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L’as­cen­seur de cris­tal — Cha­pitres 5 à 9

L’as­cen­seur de cris­tal — Cha­pitres 5 à 9

L’as­cen­seur
de cris­tal

L’as­cen­seur de cristal

Cha­pitres 5 à 9

DEUXIÈME PAR­TIE

LA NÉGO­CIA­TION

(6 – 16 jan­vier 1919)

CHA­PITRE 5

Le direc­teur et le comte

Le mémo numé­ro 47 de Hel­bling, rédi­gé le 6 jan­vier 1919 à cinq heures vingt-trois du matin — l’heure figu­rait dans la marge, car Hel­bling datait ses mémos avec la pré­ci­sion d’un astro­nome —, était adres­sé à l’en­semble du per­son­nel et por­tait le titre sui­vant : « De la dis­tinc­tion fon­da­men­tale entre un hôtel et un siège du gouvernement. »

Le texte, que Mag­da affi­cha dans l’of­fice du pre­mier étage à sept heures et que nous lûmes tous avec un mélange de res­pect et d’hi­la­ri­té conte­nue, disait ceci :

« Il est por­té à l’at­ten­tion du per­son­nel que l’Hô­tel Bris­tol demeure un éta­blis­se­ment hôte­lier de pre­mière caté­go­rie et n’a, à aucun moment, été conver­ti en siège du pou­voir exé­cu­tif, en caserne, en salle de rédac­tion, en bureau de poste, en quar­tier géné­ral mili­taire, en agence de ren­sei­gne­ment, en réfec­toire pour diplo­mates en tran­sit, ni en tout autre lieu incom­pa­tible avec la mis­sion fon­da­men­tale de notre éta­blis­se­ment, qui est de four­nir à nos hôtes un ser­vice d’ex­cel­lence dans un cadre de séré­ni­té et de raf­fi­ne­ment. Il est donc rap­pe­lé que : 1) les cou­loirs ne sont pas des salles de réunion ; 2) les salons ne sont pas des forums de débat poli­tique ; 3) le Café Bris­tol n’est pas une can­tine ; 4) l’as­cen­seur n’est pas un ins­tru­ment de négo­cia­tion diplo­ma­tique. Le per­son­nel est prié de main­te­nir en toutes cir­cons­tances les stan­dards de l’é­ta­blis­se­ment. Signé : R. Hel­bling, Direc­teur général. »

Nous aimions Hel­bling. Nous l’ai­mions comme on aime un hor­lo­ger obses­sion­nel ou un chef d’or­chestre tyran­nique — avec une admi­ra­tion mêlée de ter­reur et une pointe de ten­dresse qu’il nous aurait été impos­sible d’ex­pri­mer en sa pré­sence, car Hel­bling ne tolé­rait pas la ten­dresse, qu’il consi­dé­rait comme un relâ­che­ment incom­pa­tible avec le métier d’hô­te­lier. Nous l’ai­mions parce qu’il était la seule chose qui ne chan­geait pas dans un monde en pleine convul­sion. Dehors, des empires s’ef­fon­draient, des fron­tières se redes­si­naient, des peuples renais­saient — mais à l’in­té­rieur du Bris­tol, les cou­verts étaient tou­jours ali­gnés, les draps tou­jours repas­sés, le beurre tou­jours à la bonne tem­pé­ra­ture, et Hel­bling tou­jours debout, ver­ti­cal, indes­truc­tible, comme un phare dans la tempête.

Le mémo numé­ro 47 était, bien enten­du, par­fai­te­ment inutile. Le Bris­tol était bel et bien en train de se trans­for­mer en quar­tier géné­ral infor­mel de la poli­tique polo­naise, et rien ni per­sonne — pas même Hel­bling, pas même ses mémos — ne pou­vait l’empêcher. Depuis l’ar­ri­vée de Pade­rews­ki, le hall ne désem­plis­sait plus. Le Column Bar était deve­nu un lieu de ren­dez-vous pour les atta­chés mili­taires étran­gers — on y voyait des Amé­ri­cains, des Fran­çais, des Bri­tan­niques, assis dans les fau­teuils de cuir, devant des verres de cognac, en train de dis­cu­ter de l’a­ve­nir de la Pologne avec la décon­trac­tion de gens qui dis­cutent de l’a­ve­nir d’un pays qui n’est pas le leur. Le Café Bris­tol ser­vait le double de cou­verts qu’en temps nor­mal. Les cui­sines fonc­tion­naient en régime de guerre — Mali­nows­ki, qui avait l’ha­bi­tude de nour­rir soixante per­sonnes par ser­vice, en nour­ris­sait désor­mais cent vingt, et ses żurek, pré­pa­rés dans des mar­mites de taille indus­trielle, étaient deve­nus le car­bu­rant offi­cieux de la renais­sance polonaise.

Hel­bling endu­rait. Il endu­rait avec la patience de ceux qui savent que l’his­toire est un phé­no­mène tem­po­raire et que l’hô­tel­le­rie est éter­nelle. Il endu­rait les bottes sur ses tapis, les mégots dans ses cen­driers en cris­tal, les éclats de voix dans ses cou­loirs feu­trés. Il endu­rait les diplo­mates qui ren­ver­saient du café sur les nappes damas­sées et les offi­ciers qui accro­chaient leurs sabres au por­te­man­teau du ves­tiaire — un por­te­man­teau en chêne mas­sif, des­si­né par Otto Wag­ner le Jeune, qui n’a­vait pas été conçu pour sup­por­ter le poids d’un sabre de cava­le­rie, et dont Hel­bling crai­gnait à chaque ins­tant qu’il ne cède, entraî­nant dans sa chute le sabre, le por­te­man­teau, le mur et sa propre rai­son de vivre.

Mais il y avait une chose que Hel­bling n’en­du­rait pas. Une chose qui le ren­dait, sinon fou — Hel­bling était trop suisse pour deve­nir fou —, du moins pro­fon­dé­ment, vis­cé­ra­le­ment, struc­tu­rel­le­ment contrarié.

Le comte Tarnowski.

* * *

Le comte Tar­nows­ki ne par­tait pas.

Le 6 jan­vier, il était là. Le 7, il était là. Le 8, le 9, le 10 — il était là. Il ne don­nait aucun signe de départ. Il n’a­vait pas de bagages — pas une malle, pas un sac, pas même une trousse de toi­lette. Il por­tait le même uni­forme chaque jour, un uni­forme qu’il fai­sait bros­ser par le ser­vice de net­toyage avec l’as­su­rance tran­quille d’un homme qui consi­dère que les ser­vices d’un hôtel existent pour être uti­li­sés, même quand on n’a pas les moyens de les payer — ce qui, nous le décou­vrîmes rapi­de­ment, était le cas.

Tar­nows­ki n’a­vait pas d’argent. Ou plu­tôt, il avait l’argent de son nom — c’est-à-dire rien de tan­gible, mais une quan­ti­té consi­dé­rable de cré­dit moral, de res­pect héri­té, d’au­ra aris­to­cra­tique, le genre de mon­naie qui ne s’im­prime pas mais qui cir­cule très bien dans cer­tains milieux. Il signait ses addi­tions. Il signait tout. Il signait avec un paraphe d’une élé­gance si consom­mée que la signa­ture elle-même sem­blait valoir davan­tage que la somme qu’elle était cen­sée couvrir.

Hel­bling avait exa­mi­né la situa­tion avec sa rigueur habi­tuelle. Le comte Tar­nows­ki occu­pait la chambre 304. Il pre­nait ses repas au res­tau­rant — des repas modestes, il est vrai : un potage, un plat, rare­ment un des­sert, jamais de vin avant le dîner, un verre de tokay après, jamais deux. Il pre­nait le thé au Café Bris­tol chaque après-midi à quatre heures — un thé noir, sans lait, avec un car­ré de sucre, et un mor­ceau de bab­ka au pavot qu’il man­geait en lisant le Kurier Wars­zaws­ki d’un bout à l’autre, y com­pris les petites annonces, ce qui sug­gé­rait soit un inté­rêt ency­clo­pé­dique pour la vie var­so­vienne, soit un ennui consi­dé­rable. Il n’a­vait pas payé un zlo­ty — ou plu­tôt, puisque le zlo­ty n’exis­tait pas encore en jan­vier 1919, pas un mark, pas un rouble, pas un pfen­nig, pas un sou de la mon­naie que l’on voudrait.

Hel­bling rédi­gea le mémo numé­ro 48. Titre : « De la situa­tion comp­table du client de la chambre 304. » Conte­nu : une ana­lyse en trois points de la dette du comte, assor­tie d’une recom­man­da­tion de « cla­ri­fi­ca­tion cour­toise mais ferme ». Il le dépo­sa lui-même à la récep­tion, avec la consigne de le remettre au comte.

Le comte lut le mémo. Sou­rit. Et dit au récep­tion­niste, avec une poli­tesse si par­faite qu’elle en deve­nait inattaquable :

— Trans­met­tez à mon­sieur Hel­bling mes remer­cie­ments pour sa vigi­lance. Et dites-lui que les dettes, comme les tilleuls, ont besoin de temps pour pousser.

Le récep­tion­niste trans­mit. Hel­bling reçut le mes­sage. Son visage ne chan­gea pas d’ex­pres­sion — le visage de Hel­bling ne chan­geait jamais d’ex­pres­sion, il n’a­vait qu’une seule expres­sion, qui était la neu­tra­li­té armée —, mais Mag­da, qui pas­sait dans le cou­loir à ce moment-là, jura avoir enten­du un son pro­ve­nant de la mâchoire du direc­teur, un son infime, presque inau­dible, qui res­sem­blait au grin­ce­ment d’une hor­loge dont on aurait remon­té le méca­nisme un tour de trop.

Le fait est que Tar­nows­ki avait un pou­voir étrange. Pas un pou­voir poli­tique — le coup d’É­tat avait prou­vé que ses talents dans ce domaine étaient limi­tés. Pas un pou­voir finan­cier — il ne pos­sé­dait mani­fes­te­ment rien. C’é­tait un pou­voir plus ancien, plus dif­fi­cile à nom­mer, quelque chose qui tenait à sa manière d’oc­cu­per l’es­pace, de tra­ver­ser le hall, de s’as­seoir dans un fau­teuil du Café Bris­tol comme si le fau­teuil avait été fabri­qué pour lui, ce qui, dans un sens his­to­rique, était peut-être vrai.

Il connais­sait l’hô­tel mieux que nous.

Mieux que Hel­bling, qui le diri­geait depuis seize ans. Mieux que Wła­dek, qui y tra­vaillait depuis l’ou­ver­ture. Mieux que qui­conque, parce qu’il ne connais­sait pas l’hô­tel — il connais­sait ce qui avait été avant l’hô­tel. Il savait que le Column Bar occu­pait l’emplacement de la salle de musique de son grand-père. Que l’es­ca­lier prin­ci­pal sui­vait exac­te­ment le tra­cé de l’an­cien esca­lier du palais. Que les fenêtres du troi­sième étage — les fenêtres de sa chambre — don­naient sur le même angle de Kra­kows­kie Przed­mieś­cie que les fenêtres de la biblio­thèque pater­nelle, et que la lumière, à quatre heures de l’a­près-midi en jan­vier, entrait par ces fenêtres avec le même angle qu’il y a qua­rante ans, parce que la lumière, elle, ne se sou­cie pas de savoir si elle éclaire un palais ou un hôtel.

Tomasz le fai­sait mon­ter et des­cendre deux fois par jour. Le matin, de la 304 au rez-de-chaus­sée. Le soir, du rez-de-chaus­sée à la 304. Qua­rante-cinq secondes à chaque fois. Et chaque fois, Tar­nows­ki lui adres­sait un mot — un seul, par­fois deux, jamais plus.

Le 7 jan­vier : « Belle journée. »

Le 8 : « Le żurek était meilleur hier. »

Le 9 : « Votre ascen­seur a une légère oscil­la­tion au pas­sage du deuxième. Ce n’est pas grave. C’est plu­tôt agréable, en fait. Comme une valse. »

Le 10 : « Vous êtes un homme patient. C’est rare. »

Tomasz ne répon­dait pas, ou répon­dait par un regard, ou par un imper­cep­tible mou­ve­ment de la tête qui pou­vait signi­fier n’im­porte quoi et que Tar­nows­ki inter­pré­tait, appa­rem­ment, comme une conver­sa­tion. C’é­tait un dia­logue d’une asy­mé­trie totale — un homme qui par­lait, un homme qui se tai­sait — et pour­tant quelque chose cir­cu­lait entre eux, quelque chose qui n’é­tait pas de l’a­mi­tié, pas encore, mais qui en avait la tex­ture : une atten­tion réci­proque, une curio­si­té silen­cieuse, la recon­nais­sance mutuelle de deux hommes qui observent le monde depuis des endroits que les autres ne regardent pas.

Tar­nows­ki obser­vait depuis la biblio­thèque de son père.

Tomasz obser­vait depuis un ascen­seur de cristal.

Les deux endroits étaient, à leur manière, des postes de vigie.

* * *

Le 10 jan­vier, Hel­bling convo­qua une réunion du per­son­nel de direc­tion. Ce qui, au Bris­tol, signi­fiait : Hel­bling, Mag­da, le chef de récep­tion Wiś­niews­ki, le maître d’hô­tel Jan­kows­ki, et Karol du Column Bar — ce der­nier invi­té non pas en rai­son de son rang hié­rar­chique, qui était modeste, mais parce que Karol savait des choses sur les clients que per­sonne d’autre ne savait, ce qui fai­sait de lui, selon Hel­bling, un « actif stratégique ».

La réunion eut lieu dans le bureau de Hel­bling, au rez-de-chaus­sée, une pièce dont la déco­ra­tion — un bureau en aca­jou, une biblio­thèque vitrée conte­nant les registres de l’hô­tel depuis 1901, une pho­to­gra­phie enca­drée de l’hô­tel le jour de son inau­gu­ra­tion, un baro­mètre suisse réglé chaque matin — reflé­tait la per­son­na­li­té de son occu­pant avec une fidé­li­té presque alarmante.

Le sujet prin­ci­pal, natu­rel­le­ment, était l’invasion.

— Le Bris­tol, com­men­ça Hel­bling, tra­verse une période excep­tion­nelle. Je ne le nie pas. La pré­sence de mon­sieur Pade­rews­ki, les évé­ne­ments poli­tiques en cours, la fré­quen­ta­tion accrue de nos espaces publics — tout cela consti­tue un défi opé­ra­tion­nel que nous rele­vons avec pro­fes­sion­na­lisme. Cependant.

Le « cepen­dant » de Hel­bling était un évé­ne­ment en soi. Il le pro­non­çait en posant les deux mains à plat sur son bureau, comme un pia­niste qui plaque un accord — et d’une cer­taine manière, c’en était un : un accord dis­so­nant, annon­cia­teur de tensions.

— Cepen­dant, nos stan­dards ne sont pas négo­ciables. J’ai obser­vé, au cours des der­niers jours, un cer­tain nombre d’é­carts que je sou­haite por­ter à votre attention.

Sui­vit une liste. Hel­bling avait une liste. Hel­bling avait tou­jours une liste. La liste com­pre­nait : des mégots de cigare trou­vés dans un pot de fou­gère du hall (inac­cep­table), une tache de cirage sur la moquette du deuxième étage (inad­mis­sible), un sabre oublié dans les toi­lettes du rez-de-chaus­sée (incom­pré­hen­sible), trois assiettes de por­ce­laine de Limoges ébré­chées au Café Bris­tol (impar­don­nable), et — le som­met de l’hor­reur — une empreinte de main sur la vitre de l’as­cen­seur de cristal.

Tomasz, qui avait été infor­mé de ce der­nier point par Mag­da, sen­tit une petite brû­lure de honte. L’empreinte était celle de Pił­sud­ski — il en était cer­tain, car il avait vu le maré­chal poser sa main sur la paroi le 3 jan­vier, lors d’une de ses visites à Pade­rews­ki, et il n’a­vait pas eu le temps de la net­toyer avant la ronde de Hel­bling. Une empreinte de main du chef de l’É­tat polo­nais sur le cris­tal de l’as­cen­seur du Bris­tol. Pour un his­to­rien, c’é­tait une relique. Pour Hel­bling, c’é­tait une tache.

— Et enfin, dit Hel­bling, il y a la ques­tion du client de la chambre 304.

Le silence se fit. Tout le monde savait de qui il s’agissait.

— Le comte Tar­nows­ki occupe la chambre 304 depuis cinq jours. Il n’a effec­tué aucun paie­ment. Il n’a four­ni aucune garan­tie. Il n’a don­né aucune date de départ. Sa situa­tion est, du point de vue de notre comp­ta­bi­li­té, irrégulière.

Karol, qui n’a­vait pas peur de Hel­bling — Karol n’a­vait peur de per­sonne, c’est un pri­vi­lège des bar­mans —, prit la parole.

— Le comte est un client agréable. Il ne fait aucun bruit. Il ne dérange per­sonne. Il lit le jour­nal. Il mange sa bab­ka. Il dit bon­soir au per­son­nel. Si tous nos clients étaient comme lui, le Bris­tol serait un paradis.

— Le para­dis ne se finance pas avec des bon­soirs, répli­qua Helbling.

— Non, dit Karol. Mais un homme dont la famille a bâti l’en­droit où nous tra­vaillons mérite peut-être une cer­taine latitude.

La réunion se conclut sans réso­lu­tion. Hel­bling rédi­gea le mémo numé­ro 49 — « De la néces­si­té d’une poli­tique claire en matière de cré­dit accor­dé aux clients de longue durée » —, le clas­sa dans le tiroir supé­rieur gauche de son bureau, et reprit ses rondes.

Le comte Tar­nows­ki, pen­dant ce temps, pre­nait le thé au Café Bris­tol, lisait les petites annonces du Kurier Wars­zaws­ki, et atten­dait — avec la patience polie des aris­to­crates rui­nés — que quelque chose se passe.

Quelque chose allait se passer.

Le len­de­main, Pił­sud­ski vien­drait au Bristol.

Et cette fois, ce ne serait pas pour prendre l’ascenseur.

CHA­PITRE 6

L’as­cen­seur et le maréchal

Il vint le 7 jan­vier, en fin d’a­près-midi, quand la lumière de Var­so­vie virait au gris de plomb et que les réver­bères de Kra­kows­kie Przed­mieś­cie com­men­çaient à pro­je­ter leurs ronds de lumière jaune sur la neige piétinée.

Nous ne l’at­ten­dions pas. Ou plu­tôt — nous l’at­ten­dions tou­jours, comme on attend un orage quand l’air est trop lourd, mais nous ne savions pas quand il vien­drait, ni com­ment, ni par où. Pił­sud­ski avait cette qua­li­té des hommes qui ont été clan­des­tins : il appa­rais­sait. Il ne s’an­non­çait pas, ne se fai­sait pas pré­cé­der d’é­mis­saires ou de télé­grammes, ne deman­dait pas qu’on pré­pare une suite ou qu’on tende des tapis. Il sur­gis­sait, comme sur­gissent les choses inévi­tables — les hivers, les inon­da­tions, les révo­lu­tions —, et quand il était là, tout le reste sem­blait avoir été en attente de sa présence.

Ce jour-là, il arri­va à pied. Seul. Sans escorte, sans aide de camp, sans auto­mo­bile. Un homme en tunique grise — la fameuse tunique de la Pre­mière Bri­gade des Légions, usée aux coudes, bou­ton­née de tra­vers, que Pił­sud­ski por­tait comme d’autres portent une seconde peau et qui était deve­nue, sans qu’il l’ait vou­lu ni cher­ché, le sym­bole même de la Pologne renais­sante. Il pous­sa la porte du Bris­tol, tra­ver­sa le hall, et s’ar­rê­ta devant l’ascenseur.

Wła­dek, qui était encore à son poste — il ter­mi­nait son ser­vice à six heures mais ne par­tait jamais avant sept, par curio­si­té pro­fes­sion­nelle —, le vit entrer et sen­tit quelque chose se modi­fier dans la pres­sion de l’air, comme si la porte du Bris­tol venait de lais­ser pas­ser non pas un homme mais un champ magné­tique. Wła­dek avait vu beau­coup de gens entrer dans cet hôtel en dix-huit ans — des rois, des chan­teurs, des espions, des fous, des femmes d’une beau­té irréelle et des hommes d’une lai­deur non moins remar­quable —, mais il n’a­vait jamais vu per­sonne entrer comme Pił­sud­ski entrait : en silence, sans bruit, sans geste, avec une éco­no­mie de mou­ve­ment si abso­lue que chaque pas sem­blait avoir été cal­cu­lé à l’a­vance, non pas pour impres­sion­ner mais pour ne rien gas­piller. Pił­sud­ski ne gas­pillait rien — ni ses mots, ni ses gestes, ni son éner­gie, ni sa patience, qui était immense, ni sa colère, qui l’é­tait tout autant.

Tomasz le vit appro­cher de l’as­cen­seur et com­prit, dans les trois secondes qui sépa­rèrent le moment où Pił­sud­ski appa­rut dans son champ de vision du moment où il posa la main sur la porte de la cabine, que ce tra­jet-ci ne res­sem­ble­rait à aucun autre.

Il ouvrit la porte. Pił­sud­ski entra.

Et l’as­cen­seur devint le lieu le plus impor­tant de Pologne.

* * *

La pre­mière chose que Tomasz nota, ce fut l’o­deur. Pił­sud­ski sen­tait le tabac — pas le tabac blond et coû­teux des diplo­mates, mais un tabac noir, fort, un tabac de cam­pagne, un tabac de Sibé­rie peut-être, un tabac qui avait tra­ver­sé des hivers dont la plu­part des hommes ne reviennent pas. Le tabac et autre chose — quelque chose de métal­lique, de miné­ral, qui était peut-être la fatigue, ou la ten­sion, ou sim­ple­ment l’o­deur que prennent les hommes qui portent sur leurs épaules le poids d’un pays qui n’existe pas encore tout à fait.

La deuxième chose, ce fut le visage. Tomasz l’a­vait déjà vu — Pił­sud­ski était venu au Bris­tol deux ou trois fois depuis le 1er jan­vier —, mais jamais d’aus­si près, jamais dans l’es­pace confi­né de la cabine de cris­tal, et la proxi­mi­té révé­lait ce que la dis­tance mas­quait. C’é­tait un visage taillé dans un maté­riau plus dur que la chair. Les pom­mettes saillantes, les yeux enfon­cés — des yeux gris, durs, qui ne regar­daient pas les gens mais qui les tra­ver­saient, comme si Pił­sud­ski voyait non pas ce qu’on était mais ce qu’on cachait. La mous­tache épaisse, tom­bante, qui don­nait au visage une expres­sion de tris­tesse per­ma­nente, ou de patience, ou de mépris — on ne savait jamais exac­te­ment, et Pił­sud­ski ne pre­nait pas la peine de cla­ri­fier. Des rides pro­fondes, comme des cica­trices lais­sées par le temps. Et cette mai­greur — cette mai­greur de loup, cette mai­greur de cinq ans de Sibé­rie, cette mai­greur qui ne s’ef­face jamais com­plè­te­ment, même quand on mange à sa faim, parce que le corps n’ou­blie pas ce que l’es­prit fait sem­blant d’oublier.

— Deuxième, dit Piłsudski.

Sa voix. Une voix basse, rauque, une voix qui ne mon­tait jamais, qui n’a­vait pas besoin de mon­ter, parce que les gens se tai­saient quand elle par­lait, non par peur mais par ins­tinct, comme les ani­maux se taisent quand un pré­da­teur entre dans la clairière.

Tomasz action­na la manette. L’as­cen­seur com­men­ça sa mon­tée. Qua­rante-cinq secondes.

Pił­sud­ski ne regar­dait pas Tomasz. Il ne regar­dait pas les parois de cris­tal. Il regar­dait devant lui, un point fixe dans l’es­pace, et ses yeux avaient cette qua­li­té par­ti­cu­lière des gens qui réflé­chissent si inten­sé­ment que leur regard se vide de toute pré­sence immé­diate et se rem­plit de quelque chose d’autre — un plan, une vision, un cal­cul, un pays tout entier avec ses fron­tières qui n’existent pas encore et ses enne­mis qui existent déjà.

Dix secondes pas­sèrent. Quinze. Vingt.

Puis Pił­sud­ski fit quelque chose d’i­nat­ten­du. Il tour­na la tête et regar­da Tomasz. Pas un regard en pas­sant, pas un regard de client à employé, pas un regard de chef d’É­tat à homme du peuple — un regard direct, hori­zon­tal, d’homme à homme, le genre de regard que Tomasz n’a­vait reçu que dans les tran­chées, quand les hié­rar­chies fon­daient comme la neige et que le capo­ral et le géné­ral deve­naient, le temps d’un bom­bar­de­ment, exac­te­ment la même chose : des hommes qui espé­raient survivre.

— Vous étiez sol­dat, dit Piłsudski.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait un constat. Pił­sud­ski recon­nais­sait les sol­dats comme Tomasz recon­nais­sait les pas­sa­gers de l’as­cen­seur — par des signes imper­cep­tibles, une pos­ture, un regard, une façon de se tenir qui ne s’ef­face jamais complètement.

— Oui, mon­sieur, dit Tomasz.

C’é­tait la pre­mière fois en six jours qu’il adres­sait la parole au chef de l’É­tat. C’é­tait, à vrai dire, l’un des pre­miers mots qu’il adres­sait à qui­conque dans l’as­cen­seur, car Tomasz ne par­lait pas dans l’as­cen­seur, l’as­cen­seur était son lieu de silence, son obser­va­toire, et il avait rom­pu cette règle sans y pen­ser, comme si la voix de Pił­sud­ski avait ouvert en lui une porte que per­sonne d’autre n’a­vait trouvée.

— Quel front ?

— Le Karst, mon­sieur. Front ita­lien. Armée austro-hongroise.

— L’ar­mée autri­chienne, répé­ta Pił­sud­ski, et quelque chose pas­sa dans ses yeux — non pas du mépris, mais une iro­nie amère, l’i­ro­nie d’un homme qui savait que des cen­taines de mil­liers de Polo­nais avaient com­bat­tu dans des armées qui n’é­taient pas la leur, contre des gens qui étaient par­fois leurs frères.

— Vous avez tiré sur des Ita­liens, dit-il.

— Oui, monsieur.

— Des gens qui ne vous avaient rien fait.

Tomasz ne répon­dit pas. La ques­tion ne deman­dait pas de réponse. Elle était sa propre réponse.

L’as­cen­seur pas­sa le pre­mier étage. Trente secondes.

Pił­sud­ski hocha la tête, presque imper­cep­ti­ble­ment. Puis il dit, d’une voix qui n’é­tait plus celle du chef d’É­tat mais celle de quelque chose de plus ancien, de plus pro­fond — la voix de l’homme qui avait été dépor­té en Sibé­rie à dix-neuf ans et qui avait pas­sé cinq hivers dans le froid abso­lu, le froid qui rend fou ou qui rend sage, et qui dans son cas avait fait les deux :

— Moi aus­si, j’ai fait des choses qui n’a­vaient aucun sens. Toute ma vie n’a été qu’une suc­ces­sion de choses qui n’a­vaient aucun sens, jus­qu’au jour où elles en ont eu un. C’est le pro­blème avec l’his­toire : elle ne donne ses rai­sons qu’a­près coup.

L’as­cen­seur s’ar­rê­ta au deuxième étage. Le léger tres­saille­ment habi­tuel. Tomasz ouvrit la porte.

Pił­sud­ski ne bou­gea pas. Pen­dant deux secondes — deux secondes qui parurent durer une heure —, il res­ta immo­bile dans la cabine, les yeux fixés sur un point que Tomasz ne pou­vait pas voir, et Tomasz eut l’im­pres­sion — fugace, absurde, mais abso­lu­ment cer­taine — que Pił­sud­ski ne vou­lait pas sor­tir. Que ces qua­rante-cinq secondes dans l’as­cen­seur de cris­tal, ces qua­rante-cinq secondes de silence et de mou­ve­ment ver­ti­cal, de mon­tée lente entre les étages d’un hôtel de luxe, avaient été, pour le chef de l’É­tat polo­nais, un répit. Une pause. Un moment où il n’é­tait plus Pił­sud­ski-le-maré­chal, Pił­sud­ski-le-chef, Pił­sud­ski-le-sau­veur, mais sim­ple­ment un homme fati­gué dans une boîte de verre, sus­pen­du entre deux étages comme entre deux mondes.

Puis il sor­tit. Sans un mot. Et mar­cha vers la suite 211.

Tomasz refer­ma la porte. L’as­cen­seur redes­cen­dit. Et dans la cabine vide, il res­ta — comme après chaque pas­sage de Pił­sud­ski — une odeur de tabac noir et quelque chose d’autre, quelque chose d’im­pal­pable, que Tomasz, s’il avait été un homme de mots, aurait peut-être appe­lé de la solitude.

* * *

Ce qui se pas­sa ensuite dans la suite 211, nous ne le vîmes pas. Mais nous l’en­ten­dîmes — par bribes, par frag­ments, par les inter­stices que laissent les portes fer­mées et les murs épais de l’hô­tel­le­rie de luxe.

Nous sûmes que Pił­sud­ski et Pade­rews­ki res­tèrent enfer­més pen­dant trois heures. Nous sûmes que Hele­na avait été priée de sor­tir — ce qui ne s’é­tait jamais pro­duit, car Hele­na ne sor­tait jamais, Hele­na était l’ombre per­ma­nente, la vigie inflexible — et qu’elle avait atten­du dans le cou­loir, assise sur une chaise que Szy­mon lui avait appor­tée, en buvant du cho­co­lat chaud avec l’ex­pres­sion d’une femme qui sait exac­te­ment ce qui se passe de l’autre côté de la porte et qui n’en pense pas moins.

Nous sûmes, par Mateusz — qui avait l’o­reille fine et la conscience élas­tique des enfants de treize ans —, que des voix s’é­taient éle­vées. Pas des cris — ni Pił­sud­ski ni Pade­rews­ki n’é­taient des hommes qui crient —, mais des voix fortes, ten­dues, char­gées de quelque chose qui res­sem­blait à de la pas­sion conte­nue, cette forme de vio­lence civile qui est le propre des négo­cia­tions entre gens bien élevés.

Nous sûmes, par Mag­da — qui avait été appe­lée pour appor­ter du thé et qui avait eu le temps, en dix secondes de pré­sence dans la pièce, de pho­to­gra­phier la scène avec la pré­ci­sion d’un objec­tif pro­fes­sion­nel —, que Pił­sud­ski était debout, ados­sé à la fenêtre, les bras croi­sés, et que Pade­rews­ki était assis au pia­no — non pas sur le tabou­ret, mais sur le bord, de biais, comme quel­qu’un qui n’est pas sûr de vou­loir res­ter. Et que le cahier de par­ti­tions — le cahier de Rozen­berg — était posé sur le pupitre du Stein­way, ouvert, visible, comme s’il avait été consul­té récemment.

Et nous sûmes, enfin, par le résul­tat — car le résul­tat, lui, fut public, écla­tant, irré­ver­sible —, que Pił­sud­ski avait pro­po­sé à Pade­rews­ki de deve­nir Pre­mier ministre de la Pologne.

Pas deman­dé. Pro­po­sé. La nuance est impor­tante. Pił­sud­ski ne deman­dait rien — il n’a­vait jamais deman­dé quoi que ce soit à qui que ce soit, pas en Sibé­rie, pas dans la clan­des­ti­ni­té, pas dans les tran­chées. Il pro­po­sait, ce qui est une manière de com­man­der qui laisse à l’autre l’illu­sion du choix. Il avait pro­po­sé avec sa voix basse, ses yeux gris, sa tunique usée, et son argu­ment — le seul argu­ment qui comp­tait — était le sui­vant : la Pologne avait besoin d’un visage que le monde connais­sait. Pił­sud­ski avait les armées. Dmows­ki, le rival natio­na­liste, avait la diplo­ma­tie à Paris. Mais aucun des deux n’a­vait ce que Pade­rews­ki avait : la gloire. La vraie gloire, celle qui tra­verse les océans, celle qui fait que le pré­sident des États-Unis décroche son télé­phone, celle qui fait que des gens qui ne savent pas pla­cer la Pologne sur une carte savent qui est Paderewski.

La Pologne avait besoin d’un pia­niste à sa tête.

C’é­tait absurde. C’é­tait magni­fique. C’é­tait, comme l’a­vait dit Wła­dek, polonais.

Pade­rews­ki accep­ta-t-il immé­dia­te­ment ? Non. Pas ce soir-là. Pił­sud­ski repar­tit — seul, à pied, dans le froid, sans que per­sonne l’ac­com­pagne, ce qui don­na à Wła­dek l’oc­ca­sion de dire, le soir même, à Tomasz : « Tu vois, c’est un homme qui n’a besoin de rien. Ni d’es­corte, ni de voi­ture, ni de man­teau chaud. C’est pour ça qu’il est dan­ge­reux. Les gens qui n’ont besoin de rien sont les plus puis­sants, parce qu’on n’a aucune prise sur eux. »

Mais quelque chose avait chan­gé. Nous le sen­tîmes dans les jours qui sui­virent — dans le rythme des visites, dans la fré­quence des coups de télé­phone, dans la ten­sion qui éma­nait de la suite 211 comme la cha­leur émane d’un four. Les évé­ne­ments avaient bas­cu­lé. Le Bris­tol n’é­tait plus un hôtel dans lequel un pia­niste rece­vait des visi­teurs — c’é­tait le lieu où se fabri­quait un gouvernement.

Hel­bling le sen­tit aus­si. Le mémo numé­ro 50, rédi­gé le 8 jan­vier, ne por­tait aucun titre. Il conte­nait une seule phrase : « Je prends acte. »

Nous ne sûmes jamais si cette phrase expri­mait la rési­gna­tion, l’ac­cep­ta­tion, ou une forme très suisse de déses­poir stoïque. Connais­sant Hel­bling, c’é­tait pro­ba­ble­ment les trois à la fois.

* * *

Le soir du 7 jan­vier, après le départ de Pił­sud­ski, Tomasz net­toya l’ascenseur.

Il le fai­sait chaque soir — un chif­fon doux, un peu d’al­cool pour les parois de cris­tal, de l’huile pour la manette de cuivre, un coup de brosse sur les gar­ni­tures de lai­ton. C’é­tait un rituel, une médi­ta­tion manuelle, sa manière à lui de clore la jour­née et de pré­pa­rer la sui­vante. L’as­cen­seur, propre et silen­cieux, était son ins­tru­ment, comme le Stein­way était celui de Pade­rews­ki, et il en pre­nait soin avec le même respect.

Ce soir-là, en net­toyant la paroi gauche — celle contre laquelle Pił­sud­ski ne s’é­tait pas appuyé mais qu’il avait effleu­rée d’un doigt, un geste incons­cient, presque tendre —, Tomasz s’ar­rê­ta. Il regar­da la paroi de cris­tal. Il y vit son propre reflet — un homme en uni­forme bor­deaux, la main sur un chif­fon, le visage mar­qué par le froid et par quelque chose d’autre, de plus pro­fond, que la guerre avait lais­sé et que la paix n’a­vait pas encore effacé.

Il pen­sa à Pił­sud­ski. À la ques­tion — « Vous étiez sol­dat » — qui n’en était pas une. Au regard hori­zon­tal, d’homme à homme. Aux qua­rante-cinq secondes de répit. Et il pen­sa, sans pou­voir s’empêcher de pen­ser, que Pił­sud­ski et lui avaient quelque chose en com­mun, quelque chose que ni le rang ni la for­tune ni la gloire ne pou­vaient chan­ger : ils avaient tous les deux sur­vé­cu à des choses aux­quelles on ne sur­vit pas, et ils por­taient tous les deux cette sur­vie comme un poids que per­sonne d’autre ne pou­vait voir.

Puis il finit de net­toyer l’as­cen­seur. Étei­gnit la lumière de la cabine. Et des­cen­dit au rez-de-chaus­sée retrou­ver Wła­dek, qui l’at­ten­dait avec du thé brû­lant et une théo­rie nou­velle sur le cahier de Rozen­berg — une théo­rie qui impli­quait, cette fois, un com­plot inter­na­tio­nal, trois duchesses et un caniche — et que Tomasz écou­ta sans rien dire, assis sur sa ban­quette, dans le hall désert du Bris­tol, pen­dant que dehors la neige tom­bait sur Var­so­vie et que, deux étages au-des­sus, dans la suite 211, Pade­rews­ki — qui ne dor­mi­rait pas cette nuit-là, ni la sui­vante, ni celle d’a­près — ouvrait le cou­vercle du Stein­way et posait ses mains sur les touches.

La musique mon­ta dans les couloirs.

Cette fois, nous la recon­nûmes tous. C’é­tait du Cho­pin. Le Noc­turne en mi bémol majeur, opus 9 numé­ro 2 — la mélo­die la plus douce et la plus triste du réper­toire polo­nais, celle que jouent les pia­nistes quand ils ne savent plus quoi jouer, quand les mots ne suf­fisent plus, quand le monde est trop grand ou trop petit pour ce qu’ils ressentent.

Pade­rews­ki jouait Cho­pin dans la nuit du Bris­tol, et Var­so­vie dor­mait, et la neige tom­bait, et quelque part dans les entrailles du pia­no, un cahier de par­ti­tions oublié atten­dait son heure.

Et nous écoutions.

Nous écou­tions tous.

CHA­PITRE 7

La pho­to­graphe et le fantôme

Jad­wi­ga Golcz ne res­sem­blait à personne.

C’est une phrase que nous aurions pu appli­quer à beau­coup de gens — Pade­rews­ki ne res­sem­blait à per­sonne, Pił­sud­ski ne res­sem­blait à per­sonne, Tar­nows­ki ne res­sem­blait à per­sonne, et Wła­dek, à sa manière modeste et bavarde, ne res­sem­blait à per­sonne non plus —, mais dans le cas de Jad­wi­ga, la phrase avait une signi­fi­ca­tion par­ti­cu­lière, parce que Jad­wi­ga ne res­sem­blait pas non plus à l’i­dée que l’on se fai­sait, en 1919, de ce à quoi une femme devait ressembler.

Elle avait qua­rante-trois ans. Elle était grande — presque aus­si grande que Tar­nows­ki, ce qui, pour une femme, était remar­quable à une époque où la taille moyenne des Var­so­viens ne dépas­sait guère le mètre soixante-cinq. Elle por­tait les che­veux courts, cou­pés à la gar­çonne, une audace qui ne devien­drait à la mode qu’une décen­nie plus tard et qui, en jan­vier 1919, lui valait des regards allant de l’ad­mi­ra­tion à la conster­na­tion. Elle s’ha­billait en noir — tou­jours en noir, un noir sobre et sans fio­ri­tures, le noir des gens qui ont renon­cé à plaire et qui, par ce renon­ce­ment même, deviennent infi­ni­ment plus inté­res­sants. Et elle avait les mains tachées d’argent — les mains de quel­qu’un qui passe ses jour­nées dans un bain de révé­la­teur pho­to­gra­phique, les doigts plon­gés dans le nitrate d’argent et le sul­fite de sodium, ces pro­duits chi­miques qui fixent la lumière sur le papier et qui laissent sur la peau des marques indé­lé­biles, comme des tatouages involontaires.

Le stu­dio de Jad­wi­ga Golcz se trou­vait au rez-de-chaus­sée du Bris­tol, dans une pièce atte­nante au hall que Hel­bling avait accep­té de lui louer en 1906, à une époque où la pho­to­gra­phie était encore consi­dé­rée comme un art mineur — un peu au-des­sus du des­sin de mode, un peu en des­sous de la pein­ture à l’huile — et où Hel­bling, avec un prag­ma­tisme qui rache­tait sa rigi­di­té, avait com­pris que la pré­sence d’un stu­dio pho­to­gra­phique dans un hôtel de luxe pou­vait atti­rer une clien­tèle vani­teuse, c’est-à-dire la meilleure clien­tèle qui soit.

Le cal­cul s’é­tait avé­ré juste. Depuis treize ans, le stu­dio de Jad­wi­ga était un pas­sage obli­gé pour qui­conque fré­quen­tait le Bris­tol — artistes, poli­ti­ciens, offi­ciers, dames de la bonne socié­té qui venaient se faire tirer le por­trait en cha­peau à plumes, indus­triels qui vou­laient un cadre noble pour leur trom­bine, et quelques excen­triques qui posaient avec leurs chiens, leurs vio­lons ou leurs col­lec­tions de papillons. Jad­wi­ga les pho­to­gra­phiait tous avec la même atten­tion — la même lumière, le même cadrage, le même regard qui ne jugeait pas mais qui voyait, qui voyait avec une acui­té presque cruelle, ce genre d’a­cui­té qui fait de cer­taines pho­to­gra­phies non pas des por­traits mais des confessions.

Car Jad­wi­ga ne fai­sait pas de belles pho­tos. Elle fai­sait des pho­tos vraies. C’est très dif­fé­rent, et beau­coup plus dan­ge­reux. Une belle pho­to flatte. Une pho­to vraie désha­bille. Et les pho­tos de Jad­wi­ga Golcz — ses por­traits en noir et blanc, tirés sur du papier au bro­mure d’argent, avec cette qua­li­té de lumière gra­nu­leuse et douce qui était sa signa­ture — avaient cette capa­ci­té redou­table de mon­trer non pas ce que les gens vou­laient être, mais ce qu’ils étaient.

C’est pour cette rai­son que Pade­rews­ki refu­sait de se lais­ser pho­to­gra­phier par elle.

Hele­na avait trans­mis la consigne dès le pre­mier jour : pas de pho­to. Jad­wi­ga avait reçu le mes­sage sans bron­cher. Elle ne pro­tes­tait jamais quand on lui refu­sait une séance — elle avait l’ha­bi­tude, c’é­tait même, d’une cer­taine manière, un com­pli­ment, car les gens qui refusent d’être pho­to­gra­phiés sont géné­ra­le­ment ceux qui ont le plus de choses à mon­trer. Elle atten­dait. Les pho­to­graphes, comme les pêcheurs, savent que la patience est la plus effi­cace des techniques.

