­tra dura — ces incrus­ta­tions de pierres semi-pré­cieuses, lapis-lazu­li, cor­na­line, jade, agate, qui forment des motifs flo­raux d’une pré­ci­sion hal­lu­ci­nante et qui sont, peut-être, la plus belle chose que des mains humaines aient jamais créée. L’in­té­rieur est une seule salle, vaste, haute, éclai­rée par la lumière qui tombe des jali — ces écrans de marbre ajou­ré qui filtrent le soleil et le trans­forment en den­telle. Et au centre, posé sur un socle, le céno­taphe de Jahan­gir — un bloc de marbre blanc sculp­té de motifs flo­raux, les quatre-vingt-dix-neuf noms de Dieu gra­vés sur les côtés, et sur le des­sus, les mots Alla­hu Akbar en lettres d’or.

Noor visi­ta le tom­beau de Jahan­gir. Mais ce n’é­tait pas pour lui qu’elle était venue.

* * *

Le tom­beau de Nur Jahan est à cinq cents mètres de celui de Jahan­gir, de l’autre côté d’un jar­din en friche.

Cinq cents mètres. La dis­tance d’une flèche. La lar­geur d’un silence. L’homme et la femme, sépa­rés dans la mort comme ils ne l’a­vaient jamais été dans la vie — Jahan­gir dans son mau­so­lée de grès et de marbre, visi­té par les tou­ristes et les pèle­rins, entre­te­nu par l’É­tat, pro­té­gé par des gar­diens, et Nur Jahan dans le sien, plus petit, plus modeste, presque oublié, noyé dans la végé­ta­tion sau­vage, comme si l’His­toire avait déci­dé que l’empereur méri­tait la mémoire et l’im­pé­ra­trice l’oubli.

Noor pous­sa la grille rouillée du jar­din de Nur Jahan.

Le tom­beau était là — un petit bâti­ment car­ré en grès, sans mina­rets, sans mosaïques, sans faste. Les murs étaient nus. Le jar­din qui l’en­tou­rait avait été un jar­din moghol, autre­fois — des par­terres symé­triques, des canaux, des fon­taines — mais la symé­trie avait été dévo­rée par l’herbe sau­vage, les canaux étaient secs, les fon­taines muettes, et des bou­gain­vil­liers avaient enva­hi les murs avec cette agres­si­vi­té magni­fique des plantes qui ne connaissent pas la poli­tesse et qui prennent ce qu’on ne leur donne pas.

Noor entra dans le tombeau.

L’in­té­rieur était frais — cette fraî­cheur des vieilles pierres qui gardent le froid de la nuit même quand le soleil de midi cogne sur le toit. Le céno­taphe de Nur Jahan était simple — un rec­tangle de marbre blanc, sans ins­crip­tion, sans orne­ment, comme si la femme qui avait régné sur un empire et intro­duit la rose en Inde avait vou­lu, dans la mort, l’a­no­ny­mat que la vie ne lui avait jamais accor­dé. Ou peut-être que per­sonne ne s’é­tait don­né la peine de gra­ver quoi que ce soit, ce qui reve­nait à dire que le monde avait oublié, et que l’ou­bli, pour une femme de pou­voir, était la forme ultime de la défaite.

Noor s’as­sit sur le sol, dos au mur, face au cénotaphe.

Elle pen­sa à Nur Jahan.

Mehr-un-Nis­sa — « Soleil par­mi les femmes » — née en 1577 dans une cara­vane entre l’Af­gha­nis­tan et l’Inde, fille d’un noble per­san en exil, mariée à quinze ans à un offi­cier afghan, veuve à trente-quatre ans, rema­riée à l’empereur Jahan­gir à trente-quatre ans et deve­nue, en quelques années, la femme la plus puis­sante du monde musul­man. Elle gou­ver­nait. Elle émet­tait des fir­mans impé­riaux por­tant son propre sceau. Elle chas­sait le tigre depuis le dos d’un élé­phant — quatre tigres en une seule jour­née, racontent les chro­niques, ce qui est peut-être exa­gé­ré mais qui dit quelque chose sur la nature de cette femme. Elle conce­vait des jar­dins, des tex­tiles, des bijoux. Elle avait inven­té l’es­sence de rose — le attar-e-gulab — en obser­vant, dit la légende, un canal rem­pli d’eau de rose dans lequel flot­tait une pel­li­cule hui­leuse que le soleil avait concen­trée. Elle avait fait de cette huile un par­fum, et de ce par­fum un empire olfac­tif, et les roses de Lahore, les roses du jar­din du pro­fes­seur Qure­shi, les roses du sanc­tuaire de Data Dar­bar, les roses qui par­fu­maient les nuits de la ville, étaient ses descendantes.

Et puis Jahan­gir était mort, et Shah Jahan avait pris le pou­voir, et Nur Jahan avait été écar­tée, relé­guée, confi­née dans un palais de Lahore avec une pen­sion et des ser­vantes et le silence — ce silence par­ti­cu­lier qu’on impose aux femmes puis­santes quand les hommes reprennent le contrôle. Elle avait vécu dix-huit ans dans ce silence. Dix-huit ans. Et quand elle était morte, en 1645, on l’a­vait enter­rée ici, dans ce tom­beau modeste, à cinq cents mètres de son époux qu’elle avait aimé et gou­ver­né, sépa­rée de lui par un jar­din en friche et par quatre siècles d’oubli.

* * *

Noor sor­tit le cahier.

