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L’as­cen­seur
de cris­tal

L’as­cen­seur de cristal

Cha­pitres 1 à 4

PRE­MIÈRE PARTIE

L’AR­RI­VÉE

(1er – 5 jan­vier 1919)

CHA­PITRE 1

L’as­cen­seur de cristal

Nous savions tout.

Nous savions avant les jour­naux, avant les diplo­mates, avant les géné­raux en tunique frois­sée qui tra­ver­saient le hall en lais­sant des traces de boue sur le marbre blanc. Nous savions avant le direc­teur Hel­bling lui-même, qui pour­tant se levait à cinq heures du matin pour ins­pec­ter l’a­li­gne­ment des cou­verts et la tem­pé­ra­ture exacte du beurre dans les cou­pelles d’argent. Nous savions parce que nous étions par­tout à la fois — aux étages, dans les offices, der­rière les portes, sous les esca­liers, dans le ventre chaud et gron­dant des cui­sines où le chef Mali­nows­ki régnait sur un empire de cuivre et de vapeur. Nous étions les yeux, les oreilles, les mains du Bris­tol. Et le Bris­tol, en ce pre­mier matin de l’an­née 1919, était le centre du monde.

Ou du moins le centre de la Pologne, ce qui reve­nait exac­te­ment au même puisque la Pologne venait de renaître et que tout ce qui renaît se prend momen­ta­né­ment pour le centre du monde, comme les nour­ris­sons qui hurlent dans leur ber­ceau avec la convic­tion d’être les pre­miers à avoir décou­vert l’exis­tence de l’air.

La Pologne avait cent vingt-trois ans de retard. Cent vingt-trois ans de néant, de par­ti­tions, d’empires qui s’é­taient par­ta­gé son corps comme on découpe un gâteau — un mor­ceau pour la Rus­sie, un mor­ceau pour la Prusse, un mor­ceau pour l’Au­triche, et pour les Polo­nais le droit de se sou­ve­nir qu’ils avaient autre­fois exis­té. Cent vingt-trois ans, c’est long. C’est assez long pour que trois géné­ra­tions naissent, gran­dissent et meurent dans un pays qui n’existe pas. C’est assez long pour oublier la forme exacte de ses propres fron­tières. Mais ce n’est pas assez long, appa­rem­ment, pour oublier le goût de la liber­té, car au matin du 1er jan­vier 1919, Var­so­vie était ivre d’un bon­heur si violent qu’il res­sem­blait à de la fièvre, et des dra­peaux polo­nais — rouge et blanc, blanc et rouge, beau­coup de rouge — pen­daient à toutes les fenêtres, y com­pris celles de l’Hô­tel Bris­tol, où Hel­bling les avait fait accro­cher la veille au soir avec une répu­gnance visible, non qu’il fût hos­tile à l’in­dé­pen­dance polo­naise, mais parce qu’il esti­mait qu’un dra­peau est un objet fon­da­men­ta­le­ment incom­pa­tible avec l’i­dée d’hos­pi­ta­li­té de luxe.

Hel­bling. Il fau­dra que nous par­lions de Hel­bling. Mais pas tout de suite.

Ce matin-là, le Bris­tol s’é­veillait dans le froid. Le froid de Var­so­vie en jan­vier, il faut l’a­voir connu pour com­prendre ce qu’il fait aux choses et aux gens. Ce n’est pas un froid qui mord — c’est un froid qui pense. Il s’ins­talle, il attend, il observe. Il entre par les fis­sures des fenêtres et par les inter­stices des portes et il se couche sur les meubles avec la patience d’un chat. Les radia­teurs du Bris­tol — ces fameux radia­teurs qui avaient fait la fier­té de l’hô­tel à son ouver­ture en 1901, chauf­fage cen­tral, eau chaude et froide dans les salles de bains, six lignes télé­pho­niques, le pro­grès incar­né — les radia­teurs cra­cho­taient et sif­flaient comme de vieilles loco­mo­tives, mais ils tenaient. Ils tenaient parce que Józef, le chauf­fa­giste, un homme silen­cieux dont les mains étaient per­pé­tuel­le­ment noires de char­bon, des­cen­dait chaque matin à quatre heures dans les entrailles de l’hô­tel pour ali­men­ter la chau­dière, et que Józef pre­nait son tra­vail au sérieux avec la solen­ni­té d’un prêtre devant son autel.

Józef était l’un des nôtres.

Comme Mag­da, la gou­ver­nante en chef, qui com­man­dait un bataillon de femmes de chambre avec une auto­ri­té que Pił­sud­ski lui-même aurait pu lui envier. Comme Karol, le bar­man du Column Bar, qui savait pré­pa­rer qua­rante-sept cock­tails dif­fé­rents et qui affir­mait, sans que per­sonne pût le contre­dire, avoir inven­té une variante du Mar­ti­ni à base de vod­ka Żubrów­ka et d’un soup­çon de jus de pomme verte, qu’il appe­lait le Polo­nais Res­sus­ci­té et que per­sonne n’a­vait jamais com­man­dé. Comme Pani Lewan­dows­ka, la lin­gère, dont les mains repas­saient les draps avec une telle pré­ci­sion qu’on aurait dit qu’elle effa­çait les plis du monde. Comme Mateusz, le chas­seur, treize ans et demi, qui cou­rait si vite dans les cou­loirs que Hel­bling avait un jour envi­sa­gé de le chro­no­mé­trer. Comme Wła­dek, le por­tier de nuit, mais Wła­dek est un cha­pitre à lui tout seul.

Et comme Tomasz.

Tomasz Wiec­zo­rek, opé­ra­teur de l’as­cen­seur de cris­tal, trente-deux ans, né à Łódź dans une famille de tis­se­rands, ancien capo­ral dans l’ar­mée aus­tro-hon­groise, affec­té sur le front ita­lien en 1915, démo­bi­li­sé en 1918 avec pour tout butin une paire de chaus­sures trop grandes, un éclat d’o­bus dans l’é­paule gauche — inof­fen­sif, mais sen­sible au froid, ce qui à Var­so­vie en jan­vier est une forme dis­crète de tor­ture per­ma­nente — et une capa­ci­té pro­di­gieuse à res­ter immo­bile dans des espaces réduits pen­dant des durées consi­dé­rables. Cette der­nière com­pé­tence, acquise dans les tran­chées du Karst, s’é­tait révé­lée mira­cu­leu­se­ment trans­fé­rable à la cabine de l’as­cen­seur du Bris­tol, un habi­tacle de trois mètres car­rés aux parois de verre et de lai­ton doré, sus­pen­du dans la cage d’es­ca­lier comme un bijou dans un écrin, et dont Tomasz était le gar­dien, le méca­ni­cien, le pilote et — selon la défi­ni­tion offi­cielle de Hel­bling — le « pré­po­sé au confort ver­ti­cal des hôtes de l’établissement ».

L’as­cen­seur du Bris­tol était le pre­mier ascen­seur de Pologne. Le pre­mier. Quand il avait été ins­tal­lé en 1901, on avait enga­gé un employé spé­cia­le­ment char­gé de ras­su­rer les pas­sa­gers, dont cer­tains, disait-on, ris­quaient de s’é­va­nouir d’é­mo­tion. Dix-huit ans plus tard, plus per­sonne ne s’é­va­nouis­sait — le pro­grès avait fait son œuvre, même en Pologne — mais l’as­cen­seur conser­vait quelque chose de sacré, une aura de pro­dige méca­nique, et Tomasz, debout dans sa cabine, la main sur la manette de cuivre, était le prêtre de ce temple vertical.

Il ne par­lait pas beau­coup. Il ne par­lait presque pas. C’é­tait un homme de peu de mots, non par bêtise ni par timi­di­té, mais par une sorte de convic­tion pro­fonde que la parole est un maté­riau fra­gile qu’il convient d’é­co­no­mi­ser. La guerre n’y était pour rien, contrai­re­ment à ce que croyaient ses col­lègues — « le pauvre Tomasz, depuis le front, il ne dit plus rien » — car Tomasz n’a­vait jamais beau­coup par­lé, même avant le Karst, même avant les obus, même avant les nuits pas­sées dans la boue à écou­ter mou­rir des gar­çons qui par­laient des langues qu’il ne com­pre­nait pas. Il était né silen­cieux, voi­là tout, comme d’autres naissent roux ou gau­chers, et ce silence, loin de le des­ser­vir, lui avait don­né un sens de l’ob­ser­va­tion que ses col­lègues qua­li­fiaient de sur­na­tu­rel et qui n’é­tait en véri­té que le résul­tat logique d’une vie pas­sée à regar­der au lieu de dire.

Il recon­nais­sait les gens à leur façon d’en­trer dans l’ascenseur.

Les timides rasaient la paroi du fond, tour­nant le dos à la porte, comme s’ils espé­raient que la cabine les ava­le­rait et les ferait dis­pa­raître. Les puis­sants occu­paient le centre, pieds écar­tés, men­ton haut, pre­nant pos­ses­sion de l’es­pace comme s’il leur était dû depuis la nuit des temps. Les amou­reux se col­laient l’un à l’autre dans un coin et oubliaient de lui dire à quel étage ils allaient. Les indé­cis posaient un pied dans la cabine, puis recu­laient, puis reve­naient, dans un bal­let d’hé­si­ta­tion qui pou­vait durer trente secondes — une éter­ni­té en temps d’as­cen­seur. Les mili­taires entraient au pas, le regard droit, comme si la cabine était une tran­chée. Les ivrognes entraient en dia­go­nale. Les femmes de chambre n’en­traient pas du tout — elles pre­naient l’es­ca­lier de ser­vice, par habi­tude ou par pudeur, comme si l’as­cen­seur de cris­tal était un objet trop beau pour des gens comme elles, ce qui ren­dait Tomasz furieux, d’une fureur muette et têtue, car il esti­mait que l’as­cen­seur appar­te­nait à tout le monde, y com­pris à Pani Lewan­dows­ka et à ses draps immaculés.

Ce matin du 1er jan­vier, Tomasz avait pris son poste à six heures, comme chaque jour. La cabine était froide — l’as­cen­seur n’a­vait pas de chauf­fage, et les parois de cris­tal lais­saient entrer le froid de jan­vier avec une géné­ro­si­té que Tomasz trou­vait per­son­nel­le­ment exces­sive. Il avait enfi­lé son uni­forme — veste bor­deaux à bou­tons dorés, pan­ta­lon gris, gants blancs — et il se tenait droit, la main sur la manette, dans l’at­tente du pre­mier pas­sa­ger de l’année.

Le pre­mier pas­sa­ger de l’an­née 1919 fut Helbling.

Rudolf Hel­bling, direc­teur géné­ral de l’Hô­tel Bris­tol, Suisse alé­ma­nique de nais­sance, Var­so­vien d’a­dop­tion, maniaque de voca­tion. Un homme de cin­quante-quatre ans dont le visage était un exer­cice de géo­mé­trie — mâchoire car­rée, front haut, mous­tache taillée au cor­deau, sour­cils hori­zon­taux — et dont l’exis­tence entière était une lutte sans mer­ci contre le désordre. Hel­bling ne dor­mait pas : il pro­cé­dait à des ins­pec­tions noc­turnes. Hel­bling ne man­geait pas : il audi­tait le petit-déjeu­ner. Hel­bling ne sou­riait pas : il accor­dait des expres­sions de satis­fac­tion mesu­rée. Il diri­geait le Bris­tol depuis 1903 avec une rigueur que ses admi­ra­teurs qua­li­fiaient de suisse et que ses détrac­teurs qua­li­fiaient de patho­lo­gique, et il consi­dé­rait que l’hô­tel, construit sur les plans de Mar­co­ni dans le plus beau style néo-Renais­sance de la fin du siècle, avec des inté­rieurs Art nou­veau des­si­nés par Otto Wag­ner le Jeune — le fils, pas le père, nuance à laquelle il tenait énor­mé­ment — était un chef-d’œuvre qu’il lui incom­bait de pro­té­ger contre les assauts conju­gués du temps, de la poli­tique et de l’hu­ma­ni­té en général.

