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L’as­cen­seur
de cris­tal

L’as­cen­seur de cristal

Cha­pitres 5 à 9

DEUXIÈME PAR­TIE

LA NÉGO­CIA­TION

(6 – 16 jan­vier 1919)

CHA­PITRE 5

Le direc­teur et le comte

Le mémo numé­ro 47 de Hel­bling, rédi­gé le 6 jan­vier 1919 à cinq heures vingt-trois du matin — l’heure figu­rait dans la marge, car Hel­bling datait ses mémos avec la pré­ci­sion d’un astro­nome —, était adres­sé à l’en­semble du per­son­nel et por­tait le titre sui­vant : « De la dis­tinc­tion fon­da­men­tale entre un hôtel et un siège du gouvernement. »

Le texte, que Mag­da affi­cha dans l’of­fice du pre­mier étage à sept heures et que nous lûmes tous avec un mélange de res­pect et d’hi­la­ri­té conte­nue, disait ceci :

« Il est por­té à l’at­ten­tion du per­son­nel que l’Hô­tel Bris­tol demeure un éta­blis­se­ment hôte­lier de pre­mière caté­go­rie et n’a, à aucun moment, été conver­ti en siège du pou­voir exé­cu­tif, en caserne, en salle de rédac­tion, en bureau de poste, en quar­tier géné­ral mili­taire, en agence de ren­sei­gne­ment, en réfec­toire pour diplo­mates en tran­sit, ni en tout autre lieu incom­pa­tible avec la mis­sion fon­da­men­tale de notre éta­blis­se­ment, qui est de four­nir à nos hôtes un ser­vice d’ex­cel­lence dans un cadre de séré­ni­té et de raf­fi­ne­ment. Il est donc rap­pe­lé que : 1) les cou­loirs ne sont pas des salles de réunion ; 2) les salons ne sont pas des forums de débat poli­tique ; 3) le Café Bris­tol n’est pas une can­tine ; 4) l’as­cen­seur n’est pas un ins­tru­ment de négo­cia­tion diplo­ma­tique. Le per­son­nel est prié de main­te­nir en toutes cir­cons­tances les stan­dards de l’é­ta­blis­se­ment. Signé : R. Hel­bling, Direc­teur général. »

Nous aimions Hel­bling. Nous l’ai­mions comme on aime un hor­lo­ger obses­sion­nel ou un chef d’or­chestre tyran­nique — avec une admi­ra­tion mêlée de ter­reur et une pointe de ten­dresse qu’il nous aurait été impos­sible d’ex­pri­mer en sa pré­sence, car Hel­bling ne tolé­rait pas la ten­dresse, qu’il consi­dé­rait comme un relâ­che­ment incom­pa­tible avec le métier d’hô­te­lier. Nous l’ai­mions parce qu’il était la seule chose qui ne chan­geait pas dans un monde en pleine convul­sion. Dehors, des empires s’ef­fon­draient, des fron­tières se redes­si­naient, des peuples renais­saient — mais à l’in­té­rieur du Bris­tol, les cou­verts étaient tou­jours ali­gnés, les draps tou­jours repas­sés, le beurre tou­jours à la bonne tem­pé­ra­ture, et Hel­bling tou­jours debout, ver­ti­cal, indes­truc­tible, comme un phare dans la tempête.

Le mémo numé­ro 47 était, bien enten­du, par­fai­te­ment inutile. Le Bris­tol était bel et bien en train de se trans­for­mer en quar­tier géné­ral infor­mel de la poli­tique polo­naise, et rien ni per­sonne — pas même Hel­bling, pas même ses mémos — ne pou­vait l’empêcher. Depuis l’ar­ri­vée de Pade­rews­ki, le hall ne désem­plis­sait plus. Le Column Bar était deve­nu un lieu de ren­dez-vous pour les atta­chés mili­taires étran­gers — on y voyait des Amé­ri­cains, des Fran­çais, des Bri­tan­niques, assis dans les fau­teuils de cuir, devant des verres de cognac, en train de dis­cu­ter de l’a­ve­nir de la Pologne avec la décon­trac­tion de gens qui dis­cutent de l’a­ve­nir d’un pays qui n’est pas le leur. Le Café Bris­tol ser­vait le double de cou­verts qu’en temps nor­mal. Les cui­sines fonc­tion­naient en régime de guerre — Mali­nows­ki, qui avait l’ha­bi­tude de nour­rir soixante per­sonnes par ser­vice, en nour­ris­sait désor­mais cent vingt, et ses żurek, pré­pa­rés dans des mar­mites de taille indus­trielle, étaient deve­nus le car­bu­rant offi­cieux de la renais­sance polonaise.

Hel­bling endu­rait. Il endu­rait avec la patience de ceux qui savent que l’his­toire est un phé­no­mène tem­po­raire et que l’hô­tel­le­rie est éter­nelle. Il endu­rait les bottes sur ses tapis, les mégots dans ses cen­driers en cris­tal, les éclats de voix dans ses cou­loirs feu­trés. Il endu­rait les diplo­mates qui ren­ver­saient du café sur les nappes damas­sées et les offi­ciers qui accro­chaient leurs sabres au por­te­man­teau du ves­tiaire — un por­te­man­teau en chêne mas­sif, des­si­né par Otto Wag­ner le Jeune, qui n’a­vait pas été conçu pour sup­por­ter le poids d’un sabre de cava­le­rie, et dont Hel­bling crai­gnait à chaque ins­tant qu’il ne cède, entraî­nant dans sa chute le sabre, le por­te­man­teau, le mur et sa propre rai­son de vivre.

Mais il y avait une chose que Hel­bling n’en­du­rait pas. Une chose qui le ren­dait, sinon fou — Hel­bling était trop suisse pour deve­nir fou —, du moins pro­fon­dé­ment, vis­cé­ra­le­ment, struc­tu­rel­le­ment contrarié.

Le comte Tarnowski.

* * *

Le comte Tar­nows­ki ne par­tait pas.

Le 6 jan­vier, il était là. Le 7, il était là. Le 8, le 9, le 10 — il était là. Il ne don­nait aucun signe de départ. Il n’a­vait pas de bagages — pas une malle, pas un sac, pas même une trousse de toi­lette. Il por­tait le même uni­forme chaque jour, un uni­forme qu’il fai­sait bros­ser par le ser­vice de net­toyage avec l’as­su­rance tran­quille d’un homme qui consi­dère que les ser­vices d’un hôtel existent pour être uti­li­sés, même quand on n’a pas les moyens de les payer — ce qui, nous le décou­vrîmes rapi­de­ment, était le cas.

Tar­nows­ki n’a­vait pas d’argent. Ou plu­tôt, il avait l’argent de son nom — c’est-à-dire rien de tan­gible, mais une quan­ti­té consi­dé­rable de cré­dit moral, de res­pect héri­té, d’au­ra aris­to­cra­tique, le genre de mon­naie qui ne s’im­prime pas mais qui cir­cule très bien dans cer­tains milieux. Il signait ses addi­tions. Il signait tout. Il signait avec un paraphe d’une élé­gance si consom­mée que la signa­ture elle-même sem­blait valoir davan­tage que la somme qu’elle était cen­sée couvrir.

Hel­bling avait exa­mi­né la situa­tion avec sa rigueur habi­tuelle. Le comte Tar­nows­ki occu­pait la chambre 304. Il pre­nait ses repas au res­tau­rant — des repas modestes, il est vrai : un potage, un plat, rare­ment un des­sert, jamais de vin avant le dîner, un verre de tokay après, jamais deux. Il pre­nait le thé au Café Bris­tol chaque après-midi à quatre heures — un thé noir, sans lait, avec un car­ré de sucre, et un mor­ceau de bab­ka au pavot qu’il man­geait en lisant le Kurier Wars­zaws­ki d’un bout à l’autre, y com­pris les petites annonces, ce qui sug­gé­rait soit un inté­rêt ency­clo­pé­dique pour la vie var­so­vienne, soit un ennui consi­dé­rable. Il n’a­vait pas payé un zlo­ty — ou plu­tôt, puisque le zlo­ty n’exis­tait pas encore en jan­vier 1919, pas un mark, pas un rouble, pas un pfen­nig, pas un sou de la mon­naie que l’on voudrait.

Hel­bling rédi­gea le mémo numé­ro 48. Titre : « De la situa­tion comp­table du client de la chambre 304. » Conte­nu : une ana­lyse en trois points de la dette du comte, assor­tie d’une recom­man­da­tion de « cla­ri­fi­ca­tion cour­toise mais ferme ». Il le dépo­sa lui-même à la récep­tion, avec la consigne de le remettre au comte.

Le comte lut le mémo. Sou­rit. Et dit au récep­tion­niste, avec une poli­tesse si par­faite qu’elle en deve­nait inattaquable :

— Trans­met­tez à mon­sieur Hel­bling mes remer­cie­ments pour sa vigi­lance. Et dites-lui que les dettes, comme les tilleuls, ont besoin de temps pour pousser.

Le récep­tion­niste trans­mit. Hel­bling reçut le mes­sage. Son visage ne chan­gea pas d’ex­pres­sion — le visage de Hel­bling ne chan­geait jamais d’ex­pres­sion, il n’a­vait qu’une seule expres­sion, qui était la neu­tra­li­té armée —, mais Mag­da, qui pas­sait dans le cou­loir à ce moment-là, jura avoir enten­du un son pro­ve­nant de la mâchoire du direc­teur, un son infime, presque inau­dible, qui res­sem­blait au grin­ce­ment d’une hor­loge dont on aurait remon­té le méca­nisme un tour de trop.

Le fait est que Tar­nows­ki avait un pou­voir étrange. Pas un pou­voir poli­tique — le coup d’É­tat avait prou­vé que ses talents dans ce domaine étaient limi­tés. Pas un pou­voir finan­cier — il ne pos­sé­dait mani­fes­te­ment rien. C’é­tait un pou­voir plus ancien, plus dif­fi­cile à nom­mer, quelque chose qui tenait à sa manière d’oc­cu­per l’es­pace, de tra­ver­ser le hall, de s’as­seoir dans un fau­teuil du Café Bris­tol comme si le fau­teuil avait été fabri­qué pour lui, ce qui, dans un sens his­to­rique, était peut-être vrai.

Il connais­sait l’hô­tel mieux que nous.

Mieux que Hel­bling, qui le diri­geait depuis seize ans. Mieux que Wła­dek, qui y tra­vaillait depuis l’ou­ver­ture. Mieux que qui­conque, parce qu’il ne connais­sait pas l’hô­tel — il connais­sait ce qui avait été avant l’hô­tel. Il savait que le Column Bar occu­pait l’emplacement de la salle de musique de son grand-père. Que l’es­ca­lier prin­ci­pal sui­vait exac­te­ment le tra­cé de l’an­cien esca­lier du palais. Que les fenêtres du troi­sième étage — les fenêtres de sa chambre — don­naient sur le même angle de Kra­kows­kie Przed­mieś­cie que les fenêtres de la biblio­thèque pater­nelle, et que la lumière, à quatre heures de l’a­près-midi en jan­vier, entrait par ces fenêtres avec le même angle qu’il y a qua­rante ans, parce que la lumière, elle, ne se sou­cie pas de savoir si elle éclaire un palais ou un hôtel.

Tomasz le fai­sait mon­ter et des­cendre deux fois par jour. Le matin, de la 304 au rez-de-chaus­sée. Le soir, du rez-de-chaus­sée à la 304. Qua­rante-cinq secondes à chaque fois. Et chaque fois, Tar­nows­ki lui adres­sait un mot — un seul, par­fois deux, jamais plus.

