Sorting by

×
Les pal­miers d’In­gham — Cha­pitres 8 à 10

Les pal­miers d’In­gham — Cha­pitres 8 à 10

Les pal­miers
d’In­gham

Les pal­miers d’Ingham

Cha­pitres 8 à 10

CHA­PITRE VIII

L’EAU

Zai­ra vint le cher­cher à neuf heures. Elle l’at­ten­dait dehors, devant l’hô­tel, appuyée contre un des deux pal­miers impé­riaux — le pal­mier de droite, celui qui pen­chait légè­re­ment vers la rue, comme s’il vou­lait voir ce qui se pas­sait au-delà de la via Roma. Elle por­tait un pan­ta­lon de toile claire, un che­mi­sier blanc, des san­dales de cuir, et ses che­veux étaient atta­chés dans un fou­lard bleu qui lui don­nait l’air d’une femme d’un autre siècle — un siècle plus lent, plus beau, un siècle qui avait le temps.

— Vous avez une tête de len­de­main, dit-elle en guise de bonjour.

— La Vuc­ci­ria, dit Ben­ja­min. Avec Glanville.

— Ah. Glan­ville. — Elle sou­rit, un sou­rire qui en savait long. — On m’a dit qu’il vous avait adop­té. Il fait ça. Il adopte les Anglais per­dus. C’est son sport.

— Je ne suis pas perdu.

— Non. Vous êtes en train de vous trou­ver. C’est différent.

Elle dit cela en mar­chant, sans le regar­der, comme une chose évi­dente, une obser­va­tion météo­ro­lo­gique — il fait chaud, vous vous trou­vez, on ver­ra bien ce que ça donne.

Ils prirent un bus. Un de ces bus paler­mi­tains qui sont moins des moyens de trans­port que des expé­riences socio­lo­giques — bon­dés, bruyants, sans cli­ma­ti­sa­tion, avec des gens qui s’ac­crochent aux barres de métal et qui se parlent par-des­sus les têtes comme s’ils étaient dans leur salon. Ben­ja­min trans­pi­rait. Zai­ra, à côté de lui, ne trans­pi­rait pas — ou si elle trans­pi­rait, elle le fai­sait avec une grâce qui échap­pait à la sueur, comme si la cha­leur était un élé­ment qu’elle avait inté­gré depuis long­temps et qui ne la déran­geait pas plus que l’air.

Le bus les dépo­sa dans un quar­tier qu’il ne connais­sait pas — des ave­nues plus larges, des arbres, des murs de pierre der­rière les­quels on devi­nait des jar­dins. Et sou­dain, au détour d’une rue, le Palais de la Zisa.

Ben­ja­min ne sut pas, d’a­bord, ce qu’il regar­dait. Le bâti­ment n’a­vait rien de spec­ta­cu­laire — un bloc de pierre ocre, rec­tan­gu­laire, aus­tère, avec des fenêtres en arc bri­sé et un toit plat. Rien de la pro­fu­sion baroque des églises du centre. Rien des dorures de la Pala­tine. C’é­tait une archi­tec­ture de silence, de retrait, d’in­té­rio­ri­té. Un coffre fermé.

— Al-Aziz, dit Zai­ra. C’est l’é­ty­mo­lo­gie. L’a­rabe : al-Aziz, « la splen­dide ». Mais la splen­deur est à l’in­té­rieur. Tou­jours à l’in­té­rieur, dans l’ar­chi­tec­ture arabe. Le dehors ne dit rien. Le dehors pro­tège. C’est le dedans qui parle.

Ils entrèrent.

Et le dedans parla.

La salle de la fon­taine. Ben­ja­min la vit et com­prit — com­prit avec le corps, pas avec l’es­prit — ce que Zai­ra lui avait décrit le soir du dîner. Le sol de marbre, légè­re­ment incli­né, sur lequel un filet d’eau cou­lait — pas une fon­taine jaillis­sante, pas un jet spec­ta­cu­laire, quelque chose de plus sub­til, un glis­se­ment, un mur­mure liquide qui des­cen­dait le long du marbre en une pel­li­cule si fine qu’on la voyait à peine, qu’on la devi­nait sur­tout, à la lumière qui trem­blait sur la sur­face, à ce fris­son de reflets qui fai­sait bou­ger les murs. Et le cou­rant d’air. Un cou­rant d’air frais, imper­cep­tible, qui venait de nulle part et de par­tout — des ouver­tures dans les murs, des conduits cachés dans la pierre, un sys­tème de ven­ti­la­tion conçu neuf siècles plus tôt par des ingé­nieurs qui savaient que l’eau et l’air sont les deux seules réponses à la cha­leur, et que la beau­té de cette réponse fait par­tie de sa fonction.

— Tou­chez le mur, dit Zaira.

Ben­ja­min posa sa main à plat sur la pierre. Fraîche. D’une fraî­cheur qui n’é­tait pas celle de la cli­ma­ti­sa­tion — méca­nique, bru­tale, arti­fi­cielle — mais celle de la pierre elle-même, de la pierre et de l’eau et de l’air com­bi­nés en un sys­tème si simple, si ancien, si élé­gant qu’il fai­sait honte à toute la tech­no­lo­gie du XXIe siècle.

— Ils avaient com­pris, dit Zai­ra. Ils avaient com­pris que le confort n’est pas un luxe. C’est une science. Et que la science la plus haute est celle qui uti­lise ce qui existe déjà — l’eau, le vent, la pierre — au lieu d’in­ven­ter ce qui n’existe pas.

Les muqar­nas. Au pla­fond de la salle de la fon­taine, les mêmes alvéoles de stuc qu’à la Pala­tine, mais ici sans mosaïques, sans or — des alvéoles nues, blanches, creu­sées dans le plâtre avec une pré­ci­sion mathé­ma­tique qui avait la beau­té des frac­tales. Zai­ra lui expli­qua — les muqar­nas n’é­taient pas déco­ra­tifs, ou pas seule­ment. Ils étaient fonc­tion­nels. Leur forme en nid d’a­beilles dif­fu­sait le son, répar­tis­sait la lumière, créait des zones d’ombre et de clar­té qui don­naient à l’es­pace une pro­fon­deur que les murs plats n’au­raient pas eue. L’or­ne­ment était la struc­ture. La beau­té était l’in­gé­nie­rie. Les deux ne se dis­tin­guaient pas.

Ben­ja­min l’é­cou­tait. Il l’é­cou­tait avec une atten­tion qu’il ne se connais­sait pas — une atten­tion totale, affa­mée, l’at­ten­tion d’un homme qui a vécu qua­rante-trois ans sans s’in­té­res­ser à grand-chose et qui découvre, sou­dain, que le monde est plein de choses aux­quelles s’in­té­res­ser, et que la per­sonne qui les lui montre en fait par­tie. Zai­ra par­lait avec ses mains — tou­jours ses mains, ces mains de res­tau­ra­trice qui avaient tou­ché des mosaïques du XIIe siècle et qui main­te­nant tra­çaient dans l’air les lignes de la Zisa comme un archi­tecte des­si­nant un plan. Et sa voix — cette voix grave, un peu rauque, avec l’ac­cent sici­lien qui rou­lait les r et allon­geait les a — sa voix avait la qua­li­té des choses qu’on ne peut pas repro­duire, une qua­li­té de grain, de tex­ture, comme le tou­cher d’un tis­su qu’on recon­naît les yeux fermés.

Ils visi­tèrent les étages — les salles supé­rieures, plus dépouillées, avec des vues sur la ville et sur ce qui avait été, autre­fois, le parc de la Zisa. Un parc arabe, avec des canaux, des pavillons, des oran­ge­raies, des fon­taines — tout un monde d’eau et de ver­dure qui n’exis­tait plus, dévo­ré par l’ur­ba­ni­sa­tion du XXe siècle, rem­pla­cé par des immeubles et des par­kings. Ben­ja­min regar­da par la fenêtre. Des voi­tures. Un ter­rain vague. Un mur de béton tagué. Et il essaya d’i­ma­gi­ner — les oran­gers, l’eau, les pavillons de marbre, les femmes du harem qui se bai­gnaient dans les bas­sins, les musi­ciens qui jouaient du oud dans les kiosques — et il n’y par­vint pas. L’i­ma­gi­na­tion a ses limites. Le béton a les siennes. Elles ne coïn­cident pas.

— Venez, dit Zai­ra. Je vous ai pro­mis un jardin.

* * *

Ils mar­chèrent dix minutes. Des rues calmes, rési­den­tielles, où le tou­risme ne par­ve­nait pas — les quar­tiers der­rière la Zisa, une Palerme popu­laire et dis­crète, avec ses épi­ce­ries, ses coif­feurs, ses bars où des hommes jouaient aux cartes devant des verres d’a­nis. Puis Zai­ra s’ar­rê­ta devant un mur.

Un mur de pierre, haut, ancien, per­cé d’une petite porte de bois vert.

— Ici, dit-elle.

Elle pous­sa la porte.

Le jar­din était de l’autre côté du monde. Après le bruit et le béton de la rue, un silence végé­tal, humide, pro­fond. Des oran­gers — des oran­gers amers, dont les fruits pen­daient comme des lam­pions verts — des citron­niers, des bou­gain­vil­liers qui cou­vraient les murs de cas­cades vio­lettes, un figuier cen­te­naire dont les branches se cour­baient vers le sol comme des bras qui bénissent, et au centre, une fon­taine. Une petite fon­taine de pierre, octo­go­nale, avec un filet d’eau qui cou­lait d’une bouche de lion et qui tom­bait dans un bas­sin cou­vert de mousse.

— C’est un jar­din arabe, dit Zai­ra. L’un des der­niers. Il appar­te­nait à un palaz­zo du XIIe siècle — le palaz­zo a été détruit, mais le jar­din est res­té. Une famille du quar­tier l’en­tre­tient. Ils ne le montrent pas. Mais ils me connaissent.

Ben­ja­min regar­da autour de lui. C’é­tait un rec­tangle — dix mètres sur vingt, peut-être — mais dans ce rec­tangle il y avait un monde. L’eau, les arbres, l’ombre, le silence. Les quatre élé­ments du jar­din isla­mique — l’eau au centre, les arbres autour, l’ombre en récom­pense, et le mur qui sépare le dedans du dehors, le sacré du pro­fane, le beau du reste.

— C’est ça, Palerme, dit Zai­ra. On passe d’un mur. On pousse une porte. Et der­rière la porte, il y a neuf siècles.

Ben­ja­min s’as­sit sur le bord de la fon­taine. L’eau était froide. Il y trem­pa les doigts. Le bruit — ce bruit léger, conti­nu, comme une res­pi­ra­tion — rem­plis­sait le jar­din, le satu­rait de calme. Les oran­gers sen­taient l’a­mer et le sucré mêlés. Un papillon — blanc, fra­gile, stu­pé­fait d’exis­ter — pas­sa entre les branches du figuier.

Zai­ra s’as­sit à côté de lui. Près. Pas tout à fait contre lui, mais assez près pour qu’il sente la cha­leur de son bras, le par­fum de sa peau — quelque chose de boi­sé, de tiède, qui se mêlait à l’o­deur des oran­gers. Ils ne par­lèrent pas. Le silence du jar­din les pre­nait comme l’eau de Mon­del­lo avait pris Ben­ja­min — enve­lop­pant, total, apaisant.

— Je vou­drais vous mon­trer quelque chose, dit-elle après un long moment. Pas aujourd’­hui. Demain. Quelque chose qui a un rap­port avec votre nom.

— Mon nom ?

— Ingham. — Elle le regar­da. Ses yeux noirs, dans l’ombre du figuier, avaient des reflets d’or — l’or des mosaïques, l’or des tes­selles. — J’ai fait des recherches. Pas pour vous — pour moi. Parce que je tra­vaille sur les mosaïques de la Mar­to­ra­na, et la Mar­to­ra­na a été res­tau­rée au XIXe siècle grâce à des fonds étran­gers. Et par­mi les dona­teurs, il y avait un nom. Le même que le vôtre.

Ben­ja­min sen­tit le sol bou­ger sous lui. Pas un trem­ble­ment de terre — quelque chose de plus intime, de plus per­son­nel, le dépla­ce­ment d’une plaque tec­to­nique dans la géo­lo­gie de son identité.

— Qu’a­vez-vous trouvé ?

— Demain, dit-elle. Demain, je vous emmène quelque part. Un endroit où les archives parlent.

Elle se leva. Lui ten­dit la main pour l’ai­der à se rele­ver — un geste simple, un geste de rien, mais quand leurs mains se tou­chèrent, Ben­ja­min sen­tit — il sen­tit la pous­sière d’or, invi­sible, qui vivait dans les doigts de cette femme, neuf siècles de mosaïques pas­sées de main en main, et il tint cette main une seconde de trop, une seconde qui n’é­tait pas une erreur mais une déci­sion, et Zai­ra ne reti­ra pas la sienne.

Ils sor­tirent du jar­din. La porte verte se refer­ma der­rière eux. La rue, le bruit, la cha­leur — tout revint d’un coup, comme un robi­net qu’on ouvre. Ben­ja­min se retour­na. Le mur était là, opaque, muet. Rien ne disait qu’il y avait un jar­din der­rière. Rien ne disait qu’il y avait neuf siècles d’eau et d’o­ran­gers de l’autre côté de cette pierre.

— À demain, dit Zaira.

— À demain.

Elle s’é­loi­gna dans la rue. Ben­ja­min la regar­da par­tir — sa sil­houette dans la lumière blanche, le fou­lard bleu, les san­dales de cuir sur le trot­toir brû­lant — et il pen­sa que cette femme était comme le jar­din : un mur, une porte, et der­rière la porte, un monde que rien n’annonçait.

Il ren­tra à l’hô­tel. Tra­ver­sa le hall. Pas­sa devant le pia­no à queue, le por­trait du XIXe siècle dans le cou­loir, les miroirs du jar­din d’hi­ver. Tout cela lui était fami­lier main­te­nant — pas comme un tou­riste recon­naît un décor, mais comme un homme recon­naît les murs d’une mai­son qu’il com­mence à habi­ter. L’hô­tel n’é­tait plus un hôtel. Il était quelque chose d’autre. Un lieu. Un texte. Un palimp­seste dont il lisait les couches une à une, jour après jour, Wag­ner sous les mosaïques de Basile, Rous­sel sous Wag­ner, Ingham sous Rous­sel, et lui — Ben­ja­min Ingham, le der­nier, le tou­riste, le dés­œu­vré — sous tout le monde, au fond, à la der­nière couche, là où la pierre ren­contre la terre.

Don Sal­va­tore n’é­tait pas à sa place. Le fau­teuil était vide. Ben­ja­min s’as­sit dedans, par jeu, par défi, pour voir ce que le vieil homme voyait quand il regar­dait le hall depuis ce fau­teuil. Et il vit — il vit les colonnes, les vitraux, le sol de marbre, les clients qui tra­ver­saient comme des ombres, et il com­prit que Don Sal­va­tore ne sur­veillait pas l’hô­tel. Il le regar­dait vivre. Il écou­tait ses murs. Il comp­tait ses fantômes.

Ben­ja­min se leva, remon­ta dans sa chambre, et pour la pre­mière fois du voyage, ouvrit son ordi­na­teur. Il tapa dans la barre de recherche : « Ingham fami­ly Leeds Sici­ly genealogy. »

Les résul­tats appa­rurent. Des dizaines. Des cen­taines. Des articles, des livres, des arbres généa­lo­giques. Un monde.

Il lut pen­dant trois heures. Il lut jus­qu’à ce que la lumière de la fenêtre change, et que la chambre s’as­som­brisse, et que les lettres sur l’é­cran deviennent les seules étoiles de la pièce.

Ce qu’il trou­va, il ne le dit à per­sonne. Pas encore.

CHA­PITRE IX

LA VÉRI­TÉ

Zai­ra l’at­ten­dait devant l’é­glise angli­cane. Ben­ja­min ne l’a­vait jamais remar­quée — l’é­glise. Elle était là, pour­tant, juste en face de l’hô­tel, de l’autre côté de la via Roma, coin­cée entre deux immeubles comme un livre glis­sé dans un rayon­nage trop ser­ré. Une façade dis­crète, néo-gothique, de la pierre grise, une porte en ogive. L’Ho­ly Cross Angli­can Church. Construite par les Ingham et les Whi­ta­ker, au XIXe siècle, pour que la com­mu­nau­té anglaise de Palerme eût un lieu de culte. Et reliée à l’hô­tel — à la mai­son — par un pas­sage secret, un tun­nel sou­ter­rain dont per­sonne ne savait s’il exis­tait encore.

Ben­ja­min tra­ver­sa la rue. Zai­ra était ados­sée au mur de l’é­glise, les bras croi­sés, avec cet air de quel­qu’un qui est sur le point de vous emme­ner quelque part et qui en connaît le prix.

— Vous avez mal dor­mi, dit-elle.

— J’ai lu.

— Sur Internet.

— Oui.

— Alors vous savez déjà quelque chose.

Ben­ja­min hési­ta. Ce qu’il avait trou­vé, la veille, dans la lumière bleu­tée de son écran — des frag­ments, des noms, des dates, des rami­fi­ca­tions de l’arbre généa­lo­gique des Ingham de Leeds qui se divi­saient et se sub­di­vi­saient comme les branches d’un figuier — ce n’é­tait pas encore une preuve. C’é­tait une direc­tion. Un cou­loir dans lequel il avait fait quelques pas, et qui s’en­fon­çait dans l’obscurité.

— Je sais que Ben­ja­min Ingham de Leeds n’a pas eu d’en­fants, dit-il. Mais il avait des frères. Et ses frères avaient des enfants. Beau­coup d’en­fants. Et cer­tains de ces enfants ne sont pas venus en Sicile. Cer­tains sont res­tés en Angle­terre. Dans le York­shire. Puis ils se sont dis­per­sés. Le Sur­rey. Le Kent. Londres.

— Conti­nuez.

— Mon nom de famille est Ingham. Mon père s’ap­pe­lait Robert Ingham. Le père de mon père s’ap­pe­lait William Ingham. Et le père de William… — il s’ar­rê­ta. Il enten­dait sa propre voix, et elle lui sem­blait appar­te­nir à quel­qu’un d’autre, quel­qu’un de plus jeune, de plus effrayé. — Le père de William s’ap­pe­lait George. George Ingham. De Leeds.

Zai­ra ne dit rien. Elle le regar­dait. Le soleil était déjà haut — neuf heures du matin et la cha­leur s’ins­tal­lait, blanche, impla­cable — mais Ben­ja­min ne sen­tait pas la cha­leur. Il sen­tait autre chose. Un froid. Un froid inté­rieur qui n’a­vait rien à voir avec la tem­pé­ra­ture et tout à voir avec ce moment pré­cis où une coïn­ci­dence cesse d’être une coïn­ci­dence et devient quelque chose d’autre — un fait, une lignée, un fil.

— Venez, dit Zaira.

Elle le condui­sit non pas dans l’é­glise mais dans une rue adja­cente, une rue étroite qui lon­geait un mur d’en­ceinte. Puis dans un bâti­ment — un palaz­zo de pierre dorée, trois étages, des bal­cons de fer for­gé, une cour inté­rieure où un citron­nier pous­sait dans un bac de terre cuite. Des bureaux. Des plaques sur les portes — notaio, avvo­ca­to, stu­dio d’ar­chi­tet­tu­ra. Zai­ra pous­sa une porte au rez-de-chaussée.

Une pièce. Des éta­gères du sol au pla­fond. Des dos­siers, des registres, des car­tons. Et der­rière un bureau encom­bré de papiers, un homme. Petit, chauve, des lunettes rondes, le visage tan­né, les mains cou­vertes de taches d’encre — un homme qui res­sem­blait à ses archives, qui sem­blait être fait de la même matière que les docu­ments qu’il conser­vait, comme si le papier l’a­vait absor­bé par osmose.

— Pro­fes­sore Fer­rante, dit Zaira.

Ben­ja­min la regar­da. Fer­rante. Le même nom qu’elle.

— Mon oncle, dit Zai­ra en réponse à sa ques­tion muette. Le frère de ma mère. His­to­rien. Spé­cia­liste des familles étran­gères en Sicile. Il enseigne à l’u­ni­ver­si­té, mais ses vrais cours, il les donne ici, dans cette pièce, à ceux qui cherchent.

Le pro­fes­sore Fer­rante se leva, ser­ra la main de Ben­ja­min avec une poigne sur­pre­nante pour un homme si petit, et le regar­da par-des­sus ses lunettes.

— Ingham, dit-il. Vous êtes Ingham.

— Oui.

— Asseyez-vous.

Ben­ja­min s’as­sit. Zai­ra s’as­sit à côté de lui. Le pro­fes­sore Fer­rante dis­pa­rut der­rière une éta­gère et revint avec un dos­sier — un dos­sier de car­ton beige, épais, noué par un ruban de coton, sur lequel était écrit, à l’encre noire, d’une écri­ture ancienne : INGHAM — WHI­TA­KER — GENEALOGIA.

— Je tra­vaille sur les familles anglaises de Sicile depuis trente ans, dit Fer­rante en posant le dos­sier sur le bureau. Les Ingham, les Whi­ta­ker, les Wood­house, les San­der­son, les Mor­ri­son. Ils sont tous venus ici entre 1790 et 1840. Ils ont fait for­tune dans le Mar­sa­la, le soufre, le coton. Et puis ils se sont mariés — entre eux, avec des Sici­liens, avec des Anglais d’autres colo­nies. Les arbres généa­lo­giques sont immenses. Des cen­taines de branches.

Il ouvrit le dos­sier. Des feuilles de papier jau­ni, des pho­to­co­pies d’actes, des lettres, des cer­ti­fi­cats. Et au centre, un arbre. Un arbre généa­lo­gique déplié comme une carte — pas un arbre infor­ma­tique, un arbre des­si­né à la main, à l’encre, avec des lignes qui par­taient de Leeds en 1784 et qui des­cen­daient, se rami­fiaient, se croi­saient, tra­ver­saient la Manche, tra­ver­saient la Médi­ter­ra­née, arri­vaient en Sicile et en repar­taient, comme les racines d’un figuier qui pousse au-des­sus d’un mur.

— Ben­ja­min Ingham, dit Fer­rante en posant le doigt sur le som­met de l’arbre. Né à Leeds en 1784. Mort à Palerme en 1861. Marié à Ales­san­dra Spa­da­fo­ra, duchesse de San­ta Rosa­lia. Pas d’enfants.