Ce matin-là, Hel­bling entra dans l’as­cen­seur comme il entrait tou­jours : ver­ti­ca­le­ment. C’est-à-dire par­fai­te­ment droit, pas un mil­li­mètre de dévia­tion, comme si sa colonne ver­té­brale était un ins­tru­ment de mesure. Il por­tait un cos­tume anthra­cite, une cra­vate de soie gris perle, et une expres­sion qui signi­fiait que quelque chose, quelque part dans l’hô­tel, n’é­tait pas exac­te­ment à sa place.

— Rez-de-chaus­sée, dit-il.

Tomasz action­na la manette. La cabine des­cen­dit avec la len­teur majes­tueuse qui était sa signa­ture — l’as­cen­seur du Bris­tol ne se pres­sait pas, il ne se pres­sait jamais, il avait été conçu pour être une expé­rience et non un moyen de trans­port, et Hel­bling, qui détes­tait cette len­teur, ne s’é­tait jamais réso­lu à la cor­ri­ger, parce qu’elle fai­sait par­tie de l’âme de l’é­ta­blis­se­ment et que l’âme d’un éta­blis­se­ment, même dys­fonc­tion­nelle, est sacrée.

Pen­dant la des­cente, Hel­bling ne dit rien. Il ne regar­dait pas Tomasz — il ne regar­dait jamais Tomasz, il ne regar­dait jamais per­sonne dans l’as­cen­seur, il fixait un point au-des­sus de la porte comme s’il y avait là une ins­truc­tion cos­mique que lui seul pou­vait lire. Mais quand la cabine s’im­mo­bi­li­sa au rez-de-chaus­sée avec un léger tres­saille­ment, il dit, sans tour­ner la tête :

— Il paraît qu’il arrive aujourd’hui.

Tomasz ne deman­da pas de qui il s’a­gis­sait. Tout le monde savait de qui il s’a­gis­sait. Depuis trois jours, le Bris­tol ne par­lait que de ça. Les cui­sines en par­laient. La lin­ge­rie en par­lait. Wła­dek, le por­tier de nuit, en avait fait le sujet exclu­sif de ses mono­logues. Mateusz, le chas­seur de treize ans, avait ciré ses chaus­sures deux fois de suite, ce qui ne s’é­tait jamais produit.

Il arri­vait. Le pia­niste. Le plus célèbre Polo­nais vivant. L’homme dont le visage figu­rait sur des affiches à New York, à Londres, à Paris. L’homme qui avait rem­pli le Car­ne­gie Hall et le Royal Albert Hall et le Tro­ca­dé­ro et toutes les salles de concert du monde civi­li­sé. L’homme qui avait dîné avec des pré­si­dents et des rois et qui avait convain­cu Woo­drow Wil­son, le pré­sident des États-Unis d’A­mé­rique, d’in­clure dans ses Qua­torze Points une Pologne libre et indé­pen­dante — ce que per­sonne, en cent vingt-trois ans, n’a­vait réus­si à faire.

Igna­cy Jan Pade­rews­ki reve­nait au Bristol.

Et le Bris­tol l’at­ten­dait comme une mère attend un fils pro­dige — avec fier­té, avec anxié­té, avec la cer­ti­tude que rien ne serait plus jamais comme avant.

La suite 211 avait été pré­pa­rée. Mag­da y avait per­son­nel­le­ment super­vi­sé le chan­ge­ment des draps — trois fois, parce que la pre­mière paire pré­sen­tait un pli que seul son œil de lynx avait détec­té, et que la deuxième exha­lait un par­fum de lavande qu’elle jugea dépla­cé pour un homme qui venait de tra­ver­ser l’Eu­rope en train. Karol avait mon­té une bou­teille de Moët et Chan­don 1906 et une carafe de vod­ka Żubrów­ka, parce que per­sonne ne savait exac­te­ment ce que buvait Pade­rews­ki et qu’il valait mieux cou­vrir les deux hypo­thèses. Hel­bling avait ins­pec­té la chambre sept fois en qua­rante-huit heures et rédi­gé trois mémos internes sur la tem­pé­ra­ture idéale du salon — dix-neuf degrés, pas un de plus, pas un de moins —, la dis­po­si­tion des cous­sins — deux sur le cana­pé, un sur chaque fau­teuil, aucun sur le lit —, et la néces­si­té abso­lue de ne pla­cer aucun vase de fleurs à proxi­mi­té du piano.

Car il y avait un pia­no dans la suite 211. Il y avait tou­jours eu un pia­no dans la suite 211. C’é­tait la suite de Pade­rews­ki — elle por­tait offi­cieu­se­ment son nom depuis 1901, année où le pia­niste, copro­prié­taire de l’hô­tel, avait choi­si cette chambre comme rési­dence per­ma­nente et y avait fait ins­tal­ler un Stein­way de concert, modèle D, en ébène noire, deux mètres soixante-qua­torze de long, un ins­tru­ment d’une beau­té si impé­rieuse qu’il fai­sait paraître le reste du mobi­lier — les fau­teuils Louis XVI, les rideaux de velours, les lustres de cris­tal — aus­si insi­gni­fiant qu’un décor de carton.

Le pia­no était res­té dans la suite pen­dant dix-huit ans. Il avait tra­ver­sé la Grande Guerre, l’oc­cu­pa­tion alle­mande, la famine, les épi­dé­mies de grippe, l’ef­fon­dre­ment de trois empires, et il était là, mas­sif et noir et silen­cieux, dans la lumière grise du matin de Var­so­vie, et il attendait.

Nous atten­dions tous.

Dehors, la ville bruis­sait. Nous l’en­ten­dions à tra­vers les grandes fenêtres du Bris­tol — ces fenêtres qui avaient stu­pé­fié les pre­miers clients en 1901 et qui, dix-huit ans plus tard, stu­pé­fiaient encore, parce qu’une fenêtre de cette ampleur dans une ville où la plu­part des gens vivaient dans des pièces à peine plus grandes était un objet de luxe si extra­va­gant qu’il en deve­nait presque obs­cène. À tra­vers ces fenêtres, on voyait Kra­kows­kie Przed­mieś­cie, la plus belle ave­nue de Var­so­vie, qui des­cen­dait vers la Vieille Ville en pas­sant devant le Palais Pré­si­den­tiel, l’é­glise Sainte-Anne, l’u­ni­ver­si­té, les palais néo­clas­siques, les tilleuls dénu­dés par l’hi­ver. On voyait les dra­peaux. On voyait la foule qui, mal­gré le froid, mal­gré la faim — car Var­so­vie avait faim, Var­so­vie avait ter­ri­ble­ment faim en ce début jan­vier 1919 — arpen­tait l’a­ve­nue avec l’al­lé­gresse des gens qui ne savent pas encore que la liber­té est plus com­pli­quée que l’oppression.

Et on voyait, au loin, par-delà les toits et les clo­chers, la direc­tion de la gare, d’où le train de Pade­rews­ki arri­ve­rait dans quelques heures.

Tomasz refer­ma la porte de l’as­cen­seur. Remon­ta au pre­mier étage. Redes­cen­dit. Remon­ta. Chaque voyage durait qua­rante-cinq secondes exac­te­ment — il les avait comp­tées, un jour de dés­œu­vre­ment, et ce chiffre s’é­tait incrus­té dans son esprit comme un refrain. Qua­rante-cinq secondes entre le rez-de-chaus­sée et le hui­tième étage. Qua­rante-cinq secondes pen­dant les­quelles il était seul avec un pas­sa­ger dans une boîte de verre et de lai­ton sus­pen­due au-des­sus du vide, et pen­dant les­quelles il pou­vait voir — dans le reflet des parois, dans l’angle d’un regard, dans le mou­ve­ment d’une main qui se crispe sur une poi­gnée — ce que les gens ne mon­traient à per­sonne d’autre.

L’as­cen­seur était un confes­sion­nal. L’as­cen­seur était un théâtre. L’as­cen­seur était, à sa manière modeste et ver­ti­cale, le lieu le plus intime de tout l’hôtel.

Et en ce pre­mier jour de l’an 1919, dans ce pays tout neuf qui ne savait pas encore mar­cher, l’as­cen­seur de cris­tal du Bris­tol atten­dait, comme nous tous, de voir ce que l’an­née allait lui envoyer.

Il ne serait pas déçu.

CHA­PITRE 2

Le pia­niste et le piano

Il arri­va à trois heures de l’a­près-midi, dans un chaos de four­rures, de malles et d’acclamations.

Nous l’a­vions vu de loin — ou plu­tôt nous avions vu la foule qui le pré­cé­dait, parce que Pade­rews­ki ne se dépla­çait pas : il était dépla­cé. La masse humaine qui l’es­cor­tait depuis la gare, gros­sis­sant à chaque rue comme une rivière qui dévore ses affluents, l’a­vait por­té jus­qu’au Bris­tol dans un tor­rent de dra­peaux, de vivats, de bous­cu­lades, de cha­peaux jetés en l’air et de femmes en larmes. Var­so­vie tout entière sem­blait s’être vidée dans Kra­kows­kie Przed­mieś­cie. Des gamins étaient mon­tés dans les arbres nus pour voir par-des­sus les têtes. Un vieux mon­sieur en redin­gote s’é­tait éva­noui d’é­mo­tion sur le trot­toir d’en face — du moins c’est ce que Wła­dek racon­te­rait le soir même, en pré­ci­sant qu’il l’a­vait « vu de ses propres yeux, aus­si vrai que je suis là », ce qui, venant de Wła­dek, ne garan­tis­sait abso­lu­ment rien.

Pade­rews­ki entra dans le hall du Bris­tol et le hall se tut.

Ce fut l’un de ces silences qui ne sont pas des absences de bruit, mais des pré­sences de stu­peur. Cin­quante per­sonnes — employés, diplo­mates, jour­na­listes, quelques curieux qui avaient réus­si à se fau­fi­ler — cin­quante per­sonnes retinrent leur souffle en même temps, et ce souffle col­lec­ti­ve­ment rete­nu fit un vide qui avait la den­si­té d’un objet.

Nous le vîmes alors tel qu’il était.

La cri­nière, d’a­bord. C’é­tait la pre­mière chose qu’on voyait et la der­nière qu’on oubliait — cette masse de che­veux roux et gris, indo­ciles, sou­le­vés, comme élec­tri­fiés par une éner­gie inté­rieure, qui lui don­nait l’air d’un lion éga­ré dans un salon. La cri­nière de Pade­rews­ki était célèbre dans le monde entier. Elle figu­rait sur les cari­ca­tures, les cartes pos­tales, les affiches de concert. Des coif­feurs de trois conti­nents avaient ten­té de l’ex­pli­quer, de la repro­duire, de la domp­ter. Elle résis­tait à tout, comme la Pologne.

Ensuite venait le visage. Un visage long, angu­leux, aux pom­mettes hautes et aux yeux d’un bleu très pâle — un bleu d’hi­ver, un bleu de pays froid — qui expri­maient simul­ta­né­ment l’in­tel­li­gence, la fatigue et une espèce de tris­tesse magni­fique, la tris­tesse de ceux qui ont pas­sé leur vie à être admi­rés et qui se demandent encore pour­quoi. La mous­tache, abon­dante et rousse, enca­drait une bouche qui, au repos, avait quelque chose de dou­lou­reux, comme si sou­rire lui coû­tait un effort dont il mesu­rait constam­ment le prix.