Le 7 jan­vier : « Belle journée. »

Le 8 : « Le żurek était meilleur hier. »

Le 9 : « Votre ascen­seur a une légère oscil­la­tion au pas­sage du deuxième. Ce n’est pas grave. C’est plu­tôt agréable, en fait. Comme une valse. »

Le 10 : « Vous êtes un homme patient. C’est rare. »

Tomasz ne répon­dait pas, ou répon­dait par un regard, ou par un imper­cep­tible mou­ve­ment de la tête qui pou­vait signi­fier n’im­porte quoi et que Tar­nows­ki inter­pré­tait, appa­rem­ment, comme une conver­sa­tion. C’é­tait un dia­logue d’une asy­mé­trie totale — un homme qui par­lait, un homme qui se tai­sait — et pour­tant quelque chose cir­cu­lait entre eux, quelque chose qui n’é­tait pas de l’a­mi­tié, pas encore, mais qui en avait la tex­ture : une atten­tion réci­proque, une curio­si­té silen­cieuse, la recon­nais­sance mutuelle de deux hommes qui observent le monde depuis des endroits que les autres ne regardent pas.

Tar­nows­ki obser­vait depuis la biblio­thèque de son père.

Tomasz obser­vait depuis un ascen­seur de cristal.

Les deux endroits étaient, à leur manière, des postes de vigie.

* * *

Le 10 jan­vier, Hel­bling convo­qua une réunion du per­son­nel de direc­tion. Ce qui, au Bris­tol, signi­fiait : Hel­bling, Mag­da, le chef de récep­tion Wiś­niews­ki, le maître d’hô­tel Jan­kows­ki, et Karol du Column Bar — ce der­nier invi­té non pas en rai­son de son rang hié­rar­chique, qui était modeste, mais parce que Karol savait des choses sur les clients que per­sonne d’autre ne savait, ce qui fai­sait de lui, selon Hel­bling, un « actif stratégique ».

La réunion eut lieu dans le bureau de Hel­bling, au rez-de-chaus­sée, une pièce dont la déco­ra­tion — un bureau en aca­jou, une biblio­thèque vitrée conte­nant les registres de l’hô­tel depuis 1901, une pho­to­gra­phie enca­drée de l’hô­tel le jour de son inau­gu­ra­tion, un baro­mètre suisse réglé chaque matin — reflé­tait la per­son­na­li­té de son occu­pant avec une fidé­li­té presque alarmante.

Le sujet prin­ci­pal, natu­rel­le­ment, était l’invasion.

— Le Bris­tol, com­men­ça Hel­bling, tra­verse une période excep­tion­nelle. Je ne le nie pas. La pré­sence de mon­sieur Pade­rews­ki, les évé­ne­ments poli­tiques en cours, la fré­quen­ta­tion accrue de nos espaces publics — tout cela consti­tue un défi opé­ra­tion­nel que nous rele­vons avec pro­fes­sion­na­lisme. Cependant.

Le « cepen­dant » de Hel­bling était un évé­ne­ment en soi. Il le pro­non­çait en posant les deux mains à plat sur son bureau, comme un pia­niste qui plaque un accord — et d’une cer­taine manière, c’en était un : un accord dis­so­nant, annon­cia­teur de tensions.

— Cepen­dant, nos stan­dards ne sont pas négo­ciables. J’ai obser­vé, au cours des der­niers jours, un cer­tain nombre d’é­carts que je sou­haite por­ter à votre attention.

Sui­vit une liste. Hel­bling avait une liste. Hel­bling avait tou­jours une liste. La liste com­pre­nait : des mégots de cigare trou­vés dans un pot de fou­gère du hall (inac­cep­table), une tache de cirage sur la moquette du deuxième étage (inad­mis­sible), un sabre oublié dans les toi­lettes du rez-de-chaus­sée (incom­pré­hen­sible), trois assiettes de por­ce­laine de Limoges ébré­chées au Café Bris­tol (impar­don­nable), et — le som­met de l’hor­reur — une empreinte de main sur la vitre de l’as­cen­seur de cristal.

Tomasz, qui avait été infor­mé de ce der­nier point par Mag­da, sen­tit une petite brû­lure de honte. L’empreinte était celle de Pił­sud­ski — il en était cer­tain, car il avait vu le maré­chal poser sa main sur la paroi le 3 jan­vier, lors d’une de ses visites à Pade­rews­ki, et il n’a­vait pas eu le temps de la net­toyer avant la ronde de Hel­bling. Une empreinte de main du chef de l’É­tat polo­nais sur le cris­tal de l’as­cen­seur du Bris­tol. Pour un his­to­rien, c’é­tait une relique. Pour Hel­bling, c’é­tait une tache.

— Et enfin, dit Hel­bling, il y a la ques­tion du client de la chambre 304.

Le silence se fit. Tout le monde savait de qui il s’agissait.

— Le comte Tar­nows­ki occupe la chambre 304 depuis cinq jours. Il n’a effec­tué aucun paie­ment. Il n’a four­ni aucune garan­tie. Il n’a don­né aucune date de départ. Sa situa­tion est, du point de vue de notre comp­ta­bi­li­té, irrégulière.

Karol, qui n’a­vait pas peur de Hel­bling — Karol n’a­vait peur de per­sonne, c’est un pri­vi­lège des bar­mans —, prit la parole.

— Le comte est un client agréable. Il ne fait aucun bruit. Il ne dérange per­sonne. Il lit le jour­nal. Il mange sa bab­ka. Il dit bon­soir au per­son­nel. Si tous nos clients étaient comme lui, le Bris­tol serait un paradis.

— Le para­dis ne se finance pas avec des bon­soirs, répli­qua Helbling.

— Non, dit Karol. Mais un homme dont la famille a bâti l’en­droit où nous tra­vaillons mérite peut-être une cer­taine latitude.

La réunion se conclut sans réso­lu­tion. Hel­bling rédi­gea le mémo numé­ro 49 — « De la néces­si­té d’une poli­tique claire en matière de cré­dit accor­dé aux clients de longue durée » —, le clas­sa dans le tiroir supé­rieur gauche de son bureau, et reprit ses rondes.

Le comte Tar­nows­ki, pen­dant ce temps, pre­nait le thé au Café Bris­tol, lisait les petites annonces du Kurier Wars­zaws­ki, et atten­dait — avec la patience polie des aris­to­crates rui­nés — que quelque chose se passe.

Quelque chose allait se passer.

Le len­de­main, Pił­sud­ski vien­drait au Bristol.

Et cette fois, ce ne serait pas pour prendre l’ascenseur.

CHA­PITRE 6

L’as­cen­seur et le maréchal

Il vint le 7 jan­vier, en fin d’a­près-midi, quand la lumière de Var­so­vie virait au gris de plomb et que les réver­bères de Kra­kows­kie Przed­mieś­cie com­men­çaient à pro­je­ter leurs ronds de lumière jaune sur la neige piétinée.

Nous ne l’at­ten­dions pas. Ou plu­tôt — nous l’at­ten­dions tou­jours, comme on attend un orage quand l’air est trop lourd, mais nous ne savions pas quand il vien­drait, ni com­ment, ni par où. Pił­sud­ski avait cette qua­li­té des hommes qui ont été clan­des­tins : il appa­rais­sait. Il ne s’an­non­çait pas, ne se fai­sait pas pré­cé­der d’é­mis­saires ou de télé­grammes, ne deman­dait pas qu’on pré­pare une suite ou qu’on tende des tapis. Il sur­gis­sait, comme sur­gissent les choses inévi­tables — les hivers, les inon­da­tions, les révo­lu­tions —, et quand il était là, tout le reste sem­blait avoir été en attente de sa présence.

Ce jour-là, il arri­va à pied. Seul. Sans escorte, sans aide de camp, sans auto­mo­bile. Un homme en tunique grise — la fameuse tunique de la Pre­mière Bri­gade des Légions, usée aux coudes, bou­ton­née de tra­vers, que Pił­sud­ski por­tait comme d’autres portent une seconde peau et qui était deve­nue, sans qu’il l’ait vou­lu ni cher­ché, le sym­bole même de la Pologne renais­sante. Il pous­sa la porte du Bris­tol, tra­ver­sa le hall, et s’ar­rê­ta devant l’ascenseur.

Wła­dek, qui était encore à son poste — il ter­mi­nait son ser­vice à six heures mais ne par­tait jamais avant sept, par curio­si­té pro­fes­sion­nelle —, le vit entrer et sen­tit quelque chose se modi­fier dans la pres­sion de l’air, comme si la porte du Bris­tol venait de lais­ser pas­ser non pas un homme mais un champ magné­tique. Wła­dek avait vu beau­coup de gens entrer dans cet hôtel en dix-huit ans — des rois, des chan­teurs, des espions, des fous, des femmes d’une beau­té irréelle et des hommes d’une lai­deur non moins remar­quable —, mais il n’a­vait jamais vu per­sonne entrer comme Pił­sud­ski entrait : en silence, sans bruit, sans geste, avec une éco­no­mie de mou­ve­ment si abso­lue que chaque pas sem­blait avoir été cal­cu­lé à l’a­vance, non pas pour impres­sion­ner mais pour ne rien gas­piller. Pił­sud­ski ne gas­pillait rien — ni ses mots, ni ses gestes, ni son éner­gie, ni sa patience, qui était immense, ni sa colère, qui l’é­tait tout autant.

Tomasz le vit appro­cher de l’as­cen­seur et com­prit, dans les trois secondes qui sépa­rèrent le moment où Pił­sud­ski appa­rut dans son champ de vision du moment où il posa la main sur la porte de la cabine, que ce tra­jet-ci ne res­sem­ble­rait à aucun autre.

Il ouvrit la porte. Pił­sud­ski entra.

Et l’as­cen­seur devint le lieu le plus impor­tant de Pologne.

* * *

La pre­mière chose que Tomasz nota, ce fut l’o­deur. Pił­sud­ski sen­tait le tabac — pas le tabac blond et coû­teux des diplo­mates, mais un tabac noir, fort, un tabac de cam­pagne, un tabac de Sibé­rie peut-être, un tabac qui avait tra­ver­sé des hivers dont la plu­part des hommes ne reviennent pas. Le tabac et autre chose — quelque chose de métal­lique, de miné­ral, qui était peut-être la fatigue, ou la ten­sion, ou sim­ple­ment l’o­deur que prennent les hommes qui portent sur leurs épaules le poids d’un pays qui n’existe pas encore tout à fait.

La deuxième chose, ce fut le visage. Tomasz l’a­vait déjà vu — Pił­sud­ski était venu au Bris­tol deux ou trois fois depuis le 1er jan­vier —, mais jamais d’aus­si près, jamais dans l’es­pace confi­né de la cabine de cris­tal, et la proxi­mi­té révé­lait ce que la dis­tance mas­quait. C’é­tait un visage taillé dans un maté­riau plus dur que la chair. Les pom­mettes saillantes, les yeux enfon­cés — des yeux gris, durs, qui ne regar­daient pas les gens mais qui les tra­ver­saient, comme si Pił­sud­ski voyait non pas ce qu’on était mais ce qu’on cachait. La mous­tache épaisse, tom­bante, qui don­nait au visage une expres­sion de tris­tesse per­ma­nente, ou de patience, ou de mépris — on ne savait jamais exac­te­ment, et Pił­sud­ski ne pre­nait pas la peine de cla­ri­fier. Des rides pro­fondes, comme des cica­trices lais­sées par le temps. Et cette mai­greur — cette mai­greur de loup, cette mai­greur de cinq ans de Sibé­rie, cette mai­greur qui ne s’ef­face jamais com­plè­te­ment, même quand on mange à sa faim, parce que le corps n’ou­blie pas ce que l’es­prit fait sem­blant d’oublier.

— Deuxième, dit Piłsudski.

Sa voix. Une voix basse, rauque, une voix qui ne mon­tait jamais, qui n’a­vait pas besoin de mon­ter, parce que les gens se tai­saient quand elle par­lait, non par peur mais par ins­tinct, comme les ani­maux se taisent quand un pré­da­teur entre dans la clairière.

