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Les pal­miers
d’In­gham

Les pal­miers d’Ingham

Cha­pitres 1 à 3

CHA­PITRE I

L’AR­RI­VÉE

L’a­vion bas­cu­la sur l’aile gauche et Palerme appa­rut d’un coup, comme une gifle de lumière. Ben­ja­min Ingham col­la son front au hublot. En bas, la ville s’é­ta­lait entre la mer et les mon­tagnes, blanche et ocre, ser­rée contre elle-même comme un ani­mal qui dort dans la cha­leur. Le Monte Pel­le­gri­no se dres­sait au nord, mas­sif et soli­taire, avec cette sil­houette de sphinx cou­ché que Goethe avait jadis qua­li­fiée de plus beau pro­mon­toire du monde — mais Ben­ja­min ne le savait pas encore, et d’ailleurs il s’en fichait. Il venait pour ne rien faire. Pour ne rien savoir. Pour ne rien devenir.

Il avait choi­si Palerme un peu par hasard. Un ami, à Londres, lors d’un dîner qui s’é­ter­ni­sait, avait men­tion­né la Sicile en pas­sant, les yeux brillants d’un Negro­ni de trop. « Palerme, mon vieux. C’est la der­nière ville euro­péenne qui res­semble encore à ce qu’elle est. » Ben­ja­min n’a­vait pas com­pris ce que ça vou­lait dire, mais la phrase l’a­vait sui­vi pen­dant trois jours, comme une mélo­die qu’on ne par­vient pas à chas­ser. Il avait réser­vé le len­de­main. Le Grand Hotel et Des Palmes, via Roma. Le nom l’a­vait amu­sé — ces hôtels de la vieille Europe qui s’ap­pellent Grand comme s’ils avaient peur qu’on les confonde avec autre chose. Il avait pris une suite, parce qu’il avait les moyens de prendre des suites et que ça ne lui coû­tait pas plus de remords qu’un café allongé.

Ben­ja­min Ingham avait qua­rante-trois ans. Il était mince, légè­re­ment voû­té, avec ce genre de visage que les Anglais portent comme un cos­tume — cor­rect, un peu usé, pas tout à fait quel­conque. Des yeux gris-vert qui avaient dû être beaux avant que l’en­nui ne les ter­nisse. Une mâchoire étroite. Les mains longues d’un homme qui n’a jamais tra­vaillé de ses mains mais qui aurait pu, si les cir­cons­tances l’a­vaient vou­lu. Il était riche. Il l’a­vait tou­jours été, de cette richesse héri­tée qui ne s’ac­com­pagne d’au­cune fier­té, seule­ment d’une légère gêne qu’on apprend très tôt à mas­quer. For­tune fami­liale, inves­tis­se­ments sobres, un appar­te­ment à Chel­sea, un autre à Édim­bourg qu’il n’u­ti­li­sait plus depuis son divorce. Pas d’en­fants. Pas de chien. Un abon­ne­ment à The Lon­don Review of Books qu’il ne lisait plus que par habi­tude, comme on conti­nue de saluer un voi­sin dont on a oublié le prénom.

Il était venu pour se repo­ser. De quoi, exac­te­ment, il n’au­rait su le dire. On ne se repose pas de l’en­nui — on y sombre, on y flotte, on s’y ins­talle comme dans un fau­teuil défon­cé dont on connaît chaque creux. Mais il avait sen­ti, ces der­nières semaines, que l’en­nui lui-même com­men­çait à l’en­nuyer, et c’é­tait un signe. Un signe de quoi, il ne savait pas non plus. Peut-être que l’a­vion, la cha­leur, la ville incon­nue suf­fi­raient à relan­cer la méca­nique. Peut-être pas. Au moins, il dor­mi­rait dans des draps qu’il n’a­vait pas choisis.

Le taxi de l’aé­ro­port l’avala.

Le chauf­feur par­lait un ita­lien gron­dant, plein de consonnes mouillées et de voyelles qui traî­naient comme des stores mal remon­tés. Il condui­sait vite, une main sur le volant, l’autre dehors, des­si­nant dans l’air des figures que Ben­ja­min ne par­ve­nait pas à déchif­frer. La route lon­geait la mer — un bleu inso­lent, métal­lique sous le soleil de deux heures — puis bifur­quait vers la ville, et c’é­tait un autre monde. Les immeubles se ser­raient, lépreux par endroits, somp­tueux par d’autres, avec cette alter­nance qui devait être le style local : un palais baroque flan­qué d’un garage auto­mo­bile, une église à cou­pole de faïence enca­drée de bâches de chan­tier, un bal­con en fer for­gé d’où pen­dait un linge écar­late au-des­sus d’un mur cou­vert de graf­fi­tis. Tout cela sous une lumière blanche, écra­sante, qui apla­tis­sait les ombres et fai­sait vibrer l’air comme au-des­sus d’un radiateur.

Et la cha­leur. Mon Dieu, la chaleur.

Ben­ja­min avait connu des étés anglais — cette moi­teur tiède qui sent le gazon mouillé et la crème solaire bon mar­ché. Il avait connu la Grèce, le Por­tu­gal, les Baléares. Mais ceci était autre chose. La cha­leur de Palerme en juillet n’é­tait pas un cli­mat, c’é­tait un fait phy­sique, une pré­sence, une main posée sur la nuque qui ne se retire pas. L’air entrait par la fenêtre du taxi comme un souffle de four, char­gé de die­sel, de jas­min, de pois­son, de pous­sière, et il col­lait à la peau, s’in­fil­trait sous la che­mise de lin, trans­for­mait chaque pli du corps en une petite rivière silen­cieuse. Ben­ja­min sen­tit la sueur per­ler à ses tempes et com­prit, dans une sorte d’illu­mi­na­tion phy­sique, qu’il ne serait pas sec pen­dant les six pro­chains jours.

Via Roma.

Le taxi s’ar­rê­ta devant une façade d’un beige pâle, presque crème, enca­drée de deux pal­miers impé­riaux qui mon­taient droit vers le ciel comme des excla­ma­tions. Le Grand Hotel et Des Palmes. Ben­ja­min des­cen­dit, paya sans comp­ter — le chauf­feur lui lan­ça un « Gra­zie, dot­tore ! » qui le fit sou­rire mal­gré lui — et res­ta un moment debout sur le trot­toir, sa valise à la main, le visage levé.

L’hô­tel le regardait.

C’é­tait cette impres­sion, très nette, qui s’im­po­sa : l’hô­tel le regar­dait. Pas les fenêtres — les fenêtres étaient des fenêtres, avec leurs volets et leurs cadres Art Nou­veau. C’é­tait la façade entière, sa masse tran­quille et usée, son aplomb de vieille dame qui a vu pas­ser des siècles et ne s’é­tonne plus de rien. Les deux pal­miers, sur­tout, plan­tés là comme des sen­ti­nelles, leurs palmes immo­biles dans l’air sans vent, don­naient à l’en­trée un air de seuil — pas seule­ment le seuil d’un hôtel, mais le seuil de quelque chose d’autre, de plus ancien, de plus vaste, que Ben­ja­min ne pou­vait pas nommer.

Il pous­sa la porte.

Le hall le sai­sit par contraste. Après la four­naise de la rue, c’é­tait une fraî­cheur de cathé­drale, un silence feuille­té de mur­mures, un espace immense où la lumière tom­bait d’en haut à tra­vers des vitraux poly­chromes Liber­ty — du vert d’eau, du bleu paon, de l’ambre — et des­si­nait sur le sol de marbre des flaques de cou­leur que les pas tra­ver­saient sans les voir. Des colonnes de pierre ponc­tuaient le hall, créant des pers­pec­tives qui s’ou­vraient et se refer­maient comme des phrases, et Ben­ja­min pen­sa — c’est la pre­mière chose qu’il pen­sa, avec une pré­ci­sion qui le sur­prit — que ce hall res­sem­blait à une page qu’on n’a pas encore lue. Les pla­fonds étaient peints. Des fresques allé­go­riques, un peu pâlies, où des femmes dra­pées ten­daient des guir­landes au-des­sus de motifs flo­raux — Sal­va­tore Gre­go­riet­ti, disait la plaque, mais Ben­ja­min ne regar­dait pas les plaques, il regar­dait l’en­semble, et l’en­semble était beau d’une beau­té qui n’es­sayait pas.

À gauche du hall, der­rière une double porte vitrée, le jar­din d’hi­ver. Des pal­miers en pot, des murs de miroirs qui mul­ti­pliaient les reflets et les pro­fon­deurs, des fau­teuils de velours vert mousse où per­sonne ne s’as­seyait à cette heure, un bar de bois sombre, des verres vides qui atten­daient. Le mixo­lo­gy bar, disait un pan­neau dis­cret. Ben­ja­min nota le mot avec un léger mépris — encore un mot anglais pla­qué sur quelque chose qui n’en avait pas besoin — puis s’en vou­lut de ce mépris, qui était lui aus­si une habi­tude, un réflexe de classe, et mon­ta vers la réception.