Et les mains. Bien sûr, les mains. Pade­rews­ki avait les mains devant lui, jointes à hau­teur de la poi­trine, les doigts entre­la­cés, dans un geste qui n’é­tait ni une prière ni une pose, mais un réflexe de pro­tec­tion — celui d’un homme dont les mains valent des mil­lions et qui le sait et qui ne l’ou­blie jamais, pas même en dor­mant, pas même en tra­ver­sant une foule en délire, pas même en entrant dans un hôtel où l’at­tend une nation tout entière.

Il por­tait un man­teau de four­rure sombre, trop grand pour lui, qui lui don­nait l’al­lure d’un ani­mal noble revê­tu par erreur d’une peau qui n’é­tait pas la sienne. Sa femme, Hele­na, mar­chait un demi-pas der­rière lui — un demi-pas exac­te­ment, jamais plus, jamais moins —, petite, brune, le regard aigui­sé comme une lame, enve­lop­pée dans un châle de voyage qui avait dû être élé­gant quelque part entre Poz­nan et Var­so­vie et qui ne l’é­tait plus du tout.

Hele­na Pade­rews­ka. Il fau­drait un roman entier pour Hele­na. Elle avait été la pre­mière femme diplô­mée de méde­cine de l’Em­pire russe, ou la deuxième, ou la troi­sième — les sources diver­geaient et elle ne cor­ri­geait per­sonne, ce qui était en soi une forme de pou­voir. Elle avait épou­sé Pade­rews­ki en 1899, deux ans avant l’ou­ver­ture du Bris­tol, et depuis vingt ans elle gérait tout — les tour­nées, les contrats, les finances, la cor­res­pon­dance, les admi­ra­teurs, les impor­tuns, les pia­nos, les crises diplo­ma­tiques — avec l’ef­fi­ca­ci­té tran­quille d’un géné­ral qui a depuis long­temps ces­sé de s’é­ton­ner du chaos. Quand nous la vîmes entrer dans le hall, nous sûmes immé­dia­te­ment que c’é­tait elle qui com­man­dait. Les grands hommes ont tou­jours, dans leur ombre, quel­qu’un qui range le monde après leur pas­sage. Hele­na rangeait.

Hel­bling s’a­van­ça. Il avait pré­pa­ré un dis­cours de bien­ve­nue — trois phrases, pas une de plus, chro­no­mé­trées à quinze secondes, car Hel­bling esti­mait que l’hos­pi­ta­li­té, comme la chi­rur­gie, requiert de la pré­ci­sion. Mais Pade­rews­ki, qui avait le don de trans­for­mer n’im­porte quel moment en scène de théâtre sans même le vou­loir, le prit de court. Au lieu de ser­rer la main du direc­teur, il s’ar­rê­ta au milieu du hall, leva les yeux vers le pla­fond Art nou­veau — les stucs blancs et dorés, les fresques allé­go­riques, les lustres de cris­tal qui pen­daient comme des constel­la­tions figées — et il mur­mu­ra quelque chose que per­sonne n’en­ten­dit, sauf Mateusz, le chas­seur de treize ans, qui se trou­vait à deux mètres de là et qui jura ensuite qu’il avait dit : « Tu n’as pas changé. »

Mateusz men­tait peut-être. Mateusz avait treize ans et une ima­gi­na­tion pro­por­tion­nelle à son éner­gie, c’est-à-dire consi­dé­rable. Mais nous choi­sîmes de le croire, parce que c’é­tait exac­te­ment ce que Pade­rews­ki aurait dû dire, et que dans un hôtel, la véri­té qui convient a tou­jours prio­ri­té sur la véri­té qui est.

Puis il y eut la montée.

Tomasz atten­dait dans l’as­cen­seur, droit comme un cierge, la main sur la manette. Il avait ciré ses bou­tons, lis­sé ses gants, véri­fié trois fois que la cabine ne fai­sait pas ce petit bruit de fer­raille qui appa­rais­sait par­fois au troi­sième étage et qui l’ob­sé­dait comme une fausse note obsède un musi­cien. La cabine était prête. Tomasz était prêt. La Pologne tout entière, d’une cer­taine manière, était prête.

Pade­rews­ki entra dans l’ascenseur.

Et Tomasz vit quelque chose que la foule n’a­vait pas vu, que les jour­na­listes ne ver­raient jamais, que per­sonne au monde ne ver­rait jamais, parce que cela n’a­vait duré qu’un dixième de seconde, dans l’es­pace clos de la cabine de cris­tal, entre le moment où Pade­rews­ki fran­chit le seuil et celui où il se recomposa :

De la peur.

Pas la peur du com­bat ou la peur de la mort — Tomasz connais­sait celles-là, il les avait vues sur le Karst, il les recon­nais­sait au pre­mier coup d’œil. Non. C’é­tait la peur de l’homme qui sait qu’on attend de lui quelque chose qu’il ne peut pas don­ner. La peur de l’im­pos­teur magni­fique. La peur du pia­niste à qui on va deman­der de gou­ver­ner un pays avec les mêmes mains qui jouent Cho­pin, et qui sait — dans le dixième de seconde de véri­té que per­met un ascen­seur fer­mé — que ce n’est pas du tout la même chose.

— Deuxième étage, dit Hele­na der­rière lui, d’une voix qui ne trem­blait pas.

Tomasz action­na la manette. L’as­cen­seur mon­ta. Qua­rante-cinq secondes.

Pade­rews­ki regar­dait ses propres mains.

* * *

La suite 211 l’a­va­la comme un ventre familier.

Nous ne fûmes pas témoins de ce qui se pas­sa der­rière la porte — les employés du Bris­tol ont un code, une fron­tière invi­sible qu’on ne fran­chit pas, même quand la curio­si­té vous dévore — mais nous sûmes, par Mag­da, qui pas­sa devant la suite une heure plus tard pour véri­fier que la tem­pé­ra­ture était conforme aux spé­ci­fi­ca­tions de Hel­bling, que Pade­rews­ki n’a­vait pas ouvert les malles, n’a­vait pas tou­ché au cham­pagne ni à la Żubrów­ka, n’a­vait pas défait son man­teau de four­rure. Il s’é­tait assis devant le piano.

Il n’a­vait pas joué. Il s’é­tait assis, voi­là tout. Les mains sur les genoux. Le cou­vercle du cla­vier fermé.

Hele­na, pen­dant ce temps, avait fait appe­ler un accordeur.

C’est ici que l’his­toire du pia­no com­mence, et avec elle quelque chose que nous ne com­pren­drions que bien plus tard.

L’ac­cor­deur se nom­mait Pan Wit­kows­ki. C’é­tait un homme de soixante ans qui avait accor­dé tous les pia­nos de Var­so­vie — ceux des salons, ceux des conser­va­toires, ceux des bor­dels de la rue Chmiel­na, qui pos­sé­daient, selon lui, les pia­nos les mieux entre­te­nus de la ville, car les tenan­cières savaient que la musique est un inves­tis­se­ment. Wit­kows­ki arri­va au Bris­tol à six heures du soir, avec sa mal­lette d’ou­tils et l’air de quel­qu’un qui vient accom­plir un acte sacré. Ce qui, à sa manière, était le cas.

On le fit mon­ter par l’es­ca­lier de ser­vice — Hele­na avait insis­té, car Pade­rews­ki s’é­tait endor­mi dans un fau­teuil et le bruit de l’as­cen­seur l’au­rait réveillé. Wit­kows­ki entra dans la suite 211 sur la pointe des pieds, salua Hele­na d’un hoche­ment de tête, et s’ap­pro­cha du Stein­way comme on s’ap­proche d’un ani­mal sau­vage : avec res­pect et prudence.

Il ouvrit le couvercle.

Il sou­le­va la table d’harmonie.

Et il trou­va le cahier.

Un cahier de par­ti­tions manus­crites, relié en cuir brun, d’en­vi­ron trente pages, glis­sé dans l’es­pace entre les mar­teaux et la table d’har­mo­nie, là où aucun objet n’a­vait de rai­son d’être. Le cuir était usé aux angles, taché par endroits, comme s’il avait été mani­pu­lé lon­gue­ment avant d’être aban­don­né là, dans le ventre du pia­no, comme un secret confié à la mécanique.

Wit­kows­ki le sor­tit avec pré­cau­tion. Il l’ou­vrit. Son visage changea.

Ce n’é­taient pas des par­ti­tions de Pade­rews­ki — le style, l’é­cri­ture, la dis­po­si­tion sur la por­tée, tout était dif­fé­rent. Pas du Cho­pin non plus, ni du Liszt, ni du Moniusz­ko. C’é­tait autre chose. Des pièces pour pia­no seul, huit en tout, numé­ro­tées à la main, écrites d’une encre noire qui avait bru­ni avec le temps. Chaque pièce por­tait un titre en polo­nais : Neige sur la Vis­tule. Les Tilleuls de Kra­kows­kie. Noc­turne pour une ville endor­mie. Danse des ombres sur Nalew­ki. Cinq heures du matin à la gare. L’Es­ca­lier. La Prière du funam­bule. Le Der­nier Invité.

Et sur la page de garde, un nom, écrit d’une main appli­quée : Léon Rozenberg.

Une date : 1901.

Et une dédi­cace, en fran­çais : « Pour le Bris­tol. Pour qu’il se souvienne. »

Wit­kows­ki res­ta un moment immo­bile, le cahier ouvert entre les mains, comme un homme qui vient de trou­ver un os dans un jar­din et qui ne sait pas encore s’il s’a­git d’un os de pou­let ou d’un fémur de dino­saure. Puis il refer­ma le cahier, le posa sur le gué­ri­don à côté du pia­no, et entre­prit d’ac­cor­der le Stein­way avec une minu­tie redou­blée, comme si la décou­verte du cahier avait ren­du l’o­pé­ra­tion plus grave, plus néces­saire, plus urgente.

Hele­na, qui avait obser­vé la scène depuis le seuil de la chambre à cou­cher, s’ap­pro­cha du gué­ri­don. Elle prit le cahier. Le feuille­ta. Son regard ne tra­hit rien — Hele­na avait depuis long­temps appris à ne rien lais­ser paraître, c’é­tait la condi­tion de sur­vie d’une femme mariée à un homme que le monde entier regar­dait. Elle repo­sa le cahier, se tour­na vers Wit­kows­ki, et dit :

— Pas un mot.

Wit­kows­ki hocha la tête. Les accor­deurs de pia­no sont, par nature, des gens dis­crets — leur métier consiste à cor­ri­ger les imper­fec­tions sans que per­sonne s’en aper­çoive, ce qui est aus­si une défi­ni­tion pos­sible de l’élégance.

Mais le Bris­tol n’est pas un lieu où les secrets res­tent secrets.

Ce fut Mateusz qui vit le cahier le pre­mier — ou plu­tôt qui le repé­ra, car on ne trouve pas à pro­pre­ment par­ler un objet posé en évi­dence sur un gué­ri­don, même si cet objet a pas­sé dix-huit ans dans les entrailles d’un pia­no. Mateusz, envoyé par Hel­bling pour dépo­ser une enve­loppe dans la suite 211 pen­dant que les Pade­rews­ki dînaient au Café Bris­tol, aper­çut le cahier, l’ou­vrit, ne com­prit rien à la musique mais retint le nom — Rozen­berg — et la dédi­cace en fran­çais, qu’il ne com­prit pas non plus mais qu’il mémo­ri­sa pho­né­ti­que­ment avec l’exac­ti­tude stu­pé­fiante des enfants de treize ans.