Elle ne savait pas pour­quoi elle l’a­vait appor­té ici — ou plu­tôt elle le savait, mais elle ne vou­lait pas se l’a­vouer, parce que l’ad­mettre aurait été admettre qu’elle était venue cher­cher quelque chose, et que ce quelque chose avait à voir avec le silence de Nur Jahan et avec son propre silence, et avec la ques­tion qui la pour­sui­vait depuis des semaines : qu’est-ce que cela signi­fie, pour une femme, de nom­mer le monde ?

Elle écri­vit.

Elle écri­vit sur Nur Jahan. Sur les roses. Sur le tom­beau sans ins­crip­tion. Sur la dis­tance de cinq cents mètres entre l’homme et la femme, entre la mémoire et l’ou­bli. Sur sa mère — Zubai­da, qui pei­gnait des jar­dins moghols dans une lumière de plus en plus faible, dont les yeux s’é­tei­gnaient comme les fon­taines de Sha­li­mar s’é­taient éteintes, len­te­ment, imper­cep­ti­ble­ment, et qui pei­gnait quand même, une goutte d’eau à la fois, un pétale à la fois, contre l’obs­cu­ri­té, contre le silence, contre l’oubli.

Elle écri­vit sur les femmes de Lahore — celles qu’on voyait et celles qu’on ne voyait pas, celles qui par­laient et celles qui se tai­saient, celles qui pei­gnaient et celles qui priaient et celles qui chan­taient et celles qui, comme elle, écri­vaient en secret dans des cahiers cachés sous des mate­las, parce que le monde n’é­tait pas encore prêt à entendre ce qu’elles avaient à dire, ou parce qu’elles n’é­taient pas encore prêtes à le dire, ce qui reve­nait au même.

Elle écri­vit long­temps. La lumière tour­nait dans le tom­beau, pas­sant d’un mur à l’autre, et les ombres des bou­gain­vil­liers dan­saient sur le sol comme des cal­li­gra­phies végé­tales, et le silence du lieu n’é­tait pas un silence vide mais un silence habi­té — habi­té par Nur Jahan, par ses roses, par les dix-huit années de soli­tude, par le par­fum de l’at­tar qui avait impré­gné ces murs et qui, quatre siècles plus tard, sem­blait encore flot­ter dans l’air, comme une mémoire olfac­tive que la pierre avait absor­bée et qu’elle res­ti­tuait aux visi­teurs patients.

* * *

Quand elle sor­tit du tom­beau, le soleil était bas.

La lumière rasante frap­pait les murs du jar­din et les fai­sait briller — le grès rose, doré par le cou­chant, avait exac­te­ment la même cou­leur que le marbre de Sha­li­mar quand la lumière de la fin d’a­près-midi le trans­for­mait en chair vivante. Noor mar­cha dans le jar­din en friche. Les bou­gain­vil­liers, dans cette lumière, étaient d’un magen­ta si violent qu’il en deve­nait presque sonore, comme si les fleurs criaient. Un paon — Dieu sait d’où il venait, peut-être du jar­din de Jahan­gir, peut-être du ciel — tra­ver­sa l’al­lée devant elle, sa queue déployée en éven­tail, chaque plume un œil, chaque œil un monde.

Elle pen­sa à sa mère.

La veille, Zubai­da avait ter­mi­né le lotus rose de la minia­ture de Sha­li­mar. Le der­nier pétale. Quatre heures de tra­vail pour un cen­ti­mètre car­ré de papier was­li, et quand elle avait posé le pin­ceau, elle avait dit à Noor — la seule chose qu’elle avait dite, sans com­men­taire, sans fier­té, sans tris­tesse : « Celui-là, je l’ai peint de mémoire. Je ne le vois plus assez bien pour le peindre d’a­près nature. »

De mémoire.

Zubai­da pei­gnait les jar­dins de Sha­li­mar de mémoire parce que ses yeux ne lui per­met­taient plus de voir les détails. Elle pei­gnait les fon­taines de mémoire, les roses de mémoire, le lotus de mémoire. Et la mémoire de Zubai­da était si fidèle, si pré­cise, si amou­reu­se­ment exacte, que per­sonne en regar­dant la minia­ture n’au­rait pu devi­ner que l’ar­tiste ne voyait plus ce qu’elle pei­gnait — que la beau­té sur le papier venait non pas du regard mais du sou­ve­nir du regard, ce qui est peut-être, au fond, la défi­ni­tion même de l’art.

Noor déci­da quelque chose.

Ce n’é­tait pas une déci­sion spec­ta­cu­laire. Pas un ser­ment, pas une pro­cla­ma­tion. Plu­tôt un léger dépla­ce­ment inté­rieur — comme quand on déplace un meuble dans une pièce et que sou­dain la lumière tombe dif­fé­rem­ment et que l’es­pace change de nature. Elle déci­da qu’elle mon­tre­rait ses poèmes à sa mère. Pas au monde. Pas aux édi­teurs. Pas aux mushai­ras. À sa mère. Parce que Zubai­da, qui pei­gnait de mémoire, com­pren­drait ce que signi­fie créer dans l’ombre. Parce que Zubai­da, qui cachait ses pre­mières minia­tures dans une boîte à chaus­sures, com­pren­drait le cahier sous le mate­las. Parce que les femmes qui créent en secret se recon­naissent entre elles, comme les arbres de la même espèce se recon­naissent par les racines.

Elle reprit le ton­ga vers Lahore.

La rivière Ravi, dans le cré­pus­cule, avait chan­gé de cou­leur — elle n’é­tait plus boueuse mais dorée, comme si le soleil cou­chant avait fon­du dans l’eau et l’a­vait trans­for­mée en métal liquide. Les lavan­dières étaient par­ties. Les buffles dor­maient sur la berge. Un héron se tenait immo­bile dans les hauts-fonds, une patte repliée, le bec poin­té vers l’eau, atten­dant un pois­son avec la patience des saints.