Le récep­tion­niste était un jeune homme brun, impec­cable, dont le sou­rire avait cette qua­li­té par­ti­cu­lière des sou­rires ita­liens pro­fes­sion­nels : cha­leu­reux et dis­tant à la fois, comme une poi­gnée de main par­fai­te­ment dosée. « Signor Ingham. Ben­ve­nu­to. » Il pro­non­ça le nom avec une len­teur imper­cep­tible, comme s’il le pesait. Ben­ja­min ne remar­qua rien. On lui remit une clé magné­tique, on por­ta sa valise, on le condui­sit au deuxième étage par un ascen­seur d’un autre âge — cage de fer for­gé, miroir biseau­té, bou­tons de lai­ton — qui mon­tait avec une len­teur solen­nelle, comme si l’hô­tel ne vou­lait pas qu’on le tra­verse trop vite.

La chambre. Ou plu­tôt la suite, puis­qu’il avait pris une suite. Par­quet de bois sombre, rideaux lourds à demi tirés, un lit immense aux draps blancs tirés au cor­deau, une com­mode de bois peint, des mou­lures au pla­fond, une salle de bains de marbre avec une douche à effet pluie et des pro­duits dont les noms évo­quaient des jar­dins sici­liens — agrumes, amande amère, figue de Bar­ba­rie. Ben­ja­min s’as­sit sur le bord du lit. Le silence de la chambre était dif­fé­rent de celui du hall — plus intime, plus épais, comme si les murs avaient absor­bé des décen­nies de mur­mures et de res­pi­ra­tions endor­mies. Il ôta ses chaus­sures. Posa ses pieds nus sur le par­quet tiède. Fer­ma les yeux.

Le ron­ron­ne­ment de la climatisation.

Il s’en­dor­mit.

* * *

Il se réveilla sans savoir quelle heure il était, le visage enfoui dans un oreiller qui sen­tait la lavande et l’a­mi­don. La lumière avait chan­gé — plus basse, plus dorée, elle entrait en biais par la fenêtre et des­si­nait un rec­tangle long sur le par­quet. Ben­ja­min consul­ta sa montre : six heures pas­sées. Il avait dor­mi trois heures. La cha­leur, le voyage, le déca­lage — non, il n’y avait pas de déca­lage, Palerme était à la même heure que lui, et pour­tant quelque chose avait déca­lé, quelque chose dans la qua­li­té de l’air, dans la lumière, dans le silence de cette chambre étran­gère qui le fai­sait se sen­tir à la fois pré­sent et dépla­cé, comme un meuble qu’on a mis dans la mau­vaise pièce.

Il prit une douche. L’eau était puis­sante, presque bru­tale, et il la lais­sa cou­ler long­temps sur sa nuque, sur ses épaules, avec la sen­sa­tion pré­cise qu’elle ne le net­toyait pas seule­ment de la sueur du voyage mais de quelque chose d’autre — de plus ancien, de plus col­lant — qu’il n’au­rait su nom­mer. Il enfi­la une che­mise propre, un pan­ta­lon de toile claire, des mocas­sins sans chaus­settes. Se regar­da dans le miroir de la salle de bains. Un homme de qua­rante-trois ans dans un hôtel sici­lien, un soir de juillet. Rien de remar­quable. Rien de tra­gique. Juste un homme dans un miroir, avec l’é­té devant lui.

Il des­cen­dit.

Le hall, à cette heure, avait chan­gé de peau. La lumière des vitraux s’é­tait éteinte — le soleil était pas­sé de l’autre côté — et les lustres avaient pris le relais, dif­fu­sant une clar­té chaude, ambrée, qui fai­sait briller les boi­se­ries et adou­cis­sait les visages. Quelques clients tra­ver­saient l’es­pace — un couple d’I­ta­liens élé­gants, une femme seule avec un livre, un homme d’af­faires au télé­phone qui mar­chait en cercles ner­veux. Ben­ja­min tra­ver­sa le hall et sortit.

Via Roma. Six heures du soir et la cha­leur n’a­vait pas cédé d’un degré. Mais elle avait chan­gé de nature — ce n’é­tait plus l’é­cra­se­ment de l’a­près-midi, c’é­tait quelque chose de plus rond, de plus mûr, comme un fruit trop chaud qui com­mence à fondre. Les gens mar­chaient à l’ombre, lon­geant les façades, et Ben­ja­min fit comme eux, tour­nant à gauche, puis à droite, sans plan, sans des­ti­na­tion, avec cette liber­té un peu ver­ti­gi­neuse de l’homme qui n’a rien à faire dans une ville où il ne connaît personne.

Il mar­cha.

Les rues de Palerme, le soir, sont un théâtre sans rideau. Tout est dehors, tout est visible, tout se donne sans pudeur et sans excuses. Les vieilles femmes assises sur des chaises en plas­tique devant leurs portes, le visage tan­né, les mains croi­sées sur le ventre. Les ado­les­cents en Ves­pa qui remon­taient les rues à contre­sens avec l’as­su­rance tran­quille de ceux qui savent que la loi est une sug­ges­tion. Les bou­tiques ouvertes — un cor­don­nier, un orfèvre, un ven­deur de gra­ni­ta dont la machine ron­ron­nait der­rière un comp­toir de for­mi­ca — et par­tout, par­tout, cette odeur. L’o­deur de Palerme le soir : jas­min, fri­ture, die­sel, pierre chaude, quelque chose de sucré qu’il ne recon­nais­sait pas — peut-être le jas­min de nuit, peut-être la pâte d’a­mande des pâtis­se­ries, peut-être les deux mêlés dans l’air immobile.

Ben­ja­min débou­cha sur une place. Une fon­taine. Des corps de marbre, nus, dis­po­sés en cercles concen­triques autour d’un bas­sin où l’eau ne cou­lait plus — ou si, un filet, un mur­mure. Il recon­nut, sans l’a­voir jamais vue, la Piaz­za Pre­to­ria. La fon­taine de la Honte, l’a­vaient bap­ti­sée les Paler­mi­tains du XVIe siècle, scan­da­li­sés par tant de nudi­té devant le couvent des sœurs béné­dic­tines. Ben­ja­min sou­rit. Il aimait cette idée — une ville qui bap­tise ses monu­ments par le scan­dale qu’ils pro­voquent. Les sta­tues étaient belles, d’une beau­té un peu épaisse, char­nelle, avec leurs hanches larges et leurs regards vides de marbre qui ne regar­daient rien et regar­daient tout.

Il s’as­sit sur un banc. L’ombre d’un pal­mier le cou­vrait à moi­tié. De l’autre côté de la place, la façade d’une église — San­ta Cate­ri­na, peut-être, ou la Mar­to­ra­na, il ne savait pas encore — brillait dans la lumière décli­nante comme un visage qu’on éclaire par en des­sous. Deux jeunes femmes pas­sèrent devant lui, bras des­sus bras des­sous, riant de quelque chose qu’il n’en­ten­dait pas. Elles avaient la peau cui­vrée et les che­veux noirs, et elles mar­chaient avec cette aisance des femmes médi­ter­ra­néennes qui portent la cha­leur comme un vête­ment, sans effort, sans résis­tance, comme si elles étaient faites du même tis­su que l’air.

Ben­ja­min les regar­da pas­ser. Il ne dési­rait rien. Ou plu­tôt : il dési­rait quelque chose, mais ce n’é­taient pas ces femmes, ni cette place, ni cette lumière — c’é­tait le tout, le mélange, l’en­semble indis­tinct de la beau­té et de la cha­leur et du bruit et de l’o­deur qui l’en­ve­lop­pait comme un bain tiède, et dont il sen­tait, confu­sé­ment, qu’il pour­rait s’y dis­soudre si seule­ment il ces­sait de résis­ter. Résis­ter à quoi ? Il ne savait pas. Mais il sen­tait la résis­tance — ce réflexe anglais, cette rai­deur polie, ce refus ins­tinc­tif de se lais­ser empor­ter — et il sen­tait aus­si, pour la pre­mière fois depuis long­temps, que la résis­tance était fatiguée.

Il se leva. Conti­nua de marcher.

Les rues le rame­nèrent — elles le ramè­ne­raient tou­jours, il allait l’ap­prendre — vers la via Roma, vers l’hô­tel. Quand il pous­sa la porte du Grand Hotel et Des Palmes pour la seconde fois de la jour­née, le hall lui sem­bla dif­fé­rent — non pas chan­gé, mais révé­lé, comme si la pro­me­nade avait net­toyé son regard. Il remar­qua des choses qu’il n’a­vait pas vues à l’ar­ri­vée : un pia­no à queue, noir et mas­sif, dans l’angle du jar­din d’hi­ver, son cou­vercle fer­mé, sa sur­face polie reflé­tant les lustres comme un lac sombre. Un por­trait accro­ché dans le cou­loir qui menait au bar — un homme du XIXe siècle, favo­ris, regard sévère, posé devant un pay­sage qui pou­vait être la Sicile. Ben­ja­min pas­sa devant sans s’arrêter.

Le bar. Le Sen­sus Mixo­lo­gy Bar, puis­qu’il fal­lait bien l’ap­pe­ler ain­si. Les murs de miroirs mul­ti­pliaient l’es­pace, créaient des pro­fon­deurs trom­peuses, des reflets de reflets où les bou­teilles ali­gnées sur les éta­gères sem­blaient se pro­lon­ger à l’in­fi­ni, comme dans un rêve de Borges. Ben­ja­min s’ins­tal­la au comp­toir. Com­man­da un Negro­ni — le réflexe, le geste auto­ma­tique de l’homme qui ne sait pas quoi com­man­der et qui com­mande ce qu’il com­mande tou­jours. Le bar­man était jeune, pré­cis, avec des gestes d’hor­lo­ger. Le verre arri­va — le rouge du Cam­pa­ri, l’ambre du ver­mouth, le reflet du gin, et cette tranche d’o­range posée sur le bord comme un signal.