Son doigt descendit.

— Mais il avait un frère. Joshua Ingham. Res­té à Leeds. Joshua a eu trois fils. L’aî­né, Tho­mas, est venu en Sicile. Le cadet, Samuel, est mort jeune. Et le troisième…

Son doigt s’arrêta.

— Le troi­sième s’ap­pe­lait George. George Ingham. Il n’est jamais venu en Sicile. Il est res­té à Leeds, puis il a démé­na­gé dans le Sur­rey. Il a eu un fils, qui a eu un fils, qui a eu un fils.

Ben­ja­min regar­dait le doigt du pro­fes­sore des­cendre le long de l’arbre, géné­ra­tion après géné­ra­tion, comme un homme qui des­cend un esca­lier. George. Puis Edward. Puis William.

— William Ingham, dit Fer­rante. Né dans le Sur­rey en 1901. Mort en 1978. Marié à Doro­thy Hargreaves.

— C’est mon grand-père, dit Benjamin.

Le silence qui sui­vit n’é­tait pas un silence. C’é­tait un son — le son d’une porte qui s’ouvre après avoir été fer­mée pen­dant cent soixante ans.

Le pro­fes­sore Fer­rante ôta ses lunettes. Les essuya avec un mou­choir. Les remit. Puis il regar­da Ben­ja­min avec une expres­sion que celui-ci ne sut pas déchif­frer — pas de la sur­prise, pas de la joie, quelque chose de plus sobre, de plus grave, l’ex­pres­sion d’un homme qui passe sa vie à cher­cher des fils et qui, par­fois, les trouve.

— Vous êtes un des­cen­dant direct de Joshua Ingham, dit-il. Joshua était le frère de Ben­ja­min Ingham. Ce qui fait de vous… — il hési­ta, non par incer­ti­tude mais par sens de la for­mule — un petit-neveu à la cin­quième géné­ra­tion du fon­da­teur de cet hôtel. De cette mai­son. Du Palaz­zo Ingham.

Ben­ja­min ne dit rien. Zai­ra, à côté de lui, ne dit rien non plus. Le citron­nier de la cour, par la fenêtre ouverte, lais­sait entrer un par­fum aigre-doux qui se mêlait à l’o­deur du papier ancien. Une mouche bourdonnait.

— C’est… com­men­ça Benjamin.

Il ne ter­mi­na pas sa phrase. Il ne savait pas com­ment la ter­mi­ner. C’est quoi ? C’est incroyable ? C’est impos­sible ? C’est une coïn­ci­dence ? Non. Ce n’é­tait plus une coïn­ci­dence. Les coïn­ci­dences ont des limites. Les coïn­ci­dences ne tra­versent pas cinq géné­ra­tions, ne remontent pas deux siècles, ne conduisent pas un homme de Chel­sea à Palerme, dans un hôtel qu’il a choi­si au hasard, un hôtel qui porte le nom de la mai­son construite par l’homme dont il des­cend. Ce n’é­tait pas une coïn­ci­dence. C’é­tait un héri­tage. Un héri­tage invi­sible, sou­ter­rain, comme le tun­nel entre l’hô­tel et l’é­glise angli­cane — un pas­sage secret que per­sonne ne voyait mais qui reliait, dans l’obs­cu­ri­té, ce qui sem­blait séparé.

— Pour­quoi ne savais-je pas ? dit Ben­ja­min. Pour­quoi ma famille ne m’a jamais rien dit ?

Fer­rante haus­sa les épaules — un haus­se­ment d’é­paules sici­lien, large, phi­lo­so­phique, qui englo­bait l’i­gno­rance de l’hu­ma­ni­té tout entière.

— Les familles oublient. C’est ce qu’elles font de mieux. Sur­tout les familles anglaises. Votre branche — la branche de George — est res­tée en Angle­terre. Elle n’a­vait pas de rai­son de se sou­ve­nir de la Sicile. Le lien s’est dis­ten­du. En trois géné­ra­tions, le nom Ingham est rede­ve­nu un nom ordi­naire. Un nom du York­shire. Sans Mar­sa­la, sans palaz­zo, sans pal­miers. Juste un nom.

— Jus­qu’à ce que je vienne ici.

— Jus­qu’à ce que vous veniez ici.

Ben­ja­min prit le dos­sier. Fer­rante le lais­sa faire. Il regar­da l’arbre — cet arbre de noms et de dates qui des­cen­dait de Leeds en 1784 jus­qu’à lui, Ben­ja­min Ingham, assis dans un bureau de Palerme en plein mois de juillet, avec la sueur sur le front et le ver­tige dans le ventre. Il sui­vit du doigt le même che­min que le pro­fes­sore — de haut en bas, de Ben­ja­min à Joshua, de Joshua à George, de George à Edward, d’Ed­ward à William, de William à Robert, de Robert à lui. Six géné­ra­tions. Cent soixante ans. Et entre les deux Ben­ja­min — celui du début et celui de la fin — un empire, une guerre, une natio­na­li­sa­tion, un oubli, un hôtel, et un hasard qui n’en était peut-être pas un.

— Est-ce que Don Sal­va­tore sait ? deman­da Benjamin.

Zai­ra et Fer­rante échan­gèrent un regard. Un regard bref, sibyl­lin, de ceux qui disent : nous en avons par­lé, nous savons ce que l’autre pense, et ce que l’autre pense est la même chose que ce que nous pensons.

— Don Sal­va­tore sait beau­coup de choses, dit Zai­ra. Il tra­vaille dans cet hôtel depuis cin­quante ans. Il a connu des gens qui avaient connu des gens qui avaient connu les Whi­ta­ker. La mémoire, à Palerme, ne passe pas par les livres. Elle passe par les gens. Par les murs. Par les concierges de nuit qui ne dorment jamais.

Ben­ja­min se leva. Remer­cia Fer­rante. Celui-ci lui ser­ra la main de nou­veau, avec cette poigne de ter­ras­sier, et lui dit, en ita­lien, quelque chose que Ben­ja­min ne com­prit qu’à moi­tié mais qui res­sem­blait à : bien­ve­nue chez vous.

* * *

Ils mar­chèrent. Zai­ra et Ben­ja­min, côte à côte, dans les rues de Palerme, en silence. La cha­leur était à son zénith — midi, le soleil droit au-des­sus de leurs têtes, pas une ombre, pas un souffle — mais Ben­ja­min ne la sen­tait pas. Il était ailleurs. Il était dans un tun­nel — le tun­nel entre l’hô­tel et l’é­glise, le tun­nel entre le pré­sent et le pas­sé, le tun­nel entre le nom et l’homme — et il mar­chait dans ce tun­nel avec la sen­sa­tion que le bout, la lumière, ce qu’il y avait de l’autre côté, n’é­tait pas une des­ti­na­tion mais un miroir.

— Ça va ? dit Zaira.

— Je ne sais pas.

— C’est normal.

— Qu’est-ce qui est normal ?

— De ne pas savoir. De ne pas savoir si on est heu­reux ou effrayé. C’est la même chose, souvent.

Ils s’ar­rê­tèrent devant l’hô­tel. Les deux pal­miers impé­riaux les regar­daient — ces mêmes pal­miers, des­cen­dants de ceux que l’autre Ingham avait plan­tés, et qui mon­taient vers le ciel avec une cer­ti­tude que Ben­ja­min leur envia. Les arbres ne doutent pas. Les arbres ne se demandent pas d’où ils viennent. Ils poussent. Ils sont là.

— Mer­ci, dit Benjamin.

— De quoi ?

— De m’a­voir emme­né là-bas. De m’a­voir mon­tré ça.

Zai­ra le regar­da. Ses yeux noirs, dans le soleil de midi, avaient la pro­fon­deur des mosaïques de la Mar­to­ra­na — neuf siècles de regard, neuf siècles de silence.

— Je ne vous ai rien mon­tré, dit-elle. C’é­tait déjà là. C’é­tait là avant que vous arri­viez. C’é­tait là dans votre nom, dans vos os, dans cette chose que vous appe­lez le hasard et que nous, les Sici­liens, nous appe­lons autrement.

— Vous l’ap­pe­lez comment ?

— Le retour, dit Zaira.

Puis elle tour­na les talons et s’en alla, et Ben­ja­min res­ta devant l’hô­tel, seul, debout entre les deux pal­miers, le visage levé vers la façade de la mai­son de son ancêtre, et il sen­tit — il sen­tit dans tout son corps, dans ses mains, dans sa poi­trine, dans ses pieds posés sur le trot­toir brû­lant de la via Roma — qu’il était arri­vé. Non pas à Palerme. À Palerme, il était arri­vé neuf jours plus tôt, un après-midi de cha­leur, dans un taxi qui sen­tait le die­sel. Ce n’é­tait pas ça. Il était arri­vé ailleurs. À un endroit qui n’a­vait pas de coor­don­nées géo­gra­phiques mais qui exis­tait quand même, un endroit qu’on ne trouve pas sur les cartes mais qu’on trouve dans les noms, dans les arbres généa­lo­giques, dans les cor­ri­dors des vieux hôtels, dans le regard des concierges de nuit qui vous recon­naissent avant que vous ne vous recon­nais­siez vous-même.

Il pous­sa la porte.

Le hall le reçut. Et pour la pre­mière fois, le hall ne le reçut pas comme un client. Il le reçut comme un héri­tier. Pas un héri­tier au sens juri­dique — Ben­ja­min n’a­vait aucun droit sur cet hôtel, aucune pré­ten­tion, aucune reven­di­ca­tion. Un héri­tier au sens le plus pro­fond — un homme qui revient dans un lieu qu’il n’a jamais quit­té, un homme dont le sang a cou­lé dans ces murs avant que les murs n’existent, un homme qui porte un nom et qui découvre que le nom le por­tait aussi.

Don Sal­va­tore était là. Dans son fau­teuil. Les yeux ouverts.

Ben­ja­min s’ar­rê­ta devant lui. Le vieil homme leva les yeux. Et cette fois, il sou­rit. Un vrai sou­rire. Un sou­rire large, plein, qui illu­mi­na son visage creu­sé comme un lustre qui s’al­lume dans une pièce sombre.

— Vous savez, dit Benjamin.

— Je sais, dit Don Salvatore.

— Depuis quand ?

— Depuis le pre­mier soir. Depuis que j’ai vu votre nom sur le registre.

— Et vous n’a­vez rien dit.

— Il y a des choses qu’on ne peut pas dire. Il faut les trou­ver soi-même. Autre­ment, elles ne sont pas vraies.

Ben­ja­min s’as­sit. Pas dans un fau­teuil — par terre, à côté du fau­teuil de Don Sal­va­tore, les jambes croi­sées, le dos contre le bois, comme un enfant qui s’as­soit aux pieds d’un grand-père. Et Don Sal­va­tore posa sa main — sa vieille main large, brune, usée — sur l’é­paule de Ben­ja­min, et il la lais­sa là, quelques secondes, sans rien dire, et dans ce geste il y avait tout ce que les mots ne pou­vaient pas dire — la recon­nais­sance, l’ac­cueil, le retour.

Les murs se sou­ve­naient. Ils s’é­taient souvenus.

CHA­PITRE X

LE DÉPART

Le der­nier matin.

Ben­ja­min se réveilla à l’aube — ce qui ne lui res­sem­blait pas. À Londres, il dor­mait tard, se levait sans élan, traî­nait dans son appar­te­ment de Chel­sea avec la len­teur pro­gram­mée d’un homme qui n’at­tend rien de la jour­née. Mais ce matin-là, à Palerme, le dixième matin, le corps le tira du som­meil comme une main qui tire un rideau, et il se retrou­va assis dans son lit, les yeux ouverts, le cœur bat­tant, avec cette sen­sa­tion très nette que quelque chose finis­sait et que s’il ne regar­dait pas atten­ti­ve­ment, s’il ne gra­vait pas chaque seconde dans sa mémoire, il per­drait quelque chose qu’il ne retrou­ve­rait jamais.

Il se leva. Pieds nus sur le par­quet. La chambre — la 218, qui n’é­tait pas la 224 mais qui était sur le même cou­loir — avait cette lumière d’a­vant le jour, bleu­tée, indé­cise, la lumière de cinq heures du matin en Sicile quand le soleil est encore der­rière le Monte Pel­le­gri­no et que la ville hésite entre le som­meil et l’é­veil. Ben­ja­min ouvrit la fenêtre. L’air entra — tiède déjà, mais d’une tié­deur dif­fé­rente de celle du plein jour, une tié­deur de pro­messe, de début, comme l’ha­leine d’un ani­mal qui se réveille. La via Roma était vide. Pas un scoo­ter, pas une voix, pas un bruit. Juste les pal­miers, immo­biles, noirs contre le ciel qui pâlis­sait. Et les deux pal­miers de l’hô­tel — les deux impé­riaux, les des­cen­dants de ceux qu’In­gham avait plan­tés — qui mon­taient dans la lumière nais­sante avec cette ver­ti­ca­li­té de sen­ti­nelles qui n’ont pas besoin de dormir.

Ben­ja­min s’ha­billa. Che­mise de lin — la même qu’au pre­mier jour, un peu frois­sée main­te­nant, un peu relâ­chée, comme si le tis­su avait pris la mesure du corps et ne cher­chait plus à le conte­nir. Pan­ta­lon de toile. Mocas­sins. Il fit sa valise. C’est un geste triste, faire sa valise — on range ce qu’on emporte et on laisse le reste, et le reste est tou­jours plus impor­tant, le reste est tou­jours ce qui ne tient pas dans une valise : les odeurs, les silences, la qua­li­té de la lumière, le goût de la gra­ni­ta d’a­mande, le tou­cher d’une main.

Il des­cen­dit. L’as­cen­seur de fer for­gé le por­ta len­te­ment, comme au pre­mier jour, avec sa len­teur solen­nelle de vieillard qui sait qu’on ne presse pas les adieux. Le hall, à cette heure, était presque vide — un récep­tion­niste de nuit der­rière son comp­toir, un homme en cos­tume qui atten­dait un taxi, et les lustres, encore allu­més, qui don­naient au marbre une lueur chaude, intime, comme la flamme d’une bou­gie dans une église.

Ben­ja­min tra­ver­sa le hall. Il regar­da les colonnes, les vitraux, les fresques de Gre­go­riet­ti au pla­fond, les miroirs du jar­din d’hi­ver, le pia­no à queue noir dans son angle, le cou­vercle tou­jours fer­mé. Il regar­da tout cela comme on regarde un visage qu’on ne va plus voir — avec une atten­tion qui est déjà du sou­ve­nir, avec cette qua­li­té dou­lou­reuse du regard qui sait qu’il regarde pour la der­nière fois.

Le pia­no. Il s’ap­pro­cha. Posa sa main sur le bois noir, poli, froid mal­gré la cha­leur. Ce n’é­tait pas le pia­no de Wag­ner — le pia­no de Wag­ner était dans la suite du deuxième étage, celui sur lequel Par­si­fal avait été ache­vé, celui que Franz Liszt avait envoyé de Rome par amour et par ami­tié. Celui-ci était un autre pia­no, un Stein­way du XXe siècle, un pia­no d’hô­tel, un pia­no de bar. Mais sous la main de Ben­ja­min, le bois vibrait quand même — une vibra­tion infime, à peine per­cep­tible, comme si toute la musique qui avait été jouée ici, tous les accords, toutes les mélo­dies, tous les silences entre les notes, avaient été absor­bés par le bois et conti­nuaient de vivre, très fai­ble­ment, comme un cœur qui bat au ralen­ti dans un corps endormi.

— Vous partez.

Don Sal­va­tore. Debout der­rière lui. Ben­ja­min ne l’a­vait pas enten­du venir — il ne l’en­ten­dait jamais venir, le vieil homme se dépla­çait avec un silence de chat, un silence qui n’é­tait pas de la dis­cré­tion mais de l’ap­par­te­nance : il fai­sait par­tie de l’hô­tel, et l’hô­tel ne fait pas de bruit quand il bouge.

Ben­ja­min se retourna.

Le vieil homme était en uni­forme — l’u­ni­forme du matin, plus clair que celui du soir, avec la même cra­vate fine, le même insigne dis­cret. Son visage, dans la lumière de l’aube qui entrait par les vitraux, avait la cou­leur de la terre cuite, et ses rides — ces rides de patience, ces rides de temps — des­si­naient sur sa peau une carte que Ben­ja­min aurait vou­lu lire, une carte qui menait quelque part, à un tré­sor, à une réponse, à quelque chose qu’il ne trou­ve­rait peut-être jamais.

— Je pars, dit Ben­ja­min. Mon avion est à midi.

— Je sais.

— Vous savez tou­jours tout.

— Non. Pas tout. Seule­ment ce qui importe.

Ils se regar­dèrent. Le hall, autour d’eux, com­men­çait à s’é­veiller — des bruits de cui­sine, des voix, quel­qu’un qui pous­sait un cha­riot dans un cou­loir. La vie de l’hô­tel repre­nait, comme elle repre­nait chaque matin depuis cent cin­quante ans, imper­tur­bable, indif­fé­rente aux départs comme aux arri­vées, parce que les hôtels sont faits pour ça — les pas­sages, les tra­ver­sées, les hommes qui viennent et qui repartent — et que ce qui reste, ce qui dure, ce n’est pas l’homme, c’est le hall, les murs, le pia­no, les palmiers.

— Don Sal­va­tore, dit Ben­ja­min. Pour­quoi ne m’a­vez-vous pas dit, le pre­mier soir, qui j’étais ?

Le vieil homme le regar­da long­temps. Ses yeux noirs, pro­fonds, avaient cette qua­li­té des puits — on y jette un caillou, on attend, et le son qui remonte vient de très loin, de plus loin que la pierre.

— Parce que vous ne le saviez pas vous-même, dit-il. Et un homme qui ne sait pas qui il est ne peut pas entendre qu’on le lui dise. Il faut qu’il le découvre. Par les rues, par les pierres, par les mosaïques, par la mer, par les morts, par le vin, par une femme qui res­taure des tes­selles. Chaque jour était un pas. Chaque jour, vous étiez un peu plus Ingham. Un peu plus de cette mai­son. Et quand vous l’a­vez su — vrai­ment su — c’est parce que la mai­son vous l’a­vait dit, pas moi.

Ben­ja­min sen­tit ses yeux piquer. Il ne pleu­ra pas — il ne pleu­rait pas, il n’a­vait pas pleu­ré depuis des années, depuis le divorce peut-être, ou peut-être jamais — mais il sen­tit, der­rière ses yeux, cette pres­sion chaude, ce gon­fle­ment, cette mon­tée d’eau qui ne tombe pas. Il cli­gna. Sourit.

— Mer­ci, dit-il. Pour tout.

Don Sal­va­tore hocha la tête. Puis il fit quelque chose qu’il n’a­vait jamais fait — il prit la main de Ben­ja­min dans les deux siennes, comme on tient un objet fra­gile, et il la ser­ra, pas fort, pas long­temps, juste assez pour que le geste existe, pour que le contact ait lieu, pour que la main du vieil homme trans­mette à la main du jeune homme — du moins jeune homme — quelque chose qui ne se trans­met pas par les mots mais par la peau, par la cha­leur, par cette ancien­ne­té du tou­cher qui est la pre­mière langue des hommes.

— Vous revien­drez, dit Don Sal­va­tore. Ce n’est pas une question.

— Non, dit Ben­ja­min. Ce n’est pas une question.

* * *

Il remon­ta dans sa chambre. Fer­ma sa valise. Regar­da la pièce une der­nière fois — le lit défait, les rideaux ouverts, la lumière du matin qui entrait main­te­nant, dorée, pleine, et qui fai­sait briller le par­quet, les mou­lures, le miroir de la salle de bains où son reflet le regar­dait avec des yeux qu’il ne recon­nais­sait pas tout à fait — les mêmes yeux, mais plus ouverts, plus lents, comme avait dit Don Sal­va­tore. Des yeux de quel­qu’un qui a vu la Palatine.

Il des­cen­dit avec sa valise. Régla sa note à la récep­tion. Le récep­tion­niste — le même jeune homme brun du pre­mier jour, avec son sou­rire cha­leu­reux et dis­tant — lui sou­hai­ta un bon voyage, et Ben­ja­min se deman­da si ce jeune homme savait. Si tout le monde savait. Si l’hô­tel entier l’a­vait regar­dé, pen­dant dix jours, avec la patience de celui qui regarde un homme se réveiller, et avait atten­du, sans rien dire, que le dor­meur ouvre les yeux.

Il sor­tit. Les pal­miers. La via Roma. La cha­leur — la même cha­leur qu’au pre­mier jour, la même main posée sur la nuque, la même gifle de lumière. Rien n’a­vait chan­gé. Tout avait chan­gé. C’est la défi­ni­tion du voyage — on revient au même endroit, mais l’en­droit n’est plus le même, parce que celui qui le regarde n’est plus le même.

Une sil­houette. Sur le trot­toir d’en face. Devant l’é­glise anglicane.

Zai­ra.

Elle était là. Debout, les bras le long du corps, en robe blanche — la même robe blanche qu’au café de la Piaz­za Bel­li­ni, celle qui lais­sait ses épaules nues, celle sur laquelle ses che­veux noirs tom­baient comme de l’encre sur du papier. Elle ne bou­geait pas. Elle le regardait.

Ben­ja­min tra­ver­sa la rue. Sa valise à la main. Le bruit des rou­lettes sur l’as­phalte chaud. Il s’ar­rê­ta devant elle. Ils se regar­dèrent. La lumière du matin les pre­nait de côté, les décou­pait, fai­sait de leurs ombres deux lignes paral­lèles sur le trot­toir — deux lignes qui ne se tou­chaient pas mais qui allaient dans la même direction.

— Je n’al­lais pas par­tir sans vous dire au revoir, dit Benjamin.

— Je sais, dit Zai­ra. Mais je suis quand même venue. Au cas où.

— Au cas où quoi ?

— Au cas où vous auriez chan­gé d’a­vis. Au cas où vous seriez resté.

Ben­ja­min la regar­da. Ses yeux noirs. Ses épaules nues. Le corail rouge à ses oreilles. Et der­rière elle, l’é­glise angli­cane que les Ingham avaient construite, avec sa porte en ogive et son pas­sage secret vers l’hô­tel — vers la mai­son — ce tun­nel dans lequel son ancêtre avait peut-être mar­ché, le dimanche matin, pour aller prier dans un temple pro­tes­tant au milieu d’une ville catho­lique, au milieu d’une île de feu.