Le soir même, aux cui­sines, Mateusz racon­ta. Il racon­ta comme les enfants racontent, c’est-à-dire en mélan­geant l’es­sen­tiel et l’ac­ces­soire, en ajou­tant des détails qu’il n’a­vait pas vus et en omet­tant ceux qu’il avait vus, si bien que l’his­toire, en pas­sant de Mateusz au chef Mali­nows­ki, de Mali­nows­ki à Pani Lewan­dows­ka, de Lewan­dows­ka à Karol le bar­man, de Karol à Tomasz, et de Tomasz à Wła­dek — qui lui don­na sa forme défi­ni­tive, c’est-à-dire spec­ta­cu­lai­re­ment embel­lie —, l’his­toire devint en l’es­pace de quelques heures la légende suivante :

On avait trou­vé dans le pia­no de Pade­rews­ki l’œuvre per­due d’un com­po­si­teur inconnu.

Qui était Léon Rozen­berg ? Per­sonne ne savait. Les cui­sines pen­chaient pour un rival de Pade­rews­ki, un génie mécon­nu, assas­si­né peut-être. Karol, au bar, sug­gé­ra un aris­to­crate dilet­tante qui avait caché son œuvre dans le pia­no par timi­di­té. Pani Lewan­dows­ka, plus prag­ma­tique, pen­sait qu’il s’a­gis­sait d’une erreur — un cahier oublié là par un client étour­di en 1901, rien de plus. Wła­dek, évi­dem­ment, avait la théo­rie la plus éla­bo­rée : Rozen­berg était un fan­tôme, un musi­cien mort dans l’in­cen­die d’un théâtre de Nalew­ki, dont l’es­prit han­tait le Bris­tol par l’in­ter­mé­diaire de son piano.

— Je l’ai tou­jours dit, décla­rait Wła­dek à qui­conque vou­lait l’en­tendre, et à beau­coup de gens qui ne le vou­laient pas. Je l’ai tou­jours dit : cet hôtel est habité.

Tomasz, lui, ne dit rien. Mais le nom de Rozen­berg s’ins­cri­vit dans sa mémoire avec la net­te­té d’une note jouée dans une pièce silen­cieuse. Il avait appris, au Karst, que les choses enfouies finissent tou­jours par remon­ter. Les obus dor­maient dans la terre pen­dant des semaines, puis explo­saient sans pré­ve­nir. Les morts dis­pa­rais­saient dans la boue, puis réap­pa­rais­saient au prin­temps, quand le sol dége­lait, avec sur le visage une expres­sion de sur­prise pai­sible, comme s’ils étaient éton­nés d’être encore là.

Léon Rozen­berg avait dor­mi dix-huit ans dans le ventre d’un Stein­way. Il venait de se réveiller. Et Tomasz, sans savoir pour­quoi, pres­sen­tait que ce réveil n’é­tait pas un hasard — qu’il y avait un lien entre le retour de Pade­rews­ki et l’é­mer­gence de ce cahier, entre le pia­no qui atten­dait et les par­ti­tions qui dor­maient, entre la Pologne qui renais­sait et la musique qui resurgissait.

Mais il ne le dit pas.

Il ne le disait jamais.

* * *

Ce soir-là, Pade­rews­ki dîna au Café Bristol.

Le Café Bris­tol était, à cette époque, l’en­droit où Var­so­vie venait se mon­trer, se voir, se racon­ter des men­songes et boire du cho­co­lat chaud. C’é­tait un espace de velours crème et de boi­se­ries sombres, de miroirs biseau­tés et de petites tables rondes en marbre, où les pâtis­se­ries — les mako­wiec au pavot, les ser­nik au fro­mage blanc, les pącz­ki four­rés à la confi­ture de rose, les kremów­ki à la crème — étaient dis­po­sées dans des vitrines de verre comme des bijoux dans un écrin, et où le simple fait de com­man­der un café au lait vous don­nait le sen­ti­ment d’ap­par­te­nir à une civi­li­sa­tion. Le chef pâtis­sier, un cer­tain Barańs­ki, était un artiste dont les kremów­ki — ces mille-feuilles à la crème que les Polo­nais éle­vaient au rang de monu­ment natio­nal — avaient fait pleu­rer d’é­mo­tion un cri­tique gas­tro­no­mique de Vienne, ce que Hel­bling consi­dé­rait comme la plus haute dis­tinc­tion qu’un des­sert pût recevoir.

Pade­rews­ki man­gea peu. Un bortsch clair, un pie­ro­gi rus­kie — ces ravioles far­cies de pommes de terre et de fro­mage blanc qui sont à la cui­sine polo­naise ce que le pré­lude est à la fugue : un com­men­ce­ment modeste mais indis­pen­sable — et un thé. Hele­na, en face de lui, man­gea davan­tage, avec l’ap­pé­tit métho­dique de quel­qu’un qui sait que demain sera une longue jour­née et que les guerres se gagnent aus­si par le ventre.

Autour d’eux, le café bour­don­nait. Tous les regards conver­geaient vers la table des Pade­rews­ki, mais à dis­tance, avec cette poli­tesse var­so­vienne qui consiste à regar­der quel­qu’un avec une inten­si­té qui ferait fondre du plomb tout en fai­sant sem­blant de regar­der ailleurs. Des jour­na­listes notaient dans des car­nets. Des diplo­mates mur­mu­raient dans des coins. Un offi­cier amé­ri­cain — pas Kel­logg, pas encore, un autre, plus jeune, plus ner­veux — buvait un café en consul­tant des papiers.

Et Pade­rews­ki, au milieu de tout cela, avait l’air d’un homme assis dans l’œil d’un cyclone, par­fai­te­ment immo­bile, par­fai­te­ment calme, par­fai­te­ment terrorisé.

Nous le ser­vîmes. Nous débar­ras­sâmes son assiette. Nous ver­sâmes son thé. Et nous sûmes, à ce moment-là, que quelque chose de très grand et de très fra­gile venait d’en­trer dans notre hôtel — quelque chose qui res­sem­blait à l’es­poir, mais en plus lourd, en plus dan­ge­reux, en plus beau.

La nuit tom­ba sur Var­so­vie. Le froid ser­ra son étreinte. Les dra­peaux rouges et blancs cla­quèrent dans le vent de la Vistule.

Et au deuxième étage du Bris­tol, dans la suite 211, quel­qu’un — per­sonne ne sau­rait jamais avec cer­ti­tude qui — ouvrit le cou­vercle du Steinway.

Les pre­mières notes mon­tèrent dans les cou­loirs comme de la fumée.

CHA­PITRE 3

Le por­tier de nuit

Wła­dek ne dor­mait jamais. Ou s’il dor­mait, il le fai­sait de manière si dis­crète, si fur­tive, si par­fai­te­ment dis­si­mu­lée der­rière ses yeux mi-clos et son air de sphinx mous­ta­chu, que per­sonne — en vingt-trois ans de ser­vice au Bris­tol — n’a­vait jamais pu le prou­ver. Wła­dek, d’ailleurs, niait. Il niait farou­che­ment, avec l’in­di­gna­tion théâ­trale d’un homme faus­se­ment accu­sé, et si vous insis­tiez, il vous regar­dait avec une expres­sion de pitié bien­veillante et décla­rait : « Je ne dors pas, mon­sieur, j’ob­serve. Il se trouve que j’ob­serve les yeux fer­més, ce qui est une tech­nique avancée. »

Wła­dek Kowals­ki, por­tier de nuit, soixante et un ans, ancien cocher de fiacre, veuf, père de quatre filles dont trois l’a­vaient déçu en épou­sant des hommes rai­son­nables et dont la qua­trième l’a­vait com­blé en épou­sant un joueur de man­do­line iti­né­rant, ce qui prou­vait, selon Wła­dek, qu’il y avait dans sa lignée un goût irré­duc­tible pour le beau et l’i­nu­tile. Un homme de petite taille, de grande mous­tache et de parole inta­ris­sable, qui consi­dé­rait le silence comme une mala­die hon­teuse et la nuit comme un vaste salon de conver­sa­tion dont il était le seul occu­pant — sauf quand Tomasz, en des­cen­dant de son ascen­seur à minuit, venait s’as­seoir sur la ban­quette du hall et lui ser­vir de public.

Car tel était le rituel.

Chaque nuit, à minuit, quand le der­nier client avait rega­gné sa chambre et que le Bris­tol bas­cu­lait dans cette forme de som­meil par­ti­cu­lier aux grands hôtels — un som­meil qui n’est jamais com­plet, tou­jours tra­ver­sé de cra­que­ments, de chu­cho­te­ments, de pas feu­trés sur les tapis, comme si le bâti­ment rêvait —, Tomasz des­cen­dait au rez-de-chaus­sée et retrou­vait Wła­dek à son poste, der­rière le comp­toir de marbre, sous le lustre tami­sé du hall. Wła­dek l’at­ten­dait avec l’im­pa­tience d’un acteur qui a répé­té seul toute la soi­rée et qui aper­çoit enfin son public. Tomasz s’as­seyait. Wła­dek par­lait. C’é­tait aus­si simple et aus­si néces­saire que la respiration.

Wła­dek par­lait de tout. De la poli­tique, de la météo, de la qua­li­té décli­nante du pain de seigle, de l’é­trange com­por­te­ment du chat du phar­ma­cien de Nowy Świat, de la cou­leur exacte du ciel au-des­sus de la Vis­tule le matin à cinq heures — un gris bleu­té tirant sur le lilas, disait-il, un gris qu’au­cun peintre n’a­vait jamais su repro­duire et qu’il consi­dé­rait comme la pro­prié­té exclu­sive de Var­so­vie. Il par­lait des clients — ceux d’au­jourd’­hui et ceux d’hier, ceux d’a­vant-guerre et ceux d’a­vant-avant-guerre, parce que Wła­dek tra­vaillait au Bris­tol depuis l’ou­ver­ture, depuis ce jour de novembre 1901 où la pre­mière cliente, une cer­taine Emi­lia Finot, arri­vée de Paris, avait fran­chi le seuil et avait été si stu­pé­faite par l’as­cen­seur de cris­tal qu’on avait dû lui appor­ter un verre d’eau. Wła­dek avait vu pas­ser Edward Grieg, qui tous­sait. Richard Strauss, qui ne tous­sait pas mais qui ins­pec­tait les rideaux. Enri­co Caru­so, qui avait chan­té dans le hall à deux heures du matin après un dîner trop arro­sé, et que Hel­bling avait failli faire expul­ser avant de réa­li­ser que l’homme qui chan­tait dans son hall était la plus grande voix du siècle. Marie Curie, qui était venue une fois, briè­ve­ment, accom­pa­gnée d’un homme que per­sonne n’a­vait recon­nu et que Wła­dek pré­ten­dait être un espion russe, bien que rien, abso­lu­ment rien, ne jus­ti­fiât cette affirmation.

— Tu com­prends, disait Wła­dek à Tomasz, un hôtel comme le Bris­tol, c’est un filet. On le jette dans la rivière du temps et on voit ce qu’on attrape. Par­fois c’est un pois­son. Par­fois c’est un vieux sou­lier. Par­fois c’est un dia­mant. Et par­fois — il bais­sait la voix, parce que Wła­dek avait le sens du drame — par­fois c’est un monstre.

Tomasz ne répon­dait pas. Tomasz écou­tait. C’é­tait leur accord tacite, leur contrat non signé : Wła­dek four­nis­sait les mots, Tomasz four­nis­sait le silence, et dans l’es­pace entre les deux se construi­sait quelque chose qui res­sem­blait à de l’a­mi­tié, bien que ni l’un ni l’autre n’eût jamais uti­li­sé ce mot, qui leur aurait paru aus­si incon­gru qu’un cha­peau sur un cheval.

Ce soir du 1er jan­vier, cepen­dant, le mono­logue de Wła­dek avait un sujet unique.