Il but. Le pre­mier gor­gée était amère et fraîche, exac­te­ment ce qu’il fal­lait, et il sen­tit la cha­leur de la jour­née recu­ler d’un cran, juste d’un cran, comme une marée qui se retire un peu.

C’est alors qu’il vit le vieil homme.

Il était assis dans un fau­teuil, près de la porte qui don­nait sur le hall, et il por­tait l’u­ni­forme des concierges — veste sombre, cra­vate fine, l’in­signe dis­cret de l’hô­tel au revers. Mais il n’a­vait pas la pos­ture d’un concierge en ser­vice. Il était assis comme un homme qui est chez lui, les jambes croi­sées, les mains posées sur les accou­doirs, le regard tour­né vers le hall avec une atten­tion tran­quille, presque contem­pla­tive. Il devait avoir soixante-dix ans. Peut-être plus. Son visage était creu­sé, bru­ni par le soleil, avec des rides qui res­sem­blaient à des lignes de lec­ture — des rides de patience, pas de sou­ci. Ses che­veux blancs étaient pla­qués en arrière. Ses yeux, très noirs, bou­geaient len­te­ment, sui­vaient les allées et venues des clients comme un homme qui regarde un fleuve.

Ben­ja­min le regar­da, puis détour­na les yeux. Puis le regar­da de nou­veau. Il y avait quelque chose dans la manière dont ce vieux était assis qui l’in­tri­guait — une pro­prié­té, une appar­te­nance, comme si l’hô­tel tout entier repo­sait sur ses épaules sans qu’il en soit accablé.

Leurs regards se croi­sèrent. Le vieil homme ne sou­rit pas — il fit quelque chose de plus sub­til, un mou­ve­ment des sour­cils, un infime relâ­che­ment des traits qui signi­fiait : je vous ai vu, je sais que vous êtes là, nous avons le temps.

Ben­ja­min finit son Negro­ni. En com­man­da un second. Le bar­man le ser­vit sans un mot. Le bar s’é­tait rem­pli — quelques couples, des voix ita­liennes, un rire de femme qui mon­tait et retom­bait comme un oiseau — et Ben­ja­min se lais­sa por­ter par le bruit, par la lumière dorée, par la dou­ceur amère du Cam­pa­ri dans sa gorge, et il pen­sa, sans rai­son par­ti­cu­lière, qu’il avait bien fait de venir.

Au moment de par­tir, il pas­sa devant le fau­teuil du vieil homme. Celui-ci leva les yeux.

— Buo­na­se­ra.

— Good eve­ning, répon­dit Ben­ja­min, et il se détes­ta immé­dia­te­ment pour cette réponse réflexe, ce refus de l’ef­fort, cette paresse linguistique.

Le vieil homme sou­rit, cette fois. Un sou­rire lent, qui com­men­çait par les yeux.

— Inglese.

Ce n’é­tait pas une question.

— Yes, dit Ben­ja­min. Just arrived.

— Ingham, dit le vieil homme.

Ben­ja­min sur­sau­ta. Le vieil homme mon­tra du men­ton la récep­tion, où le nom figu­rait sur le registre, sur le sys­tème infor­ma­tique, par­tout où figurent les noms des clients dans les hôtels. Ben­ja­min se déten­dit. Évi­dem­ment. Le concierge connais­sait le nom des clients. Ce n’é­tait pas de la voyance, c’é­tait du professionnalisme.

— Ingham, oui, confirma-t-il.

Le vieil homme le regar­da. Et dans ce regard il y eut quelque chose — une lueur, une vibra­tion, comme une corde qu’on pince dou­ce­ment, si dou­ce­ment qu’on ne sait pas si le son est réel ou ima­gi­né — quelque chose que Ben­ja­min ne com­prit pas, qu’il n’es­saya pas de com­prendre, qu’il mit sur le compte de la fatigue, de la cha­leur, du Negroni.

— Bonne nuit, signor Ingham, dit le vieil homme en ita­lien, len­te­ment, comme s’il arti­cu­lait chaque syl­labe pour la pre­mière fois.

Ben­ja­min mon­ta dans sa chambre. Se désha­billa. Se cou­cha entre les draps frais. Par la fenêtre entrou­verte, les bruits de Palerme mon­taient — un klaxon, une voix, le ron­ron­ne­ment d’un scoo­ter, et très loin, comme un sou­ve­nir, quelque chose qui pou­vait être de la musique ou le vent dans les palmiers.

Il pen­sa au vieil homme. À la façon dont il avait dit son nom. Ingham. Comme s’il le reconnaissait.

Puis il s’en­dor­mit, et Palerme se refer­ma sur lui comme une main tiède.

CHA­PITRE II

LES MOSAÏQUES

Il se réveilla tôt, avant l’a­larme qu’il n’a­vait pas mise, et la pre­mière chose qu’il sen­tit fut la lumière. Non pas qu’il l’eût vue — les rideaux étaient tirés — mais il la sen­tit, comme on sent une pré­sence der­rière une porte. Elle était là, dehors, déjà ins­tal­lée, déjà mas­sive, déjà impi­toyable. Il sut qu’il fai­sait chaud avant de poser le pied par terre. Le par­quet le confir­ma : tiède, presque vivant sous la plante de ses pieds, comme si l’hô­tel tout entier cou­vait une fièvre douce.

Il écar­ta les rideaux. La via Roma, en contre­bas, était déjà en mou­ve­ment — les camions de livrai­son, les balayeurs, les pre­miers scoo­ters, un chien errant qui trot­ti­nait le long du trot­toir d’un air pro­fes­sion­nel. Au-delà des toits, une tranche de ciel si bleu qu’il en parais­sait peint. Pas un nuage. Le soleil était encore bas mais il chauf­fait déjà, on le sen­tait à la manière dont l’as­phalte fumait presque, à cette qua­li­té trem­blante de l’air qui annon­çait une jour­née de plomb.

Ben­ja­min des­cen­dit prendre le petit-déjeuner.

La salle — l’an­cienne salle de bal, lui avait-on dit à la récep­tion — le stu­pé­fia. C’é­tait une cathé­drale de lumière et de dorures, avec des pla­fonds à fresques où des anges jouf­flus flot­taient par­mi des guir­landes, des lustres de cris­tal qui pen­daient comme des fruits trop lourds, des miroirs qui se ren­voyaient les reflets à l’in­fi­ni, et au centre de tout cela, un buf­fet. Mais quel buf­fet. Les Ita­liens avaient cet art de trans­for­mer un repas du matin en une décla­ra­tion d’a­mour : les vien­noi­se­ries sici­liennes, les iris four­rés à la ricot­ta, les brioches chaudes au beurre, les fruits cou­pés — pas­tèque, melon, figues de Bar­ba­rie ouvertes comme des mains — les fro­mages frais, le miel d’o­ran­ger, et la gra­ni­ta. La gra­ni­ta d’a­mande. Ben­ja­min en prit une cou­pelle par curio­si­té, por­ta la cuillère à ses lèvres, et quelque chose se pro­dui­sit dans sa bouche qu’il n’a­vait pas pré­vu — un froid cré­meux, par­fu­mé, len­te­ment sucré, avec un arrière-goût amer d’a­mande grillée qui res­tait sur la langue comme une ques­tion. Il en reprit.

C’est avec le goût de la gra­ni­ta encore dans la gorge qu’il sortit.

La cha­leur l’at­tra­pa au coin de la rue. Pas une tran­si­tion, pas une pro­gres­sion — un mur. L’air était solide, com­pact, char­gé d’une humi­di­té invi­sible qui trans­for­mait chaque ins­pi­ra­tion en un petit effort. Ben­ja­min mit ses lunettes de soleil. Elles ne suf­firent pas. Le soleil de Palerme en juillet n’est pas un astre, c’est une loi — il gou­verne tout, il plie tout, il décide de tout, et la ville entière s’or­ga­nise autour de lui comme une socié­té autour d’un tyran bien­veillant. Les ruelles étroites, les auvents de toile, les volets fer­més, les pla­tanes maigres — tout est conçu pour lui échap­per, et tout échoue. Il est partout.

Ben­ja­min mar­chait. Il avait ache­té un plan à la récep­tion — un geste désuet, presque atten­dris­sant à l’ère du GPS — et il l’a­vait déplié dans le hall avec la fausse assu­rance d’un homme qui pré­fère les cartes aux écrans, quand en réa­li­té il aimait sim­ple­ment le frois­se­ment du papier et le plai­sir de se perdre en sachant vague­ment où se trou­vait le nord.

Il prit la via Maque­da vers le sud, droit et étroit comme un cou­loir de pierre, les façades ser­rées de chaque côté, le linge qui pen­dait entre les bal­cons comme des dra­peaux sans nation. Puis la rue s’ou­vrit, et le Quat­tro Can­ti apparut.