En atten­dant Pade­rews­ki, elle pho­to­gra­phiait tout le reste.

Elle pho­to­gra­phiait les diplo­mates qui tra­ver­saient le hall avec des mal­lettes pleines de docu­ments dont dépen­dait peut-être l’a­ve­nir de l’Eu­rope. Elle pho­to­gra­phiait les femmes de chambre qui mon­taient les esca­liers de ser­vice avec des piles de draps repas­sés sur les bras, et dont les visages fati­gués avaient une beau­té que les dames en cha­peau à plumes n’au­raient jamais. Elle pho­to­gra­phiait les mains de Karol, le bar­man, ver­sant la Żubrów­ka dans un verre — les mains d’un bar­man sont comme les mains d’un pia­niste, avait-elle dit un jour à Tomasz, elles racontent une vie. Elle pho­to­gra­phiait Kra­kows­kie Przed­mieś­cie depuis la fenêtre de son stu­dio — la neige, les dra­peaux, les pas­sants, les chiens errants, les sol­dats démo­bi­li­sés qui fumaient des ciga­rettes sous les tilleuls nus.

Et elle pho­to­gra­phiait Tomasz.

Tomasz ne savait pas qu’elle le pho­to­gra­phiait. Jad­wi­ga avait un appa­reil de petit for­mat — un Vest Pocket Kodak, un objet ingé­nieux qu’elle pou­vait glis­ser dans la poche de sa jupe et sor­tir en une seconde, sans tré­pied, sans flash, sans céré­mo­nie — et elle l’u­ti­li­sait pour sai­sir ce qu’elle appe­lait les « images volées », ces moments où les gens ne posent pas, ne se pré­parent pas, ne com­posent pas leur visage pour l’ob­jec­tif, et où la véri­té, pen­dant un dixième de seconde, affleure à la sur­face comme un pois­son dans une eau claire.

Elle avait pris Tomasz dans son ascen­seur, la main sur la manette, le regard per­du dans le reflet des parois de cris­tal. Elle l’a­vait pris en train de net­toyer les gar­ni­tures de lai­ton, le chif­fon à la main, pen­ché en avant, concen­tré, avec l’ap­pli­ca­tion d’un moine enlu­mi­neur. Elle l’a­vait pris assis sur sa ban­quette du hall, à minuit, en train d’é­cou­ter Wła­dek sans rien dire, le visage éclai­ré par la lumière du lustre tami­sé, et sur cette pho­to — qui était peut-être la meilleure qu’elle eût jamais faite — on voyait quelque chose d’ex­tra­or­di­naire : on voyait le silence. Le silence de Tomasz, fait visible, fait matière, fait lumière, un silence qui n’é­tait pas de l’ab­sence mais de la pré­sence concentrée.

Jad­wi­ga ran­geait ces pho­tos dans une boîte en car­ton qu’elle gar­dait dans son stu­dio, sous la table de déve­lop­pe­ment, et qu’elle n’a­vait jamais mon­trée à per­sonne. Elle ne savait pas elle-même pour­quoi elle les pre­nait. Peut-être parce que Tomasz était le seul habi­tant du Bris­tol qui ne posait jamais — même les femmes de chambre, quand elles la voyaient appro­cher, ajus­taient un sou­rire ou une mèche de che­veux, ce réflexe uni­ver­sel du genre humain devant l’ob­jec­tif. Tomasz, lui, res­tait iden­tique. Devant ou sans l’ap­pa­reil, il était le même homme. C’est extrê­me­ment rare, et pour un pho­to­graphe, extrê­me­ment précieux.

* * *

Le 9 jan­vier, Jad­wi­ga fit quelque chose qu’elle n’a­vait encore jamais fait : elle deman­da à voir le cahier de Rozenberg.

La rumeur avait eu le temps de faire son œuvre. Tout le Bris­tol savait, désor­mais, qu’on avait trou­vé des par­ti­tions dans le pia­no de la suite 211. L’his­toire avait pris, dans le réseau de bouche-à-oreille de l’hô­tel, des pro­por­tions mytho­lo­giques — Wła­dek, en par­ti­cu­lier, avait ajou­té à cha­cune de ses ver­sions noc­turnes un détail sup­plé­men­taire, si bien que l’his­toire res­sem­blait désor­mais à une pou­pée gigogne dans laquelle chaque couche révé­lait un mys­tère plus pro­fond. Mais Jad­wi­ga, contrai­re­ment aux autres, ne s’in­té­res­sait pas au mys­tère. Elle s’in­té­res­sait à l’objet.

— Je vou­drais le pho­to­gra­phier, dit-elle à Szy­mon, le gar­çon d’é­tage, qui était deve­nu, sans l’a­voir vou­lu, l’in­ter­mé­diaire offi­cieux entre les employés du Bris­tol et les secrets de la suite 211. Je vou­drais pho­to­gra­phier le cahier. Les pages, l’é­cri­ture, la reliure de cuir. Tout.

Szy­mon la regar­da. Jad­wi­ga avait une façon de for­mu­ler ses demandes qui ne lais­sait pas beau­coup de place au refus — non pas qu’elle fût auto­ri­taire, mais elle avait cette assu­rance tran­quille des gens qui savent exac­te­ment ce qu’ils veulent et qui n’ont aucune rai­son de s’en excuser.

— Hele­na a dit : pas un mot.

— Je ne veux pas un mot. Je veux une image. C’est très différent.

Szy­mon réflé­chit. La dis­tinc­tion était dis­cu­table, mais elle avait une cer­taine élé­gance logique.

— Je vais voir, dit-il.

Il vit. C’est-à-dire qu’il atten­dit que les Pade­rews­ki quittent la suite pour un ren­dez-vous au Palais du Bel­vé­dère, qu’il entra dans la 211 sous pré­texte de chan­ger les ser­viettes de la salle de bains, qu’il prit le cahier sur le gué­ri­don — il était tou­jours là, à côté du pia­no, comme s’il avait tou­jours été là, comme s’il fai­sait par­tie du mobi­lier —, qu’il le glis­sa sous son tablier, des­cen­dit au stu­dio de Jad­wi­ga, et le lui remit avec la désin­vol­ture d’un gar­çon de vingt-quatre ans qui vient de com­mettre un acte dont il ne mesure pas tout à fait la portée.

Jad­wi­ga prit le cahier. L’ou­vrit. Le posa sur sa table, sous la lumière de la ver­rière de son stu­dio — une lumière froide de jan­vier, blanche et égale, la meilleure lumière pour la pho­to­gra­phie. Et pen­dant une heure, avec la minu­tie d’une archéo­logue, elle pho­to­gra­phia chaque page.

Les por­tées tra­cées à la main, légè­re­ment de tra­vers, comme si Rozen­berg avait écrit dans l’ur­gence ou dans le noir. Les notes, rondes et pleines, d’une encre qui avait bru­ni avec le temps mais qui res­tait par­fai­te­ment lisible. Les titres en polo­nais — Neige sur la Vis­tule, Noc­turne pour une ville endor­mie, Danse des ombres sur Nalew­ki. La dédi­cace en fran­çais, sur la page de garde, dans une écri­ture qui hési­tait entre le soin et la fébri­li­té : « Pour le Bris­tol. Pour qu’il se souvienne. »

Et quelque chose que per­sonne n’a­vait encore remar­qué — ou que per­sonne n’a­vait jugé digne d’at­ten­tion. Sur la der­nière page, après la hui­tième pièce (Le Der­nier Invi­té), il y avait un des­sin. Un petit des­sin à l’encre, rapide, mal­adroit — un des­sin de musi­cien, pas de des­si­na­teur. Il repré­sen­tait un bâti­ment. Pas le Bris­tol — le bâti­ment du des­sin n’a­vait pas la façade néo-Renais­sance de l’hô­tel. C’é­tait quelque chose de plus modeste, de plus ancien. Une mai­son à deux étages, avec un bal­con de fer for­gé, des fenêtres hautes, et une enseigne au-des­sus de la porte qu’on ne pou­vait pas lire mais dont la forme — longue, étroite, incli­née — évo­quait un ate­lier ou un commerce.

— C’est sur Nalew­ki, dit Jad­wi­ga à voix basse, en regar­dant le des­sin à la loupe.

Szy­mon, qui était res­té dans le stu­dio pour sur­veiller le cahier — il ne fai­sait pas entiè­re­ment confiance à Jad­wi­ga, non qu’il la crût mal­hon­nête, mais parce qu’il avait appris, à Nalew­ki, que les objets qui sortent de chez leurs pro­prié­taires ne reviennent pas tou­jours —, Szy­mon s’ap­pro­cha et regarda.

— Oui, dit-il. Je connais ce type de maison.

Il ne l’a­vait jamais vue en per­sonne — la mai­son du des­sin appar­te­nait à 1901, et les mai­sons de Nalew­ki chan­geaient, dis­pa­rais­saient, se trans­for­maient avec la rapi­di­té d’un orga­nisme vivant. Mais il connais­sait la forme — le bal­con de fer for­gé, les fenêtres hautes, l’en­seigne incli­née. C’é­tait le type même de la mai­son-Baby­lone de Nalew­ki, ces immeubles immenses à cours mul­tiples où des cen­taines de familles vivaient, tra­vaillaient, priaient et com­mer­çaient dans un espace que les archi­tectes de Kra­kows­kie Przed­mieś­cie auraient jugé inha­bi­table et que les habi­tants de Nalew­ki consi­dé­raient sim­ple­ment comme le monde.

— Il y a un luthier, dit Szy­mon, en fron­çant les sour­cils, comme si le sou­ve­nir remon­tait de très loin. Sur Gęsia, pas loin de Nalew­ki. Un vieux. Pan Lich­ten­baum. Il répare des vio­lons. Des vio­lons et des man­do­lines et des gui­tares et à peu près tout ce qui a des cordes. Ma mère le connaît. Tout le monde le connaît. Il est là depuis toujours.

— Depuis 1901 ?

— Depuis avant 1901. Depuis avant le Bris­tol. Depuis avant tout.

Jad­wi­ga refer­ma le cahier. Le ren­dit à Szy­mon. Regar­da ses pho­tos — les néga­tifs, encore humides, ali­gnés sur le fil de séchage comme des dra­peaux miniatures.

— Va voir Lich­ten­baum, dit-elle. Demande-lui s’il se sou­vient d’un musi­cien nom­mé Léon Rozen­berg. Et demande-lui si cette mai­son existe encore.

Szy­mon hocha la tête. Il remon­ta à la suite 211, repo­sa le cahier sur le gué­ri­don — exac­te­ment à l’en­droit où il l’a­vait pris, avec la pré­ci­sion d’un cam­brio­leur repen­ti —, chan­gea les ser­viettes de la salle de bains pour cou­vrir sa visite, et redescendit.

Il irait voir Lich­ten­baum. Pas aujourd’­hui — aujourd’­hui, il y avait des petits-déjeu­ners à ser­vir, des chambres à appro­vi­sion­ner, des diplo­mates à nour­rir. Mais demain. Ou après-demain. Nalew­ki n’é­tait qu’à trois rues du Bris­tol, mais c’é­tait un autre monde, et pour y entrer, il fal­lait du temps — non pas le temps de la marche, qui était court, mais le temps de la conver­sa­tion, qui ne l’é­tait pas.

Sur Nalew­ki, les réponses ne venaient jamais en ligne droite. Elles fai­saient des détours, des boucles, des spi­rales. Elles pas­saient par des anec­dotes, des digres­sions, des sou­ve­nirs qui sem­blaient n’a­voir aucun rap­port avec la ques­tion posée et qui, au bout d’une heure, s’a­vé­raient être la réponse même. C’est la manière de Nalew­ki. C’est aus­si, d’une cer­taine façon, la manière du Bris­tol. Les deux lieux avaient cela en com­mun : on n’y appre­nait jamais rien direc­te­ment. On y appre­nait par les côtés, par les bords, par les échos.

* * *

Jad­wi­ga, seule dans son stu­dio, déve­lop­pa les der­nières pho­tos. Le bain d’hy­po­sul­fite fai­sait mon­ter les images avec une len­teur qui, chaque fois, même après vingt ans de métier, lui pro­cu­rait le même ver­tige — le ver­tige de voir appa­raître, dans le blanc du papier, quelque chose qui n’exis­tait pas une seconde aupa­ra­vant et qui, une seconde plus tard, exis­te­rait pour toujours.

Elle regar­da les pages de Rozen­berg se maté­ria­li­ser dans le bain. Les notes. Les titres. La dédi­cace. Et le des­sin — la petite mai­son de Nalew­ki, avec son bal­con de fer for­gé et son enseigne illisible.

Elle pen­sa à Rozen­berg. Un homme dont elle ne savait rien — ni le visage, ni la voix, ni les mains. Un musi­cien sans corps, sans his­toire, sans pré­sence phy­sique. Un fantôme.

Mais un fan­tôme qui avait lais­sé quelque chose. Huit pièces pour pia­no, cachées dans un Stein­way, avec une dédi­cace qui disait : « Pour qu’il se sou­vienne. » Rozen­berg avait vou­lu qu’on se sou­vienne de quelque chose. Pas de lui — la dédi­cace ne disait pas « sou­ve­nez-vous de moi ». Elle disait : « Pour qu’il se sou­vienne. » L’hô­tel. Le Bris­tol. Comme si Rozen­berg avait confié au bâti­ment lui-même le soin de gar­der une mémoire.

Jad­wi­ga accro­cha les tirages sur le fil. Elle les regar­da sécher. Et elle pen­sa que cette his­toire ne fai­sait que com­men­cer — que le cahier, comme une pho­to­gra­phie sous-expo­sée, ne révé­le­rait son image com­plète que len­te­ment, par couches suc­ces­sives, et qu’il fau­drait de la patience, du temps et de la chi­mie pour voir appa­raître ce que Léon Rozen­berg avait vou­lu dire.

Elle étei­gnit la lumière du stu­dio. Sor­tit dans le hall. Pas­sa devant l’as­cen­seur, où Tomasz, debout dans sa cabine, la main sur la manette, atten­dait le pro­chain pas­sa­ger avec l’im­mo­bi­li­té d’une statue.

— Bon­soir, Tomasz, dit-elle.

— Bon­soir, Pani Golcz.

C’é­tait la pre­mière fois de la jour­née que Tomasz pro­non­çait plus de deux syl­labes. Jad­wi­ga sou­rit — un sou­rire de biais, rapide, le sou­rire de quel­qu’un qui recon­naît un sem­blable — et sor­tit dans le froid de Kra­kows­kie Przed­mieś­cie, son Vest Pocket Kodak dans la poche, les mains tachées d’argent, le pas long et déci­dé d’une femme qui sait où elle va.

La nuit de Var­so­vie l’avala.

Et le Bris­tol, der­rière elle, conti­nua de briller dans le noir, comme il brillait depuis 1901, comme il brille­rait encore long­temps — un vais­seau de lumière et de cris­tal, posé sur l’a­ve­nue comme un rêve que per­sonne ne veut interrompre.

CHA­PITRE 8

Le lait condensé

Le Dr Ver­non Kel­logg arri­va au Bris­tol le 10 jan­vier 1919, à onze heures du matin, avec une mal­lette en cuir, un rhume nais­sant et l’air de quel­qu’un qui vient de décou­vrir que le monde est beau­coup plus com­pli­qué qu’il ne le pensait.

Kel­logg était amé­ri­cain. C’est la pre­mière chose qu’on voyait chez lui, avant même qu’il n’ouvre la bouche — une cer­taine fran­chise dans la pos­ture, une cer­taine lar­geur dans les épaules, une cer­taine confiance dans le regard qui n’ap­par­te­nait qu’aux citoyens d’un pays qui n’a­vait jamais été enva­hi, jamais été par­ta­gé, jamais ces­sé d’exis­ter. Les Amé­ri­cains, à Var­so­vie en jan­vier 1919, avaient l’air de gens qui visitent un hôpi­tal : pleins de bonne volon­té, sin­cè­re­ment émus par la souf­france qu’ils constatent, et secrè­te­ment per­sua­dés qu’un sys­tème orga­ni­sé, quelques wagons de nour­ri­ture et une dose rai­son­nable de démo­cra­tie pour­raient tout arranger.

Kel­logg était ento­mo­lo­giste. Cela mérite d’être pré­ci­sé, car cela explique beau­coup de choses sur sa manière de voir le monde — avec la patience et la minu­tie d’un homme habi­tué à obser­ver les insectes, c’est-à-dire à exa­mi­ner des créa­tures très petites avec une atten­tion très grande. Il avait été envoyé en Pologne par Her­bert Hoo­ver, le chef de l’A­me­ri­can Relief Admi­nis­tra­tion, pour éva­luer l’é­tat de famine du pays et orga­ni­ser l’a­che­mi­ne­ment de vivres. Sa mis­sion était simple, sur le papier : nour­rir la Pologne. Dans la réa­li­té, elle était d’une com­plexi­té qui aurait fait recu­ler un homme moins opi­niâtre, car nour­rir un pays qui n’a pas de sys­tème fer­ro­viaire uni­fié, pas de mon­naie stable, pas de gou­ver­ne­ment recon­nu, et dont les routes sont encom­brées de sol­dats démo­bi­li­sés, de réfu­giés et de che­vaux morts, est un exer­cice qui dépasse de très loin les com­pé­tences d’un ento­mo­lo­giste, fût-il de Stanford.

Il s’ins­tal­la au Bris­tol — où aurait-il pu s’ins­tal­ler d’autre ? — dans une chambre du qua­trième étage, la 412, une chambre modeste mais propre, avec une vue sur la cour inté­rieure de l’hô­tel et un radia­teur qui, selon les rap­ports de Józef le chauf­fa­giste, fonc­tion­nait à 74 % de sa capa­ci­té, ce qui était, par les stan­dards de Var­so­vie en jan­vier 1919, un luxe.

Kel­logg prit immé­dia­te­ment ses habi­tudes au Column Bar.

C’est là que nous le vîmes le mieux — Karol, en par­ti­cu­lier, qui devint en quelques jours le confi­dent invo­lon­taire de l’A­mé­ri­cain, parce que les bar­mans ont cette capa­ci­té uni­ver­selle d’ins­pi­rer la confiance, et que Kel­logg, loin de chez lui, dans un pays dont il ne par­lait pas la langue, dont il ne connais­sait pas l’his­toire et dont il ne com­pre­nait pas les mœurs, avait besoin de par­ler à quel­qu’un qui l’é­cou­te­rait sans le juger.

Karol l’é­cou­tait. Karol écou­tait tout le monde — c’é­tait sa pro­fes­sion, son don, sa malé­dic­tion. Il écou­tait en polis­sant ses verres, en décap­su­lant ses bou­teilles, en ver­sant le cognac avec ce geste cir­cu­laire du poi­gnet qui était sa signa­ture et que les habi­tués du Column Bar recon­nais­saient les yeux fer­més, comme on recon­naît le bruit d’un ins­tru­ment fami­lier. Et ce qu’il enten­dait de Kel­logg, soir après soir, était le récit stu­pé­fait d’un homme rai­son­nable confron­té à un pays déraisonnable.

— Ce pays, disait Kel­logg en buvant un cognac qu’il fai­sait durer une heure — les Amé­ri­cains, contrai­re­ment à la légende, sont des buveurs patients quand ils ne sont pas en groupe —, ce pays a cinq mon­naies dif­fé­rentes. Cinq ! Le mark alle­mand, le rouble russe, la cou­ronne autri­chienne, le mark polo­nais et quelque chose qu’on appelle le fenig, qui est tel­le­ment dépré­cié qu’il faut un sac entier pour ache­ter un pain. Com­ment vou­lez-vous orga­ni­ser la dis­tri­bu­tion de nour­ri­ture dans un pays où l’argent ne veut rien dire ?

Karol ne répon­dait pas direc­te­ment. Il polis­sait un verre, le levait à la lumière pour véri­fier qu’il n’y avait pas de trace, et disait :

— En Pologne, doc­teur, l’argent n’a jamais rien vou­lu dire. Ce qui a tou­jours vou­lu dire quelque chose, c’est le pain. Si vous avez du pain, vous avez du pou­voir. Si vous n’en avez pas, vous avez de la poé­sie. C’est un sys­tème impar­fait, mais il fonc­tionne depuis mille ans.

Kel­logg sou­riait. Il aimait Karol — il aimait sa phi­lo­so­phie de comp­toir, qui avait quelque chose de pro­fond sous son ver­nis d’i­ro­nie, et il aimait sur­tout le Polo­nais Res­sus­ci­té, ce cock­tail à base de Żubrów­ka et de jus de pomme verte que Karol lui avait fait goû­ter le deuxième soir et qui était deve­nu, contre toute attente, la bois­son offi­cielle de la mis­sion amé­ri­caine en Pologne.

— Le pro­blème, conti­nuait Kel­logg, c’est que Washing­ton veut des chiffres. Des chiffres ! Com­bien de per­sonnes à nour­rir. Com­bien de tonnes de blé. Com­bien de wagons de lait conden­sé. Com­bien de mois de rations. Et je leur envoie des chiffres, bien sûr, je leur envoie des rap­ports très détaillés avec des colonnes et des totaux et des pour­cen­tages, mais la véri­té, Karol, la véri­té que mes rap­ports ne disent pas, c’est que ce pays est un miracle. Un miracle de sur­vie. Les gens devraient être morts. Ils devraient être morts de faim, de froid, de mala­die, de déses­poir. Et ils ne sont pas morts. Ils sont debout. Ils chantent. Ils font la queue devant les bou­lan­ge­ries à moins quinze degrés et ils chantent. Com­ment met­tez-vous ça dans un rapport ?

Karol ver­sa un autre Polo­nais Res­sus­ci­té. La lumière ambrée du Column Bar — une lumière tami­sée, cui­vrée, qui don­nait à tout le monde l’air de per­son­nages d’un tableau de Rem­brandt — se reflé­ta dans le liquide ver­dâtre du cocktail.

— Vous ne le met­tez pas dans un rap­port, doc­teur. Vous le met­tez dans une chan­son. Ou dans un verre.

* * *

Les wagons de l’A­RA com­men­cèrent à arri­ver le 12 janvier.

Nous le sûmes par Szy­mon — qui le sut par Nalew­ki, qui le sut avant tout le monde, parce que les wagons arri­vaient à la gare de Var­so­vie-Est, et que la gare de Var­so­vie-Est était dans le quar­tier juif, et que les habi­tants de Nalew­ki avaient vu les pre­miers caisses être déchar­gées avant même que le gou­ver­ne­ment n’en fût offi­ciel­le­ment informé.

Du lait conden­sé. Des sacs de farine. Du sucre. Du sain­doux. Du café — du vrai café, amé­ri­cain, en boîtes de fer-blanc avec des éti­quettes en anglais que per­sonne ne savait lire mais que tout le monde trou­vait magni­fiques, parce qu’elles repré­sen­taient des femmes sou­riantes en tablier, dans des cui­sines imma­cu­lées, et que ces images d’un bon­heur domes­tique d’outre-Atlan­tique avaient, dans la Var­so­vie affa­mée de jan­vier 1919, la puis­sance hal­lu­ci­na­toire d’un rêve.

Kel­logg super­vi­sait la dis­tri­bu­tion depuis le Bris­tol, ce qui don­nait à Hel­bling des pal­pi­ta­tions. Le hall se trans­for­mait, cer­tains matins, en centre logis­tique — des cartes éta­lées sur les tables du Café Bris­tol, des télé­grammes empi­lés sur le comp­toir de la récep­tion, des offi­ciers amé­ri­cains en uni­forme kaki qui par­laient trop fort et mar­chaient trop vite et ren­ver­saient du café sur les nappes avec une régu­la­ri­té qui fri­sait le sabotage.

Le mémo numé­ro 52 de Hel­bling, daté du 13 jan­vier, por­tait un titre d’une conci­sion inha­bi­tuelle : « Le café. » Il sti­pu­lait, en trois lignes, que le café ren­ver­sé sur les nappes damas­sées du Café Bris­tol devait être immé­dia­te­ment épon­gé par le per­son­nel, que les nappes tachées devaient être rem­pla­cées dans un délai de quatre minutes — pas cinq, quatre —, et que si le rythme des ren­ver­se­ments se pour­sui­vait, il fau­drait envi­sa­ger « des mesures de pro­tec­tion du mobi­lier dont la nature reste à déter­mi­ner ». Hel­bling ne pré­ci­sa pas la nature de ces mesures, ce qui lais­sa pla­ner dans les offices un doute déli­cieux — cer­tains ima­gi­naient des nappes en toile cirée, d’autres des gobe­lets en fer-blanc, et Wła­dek, avec son flair habi­tuel pour le mélo­drame, sug­gé­ra que Hel­bling envi­sa­geait de ser­vir les Amé­ri­cains dans les écu­ries, s’il y en avait eu.

Mais sous la comé­die logis­tique, quelque chose de grave se jouait. Kel­logg ne le mon­trait pas au bar — au bar, il était l’A­mé­ri­cain jovial, l’en­to­mo­lo­giste prag­ma­tique, le buveur de Polo­nais Res­sus­ci­té —, mais nous le voyions, par moments, quand il pen­sait que per­sonne ne le regar­dait. Nous le voyions dans l’ascenseur.

Tomasz le fai­sait mon­ter chaque matin à huit heures et des­cendre chaque soir à onze heures. Et dans les qua­rante-cinq secondes de chaque tra­jet, Tomasz voyait ce que Karol ne voyait pas au bar — la fatigue, la vraie, celle qui ne se noie pas dans le cognac. L’in­quié­tude. Et par­fois, quand Kel­logg pen­sait que Tomasz ne regar­dait pas — mais Tomasz regar­dait tou­jours, c’é­tait sa fonc­tion, son talent, sa croix —, quelque chose qui res­sem­blait à de l’im­puis­sance. L’im­puis­sance d’un homme bon face à un pro­blème trop grand pour lui. L’im­puis­sance d’un ento­mo­lo­giste devant une famine.

Un matin du 14 jan­vier, dans l’as­cen­seur, Kel­logg dit quelque chose qui ne s’a­dres­sait pas à Tomasz — qui s’a­dres­sait au vide, ou à Dieu, ou à la paroi de cristal :

— Trois cent mille enfants. Trois cent mille enfants sous-ali­men­tés dans ce pays. Et je n’ai que cinq mille tonnes de farine.

Tomasz ne répon­dit pas. Il n’y avait rien à répondre. Mais il pres­sa la manette un peu plus dou­ce­ment qu’à l’or­di­naire, et l’as­cen­seur mon­ta un peu plus len­te­ment, comme si ces quelques secondes sup­plé­men­taires pou­vaient offrir à l’A­mé­ri­cain un répit, une sus­pen­sion, un moment de grâce entre deux étages.

Ce soir-là, Kel­logg ne vint pas au Column Bar. Karol, qui avait pré­pa­ré un Polo­nais Res­sus­ci­té d’a­vance, le lais­sa sur le comp­toir pen­dant une heure, puis le but lui-même, len­te­ment, en regar­dant les colonnes de marbre du bar, et en pen­sant — car Karol pen­sait beau­coup, contrai­re­ment à ce que sup­po­saient les gens qui le pre­naient pour un simple bar­man — que le monde était un endroit étrange, où un homme pou­vait comp­ter des insectes à Stan­ford, tra­ver­ser un océan, et se retrou­ver dans un hôtel de Var­so­vie à essayer de nour­rir trois cent mille enfants avec cinq mille tonnes de farine et un cock­tail inven­té par un bar­man polonais.

* * *

Le 15 jan­vier au matin, Kel­logg ren­con­tra Paderewski.

La ren­contre eut lieu dans la suite 211 — où d’autre ? Toute la vie du Bris­tol conver­geait désor­mais vers la suite 211 comme les rivières convergent vers la mer. Kel­logg appor­tait des chiffres, des cartes, des pro­jec­tions. Pade­rews­ki l’é­cou­ta avec cette atten­tion de musi­cien qui entend non seule­ment les notes mais aus­si les silences entre les notes, et quand Kel­logg eut ter­mi­né, Pade­rews­ki posa une seule question :

— Quand les enfants mangeront-ils ?

Pas « com­bien coû­te­ra-t-il ». Pas « quel sera l’im­pact poli­tique ». Pas « com­ment cela affec­te­ra-t-il les négo­cia­tions à Paris ». Quand les enfants mangeront-ils.

Kel­logg, qui avait pas­sé trois jours à pré­pa­rer un argu­men­taire tech­nique de vingt pages, res­ta un ins­tant silen­cieux. Puis il dit :

— Si le gou­ver­ne­ment signe l’ac­cord de dis­tri­bu­tion demain, les pre­miers repas pour­ront être ser­vis dans les écoles de Var­so­vie d’i­ci une semaine.

— Faites pré­pa­rer l’ac­cord, dit Pade­rews­ki. Je signerai.

C’é­tait aus­si simple que cela. Un pia­niste qui décide de nour­rir les enfants. Un ento­mo­lo­giste qui orga­nise les convois. Un hôtel qui sert de quar­tier géné­ral. La bureau­cra­tie de la com­pas­sion, impro­vi­sée dans un salon Art nou­veau entre un Stein­way et un gué­ri­don sur lequel repo­sait, sans que per­sonne n’y prête atten­tion, un cahier de par­ti­tions oublié.

Kel­logg redes­cen­dit. Tomasz le fit mon­ter dans l’as­cen­seur à midi — non, des­cendre, des­cendre du deuxième au rez-de-chaus­sée. Qua­rante-cinq secondes. Et cette fois, Kel­logg regar­da Tomasz. Le regar­da vrai­ment, comme Pił­sud­ski l’a­vait regar­dé, d’homme à homme, et il dit, en anglais, une phrase que Tomasz ne com­prit pas sur le moment mais dont il retint le son, et dont Szy­mon, plus tard, lui don­ne­rait la traduction :

— This coun­try deserves bet­ter than what his­to­ry gave it.

Ce pays mérite mieux que ce que l’his­toire lui a donné.

Tomasz hocha la tête. Il ne com­pre­nait pas l’an­glais. Mais il com­pre­nait le ton. Et le ton disait ce que les mots auraient dit s’il les avait compris.

L’as­cen­seur arri­va au rez-de-chaus­sée. Kel­logg sor­tit. Tra­ver­sa le hall. Pas­sa devant le Column Bar, où Karol, der­rière son comp­toir, lui adres­sa un geste de la main — un geste entre le salut et la béné­dic­tion. Sor­tit dans le froid. Mon­ta dans l’au­to­mo­bile qui l’at­ten­dait — une Ford T prê­tée par l’am­bas­sade amé­ri­caine, une machine si bruyante et si capri­cieuse que Wła­dek l’a­vait sur­nom­mée « le che­val méca­nique de Washington ».

Et il par­tit vers la gare, super­vi­ser l’ar­ri­vée du pro­chain convoi.

Cinq mille tonnes de farine.

Trois cent mille enfants.

Le chef Mali­nows­ki, aux cui­sines, qui avait enten­du les chiffres par Szy­mon, res­ta silen­cieux un long moment. Puis il dit à son com­mis, d’une voix qu’on ne lui connais­sait pas — une voix douce, presque tendre, la voix d’un homme qui fait de la nour­ri­ture depuis trente ans et qui sait, mieux que les diplo­mates et les géné­raux, ce que signi­fie avoir faim :

— Pré­pare un sup­plé­ment de żurek pour le dîner. Et mets‑y de la vraie sau­cisse. Pas la sau­cisse de rem­pla­ce­ment. La vraie.

Le com­mis obéit. Le żurek fut ser­vi le soir même au res­tau­rant du Bris­tol, avec de la vraie sau­cisse, et les clients — les diplo­mates, les offi­ciers, les jour­na­listes, Tar­nows­ki dans son coin avec son verre de tokay — le man­gèrent sans savoir que ce żurek-là avait été pré­pa­ré avec une inten­tion par­ti­cu­lière, une inten­tion qui n’a­vait rien à voir avec la gas­tro­no­mie et tout à voir avec le fait qu’un chef cui­si­nier de Var­so­vie, ayant appris que trois cent mille enfants n’a­vaient pas de quoi man­ger, avait déci­dé, à sa manière modeste et silen­cieuse, de mettre dans sa soupe tout l’a­mour dont il était capable.

C’est aus­si cela, un hôtel.

C’est aus­si cela, la Pologne en jan­vier 1919.

CHA­PITRE 9

Le gar­çon d’étage

Szy­mon alla voir Lich­ten­baum un mardi.

Il fai­sait moins dix-huit. Le froid de Var­so­vie avait atteint ce stade où il cesse d’être un désa­gré­ment pour deve­nir un fait — un fait aus­si incon­tes­table que la gra­vi­té ou la mort, un fait avec lequel on ne négo­cie pas mais auquel on s’a­dapte, comme s’a­daptent les Var­so­viens depuis des siècles, c’est-à-dire en super­po­sant les couches de vête­ments, en mar­chant vite, et en consi­dé­rant que toute per­sonne qui se plaint du froid est soit un étran­ger, soit un faible, soit les deux.

Szy­mon quit­ta le Bris­tol à trois heures de l’a­près-midi, à la fin de son ser­vice. Il des­cen­dit Kra­kows­kie Przed­mieś­cie en direc­tion de la Vieille Ville, tour­na dans Dłu­ga, puis bifur­qua vers Nalew­ki. Le tra­jet durait vingt minutes à pied — vingt minutes pen­dant les­quelles le monde changeait.

Le chan­ge­ment n’é­tait pas bru­tal. Il ne se pro­dui­sait pas à un point pré­cis, à une inter­sec­tion iden­ti­fiable, à un pan­neau qui aurait dit : « Vous entrez dans le quar­tier juif. » C’é­tait plus sub­til. C’é­tait une ques­tion de den­si­té. L’air deve­nait plus épais. Les bruits se mul­ti­pliaient — voix, cris de mar­chands, cla­que­ments de volets, grin­ce­ments de car­rioles, cloches de tram­ways, aboie­ments de chiens et, par-des­sus tout, cette rumeur humaine per­ma­nente, ce bour­don­ne­ment de ruche, qui était le son carac­té­ris­tique de Nalew­ki et qu’on enten­dait à deux rues de dis­tance, comme on entend la mer avant de la voir. Les odeurs aus­si chan­geaient — le char­bon et la neige de Kra­kows­kie Przed­mieś­cie lais­saient place au pain frais, au hareng fumé, à l’encre d’im­pri­me­rie, aux oignons frits, à la cire de bou­gie, et à cette odeur indé­fi­nis­sable que Wła­dek appe­lait « l’o­deur du monde » et qui était peut-être, tout sim­ple­ment, l’o­deur d’une concen­tra­tion humaine si intense que chaque mètre car­ré de trot­toir por­tait la trace de mille vies.

Et le yid­dish. Le yid­dish entrait par les oreilles comme une musique fami­lière — fami­lière à Szy­mon, qui l’a­vait enten­du avant toute autre langue, dans le ventre de sa mère, dans les ber­ceuses de sa grand-mère, dans les dis­putes de ses oncles, dans les prières de son père. Le yid­dish de Nalew­ki n’é­tait pas le yid­dish des livres — c’é­tait un yid­dish vivant, mou­vant, colo­ré, far­ci de mots polo­nais, de mots russes, de mots hébreux, un yid­dish qui s’a­dap­tait à tout, qui absor­bait tout, qui était lui-même une langue-Baby­lone, une langue à cours mul­tiples, capable de conte­nir simul­ta­né­ment la prière et la blague, le sacré et le pro­fane, le com­merce et la poésie.

Szy­mon retrou­va ses repères. L’é­pi­ce­rie de Pan Grynsz­pan, au coin de Nalew­ki et Fran­cisz­kańs­ka, qui ven­dait des cor­ni­chons dans des ton­neaux de bois et du hal­va cou­pé au cou­teau. La librai­rie Giter­man, dont la vitrine affi­chait les der­niers numé­ros de Haynt et de Der Moment, les deux grands quo­ti­diens yid­dish de Var­so­vie, avec leurs gros titres en carac­tères hébraïques qui annon­çaient les mêmes nou­velles que les jour­naux polo­nais — le gou­ver­ne­ment, les élec­tions, la famine — mais dans une autre langue, et donc, d’une cer­taine manière, dans un autre monde. Le théâtre Eli­zeum, dont l’af­fiche annon­çait une repré­sen­ta­tion du Dyb­buk — cette pièce d’An-ski sur un esprit qui pos­sède une jeune mariée, et qui était deve­nue, sans que per­sonne l’ait pré­vu, le spec­tacle le plus joué de Var­so­vie, peut-être parce qu’une ville habi­tée par tant de fan­tômes avait besoin d’un théâtre pour les mettre en scène.

Szy­mon tour­na dans Gęsia. La rue de l’Oie. Plus étroite que Nalew­ki, plus sombre, bor­dée d’im­meubles de cinq étages dont les façades gri­sâtres n’a­vaient pas été repeintes depuis des années et dont les cours inté­rieures — ces laby­rinthes de bal­cons, d’es­ca­liers, de pas­se­relles et de cordes à linge — abri­taient un monde en minia­ture que les pas­sants de Kra­kows­kie Przed­mieś­cie ne soup­çon­naient même pas.

L’a­te­lier de Pan Lich­ten­baum se trou­vait au fond de la troi­sième cour du numé­ro 14. Pour y accé­der, il fal­lait tra­ver­ser un porche voû­té, lon­ger un mur cou­vert de mousse, des­cendre trois marches, contour­ner un puits, pas­ser devant un ate­lier de tailleur dont la machine à coudre ron­ron­nait der­rière une vitre embuée, et pous­ser une porte de bois peinte en vert — un vert qui avait dû être vif autre­fois et qui était deve­nu, avec le temps, un vert de mousse, un vert de chose ancienne, le vert des objets que per­sonne ne repeint parce que tout le monde les aime tels qu’ils sont.

La porte s’ou­vrit sur un espace minus­cule — dix mètres car­rés peut-être, pas plus — encom­bré d’ins­tru­ments. Des vio­lons pen­daient au pla­fond par des fils de nylon, comme des chauves-sou­ris endor­mies. Des man­do­lines étaient empi­lées dans un coin. Des gui­tares, des luths, des bala­lai­kas, un ban­jo, une cithare, et des ins­tru­ments que Szy­mon ne pou­vait pas nom­mer, s’en­tas­saient sur des éta­gères qui mon­taient jus­qu’au pla­fond et qui pen­chaient dan­ge­reu­se­ment vers la droite, comme si le poids de la musique les dés­équi­li­brait. L’air sen­tait le bois, la résine, le ver­nis et quelque chose de plus ancien — l’o­deur du temps qui passe sur les objets et qui leur donne cette patine que les anti­quaires appellent « carac­tère » et que les luthiers appellent « âme ».

Pan Lich­ten­baum était assis der­rière un éta­bli cou­vert de copeaux de bois, une loupe vis­sée à l’œil droit, en train de recol­ler la touche d’un vio­lon avec une concen­tra­tion si intense qu’il ne leva pas la tête quand Szy­mon entra. Il avait — selon l’es­ti­ma­tion la plus conser­va­trice — soixante-quinze ans. Peut-être quatre-vingts. Peut-être davan­tage. Son âge exact était un mys­tère que même sa femme, décé­dée en 1911, n’a­vait jamais réus­si à per­cer, et que Lich­ten­baum lui-même sem­blait avoir oublié, comme on oublie un détail sans importance.

C’é­tait un petit homme — petit par la taille, immense par la barbe, une barbe blanche, longue, épaisse, qui des­cen­dait jus­qu’au milieu de sa poi­trine et qui lui don­nait l’air d’un pro­phète éga­ré dans un ate­lier de musique. Ses mains étaient extra­or­di­naires — des mains de luthier, c’est-à-dire des mains qui avaient tou­ché dix mille ins­tru­ments, qui avaient répa­ré dix mille fis­sures, recol­lé dix mille che­va­lets, rem­pla­cé dix mille cordes, et qui por­taient dans leurs lignes la mémoire tac­tile de cin­quante ans de bois, de colle et de musique.

— Pan Lich­ten­baum, dit Szymon.

Le vieux leva la tête. Regar­da Szy­mon par-des­sus sa loupe. Le recon­nut — sur Nalew­ki, tout le monde recon­naît tout le monde, c’est une néces­si­té de la densité.

— Le petit Katz, dit-il. De chez Gęsia. Le fils de Mosze. Tu tra­vailles au grand hôtel, non ? Le Bristol ?

— Oui, Pan Lichtenbaum.

— Assieds-toi. Tu veux du thé ?

Szy­mon s’as­sit. Le thé fut ser­vi — un thé noir, très sucré, dans un verre avec un porte-verre en métal, le même thé qu’au Bris­tol mais infi­ni­ment meilleur, parce que le thé de Lich­ten­baum avait été pré­pa­ré dans une théière qui ser­vait depuis qua­rante ans et dont les parois avaient absor­bé tant de thé qu’elles en exha­laient l’a­rôme même à vide, comme les murs d’une syna­gogue exhalent les prières.

— Je suis venu vous poser une ques­tion, dit Szymon.

— Une seule ? C’est rare. Les jeunes ont d’ha­bi­tude cent ques­tions. C’est les vieux qui n’en ont plus qu’une, et c’est tou­jours la même : com­bien de temps ?

Il rit. Un rire de gorge, rauque, un rire de fumeur ou de chan­teur — Lich­ten­baum avait été les deux.

— Est-ce que vous vous sou­ve­nez d’un musi­cien qui s’ap­pe­lait Léon Rozenberg ?