— Tu l’as vu, dit-il. Tu l’as fait mon­ter dans ton ascen­seur. Alors, raconte.

Tomasz haus­sa un sour­cil. Ce qui, dans le voca­bu­laire facial de Tomasz, équi­va­lait à un dis­cours de vingt minutes.

— Bon, très bien, tu ne racontes pas, dit Wła­dek sans la moindre contra­rié­té. Je vais te dire, moi, ce que j’ai vu. J’ai vu un homme qui a tra­ver­sé l’Eu­rope en train pour venir sau­ver un pays qui n’a pas de mon­naie, pas de fron­tières, pas d’ar­mée, pas de consti­tu­tion, et neuf sys­tèmes juri­diques dif­fé­rents. Neuf ! Tu te rends compte ? Neuf façons dif­fé­rentes de dire à un homme qu’il est cou­pable. C’est à deve­nir fou. Et cet homme, cet homme qui va devoir démê­ler tout ça, cet homme est un pia­niste. Un pia­niste ! Est-ce que tu te rends compte du comique de la situa­tion ? C’est comme si on confiait la répa­ra­tion d’une loco­mo­tive à un joueur de flûte. C’est magni­fique. C’est absurde. C’est — il cher­cha le mot — c’est polonais.

Tomasz ne dit rien, mais un coin de sa bouche tres­saillit, ce que Wła­dek inter­pré­ta, à juste titre, comme un sourire.

— Et sa femme, conti­nua Wła­dek, qui n’a­vait pas besoin d’en­cou­ra­ge­ment pour conti­nuer quoi que ce fût. Tu as vu sa femme ? Cette petite femme en châle gris qui mar­chait der­rière lui comme si elle le pous­sait ? Je te le dis, Tomasz, c’est elle qui gou­ver­ne­ra. Pade­rews­ki signe­ra les décrets et sa femme les écri­ra. C’est tou­jours comme ça. Les grands hommes sont des façades. Der­rière la façade, il y a une femme en châle gris qui sait où sont les clés.

Wła­dek se tut un ins­tant — un ins­tant de cinq secondes, ce qui pour lui consti­tuait une pause de lon­gueur his­to­rique — puis il reprit, sur un autre ton, plus bas, plus grave :

— Mais tu sais ce qui m’inquiète ?

Tomasz le regarda.

— Ce qui m’in­quiète, c’est dehors. C’est la ville. Tu n’es pas sor­ti aujourd’­hui, Tomasz, tu es res­té dans ton ascen­seur, tu n’as rien vu. Mais moi, avant de prendre mon poste, je suis allé faire un tour. J’ai mar­ché. J’ai pris par Nowy Świat, j’ai des­cen­du vers la Vis­tule, j’ai remon­té par Mars­zał­kows­ka, j’ai bifur­qué vers Nalew­ki. Tu sais ce que j’ai vu ?

Tomasz ne savait pas.

— J’ai vu deux villes. Deux villes dans la même ville. D’un côté, les dra­peaux, les vivats, les fan­fares, tout le monde qui crie « Pologne ! Pologne ! » comme si le mot lui-même avait un goût de miel. De l’autre côté — et l’autre côté com­mence à trois rues d’i­ci, Tomasz, trois rues —, des files d’at­tente devant les bou­lan­ge­ries. Des files de cent per­sonnes, peut-être deux cents, qui attendent dans le froid à moins quinze degrés pour ache­ter un pain noir que même le chef Mali­nows­ki ne don­ne­rait pas à man­ger à un chien. Des enfants sans chaus­sures. Des femmes qui portent tout ce qu’elles pos­sèdent sur le dos, trois couches de vête­ments, et qui gre­lottent quand même. Des sol­dats démo­bi­li­sés qui men­dient au coin des rues — des sol­dats, Tomasz, des hommes qui ont fait la guerre, qui ont per­du des bras, des jambes, des yeux, et qui tendent la main dans la neige parce que le pays pour lequel ils se sont bat­tus ne sait pas encore com­ment les nourrir.

Wła­dek se tut à nou­veau. Cette fois, le silence dura presque dix secondes.

— Et puis il y a Nalewki.

Nalew­ki. Le nom seul avait un son par­ti­cu­lier — quelque chose de liquide, de mou­vant, un son qui cou­lait comme la petite rivière Nalew­ka dont la rue tirait son nom et qui avait dis­pa­ru depuis long­temps sous les pavés, mais dont l’é­cho sub­sis­tait dans les syllabes.

Nalew­ki, c’é­tait le cœur juif de Var­so­vie. Un tiers de la ville était juif — un tiers ! — et ce tiers-là vivait, tra­vaillait, priait, man­geait, chan­tait, se dis­pu­tait, fai­sait du com­merce, publiait des jour­naux, mon­tait des pièces de théâtre et cui­si­nait les meilleurs bagels d’Eu­rope cen­trale dans un dédale de rues étroites et sur­peu­plées dont Nalew­ki était l’ar­tère prin­ci­pale. Une rue large, encom­brée de tram­ways et de car­rioles, bor­dée de mai­sons-Baby­lones — ces immeubles immenses à cours mul­tiples où s’en­tas­saient des mil­liers de per­sonnes, des dizaines de com­merces, des syna­gogues, des ate­liers, des impri­me­ries, des théâtres, des écoles tal­mu­diques, le tout dans un brou­ha­ha per­ma­nent de yid­dish, de polo­nais, de russe et d’hé­breu qui fai­sait de Nalew­ki la rue la plus bruyante et la plus vivante de Varsovie.

— Tu sais ce qu’ils disent, sur Nalew­ki ? deman­da Władek.

Tomasz ne savait pas.

— Ils disent : « La Pologne est de retour. Très bien. Mais est-ce que c’est notre Pologne, ou est-ce que c’est la leur ? » Et tu sais quoi, Tomasz ? C’est une très bonne ques­tion. C’est même la seule ques­tion qui compte, si tu y réfléchis.

Wła­dek avait été cocher de fiacre pen­dant vingt ans avant de deve­nir por­tier de nuit. Il avait pro­me­né ses clients dans tous les quar­tiers de la ville — les quar­tiers riches et les quar­tiers pauvres, le quar­tier polo­nais et le quar­tier juif, le quar­tier russe et le quar­tier alle­mand —, et cette expé­rience lui avait don­né une connais­sance de Var­so­vie que les géo­graphes auraient pu lui envier. Wła­dek connais­sait les rues par leur odeur. Kra­kows­kie Przed­mieś­cie sen­tait le tilleul en été et le char­bon en hiver. Mars­zał­kows­ka sen­tait le cuir neuf et l’eau de Cologne. Chmiel­na sen­tait la bière et le par­fum bon mar­ché. Et Nalew­ki sen­tait le pain frais, l’encre d’im­pri­me­rie, le hareng fumé et quelque chose d’autre, quelque chose d’in­dé­fi­nis­sable, que Wła­dek appe­lait « l’o­deur du monde » et qui était peut-être tout sim­ple­ment l’o­deur de la vie quand elle est vécue à une den­si­té telle qu’elle déborde de partout.

— Sur Nalew­ki, conti­nua Wła­dek, j’ai vu un gar­çon. Un gar­çon de vingt ans peut-être, vingt-deux. Il por­tait un pla­teau de verres de thé sur l’é­paule — tu sais, les verres de thé dans des porte-verres en métal, comme ils font là-bas — et il tra­ver­sait la rue en cou­rant entre les tram­ways, les car­rioles, les chiens, les poules — oui, il y a des poules sur Nalew­ki, Tomasz, on n’est pas au Bris­tol ici —, et il ne ren­ver­sait pas une seule goutte. Pas une. C’é­tait un miracle d’é­qui­libre. Un funam­bule du thé. Et pen­dant qu’il cou­rait, il chan­tait. Il chan­tait quelque chose en yid­dish, une chan­son que je ne connais­sais pas, avec une voix aiguë et claire qui pas­sait au-des­sus du bruit comme un oiseau. Et je me suis dit : voi­là. Voi­là la Pologne. La Pologne, c’est un gar­çon qui porte du thé brû­lant en chan­tant dans une langue que la moi­tié du pays ne com­prend pas, et qui ne ren­verse pas une seule goutte. Si on arrive à ne pas ren­ver­ser le thé, on s’en sor­ti­ra. Si on le ren­verse, on est fichus.

Wła­dek sou­pi­ra. Un sou­pir de cocher, ample et rési­gné, le sou­pir d’un homme habi­tué à attendre dans le froid que les gens se décident.

— Mais je n’ai pas confiance, Tomasz. Les gens de Nalew­ki, je les connais. Des gens bien. Des gens durs au tra­vail, qui se lèvent à quatre heures du matin pour ouvrir leur bou­tique et qui se couchent à minuit après avoir lu un livre de phi­lo­so­phie, parce que sur Nalew­ki, même le cor­don­nier lit de la phi­lo­so­phie. Mais est-ce qu’on va leur faire une place ? Est-ce que cette Pologne toute neuve, cette Pologne de Pade­rews­ki, cette Pologne qui est en train de se fabri­quer au-des­sus de nos têtes — il mon­tra le pla­fond, c’est-à-dire le deuxième étage, c’est-à-dire la suite 211 —, est-ce que cette Pologne va être assez grande pour tout le monde ?

La ques­tion res­ta sus­pen­due dans le hall désert, sous le lustre tami­sé, entre les colonnes de marbre, dans l’air froid que les radia­teurs de Józef ne par­ve­naient pas tout à fait à dompter.

Tomasz ne répon­dit pas.

Mais quelque chose dans son silence avait chan­gé. Ce n’é­tait plus le silence confor­table de celui qui écoute — c’é­tait le silence atten­tif de celui qui entend.

* * *

C’est Szy­mon qui, le len­de­main, rame­na Nalew­ki à l’in­té­rieur du Bristol.

Szy­mon Katz, gar­çon d’é­tage, vingt-quatre ans, juif var­so­vien, né sur Gęsia — la rue de l’Oie, un nom que les Fran­çais auraient trou­vé char­mant et que les habi­tants de Gęsia trou­vaient sim­ple­ment exact, car il y avait effec­ti­ve­ment eu des oies, autre­fois, avant que les immeubles ne les rem­placent. Szy­mon était poly­glotte, non par choix ni par talent par­ti­cu­lier, mais par néces­si­té de sur­vie. Il par­lait le polo­nais — sa langue d’é­cole. Le yid­dish — sa langue de mai­son, la langue dans laquelle sa mère l’in­sul­tait quand il ren­ver­sait le bortsch et dans laquelle son père chan­tait le ven­dre­di soir. Le russe — la langue de l’an­cien occu­pant, qu’on n’ai­mait pas mais qu’on par­lait quand même, parce que cent vingt-trois ans d’oc­cu­pa­tion, ça laisse des traces dans la bouche. L’al­le­mand — appris avec un oncle hor­lo­ger qui rece­vait des cata­logues de Dresde. Et quelques mots de fran­çais, pico­rés dans les menus du Café Bris­tol et dans les conver­sa­tions des diplo­mates qu’il ser­vait au petit-déjeuner.

Szy­mon avait été enga­gé au Bris­tol six mois plus tôt, sur recom­man­da­tion d’un cou­sin qui tra­vaillait dans les cui­sines d’un hôtel de moindre rang et qui connais­sait le chef Mali­nows­ki par un canal dont la nature exacte res­tait mys­té­rieuse. Il était, selon les cri­tères de Hel­bling, un employé cor­rect — ponc­tuel, dis­cret, effi­cace — et selon les cri­tères de Wła­dek, un gar­çon « inté­res­sant », ce qui, dans le voca­bu­laire de Wła­dek, signi­fiait qu’il avait des his­toires à raconter.