Et Noor, dans le ton­ga qui caho­tait sur le vieux pont, ser­ra son cahier contre elle et regar­da la rivière dorée et pen­sa : la dis­tance entre Jahan­gir et Nur Jahan, c’est cinq cents mètres. La dis­tance entre le silence et la parole, c’est un souffle. La dis­tance entre ma mère et moi, c’est un cahier en car­ton mar­ron ache­té pour trois annas au bazar d’Anarkali.

Demain, elle fran­chi­rait cette distance.

Cha­pitre 12 — La der­nière nuit du tournage

Le tour­nage de Bho­wa­ni Junc­tion se ter­mi­na un mar­di de mai, dans la chaleur.

Mai à Lahore est une épreuve. Le ther­mo­mètre dépasse qua­rante degrés dès le milieu de la mati­née et ne redes­cend pas avant minuit. L’air est sec, brû­lant, char­gé de cette pous­sière ocre qui s’in­filtre par­tout — dans les narines, dans les yeux, dans les plis des vête­ments, dans les inter­stices des camé­ras, au grand déses­poir de Fred­die Young qui pas­sait ses jour­nées à net­toyer les objec­tifs avec un chif­fon de soie et à jurer en anglais avec une inven­ti­vi­té qui impres­sion­nait même les por­teurs de la gare, pour­tant experts en matière de jurons pend­ja­bis. Les ven­ti­la­teurs du Falet­ti’s tour­naient à plein régime, jour et nuit, et leur ron­ron­ne­ment était deve­nu le bruit de fond de l’hô­tel, le bat­te­ment de cœur méca­nique qui accom­pa­gnait les rêves des dor­meurs et les insom­nies des buveurs.

La der­nière scène fut tour­née à la gare.

C’é­tait un plan de foule — des cen­taines de figu­rants laho­ri, habillés en Indiens de 1946, mas­sés sur le quai numé­ro deux, criant des slo­gans en hin­di que la plu­part ne com­pre­naient pas mais qu’ils criaient avec une convic­tion si authen­tique que Cukor, der­rière la camé­ra, eut un fris­son. « Ils ne jouent pas, mur­mu­ra-t-il à Noor, qui se tenait à côté de lui. Ils se sou­viennent. » Et Noor hocha la tête, parce que c’é­tait vrai, parce que ces gens — ces com­mer­çants, ces arti­sans, ces chauf­feurs de rick­shaw, ces étu­diants, ces mères avec des enfants accro­chés à leurs hanches — n’a­vaient pas besoin de jouer la Par­ti­tion. Ils la por­taient dans leur corps. Ils por­taient les trains de morts, les familles déchi­rées, les mai­sons brû­lées, les fron­tières tra­cées à la hâte sur des cartes par des hommes qui n’a­vaient jamais mis les pieds dans le sous-conti­nent. Ils por­taient tout cela, et quand Cukor criait « Action ! », ils n’a­vaient qu’à ouvrir la porte de leur mémoire pour que la scène devienne vraie.

La der­nière prise fut bonne. Cukor dit « Cut », puis « Print », puis il se tut et regar­da le quai, et les figu­rants, et la gare de Lahore dans la lumière de la fin d’a­près-midi, et il dit, à per­sonne en par­ti­cu­lier : « C’est le meilleur film que j’aie jamais tour­né. Et per­sonne ne le saura. »

* * *

La fête fut don­née le soir même, dans le jar­din du Faletti’s.

Mr. Masood avait fait des miracles. Des guir­landes de lumières élec­triques avaient été ten­dues entre les arbres, et les soixante-huit troncs étaient enve­lop­pés de petites ampoules qui les fai­saient res­sem­bler à des piliers de lumière, à des colonnes de feu doux plan­tées dans la pelouse. Des tables rondes recou­vertes de nappes blanches avaient été dis­po­sées sous les fran­gi­pa­niers, et sur chaque table un bou­quet de roses — les roses de Lahore, cou­leur de sang et de crème, dont le par­fum, dans la cha­leur du soir, se mêlait à celui du jas­min et de la terre arro­sée, créant un cock­tail olfac­tif si intense qu’il sem­blait avoir été com­po­sé par un par­fu­meur fou ou par Nur Jahan elle-même.

Le menu était double — pakis­ta­nais et occi­den­tal, côte à côte, comme les deux mondes qui s’é­taient côtoyés pen­dant trois mois sans jamais se confondre tout à fait. D’un côté, les plats du Falet­ti’s : pou­let rôti, roast beef, pommes de terre à l’an­glaise, salade de concombre — la cui­sine colo­niale que l’hô­tel ser­vait depuis 1880 et qu’il conti­nuait de ser­vir par fidé­li­té à un fan­tôme. De l’autre, les plats que les figu­rants avaient appor­tés — des birya­ni, des kebabs, des kara­his de pou­let et de mou­ton, des naans frais sor­tis d’un tan­door impro­vi­sé dans un coin du jar­din, des jale­bis dorés, des gulab jamun nageant dans un sirop de car­da­mome et d’eau de rose, et un chau­dron de haleem si épais qu’une cuillère y tenait debout. Les deux cui­sines coexis­taient sur les mêmes tables, sépa­rées par un no man’s land de quelques cen­ti­mètres de nappe blanche, et les invi­tés pas­saient de l’une à l’autre avec une aisance qui disait quelque chose de pro­fond sur la capa­ci­té humaine à aimer deux choses incom­pa­tibles en même temps.

Tout le monde était là.