Le rire s’ar­rê­ta. Pas bru­ta­le­ment — il s’é­tei­gnit, comme s’é­teint une bou­gie quand le vent entre par la fenêtre, dou­ce­ment, par degrés, et le visage de Lich­ten­baum, qui un ins­tant plus tôt était celui d’un vieillard amu­sé, devint celui d’un vieillard qui se souvient.

— Rozen­berg, dit-il.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait une incan­ta­tion. Le nom, pro­non­cé dans l’a­te­lier de Gęsia, au milieu des vio­lons sus­pen­dus et des copeaux de bois, prit une réso­nance par­ti­cu­lière, comme si les ins­tru­ments eux-mêmes l’a­vaient enten­du et s’en souvenaient.

— Léon Rozen­berg, répé­ta Lich­ten­baum. Le pianiste.

— Vous le connaissiez ?

— Je le connais­sais. Tout Nalew­ki le connais­sait. C’é­tait — il cher­cha le mot — un mensch. Un homme bon. Un musi­cien. Pas un grand musi­cien — pas un Pade­rews­ki, pas un Rubin­stein. Un musi­cien de Nalew­ki. Un musi­cien qui jouait aux mariages, aux bar-mits­va, dans les cafés, dans les res­tau­rants. Un musi­cien qui jouait pour les gens, pas pour les salles de concert. Il jouait du pia­no, mais aus­si un peu de vio­lon, un peu d’ac­cor­déon, un peu de tout. Il avait les mains d’un pia­niste et le cœur d’un klezmer.

Lich­ten­baum se tut. But une gor­gée de thé. Regar­da Szy­mon par-des­sus le verre.

— Pour­quoi tu me demandes ça ?

Szy­mon racon­ta. Le pia­no du Bris­tol. Le cahier de par­ti­tions. Les huit pièces. La dédi­cace en fran­çais. Le des­sin sur la der­nière page — la mai­son de Nalew­ki, le bal­con de fer for­gé, l’enseigne.

Lich­ten­baum écou­ta sans inter­rompre. Quand Szy­mon eut ter­mi­né, le vieux posa son verre, se leva — len­te­ment, avec la pru­dence de ceux qui savent que leur corps n’o­béit plus aus­si vite que leur esprit —, et alla cher­cher quelque chose sur une éta­gère, der­rière une pile de mandolines.

C’é­tait une pho­to­gra­phie. Une pho­to­gra­phie en noir et blanc, petite, cor­née, col­lée sur un car­ton rigide. Elle mon­trait un groupe de musi­ciens — cinq hommes, debout devant un bâti­ment. Trois vio­lo­nistes, un cla­ri­net­tiste, et un homme plus jeune, assis devant un pia­no droit posé à même le trot­toir, les mains sur les touches, le visage tour­né vers l’ob­jec­tif avec un sou­rire qui sem­blait dire : je sais que c’est absurde, un pia­no sur un trot­toir, mais c’est exac­te­ment là qu’il doit être.

— C’est lui, dit Lich­ten­baum. Rozen­berg. En 1900, devant la mai­son de Gęsia. L’an­née avant l’ou­ver­ture du Bristol.

Szy­mon regar­da la pho­to. Le visage de Rozen­berg — un visage jeune, ouvert, avec des yeux sombres et une mous­tache fine, un visage de musi­cien de quar­tier, de musi­cien de mariage, de musi­cien de Nalew­ki — le regar­dait en retour, à tra­vers dix-neuf ans de silence.

— Que lui est-il arrivé ?

Lich­ten­baum se ras­sit. Reprit son thé.

— Il est par­ti. En 1902 — un an après l’ou­ver­ture du Bris­tol. Il est par­ti en Amé­rique. Comme beau­coup. Comme des dizaines de mil­liers. New York. Le Lower East Side. Il a écrit une ou deux lettres, au début. Puis plus rien. On l’a oublié. Nalew­ki oublie ceux qui partent — c’est une ques­tion de sur­vie. Si on se sou­ve­nait de tous ceux qui sont par­tis, on ne pour­rait plus vivre.

— Alors il n’est pas mort ?

— Mort ? Lich­ten­baum haus­sa les épaules. Peut-être. Peut-être pas. En Amé­rique, tout est pos­sible. On meurt, on vit, on devient riche, on devient pauvre. On change de nom. Rozen­berg devient Rose, ou Ross, ou quelque chose d’autre. L’A­mé­rique efface les noms comme la neige efface les traces.

Szy­mon regar­da la pho­to­gra­phie une der­nière fois. Le pia­no sur le trot­toir. Les musi­ciens. Le sou­rire de Rozenberg.

— Et le Bris­tol ? dit-il. Pour­quoi aurait-il caché ses par­ti­tions dans le pia­no du Bristol ?

Lich­ten­baum eut un geste de la main — un geste lent, cir­cu­laire, qui englo­bait l’a­te­lier, les vio­lons, Gęsia, Nalew­ki, Var­so­vie, le monde entier.

— Parce que le Bris­tol était la plus belle chose qu’il ait jamais vue. Tu com­prends, Szy­mon, pour un gar­çon de Nalew­ki en 1901, le Bris­tol, c’é­tait… c’é­tait comme une syna­gogue, mais pour les vivants. Un endroit qui disait : la beau­té existe. Le luxe existe. La musique existe ailleurs que dans les cours de Gęsia. Rozen­berg est allé au Bris­tol pour l’i­nau­gu­ra­tion — je m’en sou­viens, il m’en a par­lé. Il a vu le hall, les lustres, les fenêtres, l’as­cen­seur. Et il a vu le pia­no. Le Stein­way de la suite 211. Il m’a dit — je m’en sou­viens comme si c’é­tait hier — il m’a dit : « Lich­ten­baum, j’ai vu un pia­no si beau que j’ai eu envie de pleurer. »

Le vieux but la der­nière gor­gée de son thé. Posa le verre. Regar­da Szy­mon avec des yeux qui conte­naient soixante-quinze ans de Nalew­ki — les mariages, les enter­re­ments, les fêtes, les pogroms, les nais­sances, les départs, les retours, toute la vie, toute la mort, tout le bruit et tout le silence d’une rue qui était un monde.

— Il a caché ses par­ti­tions dans ce pia­no parce qu’il savait qu’il allait par­tir. Et il vou­lait lais­ser quelque chose der­rière lui. Pas à quel­qu’un — à un endroit. Au plus bel endroit qu’il ait jamais vu. Un cadeau d’a­dieu. Un musi­cien de Nalew­ki qui laisse sa musique dans le ventre d’un Stein­way, pour que l’hô­tel se sou­vienne qu’il a exis­té. C’est beau, non ? C’est triste et c’est beau.

Szy­mon se leva. Remer­cia Lich­ten­baum. Refu­sa un deuxième thé — il avait ce qu’il était venu cher­cher, et le froid dehors ne fai­sait que s’aggraver.

— Szy­mon, dit Lich­ten­baum alors qu’il attei­gnait la porte.

— Oui ?

— La musique. Les par­ti­tions. Est-ce qu’elles sont belles ?

Szy­mon pen­sa à ce qu’il avait enten­du dans le cou­loir du deuxième étage. Les hési­ta­tions. La mélo­die qui mon­tait et qui tom­bait. La courbe qui res­sem­blait à une chan­son de son père.

— Oui, dit-il. Elles sont belles.

Lich­ten­baum hocha la tête. Et dans ce hoche­ment de tête, il y avait quelque chose qui res­sem­blait à de la fier­té — pas une fier­té per­son­nelle, mais une fier­té de quar­tier, une fier­té de Nalew­ki, la fier­té de savoir qu’un gar­çon de Gęsia avait lais­sé quelque chose de beau dans le plus bel hôtel de Var­so­vie, et que cette beau­té avait survécu.

Szy­mon sor­tit. Tra­ver­sa les cours. Remon­ta Gęsia. Tour­na dans Nalew­ki. Le froid le mor­dit au visage, mais il ne le sen­tit pas, ou plu­tôt il le sen­tit autre­ment — comme un rap­pel que le monde était réel, que les pieds tou­chaient le sol, que le souffle fai­sait de la buée dans l’air, et que quelque part, dans un hôtel de Kra­kows­kie Przed­mieś­cie, un cahier de par­ti­tions atten­dait qu’on le joue.

Il ren­tra au Bris­tol à la tom­bée de la nuit. Trou­va Tomasz dans son ascenseur.

— Rozen­berg, dit-il.

Tomasz le regarda.

— Il s’ap­pe­lait Léon Rozen­berg. C’é­tait un musi­cien de Nalew­ki. Il a caché ses par­ti­tions dans le pia­no du Bris­tol en 1901, la nuit de l’i­nau­gu­ra­tion, parce que c’é­tait le plus bel endroit qu’il ait jamais vu. Puis il est par­ti en Amé­rique. Et per­sonne ne l’a plus revu.

Tomasz ne dit rien. Mais ses yeux — ses yeux gris de sol­dat du Karst, ses yeux qui avaient vu des hommes mou­rir dans la boue et des ascen­seurs mon­ter dans la lumière — ses yeux dirent quelque chose que sa bouche ne pou­vait pas dire, quelque chose qui res­sem­blait à : je comprends.

La porte de l’as­cen­seur se refer­ma. La cabine mon­ta. Qua­rante-cinq secondes.

Et dans ces qua­rante-cinq secondes, quelque chose chan­gea. Pas dans l’as­cen­seur — dans Tomasz. Quelque chose qui n’a­vait pas de nom, pas de forme, pas de son. Une déci­sion peut-être. Ou le début d’une déci­sion. L’in­tui­tion que cette his­toire — les par­ti­tions, le pia­no, Rozen­berg, le Bris­tol, la Pologne — était aus­si son his­toire. Qu’il n’é­tait pas seule­ment un témoin. Qu’il était, d’une manière qu’il ne com­pre­nait pas encore, un acteur.

Mais il ne le dit pas.

Pas encore.

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L’as­cen­seur de cristal

Cha­pitres 1 à 4

PRE­MIÈRE PARTIE

L’AR­RI­VÉE

(1er – 5 jan­vier 1919)

CHA­PITRE 1

L’as­cen­seur de cristal

Nous savions tout.

Nous savions avant les jour­naux, avant les diplo­mates, avant les géné­raux en tunique frois­sée qui tra­ver­saient le hall en lais­sant des traces de boue sur le marbre blanc. Nous savions avant le direc­teur Hel­bling lui-même, qui pour­tant se levait à cinq heures du matin pour ins­pec­ter l’a­li­gne­ment des cou­verts et la tem­pé­ra­ture exacte du beurre dans les cou­pelles d’argent. Nous savions parce que nous étions par­tout à la fois — aux étages, dans les offices, der­rière les portes, sous les esca­liers, dans le ventre chaud et gron­dant des cui­sines où le chef Mali­nows­ki régnait sur un empire de cuivre et de vapeur. Nous étions les yeux, les oreilles, les mains du Bris­tol. Et le Bris­tol, en ce pre­mier matin de l’an­née 1919, était le centre du monde.

Ou du moins le centre de la Pologne, ce qui reve­nait exac­te­ment au même puisque la Pologne venait de renaître et que tout ce qui renaît se prend momen­ta­né­ment pour le centre du monde, comme les nour­ris­sons qui hurlent dans leur ber­ceau avec la convic­tion d’être les pre­miers à avoir décou­vert l’exis­tence de l’air.

La Pologne avait cent vingt-trois ans de retard. Cent vingt-trois ans de néant, de par­ti­tions, d’empires qui s’é­taient par­ta­gé son corps comme on découpe un gâteau — un mor­ceau pour la Rus­sie, un mor­ceau pour la Prusse, un mor­ceau pour l’Au­triche, et pour les Polo­nais le droit de se sou­ve­nir qu’ils avaient autre­fois exis­té. Cent vingt-trois ans, c’est long. C’est assez long pour que trois géné­ra­tions naissent, gran­dissent et meurent dans un pays qui n’existe pas. C’est assez long pour oublier la forme exacte de ses propres fron­tières. Mais ce n’est pas assez long, appa­rem­ment, pour oublier le goût de la liber­té, car au matin du 1er jan­vier 1919, Var­so­vie était ivre d’un bon­heur si violent qu’il res­sem­blait à de la fièvre, et des dra­peaux polo­nais — rouge et blanc, blanc et rouge, beau­coup de rouge — pen­daient à toutes les fenêtres, y com­pris celles de l’Hô­tel Bris­tol, où Hel­bling les avait fait accro­cher la veille au soir avec une répu­gnance visible, non qu’il fût hos­tile à l’in­dé­pen­dance polo­naise, mais parce qu’il esti­mait qu’un dra­peau est un objet fon­da­men­ta­le­ment incom­pa­tible avec l’i­dée d’hos­pi­ta­li­té de luxe.

Hel­bling. Il fau­dra que nous par­lions de Hel­bling. Mais pas tout de suite.

Ce matin-là, le Bris­tol s’é­veillait dans le froid. Le froid de Var­so­vie en jan­vier, il faut l’a­voir connu pour com­prendre ce qu’il fait aux choses et aux gens. Ce n’est pas un froid qui mord — c’est un froid qui pense. Il s’ins­talle, il attend, il observe. Il entre par les fis­sures des fenêtres et par les inter­stices des portes et il se couche sur les meubles avec la patience d’un chat. Les radia­teurs du Bris­tol — ces fameux radia­teurs qui avaient fait la fier­té de l’hô­tel à son ouver­ture en 1901, chauf­fage cen­tral, eau chaude et froide dans les salles de bains, six lignes télé­pho­niques, le pro­grès incar­né — les radia­teurs cra­cho­taient et sif­flaient comme de vieilles loco­mo­tives, mais ils tenaient. Ils tenaient parce que Józef, le chauf­fa­giste, un homme silen­cieux dont les mains étaient per­pé­tuel­le­ment noires de char­bon, des­cen­dait chaque matin à quatre heures dans les entrailles de l’hô­tel pour ali­men­ter la chau­dière, et que Józef pre­nait son tra­vail au sérieux avec la solen­ni­té d’un prêtre devant son autel.

Józef était l’un des nôtres.

Comme Mag­da, la gou­ver­nante en chef, qui com­man­dait un bataillon de femmes de chambre avec une auto­ri­té que Pił­sud­ski lui-même aurait pu lui envier. Comme Karol, le bar­man du Column Bar, qui savait pré­pa­rer qua­rante-sept cock­tails dif­fé­rents et qui affir­mait, sans que per­sonne pût le contre­dire, avoir inven­té une variante du Mar­ti­ni à base de vod­ka Żubrów­ka et d’un soup­çon de jus de pomme verte, qu’il appe­lait le Polo­nais Res­sus­ci­té et que per­sonne n’a­vait jamais com­man­dé. Comme Pani Lewan­dows­ka, la lin­gère, dont les mains repas­saient les draps avec une telle pré­ci­sion qu’on aurait dit qu’elle effa­çait les plis du monde. Comme Mateusz, le chas­seur, treize ans et demi, qui cou­rait si vite dans les cou­loirs que Hel­bling avait un jour envi­sa­gé de le chro­no­mé­trer. Comme Wła­dek, le por­tier de nuit, mais Wła­dek est un cha­pitre à lui tout seul.

Et comme Tomasz.

Tomasz Wiec­zo­rek, opé­ra­teur de l’as­cen­seur de cris­tal, trente-deux ans, né à Łódź dans une famille de tis­se­rands, ancien capo­ral dans l’ar­mée aus­tro-hon­groise, affec­té sur le front ita­lien en 1915, démo­bi­li­sé en 1918 avec pour tout butin une paire de chaus­sures trop grandes, un éclat d’o­bus dans l’é­paule gauche — inof­fen­sif, mais sen­sible au froid, ce qui à Var­so­vie en jan­vier est une forme dis­crète de tor­ture per­ma­nente — et une capa­ci­té pro­di­gieuse à res­ter immo­bile dans des espaces réduits pen­dant des durées consi­dé­rables. Cette der­nière com­pé­tence, acquise dans les tran­chées du Karst, s’é­tait révé­lée mira­cu­leu­se­ment trans­fé­rable à la cabine de l’as­cen­seur du Bris­tol, un habi­tacle de trois mètres car­rés aux parois de verre et de lai­ton doré, sus­pen­du dans la cage d’es­ca­lier comme un bijou dans un écrin, et dont Tomasz était le gar­dien, le méca­ni­cien, le pilote et — selon la défi­ni­tion offi­cielle de Hel­bling — le « pré­po­sé au confort ver­ti­cal des hôtes de l’établissement ».

L’as­cen­seur du Bris­tol était le pre­mier ascen­seur de Pologne. Le pre­mier. Quand il avait été ins­tal­lé en 1901, on avait enga­gé un employé spé­cia­le­ment char­gé de ras­su­rer les pas­sa­gers, dont cer­tains, disait-on, ris­quaient de s’é­va­nouir d’é­mo­tion. Dix-huit ans plus tard, plus per­sonne ne s’é­va­nouis­sait — le pro­grès avait fait son œuvre, même en Pologne — mais l’as­cen­seur conser­vait quelque chose de sacré, une aura de pro­dige méca­nique, et Tomasz, debout dans sa cabine, la main sur la manette de cuivre, était le prêtre de ce temple vertical.

Il ne par­lait pas beau­coup. Il ne par­lait presque pas. C’é­tait un homme de peu de mots, non par bêtise ni par timi­di­té, mais par une sorte de convic­tion pro­fonde que la parole est un maté­riau fra­gile qu’il convient d’é­co­no­mi­ser. La guerre n’y était pour rien, contrai­re­ment à ce que croyaient ses col­lègues — « le pauvre Tomasz, depuis le front, il ne dit plus rien » — car Tomasz n’a­vait jamais beau­coup par­lé, même avant le Karst, même avant les obus, même avant les nuits pas­sées dans la boue à écou­ter mou­rir des gar­çons qui par­laient des langues qu’il ne com­pre­nait pas. Il était né silen­cieux, voi­là tout, comme d’autres naissent roux ou gau­chers, et ce silence, loin de le des­ser­vir, lui avait don­né un sens de l’ob­ser­va­tion que ses col­lègues qua­li­fiaient de sur­na­tu­rel et qui n’é­tait en véri­té que le résul­tat logique d’une vie pas­sée à regar­der au lieu de dire.

Il recon­nais­sait les gens à leur façon d’en­trer dans l’ascenseur.

Les timides rasaient la paroi du fond, tour­nant le dos à la porte, comme s’ils espé­raient que la cabine les ava­le­rait et les ferait dis­pa­raître. Les puis­sants occu­paient le centre, pieds écar­tés, men­ton haut, pre­nant pos­ses­sion de l’es­pace comme s’il leur était dû depuis la nuit des temps. Les amou­reux se col­laient l’un à l’autre dans un coin et oubliaient de lui dire à quel étage ils allaient. Les indé­cis posaient un pied dans la cabine, puis recu­laient, puis reve­naient, dans un bal­let d’hé­si­ta­tion qui pou­vait durer trente secondes — une éter­ni­té en temps d’as­cen­seur. Les mili­taires entraient au pas, le regard droit, comme si la cabine était une tran­chée. Les ivrognes entraient en dia­go­nale. Les femmes de chambre n’en­traient pas du tout — elles pre­naient l’es­ca­lier de ser­vice, par habi­tude ou par pudeur, comme si l’as­cen­seur de cris­tal était un objet trop beau pour des gens comme elles, ce qui ren­dait Tomasz furieux, d’une fureur muette et têtue, car il esti­mait que l’as­cen­seur appar­te­nait à tout le monde, y com­pris à Pani Lewan­dows­ka et à ses draps immaculés.

Ce matin du 1er jan­vier, Tomasz avait pris son poste à six heures, comme chaque jour. La cabine était froide — l’as­cen­seur n’a­vait pas de chauf­fage, et les parois de cris­tal lais­saient entrer le froid de jan­vier avec une géné­ro­si­té que Tomasz trou­vait per­son­nel­le­ment exces­sive. Il avait enfi­lé son uni­forme — veste bor­deaux à bou­tons dorés, pan­ta­lon gris, gants blancs — et il se tenait droit, la main sur la manette, dans l’at­tente du pre­mier pas­sa­ger de l’année.

Le pre­mier pas­sa­ger de l’an­née 1919 fut Helbling.

Rudolf Hel­bling, direc­teur géné­ral de l’Hô­tel Bris­tol, Suisse alé­ma­nique de nais­sance, Var­so­vien d’a­dop­tion, maniaque de voca­tion. Un homme de cin­quante-quatre ans dont le visage était un exer­cice de géo­mé­trie — mâchoire car­rée, front haut, mous­tache taillée au cor­deau, sour­cils hori­zon­taux — et dont l’exis­tence entière était une lutte sans mer­ci contre le désordre. Hel­bling ne dor­mait pas : il pro­cé­dait à des ins­pec­tions noc­turnes. Hel­bling ne man­geait pas : il audi­tait le petit-déjeu­ner. Hel­bling ne sou­riait pas : il accor­dait des expres­sions de satis­fac­tion mesu­rée. Il diri­geait le Bris­tol depuis 1903 avec une rigueur que ses admi­ra­teurs qua­li­fiaient de suisse et que ses détrac­teurs qua­li­fiaient de patho­lo­gique, et il consi­dé­rait que l’hô­tel, construit sur les plans de Mar­co­ni dans le plus beau style néo-Renais­sance de la fin du siècle, avec des inté­rieurs Art nou­veau des­si­nés par Otto Wag­ner le Jeune — le fils, pas le père, nuance à laquelle il tenait énor­mé­ment — était un chef-d’œuvre qu’il lui incom­bait de pro­té­ger contre les assauts conju­gués du temps, de la poli­tique et de l’hu­ma­ni­té en général.

Ce matin-là, Hel­bling entra dans l’as­cen­seur comme il entrait tou­jours : ver­ti­ca­le­ment. C’est-à-dire par­fai­te­ment droit, pas un mil­li­mètre de dévia­tion, comme si sa colonne ver­té­brale était un ins­tru­ment de mesure. Il por­tait un cos­tume anthra­cite, une cra­vate de soie gris perle, et une expres­sion qui signi­fiait que quelque chose, quelque part dans l’hô­tel, n’é­tait pas exac­te­ment à sa place.

— Rez-de-chaus­sée, dit-il.

Tomasz action­na la manette. La cabine des­cen­dit avec la len­teur majes­tueuse qui était sa signa­ture — l’as­cen­seur du Bris­tol ne se pres­sait pas, il ne se pres­sait jamais, il avait été conçu pour être une expé­rience et non un moyen de trans­port, et Hel­bling, qui détes­tait cette len­teur, ne s’é­tait jamais réso­lu à la cor­ri­ger, parce qu’elle fai­sait par­tie de l’âme de l’é­ta­blis­se­ment et que l’âme d’un éta­blis­se­ment, même dys­fonc­tion­nelle, est sacrée.

Pen­dant la des­cente, Hel­bling ne dit rien. Il ne regar­dait pas Tomasz — il ne regar­dait jamais Tomasz, il ne regar­dait jamais per­sonne dans l’as­cen­seur, il fixait un point au-des­sus de la porte comme s’il y avait là une ins­truc­tion cos­mique que lui seul pou­vait lire. Mais quand la cabine s’im­mo­bi­li­sa au rez-de-chaus­sée avec un léger tres­saille­ment, il dit, sans tour­ner la tête :

— Il paraît qu’il arrive aujourd’hui.

Tomasz ne deman­da pas de qui il s’a­gis­sait. Tout le monde savait de qui il s’a­gis­sait. Depuis trois jours, le Bris­tol ne par­lait que de ça. Les cui­sines en par­laient. La lin­ge­rie en par­lait. Wła­dek, le por­tier de nuit, en avait fait le sujet exclu­sif de ses mono­logues. Mateusz, le chas­seur de treize ans, avait ciré ses chaus­sures deux fois de suite, ce qui ne s’é­tait jamais produit.

Il arri­vait. Le pia­niste. Le plus célèbre Polo­nais vivant. L’homme dont le visage figu­rait sur des affiches à New York, à Londres, à Paris. L’homme qui avait rem­pli le Car­ne­gie Hall et le Royal Albert Hall et le Tro­ca­dé­ro et toutes les salles de concert du monde civi­li­sé. L’homme qui avait dîné avec des pré­si­dents et des rois et qui avait convain­cu Woo­drow Wil­son, le pré­sident des États-Unis d’A­mé­rique, d’in­clure dans ses Qua­torze Points une Pologne libre et indé­pen­dante — ce que per­sonne, en cent vingt-trois ans, n’a­vait réus­si à faire.

Igna­cy Jan Pade­rews­ki reve­nait au Bristol.

Et le Bris­tol l’at­ten­dait comme une mère attend un fils pro­dige — avec fier­té, avec anxié­té, avec la cer­ti­tude que rien ne serait plus jamais comme avant.

La suite 211 avait été pré­pa­rée. Mag­da y avait per­son­nel­le­ment super­vi­sé le chan­ge­ment des draps — trois fois, parce que la pre­mière paire pré­sen­tait un pli que seul son œil de lynx avait détec­té, et que la deuxième exha­lait un par­fum de lavande qu’elle jugea dépla­cé pour un homme qui venait de tra­ver­ser l’Eu­rope en train. Karol avait mon­té une bou­teille de Moët et Chan­don 1906 et une carafe de vod­ka Żubrów­ka, parce que per­sonne ne savait exac­te­ment ce que buvait Pade­rews­ki et qu’il valait mieux cou­vrir les deux hypo­thèses. Hel­bling avait ins­pec­té la chambre sept fois en qua­rante-huit heures et rédi­gé trois mémos internes sur la tem­pé­ra­ture idéale du salon — dix-neuf degrés, pas un de plus, pas un de moins —, la dis­po­si­tion des cous­sins — deux sur le cana­pé, un sur chaque fau­teuil, aucun sur le lit —, et la néces­si­té abso­lue de ne pla­cer aucun vase de fleurs à proxi­mi­té du piano.

Car il y avait un pia­no dans la suite 211. Il y avait tou­jours eu un pia­no dans la suite 211. C’é­tait la suite de Pade­rews­ki — elle por­tait offi­cieu­se­ment son nom depuis 1901, année où le pia­niste, copro­prié­taire de l’hô­tel, avait choi­si cette chambre comme rési­dence per­ma­nente et y avait fait ins­tal­ler un Stein­way de concert, modèle D, en ébène noire, deux mètres soixante-qua­torze de long, un ins­tru­ment d’une beau­té si impé­rieuse qu’il fai­sait paraître le reste du mobi­lier — les fau­teuils Louis XVI, les rideaux de velours, les lustres de cris­tal — aus­si insi­gni­fiant qu’un décor de carton.

Le pia­no était res­té dans la suite pen­dant dix-huit ans. Il avait tra­ver­sé la Grande Guerre, l’oc­cu­pa­tion alle­mande, la famine, les épi­dé­mies de grippe, l’ef­fon­dre­ment de trois empires, et il était là, mas­sif et noir et silen­cieux, dans la lumière grise du matin de Var­so­vie, et il attendait.

Nous atten­dions tous.

Dehors, la ville bruis­sait. Nous l’en­ten­dions à tra­vers les grandes fenêtres du Bris­tol — ces fenêtres qui avaient stu­pé­fié les pre­miers clients en 1901 et qui, dix-huit ans plus tard, stu­pé­fiaient encore, parce qu’une fenêtre de cette ampleur dans une ville où la plu­part des gens vivaient dans des pièces à peine plus grandes était un objet de luxe si extra­va­gant qu’il en deve­nait presque obs­cène. À tra­vers ces fenêtres, on voyait Kra­kows­kie Przed­mieś­cie, la plus belle ave­nue de Var­so­vie, qui des­cen­dait vers la Vieille Ville en pas­sant devant le Palais Pré­si­den­tiel, l’é­glise Sainte-Anne, l’u­ni­ver­si­té, les palais néo­clas­siques, les tilleuls dénu­dés par l’hi­ver. On voyait les dra­peaux. On voyait la foule qui, mal­gré le froid, mal­gré la faim — car Var­so­vie avait faim, Var­so­vie avait ter­ri­ble­ment faim en ce début jan­vier 1919 — arpen­tait l’a­ve­nue avec l’al­lé­gresse des gens qui ne savent pas encore que la liber­té est plus com­pli­quée que l’oppression.

Et on voyait, au loin, par-delà les toits et les clo­chers, la direc­tion de la gare, d’où le train de Pade­rews­ki arri­ve­rait dans quelques heures.

Tomasz refer­ma la porte de l’as­cen­seur. Remon­ta au pre­mier étage. Redes­cen­dit. Remon­ta. Chaque voyage durait qua­rante-cinq secondes exac­te­ment — il les avait comp­tées, un jour de dés­œu­vre­ment, et ce chiffre s’é­tait incrus­té dans son esprit comme un refrain. Qua­rante-cinq secondes entre le rez-de-chaus­sée et le hui­tième étage. Qua­rante-cinq secondes pen­dant les­quelles il était seul avec un pas­sa­ger dans une boîte de verre et de lai­ton sus­pen­due au-des­sus du vide, et pen­dant les­quelles il pou­vait voir — dans le reflet des parois, dans l’angle d’un regard, dans le mou­ve­ment d’une main qui se crispe sur une poi­gnée — ce que les gens ne mon­traient à per­sonne d’autre.

L’as­cen­seur était un confes­sion­nal. L’as­cen­seur était un théâtre. L’as­cen­seur était, à sa manière modeste et ver­ti­cale, le lieu le plus intime de tout l’hôtel.

Et en ce pre­mier jour de l’an 1919, dans ce pays tout neuf qui ne savait pas encore mar­cher, l’as­cen­seur de cris­tal du Bris­tol atten­dait, comme nous tous, de voir ce que l’an­née allait lui envoyer.

Il ne serait pas déçu.

CHA­PITRE 2

Le pia­niste et le piano

Il arri­va à trois heures de l’a­près-midi, dans un chaos de four­rures, de malles et d’acclamations.

Nous l’a­vions vu de loin — ou plu­tôt nous avions vu la foule qui le pré­cé­dait, parce que Pade­rews­ki ne se dépla­çait pas : il était dépla­cé. La masse humaine qui l’es­cor­tait depuis la gare, gros­sis­sant à chaque rue comme une rivière qui dévore ses affluents, l’a­vait por­té jus­qu’au Bris­tol dans un tor­rent de dra­peaux, de vivats, de bous­cu­lades, de cha­peaux jetés en l’air et de femmes en larmes. Var­so­vie tout entière sem­blait s’être vidée dans Kra­kows­kie Przed­mieś­cie. Des gamins étaient mon­tés dans les arbres nus pour voir par-des­sus les têtes. Un vieux mon­sieur en redin­gote s’é­tait éva­noui d’é­mo­tion sur le trot­toir d’en face — du moins c’est ce que Wła­dek racon­te­rait le soir même, en pré­ci­sant qu’il l’a­vait « vu de ses propres yeux, aus­si vrai que je suis là », ce qui, venant de Wła­dek, ne garan­tis­sait abso­lu­ment rien.

Pade­rews­ki entra dans le hall du Bris­tol et le hall se tut.

Ce fut l’un de ces silences qui ne sont pas des absences de bruit, mais des pré­sences de stu­peur. Cin­quante per­sonnes — employés, diplo­mates, jour­na­listes, quelques curieux qui avaient réus­si à se fau­fi­ler — cin­quante per­sonnes retinrent leur souffle en même temps, et ce souffle col­lec­ti­ve­ment rete­nu fit un vide qui avait la den­si­té d’un objet.

Nous le vîmes alors tel qu’il était.

La cri­nière, d’a­bord. C’é­tait la pre­mière chose qu’on voyait et la der­nière qu’on oubliait — cette masse de che­veux roux et gris, indo­ciles, sou­le­vés, comme élec­tri­fiés par une éner­gie inté­rieure, qui lui don­nait l’air d’un lion éga­ré dans un salon. La cri­nière de Pade­rews­ki était célèbre dans le monde entier. Elle figu­rait sur les cari­ca­tures, les cartes pos­tales, les affiches de concert. Des coif­feurs de trois conti­nents avaient ten­té de l’ex­pli­quer, de la repro­duire, de la domp­ter. Elle résis­tait à tout, comme la Pologne.

Ensuite venait le visage. Un visage long, angu­leux, aux pom­mettes hautes et aux yeux d’un bleu très pâle — un bleu d’hi­ver, un bleu de pays froid — qui expri­maient simul­ta­né­ment l’in­tel­li­gence, la fatigue et une espèce de tris­tesse magni­fique, la tris­tesse de ceux qui ont pas­sé leur vie à être admi­rés et qui se demandent encore pour­quoi. La mous­tache, abon­dante et rousse, enca­drait une bouche qui, au repos, avait quelque chose de dou­lou­reux, comme si sou­rire lui coû­tait un effort dont il mesu­rait constam­ment le prix.

Et les mains. Bien sûr, les mains. Pade­rews­ki avait les mains devant lui, jointes à hau­teur de la poi­trine, les doigts entre­la­cés, dans un geste qui n’é­tait ni une prière ni une pose, mais un réflexe de pro­tec­tion — celui d’un homme dont les mains valent des mil­lions et qui le sait et qui ne l’ou­blie jamais, pas même en dor­mant, pas même en tra­ver­sant une foule en délire, pas même en entrant dans un hôtel où l’at­tend une nation tout entière.

Il por­tait un man­teau de four­rure sombre, trop grand pour lui, qui lui don­nait l’al­lure d’un ani­mal noble revê­tu par erreur d’une peau qui n’é­tait pas la sienne. Sa femme, Hele­na, mar­chait un demi-pas der­rière lui — un demi-pas exac­te­ment, jamais plus, jamais moins —, petite, brune, le regard aigui­sé comme une lame, enve­lop­pée dans un châle de voyage qui avait dû être élé­gant quelque part entre Poz­nan et Var­so­vie et qui ne l’é­tait plus du tout.

Hele­na Pade­rews­ka. Il fau­drait un roman entier pour Hele­na. Elle avait été la pre­mière femme diplô­mée de méde­cine de l’Em­pire russe, ou la deuxième, ou la troi­sième — les sources diver­geaient et elle ne cor­ri­geait per­sonne, ce qui était en soi une forme de pou­voir. Elle avait épou­sé Pade­rews­ki en 1899, deux ans avant l’ou­ver­ture du Bris­tol, et depuis vingt ans elle gérait tout — les tour­nées, les contrats, les finances, la cor­res­pon­dance, les admi­ra­teurs, les impor­tuns, les pia­nos, les crises diplo­ma­tiques — avec l’ef­fi­ca­ci­té tran­quille d’un géné­ral qui a depuis long­temps ces­sé de s’é­ton­ner du chaos. Quand nous la vîmes entrer dans le hall, nous sûmes immé­dia­te­ment que c’é­tait elle qui com­man­dait. Les grands hommes ont tou­jours, dans leur ombre, quel­qu’un qui range le monde après leur pas­sage. Hele­na rangeait.

Hel­bling s’a­van­ça. Il avait pré­pa­ré un dis­cours de bien­ve­nue — trois phrases, pas une de plus, chro­no­mé­trées à quinze secondes, car Hel­bling esti­mait que l’hos­pi­ta­li­té, comme la chi­rur­gie, requiert de la pré­ci­sion. Mais Pade­rews­ki, qui avait le don de trans­for­mer n’im­porte quel moment en scène de théâtre sans même le vou­loir, le prit de court. Au lieu de ser­rer la main du direc­teur, il s’ar­rê­ta au milieu du hall, leva les yeux vers le pla­fond Art nou­veau — les stucs blancs et dorés, les fresques allé­go­riques, les lustres de cris­tal qui pen­daient comme des constel­la­tions figées — et il mur­mu­ra quelque chose que per­sonne n’en­ten­dit, sauf Mateusz, le chas­seur de treize ans, qui se trou­vait à deux mètres de là et qui jura ensuite qu’il avait dit : « Tu n’as pas changé. »

Mateusz men­tait peut-être. Mateusz avait treize ans et une ima­gi­na­tion pro­por­tion­nelle à son éner­gie, c’est-à-dire consi­dé­rable. Mais nous choi­sîmes de le croire, parce que c’é­tait exac­te­ment ce que Pade­rews­ki aurait dû dire, et que dans un hôtel, la véri­té qui convient a tou­jours prio­ri­té sur la véri­té qui est.

Puis il y eut la montée.

Tomasz atten­dait dans l’as­cen­seur, droit comme un cierge, la main sur la manette. Il avait ciré ses bou­tons, lis­sé ses gants, véri­fié trois fois que la cabine ne fai­sait pas ce petit bruit de fer­raille qui appa­rais­sait par­fois au troi­sième étage et qui l’ob­sé­dait comme une fausse note obsède un musi­cien. La cabine était prête. Tomasz était prêt. La Pologne tout entière, d’une cer­taine manière, était prête.

Pade­rews­ki entra dans l’ascenseur.

Et Tomasz vit quelque chose que la foule n’a­vait pas vu, que les jour­na­listes ne ver­raient jamais, que per­sonne au monde ne ver­rait jamais, parce que cela n’a­vait duré qu’un dixième de seconde, dans l’es­pace clos de la cabine de cris­tal, entre le moment où Pade­rews­ki fran­chit le seuil et celui où il se recomposa :

De la peur.

Pas la peur du com­bat ou la peur de la mort — Tomasz connais­sait celles-là, il les avait vues sur le Karst, il les recon­nais­sait au pre­mier coup d’œil. Non. C’é­tait la peur de l’homme qui sait qu’on attend de lui quelque chose qu’il ne peut pas don­ner. La peur de l’im­pos­teur magni­fique. La peur du pia­niste à qui on va deman­der de gou­ver­ner un pays avec les mêmes mains qui jouent Cho­pin, et qui sait — dans le dixième de seconde de véri­té que per­met un ascen­seur fer­mé — que ce n’est pas du tout la même chose.

— Deuxième étage, dit Hele­na der­rière lui, d’une voix qui ne trem­blait pas.

Tomasz action­na la manette. L’as­cen­seur mon­ta. Qua­rante-cinq secondes.

Pade­rews­ki regar­dait ses propres mains.

* * *

La suite 211 l’a­va­la comme un ventre familier.

Nous ne fûmes pas témoins de ce qui se pas­sa der­rière la porte — les employés du Bris­tol ont un code, une fron­tière invi­sible qu’on ne fran­chit pas, même quand la curio­si­té vous dévore — mais nous sûmes, par Mag­da, qui pas­sa devant la suite une heure plus tard pour véri­fier que la tem­pé­ra­ture était conforme aux spé­ci­fi­ca­tions de Hel­bling, que Pade­rews­ki n’a­vait pas ouvert les malles, n’a­vait pas tou­ché au cham­pagne ni à la Żubrów­ka, n’a­vait pas défait son man­teau de four­rure. Il s’é­tait assis devant le piano.

Il n’a­vait pas joué. Il s’é­tait assis, voi­là tout. Les mains sur les genoux. Le cou­vercle du cla­vier fermé.

Hele­na, pen­dant ce temps, avait fait appe­ler un accordeur.

C’est ici que l’his­toire du pia­no com­mence, et avec elle quelque chose que nous ne com­pren­drions que bien plus tard.

L’ac­cor­deur se nom­mait Pan Wit­kows­ki. C’é­tait un homme de soixante ans qui avait accor­dé tous les pia­nos de Var­so­vie — ceux des salons, ceux des conser­va­toires, ceux des bor­dels de la rue Chmiel­na, qui pos­sé­daient, selon lui, les pia­nos les mieux entre­te­nus de la ville, car les tenan­cières savaient que la musique est un inves­tis­se­ment. Wit­kows­ki arri­va au Bris­tol à six heures du soir, avec sa mal­lette d’ou­tils et l’air de quel­qu’un qui vient accom­plir un acte sacré. Ce qui, à sa manière, était le cas.

On le fit mon­ter par l’es­ca­lier de ser­vice — Hele­na avait insis­té, car Pade­rews­ki s’é­tait endor­mi dans un fau­teuil et le bruit de l’as­cen­seur l’au­rait réveillé. Wit­kows­ki entra dans la suite 211 sur la pointe des pieds, salua Hele­na d’un hoche­ment de tête, et s’ap­pro­cha du Stein­way comme on s’ap­proche d’un ani­mal sau­vage : avec res­pect et prudence.

Il ouvrit le couvercle.

Il sou­le­va la table d’harmonie.

Et il trou­va le cahier.

Un cahier de par­ti­tions manus­crites, relié en cuir brun, d’en­vi­ron trente pages, glis­sé dans l’es­pace entre les mar­teaux et la table d’har­mo­nie, là où aucun objet n’a­vait de rai­son d’être. Le cuir était usé aux angles, taché par endroits, comme s’il avait été mani­pu­lé lon­gue­ment avant d’être aban­don­né là, dans le ventre du pia­no, comme un secret confié à la mécanique.

Wit­kows­ki le sor­tit avec pré­cau­tion. Il l’ou­vrit. Son visage changea.

Ce n’é­taient pas des par­ti­tions de Pade­rews­ki — le style, l’é­cri­ture, la dis­po­si­tion sur la por­tée, tout était dif­fé­rent. Pas du Cho­pin non plus, ni du Liszt, ni du Moniusz­ko. C’é­tait autre chose. Des pièces pour pia­no seul, huit en tout, numé­ro­tées à la main, écrites d’une encre noire qui avait bru­ni avec le temps. Chaque pièce por­tait un titre en polo­nais : Neige sur la Vis­tule. Les Tilleuls de Kra­kows­kie. Noc­turne pour une ville endor­mie. Danse des ombres sur Nalew­ki. Cinq heures du matin à la gare. L’Es­ca­lier. La Prière du funam­bule. Le Der­nier Invité.

Et sur la page de garde, un nom, écrit d’une main appli­quée : Léon Rozenberg.

Une date : 1901.