Szy­mon fai­sait le lien.

Chaque matin, avant de prendre son ser­vice au Bris­tol, il tra­ver­sait Var­so­vie à pied depuis Gęsia — une marche de vingt minutes qui le fai­sait pas­ser de Nalew­ki à Dłu­ga, de Dłu­ga à Kra­kows­kie Przed­mieś­cie, du quar­tier juif au quar­tier du pou­voir, d’un monde à l’autre. Et chaque matin, il arri­vait au Bris­tol char­gé de nou­velles, de rumeurs, d’o­deurs et de bribes de chan­sons qu’il dépo­sait aux cui­sines comme on dépose un colis, sans céré­mo­nie, entre deux piles d’assiettes.

Ce matin du 2 jan­vier, Szy­mon arri­va avec une information.

— Sur Nalew­ki, dit-il en enfi­lant son tablier, on dit que Pade­rews­ki va for­mer un gouvernement.

Mali­nows­ki, qui était en train de pré­pa­rer un żurek — cette soupe à la farine de seigle fer­men­tée dont l’o­deur aigre­lette enva­his­sait les cui­sines chaque matin d’hi­ver et qui était, selon lui, le seul remède effi­cace contre le froid, la gueule de bois et le déses­poir exis­ten­tiel —, Mali­nows­ki haus­sa les épaules.

— Tout le monde dit ça.

— Oui, mais sur Nalew­ki, on dit autre chose aus­si. On dit que le gou­ver­ne­ment sera dans l’hô­tel. Ici. Au Bristol.

Mali­nows­ki ces­sa de touiller son żurek. Hel­bling, s’il avait enten­du cette phrase, aurait pro­ba­ble­ment eu besoin d’un verre d’eau et d’une chaise. L’i­dée que le Bris­tol — son Bris­tol, le temple de l’hos­pi­ta­li­té de luxe, le joyau Art nou­veau de Kra­kows­kie Przed­mieś­cie — puisse deve­nir un siège du gou­ver­ne­ment était, pour un homme comme Hel­bling, l’é­qui­valent d’une catas­trophe naturelle.

— Et on dit autre chose encore, ajou­ta Szymon.

Mali­nows­ki atten­dit. Szy­mon avait cette habi­tude de dis­tri­buer ses infor­ma­tions en trois temps, comme un pres­ti­di­gi­ta­teur qui sort les cartes de sa manche une par une.

— On dit que dans la nuit du 4, il y aura un coup.

— Un coup de quoi ?

— Un coup d’État.

Mali­nows­ki reprit sa cuillère. Il touilla le żurek. La sur­face de la soupe fit un petit tour­billon lai­teux qui res­sem­blait, de loin, à une galaxie en miniature.

— Szy­mon, dit-il, depuis que la Pologne existe à nou­veau — c’est-à-dire depuis envi­ron six semaines —, on m’a annon­cé quatre coups d’É­tat, deux révo­lu­tions, une inva­sion bol­che­vique et la fin du monde. Aucun de ces évé­ne­ments ne s’est pro­duit. En revanche, mes żurek ont tou­jours été prêts à sept heures. Tâche de mettre tes prio­ri­tés dans le bon ordre.

Szy­mon sou­rit. Il avait un sou­rire de biais, asy­mé­trique, qui lui don­nait l’air de quel­qu’un qui en sait plus long qu’il n’en dit, ce qui était sou­vent le cas. Il noua son tablier, prit un pla­teau de petits-déjeu­ners — café, pain blanc, beurre, confi­ture de prune, un œuf mol­let, la totale — et mon­ta au deuxième étage.

En pas­sant devant la suite 211, il enten­dit le piano.

Quel­qu’un jouait. Pas Cho­pin — il aurait recon­nu Cho­pin, tout le monde recon­naît Cho­pin, c’est la musique que la Pologne joue quand elle se parle à elle-même. Non. C’é­tait autre chose. Quelque chose de plus hési­tant, de plus étrange, une musique qui avan­çait par à‑coups, comme si le pia­niste la décou­vrait en même temps qu’il la jouait, comme s’il déchif­frait une par­ti­tion qu’il n’a­vait jamais vue.

Szy­mon s’ar­rê­ta. Posa le pla­teau sur la console du cou­loir. Écouta.

La musique mon­tait et des­cen­dait, cher­chait, tâton­nait, trou­vait une phrase et la per­dait, la retrou­vait sous une forme légè­re­ment dif­fé­rente, plus belle, plus triste, et quelque chose dans ces hési­ta­tions — dans cette façon qu’a­vait la mélo­die de ne pas savoir exac­te­ment où elle allait — ser­ra le cœur de Szy­mon, parce que cela res­sem­blait à quelque chose qu’il connais­sait. Cela res­sem­blait à une chan­son que son père chan­tait le ven­dre­di soir, en yid­dish, en balan­çant la tête, une chan­son dont il avait oublié les paroles mais dont la courbe mélo­dique — ce mou­ve­ment de mon­tée lente et de chute brusque, cette façon d’al­ler cher­cher la note la plus haute pour mieux retom­ber dans le grave — s’é­tait ins­crite en lui comme un second bat­te­ment de cœur.

La musique s’arrêta.

Szy­mon reprit son pla­teau. Conti­nua dans le cou­loir. Livra le petit-déjeu­ner à la chambre 215 — un atta­ché mili­taire fran­çais qui man­geait ses œufs avec une concen­tra­tion de chi­rur­gien. Revint sur ses pas. Repas­sa devant la 211.

Silence.

Le silence d’un pia­no qui vient de jouer est un silence par­ti­cu­lier. Ce n’est pas du vide — c’est du plein. La musique est encore là, sus­pen­due dans l’air, comme de la pous­sière dans un rayon de soleil, et elle met un cer­tain temps à se dépo­ser, à dis­pa­raître, à lais­ser le silence rede­ve­nir du silence.

Szy­mon des­cen­dit aux cui­sines. Reprit son ser­vice. Mais quelque chose le pour­sui­vait — la musique, les hési­ta­tions, cette mélo­die qui res­sem­blait à une chan­son de Nalew­ki jouée sur un Stein­way de concert dans la suite d’un pia­niste qui allait deve­nir Pre­mier ministre.

Il ne savait pas encore, à ce moment-là, qu’il s’a­gis­sait des par­ti­tions de Léon Rozen­berg. Il ne savait pas encore que ce nom le mène­rait dans les arrière-cours de Nalew­ki, chez un vieux luthier qui se sou­ve­nait de choses que le Bris­tol avait oubliées. Il ne savait rien de tout cela.

Mais il avait enten­du la musique.

Et la musique, sur Nalew­ki comme au Bris­tol, ne ment jamais.

* * *

Ce soir-là, Wła­dek, ins­tal­lé der­rière son comp­toir, atten­dait la nuit.

La nuit à Var­so­vie, en jan­vier 1919, tom­bait à quatre heures de l’a­près-midi. À cinq heures, il fai­sait noir. À six heures, les lam­pa­daires à gaz de Kra­kows­kie Przed­mieś­cie — ceux qui fonc­tion­naient encore, car la guerre en avait cas­sé un sur trois — pro­je­taient des ronds de lumière jaune sur la neige, et entre ces ronds de lumière, c’é­tait l’obs­cu­ri­té com­plète, une obs­cu­ri­té de cam­pagne, presque de forêt, comme si la ville, mal­gré ses palais et ses tram­ways, n’a­vait jamais tout à fait réus­si à convaincre la nuit qu’elle était une ville.

Wła­dek aimait cette obs­cu­ri­té. Elle fai­sait du Bris­tol un vais­seau illu­mi­né dans un océan noir — un phare, un navire, un monde à part. Les fenêtres du hall pro­je­taient leur lumière sur le trot­toir comme une pro­messe de cha­leur, et les pas­sants, là-dehors, dans le froid, levaient les yeux vers ces fenêtres avec un mélange d’en­vie et de mélan­co­lie, comme les enfants devant les vitrines de Noël.

À minuit, Tomasz descendit.

Il s’as­sit sur la ban­quette du hall. Wła­dek lui ser­vit un thé — un thé noir, brû­lant, ser­vi dans un verre avec un porte-verre en métal, à la manière russe, parce que cer­taines habi­tudes de l’oc­cu­pant avaient sur­vé­cu à l’oc­cu­pant, et que le thé à la russe, quoi qu’on en dise, était le meilleur thé du monde quand il fait moins quinze dehors.

— Alors ? dit Władek.

— Alors quoi ?

— Rozen­berg. Le cahier dans le pia­no. Tu y as pensé ?

Tomasz but une gor­gée de thé. Brû­lante. Parfaite.

— Oui, dit-il.

Ce fut tout. Mais Wła­dek, qui avait depuis long­temps appris à lire les silences de Tomasz comme d’autres lisent les jour­naux, com­prit que ce « oui » conte­nait des ques­tions que Tomasz ne pose­rait pas à voix haute, et que c’é­tait donc à lui, Wła­dek, de les poser pour deux.

— Rozen­berg, dit Wła­dek. C’est un nom juif. Ça, c’est cer­tain. Un com­po­si­teur juif qui cache ses par­ti­tions dans un pia­no de l’Hô­tel Bris­tol en 1901. Pour­quoi ? Pour­quoi dans le pia­no de Pade­rews­ki ? Pour­quoi pas chez un édi­teur ? Pour­quoi pas dans un tiroir, comme tout le monde ? Qu’est-ce qu’il vou­lait ? Qu’est-ce qu’il fuyait ? Et sur­tout — Wła­dek bais­sa la voix — sur­tout : est-ce que la musique est belle ?

C’é­tait, de toutes les ques­tions, la seule qui comp­tait vrai­ment. Et c’é­tait la seule à laquelle per­sonne, pour l’ins­tant, ne pou­vait répondre — per­sonne, sauf peut-être l’homme qui, au-des­sus de leurs têtes, dans la suite 211, avait joué ce matin-là une musique que per­sonne n’a­vait reconnue.

— Demain, dit Wła­dek, je deman­de­rai à Szy­mon d’al­ler poser des ques­tions sur Nalew­ki. Quel­qu’un doit se sou­ve­nir. Nalew­ki se sou­vient de tout. C’est une rue qui a de la mémoire. Pas comme Kra­kows­kie Przed­mieś­cie, qui oublie tout à mesure, parce que les rues du pou­voir n’ont pas besoin de mémoire — elles ont des monu­ments, ce qui est le contraire.

Tomasz finit son thé. Se leva. Regar­da Władek.

— Bonne nuit, dit-il.

— Bonne nuit, Tomasz. Et ne t’in­quiète pas. On saura.

Tomasz remon­ta. Pas par l’as­cen­seur — à cette heure-là, l’as­cen­seur dor­mait, ou du moins ne tra­vaillait pas, ce qui pour Wła­dek reve­nait au même. Tomasz prit l’es­ca­lier, len­te­ment, en comp­tant les marches par habi­tude, et en pas­sant devant le deuxième étage, il s’arrêta.

La suite 211 était silencieuse.

Mais dans ce silence, Tomasz crut per­ce­voir quelque chose — non pas un son, mais l’empreinte d’un son, la trace que la musique avait lais­sée dans l’air du cou­loir, comme un par­fum qui per­siste après qu’on a quit­té la pièce.

Il res­ta immo­bile un moment. L’é­clat d’o­bus dans son épaule gauche lui envoya une petite décharge de dou­leur, froide et pré­cise, comme un rap­pel du Karst. Dehors, le vent souf­flait. La Vis­tule, quelque part au-delà des toits, char­riait ses gla­çons dans le noir.