— J’au­rais pu res­ter, dit-il.

— Oui.

— Ache­ter un palais. M’ins­tal­ler. Deve­nir le nou­veau Glanville.

— Vous ne seriez jamais deve­nu Glan­ville. Glan­ville est un spec­ta­teur. Vous, vous êtes… autre chose.

— Quoi ?

— Je ne sais pas encore. Reve­nez, et peut-être que je saurai.

Ils se turent. Un scoo­ter pas­sa, bri­sant le silence avec ce bruit de mous­tique géant qui est la bande-son de Palerme. Une vieille femme ouvrit un volet au-des­sus de leurs têtes et accro­cha un drap à un fil. Le drap cla­qua dans l’air chaud comme un dra­peau blanc.

Ben­ja­min posa sa valise. Fit un pas vers Zai­ra. Elle ne recu­la pas. Il la prit dans ses bras — pas un geste de séduc­tion, pas un geste de pos­ses­seur, un geste de recon­nais­sance, d’ac­cord, de quelque chose qui n’a­vait pas encore de nom et qui en aurait un plus tard, peut-être, si les noms venaient. Elle posa sa tête contre son épaule. Une seconde. Deux. Il sen­tit le par­fum de ses che­veux — quelque chose de boi­sé, de tiède, de sici­lien. Il sen­tit sous ses doigts la cha­leur de son dos à tra­vers le tis­su blanc. Et il la lâcha.

— Je revien­drai, dit-il.

Zai­ra le regar­da. Elle ne dit ni oui ni non. Elle fit quelque chose d’autre — elle por­ta sa main à la bouche, la bai­sa, et posa cette main sur la joue de Ben­ja­min, un ins­tant, le temps qu’un bat­te­ment de cœur, et dans ce geste il y avait toute la Sicile — la pudeur et la pas­sion, le silence et le cri, l’a­dieu et la promesse.

Puis elle recu­la. Sou­rit. Et dit :

— Les murs se souviendront.

* * *

Le taxi l’emporta.

Palerme défi­la par la vitre — les bal­cons, les pal­miers, les cou­poles, les graf­fi­tis, les chan­tiers, les palais en ruine, les pâtis­se­ries, les églises, cette ville impos­sible, cette ville qui ne devrait pas exis­ter — pas avec ce mélange, pas avec cette his­toire, pas avec ces couches de civi­li­sa­tions empi­lées les unes sur les autres comme les tes­selles d’une mosaïque — et qui exis­tait quand même, qui exis­tait avec une force, une vita­li­té, une beau­té qui ne deman­daient pas la permission.

Ben­ja­min regar­dait. Il ne pre­nait pas de pho­tos. Il gra­vait. Il gra­vait dans sa mémoire les rues, les murs, les visages, les odeurs, comme on grave une ins­crip­tion dans la pierre — len­te­ment, pro­fon­dé­ment, pour que le temps ne puisse pas l’effacer.

Le taxi prit l’au­to­route. Les immeubles s’es­pa­cèrent. Le Monte Pel­le­gri­no appa­rut sur la gauche — sa sil­houette de sphinx cou­ché, la même qu’il avait vue depuis le hublot de l’a­vion, dix jours plus tôt, quand il ne savait rien, quand il n’é­tait rien, quand il n’é­tait qu’un tou­riste anglais avec une valise et un nom.

Un nom.

Ben­ja­min Ingham.

Il le pro­non­ça à voix basse, dans le taxi, pour lui-même, comme une prière, comme un mot de passe. Le nom avait chan­gé. Ce n’é­tait plus le nom qu’il avait por­té en arri­vant — un nom ordi­naire, un nom du Sur­rey, un nom qui ne signi­fiait rien sinon une lignée de comp­tables et de soli­ci­tors. C’é­tait un autre nom main­te­nant. Le même, mais habi­té. Un nom qui conte­nait un empire de Mar­sa­la et une mai­son de pal­miers et un pas­sage secret vers une église et un pia­no où Wag­ner avait joué Par­si­fal et un cor­ri­dor où Rous­sel était mort et un mar­ché où les ven­deurs criaient depuis mille ans et une fon­taine arabe et un jar­din caché et une femme qui res­tau­rait des tes­selles d’or et un vieil homme qui veillait sur des fantômes.

L’aé­ro­port. Les portes auto­ma­tiques. Les files d’at­tente. L’en­re­gis­tre­ment. Le contrôle de sécu­ri­té. Ce bal­let ano­nyme des aéro­ports qui est le contraire exact de Palerme — le même par­tout, le même nulle part, sans odeur, sans cha­leur, sans mémoire.

Ben­ja­min atten­dit son vol dans un fau­teuil de plas­tique. Autour de lui, les pas­sa­gers — des tou­ristes, des hommes d’af­faires, des familles — atten­daient aus­si, cha­cun dans sa bulle, cha­cun avec son télé­phone, cha­cun déjà par­ti dans la tête, déjà arri­vé là-bas, déjà oublié l’i­ci. Ben­ja­min ne regar­dait pas son télé­phone. Il regar­dait par la baie vitrée. Le tar­mac. Les avions. Et au-delà, très loin, au-delà des pistes et des han­gars, la ligne de la ville — les toits ocre, les cou­poles, les grues des chan­tiers, et le Monte Pel­le­gri­no, mas­sif et immo­bile, gar­dien de la baie, sphinx de pierre qui ne pose pas de ques­tions parce qu’il connaît les réponses.

L’a­vion décol­la. Ben­ja­min col­la son front au hublot, comme à l’al­ler. Palerme bas­cu­la. La ville s’é­loi­gna, rape­tis­sa, devint un plan — un plan de rues et de places et de mar­chés, un plan qu’on pour­rait plier et mettre dans une poche, un plan qui ne dirait rien à per­sonne, sauf à celui qui l’a par­cou­ru à pied, sous le soleil, en plein mois de juillet, avec la sueur sur le front et le ver­tige dans le nom.

La mer. Le bleu. Le tur­quoise de Mon­del­lo, au nord de la baie, un éclat de lapis dans la pierre. Puis plus rien. Des nuages. La Médi­ter­ra­née en des­sous, invi­sible. La Sicile déjà loin. L’An­gle­terre devant.

Ben­ja­min fer­ma les yeux. Et dans l’obs­cu­ri­té der­rière ses pau­pières, il vit — il vit les mosaïques de la Mar­to­ra­na, le Christ d’or aux yeux immenses, et les mains de Zai­ra, cou­vertes de pous­sière dorée, tenant une tes­selle entre le pouce et l’in­dex, un car­ré de verre de la taille d’un ongle, avec un éclat d’or au cœur. Et il pen­sa que lui aus­si, Ben­ja­min Ingham, avait été repla­cé. Comme une tes­selle. Déta­ché, un jour, par le temps, par l’ou­bli, par les siècles — et repla­cé, neuf jours plus tard, dans son mor­tier, à son endroit exact, dans la mosaïque à laquelle il appartenait.

L’a­vion le rame­nait à Londres. Mais Londres n’é­tait plus le même lieu. Ou plu­tôt — Londres était le même lieu, c’est lui qui n’é­tait plus le même homme. Et quand il atter­ri­rait, quand il pose­rait le pied sur le tar­mac de Gat­wick, quand il pren­drait un taxi pour Chel­sea, quand il ouvri­rait la porte de son appar­te­ment vide et propre et silen­cieux — il sau­rait, pour la pre­mière fois, que le vide n’é­tait pas une des­ti­na­tion. Que le silence n’é­tait pas une réponse. Et que quelque part, de l’autre côté de la mer, dans un hôtel de la via Roma, entre deux pal­miers impé­riaux, un vieil homme était assis dans un fau­teuil, les mains sur les accou­doirs, les yeux ouverts dans la lumière du hall, et qu’il attendait.

Qu’il atten­dait le retour.

Read more
Les pal­miers d’In­gham — Cha­pitres 8 à 10

Les pal­miers d’In­gham — Cha­pitres 4 à 7

Les pal­miers
d’In­gham

Les pal­miers d’Ingham

Cha­pitres 4 à 7

CHA­PITRE IV

LA CHA­PELLE PALATINE

Rupert Glan­ville l’at­ten­dait dans le hall à huit heures du matin. Ben­ja­min ne se sou­ve­nait pas d’a­voir pris ren­dez-vous. Pour­tant Glan­ville était là, assis dans un fau­teuil, les jambes croi­sées, un pana­ma posé sur le genou, feuille­tant un jour­nal ita­lien avec l’air de quel­qu’un qui ne lit pas mais qui attend, et qui fait sem­blant de lire en attendant.

— Ah, vous voi­là. J’es­père que vous n’a­vez rien pré­vu. Ce matin, c’est la Pala­tine. On ne peut pas être à Palerme et ne pas avoir vu la Pala­tine. C’est comme être à Rome et ne pas avoir vu la cha­pelle Six­tine, sauf que la Pala­tine est mille fois mieux — ne le dites pas aux Romains, ils ne s’en remet­traient pas.

Ben­ja­min n’a­vait rien pré­vu. Il n’a­vait jamais rien de pré­vu. C’é­tait, si l’on y pen­sait, la défi­ni­tion même de sa vie depuis quelques années — une absence de pré­vi­sions, un vide orga­ni­sé, un emploi du temps blanc comme une page que per­sonne ne s’a­vi­sait de rem­plir. Glan­ville, avec son enthou­siasme de vieux mon­treur d’ours, rem­plis­sait la page. Ben­ja­min le lais­sa faire.

Ils mar­chèrent. Glan­ville mar­chait vite pour un homme de soixante ans — une fou­lée longue, un peu cha­lou­pée, le pana­ma incli­né sur l’œil gauche, la main droite ponc­tuant ses phrases de gestes qui sem­blaient héri­ter d’une tra­di­tion ita­lienne acquise par osmose, par conta­gion, par vingt ans de vie paler­mi­taine. Il par­lait sans arrêt. De la ville, de la lumière, de l’ar­chi­tec­ture, des gens — il connais­sait tout le monde, ou pré­ten­dait tout connaître, ce qui dans la vie sociale revient exac­te­ment au même. Il saluait les com­mer­çants par leurs pré­noms, lan­çait des buon­gior­no aux vieilles dames sur leurs chaises de plas­tique, cares­sait les chats errants d’un geste expert. Palerme était son jar­din, et il s’y pro­me­nait en propriétaire.

— La Pala­tine, disait-il en tour­nant dans une ruelle que Ben­ja­min n’au­rait pas trou­vée seul, la Pala­tine n’est pas une cha­pelle. Enfin, tech­ni­que­ment, si — c’est la cha­pelle pri­vée des rois nor­mands, construite par Roger II au XIIe siècle, dans le Palais des Nor­mands. Mais dire que c’est une cha­pelle, c’est comme dire que l’Hi­ma­laya est une col­line. C’est le lieu le plus beau du monde. Je le dis sans exa­gé­rer. Mau­pas­sant l’a dit avant moi, d’ailleurs, et Mau­pas­sant était un homme de goût avant de deve­nir fou.

Ils arri­vèrent au Palais des Nor­mands. Une for­te­resse mas­sive, les murs épais comme des siècles, un mélange de pierres arabes, nor­mandes, espa­gnoles, chaque époque ayant ajou­té sa couche, son style, sa pré­ten­tion, comme les strates d’un gâteau géo­lo­gique. Glan­ville ache­ta les billets — « Non, non, c’est pour moi, vous êtes mon invi­té, Palerme est ma mai­son et vous êtes chez moi » — et ils mon­tèrent un esca­lier de marbre usé par des siècles de pas.

Puis Glan­ville pous­sa une porte.

Et Ben­ja­min com­prit ce que les mots ne peuvent pas dire.

La Mar­to­ra­na l’a­vait ému. La Mar­to­ra­na lui avait fait lâcher les rênes de sa pen­sée, l’a­vait bai­gné d’or et de silence. Mais la Mar­to­ra­na était un lac. La Cha­pelle Pala­tine était un océan.

Ce n’é­tait pas la taille — la cha­pelle était petite, éton­nam­ment petite, un rec­tangle de pierre qui tenait dans un salon. C’é­tait la den­si­té. Chaque sur­face — chaque cen­ti­mètre car­ré de mur, de voûte, de pilier, d’ab­side — était cou­verte. Cou­vert de mosaïques d’or, de marbre poly­chrome, de por­phyre, de ser­pen­tine, d’ins­crip­tions en grec, en latin, en arabe, comme si trois civi­li­sa­tions avaient déci­dé, en ce point pré­cis du monde, de par­ler en même temps et que le résul­tat avait été non pas le chaos mais la beau­té — une beau­té si dense, si satu­rée, si vio­lem­ment belle qu’elle en deve­nait presque insoutenable.

Ben­ja­min leva les yeux.

Le pla­fond. Le pla­fond de bois peint — le pla­fond arabe, celui que les artistes fati­mides avaient sculp­té et déco­ré pour un roi chré­tien, dans un élan de géné­ro­si­té esthé­tique qui défie la logique des siècles. Des alvéoles de bois — des muqar­nas — creu­sées comme des nids d’a­beilles, peintes de figures minus­cules : des joueurs de luth, des dan­seurs, des buveurs, des ani­maux fan­tas­tiques, des scènes de chasse, des femmes voi­lées, tout un peuple en minia­ture qui vivait au-des­sus des têtes des fidèles depuis neuf cents ans, caché dans les alvéoles du ciel de bois, comme des étoiles dans les cel­lules d’un rayon de miel. Et les cou­leurs — le rouge, le bleu, l’or, le vert, une palette qui n’a­vait rien per­du, rien cédé au temps, comme si la pein­ture avait été posée la veille et que le pin­ceau était encore tiède.

Ben­ja­min ne bou­geait pas. Il se tenait au centre de la nef, le visage levé, la bouche légè­re­ment ouverte — il s’en ren­dit compte et la refer­ma —, et il regar­dait, et pour la deuxième fois en trois jours, la machine s’é­tei­gnit. Pas la pen­sée. Plus pro­fond. La dis­tance. Cette dis­tance qu’il main­te­nait tou­jours entre lui et le monde, cet espace de sécu­ri­té, ce mètre de vide poli qu’il inter­po­sait entre ses yeux et les choses — la dis­tance s’é­tei­gnit. Il était dans la cha­pelle comme on est dans l’eau — immer­gé, enve­lop­pé, péné­tré. Il n’y avait pas de recul pos­sible. La beau­té ne le lais­sait pas reculer.

Glan­ville, à côté de lui, se tai­sait. C’é­tait peut-être la plus grande preuve d’a­mi­tié que cet homme bavard pou­vait offrir — le silence, ici, dans ce lieu qui l’exi­geait. Il se tenait en retrait, les mains dans les poches, le pana­ma sous le bras, et il regar­dait Ben­ja­min regar­der, avec un sou­rire dis­cret qui disait : je sais. Je sais ce que tu vois. Je l’ai vu mille fois et je le revois encore.

Au bout de dix minutes — ou de trente, ou d’une heure, le temps n’a­vait plus cours ici —, Ben­ja­min se tour­na vers lui.

— Com­ment est-ce pos­sible, dit-il, et sa voix lui parut étran­gère, rauque, comme si elle reve­nait de loin. Com­ment est-ce pos­sible qu’un roi nor­mand — un Viking, au fond, un des­cen­dant de pillards — ait fait construire ça ? Avec des artistes arabes et des mosaïstes grecs ? Com­ment est-ce qu’on fait par­ler trois langues sur un même mur ?

— C’est la ques­tion, dit Glan­ville. C’est la ques­tion de la Sicile. Per­sonne n’a la réponse. Ou plu­tôt, tout le monde a la même : on ne choi­sit pas. On prend tout. On mélange. Et si le mélange est génial — ici, il est génial — on ne cherche pas à com­prendre pour­quoi. On s’incline.

Ils sor­tirent dans la cour du palais. La lumière les gifla. Après la pénombre dorée de la cha­pelle, le soleil de Palerme était bru­tal, presque indé­cent — trop blanc, trop réel, trop plat. Ben­ja­min cli­gna des yeux. Il avait mal aux yeux, mais c’é­tait une bonne dou­leur, la dou­leur de celui qui a trop regar­dé quelque chose de beau, comme un plon­geur qui remonte trop vite à la surface.

Glan­ville remit son panama.

— Café ? proposa-t-il.

Ils trou­vèrent un café. Pas un bar à tou­ristes — un vrai café, un de ces cafés paler­mi­tains coin­cés entre un rez-de-chaus­sée et un entre­sol, avec un comp­toir de marbre, une machine à espres­so chro­mée comme un moteur de Fiat, et un patron mous­ta­chu qui ser­vait les cafés comme on sert la messe — avec gra­vi­té, avec pré­ci­sion, avec l’in­time convic­tion que ce qu’il fai­sait impor­tait. Ben­ja­min but debout, cette fois, comme un Sici­lien, en deux gor­gées, le coude sur le comp­toir. Le café était noir, dense, amer, avec un fond de noi­sette grillée qui res­tait dans la gorge comme un sou­ve­nir de feu.

Glan­ville racon­ta. L’his­toire des Nor­mands en Sicile — les fils de Tan­crède de Hau­te­ville, ces petits barons de Nor­man­die qui étaient des­cen­dus vers le sud au XIe siècle et qui avaient conquis, en une géné­ra­tion, la moi­tié de l’I­ta­lie méri­dio­nale et toute la Sicile, arra­chant l’île aux émirs arabes qui la gou­ver­naient depuis deux siècles. Mais au lieu de détruire ce qu’ils avaient conquis — au lieu de raser les mos­quées et de brû­ler les livres, comme d’autres l’au­raient fait —, ils avaient gar­dé. Gar­dé les arti­sans arabes, les savants grecs, les poètes, les jar­di­niers, les ingé­nieurs hydrau­liques. Ils avaient fait de Palerme la capi­tale d’un royaume tri­lingue — latin, grec, arabe — où les chré­tiens priaient sous des pla­fonds musul­mans et où les musul­mans se pro­me­naient dans des jar­dins des­si­nés par des moines.

— C’est la seule civi­li­sa­tion de l’his­toire, dit Glan­ville en repo­sant sa tasse, où tout le monde s’est emprun­té tout, sans com­plexe, sans culpa­bi­li­té, et sans en souf­frir. Ça n’a duré qu’un siècle. Ensuite, les Bour­bons sont arri­vés, puis les Espa­gnols, puis les autres, et le mélange est deve­nu un conflit. Mais ce siècle-là — le siècle nor­mand — c’est le seul moment de l’his­toire de l’Eu­rope où on a réus­si le truc. Le mélange. La coha­bi­ta­tion. Appe­lez ça comme vous vou­lez. Roger II l’a fait. Et la preuve, c’est dans la cha­pelle que vous venez de voir.

Ben­ja­min écou­tait. Il avait l’ha­bi­tude de ne pas écou­ter — c’est une com­pé­tence anglaise, l’art du demi-écoute, de l’at­ten­tion polie qui n’en­gage rien — mais ici, dans ce café, avec le goût de l’es­pres­so dans la bouche et l’or de la Pala­tine encore dans les yeux, il écou­tait pour de vrai. Et ce qu’il écou­tait n’é­tait pas seule­ment l’his­toire des Nor­mands et des Arabes — c’é­tait l’his­toire de la mai­son où il dor­mait. Parce que tout se tenait. Ingham, l’An­glais de Leeds, avait fait la même chose que Roger II — il était arri­vé dans une île étran­gère, il avait tout pris, tout mélan­gé, le com­merce anglais et le vin sici­lien, les manières du York­shire et l’ac­cent paler­mi­tain, et il avait bâti un empire. Un empire dont la rési­dence — le Palaz­zo Ingham — était deve­nue le Grand Hotel et Des Palmes. Comme si l’his­toire bégayait. Comme si les mêmes gestes se répé­taient, siècle après siècle, dans les mêmes murs.

Ils se sépa­rèrent vers midi. Glan­ville avait des choses à faire — il par­la vague­ment d’un anti­quaire, d’un tableau, d’une affaire qu’il sui­vait depuis des mois avec la patience d’un chat devant un trou de sou­ris — et Ben­ja­min se retrou­va seul dans la cha­leur de midi, au cœur de Palerme, avec la Pala­tine dans la tête et l’autre Ingham dans les veines.

Il mar­cha sans direc­tion. Les rues le por­tèrent — comme tou­jours, à Palerme, les rues vous portent, elles décident pour vous, elles sont plus vieilles que vos inten­tions et plus fortes que vos pro­jets. Il se retrou­va devant un café, une petite ter­rasse ombra­gée par un figuier, sur une place dont il ne connais­sait pas le nom, et il s’as­sit, et com­man­da une gra­ni­ta au citron, et c’est là qu’il la vit.

Zai­ra.

Elle était assise deux tables plus loin, seule, un livre ouvert devant elle, un verre d’eau gazeuse à la main. Elle ne tra­vaillait pas — pas de tablier, pas de pous­sière d’or. Elle por­tait une robe blanche, légère, qui lais­sait ses épaules nues, et ses che­veux étaient déta­chés, noirs sur le blanc du tis­su, et elle lisait avec cette concen­tra­tion qui l’i­so­lait du monde, la même qu’à la Mar­to­ra­na, comme si entre elle et les choses il y avait tou­jours cette mem­brane de silence, cette bulle de pré­sence concentrée.

Ben­ja­min hési­ta. L’An­glais en lui — le réflexe, la réserve, le quand-dira-t-on — lui souf­flait de ne rien faire, de boire sa gra­ni­ta, de lais­ser cette femme à sa lec­ture, à sa paix. Mais quelque chose d’autre — quelque chose de plus neuf, de plus chaud, quelque chose que Palerme avait semé en lui sans qu’il s’en aper­çoive — le pous­sa à se lever.

— Hel­lo.

Elle leva les yeux. Le recon­nut. Un bat­te­ment de cils. Pas de sur­prise — plu­tôt une confir­ma­tion, comme si elle s’at­ten­dait à le revoir, comme si Palerme, qui n’est pas une grande ville, ren­dait les retrou­vailles inévi­tables et que le hasard, ici, n’é­tait qu’un autre nom de la géographie.

— The man from the Martorana.

— That’s me. Sans la corde de velours, cette fois.