Ben­ja­min s’arrêta.

Ce n’é­tait pas une place — c’é­tait un car­re­four, un croi­se­ment exact de deux rues qui se cou­paient à angle droit, et les quatre coins avaient été sculp­tés en façades concaves, ornées de fon­taines, de sta­tues, d’al­lé­go­ries des sai­sons et de figures de saints, dans un baroque si exu­bé­rant, si sûr de lui, qu’il en deve­nait presque comique. Comme un dis­cours pro­non­cé trop fort dans une pièce trop petite. Mais la lumière, tom­bant d’a­plomb dans ce puits de pierre, don­nait à l’en­semble une gra­vi­té que la sur­charge orne­men­tale ne par­ve­nait pas à défaire. Les ombres étaient noires. Les pierres dorées. L’eau des fon­taines, maigre, cou­lait avec un bruit de gorge sèche.

Ben­ja­min res­ta un moment au centre du car­re­four, tour­nant len­te­ment sur lui-même, sa carte à la main, le visage levé. Autour de lui, les voi­tures cir­cu­laient. Les pié­tons le contour­naient avec cette patience ita­lienne qui consiste à igno­rer poli­ment les tou­ristes plan­tés au milieu de la chaus­sée. Un scoo­ter le frô­la, le conduc­teur leva une main sans ralen­tir — pas un reproche, pas un salut, juste un geste qui signi­fiait : tu es là, je suis là, nous coexistons.

Il conti­nua.

La Piaz­za Pre­to­ria, à deux pas, l’ac­cueillit de nou­veau avec ses nudi­tés de marbre, mais ce matin, sous la lumière directe, les sta­tues avaient per­du la dou­ceur du cré­pus­cule. Elles étaient crues, pré­cises, presque impu­diques dans cette clar­té impi­toyable. L’eau de la fon­taine brillait comme du métal fon­du. Ben­ja­min ne s’ar­rê­ta pas. Il cher­chait autre chose — les mosaïques, les mosaïques d’or dont il avait vague­ment enten­du par­ler, celles des églises nor­mandes, l’hé­ri­tage de ce temps impro­bable où des Vikings deve­nus rois de Sicile avaient fait appel à des artistes byzan­tins pour déco­rer leurs palais avec des Christ de verre doré sur des fonds de lapis.

Il trou­va la Martorana.

L’é­glise de l’A­mi­ral — San­ta Maria dell’Am­mi­ra­glio, disait le pan­neau, mais per­sonne ne l’ap­pe­lait ain­si — se tenait sur la Piaz­za Bel­li­ni, coin­cée entre un café et une autre église, comme un livre pré­cieux glis­sé entre deux annuaires. La façade ne disait rien. Un clo­cher tra­pu, de la pierre grise, une porte en bois sombre. Ben­ja­min pous­sa la porte.

Et le monde bascula.

Après la blan­cheur aveu­glante de la rue, l’in­té­rieur de la Mar­to­ra­na était une grotte de lumière. Pas de lumière natu­relle — la lumière venait de l’or. Des murs, du pla­fond, de chaque sur­face cou­verte de mosaïques byzan­tines qui brillaient dou­ce­ment, comme si elles pro­dui­saient leur propre éclat, indé­pen­dam­ment du soleil, indé­pen­dam­ment du temps. Le Christ Pan­to­cra­tor, immense, regar­dait du haut de la cou­pole avec ces yeux qui ne cil­lent pas, qui ne par­donnent pas, qui ne condamnent pas non plus — qui voient, sim­ple­ment, et laissent ce qu’ils voient se reflé­ter dans leur pro­fon­deur dorée. Les anges, les pro­phètes, la Vierge, les saints — tous faits de petits car­rés de verre et d’or posés un à un, il y a neuf cents ans, par des mains qui avaient appris leur art à Constan­ti­nople et qui l’a­vaient appor­té ici, dans cette île au milieu de la mer, pour des rois nor­mands qui ne par­laient ni grec ni arabe mais qui com­pre­naient la beauté.

Ben­ja­min res­ta long­temps. Il ne pen­sait à rien. Ce qui est rare pour un homme qui pense trop, qui pense tou­jours, qui pense par défaut comme d’autres res­pirent — ce silence inté­rieur, cette sus­pen­sion de la machine ana­ly­tique, ce pur regard posé sur l’or et le bleu sans que l’es­prit n’a­joute un com­men­taire. Les mosaïques fai­saient cela. Elles étei­gnaient les mots.

Il aurait pu res­ter une heure. Il serait res­té une heure si un bruit ne l’a­vait tiré de sa contem­pla­tion — un racle­ment léger, métal­lique, comme un outil qu’on pose sur de la pierre. Il tour­na la tête. Dans une cha­pelle laté­rale, fer­mée par une corde de velours rouge, quel­qu’un travaillait.

C’é­tait une femme.

Elle était age­nouillée, le dos légè­re­ment cour­bé, devant un pan­neau de mosaïque des­cel­lé qui repo­sait sur un sup­port de bois. Elle por­tait un tablier beige par-des­sus un débar­deur noir, et ses mains — qu’il vit avant de voir son visage — étaient fines, pré­cises, occu­pées à mani­pu­ler un outil minus­cule avec lequel elle sem­blait repo­si­tion­ner les tes­selles, ces petits car­rés de verre, un par un, dans un mor­tier frais. Ses bras étaient nus, bron­zés, et une pous­sière dorée les cou­vrait — la pous­sière des tes­selles, l’or en poudre — qui leur don­nait, dans la pénombre de la cha­pelle, un éclat irréel, comme si elle était elle-même en train de deve­nir mosaïque.

Ben­ja­min l’ob­ser­va. Ce n’é­tait pas un regard de désir — pas encore, pas exac­te­ment — c’é­tait un regard de sur­prise. Il ne s’at­ten­dait pas à trou­ver ça ici : une femme vivante par­mi les femmes de verre, une res­pi­ra­tion par­mi les saints figés, des doigts en mou­ve­ment dans un monde immo­bile depuis neuf siècles. Elle n’a­vait pas remar­qué sa pré­sence. Elle tra­vaillait avec une concen­tra­tion qui l’i­so­lait du reste de l’é­glise, du reste du monde, comme un musi­cien qui joue seul dans une salle vide.

Puis elle leva la tête.

Elle avait trente-cinq ans, peut-être moins. Un visage ovale, le teint brun cui­vré des Sici­liennes qui ont du sang arabe sans le savoir — ces visages qui racontent une his­toire que les livres n’ont pas écrite, une his­toire d’in­va­sions et de mélanges, de conquêtes et d’a­ban­dons, de nuits médi­ter­ra­néennes où les peuples se sont mêlés sans deman­der la per­mis­sion. Ses yeux étaient noirs et pro­fonds, avec quelque chose de liquide, une viva­ci­té qui contras­tait avec le calme de ses mains. Ses che­veux, noirs aus­si, étaient atta­chés haut, défaits par endroits, et quelques mèches col­laient à ses tempes par la chaleur.

Elle le regar­da. Il la regar­da. Trois secondes. Cinq. Le silence de l’é­glise, entre eux, était plein de dorures.

— Mi scu­si, dit Ben­ja­min, avec un accent qu’il savait atroce. I was just… looking.

Elle eut un demi-sou­rire. Pas moqueur — patient. Le sou­rire de quel­qu’un qui a l’ha­bi­tude des tou­ristes qui s’é­garent au-delà des cordes de velours.

— It’s fine, dit-elle, en anglais, avec un accent ita­lien qui ren­dait les consonnes plus douces et les voyelles plus longues. You can look. Just don’t touch.

— I wouldn’t dare.

— People dare. They always dare. Last week a man tried to take a tes­se­ra as a souvenir.

— A nine-hun­dred-year-old souvenir.

— He said it was for his wife.

Ben­ja­min sou­rit. Elle aus­si. Puis elle se remit au tra­vail, et il com­prit que la conver­sa­tion était ter­mi­née — non pas par impo­li­tesse, mais par néces­si­té. Le mor­tier sèche. Les tes­selles n’at­tendent pas. Il recu­la, repas­sa sous la corde de velours, et sor­tit de la chapelle.

Mais il revint dans la nef, et res­ta encore un moment sous le regard du Christ doré, et cette fois il pen­sait — il pen­sait à cette femme, à ses mains, à cette pous­sière d’or sur ses bras, et il se deman­dait ce que ça fai­sait de pas­ser ses jour­nées à tou­cher ce que les mains du XIIe siècle avaient posé, de main­te­nir en vie ce que le temps essayait de défaire, tes­selle par tes­selle, siècle après siècle. C’é­tait un métier de patience. Un métier de résis­tance. Exac­te­ment le contraire de tout ce qu’il fai­sait, lui, Ben­ja­min Ingham, qui ne résis­tait à rien parce que rien ne le menaçait.

Il sor­tit.

La cha­leur le reprit, bru­tale, sans tran­si­tion. Après la fraî­cheur de l’é­glise, c’é­tait comme pas­ser d’un rêve au réveil — le monde réel était trop fort, trop lumi­neux, trop chaud. Il titu­ba presque. S’as­sit à la ter­rasse d’un café, sur la Piaz­za Bel­li­ni, com­man­da un espres­so qu’on lui ser­vit dans une tasse minus­cule, brû­lant mal­gré la cha­leur, et le but d’un trait, à l’i­ta­lienne, debout au comp­toir — non, assis à la ter­rasse, parce qu’il n’a­vait pas encore appris cette grâce-là.