Tomasz action­na la manette. L’as­cen­seur com­men­ça sa mon­tée. Qua­rante-cinq secondes.

Pił­sud­ski ne regar­dait pas Tomasz. Il ne regar­dait pas les parois de cris­tal. Il regar­dait devant lui, un point fixe dans l’es­pace, et ses yeux avaient cette qua­li­té par­ti­cu­lière des gens qui réflé­chissent si inten­sé­ment que leur regard se vide de toute pré­sence immé­diate et se rem­plit de quelque chose d’autre — un plan, une vision, un cal­cul, un pays tout entier avec ses fron­tières qui n’existent pas encore et ses enne­mis qui existent déjà.

Dix secondes pas­sèrent. Quinze. Vingt.

Puis Pił­sud­ski fit quelque chose d’i­nat­ten­du. Il tour­na la tête et regar­da Tomasz. Pas un regard en pas­sant, pas un regard de client à employé, pas un regard de chef d’É­tat à homme du peuple — un regard direct, hori­zon­tal, d’homme à homme, le genre de regard que Tomasz n’a­vait reçu que dans les tran­chées, quand les hié­rar­chies fon­daient comme la neige et que le capo­ral et le géné­ral deve­naient, le temps d’un bom­bar­de­ment, exac­te­ment la même chose : des hommes qui espé­raient survivre.

— Vous étiez sol­dat, dit Piłsudski.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait un constat. Pił­sud­ski recon­nais­sait les sol­dats comme Tomasz recon­nais­sait les pas­sa­gers de l’as­cen­seur — par des signes imper­cep­tibles, une pos­ture, un regard, une façon de se tenir qui ne s’ef­face jamais complètement.

— Oui, mon­sieur, dit Tomasz.

C’é­tait la pre­mière fois en six jours qu’il adres­sait la parole au chef de l’É­tat. C’é­tait, à vrai dire, l’un des pre­miers mots qu’il adres­sait à qui­conque dans l’as­cen­seur, car Tomasz ne par­lait pas dans l’as­cen­seur, l’as­cen­seur était son lieu de silence, son obser­va­toire, et il avait rom­pu cette règle sans y pen­ser, comme si la voix de Pił­sud­ski avait ouvert en lui une porte que per­sonne d’autre n’a­vait trouvée.

— Quel front ?

— Le Karst, mon­sieur. Front ita­lien. Armée austro-hongroise.

— L’ar­mée autri­chienne, répé­ta Pił­sud­ski, et quelque chose pas­sa dans ses yeux — non pas du mépris, mais une iro­nie amère, l’i­ro­nie d’un homme qui savait que des cen­taines de mil­liers de Polo­nais avaient com­bat­tu dans des armées qui n’é­taient pas la leur, contre des gens qui étaient par­fois leurs frères.

— Vous avez tiré sur des Ita­liens, dit-il.

— Oui, monsieur.

— Des gens qui ne vous avaient rien fait.

Tomasz ne répon­dit pas. La ques­tion ne deman­dait pas de réponse. Elle était sa propre réponse.

L’as­cen­seur pas­sa le pre­mier étage. Trente secondes.

Pił­sud­ski hocha la tête, presque imper­cep­ti­ble­ment. Puis il dit, d’une voix qui n’é­tait plus celle du chef d’É­tat mais celle de quelque chose de plus ancien, de plus pro­fond — la voix de l’homme qui avait été dépor­té en Sibé­rie à dix-neuf ans et qui avait pas­sé cinq hivers dans le froid abso­lu, le froid qui rend fou ou qui rend sage, et qui dans son cas avait fait les deux :

— Moi aus­si, j’ai fait des choses qui n’a­vaient aucun sens. Toute ma vie n’a été qu’une suc­ces­sion de choses qui n’a­vaient aucun sens, jus­qu’au jour où elles en ont eu un. C’est le pro­blème avec l’his­toire : elle ne donne ses rai­sons qu’a­près coup.

L’as­cen­seur s’ar­rê­ta au deuxième étage. Le léger tres­saille­ment habi­tuel. Tomasz ouvrit la porte.

Pił­sud­ski ne bou­gea pas. Pen­dant deux secondes — deux secondes qui parurent durer une heure —, il res­ta immo­bile dans la cabine, les yeux fixés sur un point que Tomasz ne pou­vait pas voir, et Tomasz eut l’im­pres­sion — fugace, absurde, mais abso­lu­ment cer­taine — que Pił­sud­ski ne vou­lait pas sor­tir. Que ces qua­rante-cinq secondes dans l’as­cen­seur de cris­tal, ces qua­rante-cinq secondes de silence et de mou­ve­ment ver­ti­cal, de mon­tée lente entre les étages d’un hôtel de luxe, avaient été, pour le chef de l’É­tat polo­nais, un répit. Une pause. Un moment où il n’é­tait plus Pił­sud­ski-le-maré­chal, Pił­sud­ski-le-chef, Pił­sud­ski-le-sau­veur, mais sim­ple­ment un homme fati­gué dans une boîte de verre, sus­pen­du entre deux étages comme entre deux mondes.

Puis il sor­tit. Sans un mot. Et mar­cha vers la suite 211.

Tomasz refer­ma la porte. L’as­cen­seur redes­cen­dit. Et dans la cabine vide, il res­ta — comme après chaque pas­sage de Pił­sud­ski — une odeur de tabac noir et quelque chose d’autre, quelque chose d’im­pal­pable, que Tomasz, s’il avait été un homme de mots, aurait peut-être appe­lé de la solitude.

* * *

Ce qui se pas­sa ensuite dans la suite 211, nous ne le vîmes pas. Mais nous l’en­ten­dîmes — par bribes, par frag­ments, par les inter­stices que laissent les portes fer­mées et les murs épais de l’hô­tel­le­rie de luxe.

Nous sûmes que Pił­sud­ski et Pade­rews­ki res­tèrent enfer­més pen­dant trois heures. Nous sûmes que Hele­na avait été priée de sor­tir — ce qui ne s’é­tait jamais pro­duit, car Hele­na ne sor­tait jamais, Hele­na était l’ombre per­ma­nente, la vigie inflexible — et qu’elle avait atten­du dans le cou­loir, assise sur une chaise que Szy­mon lui avait appor­tée, en buvant du cho­co­lat chaud avec l’ex­pres­sion d’une femme qui sait exac­te­ment ce qui se passe de l’autre côté de la porte et qui n’en pense pas moins.

Nous sûmes, par Mateusz — qui avait l’o­reille fine et la conscience élas­tique des enfants de treize ans —, que des voix s’é­taient éle­vées. Pas des cris — ni Pił­sud­ski ni Pade­rews­ki n’é­taient des hommes qui crient —, mais des voix fortes, ten­dues, char­gées de quelque chose qui res­sem­blait à de la pas­sion conte­nue, cette forme de vio­lence civile qui est le propre des négo­cia­tions entre gens bien élevés.

Nous sûmes, par Mag­da — qui avait été appe­lée pour appor­ter du thé et qui avait eu le temps, en dix secondes de pré­sence dans la pièce, de pho­to­gra­phier la scène avec la pré­ci­sion d’un objec­tif pro­fes­sion­nel —, que Pił­sud­ski était debout, ados­sé à la fenêtre, les bras croi­sés, et que Pade­rews­ki était assis au pia­no — non pas sur le tabou­ret, mais sur le bord, de biais, comme quel­qu’un qui n’est pas sûr de vou­loir res­ter. Et que le cahier de par­ti­tions — le cahier de Rozen­berg — était posé sur le pupitre du Stein­way, ouvert, visible, comme s’il avait été consul­té récemment.

Et nous sûmes, enfin, par le résul­tat — car le résul­tat, lui, fut public, écla­tant, irré­ver­sible —, que Pił­sud­ski avait pro­po­sé à Pade­rews­ki de deve­nir Pre­mier ministre de la Pologne.

Pas deman­dé. Pro­po­sé. La nuance est impor­tante. Pił­sud­ski ne deman­dait rien — il n’a­vait jamais deman­dé quoi que ce soit à qui que ce soit, pas en Sibé­rie, pas dans la clan­des­ti­ni­té, pas dans les tran­chées. Il pro­po­sait, ce qui est une manière de com­man­der qui laisse à l’autre l’illu­sion du choix. Il avait pro­po­sé avec sa voix basse, ses yeux gris, sa tunique usée, et son argu­ment — le seul argu­ment qui comp­tait — était le sui­vant : la Pologne avait besoin d’un visage que le monde connais­sait. Pił­sud­ski avait les armées. Dmows­ki, le rival natio­na­liste, avait la diplo­ma­tie à Paris. Mais aucun des deux n’a­vait ce que Pade­rews­ki avait : la gloire. La vraie gloire, celle qui tra­verse les océans, celle qui fait que le pré­sident des États-Unis décroche son télé­phone, celle qui fait que des gens qui ne savent pas pla­cer la Pologne sur une carte savent qui est Paderewski.

La Pologne avait besoin d’un pia­niste à sa tête.

C’é­tait absurde. C’é­tait magni­fique. C’é­tait, comme l’a­vait dit Wła­dek, polonais.

Pade­rews­ki accep­ta-t-il immé­dia­te­ment ? Non. Pas ce soir-là. Pił­sud­ski repar­tit — seul, à pied, dans le froid, sans que per­sonne l’ac­com­pagne, ce qui don­na à Wła­dek l’oc­ca­sion de dire, le soir même, à Tomasz : « Tu vois, c’est un homme qui n’a besoin de rien. Ni d’es­corte, ni de voi­ture, ni de man­teau chaud. C’est pour ça qu’il est dan­ge­reux. Les gens qui n’ont besoin de rien sont les plus puis­sants, parce qu’on n’a aucune prise sur eux. »

Mais quelque chose avait chan­gé. Nous le sen­tîmes dans les jours qui sui­virent — dans le rythme des visites, dans la fré­quence des coups de télé­phone, dans la ten­sion qui éma­nait de la suite 211 comme la cha­leur émane d’un four. Les évé­ne­ments avaient bas­cu­lé. Le Bris­tol n’é­tait plus un hôtel dans lequel un pia­niste rece­vait des visi­teurs — c’é­tait le lieu où se fabri­quait un gouvernement.

Hel­bling le sen­tit aus­si. Le mémo numé­ro 50, rédi­gé le 8 jan­vier, ne por­tait aucun titre. Il conte­nait une seule phrase : « Je prends acte. »

Nous ne sûmes jamais si cette phrase expri­mait la rési­gna­tion, l’ac­cep­ta­tion, ou une forme très suisse de déses­poir stoïque. Connais­sant Hel­bling, c’é­tait pro­ba­ble­ment les trois à la fois.

* * *

Le soir du 7 jan­vier, après le départ de Pił­sud­ski, Tomasz net­toya l’ascenseur.

Il le fai­sait chaque soir — un chif­fon doux, un peu d’al­cool pour les parois de cris­tal, de l’huile pour la manette de cuivre, un coup de brosse sur les gar­ni­tures de lai­ton. C’é­tait un rituel, une médi­ta­tion manuelle, sa manière à lui de clore la jour­née et de pré­pa­rer la sui­vante. L’as­cen­seur, propre et silen­cieux, était son ins­tru­ment, comme le Stein­way était celui de Pade­rews­ki, et il en pre­nait soin avec le même respect.

Ce soir-là, en net­toyant la paroi gauche — celle contre laquelle Pił­sud­ski ne s’é­tait pas appuyé mais qu’il avait effleu­rée d’un doigt, un geste incons­cient, presque tendre —, Tomasz s’ar­rê­ta. Il regar­da la paroi de cris­tal. Il y vit son propre reflet — un homme en uni­forme bor­deaux, la main sur un chif­fon, le visage mar­qué par le froid et par quelque chose d’autre, de plus pro­fond, que la guerre avait lais­sé et que la paix n’a­vait pas encore effacé.