Elle sou­rit. Le même demi-sou­rire que la pre­mière fois, mais un peu plus large, un peu plus offert. Elle fer­ma son livre — Ben­ja­min eut le temps de lire le titre, quelque chose en ita­lien sur l’art nor­mand — et d’un geste de la main, l’in­vi­ta à s’asseoir.

Ils par­lèrent. D’a­bord en anglais, puis dans un mélange d’an­glais et d’i­ta­lien qui glis­sait de l’un à l’autre sans pré­ve­nir, comme une rivière qui change de lit. Elle s’ap­pe­lait Zai­ra Fer­rante. Elle avait trente-quatre ans. Elle était res­tau­ra­trice d’art — spé­cia­li­sée dans les mosaïques byzan­tines, ce qui, à Palerme, était un métier aus­si natu­rel qu’être bou­lan­ger ou pêcheur. Elle avait gran­di ici, dans le quar­tier de la Kal­sa, entre la mer et les ruines, dans une famille dont elle ne par­la pas beau­coup — un père méde­cin, une mère d’o­ri­gine tuni­sienne, une grand-mère qui cui­si­nait comme Car­me­la et qui priait comme une sainte, disait-elle, avec iro­nie et ten­dresse mêlées.

— Et vous ? dit-elle.

— Moi ?

— Qu’est-ce que vous faites ? À Palerme. Dans la vie.

Ben­ja­min cher­cha une réponse. C’est une ques­tion qui devrait être simple — qu’est-ce que vous faites ? — mais qui, pour un homme qui ne fait rien, est la ques­tion la plus dif­fi­cile du monde.

— Je… suis en vacances.

— Ça, c’est ce que vous faites cette semaine. Je vous demande ce que vous faites dans la vie.

— Ah. — Il mar­qua une pause. — Rien, je crois. Rien de pré­cis. J’ai tra­vaillé dans l’im­mo­bi­lier, il y a long­temps. Ges­tion de patri­moine. J’ai arrê­té. Main­te­nant je… gère mon propre patri­moine, je sup­pose. Ce qui n’est pas vrai­ment un métier.

Il dit cela avec cette iro­nie qu’il por­tait comme un gilet pare-balles — l’au­to­dé­ri­sion de l’homme riche qui sait que sa richesse ne le rend pas inté­res­sant et qui essaie, par l’hu­mour, de la rendre au moins sup­por­table. Mais Zai­ra ne rit pas. Elle le regar­da avec ses yeux noirs, pro­fonds, et dans ce regard il n’y avait ni juge­ment ni indul­gence — il y avait de la curio­si­té. De la curio­si­té pure, comme celle d’un enfant qui regarde un insecte.

— C’est triste, dit-elle.

— C’est triste ?

— De ne rien faire. Quand on a des mains.

Elle regar­da ses mains. Il regar­da ses mains. Des mains longues, fines, les mains d’un homme qui n’a jamais tra­vaillé de ses mains. Et il pen­sa — il pen­sa aux mains de Zai­ra, à la Mar­to­ra­na, cou­vertes de pous­sière d’or, tenant une tes­selle entre le pouce et l’in­dex, et il com­prit ce qu’elle vou­lait dire. Pas un reproche. Un constat. Les mains servent. Les mains existent pour tou­cher, pour poser, pour construire, pour répa­rer. Des mains qui ne servent à rien sont des mains qui attendent.

— Vous avez rai­son, dit-il. C’est triste.

— Mais Palerme gué­rit la tris­tesse, dit Zai­ra, et il ne sut pas si elle plai­san­tait ou non, parce que son visage, à ce moment, avait la gra­vi­té tran­quille des mosaïques qu’elle res­tau­rait — une gra­vi­té d’or et de silence.

Ils par­lèrent encore. De la Pala­tine — il lui racon­ta sa visite du matin, et elle s’a­ni­ma, sou­dain pas­sion­née, les mains des­si­nant dans l’air les formes des muqar­nas du pla­fond, les alvéoles de bois, les figures peintes. Elle lui par­la du Palais de la Zisa — « Vous n’y êtes pas encore allé ? Il faut y aller. C’est l’eau. Toute l’ar­chi­tec­ture arabe de Palerme est une archi­tec­ture de l’eau. Les Nor­mands construi­saient pour la guerre, les Arabes construi­saient pour l’eau. La Zisa était un palais d’é­té, avec un sys­tème de ven­ti­la­tion natu­relle et une salle de la fon­taine où l’eau cou­lait sur un sol de marbre incli­né et refroi­dis­sait l’air. Ils avaient inven­té la cli­ma­ti­sa­tion au XIIe siècle. » Elle rit — un rire bref, sonore, qui sur­prit Ben­ja­min comme un oiseau qui s’en­vole d’une branche.

— Je vous y emmè­ne­rai, dit-elle. Si vous voulez.

— Je veux, dit Benjamin.

Et il ne sut pas, en le disant, ce qu’il vou­lait exac­te­ment — le palais, ou la femme qui le lui mon­tre­rait, ou les deux, ou autre chose encore, quelque chose qui n’a­vait pas de nom, qui tenait de la curio­si­té et de la recon­nais­sance et du ver­tige, et qui gran­dis­sait en lui, jour après jour, comme ces plantes qui poussent dans les fis­sures des palais paler­mi­tains — sans terre, sans rai­son, par la seule force de la lumière.

* * *

Il ren­tra à l’hô­tel en fin d’a­près-midi, por­té par une éner­gie qu’il ne se connais­sait pas. La ville, la cha­leur, la gra­ni­ta au citron, la conver­sa­tion avec Zai­ra — tout cela avait dépo­sé en lui un sédi­ment de légè­re­té, de curio­si­té, quelque chose qui res­sem­blait — il hési­tait à uti­li­ser le mot — à de la joie. Pas la joie fra­cas­sante des grandes occa­sions. Une joie tran­quille, de basse conti­nue, comme le ron­ron­ne­ment d’un moteur qui se remet en marche après une longue immobilité.

Don Sal­va­tore était à sa place.

Ben­ja­min s’as­sit près de lui, sans deman­der la per­mis­sion, comme on s’as­soit près d’un arbre qu’on com­mence à connaître. Le vieil homme ne parut pas sur­pris. Il ne parais­sait jamais sur­pris. Il avait cette qua­li­té des très vieux — ou des très sages, ce qui n’est pas la même chose mais se res­semble — de rece­voir ce qui vient comme ce qui vient, sans enthou­siasme exces­sif, sans résis­tance non plus, avec la patience miné­rale de celui qui sait que tout arrive, et que tout passe, et que l’im­por­tant est entre les deux.

— J’ai vu la cha­pelle Pala­tine, dit Benjamin.

— Je sais, dit Don Salvatore.

— Com­ment le savez-vous ?

— Vos yeux. Les gens qui ont vu la Pala­tine ont les yeux dif­fé­rents quand ils reviennent. Plus ouverts. Plus lents. Comme s’ils avaient appris à regar­der autrement.

Ben­ja­min ne sut pas s’il disait vrai ou s’il disait des phrases — les vieux concierges des vieux hôtels ont cet art de dire des phrases qui res­semblent à de la sagesse et qui ne sont peut-être que de l’ha­bi­tude. Mais les yeux de Don Sal­va­tore, en disant cela, avaient la même pro­fon­deur que les mosaïques de la Mar­to­ra­na, et Ben­ja­min déci­da de le croire.

— Racon­tez-moi Wag­ner, dit Ben­ja­min. Racon­tez-moi com­ment il vivait ici.

Et Don Sal­va­tore raconta.

Il racon­ta len­te­ment, avec des pauses, comme un homme qui tire un fil très ancien et qui ne veut pas le cas­ser. Il racon­ta Wag­ner arri­vant à Palerme en novembre 1881, avec sa femme Cosi­ma — la fille de Liszt —, leurs enfants, une gou­ver­nante, deux domes­tiques. Il racon­ta le com­po­si­teur malade, les pou­mons fra­giles, le méde­cin qui avait pres­crit le Sud. Il racon­ta les pro­me­nades dans les jar­dins de la Vil­la Giu­lia, les visites au théâtre Poli­tea­ma, les soi­rées où Wag­ner jouait du pia­no dans le salon — pas le Stein­way du bar, un autre, plus ancien, que Franz Liszt lui avait envoyé de Rome. Il racon­ta les der­nières pages de Par­si­fal — la musique du Graal, la rédemp­tion par la pitié, l’ul­time opé­ra — com­po­sées dans cette mai­son, dans ces murs, sous ces mêmes pla­fonds, pen­dant que dehors Palerme vivait sa vie et que les oran­gers du jar­din exo­tique — le jar­din qui n’exis­tait plus — embau­maient la nuit.

— Huit mois, dit Don Sal­va­tore. Il est res­té huit mois. De novembre à juillet. Et quand il est par­ti, il a empor­té Par­si­fal avec lui. L’o­pé­ra a été créé à Bay­reuth l’an­née sui­vante. Et l’an­née d’a­près, Wag­ner était mort.

— Mort ?

— Mort. À Venise. En février 1883. Six mois après avoir quit­té Palerme.

Un silence. Ben­ja­min regar­da le jar­din d’hi­ver — les pal­miers en pot, les miroirs, le bar de bois sombre — et essaya d’i­ma­gi­ner ce même espace en 1881, avec un jar­din exo­tique qui des­cen­dait jus­qu’à la mer, et un homme bar­bu et malade assis devant un pia­no, en train d’é­crire la musique la plus haute de son siècle. La musique du Graal. Dans la mai­son de Ben­ja­min Ingham.

— C’é­tait encore la mai­son d’In­gham, à l’é­poque ? deman­da Benjamin.

Don Sal­va­tore le regar­da. Ce même regard qu’au pre­mier soir — per­çant, atten­tif, comme s’il cher­chait quelque chose sur le visage de Ben­ja­min, une res­sem­blance, un signe, une marque.

— Non, dit-il. Ingham était mort depuis vingt ans. Mais la mai­son se sou­ve­nait de lui. Les murs se sou­viennent toujours.

Il dit cela d’une voix si basse que Ben­ja­min dut se pen­cher pour l’en­tendre. Puis le vieil homme se leva — pour la pre­mière fois, Ben­ja­min le vit se lever de son fau­teuil, et il fut sur­pris de sa taille : grand, droit, le dos plat mal­gré l’âge, avec cette digni­té des hommes qui ont por­té un uni­forme toute leur vie et qui ne se courbent pas — et il s’é­loi­gna dans le hall, len­te­ment, sans se retour­ner, comme un gar­dien qui fait sa ronde.

Ben­ja­min res­ta seul. Le bar se rem­plis­sait autour de lui — les bruits du soir, les verres, les voix — mais il n’en­ten­dait pas. Il enten­dait le pia­no. Le pia­no fan­tôme, celui de Wag­ner, celui d’une nuit de 1881, et les notes de Par­si­fal qui mon­taient dans le jar­din exo­tique, entre les pal­miers et la mer, dans une mai­son construite par un homme qui por­tait son nom.

Les murs se sou­viennent toujours.

Il com­man­da un Negro­ni. Puis un autre. Puis il mon­ta se cou­cher, et cette nuit-là, il dor­mit bien, d’un som­meil pro­fond et sans rêves, comme si la cha­pelle Pala­tine avait fait ce que les mosaïques font depuis neuf cents ans — éteindre le bruit, éteindre les ques­tions, et ne lais­ser que l’or.

CHA­PITRE V

LES MORTS

Le cin­quième jour, Ben­ja­min alla voir les morts.

Il y alla seul. C’é­tait un choix — pas un choix rai­son­né, plu­tôt un ins­tinct, le sen­ti­ment obs­cur que ce qu’il allait voir ne sup­por­te­rait pas la com­pa­gnie. Ni la désin­vol­ture culti­vée de Glan­ville, ni la grâce pré­cise de Zai­ra — per­sonne. Les cata­combes des Capu­cins, il le savait sans l’a­voir lu, sans qu’on le lui eût dit, étaient un lieu qu’on devait affron­ter seul, comme on affronte cer­taines véri­tés, debout, sans appui, avec seule­ment ses yeux et sa peur.

Le taxi le dépo­sa devant un couvent. Un bâti­ment sans éclat, dis­cret, presque modeste — des murs de cré­pi beige, une porte de bois, un pan­neau indi­quant les horaires de visite. Rien, dans cette façade, ne pré­pa­rait à ce qui se trou­vait en des­sous. Ben­ja­min paya le chauf­feur, hési­ta un ins­tant devant la porte — une hési­ta­tion brève, presque imper­cep­tible, comme le recul du corps avant un plon­geon — puis entra.

L’es­ca­lier des­cen­dait. Des marches de pierre, usées, étroites, qui tour­naient vers la gauche dans une pénombre de plus en plus froide. Après la four­naise de la rue — qua­rante degrés, peut-être plus, un soleil de plomb blanc qui écra­sait les toits — le sou­ter­rain était d’un froid presque offen­sant, un froid humide, miné­ral, qui sen­tait la pierre et le temps. Ben­ja­min sen­tit la sueur sécher sur sa peau, se trans­for­mer en une pel­li­cule froide, désa­gréable, comme si la cha­leur l’a­vait sui­vi jus­qu’i­ci et que la terre la lui reprenait.

Puis il vit.

Ils étaient là. Le long des murs. Des deux côtés du cor­ri­dor, sur des éta­gères de pierre, dans des niches, accro­chés à des cro­chets, debout, cou­chés, assis — les morts. Huit mille morts. Huit mille cadavres conser­vés, séchés, momi­fiés, habillés de leurs plus beaux vête­ments du dimanche — les cos­tumes, les robes, les cra­vates, les cha­peaux, les sou­liers — comme s’ils atten­daient une visite, un bal, un évé­ne­ment mon­dain qui ne vien­drait plus.

Ben­ja­min s’ar­rê­ta. Son cœur bat­tait vite — pas de peur, pas exac­te­ment, mais quelque chose de plus pro­fond que la peur, quelque chose qui tenait de la stu­pé­fac­tion méta­phy­sique. Ces gens étaient morts. Cer­tains depuis des siècles — les plus anciens dataient du XVIIe siècle. Mais ils étaient là. Pré­sents. Avec leurs visages. Leurs mains. Leurs dents. Cer­tains avaient encore des che­veux. Cer­tains avaient encore des ongles. Cer­tains sou­riaient — un sou­rire sec, éti­ré, qui n’é­tait pas un sou­rire mais la contrac­tion des muscles autour d’un crâne qui avait per­du sa chair et qui essayait, dans son éter­ni­té de cuir, de res­sem­bler encore à ce qu’il avait été.

Les cor­ri­dors se suc­cé­daient — le cor­ri­dor des prêtres, le cor­ri­dor des pro­fes­sion­nels, le cor­ri­dor des femmes, le cor­ri­dor des enfants. Car il y avait un ordre, une hié­rar­chie, une orga­ni­sa­tion sociale de la mort qui repro­dui­sait exac­te­ment celle de la vie : les riches avec les riches, les pauvres avec les pauvres, les hommes avec les hommes, les femmes avec les femmes. La mort, à Palerme, n’é­tait pas un grand nive­leur — elle était un archi­viste, un notaire, un clas­si­fi­ca­teur patient qui ran­geait cha­cun à sa place et n’en bou­geait plus.

Ben­ja­min mar­chait len­te­ment. Le silence était total — pas même le bruit de ses pas, qui étaient absor­bés par la pierre comme par une éponge. L’air avait un goût — pas une odeur, un goût, quelque chose de sec et de pou­dreux qui se posait sur la langue et qui n’é­tait pas déplai­sant mais qui n’é­tait pas agréable non plus, quelque chose de neutre, d’an­té­rieur au dégoût et à la fas­ci­na­tion, quelque chose qui était sim­ple­ment le goût du temps passé.

Il s’ar­rê­ta devant un homme. Un gen­til­homme, visi­ble­ment — le cos­tume était encore recon­nais­sable, un habit noir à revers, une che­mise blanche, des gants. Le visage avait la cou­leur du par­che­min et la tex­ture du bois flot­té. Les yeux étaient fer­més — des pau­pières de cuir, scel­lées par les siècles. La bouche était ouverte, un peu, comme si l’homme avait vou­lu dire quelque chose et que le mot était res­té coin­cé entre ses lèvres, entre la vie et la mort, depuis trois cents ans.

Ben­ja­min le regar­da longtemps.

Il ne res­sen­tait pas de l’hor­reur. Ni du dégoût, ni de la pitié, ni cette curio­si­té mor­bide qu’on prête aux tou­ristes des cata­combes. Il res­sen­tait — c’est le mot le plus juste — du res­pect. Le même res­pect qu’il avait res­sen­ti devant les mosaïques de la Pala­tine, mais inver­sé, retour­né, comme l’en­vers d’une médaille. Si la Pala­tine était la beau­té de ce qui dure — l’or, le verre, la pierre — les cata­combes étaient la beau­té de ce qui ne dure pas — la chair, le tis­su, la peau, le souffle. Les deux exis­taient ensemble. Les deux étaient Palerme.

Il conti­nua. Le cor­ri­dor des enfants. C’é­tait le plus dif­fi­cile — les petits corps ran­gés sur des éta­gères, les visages minus­cules, les robes bap­tis­males deve­nues grises, les sou­liers d’en­fants qui n’a­vaient pas eu le temps de s’u­ser. Et au fond, dans une cha­pelle vitrée, une petite fille. Rosa­lia Lom­bar­do. Morte en 1920, à l’âge de deux ans. Embau­mée par un méde­cin dont la for­mule est res­tée un mys­tère. Et intacte. Par­fai­te­ment intacte. Le visage plein, les yeux fer­més, les cils intacts, les che­veux noués d’un ruban jaune, comme si elle dor­mait, comme si elle venait de s’en­dor­mir il y a un ins­tant, et qu’on n’o­sait pas la réveiller.

Ben­ja­min res­ta devant la vitrine. Il ne sut pas com­bien de temps. Le silence était si pro­fond qu’il enten­dait son propre sang dans ses oreilles, un bour­don­ne­ment sourd, régu­lier, le bruit de la vie dans un sou­ter­rain de morts.

Il remon­ta.

La lumière l’é­blouit. Il était res­té si long­temps dans l’obs­cu­ri­té que le soleil lui parut obs­cène — trop fort, trop joyeux, trop indif­fé­rent. Palerme conti­nuait de vivre, là-haut. Les voi­tures, les scoo­ters, les gens, les cris. Le monde pour­sui­vait son affaire au-des­sus des morts comme si les morts n’exis­taient pas. Et peut-être qu’ils n’exis­taient pas. Peut-être que c’é­tait ça, la leçon des cata­combes — non pas que la mort est hor­rible, mais qu’elle est indif­fé­rente, et que la vie, au-des­sus, l’est aus­si, et que les deux coexistent sans se gêner, comme des loca­taires d’un même immeuble qui ne se croisent jamais dans l’escalier.

Il prit un taxi pour ren­trer. Il ne vou­lait pas mar­cher. Pas main­te­nant. La cha­leur était reve­nue, mais elle n’a­vait plus le même poids — après le froid des cata­combes, elle était presque bien­ve­nue, presque tendre, comme la main d’un vivant après avoir ser­ré celle d’un mort. Ben­ja­min regar­da Palerme défi­ler par la vitre du taxi — les bal­cons de fer for­gé, les pal­miers, les dômes d’é­glise, les enfants qui jouaient dans une fon­taine, les vieilles femmes en noir qui mar­chaient à l’ombre — et il vit la ville autre­ment. Il la vit avec ses morts des­sous. Avec ses huit mille momies en cos­tume du dimanche ran­gées dans les cor­ri­dors de pierre, pen­dant que là-haut, les vivants man­geaient des aran­cine et buvaient du Negro­ni et se criaient des abban­niate dans les marchés.

Palerme n’é­tait pas seule­ment belle. Elle était vaste. Elle conte­nait tout — l’or et l’os, le jas­min et la pous­sière, le sacré et le char­nel, la joie et ce silence ter­rible qu’il avait enten­du là-bas, dans le cor­ri­dor des enfants.

Il ren­tra à l’hô­tel. Il était deux heures de l’a­près-midi. La tor­peur régnait. Le hall était presque désert — un couple de Japo­nais, une femme de chambre qui tra­ver­sait avec un cha­riot. Ben­ja­min mon­ta dans sa chambre, se désha­billa, prit une douche brû­lante — brû­lante, parce qu’il avait froid, un froid inté­rieur qui n’a­vait rien à voir avec la tem­pé­ra­ture — et res­ta long­temps sous l’eau, les mains à plat sur le mur de marbre, le front bais­sé, l’eau cou­lant sur sa nuque.

Il redes­cen­dit vers six heures.

Don Sal­va­tore était là.

Il était tou­jours là — c’é­tait la per­ma­nence même, le seul point fixe dans l’hô­tel en mou­ve­ment, le clou auquel tout le reste était accro­ché. Ben­ja­min s’as­sit près de lui sans un mot. Le vieil homme ne par­la pas non plus. Ils res­tèrent ain­si un moment, dans un silence qui n’a­vait rien de gêné — un silence de recon­nais­sance, de par­tage, comme si Don Sal­va­tore savait où Ben­ja­min était allé et ce qu’il y avait vu, et qu’il n’a­vait pas besoin de le lui demander.

Ce fut Ben­ja­min qui rom­pit le silence.

— Il y a autre chose, n’est-ce pas ? dit-il. Quelque chose que vous ne m’a­vez pas dit. Sur l’hôtel.

Don Sal­va­tore tour­na len­te­ment la tête vers lui. Ses yeux noirs, dans la lumière décli­nante du hall, avaient la pro­fon­deur d’un puits.

— Il y a tou­jours autre chose, dit-il.

— Dites-moi.

Le vieil homme se redres­sa dans son fau­teuil. Joi­gnit les mains sur ses genoux — des mains de tra­vailleur, larges, épaisses, avec des ongles car­rés et des arti­cu­la­tions usées.

— Vous connais­sez Ray­mond Roussel ?

— Non.

— Un Fran­çais. Un écri­vain. Très étrange. Il a vécu à Paris, puis il a voya­gé — en Inde, en Aus­tra­lie, aux Pôles, je ne sais plus. Il avait beau­coup d’argent — une for­tune héri­tée — et il a tout dépen­sé en publiant ses livres, que per­sonne ne lisait, et en mon­tant ses pièces de théâtre, que per­sonne n’al­lait voir. Il était… — Don Sal­va­tore cher­cha le mot — en avance. Trop en avance. Le monde n’é­tait pas prêt pour lui.

— Et il est venu ici ?