Cukor, en cos­tume de lin blanc — un cos­tume propre, pour une fois, que Mr. Masood lui avait fait repas­ser par le meilleur dho­bi de Lahore en guise de cadeau d’a­dieu. Ste­wart Gran­ger, droit comme un i, verre de whis­ky à la main, qui avait réus­si, au cours des trois mois, à apprendre exac­te­ment sept mots d’our­dou — shu­kriya, ji, nahin, accha, paa­ni, garam et bohut garam — ce qui consti­tuait, dans l’é­chelle de Gran­ger, un exploit lin­guis­tique consi­dé­rable. Pan­dro Ber­man, le pro­duc­teur, qui avait ces­sé de trans­pi­rer pour la pre­mière fois depuis février, pro­ba­ble­ment parce qu’il trans­pi­rait tel­le­ment depuis trois mois que son corps avait épui­sé ses réserves. Bill Tra­vers, l’Ir­lan­dais roux, qui dan­sait avec la femme de Mr. Bukha­ri le chef de gare et qui dan­sait très mal mais avec un enthou­siasme qui com­pen­sait tout. Les tech­ni­ciens amé­ri­cains et bri­tan­niques, les figu­rants laho­ri, les chauf­feurs, les por­teurs, les boys du Falet­ti’s en livrée blanche, les sol­dats pakis­ta­nais qui avaient ser­vi de gardes du corps et d’es­corte — tout le monde, mélan­gé, bras­sé, confon­du dans la cha­leur de la nuit et la musique.

La musique. Quel­qu’un avait appor­té un gra­mo­phone et des disques de jazz — du Duke Elling­ton, du Count Basie, de l’El­la Fitz­ge­rald — et le gra­mo­phone jouait sous un man­guier, et les notes cui­vrées du jazz amé­ri­cain mon­taient dans l’air de Lahore comme des bulles de savon venues d’un autre monde. Et en même temps — pas en alter­nance, en même temps —, dans un autre coin du jar­din, sous un neem, un har­mo­nium jouait. L’un des figu­rants, un jeune homme aux yeux noirs et aux doigts agiles, avait appor­té son har­mo­nium et jouait des gha­zals, et les deux musiques se che­vau­chaient, se mêlaient, se heur­taient par­fois et par­fois s’ac­cor­daient, et ces ins­tants d’ac­cord for­tuit — un accord de jazz qui tom­bait sur une note de raag, un phra­sé de saxo­phone qui épou­sait une mélo­die d’har­mo­nium — étaient comme des étin­celles, des illu­mi­na­tions brèves, la preuve que les mondes, même les plus éloi­gnés, ont des points de contact secrets.

* * *

Ava Gard­ner dansait.

Elle dan­sait seule, au milieu de la pelouse, entre les tables et les arbres illu­mi­nés, et elle dan­sait comme elle mar­chait — avec cette aisance sou­ve­raine, cette grâce qui n’é­tait pas apprise mais innée, qui venait de la Caro­line du Nord, de la terre rouge, des fermes de tabac, de quelque chose d’an­té­rieur à Hol­ly­wood et d’an­té­rieur au gla­mour, quelque chose de fon­da­men­tal, de phy­sique, de vrai. Elle avait reti­ré ses chaus­sures — encore, tou­jours — et ses pieds nus tou­chaient l’herbe du Falet­ti’s, et chaque pas était un accord entre son corps et le sol, entre sa peau et la terre de Lahore.

Des figu­rants la regar­daient. Cer­tains s’é­taient appro­chés, timi­de­ment, et for­maient un cercle autour d’elle — pas un cercle fer­mé, un cercle ouvert, res­pec­tueux, émer­veillé, comme le cercle que forment les dévots autour d’un der­viche qui tourne. Ava ne les voyait pas. Ou elle les voyait et s’en moquait. Ou elle les voyait et les incluait dans sa danse, parce que la danse, comme le qaw­wa­li, n’ex­clut personne.

Des guir­landes de jas­min avaient été appor­tées par les figu­rants laho­ri — c’est la cou­tume, à Lahore, d’of­frir des guir­landes de jas­min aux invi­tés d’hon­neur, et les figu­rants avaient déci­dé que tout le monde, ce soir, était un invi­té d’hon­neur. Des col­liers de jas­min pen­daient au cou de Cukor, de Gran­ger, de Ber­man, des tech­ni­ciens, des boys. L’o­deur du jas­min avait recou­vert toutes les autres odeurs — le roast beef, le birya­ni, le whis­ky, le die­sel loin­tain des camions — et le jar­din du Falet­ti’s, ce soir-là, sen­tait le jas­min et rien d’autre, comme si le jar­din avait déci­dé de n’être qu’un parfum.

Noor cir­cu­lait.

Elle pas­sait d’une table à l’autre, d’un groupe à l’autre, d’une conver­sa­tion à l’autre — en anglais avec les Amé­ri­cains, en our­dou avec les Pakis­ta­nais, en pend­ja­bi avec les figu­rants, en un mélange des trois avec les boys du Falet­ti’s qui avaient appris, au cours de soixante-quinze ans de ser­vice, à com­prendre toutes les langues du monde et à n’en par­ler aucune cor­rec­te­ment. Elle ser­vait de tra­duc­trice, de pont, de fil invi­sible entre des mondes qui, pen­dant trois mois, avaient coexis­té sans se com­prendre et qui, ce soir, fai­saient l’ef­fort — sin­cère, mal­adroit, tou­chant — de se toucher.

Et pour la pre­mière fois, elle ne se sen­tait étran­gère nulle part.