Et une dédi­cace, en fran­çais : « Pour le Bris­tol. Pour qu’il se souvienne. »

Wit­kows­ki res­ta un moment immo­bile, le cahier ouvert entre les mains, comme un homme qui vient de trou­ver un os dans un jar­din et qui ne sait pas encore s’il s’a­git d’un os de pou­let ou d’un fémur de dino­saure. Puis il refer­ma le cahier, le posa sur le gué­ri­don à côté du pia­no, et entre­prit d’ac­cor­der le Stein­way avec une minu­tie redou­blée, comme si la décou­verte du cahier avait ren­du l’o­pé­ra­tion plus grave, plus néces­saire, plus urgente.

Hele­na, qui avait obser­vé la scène depuis le seuil de la chambre à cou­cher, s’ap­pro­cha du gué­ri­don. Elle prit le cahier. Le feuille­ta. Son regard ne tra­hit rien — Hele­na avait depuis long­temps appris à ne rien lais­ser paraître, c’é­tait la condi­tion de sur­vie d’une femme mariée à un homme que le monde entier regar­dait. Elle repo­sa le cahier, se tour­na vers Wit­kows­ki, et dit :

— Pas un mot.

Wit­kows­ki hocha la tête. Les accor­deurs de pia­no sont, par nature, des gens dis­crets — leur métier consiste à cor­ri­ger les imper­fec­tions sans que per­sonne s’en aper­çoive, ce qui est aus­si une défi­ni­tion pos­sible de l’élégance.

Mais le Bris­tol n’est pas un lieu où les secrets res­tent secrets.

Ce fut Mateusz qui vit le cahier le pre­mier — ou plu­tôt qui le repé­ra, car on ne trouve pas à pro­pre­ment par­ler un objet posé en évi­dence sur un gué­ri­don, même si cet objet a pas­sé dix-huit ans dans les entrailles d’un pia­no. Mateusz, envoyé par Hel­bling pour dépo­ser une enve­loppe dans la suite 211 pen­dant que les Pade­rews­ki dînaient au Café Bris­tol, aper­çut le cahier, l’ou­vrit, ne com­prit rien à la musique mais retint le nom — Rozen­berg — et la dédi­cace en fran­çais, qu’il ne com­prit pas non plus mais qu’il mémo­ri­sa pho­né­ti­que­ment avec l’exac­ti­tude stu­pé­fiante des enfants de treize ans.

Le soir même, aux cui­sines, Mateusz racon­ta. Il racon­ta comme les enfants racontent, c’est-à-dire en mélan­geant l’es­sen­tiel et l’ac­ces­soire, en ajou­tant des détails qu’il n’a­vait pas vus et en omet­tant ceux qu’il avait vus, si bien que l’his­toire, en pas­sant de Mateusz au chef Mali­nows­ki, de Mali­nows­ki à Pani Lewan­dows­ka, de Lewan­dows­ka à Karol le bar­man, de Karol à Tomasz, et de Tomasz à Wła­dek — qui lui don­na sa forme défi­ni­tive, c’est-à-dire spec­ta­cu­lai­re­ment embel­lie —, l’his­toire devint en l’es­pace de quelques heures la légende suivante :

On avait trou­vé dans le pia­no de Pade­rews­ki l’œuvre per­due d’un com­po­si­teur inconnu.

Qui était Léon Rozen­berg ? Per­sonne ne savait. Les cui­sines pen­chaient pour un rival de Pade­rews­ki, un génie mécon­nu, assas­si­né peut-être. Karol, au bar, sug­gé­ra un aris­to­crate dilet­tante qui avait caché son œuvre dans le pia­no par timi­di­té. Pani Lewan­dows­ka, plus prag­ma­tique, pen­sait qu’il s’a­gis­sait d’une erreur — un cahier oublié là par un client étour­di en 1901, rien de plus. Wła­dek, évi­dem­ment, avait la théo­rie la plus éla­bo­rée : Rozen­berg était un fan­tôme, un musi­cien mort dans l’in­cen­die d’un théâtre de Nalew­ki, dont l’es­prit han­tait le Bris­tol par l’in­ter­mé­diaire de son piano.

— Je l’ai tou­jours dit, décla­rait Wła­dek à qui­conque vou­lait l’en­tendre, et à beau­coup de gens qui ne le vou­laient pas. Je l’ai tou­jours dit : cet hôtel est habité.

Tomasz, lui, ne dit rien. Mais le nom de Rozen­berg s’ins­cri­vit dans sa mémoire avec la net­te­té d’une note jouée dans une pièce silen­cieuse. Il avait appris, au Karst, que les choses enfouies finissent tou­jours par remon­ter. Les obus dor­maient dans la terre pen­dant des semaines, puis explo­saient sans pré­ve­nir. Les morts dis­pa­rais­saient dans la boue, puis réap­pa­rais­saient au prin­temps, quand le sol dége­lait, avec sur le visage une expres­sion de sur­prise pai­sible, comme s’ils étaient éton­nés d’être encore là.

Léon Rozen­berg avait dor­mi dix-huit ans dans le ventre d’un Stein­way. Il venait de se réveiller. Et Tomasz, sans savoir pour­quoi, pres­sen­tait que ce réveil n’é­tait pas un hasard — qu’il y avait un lien entre le retour de Pade­rews­ki et l’é­mer­gence de ce cahier, entre le pia­no qui atten­dait et les par­ti­tions qui dor­maient, entre la Pologne qui renais­sait et la musique qui resurgissait.

Mais il ne le dit pas.

Il ne le disait jamais.

* * *

Ce soir-là, Pade­rews­ki dîna au Café Bristol.

Le Café Bris­tol était, à cette époque, l’en­droit où Var­so­vie venait se mon­trer, se voir, se racon­ter des men­songes et boire du cho­co­lat chaud. C’é­tait un espace de velours crème et de boi­se­ries sombres, de miroirs biseau­tés et de petites tables rondes en marbre, où les pâtis­se­ries — les mako­wiec au pavot, les ser­nik au fro­mage blanc, les pącz­ki four­rés à la confi­ture de rose, les kremów­ki à la crème — étaient dis­po­sées dans des vitrines de verre comme des bijoux dans un écrin, et où le simple fait de com­man­der un café au lait vous don­nait le sen­ti­ment d’ap­par­te­nir à une civi­li­sa­tion. Le chef pâtis­sier, un cer­tain Barańs­ki, était un artiste dont les kremów­ki — ces mille-feuilles à la crème que les Polo­nais éle­vaient au rang de monu­ment natio­nal — avaient fait pleu­rer d’é­mo­tion un cri­tique gas­tro­no­mique de Vienne, ce que Hel­bling consi­dé­rait comme la plus haute dis­tinc­tion qu’un des­sert pût recevoir.

Pade­rews­ki man­gea peu. Un bortsch clair, un pie­ro­gi rus­kie — ces ravioles far­cies de pommes de terre et de fro­mage blanc qui sont à la cui­sine polo­naise ce que le pré­lude est à la fugue : un com­men­ce­ment modeste mais indis­pen­sable — et un thé. Hele­na, en face de lui, man­gea davan­tage, avec l’ap­pé­tit métho­dique de quel­qu’un qui sait que demain sera une longue jour­née et que les guerres se gagnent aus­si par le ventre.

Autour d’eux, le café bour­don­nait. Tous les regards conver­geaient vers la table des Pade­rews­ki, mais à dis­tance, avec cette poli­tesse var­so­vienne qui consiste à regar­der quel­qu’un avec une inten­si­té qui ferait fondre du plomb tout en fai­sant sem­blant de regar­der ailleurs. Des jour­na­listes notaient dans des car­nets. Des diplo­mates mur­mu­raient dans des coins. Un offi­cier amé­ri­cain — pas Kel­logg, pas encore, un autre, plus jeune, plus ner­veux — buvait un café en consul­tant des papiers.

Et Pade­rews­ki, au milieu de tout cela, avait l’air d’un homme assis dans l’œil d’un cyclone, par­fai­te­ment immo­bile, par­fai­te­ment calme, par­fai­te­ment terrorisé.

Nous le ser­vîmes. Nous débar­ras­sâmes son assiette. Nous ver­sâmes son thé. Et nous sûmes, à ce moment-là, que quelque chose de très grand et de très fra­gile venait d’en­trer dans notre hôtel — quelque chose qui res­sem­blait à l’es­poir, mais en plus lourd, en plus dan­ge­reux, en plus beau.

La nuit tom­ba sur Var­so­vie. Le froid ser­ra son étreinte. Les dra­peaux rouges et blancs cla­quèrent dans le vent de la Vistule.

Et au deuxième étage du Bris­tol, dans la suite 211, quel­qu’un — per­sonne ne sau­rait jamais avec cer­ti­tude qui — ouvrit le cou­vercle du Steinway.

Les pre­mières notes mon­tèrent dans les cou­loirs comme de la fumée.

CHA­PITRE 3

Le por­tier de nuit

Wła­dek ne dor­mait jamais. Ou s’il dor­mait, il le fai­sait de manière si dis­crète, si fur­tive, si par­fai­te­ment dis­si­mu­lée der­rière ses yeux mi-clos et son air de sphinx mous­ta­chu, que per­sonne — en vingt-trois ans de ser­vice au Bris­tol — n’a­vait jamais pu le prou­ver. Wła­dek, d’ailleurs, niait. Il niait farou­che­ment, avec l’in­di­gna­tion théâ­trale d’un homme faus­se­ment accu­sé, et si vous insis­tiez, il vous regar­dait avec une expres­sion de pitié bien­veillante et décla­rait : « Je ne dors pas, mon­sieur, j’ob­serve. Il se trouve que j’ob­serve les yeux fer­més, ce qui est une tech­nique avancée. »

Wła­dek Kowals­ki, por­tier de nuit, soixante et un ans, ancien cocher de fiacre, veuf, père de quatre filles dont trois l’a­vaient déçu en épou­sant des hommes rai­son­nables et dont la qua­trième l’a­vait com­blé en épou­sant un joueur de man­do­line iti­né­rant, ce qui prou­vait, selon Wła­dek, qu’il y avait dans sa lignée un goût irré­duc­tible pour le beau et l’i­nu­tile. Un homme de petite taille, de grande mous­tache et de parole inta­ris­sable, qui consi­dé­rait le silence comme une mala­die hon­teuse et la nuit comme un vaste salon de conver­sa­tion dont il était le seul occu­pant — sauf quand Tomasz, en des­cen­dant de son ascen­seur à minuit, venait s’as­seoir sur la ban­quette du hall et lui ser­vir de public.

Car tel était le rituel.

Chaque nuit, à minuit, quand le der­nier client avait rega­gné sa chambre et que le Bris­tol bas­cu­lait dans cette forme de som­meil par­ti­cu­lier aux grands hôtels — un som­meil qui n’est jamais com­plet, tou­jours tra­ver­sé de cra­que­ments, de chu­cho­te­ments, de pas feu­trés sur les tapis, comme si le bâti­ment rêvait —, Tomasz des­cen­dait au rez-de-chaus­sée et retrou­vait Wła­dek à son poste, der­rière le comp­toir de marbre, sous le lustre tami­sé du hall. Wła­dek l’at­ten­dait avec l’im­pa­tience d’un acteur qui a répé­té seul toute la soi­rée et qui aper­çoit enfin son public. Tomasz s’as­seyait. Wła­dek par­lait. C’é­tait aus­si simple et aus­si néces­saire que la respiration.

Wła­dek par­lait de tout. De la poli­tique, de la météo, de la qua­li­té décli­nante du pain de seigle, de l’é­trange com­por­te­ment du chat du phar­ma­cien de Nowy Świat, de la cou­leur exacte du ciel au-des­sus de la Vis­tule le matin à cinq heures — un gris bleu­té tirant sur le lilas, disait-il, un gris qu’au­cun peintre n’a­vait jamais su repro­duire et qu’il consi­dé­rait comme la pro­prié­té exclu­sive de Var­so­vie. Il par­lait des clients — ceux d’au­jourd’­hui et ceux d’hier, ceux d’a­vant-guerre et ceux d’a­vant-avant-guerre, parce que Wła­dek tra­vaillait au Bris­tol depuis l’ou­ver­ture, depuis ce jour de novembre 1901 où la pre­mière cliente, une cer­taine Emi­lia Finot, arri­vée de Paris, avait fran­chi le seuil et avait été si stu­pé­faite par l’as­cen­seur de cris­tal qu’on avait dû lui appor­ter un verre d’eau. Wła­dek avait vu pas­ser Edward Grieg, qui tous­sait. Richard Strauss, qui ne tous­sait pas mais qui ins­pec­tait les rideaux. Enri­co Caru­so, qui avait chan­té dans le hall à deux heures du matin après un dîner trop arro­sé, et que Hel­bling avait failli faire expul­ser avant de réa­li­ser que l’homme qui chan­tait dans son hall était la plus grande voix du siècle. Marie Curie, qui était venue une fois, briè­ve­ment, accom­pa­gnée d’un homme que per­sonne n’a­vait recon­nu et que Wła­dek pré­ten­dait être un espion russe, bien que rien, abso­lu­ment rien, ne jus­ti­fiât cette affirmation.

— Tu com­prends, disait Wła­dek à Tomasz, un hôtel comme le Bris­tol, c’est un filet. On le jette dans la rivière du temps et on voit ce qu’on attrape. Par­fois c’est un pois­son. Par­fois c’est un vieux sou­lier. Par­fois c’est un dia­mant. Et par­fois — il bais­sait la voix, parce que Wła­dek avait le sens du drame — par­fois c’est un monstre.

Tomasz ne répon­dait pas. Tomasz écou­tait. C’é­tait leur accord tacite, leur contrat non signé : Wła­dek four­nis­sait les mots, Tomasz four­nis­sait le silence, et dans l’es­pace entre les deux se construi­sait quelque chose qui res­sem­blait à de l’a­mi­tié, bien que ni l’un ni l’autre n’eût jamais uti­li­sé ce mot, qui leur aurait paru aus­si incon­gru qu’un cha­peau sur un cheval.

Ce soir du 1er jan­vier, cepen­dant, le mono­logue de Wła­dek avait un sujet unique.

— Tu l’as vu, dit-il. Tu l’as fait mon­ter dans ton ascen­seur. Alors, raconte.

Tomasz haus­sa un sour­cil. Ce qui, dans le voca­bu­laire facial de Tomasz, équi­va­lait à un dis­cours de vingt minutes.

— Bon, très bien, tu ne racontes pas, dit Wła­dek sans la moindre contra­rié­té. Je vais te dire, moi, ce que j’ai vu. J’ai vu un homme qui a tra­ver­sé l’Eu­rope en train pour venir sau­ver un pays qui n’a pas de mon­naie, pas de fron­tières, pas d’ar­mée, pas de consti­tu­tion, et neuf sys­tèmes juri­diques dif­fé­rents. Neuf ! Tu te rends compte ? Neuf façons dif­fé­rentes de dire à un homme qu’il est cou­pable. C’est à deve­nir fou. Et cet homme, cet homme qui va devoir démê­ler tout ça, cet homme est un pia­niste. Un pia­niste ! Est-ce que tu te rends compte du comique de la situa­tion ? C’est comme si on confiait la répa­ra­tion d’une loco­mo­tive à un joueur de flûte. C’est magni­fique. C’est absurde. C’est — il cher­cha le mot — c’est polonais.

Tomasz ne dit rien, mais un coin de sa bouche tres­saillit, ce que Wła­dek inter­pré­ta, à juste titre, comme un sourire.

— Et sa femme, conti­nua Wła­dek, qui n’a­vait pas besoin d’en­cou­ra­ge­ment pour conti­nuer quoi que ce fût. Tu as vu sa femme ? Cette petite femme en châle gris qui mar­chait der­rière lui comme si elle le pous­sait ? Je te le dis, Tomasz, c’est elle qui gou­ver­ne­ra. Pade­rews­ki signe­ra les décrets et sa femme les écri­ra. C’est tou­jours comme ça. Les grands hommes sont des façades. Der­rière la façade, il y a une femme en châle gris qui sait où sont les clés.

Wła­dek se tut un ins­tant — un ins­tant de cinq secondes, ce qui pour lui consti­tuait une pause de lon­gueur his­to­rique — puis il reprit, sur un autre ton, plus bas, plus grave :

— Mais tu sais ce qui m’inquiète ?

Tomasz le regarda.

— Ce qui m’in­quiète, c’est dehors. C’est la ville. Tu n’es pas sor­ti aujourd’­hui, Tomasz, tu es res­té dans ton ascen­seur, tu n’as rien vu. Mais moi, avant de prendre mon poste, je suis allé faire un tour. J’ai mar­ché. J’ai pris par Nowy Świat, j’ai des­cen­du vers la Vis­tule, j’ai remon­té par Mars­zał­kows­ka, j’ai bifur­qué vers Nalew­ki. Tu sais ce que j’ai vu ?

Tomasz ne savait pas.

— J’ai vu deux villes. Deux villes dans la même ville. D’un côté, les dra­peaux, les vivats, les fan­fares, tout le monde qui crie « Pologne ! Pologne ! » comme si le mot lui-même avait un goût de miel. De l’autre côté — et l’autre côté com­mence à trois rues d’i­ci, Tomasz, trois rues —, des files d’at­tente devant les bou­lan­ge­ries. Des files de cent per­sonnes, peut-être deux cents, qui attendent dans le froid à moins quinze degrés pour ache­ter un pain noir que même le chef Mali­nows­ki ne don­ne­rait pas à man­ger à un chien. Des enfants sans chaus­sures. Des femmes qui portent tout ce qu’elles pos­sèdent sur le dos, trois couches de vête­ments, et qui gre­lottent quand même. Des sol­dats démo­bi­li­sés qui men­dient au coin des rues — des sol­dats, Tomasz, des hommes qui ont fait la guerre, qui ont per­du des bras, des jambes, des yeux, et qui tendent la main dans la neige parce que le pays pour lequel ils se sont bat­tus ne sait pas encore com­ment les nourrir.

Wła­dek se tut à nou­veau. Cette fois, le silence dura presque dix secondes.

— Et puis il y a Nalewki.

Nalew­ki. Le nom seul avait un son par­ti­cu­lier — quelque chose de liquide, de mou­vant, un son qui cou­lait comme la petite rivière Nalew­ka dont la rue tirait son nom et qui avait dis­pa­ru depuis long­temps sous les pavés, mais dont l’é­cho sub­sis­tait dans les syllabes.

Nalew­ki, c’é­tait le cœur juif de Var­so­vie. Un tiers de la ville était juif — un tiers ! — et ce tiers-là vivait, tra­vaillait, priait, man­geait, chan­tait, se dis­pu­tait, fai­sait du com­merce, publiait des jour­naux, mon­tait des pièces de théâtre et cui­si­nait les meilleurs bagels d’Eu­rope cen­trale dans un dédale de rues étroites et sur­peu­plées dont Nalew­ki était l’ar­tère prin­ci­pale. Une rue large, encom­brée de tram­ways et de car­rioles, bor­dée de mai­sons-Baby­lones — ces immeubles immenses à cours mul­tiples où s’en­tas­saient des mil­liers de per­sonnes, des dizaines de com­merces, des syna­gogues, des ate­liers, des impri­me­ries, des théâtres, des écoles tal­mu­diques, le tout dans un brou­ha­ha per­ma­nent de yid­dish, de polo­nais, de russe et d’hé­breu qui fai­sait de Nalew­ki la rue la plus bruyante et la plus vivante de Varsovie.

— Tu sais ce qu’ils disent, sur Nalew­ki ? deman­da Władek.

Tomasz ne savait pas.

— Ils disent : « La Pologne est de retour. Très bien. Mais est-ce que c’est notre Pologne, ou est-ce que c’est la leur ? » Et tu sais quoi, Tomasz ? C’est une très bonne ques­tion. C’est même la seule ques­tion qui compte, si tu y réfléchis.

Wła­dek avait été cocher de fiacre pen­dant vingt ans avant de deve­nir por­tier de nuit. Il avait pro­me­né ses clients dans tous les quar­tiers de la ville — les quar­tiers riches et les quar­tiers pauvres, le quar­tier polo­nais et le quar­tier juif, le quar­tier russe et le quar­tier alle­mand —, et cette expé­rience lui avait don­né une connais­sance de Var­so­vie que les géo­graphes auraient pu lui envier. Wła­dek connais­sait les rues par leur odeur. Kra­kows­kie Przed­mieś­cie sen­tait le tilleul en été et le char­bon en hiver. Mars­zał­kows­ka sen­tait le cuir neuf et l’eau de Cologne. Chmiel­na sen­tait la bière et le par­fum bon mar­ché. Et Nalew­ki sen­tait le pain frais, l’encre d’im­pri­me­rie, le hareng fumé et quelque chose d’autre, quelque chose d’in­dé­fi­nis­sable, que Wła­dek appe­lait « l’o­deur du monde » et qui était peut-être tout sim­ple­ment l’o­deur de la vie quand elle est vécue à une den­si­té telle qu’elle déborde de partout.

— Sur Nalew­ki, conti­nua Wła­dek, j’ai vu un gar­çon. Un gar­çon de vingt ans peut-être, vingt-deux. Il por­tait un pla­teau de verres de thé sur l’é­paule — tu sais, les verres de thé dans des porte-verres en métal, comme ils font là-bas — et il tra­ver­sait la rue en cou­rant entre les tram­ways, les car­rioles, les chiens, les poules — oui, il y a des poules sur Nalew­ki, Tomasz, on n’est pas au Bris­tol ici —, et il ne ren­ver­sait pas une seule goutte. Pas une. C’é­tait un miracle d’é­qui­libre. Un funam­bule du thé. Et pen­dant qu’il cou­rait, il chan­tait. Il chan­tait quelque chose en yid­dish, une chan­son que je ne connais­sais pas, avec une voix aiguë et claire qui pas­sait au-des­sus du bruit comme un oiseau. Et je me suis dit : voi­là. Voi­là la Pologne. La Pologne, c’est un gar­çon qui porte du thé brû­lant en chan­tant dans une langue que la moi­tié du pays ne com­prend pas, et qui ne ren­verse pas une seule goutte. Si on arrive à ne pas ren­ver­ser le thé, on s’en sor­ti­ra. Si on le ren­verse, on est fichus.

Wła­dek sou­pi­ra. Un sou­pir de cocher, ample et rési­gné, le sou­pir d’un homme habi­tué à attendre dans le froid que les gens se décident.

— Mais je n’ai pas confiance, Tomasz. Les gens de Nalew­ki, je les connais. Des gens bien. Des gens durs au tra­vail, qui se lèvent à quatre heures du matin pour ouvrir leur bou­tique et qui se couchent à minuit après avoir lu un livre de phi­lo­so­phie, parce que sur Nalew­ki, même le cor­don­nier lit de la phi­lo­so­phie. Mais est-ce qu’on va leur faire une place ? Est-ce que cette Pologne toute neuve, cette Pologne de Pade­rews­ki, cette Pologne qui est en train de se fabri­quer au-des­sus de nos têtes — il mon­tra le pla­fond, c’est-à-dire le deuxième étage, c’est-à-dire la suite 211 —, est-ce que cette Pologne va être assez grande pour tout le monde ?

La ques­tion res­ta sus­pen­due dans le hall désert, sous le lustre tami­sé, entre les colonnes de marbre, dans l’air froid que les radia­teurs de Józef ne par­ve­naient pas tout à fait à dompter.

Tomasz ne répon­dit pas.

Mais quelque chose dans son silence avait chan­gé. Ce n’é­tait plus le silence confor­table de celui qui écoute — c’é­tait le silence atten­tif de celui qui entend.

* * *

C’est Szy­mon qui, le len­de­main, rame­na Nalew­ki à l’in­té­rieur du Bristol.

Szy­mon Katz, gar­çon d’é­tage, vingt-quatre ans, juif var­so­vien, né sur Gęsia — la rue de l’Oie, un nom que les Fran­çais auraient trou­vé char­mant et que les habi­tants de Gęsia trou­vaient sim­ple­ment exact, car il y avait effec­ti­ve­ment eu des oies, autre­fois, avant que les immeubles ne les rem­placent. Szy­mon était poly­glotte, non par choix ni par talent par­ti­cu­lier, mais par néces­si­té de sur­vie. Il par­lait le polo­nais — sa langue d’é­cole. Le yid­dish — sa langue de mai­son, la langue dans laquelle sa mère l’in­sul­tait quand il ren­ver­sait le bortsch et dans laquelle son père chan­tait le ven­dre­di soir. Le russe — la langue de l’an­cien occu­pant, qu’on n’ai­mait pas mais qu’on par­lait quand même, parce que cent vingt-trois ans d’oc­cu­pa­tion, ça laisse des traces dans la bouche. L’al­le­mand — appris avec un oncle hor­lo­ger qui rece­vait des cata­logues de Dresde. Et quelques mots de fran­çais, pico­rés dans les menus du Café Bris­tol et dans les conver­sa­tions des diplo­mates qu’il ser­vait au petit-déjeuner.

Szy­mon avait été enga­gé au Bris­tol six mois plus tôt, sur recom­man­da­tion d’un cou­sin qui tra­vaillait dans les cui­sines d’un hôtel de moindre rang et qui connais­sait le chef Mali­nows­ki par un canal dont la nature exacte res­tait mys­té­rieuse. Il était, selon les cri­tères de Hel­bling, un employé cor­rect — ponc­tuel, dis­cret, effi­cace — et selon les cri­tères de Wła­dek, un gar­çon « inté­res­sant », ce qui, dans le voca­bu­laire de Wła­dek, signi­fiait qu’il avait des his­toires à raconter.

Szy­mon fai­sait le lien.

Chaque matin, avant de prendre son ser­vice au Bris­tol, il tra­ver­sait Var­so­vie à pied depuis Gęsia — une marche de vingt minutes qui le fai­sait pas­ser de Nalew­ki à Dłu­ga, de Dłu­ga à Kra­kows­kie Przed­mieś­cie, du quar­tier juif au quar­tier du pou­voir, d’un monde à l’autre. Et chaque matin, il arri­vait au Bris­tol char­gé de nou­velles, de rumeurs, d’o­deurs et de bribes de chan­sons qu’il dépo­sait aux cui­sines comme on dépose un colis, sans céré­mo­nie, entre deux piles d’assiettes.

Ce matin du 2 jan­vier, Szy­mon arri­va avec une information.

— Sur Nalew­ki, dit-il en enfi­lant son tablier, on dit que Pade­rews­ki va for­mer un gouvernement.

Mali­nows­ki, qui était en train de pré­pa­rer un żurek — cette soupe à la farine de seigle fer­men­tée dont l’o­deur aigre­lette enva­his­sait les cui­sines chaque matin d’hi­ver et qui était, selon lui, le seul remède effi­cace contre le froid, la gueule de bois et le déses­poir exis­ten­tiel —, Mali­nows­ki haus­sa les épaules.

— Tout le monde dit ça.

— Oui, mais sur Nalew­ki, on dit autre chose aus­si. On dit que le gou­ver­ne­ment sera dans l’hô­tel. Ici. Au Bristol.

Mali­nows­ki ces­sa de touiller son żurek. Hel­bling, s’il avait enten­du cette phrase, aurait pro­ba­ble­ment eu besoin d’un verre d’eau et d’une chaise. L’i­dée que le Bris­tol — son Bris­tol, le temple de l’hos­pi­ta­li­té de luxe, le joyau Art nou­veau de Kra­kows­kie Przed­mieś­cie — puisse deve­nir un siège du gou­ver­ne­ment était, pour un homme comme Hel­bling, l’é­qui­valent d’une catas­trophe naturelle.

— Et on dit autre chose encore, ajou­ta Szymon.

Mali­nows­ki atten­dit. Szy­mon avait cette habi­tude de dis­tri­buer ses infor­ma­tions en trois temps, comme un pres­ti­di­gi­ta­teur qui sort les cartes de sa manche une par une.

— On dit que dans la nuit du 4, il y aura un coup.

— Un coup de quoi ?

— Un coup d’État.

Mali­nows­ki reprit sa cuillère. Il touilla le żurek. La sur­face de la soupe fit un petit tour­billon lai­teux qui res­sem­blait, de loin, à une galaxie en miniature.

— Szy­mon, dit-il, depuis que la Pologne existe à nou­veau — c’est-à-dire depuis envi­ron six semaines —, on m’a annon­cé quatre coups d’É­tat, deux révo­lu­tions, une inva­sion bol­che­vique et la fin du monde. Aucun de ces évé­ne­ments ne s’est pro­duit. En revanche, mes żurek ont tou­jours été prêts à sept heures. Tâche de mettre tes prio­ri­tés dans le bon ordre.

Szy­mon sou­rit. Il avait un sou­rire de biais, asy­mé­trique, qui lui don­nait l’air de quel­qu’un qui en sait plus long qu’il n’en dit, ce qui était sou­vent le cas. Il noua son tablier, prit un pla­teau de petits-déjeu­ners — café, pain blanc, beurre, confi­ture de prune, un œuf mol­let, la totale — et mon­ta au deuxième étage.

En pas­sant devant la suite 211, il enten­dit le piano.

Quel­qu’un jouait. Pas Cho­pin — il aurait recon­nu Cho­pin, tout le monde recon­naît Cho­pin, c’est la musique que la Pologne joue quand elle se parle à elle-même. Non. C’é­tait autre chose. Quelque chose de plus hési­tant, de plus étrange, une musique qui avan­çait par à‑coups, comme si le pia­niste la décou­vrait en même temps qu’il la jouait, comme s’il déchif­frait une par­ti­tion qu’il n’a­vait jamais vue.

Szy­mon s’ar­rê­ta. Posa le pla­teau sur la console du cou­loir. Écouta.

La musique mon­tait et des­cen­dait, cher­chait, tâton­nait, trou­vait une phrase et la per­dait, la retrou­vait sous une forme légè­re­ment dif­fé­rente, plus belle, plus triste, et quelque chose dans ces hési­ta­tions — dans cette façon qu’a­vait la mélo­die de ne pas savoir exac­te­ment où elle allait — ser­ra le cœur de Szy­mon, parce que cela res­sem­blait à quelque chose qu’il connais­sait. Cela res­sem­blait à une chan­son que son père chan­tait le ven­dre­di soir, en yid­dish, en balan­çant la tête, une chan­son dont il avait oublié les paroles mais dont la courbe mélo­dique — ce mou­ve­ment de mon­tée lente et de chute brusque, cette façon d’al­ler cher­cher la note la plus haute pour mieux retom­ber dans le grave — s’é­tait ins­crite en lui comme un second bat­te­ment de cœur.

La musique s’arrêta.

Szy­mon reprit son pla­teau. Conti­nua dans le cou­loir. Livra le petit-déjeu­ner à la chambre 215 — un atta­ché mili­taire fran­çais qui man­geait ses œufs avec une concen­tra­tion de chi­rur­gien. Revint sur ses pas. Repas­sa devant la 211.

Silence.

Le silence d’un pia­no qui vient de jouer est un silence par­ti­cu­lier. Ce n’est pas du vide — c’est du plein. La musique est encore là, sus­pen­due dans l’air, comme de la pous­sière dans un rayon de soleil, et elle met un cer­tain temps à se dépo­ser, à dis­pa­raître, à lais­ser le silence rede­ve­nir du silence.

Szy­mon des­cen­dit aux cui­sines. Reprit son ser­vice. Mais quelque chose le pour­sui­vait — la musique, les hési­ta­tions, cette mélo­die qui res­sem­blait à une chan­son de Nalew­ki jouée sur un Stein­way de concert dans la suite d’un pia­niste qui allait deve­nir Pre­mier ministre.

Il ne savait pas encore, à ce moment-là, qu’il s’a­gis­sait des par­ti­tions de Léon Rozen­berg. Il ne savait pas encore que ce nom le mène­rait dans les arrière-cours de Nalew­ki, chez un vieux luthier qui se sou­ve­nait de choses que le Bris­tol avait oubliées. Il ne savait rien de tout cela.

Mais il avait enten­du la musique.

Et la musique, sur Nalew­ki comme au Bris­tol, ne ment jamais.

* * *

Ce soir-là, Wła­dek, ins­tal­lé der­rière son comp­toir, atten­dait la nuit.

La nuit à Var­so­vie, en jan­vier 1919, tom­bait à quatre heures de l’a­près-midi. À cinq heures, il fai­sait noir. À six heures, les lam­pa­daires à gaz de Kra­kows­kie Przed­mieś­cie — ceux qui fonc­tion­naient encore, car la guerre en avait cas­sé un sur trois — pro­je­taient des ronds de lumière jaune sur la neige, et entre ces ronds de lumière, c’é­tait l’obs­cu­ri­té com­plète, une obs­cu­ri­té de cam­pagne, presque de forêt, comme si la ville, mal­gré ses palais et ses tram­ways, n’a­vait jamais tout à fait réus­si à convaincre la nuit qu’elle était une ville.

Wła­dek aimait cette obs­cu­ri­té. Elle fai­sait du Bris­tol un vais­seau illu­mi­né dans un océan noir — un phare, un navire, un monde à part. Les fenêtres du hall pro­je­taient leur lumière sur le trot­toir comme une pro­messe de cha­leur, et les pas­sants, là-dehors, dans le froid, levaient les yeux vers ces fenêtres avec un mélange d’en­vie et de mélan­co­lie, comme les enfants devant les vitrines de Noël.

À minuit, Tomasz descendit.

Il s’as­sit sur la ban­quette du hall. Wła­dek lui ser­vit un thé — un thé noir, brû­lant, ser­vi dans un verre avec un porte-verre en métal, à la manière russe, parce que cer­taines habi­tudes de l’oc­cu­pant avaient sur­vé­cu à l’oc­cu­pant, et que le thé à la russe, quoi qu’on en dise, était le meilleur thé du monde quand il fait moins quinze dehors.

— Alors ? dit Władek.

— Alors quoi ?

— Rozen­berg. Le cahier dans le pia­no. Tu y as pensé ?

Tomasz but une gor­gée de thé. Brû­lante. Parfaite.

— Oui, dit-il.

Ce fut tout. Mais Wła­dek, qui avait depuis long­temps appris à lire les silences de Tomasz comme d’autres lisent les jour­naux, com­prit que ce « oui » conte­nait des ques­tions que Tomasz ne pose­rait pas à voix haute, et que c’é­tait donc à lui, Wła­dek, de les poser pour deux.

— Rozen­berg, dit Wła­dek. C’est un nom juif. Ça, c’est cer­tain. Un com­po­si­teur juif qui cache ses par­ti­tions dans un pia­no de l’Hô­tel Bris­tol en 1901. Pour­quoi ? Pour­quoi dans le pia­no de Pade­rews­ki ? Pour­quoi pas chez un édi­teur ? Pour­quoi pas dans un tiroir, comme tout le monde ? Qu’est-ce qu’il vou­lait ? Qu’est-ce qu’il fuyait ? Et sur­tout — Wła­dek bais­sa la voix — sur­tout : est-ce que la musique est belle ?

C’é­tait, de toutes les ques­tions, la seule qui comp­tait vrai­ment. Et c’é­tait la seule à laquelle per­sonne, pour l’ins­tant, ne pou­vait répondre — per­sonne, sauf peut-être l’homme qui, au-des­sus de leurs têtes, dans la suite 211, avait joué ce matin-là une musique que per­sonne n’a­vait reconnue.

— Demain, dit Wła­dek, je deman­de­rai à Szy­mon d’al­ler poser des ques­tions sur Nalew­ki. Quel­qu’un doit se sou­ve­nir. Nalew­ki se sou­vient de tout. C’est une rue qui a de la mémoire. Pas comme Kra­kows­kie Przed­mieś­cie, qui oublie tout à mesure, parce que les rues du pou­voir n’ont pas besoin de mémoire — elles ont des monu­ments, ce qui est le contraire.

Tomasz finit son thé. Se leva. Regar­da Władek.

— Bonne nuit, dit-il.

— Bonne nuit, Tomasz. Et ne t’in­quiète pas. On saura.

Tomasz remon­ta. Pas par l’as­cen­seur — à cette heure-là, l’as­cen­seur dor­mait, ou du moins ne tra­vaillait pas, ce qui pour Wła­dek reve­nait au même. Tomasz prit l’es­ca­lier, len­te­ment, en comp­tant les marches par habi­tude, et en pas­sant devant le deuxième étage, il s’arrêta.

La suite 211 était silencieuse.

Mais dans ce silence, Tomasz crut per­ce­voir quelque chose — non pas un son, mais l’empreinte d’un son, la trace que la musique avait lais­sée dans l’air du cou­loir, comme un par­fum qui per­siste après qu’on a quit­té la pièce.

Il res­ta immo­bile un moment. L’é­clat d’o­bus dans son épaule gauche lui envoya une petite décharge de dou­leur, froide et pré­cise, comme un rap­pel du Karst. Dehors, le vent souf­flait. La Vis­tule, quelque part au-delà des toits, char­riait ses gla­çons dans le noir.

Et Tomasz pen­sa à Léon Rozen­berg — un homme qu’il n’a­vait jamais connu, dont il ne savait rien, et qui avait pour­tant réus­si, dix-huit ans après avoir caché ses par­ti­tions dans un pia­no, à faire entendre quelque chose que per­sonne n’at­ten­dait, dans un hôtel qui atten­dait tout.

Il mon­ta se coucher.

Dans deux jours, il y aurait un coup d’État.

Mais ça, nous ne le savions pas encore.

CHA­PITRE 4

La nuit du coup

Szy­mon avait raison.

Le coup eut lieu dans la nuit du 4 au 5 jan­vier, exac­te­ment comme Nalew­ki l’a­vait pré­dit, ce qui confir­ma deux choses que nous savions déjà : pre­miè­re­ment, que les rumeurs de Nalew­ki étaient plus fiables que les bul­le­tins offi­ciels du gou­ver­ne­ment, et deuxiè­me­ment, que les coups d’É­tat polo­nais, comme les mariages polo­nais, se pré­parent dans le bruit, s’exé­cutent dans le chaos et se ter­minent par un repas.

Mais n’al­lons pas trop vite.

Les jours qui sépa­rèrent l’ar­ri­vée de Pade­rews­ki du coup d’É­tat — trois jours, du 1er au 4 jan­vier — furent, pour le Bris­tol, une période d’ef­fer­ves­cence crois­sante qui res­sem­blait à la mon­tée en tem­pé­ra­ture d’une cocotte-minute. Le hall, qui n’a­vait jamais été un lieu calme — un grand hôtel n’est jamais calme, il est au mieux maî­tri­sé —, devint un car­re­four per­ma­nent où se croi­saient des diplo­mates pres­sés, des offi­ciers boueux, des jour­na­listes affa­més, des émis­saires venus de Cra­co­vie, de Poz­nań, de Lwów, de Lublin, cha­cun por­teur d’un mes­sage urgent, d’une requête vitale, d’une crise à résoudre dans l’heure. Hel­bling les regar­dait pas­ser avec l’ex­pres­sion d’un homme qui voit des bottes de cava­le­rie fou­ler un tapis per­san — une expres­sion de souf­france conte­nue mais pro­fonde, le genre de souf­france qui ne crie pas mais qui laisse des traces.

Le Bris­tol n’é­tait pas fait pour ça. Le Bris­tol avait été conçu pour les voya­geurs for­tu­nés, les artistes de pas­sage, les hommes d’af­faires en quête de confort — pas pour accueillir la nais­sance d’une nation. Mais les nations naissent où elles veulent, et celle-ci avait déci­dé de naître dans les cou­loirs du plus bel hôtel de Var­so­vie, et Hel­bling, qui était suisse et donc res­pec­tueux de la démo­cra­tie tout en la trou­vant pro­fon­dé­ment déran­geante, n’y pou­vait rien.

Pade­rews­ki, pen­dant ces trois jours, ne quit­ta presque pas l’hô­tel. Il rece­vait. Du matin au soir, dans le salon de la suite 211, défi­laient des poli­ti­ciens, des mili­taires, des ecclé­sias­tiques, des repré­sen­tants de par­tis dont les noms chan­geaient plus vite que les sai­sons — Natio­nal-Démo­crates, Socia­listes Polo­nais, Démo­crates-Chré­tiens, Pay­sans de tel bord, Pay­sans de tel autre bord — et dont les reven­di­ca­tions, super­po­sées les unes aux autres, for­maient un palimp­seste de contra­dic­tions que Pade­rews­ki écou­tait avec la patience d’un homme habi­tué à accor­der des ins­tru­ments désaccordés.

Nous mon­tions du thé. Des pla­teaux entiers de thé. Du thé noir, du thé au citron, du thé à la menthe pour l’en­voyé d’une délé­ga­tion dont nous ne com­pre­nions pas la langue. Des petits-fours du Café Bris­tol — les mako­wiec de Barańs­ki, les bis­cuits au beurre de Pani Rogals­ka, la seconde pâtis­sière, qui fai­sait des sablés si fins qu’on pou­vait lire un jour­nal à tra­vers. Du cho­co­lat chaud pour Hele­na, qui en buvait trois tasses par jour, métho­di­que­ment, à des heures fixes, comme un médi­ca­ment. Nous mon­tions tout cela par l’es­ca­lier de ser­vice, parce que l’as­cen­seur était occu­pé — occu­pé par le bal­let inces­sant des visi­teurs que Tomasz fai­sait mon­ter et des­cendre, mon­ter et des­cendre, toute la jour­née, dans sa cabine de cris­tal, avec le visage impas­sible d’un homme qui trans­porte des pas­sa­gers sans jamais deman­der où ils vont ni pourquoi.

Tomasz, pen­dant ces trois jours, apprit plus de choses sur la poli­tique polo­naise qu’en trente-deux ans d’exis­tence. Il apprit, dans les qua­rante-cinq secondes de chaque tra­jet, à dis­tin­guer un Natio­nal-Démo­crate d’un Socia­liste rien qu’à la façon dont il bou­ton­nait son man­teau. Les Natio­nal-Démo­crates bou­ton­naient jus­qu’au col — des hommes ser­rés, ten­dus, méfiants, qui sen­taient le tabac blond et l’eau de Cologne autri­chienne. Les Socia­listes lais­saient le der­nier bou­ton ouvert, par négli­gence ou par prin­cipe, et sen­taient le tabac noir et la sueur, ce qui n’é­tait pas un juge­ment de valeur mais une obser­va­tion olfac­tive. Les mili­taires ne bou­ton­naient rien du tout — ils tra­ver­saient l’as­cen­seur comme on tra­verse un champ de bataille, sans prê­ter atten­tion au décor.