— Il est venu ici. En 1933. En juillet. L’é­té, comme vous. Il a pris une chambre. La 224. Au bout du cou­loir du deuxième étage.

Ben­ja­min sen­tit quelque chose fré­mir dans sa poi­trine. Le deuxième étage. Son étage.

— Et ?

— Et le 14 juillet — le jour de la fête natio­nale fran­çaise, quelle iro­nie — on l’a retrou­vé mort. Dans sa chambre. Sur un mate­las posé à même le sol. La porte était fer­mée de l’in­té­rieur. Il y avait un mate­las pous­sé contre la porte com­mu­ni­cante avec la chambre voi­sine — celle de sa com­pagne, Char­lotte Dufrène. Des tubes de som­ni­fère vides sur la table de nuit. Des médi­ca­ments par­tout. Et lui, sur le mate­las, mort.

— Sui­cide ?

— Per­sonne ne sait. Le méde­cin a par­lé de sur­dose médi­ca­men­teuse. La police a conclu à un acci­dent. Leo­nar­do Scias­cia — le plus grand écri­vain sici­lien du XXe siècle — a écrit un petit livre sur cette mort, des années plus tard. Il ne conclut rien. Il dit sim­ple­ment qu’il y a des zones d’ombre. Beau­coup de zones d’ombre.

Don Sal­va­tore se tut. Ben­ja­min se tut aus­si. Le hall était plon­gé dans la lumière dorée du soir, les lustres venaient de s’al­lu­mer, et les vitraux Liber­ty dif­fu­saient leurs der­nières cou­leurs — du vert, du bleu, de l’ambre — sur le sol de marbre.

— Quelle chambre, deman­da Ben­ja­min d’une voix qu’il aurait vou­lue plus ferme, quelle chambre est-ce que j’occupe ?

— La 218, dit Don Sal­va­tore, et une ombre de sou­rire pas­sa sur son visage creu­sé, un sou­rire si bref qu’il aurait pu être un fré­mis­se­ment. Pas la 224.

— Pas la 224.

— Non. Pas la 224. Mais le même couloir.

Ben­ja­min se leva. Remer­cia Don Sal­va­tore d’un signe de tête. Et remon­ta au deuxième étage.

Le cou­loir.

Il le par­cou­rut len­te­ment, pour la pre­mière fois, d’un bout à l’autre. Des portes. Des numé­ros. 214, 216, 218 — la sienne —, 220, 222, et au bout, la der­nière porte, 224. Fer­mée. Comme toutes les autres. Rien de spé­cial. Rien de dif­fé­rent. Juste une porte d’hô­tel, avec sa ser­rure magné­tique et son numé­ro en chiffres dorés. Mais Ben­ja­min la regar­da comme on regarde une tombe — non pas avec effroi, mais avec cette atten­tion grave qu’on donne à ce qui s’est pas­sé et qui ne peut plus être défait.

Un homme était mort là. Un écri­vain. Un homme qui avait créé des mondes que per­sonne ne com­pre­nait, qui avait dépen­sé sa for­tune pour don­ner forme à des visions que per­sonne ne voyait, et qui avait fini sur un mate­las, dans une chambre d’hô­tel, un soir de juillet, à Palerme.

Ben­ja­min retour­na dans sa chambre. La 218. Il s’as­sit sur le bord du lit. Regar­da le mur. De l’autre côté de ce mur — non, de l’autre côté de deux chambres — il y avait eu un mort. Il y avait eu un homme vivant, puis un homme mort, et entre les deux, quelques heures, quelques tubes de bar­bi­tu­riques, et ce mate­las traî­né contre la porte com­mu­ni­cante comme une bar­ri­cade — contre quoi ? contre qui ? contre la vie qui entrait par toutes les fissures ?

La beau­té de Palerme avait un envers.

Ben­ja­min l’a­vait vu dans les cata­combes, l’a­près-midi même — les morts en des­sous, les vivants au-des­sus. Et main­te­nant il le voyait dans l’hô­tel — Wag­ner et le Graal d’un côté, Rous­sel et ses bar­bi­tu­riques de l’autre. La musique la plus haute et la mort la plus soli­taire, dans les mêmes murs, dans les mêmes cou­loirs, à cin­quante ans de distance.

Il se cou­cha tôt ce soir-là. Ne dîna pas. N’eut pas faim. La jour­née avait été trop pleine — de froid, de silence, de morts, de récits. Il fer­ma les yeux. Dehors, Palerme bruis­sait de sa vie ordi­naire — scoo­ters, voix, musique — et Ben­ja­min écou­ta ce bruit comme on écoute un cœur qui bat, le cœur d’une ville qui vit sur ses morts, avec ses morts, par­mi ses morts, et qui n’en est pas triste pour autant, parce que la tris­tesse, à Palerme, est une luxure que les vivants ne peuvent pas se permettre.

La nuit pas­sa. Longue et lente. Pleine de portes fer­mées et de cou­loirs silencieux.

CHA­PITRE VI

LA MER

Il avait besoin de la mer. Pas envie — besoin. Un besoin phy­sique, presque ani­mal, comme une soif qui ne se calme pas avec de l’eau mais avec de l’es­pace. Après les cata­combes, après le cor­ri­dor des morts, après la chambre 224 et le fan­tôme de Rous­sel sur son mate­las de bar­bi­tu­riques, Ben­ja­min avait besoin d’ho­ri­zon. De bleu. De sel. De vent. De cette chose simple et irré­duc­tible qu’est une éten­due d’eau sous un ciel ouvert, et qui ne signi­fie rien, et qui pour cette rai­son exacte signi­fie tout.

Mon­del­lo.

La récep­tion­niste lui avait dit : une demi-heure en taxi. En bus, plus long, mais plus beau — la route longe le Monte Pel­le­gri­no, le mas­sif qui ferme la baie de Palerme au nord, et à un tour­nant, la mer appa­raît d’un coup, tur­quoise, impen­sable, comme un men­songe que la nature aurait déci­dé de rendre vrai. Ben­ja­min prit le taxi. Il n’a­vait pas la patience du bus. Pas ce matin.

Le taxi quit­ta le centre de Palerme par le nord, lon­gea des immeubles lépreux, des chan­tiers aban­don­nés, des par­kings sau­vages, puis la route mon­ta, le pay­sage chan­gea — des pins para­sols, des rochers blancs, une odeur de résine et de maquis qui entrait par la fenêtre ouverte — et sou­dain, après un der­nier virage, Mondello.

Ben­ja­min des­cen­dit de la voi­ture et res­ta immobile.

La plage était un crois­sant de sable pâle, presque blanc, qui s’in­cur­vait entre deux falaises de cal­caire cou­vertes de végé­ta­tion. L’eau était d’une cou­leur qui n’exis­tait pas dans le voca­bu­laire chro­ma­tique de l’An­gle­terre — pas bleue, pas verte, quelque chose entre les deux, un tur­quoise lai­teux, trans­lu­cide, qui lais­sait voir le fond de sable à tra­vers un mètre d’eau, puis deux mètres, puis trois, avant de s’as­som­brir len­te­ment vers le large. Au bout de la plage, un bâti­ment Art Nou­veau — l’an­cien éta­blis­se­ment bal­néaire de Char­les­ton, une folie Liber­ty posée sur pilo­tis au-des­sus de l’eau, avec des balus­trades de fer for­gé et des cou­poles de céra­mique peinte qui avaient l’air d’un gâteau de mariage oublié au bord de la mer.

Il fai­sait déjà chaud. Dix heures du matin et le soleil avait cette inten­si­té ver­ti­cale qui abo­lit les ombres et rend chaque objet impi­toya­ble­ment réel — le sable, l’eau, les para­sols, les corps. Les corps. Ils étaient par­tout. Allon­gés sur des ser­viettes, assis sur des chaises pliantes, debout dans l’eau jus­qu’aux cuisses, mar­chant le long du rivage avec cette len­teur de vacan­ciers qui est peut-être la seule forme de résis­tance légi­time au capi­ta­lisme. Des enfants cou­raient, criaient, se jetaient dans l’eau avec des hur­le­ments de joie qui per­çaient la cha­leur comme des flèches. Des hommes à la peau brune, lui­sants d’huile solaire, dor­maient sur le ventre. Des femmes — Ben­ja­min s’ar­rê­ta de décrire les femmes dans sa tête et se conten­ta de les regar­der, parce que les femmes de Mon­del­lo en juillet ne se décrivent pas, elles se voient, elles s’ab­sorbent par les yeux comme le soleil s’ab­sorbe par la peau — des femmes qui avaient cette beau­té sici­lienne sans effort, cette grâce de gestes lents, de peaux cui­vrées, de che­veux noirs mouillés sur des épaules nues, et cette façon de se tenir sur la plage comme si la plage leur appar­te­nait, comme si elles étaient là depuis tou­jours, comme si la mer était un pro­lon­ge­ment de leur corps.

Ben­ja­min ôta ses chaus­sures. Puis sa che­mise. Il por­tait un maillot de bain sous son pan­ta­lon — il avait pré­vu, pour une fois, il avait pré­vu quelque chose — et il mar­cha vers l’eau.

Le sable était brû­lant. Brû­lant au point de le faire cou­rir — un petit trot gauche, les pieds levés haut comme un échas­sier, qui le fit rire de lui-même, un rire bref, inat­ten­du, le pre­mier vrai rire depuis des jours. L’eau l’ac­cueillit. D’a­bord les che­villes — fraîche, pas froide, une fraî­cheur par­faite, exac­te­ment cali­brée entre le sou­la­ge­ment et le plai­sir. Puis les genoux. Puis les cuisses. Puis le ventre — ce moment où l’eau atteint le plexus et où le corps hésite entre l’a­van­cée et le recul, entre le connu et l’in­con­nu, entre la terre et la mer. Ben­ja­min plongea.

Le silence.

C’est ce qui le frap­pa d’a­bord — le silence de l’eau. Après le bruit de Palerme — les mar­chés, les scoo­ters, les voix, les abban­niate —, le silence de la mer était une gifle de dou­ceur. Il nagea. Des brasses longues, pares­seuses, sans des­ti­na­tion, le visage alter­nant entre l’air et l’eau, les yeux ouverts dans le tur­quoise lai­teux où le sable du fond des­si­nait des motifs ondu­lants, comme une mosaïque de lumière. Il nagea long­temps. Il nagea jus­qu’à ce que ses bras lui fassent mal et que ses pou­mons brûlent et que la plage, der­rière lui, devienne une ligne beige avec des points colo­rés. Puis il se retour­na et fit la planche.

Le ciel. Bleu. Rien que le bleu. Pas un nuage. Pas un avion. Pas une trace. Un bleu si pro­fond, si total, qu’il sem­blait solide — un dôme de lapis posé sur la mer, une cou­pole sans mosaïques, une Pala­tine inverse où Dieu n’é­tait pas un Christ d’or mais une absence de Christ, un vide bleu, par­fait, sans juge­ment et sans pitié.

Ben­ja­min flot­ta. Le sel le por­tait. Le soleil lui chauf­fait le visage. L’eau lui refroi­dis­sait le dos. Et entre les deux — entre le chaud et le froid, entre le ciel et la mer, entre la sur­face et la pro­fon­deur — il n’y avait que lui. Son corps. Sa peau. Ses pou­mons qui res­pi­raient. Son cœur qui bat­tait. Rien d’autre. Pas de nom. Pas d’his­toire. Pas de Ben­ja­min Ingham de Leeds, pas de Palaz­zo Ingham, pas de chambre 224, pas de morts dans les cata­combes, pas de mosaïques d’or, pas de pia­no fan­tôme. Juste un homme dans la mer, un matin de juillet, qui ne pen­sait à rien.

C’est peut-être le moment le plus heu­reux de ce livre. Un homme qui ne pense à rien. Pen­dant com­bien de temps ? Cinq minutes. Dix. Le temps que le corps reprenne ses droits sur l’es­prit, que la chair dise à la pen­sée : tais-toi, laisse-moi sen­tir. Dix minutes d’ab­sence à soi-même. Dix minutes de pur pré­sent. C’est beaucoup.

Il revint vers la plage. S’al­lon­gea sur sa ser­viette. Fer­ma les yeux. Le soleil fai­sait dan­ser des taches rouges sous ses pau­pières. Il s’en­dor­mit. Un som­meil de plage, léger, poreux, tra­ver­sé de bruits d’en­fants et de vagues, un som­meil qui n’est pas vrai­ment du som­meil mais qui en a la douceur.

Il se réveilla une heure plus tard, la peau rou­gie, le dos en feu. Il avait oublié la crème solaire. L’An­glais en lui, ce spé­ci­men pâle et mal adap­té au soleil médi­ter­ra­néen, avait subi l’as­saut pré­vi­sible. Il se rha­billa, cher­cha de l’ombre, ache­ta une gra­ni­ta au citron à un mar­chand ambu­lant qui pous­sait un cha­riot de bois peint — un de ces cha­riots sici­liens déco­rés de scènes che­va­le­resques, les mêmes pala­dins que dans l’o­pé­ra dei Pupi, Roland et Renaud en armure de fer-blanc com­bat­tant les Sar­ra­sins sur les flancs d’un cha­riot de glaces. La gra­ni­ta était par­faite — le citron frais, le sucre juste, les cris­taux de glace qui fon­daient sur la langue comme des flo­cons de soleil.

Il ren­tra à Palerme en début d’a­près-midi. La ville l’ac­cueillit avec sa cha­leur de forge, mais cette fois la cha­leur ne l’é­cra­sait pas — elle l’en­ve­lop­pait. La mer avait fait son œuvre. Le sel séchait sur sa peau, tirait un peu, don­nait au tou­cher une rugo­si­té agréable, comme si l’eau avait dépo­sé sur lui une mince pel­li­cule de Médi­ter­ra­née, une armure invisible.

* * *

Il ne s’at­ten­dait pas à la voir.

Il était dans le hall de l’hô­tel, bron­zé, un peu rouge, les che­veux encore humides de sa der­nière douche, et il tra­ver­sait le jar­din d’hi­ver pour aller au bar quand il enten­dit une voix.

— Vous avez pris des couleurs.

Zai­ra.

Elle était assise dans un des fau­teuils de velours vert, le même fau­teuil où il avait vu Don Sal­va­tore, mais Don Sal­va­tore n’é­tait pas là — c’é­tait elle, les jambes croi­sées, un sac de toile à ses pieds, les che­veux noués haut comme la pre­mière fois, et elle le regar­dait avec cet air — pas un sou­rire, pas tout à fait, plu­tôt une atten­tion amu­sée, un inté­rêt qui ne se cache pas et qui n’in­siste pas non plus.

— Mon­del­lo, dit Benjamin.

— Vous êtes allé à Mon­del­lo. Bien. C’est nécessaire.

— Néces­saire ?

— Après les cata­combes, c’est néces­saire. La mer efface.

Il la regar­da. Com­ment savait-elle pour les cata­combes ? Il ne le lui avait pas dit. Il ne l’a­vait pas vue depuis deux jours. Mais Palerme — il com­men­çait à le com­prendre — était une ville où tout se savait, où les murs par­laient, où les concierges racon­taient aux res­tau­ra­trices d’art ce que les tou­ristes anglais fai­saient de leurs jour­nées, ou peut-être où les gens se croi­saient et se racon­taient des choses sans que cela consti­tue une indis­cré­tion, parce que ici, contrai­re­ment à Londres, la vie des autres n’é­tait pas un secret mais un spec­tacle, un feuille­ton col­lec­tif auquel tout le monde participait.

— Vous faites quoi ici ? deman­da Ben­ja­min. Dans l’hôtel ?

— Je venais voir quel­qu’un. Une amie qui tra­vaille ici. Mais elle n’est pas là. Alors je vous attends.

Elle dit cela avec une sim­pli­ci­té qui cou­pa le souffle de Ben­ja­min. Pas de coquet­te­rie. Pas de jeu. Pas de détour. Je vous attends. Comme si c’é­tait la chose la plus natu­relle du monde. Comme si l’at­tente, à Palerme, était un art, et qu’elle le pra­ti­quait avec la même patience qu’elle met­tait à repla­cer les tes­selles dans leur mortier.

— Dînons ensemble, dit Ben­ja­min. Ce soir. Ici. Sur la ter­rasse de l’hôtel.

Zai­ra le regar­da. Cinq secondes. Ses yeux noirs, liquides, ne cil­lèrent pas.

— D’ac­cord, dit-elle.

* * *

La ter­rasse du cin­quième étage. L’Ou­ver­ture Ter­race. Le soir.

Palerme, vue d’en haut, était une autre ville. Les toits de tuile, les cou­poles des églises, les antennes de télé­vi­sion, les ter­rasses cou­vertes de plantes grim­pantes, le linge qui séchait entre les bal­cons comme des dra­peaux de red­di­tion joyeuse — tout cela for­mait un pay­sage intime, presque domes­tique, une ville vue par le des­sus, comme un cou­vercle sou­le­vé qui révèle ce qui mijote en des­sous. Au loin, le Monte Pel­le­gri­no se décou­pait contre le ciel du cou­chant — mauve, puis rose, puis rouge sombre — et la mer, der­rière les toits, était une ligne d’encre pâle.

Ben­ja­min avait réser­vé une table. Il por­tait une che­mise blanche, un pan­ta­lon sombre, des chaus­sures de cuir — il s’é­tait habillé, pour la pre­mière fois du voyage, avec une atten­tion qui n’é­tait pas de la coquet­te­rie mais du res­pect. Zai­ra arri­va avec dix minutes de retard — les dix minutes sici­liennes, qui ne sont pas du retard mais un rythme dif­fé­rent, un temps qui ne court pas mais qui marche. Elle por­tait une robe noire, simple, qui lais­sait ses épaules nues, et des boucles d’o­reilles de corail rouge — le corail de Tra­pa­ni, ce rouge pro­fond qui a la cou­leur du sang et l’é­clat de la pierre.

Ils s’as­sirent. Com­man­dèrent du vin. Un Grillo, blanc, sec, miné­ral — un vin de la pro­vince de Tra­pa­ni, de Mar­sa­la même, et Ben­ja­min pen­sa, en por­tant le verre à ses lèvres, qu’il buvait peut-être un vin issu des vignes que l’autre Ingham avait plan­tées. La pen­sée était absurde — les vignes de 1806 n’exis­taient plus — mais elle avait un goût plai­sant, un goût de conti­nui­té, de fil ten­du entre les siècles.

— Par­lez-moi de la Zisa, dit Benjamin.

Et Zai­ra parla.

Elle par­la avec ses mains, d’a­bord — ces mains qu’il avait vues à la Mar­to­ra­na, cou­vertes de pous­sière d’or, et qui main­te­nant des­si­naient dans l’air du soir les arcs et les muqar­nas du Palais de la Zisa, ce palais d’é­té arabe que les Nor­mands avaient construit au XIIe siècle pour y trou­ver la fraî­cheur au cœur de l’é­té paler­mi­tain. Elle par­la de l’eau — l’eau qui était le prin­cipe de toute l’ar­chi­tec­ture arabe de Palerme. L’eau qui cou­lait dans les canaux, qui ali­men­tait les fon­taines, qui cir­cu­lait sous les sols de marbre, qui refroi­dis­sait l’air par éva­po­ra­tion, trans­for­mant les palais de pierre en oasis. La salle de la fon­taine de la Zisa — un sol de marbre incli­né sur lequel l’eau glis­sait en un film trans­pa­rent, comme un miroir liquide, et le vent qui pas­sait par des ouver­tures savam­ment dis­po­sées créait un cou­rant d’air frais qui tra­ver­sait le palais de part en part. La cli­ma­ti­sa­tion. Au XIIe siècle.

— C’est ça, la Sicile arabe, dit Zai­ra. Pas la guerre, pas la conquête. L’eau. Ils ont appor­té l’eau. Ils ont appor­té les agrumes, les pis­taches, la canne à sucre, les tech­niques d’ir­ri­ga­tion. Avant eux, la Sicile était sèche. Après eux, elle était un jardin.

— Et les Nor­mands ont gar­dé tout ça.

— Les Nor­mands étaient intel­li­gents. Ils com­pre­naient que détruire est facile et que construire est long. Alors ils n’ont pas détruit. Ils ont ajou­té. Leur cha­pelle, leurs mosaïques, leurs cathé­drales — ils les ont posées par-des­sus l’ar­chi­tec­ture arabe, comme une couche de plus. Et le résul­tat… — elle fit un geste qui englo­bait la ville en contre­bas — le résul­tat, c’est ça. Palerme. Un mil­le­feuille. Chaque couche est encore vivante sous la suivante.

Ben­ja­min l’é­cou­tait. Le vin aidait — le Grillo sec, le soir tiède, les lumières de la ville. Mais ce n’é­tait pas seule­ment le vin. C’é­tait elle. La manière dont elle par­lait — pas comme un guide, pas comme une experte, mais comme quel­qu’un qui aimait, et dont l’a­mour se trans­met­tait par les mots, par les mains, par cette vibra­tion de la voix qui monte d’un ton quand on touche à ce qui compte.

— Et vous ? dit-il. Votre famille. Vous avez dit que votre mère était d’o­ri­gine tunisienne.

— Ma grand-mère mater­nelle. Elle est arri­vée à Palerme dans les années cin­quante. Elle a épou­sé un Sici­lien, un pêcheur de Mon­del­lo. Et sa mère à elle, ma arrière-grand-mère, venait de Djer­ba, en Tuni­sie. Avant ça, je ne sais pas. La trace se perd. C’est tou­jours comme ça, avec les familles médi­ter­ra­néennes. Les racines sont tel­le­ment emmê­lées qu’on ne peut plus les démê­ler. Arabe, nor­mande, espa­gnole, ita­lienne — tout est dans tout, et le résul­tat, c’est moi.

Elle dit « c’est moi » avec un sou­rire, et dans ce sou­rire il y avait tout ce que Ben­ja­min avait vu à Palerme en cinq jours — le mélange, la super­po­si­tion, la beau­té qui naît de ce que l’on n’a pas choi­si. Elle était la Cha­pelle Pala­tine en per­sonne — un pla­fond arabe sous une cou­pole nor­mande, des tes­selles grecques dans du mor­tier latin, quelque chose qui n’au­rait pas dû exis­ter et qui exis­tait, et qui était beau.