Et Tomasz pen­sa à Léon Rozen­berg — un homme qu’il n’a­vait jamais connu, dont il ne savait rien, et qui avait pour­tant réus­si, dix-huit ans après avoir caché ses par­ti­tions dans un pia­no, à faire entendre quelque chose que per­sonne n’at­ten­dait, dans un hôtel qui atten­dait tout.

Il mon­ta se coucher.

Dans deux jours, il y aurait un coup d’État.

Mais ça, nous ne le savions pas encore.

CHA­PITRE 4

La nuit du coup

Szy­mon avait raison.

Le coup eut lieu dans la nuit du 4 au 5 jan­vier, exac­te­ment comme Nalew­ki l’a­vait pré­dit, ce qui confir­ma deux choses que nous savions déjà : pre­miè­re­ment, que les rumeurs de Nalew­ki étaient plus fiables que les bul­le­tins offi­ciels du gou­ver­ne­ment, et deuxiè­me­ment, que les coups d’É­tat polo­nais, comme les mariages polo­nais, se pré­parent dans le bruit, s’exé­cutent dans le chaos et se ter­minent par un repas.

Mais n’al­lons pas trop vite.

Les jours qui sépa­rèrent l’ar­ri­vée de Pade­rews­ki du coup d’É­tat — trois jours, du 1er au 4 jan­vier — furent, pour le Bris­tol, une période d’ef­fer­ves­cence crois­sante qui res­sem­blait à la mon­tée en tem­pé­ra­ture d’une cocotte-minute. Le hall, qui n’a­vait jamais été un lieu calme — un grand hôtel n’est jamais calme, il est au mieux maî­tri­sé —, devint un car­re­four per­ma­nent où se croi­saient des diplo­mates pres­sés, des offi­ciers boueux, des jour­na­listes affa­més, des émis­saires venus de Cra­co­vie, de Poz­nań, de Lwów, de Lublin, cha­cun por­teur d’un mes­sage urgent, d’une requête vitale, d’une crise à résoudre dans l’heure. Hel­bling les regar­dait pas­ser avec l’ex­pres­sion d’un homme qui voit des bottes de cava­le­rie fou­ler un tapis per­san — une expres­sion de souf­france conte­nue mais pro­fonde, le genre de souf­france qui ne crie pas mais qui laisse des traces.

Le Bris­tol n’é­tait pas fait pour ça. Le Bris­tol avait été conçu pour les voya­geurs for­tu­nés, les artistes de pas­sage, les hommes d’af­faires en quête de confort — pas pour accueillir la nais­sance d’une nation. Mais les nations naissent où elles veulent, et celle-ci avait déci­dé de naître dans les cou­loirs du plus bel hôtel de Var­so­vie, et Hel­bling, qui était suisse et donc res­pec­tueux de la démo­cra­tie tout en la trou­vant pro­fon­dé­ment déran­geante, n’y pou­vait rien.

Pade­rews­ki, pen­dant ces trois jours, ne quit­ta presque pas l’hô­tel. Il rece­vait. Du matin au soir, dans le salon de la suite 211, défi­laient des poli­ti­ciens, des mili­taires, des ecclé­sias­tiques, des repré­sen­tants de par­tis dont les noms chan­geaient plus vite que les sai­sons — Natio­nal-Démo­crates, Socia­listes Polo­nais, Démo­crates-Chré­tiens, Pay­sans de tel bord, Pay­sans de tel autre bord — et dont les reven­di­ca­tions, super­po­sées les unes aux autres, for­maient un palimp­seste de contra­dic­tions que Pade­rews­ki écou­tait avec la patience d’un homme habi­tué à accor­der des ins­tru­ments désaccordés.

Nous mon­tions du thé. Des pla­teaux entiers de thé. Du thé noir, du thé au citron, du thé à la menthe pour l’en­voyé d’une délé­ga­tion dont nous ne com­pre­nions pas la langue. Des petits-fours du Café Bris­tol — les mako­wiec de Barańs­ki, les bis­cuits au beurre de Pani Rogals­ka, la seconde pâtis­sière, qui fai­sait des sablés si fins qu’on pou­vait lire un jour­nal à tra­vers. Du cho­co­lat chaud pour Hele­na, qui en buvait trois tasses par jour, métho­di­que­ment, à des heures fixes, comme un médi­ca­ment. Nous mon­tions tout cela par l’es­ca­lier de ser­vice, parce que l’as­cen­seur était occu­pé — occu­pé par le bal­let inces­sant des visi­teurs que Tomasz fai­sait mon­ter et des­cendre, mon­ter et des­cendre, toute la jour­née, dans sa cabine de cris­tal, avec le visage impas­sible d’un homme qui trans­porte des pas­sa­gers sans jamais deman­der où ils vont ni pourquoi.

Tomasz, pen­dant ces trois jours, apprit plus de choses sur la poli­tique polo­naise qu’en trente-deux ans d’exis­tence. Il apprit, dans les qua­rante-cinq secondes de chaque tra­jet, à dis­tin­guer un Natio­nal-Démo­crate d’un Socia­liste rien qu’à la façon dont il bou­ton­nait son man­teau. Les Natio­nal-Démo­crates bou­ton­naient jus­qu’au col — des hommes ser­rés, ten­dus, méfiants, qui sen­taient le tabac blond et l’eau de Cologne autri­chienne. Les Socia­listes lais­saient le der­nier bou­ton ouvert, par négli­gence ou par prin­cipe, et sen­taient le tabac noir et la sueur, ce qui n’é­tait pas un juge­ment de valeur mais une obser­va­tion olfac­tive. Les mili­taires ne bou­ton­naient rien du tout — ils tra­ver­saient l’as­cen­seur comme on tra­verse un champ de bataille, sans prê­ter atten­tion au décor.

Et puis il y avait les autres. Ceux qui n’ap­par­te­naient à aucun par­ti, à aucune fac­tion, à aucun camp, et qui venaient voir Pade­rews­ki non pas pour reven­di­quer ou exi­ger, mais pour deman­der. Des gens qui avaient per­du quel­qu’un — un fils, un mari, un frère — dans les armées de l’un ou l’autre des empires qui s’é­taient effon­drés, et qui espé­raient que le grand homme, le pia­niste mira­cu­leux qui avait l’o­reille de l’A­mé­rique et de la France, pour­rait les aider à retrou­ver une trace, un nom, un corps. Ceux-là, Tomasz les recon­nais­sait à leur façon d’en­trer dans l’as­cen­seur : len­te­ment, le dos voû­té, les yeux bais­sés, comme s’ils avaient honte d’exis­ter dans un endroit aus­si beau quand la per­sonne qu’ils cher­chaient n’exis­tait peut-être plus du tout.

Tomasz les fai­sait mon­ter sans rien dire. Il appuyait sur le bou­ton. L’as­cen­seur mon­tait. Et dans les qua­rante-cinq secondes du tra­jet, il arri­vait que ces gens — ces hommes, ces femmes, ces vieux en redin­gote usée, ces jeunes en uni­forme rapié­cé — lèvent les yeux vers les parois de cris­tal et voient, reflé­té dans le verre, leur propre visage, et que quelque chose dans ce reflet — la lumière, peut-être, ou le mou­ve­ment de l’as­cen­seur, ou sim­ple­ment le fait d’être enfer­mé dans un habi­tacle trans­pa­rent sus­pen­du au-des­sus du vide — les fasse pleurer.

Tomasz ne disait rien. Il ne détour­nait pas le regard. Il res­tait là, la main sur la manette, et il atten­dait que l’as­cen­seur arrive au deuxième étage, et il ouvrait la porte, et les gens sor­taient en essuyant leurs yeux, et Tomasz refer­mait la porte et redescendait.

C’é­tait sa façon à lui d’être présent.

* * *

La nuit du 4 jan­vier tom­ba avec une den­si­té par­ti­cu­lière, comme si le ciel de Var­so­vie avait déci­dé de s’a­lour­dir pour l’occasion.

Wła­dek, à son poste, sen­tit que quelque chose se pré­pa­rait. Il le sen­tit dans ses os — ses os de cocher, ses os habi­tués au froid et aux longues attentes, qui per­ce­vaient les chan­ge­ments de pres­sion atmo­sphé­rique et poli­tique avec la même pré­ci­sion qu’un baro­mètre. L’air avait une tex­ture dif­fé­rente. Les rares pas­sants sur Kra­kows­kie Przed­mieś­cie mar­chaient plus vite, les épaules ren­trées, sans s’ar­rê­ter, sans regar­der les vitrines, sans lever les yeux vers les fenêtres illu­mi­nées du Bris­tol. Des auto­mo­biles — rares à cette époque, où Var­so­vie était encore une ville de fiacres et de tram­ways — pas­sèrent plu­sieurs fois devant l’hô­tel, ralen­tirent, repartirent.

À onze heures du soir, un groupe d’of­fi­ciers en civil entra dans le hall. Ils étaient cinq. Wła­dek les recon­nut immé­dia­te­ment — non pas leurs visages, mais leur allure. Des hommes qui mar­chaient comme des mili­taires même quand ils ne por­taient pas l’u­ni­forme. Des hommes dont les yeux balayaient la pièce en dia­go­nale, éva­luant les issues, cal­cu­lant les dis­tances. Des hommes qui sen­taient le cuir, la poudre et la détermination.

L’un d’eux s’ap­pro­cha du comptoir.

— Le prince Sapie­ha a lais­sé un mes­sage pour nous, dit-il.

Wła­dek, dont le génie consis­tait à ne jamais mon­trer ce qu’il pen­sait tout en pen­sant énor­mé­ment, hocha la tête, consul­ta le casier, et ten­dit une enve­loppe. L’of­fi­cier la prit sans remer­cier — les gens qui pré­parent un coup d’É­tat n’ont géné­ra­le­ment pas le temps de la poli­tesse — et les cinq hommes mon­tèrent au qua­trième étage par l’es­ca­lier, ce qui confir­mait qu’ils savaient exac­te­ment où ils allaient.

Wła­dek atten­dit qu’ils aient dis­pa­ru. Puis il décro­cha le télé­phone — l’un des six télé­phones du Bris­tol, relique mira­cu­leuse de 1901, dont le com­bi­né de baké­lite avait la forme d’un os de seiche — et appe­la la loge du concierge.

— Kaziu, dit-il, pré­viens Hel­bling. On a de la visite.

À minuit, Tomasz des­cen­dit. Wła­dek lui résu­ma la situa­tion en cin­quante mots — un record de conci­sion pour un homme qui en uti­li­sait habi­tuel­le­ment cinq cents pour dire bonjour.

— Sapie­ha est au qua­trième. Avec des offi­ciers. Il se passe quelque chose.

Tomasz s’as­sit. Écou­ta le silence du hall. Le silence, cette nuit-là, n’é­tait pas le silence habi­tuel du Bris­tol endor­mi — c’é­tait un silence char­gé, ten­du, un silence de chien à l’ar­rêt, le silence qui pré­cède les choses qui ne devraient pas arriver.

À une heure du matin, un bruit de bottes dans l’es­ca­lier. Des voix étouf­fées. Une porte qui claque. Puis le silence revint, plus épais qu’avant.

À deux heures, le télé­phone son­na dans le hall. Wła­dek décro­cha. Une voix qu’il ne recon­nut pas dit : « C’est ter­mi­né. » Et raccrocha.

À trois heures, la porte du Bris­tol s’ou­vrit et un homme entra.

* * *

Nous sûmes plus tard — par Szy­mon, par les cui­sines, par les jour­naux, par le réseau de rumeurs qui irri­guait Var­so­vie comme un sys­tème san­guin secon­daire — ce qui s’é­tait passé.