Et puis il y avait les autres. Ceux qui n’ap­par­te­naient à aucun par­ti, à aucune fac­tion, à aucun camp, et qui venaient voir Pade­rews­ki non pas pour reven­di­quer ou exi­ger, mais pour deman­der. Des gens qui avaient per­du quel­qu’un — un fils, un mari, un frère — dans les armées de l’un ou l’autre des empires qui s’é­taient effon­drés, et qui espé­raient que le grand homme, le pia­niste mira­cu­leux qui avait l’o­reille de l’A­mé­rique et de la France, pour­rait les aider à retrou­ver une trace, un nom, un corps. Ceux-là, Tomasz les recon­nais­sait à leur façon d’en­trer dans l’as­cen­seur : len­te­ment, le dos voû­té, les yeux bais­sés, comme s’ils avaient honte d’exis­ter dans un endroit aus­si beau quand la per­sonne qu’ils cher­chaient n’exis­tait peut-être plus du tout.

Tomasz les fai­sait mon­ter sans rien dire. Il appuyait sur le bou­ton. L’as­cen­seur mon­tait. Et dans les qua­rante-cinq secondes du tra­jet, il arri­vait que ces gens — ces hommes, ces femmes, ces vieux en redin­gote usée, ces jeunes en uni­forme rapié­cé — lèvent les yeux vers les parois de cris­tal et voient, reflé­té dans le verre, leur propre visage, et que quelque chose dans ce reflet — la lumière, peut-être, ou le mou­ve­ment de l’as­cen­seur, ou sim­ple­ment le fait d’être enfer­mé dans un habi­tacle trans­pa­rent sus­pen­du au-des­sus du vide — les fasse pleurer.

Tomasz ne disait rien. Il ne détour­nait pas le regard. Il res­tait là, la main sur la manette, et il atten­dait que l’as­cen­seur arrive au deuxième étage, et il ouvrait la porte, et les gens sor­taient en essuyant leurs yeux, et Tomasz refer­mait la porte et redescendait.

C’é­tait sa façon à lui d’être présent.

* * *

La nuit du 4 jan­vier tom­ba avec une den­si­té par­ti­cu­lière, comme si le ciel de Var­so­vie avait déci­dé de s’a­lour­dir pour l’occasion.

Wła­dek, à son poste, sen­tit que quelque chose se pré­pa­rait. Il le sen­tit dans ses os — ses os de cocher, ses os habi­tués au froid et aux longues attentes, qui per­ce­vaient les chan­ge­ments de pres­sion atmo­sphé­rique et poli­tique avec la même pré­ci­sion qu’un baro­mètre. L’air avait une tex­ture dif­fé­rente. Les rares pas­sants sur Kra­kows­kie Przed­mieś­cie mar­chaient plus vite, les épaules ren­trées, sans s’ar­rê­ter, sans regar­der les vitrines, sans lever les yeux vers les fenêtres illu­mi­nées du Bris­tol. Des auto­mo­biles — rares à cette époque, où Var­so­vie était encore une ville de fiacres et de tram­ways — pas­sèrent plu­sieurs fois devant l’hô­tel, ralen­tirent, repartirent.

À onze heures du soir, un groupe d’of­fi­ciers en civil entra dans le hall. Ils étaient cinq. Wła­dek les recon­nut immé­dia­te­ment — non pas leurs visages, mais leur allure. Des hommes qui mar­chaient comme des mili­taires même quand ils ne por­taient pas l’u­ni­forme. Des hommes dont les yeux balayaient la pièce en dia­go­nale, éva­luant les issues, cal­cu­lant les dis­tances. Des hommes qui sen­taient le cuir, la poudre et la détermination.

L’un d’eux s’ap­pro­cha du comptoir.

— Le prince Sapie­ha a lais­sé un mes­sage pour nous, dit-il.

Wła­dek, dont le génie consis­tait à ne jamais mon­trer ce qu’il pen­sait tout en pen­sant énor­mé­ment, hocha la tête, consul­ta le casier, et ten­dit une enve­loppe. L’of­fi­cier la prit sans remer­cier — les gens qui pré­parent un coup d’É­tat n’ont géné­ra­le­ment pas le temps de la poli­tesse — et les cinq hommes mon­tèrent au qua­trième étage par l’es­ca­lier, ce qui confir­mait qu’ils savaient exac­te­ment où ils allaient.

Wła­dek atten­dit qu’ils aient dis­pa­ru. Puis il décro­cha le télé­phone — l’un des six télé­phones du Bris­tol, relique mira­cu­leuse de 1901, dont le com­bi­né de baké­lite avait la forme d’un os de seiche — et appe­la la loge du concierge.

— Kaziu, dit-il, pré­viens Hel­bling. On a de la visite.

À minuit, Tomasz des­cen­dit. Wła­dek lui résu­ma la situa­tion en cin­quante mots — un record de conci­sion pour un homme qui en uti­li­sait habi­tuel­le­ment cinq cents pour dire bonjour.

— Sapie­ha est au qua­trième. Avec des offi­ciers. Il se passe quelque chose.

Tomasz s’as­sit. Écou­ta le silence du hall. Le silence, cette nuit-là, n’é­tait pas le silence habi­tuel du Bris­tol endor­mi — c’é­tait un silence char­gé, ten­du, un silence de chien à l’ar­rêt, le silence qui pré­cède les choses qui ne devraient pas arriver.

À une heure du matin, un bruit de bottes dans l’es­ca­lier. Des voix étouf­fées. Une porte qui claque. Puis le silence revint, plus épais qu’avant.

À deux heures, le télé­phone son­na dans le hall. Wła­dek décro­cha. Une voix qu’il ne recon­nut pas dit : « C’est ter­mi­né. » Et raccrocha.

À trois heures, la porte du Bris­tol s’ou­vrit et un homme entra.

* * *

Nous sûmes plus tard — par Szy­mon, par les cui­sines, par les jour­naux, par le réseau de rumeurs qui irri­guait Var­so­vie comme un sys­tème san­guin secon­daire — ce qui s’é­tait passé.

Le prince Sapie­ha et un groupe de conspi­ra­teurs de droite, des Natio­nal-Démo­crates mécon­tents du gou­ver­ne­ment socia­liste de Morac­zews­ki, avaient ten­té de prendre le pou­voir. Le plan était simple, comme le sont tous les plans qui échouent : s’emparer des bâti­ments clés, arrê­ter Morac­zews­ki, ins­tal­ler un gou­ver­ne­ment pro­vi­soire. Le tout en une nuit, pro­pre­ment, chi­rur­gi­ca­le­ment, à la manière d’un coup d’é­checs bien calculé.

Le pro­blème était que le coup n’a­vait été ni propre ni chi­rur­gi­cal ni bien cal­cu­lé. Les conspi­ra­teurs avaient été repé­rés avant même de quit­ter l’hô­tel — Wła­dek n’a­vait pas été le seul à remar­quer les cinq offi­ciers en civil —, et le géné­ral Szep­ty­cki, bras droit de Pił­sud­ski, avait été pré­ve­nu. À deux heures du matin, les conju­rés avaient été arrê­tés. Morac­zews­ki était sain et sauf. Le coup d’É­tat le plus bref de l’his­toire de la Pologne indé­pen­dante — six heures, de la concep­tion à l’ar­res­ta­tion — était terminé.

Et Pił­sud­ski, le chef de l’É­tat, l’homme qui tenait le pays dans ses mains comme on tient un oiseau bles­sé — assez fer­me­ment pour qu’il ne s’en­vole pas, assez dou­ce­ment pour ne pas le tuer —, Pił­sud­ski avait fait quelque chose d’extraordinaire.

Il les avait relâchés.

Tous. Sans pro­cès, sans repré­sailles, sans même une répri­mande offi­cielle. Il les avait convo­qués, l’un après l’autre, leur avait par­lé briè­ve­ment — per­sonne ne savait exac­te­ment ce qu’il avait dit, mais Wła­dek sou­te­nait qu’il s’é­tait conten­té de les regar­der en silence pen­dant deux minutes, ce qui, venant de Pił­sud­ski, était plus ter­ri­fiant qu’un dis­cours —, et il les avait ren­voyés chez eux.

La clé­mence comme arme poli­tique. L’in­dul­gence comme cal­cul. Pił­sud­ski savait que punir les conspi­ra­teurs aurait mis le feu aux poudres — la droite natio­nale se serait sou­le­vée, et la fra­gile coexis­tence entre les fac­tions polo­naises aurait volé en éclats. Alors il avait par­don­né. Pas par bon­té d’âme — Pił­sud­ski n’é­tait pas un homme bon, pas exac­te­ment, il était un homme effi­cace, ce qui est une ver­tu beau­coup plus rare et beau­coup plus dan­ge­reuse —, mais par intel­li­gence tactique.

Et l’homme qui entra dans le Bris­tol à trois heures du matin, alors que Wła­dek et Tomasz veillaient dans le hall, l’homme qui pous­sa la porte et tra­ver­sa le hall à grands pas, sans regar­der ni à droite ni à gauche, l’homme dont le man­teau por­tait encore la neige fon­due et dont les bottes lais­sèrent sur le marbre blanc une trace de boue que Hel­bling met­trait trois jours à par­don­ner, cet homme était l’un des conspirateurs.

Le comte Kazi­mierz Tarnowski.

* * *

Il était grand. C’est la pre­mière chose que Tomasz nota — un réflexe d’homme de l’as­cen­seur, pour qui la taille des pas­sa­gers est une don­née pro­fes­sion­nelle. Grand, mince, les épaules larges mais osseuses, comme si la char­pente avait été construite pour un homme plus cor­pu­lent et que la chair avait oublié de suivre. Un visage long, des yeux sombres enfon­cés dans des orbites creuses, un nez aris­to­cra­tique — c’est-à-dire un nez qui avait été cas­sé au moins une fois et qui s’en était remis avec élé­gance. Des che­veux gris cou­pés court, pla­qués en arrière. L’al­lure géné­rale d’un lévrier afghan qui aurait fré­quen­té les meilleures tables d’Eu­rope et qui serait ren­tré chez lui un peu amaigri.

Il por­tait un uni­forme sous son man­teau — un uni­forme de cava­le­rie, sans grade visible, ce qui pou­vait signi­fier qu’il était si haut gra­dé que le grade était super­flu, ou si indif­fé­rent à la hié­rar­chie qu’il ne se don­nait pas la peine de l’af­fi­cher. Il s’ap­pro­cha du comp­toir de Wła­dek avec la démarche d’un homme qui sait exac­te­ment où il va et qui est légè­re­ment amu­sé d’y aller.

— Je vou­drais ma chambre, dit-il.

Wła­dek, qui n’a­vait jamais vu cet homme de sa vie, ne cil­la pas.

— Votre nom, monsieur ?

— Tar­nows­ki. Kazi­mierz Tarnowski.

Wła­dek ouvrit le registre. Véri­fia. Il n’y avait aucune réser­va­tion au nom de Tarnowski.

— Je crains, mon­sieur, que nous n’ayons pas de réser­va­tion à ce nom.

Le comte sou­rit. Un sou­rire lent, asy­mé­trique, le sou­rire de quel­qu’un qui s’a­muse d’une plai­san­te­rie que lui seul comprend.

— C’est nor­mal, dit-il. Il n’y a pas de réser­va­tion. Il n’y a jamais eu de réser­va­tion. Ce n’est pas néces­saire. Ma famille a construit cet endroit.

Wła­dek com­prit. Tar­nows­ki. Le palais Tar­nows­ki. Le Bris­tol avait été bâti en 1899 sur l’emplacement du palais Tar­nows­ki, rache­té par Pade­rews­ki et ses asso­ciés. Le comte Tar­nows­ki n’é­tait pas un client — il était, d’une cer­taine manière, un fan­tôme, le des­cen­dant d’un lieu qui n’exis­tait plus et qui avait été rem­pla­cé par un hôtel, comme on rem­place un arbre par un immeuble, et qui reve­nait main­te­nant, en pleine nuit, après un coup d’É­tat raté, récla­mer une chambre dans un bâti­ment qui por­tait la mémoire de sa maison.

— Mon­sieur le comte, dit Wła­dek, qui savait ins­tinc­ti­ve­ment quand il fal­lait uti­li­ser un titre et quand il ne le fal­lait pas, nous avons des chambres dis­po­nibles au cin­quième étage. Si vous vou­lez bien…

— Le troi­sième, cou­pa Tar­nows­ki. Chambre 304, si elle est libre. C’est là que se trou­vait la biblio­thèque de mon père.

Wła­dek consul­ta le registre. La 304 était libre. La 304 était tou­jours libre — c’é­tait une chambre d’angle, un peu froide, un peu ven­tée, que les clients habi­tuels évi­taient pour des rai­sons de confort. Wła­dek nota le nom, ten­dit la clé. Tar­nows­ki la prit avec un léger hoche­ment de tête qui pou­vait pas­ser pour un remer­cie­ment dans les milieux où l’on consi­dère que remer­cier est une forme de faiblesse.

Puis il se tour­na vers l’ascenseur.

Tomasz, qui avait obser­vé toute la scène depuis sa ban­quette, se leva, enfi­la ses gants, et prit posi­tion dans la cabine. Tar­nows­ki entra. Il entra comme per­sonne n’é­tait jamais entré dans l’as­cen­seur du Bris­tol — ni comme un puis­sant, ni comme un timide, ni comme un mili­taire, ni comme un ivrogne. Il entra comme quel­qu’un qui rentre chez lui. C’est-à-dire avec cette assu­rance décon­trac­tée, cette absence totale de gêne, cette fami­lia­ri­té avec l’es­pace que seuls ont les gens qui consi­dèrent que le lieu leur appartient.

— Troi­sième, dit-il.

Tomasz action­na la manette. L’as­cen­seur mon­ta. Qua­rante-cinq secondes.

Pen­dant la mon­tée, Tar­nows­ki regar­da les parois de cris­tal. La lumière tami­sée du hall se reflé­ta dans le verre et des­si­na sur son visage des motifs de lumière et d’ombre qui lui don­nèrent, pen­dant un ins­tant, l’air d’un por­trait ancien — un de ces por­traits d’a­ris­to­crates polo­nais qu’on voit dans les musées, les hommes en armure ou en four­rure, le regard per­du dans un loin­tain que per­sonne d’autre ne peut voir.

— Vous savez, dit-il à Tomasz, sans le regar­der, mon père m’a por­té sur ses épaules dans l’es­ca­lier de ce bâti­ment quand j’a­vais cinq ans. Il n’y avait pas d’as­cen­seur à l’é­poque. Il n’y avait pas d’hô­tel non plus. Il y avait une maison.

Tomasz ne répon­dit pas. L’as­cen­seur arri­va au troi­sième. La porte s’ouvrit.

Tar­nows­ki sor­tit. Fit trois pas dans le cou­loir. S’ar­rê­ta. Se retourna.

— Mer­ci, dit-il.

Puis il dis­pa­rut dans le cou­loir, et Tomasz refer­ma la porte, et l’as­cen­seur redes­cen­dit, et le Bris­tol absor­ba le comte Tar­nows­ki comme il absor­bait tout le monde — silen­cieu­se­ment, com­plè­te­ment, avec cette capa­ci­té qu’ont les grands hôtels de faire dis­pa­raître les gens dans leurs étages comme la terre fait dis­pa­raître les graines.

Wła­dek, en bas, notait quelque chose dans un car­net qu’il gar­dait sous le comp­toir et dont il ne par­lait jamais, un car­net à cou­ver­ture noire dans lequel il consi­gnait, chaque nuit, les arri­vées tar­dives, les départs fur­tifs, les phrases enten­dues, les silences sus­pects. Ce car­net, Wła­dek l’ap­pe­lait sa « mémoire de secours », et il y tenait comme un marin tient à sa boussole.

Cette nuit-là, il écri­vit : « 3h15. Arri­vée du comte K. Tar­nows­ki. Conspi­ra­teur. Relâ­ché. Demande la chambre 304 (ancienne biblio­thèque du palais). Ne semble pas avoir l’in­ten­tion de repartir. »

En des­sous, après un moment de réflexion, il ajou­ta : « À surveiller. »

Puis il refer­ma le car­net, le glis­sa sous le comp­toir, et reprit sa veille.

Dehors, la neige tom­bait sur Var­so­vie. Une neige fine, ser­rée, obs­ti­née, qui recou­vrait les traces de bottes sur Kra­kows­kie Przed­mieś­cie et qui effa­çait, avec la patience des choses silen­cieuses, les preuves de ce qui venait de se passer.

Le coup d’É­tat le plus court de l’his­toire de la Pologne s’a­che­vait dans un hôtel de luxe, par l’ar­ri­vée d’un aris­to­crate qui deman­dait la chambre qui avait été la biblio­thèque de son père.

Nous ne savions pas encore que Tar­nows­ki resterait.

Nous ne savions pas encore que sa pré­sence au Bris­tol, jour après jour, semaine après semaine, dans cette chambre du troi­sième étage d’où il ne sor­tait que pour dîner, prendre le thé et mon­ter dans l’as­cen­seur de Tomasz, devien­drait l’un des mys­tères les plus dis­cu­tés de notre hôtel.

Nous ne savions pas encore qu’il déte­nait la clé de quelque chose que nous cher­chions tous — une clé qui n’ou­vrait pas une porte, mais un piano.

Tout cela vien­drait plus tard.

Pour l’ins­tant, la neige tom­bait, le Bris­tol dor­mait, et le comte Tar­nows­ki, dans la chambre 304, regar­dait par la fenêtre l’en­droit exact où, qua­rante ans plus tôt, son père avait plan­té un tilleul.

Le tilleul n’é­tait plus là.

L’hô­tel, si.

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La gre­nade de Lazare — Cha­pitres 9 à 12

La gre­nade de Lazare — Cha­pitres 9 à 12

La gre­nade
de Lazare

La gre­nade de Lazare

Cha­pitres 9 à 12

 

Cha­pitre 9 — La piste

L’ac­cé­lé­ra­tion vint sans pré­ve­nir, comme toujours.

Sal­vu envoya un mes­sage par l’in­ter­mé­diaire d’un gar­çon de courses — un gamin de douze ans, pieds nus, qui se pré­sen­ta à la récep­tion du Phoe­ni­cia avec un bout de papier plié en quatre. Le mes­sage disait : Demain. Mdi­na. Bus de huit heures. Rien d’autre. L’é­cri­ture était celle d’un homme qui n’é­cri­vait pas sou­vent — grosse, irré­gu­lière, chaque lettre for­mée avec effort.

Lazare prit le bus le len­de­main à l’aube. Sal­vu l’at­ten­dait à l’ar­rêt de Rabat, le vil­lage qui jouxte Mdi­na, vêtu de son éter­nelle che­mise trop grande et coif­fé de son béret. Il ne dit rien. Il fit signe à Lazare de le suivre.

Ils mar­chèrent sur la route qui mon­tait vers Mdi­na, la vieille capi­tale, la Cit­tà Nota­bile, la Ville Silen­cieuse. Le soleil n’a­vait pas encore atteint les hau­teurs et l’air était frais, presque froid, avec cette net­te­té cris­tal­line des matins d’au­tomne médi­ter­ra­néen où l’on voit chaque détail du pay­sage comme au tra­vers d’une len­tille. La cam­pagne mal­taise s’é­ta­lait en ter­rasses de pierre sèche, les murs ocre striés par les sai­sons, les figuiers de Bar­ba­rie dres­sés comme des sen­ti­nelles vertes héris­sées d’é­pines. Au loin, la mer — tou­jours la mer, par­tout, de tous côtés, cette fron­tière liquide qui rap­pe­lait à chaque regard que tout ici était un frag­ment de roche posé sur l’eau.

Mdi­na appa­rut sur la col­line, ceinte de ses murailles arabes et nor­mandes, avec sa porte monu­men­tale et ses tours de guet. La ville était presque déserte — quelques cen­taines d’ha­bi­tants vivaient encore dans les palais de la vieille noblesse mal­taise, der­rière des portes closes et des heur­toirs de bronze. Les rues étaient pavées de dalles polies par les siècles. Le silence y était d’une qua­li­té par­ti­cu­lière — pas le silence de l’a­ban­don mais le silence de la conser­va­tion, un silence culti­vé, entre­te­nu, comme si la ville avait déci­dé, un jour, de ne plus faire de bruit et s’y tenait.

Leurs pas réson­naient sur les pavés avec une net­te­té de métronome.

— L’homme que tu vas voir s’ap­pelle Dot­tor Azzo­par­di, dit Sal­vu. Il n’est pas méde­cin — c’est un titre de cour­toi­sie. Il achète et il vend des anti­qui­tés. Des meubles, de l’ar­gen­te­rie, des tableaux, des armes anciennes. Tout ce qui sort des palais des vieilles familles, c’est par ses mains que ça passe. Il a des contacts par­tout — en Ita­lie, en Angle­terre, en France. C’est un homme de goût et un homme de com­merce. Les deux vont rare­ment ensemble, mais chez lui, ils font bon ménage.

— C’est lui qui a le tableau ?

— Non. Le tableau est ailleurs. Mais c’est lui qui l’a vu. C’est lui qui sait ce que c’est. Et c’est lui qui peut orga­ni­ser les choses.

— Quelles choses ?

Sal­vu s’ar­rê­ta et regar­da Lazare avec une expres­sion inha­bi­tuelle — sérieuse, presque inquiète.

— Il y a un pro­blème, dit-il. Tu n’es pas le seul à cher­cher. L’An­glais — Finch — a fait une offre. Par un inter­mé­diaire. Azzo­par­di a reçu l’offre. Il ne l’a pas accep­tée, pas encore, mais il y réflé­chit. L’offre est généreuse.

— Com­bien ?

— Assez pour ache­ter dix luz­zu et la moi­tié du port de Mar­sax­lokk. Plus que ce que je ver­rai jamais de ma vie. Plus que ce que n’im­porte quel Mal­tais ver­ra jamais de sa vie.

Il reprit la marche.

— Moi, dit-il, je ne suis qu’un pêcheur. Le tableau est venu à moi par hasard — par la guerre, par un homme mort. Je ne peux pas déci­der de son sort. Azzo­par­di a des rela­tions, des moyens, des connais­sances. C’est lui qui déci­de­ra. Mais il veut te voir d’a­bord. Il veut savoir qui tu es et ce que tu veux.

— Pour­quoi ?

— Parce qu’Az­zo­par­di est un homme curieux. Et parce qu’il ne fait jamais rien sans com­prendre toutes les par­ties de l’af­faire. C’est pour ça qu’il a sur­vé­cu cin­quante ans dans le com­merce des anti­qui­tés sans aller en prison.

* * *

Le Dot­tor Azzo­par­di vivait dans un palaz­zo de la Via Vil­le­gai­gnon, une des rues prin­ci­pales de Mdi­na — un bâti­ment du XVIIe siècle avec une façade sobre en cal­caire, un bal­con fer­mé au pre­mier étage, et un por­tail mas­sif orné d’un bla­son effa­cé par le temps.

Sal­vu frap­pa. Un domes­tique ouvrit — un vieil homme en tablier, aus­si sec et silen­cieux que Kar­me­nu l’ar­chi­viste. Il les fit entrer dans un ves­ti­bule dal­lé de marbre, puis dans un salon.

Le salon était un musée. Ou plu­tôt un entre­pôt dégui­sé en musée — des meubles baroques côtoyaient des com­modes Empire, des tableaux de toutes tailles cou­vraient les murs du sol au pla­fond, des vitrines débor­daient d’ar­gen­te­rie, de por­ce­laine, de bijoux, de minia­tures. Des tapis super­po­sés étouf­faient les pas. L’o­deur était celle de la cire d’a­beille et du vieux bois, avec un soup­çon de naph­ta­line — l’o­deur du temps conser­vé, embau­mé, mis en boîte.

Azzo­par­di se leva d’un fau­teuil au fond de la pièce. C’é­tait un homme de soixante-dix ans, peut-être plus, avec une cri­nière de che­veux blancs, un visage char­nu et rose, et des yeux d’un gris très clair, presque trans­pa­rents, qui don­naient l’im­pres­sion de voir à tra­vers les choses — non pas au-delà, mais dedans, comme des rayons X. Il por­tait un cos­tume de lin gris perle, impec­cable, avec un mou­choir de soie dans la poche de poi­trine. Ses mains étaient fines, soi­gnées, avec une bague en or au petit doigt — un sceau, peut-être un bla­son de famille.

— Mon­sieur Corte, dit-il en fran­çais, avec un accent mal­tais à peine per­cep­tible. Sal­vu m’a par­lé de vous. Asseyez-vous, je vous prie.

Le domes­tique appor­ta du café et des bis­cuits aux amandes — des figol­li, ces gâteaux mal­tais en forme de per­son­nages, four­rés de pâte d’a­mande. Lazare en prit un par poli­tesse. Azzo­par­di n’en prit pas — il buvait son café à petites gor­gées, en regar­dant son visi­teur par-des­sus sa tasse avec la patience d’un félin.

— Sal­vu me dit que vous n’êtes ni mar­chand ni col­lec­tion­neur, dit-il. Il me dit que vous êtes un marin. Un marin qui s’in­té­resse à la pein­ture. C’est une com­bi­nai­son inhabituelle.

— Je m’in­té­resse à beau­coup de choses.

— Oui. C’est ce que je vois. Vous êtes un homme curieux, mon­sieur Corte. Pas curieux au sens de l’in­dis­cré­tion — curieux au sens propre. Qui veut com­prendre. C’est rare. La plu­part des gens qui viennent me voir veulent ache­ter ou vendre. Vous, vous vou­lez com­prendre. C’est plus dangereux.

Il posa sa tasse.

— J’ai vu le tableau, dit-il.

Le silence qui sui­vit avait une den­si­té phy­sique, comme l’air dans les souterrains.

— Sal­vu me l’a appor­té il y a six mois. Il ne savait pas ce qu’il avait. Moi, je l’ai su tout de suite. Pas avec cer­ti­tude — la cer­ti­tude, en matière d’at­tri­bu­tion, est un luxe que seuls les imbé­ciles s’offrent. Mais avec cette convic­tion du corps que les mar­chands d’art connaissent bien — cette sen­sa­tion phy­sique, dans l’es­to­mac, devant cer­taines toiles. On ne peut pas la prou­ver, mais on ne peut pas la nier non plus.

Il se leva et alla ouvrir un tiroir dans une com­mode. Il en sor­tit une pho­to­gra­phie — un cli­ché en noir et blanc, un peu flou, pris de près.

— Je l’ai pho­to­gra­phié avant de le remettre en lieu sûr.

Il ten­dit la pho­to à Lazare.

Lazare la prit.

Un jeune homme. Dix-sept, dix-huit ans. Le visage éclai­ré par la gauche, selon la manière du Cara­vage — cette lumière laté­rale, rasante, qui creuse les ombres et fait saillir les volumes. Des che­veux sombres, un teint mat, des yeux grands ouverts qui regar­daient droit vers le spec­ta­teur. Il tenait à deux mains un fruit — une gre­nade — ouverte, les grains débor­dant de la fente. Ses doigts étaient tachés de jus rouge. L’ex­pres­sion de son visage était ambi­guë — ni sou­rire ni gra­vi­té, mais quelque chose entre les deux, une offrande et un défi, comme s’il disait : tiens, prends, regarde, ose.

Le fond était sombre. Noir. Mais même sur la pho­to en noir et blanc, même à tra­vers le grain du cli­ché, Lazare devi­nait que ce noir n’é­tait pas un noir uni. Il y avait des formes dedans. Des courbes. Des spirales.

— Le tableau est endom­ma­gé, dit Azzo­par­di. L’hu­mi­di­té, le temps, le sto­ckage inadé­quat. La couche pic­tu­rale a souf­fert, sur­tout dans les angles. Le fond est très sale — il fau­drait un net­toyage pro­fes­sion­nel pour voir ce qu’il y a des­sous la crasse. Mais la figure cen­trale est intacte. Le gar­çon est là. Il attend.

— Et l’offre de Finch ?

Azzo­par­di sou­rit — un sou­rire de mar­chand, ni chaud ni froid, qui mesu­rait les distances.

— Le Major Finch, par l’in­ter­mé­diaire d’un cer­tain Mr. Grech, avo­cat à La Valette, a pro­po­sé une somme consi­dé­rable pour l’ac­qui­si­tion du tableau au nom de la Cou­ronne bri­tan­nique. Le tableau serait envoyé à Londres, authen­ti­fié, res­tau­ré, et éven­tuel­le­ment expo­sé — au Bri­tish Museum, à la Natio­nal Gal­le­ry, quelque part. L’offre est sérieuse. Elle est aus­si dis­crète — le Major ne sou­haite pas que l’af­faire soit connue.

— Pour­quoi ?

— Parce que si les Mal­tais apprennent qu’un Cara­vage a été trou­vé sur leur sol et qu’un offi­cier bri­tan­nique l’en­voie à Londres, il y aura des com­pli­ca­tions. Les Mal­tais sont patients, mais ils ont des limites. Ils ont don­né leur sang pen­dant le siège, et ils com­mencent à se deman­der ce que les Bri­tan­niques leur donnent en retour. Un Cara­vage qui dis­pa­raît à Londres, ce serait le sym­bole de trop.

— Et vous ?

— Moi, je suis un mar­chand. Je n’ai pas de patrie — j’ai des clients. Mais je suis aus­si mal­tais. Et cette toile, si c’est bien ce que je crois, appar­tient à cette île. Elle a été peinte ici, cachée ici, retrou­vée ici. La dépla­cer serait une erreur.

Il regar­da Lazare avec ses yeux de verre gris.

— La ques­tion, mon­sieur Corte, est de savoir ce que vous, vous vou­lez en faire.

Lazare ren­dit la pho­to­gra­phie. Il la ten­dit avec une len­teur déli­bé­rée, comme s’il ren­dait quelque chose de pré­cieux — non pas la pho­to, mais le regard du gar­çon sur la pho­to, cet échange silen­cieux entre le modèle et le spec­ta­teur qui tra­ver­sait les siècles.

— Je ne sais pas encore, dit-il.

Azzo­par­di hocha la tête, comme si c’é­tait la meilleure réponse possible.

— Bien. Les gens qui savent trop vite sont les plus dan­ge­reux. Réflé­chis­sez. Mais ne réflé­chis­sez pas trop long­temps — Finch n’est pas un homme patient, mal­gré les appa­rences. Et il n’est pas seul.

Lazare et Sal­vu sor­tirent du palaz­zo dans la lumière de Mdi­na. La ville était tou­jours aus­si silen­cieuse, tou­jours aus­si immo­bile. Un fau­con tour­nait dans le ciel au-des­sus des rem­parts, très haut, por­té par un cou­rant ascendant.

— Qu’est-ce que tu vas faire ? deman­da Salvu.

— Je vais voir le tableau.

— Bien­tôt. Bientôt.

Le vieux pêcheur regar­da le fau­con, plis­sant les yeux contre le soleil.

— Tu sais ce qu’on dit ici, à Malte ? On dit que les choses qui sont sous la terre veulent res­ter sous la terre. Que quand on les remonte à la sur­face, elles attirent le mal­heur. Les vieux disent ça. Moi, je ne sais pas si c’est vrai. Mais je sais que depuis que ce tableau est remon­té, les choses ont chan­gé. Des gens posent des ques­tions. Des Anglais rôdent. Et toi, tu es là.

Il remit son béret et des­cen­dit vers l’ar­rêt de bus, petit et sec dans le soleil, avec son ombre qui le sui­vait sur les pavés comme un pois­son suit un bateau.

Cha­pitre 10 — La chambre de l’Oracle

Consue­lo vint le cher­cher à trois heures du matin.

Elle frap­pa à la porte de la chambre 214 — deux coups brefs, comme un signal conve­nu. Lazare était habillé. Il n’a­vait pas dor­mi. Depuis Mdi­na, depuis la pho­to, depuis les yeux du gar­çon à la gre­nade, quelque chose en lui s’é­tait mis en mou­ve­ment — pas de l’a­gi­ta­tion, plu­tôt un cou­rant pro­fond, comme ces cou­rants sous-marins qui déplacent les masses d’eau sans trou­bler la surface.

— Où allons-nous ? dit-il.

— En des­sous, dit-elle. Plus bas que la der­nière fois.

Ils sor­tirent du Phoe­ni­cia par une porte de ser­vice. La nuit était noire — pas de lune, les étoiles seules, et l’é­clai­rage public de La Valette trop faible pour atteindre les jar­dins de l’hô­tel. Ils des­cen­dirent les ter­rasses en silence, entre les pal­miers et les mas­sifs, jus­qu’au pied des bastions.

Consue­lo s’ar­rê­ta devant une ouver­ture dans la muraille — pas celle qu’ils avaient emprun­tée la pre­mière fois, mais une autre, plus basse, plus étroite, à demi cachée par un buis­son de jas­min dont les fleurs blanches lui­saient dans le noir comme des yeux. Elle écar­ta les branches, se glis­sa dans l’ou­ver­ture, et disparut.

Lazare la suivit.

Ils n’é­taient plus dans les abris de 1942. Dès les pre­mières marches, il le sen­tit — la qua­li­té de l’air, la tem­pé­ra­ture, l’o­deur. L’air était plus froid, plus sec, avec cette absence totale d’é­cho qui signale les espaces confi­nés, les puits de pierre qui ne com­mu­niquent pas avec la sur­face. L’es­ca­lier était étroit, irré­gu­lier, taillé dans une roche plus dure que le cal­caire des gale­ries pré­cé­dentes. Les marches n’é­taient pas des marches — c’é­taient des encoches creu­sées dans la paroi, juste assez larges pour poser un pied.

— Ce pas­sage a été ouvert pen­dant le siège, dit Consue­lo. Une bombe a cre­vé le pla­fond d’une cave sous un palaz­zo de Mer­chants Street. Les gens qui ont déga­gé les gra­vats ont trou­vé cet esca­lier en des­sous. Ils ont cru que c’é­tait un ancien cel­lier. Ils ont des­cen­du quelques mètres et ils ont eu peur. Ils ont muré l’en­trée avec des par­paings. Mais pen­dant la guerre, quel­qu’un a rou­vert le pas­sage — pour cacher des choses, pro­ba­ble­ment. Et il est res­té ouvert.

Ils des­cen­dirent. Lazare comp­ta les marches — trente, qua­rante, cin­quante. L’air deve­nait de plus en plus froid. Les parois se res­ser­raient. Par moments, il devait avan­cer de pro­fil, les épaules frot­tant contre la pierre. Le fais­ceau de sa lampe éclai­rait un monde de sur­faces lisses et courbes — pas les angles nets de la construc­tion humaine, mais les formes orga­niques de la roche tra­vaillée par des mains qui avaient une autre idée de la géométrie.

Puis l’es­ca­lier ces­sa et ils débou­chèrent dans un espace.

Lazare ne pou­vait pas en mesu­rer les dimen­sions — sa lampe n’at­tei­gnait pas les murs les plus éloi­gnés. Il sen­tait l’es­pace autour de lui, une impres­sion de volume, comme quand on entre dans une cathé­drale les yeux fer­més et qu’on sait, par la manière dont l’air cir­cule et dont les sons se com­portent, qu’on est dans un lieu vaste.

— Où sommes-nous ? murmura-t-il.

— Sous La Valette. Sous les fon­da­tions des Che­va­liers. Sous tout.

Consue­lo balaya l’es­pace avec sa lampe. Le fais­ceau révé­la des colonnes — pas des colonnes clas­siques, mais des piliers de roche lais­sés en place quand le reste avait été exca­vé, des sup­ports natu­rels qui por­taient le pla­fond comme des arbres de pierre. Le pla­fond lui-même était bas, arron­di, peint d’un rouge brique qui avait sur­vé­cu aux mil­lé­naires — un rouge miné­ral, fait d’ocre et de graisse, le même rouge qu’on trou­vait dans les grottes pré­his­to­riques de France et d’Espagne.

Et sur les murs, les spirales.

Elles étaient par­tout. Pas les spi­rales iso­lées qu’il avait vues dans la gale­rie pré­cé­dente — un réseau entier, un sys­tème, des dizaines de spi­rales inter­con­nec­tées qui cou­vraient les parois sur des mètres et des mètres, gra­vées pro­fon­dé­ment dans la pierre, cer­taines grandes comme un bras, d’autres petites comme un poing. Elles tour­naient dans tous les sens — cer­taines dans le sens des aiguilles d’une montre, d’autres en sens inverse — et là où elles se croi­saient, elles for­maient des nœuds, des centres de gra­vi­té autour des­quels tout le reste sem­blait orbiter.

Lazare s’ap­pro­cha d’un mur et posa la main sur la pierre. Les spi­rales étaient froides sous ses doigts, plus froides que la roche qui les entou­rait, comme si les sillons creu­sés dans le cal­caire conser­vaient un froid propre, indé­pen­dant de la tem­pé­ra­ture ambiante.

— C’est l’Hy­po­gée ? demanda-t-il.

— Non. L’Hy­po­gée est à Pao­la, au sud. Ici, c’est autre chose. Quelque chose que per­sonne n’a cata­lo­gué, que per­sonne n’é­tu­die, que presque per­sonne ne connaît. C’est sous la ville — sous les mai­sons, sous les rues, sous les églises. Com­ment veux-tu fouiller ça ? Il fau­drait démo­lir La Valette.

— Mais la chambre de l’Oracle —

— Viens.

Elle le gui­da à tra­vers la salle, entre les piliers de pierre, jus­qu’à un pas­sage bas qu’il fal­lut fran­chir à quatre pattes. Au-delà, un cou­loir étroit, puis une ouver­ture — et ils entrèrent dans un espace plus petit, cir­cu­laire, avec un pla­fond en dôme.

La chambre était vide. Pas de spi­rales ici — les murs étaient lisses, polis, d’une régu­la­ri­té presque arti­fi­cielle. Le sol était plat, cou­vert d’une fine pous­sière blanche. Au centre de la pièce, une légère dépres­sion dans la roche — un creux ovale, comme un bas­sin assé­ché, ou comme l’empreinte d’un corps allongé.

— Parle, dit Consuelo.

— Quoi ?

— Dis quelque chose. N’im­porte quoi.

Lazare hési­ta. Puis il dit son nom.

— Lazare.

Le son quit­ta sa bouche et se pro­dui­sit quelque chose d’im­pos­sible. Le mot ne rebon­dit pas sur les murs comme un écho nor­mal — il fut absor­bé, aspi­ré par la pierre, et revint une seconde plus tard, trans­for­mé. Ce n’é­tait plus sa voix. C’é­taient des voix — plu­sieurs, super­po­sées, cha­cune sur une fré­quence légè­re­ment dif­fé­rente, créant un accord, un bour­don­ne­ment har­mo­nique qui sem­blait venir de l’in­té­rieur même de la roche. Le son rou­la autour de la chambre, mon­ta vers le dôme, redes­cen­dit, s’en­rou­la sur lui-même — comme une spi­rale — et s’é­tei­gnit len­te­ment, par couches suc­ces­sives, les basses d’a­bord, puis les médiums, puis les aigus, jus­qu’au silence.

Un silence qui n’é­tait pas un vrai silence. Un silence vibrant, plein, le silence d’a­près un coup de gong.

Lazare ne bou­gea pas. Il avait les bras le long du corps, les yeux grands ouverts dans le noir — Consue­lo avait éteint sa lampe pen­dant qu’il par­lait, et il n’a­vait pas pen­sé à allu­mer la sienne. L’obs­cu­ri­té était totale. Pas l’obs­cu­ri­té de la nuit, qui est tou­jours un peu grise, un peu poreuse. L’obs­cu­ri­té d’a­vant la lumière. L’obs­cu­ri­té originelle.

Il sen­tit — non, il sut — que quel­qu’un avait été là avant lui. Pas quel­qu’un de son époque, pas quel­qu’un des der­niers siècles. Quel­qu’un d’a­vant. Quel­qu’un qui avait des­cen­du le même esca­lier, fran­chi le même pas­sage, et qui s’é­tait tenu exac­te­ment là où il se tenait, et qui avait dit un mot dans cette chambre, et qui avait enten­du sa propre voix reve­nir mul­ti­pliée par la pierre, et qui avait com­pris — quoi ? Que la pierre parle. Que la terre écoute. Que sous la sur­face il y a un autre monde, et que ce monde n’est pas mort.

Le Cara­vage avait été là. Lazare en était cer­tain — non pas d’une cer­ti­tude ration­nelle, mais d’une cer­ti­tude du corps, la même que celle d’Az­zo­par­di devant le tableau. Le Cara­vage, dans les sou­ter­rains de La Valette, avait trou­vé ce pas­sage, ou quel­qu’un le lui avait mon­tré. Il avait vu les spi­rales. Il avait enten­du l’O­racle. Et il avait peint ce qu’il avait vu — non pas les spi­rales elles-mêmes, mais ce qu’elles signi­fiaient. Le pas­sage. Le seuil entre les mondes. Le gar­çon qui tient le fruit des morts et qui se tient au bord du gouffre, avec der­rière lui l’im­men­si­té de ce qui est des­sous, de ce qui est avant, de ce qui ne cesse jamais.

La seule chose vraie qu’il eût jamais peinte.

Consue­lo ral­lu­ma sa lampe. La lumière fut bru­tale, dou­lou­reuse. Lazare cli­gna des yeux. Il avait les mains gla­cées et le front cou­vert de sueur — un contraste absurde, comme si son corps ne savait plus dans quel monde il se trouvait.

— Ça va ? dit-elle.