C’é­tait une sen­sa­tion nou­velle. Pen­dant toute sa vie, Noor avait vécu dans l’entre-deux — entre la tra­di­tion et la moder­ni­té, entre l’our­dou et l’an­glais, entre le silence et la parole, entre le monde de son père et le monde exté­rieur. Elle avait été, tou­jours, la tra­duc­trice — celle qui fait le pont, celle qui est entre les deux rives mais sur aucune. Et ce soir, dans le jar­din du Falet­ti’s, entre le jazz et l’har­mo­nium, entre le birya­ni et le roast beef, entre Ava Gard­ner qui dan­sait pieds nus et les figu­rants qui bat­taient des mains, elle com­prit que l’entre-deux n’é­tait pas un no man’s land. C’é­tait un pays. Son pays. Le pays de ceux qui voient des deux côtés, qui entendent des deux oreilles, qui écrivent dans deux langues et qui rêvent dans une troi­sième, et ce pays n’a­vait pas de carte et pas de fron­tière et pas de nom, mais il exis­tait, et elle y vivait, et c’é­tait bien.

* * *

Il était près de minuit quand Ava s’ap­pro­cha d’elle.

Ava avait ces­sé de dan­ser. Elle était essouf­flée, un verre à la main, les che­veux défaits, pieds nus sur l’herbe, et dans la lumière des guir­landes élec­triques, son visage avait quelque chose de dif­fé­rent — quelque chose de dépouillé, de vul­né­rable, comme si la danse avait enle­vé un masque qu’elle n’a­vait même pas conscience de por­ter. Elle s’as­sit à côté de Noor sur un banc, sous le vieil arbre sans nom, le bud­ha dar­ra­kht, et pen­dant un moment elles ne dirent rien, elles écou­tèrent la musique et les voix et le bruis­se­ment des arbres dans le vent tiède de la nuit.

Puis Ava dit : « Je vais vous dire une chose, Noor. Quelque chose que je ne dis pas sou­vent, parce que les gens ne com­prennent pas. »

Noor atten­dit.

« Je déteste Hol­ly­wood. Je déteste les stu­dios, les pro­duc­teurs, les maga­zines, les pho­to­graphes. Je déteste les fêtes à Bever­ly Hil­ls et les pre­mières au Chi­nese Theatre et les inter­views où on me demande ma cou­leur pré­fé­rée et ma recette de tarte aux pommes. Je déteste tout ça. Mais cette nuit — cette nuit dans ce jar­din, dans cette ville que je ne connais­sais pas il y a trois mois, avec ces arbres et ces fleurs et cette musique que je ne com­prends pas et ces gens qui m’offrent du jas­min — cette nuit est la plus belle de ma vie. Et demain, je ren­tre­rai à Hol­ly­wood, et je l’ou­blie­rai, parce que c’est ce que font les gens comme moi, nous oublions les belles choses et nous nous sou­ve­nons des mau­vaises. Mais ce soir, main­te­nant, sous cet arbre, je veux que vous sachiez que je n’ou­blie­rai pas. »

Noor la regar­da. Dans les yeux d’A­va — ces yeux que les pho­to­gra­phies mon­traient verts et qui étaient en réa­li­té d’un brun doré dans la lumière des guir­landes — il y avait quelque chose que Noor recon­nais­sait. La soli­tude de celles qui sont vues par tout le monde et com­prises par personne.

« You’re the one who real­ly sees this place, aren’t you? dit Ava. Vous êtes celle qui voit vrai­ment cet endroit. Pas les tou­ristes, pas les pro­duc­teurs, pas moi. Vous. »

Noor ne répon­dit pas. Mais elle prit la main d’A­va — un geste qu’elle n’au­rait jamais fait trois mois plus tôt, un geste impen­sable, une femme pakis­ta­naise pre­nant la main d’une star amé­ri­caine sous un arbre cen­te­naire dans le jar­din d’un hôtel fon­dé par un Ita­lien —, et les deux femmes res­tèrent assises un moment, la main dans la main, pen­dant que la nuit de Lahore tour­nait autour d’elles avec la len­teur majes­tueuse d’un derviche.

* * *

La fête dura jus­qu’à trois heures du matin.

Quand les der­niers invi­tés par­tirent — les figu­rants dans des ton­gas, les tech­ni­ciens dans des camions, Gran­ger titu­bant vers sa chambre avec la digni­té vacillante d’un gent­le­man ivre —, le jar­din du Falet­ti’s res­sem­blait à un champ de bataille paci­fique. Des pétales de jas­min jon­chaient la pelouse. Des verres vides traî­naient sur les tables. Les guir­landes de lumières cli­gno­taient encore dans les arbres, obs­ti­nées, refu­sant de s’é­teindre, comme si elles vou­laient pro­lon­ger la fête au-delà de la fête.

La fenêtre de la chambre 2 était éclai­rée. Le juge Cor­ne­lius, qui ne dor­mait jamais avant quatre heures du matin, lisait un trai­té de droit consti­tu­tion­nel à la lumière de sa lampe de che­vet, et le bruit de la fête, qui l’a­vait accom­pa­gné toute la soi­rée, ne l’a­vait ni déran­gé ni inté­res­sé. Le juge Cor­ne­lius avait vu pas­ser des fêtes, des guerres, des indé­pen­dances, des coups d’É­tat et des empires, depuis cette chambre, et il les avait tous regar­dés avec la même pla­ci­di­té qu’il accor­dait à la mar­me­lade Chi­vers de son petit-déjeu­ner : un fait, ni bon ni mau­vais, qui méri­tait d’être noté mais pas commenté.

Noor fut la der­nière à partir.

Elle tra­ver­sa le jar­din vide, entre les pétales de jas­min et les verres aban­don­nés, et quand elle pas­sa devant le vieil arbre sans nom, elle s’ar­rê­ta. Elle posa la main sur l’é­corce noire et rugueuse — cette écorce qui avait sen­ti la main de Guru Nanak, peut-être, cinq siècles plus tôt — et elle dit, à voix basse, en our­dou : « Shu­kriya. Mer­ci. »

L’arbre ne répon­dit pas. Mais une feuille tom­ba dans ses che­veux, et elle la garda.