Devant lui, l’é­glise San Catal­do. Une autre mer­veille — trois petites cou­poles rouges posées sur un cube de pierre, comme des bon­nets sur une tête de moine. Le style ara­bo-nor­mand dans sa forme la plus pure, la plus étrange : un bâti­ment qui ne res­sem­blait ni à une mos­quée, ni à une église, ni à un palais, mais à quelque chose qui n’exis­tait qu’i­ci, dans cette île qui avait tout pris à tout le monde et qui en avait fait quelque chose qui n’ap­par­te­nait à personne.

Ben­ja­min regar­da long­temps San Catal­do par-des­sus sa tasse vide. Le soleil tapait sur les cou­poles rouges et les fai­sait luire comme de la braise. L’ombre du café l’a­bri­tait à moi­tié. Il avait chaud. Il était bien.

Il pen­sa à la femme de la Mar­to­ra­na. Pas à elle exac­te­ment — à ses mains. À la tes­selle qu’elle tenait entre le pouce et l’in­dex, un car­ré de verre de la taille d’un ongle, avec un éclat d’or au cœur. Ce qui le frap­pait — ce qui conti­nuait de le frap­per, assis à cette ter­rasse, devant ce café — c’é­tait la minu­tie. Ce mot-là : minu­tie. L’i­dée qu’on puisse consa­crer sa vie à dépla­cer des car­rés de verre d’un mil­li­mètre vers la gauche ou d’un mil­li­mètre vers la droite, et que ce mil­li­mètre change tout — l’in­cli­nai­son de la lumière, le regard du Christ, la cou­leur du ciel der­rière un ange. C’é­tait une forme de folie. Ou de foi. Ou les deux.

Il reprit sa marche.

La via Maque­da, de nou­veau, vers le sud cette fois, puis des ruelles qui se rétré­cis­saient comme des veines, des esca­liers qui mon­taient vers des cours inté­rieures invi­sibles, des palais dont les portes cochères, immenses, étaient ouvertes sur des ves­ti­bules de pierre où l’ombre régnait comme un dieu secon­daire. Ben­ja­min mar­chait len­te­ment. La cha­leur l’o­bli­geait à la len­teur — on ne se bat pas contre la cha­leur de Palerme, on négo­cie avec elle, on lui fait des conces­sions, on s’ar­rête, on reprend, on s’as­soit, on repart. Le corps s’a­dapte ou il ne s’a­dapte pas, et s’il ne s’a­dapte pas, il fond.

Il pas­sa devant une pâtis­se­rie. La vitrine le hap­pa. Der­rière la vitre embuée par la cli­ma­ti­sa­tion inté­rieure, une expo­si­tion de dou­ceurs baroques : des cas­sate ornées de fruits confits dis­po­sés comme des bijoux, des can­no­li ali­gnés par taille décrois­sante, des frut­ta Mar­to­ra­na — ces faux fruits en pâte d’a­mande peints à la main, si res­sem­blants qu’on hésite à les man­ger, petites oranges, petites figues, petites poires d’un réa­lisme hal­lu­ci­nant. Ben­ja­min entra. L’air condi­tion­né le sai­sit comme un bain froid. Il ache­ta un can­no­lo et le man­gea sur le trot­toir, debout, la ricot­ta fraîche cou­lant sur ses doigts, les éclats de pis­tache verte cra­quant sous la dent, et il pen­sa — il pen­sa que c’é­tait la meilleure chose qu’il eût man­gée depuis des mois, peut-être des années, et que le bon­heur, si le bon­heur avait un goût, avait le goût de la ricot­ta sici­lienne dans la cha­leur de juillet, sur un trot­toir de Palerme, avec les doigts pois­seux et le soleil sur la nuque.

Il s’es­suya les mains avec le mou­choir en papier que la ven­deuse lui avait don­né. La ven­deuse — une femme d’une soixan­taine d’an­nées, petite, ronde, avec des yeux qui riaient sans que sa bouche bouge — l’a­vait regar­dé man­ger avec une satis­fac­tion presque mater­nelle, comme si le fait qu’un étran­ger appré­cie un can­no­lo consti­tuait une vic­toire per­son­nelle, un triomphe de la Sicile sur le reste du monde.

Il revint vers l’hôtel.

Le hall le reçut avec sa fraî­cheur fami­lière, ses vitraux, ses colon­nades, et Ben­ja­min s’ins­tal­la dans un fau­teuil du jar­din d’hi­ver avec un livre qu’il avait empor­té de Londres — un roman poli­cier qu’il ne par­ve­nait pas à ouvrir, parce que la fic­tion lui sem­blait pâle com­pa­rée à ce qu’il venait de voir. Le pia­no à queue était tou­jours là, noir et silen­cieux, son cou­vercle fer­mé comme une paupière.

Et de nou­veau, le vieil homme.

Don Sal­va­tore — c’é­tait son nom, Ben­ja­min l’a­vait lu sur le badge dis­cret, presque invi­sible, qu’il por­tait au revers — était assis à sa place, près de la porte, dans son fau­teuil, avec cette immo­bi­li­té de sta­tue qui n’é­tait pas de la rai­deur mais de la patience, la patience de celui qui a vu pas­ser tant de clients, tant de valises, tant de noms, que chaque nou­veau visage est à la fois unique et familier.

Ben­ja­min hési­ta. Puis se leva, son livre fer­mé, et s’approcha.

— Ce pia­no, dit-il, en anglais. Is it always closed ?

Don Sal­va­tore le regar­da. Ses yeux noirs, pro­fon­dé­ment enfon­cés dans leurs orbites, avaient cette qua­li­té par­ti­cu­lière des yeux qui ont beau­coup vu : ils ne fixaient pas, ils accueillaient.

— Il est fer­mé depuis la res­tau­ra­tion. Avant, par­fois, quel­qu’un jouait. Des clients. Des pia­nistes de pas­sage. Il fut un temps où l’on jouait beau­coup de pia­no ici.

Il par­lait un anglais lent, soi­gneux, avec un accent qui n’é­tait pas vrai­ment sici­lien — c’é­tait plus ancien que ça, plus doux, comme un anglais appris dans les livres et poli par des décen­nies de conver­sa­tions avec des étrangers.

— Vous savez, dit-il, et sa voix bais­sa d’un ton, pas de conspi­ra­tion mais de confi­dence, comme si les murs de l’hô­tel avaient des oreilles et qu’il ne vou­lait pas les déran­ger — Wag­ner a vécu ici. Le com­po­si­teur. Richard Wag­ner. Il a fini Par­si­fal dans cette mai­son. L’hi­ver 1881. Huit mois. Son beau-père, Franz Liszt, lui avait envoyé un pia­no, et Wag­ner jouait tous les soirs dans le salon. Le pia­no que vous voyez là — il mon­tra le Stein­way du men­ton — ce n’est pas celui de Wag­ner. Celui-là est dans la suite qui porte son nom, au deuxième étage. Mais c’est le même silence.

Ben­ja­min regar­da le pia­no. Puis Don Sal­va­tore. Puis le pia­no de nouveau.

— Wag­ner, répéta-t-il.

— Wag­ner, confir­ma le vieil homme, et le nom dans sa bouche avait la den­si­té d’une chose posée sur une table, un objet solide qu’on pou­vait toucher.

— Pour­quoi Palerme ? deman­da Ben­ja­min. Why here ?

— La san­té. Les pou­mons. Le méde­cin lui avait pres­crit le Sud. Mais je crois qu’il y avait autre chose. Palerme fait quelque chose aux gens. Aux artistes sur­tout. Cette ville… — il cher­cha le mot, ou fit sem­blant de le cher­cher, car Ben­ja­min eut l’im­pres­sion qu’il connais­sait très bien le mot et qu’il le rete­nait exprès — cette ville donne ce qu’on ne savait pas qu’on cherchait.

Il dit cela sim­ple­ment, sans emphase, comme une infor­ma­tion pra­tique, comme il aurait dit : le petit-déjeu­ner est ser­vi jus­qu’à dix heures.

Ben­ja­min hocha la tête. Il ne savait pas quoi répondre. La phrase du vieil homme était entrée en lui comme un caillou dans un étang — silen­cieu­se­ment, avec des cercles.

— Mer­ci, dit-il.

— Di niente.

Il remon­ta dans sa chambre. S’al­lon­gea sur le lit. Regar­da le pla­fond. Les mou­lures des­si­naient des motifs flo­raux, des entre­lacs de feuilles et de tiges qui se répé­taient avec cette symé­trie obsé­dante de l’Art Nou­veau, où la nature est domes­ti­quée sans être détruite, cour­bée sans être cas­sée. Il pen­sa à Wag­ner, assis dans cette même mai­son, cent qua­rante ans plus tôt, en train d’é­crire la musique du Graal dans la cha­leur sici­lienne. Il pen­sa aux mosaïques de la Mar­to­ra­na, à ces car­rés d’or posés un à un dans le mor­tier. Il pen­sa aux mains de la femme.

Il ne connais­sait pas son nom.