Il pen­sa à Pił­sud­ski. À la ques­tion — « Vous étiez sol­dat » — qui n’en était pas une. Au regard hori­zon­tal, d’homme à homme. Aux qua­rante-cinq secondes de répit. Et il pen­sa, sans pou­voir s’empêcher de pen­ser, que Pił­sud­ski et lui avaient quelque chose en com­mun, quelque chose que ni le rang ni la for­tune ni la gloire ne pou­vaient chan­ger : ils avaient tous les deux sur­vé­cu à des choses aux­quelles on ne sur­vit pas, et ils por­taient tous les deux cette sur­vie comme un poids que per­sonne d’autre ne pou­vait voir.

Puis il finit de net­toyer l’as­cen­seur. Étei­gnit la lumière de la cabine. Et des­cen­dit au rez-de-chaus­sée retrou­ver Wła­dek, qui l’at­ten­dait avec du thé brû­lant et une théo­rie nou­velle sur le cahier de Rozen­berg — une théo­rie qui impli­quait, cette fois, un com­plot inter­na­tio­nal, trois duchesses et un caniche — et que Tomasz écou­ta sans rien dire, assis sur sa ban­quette, dans le hall désert du Bris­tol, pen­dant que dehors la neige tom­bait sur Var­so­vie et que, deux étages au-des­sus, dans la suite 211, Pade­rews­ki — qui ne dor­mi­rait pas cette nuit-là, ni la sui­vante, ni celle d’a­près — ouvrait le cou­vercle du Stein­way et posait ses mains sur les touches.

La musique mon­ta dans les couloirs.

Cette fois, nous la recon­nûmes tous. C’é­tait du Cho­pin. Le Noc­turne en mi bémol majeur, opus 9 numé­ro 2 — la mélo­die la plus douce et la plus triste du réper­toire polo­nais, celle que jouent les pia­nistes quand ils ne savent plus quoi jouer, quand les mots ne suf­fisent plus, quand le monde est trop grand ou trop petit pour ce qu’ils ressentent.

Pade­rews­ki jouait Cho­pin dans la nuit du Bris­tol, et Var­so­vie dor­mait, et la neige tom­bait, et quelque part dans les entrailles du pia­no, un cahier de par­ti­tions oublié atten­dait son heure.

Et nous écoutions.

Nous écou­tions tous.

CHA­PITRE 7

La pho­to­graphe et le fantôme

Jad­wi­ga Golcz ne res­sem­blait à personne.

C’est une phrase que nous aurions pu appli­quer à beau­coup de gens — Pade­rews­ki ne res­sem­blait à per­sonne, Pił­sud­ski ne res­sem­blait à per­sonne, Tar­nows­ki ne res­sem­blait à per­sonne, et Wła­dek, à sa manière modeste et bavarde, ne res­sem­blait à per­sonne non plus —, mais dans le cas de Jad­wi­ga, la phrase avait une signi­fi­ca­tion par­ti­cu­lière, parce que Jad­wi­ga ne res­sem­blait pas non plus à l’i­dée que l’on se fai­sait, en 1919, de ce à quoi une femme devait ressembler.

Elle avait qua­rante-trois ans. Elle était grande — presque aus­si grande que Tar­nows­ki, ce qui, pour une femme, était remar­quable à une époque où la taille moyenne des Var­so­viens ne dépas­sait guère le mètre soixante-cinq. Elle por­tait les che­veux courts, cou­pés à la gar­çonne, une audace qui ne devien­drait à la mode qu’une décen­nie plus tard et qui, en jan­vier 1919, lui valait des regards allant de l’ad­mi­ra­tion à la conster­na­tion. Elle s’ha­billait en noir — tou­jours en noir, un noir sobre et sans fio­ri­tures, le noir des gens qui ont renon­cé à plaire et qui, par ce renon­ce­ment même, deviennent infi­ni­ment plus inté­res­sants. Et elle avait les mains tachées d’argent — les mains de quel­qu’un qui passe ses jour­nées dans un bain de révé­la­teur pho­to­gra­phique, les doigts plon­gés dans le nitrate d’argent et le sul­fite de sodium, ces pro­duits chi­miques qui fixent la lumière sur le papier et qui laissent sur la peau des marques indé­lé­biles, comme des tatouages involontaires.

Le stu­dio de Jad­wi­ga Golcz se trou­vait au rez-de-chaus­sée du Bris­tol, dans une pièce atte­nante au hall que Hel­bling avait accep­té de lui louer en 1906, à une époque où la pho­to­gra­phie était encore consi­dé­rée comme un art mineur — un peu au-des­sus du des­sin de mode, un peu en des­sous de la pein­ture à l’huile — et où Hel­bling, avec un prag­ma­tisme qui rache­tait sa rigi­di­té, avait com­pris que la pré­sence d’un stu­dio pho­to­gra­phique dans un hôtel de luxe pou­vait atti­rer une clien­tèle vani­teuse, c’est-à-dire la meilleure clien­tèle qui soit.

Le cal­cul s’é­tait avé­ré juste. Depuis treize ans, le stu­dio de Jad­wi­ga était un pas­sage obli­gé pour qui­conque fré­quen­tait le Bris­tol — artistes, poli­ti­ciens, offi­ciers, dames de la bonne socié­té qui venaient se faire tirer le por­trait en cha­peau à plumes, indus­triels qui vou­laient un cadre noble pour leur trom­bine, et quelques excen­triques qui posaient avec leurs chiens, leurs vio­lons ou leurs col­lec­tions de papillons. Jad­wi­ga les pho­to­gra­phiait tous avec la même atten­tion — la même lumière, le même cadrage, le même regard qui ne jugeait pas mais qui voyait, qui voyait avec une acui­té presque cruelle, ce genre d’a­cui­té qui fait de cer­taines pho­to­gra­phies non pas des por­traits mais des confessions.

Car Jad­wi­ga ne fai­sait pas de belles pho­tos. Elle fai­sait des pho­tos vraies. C’est très dif­fé­rent, et beau­coup plus dan­ge­reux. Une belle pho­to flatte. Une pho­to vraie désha­bille. Et les pho­tos de Jad­wi­ga Golcz — ses por­traits en noir et blanc, tirés sur du papier au bro­mure d’argent, avec cette qua­li­té de lumière gra­nu­leuse et douce qui était sa signa­ture — avaient cette capa­ci­té redou­table de mon­trer non pas ce que les gens vou­laient être, mais ce qu’ils étaient.

C’est pour cette rai­son que Pade­rews­ki refu­sait de se lais­ser pho­to­gra­phier par elle.

Hele­na avait trans­mis la consigne dès le pre­mier jour : pas de pho­to. Jad­wi­ga avait reçu le mes­sage sans bron­cher. Elle ne pro­tes­tait jamais quand on lui refu­sait une séance — elle avait l’ha­bi­tude, c’é­tait même, d’une cer­taine manière, un com­pli­ment, car les gens qui refusent d’être pho­to­gra­phiés sont géné­ra­le­ment ceux qui ont le plus de choses à mon­trer. Elle atten­dait. Les pho­to­graphes, comme les pêcheurs, savent que la patience est la plus effi­cace des techniques.

En atten­dant Pade­rews­ki, elle pho­to­gra­phiait tout le reste.

Elle pho­to­gra­phiait les diplo­mates qui tra­ver­saient le hall avec des mal­lettes pleines de docu­ments dont dépen­dait peut-être l’a­ve­nir de l’Eu­rope. Elle pho­to­gra­phiait les femmes de chambre qui mon­taient les esca­liers de ser­vice avec des piles de draps repas­sés sur les bras, et dont les visages fati­gués avaient une beau­té que les dames en cha­peau à plumes n’au­raient jamais. Elle pho­to­gra­phiait les mains de Karol, le bar­man, ver­sant la Żubrów­ka dans un verre — les mains d’un bar­man sont comme les mains d’un pia­niste, avait-elle dit un jour à Tomasz, elles racontent une vie. Elle pho­to­gra­phiait Kra­kows­kie Przed­mieś­cie depuis la fenêtre de son stu­dio — la neige, les dra­peaux, les pas­sants, les chiens errants, les sol­dats démo­bi­li­sés qui fumaient des ciga­rettes sous les tilleuls nus.

Et elle pho­to­gra­phiait Tomasz.

Tomasz ne savait pas qu’elle le pho­to­gra­phiait. Jad­wi­ga avait un appa­reil de petit for­mat — un Vest Pocket Kodak, un objet ingé­nieux qu’elle pou­vait glis­ser dans la poche de sa jupe et sor­tir en une seconde, sans tré­pied, sans flash, sans céré­mo­nie — et elle l’u­ti­li­sait pour sai­sir ce qu’elle appe­lait les « images volées », ces moments où les gens ne posent pas, ne se pré­parent pas, ne com­posent pas leur visage pour l’ob­jec­tif, et où la véri­té, pen­dant un dixième de seconde, affleure à la sur­face comme un pois­son dans une eau claire.

Elle avait pris Tomasz dans son ascen­seur, la main sur la manette, le regard per­du dans le reflet des parois de cris­tal. Elle l’a­vait pris en train de net­toyer les gar­ni­tures de lai­ton, le chif­fon à la main, pen­ché en avant, concen­tré, avec l’ap­pli­ca­tion d’un moine enlu­mi­neur. Elle l’a­vait pris assis sur sa ban­quette du hall, à minuit, en train d’é­cou­ter Wła­dek sans rien dire, le visage éclai­ré par la lumière du lustre tami­sé, et sur cette pho­to — qui était peut-être la meilleure qu’elle eût jamais faite — on voyait quelque chose d’ex­tra­or­di­naire : on voyait le silence. Le silence de Tomasz, fait visible, fait matière, fait lumière, un silence qui n’é­tait pas de l’ab­sence mais de la pré­sence concentrée.

Jad­wi­ga ran­geait ces pho­tos dans une boîte en car­ton qu’elle gar­dait dans son stu­dio, sous la table de déve­lop­pe­ment, et qu’elle n’a­vait jamais mon­trée à per­sonne. Elle ne savait pas elle-même pour­quoi elle les pre­nait. Peut-être parce que Tomasz était le seul habi­tant du Bris­tol qui ne posait jamais — même les femmes de chambre, quand elles la voyaient appro­cher, ajus­taient un sou­rire ou une mèche de che­veux, ce réflexe uni­ver­sel du genre humain devant l’ob­jec­tif. Tomasz, lui, res­tait iden­tique. Devant ou sans l’ap­pa­reil, il était le même homme. C’est extrê­me­ment rare, et pour un pho­to­graphe, extrê­me­ment précieux.

* * *

Le 9 jan­vier, Jad­wi­ga fit quelque chose qu’elle n’a­vait encore jamais fait : elle deman­da à voir le cahier de Rozenberg.

La rumeur avait eu le temps de faire son œuvre. Tout le Bris­tol savait, désor­mais, qu’on avait trou­vé des par­ti­tions dans le pia­no de la suite 211. L’his­toire avait pris, dans le réseau de bouche-à-oreille de l’hô­tel, des pro­por­tions mytho­lo­giques — Wła­dek, en par­ti­cu­lier, avait ajou­té à cha­cune de ses ver­sions noc­turnes un détail sup­plé­men­taire, si bien que l’his­toire res­sem­blait désor­mais à une pou­pée gigogne dans laquelle chaque couche révé­lait un mys­tère plus pro­fond. Mais Jad­wi­ga, contrai­re­ment aux autres, ne s’in­té­res­sait pas au mys­tère. Elle s’in­té­res­sait à l’objet.

— Je vou­drais le pho­to­gra­phier, dit-elle à Szy­mon, le gar­çon d’é­tage, qui était deve­nu, sans l’a­voir vou­lu, l’in­ter­mé­diaire offi­cieux entre les employés du Bris­tol et les secrets de la suite 211. Je vou­drais pho­to­gra­phier le cahier. Les pages, l’é­cri­ture, la reliure de cuir. Tout.