— Oui.

— Non. Mais ça ira.

Elle lui prit le bras — fer­me­ment, sans dou­ceur, avec l’ef­fi­ca­ci­té d’une femme qui a l’ha­bi­tude de rame­ner les gens d’en bas. Ils remon­tèrent sans par­ler. L’es­ca­lier, les gale­ries, les abris de 1942 avec leurs bancs de pierre, puis la porte de fer, puis le jas­min, puis le ciel.

Le ciel.

Lazare leva la tête. Les étoiles étaient encore là, inchan­gées, indif­fé­rentes. La brise de mer souf­flait. Il ins­pi­ra pro­fon­dé­ment — l’air du dehors, l’air de la sur­face, char­gé de sel et de fleurs et de vie — et sen­tit ses pou­mons se gon­fler comme s’il res­pi­rait pour la pre­mière fois.

Ils remon­tèrent les ter­rasses du Phoe­ni­cia. L’hô­tel dor­mait, toutes lumières éteintes sauf celle du hall, où le veilleur de nuit lisait un jour­nal der­rière son comptoir.

Devant la porte de la chambre 214, Consue­lo lâcha son bras.

— Main­te­nant vous savez, dit-elle. Ce que le Cara­vage savait. Ce qu’il a peint. Ce n’est pas un tableau. C’est une porte.

— Une porte vers quoi ?

— Vers ce qui est en des­sous. Vers ce qui était là avant nous, avant les Che­va­liers, avant les Phé­ni­ciens, avant tout. Les spi­rales sont la clé. Le gar­çon à la gre­nade est le gar­dien. Et le fruit qu’il tient est le prix du passage.

Elle le regar­da avec une inten­si­té qu’il ne lui avait pas vue — une inten­si­té qui n’é­tait ni de la pas­sion ni de la peur mais quelque chose de plus ancien, de plus imper­son­nel, l’in­ten­si­té de quel­qu’un qui trans­met un savoir qu’elle n’a pas inven­té et qu’elle ne pos­sède pas.

— Les gens qui veulent ache­ter ce tableau, dit-elle — Finch, les Anglais, les col­lec­tion­neurs — ils ne savent pas ce que c’est. Ils voient une pein­ture. Une attri­bu­tion. Un prix. Ils ne voient pas la porte. Et c’est tant mieux. Parce que la porte, mon­sieur Corte, ne doit pas être ouverte par n’im­porte qui.

Elle tour­na les talons et dis­pa­rut dans le cou­loir, ses pas absor­bés par la moquette neuve.

Lazare entra dans sa chambre et s’as­sit sur le lit sans allu­mer. L’obs­cu­ri­té de la chambre n’é­tait rien com­pa­rée à celle d’en bas — une obs­cu­ri­té domes­tique, civi­li­sée, pleine de formes recon­nais­sables. Il res­ta assis long­temps, les mains sur les genoux, à écou­ter le silence du Phoe­ni­cia qui n’é­tait pas un vrai silence mais un bruis­se­ment de tuyau­te­rie, de bois qui tra­vaille, de tis­su qui frôle — les bruits d’un bâti­ment neuf qui s’ins­talle dans ses murs, qui apprend à être un lieu.

Il tou­cha la boucle d’o­reille à son lobe gauche. Le métal était tiède. Une femme la lui avait don­née, des années plus tôt, dans un port qu’il avait oublié. Elle lui avait dit que l’or pro­té­geait des noyades et des mau­vais esprits. Il ne croyait pas aux mau­vais esprits. Mais il ne croyait pas non plus que le monde se limi­tait à ce qu’on pou­vait voir et tou­cher, et cette nuit, dans la chambre de l’O­racle, il avait enten­du quelque chose qui confir­mait cette intui­tion — pas une véri­té, pas une révé­la­tion, mais un fré­mis­se­ment. Le fré­mis­se­ment de ce qui est dessous.

Il s’en­dor­mit tout habillé, les chaus­sures encore aux pieds, et rêva de rien.

Cha­pitre 11 — Le gar­çon à la grenade

Sal­vu vint le cher­cher un matin, sans prévenir.

Il se tenait dans le hall du Phoe­ni­cia, incon­gru et magni­fique dans son béret et sa che­mise trop grande, au milieu du marbre et des colonnes Art Déco, comme un pêcheur entré par erreur dans un théâtre. Le por­teur le regar­dait avec une per­plexi­té polie. Le récep­tion­niste, un jeune homme en cos­tume, hési­tait entre la cour­toi­sie et l’in­quié­tude. Sal­vu, lui, ne sem­blait trou­blé par rien — il atten­dait, les mains dans les poches, avec la patience des gens de mer qui savent que tout finit par arri­ver si l’on reste immo­bile assez longtemps.

— Aujourd’­hui, dit-il quand Lazare descendit.

Ils prirent le bus pour Mar­sax­lokk. Le tra­jet fut silen­cieux. Sal­vu regar­dait par la fenêtre, les lèvres ser­rées, le béret enfon­cé bas sur le front. Il avait l’air d’un homme qui s’ap­prête à faire quelque chose d’im­por­tant et qui ras­semble ses forces. Lazare ne posa pas de questions.

Mar­sax­lokk était calme ce matin-là — une brume légère flot­tait sur la baie, estom­pant les luz­zu et brouillant la ligne entre l’eau et le ciel. Les pêcheurs étaient ren­trés depuis l’aube. Les filets séchaient sur le quai. Un chien dor­mait au soleil, cou­ché sur un rou­leau de cordage.

Sal­vu ne l’emmena pas au bar. Il prit une ruelle qui mon­tait der­rière l’é­glise, entre des mai­sons basses aux volets fer­més, puis tour­na dans un pas­sage si étroit que Lazare dut bais­ser la tête pour pas­ser sous une arche de pierre. Au bout du pas­sage, une porte bleue — la pein­ture écaillée, le bois gon­flé par le sel. Sal­vu sor­tit une clé et ouvrit.

C’é­tait une remise. Un local de pêcheur — filets rou­lés dans un coin, casiers empi­lés, une odeur puis­sante de gou­dron et de sel et de pois­son séché. Un éta­bli contre le mur, des outils, des bobines de cor­dage. Une fenêtre étroite, très haute, qui lais­sait entrer un rai de lumière blanche.

Au centre de la pièce, sur l’é­ta­bli, il y avait un objet enve­lop­pé de tis­su. Un tis­su gros­sier, cou­leur de terre, atta­ché par de la ficelle.

Sal­vu refer­ma la porte der­rière eux. Il allu­ma une lampe à pétrole — pas la lumière élec­trique, bien qu’il y eût une ampoule au pla­fond. La lampe à pétrole. Lazare com­prit pour­quoi : la lumière de la lampe était chaude, dorée, mobile. La lumière d’un autre siècle. La lumière dans laquelle le tableau avait été peint.

Sal­vu défit la ficelle, len­te­ment, avec ses doigts de pêcheur qui savaient défaire les nœuds les plus ser­rés sans brus­quer les choses. Il écar­ta le tissu.

Et Lazare vit le tableau.

Il était petit — plus petit qu’il ne l’a­vait ima­gi­né, même après la des­crip­tion de Sal­vu et la pho­to­gra­phie d’Az­zo­par­di. Soixante cen­ti­mètres sur quatre-vingts, peut-être un peu moins. La toile était ten­due sur un châs­sis de bois ver­mou­lu, les bords effi­lo­chés, un coin déchi­ré et recol­lé mal­adroi­te­ment avec ce qui res­sem­blait à de la colle de pois­son. La sur­face était sale — une patine de crasse, de fumée, d’hu­mi­di­té accu­mu­lée pen­dant des siècles dans des caves et des sou­ter­rains. Des cra­que­lures cou­raient sur toute la sur­face, fines comme des veines, for­mant un réseau de rides qui don­naient à la pein­ture l’as­pect d’une peau très ancienne.

Mais sous la crasse, sous les cra­que­lures, sous les dom­mages du temps et de la négli­gence — le gar­çon était là.

Il sor­tait de l’ombre comme les figures du Cara­vage sortent tou­jours de l’ombre — non pas posé devant le noir, mais émer­geant du noir, comme si le noir était la matière pre­mière et que la lumière venait l’ar­ra­cher à la nuit, mor­ceau par mor­ceau, épaule par épaule, doigt par doigt. La lumière venait de la gauche, rasante, bru­tale et tendre à la fois — la lumière du Cara­vage, recon­nais­sable entre toutes, cette lumière de cave et de grâce qui trans­forme les corps en pay­sages et les visages en questions.

Le gar­çon avait dix-sept ou dix-huit ans. Des che­veux sombres, bou­clés, cou­pés court. Un visage médi­ter­ra­néen — des pom­mettes hautes, un nez droit, une bouche pleine, un men­ton volon­taire. La peau mate, dorée par la lumière, avec des ombres si pro­fondes dans le creux des joues et sous les yeux qu’elles sem­blaient creu­sées au burin. Il por­tait une che­mise blanche, ouverte sur la gorge — une che­mise simple, sans orne­ment, le vête­ment d’un page ou d’un serviteur.

Et il tenait la grenade.

Le fruit était ouvert — fen­du par le milieu, les deux moi­tiés légè­re­ment écar­tées, révé­lant les grains à l’in­té­rieur. Les grains étaient d’un rouge pro­fond, presque vio­let, lui­sants de jus, et dans la lumière de la lampe à pétrole ils brillaient comme des rubis — ou comme des gouttes de sang. Les mains du gar­çon tenaient le fruit avec une déli­ca­tesse qui contre­di­sait la vio­lence de l’ou­ver­ture — des mains de musi­cien, pas de guer­rier, des mains qui offraient plu­tôt qu’elles ne prenaient.

Et les yeux. Les yeux regar­daient Lazare. Pas à tra­vers lui, pas au-delà de lui — direc­te­ment, inti­me­ment, avec une fran­chise qui n’é­tait ni pro­vo­ca­tion ni séduc­tion mais quelque chose de plus simple et de plus ter­rible. De la connais­sance. Le gar­çon savait. Il savait qui le regar­de­rait, et quand, et pour­quoi. Il avait été peint pour cet ins­tant pré­cis — pour le moment où quel­qu’un vien­drait, des siècles plus tard, dans une remise de pêcheur de Mar­sax­lokk, à la lumière d’une lampe à pétrole, et croi­se­rait son regard.

Lazare res­ta immo­bile. Il ne savait pas com­bien de temps — cinq minutes, dix, une demi-heure. Le temps avait ces­sé d’a­voir de l’im­por­tance. Il regar­dait le gar­çon et le gar­çon le regar­dait et entre eux il y avait trois cent qua­rante ans et rien du tout.

Puis il regar­da le fond.

Der­rière le gar­çon, l’ombre. Le noir du Cara­vage — ce noir qui n’est jamais plat, jamais mort, jamais un simple décor. Ce noir qui vit, qui res­pire, qui contient. Et dans ce noir, sous la crasse, sous la patine des siècles, Lazare vit les spirales.

Elles étaient à peine visibles — des formes plus sombres dans le sombre, des varia­tions de den­si­té dans le noir, comme des cou­rants dans une eau pro­fonde. Il fal­lait les cher­cher, et même en les cher­chant on n’é­tait pas sûr de les voir — elles appa­rais­saient et dis­pa­rais­saient selon l’angle de la lumière, selon la posi­tion de l’œil, comme ces images cachées dans les images qui ne se révèlent qu’à celui qui sait où regarder.

Mais elles étaient là. Les mêmes spi­rales que dans les sou­ter­rains, les mêmes courbes que sur les murs de la chambre de l’O­racle — trans­po­sées en pein­ture, inté­grées au noir, deve­nues par­tie du tableau sans que rien ne les signale. Le Cara­vage les avait peintes avec la dis­cré­tion du génie — pas en les mon­trant, mais en les cachant, en les noyant dans l’ombre, de sorte que seul celui qui avait vu les ori­gi­nales pou­vait les reconnaître.

Le gar­çon à la gre­nade se tenait devant les spi­rales comme devant une porte ouverte. Le fruit dans ses mains était la clé. Les grains rouges étaient le prix.

— La seule chose vraie, mur­mu­ra Lazare.

Sal­vu, qui était res­té debout près de la porte, les bras croi­sés, en silence, dit :

— Il faut décider.

Lazare se retourna.

— Finch a fait une offre, conti­nua Sal­vu. Azzo­par­di me presse de répondre. L’argent est réel. Ce que je pour­rais faire avec cet argent — pour ma famille, pour mon fils qui veut par­tir en Aus­tra­lie, pour mes vieux jours — c’est réel aus­si. Je suis un pêcheur. Je n’ai pas les moyens de dire non à l’argent.

Il regar­da Lazare avec ses yeux bleus, et dans ces yeux il y avait de la fatigue, de l’hon­nê­te­té, et quelque chose qui res­sem­blait à une supplication.

— Mais ce tableau — je ne sais pas pour­quoi — je ne peux pas le don­ner aux Anglais. Ce n’est pas de la poli­tique. C’est autre chose. Quand je le regarde, je sens quelque chose. Je sens que ce gar­çon est d’i­ci. Qu’il appar­tient à cette île. Qu’il ne doit pas partir.

Consue­lo était là aus­si — Lazare ne l’a­vait pas enten­due entrer, mais elle était là, debout dans l’ombre près de la porte, les bras le long du corps, silen­cieuse. Elle regar­dait le tableau, et son visage avait une expres­sion que Lazare ne lui avait jamais vue — une dou­ceur, une gra­vi­té, la tête légè­re­ment pen­chée, comme on regarde un enfant endor­mi ou un mort qu’on a aimé.

— Ce tableau devrait res­ter sous terre, dit-elle. Sa voix était calme, sans appel.

— Sous terre ? dit Salvu.

— Là où il était. Là d’où il vient. Il n’a pas été peint pour être mon­tré. Il a été peint pour être caché. Le Cara­vage le savait — c’est pour ça qu’il n’a rien dit quand on le lui a confis­qué. Il savait que la toile trou­ve­rait sa place. Et sa place est en des­sous. Avec les spi­rales. Avec le reste.

Lazare regar­da le gar­çon à la gre­nade une der­nière fois. Le gar­çon le regar­da en retour, avec ses yeux de trois cent qua­rante ans, avec son fruit ouvert et ses mains tachées de rouge, avec les spi­rales qui tour­naient der­rière lui dans le noir le plus profond.

Il sut, à cet ins­tant, qu’il ne pos­sè­de­rait jamais ce tableau. Non pas parce qu’il ne pou­vait pas se le per­mettre, ni parce que Finch était plus rapide ou plus riche. Mais parce que ce tableau ne se pos­sé­dait pas. On ne pos­sède pas une porte. On passe à tra­vers, ou on ne passe pas, mais on ne l’emporte pas avec soi.

— Il faut que je réflé­chisse, dit-il.

C’é­tait un men­songe. Il n’a­vait plus besoin de réflé­chir. Mais il avait besoin de temps — pas pour déci­der, mais pour accep­ter ce qu’il avait déjà décidé.

Sal­vu recou­vrit le tableau avec le tis­su, refit les nœuds, étei­gnit la lampe. La remise rede­vint ce qu’elle était — un local de pêcheur qui sen­tait le filet et le sel, avec des casiers dans un coin et un éta­bli contre le mur. Rien de sacré. Rien de spé­cial. Un lieu ordi­naire abri­tant une chose extra­or­di­naire — comme Malte elle-même, son­gea Lazare en sor­tant dans la lumière de Marsaxlokk.

Les luz­zu se balan­çaient sur l’eau. Leurs yeux peints regar­daient la mer, grands ouverts, comme ceux du garçon.

Cha­pitre 12 — Partenza

Lazare quit­ta le Phoe­ni­cia un mar­di matin, par temps clair.

Il avait réglé sa note la veille au soir — trois semaines de séjour, chambre 214. Le récep­tion­niste, un autre que celui de son arri­vée, avait comp­té les jours avec appli­ca­tion, addi­tion­né les repas, le vin, les cafés, et avait pré­sen­té le total avec la fier­té dis­crète d’un hôtel qui com­mence à croire en lui-même. Lazare avait payé en livres ster­ling, ce qui était la mon­naie de l’île et la mon­naie du monde, en 1947.

Il ne prit pas le temps de faire ses adieux au Phoe­ni­cia. Il n’é­tait pas homme à prendre congé des lieux — il les quit­tait, c’est tout, comme on quitte un navire quand il entre au port, sans céré­mo­nie et sans regret. Mais en tra­ver­sant le hall pour la der­nière fois, il s’ar­rê­ta un ins­tant dans le Palm Court et regar­da le pla­fond à cais­sons, les colonnes, le marbre. L’hô­tel avait chan­gé en trois semaines — ou peut-être était-ce lui qui avait chan­gé. Le Phoe­ni­cia n’a­vait plus l’air d’un décor de théâtre. Il avait pris du poids, de la den­si­té. Les meubles avaient com­men­cé à por­ter les marques des corps qui s’y asseyaient. Les moquettes gar­daient la trace des pas. L’o­deur de neuf cédait la place à une odeur plus com­plexe — le marbre et le par­fum des clientes bri­tan­niques, le tabac et le gin du bar, la cui­sine mal­taise qui mon­tait de la salle du res­tau­rant, et des­sous, tou­jours, l’ha­leine sèche du calcaire.

L’hô­tel appre­nait à être un lieu. Bien­tôt il serait un vrai lieu — avec ses habi­tudes, ses fan­tômes, ses couches de mémoire. Et bien plus tard, dans des décen­nies, quand les gens qui l’a­vaient construit seraient morts et que d’autres seraient venus, le Phoe­ni­cia serait comme La Valette elle-même — un palimp­seste, une accu­mu­la­tion de temps, un bâti­ment construit sur des trous.

Lazare prit son sac et sortit.

* * *

Ce qui s’é­tait pas­sé avec le tableau, il ne le racon­te­rait à per­sonne, et les ver­sions qui cir­cu­le­raient par la suite seraient contra­dic­toires, incom­plètes, et toutes par­tiel­le­ment vraies.

La ver­sion de Sal­vu — celle qu’il racon­te­rait dans les bars de Mar­sax­lokk, des années plus tard, à qui vou­lait l’en­tendre, avec de plus en plus de détails et de moins en moins de pré­ci­sion — était que le tableau avait été « ren­du à qui de droit ». Il ne disait pas qui était le bon des­ti­na­taire, et quand on insis­tait, il chan­geait de sujet et par­lait de la pêche au lampuki.

La ver­sion du Père Bon­ni­ci — celle qu’il ne racon­tait pas mais qu’on pou­vait lire dans ses silences, si l’on savait lire les silences d’un prêtre mal­tais — était que le tableau avait retrou­vé sa place. Pas une place dans un musée, pas une place sur un mur, pas une place dans une col­lec­tion. Sa place.

La ver­sion d’Az­zo­par­di — celle qu’il nota dans un car­net pri­vé, en ita­lien, d’une écri­ture ser­rée, avec la pré­ci­sion d’un homme qui sait que les traces écrites sur­vivent aux témoins — était que l’af­faire avait été réso­lue de manière satis­fai­sante, que le Major Finch avait été infor­mé que le tableau n’exis­tait pas et n’a­vait jamais exis­té, et que toute l’his­toire n’é­tait qu’une inven­tion de contre­ban­diers mal­tais cher­chant à escro­quer les Bri­tan­niques. Azzo­par­di nota aus­si, entre paren­thèses, que c’é­tait la pre­mière fois de sa longue car­rière qu’il renon­çait à une com­mis­sion, et que cela ne se repro­dui­rait pas.

La ver­sion de Finch — celle qu’il consi­gna dans un rap­port clas­si­fié, adres­sé à un bureau de Whi­te­hall dont le nom exact n’a jamais été ren­du public — était que l’in­for­ma­tion concer­nant un Cara­vage per­du à Malte s’é­tait révé­lée infon­dée. Il recom­man­dait néan­moins de main­te­nir une sur­veillance sur le mar­ché des anti­qui­tés mal­taises, « au cas où ». Le rap­port fut clas­sé, archi­vé, et oublié. Finch quit­ta Malte en décembre 1947, muté à Chypre. On ne le revit jamais sur l’île.

La ver­sion de Consue­lo n’exis­tait pas. Consue­lo n’en par­la jamais.

Et la ver­sion de Lazare — s’il en avait une — était la sui­vante : une nuit, peu avant son départ, il était des­cen­du seul dans les sou­ter­rains. Il connais­sait le che­min main­te­nant — la porte de fer, les abris de 1942, puis les gale­ries plus anciennes, puis l’es­ca­lier, puis la salle aux spi­rales. Il por­tait le tableau sous le bras, enve­lop­pé de son tis­su. Il avait mar­ché long­temps dans le noir, éclai­rant les spi­rales au pas­sage, recon­nais­sant les nœuds et les centres, les courbes et les contre-courbes. Il avait trou­vé un endroit — une niche dans la paroi, à hau­teur d’é­paule, creu­sée dans le cal­caire, de la taille exacte d’une petite toile. Il avait posé le tableau dedans, face à la paroi, le dos tour­né vers la gale­rie. Puis il avait reti­ré sa lampe et il était res­té un moment dans le noir com­plet, avec le gar­çon à la gre­nade der­rière lui, les spi­rales autour de lui, et le poids de cinq mille ans d’île au-des­sus de lui.

Puis il était remonté.

Il ne savait pas si c’é­tait la bonne déci­sion. Il ne savait même pas si c’é­tait une déci­sion — peut-être était-ce sim­ple­ment la suite logique de tout ce qu’il avait vu et enten­du depuis son arri­vée. Le tableau retour­nait là d’où il venait. Le gar­çon retrou­vait les spi­rales. La porte se refermait.

Peut-être que quel­qu’un la retrou­ve­rait un jour. Peut-être que des archéo­logues, dans un siècle ou deux, per­ce­raient enfin les sou­ter­rains de La Valette et décou­vri­raient, dans une niche de cal­caire, une petite toile cra­que­lée repré­sen­tant un jeune homme avec une gre­nade, avec des spi­rales dans le fond — et ils ne sau­raient pas ce qu’ils avaient trou­vé, ou ils le sau­raient trop bien.

Ou peut-être pas. Peut-être que le tableau res­te­rait là pour tou­jours, dans le noir, avec les yeux du gar­çon grands ouverts dans l’obs­cu­ri­té et les grains de la gre­nade qui brillaient sans lumière — comme les yeux des luz­zu brillent à la proue des barques, comme les veilleuses des saints brillent dans les niches des rues de Bir­gu, comme brillent toutes les choses qui n’ont besoin de per­sonne pour conti­nuer d’être.

* * *

Au port, Lazare ache­ta un billet pour le fer­ry de Syracuse.

Le quai était ani­mé — des marins char­geaient des caisses, des voya­geurs atten­daient avec leurs valises, une mar­chande ven­dait du nou­gat et des oranges. L’air sen­tait le sel, le fuel, les cor­dages mouillés. Les mouettes criaient. Un enfant lan­çait des cailloux dans l’eau et comp­tait les rebonds.

Consue­lo était là.

Elle se tenait un peu à l’é­cart, près d’une borne d’a­mar­rage, les mains dans les poches de sa veste. Elle ne por­tait pas sa tenue du Phoe­ni­cia — elle por­tait une robe simple, grise, et ses che­veux étaient déta­chés, chose que Lazare ne lui avait jamais vue. Elle avait l’air plus jeune, ou plus ancienne, il n’au­rait pas su dire.

Il s’ap­pro­cha. Ils res­tèrent côte à côte un moment, à regar­der le Grand Har­bour, les bas­tions, les dômes, le fort Saint-Ange au bout de sa langue de pierre.

— Où allez-vous ? dit-elle.

— Syra­cuse. Et après, je ne sais pas. Vers l’est, peut-être.

— Vous reviendrez ?

— Je ne sais pas.

C’é­tait la véri­té. Il ne savait pas. Il ne savait jamais. Les ports se suc­cé­daient comme les pages d’un livre qu’on feuillette sans cher­cher un cha­pitre en par­ti­cu­lier — on avance, on s’ar­rête, on repart, et la fin n’est pas une fin mais un pas­sage, une porte qui s’ouvre sur la page suivante.

— Lazare, dit-elle.

— Oui.

— Le tableau est bien ?

Il ne répon­dit pas tout de suite. Il regar­da la mer, le ciel, les bas­tions dorés. Puis :

— Il est chez lui.

Consue­lo hocha la tête. Elle ne sou­rit pas, ne pleu­ra pas, ne fit aucun des gestes que les gens font dans les ports quand quel­qu’un s’en va. Elle res­ta droite et immo­bile, avec le vent qui sou­le­vait ses che­veux noirs et le soleil qui éclai­rait son visage de côté — exac­te­ment comme le Cara­vage éclai­rait ses figures, son­gea Lazare, la lumière de la gauche, rasante, qui creuse les ombres et révèle la véri­té des volumes.

— Au revoir, dit-il.

— Au revoir.

Elle ne lui ten­dit pas la main. Il ne lui ten­dit pas la sienne. Cer­taines choses n’ont pas besoin d’être scel­lées par un geste. Elles existent, et c’est suffisant.

* * *

Le fer­ry quit­ta le port à onze heures. Lazare était sur le pont, accou­dé au bas­tin­gage, dans son man­teau de drap bleu marine qui avait tra­ver­sé la guerre et qui avait main­te­nant une odeur de Malte en plus — le cal­caire, le sel, le jas­min, la pous­sière des souterrains.

La Valette s’é­loi­gnait. Les bas­tions rape­tis­saient, les dômes deve­naient des points, les rues dis­pa­rais­saient dans la masse dorée de la pierre. Le Phoe­ni­cia, tout en haut, à la porte de la ville, brillait au soleil — blanc et neuf, avec ses lignes Art Déco et ses jar­dins en ter­rasse et ses sept acres de ver­dure posées sur des for­ti­fi­ca­tions du XVIe siècle posées sur du cal­caire vieux de vingt mil­lions d’années.

L’île rape­tis­sait. Elle deve­nait ce qu’elle avait tou­jours été vue du large — un rocher plat, cou­leur de miel, posé sur le bleu de la Médi­ter­ra­née, avec quelques tours et quelques dômes qui mon­taient vers le ciel comme des doigts levés. Un caillou. Un grain. Un grain de gre­nade sur la mer.

Lazare tou­cha la boucle d’o­reille à son lobe gauche. Le métal était chaud dans le soleil. Il pen­sa au gar­çon, dans le noir, les yeux ouverts, le fruit dans les mains. Il pen­sa aux spi­rales qui tour­naient dans la pierre depuis cinq mille ans. Il pen­sa à Consue­lo sur le quai, droite et silen­cieuse, avec le vent dans ses che­veux. Il pen­sa au Cara­vage qui avait signé son chef-d’œuvre dans le sang et qui avait dit que la seule chose vraie qu’il eût jamais peinte était un gar­çon avec un fruit.

Il pen­sa que cer­taines véri­tés ne sont pas faites pour la lumière. Qu’elles existent mieux dans l’ombre, dans le sou­ter­rain, dans le silence. Que les mon­trer serait les détruire — comme ces fresques antiques qui se désa­grègent au contact de l’air, comme ces pois­sons des abysses qui éclatent quand on les remonte à la surface.

Le tableau était dans le noir, sous la ville, sous l’île, avec les spi­rales et les morts et les secrets de cinq mille ans d’hu­ma­ni­té. Il était chez lui. Il était à sa place.

La mer se refer­ma sur Malte. Le rocher dis­pa­rut dans la brume de cha­leur, entre le ciel et l’eau, et il ne res­ta plus que le bleu — le bleu immense, vide, lumi­neux de la Médi­ter­ra­née en novembre, ce bleu qui ne pro­met rien et qui donne tout, ce bleu qui est la cou­leur même du passage.

Lazare Corte se retour­na vers l’a­vant du navire et regar­da la Sicile apparaître.

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La gre­nade de Lazare — Cha­pitres 9 à 12

La gre­nade de Lazare — Cha­pitres 5 à 8

La gre­nade
de Lazare

La gre­nade de Lazare

Cha­pitres 5 à 8

 

Cha­pitre 5 — Birgu

Pour tra­ver­ser le Grand Har­bour, Lazare prit une dghajsa.

La barque l’at­ten­dait au pied du quai, en bas des esca­liers qui des­cen­daient depuis la Bar­rière — un canot peint en bleu et jaune, poin­tu aux deux bouts, avec un rameur debout à la poupe qui maniait ses avi­rons comme des ailes. Le rameur était un homme d’une qua­ran­taine d’an­nées, brun, silen­cieux, avec des bras comme des cor­dages. Il ne dit pas un mot pen­dant toute la tra­ver­sée, ce qui conve­nait par­fai­te­ment à Lazare.

Le Grand Har­bour, vu du ras de l’eau, était immense. Les bas­tions de La Valette mon­taient à gauche comme une muraille de cathé­drale cou­chée sur le flanc. À droite, les Trois Cités — Bir­gu, Sen­glea, Cos­pi­cua — se pres­saient der­rière leurs propres rem­parts, plus bas, plus denses, plus secrètes. Entre les deux, l’eau était noire et hui­leuse, sillon­née par les dgha­j­sas et les cha­loupes de la Navy, ponc­tuée par les coques grises des bâti­ments mili­taires encore au mouillage. Des grues tour­naient sur les chan­tiers de répa­ra­tion navale. L’é­cho des mar­teaux sur l’a­cier rebon­dis­sait d’un rivage à l’autre.

La dgha­j­sa accos­ta à Bir­gu — Vit­to­rio­sa, disaient les cartes offi­cielles, la Vic­to­rieuse, nom don­né par les Che­va­liers après le Grand Siège. Lazare paya le rameur, qui empo­cha l’argent sans un mot et repar­tit sur l’eau sombre.

Bir­gu était un laby­rinthe. Les rues étaient si étroites que deux hommes ne pou­vaient y mar­cher de front. Les mai­sons se tou­chaient par le haut, les bal­cons fer­més des étages supé­rieurs se rejoi­gnant presque au-des­sus de la chaus­sée, de sorte qu’on mar­chait dans une pénombre per­pé­tuelle, même en plein jour. L’air sen­tait la les­sive et le pain. Des chats dor­maient sur les marches. Des icônes de saints étaient encas­trées dans les murs à chaque coin de rue — des niches éclai­rées par de petites veilleuses à huile qui brû­laient jour et nuit, des Vierges en plâtre peint avec des fleurs en plas­tique, des cru­ci­fixions minia­tures qui sai­gnaient dans leurs cadres dorés. Les morts et les vivants coha­bi­taient ici sans gêne, les uns au-des­sus des autres, les uns dans les murs des autres.

Lazare trou­va le Palais de l’In­qui­si­teur sans dif­fi­cul­té — c’é­tait le plus grand bâti­ment de la rue, une façade sobre avec un por­tail de pierre et un bal­con fer­mé au pre­mier étage. L’en­droit ser­vait main­te­nant de musée, à moi­tié fer­mé, à moi­tié oublié. Un gar­dien som­no­lait dans l’en­trée. Lazare lui don­na quelques shil­lings et entra.

L’in­té­rieur était frais et sombre. Des pièces vides, des murs épais, des cou­loirs étroits. Il y avait eu ici, pen­dant deux siècles, un tri­bu­nal ecclé­sias­tique qui jugeait les héré­tiques, les blas­phé­ma­teurs, les sor­ciers et qui­conque déplai­sait au Saint-Office. Les cel­lules étaient au sous-sol — Lazare y des­cen­dit. Petites, basses, avec des murs cou­verts de graf­fi­tis lais­sés par les pri­son­niers : des croix, des bateaux, des noms, des prières en ita­lien, en espa­gnol, en mal­tais. Un homme avait gra­vé un calen­drier dans la pierre — des barres paral­lèles, des jours comp­tés un par un, comme par­tout où l’on enferme des hommes.

Il remon­ta et sor­tit dans la lumière. Fort Saint-Ange était au bout de la langue de terre, à cinq minutes de marche. Il y alla.

La for­te­resse était mas­sive, tra­pue, plan­tée dans l’eau comme un poing fer­mé. C’é­tait ici que les Che­va­liers avaient résis­té aux Otto­mans en 1565 — ici que La Valette avait tenu, avec six cents hommes contre qua­rante mille. Et c’é­tait ici, dans une cel­lule quelque part dans cette masse de pierre, que le Cara­vage avait été empri­son­né en 1608, après la bagarre qui avait mis fin à son bref pas­sage dans l’Ordre.

L’ac­cès au fort était res­treint — les Bri­tan­niques l’u­ti­li­saient encore comme base navale. Mais Lazare n’a­vait pas l’in­ten­tion d’y entrer. Il vou­lait le voir, sim­ple­ment. Sen­tir le poids de la pierre, ima­gi­ner l’homme enfer­mé là-dedans, le peintre-meur­trier qui avait signé son chef-d’œuvre dans le sang et qui s’é­tait enfui — com­ment ? Par où ? Per­sonne ne le savait vrai­ment. Les murs fai­saient trois mètres d’é­pais­seur. La mer entou­rait le fort de tous côtés. Et pour­tant, il s’é­tait éva­dé. Comme si les murs, eux aus­si, avaient des trous.

* * *

Le Père Ċen­su Bon­ni­ci offi­ciait à la paroisse de San Loren­zo, à Bir­gu, une église plus petite et moins dorée que la Co-Cathé­drale de La Valette mais ancienne — les Che­va­liers y avaient prié avant la construc­tion de Saint-Jean.

Lazare le trou­va dans la sacris­tie, une pièce étroite qui sen­tait l’en­cens froid et la cire fon­due. Bon­ni­ci était un homme d’une soixan­taine d’an­nées, petit, voû­té, avec des lunettes à mon­ture d’é­caille et des mains d’une finesse remar­quable — des mains de musi­cien ou de chi­rur­gien, incon­grues au bout de ses bras de vieux prêtre. Il ran­geait des calices dans un pla­card et leva à peine les yeux quand Lazare entra.

— Père Bonnici ?

— Oui ?

— Mon nom est Corte. Je m’in­té­resse à l’his­toire de l’Ordre. En par­ti­cu­lier au séjour du Cara­vage à Malte.

Bon­ni­ci le regar­da par-des­sus ses lunettes. C’é­tait un regard d’une pré­ci­sion décon­cer­tante — le regard d’un homme qui a pas­sé sa vie à lire des manus­crits en latin à la lumière d’une bou­gie et qui a déve­lop­pé, par néces­si­té, une acui­té visuelle redoutable.

— Beau­coup de gens s’y inté­ressent, dit-il. Les cher­cheurs, les his­to­riens de l’art, les roman­ciers. Et les autres.

— Les autres ?

— Ceux qui ne sont ni cher­cheurs, ni his­to­riens, ni roman­ciers. Ceux qui cherchent quelque chose de précis.

Il posa le der­nier calice et refer­ma le pla­card. Puis il s’as­sit sur un tabou­ret de bois, croi­sa les mains sur ses genoux, et atten­dit. C’é­tait un homme qui savait attendre — une com­pé­tence rare, que Lazare respectait.

— Je cherche quelque chose de pré­cis, dit Lazare.

— Je sais. Sal­vu Zam­mit est mon cou­sin. Nous n’a­vons pas de secrets entre nous, sauf ceux que nous avons.

Il y avait un humour sec dans cette phrase, à peine per­cep­tible, comme une épice dans un plat qui semble simple.

— Asseyez-vous, dit-il.

Lazare prit un tabou­ret. La sacris­tie était si petite que leurs genoux se tou­chaient presque. Au mur, un cru­ci­fix en bois sombre et un por­trait à l’huile de saint Laurent por­tant le gril de son mar­tyre — le patron de l’é­glise, peint par un artiste local du XVIIe, avec cette mal­adresse tou­chante des peintres de pro­vince qui imitent les grands sans tout à fait les atteindre.

— Le Cara­vage, dit Bon­ni­ci, est arri­vé à Malte en juillet 1607. C’est un fait. Il a été admis dans l’Ordre comme che­va­lier de grâce en juillet 1608. C’est un fait. Il a peint La Décol­la­tion et le Saint Jérôme. Fait. En août 1608, il a été impli­qué dans une bagarre et empri­son­né à Fort Saint-Ange. Fait. Il s’est éva­dé et a quit­té l’île. Fait. En décembre 1608, il a été expul­sé de l’Ordre lors d’une céré­mo­nie dans l’O­ra­toire, devant son propre tableau. Fait.

Il mar­qua une pause.

— Main­te­nant, il y a les choses qui ne sont pas dans les faits. Les trous entre les faits. Les his­to­riens n’aiment pas les trous. Moi, je suis prêtre — les trous ne me dérangent pas. La foi est un trou. On y croit ou on n’y croit pas, mais on ne peut pas le rem­plir avec des documents.

Il ôta ses lunettes et les essuya avec un mouchoir.

— Ce que les archives de l’Ordre disent, tout le monde peut le lire. Mais il y a d’autres archives à Malte. Celles de l’In­qui­si­tion. L’In­qui­si­tion mal­taise était indé­pen­dante de l’Ordre — elle répon­dait direc­te­ment au Pape, et les rap­ports entre l’In­qui­si­teur et le Grand Maître étaient sou­vent ten­dus. L’In­qui­si­teur sur­veillait les Che­va­liers autant que les héré­tiques. Et il pre­nait des notes.

Lazare sen­tit quelque chose se tendre en lui — un fil invi­sible, ce fil qu’il connais­sait bien, celui qui relie la patience à la trou­vaille et qui vibre quand on approche.

— Qu’est-ce que les notes de l’In­qui­si­teur disent sur le Caravage ?

— Elles disent ce que les archives de l’Ordre ne disent pas. Que l’ex­pul­sion du Cara­vage n’é­tait pas seule­ment due à la bagarre. Il y avait autre chose. Quelque chose qu’il avait peint. Ou quelque chose qu’il avait vu et peint. Les archives de l’In­qui­si­tion sont plus dis­crètes que celles de l’Ordre — elles ne nomment pas tou­jours les choses direc­te­ment. Mais il y a une men­tion, dans un registre de décembre 1608, d’une toile confis­quée dans les effets du prisonnier.

— Une toile.

— Una pic­co­la tela, sog­get­to pro­fa­no. Une petite toile, sujet pro­fane. Confis­quée et remise au Prieur. Le Prieur de l’é­poque, c’é­tait Ippo­li­to Malas­pi­na — un homme puis­sant, le même qui avait com­man­dé le Saint Jérôme. La toile est entrée chez lui. Et après, plus rien. Plus de trace. Comme si elle n’a­vait jamais existé.

Le prêtre remit ses lunettes et regar­da Lazare.

— Mais les choses qui n’existent pas, mon­sieur Corte, ont ceci de par­ti­cu­lier qu’elles ne cessent jamais de revenir.

Un silence. Dans l’é­glise, der­rière la porte de la sacris­tie, on enten­dait une femme qui priait à voix basse — un mur­mure conti­nu, mono­tone, comme le bruit de la mer dans un coquillage.

— Où sont ces archives ? deman­da Lazare.

— Au Palais de l’In­qui­si­teur. Là où vous étiez ce matin.

Lazare le regar­da. Il n’a­vait dit à per­sonne qu’il était allé au Palais ce matin. Bon­ni­ci sou­rit — un vrai sou­rire, cette fois, pas comme celui de Finch, un sou­rire qui impli­quait tout le visage et qui disait : oui, c’est une petite île, et oui, je sais des choses, et non, ça ne devrait pas vous surprendre.

— Allez voir les registres de décembre 1608, dit Bon­ni­ci. Le gar­dien s’ap­pelle Kar­me­nu. Dites-lui que je vous envoie. Il vous lais­se­ra entrer dans la salle des archives. Et mon­sieur Corte —

Il se leva, et Lazare vit que mal­gré sa petite taille et sa voû­ture, le prêtre avait une pré­sence — une den­si­té, comme on dit d’une pierre qu’elle est dense.

— Ne cher­chez pas que dans les registres de l’Ordre. L’Ordre écri­vait l’his­toire offi­cielle. L’In­qui­si­tion écri­vait l’autre. Celle des ombres. C’est dans les ombres que vous trou­ve­rez ce que vous cher­chez. Mais faites atten­tion — les ombres, à Malte, sont pro­fondes. Plus pro­fondes qu’ailleurs.

Il le rac­com­pa­gna jus­qu’à la porte de l’é­glise. Dehors, le soleil tapait sur les pavés de Bir­gu. Un chat tra­ver­sa la rue en cou­rant. La lumière était si blanche, si crue, qu’elle sem­blait effa­cer les reliefs et réduire les mai­sons à des sur­faces planes, comme un décor de carton.

Lazare reprit la dgha­j­sa pour La Valette. Sur l’eau, entre les deux rives, il pen­sa aux trous entre les faits, et à ce que le Cara­vage avait pu peindre de si trou­blant qu’il avait fal­lu le faire dis­pa­raître — pas le détruire, le faire dis­pa­raître, ce qui n’est pas la même chose. On détruit ce qui est dan­ge­reux. On cache ce qui est sacré. Ou ce qui est les deux à la fois.

Cha­pitre 6 — Les tunnels

Consue­lo dit oui un mar­di soir, sans explication.

Lazare ne lui avait pas vrai­ment deman­dé — il avait men­tion­né les sou­ter­rains, une fois, au détour d’une conver­sa­tion dans le hall du Phoe­ni­cia, et elle avait chan­gé de sujet. Il avait men­tion­né les tun­nels une deuxième fois, quelques jours plus tard, sur la ter­rasse, en fumant. Elle n’a­vait rien dit. Et puis ce mar­di, en le croi­sant dans l’es­ca­lier, elle lui avait sim­ple­ment dit : « Demain, cinq heures du matin. Devant l’hô­tel. Appor­tez une lampe. »

Il fai­sait encore nuit quand ils par­tirent. La Valette à cinq heures du matin était une ville de pierre et de silence — pas le silence de l’ab­sence, mais le silence plein et dense des lieux très anciens qui res­pirent dans le som­meil. Leurs pas réson­naient sur les dalles. Les réver­bères jetaient des ombres longues. Un bou­lan­ger ouvrait sa bou­tique quelque part, et l’o­deur du pain chaud mon­tait dans les rues vides, incon­grue et douce.