Il ne savait pas pour­quoi ça lui importait.

La cha­leur de l’a­près-midi pesait sur l’hô­tel comme un cou­vercle. Les bruits de la via Roma arri­vaient assou­pis, étouf­fés, comme fil­trés par la tor­peur. Ben­ja­min fer­ma les yeux.

Palerme lui don­nait ce qu’il ne savait pas qu’il cher­chait. Le vieux avait rai­son. Mais qu’est-ce que c’é­tait ? Il ne le savait pas encore. Il ne le sau­rait peut-être jamais. Ou peut-être que Palerme le lui dirait, à sa façon, par mor­ceaux, par éclats — un can­no­lo, un Christ d’or, un nom sur un registre — comme on raconte une his­toire à quel­qu’un qui ne sait pas encore qu’il est le per­son­nage principal.

CHA­PITRE III

LE MAR­CHÉ

Le troi­sième jour, il se perdit.

Non pas qu’il eût cher­ché à se perdre — Ben­ja­min n’é­tait pas de ces voya­geurs qui cultivent l’er­rance comme un art, qui bran­dissent leur bous­sole bri­sée comme un tro­phée, qui pré­tendent que le meilleur che­min est celui qu’on ne trouve pas. Il était un homme pra­tique, mal­gré son oisi­ve­té, et il avait un plan — le plan de papier, le même, un peu frois­sé déjà, avec un cercle au crayon autour du mot « Bal­larò » que la récep­tion­niste de l’hô­tel, une jeune femme aux yeux d’encre dont il n’a­vait rete­nu que le par­fum — quelque chose de citron­né, de vert —, lui avait indi­qué le matin même. « Vous ne pou­vez pas le man­quer. Sui­vez la via Maque­da, puis tour­nez à droite après l’é­glise. Vous enten­drez avant de voir. »

Elle avait rai­son. Il enten­dit avant de voir.

D’a­bord un gron­de­ment. Pas un bruit pré­cis mais un feuille­tage de bruits, une super­po­si­tion de couches sonores qui mon­taient comme un orage au ralen­ti — des voix, des cris, des inter­pel­la­tions qui n’é­taient ni de la colère ni de la joie mais quelque chose entre les deux, un mode d’ex­pres­sion qui n’exis­tait que là, dans ce mar­ché, depuis mille ans. Les abban­niate — les cris des ven­deurs, ce chant qui n’est pas un chant, cette voca­lise gut­tu­rale qui monte, des­cend, rebon­dit d’un étal à l’autre comme une balle de pelote basque. « Aaaah, li milùuuu­ni ! » — les melons. « Pis­cispàaaa­da frìs­cu ! » — l’es­pa­don frais. Chaque ven­deur avait sa note, son timbre, son rythme, et l’en­semble for­mait une poly­pho­nie sau­vage qui n’au­rait pas déplu, pen­sa Ben­ja­min, à ce Wag­ner dont le vieux concierge lui avait par­lé la veille.

Il tour­na le coin de la rue et le mar­ché le prit.

Il n’y a pas d’autre mot. Le mar­ché de Bal­larò ne se visite pas — il vous prend. Il vous attrape par les sens, tous les sens en même temps, dans un assaut simul­ta­né qui ne laisse aucune pos­si­bi­li­té de recul, aucune dis­tance, aucune posi­tion de sur­plomb. On est dedans ou on n’y est pas, et dès qu’on y est, on y est entièrement.

Les étals. Mon Dieu, les étals. Ils débor­daient de chaque côté de la ruelle, ser­rés les uns contre les autres, pro­té­gés du soleil par des toiles ten­dues — rouges, bleues, vertes — qui trans­for­maient la lumière en quelque chose de sous-marin, de tami­sé, de presque irréel. Et sous ces toiles, un monde. Les pois­sons d’a­bord — des espa­dons fen­dus en deux, leur chair rose expo­sée comme un secret, des rou­gets ali­gnés par taille sur des lits de glace pilée, des poulpes vio­lets pen­dus à des cro­chets, leurs ten­ta­cules encore humides qui gout­taient dans la cha­leur. Les fruits ensuite — des pyra­mides de pas­tèques, des cageots de figues de Bar­ba­rie héris­sées d’é­pines que les ven­deurs éplu­chaient d’un geste expert, au cou­teau, offrant le fruit ouvert au pas­sant comme une béné­dic­tion — chair rouge, graines noires, un goût de sucre et de terre. Des tomates comme Ben­ja­min n’en avait jamais vu — pas les tomates tristes et cali­brées des super­mar­chés anglais, mais des tomates dif­formes, bos­se­lées, fen­dues par le soleil, d’un rouge obs­cène, presque ani­mal, qui sen­taient la tomate, vrai­ment, une odeur qu’il avait oubliée depuis l’enfance.

Et les odeurs, jus­te­ment. Les odeurs de Bal­larò sont un roman en soi. Elles arrivent par vagues, se super­posent, se contre­disent, se marient dans des com­bi­nai­sons que le cer­veau refuse d’a­bord puis accepte puis réclame. L’huile qui frit — les aran­cine qui doraient dans des bas­sines de métal, crous­tillantes, rem­plies de ragù ou de beurre et jam­bon, les panelle de farine de pois chiches qui cré­pi­taient dans l’huile bouillante — se mêlait à l’o­deur du pois­son, qui se mêlait à celle des épices — cumin, safran, can­nelle, des épices qui n’é­taient pas ita­liennes mais arabes, ves­tiges d’un temps où ce mar­ché s’ap­pe­lait Suq al-Bal­ha­ra et où les mar­chands de Tuni­sie et du Magh­reb y ven­daient ce que la mer leur appor­tait. Et par-des­sus tout, comme un fil conduc­teur, comme une basse conti­nue, l’o­deur du jas­min. Ces petits bou­quets de jas­min que les vieilles femmes ven­daient au coin des rues, trois branches pour un euro, et dont le par­fum, sucré, entê­tant, presque nar­co­tique, flot­tait au-des­sus du mar­ché comme l’âme au-des­sus du corps.

Ben­ja­min mar­chait. Il avait ran­gé son plan. Inutile — le mar­ché n’a­vait pas de plan, ou plu­tôt il avait le sien, un plan vivant qui chan­geait chaque jour, chaque heure, au gré des arri­vages et des humeurs. Il se lais­sait por­ter par le flux des corps — les ména­gères qui mar­chan­daient avec une féro­ci­té joyeuse, les enfants qui cou­raient entre les jambes, les vieux qui fumaient assis sur des caisses retour­nées, les tou­ristes recon­nais­sables à leur len­teur, à leur regard trop large, à leur télé­phone bran­di comme un bou­clier. Ben­ja­min ne pre­nait pas de pho­tos. Il avait déci­dé ça dès le pre­mier jour — pas de pho­tos, pas de sou­ve­nirs fabri­qués. Ce qu’il ver­rait, il le ver­rait avec ses yeux, et si ses yeux oubliaient, eh bien, tant pis. L’ou­bli aus­si est une forme de respect.

Il s’ar­rê­ta devant un étal de fro­mages. Un homme mas­sif, les bras comme des jam­bons, cou­pait des tranches d’un fro­mage blanc et les ten­dait aux pas­sants sur la lame de son cou­teau. « Assag­gia, assag­gia ! » — goûte, goûte. Ben­ja­min prit la tranche du bout des doigts. C’é­tait du cacio­ca­val­lo, un fro­mage à pâte filée, doux et légè­re­ment fumé, avec un arrière-goût de noi­sette qui res­tait en bouche comme une pro­messe. Le ven­deur le regar­dait avec cette inten­si­té des gens qui vendent de la nour­ri­ture — pas de la mar­chan­dise, de la nour­ri­ture, c’est-à-dire quelque chose de sacré, quelque chose qui vous lie à celui qui l’a pro­duit par un pacte aus­si ancien que la faim. Ben­ja­min ache­ta un mor­ceau. Le ven­deur l’en­ve­lop­pa dans du papier kraft avec un geste de prêtre embal­lant une relique.

Il conti­nua. La ruelle se rétré­cis­sait encore, et les étals se fai­saient plus modestes — de la vais­selle, des vête­ments, des usten­siles de cui­sine, des san­dales en plas­tique, des cein­tures en cuir, tout ce bazar médi­ter­ra­néen qui voi­sine avec la nour­ri­ture comme si man­ger et s’ha­biller étaient des actes de même nature. Puis le mar­ché s’ou­vrit sur une petite place — plu­tôt un élar­gis­se­ment de la ruelle, un souffle, une pause dans la den­si­té — et là, au fond, sous un auvent de toile rayée, une trattoria.

Chez Car­me­la. Il n’y avait pas d’en­seigne, ou plu­tôt l’en­seigne était Car­me­la elle-même — une femme immense, plan­tée devant son comp­toir comme un monu­ment, les bras croi­sés sur une poi­trine for­mi­dable, le tablier blanc noué sous les seins, le visage large et brun, les yeux petits et brillants de cette intel­li­gence rapide qui ne s’ap­prend pas dans les livres mais dans la vie, devant les four­neaux, face aux clients qui ont faim et qui n’ont pas le temps de men­tir. Elle devait avoir soixante ans. Elle en parais­sait à la fois vingt et cent — vingt par l’éner­gie, cent par le savoir. Ses mains, rouges, énormes, cou­vertes de farine et de sauce, bou­geaient avec une pré­ci­sion de chi­rur­gien tan­dis qu’elle par­lait, criait, riait, ser­vait, encais­sait, tout en même temps, dans un bal­let de gestes dont chaque mou­ve­ment avait été répé­té dix mille fois jus­qu’à deve­nir instinct.