Szy­mon la regar­da. Jad­wi­ga avait une façon de for­mu­ler ses demandes qui ne lais­sait pas beau­coup de place au refus — non pas qu’elle fût auto­ri­taire, mais elle avait cette assu­rance tran­quille des gens qui savent exac­te­ment ce qu’ils veulent et qui n’ont aucune rai­son de s’en excuser.

— Hele­na a dit : pas un mot.

— Je ne veux pas un mot. Je veux une image. C’est très différent.

Szy­mon réflé­chit. La dis­tinc­tion était dis­cu­table, mais elle avait une cer­taine élé­gance logique.

— Je vais voir, dit-il.

Il vit. C’est-à-dire qu’il atten­dit que les Pade­rews­ki quittent la suite pour un ren­dez-vous au Palais du Bel­vé­dère, qu’il entra dans la 211 sous pré­texte de chan­ger les ser­viettes de la salle de bains, qu’il prit le cahier sur le gué­ri­don — il était tou­jours là, à côté du pia­no, comme s’il avait tou­jours été là, comme s’il fai­sait par­tie du mobi­lier —, qu’il le glis­sa sous son tablier, des­cen­dit au stu­dio de Jad­wi­ga, et le lui remit avec la désin­vol­ture d’un gar­çon de vingt-quatre ans qui vient de com­mettre un acte dont il ne mesure pas tout à fait la portée.

Jad­wi­ga prit le cahier. L’ou­vrit. Le posa sur sa table, sous la lumière de la ver­rière de son stu­dio — une lumière froide de jan­vier, blanche et égale, la meilleure lumière pour la pho­to­gra­phie. Et pen­dant une heure, avec la minu­tie d’une archéo­logue, elle pho­to­gra­phia chaque page.

Les por­tées tra­cées à la main, légè­re­ment de tra­vers, comme si Rozen­berg avait écrit dans l’ur­gence ou dans le noir. Les notes, rondes et pleines, d’une encre qui avait bru­ni avec le temps mais qui res­tait par­fai­te­ment lisible. Les titres en polo­nais — Neige sur la Vis­tule, Noc­turne pour une ville endor­mie, Danse des ombres sur Nalew­ki. La dédi­cace en fran­çais, sur la page de garde, dans une écri­ture qui hési­tait entre le soin et la fébri­li­té : « Pour le Bris­tol. Pour qu’il se souvienne. »

Et quelque chose que per­sonne n’a­vait encore remar­qué — ou que per­sonne n’a­vait jugé digne d’at­ten­tion. Sur la der­nière page, après la hui­tième pièce (Le Der­nier Invi­té), il y avait un des­sin. Un petit des­sin à l’encre, rapide, mal­adroit — un des­sin de musi­cien, pas de des­si­na­teur. Il repré­sen­tait un bâti­ment. Pas le Bris­tol — le bâti­ment du des­sin n’a­vait pas la façade néo-Renais­sance de l’hô­tel. C’é­tait quelque chose de plus modeste, de plus ancien. Une mai­son à deux étages, avec un bal­con de fer for­gé, des fenêtres hautes, et une enseigne au-des­sus de la porte qu’on ne pou­vait pas lire mais dont la forme — longue, étroite, incli­née — évo­quait un ate­lier ou un commerce.

— C’est sur Nalew­ki, dit Jad­wi­ga à voix basse, en regar­dant le des­sin à la loupe.

Szy­mon, qui était res­té dans le stu­dio pour sur­veiller le cahier — il ne fai­sait pas entiè­re­ment confiance à Jad­wi­ga, non qu’il la crût mal­hon­nête, mais parce qu’il avait appris, à Nalew­ki, que les objets qui sortent de chez leurs pro­prié­taires ne reviennent pas tou­jours —, Szy­mon s’ap­pro­cha et regarda.

— Oui, dit-il. Je connais ce type de maison.

Il ne l’a­vait jamais vue en per­sonne — la mai­son du des­sin appar­te­nait à 1901, et les mai­sons de Nalew­ki chan­geaient, dis­pa­rais­saient, se trans­for­maient avec la rapi­di­té d’un orga­nisme vivant. Mais il connais­sait la forme — le bal­con de fer for­gé, les fenêtres hautes, l’en­seigne incli­née. C’é­tait le type même de la mai­son-Baby­lone de Nalew­ki, ces immeubles immenses à cours mul­tiples où des cen­taines de familles vivaient, tra­vaillaient, priaient et com­mer­çaient dans un espace que les archi­tectes de Kra­kows­kie Przed­mieś­cie auraient jugé inha­bi­table et que les habi­tants de Nalew­ki consi­dé­raient sim­ple­ment comme le monde.

— Il y a un luthier, dit Szy­mon, en fron­çant les sour­cils, comme si le sou­ve­nir remon­tait de très loin. Sur Gęsia, pas loin de Nalew­ki. Un vieux. Pan Lich­ten­baum. Il répare des vio­lons. Des vio­lons et des man­do­lines et des gui­tares et à peu près tout ce qui a des cordes. Ma mère le connaît. Tout le monde le connaît. Il est là depuis toujours.

— Depuis 1901 ?

— Depuis avant 1901. Depuis avant le Bris­tol. Depuis avant tout.

Jad­wi­ga refer­ma le cahier. Le ren­dit à Szy­mon. Regar­da ses pho­tos — les néga­tifs, encore humides, ali­gnés sur le fil de séchage comme des dra­peaux miniatures.

— Va voir Lich­ten­baum, dit-elle. Demande-lui s’il se sou­vient d’un musi­cien nom­mé Léon Rozen­berg. Et demande-lui si cette mai­son existe encore.

Szy­mon hocha la tête. Il remon­ta à la suite 211, repo­sa le cahier sur le gué­ri­don — exac­te­ment à l’en­droit où il l’a­vait pris, avec la pré­ci­sion d’un cam­brio­leur repen­ti —, chan­gea les ser­viettes de la salle de bains pour cou­vrir sa visite, et redescendit.

Il irait voir Lich­ten­baum. Pas aujourd’­hui — aujourd’­hui, il y avait des petits-déjeu­ners à ser­vir, des chambres à appro­vi­sion­ner, des diplo­mates à nour­rir. Mais demain. Ou après-demain. Nalew­ki n’é­tait qu’à trois rues du Bris­tol, mais c’é­tait un autre monde, et pour y entrer, il fal­lait du temps — non pas le temps de la marche, qui était court, mais le temps de la conver­sa­tion, qui ne l’é­tait pas.

Sur Nalew­ki, les réponses ne venaient jamais en ligne droite. Elles fai­saient des détours, des boucles, des spi­rales. Elles pas­saient par des anec­dotes, des digres­sions, des sou­ve­nirs qui sem­blaient n’a­voir aucun rap­port avec la ques­tion posée et qui, au bout d’une heure, s’a­vé­raient être la réponse même. C’est la manière de Nalew­ki. C’est aus­si, d’une cer­taine façon, la manière du Bris­tol. Les deux lieux avaient cela en com­mun : on n’y appre­nait jamais rien direc­te­ment. On y appre­nait par les côtés, par les bords, par les échos.

* * *

Jad­wi­ga, seule dans son stu­dio, déve­lop­pa les der­nières pho­tos. Le bain d’hy­po­sul­fite fai­sait mon­ter les images avec une len­teur qui, chaque fois, même après vingt ans de métier, lui pro­cu­rait le même ver­tige — le ver­tige de voir appa­raître, dans le blanc du papier, quelque chose qui n’exis­tait pas une seconde aupa­ra­vant et qui, une seconde plus tard, exis­te­rait pour toujours.

Elle regar­da les pages de Rozen­berg se maté­ria­li­ser dans le bain. Les notes. Les titres. La dédi­cace. Et le des­sin — la petite mai­son de Nalew­ki, avec son bal­con de fer for­gé et son enseigne illisible.

Elle pen­sa à Rozen­berg. Un homme dont elle ne savait rien — ni le visage, ni la voix, ni les mains. Un musi­cien sans corps, sans his­toire, sans pré­sence phy­sique. Un fantôme.

Mais un fan­tôme qui avait lais­sé quelque chose. Huit pièces pour pia­no, cachées dans un Stein­way, avec une dédi­cace qui disait : « Pour qu’il se sou­vienne. » Rozen­berg avait vou­lu qu’on se sou­vienne de quelque chose. Pas de lui — la dédi­cace ne disait pas « sou­ve­nez-vous de moi ». Elle disait : « Pour qu’il se sou­vienne. » L’hô­tel. Le Bris­tol. Comme si Rozen­berg avait confié au bâti­ment lui-même le soin de gar­der une mémoire.

Jad­wi­ga accro­cha les tirages sur le fil. Elle les regar­da sécher. Et elle pen­sa que cette his­toire ne fai­sait que com­men­cer — que le cahier, comme une pho­to­gra­phie sous-expo­sée, ne révé­le­rait son image com­plète que len­te­ment, par couches suc­ces­sives, et qu’il fau­drait de la patience, du temps et de la chi­mie pour voir appa­raître ce que Léon Rozen­berg avait vou­lu dire.

Elle étei­gnit la lumière du stu­dio. Sor­tit dans le hall. Pas­sa devant l’as­cen­seur, où Tomasz, debout dans sa cabine, la main sur la manette, atten­dait le pro­chain pas­sa­ger avec l’im­mo­bi­li­té d’une statue.

— Bon­soir, Tomasz, dit-elle.

— Bon­soir, Pani Golcz.

C’é­tait la pre­mière fois de la jour­née que Tomasz pro­non­çait plus de deux syl­labes. Jad­wi­ga sou­rit — un sou­rire de biais, rapide, le sou­rire de quel­qu’un qui recon­naît un sem­blable — et sor­tit dans le froid de Kra­kows­kie Przed­mieś­cie, son Vest Pocket Kodak dans la poche, les mains tachées d’argent, le pas long et déci­dé d’une femme qui sait où elle va.

La nuit de Var­so­vie l’avala.

Et le Bris­tol, der­rière elle, conti­nua de briller dans le noir, comme il brillait depuis 1901, comme il brille­rait encore long­temps — un vais­seau de lumière et de cris­tal, posé sur l’a­ve­nue comme un rêve que per­sonne ne veut interrompre.

CHA­PITRE 8

Le lait condensé

Le Dr Ver­non Kel­logg arri­va au Bris­tol le 10 jan­vier 1919, à onze heures du matin, avec une mal­lette en cuir, un rhume nais­sant et l’air de quel­qu’un qui vient de décou­vrir que le monde est beau­coup plus com­pli­qué qu’il ne le pensait.

Kel­logg était amé­ri­cain. C’est la pre­mière chose qu’on voyait chez lui, avant même qu’il n’ouvre la bouche — une cer­taine fran­chise dans la pos­ture, une cer­taine lar­geur dans les épaules, une cer­taine confiance dans le regard qui n’ap­par­te­nait qu’aux citoyens d’un pays qui n’a­vait jamais été enva­hi, jamais été par­ta­gé, jamais ces­sé d’exis­ter. Les Amé­ri­cains, à Var­so­vie en jan­vier 1919, avaient l’air de gens qui visitent un hôpi­tal : pleins de bonne volon­té, sin­cè­re­ment émus par la souf­france qu’ils constatent, et secrè­te­ment per­sua­dés qu’un sys­tème orga­ni­sé, quelques wagons de nour­ri­ture et une dose rai­son­nable de démo­cra­tie pour­raient tout arranger.