Consue­lo mar­chait vite, sans hési­ta­tion, par des ruelles que Lazare n’a­vait pas encore explo­rées — des pas­sages qui des­cen­daient en esca­lier entre les mai­sons, des venelles si étroites qu’il fal­lait tour­ner les épaules pour pas­ser. Elle por­tait un pan­ta­lon de toile, des chaus­sures solides, un pull de laine mal­gré la dou­ceur de l’air. Elle avait une lampe torche à la main et une autre, de rechange, dans la poche de sa veste.

Ils s’ar­rê­tèrent devant une porte basse dans un mur de for­ti­fi­ca­tion, près du port. La porte était en fer, rouillée, fer­mée par un cade­nas que Consue­lo ouvrit avec une clé qu’elle tira de sa poche.

— Offi­ciel ou pas offi­ciel ? deman­da Lazare.

— Pas officiel.

— Com­ment avez-vous la clé ?

— Tout le monde a une clé. Pen­dant le siège, il y avait des dizaines d’en­trées. Les gens les ont gardées.

Elle pous­sa la porte. Un souffle d’air froid mon­ta de l’obs­cu­ri­té — pas l’air de la nuit, mais un air dif­fé­rent, plus ancien, char­gé d’une odeur de terre et de pierre humide, une odeur qui ne connais­sait pas le soleil.

Ils des­cen­dirent.

L’es­ca­lier était taillé dans le cal­caire, les marches usées en leur centre par des mil­liers de pieds. Au bout de vingt marches, la lumière du dehors dis­pa­rut. Il n’y avait plus que les deux fais­ceaux des lampes, qui décou­paient dans l’obs­cu­ri­té des frag­ments de mur, de voûte, de roche nue.

— Ici, c’est la par­tie de 1942, dit Consue­lo. Les abris antiaériens.

La gale­rie s’ou­vrit sur une salle basse et longue, creu­sée dans le roc. Des bancs de pierre étaient taillés le long des murs. Des cro­chets rouillés pen­daient de la voûte — pour les lampes, les hamacs, les rideaux de sépa­ra­tion. Le sol était de terre bat­tue. Dans un coin, un lit de camp effon­dré, un bidon d’eau cabos­sé, des boîtes de conserve vides dont les éti­quettes avaient disparu.

— Com­bien de per­sonnes vivaient ici ? deman­da Lazare.

— Dans cette salle, cin­quante ou soixante. Mais il y a des dizaines de salles comme celle-ci sous la ville. Des mil­liers de gens, au plus fort des bom­bar­de­ments. Des familles entières. Des enfants qui sont nés ici. Des vieux qui sont morts ici. On s’ins­tal­lait, on cui­si­nait sur des réchauds, on dor­mait. Quand les bombes s’ar­rê­taient, les hommes remon­taient tra­vailler. Les femmes res­taient en bas avec les enfants.

Sa voix était plate, fac­tuelle — la voix de quel­qu’un qui raconte des choses trop proches pour être racon­tées avec émotion.

— Je dor­mais là, dit-elle en éclai­rant un ren­fon­ce­ment dans le mur. Ma mère, mon frère et moi. Mon père était dans la Royal Mal­ta Artille­ry — il était en sur­face. On le voyait le soir, quand il des­cen­dait. Pas tou­jours. Par­fois il ne des­cen­dait pas. Ces nuits-là, on ne dor­mait pas.

Lazare ne dit rien. Il regar­da le ren­fon­ce­ment — un creux dans le cal­caire, à peine assez grand pour trois corps allon­gés, avec la voûte à un mètre au-des­sus de la tête. Vivre là-dedans pen­dant des mois. Dor­mir en écou­tant les bombes qui secouaient la roche au-des­sus, en sen­tant la pous­sière tom­ber du pla­fond, en comp­tant les secondes entre les impacts. Il avait connu la guerre, mais pas cette guerre-là — pas cette guerre de taupes, cette sur­vie sou­ter­raine, cette inti­mi­té for­cée avec l’in­té­rieur de la terre.

Ils conti­nuèrent. La gale­rie se rami­fiait en un réseau de cou­loirs et de salles, cer­tains encore équi­pés de leur mobi­lier de guerre — un pan­neau de la Défense civile, un réser­voir d’eau, une croix rouge peinte sur un mur au-des­sus de ce qui avait été un poste de secours. L’air était frais, constant, autour de dix-huit degrés quelle que soit la saison.

— Par ici, dit Consuelo.

Ils tour­nèrent dans un pas­sage plus étroit. Le sol chan­gea — ce n’é­tait plus de la terre bat­tue mais de la roche brute, irré­gu­lière. Les murs aus­si chan­gèrent. La taille était dif­fé­rente. Moins propre, moins géo­mé­trique. Plus ancienne.

— On sort des abris de 1942, dit Consue­lo. Ici, c’est plus vieux.

— Les Chevaliers ?

— Peut-être. Ou avant. Per­sonne ne sait exac­te­ment. Pen­dant le siège, les gens qui creu­saient les abris tom­baient par­fois sur des gale­ries qui exis­taient déjà. Des tun­nels qu’ils ne connais­saient pas. Ils ne s’ar­rê­taient pas pour faire de l’ar­chéo­lo­gie — ils avaient besoin d’es­pace, ils élar­gis­saient et ils avan­çaient. Mais ils savaient qu’ils creu­saient dans quelque chose de plus ancien qu’eux.

Le pas­sage se rétré­cit encore. Lazare devait bais­ser la tête. Le cal­caire était humide ici, cou­vert d’une mousse fine et d’une conden­sa­tion froide. L’air avait chan­gé d’o­deur — plus pro­fond, plus miné­ral, avec une note qu’il ne pou­vait pas iden­ti­fier, quelque chose entre la terre mouillée et la cendre froide.

Et puis Consue­lo s’arrêta.

— Regar­dez, dit-elle.

Elle leva sa lampe vers la paroi, len­te­ment, et la lumière glis­sa sur la pierre.

Des spi­rales.

Elles étaient gra­vées dans le cal­caire — pas en sur­face, pas grif­fon­nées, mais creu­sées avec soin, avec régu­la­ri­té, chaque sillon pro­fond d’un bon cen­ti­mètre. Des spi­rales simples d’a­bord, puis des spi­rales qui s’en­rou­laient les unes dans les autres, for­mant des motifs com­plexes, des doubles hélices, des volutes qui tour­naient dans les deux sens, comme des coquillages vus en coupe, comme les tour­billons que l’eau fait en s’en­gouf­frant dans un trou.

Lazare posa la main sur la paroi. La pierre était froide, lisse dans les creux des spi­rales, rugueuse entre elles. Sous ses doigts, les motifs avaient une tex­ture presque vivante — comme si la pierre avait été molle un jour, comme si quel­qu’un y avait enfon­cé les doigts et que la roche avait gar­dé l’empreinte.

— Qu’est-ce que c’est ? murmura-t-il.

— On ne sait pas. Ça res­semble à ce qu’on trouve dans les temples — à Ħaġar Qim, à Tarxien, à l’Hy­po­gée. Mais c’est ici, sous La Valette, dans une gale­rie que per­sonne n’a cata­lo­guée. Il y en a d’autres, plus loin. Des gale­ries entières dont les murs sont cou­verts de ces motifs. Per­sonne n’en parle. Les archéo­logues n’y ont pas accès — c’est sous la ville, sous les fon­da­tions des mai­sons, sous les caves des palais. On ne peut pas fouiller sans tout démo­lir au-dessus.

Lazare éclai­rait les spi­rales, une par une. Elles cou­vraient le mur sur plu­sieurs mètres, en ran­gées irré­gu­lières, cer­taines à hau­teur d’homme, d’autres presque au sol, comme si leurs auteurs avaient tra­vaillé dans des posi­tions dif­fé­rentes — debout, à genoux, cou­chés. Il y avait une logique dans leur dis­po­si­tion, un rythme, mais il ne par­ve­nait pas à le lire. C’é­tait comme un texte dans une langue qu’il ne connais­sait pas mais dont il per­ce­vait la musique.

— Com­bien de mil­liers d’an­nées ? dit-il.

— Cinq mille. Six mille. Peut-être plus. L’Hy­po­gée est daté de 4000 avant notre ère. Ces gale­ries pour­raient être contem­po­raines, ou plus anciennes encore. On ne sait pas. On ne sau­ra peut-être jamais.

Lazare reti­ra sa main de la paroi. Ses doigts étaient froids et humides. Il avait l’im­pres­sion d’a­voir tou­ché quelque chose de vivant — pas la pierre, mais ce qui était dans la pierre, der­rière la pierre, ce que les spi­rales des­si­naient sans le nommer.

— Le pas­sage est ébou­lé plus loin, dit Consue­lo. On ne peut pas aller au-delà. Mais les gens qui ont creu­sé les abris en 1942 disent que les gale­ries conti­nuent. Qu’elles descendent.

— Jus­qu’où ?

Elle ne répon­dit pas. Elle étei­gnit sa lampe un ins­tant — juste un ins­tant — et l’obs­cu­ri­té tom­ba sur eux comme une eau noire. Le silence était total. Pas le silence de la sur­face, qui est tou­jours peu­plé de bruits loin­tains — vent, oiseaux, moteurs. Un silence abso­lu, com­pact, le silence de ce qui est sous tout. Lazare sen­tit le poids de la ville au-des­sus de lui — les mai­sons, les églises, les bas­tions, les siècles — comme une main posée sur sa tête.

Consue­lo ral­lu­ma. Le fais­ceau troua le noir et retrou­va les spi­rales, qui sem­blèrent un ins­tant tour­ner dans la lumière, comme des roues.

— On remonte, dit-elle.

Ils remon­tèrent en silence. Quand ils sor­tirent par la porte de fer, le jour s’é­tait levé. La lumière de La Valette les frap­pa comme une gifle — dorée, vio­lente, pleine de bruit et de cha­leur et de pré­sence. Des mar­chands ouvraient leurs bou­tiques. Un âne tirait une char­rette char­gée de légumes. Les cloches sonnaient.

Lazare cli­gna des yeux. Il avait l’im­pres­sion de remon­ter de très loin — pas seule­ment des sou­ter­rains, mais d’un temps si ancien qu’il n’a­vait pas de nom, un temps d’a­vant les mots, d’a­vant les dieux, un temps de pierre et de spirale.

— Mer­ci, dit-il à Consuelo.

Elle refer­ma le cade­nas et mit la clé dans sa poche.

— Ne remer­ciez pas. Vous avez vu. Main­te­nant, vous savez que cette île n’est pas ce qu’elle semble être. Ce que vous faites de ça, c’est votre affaire.

Elle s’é­loi­gna vers le Phoe­ni­cia. Lazare res­ta un moment devant la porte de fer, dans le soleil, avec le froid des sou­ter­rains encore sur sa peau et les spi­rales encore sous ses doigts.

Cha­pitre 7 — L’Inquisiteur

Kar­me­nu était un homme qui res­sem­blait à ses archives — petit, sec, jau­ni, et plein de choses qu’il ne disait pas.

Lazare le trou­va au Palais de l’In­qui­si­teur, dans une pièce du pre­mier étage qui ser­vait de réserve et de bureau, der­rière une table cou­verte de registres empi­lés. Kar­me­nu por­tait un cos­tume trop grand et des lunettes rafis­to­lées au scotch. Il avait l’air d’un homme qui attend depuis long­temps quel­qu’un qui ne vient jamais, et qui a fini par trou­ver dans cette attente une forme de confort.

— Le Père Bon­ni­ci m’en­voie, dit Lazare.

— Je sais, dit Kar­me­nu. Il m’a prévenu.

Il ne deman­da pas pour­quoi. Il ne deman­da pas non plus ce que Lazare cher­chait. Il se leva, prit un trous­seau de clés à sa cein­ture — un trous­seau énorme, qui pen­dait comme un cha­pe­let de fer — et fit signe à Lazare de le suivre.

La salle des archives était au deuxième étage, une pièce longue et basse avec des fenêtres étroites qui lais­saient entrer des lames de lumière oblique. Les murs étaient cou­verts d’é­ta­gères en bois, et sur les éta­gères, des registres — des cen­taines de registres reliés en cuir, cer­tains en bon état, d’autres gon­flés d’hu­mi­di­té, d’autres encore dont la reliure se défai­sait en lam­beaux. L’o­deur était celle de tous les dépôts d’ar­chives du monde — pous­sière, cuir, papier vieux, encre sèche — mais avec quelque chose en plus, une note saline, mari­time, comme si les docu­ments avaient absor­bé l’air de la mer à tra­vers les murs pen­dant des siècles.

— Décembre 1608, dit Lazare.

Kar­me­nu ne cil­la pas. Il alla direc­te­ment à une éta­gère, tira un registre sans hési­ter — un volume de taille moyenne, relié en cuir brun, avec une éti­quette sur le dos : Pro­ces­sus Inqui­si­tio­nis, 1607–1610.

— Ici, dit-il en posant le registre sur une table. Vous pou­vez le consul­ter. Ne tou­chez pas les pages avec les doigts mouillés. Ne pre­nez pas de notes à l’encre — crayon seulement.

Il ten­dit à Lazare un crayon de papier, très court, usé jus­qu’au bout, et s’en alla.

Lazare ouvrit le registre.

Le latin était ser­ré, angu­leux, écrit par une main de gref­fier habi­tuée à la vitesse. Les pages étaient jau­nies mais lisibles, à condi­tion de pen­cher le visage dans la lumière et de déchif­frer les abré­via­tions. Lazare savait lire le latin — il l’a­vait appris Dieu sait où, pro­ba­ble­ment dans un monas­tère du sud de la France où il avait pas­sé un hiver pen­dant la guerre, ou peut-être avant, dans une autre vie.

Il tour­na les pages len­te­ment. Les pro­cès de l’In­qui­si­tion mal­taise n’é­taient pas tous des affaires de foi — il y avait des plaintes pour blas­phème, des dénon­cia­tions pour sor­cel­le­rie, des accu­sa­tions de biga­mie, des conflits de pro­prié­té entre l’Ordre et le cler­gé sécu­lier. La vie quo­ti­dienne d’une île sous double juri­dic­tion — le Grand Maître d’un côté, l’In­qui­si­teur de l’autre, cha­cun vou­lant avoir le der­nier mot.

Puis il trouva.

Décembre 1608. Un feuillet glis­sé entre deux pages de pro­cès, comme s’il n’ap­par­te­nait pas vrai­ment au registre mais qu’on l’y avait insé­ré faute de meilleur endroit. L’é­cri­ture était dif­fé­rente — plus petite, plus soi­gnée, celle d’un secré­taire par­ti­cu­lier plu­tôt que d’un gref­fier. Et le texte n’é­tait pas un acte de pro­cé­dure mais une note, un mémo­ran­dum adres­sé à l’In­qui­si­teur par un subordonné.

Lazare le lut, mot par mot.

Illus­tris­si­mo et Reve­ren­dis­si­mo Signore,

Confor­mé­ment aux ins­truc­tions de Votre Sei­gneu­rie, j’ai pro­cé­dé à l’in­ven­taire des effets trou­vés dans la cel­lule du pri­son­nier Miche­lan­ge­lo Meri­si, dit le Cara­vage, che­va­lier déchu de l’Ordre, après son éva­sion de Fort Saint-Ange. Les objets sui­vants ont été réper­to­riés et mis sous scellés :

— un man­teau de drap noir, usé

— deux chemises

— un néces­saire de peintre conte­nant pig­ments, huiles et pinceaux

— trois des­sins pré­pa­ra­toires sur papier, de fac­ture médiocre

— una pic­co­la tela, sog­get­to pro­fa­no, raf­fi­gu­rante un gio­vane con un frut­to — une petite toile, sujet pro­fane, repré­sen­tant un jeune homme avec un fruit

Ladite toile a été exa­mi­née et jugée incon­ve­nante en rai­son de la nature de la repré­sen­ta­tion. Elle a été confis­quée et remise, sur ordre de Votre Sei­gneu­rie, au Très Illustre Prieur Fra’ Ippo­li­to Malas­pi­na, qui a accep­té d’en assu­rer la garde.

Il est noté que le pri­son­nier a pro­tes­té vigou­reu­se­ment contre cette confis­ca­tion avant son éva­sion, décla­rant que la toile était « la seule chose vraie qu’il eût jamais peinte ». Cette décla­ra­tion a été consi­gnée mais non ver­sée au pro­cès-ver­bal offi­ciel, à la demande du Prieur.

Votre très humble serviteur,

Fra’ Dome­ni­co Cal­lus, notaire

Lazare relut le texte trois fois. Puis il le relut une quatrième.

La seule chose vraie qu’il eût jamais peinte.

D’un homme qui avait peint La Décol­la­tion de saint Jean-Bap­tiste, Judith déca­pi­tant Holo­pherne, La Conver­sion de saint Paul, Le Sou­per à Emmaüs — d’un homme qui avait révo­lu­tion­né la pein­ture occi­den­tale et qui avait mis dans cha­cune de ses toiles une véri­té si bru­tale qu’elle avait cho­qué les papes et les car­di­naux — cet homme avait dit que la seule chose vraie qu’il eût jamais peinte était une petite toile repré­sen­tant un jeune homme avec un fruit.

Qu’est-ce que le Cara­vage avait mis dans cette toile ? Qu’est-ce qu’il avait vu, qu’est-ce qu’il avait com­pris, qu’est-ce qu’il avait peint de si vrai que tout le reste — les mar­tyrs, les saints, les conver­sions, les miracles — deve­nait par com­pa­rai­son du mensonge ?

Lazare posa le crayon. Ses mains trem­blaient légè­re­ment — pas de peur, pas d’ex­ci­ta­tion, mais de cette vibra­tion par­ti­cu­lière qui sai­sit le corps quand l’es­prit touche à quelque chose qui le dépasse. Il avait cher­ché un tableau. Il avait trou­vé un docu­ment. Mais le docu­ment ouvrait sur un abîme — pas un abîme de ténèbres, un abîme de lumière, cette lumière aveu­glante que le Cara­vage maniait comme per­sonne, la lumière qui tranche et qui révèle et qui ne ment pas.

Il nota les termes exacts sur un bout de papier avec le crayon de Kar­me­nu, refer­ma le registre, et descendit.

Kar­me­nu était à sa table, exac­te­ment comme il l’a­vait laissé.

— Vous avez trou­vé ce que vous cher­chiez ? dit-il sans lever les yeux.

— Oui.

— Bien. Tout le monde finit par trou­ver quelque chose dans ces registres. Ce n’est pas tou­jours ce qu’on cher­chait, mais c’est tou­jours ce qu’on devait trouver.

Lazare le remer­cia et sor­tit. Il tra­ver­sa Bir­gu dans un état second, sans voir les rues, les chats, les saints dans les niches. Il ne prit pas la dgha­j­sa — il mar­cha le long du port, contour­na les anses et les bas­sins, tra­ver­sa Cos­pi­cua et ses chan­tiers navals, et revint à La Valette par la route, à pied, en une heure de marche sous le soleil de l’après-midi.

Il mar­chait vite. Il pen­sait au Cara­vage dans sa cel­lule, le peintre qui savait qu’il allait s’é­va­der ou mou­rir, et qui pro­tes­tait non pas contre son empri­son­ne­ment mais contre la confis­ca­tion d’une petite toile, un gar­çon avec un fruit, la seule chose vraie.

Et il pen­sait aux spi­rales dans les sou­ter­rains, sous ses pieds, sous la route, sous la ville, sous l’île — ces signes qui tour­naient dans la pierre depuis cinq mille ans et que le Cara­vage, d’une manière ou d’une autre, avait vus, avait com­pris, avait peints dans le fond noir de sa toile.

Quand il arri­va au Phoe­ni­cia, le soleil se cou­chait. Le cal­caire des bas­tions rou­geoyait. L’hô­tel brillait de toutes ses fenêtres dans le cré­pus­cule, comme un phare — ou comme un piège, son­gea Lazare en pous­sant la porte. Mais les pièges, il les connais­sait. Ce qui l’in­quié­tait davan­tage, c’é­tait la lumière.

Cha­pitre 8 — Għana

Il ne cher­cha pas Consue­lo ce soir-là. C’est elle qui le trouva.

Il était au bar du Phoe­ni­cia, seul, devant un verre de vin mal­tais qu’il ne buvait pas. Le Major Finch n’é­tait pas à son tabou­ret — pour la pre­mière fois depuis l’ar­ri­vée de Lazare, le troi­sième tabou­ret en par­tant de la gauche était vide. Cette absence était plus élo­quente qu’une présence.

Consue­lo entra par la porte de ser­vice, encore en tenue de tra­vail — jupe sombre, che­mi­sier blanc, les che­veux rete­nus par un peigne d’é­caille. Elle vit Lazare et vint s’as­seoir à côté de lui sans deman­der la per­mis­sion. Le bar­man, un jeune homme timide qui por­tait son nœud papillon comme un licol, lui ser­vit un Kin­nie sans qu’elle ait besoin de com­man­der — la bois­son mal­taise aux oranges amères, sombre et pétillante, qui sen­tait les herbes et l’hiver.

— Vous avez trou­vé quelque chose, dit-elle.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Elle avait cette capa­ci­té — Lazare l’a­vait remar­qué — de voir les choses sur les visages des gens, de lire les états inté­rieurs comme d’autres lisent les jour­naux, sans effort appa­rent et sans indiscrétion.

— Oui.

— Vous vou­lez en parler ?

— Pas ici.

Elle hocha la tête. Puis, après un silence pen­dant lequel elle but une gor­gée de Kin­nie et regar­da le bar avec l’at­ten­tion déta­chée de quel­qu’un qui connaît un lieu si bien qu’elle peut y repé­rer la moindre ano­ma­lie les yeux fermés :

— Il y a un endroit, dit-elle. Un bar dans Strait Street. Il y a du għa­na ce soir.

* * *

Strait Street — Stra­da Stret­ta en mal­tais, la Rue Étroite — était une longue artère qui des­cen­dait en pente douce à tra­vers La Valette, paral­lèle à Repu­blic Street mais dans un autre monde. Pen­dant la guerre, c’é­tait le quar­tier des marins, des pros­ti­tuées, des bars à sol­dats, le lieu où la Navy bri­tan­nique venait boire, dan­ser et oublier que des bombes pou­vaient tom­ber à tout moment. On l’ap­pe­lait The Gut — les tripes. Les Mal­tais res­pec­tables n’y allaient pas. Les Mal­tais moins res­pec­tables y allaient tout le temps.

En 1947, Strait Street conser­vait quelque chose de cette éner­gie — atté­nuée, assa­gie, mais vivante. Les bars étaient encore ouverts, les portes don­naient sur des salles basses et enfu­mées d’où sor­taient des bruits de voix et de musique. Des marins bri­tan­niques en per­mis­sion traî­naient d’un bar à l’autre. Des Mal­tais buvaient de la bière et jouaient aux cartes. Des femmes regar­daient depuis les bal­cons, accou­dées, fumant dans le noir.

Consue­lo pous­sa la porte d’un bar sans enseigne — juste une porte verte dans un mur de cal­caire, avec une ampoule nue au-des­sus. L’in­té­rieur était petit, bas de pla­fond, éclai­ré par des lampes à huile et quelques ampoules fati­guées. Les murs étaient peints en bleu fon­cé — ce bleu pro­fond qu’on trouve sur les luz­zu, le bleu des pêcheurs, un bleu qui avale la lumière. Des tables en bois, des chaises dépa­reillées, un comp­toir en zinc. Ça sen­tait le tabac, le vin, la sueur et la pierre chaude.

L’en­droit était plein. Des hommes, sur­tout — des ouvriers, des marins, des pêcheurs, les mains cal­leuses, les visages mar­qués. Quelques femmes aus­si, mais peu, et tou­jours accom­pa­gnées. Consue­lo salua le patron — un homme mas­sif, mous­ta­chu, qui lui fit un signe de tête sans sur­prise, comme si elle venait là souvent.

Ils trou­vèrent une table dans un coin. On leur appor­ta du vin sans qu’ils com­mandent — un rouge sombre, presque noir, dans des verres épais. Lazare but une gor­gée. Le vin avait un goût de terre et de soleil, âpre, puis­sant, un vin qui ne cher­chait pas à plaire mais qui disait la véri­té de son ter­roir — une île de roche et de sel où les vignes poussent dans la poussière.

Puis le għa­na commença.

Ce ne fut pas annon­cé. Il n’y eut pas de pré­sen­ta­tion, pas de scène, pas d’ap­plau­dis­se­ments. Sim­ple­ment, dans un coin du bar, un homme se mit à chanter.

Il était debout, appuyé contre le mur, un verre de vin à la main. La cin­quan­taine, gros, avec un visage de bou­le­dogue — des bajoues lourdes, un front bas, des yeux enfon­cés dans la graisse. Il n’a­vait rien d’un chan­teur. Il avait l’air d’un docker ou d’un maçon, un homme qui por­tait des pierres et qui était fati­gué de por­ter des pierres. Mais quand il ouvrit la bouche, la voix qui en sor­tit n’ap­par­te­nait pas à son corps.

C’é­tait une voix ser­rée, ten­due, qui mon­tait de la gorge comme un cri conte­nu — pas un cri de dou­leur mais un cri de résis­tance, la voix de quel­qu’un qui refuse de céder. Les mots étaient en mal­tais, incom­pré­hen­sibles pour Lazare, mais la mélo­die n’a­vait pas besoin de mots. Elle racon­tait quelque chose d’u­ni­ver­sel — la perte, le défi, la beau­té de ce qui est condam­né à disparaître.

Trois gui­ta­ristes l’ac­com­pa­gnaient, assis sur des chaises contre le mur. Leurs gui­tares avaient un son étrange — pas tout à fait espa­gnol, pas tout à fait arabe, quelque chose entre les deux, une har­mo­nie qui ne se résol­vait jamais com­plè­te­ment, qui res­tait en sus­pen­sion comme une ques­tion sans réponse. Le gui­ta­riste prin­ci­pal impro­vi­sait des lignes mélo­diques autour de la voix, par­fois en avance, par­fois en retard, comme un oiseau qui tourne autour d’un phare.

Le pre­mier chan­teur finit son cou­plet. Un silence d’une seconde. Puis un deuxième homme se leva d’une table — plus jeune, plus maigre, le visage angu­leux et sérieux. Il répon­dit. Sa voix était dif­fé­rente — plus aiguë, plus tran­chante, presque agres­sive. Il chan­tait dans la même langue, sur la même mélo­die, mais en chan­geant les paroles. Il répon­dait au pre­mier, le contre­di­sait, le pro­vo­quait. Le pre­mier répli­qua. Le deuxième contra.

— Spir­tu pront, mur­mu­ra Consue­lo. L’es­prit vif. C’est un duel. Ils impro­visent les paroles sur le moment — cha­cun doit répondre à l’autre sans hési­ter, en rimes, en vers. Le meilleur gagne.

Lazare écou­tait, cap­ti­vé. Il ne com­pre­nait pas un mot, mais il com­pre­nait tout. Il avait enten­du ça ailleurs — cette même joute ver­bale, cette même ten­sion entre deux voix qui se mesurent — dans les cafés d’A­lexan­drie où les poètes arabes se défiaient en vers, dans les tavernes du Pirée où le rebe­ti­ko mon­tait des bas-fonds comme une prière inver­sée, dans les mai­sons de fado de Lis­bonne où les femmes chan­taient la sau­dade avec une rage froide. La même chose, par­tout, autour de la Médi­ter­ra­née — cette musique qui nais­sait de la perte et qui trans­for­mait la perte en beauté.

Les deux chan­teurs se répon­daient de plus en plus vite, les voix de plus en plus ten­dues, les gui­tares de plus en plus ner­veuses. Le public les encou­ra­geait — pas par des cris mais par des mur­mures, des hoche­ments de tête, des sou­rires enten­dus quand une rime était par­ti­cu­liè­re­ment bien trou­vée. C’é­tait un com­bat, mais un com­bat élé­gant, codi­fié, où la vio­lence pas­sait par les mots et où les mots avaient le tran­chant des couteaux.

Puis le pre­mier chan­teur — le gros, le docker — lan­ça une der­nière phrase, et le bar entier écla­ta de rire. Le deuxième chan­teur leva les mains en signe de red­di­tion, sou­riant mal­gré sa défaite. On leur offrit du vin. Les gui­ta­ristes jouèrent quelques accords légers, de tran­si­tion, pour lais­ser retom­ber la tension.

— Qu’est-ce qu’il a dit ? deman­da Lazare.

— Il a dit que l’autre chan­tait comme un chien qui a ava­lé un chat, mais qu’au moins le chat avait du rythme.

Lazare rit. Pour la pre­mière fois depuis son arri­vée à Malte, il rit vrai­ment — un rire qui venait du ventre, qui était fait de vin et de fatigue et de cette joie simple d’être vivant dans un bar enfu­mé, à écou­ter des hommes rudes chan­ter des choses belles.

Consue­lo le regar­dait. Elle sou­riait aus­si — pas le sou­rire de poli­tesse qu’elle arbo­rait au Phoe­ni­cia, mais un sou­rire plus lent, plus pro­fond, le sou­rire de quel­qu’un qui retrouve un lieu qu’elle aime et qui y emmène quel­qu’un pour la pre­mière fois.

— Vous avez vu beau­coup de ports, dit-elle.

— Oui.

— Ça s’en­tend. Vous écou­tez le għa­na comme quel­qu’un qui a déjà enten­du d’autres musiques. D’autres pays.

— Beau­coup d’autres pays. Mais celui-ci est différent.

— Pour­quoi ?

Lazare réflé­chit. Le vin aidait — pas à pen­ser plus vite, mais à pen­ser plus jus­te­ment, en contour­nant les pru­dences habituelles.

— Parce que cette île est au milieu de tout. Au milieu de la mer, au milieu de l’his­toire, au milieu de tout ce qui s’est pas­sé autour d’elle depuis cinq mille ans. Et le għa­na, c’est le son de ce milieu — pas euro­péen, pas arabe, pas afri­cain, mais tout ça à la fois, et autre chose encore. Quelque chose qui n’a pas de nom.

Consue­lo ne dit rien pen­dant un moment. Puis, à voix basse, comme si elle se par­lait à elle-même :

— Pen­dant le siège, il y avait des gens qui chan­taient dans les abris. Pas du għa­na — des can­tiques, des ber­ceuses, n’im­porte quoi. Les bombes tom­baient au-des­sus et les gens chan­taient en des­sous. Je me sou­viens de la voix de ma mère — elle chan­tait un can­tique de Pâques, tou­jours le même, chaque nuit. Chris­tus Resur­rexit. Le Christ est res­sus­ci­té. Comme si le fait de chan­ter ça pou­vait nous res­sus­ci­ter aus­si, si les bombes nous tuaient.

Elle but une gor­gée de vin.

— On nous a don­né la George Cross. La médaille de bra­voure. On nous a déco­rés pour avoir eu peur dans des trous. La bra­voure, c’est un mot que les gens uti­lisent quand ils ne savent pas quoi dire d’autre. Ce qu’on fai­sait, ce n’é­tait pas de la bra­voure. C’é­tait de la sur­vie. C’est très différent.

Lazare la regar­da. Il y avait dans son visage, sous la fatigue et la com­pé­tence pro­fes­sion­nelle, quelque chose de farou­che­ment intact — une zone que le siège, les bombes, la peur et les années n’a­vaient pas atteinte. Une zone de colère, peut-être, ou de fier­té, ou de cha­grin si ancien qu’il s’é­tait fos­si­li­sé en quelque chose de dur et de brillant, comme du cal­caire poli.

Il eut envie de lui prendre la main. Il ne le fit pas. Pas par timi­di­té — par res­pect. Cer­taines mains ne se prennent pas. On les laisse là où elles sont, sur la table, à côté du verre de vin, et on les regarde.

Ils sor­tirent du bar vers minuit. Strait Street était presque vide — quelques marins titu­baient vers le port, une femme fer­mait ses volets. L’air de la nuit sen­tait le jas­min et la pierre chaude.

Ils remon­tèrent vers le Phoe­ni­cia en silence. Leurs pas réson­naient ensemble dans les rues vides, un rythme à deux temps, comme le spir­tu pront — deux voix qui se répondent, deux pas qui alternent.

Au coin de la rue qui menait à l’hô­tel, Lazare vit quelque chose et s’ar­rê­ta. Une voi­ture noire était garée un peu plus loin, tous feux éteints, le moteur cou­pé. Der­rière le pare-brise, une braise de ciga­rette rou­geoyait briè­ve­ment, puis s’éteignait.

Consue­lo sui­vit son regard.

— Finch, dit-elle, sans émo­tion par­ti­cu­lière. Il fait ça depuis que vous êtes arrivé.

— Vous le connaissez ?

— Tout le monde connaît tout le monde, à Malte. C’est la malé­dic­tion et la béné­dic­tion de cette île. On ne peut rien cacher. On peut seule­ment espé­rer que les gens qui savent décident de ne pas parler.

Elle le regarda.

— Bonne nuit, Lazare.

C’é­tait la pre­mière fois qu’elle uti­li­sait son pré­nom. Elle tour­na les talons et dis­pa­rut dans le hall du Phoe­ni­cia, lais­sant Lazare dans la rue, avec la braise de la ciga­rette de Finch qui pul­sait dans le noir comme un œil.

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La gre­nade de Lazare — Cha­pitres 9 à 12

La gre­nade de Lazare — Cha­pitres 1 à 4

La gre­nade
de Lazare

La gre­nade de Lazare

Cha­pitres 1 à 4

Val­let­ta (Malte) — The Phoe­ni­cia Malta

Novembre 1947

Cha­pitre 1 — L’arrivée

Le fer­ry de Syra­cuse entra dans le Grand Har­bour à la tom­bée du jour, et Lazare Corte vit Malte pour la pre­mière fois.

Ce n’é­tait pas ce qu’il avait ima­gi­né. Il avait ima­gi­né une for­te­resse, quelque chose de raide et de ver­ti­cal, un poing de pierre ser­ré contre la mer. Ce qu’il vit res­sem­blait davan­tage à un visage — un très vieux visage doré, man­gé par endroits, éden­té par les bombes, mais sou­riant quand même, d’un sou­rire oblique et un peu fou, dans la lumière de novembre qui rosis­sait les bastions.

Les rem­parts mon­taient droit depuis l’eau, mas­sifs, cou­leur de miel brû­lé. Au-des­sus, les dômes, les clo­chers, et entre eux des trous — des béances noires là où des immeubles avaient été, des fenêtres qui ne don­naient plus sur rien, des façades debout par miracle ou par entê­te­ment, der­rière les­quelles il n’y avait que le ciel. La Valette avait l’air d’une ville qui s’é­tait bat­tue à mains nues et qui res­tait debout par habitude.

Lazare posa ses mains sur le bas­tin­gage. Le métal était encore tiède du soleil de l’a­près-midi. Il por­tait un man­teau de drap bleu marine qui avait tra­ver­sé au moins une guerre, peut-être deux, et dont le col s’é­tait défor­mé au point de ne plus res­sem­bler à aucune coupe connue. Un sac de marin à ses pieds. Pas de valise. Les gens qui portent des valises ont l’in­ten­tion de s’ins­tal­ler quelque part, et Lazare Corte ne s’ins­tal­lait nulle part.

Il avait le teint de ceux qui vivent dehors — pas le bron­zage des vacan­ciers, mais la patine mate et uni­forme que le soleil, le sel et le vent déposent sur la peau quand on s’ex­pose à eux pen­dant des années sans y pen­ser. Grand, mince, un visage aux plans nets, des yeux sombres légè­re­ment bri­dés qui pou­vaient être sici­liens, turcs ou levan­tins selon la lumière. À l’o­reille gauche, une petite boucle d’or — si dis­crète qu’on ne la voyait qu’au deuxième regard, quand le mou­ve­ment de la tête l’ac­cro­chait dans un rayon de soleil.

Le fer­ry accos­ta dans un bruit de chaînes et de cris. Les pas­sa­gers se levèrent — quelques mili­taires bri­tan­niques en per­mis­sion, des Mal­tais qui ren­traient de Sicile avec des paniers de pro­vi­sions, une famille nom­breuse dont les enfants cou­raient déjà vers la pas­se­relle. Lazare atten­dit que le pont se vide. Il n’é­tait pas pres­sé. Il ne l’é­tait jamais, ce qui était à la fois une qua­li­té et un défaut, selon les circonstances.

Il des­cen­dit sur le quai et respira.

L’air de Malte avait une odeur par­ti­cu­lière — du sel, bien sûr, mais aus­si quelque chose de miné­ral, de pou­dreux, comme si la pierre elle-même res­pi­rait et que sa sueur chaude se mêlait au vent. Et des­sous, très faible, une odeur de plâtre frais. On reconstruisait.

Il remon­ta à pied vers La Valette. Les rues mon­taient en esca­lier, raides et étroites entre les façades de cal­caire. Les gal­la­ri­ji — ces bal­cons fer­més en bois peint, verts, rouges, bleus — pen­daient au-des­sus de sa tête comme des lan­ternes éteintes. Cer­tains étaient neufs, d’autres cal­ci­nés, d’autres encore intacts mais pen­chés de tra­vers, rat­ta­chés à des murs que plus rien ne sou­te­nait. Des femmes éten­daient du linge d’une fenêtre à l’autre, au-des­sus du vide. Des gamins jouaient entre les gra­vats avec des éclats de pierre qu’ils fai­saient rou­ler comme des billes.

Lazare mar­chait len­te­ment, comme il fai­sait tou­jours dans une ville nou­velle. Il ne cher­chait rien encore — il lais­sait les lieux venir à lui, les bruits, les ombres, les angles. Il avait appris ça très jeune, dans les ports : ne jamais cher­cher, au début. Se lais­ser tra­ver­ser. Les choses impor­tantes finissent tou­jours par appa­raître au coin d’une rue, à condi­tion qu’on ne les attende pas au mau­vais endroit.

Il débou­cha sur une place — Repu­blic Square, disait un pan­neau en anglais et en mal­tais. Des chaises en fer autour de tables rondes, un café, le Biblio­the­ca, dont la façade néo­clas­sique avait per­du un mor­ceau de cor­niche mais se tenait bien droite. Des offi­ciers bri­tan­niques buvaient du thé. Un vieil homme ven­dait des pas­tiz­zi dans un panier d’o­sier, des feuille­tés dorés qui sen­taient la ricot­ta et le beurre chaud. Lazare en ache­ta deux et les man­gea en mar­chant. La pâte cra­quait, le fro­mage cou­lait, c’é­tait salé et bon.

Il conti­nua jus­qu’à la pointe de la pres­qu’île, aux Upper Bar­rak­ka Gar­dens, et là il s’arrêta.

Le Grand Har­bour s’ou­vrait sous lui comme un théâtre. L’eau était lisse, sombre, presque noire dans l’ombre des bas­tions, mais plus loin elle pre­nait une cou­leur de cuivre ter­ni sous le ciel qui virait au mauve. En face, les Trois Cités — Bir­gu, Sen­glea, Cos­pi­cua — ser­rées les unes contre les autres der­rière leurs propres murailles, avec Fort Saint-Ange qui avan­çait dans l’eau comme la proue d’un navire de pierre. Des dgha­j­sas tra­ver­saient le port, minus­cules entre les flancs rouillés des navires de guerre bri­tan­niques encore au mouillage. Le son des cloches mon­tait de par­tout — pas d’une seule église mais de dix, de vingt, se répon­dant d’un clo­cher à l’autre en un carillon sans fin qui rebon­dis­sait sur l’eau.

Lazare res­ta là un moment. Il fumait. Il pen­sait à ce qu’on lui avait dit à Syra­cuse — un marin sici­lien, un nom­mé Catal­do, qui connais­sait un pêcheur mal­tais, qui connais­sait quel­qu’un. L’in­for­ma­tion avait remon­té la chaîne des faveurs et des dettes, comme tou­jours en Médi­ter­ra­née, jus­qu’à atteindre Lazare à Tan­ger trois mois plus tôt. Un tableau. Peut-être un Cara­vage. Retrou­vé dans les décombres. Il avait enten­du des his­toires comme ça cent fois. Neuf fois sur dix, c’é­taient des faux, des copies, des lubies de contre­ban­diers qui ne savaient pas dis­tin­guer une icône d’un calen­drier. Mais la dixième fois, par­fois, la dixième fois valait le voyage.

Et puis il y avait le nom. Malte. Un nom qu’il por­tait dans un recoin de sa mémoire comme on porte un caillou dans sa poche — sans rai­son, sans pou­voir s’en débar­ras­ser. Quel­qu’un lui avait dit un jour, dans un bar d’A­lexan­drie, que son nom son­nait mal­tais. Il avait haus­sé les épaules. Il ne savait pas d’où venait son nom. Il ne savait pas grand-chose de ses ori­gines, et il s’en accom­mo­dait — les ori­gines sont comme les ancres : utiles pour qui veut s’ar­rê­ter, encom­brantes pour qui pré­fère dériver.

Il jeta sa ciga­rette par-des­sus le para­pet et regar­da la braise tom­ber dans le vide, très loin, jus­qu’aux rochers en bas.

* * *

L’hô­tel Phoe­ni­cia se dres­sait à l’en­trée de La Valette, juste avant la Porte de la Ville, sur l’emplacement des anciens gla­cis des for­ti­fi­ca­tions. Lazare le vit de loin et faillit sou­rire. C’é­tait un bâti­ment Art Déco en cal­caire mal­tais, tout en courbes et en lignes hori­zon­tales, avec un air de paque­bot échoué sur les rem­parts — un paque­bot blanc et or, flam­bant neuf, posé au milieu des ruines comme un mirage de normalité.