Cha­pitre 13 — Le cahier

Le len­de­main, les camions partirent.

Noor les regar­da s’é­loi­gner depuis le per­ron du Falet­ti’s — les trois gros véhi­cules kaki, char­gés de caisses estam­pillées MGM, qui des­cen­dirent Eger­ton Road dans la lumière du matin, sou­le­vant la même pous­sière ocre qu’à leur arri­vée, trois mois plus tôt, comme si le temps avait fait un cercle et que les camions repas­saient par leur propre trace. Ava Gard­ner était par­tie à l’aube, dans la Ply­mouth du consul, sans dire au revoir — ou plu­tôt en disant au revoir à sa manière, c’est-à-dire en ne le disant pas, parce que les gens qui ont l’ha­bi­tude de par­tir savent que les adieux sont une forme de men­songe et qu’il vaut mieux dis­pa­raître, sim­ple­ment, comme on éteint une lumière. Elle avait lais­sé un mes­sage pour Noor à la récep­tion — un mot grif­fon­né sur le papier à en-tête du Falet­ti’s, de cette écri­ture ronde et pen­chée que les élèves des écoles de la Caro­line du Nord appre­naient dans les années 1930 : Thank you, Noor. For the ciga­rettes, the city, and eve­ry­thing bet­ween. — A.

Cukor était par­ti la veille, dans un avion pour Londres. Avant de mon­ter dans la voi­ture qui l’emmenait à l’aé­ro­port, il avait pris Noor à part dans le hall du Falet­ti’s, sous le por­trait de Gio­van­ni Falet­ti, et il avait dit : « Si vous venez un jour à Los Angeles, Miss Qure­shi, appe­lez-moi. Non pas pour le ciné­ma — pour le plai­sir de par­ler avec quel­qu’un qui voit. » Et il avait ajou­té, avec ce sou­rire qui avait vu pleu­rer Clark Gable et rire Katha­rine Hep­burn : « Écri­vez. Ce que vous avez à dire vaut la peine d’être enten­du. Et si vous ne m’é­cou­tez pas, écou­tez votre aveugle. Il a raison. »

Gran­ger avait ser­ré la main de Noor avec la vigueur méca­nique du pre­mier jour et avait dit shu­kriya, et Noor avait sou­ri, parce que le mot, dans la bouche de Gran­ger, avait tou­jours cet accent extra­or­di­nai­re­ment bri­tan­nique qui le ren­dait mécon­nais­sable et char­mant, et parce que c’é­tait la der­nière fois qu’elle enten­drait un Anglais écor­cher l’our­dou avec autant de bonne volonté.

Et main­te­nant, les camions s’en allaient, et avec eux les pro­jec­teurs, les rails de tra­vel­ling, les rou­leaux de pel­li­cule East­man­co­lor, les réflec­teurs, les câbles, tout l’at­ti­rail du ciné­ma, toute cette machi­ne­rie lourde et brillante qui avait trans­for­mé la gare de Lahore en Bho­wa­ni Junc­tion et qui repar­tait vers Hol­ly­wood, où elle serait mon­tée, mixée, éta­lon­née, dis­tri­buée dans les ciné­mas du monde entier, et les gens ver­raient Ava Gard­ner sur un quai de gare et ne sau­raient jamais que ce quai était le quai numé­ro deux de la gare de Lahore, et que le ciel der­rière elle était le ciel du Pend­jab, et que la foule qui criait des slo­gans ne jouait pas mais se souvenait.

* * *

Le Falet­ti’s retrou­va son silence.

C’est un silence par­ti­cu­lier, celui des hôtels après le départ des der­niers clients — un silence qui n’est pas l’ab­sence de bruit mais la pré­sence de tous les bruits qui ont eu lieu et qui résonnent encore, comme l’é­cho d’une cloche long­temps après que la cloche a ces­sé de son­ner. Les cou­loirs sen­taient encore le par­fum d’A­va — le gar­dé­nia et le tabac blond — et les boys le sen­taient en pas­sant devant la chambre 55 et regar­daient la porte fer­mée avec l’ex­pres­sion de ceux qui ont vu un miracle et qui savent que le miracle ne se repro­dui­ra pas.

Le juge Cor­ne­lius reprit son petit-déjeuner.

La mar­me­lade Chi­vers, l’œuf à la coque, le Dawn, la table près de la fenêtre. Rien n’a­vait chan­gé. Rien ne chan­ge­rait jamais. Le juge Cor­ne­lius res­te­rait dans sa chambre 2 pen­dant encore trente-six ans, jus­qu’à sa mort en 1991, et pen­dant ces trente-six années, il ver­rait pas­ser des pré­si­dents, des géné­raux, des coups d’É­tat, des guerres, des fêtes et des deuils, depuis sa fenêtre qui don­nait sur le jar­din, et il les regar­de­rait tous avec la même pla­ci­di­té, la même indif­fé­rence sou­ve­raine, la même confiance dans le fait que le droit sur­vi­vrait aux hommes, comme les arbres sur­vi­vaient aux saisons.

Les jar­di­niers arro­sèrent la pelouse. Ils balayèrent les pétales de jas­min de la fête. Ils ramas­sèrent un verre oublié sous un fran­gi­pa­nier, une guir­lande de roses fanées, un bou­ton de man­chette en argent que quel­qu’un avait per­du en dan­sant. Et quand ils pas­sèrent devant le vieil arbre sans nom, le bud­ha dar­ra­kht, ils incli­nèrent légè­re­ment la tête, par habi­tude ou par super­sti­tion, et le vieil arbre ne bou­gea pas, parce que les arbres ne bougent pas, ou parce que leur mou­ve­ment est si lent qu’il échappe à la per­cep­tion humaine, ce qui revient au même.