On leur ser­vit du pois­son. Un pesce spa­da alla gri­glia — de l’es­pa­don grillé, la chair blanche et ferme, arro­sé de sau­mure au citron, accom­pa­gné de câpres de Pan­tel­le­ria et d’un filet d’huile d’o­live qui avait le goût de la pierre chaude et du thym. Et une capo­na­ta — auber­gines, tomates, olives, céle­ri, le tout aigre-doux, ser­vi tiède, une explo­sion de saveurs qui racon­tait la Sicile en une bou­chée, l’é­té dans une cuillère.

Ils man­gèrent. Ils burent. Ils par­lèrent — de tout, de rien, de la res­tau­ra­tion des mosaïques, du prix des appar­te­ments à Palerme (ridi­cu­le­ment bas com­pa­ré à Londres, mais Zai­ra lui fit remar­quer que « ridi­cu­le­ment bas » dépend de qui le dit), des films qu’ils aimaient, des livres qu’ils avaient lus, et Ben­ja­min décou­vrit avec une sur­prise qu’il ne cher­cha pas à mas­quer qu’il n’a­vait pas par­lé aus­si long­temps, aus­si libre­ment, aus­si inuti­le­ment avec quel­qu’un depuis des années. Pas depuis le divorce. Peut-être pas avant.

La nuit était tom­bée. Les lumières de Palerme brillaient en contre­bas comme un tapis de braises, piquées çà et là du vert des pal­miers éclai­rés et du blanc des cou­poles illu­mi­nées. Le Monte Pel­le­gri­no n’é­tait plus qu’une masse noire contre un ciel d’encre où les pre­mières étoiles apparaissaient.

— Vous par­tez quand ? deman­da Zaira.

— Dans quatre jours.

— C’est court.

— Oui.

Un silence. Pas un silence gêné. Un silence plein. Un silence qui conte­nait quelque chose — pas une pro­messe, pas un aveu, quelque chose de plus léger et de plus grave à la fois, comme une note qu’on tient sans la résoudre, un accord sus­pen­du qui attend sa résolution.

— Demain, dit Zai­ra, je vous emmène à la Zisa. Et après, je vous montre quelque chose. Un endroit que les tou­ristes ne connaissent pas. Un jardin.

— Un jardin.

— Un jar­din arabe. Caché der­rière un mur. Vous verrez.

Elle se leva. Ben­ja­min se leva. Ils se regar­dèrent. L’air de la nuit était tiède, char­gé de jas­min et de sel, et les bruits de Palerme mon­taient vers eux comme une respiration.

— Bonne nuit, Ben­ja­min Ingham, dit Zaira.

Elle dit son nom entier — les deux mots, le pré­nom et le nom — et dans sa bouche, avec l’ac­cent sici­lien qui allon­geait les voyelles et adou­cis­sait les consonnes, le nom son­na comme quelque chose de neuf, quelque chose qui n’a­vait jamais été pro­non­cé exac­te­ment de cette façon, et Ben­ja­min pen­sa — il pen­sa que si un nom peut être dit de mille manières, la manière dont Zai­ra disait le sien était la seule qui comptait.

— Bonne nuit, dit-il.

Il la regar­da par­tir. Elle tra­ver­sa la ter­rasse, des­cen­dit l’es­ca­lier, et dis­pa­rut dans l’hô­tel. Ben­ja­min res­ta seul, debout, face à la ville. Il finit son verre de Grillo. L’es­pa­don et la capo­na­ta et le vin et la conver­sa­tion tour­naient en lui comme un lent tour­billon tiède, et il se sen­tait — pour la pre­mière fois depuis long­temps, peut-être pour la pre­mière fois depuis tou­jours — exac­te­ment là où il devait être.

Il redes­cen­dit par l’es­ca­lier inté­rieur. Tra­ver­sa le hall. Le jar­din d’hi­ver était presque vide — les der­niers clients, un couple qui mur­mu­rait dans un coin, un homme seul qui lisait le jour­nal. Et Don Sal­va­tore, dans son fau­teuil, comme tou­jours. Mais cette fois, le vieil homme avait les yeux fer­més. Il dor­mait — ou fai­sait sem­blant de dor­mir, ce qui, chez un concierge de nuit d’un grand hôtel, revient au même. Son visage, dans le som­meil, avait per­du sa vigi­lance et gagné une dou­ceur que Ben­ja­min ne lui avait pas vue — une dou­ceur de très vieil homme, de sen­ti­nelle fati­guée, de gar­dien qui s’au­to­rise, quelques minutes, à poser son arme.

Ben­ja­min pas­sa devant lui sans bruit. Mon­ta dans sa chambre. Se coucha.

Et cette nuit-là, il ne pen­sa pas aux morts, ni au pia­no de Wag­ner, ni à la chambre 224. Il pen­sa à la mer. Au tur­quoise de Mon­del­lo. Au goût du sel sur sa peau. À la voix de Zai­ra disant son nom dans la nuit. Et il s’en­dor­mit avec le sen­ti­ment — fra­gile, neuf, à peine for­mé, comme une tes­selle qu’on vient de poser dans le mor­tier frais — que quelque chose avait commencé.

CHA­PITRE VII

LES PALA­DINS

Le sep­tième jour, Palerme lui offrit la nuit.

Jus­qu’i­ci, Ben­ja­min avait connu la ville de jour — la lumière blanche, les rues écra­sées, la cha­leur comme un tyran bien­veillant qui plie tout sous sa loi. Mais Palerme la nuit, il allait le décou­vrir, était un autre ani­mal. Un ani­mal plus souple, plus dan­ge­reux, plus beau. Un ani­mal qui chasse dans l’ombre et qui sent le jasmin.

Glan­ville était venu le cher­cher à huit heures du soir, dans le hall, avec son pana­ma et son sou­rire d’initiateur.

— Ce soir, on sort, avait-il dit. Et quand je dis on sort, je veux dire : on entre. Dans le ventre de la bête.

Ben­ja­min avait appris à ne pas poser de ques­tions. Avec Glan­ville, les ques­tions étaient inutiles — l’homme répon­dait avant qu’on les for­mule, ou bien il n’y répon­dait jamais, et dans les deux cas le résul­tat était le même : on se lais­sait por­ter. Glan­ville était un cou­rant. On nageait avec ou on se noyait.

Ils mar­chèrent. Le soir était tom­bé mais la cha­leur per­sis­tait — pas la même cha­leur qu’en plein jour, une cha­leur rési­duelle, plus douce, comme le sou­ve­nir d’un feu qui vient de s’é­teindre. Les murs des immeubles, chauf­fés pen­dant douze heures, res­ti­tuaient leur sur­plus de soleil dans l’air du soir, et les rues avaient cette tié­deur de four qui refroi­dit, une tié­deur de pain. Les gens étaient dehors. Tout le monde était dehors. Les bal­cons ouverts, les voix qui tom­baient des fenêtres, les enfants qui jouaient dans les ruelles, les vieux assis sur le pas de leurs portes avec cette immo­bi­li­té contem­pla­tive qui est peut-être la plus haute forme de sagesse — ne rien faire, et regar­der les autres ne rien faire non plus.

Glan­ville entraî­na Ben­ja­min dans des rues qu’il ne connais­sait pas — plus étroites, plus sombres, des rues où les lam­pa­daires ne fonc­tion­naient pas, ou mal, et où la lumière venait des fenêtres, des néons des épi­ce­ries, des ampoules nues pen­dues au-des­sus des portes. Le quar­tier de la Kal­sa, peut-être, ou celui du Capo — Ben­ja­min ne savait plus. Les rues de Palerme, la nuit, perdent leurs noms. Elles deviennent des direc­tions, des pentes, des courbes, des odeurs.

Puis Glan­ville s’ar­rê­ta devant une porte.

Une porte de bois, basse, sans enseigne, sans indi­ca­tion, sans rien — juste une porte dans un mur, et der­rière la porte, un esca­lier qui des­cen­dait. Ben­ja­min pen­sa aux cata­combes. Mais ce n’é­tait pas les cata­combes. C’é­tait un théâtre.

Une salle minus­cule — vingt chaises, peut-être trente, dis­po­sées en demi-cercle devant un cas­te­let de bois peint. Des rideaux de velours rouge, fanés, troués par endroits, qui pen­daient comme des pau­pières lourdes. Une odeur de bois vieux, de pous­sière, de cire fon­due. Et sur les murs, accro­chés à des clous, comme des tro­phées de chasse, les pupi — les marion­nettes. Des dizaines de marion­nettes en armure de fer-blanc, hautes comme des enfants, avec leurs casques à plumes, leurs épées minus­cules, leurs bou­cliers ronds peints de bla­sons héral­diques, et leurs visages de bois — mous­taches noires, yeux fixes, mâchoires car­rées — qui regar­daient la salle vide avec l’as­su­rance de guer­riers qui ont livré dix mille batailles et qui n’ont jamais perdu.

— L’o­pé­ra dei Pupi, dit Glan­ville en s’as­seyant au pre­mier rang avec la fami­lia­ri­té d’un habi­tué. L’art le plus ancien de Palerme. Plus ancien que la mafia, plus ancien que la cas­sa­ta, peut-être plus ancien que les Nor­mands. Les enfants venaient ici comme les enfants vont au ciné­ma — tous les soirs, pen­dant des heures, pour voir Roland com­battre les Sar­ra­sins. Les mêmes his­toires, soir après soir, depuis des siècles. Et le public connais­sait chaque réplique, chaque coup d’é­pée, chaque mort, et il y reve­nait quand même, parce que ce qui compte, dans le pupi, ce n’est pas l’his­toire — c’est la manière dont on la raconte.

Le pupa­ro appa­rut. Un homme d’une cin­quan­taine d’an­nées, petit, tra­pu, avec des bras qui sem­blaient trop longs pour son corps et des mains — des mains immenses, noueuses, cal­leuses, des mains qui avaient la même épais­seur que celles de Car­me­la mais une tout autre pré­ci­sion. Il salua la salle — une dou­zaine de spec­ta­teurs, des locaux pour la plu­part, deux tou­ristes japo­nais au fond — d’un signe de tête bref, puis dis­pa­rut der­rière le castelet.

Et le spec­tacle commença.

Le cli­que­tis. C’est ça, le bruit du pupi — un cli­que­tis métal­lique, ner­veux, joyeux, le bruit des armures de fer-blanc qui s’en­tre­choquent quand les marion­nettes bougent, courent, com­battent, tombent, se relèvent. Les tiges de métal qui relient les pupi aux mains du pupa­ro vibraient, et les marion­nettes pre­naient vie — pas la vie douce et fluide des marion­nettes à fils, non, une vie sac­ca­dée, vio­lente, comique, une vie de per­son­nages de bande des­si­née avant la bande des­si­née, des mou­ve­ments brusques, des pirouettes, des chutes spec­ta­cu­laires, des morts théâ­trales où le héros s’ef­fondre dans un fra­cas de fer­raille qui fait rire les enfants et fré­mir les adultes.

L’his­toire était celle de Roland — Orlan­do, en ita­lien — et de sa bataille contre les Sar­ra­sins. Ben­ja­min ne com­pre­nait pas tout — le dia­lecte du pupa­ro était épais, gut­tu­ral, plein de mots que même les Paler­mi­tains sem­blaient devi­ner plus que com­prendre — mais il n’a­vait pas besoin de com­prendre. L’his­toire se lisait dans les gestes : le bien contre le mal, le che­va­lier contre l’in­fi­dèle, l’é­pée contre le cime­terre. Et la vio­lence — une vio­lence joyeuse, sans consé­quence, une vio­lence de jeu, de rituel, où les coups résonnent sur le fer-blanc et où le sang, quand il coule, est un ruban rouge que le pupa­ro fait jaillir d’une fente dans l’ar­mure, comme un tour de magie.

Ben­ja­min regar­dait, fas­ci­né. Pas par l’his­toire — l’his­toire était simple, binaire, pré­vi­sible. Par autre chose. Par la beau­té du geste. Par la pré­ci­sion du pupa­ro, dont il voyait les mains au-des­sus du cas­te­let, deux mains qui contrô­laient simul­ta­né­ment deux marion­nettes, leur don­nant à cha­cune sa per­son­na­li­té, son rythme, sa vio­lence propre. Par le public, aus­si — ces hommes et ces femmes qui connais­saient chaque péri­pé­tie et qui réagis­saient quand même, qui criaient quand Roland frap­pait, qui huaient quand le Sar­ra­sin tri­chait, qui applau­dis­saient quand le bien triom­phait, comme des enfants, comme si l’is­sue n’é­tait pas écrite, comme si chaque soir la bataille pou­vait tour­ner autrement.

C’é­tait une forme de foi. La même foi que les mosaïques de la Pala­tine — la foi dans la répé­ti­tion, dans le geste refait, dans l’his­toire racon­tée encore et encore, non pas parce qu’on ne la connaît pas mais parce qu’on la connaît, et que la connaître ne suf­fit pas, et qu’il faut la revivre, encore, encore, pour que quelque chose qui a été vrai une fois reste vrai pour toujours.

Le spec­tacle dura une heure. Quand les rideaux se fer­mèrent — dans un der­nier fra­cas de fer-blanc et un applau­dis­se­ment de la salle qui était plus un cri de joie qu’un hom­mage —, Ben­ja­min se leva avec la sen­sa­tion d’a­voir assis­té à quelque chose d’an­cien, de fra­gile, de presque dis­pa­ru, et que cette fra­gi­li­té était sa beau­té même. Comme un dia­lecte qu’on ne parle plus que dans une seule mai­son. Comme un arbre qu’on ne trouve plus que dans un seul jardin.

Glan­ville l’en­traî­na dehors. La nuit était tom­bée pour de bon — une nuit sans étoiles, épaisse, chaude, bruis­sante. Les rues sen­taient le jas­min et la fri­ture et cette odeur de pierre chaude qui est l’o­deur de Palerme, son odeur fon­da­men­tale, celle qui reste quand on enlève tout le reste.

— Main­te­nant, dit Glan­ville, la Vucciria.

La Vuc­ci­ria de nuit était un autre monde. Le mar­ché du matin — les étals de pois­son, les pas­tèques, les cris des ven­deurs — avait dis­pa­ru. À sa place, des tables, des chaises, des bou­gies, des lampes de for­tune, et par­tout, par­tout, des gens. Des Paler­mi­tains — jeunes, sur­tout, mais pas seule­ment — qui buvaient du vin dans des verres de plas­tique, qui man­geaient des stig­ghio­la grillées — les intes­tins d’a­gneau enrou­lés sur des bro­chettes, crous­tillants, fumants, avec un goût de feu et de sel qui était le goût même de la rue — et qui par­laient, riaient, criaient, s’embrassaient, se dis­pu­taient, avec cette inten­si­té des nuits méri­dio­nales où chaque émo­tion est vécue en temps réel, sans filtre, sans délai, sans ce tam­pon de poli­tesse qui, à Londres, trans­forme chaque sen­ti­ment en un understatement.

Glan­ville connais­sait un bar — la Taver­na Azzur­ra, une ins­ti­tu­tion, disait-il, le genre d’en­droit qui exis­tait avant la gen­tri­fi­ca­tion et qui exis­te­rait après, parce que cer­tains lieux sont plus forts que les époques. Un comp­toir de bois, des bou­teilles ali­gnées sans éti­quette, un patron qui ser­vait du vin rouge dans des verres épais comme des fonds de bou­teille, et une ambiance de bruit et de cha­leur humaine qui enve­lop­pait Ben­ja­min comme un bain.

Ils burent. Du vin rouge, local, sans nom, qui avait le goût de la terre et du soleil et d’un tan­nin un peu rêche qui râpait la langue agréa­ble­ment. Glan­ville buvait comme il par­lait — avec abon­dance, avec élé­gance, avec cette capa­ci­té des vieux buveurs anglais de res­ter lucide bien au-delà du point où les autres com­mencent à tituber.

Ce soir-là, il par­la des Ingham.

Pas de Ben­ja­min Ingham direc­te­ment — il y vint par détour, par digres­sion, comme un fleuve qui fait des méandres avant de trou­ver la mer. Il par­la d’a­bord des Anglais de Sicile, de cette colo­nie impro­bable de mar­chands et d’a­ven­tu­riers du York­shire et du Lan­ca­shire qui s’é­taient ins­tal­lés dans l’île au début du XIXe siècle et qui avaient fait for­tune dans le Mar­sa­la, le soufre, le com­merce mari­time. Des hommes qui avaient quit­té la pluie pour le soleil, le thé pour le vin, les moors du York­shire pour les vignobles de Tra­pa­ni, et qui avaient créé, en une géné­ra­tion, un empire com­mer­cial qui riva­li­sait avec les plus grandes mai­sons de négoce d’Europe.

— Et le plus grand de tous, dit Glan­ville en rem­plis­sant son verre, le plus auda­cieux, le plus impi­toyable, le plus génial — c’é­tait votre homo­nyme. Ben­ja­min Ingham. Un gamin de Leeds qui est arri­vé ici à vingt-deux ans, sans rien, avec une valise et l’ac­cent du York­shire, et qui est mort soixante ans plus tard en étant le maître de la Sicile. Pas le maître poli­tique — le maître éco­no­mique. Le vin, le soufre, les banques, le com­merce — tout pas­sait par lui. Il par­lait ita­lien avec un accent sici­lien. Il avait épou­sé une duchesse. Il prê­tait de l’argent à la noblesse. Il avait même — Glan­ville bais­sa la voix, non par conspi­ra­tion mais par gour­man­dise nar­ra­tive — réus­si à domes­ti­quer la mafia. La vieille mafia, celle d’a­vant, les gabel­lot­ti, les gar­diens des domaines. Il les avait mis dans sa poche. Par l’argent, par l’in­tel­li­gence, par cette capa­ci­té anglaise de com­prendre les sys­tèmes de pou­voir et de s’y glis­ser comme l’eau dans les fissures.

— Et il n’a pas eu d’en­fants, dit Benjamin.

Glan­ville le regar­da par-des­sus son verre.

— Non. Pas d’en­fants. Sa for­tune est pas­sée à ses neveux. Les Whi­ta­ker. Qui ont conti­nué l’empire. Et puis tout s’est déli­té, au XXe siècle. Mus­so­li­ni, la guerre, la natio­na­li­sa­tion. L’empire Ingham a dis­pa­ru. Mais la mai­son est res­tée. L’hôtel.

— L’hô­tel.

— L’hô­tel. Votre hôtel. Le sien.

Ils se turent. Autour d’eux, la Vuc­ci­ria bruis­sait de sa vie noc­turne — les verres, les voix, une gui­tare quelque part, un rire de femme qui per­çait la nuit comme un éclat de verre. Ben­ja­min but son vin. Il avait le goût de la terre. De cette terre. De cette île où un homme de Leeds avait plan­té des vignes et construit une mai­son et épou­sé une duchesse et domes­ti­qué la mafia et tout per­du et tout lais­sé, et où un autre homme de Leeds — non, du Sur­rey, mais est-ce que ça chan­geait quelque chose ? — dor­mait dans la même mai­son, cent soixante ans plus tard, sans savoir pour­quoi ce nom, ce nom qui était le sien, réson­nait dans les murs comme un écho qu’on ne peut pas éteindre.

— Rupert, dit Benjamin.

— Oui ?

— Vous pen­sez qu’il y a un lien ? Entre lui et moi ?

Glan­ville fit tour­ner son vin dans son verre. La lumière de la bou­gie pas­sait au tra­vers et le vin brillait comme du rubis.

— Mon cher, dit-il. C’est à vous de le décou­vrir. Moi, je ne suis qu’un vieux bavard qui boit trop de vin. Mais si j’é­tais vous — et Dieu sait que j’au­rais aimé être vous, ne serait-ce que pour avoir qua­rante-trois ans et des che­veux — si j’é­tais vous, j’i­rais cher­cher. Il y a des archives. Il y a des gens qui savent. Palerme est une ville qui garde tout. Les murs se sou­viennent, comme dit votre ami Sal­va­tore. Allez voir ce que les murs ont retenu.

Ils ren­trèrent tard. La Vuc­ci­ria se vidait, les der­niers buveurs titu­baient dans les rues, et l’o­deur de graillon et de vin ren­ver­sé se mêlait au jas­min de nuit. Glan­ville mar­chait droit, mira­cu­leu­se­ment droit, son pana­ma un peu de tra­vers, sif­flo­tant un air d’o­pé­ra — du Bel­li­ni, peut-être, ou du Ver­di, Ben­ja­min ne savait pas dis­tin­guer. Ils se sépa­rèrent devant l’hô­tel. Une poi­gnée de main.

— Demain, dit Glan­ville, faites ce que je vous ai dit. Allez chercher.

Ben­ja­min mon­ta dans sa chambre. Il était tard — minuit pas­sé. Le cou­loir du deuxième étage était silen­cieux. Il pas­sa devant la 220, la 222, et là, devant la 224, il s’ar­rê­ta. Pas long­temps. Trois secondes. Le temps de regar­der la porte, de pen­ser à Rous­sel, à son mate­las tiré au sol, à ses tubes de Son­ne­ril, à cette der­nière nuit de juillet 1933. Puis il conti­nua. Ouvrit la 218. Se coucha.

Cette nuit-là, il ne dor­mit pas. Il res­ta allon­gé dans le noir, les yeux ouverts, et il écou­ta. Il écou­ta l’hô­tel. Les bruits infimes — le grin­ce­ment d’une tuyau­te­rie, le ron­ron­ne­ment de la cli­ma­ti­sa­tion, le cra­que­ment d’un par­quet quelque part, au-des­sus ou en des­sous, ce lan­gage secret des vieilles mai­sons qui parlent quand les gens se taisent. Et il pen­sa que cette mai­son avait enten­du le pia­no de Wag­ner, et les bar­bi­tu­riques de Rous­sel, et les conci­lia­bules de Lucky Lucia­no, et les pas de Ben­ja­min Ingham — l’autre — sur ce même par­quet, dans ce même silence, cent soixante ans plus tôt. Et que main­te­nant elle l’en­ten­dait, lui. Ben­ja­min Ingham. Le der­nier peut-être. Ou le pre­mier d’une nou­velle histoire.

Il s’en­dor­mit vers trois heures du matin, avec le goût du vin rouge dans la bouche et le bruit du fer-blanc des pala­dins dans les oreilles. 