Il pous­sa la porte.

Le hall était cir­cu­laire — le Palm Court, appren­drait-il plus tard. Un pla­fond à cais­sons lourds et géo­mé­triques, des colonnes, un sol de marbre qui brillait encore de sa pre­mière couche de cire. L’o­deur de neuf était par­tout — pein­ture, ver­nis, tis­su fraî­che­ment ten­du. Mais sous cette odeur, si l’on fai­sait atten­tion, mon­tait quelque chose de plus ancien, de plus lourd : la pierre elle-même, le cal­caire des bas­tions sur les­quels l’hô­tel était bâti, cette haleine sèche et miné­rale qui ne ces­se­rait jamais, que ni le plâtre ni la pein­ture ni les années ne par­vien­draient à cou­vrir tout à fait.

Il y avait peu de monde. Un couple bri­tan­nique au salon, elle en robe à fleurs, lui en lin frois­sé, qui feuille­taient un guide. Un homme seul dans un fau­teuil, le visage der­rière un jour­nal. Un por­teur en uni­forme neuf qui sem­blait ne pas encore s’y être habi­tué et tirait sur ses manches avec embarras.

Lazare s’ap­pro­cha de la récep­tion. Une jeune femme l’ac­cueillit — brune, le visage rond, des yeux noirs très vifs. Elle par­lait anglais avec l’ac­cent mal­tais, qui rou­lait les consonnes et allon­geait les voyelles d’une manière presque chantante.

— Bien­ve­nue au Phoe­ni­cia, monsieur.

— Corte. J’ai réser­vé une chambre.

— Oui, mon­sieur Corte. Chambre 214, deuxième étage, vue sur le Marsamxett.

Elle lui ten­dit la clé — une clé en lai­ton, lourde, atta­chée à un médaillon de cuir frap­pé d’un phé­nix doré. Lazare la prit et la sou­pe­sa dans sa main. Il y avait quelque chose d’a­mu­sant dans ce phé­nix — l’oi­seau qui renaît de ses cendres, sur la clé d’un hôtel bâti sur des bom­bar­de­ments. Quel­qu’un avait le sens du symbole.

La chambre était au bout d’un cou­loir silen­cieux. Papier peint à motifs géo­mé­triques, meubles en bois clair, un lit large cou­vert d’un des­sus-de-lit crème. La salle de bain sen­tait le savon neuf. Tout était propre, lisse, intact — un monde sans bles­sures, ce qui, dans cette ville, rele­vait presque de la provocation.

Lazare ouvrit la fenêtre. Le Mar­samxett Har­bour s’é­ta­lait sous lui, plus étroit et plus intime que le Grand Har­bour de l’autre côté de la pres­qu’île. En face, l’île de Manoel avec son fort en étoile et son laza­ret — le lieu où l’on par­quait jadis les navires en qua­ran­taine, les pes­ti­fé­rés, les sus­pects. Plus loin, les lumières de Slie­ma com­men­çaient à s’al­lu­mer dans le cré­pus­cule. L’air du soir était doux, presque tiède, avec cette qua­li­té par­ti­cu­lière de l’au­tomne médi­ter­ra­néen où la cha­leur du jour per­siste dans la pierre long­temps après que le soleil a disparu.

Il ne défit pas son sac. Il s’as­sit sur le rebord de la fenêtre et regar­da la nuit tom­ber sur Malte.

* * *

Il dîna seul au res­tau­rant de l’hô­tel, dans la grande salle qui don­nait sur la ter­rasse et les jar­dins. La salle était presque vide — trois tables occu­pées sur vingt. Les ser­veurs, très jeunes pour la plu­part, évo­luaient entre les tables avec une appli­ca­tion tou­chante, comme des acteurs qui répé­te­raient pour une pre­mière qui n’a pas encore eu lieu. L’un d’eux ren­ver­sa un verre d’eau et s’ex­cu­sa trois fois. Le maître d’hô­tel, un homme sec et grave qui por­tait son habit comme une armure, sur­veillait la scène depuis le fond de la salle avec l’in­quié­tude d’un met­teur en scène le soir de la générale.

Lazare com­man­da du pois­son — du lam­pu­ki grillé, le pois­son de sai­son, lui dit le ser­veur avec fier­té. Le vin était mal­tais, un blanc sec et miné­ral qui avait le goût du cal­caire et de la mer.

Pen­dant qu’il man­geait, il obser­vait. Le couple bri­tan­nique dînait en silence, le genre de silence conju­gal qui n’est ni hos­tile ni tendre mais sim­ple­ment usé, comme un tapis qu’on a trop fou­lé. L’homme au jour­nal était pas­sé du salon à la salle à man­ger et man­geait en lisant, ce qui don­nait à sa soli­tude un air d’in­ten­tion plu­tôt que d’a­ban­don. À une troi­sième table, deux offi­ciers bri­tan­niques en civil par­laient à voix basse en décou­pant leur viande avec méthode.

L’hô­tel avait ouvert depuis quelques semaines à peine. On le sen­tait à mille détails — les ser­viettes encore raides, les chaises qui ne grin­çaient pas encore, les fleurs dans les vases qui étaient un peu trop par­faites, comme si elles n’a­vaient pas encore appris à faner natu­rel­le­ment dans ce décor. Le Phoe­ni­cia essayait d’être un palace, et par moments il y par­ve­nait — la hau­teur du pla­fond, la courbe des baies vitrées, la lumière douce des appliques Art Déco. Mais par moments aus­si, la fra­gi­li­té de l’en­tre­prise trans­pa­rais­sait, comme un acteur dont le cos­tume est magni­fique mais dont les mains tremblent.

Lazare ter­mi­na son pois­son, refu­sa le des­sert, accep­ta un café. Le café mal­tais était fort et ser­ré, presque turc. Il le but len­te­ment en regar­dant, à tra­vers les baies vitrées, les jar­dins de l’hô­tel qui des­cen­daient en ter­rasses vers les bas­tions. Sept acres de jar­dins, avait-il lu quelque part. Sept acres de ver­dure plan­tées sur des for­ti­fi­ca­tions du XVIe siècle, elles-mêmes bâties sur des gla­cis du XVIIe, eux-mêmes posés sur un socle de cal­caire vieux de vingt mil­lions d’années.

Tout, ici, était construit sur quelque chose d’autre. Chaque couche en recou­vrait une plus ancienne. Chaque sur­face cachait une profondeur.

Il signa l’ad­di­tion, se leva, tra­ver­sa le Palm Court dont les lumières tami­sées fai­saient briller le marbre, et mon­ta dans sa chambre.

Avant de se cou­cher, il regar­da une der­nière fois par la fenêtre. Le Mar­samxett était noir main­te­nant, avec les reflets des lumières de Slie­ma qui trem­blaient sur l’eau comme des pièces d’or dans un puits. Quelque part au loin, une cloche son­na — un seul coup, lent, grave, qui rou­la sur l’eau et mit long­temps à s’éteindre.

Lazare Corte, pour la pre­mière fois depuis des mois, eut l’im­pres­sion très nette et par­fai­te­ment inex­pli­cable d’être arri­vé quelque part.

Cha­pitre 2 — Salvu

Il prit le bus pour Mar­sax­lokk le len­de­main matin.

Le bus était un Bed­ford repeint en bleu et jaune, avec une Vierge col­lée au tableau de bord et un cha­pe­let qui se balan­çait au rétro­vi­seur. Le chauf­feur condui­sait comme on conduit sur les îles — c’est-à-dire avec une foi abso­lue dans la Pro­vi­dence et un mépris sou­ve­rain pour le code de la route. Les pas­sa­gers ne sem­blaient pas s’en émou­voir. Ils se tenaient aux barres de métal avec la rési­gna­tion tran­quille de gens qui savent que la mort, si elle doit venir, vien­dra d’où on ne l’at­tend pas.

La route tra­ver­sait l’in­té­rieur de l’île, et Lazare décou­vrit que Malte, hors de La Valette, était une cam­pagne. Des champs clos de murs de pierre sèche, des figuiers de Bar­ba­rie héris­sés le long des che­mins, des carou­biers tor­dus par le vent, des petites cha­pelles blanches posées au milieu de nulle part, fer­mées à clé, avec un saint peint au-des­sus de la porte qui regar­dait pas­ser les bus d’un air rési­gné. La terre était rouge et sèche. Les vil­lages qu’ils tra­ver­saient — Żej­tun, Mar­sas­ca­la — étaient des grappes de mai­sons basses autour d’une église déme­su­rée, tou­jours une église trop grande pour le nombre de mai­sons, comme si chaque vil­lage avait vou­lu prou­ver quelque chose à Dieu ou aux vil­lages voisins.

Mar­sax­lokk appa­rut au détour d’un virage — une baie arron­die, des quais bas, et sur l’eau les luz­zu, les barques de pêche mal­taises, peintes en bleu, vert, rouge, jaune, cha­cune por­tant à la proue deux yeux grands ouverts. Les yeux d’O­si­ris, disaient les guides. Les yeux qui voient dans les ténèbres et pro­tègent des mau­vais esprits. Lazare les regar­da, ces yeux peints sur le bois, et se dit qu’il était arri­vé dans un pays où même les bateaux avaient un visage.

Le port sen­tait le pois­son, le gou­dron et le filet mouillé. Des pêcheurs ravau­daient leurs filets sur le quai, assis sur des caisses retour­nées, les mains noir­cies par le chanvre. Des femmes ven­daient la prise du matin sur des étals de for­tune — du lam­pu­ki, des poulpes éta­lés comme des étoiles vio­lettes, des our­sins dans des seaux d’eau de mer. Les mouettes criaient au-des­sus des têtes. Un chat tigré dor­mait sur un rou­leau de cor­dage, par­fai­te­ment indif­fé­rent au monde.

Lazare trou­va le bar sans dif­fi­cul­té — Sal­vu lui avait dit « en face de l’é­glise, la porte bleue ». C’é­tait un local étroit et sombre, trois tables en bois, un comp­toir, une odeur de café brû­lé et de tabac. Un ven­ti­la­teur au pla­fond bras­sait l’air chaud sans convic­tion. Au mur, une pho­to du roi George VI à côté d’un calen­drier de l’an­née pré­cé­dente et d’une image de la Madone.

Sal­vu Zam­mit était assis au fond, devant un verre de vin rouge qu’il n’a­vait pas l’air d’a­voir enta­mé. C’é­tait un homme d’une soixan­taine d’an­nées, petit, sec, le visage tan­né comme du cuir, avec des yeux d’un bleu sur­pre­nant dans cette face brune — des yeux de marin, habi­tués à regar­der loin. Il por­tait un béret à la fran­çaise et une che­mise trop grande qui avait dû appar­te­nir à quel­qu’un de plus cor­pu­lent, ou à lui-même dans des temps meilleurs.

— Corte ?

Lazare s’as­sit en face de lui. Le patron du bar, sans qu’on lui demande rien, appor­ta deux cafés et un verre d’eau.

Sal­vu le dévi­sa­gea lon­gue­ment, sans gêne, avec cette manière qu’ont les gens de la mer de jau­ger un homme comme on jauge un bateau — la ligne, l’as­siette, ce qu’il peut porter.

— Catal­do m’a dit que tu étais un homme sérieux, dit Sal­vu dans un ita­lien tein­té de mal­tais, chaque voyelle un peu plus longue qu’il ne fal­lait. Catal­do dit beau­coup de choses. La moi­tié sont vraies.

— Et l’autre moitié ?

— L’autre moi­tié est vraie aus­si, mais pas de la manière dont il croit.

Sal­vu sou­rit. Il avait trois dents en or, en bas, du côté gauche, qui brillaient quand il sou­riait. Il prit le verre de vin, trem­pa ses lèvres, le reposa.

— Bon. Tu veux savoir.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Lazare ne répon­dit pas. Il atten­dait. On n’in­ter­rompt pas un homme qui s’ap­prête à racon­ter une his­toire, sur­tout quand il a l’air de quel­qu’un qui raconte bien.

Sal­vu raconta.

Pen­dant le siège — il disait « le siège » comme on dit « la sai­son » ou « la mala­die », un évé­ne­ment si cen­tral qu’il n’a­vait pas besoin d’ad­jec­tif — il fai­sait la navette entre Malte et la Sicile sur un luz­zu à moteur, de nuit, sans lumières. Il trans­por­tait de tout. De la farine, du pétrole, des lettres, des médi­ca­ments qu’il ache­tait à Catane au mar­ché noir, des mes­sages pour les Bri­tan­niques qu’il ne lisait pas, des mes­sages pour les Mal­tais qu’il lisait par­fois. Neuf tra­ver­sées sur dix se pas­saient bien. La dixième, on tom­bait sur une vedette ita­lienne ou un avion alle­mand, et il fal­lait cou­rir. Il avait per­du deux bateaux comme ça. Le troi­sième avait tenu.

— En 1943, dit Sal­vu, un homme est venu me voir ici, dans ce bar. Un Mal­tais, pas un pêcheur, un homme de la ville. La cin­quan­taine. Des mains propres. Il avait un paquet, enve­lop­pé dans de la toile cirée, bien fice­lé. Pas grand — comme ça.

Il écar­ta les mains d’une soixan­taine de centimètres.

— Il m’a dit : « Garde ça. Quel­qu’un vien­dra le cher­cher. » Il a payé. Bien payé. Je n’ai pas posé de ques­tions. En temps de guerre, on ne pose pas de ques­tions aux gens qui paient bien et qui ont des mains propres.

— Qui était-il ?

— Il a dit son nom. Un nom mal­tais, je ne m’en sou­viens plus. Borg, Camil­le­ri, Far­ru­gia — un nom comme on en a mille. Il n’est jamais reve­nu. J’ai appris plus tard qu’il était mort en avril 1943, dans un des der­niers bom­bar­de­ments. Sa mai­son, rue San­ta Lucia à La Valette. Directe, une bombe de cinq cents livres. Plus de mai­son. Plus d’homme.

Sal­vu but une gor­gée de café. Il avait la manière des bons racon­teurs — il lais­sait les silences faire leur travail.

— Per­sonne n’est venu cher­cher le paquet. J’ai atten­du un an, deux ans, trois ans. La guerre a fini. Per­sonne. Alors j’ai ouvert.

Lazare se pen­cha légè­re­ment en avant. Ce n’é­tait qu’un mil­li­mètre, un infime dépla­ce­ment du buste, mais Sal­vu le vit.

— C’é­tait une pein­ture. Sur toile. Pas grande, je te l’ai dit. Elle avait souf­fert — il y avait de l’hu­mi­di­té, des taches, un coin déchi­ré. Mais on voyait ce que c’é­tait. Un gar­çon. Jeune, beau. Il tenait un fruit dans les mains, un fruit rouge, ouvert. Il te regar­dait. Pas comme on regarde un étran­ger — comme on regarde quel­qu’un qu’on connaît. Quel­qu’un qu’on attendait.

Sal­vu se tut. Il regar­dait Lazare avec une expres­sion curieuse — un mélange de méfiance et de com­pli­ci­té, comme un homme qui montre ses cartes mais pas toutes.

— Je suis un pêcheur, dit-il. Je ne sais rien de la pein­ture. Mais je sais ce qui est vieux. Et je sais ce qui est beau. Cette toile est vieille et elle est belle. Ce gar­çon, avec son fruit — il y a quelque chose dans ses yeux. Quelque chose qui ne vieillit pas.

— Le tableau est ici ?

— Non. Il n’est plus ici depuis long­temps. Il est en lieu sûr. Plus sûr qu’une mai­son de pêcheur à Mar­sax­lokk, en tout cas. Il y a des gens qui cherchent ce genre de choses. Des Anglais, sur­tout. Les Anglais adorent les vieilles pein­tures. Ils adorent prendre les vieilles pein­tures des autres pays et les mettre dans leurs musées en disant qu’ils les pro­tègent. Comme ils pro­tègent Malte, tu vois ? En restant.

Il sou­rit de ses dents en or.

— Catal­do m’a dit que tu n’é­tais pas anglais.

— Je ne suis pas grand-chose.

— Ça me va.

Sal­vu com­man­da un autre café et se mit à par­ler d’autre chose — de la pêche, du prix du lam­pu­ki cette sai­son, de son fils qui vou­lait par­tir en Aus­tra­lie comme tous les jeunes. Il par­lait avec cette abon­dance médi­ter­ra­néenne qui n’est pas du bavar­dage mais un art de la digres­sion, une manière de tour­ner autour du sujet pour l’é­clai­rer par les côtés. Lazare écou­tait. Il savait qu’il ne fal­lait pas brus­quer. Les infor­ma­tions vien­draient quand Sal­vu déci­de­rait qu’elles devaient venir, et pas avant.

Au bout d’une heure, comme ils se levaient pour sor­tir, Sal­vu dit, presque en passant :

— Pen­dant le siège, les gens cachaient des choses dans les sou­ter­rains. Des tré­sors de famille, de l’ar­gen­te­rie, des sta­tues de saints. Les tun­nels sous La Valette sont immenses — les Che­va­liers les avaient creu­sés, et nous on les a élar­gis pour se pro­té­ger des bombes. Il y a des gale­ries qui n’ont pas été ouvertes depuis des siècles. Quand les bombes ont défon­cé les rues, par­fois elles ont cre­vé le pla­fond de gale­ries que per­sonne ne connais­sait. Des choses sont remon­tées. Des choses anciennes.

Il regar­da Lazare de ses yeux bleus.

— La pein­ture, je ne sais pas d’où elle vient. L’homme aux mains propres, celui qui me l’a confiée, il ne l’a­vait peut-être pas depuis long­temps. Peut-être qu’il l’a trou­vée dans les décombres, comme les autres. Peut-être qu’elle dor­mait sous une rue, sous une église, sous un palais de che­va­lier, depuis des cen­taines d’an­nées. Et la guerre l’a réveillée.

Ils sor­tirent sur le quai. Le soleil tapait. Les luz­zu se balan­çaient dou­ce­ment, leurs yeux peints grands ouverts sur la baie.

— Quand est-ce que je peux voir le tableau ? deman­da Lazare.

— Pas main­te­nant. Pas encore. Il y a des choses que tu dois voir avant. Com­prendre, un peu, ce qu’est cette île. Après, on verra.

Il ten­dit la main. La poi­gnée était dure, sèche, cal­leuse — une main de cor­dage et de sel.

— Reviens me voir quand tu auras visi­té la cathé­drale, dit Sal­vu. Pas l’é­glise de tou­riste — la vraie. L’o­ra­toire. Celui de l’autre peintre. Va voir ce qu’il a lais­sé ici, le Cara­vage. Après, tu com­pren­dras mieux ce que tu cherches.

Il tour­na les talons et s’en alla le long du quai, petit et sec dans sa che­mise trop grande, saluant les pêcheurs au pas­sage d’un mot en mal­tais et d’un geste de la main. Les mouettes criaient. Un enfant assis sur une borne d’a­mar­rage man­geait un pas­tizz en regar­dant la mer.

Lazare prit le bus du retour et regar­da défi­ler les murs de pierre sèche, les figuiers, les cha­pelles. Il pen­sait au gar­çon de la toile. Un fruit rouge, ouvert, dans les mains. Des yeux qui regardent comme s’ils atten­daient quelqu’un.

Il pen­sa aus­si à ce que Sal­vu avait dit — que la guerre réveille les choses qui dor­maient sous terre. C’é­tait vrai. Lazare le savait d’ex­pé­rience. La guerre défonce les sur­faces, crève les plan­chers, ouvre les caves. Ce qui était enfoui remonte. Ce qui était caché se montre. Et pas tou­jours les choses qu’on vou­drait voir.

Le bus frei­na bru­ta­le­ment pour lais­ser pas­ser un trou­peau de chèvres. Le cha­pe­let du rétro­vi­seur se balan­ça. La Vierge du tableau de bord ne cil­la pas.

Cha­pitre 3 — Le Phoe­ni­cia la nuit

Cette nuit-là, Lazare ne dor­mit pas.

Ce n’é­tait pas l’in­som­nie — il connais­sait l’in­som­nie, cette bête sèche et ner­veuse qui vous tient les yeux ouverts et l’es­prit en cage. C’é­tait autre chose. Une vigi­lance, plu­tôt. L’im­pres­sion qu’il y avait quelque chose à voir ou à entendre dans cet hôtel neuf, quelque chose qui ne se mon­trait que la nuit, quand les cou­loirs se vidaient et que les bruits du jour se reti­raient comme la marée.

Il sor­tit de sa chambre vers minuit.

Le Phoe­ni­cia la nuit était un lieu étrange. Les cou­loirs Art Déco, avec leurs appliques géo­mé­triques et leur moquette épaisse, avaient un air de décor aban­don­né — pas sinistre, pas mena­çant, mais irréel, comme un pla­teau de ciné­ma après le tour­nage, quand les acteurs sont par­tis et que les lumières res­tent allu­mées pour per­sonne. Les motifs du tapis — des losanges imbri­qués, dorés sur fond bleu nuit — sem­blaient se dépla­cer légè­re­ment sous l’é­clai­rage tami­sé, comme les mailles d’un filet qui se resserre.

Lazare des­cen­dit au rez-de-chaus­sée. Le Palm Court était désert. Le marbre brillait sous les lustres bais­sés. Le bar était fer­mé, les chaises retour­nées sur les tables. Mais il y avait de la lumière dans le bureau de la récep­tion — une lumière dis­crète, de travail.

Il s’ap­pro­cha et vit la jeune femme de l’ac­cueil, celle qui lui avait don­né sa clé. Elle était pen­chée sur un registre, un crayon dans les che­veux, un autre dans la main. Elle leva les yeux en l’entendant.

— Mon­sieur Corte. Vous avez besoin de quelque chose ?

— De rien. Je ne dors pas.

Elle le regar­da un moment, jau­geant sans doute s’il fal­lait lui pro­po­ser un lait chaud, un som­ni­fère, ou sim­ple­ment le lais­ser tran­quille. Elle choi­sit la troi­sième option, ce qui plut à Lazare.

— Moi non plus, dit-elle. Pas ici, en tout cas. Il y a trop de silence.

Elle avait dit ça d’une manière curieuse — pas comme quel­qu’un qui se plaint du silence, mais comme quel­qu’un qui s’en méfie.

— Consue­lo Dar­ma­nin, dit-elle en ten­dant la main par-des­sus le comptoir.

— Lazare.

— Je sais. Chambre 214.

— Vous tra­vaillez toute la nuit ?

— Non. Je véri­fie les réser­va­tions pour la semaine pro­chaine. On attend du monde — un diplo­mate grec, deux familles anglaises, un jour­na­liste ita­lien. L’hô­tel se rem­plit. Lentement.

Elle refer­ma le registre et se leva. Elle était plus petite qu’il ne l’a­vait pen­sé — une femme com­pacte, solide, avec des épaules droites et un cou fort. Pas jolie au sens conve­nu, mais frap­pante — quelque chose dans le port de tête, dans la manière dont elle tenait son dos, qui disait qu’elle avait appris très jeune à ne pas se voû­ter. Ses mains étaient celles d’une femme qui avait tra­vaillé, pas de bureau mais phy­si­que­ment — les mains courtes, les ongles cou­pés ras, une petite cica­trice blanche sur la paume gauche.

— Vous vou­lez voir la ter­rasse ? dit-elle. La nuit, la vue est meilleure. On ne voit pas les ruines.

Ils sor­tirent par les portes-fenêtres du res­tau­rant sur la grande ter­rasse qui sur­plom­bait les jar­dins. L’air était doux, presque immo­bile. Les jar­dins des­cen­daient en ter­rasses sombres vers le bord des bas­tions, les pal­miers et les cyprès décou­pés en sil­houettes noires contre le ciel de la ville. Au-delà, les rem­parts de La Valette — les vrais, les vieux, ceux du XVIe siècle — s’é­le­vaient comme des falaises, éclai­rés par la lune dans un blond presque blanc.

— Là-bas, dit Consue­lo en poin­tant vers le bas des jar­dins, on voit les ouvertures.

Lazare regar­da. Dans le flanc des bas­tions, à demi cachées par la végé­ta­tion, il dis­tin­guait des rec­tangles sombres — des bouches, des entrées, des embra­sures. Cer­taines avaient été murées. D’autres bâillaient dans le noir.

— Ce sont les case­mates des Che­va­liers, dit-elle. Des entre­pôts, des pou­drières, des dépôts. Cer­taines n’ont pas été ouvertes depuis la capi­tu­la­tion de 1798. Et en des­sous, il y a encore autre chose. Cet hôtel est construit sur des trous.

Elle avait dit ça sans emphase, comme un fait. Mais Lazare sen­tit que ce n’é­tait pas un fait ano­din pour elle.

— Pen­dant le siège, conti­nua-t-elle — et elle disait « le siège » exac­te­ment comme Sal­vu, ce mot unique qui n’a­vait besoin d’au­cune pré­ci­sion — les gens sont des­cen­dus là-des­sous. Les abris offi­ciels ne suf­fi­saient pas. Alors ils ont creu­sé, élar­gi, per­cé. Il y a des gale­ries sous toute la ville. Cer­taines font des cen­taines de mètres. On vivait là-dedans pen­dant des semaines.

— Vous y étiez ?

— J’a­vais seize ans en 1942. Oui, j’y étais.

Elle ne dit rien de plus. Le silence qui sui­vit n’é­tait pas un refus — c’é­tait un espace qu’elle gar­dait pour elle, une pièce fer­mée à laquelle on n’ac­cède pas au pre­mier soir.

Lazare regar­da les bas­tions, les bouches noires, la lune au-des­sus de tout ça. Il pen­sa que cette île entière était comme un ice­berg — une sur­face brillante de cal­caire doré, et en des­sous, invi­sible, une masse infi­ni­ment plus grande, creu­sée, exca­vée, habi­tée par des fantômes.

— Mer­ci pour la vue, dit-il.

— Bonne nuit, mon­sieur Corte.

Il remon­ta se cou­cher mais ne s’en­dor­mit qu’à l’aube, en pen­sant aux trous.

* * *

Le len­de­main, il alla à la Co-Cathédrale.

Il y alla seul, à pied, en des­cen­dant Repu­blic Street dans le soleil du matin. La rue était le cœur de La Valette — droite, large pour une fois, bor­dée de façades qui alter­naient le gran­diose et le détruit. Des écha­fau­dages par­tout. Des ouvriers en maillot de corps déblayaient des gra­vats à la pelle. Un mar­chand de jour­naux ven­dait le Times of Mal­ta à côté d’un étal de nou­gat. Des mili­taires bri­tan­niques flâ­naient. La vie repre­nait, avec cette obs­ti­na­tion dis­crète qui est la marque des villes blessées.

La Co-Cathé­drale Saint-Jean ne payait pas de mine de l’ex­té­rieur — une façade sobre, presque aus­tère, deux clo­chers tra­pus, de la pierre nue. On aurait dit une caserne ou un entre­pôt. Lazare pous­sa la porte.

Et le monde bascula.

L’in­té­rieur était un défer­le­ment d’or. Les murs, les voûtes, les cha­pelles laté­rales — tout était recou­vert de sculp­tures dorées, de volutes, de guir­landes, de put­ti, de bla­sons, dans un foi­son­ne­ment baroque si dense, si total, qu’il n’y avait plus un cen­ti­mètre car­ré de pierre nue. Le sol était un tapis de pierres tom­bales en marbre poly­chrome — des cen­taines de dalles, cha­cune mar­quant la sépul­ture d’un che­va­lier, avec son nom, ses armes, des crânes, des sque­lettes, des sabliers, des trom­pettes du Juge­ment der­nier incrus­tés dans le marbre en motifs d’une beau­té macabre. On mar­chait sur les morts. Chaque pas posait le pied sur un nom, une date, un bla­son effa­cé par les semelles de quatre siècles de fidèles.

Lazare tra­ver­sa la nef len­te­ment, écra­sé par l’ex­cès de beau­té — cette beau­té qui n’é­tait pas un orne­ment mais une décla­ra­tion de puis­sance, chaque cha­pelle étant celle d’une langue de l’Ordre, et chaque langue ayant vou­lu sur­pas­ser les autres en magni­fi­cence. La cha­pelle de France, la cha­pelle d’I­ta­lie, la cha­pelle d’A­ra­gon — cha­cune un écrin d’or et de pein­ture, cha­cune un tom­beau collectif.

Puis il entra dans l’Oratoire.

La pièce était plus sombre, plus basse, plus aus­tère que la nef. Et au fond, occu­pant tout le mur du fond, il y avait le tableau.

La Décol­la­tion de saint Jean-Baptiste.

Lazare s’ar­rê­ta.

Il connais­sait la pein­ture, bien sûr — il avait vu des repro­duc­tions, lu des des­crip­tions. Mais aucune repro­duc­tion ne pré­pa­rait à la taille de la chose. Trois mètres soixante-dix de haut, cinq mètres vingt de large. Le tableau était plus grand que la plu­part des pièces dans les­quelles les gens vivent. Il occu­pait le mur comme une fenêtre ouverte sur une scène qu’on ne vou­drait pas voir — et qu’on ne peut pas quit­ter des yeux.

Le bour­reau, pen­ché sur le corps du saint, tirait sa dague de la cein­ture pour ache­ver le tra­vail. Sa main gauche tenait la tête de Jean par les che­veux, comme un bou­cher tient un quar­tier de viande. La ser­vante ten­dait un plat d’or, les yeux bais­sés, prête à rece­voir la tête. Une vieille femme se cou­vrait les oreilles — pas les yeux, les oreilles, comme si le son de la lame sur la chair était pire que la vue. Le geô­lier don­nait des ordres. Et der­rière des bar­reaux, dans le fond, deux pri­son­niers regar­daient la scène avec l’a­vi­di­té atroce des spec­ta­teurs qui sont sou­la­gés de ne pas être la victime.

Le sang cou­lait sur le sol — un filet mince, très rouge, qui s’é­ta­lait sur la pierre.

Et dans ce sang, Lazare le vit : la signa­ture. f. Michelang.o. Le f pour fra, frère, che­va­lier. L’u­nique signa­ture que le Cara­vage ait jamais appo­sée sur une toile, et il l’a­vait tra­cée dans le sang du saint. Comme un aveu. Comme un pacte.

Lazare res­ta long­temps. Trente minutes, peut-être une heure. Il ne regar­dait pas le tableau comme un ama­teur d’art ou comme un expert — il le regar­dait comme on regarde un homme dans les yeux. Il cher­chait quelque chose dans cette pein­ture, et il ne savait pas quoi. Peut-être cher­chait-il le peintre lui-même — ce fugi­tif, ce meur­trier, cet homme qui avait tué à Rome et s’é­tait enfui à Naples, puis à Malte, et qui avait trou­vé ici, sur cette île de che­va­liers guer­riers, un refuge tem­po­raire et une gloire brève avant de tout gâcher encore, de se battre, d’être empri­son­né, de s’é­va­der, d’être chas­sé. Un homme inca­pable de res­ter en place. Un homme qui lais­sait der­rière lui des chefs-d’œuvre et des catastrophes.

Il y avait quelque chose de fami­lier là-dedans, et cette fami­lia­ri­té aga­ça Lazare. Il n’ai­mait pas se recon­naître dans les autres, sur­tout dans les morts illustres. C’é­tait une forme de vanité.

Mais la toile, elle, ne le lâchait pas.

Avant de par­tir, il s’ap­pro­cha le plus pos­sible — aus­si près que le per­met­tait la corde qui bar­rait l’ac­cès. Il regar­da le fond du tableau. Der­rière les figures, der­rière le mur de la pri­son, il y avait de l’ombre. Pas du noir — de l’ombre. Une pro­fon­deur. Le Cara­vage ne pei­gnait jamais des fonds plats. Ses ténèbres avaient une épais­seur, une den­si­té presque liquide, comme si on pou­vait y plon­ger la main et la reti­rer mouillée de nuit.

Et Lazare se deman­da — c’é­tait une pen­sée absurde, il le savait — ce que le Cara­vage avait mis dans le fond de l’autre toile. Celle que per­sonne n’a­vait vue depuis trois cent qua­rante ans. Celle qui dor­mait quelque part dans les sou­ter­rains de cette île, enve­lop­pée de toile cirée, avec un gar­çon qui tenait un fruit rouge et qui attendait.

Il sor­tit de la cathé­drale dans le soleil, ébloui, comme on remonte d’une plongée.

Cha­pitre 4 — Le Major

Le Major Alas­tair Finch buvait son gin-tonic au bar du Phoe­ni­cia tous les soirs à dix-huit heures, avec la régu­la­ri­té d’un astre.

Lazare l’a­vait remar­qué dès le deuxième jour — un homme impos­sible à ne pas remar­quer, non par son phy­sique, qui était ordi­naire, mais par la manière dont il occu­pait l’es­pace. Grand, sec, le che­veu gri­son­nant cou­pé court, un visage aux traits régu­liers où rien ne dépas­sait et rien ne man­quait. Il s’as­seyait tou­jours au même tabou­ret, le troi­sième en par­tant de la gauche, et posait ses mains sur le comp­toir avec le natu­rel de quel­qu’un qui consi­dère qu’un bar est un poste d’ob­ser­va­tion et que les postes d’ob­ser­va­tion doivent être choi­sis avec soin.

Le troi­sième soir, il adres­sa la parole à Lazare.

— Vous êtes nou­veau ici, dit-il en anglais, d’un ton qui n’é­tait pas une ques­tion mais une entrée en matière, comme un joueur d’é­checs qui avance un pion pour voir ce que l’ad­ver­saire fera du sien.

— Oui, dit Lazare.

— Vous res­tez longtemps ?

— Ça dépend.

— De quoi ?

— De l’île.

Finch sou­rit. C’é­tait un sou­rire tech­nique, par­fai­te­ment exé­cu­té, qui mon­trait les dents et plis­sait les yeux sans impli­quer aucune autre par­tie du visage. Un sou­rire de diplo­mate ou de joueur de poker.

— L’île a ten­dance à rete­nir les gens, dit-il. C’est un trait de carac­tère. Les Phé­ni­ciens sont res­tés, les Romains sont res­tés, les Arabes sont res­tés, les Che­va­liers sont res­tés, nous sommes res­tés. Per­sonne ne vient à Malte pour quelques jours. On y vient, et puis on découvre qu’il est plus dif­fi­cile de par­tir que d’arriver.

— Vous êtes ici depuis longtemps ?

— Depuis 1943. J’é­tais dans le génie mili­taire — recons­truc­tion des infra­struc­tures. Ponts, routes, aéro­dromes. J’au­rais dû repar­tir en 1945, mais on m’a deman­dé de res­ter pour super­vi­ser la suite. La recons­truc­tion d’une île bom­bar­dée, mon­sieur Corte, est un tra­vail consi­dé­rable. On déplace les pierres et on découvre des choses.

Il dit cela très natu­rel­le­ment, en fai­sant tour­ner le gla­çon dans son verre avec le petit doigt. Lazare nota le mot : choses.

— Quel genre de choses ?

— Oh, de tout. C’est la par­ti­cu­la­ri­té de Malte — il y a tant de couches sous la sur­face. Les Che­va­liers ont construit sur les Arabes, les Arabes sur les Romains, les Romains sur les Phé­ni­ciens, et les Phé­ni­ciens sur quelque chose de si ancien que per­sonne ne sait lui don­ner un nom. Quand une bombe alle­mande de cinq cents livres perce trois mètres de chaus­sée, elle tra­verse par­fois cinq siècles d’his­toire en une seconde. On a trou­vé des amphores romaines sous des fon­da­tions du XVIIe. Des tun­nels médié­vaux reliés à des citernes phé­ni­ciennes. Des frag­ments de sta­tues qu’au­cun archéo­logue ne sait dater.

Il prit une gor­gée de gin-tonic.

— Et par­fois, dit-il, des objets plus récents. Des choses que les gens ont cachées pen­dant le siège. De l’ar­gen­te­rie, des bijoux de famille, des docu­ments. Des œuvres d’art, aus­si. Malte a tou­jours été un lieu de pas­sage — les Che­va­liers venaient de toute l’Eu­rope, cha­cun appor­tait ses tré­sors. Quand ils sont par­tis en 1798, ils n’ont pas tout empor­té. Et quand les bombes sont tom­bées en 1942, les gens ont caché ce qui restait.

Il regar­da Lazare par-des­sus son verre, et cette fois le regard était dépouillé de toute ama­bi­li­té — un regard de pro­fes­sion­nel, net, froid, calibré.

— Ce que je veux dire, mon­sieur Corte, c’est que la ques­tion de savoir à qui appar­tiennent les choses qu’on trouve sous les décombres est une ques­tion com­pli­quée. Les Mal­tais disent que c’est à eux. Les Ita­liens réclament ce qui vient des Che­va­liers. Et la Cou­ronne bri­tan­nique consi­dère — avec une cer­taine logique, je dois dire — que ce qui est trou­vé sur le sol d’une colo­nie de la Cou­ronne relève de sa res­pon­sa­bi­li­té. De sa pro­tec­tion, si vous préférez.

— Je ne cherche rien en par­ti­cu­lier, dit Lazare.

— Bien sûr que non. Per­sonne ne cherche rien en par­ti­cu­lier. Les gens viennent à Malte pour le soleil, pour les plages, pour l’his­toire. Ils visitent la cathé­drale, ils mangent du pois­son, ils repartent. C’est la chose la plus natu­relle du monde.

Le sou­rire revint — le même, méca­nique, les dents et les yeux mais rien d’autre.

— Ce que je dis sim­ple­ment, c’est qu’il est pré­fé­rable que les choses de valeur — si par hasard il s’en trou­vait — tombent entre des mains capables de les pro­té­ger. De les authen­ti­fier, de les conser­ver, de les expo­ser dans les condi­tions appro­priées. Pas entre des mains qui les feraient dis­pa­raître dans des col­lec­tions pri­vées, ou pire, qui les abî­me­raient par ignorance.

Il posa son verre, par­fai­te­ment cen­tré sur le rond de feutre.

— Malte est petite, mon­sieur Corte. Tout se sait. Pas tou­jours tout de suite, mais toujours.

Lazare sou­tint le regard. Il n’a­vait pas peur des Anglais en géné­ral, ni de celui-ci en par­ti­cu­lier. Il avait appris, au fil des années et des ports, que les hommes les plus dan­ge­reux ne sont pas ceux qui menacent mais ceux qui vous expliquent cal­me­ment, avec un gin-tonic à la main, pour­quoi il serait rai­son­nable de faire ce qu’ils attendent de vous.

— Je vous remer­cie du conseil, Major.

— Il n’y a pas de quoi. Puis-je vous offrir un verre ?

Ils burent ensemble. Finch par­la de cri­cket, du nou­veau gou­ver­ne­ment tra­vailliste à Londres, de la qua­li­té du cal­caire mal­tais pour la construc­tion — un sujet sur lequel il était inta­ris­sable et même authen­ti­que­ment pas­sion­né. Il était, quand il ne vous mena­çait pas, un homme culti­vé et agréable, capable de dis­cou­rir sur les varia­tions de den­si­té du glo­bi­ge­ri­na limes­tone avec un enthou­siasme de géo­logue. Lazare l’é­cou­ta. Il aimait les gens qui savaient des choses, même les gens dan­ge­reux. Sur­tout les gens dangereux.

Quand ils se sépa­rèrent, Finch lui ser­ra la main avec une poi­gnée ferme et brève.

— J’es­père que votre séjour sera agréable, mon­sieur Corte. Malte est une île mer­veilleuse. Mais il faut se méfier de la lumière — elle est si belle qu’on oublie de regar­der les ombres.

Lazare remon­ta dans sa chambre et fuma à la fenêtre en regar­dant le port. Il pen­sait à Finch. L’homme savait. Peut-être pas tout, mais suf­fi­sam­ment. Il savait qu’il y avait un tableau, et il savait que Lazare le cher­chait. Ce qui signi­fiait que d’autres savaient aus­si, et que le réseau de Sal­vu n’é­tait pas aus­si étanche que le vieux pêcheur vou­lait le croire.

La ques­tion n’é­tait pas de savoir si Finch était un obs­tacle — il l’é­tait, évi­dem­ment. La ques­tion était de savoir pour qui il tra­vaillait. Pour la Cou­ronne, offi­ciel­le­ment. Mais Lazare avait croi­sé assez d’of­fi­ciers bri­tan­niques dans les ports de la Médi­ter­ra­née pour savoir que « la Cou­ronne » était un mot élas­tique qui pou­vait recou­vrir n’im­porte quoi, du ser­vice de Sa Majes­té au com­merce per­son­nel en pas­sant par les zones grises où les deux se confondent.

Il écra­sa sa ciga­rette sur le rebord de la fenêtre et regar­da la braise mourir.

L’île se res­ser­rait autour de lui. C’é­tait le pro­blème des îles — on ne peut pas s’y perdre. Les routes tournent en rond, les visages reviennent, et les secrets, faute d’es­pace pour se dis­soudre, finissent tou­jours par se concen­trer jus­qu’à deve­nir impos­sibles à ignorer.

Quelque part en bas, dans les jar­dins du Phoe­ni­cia, un gar­dien de nuit fai­sait sa ronde. Le fais­ceau de sa lampe balayait les pal­miers, les mas­sifs de fleurs, et s’ar­rê­tait par­fois sur les ouver­tures noires dans le flanc des bas­tions — ces bouches que Consue­lo lui avait mon­trées, ces entrées qui ne menaient nulle part, ou qui menaient trop loin.

Lazare fer­ma la fenêtre et se coucha.

Cette nuit-là, il rêva d’un gar­çon qui tenait un fruit dans les mains. Le fruit était ouvert et les grains étaient rouges, et le gar­çon sou­riait, et der­rière lui il n’y avait rien — pas du noir, pas de l’ombre, mais rien, un vide sans nom qui ava­lait la lumière et le son et qui avait la forme exacte d’une spirale.

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