Ben­ja­min s’assit.

Il n’y avait pas de carte. Il y avait Car­me­la. Elle le regar­da, jau­gea l’homme — l’é­tran­ger, le lin frois­sé, la sueur au front, les yeux un peu per­dus — et dit quelque chose en sici­lien qu’il ne com­prit pas mais dont le ton signi­fiait : je m’oc­cupe de toi. Elle dis­pa­rut der­rière un rideau de perles et revint trois minutes plus tard avec une assiette.

Pas­ta con le sarde.

Des penne rigates dans une sauce qui ne res­sem­blait à rien de ce que Ben­ja­min avait man­gé dans les res­tau­rants ita­liens de Londres — rien, abso­lu­ment rien. C’é­tait une sauce qui avait la cou­leur du sable et le goût de la mer, faite de sar­dines fraîches effi­lo­chées, de fenouil sau­vage dont l’a­mer­tume verte per­çait sous le pois­son, de rai­sins secs qui écla­taient dans la bouche en petites bombes de dou­ceur, de pignons de pin grillés, de safran, et d’un filet d’huile d’o­live si frui­tée qu’elle sen­tait l’herbe cou­pée. C’é­tait une cui­sine de mélange, de col­li­sion — l’I­ta­lie et l’A­frique du Nord, le pois­son et le fruit, le sucré et le salé, l’a­mer et le doux — une cui­sine qui racon­tait la même his­toire que les mosaïques de la Mar­to­ra­na et que les cou­poles rouges de San Catal­do : l’his­toire d’une île qui avait tout mélan­gé et qui de ce mélange avait fait un goût.

Ben­ja­min man­gea. Il man­gea len­te­ment, d’a­bord, parce que la pre­mière bou­chée l’a­vait sur­pris et qu’il vou­lait com­prendre ce qu’il man­geait, décom­po­ser les saveurs, les iden­ti­fier une à une. Puis il man­gea vite, parce que la faim l’a­vait rat­tra­pé, la vraie faim, celle que la cha­leur et la marche et les odeurs du mar­ché avaient creu­sée en lui sans qu’il s’en aper­çoive. Car­me­la le regar­dait man­ger depuis son comp­toir avec un sou­rire de triomphe silencieux.

Quand l’as­siette fut vide, elle appor­ta une cas­sa­ta. Pas la cas­sa­ta de pâtis­se­rie, ornée et sculp­tée comme un gâteau de mariage — une cas­sa­ta simple, un gâteau rond, la génoise imbi­bée de liqueur de maras­quin, la ricot­ta sucrée par­se­mée de fruits confits, le tout recou­vert d’un gla­çage de sucre vert pâle qui avait l’é­clat mat d’un volet sici­lien. Ben­ja­min pro­tes­ta mol­le­ment — il n’a­vait plus faim, il allait explo­ser — mais Car­me­la ne l’é­cou­tait pas, ou plu­tôt elle écou­tait autre chose, un lan­gage plus ancien que les mots, le lan­gage du corps qui dit faim même quand la bouche dit assez. Il man­gea la cas­sa­ta. Elle était parfaite.

— Come ti chia­mi ? deman­da Car­me­la en débarrassant.

— Ben­ja­min.

— Benia­mi­no ! s’ex­cla­ma-t-elle, comme si ce nom la réjouis­sait per­son­nel­le­ment, comme si elle l’a­vait atten­du. Benia­mi­no, bel­lo nome.

Elle lui tapo­ta l’é­paule avec une main qui pesait le poids d’un dic­tion­naire, et Ben­ja­min sen­tit dans ce geste toute la ten­dresse bour­rue d’une femme qui nour­rit les gens comme d’autres prient — par voca­tion, par foi, par inca­pa­ci­té de faire autrement.

Il paya. C’é­tait presque rien. Moins qu’un café chez Fort­num & Mason.

* * *

Le che­min du retour fut long. Il se per­dit — vrai­ment, cette fois, pas méta­pho­ri­que­ment. Les ruelles du quar­tier de l’Al­ber­ghe­ria se referment sur vous comme un laby­rinthe de pierre et de linge, et Ben­ja­min tour­na en rond pen­dant une demi-heure, pas­sant trois fois devant la même fon­taine assé­chée, la même Madone dans sa niche de faïence, le même chat roux endor­mi sur le même rebord de fenêtre. La cha­leur, à trois heures de l’a­près-midi, était une puni­tion. L’air ne bou­geait pas. Le soleil tom­bait droit, ver­ti­cal, et les ombres avaient dis­pa­ru — il n’y avait plus d’ombres, il n’y avait que la lumière, par­tout, blanche, épaisse, aveu­glante. Ben­ja­min sen­tait la sueur cou­ler le long de son dos, entre ses omo­plates, en un filet conti­nu, têtu, comme un petit ruis­seau qui aurait déci­dé de ne jamais tarir.

Il finit par trou­ver la via Maque­da, puis la via Roma, puis l’hô­tel, et quand il pous­sa la porte du Grand Hotel et Des Palmes, le froid du hall l’en­ve­lop­pa comme un pardon.

Il mon­ta prendre une douche, se chan­gea, redes­cen­dit au bar.

Il était tôt — à peine six heures — mais le bar du jar­din d’hi­ver avait déjà cette lumière du soir qui semble naître des miroirs eux-mêmes, une lumière dorée, com­plice, qui adou­cit les angles et embel­lit les visages. Ben­ja­min com­man­da un Ape­rol spritz — assez de Negro­ni pour aujourd’­hui, il vou­lait quelque chose de plus léger, quelque chose qui glisse — et s’ins­tal­la dans un fau­teuil face aux miroirs.

C’est là que l’homme apparut.

Il ne l’a­vait pas vu entrer. Il était sim­ple­ment là, sou­dain, assis dans le fau­teuil voi­sin, comme si le fau­teuil l’a­vait pro­duit de ses cous­sins. Un homme d’une soixan­taine d’an­nées, grand, mince, avec une élé­gance un peu fanée qui rap­pe­lait les pho­tos de Capote à Venise ou de Dur­rell à Cor­fou — un cos­tume de lin crème qui avait dû être cou­pé à Savile Row mais qui ne se sou­ve­nait plus de ses anciennes gloires, une che­mise bleue ouverte au col, des mocas­sins de cuir fauve usés par le trot­toir, et au poi­gnet, une montre en or qui ne don­nait peut-être plus l’heure mais qui brillait encore. Son visage était long, osseux, bru­ni par un soleil qui n’é­tait pas celui des vacances mais celui de la rési­dence — le bron­zage de quel­qu’un qui vit dans le Sud depuis assez long­temps pour ne plus s’en pro­té­ger. Des yeux bleus, très clairs, presque trans­pa­rents, qui regar­daient le monde avec cette iro­nie tendre des hommes qui ont beau­coup vécu et qui ont déci­dé de trou­ver ça drôle.

— For­give me, dit l’homme, en anglais, avec un accent qui était indé­nia­ble­ment bri­tan­nique — mais un bri­tan­nique usé, arron­di par des années d’i­ta­lien, comme un galet poli par la mer. I couldn’t help noti­cing — you’ve been wal­king. Nobo­dy walks in Paler­mo at three in the after­noon. Not in July. Not even the dogs.

Ben­ja­min le regar­da. L’homme sou­riait. Ce n’é­tait pas un sou­rire d’ap­proche — c’é­tait un sou­rire de recon­nais­sance, d’un Anglais à un autre Anglais, dans un bar d’hô­tel sici­lien, à l’heure de l’a­pé­ri­tif. Le geste le plus natu­rel du monde.

— I dis­co­ve­red that, dit Ben­ja­min. The hard way.

— The only way, in Paler­mo. Eve­ry­thing here is the hard way. Or the beau­ti­ful way. Often both. I’m Rupert, by the way. Rupert Glan­ville. I haunt this bar.

— Ben­ja­min Ingham.

Rupert Glan­ville prit son verre — un Mar­ti­ni, très sec, avec une olive — et le por­ta à ses lèvres sans quit­ter Ben­ja­min des yeux. Il y eut un silence. Pas un silence gêné — un silence de pesée, de cali­brage, comme quand un vieux chat juge un nou­veau venu sur son territoire.

— Ingham, répé­ta Glan­ville. That’s a name.

— It’s my name, oui.

— No, I mean — it’s a name. Here. In Sici­ly. Ingham is a name that means something.

Ben­ja­min fron­ça les sour­cils. Il ne com­pre­nait pas. Ou plu­tôt il com­men­çait à com­prendre qu’il ne com­pre­nait pas, ce qui est le pre­mier stade de la compréhension.

— Com­ment ça ?