Lire la suite…

Read more
Les pal­miers d’In­gham — Cha­pitres 8 à 10

Les pal­miers d’In­gham — Cha­pitres 1 à 3

Les pal­miers
d’In­gham

Les pal­miers d’Ingham

Cha­pitres 1 à 3

CHA­PITRE I

L’AR­RI­VÉE

L’a­vion bas­cu­la sur l’aile gauche et Palerme appa­rut d’un coup, comme une gifle de lumière. Ben­ja­min Ingham col­la son front au hublot. En bas, la ville s’é­ta­lait entre la mer et les mon­tagnes, blanche et ocre, ser­rée contre elle-même comme un ani­mal qui dort dans la cha­leur. Le Monte Pel­le­gri­no se dres­sait au nord, mas­sif et soli­taire, avec cette sil­houette de sphinx cou­ché que Goethe avait jadis qua­li­fiée de plus beau pro­mon­toire du monde — mais Ben­ja­min ne le savait pas encore, et d’ailleurs il s’en fichait. Il venait pour ne rien faire. Pour ne rien savoir. Pour ne rien devenir.

Il avait choi­si Palerme un peu par hasard. Un ami, à Londres, lors d’un dîner qui s’é­ter­ni­sait, avait men­tion­né la Sicile en pas­sant, les yeux brillants d’un Negro­ni de trop. « Palerme, mon vieux. C’est la der­nière ville euro­péenne qui res­semble encore à ce qu’elle est. » Ben­ja­min n’a­vait pas com­pris ce que ça vou­lait dire, mais la phrase l’a­vait sui­vi pen­dant trois jours, comme une mélo­die qu’on ne par­vient pas à chas­ser. Il avait réser­vé le len­de­main. Le Grand Hotel et Des Palmes, via Roma. Le nom l’a­vait amu­sé — ces hôtels de la vieille Europe qui s’ap­pellent Grand comme s’ils avaient peur qu’on les confonde avec autre chose. Il avait pris une suite, parce qu’il avait les moyens de prendre des suites et que ça ne lui coû­tait pas plus de remords qu’un café allongé.

Ben­ja­min Ingham avait qua­rante-trois ans. Il était mince, légè­re­ment voû­té, avec ce genre de visage que les Anglais portent comme un cos­tume — cor­rect, un peu usé, pas tout à fait quel­conque. Des yeux gris-vert qui avaient dû être beaux avant que l’en­nui ne les ter­nisse. Une mâchoire étroite. Les mains longues d’un homme qui n’a jamais tra­vaillé de ses mains mais qui aurait pu, si les cir­cons­tances l’a­vaient vou­lu. Il était riche. Il l’a­vait tou­jours été, de cette richesse héri­tée qui ne s’ac­com­pagne d’au­cune fier­té, seule­ment d’une légère gêne qu’on apprend très tôt à mas­quer. For­tune fami­liale, inves­tis­se­ments sobres, un appar­te­ment à Chel­sea, un autre à Édim­bourg qu’il n’u­ti­li­sait plus depuis son divorce. Pas d’en­fants. Pas de chien. Un abon­ne­ment à The Lon­don Review of Books qu’il ne lisait plus que par habi­tude, comme on conti­nue de saluer un voi­sin dont on a oublié le prénom.

Il était venu pour se repo­ser. De quoi, exac­te­ment, il n’au­rait su le dire. On ne se repose pas de l’en­nui — on y sombre, on y flotte, on s’y ins­talle comme dans un fau­teuil défon­cé dont on connaît chaque creux. Mais il avait sen­ti, ces der­nières semaines, que l’en­nui lui-même com­men­çait à l’en­nuyer, et c’é­tait un signe. Un signe de quoi, il ne savait pas non plus. Peut-être que l’a­vion, la cha­leur, la ville incon­nue suf­fi­raient à relan­cer la méca­nique. Peut-être pas. Au moins, il dor­mi­rait dans des draps qu’il n’a­vait pas choisis.

Le taxi de l’aé­ro­port l’avala.

Le chauf­feur par­lait un ita­lien gron­dant, plein de consonnes mouillées et de voyelles qui traî­naient comme des stores mal remon­tés. Il condui­sait vite, une main sur le volant, l’autre dehors, des­si­nant dans l’air des figures que Ben­ja­min ne par­ve­nait pas à déchif­frer. La route lon­geait la mer — un bleu inso­lent, métal­lique sous le soleil de deux heures — puis bifur­quait vers la ville, et c’é­tait un autre monde. Les immeubles se ser­raient, lépreux par endroits, somp­tueux par d’autres, avec cette alter­nance qui devait être le style local : un palais baroque flan­qué d’un garage auto­mo­bile, une église à cou­pole de faïence enca­drée de bâches de chan­tier, un bal­con en fer for­gé d’où pen­dait un linge écar­late au-des­sus d’un mur cou­vert de graf­fi­tis. Tout cela sous une lumière blanche, écra­sante, qui apla­tis­sait les ombres et fai­sait vibrer l’air comme au-des­sus d’un radiateur.

Et la cha­leur. Mon Dieu, la chaleur.

Ben­ja­min avait connu des étés anglais — cette moi­teur tiède qui sent le gazon mouillé et la crème solaire bon mar­ché. Il avait connu la Grèce, le Por­tu­gal, les Baléares. Mais ceci était autre chose. La cha­leur de Palerme en juillet n’é­tait pas un cli­mat, c’é­tait un fait phy­sique, une pré­sence, une main posée sur la nuque qui ne se retire pas. L’air entrait par la fenêtre du taxi comme un souffle de four, char­gé de die­sel, de jas­min, de pois­son, de pous­sière, et il col­lait à la peau, s’in­fil­trait sous la che­mise de lin, trans­for­mait chaque pli du corps en une petite rivière silen­cieuse. Ben­ja­min sen­tit la sueur per­ler à ses tempes et com­prit, dans une sorte d’illu­mi­na­tion phy­sique, qu’il ne serait pas sec pen­dant les six pro­chains jours.

Via Roma.

Le taxi s’ar­rê­ta devant une façade d’un beige pâle, presque crème, enca­drée de deux pal­miers impé­riaux qui mon­taient droit vers le ciel comme des excla­ma­tions. Le Grand Hotel et Des Palmes. Ben­ja­min des­cen­dit, paya sans comp­ter — le chauf­feur lui lan­ça un « Gra­zie, dot­tore ! » qui le fit sou­rire mal­gré lui — et res­ta un moment debout sur le trot­toir, sa valise à la main, le visage levé.

L’hô­tel le regardait.

C’é­tait cette impres­sion, très nette, qui s’im­po­sa : l’hô­tel le regar­dait. Pas les fenêtres — les fenêtres étaient des fenêtres, avec leurs volets et leurs cadres Art Nou­veau. C’é­tait la façade entière, sa masse tran­quille et usée, son aplomb de vieille dame qui a vu pas­ser des siècles et ne s’é­tonne plus de rien. Les deux pal­miers, sur­tout, plan­tés là comme des sen­ti­nelles, leurs palmes immo­biles dans l’air sans vent, don­naient à l’en­trée un air de seuil — pas seule­ment le seuil d’un hôtel, mais le seuil de quelque chose d’autre, de plus ancien, de plus vaste, que Ben­ja­min ne pou­vait pas nommer.

Il pous­sa la porte.

Le hall le sai­sit par contraste. Après la four­naise de la rue, c’é­tait une fraî­cheur de cathé­drale, un silence feuille­té de mur­mures, un espace immense où la lumière tom­bait d’en haut à tra­vers des vitraux poly­chromes Liber­ty — du vert d’eau, du bleu paon, de l’ambre — et des­si­nait sur le sol de marbre des flaques de cou­leur que les pas tra­ver­saient sans les voir. Des colonnes de pierre ponc­tuaient le hall, créant des pers­pec­tives qui s’ou­vraient et se refer­maient comme des phrases, et Ben­ja­min pen­sa — c’est la pre­mière chose qu’il pen­sa, avec une pré­ci­sion qui le sur­prit — que ce hall res­sem­blait à une page qu’on n’a pas encore lue. Les pla­fonds étaient peints. Des fresques allé­go­riques, un peu pâlies, où des femmes dra­pées ten­daient des guir­landes au-des­sus de motifs flo­raux — Sal­va­tore Gre­go­riet­ti, disait la plaque, mais Ben­ja­min ne regar­dait pas les plaques, il regar­dait l’en­semble, et l’en­semble était beau d’une beau­té qui n’es­sayait pas.

À gauche du hall, der­rière une double porte vitrée, le jar­din d’hi­ver. Des pal­miers en pot, des murs de miroirs qui mul­ti­pliaient les reflets et les pro­fon­deurs, des fau­teuils de velours vert mousse où per­sonne ne s’as­seyait à cette heure, un bar de bois sombre, des verres vides qui atten­daient. Le mixo­lo­gy bar, disait un pan­neau dis­cret. Ben­ja­min nota le mot avec un léger mépris — encore un mot anglais pla­qué sur quelque chose qui n’en avait pas besoin — puis s’en vou­lut de ce mépris, qui était lui aus­si une habi­tude, un réflexe de classe, et mon­ta vers la réception.

Le récep­tion­niste était un jeune homme brun, impec­cable, dont le sou­rire avait cette qua­li­té par­ti­cu­lière des sou­rires ita­liens pro­fes­sion­nels : cha­leu­reux et dis­tant à la fois, comme une poi­gnée de main par­fai­te­ment dosée. « Signor Ingham. Ben­ve­nu­to. » Il pro­non­ça le nom avec une len­teur imper­cep­tible, comme s’il le pesait. Ben­ja­min ne remar­qua rien. On lui remit une clé magné­tique, on por­ta sa valise, on le condui­sit au deuxième étage par un ascen­seur d’un autre âge — cage de fer for­gé, miroir biseau­té, bou­tons de lai­ton — qui mon­tait avec une len­teur solen­nelle, comme si l’hô­tel ne vou­lait pas qu’on le tra­verse trop vite.

La chambre. Ou plu­tôt la suite, puis­qu’il avait pris une suite. Par­quet de bois sombre, rideaux lourds à demi tirés, un lit immense aux draps blancs tirés au cor­deau, une com­mode de bois peint, des mou­lures au pla­fond, une salle de bains de marbre avec une douche à effet pluie et des pro­duits dont les noms évo­quaient des jar­dins sici­liens — agrumes, amande amère, figue de Bar­ba­rie. Ben­ja­min s’as­sit sur le bord du lit. Le silence de la chambre était dif­fé­rent de celui du hall — plus intime, plus épais, comme si les murs avaient absor­bé des décen­nies de mur­mures et de res­pi­ra­tions endor­mies. Il ôta ses chaus­sures. Posa ses pieds nus sur le par­quet tiède. Fer­ma les yeux.

Le ron­ron­ne­ment de la climatisation.

Il s’en­dor­mit.

* * *

Il se réveilla sans savoir quelle heure il était, le visage enfoui dans un oreiller qui sen­tait la lavande et l’a­mi­don. La lumière avait chan­gé — plus basse, plus dorée, elle entrait en biais par la fenêtre et des­si­nait un rec­tangle long sur le par­quet. Ben­ja­min consul­ta sa montre : six heures pas­sées. Il avait dor­mi trois heures. La cha­leur, le voyage, le déca­lage — non, il n’y avait pas de déca­lage, Palerme était à la même heure que lui, et pour­tant quelque chose avait déca­lé, quelque chose dans la qua­li­té de l’air, dans la lumière, dans le silence de cette chambre étran­gère qui le fai­sait se sen­tir à la fois pré­sent et dépla­cé, comme un meuble qu’on a mis dans la mau­vaise pièce.

Il prit une douche. L’eau était puis­sante, presque bru­tale, et il la lais­sa cou­ler long­temps sur sa nuque, sur ses épaules, avec la sen­sa­tion pré­cise qu’elle ne le net­toyait pas seule­ment de la sueur du voyage mais de quelque chose d’autre — de plus ancien, de plus col­lant — qu’il n’au­rait su nom­mer. Il enfi­la une che­mise propre, un pan­ta­lon de toile claire, des mocas­sins sans chaus­settes. Se regar­da dans le miroir de la salle de bains. Un homme de qua­rante-trois ans dans un hôtel sici­lien, un soir de juillet. Rien de remar­quable. Rien de tra­gique. Juste un homme dans un miroir, avec l’é­té devant lui.

Il des­cen­dit.

Le hall, à cette heure, avait chan­gé de peau. La lumière des vitraux s’é­tait éteinte — le soleil était pas­sé de l’autre côté — et les lustres avaient pris le relais, dif­fu­sant une clar­té chaude, ambrée, qui fai­sait briller les boi­se­ries et adou­cis­sait les visages. Quelques clients tra­ver­saient l’es­pace — un couple d’I­ta­liens élé­gants, une femme seule avec un livre, un homme d’af­faires au télé­phone qui mar­chait en cercles ner­veux. Ben­ja­min tra­ver­sa le hall et sortit.

Via Roma. Six heures du soir et la cha­leur n’a­vait pas cédé d’un degré. Mais elle avait chan­gé de nature — ce n’é­tait plus l’é­cra­se­ment de l’a­près-midi, c’é­tait quelque chose de plus rond, de plus mûr, comme un fruit trop chaud qui com­mence à fondre. Les gens mar­chaient à l’ombre, lon­geant les façades, et Ben­ja­min fit comme eux, tour­nant à gauche, puis à droite, sans plan, sans des­ti­na­tion, avec cette liber­té un peu ver­ti­gi­neuse de l’homme qui n’a rien à faire dans une ville où il ne connaît personne.

Il mar­cha.

Les rues de Palerme, le soir, sont un théâtre sans rideau. Tout est dehors, tout est visible, tout se donne sans pudeur et sans excuses. Les vieilles femmes assises sur des chaises en plas­tique devant leurs portes, le visage tan­né, les mains croi­sées sur le ventre. Les ado­les­cents en Ves­pa qui remon­taient les rues à contre­sens avec l’as­su­rance tran­quille de ceux qui savent que la loi est une sug­ges­tion. Les bou­tiques ouvertes — un cor­don­nier, un orfèvre, un ven­deur de gra­ni­ta dont la machine ron­ron­nait der­rière un comp­toir de for­mi­ca — et par­tout, par­tout, cette odeur. L’o­deur de Palerme le soir : jas­min, fri­ture, die­sel, pierre chaude, quelque chose de sucré qu’il ne recon­nais­sait pas — peut-être le jas­min de nuit, peut-être la pâte d’a­mande des pâtis­se­ries, peut-être les deux mêlés dans l’air immobile.

Ben­ja­min débou­cha sur une place. Une fon­taine. Des corps de marbre, nus, dis­po­sés en cercles concen­triques autour d’un bas­sin où l’eau ne cou­lait plus — ou si, un filet, un mur­mure. Il recon­nut, sans l’a­voir jamais vue, la Piaz­za Pre­to­ria. La fon­taine de la Honte, l’a­vaient bap­ti­sée les Paler­mi­tains du XVIe siècle, scan­da­li­sés par tant de nudi­té devant le couvent des sœurs béné­dic­tines. Ben­ja­min sou­rit. Il aimait cette idée — une ville qui bap­tise ses monu­ments par le scan­dale qu’ils pro­voquent. Les sta­tues étaient belles, d’une beau­té un peu épaisse, char­nelle, avec leurs hanches larges et leurs regards vides de marbre qui ne regar­daient rien et regar­daient tout.

Il s’as­sit sur un banc. L’ombre d’un pal­mier le cou­vrait à moi­tié. De l’autre côté de la place, la façade d’une église — San­ta Cate­ri­na, peut-être, ou la Mar­to­ra­na, il ne savait pas encore — brillait dans la lumière décli­nante comme un visage qu’on éclaire par en des­sous. Deux jeunes femmes pas­sèrent devant lui, bras des­sus bras des­sous, riant de quelque chose qu’il n’en­ten­dait pas. Elles avaient la peau cui­vrée et les che­veux noirs, et elles mar­chaient avec cette aisance des femmes médi­ter­ra­néennes qui portent la cha­leur comme un vête­ment, sans effort, sans résis­tance, comme si elles étaient faites du même tis­su que l’air.

Ben­ja­min les regar­da pas­ser. Il ne dési­rait rien. Ou plu­tôt : il dési­rait quelque chose, mais ce n’é­taient pas ces femmes, ni cette place, ni cette lumière — c’é­tait le tout, le mélange, l’en­semble indis­tinct de la beau­té et de la cha­leur et du bruit et de l’o­deur qui l’en­ve­lop­pait comme un bain tiède, et dont il sen­tait, confu­sé­ment, qu’il pour­rait s’y dis­soudre si seule­ment il ces­sait de résis­ter. Résis­ter à quoi ? Il ne savait pas. Mais il sen­tait la résis­tance — ce réflexe anglais, cette rai­deur polie, ce refus ins­tinc­tif de se lais­ser empor­ter — et il sen­tait aus­si, pour la pre­mière fois depuis long­temps, que la résis­tance était fatiguée.

Il se leva. Conti­nua de marcher.

Les rues le rame­nèrent — elles le ramè­ne­raient tou­jours, il allait l’ap­prendre — vers la via Roma, vers l’hô­tel. Quand il pous­sa la porte du Grand Hotel et Des Palmes pour la seconde fois de la jour­née, le hall lui sem­bla dif­fé­rent — non pas chan­gé, mais révé­lé, comme si la pro­me­nade avait net­toyé son regard. Il remar­qua des choses qu’il n’a­vait pas vues à l’ar­ri­vée : un pia­no à queue, noir et mas­sif, dans l’angle du jar­din d’hi­ver, son cou­vercle fer­mé, sa sur­face polie reflé­tant les lustres comme un lac sombre. Un por­trait accro­ché dans le cou­loir qui menait au bar — un homme du XIXe siècle, favo­ris, regard sévère, posé devant un pay­sage qui pou­vait être la Sicile. Ben­ja­min pas­sa devant sans s’arrêter.

Le bar. Le Sen­sus Mixo­lo­gy Bar, puis­qu’il fal­lait bien l’ap­pe­ler ain­si. Les murs de miroirs mul­ti­pliaient l’es­pace, créaient des pro­fon­deurs trom­peuses, des reflets de reflets où les bou­teilles ali­gnées sur les éta­gères sem­blaient se pro­lon­ger à l’in­fi­ni, comme dans un rêve de Borges. Ben­ja­min s’ins­tal­la au comp­toir. Com­man­da un Negro­ni — le réflexe, le geste auto­ma­tique de l’homme qui ne sait pas quoi com­man­der et qui com­mande ce qu’il com­mande tou­jours. Le bar­man était jeune, pré­cis, avec des gestes d’hor­lo­ger. Le verre arri­va — le rouge du Cam­pa­ri, l’ambre du ver­mouth, le reflet du gin, et cette tranche d’o­range posée sur le bord comme un signal.

Il but. Le pre­mier gor­gée était amère et fraîche, exac­te­ment ce qu’il fal­lait, et il sen­tit la cha­leur de la jour­née recu­ler d’un cran, juste d’un cran, comme une marée qui se retire un peu.

C’est alors qu’il vit le vieil homme.

Il était assis dans un fau­teuil, près de la porte qui don­nait sur le hall, et il por­tait l’u­ni­forme des concierges — veste sombre, cra­vate fine, l’in­signe dis­cret de l’hô­tel au revers. Mais il n’a­vait pas la pos­ture d’un concierge en ser­vice. Il était assis comme un homme qui est chez lui, les jambes croi­sées, les mains posées sur les accou­doirs, le regard tour­né vers le hall avec une atten­tion tran­quille, presque contem­pla­tive. Il devait avoir soixante-dix ans. Peut-être plus. Son visage était creu­sé, bru­ni par le soleil, avec des rides qui res­sem­blaient à des lignes de lec­ture — des rides de patience, pas de sou­ci. Ses che­veux blancs étaient pla­qués en arrière. Ses yeux, très noirs, bou­geaient len­te­ment, sui­vaient les allées et venues des clients comme un homme qui regarde un fleuve.

Ben­ja­min le regar­da, puis détour­na les yeux. Puis le regar­da de nou­veau. Il y avait quelque chose dans la manière dont ce vieux était assis qui l’in­tri­guait — une pro­prié­té, une appar­te­nance, comme si l’hô­tel tout entier repo­sait sur ses épaules sans qu’il en soit accablé.

Leurs regards se croi­sèrent. Le vieil homme ne sou­rit pas — il fit quelque chose de plus sub­til, un mou­ve­ment des sour­cils, un infime relâ­che­ment des traits qui signi­fiait : je vous ai vu, je sais que vous êtes là, nous avons le temps.

Ben­ja­min finit son Negro­ni. En com­man­da un second. Le bar­man le ser­vit sans un mot. Le bar s’é­tait rem­pli — quelques couples, des voix ita­liennes, un rire de femme qui mon­tait et retom­bait comme un oiseau — et Ben­ja­min se lais­sa por­ter par le bruit, par la lumière dorée, par la dou­ceur amère du Cam­pa­ri dans sa gorge, et il pen­sa, sans rai­son par­ti­cu­lière, qu’il avait bien fait de venir.

Au moment de par­tir, il pas­sa devant le fau­teuil du vieil homme. Celui-ci leva les yeux.

— Buo­na­se­ra.

— Good eve­ning, répon­dit Ben­ja­min, et il se détes­ta immé­dia­te­ment pour cette réponse réflexe, ce refus de l’ef­fort, cette paresse linguistique.

Le vieil homme sou­rit, cette fois. Un sou­rire lent, qui com­men­çait par les yeux.

— Inglese.

Ce n’é­tait pas une question.

— Yes, dit Ben­ja­min. Just arrived.

— Ingham, dit le vieil homme.

Ben­ja­min sur­sau­ta. Le vieil homme mon­tra du men­ton la récep­tion, où le nom figu­rait sur le registre, sur le sys­tème infor­ma­tique, par­tout où figurent les noms des clients dans les hôtels. Ben­ja­min se déten­dit. Évi­dem­ment. Le concierge connais­sait le nom des clients. Ce n’é­tait pas de la voyance, c’é­tait du professionnalisme.

— Ingham, oui, confirma-t-il.

Le vieil homme le regar­da. Et dans ce regard il y eut quelque chose — une lueur, une vibra­tion, comme une corde qu’on pince dou­ce­ment, si dou­ce­ment qu’on ne sait pas si le son est réel ou ima­gi­né — quelque chose que Ben­ja­min ne com­prit pas, qu’il n’es­saya pas de com­prendre, qu’il mit sur le compte de la fatigue, de la cha­leur, du Negroni.