* * *

Noor alla au sanc­tuaire de Data Darbar.

Elle y alla le matin, tôt, avant la cha­leur. Le sanc­tuaire, à cette heure, était presque vide — quelques dévots de l’aube, ceux qui viennent avant le monde, avant le bruit, avant les autres, pour être seuls avec le saint et avec le silence. Le marbre blanc de la cour était frais sous ses pieds nus. Le tom­beau de Data Sahab brillait dans la lumière mati­nale, et les roses — des roses fraîches, dépo­sées à l’aube par les gar­diens — étaient encore humides de rosée, et leur par­fum, dans l’air frais du matin, avait une inten­si­té presque insou­te­nable, comme si les roses, elles aus­si, pro­fi­taient de la fraî­cheur pour exha­ler tout ce qu’elles avaient rete­nu pen­dant la nuit.

Noor s’as­sit dans la cour.

Elle ne priait pas. Pas exac­te­ment. Elle fai­sait quelque chose qui res­sem­blait à la prière sans en être une — elle res­pi­rait. Elle res­pi­rait l’en­cens et les roses et le marbre et l’air de Lahore et la pré­sence du saint qui dor­mait sous la pierre depuis mille ans, et cette res­pi­ra­tion était une forme d’at­ten­tion, de pré­sence, de gra­ti­tude, qui n’a­vait pas besoin de mots ni de gestes pour exister.

Elle pen­sa à Ibra­him. Elle ne l’a­vait pas revu depuis la veille de la fête. Il avait dit, la der­nière fois : « Tu n’as plus besoin de venir. Tu sais écou­ter main­te­nant. Le reste, c’est ton affaire. » Et elle avait com­pris que c’é­tait un adieu — pas un adieu triste, un adieu de maître, le moment où le maître dit à l’é­lève : va, tu es prête, et même si tu ne te sens pas prête, tu l’es, parce que la pré­pa­ra­tion ne finit jamais et que le début, lui, ne peut plus attendre.

Elle pen­sa à Faiz. Il avait quit­té Lahore deux jours plus tôt — pour Londres, disait-on, ou pour Mos­cou, ou pour les deux, parce que Faiz, comme les poètes et les oiseaux migra­teurs, ne res­tait jamais long­temps au même endroit. Avant de par­tir, il avait envoyé un mot à Noor par l’in­ter­mé­diaire du pro­fes­seur Qure­shi — un mot bref, écrit sur une feuille de cahier, de cette écri­ture en nas­ta­liq qui cou­lait de droite à gauche comme une rivière :

Écri­vez. Ne deman­dez la per­mis­sion à per­sonne. La per­mis­sion est dans le souffle.

Elle pen­sa à Ava. À ses pieds nus sur le trot­toir de Mall Road. À sa phrase — This city smells like it’s drea­ming — qui res­te­rait dans la mémoire de Noor comme un talis­man, un sésame, une clef pour une porte qu’elle n’a­vait pas encore ouverte.

Elle pen­sa à sa mère.

La veille au soir, après la fête, Noor était ren­trée chez elle et elle avait mon­té l’es­ca­lier jus­qu’à l’a­te­lier de Zubai­da. Sa mère était encore là — elle y était tou­jours, à minuit comme à midi, pen­chée sur sa planche de bois, le pin­ceau à la main, la loupe à côté, la lampe unique éclai­rant le papier was­li d’un fais­ceau de lumière concen­trée. La minia­ture de Sha­li­mar était ter­mi­née — les trois ter­rasses, les cyprès, les fon­taines, le lotus rose, le ciel, les oiseaux. Ter­mi­née et par­faite et belle et com­po­sée à par­tir de la mémoire d’une femme dont les yeux se fer­maient sur le monde.

Noor avait posé le cahier sur la table, à côté des pinceaux.

Zubai­da avait levé les yeux. Elle avait vu le cahier. Elle n’a­vait pas deman­dé ce que c’é­tait — elle savait. Les mères savent. Les mères qui peignent des jar­dins de mémoire savent que leurs filles écrivent des poèmes en secret, comme les arbres savent que leurs racines poussent dans l’ombre, et ce savoir n’a pas besoin de mots.

Zubai­da avait ouvert le cahier.

Elle avait lu len­te­ment, parce que ses yeux fati­guaient, parce que l’our­dou manus­crit de Noor était par­fois dif­fi­cile à déchif­frer, et parce qu’elle lisait les poèmes de sa fille comme elle pei­gnait ses minia­tures — un mot à la fois, un détail à la fois, avec la patience infi­nie de celle qui sait que la beau­té se trouve dans le grain, dans la tex­ture, dans le cen­ti­mètre car­ré qu’on regarde assez long­temps pour qu’il devienne un monde.

Elle avait lu tous les poèmes. Les anciens — les gha­zals clas­siques, ceux que Faiz et Ibra­him avaient jugés trop sages, trop poli­cés, trop enfer­més dans la biblio­thèque du père. Et les nou­veaux — ceux d’a­près Data Dar­bar, ceux d’a­près la fis­sure, ceux qui respiraient.

Puis elle avait refer­mé le cahier. Et elle avait dit une chose — une seule chose, quatre mots en our­dou, pro­non­cés d’une voix calme, sans emphase, sans émo­tion appa­rente, mais avec une cer­ti­tude si pro­fonde qu’elle sem­blait venir non pas de Zubai­da mais de quelque part au-des­sous de Zubai­da, de la terre, des racines, de cette strate de véri­té où les mères et les filles se rejoignent par-delà les silences et les cahiers cachés et les boîtes à chaus­sures sous le lit :

Ye tera hai.