Le prince Sapie­ha et un groupe de conspi­ra­teurs de droite, des Natio­nal-Démo­crates mécon­tents du gou­ver­ne­ment socia­liste de Morac­zews­ki, avaient ten­té de prendre le pou­voir. Le plan était simple, comme le sont tous les plans qui échouent : s’emparer des bâti­ments clés, arrê­ter Morac­zews­ki, ins­tal­ler un gou­ver­ne­ment pro­vi­soire. Le tout en une nuit, pro­pre­ment, chi­rur­gi­ca­le­ment, à la manière d’un coup d’é­checs bien calculé.

Le pro­blème était que le coup n’a­vait été ni propre ni chi­rur­gi­cal ni bien cal­cu­lé. Les conspi­ra­teurs avaient été repé­rés avant même de quit­ter l’hô­tel — Wła­dek n’a­vait pas été le seul à remar­quer les cinq offi­ciers en civil —, et le géné­ral Szep­ty­cki, bras droit de Pił­sud­ski, avait été pré­ve­nu. À deux heures du matin, les conju­rés avaient été arrê­tés. Morac­zews­ki était sain et sauf. Le coup d’É­tat le plus bref de l’his­toire de la Pologne indé­pen­dante — six heures, de la concep­tion à l’ar­res­ta­tion — était terminé.

Et Pił­sud­ski, le chef de l’É­tat, l’homme qui tenait le pays dans ses mains comme on tient un oiseau bles­sé — assez fer­me­ment pour qu’il ne s’en­vole pas, assez dou­ce­ment pour ne pas le tuer —, Pił­sud­ski avait fait quelque chose d’extraordinaire.

Il les avait relâchés.

Tous. Sans pro­cès, sans repré­sailles, sans même une répri­mande offi­cielle. Il les avait convo­qués, l’un après l’autre, leur avait par­lé briè­ve­ment — per­sonne ne savait exac­te­ment ce qu’il avait dit, mais Wła­dek sou­te­nait qu’il s’é­tait conten­té de les regar­der en silence pen­dant deux minutes, ce qui, venant de Pił­sud­ski, était plus ter­ri­fiant qu’un dis­cours —, et il les avait ren­voyés chez eux.

La clé­mence comme arme poli­tique. L’in­dul­gence comme cal­cul. Pił­sud­ski savait que punir les conspi­ra­teurs aurait mis le feu aux poudres — la droite natio­nale se serait sou­le­vée, et la fra­gile coexis­tence entre les fac­tions polo­naises aurait volé en éclats. Alors il avait par­don­né. Pas par bon­té d’âme — Pił­sud­ski n’é­tait pas un homme bon, pas exac­te­ment, il était un homme effi­cace, ce qui est une ver­tu beau­coup plus rare et beau­coup plus dan­ge­reuse —, mais par intel­li­gence tactique.

Et l’homme qui entra dans le Bris­tol à trois heures du matin, alors que Wła­dek et Tomasz veillaient dans le hall, l’homme qui pous­sa la porte et tra­ver­sa le hall à grands pas, sans regar­der ni à droite ni à gauche, l’homme dont le man­teau por­tait encore la neige fon­due et dont les bottes lais­sèrent sur le marbre blanc une trace de boue que Hel­bling met­trait trois jours à par­don­ner, cet homme était l’un des conspirateurs.

Le comte Kazi­mierz Tarnowski.

* * *

Il était grand. C’est la pre­mière chose que Tomasz nota — un réflexe d’homme de l’as­cen­seur, pour qui la taille des pas­sa­gers est une don­née pro­fes­sion­nelle. Grand, mince, les épaules larges mais osseuses, comme si la char­pente avait été construite pour un homme plus cor­pu­lent et que la chair avait oublié de suivre. Un visage long, des yeux sombres enfon­cés dans des orbites creuses, un nez aris­to­cra­tique — c’est-à-dire un nez qui avait été cas­sé au moins une fois et qui s’en était remis avec élé­gance. Des che­veux gris cou­pés court, pla­qués en arrière. L’al­lure géné­rale d’un lévrier afghan qui aurait fré­quen­té les meilleures tables d’Eu­rope et qui serait ren­tré chez lui un peu amaigri.

Il por­tait un uni­forme sous son man­teau — un uni­forme de cava­le­rie, sans grade visible, ce qui pou­vait signi­fier qu’il était si haut gra­dé que le grade était super­flu, ou si indif­fé­rent à la hié­rar­chie qu’il ne se don­nait pas la peine de l’af­fi­cher. Il s’ap­pro­cha du comp­toir de Wła­dek avec la démarche d’un homme qui sait exac­te­ment où il va et qui est légè­re­ment amu­sé d’y aller.

— Je vou­drais ma chambre, dit-il.

Wła­dek, qui n’a­vait jamais vu cet homme de sa vie, ne cil­la pas.

— Votre nom, monsieur ?

— Tar­nows­ki. Kazi­mierz Tarnowski.

Wła­dek ouvrit le registre. Véri­fia. Il n’y avait aucune réser­va­tion au nom de Tarnowski.

— Je crains, mon­sieur, que nous n’ayons pas de réser­va­tion à ce nom.

Le comte sou­rit. Un sou­rire lent, asy­mé­trique, le sou­rire de quel­qu’un qui s’a­muse d’une plai­san­te­rie que lui seul comprend.

— C’est nor­mal, dit-il. Il n’y a pas de réser­va­tion. Il n’y a jamais eu de réser­va­tion. Ce n’est pas néces­saire. Ma famille a construit cet endroit.

Wła­dek com­prit. Tar­nows­ki. Le palais Tar­nows­ki. Le Bris­tol avait été bâti en 1899 sur l’emplacement du palais Tar­nows­ki, rache­té par Pade­rews­ki et ses asso­ciés. Le comte Tar­nows­ki n’é­tait pas un client — il était, d’une cer­taine manière, un fan­tôme, le des­cen­dant d’un lieu qui n’exis­tait plus et qui avait été rem­pla­cé par un hôtel, comme on rem­place un arbre par un immeuble, et qui reve­nait main­te­nant, en pleine nuit, après un coup d’É­tat raté, récla­mer une chambre dans un bâti­ment qui por­tait la mémoire de sa maison.

— Mon­sieur le comte, dit Wła­dek, qui savait ins­tinc­ti­ve­ment quand il fal­lait uti­li­ser un titre et quand il ne le fal­lait pas, nous avons des chambres dis­po­nibles au cin­quième étage. Si vous vou­lez bien…

— Le troi­sième, cou­pa Tar­nows­ki. Chambre 304, si elle est libre. C’est là que se trou­vait la biblio­thèque de mon père.

Wła­dek consul­ta le registre. La 304 était libre. La 304 était tou­jours libre — c’é­tait une chambre d’angle, un peu froide, un peu ven­tée, que les clients habi­tuels évi­taient pour des rai­sons de confort. Wła­dek nota le nom, ten­dit la clé. Tar­nows­ki la prit avec un léger hoche­ment de tête qui pou­vait pas­ser pour un remer­cie­ment dans les milieux où l’on consi­dère que remer­cier est une forme de faiblesse.

Puis il se tour­na vers l’ascenseur.

Tomasz, qui avait obser­vé toute la scène depuis sa ban­quette, se leva, enfi­la ses gants, et prit posi­tion dans la cabine. Tar­nows­ki entra. Il entra comme per­sonne n’é­tait jamais entré dans l’as­cen­seur du Bris­tol — ni comme un puis­sant, ni comme un timide, ni comme un mili­taire, ni comme un ivrogne. Il entra comme quel­qu’un qui rentre chez lui. C’est-à-dire avec cette assu­rance décon­trac­tée, cette absence totale de gêne, cette fami­lia­ri­té avec l’es­pace que seuls ont les gens qui consi­dèrent que le lieu leur appartient.

— Troi­sième, dit-il.

Tomasz action­na la manette. L’as­cen­seur mon­ta. Qua­rante-cinq secondes.

Pen­dant la mon­tée, Tar­nows­ki regar­da les parois de cris­tal. La lumière tami­sée du hall se reflé­ta dans le verre et des­si­na sur son visage des motifs de lumière et d’ombre qui lui don­nèrent, pen­dant un ins­tant, l’air d’un por­trait ancien — un de ces por­traits d’a­ris­to­crates polo­nais qu’on voit dans les musées, les hommes en armure ou en four­rure, le regard per­du dans un loin­tain que per­sonne d’autre ne peut voir.

— Vous savez, dit-il à Tomasz, sans le regar­der, mon père m’a por­té sur ses épaules dans l’es­ca­lier de ce bâti­ment quand j’a­vais cinq ans. Il n’y avait pas d’as­cen­seur à l’é­poque. Il n’y avait pas d’hô­tel non plus. Il y avait une maison.

Tomasz ne répon­dit pas. L’as­cen­seur arri­va au troi­sième. La porte s’ouvrit.

Tar­nows­ki sor­tit. Fit trois pas dans le cou­loir. S’ar­rê­ta. Se retourna.

— Mer­ci, dit-il.

Puis il dis­pa­rut dans le cou­loir, et Tomasz refer­ma la porte, et l’as­cen­seur redes­cen­dit, et le Bris­tol absor­ba le comte Tar­nows­ki comme il absor­bait tout le monde — silen­cieu­se­ment, com­plè­te­ment, avec cette capa­ci­té qu’ont les grands hôtels de faire dis­pa­raître les gens dans leurs étages comme la terre fait dis­pa­raître les graines.

Wła­dek, en bas, notait quelque chose dans un car­net qu’il gar­dait sous le comp­toir et dont il ne par­lait jamais, un car­net à cou­ver­ture noire dans lequel il consi­gnait, chaque nuit, les arri­vées tar­dives, les départs fur­tifs, les phrases enten­dues, les silences sus­pects. Ce car­net, Wła­dek l’ap­pe­lait sa « mémoire de secours », et il y tenait comme un marin tient à sa boussole.

Cette nuit-là, il écri­vit : « 3h15. Arri­vée du comte K. Tar­nows­ki. Conspi­ra­teur. Relâ­ché. Demande la chambre 304 (ancienne biblio­thèque du palais). Ne semble pas avoir l’in­ten­tion de repartir. »

En des­sous, après un moment de réflexion, il ajou­ta : « À surveiller. »

Puis il refer­ma le car­net, le glis­sa sous le comp­toir, et reprit sa veille.

Dehors, la neige tom­bait sur Var­so­vie. Une neige fine, ser­rée, obs­ti­née, qui recou­vrait les traces de bottes sur Kra­kows­kie Przed­mieś­cie et qui effa­çait, avec la patience des choses silen­cieuses, les preuves de ce qui venait de se passer.

Le coup d’É­tat le plus court de l’his­toire de la Pologne s’a­che­vait dans un hôtel de luxe, par l’ar­ri­vée d’un aris­to­crate qui deman­dait la chambre qui avait été la biblio­thèque de son père.

Nous ne savions pas encore que Tar­nows­ki resterait.

Nous ne savions pas encore que sa pré­sence au Bris­tol, jour après jour, semaine après semaine, dans cette chambre du troi­sième étage d’où il ne sor­tait que pour dîner, prendre le thé et mon­ter dans l’as­cen­seur de Tomasz, devien­drait l’un des mys­tères les plus dis­cu­tés de notre hôtel.

Nous ne savions pas encore qu’il déte­nait la clé de quelque chose que nous cher­chions tous — une clé qui n’ou­vrait pas une porte, mais un piano.

Tout cela vien­drait plus tard.

Pour l’ins­tant, la neige tom­bait, le Bris­tol dor­mait, et le comte Tar­nows­ki, dans la chambre 304, regar­dait par la fenêtre l’en­droit exact où, qua­rante ans plus tôt, son père avait plan­té un tilleul.

Le tilleul n’é­tait plus là.

L’hô­tel, si.

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