Kel­logg était ento­mo­lo­giste. Cela mérite d’être pré­ci­sé, car cela explique beau­coup de choses sur sa manière de voir le monde — avec la patience et la minu­tie d’un homme habi­tué à obser­ver les insectes, c’est-à-dire à exa­mi­ner des créa­tures très petites avec une atten­tion très grande. Il avait été envoyé en Pologne par Her­bert Hoo­ver, le chef de l’A­me­ri­can Relief Admi­nis­tra­tion, pour éva­luer l’é­tat de famine du pays et orga­ni­ser l’a­che­mi­ne­ment de vivres. Sa mis­sion était simple, sur le papier : nour­rir la Pologne. Dans la réa­li­té, elle était d’une com­plexi­té qui aurait fait recu­ler un homme moins opi­niâtre, car nour­rir un pays qui n’a pas de sys­tème fer­ro­viaire uni­fié, pas de mon­naie stable, pas de gou­ver­ne­ment recon­nu, et dont les routes sont encom­brées de sol­dats démo­bi­li­sés, de réfu­giés et de che­vaux morts, est un exer­cice qui dépasse de très loin les com­pé­tences d’un ento­mo­lo­giste, fût-il de Stanford.

Il s’ins­tal­la au Bris­tol — où aurait-il pu s’ins­tal­ler d’autre ? — dans une chambre du qua­trième étage, la 412, une chambre modeste mais propre, avec une vue sur la cour inté­rieure de l’hô­tel et un radia­teur qui, selon les rap­ports de Józef le chauf­fa­giste, fonc­tion­nait à 74 % de sa capa­ci­té, ce qui était, par les stan­dards de Var­so­vie en jan­vier 1919, un luxe.

Kel­logg prit immé­dia­te­ment ses habi­tudes au Column Bar.

C’est là que nous le vîmes le mieux — Karol, en par­ti­cu­lier, qui devint en quelques jours le confi­dent invo­lon­taire de l’A­mé­ri­cain, parce que les bar­mans ont cette capa­ci­té uni­ver­selle d’ins­pi­rer la confiance, et que Kel­logg, loin de chez lui, dans un pays dont il ne par­lait pas la langue, dont il ne connais­sait pas l’his­toire et dont il ne com­pre­nait pas les mœurs, avait besoin de par­ler à quel­qu’un qui l’é­cou­te­rait sans le juger.

Karol l’é­cou­tait. Karol écou­tait tout le monde — c’é­tait sa pro­fes­sion, son don, sa malé­dic­tion. Il écou­tait en polis­sant ses verres, en décap­su­lant ses bou­teilles, en ver­sant le cognac avec ce geste cir­cu­laire du poi­gnet qui était sa signa­ture et que les habi­tués du Column Bar recon­nais­saient les yeux fer­més, comme on recon­naît le bruit d’un ins­tru­ment fami­lier. Et ce qu’il enten­dait de Kel­logg, soir après soir, était le récit stu­pé­fait d’un homme rai­son­nable confron­té à un pays déraisonnable.

— Ce pays, disait Kel­logg en buvant un cognac qu’il fai­sait durer une heure — les Amé­ri­cains, contrai­re­ment à la légende, sont des buveurs patients quand ils ne sont pas en groupe —, ce pays a cinq mon­naies dif­fé­rentes. Cinq ! Le mark alle­mand, le rouble russe, la cou­ronne autri­chienne, le mark polo­nais et quelque chose qu’on appelle le fenig, qui est tel­le­ment dépré­cié qu’il faut un sac entier pour ache­ter un pain. Com­ment vou­lez-vous orga­ni­ser la dis­tri­bu­tion de nour­ri­ture dans un pays où l’argent ne veut rien dire ?

Karol ne répon­dait pas direc­te­ment. Il polis­sait un verre, le levait à la lumière pour véri­fier qu’il n’y avait pas de trace, et disait :

— En Pologne, doc­teur, l’argent n’a jamais rien vou­lu dire. Ce qui a tou­jours vou­lu dire quelque chose, c’est le pain. Si vous avez du pain, vous avez du pou­voir. Si vous n’en avez pas, vous avez de la poé­sie. C’est un sys­tème impar­fait, mais il fonc­tionne depuis mille ans.

Kel­logg sou­riait. Il aimait Karol — il aimait sa phi­lo­so­phie de comp­toir, qui avait quelque chose de pro­fond sous son ver­nis d’i­ro­nie, et il aimait sur­tout le Polo­nais Res­sus­ci­té, ce cock­tail à base de Żubrów­ka et de jus de pomme verte que Karol lui avait fait goû­ter le deuxième soir et qui était deve­nu, contre toute attente, la bois­son offi­cielle de la mis­sion amé­ri­caine en Pologne.

— Le pro­blème, conti­nuait Kel­logg, c’est que Washing­ton veut des chiffres. Des chiffres ! Com­bien de per­sonnes à nour­rir. Com­bien de tonnes de blé. Com­bien de wagons de lait conden­sé. Com­bien de mois de rations. Et je leur envoie des chiffres, bien sûr, je leur envoie des rap­ports très détaillés avec des colonnes et des totaux et des pour­cen­tages, mais la véri­té, Karol, la véri­té que mes rap­ports ne disent pas, c’est que ce pays est un miracle. Un miracle de sur­vie. Les gens devraient être morts. Ils devraient être morts de faim, de froid, de mala­die, de déses­poir. Et ils ne sont pas morts. Ils sont debout. Ils chantent. Ils font la queue devant les bou­lan­ge­ries à moins quinze degrés et ils chantent. Com­ment met­tez-vous ça dans un rapport ?

Karol ver­sa un autre Polo­nais Res­sus­ci­té. La lumière ambrée du Column Bar — une lumière tami­sée, cui­vrée, qui don­nait à tout le monde l’air de per­son­nages d’un tableau de Rem­brandt — se reflé­ta dans le liquide ver­dâtre du cocktail.

— Vous ne le met­tez pas dans un rap­port, doc­teur. Vous le met­tez dans une chan­son. Ou dans un verre.

* * *

Les wagons de l’A­RA com­men­cèrent à arri­ver le 12 janvier.

Nous le sûmes par Szy­mon — qui le sut par Nalew­ki, qui le sut avant tout le monde, parce que les wagons arri­vaient à la gare de Var­so­vie-Est, et que la gare de Var­so­vie-Est était dans le quar­tier juif, et que les habi­tants de Nalew­ki avaient vu les pre­miers caisses être déchar­gées avant même que le gou­ver­ne­ment n’en fût offi­ciel­le­ment informé.

Du lait conden­sé. Des sacs de farine. Du sucre. Du sain­doux. Du café — du vrai café, amé­ri­cain, en boîtes de fer-blanc avec des éti­quettes en anglais que per­sonne ne savait lire mais que tout le monde trou­vait magni­fiques, parce qu’elles repré­sen­taient des femmes sou­riantes en tablier, dans des cui­sines imma­cu­lées, et que ces images d’un bon­heur domes­tique d’outre-Atlan­tique avaient, dans la Var­so­vie affa­mée de jan­vier 1919, la puis­sance hal­lu­ci­na­toire d’un rêve.

Kel­logg super­vi­sait la dis­tri­bu­tion depuis le Bris­tol, ce qui don­nait à Hel­bling des pal­pi­ta­tions. Le hall se trans­for­mait, cer­tains matins, en centre logis­tique — des cartes éta­lées sur les tables du Café Bris­tol, des télé­grammes empi­lés sur le comp­toir de la récep­tion, des offi­ciers amé­ri­cains en uni­forme kaki qui par­laient trop fort et mar­chaient trop vite et ren­ver­saient du café sur les nappes avec une régu­la­ri­té qui fri­sait le sabotage.

Le mémo numé­ro 52 de Hel­bling, daté du 13 jan­vier, por­tait un titre d’une conci­sion inha­bi­tuelle : « Le café. » Il sti­pu­lait, en trois lignes, que le café ren­ver­sé sur les nappes damas­sées du Café Bris­tol devait être immé­dia­te­ment épon­gé par le per­son­nel, que les nappes tachées devaient être rem­pla­cées dans un délai de quatre minutes — pas cinq, quatre —, et que si le rythme des ren­ver­se­ments se pour­sui­vait, il fau­drait envi­sa­ger « des mesures de pro­tec­tion du mobi­lier dont la nature reste à déter­mi­ner ». Hel­bling ne pré­ci­sa pas la nature de ces mesures, ce qui lais­sa pla­ner dans les offices un doute déli­cieux — cer­tains ima­gi­naient des nappes en toile cirée, d’autres des gobe­lets en fer-blanc, et Wła­dek, avec son flair habi­tuel pour le mélo­drame, sug­gé­ra que Hel­bling envi­sa­geait de ser­vir les Amé­ri­cains dans les écu­ries, s’il y en avait eu.

Mais sous la comé­die logis­tique, quelque chose de grave se jouait. Kel­logg ne le mon­trait pas au bar — au bar, il était l’A­mé­ri­cain jovial, l’en­to­mo­lo­giste prag­ma­tique, le buveur de Polo­nais Res­sus­ci­té —, mais nous le voyions, par moments, quand il pen­sait que per­sonne ne le regar­dait. Nous le voyions dans l’ascenseur.

Tomasz le fai­sait mon­ter chaque matin à huit heures et des­cendre chaque soir à onze heures. Et dans les qua­rante-cinq secondes de chaque tra­jet, Tomasz voyait ce que Karol ne voyait pas au bar — la fatigue, la vraie, celle qui ne se noie pas dans le cognac. L’in­quié­tude. Et par­fois, quand Kel­logg pen­sait que Tomasz ne regar­dait pas — mais Tomasz regar­dait tou­jours, c’é­tait sa fonc­tion, son talent, sa croix —, quelque chose qui res­sem­blait à de l’im­puis­sance. L’im­puis­sance d’un homme bon face à un pro­blème trop grand pour lui. L’im­puis­sance d’un ento­mo­lo­giste devant une famine.

Un matin du 14 jan­vier, dans l’as­cen­seur, Kel­logg dit quelque chose qui ne s’a­dres­sait pas à Tomasz — qui s’a­dres­sait au vide, ou à Dieu, ou à la paroi de cristal :

— Trois cent mille enfants. Trois cent mille enfants sous-ali­men­tés dans ce pays. Et je n’ai que cinq mille tonnes de farine.

Tomasz ne répon­dit pas. Il n’y avait rien à répondre. Mais il pres­sa la manette un peu plus dou­ce­ment qu’à l’or­di­naire, et l’as­cen­seur mon­ta un peu plus len­te­ment, comme si ces quelques secondes sup­plé­men­taires pou­vaient offrir à l’A­mé­ri­cain un répit, une sus­pen­sion, un moment de grâce entre deux étages.

Ce soir-là, Kel­logg ne vint pas au Column Bar. Karol, qui avait pré­pa­ré un Polo­nais Res­sus­ci­té d’a­vance, le lais­sa sur le comp­toir pen­dant une heure, puis le but lui-même, len­te­ment, en regar­dant les colonnes de marbre du bar, et en pen­sant — car Karol pen­sait beau­coup, contrai­re­ment à ce que sup­po­saient les gens qui le pre­naient pour un simple bar­man — que le monde était un endroit étrange, où un homme pou­vait comp­ter des insectes à Stan­ford, tra­ver­ser un océan, et se retrou­ver dans un hôtel de Var­so­vie à essayer de nour­rir trois cent mille enfants avec cinq mille tonnes de farine et un cock­tail inven­té par un bar­man polonais.

* * *

Le 15 jan­vier au matin, Kel­logg ren­con­tra Paderewski.

La ren­contre eut lieu dans la suite 211 — où d’autre ? Toute la vie du Bris­tol conver­geait désor­mais vers la suite 211 comme les rivières convergent vers la mer. Kel­logg appor­tait des chiffres, des cartes, des pro­jec­tions. Pade­rews­ki l’é­cou­ta avec cette atten­tion de musi­cien qui entend non seule­ment les notes mais aus­si les silences entre les notes, et quand Kel­logg eut ter­mi­né, Pade­rews­ki posa une seule question :

— Quand les enfants mangeront-ils ?