— Oh, rien de dra­ma­tique. — Glan­ville fit un geste de la main, un geste qui englo­bait le bar, les miroirs, le jar­din d’hi­ver, l’hô­tel tout entier, et peut-être la ville au-delà. — C’est juste que… les Anglais ont fait for­tune ici. Au XIXe siècle. Le Mar­sa­la, le vin. Comme le por­to, mais en Sicile. Et le plus grand d’entre eux — le roi du Mar­sa­la, pour ain­si dire — s’ap­pe­lait Ingham. Ben­ja­min Ingham.

Le spritz de Ben­ja­min s’ar­rê­ta à mi-che­min de ses lèvres.

— Ben­ja­min Ingham.

— Ben­ja­min Ingham de Leeds. Arri­vé en Sicile vers 1806. Un jeune homme ambi­tieux. Il a construit un empire — le vin, le soufre, le com­merce mari­time. Quand il est mort, en 1861, il était l’homme le plus riche de Sicile. Peut-être le plus riche homme d’af­faires entre Gibral­tar et Suez.

Ben­ja­min repo­sa son verre. Quelque chose dans sa poi­trine — pas le cœur, plus bas, plus vague — se contrac­ta légè­re­ment. Un creux. Pas de la peur. Pas de l’ex­ci­ta­tion. Quelque chose de plus étrange — la sen­sa­tion qu’une porte venait de s’ou­vrir der­rière lui, dans une pièce qu’il croyait n’a­voir qu’un mur.

— Et il a vécu ici ? Dans cet hôtel ?

Glan­ville sou­rit. Ce sou­rire plus large que les pré­cé­dents, un sou­rire qui savait.

— Mieux que ça. Il a construit cet hôtel. Enfin, pas l’hô­tel — la mai­son. Ce bâti­ment était sa rési­dence pri­vée. Le Palaz­zo Ingham. Il l’a fait construire vers 1856. Avec un jar­din exo­tique qui des­cen­dait jus­qu’à la mer — la mer était là, autre­fois, juste der­rière, avant que la ville ne dévore tout. Et un pas­sage secret — un tun­nel qui reliait la mai­son à l’é­glise angli­cane, de l’autre côté de la rue. L’é­glise est tou­jours là, d’ailleurs. Vous pou­vez la voir en sortant.

Ben­ja­min ne dit rien.

— Après sa mort, reprit Glan­ville en tour­nant son olive dans son verre, la mai­son a été ven­due. Un cer­tain Ragu­sa l’a trans­for­mée en hôtel. Et voi­là. Le Palaz­zo Ingham est deve­nu le Grand Hotel et Des Palmes. Les pal­miers de l’en­trée — les deux grands, les impé­riaux — ce sont les des­cen­dants de ceux qu’In­gham avait plan­tés. D’où le nom.

Ben­ja­min regar­da les pal­miers par la fenêtre du bar. Ils étaient immo­biles dans l’air du soir, leurs palmes noires contre le ciel bleu sombre.

— Fun­ny coin­ci­dence, dit Glan­ville. Your name.

— Yes, dit Ben­ja­min. Funny.

Mais il ne riait pas. Et il ne rit pas non plus quand Glan­ville, avec la désin­vol­ture de l’homme qui sait beau­coup et qui dis­tri­bue son savoir comme des bon­bons — un ici, un là, jamais trop, jamais assez — enchaî­na sur l’his­toire de Palerme, les Nor­mands, les Arabes, les Bour­bons, les Anglais, Gari­bal­di et ses Mille qui avaient débar­qué à Mar­sa­la en 1860, jus­te­ment à Mar­sa­la, la ville du vin d’In­gham, comme si l’his­toire avait un sens de l’humour.

Ils burent. Glan­ville com­man­da un deuxième Mar­ti­ni, puis un troi­sième, sans que l’al­cool ne parût l’af­fec­ter autre­ment que par un léger rosis­se­ment des pom­mettes et un élar­gis­se­ment pro­gres­sif de ses digres­sions. Il racon­tait bien. Il avait cet art anglais du récit qui consiste à paraître indif­fé­rent à ce qu’on dit tout en le disant avec une pré­ci­sion redou­table — l’art du unders­ta­te­ment, de la litote, de la bombe dégui­sée en pétard mouillé.

Il vivait à Palerme depuis vingt ans. Il avait été quelque chose dans la finance, autre­fois, à Londres, quelque chose de suf­fi­sam­ment lucra­tif pour lui per­mettre de ne plus rien être du tout, et il avait choi­si Palerme parce que — parce que quoi ? Il ne le dit pas exac­te­ment. Il par­la de la lumière, de l’o­pé­ra, du Tea­tro Mas­si­mo, des palais en ruine qu’on pou­vait encore ache­ter pour le prix d’un stu­dio à Ken­sing­ton, des femmes sici­liennes qui étaient les plus belles du monde mais qu’il ne fal­lait sur­tout pas le dire devant elles, de la cui­sine qui était meilleure que tout ce que Paris et Lyon réunies pou­vaient offrir, du vin qui était meilleur que le bor­deaux — « ne le répé­tez à per­sonne » — et de cette qua­li­té par­ti­cu­lière de l’air, le soir, quand le vent du large appor­tait un souffle de sel et de jas­min qui sen­tait — il cher­cha le mot, et cette fois Ben­ja­min eut l’im­pres­sion qu’il le cher­chait vrai­ment — qui sen­tait le commencement.

— Le com­men­ce­ment de quoi ? deman­da Benjamin.

— Ah, dit Glan­ville. Ça, c’est la ques­tion. Quand vous aurez la réponse, vous n’au­rez plus besoin de moi.

Il leva son verre. Ben­ja­min leva le sien. Ils trin­quèrent sans dire à quoi.

* * *

Ce soir-là, Ben­ja­min ne dîna pas. Le sou­ve­nir de la pas­ta con le sarde et de la cas­sa­ta de Car­me­la occu­pait encore son esto­mac comme un loca­taire satis­fait qui n’a pas l’in­ten­tion de par­tir. Il mon­ta dans sa chambre, ouvrit la fenêtre, et s’ac­cou­da au balcon.

Palerme, en bas, res­pi­rait. C’est le mot qui lui vint — la ville res­pi­rait. La cha­leur du jour refluait len­te­ment, comme une fièvre qui tombe, et les rues recom­men­çaient à vivre, à se rem­plir de voix, de pas, de musique qui sor­tait des fenêtres ouvertes. Quelque part, un ténor de radio chan­tait quelque chose de napo­li­tain, et la mélo­die mon­tait dans l’air tiède, se mêlait au bruit des scoo­ters et au cli­que­tis loin­tain des cou­verts dans les trattorias.

Ben­ja­min Ingham de Leeds. Arri­vé en Sicile vers 1806.

Il pen­sa à ça. Le nom. Son nom. Por­té par un autre homme, deux siècles plus tôt, dans cette même ville, sous ce même ciel. Un homme qui avait construit cette mai­son — cette mai­son où Ben­ja­min dor­mait, man­geait, pre­nait sa douche, lisait ses emails, buvait ses Negro­ni. Un homme de Leeds, comme ses propres grands-parents. Un homme qui fai­sait le com­merce du vin. Du Marsala.

Ben­ja­min essaya de se sou­ve­nir de ce qu’il savait de sa propre famille. Pas grand-chose. Les Ingham de sa branche — les Ingham du Sur­rey, ceux qu’il connais­sait — étaient des gens dis­crets, des pro­fes­sions libé­rales, des comp­tables et des soli­ci­tors, le genre de famille anglaise qui tra­verse les siècles sans faire de bruit, comme l’eau qui coule sous la glace. Son père ne par­lait jamais de généa­lo­gie. Sa mère, morte quand il avait vingt ans, encore moins. Y avait-il un lien ? Y avait-il un fil, aus­si mince soit-il, qui reliait Ben­ja­min Ingham du Grand Hotel et Des Palmes, en ce soir de juillet, à Ben­ja­min Ingham du Palaz­zo Ingham, en ce jour de 1856 où il avait posé la pre­mière pierre ?

Ridi­cule, pen­sa-t-il. Le monde est plein d’In­gham. C’est un nom du York­shire. Com­mun comme la pluie. Il n’y avait aucune rai­son de cher­cher un lien. Aucune rai­son de fris­son­ner — parce qu’il avait fris­son­né, imper­cep­ti­ble­ment, là, sur le bal­con, mal­gré la cha­leur — quand Glan­ville avait dit le nom.

Ben­ja­min Ingham de Leeds.

Il ren­tra. Fer­ma la fenêtre. Se coucha.

Mais cette nuit-là, il dor­mit mal. Pas l’in­som­nie franche, cas­sante, qui vous laisse les yeux ouverts devant le pla­fond — quelque chose de plus sour­nois, un som­meil poreux, troué de réveils brefs, de bribes de rêves qu’il oubliait en y entrant, comme des pièces dont on pousse la porte pour les trou­ver vides. À un moment, dans un de ces inter­stices entre le som­meil et la veille, il crut entendre de la musique — un pia­no, très loin, très bas, comme fil­tré par des épais­seurs de murs et d’an­nées. Quelques notes. Une phrase. Puis le silence.

Il se ren­dor­mit. Et le len­de­main matin, quand il se réveilla, la pre­mière chose qu’il pen­sa, avant même d’ou­vrir les yeux, avant même de sen­tir la cha­leur et la lumière et l’o­deur du par­quet tiède, fut le nom. Pas le sien. L’autre. Celui d’avant.

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