C’est à toi.

* * *

Noor quit­ta le sanc­tuaire de Data Dar­bar et ren­tra chez elle.

La mai­son des Qure­shi dor­mait encore. Le pro­fes­seur avait lais­sé la lampe de la véran­da allu­mée — ce phare domes­tique, cette ponc­tua­tion lumi­neuse, cette habi­tude d’un père qui attend tou­jours que sa fille rentre, même quand sa fille est une femme de trente-deux ans qui écrit des poèmes et qui a pris la main d’A­va Gard­ner et qui a fait pleu­rer un musi­cien aveugle et qui a don­né son cahier à un poète sor­ti de prison.

Noor mon­ta dans sa chambre. Elle s’as­sit à son bureau — un petit bureau en bois que son père lui avait offert quand elle avait quinze ans, un bureau qui avait vu ses devoirs de lycéenne, ses dis­ser­ta­tions d’u­ni­ver­si­té, ses lettres admi­nis­tra­tives, et qui main­te­nant, pour la pre­mière fois, allait ser­vir à ce pour quoi il avait été fait sans le savoir : écrire.

Elle ouvrit le cahier.

Non — elle ouvrit un nou­veau cahier. Elle avait ache­té celui-là la veille, au bazar d’A­nar­ka­li, chez le même mar­chand que le pre­mier. Même cou­ver­ture en car­ton mar­ron. Mêmes pages lignées. Trois annas. Mais ce cahier-là ne serait pas caché sous le mate­las. Ce cahier-là res­te­rait sur le bureau, ouvert, visible, expo­sé à la lumière de la lampe et à la lumière du jour et au regard de qui­conque entre­rait dans la chambre.

Elle prit le sty­lo Parker.

Et elle écrivit.

Elle écri­vit et les mots qui venaient n’é­taient pas les mots de Gha­lib, ni les mots d’I­q­bal, ni les mots de Faiz, ni les mots d’I­bra­him, ni les mots d’A­va, ni les mots de son père, ni les mots de sa mère. C’é­taient ses mots à elle. Des mots en our­dou qui sen­taient le cur­ry et l’en­cens et le jas­min et le niha­ri de Gawal­man­di et les roses de Data Dar­bar et le marbre tiède de Sha­li­mar et le teck bir­man du Falet­ti’s et la pous­sière de Mall Road et le tabac des Gold Flake et l’eau de rose de Nur Jahan et le char­bon sur les murs d’une cel­lule de prison.

Elle écri­vit sur les arbres. Sur les soixante-huit arbres du Falet­ti’s — les fran­gi­pa­niers, les neem, les asho­ka, les jaca­ran­das, les man­guiers, et le vieil arbre sans nom dont per­sonne ne connais­sait l’es­pèce et dont tout le monde connais­sait l’âme. Elle écri­vit sur les arbres parce que les arbres sont la pre­mière chose qu’on voit et la der­nière chose qu’on oublie, parce que les arbres sont debout quand les hommes tombent, parce que les arbres poussent dans le silence et portent leurs fruits dans la lumière, et parce qu’un jar­din de soixante-huit arbres, dans un hôtel fon­dé par un Ita­lien mau­dit en 1880, dans une ville née d’un empe­reur moghol et d’un poète sou­fi et d’un juge chré­tien et d’une actrice pieds nus et d’un musi­cien aveugle et d’un fan­tôme de der­viche qui dor­mait sous le marbre depuis mille ans — un tel jar­din était, peut-être, la meilleure méta­phore du monde qu’une femme de Lahore pût trou­ver pour dire ce qu’elle avait à dire.

Et ce qu’elle avait à dire, c’é­tait ceci :

Que la lumière de Lahore est unique — cou­leur de ghee le matin, cou­leur de cuivre le soir, cou­leur d’or fon­du au cré­pus­cule. Que l’o­deur de Lahore est le jas­min, le die­sel et les épices, mélan­gés ensemble, et que cette odeur est l’o­deur du monde tel qu’il devrait être — impur, vivant, contra­dic­toire, beau. Que la musique de Lahore est le qaw­wa­li de Data Dar­bar et le taka-tak de Gawal­man­di et le chant du koel à la tom­bée de la nuit et la voix d’un vieil aveugle qui dit : c’est toi. Que l’is­lam de Lahore est un jar­din, pas une pri­son — un jar­din avec mille che­mins entre les roses. Que les femmes de Lahore peignent des jar­dins de mémoire et écrivent des poèmes en secret et portent des bra­ce­lets de verre qui tintent comme des cloches minus­cules et mâchent du paan dont le jus teinte leurs lèvres en rouge, et que ce rouge est le rouge de la vie, le rouge du cou­rage, le rouge des roses de Nur Jahan.

Que les arbres sont patients.

Que les fon­taines endor­mies se réveilleront.

Que les lèvres sont libres.

Elle écri­vit jus­qu’à l’aube, et quand la pre­mière lumière entra par la fenêtre — cette lumière cou­leur de ghee, cette lumière qui ne res­semble à aucune autre lumière sur terre —, elle enten­dit le chant du koel mon­ter du jar­din voi­sin, cette note ascen­dante, insis­tante, impu­dique, qui est le bruit même du matin à Lahore, et elle posa le sty­lo, et elle res­pi­ra, et elle sut que le cahier, cette fois, ne retour­ne­rait pas sous le matelas.

Il res­te­rait sur le bureau.

Ouvert.

À la lumière.

Tags de cet article: , ,