Pas « com­bien coû­te­ra-t-il ». Pas « quel sera l’im­pact poli­tique ». Pas « com­ment cela affec­te­ra-t-il les négo­cia­tions à Paris ». Quand les enfants mangeront-ils.

Kel­logg, qui avait pas­sé trois jours à pré­pa­rer un argu­men­taire tech­nique de vingt pages, res­ta un ins­tant silen­cieux. Puis il dit :

— Si le gou­ver­ne­ment signe l’ac­cord de dis­tri­bu­tion demain, les pre­miers repas pour­ront être ser­vis dans les écoles de Var­so­vie d’i­ci une semaine.

— Faites pré­pa­rer l’ac­cord, dit Pade­rews­ki. Je signerai.

C’é­tait aus­si simple que cela. Un pia­niste qui décide de nour­rir les enfants. Un ento­mo­lo­giste qui orga­nise les convois. Un hôtel qui sert de quar­tier géné­ral. La bureau­cra­tie de la com­pas­sion, impro­vi­sée dans un salon Art nou­veau entre un Stein­way et un gué­ri­don sur lequel repo­sait, sans que per­sonne n’y prête atten­tion, un cahier de par­ti­tions oublié.

Kel­logg redes­cen­dit. Tomasz le fit mon­ter dans l’as­cen­seur à midi — non, des­cendre, des­cendre du deuxième au rez-de-chaus­sée. Qua­rante-cinq secondes. Et cette fois, Kel­logg regar­da Tomasz. Le regar­da vrai­ment, comme Pił­sud­ski l’a­vait regar­dé, d’homme à homme, et il dit, en anglais, une phrase que Tomasz ne com­prit pas sur le moment mais dont il retint le son, et dont Szy­mon, plus tard, lui don­ne­rait la traduction :

— This coun­try deserves bet­ter than what his­to­ry gave it.

Ce pays mérite mieux que ce que l’his­toire lui a donné.

Tomasz hocha la tête. Il ne com­pre­nait pas l’an­glais. Mais il com­pre­nait le ton. Et le ton disait ce que les mots auraient dit s’il les avait compris.

L’as­cen­seur arri­va au rez-de-chaus­sée. Kel­logg sor­tit. Tra­ver­sa le hall. Pas­sa devant le Column Bar, où Karol, der­rière son comp­toir, lui adres­sa un geste de la main — un geste entre le salut et la béné­dic­tion. Sor­tit dans le froid. Mon­ta dans l’au­to­mo­bile qui l’at­ten­dait — une Ford T prê­tée par l’am­bas­sade amé­ri­caine, une machine si bruyante et si capri­cieuse que Wła­dek l’a­vait sur­nom­mée « le che­val méca­nique de Washington ».

Et il par­tit vers la gare, super­vi­ser l’ar­ri­vée du pro­chain convoi.

Cinq mille tonnes de farine.

Trois cent mille enfants.

Le chef Mali­nows­ki, aux cui­sines, qui avait enten­du les chiffres par Szy­mon, res­ta silen­cieux un long moment. Puis il dit à son com­mis, d’une voix qu’on ne lui connais­sait pas — une voix douce, presque tendre, la voix d’un homme qui fait de la nour­ri­ture depuis trente ans et qui sait, mieux que les diplo­mates et les géné­raux, ce que signi­fie avoir faim :

— Pré­pare un sup­plé­ment de żurek pour le dîner. Et mets‑y de la vraie sau­cisse. Pas la sau­cisse de rem­pla­ce­ment. La vraie.

Le com­mis obéit. Le żurek fut ser­vi le soir même au res­tau­rant du Bris­tol, avec de la vraie sau­cisse, et les clients — les diplo­mates, les offi­ciers, les jour­na­listes, Tar­nows­ki dans son coin avec son verre de tokay — le man­gèrent sans savoir que ce żurek-là avait été pré­pa­ré avec une inten­tion par­ti­cu­lière, une inten­tion qui n’a­vait rien à voir avec la gas­tro­no­mie et tout à voir avec le fait qu’un chef cui­si­nier de Var­so­vie, ayant appris que trois cent mille enfants n’a­vaient pas de quoi man­ger, avait déci­dé, à sa manière modeste et silen­cieuse, de mettre dans sa soupe tout l’a­mour dont il était capable.

C’est aus­si cela, un hôtel.

C’est aus­si cela, la Pologne en jan­vier 1919.

CHA­PITRE 9

Le gar­çon d’étage

Szy­mon alla voir Lich­ten­baum un mardi.

Il fai­sait moins dix-huit. Le froid de Var­so­vie avait atteint ce stade où il cesse d’être un désa­gré­ment pour deve­nir un fait — un fait aus­si incon­tes­table que la gra­vi­té ou la mort, un fait avec lequel on ne négo­cie pas mais auquel on s’a­dapte, comme s’a­daptent les Var­so­viens depuis des siècles, c’est-à-dire en super­po­sant les couches de vête­ments, en mar­chant vite, et en consi­dé­rant que toute per­sonne qui se plaint du froid est soit un étran­ger, soit un faible, soit les deux.

Szy­mon quit­ta le Bris­tol à trois heures de l’a­près-midi, à la fin de son ser­vice. Il des­cen­dit Kra­kows­kie Przed­mieś­cie en direc­tion de la Vieille Ville, tour­na dans Dłu­ga, puis bifur­qua vers Nalew­ki. Le tra­jet durait vingt minutes à pied — vingt minutes pen­dant les­quelles le monde changeait.

Le chan­ge­ment n’é­tait pas bru­tal. Il ne se pro­dui­sait pas à un point pré­cis, à une inter­sec­tion iden­ti­fiable, à un pan­neau qui aurait dit : « Vous entrez dans le quar­tier juif. » C’é­tait plus sub­til. C’é­tait une ques­tion de den­si­té. L’air deve­nait plus épais. Les bruits se mul­ti­pliaient — voix, cris de mar­chands, cla­que­ments de volets, grin­ce­ments de car­rioles, cloches de tram­ways, aboie­ments de chiens et, par-des­sus tout, cette rumeur humaine per­ma­nente, ce bour­don­ne­ment de ruche, qui était le son carac­té­ris­tique de Nalew­ki et qu’on enten­dait à deux rues de dis­tance, comme on entend la mer avant de la voir. Les odeurs aus­si chan­geaient — le char­bon et la neige de Kra­kows­kie Przed­mieś­cie lais­saient place au pain frais, au hareng fumé, à l’encre d’im­pri­me­rie, aux oignons frits, à la cire de bou­gie, et à cette odeur indé­fi­nis­sable que Wła­dek appe­lait « l’o­deur du monde » et qui était peut-être, tout sim­ple­ment, l’o­deur d’une concen­tra­tion humaine si intense que chaque mètre car­ré de trot­toir por­tait la trace de mille vies.

Et le yid­dish. Le yid­dish entrait par les oreilles comme une musique fami­lière — fami­lière à Szy­mon, qui l’a­vait enten­du avant toute autre langue, dans le ventre de sa mère, dans les ber­ceuses de sa grand-mère, dans les dis­putes de ses oncles, dans les prières de son père. Le yid­dish de Nalew­ki n’é­tait pas le yid­dish des livres — c’é­tait un yid­dish vivant, mou­vant, colo­ré, far­ci de mots polo­nais, de mots russes, de mots hébreux, un yid­dish qui s’a­dap­tait à tout, qui absor­bait tout, qui était lui-même une langue-Baby­lone, une langue à cours mul­tiples, capable de conte­nir simul­ta­né­ment la prière et la blague, le sacré et le pro­fane, le com­merce et la poésie.

Szy­mon retrou­va ses repères. L’é­pi­ce­rie de Pan Grynsz­pan, au coin de Nalew­ki et Fran­cisz­kańs­ka, qui ven­dait des cor­ni­chons dans des ton­neaux de bois et du hal­va cou­pé au cou­teau. La librai­rie Giter­man, dont la vitrine affi­chait les der­niers numé­ros de Haynt et de Der Moment, les deux grands quo­ti­diens yid­dish de Var­so­vie, avec leurs gros titres en carac­tères hébraïques qui annon­çaient les mêmes nou­velles que les jour­naux polo­nais — le gou­ver­ne­ment, les élec­tions, la famine — mais dans une autre langue, et donc, d’une cer­taine manière, dans un autre monde. Le théâtre Eli­zeum, dont l’af­fiche annon­çait une repré­sen­ta­tion du Dyb­buk — cette pièce d’An-ski sur un esprit qui pos­sède une jeune mariée, et qui était deve­nue, sans que per­sonne l’ait pré­vu, le spec­tacle le plus joué de Var­so­vie, peut-être parce qu’une ville habi­tée par tant de fan­tômes avait besoin d’un théâtre pour les mettre en scène.

Szy­mon tour­na dans Gęsia. La rue de l’Oie. Plus étroite que Nalew­ki, plus sombre, bor­dée d’im­meubles de cinq étages dont les façades gri­sâtres n’a­vaient pas été repeintes depuis des années et dont les cours inté­rieures — ces laby­rinthes de bal­cons, d’es­ca­liers, de pas­se­relles et de cordes à linge — abri­taient un monde en minia­ture que les pas­sants de Kra­kows­kie Przed­mieś­cie ne soup­çon­naient même pas.

L’a­te­lier de Pan Lich­ten­baum se trou­vait au fond de la troi­sième cour du numé­ro 14. Pour y accé­der, il fal­lait tra­ver­ser un porche voû­té, lon­ger un mur cou­vert de mousse, des­cendre trois marches, contour­ner un puits, pas­ser devant un ate­lier de tailleur dont la machine à coudre ron­ron­nait der­rière une vitre embuée, et pous­ser une porte de bois peinte en vert — un vert qui avait dû être vif autre­fois et qui était deve­nu, avec le temps, un vert de mousse, un vert de chose ancienne, le vert des objets que per­sonne ne repeint parce que tout le monde les aime tels qu’ils sont.

La porte s’ou­vrit sur un espace minus­cule — dix mètres car­rés peut-être, pas plus — encom­bré d’ins­tru­ments. Des vio­lons pen­daient au pla­fond par des fils de nylon, comme des chauves-sou­ris endor­mies. Des man­do­lines étaient empi­lées dans un coin. Des gui­tares, des luths, des bala­lai­kas, un ban­jo, une cithare, et des ins­tru­ments que Szy­mon ne pou­vait pas nom­mer, s’en­tas­saient sur des éta­gères qui mon­taient jus­qu’au pla­fond et qui pen­chaient dan­ge­reu­se­ment vers la droite, comme si le poids de la musique les dés­équi­li­brait. L’air sen­tait le bois, la résine, le ver­nis et quelque chose de plus ancien — l’o­deur du temps qui passe sur les objets et qui leur donne cette patine que les anti­quaires appellent « carac­tère » et que les luthiers appellent « âme ».

Pan Lich­ten­baum était assis der­rière un éta­bli cou­vert de copeaux de bois, une loupe vis­sée à l’œil droit, en train de recol­ler la touche d’un vio­lon avec une concen­tra­tion si intense qu’il ne leva pas la tête quand Szy­mon entra. Il avait — selon l’es­ti­ma­tion la plus conser­va­trice — soixante-quinze ans. Peut-être quatre-vingts. Peut-être davan­tage. Son âge exact était un mys­tère que même sa femme, décé­dée en 1911, n’a­vait jamais réus­si à per­cer, et que Lich­ten­baum lui-même sem­blait avoir oublié, comme on oublie un détail sans importance.

C’é­tait un petit homme — petit par la taille, immense par la barbe, une barbe blanche, longue, épaisse, qui des­cen­dait jus­qu’au milieu de sa poi­trine et qui lui don­nait l’air d’un pro­phète éga­ré dans un ate­lier de musique. Ses mains étaient extra­or­di­naires — des mains de luthier, c’est-à-dire des mains qui avaient tou­ché dix mille ins­tru­ments, qui avaient répa­ré dix mille fis­sures, recol­lé dix mille che­va­lets, rem­pla­cé dix mille cordes, et qui por­taient dans leurs lignes la mémoire tac­tile de cin­quante ans de bois, de colle et de musique.

— Pan Lich­ten­baum, dit Szymon.

Le vieux leva la tête. Regar­da Szy­mon par-des­sus sa loupe. Le recon­nut — sur Nalew­ki, tout le monde recon­naît tout le monde, c’est une néces­si­té de la densité.

— Le petit Katz, dit-il. De chez Gęsia. Le fils de Mosze. Tu tra­vailles au grand hôtel, non ? Le Bristol ?

— Oui, Pan Lichtenbaum.

— Assieds-toi. Tu veux du thé ?

Szy­mon s’as­sit. Le thé fut ser­vi — un thé noir, très sucré, dans un verre avec un porte-verre en métal, le même thé qu’au Bris­tol mais infi­ni­ment meilleur, parce que le thé de Lich­ten­baum avait été pré­pa­ré dans une théière qui ser­vait depuis qua­rante ans et dont les parois avaient absor­bé tant de thé qu’elles en exha­laient l’a­rôme même à vide, comme les murs d’une syna­gogue exhalent les prières.

— Je suis venu vous poser une ques­tion, dit Szymon.

— Une seule ? C’est rare. Les jeunes ont d’ha­bi­tude cent ques­tions. C’est les vieux qui n’en ont plus qu’une, et c’est tou­jours la même : com­bien de temps ?

Il rit. Un rire de gorge, rauque, un rire de fumeur ou de chan­teur — Lich­ten­baum avait été les deux.

— Est-ce que vous vous sou­ve­nez d’un musi­cien qui s’ap­pe­lait Léon Rozenberg ?

Le rire s’ar­rê­ta. Pas bru­ta­le­ment — il s’é­tei­gnit, comme s’é­teint une bou­gie quand le vent entre par la fenêtre, dou­ce­ment, par degrés, et le visage de Lich­ten­baum, qui un ins­tant plus tôt était celui d’un vieillard amu­sé, devint celui d’un vieillard qui se souvient.

— Rozen­berg, dit-il.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait une incan­ta­tion. Le nom, pro­non­cé dans l’a­te­lier de Gęsia, au milieu des vio­lons sus­pen­dus et des copeaux de bois, prit une réso­nance par­ti­cu­lière, comme si les ins­tru­ments eux-mêmes l’a­vaient enten­du et s’en souvenaient.

— Léon Rozen­berg, répé­ta Lich­ten­baum. Le pianiste.

— Vous le connaissiez ?

— Je le connais­sais. Tout Nalew­ki le connais­sait. C’é­tait — il cher­cha le mot — un mensch. Un homme bon. Un musi­cien. Pas un grand musi­cien — pas un Pade­rews­ki, pas un Rubin­stein. Un musi­cien de Nalew­ki. Un musi­cien qui jouait aux mariages, aux bar-mits­va, dans les cafés, dans les res­tau­rants. Un musi­cien qui jouait pour les gens, pas pour les salles de concert. Il jouait du pia­no, mais aus­si un peu de vio­lon, un peu d’ac­cor­déon, un peu de tout. Il avait les mains d’un pia­niste et le cœur d’un klezmer.

Lich­ten­baum se tut. But une gor­gée de thé. Regar­da Szy­mon par-des­sus le verre.

— Pour­quoi tu me demandes ça ?

Szy­mon racon­ta. Le pia­no du Bris­tol. Le cahier de par­ti­tions. Les huit pièces. La dédi­cace en fran­çais. Le des­sin sur la der­nière page — la mai­son de Nalew­ki, le bal­con de fer for­gé, l’enseigne.

Lich­ten­baum écou­ta sans inter­rompre. Quand Szy­mon eut ter­mi­né, le vieux posa son verre, se leva — len­te­ment, avec la pru­dence de ceux qui savent que leur corps n’o­béit plus aus­si vite que leur esprit —, et alla cher­cher quelque chose sur une éta­gère, der­rière une pile de mandolines.

C’é­tait une pho­to­gra­phie. Une pho­to­gra­phie en noir et blanc, petite, cor­née, col­lée sur un car­ton rigide. Elle mon­trait un groupe de musi­ciens — cinq hommes, debout devant un bâti­ment. Trois vio­lo­nistes, un cla­ri­net­tiste, et un homme plus jeune, assis devant un pia­no droit posé à même le trot­toir, les mains sur les touches, le visage tour­né vers l’ob­jec­tif avec un sou­rire qui sem­blait dire : je sais que c’est absurde, un pia­no sur un trot­toir, mais c’est exac­te­ment là qu’il doit être.

— C’est lui, dit Lich­ten­baum. Rozen­berg. En 1900, devant la mai­son de Gęsia. L’an­née avant l’ou­ver­ture du Bristol.

Szy­mon regar­da la pho­to. Le visage de Rozen­berg — un visage jeune, ouvert, avec des yeux sombres et une mous­tache fine, un visage de musi­cien de quar­tier, de musi­cien de mariage, de musi­cien de Nalew­ki — le regar­dait en retour, à tra­vers dix-neuf ans de silence.

— Que lui est-il arrivé ?

Lich­ten­baum se ras­sit. Reprit son thé.

— Il est par­ti. En 1902 — un an après l’ou­ver­ture du Bris­tol. Il est par­ti en Amé­rique. Comme beau­coup. Comme des dizaines de mil­liers. New York. Le Lower East Side. Il a écrit une ou deux lettres, au début. Puis plus rien. On l’a oublié. Nalew­ki oublie ceux qui partent — c’est une ques­tion de sur­vie. Si on se sou­ve­nait de tous ceux qui sont par­tis, on ne pour­rait plus vivre.

— Alors il n’est pas mort ?

— Mort ? Lich­ten­baum haus­sa les épaules. Peut-être. Peut-être pas. En Amé­rique, tout est pos­sible. On meurt, on vit, on devient riche, on devient pauvre. On change de nom. Rozen­berg devient Rose, ou Ross, ou quelque chose d’autre. L’A­mé­rique efface les noms comme la neige efface les traces.

Szy­mon regar­da la pho­to­gra­phie une der­nière fois. Le pia­no sur le trot­toir. Les musi­ciens. Le sou­rire de Rozenberg.

— Et le Bris­tol ? dit-il. Pour­quoi aurait-il caché ses par­ti­tions dans le pia­no du Bristol ?

Lich­ten­baum eut un geste de la main — un geste lent, cir­cu­laire, qui englo­bait l’a­te­lier, les vio­lons, Gęsia, Nalew­ki, Var­so­vie, le monde entier.

— Parce que le Bris­tol était la plus belle chose qu’il ait jamais vue. Tu com­prends, Szy­mon, pour un gar­çon de Nalew­ki en 1901, le Bris­tol, c’é­tait… c’é­tait comme une syna­gogue, mais pour les vivants. Un endroit qui disait : la beau­té existe. Le luxe existe. La musique existe ailleurs que dans les cours de Gęsia. Rozen­berg est allé au Bris­tol pour l’i­nau­gu­ra­tion — je m’en sou­viens, il m’en a par­lé. Il a vu le hall, les lustres, les fenêtres, l’as­cen­seur. Et il a vu le pia­no. Le Stein­way de la suite 211. Il m’a dit — je m’en sou­viens comme si c’é­tait hier — il m’a dit : « Lich­ten­baum, j’ai vu un pia­no si beau que j’ai eu envie de pleurer. »

Le vieux but la der­nière gor­gée de son thé. Posa le verre. Regar­da Szy­mon avec des yeux qui conte­naient soixante-quinze ans de Nalew­ki — les mariages, les enter­re­ments, les fêtes, les pogroms, les nais­sances, les départs, les retours, toute la vie, toute la mort, tout le bruit et tout le silence d’une rue qui était un monde.

— Il a caché ses par­ti­tions dans ce pia­no parce qu’il savait qu’il allait par­tir. Et il vou­lait lais­ser quelque chose der­rière lui. Pas à quel­qu’un — à un endroit. Au plus bel endroit qu’il ait jamais vu. Un cadeau d’a­dieu. Un musi­cien de Nalew­ki qui laisse sa musique dans le ventre d’un Stein­way, pour que l’hô­tel se sou­vienne qu’il a exis­té. C’est beau, non ? C’est triste et c’est beau.

Szy­mon se leva. Remer­cia Lich­ten­baum. Refu­sa un deuxième thé — il avait ce qu’il était venu cher­cher, et le froid dehors ne fai­sait que s’aggraver.

— Szy­mon, dit Lich­ten­baum alors qu’il attei­gnait la porte.

— Oui ?

— La musique. Les par­ti­tions. Est-ce qu’elles sont belles ?

Szy­mon pen­sa à ce qu’il avait enten­du dans le cou­loir du deuxième étage. Les hési­ta­tions. La mélo­die qui mon­tait et qui tom­bait. La courbe qui res­sem­blait à une chan­son de son père.

— Oui, dit-il. Elles sont belles.

Lich­ten­baum hocha la tête. Et dans ce hoche­ment de tête, il y avait quelque chose qui res­sem­blait à de la fier­té — pas une fier­té per­son­nelle, mais une fier­té de quar­tier, une fier­té de Nalew­ki, la fier­té de savoir qu’un gar­çon de Gęsia avait lais­sé quelque chose de beau dans le plus bel hôtel de Var­so­vie, et que cette beau­té avait survécu.

Szy­mon sor­tit. Tra­ver­sa les cours. Remon­ta Gęsia. Tour­na dans Nalew­ki. Le froid le mor­dit au visage, mais il ne le sen­tit pas, ou plu­tôt il le sen­tit autre­ment — comme un rap­pel que le monde était réel, que les pieds tou­chaient le sol, que le souffle fai­sait de la buée dans l’air, et que quelque part, dans un hôtel de Kra­kows­kie Przed­mieś­cie, un cahier de par­ti­tions atten­dait qu’on le joue.

Il ren­tra au Bris­tol à la tom­bée de la nuit. Trou­va Tomasz dans son ascenseur.

— Rozen­berg, dit-il.

Tomasz le regarda.

— Il s’ap­pe­lait Léon Rozen­berg. C’é­tait un musi­cien de Nalew­ki. Il a caché ses par­ti­tions dans le pia­no du Bris­tol en 1901, la nuit de l’i­nau­gu­ra­tion, parce que c’é­tait le plus bel endroit qu’il ait jamais vu. Puis il est par­ti en Amé­rique. Et per­sonne ne l’a plus revu.

Tomasz ne dit rien. Mais ses yeux — ses yeux gris de sol­dat du Karst, ses yeux qui avaient vu des hommes mou­rir dans la boue et des ascen­seurs mon­ter dans la lumière — ses yeux dirent quelque chose que sa bouche ne pou­vait pas dire, quelque chose qui res­sem­blait à : je comprends.

La porte de l’as­cen­seur se refer­ma. La cabine mon­ta. Qua­rante-cinq secondes.

Et dans ces qua­rante-cinq secondes, quelque chose chan­gea. Pas dans l’as­cen­seur — dans Tomasz. Quelque chose qui n’a­vait pas de nom, pas de forme, pas de son. Une déci­sion peut-être. Ou le début d’une déci­sion. L’in­tui­tion que cette his­toire — les par­ti­tions, le pia­no, Rozen­berg, le Bris­tol, la Pologne — était aus­si son his­toire. Qu’il n’é­tait pas seule­ment un témoin. Qu’il était, d’une manière qu’il ne com­pre­nait pas encore, un acteur.

Mais il ne le dit pas.

Pas encore.

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