— Bonne nuit, signor Ingham, dit le vieil homme en ita­lien, len­te­ment, comme s’il arti­cu­lait chaque syl­labe pour la pre­mière fois.

Ben­ja­min mon­ta dans sa chambre. Se désha­billa. Se cou­cha entre les draps frais. Par la fenêtre entrou­verte, les bruits de Palerme mon­taient — un klaxon, une voix, le ron­ron­ne­ment d’un scoo­ter, et très loin, comme un sou­ve­nir, quelque chose qui pou­vait être de la musique ou le vent dans les palmiers.

Il pen­sa au vieil homme. À la façon dont il avait dit son nom. Ingham. Comme s’il le reconnaissait.

Puis il s’en­dor­mit, et Palerme se refer­ma sur lui comme une main tiède.

CHA­PITRE II

LES MOSAÏQUES

Il se réveilla tôt, avant l’a­larme qu’il n’a­vait pas mise, et la pre­mière chose qu’il sen­tit fut la lumière. Non pas qu’il l’eût vue — les rideaux étaient tirés — mais il la sen­tit, comme on sent une pré­sence der­rière une porte. Elle était là, dehors, déjà ins­tal­lée, déjà mas­sive, déjà impi­toyable. Il sut qu’il fai­sait chaud avant de poser le pied par terre. Le par­quet le confir­ma : tiède, presque vivant sous la plante de ses pieds, comme si l’hô­tel tout entier cou­vait une fièvre douce.

Il écar­ta les rideaux. La via Roma, en contre­bas, était déjà en mou­ve­ment — les camions de livrai­son, les balayeurs, les pre­miers scoo­ters, un chien errant qui trot­ti­nait le long du trot­toir d’un air pro­fes­sion­nel. Au-delà des toits, une tranche de ciel si bleu qu’il en parais­sait peint. Pas un nuage. Le soleil était encore bas mais il chauf­fait déjà, on le sen­tait à la manière dont l’as­phalte fumait presque, à cette qua­li­té trem­blante de l’air qui annon­çait une jour­née de plomb.

Ben­ja­min des­cen­dit prendre le petit-déjeuner.

La salle — l’an­cienne salle de bal, lui avait-on dit à la récep­tion — le stu­pé­fia. C’é­tait une cathé­drale de lumière et de dorures, avec des pla­fonds à fresques où des anges jouf­flus flot­taient par­mi des guir­landes, des lustres de cris­tal qui pen­daient comme des fruits trop lourds, des miroirs qui se ren­voyaient les reflets à l’in­fi­ni, et au centre de tout cela, un buf­fet. Mais quel buf­fet. Les Ita­liens avaient cet art de trans­for­mer un repas du matin en une décla­ra­tion d’a­mour : les vien­noi­se­ries sici­liennes, les iris four­rés à la ricot­ta, les brioches chaudes au beurre, les fruits cou­pés — pas­tèque, melon, figues de Bar­ba­rie ouvertes comme des mains — les fro­mages frais, le miel d’o­ran­ger, et la gra­ni­ta. La gra­ni­ta d’a­mande. Ben­ja­min en prit une cou­pelle par curio­si­té, por­ta la cuillère à ses lèvres, et quelque chose se pro­dui­sit dans sa bouche qu’il n’a­vait pas pré­vu — un froid cré­meux, par­fu­mé, len­te­ment sucré, avec un arrière-goût amer d’a­mande grillée qui res­tait sur la langue comme une ques­tion. Il en reprit.

C’est avec le goût de la gra­ni­ta encore dans la gorge qu’il sortit.

La cha­leur l’at­tra­pa au coin de la rue. Pas une tran­si­tion, pas une pro­gres­sion — un mur. L’air était solide, com­pact, char­gé d’une humi­di­té invi­sible qui trans­for­mait chaque ins­pi­ra­tion en un petit effort. Ben­ja­min mit ses lunettes de soleil. Elles ne suf­firent pas. Le soleil de Palerme en juillet n’est pas un astre, c’est une loi — il gou­verne tout, il plie tout, il décide de tout, et la ville entière s’or­ga­nise autour de lui comme une socié­té autour d’un tyran bien­veillant. Les ruelles étroites, les auvents de toile, les volets fer­més, les pla­tanes maigres — tout est conçu pour lui échap­per, et tout échoue. Il est partout.

Ben­ja­min mar­chait. Il avait ache­té un plan à la récep­tion — un geste désuet, presque atten­dris­sant à l’ère du GPS — et il l’a­vait déplié dans le hall avec la fausse assu­rance d’un homme qui pré­fère les cartes aux écrans, quand en réa­li­té il aimait sim­ple­ment le frois­se­ment du papier et le plai­sir de se perdre en sachant vague­ment où se trou­vait le nord.

Il prit la via Maque­da vers le sud, droit et étroit comme un cou­loir de pierre, les façades ser­rées de chaque côté, le linge qui pen­dait entre les bal­cons comme des dra­peaux sans nation. Puis la rue s’ou­vrit, et le Quat­tro Can­ti apparut.

Ben­ja­min s’arrêta.

Ce n’é­tait pas une place — c’é­tait un car­re­four, un croi­se­ment exact de deux rues qui se cou­paient à angle droit, et les quatre coins avaient été sculp­tés en façades concaves, ornées de fon­taines, de sta­tues, d’al­lé­go­ries des sai­sons et de figures de saints, dans un baroque si exu­bé­rant, si sûr de lui, qu’il en deve­nait presque comique. Comme un dis­cours pro­non­cé trop fort dans une pièce trop petite. Mais la lumière, tom­bant d’a­plomb dans ce puits de pierre, don­nait à l’en­semble une gra­vi­té que la sur­charge orne­men­tale ne par­ve­nait pas à défaire. Les ombres étaient noires. Les pierres dorées. L’eau des fon­taines, maigre, cou­lait avec un bruit de gorge sèche.

Ben­ja­min res­ta un moment au centre du car­re­four, tour­nant len­te­ment sur lui-même, sa carte à la main, le visage levé. Autour de lui, les voi­tures cir­cu­laient. Les pié­tons le contour­naient avec cette patience ita­lienne qui consiste à igno­rer poli­ment les tou­ristes plan­tés au milieu de la chaus­sée. Un scoo­ter le frô­la, le conduc­teur leva une main sans ralen­tir — pas un reproche, pas un salut, juste un geste qui signi­fiait : tu es là, je suis là, nous coexistons.

Il conti­nua.

La Piaz­za Pre­to­ria, à deux pas, l’ac­cueillit de nou­veau avec ses nudi­tés de marbre, mais ce matin, sous la lumière directe, les sta­tues avaient per­du la dou­ceur du cré­pus­cule. Elles étaient crues, pré­cises, presque impu­diques dans cette clar­té impi­toyable. L’eau de la fon­taine brillait comme du métal fon­du. Ben­ja­min ne s’ar­rê­ta pas. Il cher­chait autre chose — les mosaïques, les mosaïques d’or dont il avait vague­ment enten­du par­ler, celles des églises nor­mandes, l’hé­ri­tage de ce temps impro­bable où des Vikings deve­nus rois de Sicile avaient fait appel à des artistes byzan­tins pour déco­rer leurs palais avec des Christ de verre doré sur des fonds de lapis.

Il trou­va la Martorana.

L’é­glise de l’A­mi­ral — San­ta Maria dell’Am­mi­ra­glio, disait le pan­neau, mais per­sonne ne l’ap­pe­lait ain­si — se tenait sur la Piaz­za Bel­li­ni, coin­cée entre un café et une autre église, comme un livre pré­cieux glis­sé entre deux annuaires. La façade ne disait rien. Un clo­cher tra­pu, de la pierre grise, une porte en bois sombre. Ben­ja­min pous­sa la porte.

Et le monde bascula.

Après la blan­cheur aveu­glante de la rue, l’in­té­rieur de la Mar­to­ra­na était une grotte de lumière. Pas de lumière natu­relle — la lumière venait de l’or. Des murs, du pla­fond, de chaque sur­face cou­verte de mosaïques byzan­tines qui brillaient dou­ce­ment, comme si elles pro­dui­saient leur propre éclat, indé­pen­dam­ment du soleil, indé­pen­dam­ment du temps. Le Christ Pan­to­cra­tor, immense, regar­dait du haut de la cou­pole avec ces yeux qui ne cil­lent pas, qui ne par­donnent pas, qui ne condamnent pas non plus — qui voient, sim­ple­ment, et laissent ce qu’ils voient se reflé­ter dans leur pro­fon­deur dorée. Les anges, les pro­phètes, la Vierge, les saints — tous faits de petits car­rés de verre et d’or posés un à un, il y a neuf cents ans, par des mains qui avaient appris leur art à Constan­ti­nople et qui l’a­vaient appor­té ici, dans cette île au milieu de la mer, pour des rois nor­mands qui ne par­laient ni grec ni arabe mais qui com­pre­naient la beauté.

Ben­ja­min res­ta long­temps. Il ne pen­sait à rien. Ce qui est rare pour un homme qui pense trop, qui pense tou­jours, qui pense par défaut comme d’autres res­pirent — ce silence inté­rieur, cette sus­pen­sion de la machine ana­ly­tique, ce pur regard posé sur l’or et le bleu sans que l’es­prit n’a­joute un com­men­taire. Les mosaïques fai­saient cela. Elles étei­gnaient les mots.

Il aurait pu res­ter une heure. Il serait res­té une heure si un bruit ne l’a­vait tiré de sa contem­pla­tion — un racle­ment léger, métal­lique, comme un outil qu’on pose sur de la pierre. Il tour­na la tête. Dans une cha­pelle laté­rale, fer­mée par une corde de velours rouge, quel­qu’un travaillait.

C’é­tait une femme.

Elle était age­nouillée, le dos légè­re­ment cour­bé, devant un pan­neau de mosaïque des­cel­lé qui repo­sait sur un sup­port de bois. Elle por­tait un tablier beige par-des­sus un débar­deur noir, et ses mains — qu’il vit avant de voir son visage — étaient fines, pré­cises, occu­pées à mani­pu­ler un outil minus­cule avec lequel elle sem­blait repo­si­tion­ner les tes­selles, ces petits car­rés de verre, un par un, dans un mor­tier frais. Ses bras étaient nus, bron­zés, et une pous­sière dorée les cou­vrait — la pous­sière des tes­selles, l’or en poudre — qui leur don­nait, dans la pénombre de la cha­pelle, un éclat irréel, comme si elle était elle-même en train de deve­nir mosaïque.

Ben­ja­min l’ob­ser­va. Ce n’é­tait pas un regard de désir — pas encore, pas exac­te­ment — c’é­tait un regard de sur­prise. Il ne s’at­ten­dait pas à trou­ver ça ici : une femme vivante par­mi les femmes de verre, une res­pi­ra­tion par­mi les saints figés, des doigts en mou­ve­ment dans un monde immo­bile depuis neuf siècles. Elle n’a­vait pas remar­qué sa pré­sence. Elle tra­vaillait avec une concen­tra­tion qui l’i­so­lait du reste de l’é­glise, du reste du monde, comme un musi­cien qui joue seul dans une salle vide.

Puis elle leva la tête.

Elle avait trente-cinq ans, peut-être moins. Un visage ovale, le teint brun cui­vré des Sici­liennes qui ont du sang arabe sans le savoir — ces visages qui racontent une his­toire que les livres n’ont pas écrite, une his­toire d’in­va­sions et de mélanges, de conquêtes et d’a­ban­dons, de nuits médi­ter­ra­néennes où les peuples se sont mêlés sans deman­der la per­mis­sion. Ses yeux étaient noirs et pro­fonds, avec quelque chose de liquide, une viva­ci­té qui contras­tait avec le calme de ses mains. Ses che­veux, noirs aus­si, étaient atta­chés haut, défaits par endroits, et quelques mèches col­laient à ses tempes par la chaleur.

Elle le regar­da. Il la regar­da. Trois secondes. Cinq. Le silence de l’é­glise, entre eux, était plein de dorures.

— Mi scu­si, dit Ben­ja­min, avec un accent qu’il savait atroce. I was just… looking.

Elle eut un demi-sou­rire. Pas moqueur — patient. Le sou­rire de quel­qu’un qui a l’ha­bi­tude des tou­ristes qui s’é­garent au-delà des cordes de velours.

— It’s fine, dit-elle, en anglais, avec un accent ita­lien qui ren­dait les consonnes plus douces et les voyelles plus longues. You can look. Just don’t touch.

— I wouldn’t dare.

— People dare. They always dare. Last week a man tried to take a tes­se­ra as a souvenir.

— A nine-hun­dred-year-old souvenir.

— He said it was for his wife.

Ben­ja­min sou­rit. Elle aus­si. Puis elle se remit au tra­vail, et il com­prit que la conver­sa­tion était ter­mi­née — non pas par impo­li­tesse, mais par néces­si­té. Le mor­tier sèche. Les tes­selles n’at­tendent pas. Il recu­la, repas­sa sous la corde de velours, et sor­tit de la chapelle.

Mais il revint dans la nef, et res­ta encore un moment sous le regard du Christ doré, et cette fois il pen­sait — il pen­sait à cette femme, à ses mains, à cette pous­sière d’or sur ses bras, et il se deman­dait ce que ça fai­sait de pas­ser ses jour­nées à tou­cher ce que les mains du XIIe siècle avaient posé, de main­te­nir en vie ce que le temps essayait de défaire, tes­selle par tes­selle, siècle après siècle. C’é­tait un métier de patience. Un métier de résis­tance. Exac­te­ment le contraire de tout ce qu’il fai­sait, lui, Ben­ja­min Ingham, qui ne résis­tait à rien parce que rien ne le menaçait.

Il sor­tit.

La cha­leur le reprit, bru­tale, sans tran­si­tion. Après la fraî­cheur de l’é­glise, c’é­tait comme pas­ser d’un rêve au réveil — le monde réel était trop fort, trop lumi­neux, trop chaud. Il titu­ba presque. S’as­sit à la ter­rasse d’un café, sur la Piaz­za Bel­li­ni, com­man­da un espres­so qu’on lui ser­vit dans une tasse minus­cule, brû­lant mal­gré la cha­leur, et le but d’un trait, à l’i­ta­lienne, debout au comp­toir — non, assis à la ter­rasse, parce qu’il n’a­vait pas encore appris cette grâce-là.

Devant lui, l’é­glise San Catal­do. Une autre mer­veille — trois petites cou­poles rouges posées sur un cube de pierre, comme des bon­nets sur une tête de moine. Le style ara­bo-nor­mand dans sa forme la plus pure, la plus étrange : un bâti­ment qui ne res­sem­blait ni à une mos­quée, ni à une église, ni à un palais, mais à quelque chose qui n’exis­tait qu’i­ci, dans cette île qui avait tout pris à tout le monde et qui en avait fait quelque chose qui n’ap­par­te­nait à personne.

Ben­ja­min regar­da long­temps San Catal­do par-des­sus sa tasse vide. Le soleil tapait sur les cou­poles rouges et les fai­sait luire comme de la braise. L’ombre du café l’a­bri­tait à moi­tié. Il avait chaud. Il était bien.

Il pen­sa à la femme de la Mar­to­ra­na. Pas à elle exac­te­ment — à ses mains. À la tes­selle qu’elle tenait entre le pouce et l’in­dex, un car­ré de verre de la taille d’un ongle, avec un éclat d’or au cœur. Ce qui le frap­pait — ce qui conti­nuait de le frap­per, assis à cette ter­rasse, devant ce café — c’é­tait la minu­tie. Ce mot-là : minu­tie. L’i­dée qu’on puisse consa­crer sa vie à dépla­cer des car­rés de verre d’un mil­li­mètre vers la gauche ou d’un mil­li­mètre vers la droite, et que ce mil­li­mètre change tout — l’in­cli­nai­son de la lumière, le regard du Christ, la cou­leur du ciel der­rière un ange. C’é­tait une forme de folie. Ou de foi. Ou les deux.

Il reprit sa marche.

La via Maque­da, de nou­veau, vers le sud cette fois, puis des ruelles qui se rétré­cis­saient comme des veines, des esca­liers qui mon­taient vers des cours inté­rieures invi­sibles, des palais dont les portes cochères, immenses, étaient ouvertes sur des ves­ti­bules de pierre où l’ombre régnait comme un dieu secon­daire. Ben­ja­min mar­chait len­te­ment. La cha­leur l’o­bli­geait à la len­teur — on ne se bat pas contre la cha­leur de Palerme, on négo­cie avec elle, on lui fait des conces­sions, on s’ar­rête, on reprend, on s’as­soit, on repart. Le corps s’a­dapte ou il ne s’a­dapte pas, et s’il ne s’a­dapte pas, il fond.

Il pas­sa devant une pâtis­se­rie. La vitrine le hap­pa. Der­rière la vitre embuée par la cli­ma­ti­sa­tion inté­rieure, une expo­si­tion de dou­ceurs baroques : des cas­sate ornées de fruits confits dis­po­sés comme des bijoux, des can­no­li ali­gnés par taille décrois­sante, des frut­ta Mar­to­ra­na — ces faux fruits en pâte d’a­mande peints à la main, si res­sem­blants qu’on hésite à les man­ger, petites oranges, petites figues, petites poires d’un réa­lisme hal­lu­ci­nant. Ben­ja­min entra. L’air condi­tion­né le sai­sit comme un bain froid. Il ache­ta un can­no­lo et le man­gea sur le trot­toir, debout, la ricot­ta fraîche cou­lant sur ses doigts, les éclats de pis­tache verte cra­quant sous la dent, et il pen­sa — il pen­sa que c’é­tait la meilleure chose qu’il eût man­gée depuis des mois, peut-être des années, et que le bon­heur, si le bon­heur avait un goût, avait le goût de la ricot­ta sici­lienne dans la cha­leur de juillet, sur un trot­toir de Palerme, avec les doigts pois­seux et le soleil sur la nuque.

Il s’es­suya les mains avec le mou­choir en papier que la ven­deuse lui avait don­né. La ven­deuse — une femme d’une soixan­taine d’an­nées, petite, ronde, avec des yeux qui riaient sans que sa bouche bouge — l’a­vait regar­dé man­ger avec une satis­fac­tion presque mater­nelle, comme si le fait qu’un étran­ger appré­cie un can­no­lo consti­tuait une vic­toire per­son­nelle, un triomphe de la Sicile sur le reste du monde.

Il revint vers l’hôtel.

Le hall le reçut avec sa fraî­cheur fami­lière, ses vitraux, ses colon­nades, et Ben­ja­min s’ins­tal­la dans un fau­teuil du jar­din d’hi­ver avec un livre qu’il avait empor­té de Londres — un roman poli­cier qu’il ne par­ve­nait pas à ouvrir, parce que la fic­tion lui sem­blait pâle com­pa­rée à ce qu’il venait de voir. Le pia­no à queue était tou­jours là, noir et silen­cieux, son cou­vercle fer­mé comme une paupière.

Et de nou­veau, le vieil homme.

Don Sal­va­tore — c’é­tait son nom, Ben­ja­min l’a­vait lu sur le badge dis­cret, presque invi­sible, qu’il por­tait au revers — était assis à sa place, près de la porte, dans son fau­teuil, avec cette immo­bi­li­té de sta­tue qui n’é­tait pas de la rai­deur mais de la patience, la patience de celui qui a vu pas­ser tant de clients, tant de valises, tant de noms, que chaque nou­veau visage est à la fois unique et familier.

Ben­ja­min hési­ta. Puis se leva, son livre fer­mé, et s’approcha.

— Ce pia­no, dit-il, en anglais. Is it always closed ?

Don Sal­va­tore le regar­da. Ses yeux noirs, pro­fon­dé­ment enfon­cés dans leurs orbites, avaient cette qua­li­té par­ti­cu­lière des yeux qui ont beau­coup vu : ils ne fixaient pas, ils accueillaient.

— Il est fer­mé depuis la res­tau­ra­tion. Avant, par­fois, quel­qu’un jouait. Des clients. Des pia­nistes de pas­sage. Il fut un temps où l’on jouait beau­coup de pia­no ici.

Il par­lait un anglais lent, soi­gneux, avec un accent qui n’é­tait pas vrai­ment sici­lien — c’é­tait plus ancien que ça, plus doux, comme un anglais appris dans les livres et poli par des décen­nies de conver­sa­tions avec des étrangers.

— Vous savez, dit-il, et sa voix bais­sa d’un ton, pas de conspi­ra­tion mais de confi­dence, comme si les murs de l’hô­tel avaient des oreilles et qu’il ne vou­lait pas les déran­ger — Wag­ner a vécu ici. Le com­po­si­teur. Richard Wag­ner. Il a fini Par­si­fal dans cette mai­son. L’hi­ver 1881. Huit mois. Son beau-père, Franz Liszt, lui avait envoyé un pia­no, et Wag­ner jouait tous les soirs dans le salon. Le pia­no que vous voyez là — il mon­tra le Stein­way du men­ton — ce n’est pas celui de Wag­ner. Celui-là est dans la suite qui porte son nom, au deuxième étage. Mais c’est le même silence.

Ben­ja­min regar­da le pia­no. Puis Don Sal­va­tore. Puis le pia­no de nouveau.

— Wag­ner, répéta-t-il.

— Wag­ner, confir­ma le vieil homme, et le nom dans sa bouche avait la den­si­té d’une chose posée sur une table, un objet solide qu’on pou­vait toucher.

— Pour­quoi Palerme ? deman­da Ben­ja­min. Why here ?

— La san­té. Les pou­mons. Le méde­cin lui avait pres­crit le Sud. Mais je crois qu’il y avait autre chose. Palerme fait quelque chose aux gens. Aux artistes sur­tout. Cette ville… — il cher­cha le mot, ou fit sem­blant de le cher­cher, car Ben­ja­min eut l’im­pres­sion qu’il connais­sait très bien le mot et qu’il le rete­nait exprès — cette ville donne ce qu’on ne savait pas qu’on cherchait.

Il dit cela sim­ple­ment, sans emphase, comme une infor­ma­tion pra­tique, comme il aurait dit : le petit-déjeu­ner est ser­vi jus­qu’à dix heures.

Ben­ja­min hocha la tête. Il ne savait pas quoi répondre. La phrase du vieil homme était entrée en lui comme un caillou dans un étang — silen­cieu­se­ment, avec des cercles.

— Mer­ci, dit-il.

— Di niente.

Il remon­ta dans sa chambre. S’al­lon­gea sur le lit. Regar­da le pla­fond. Les mou­lures des­si­naient des motifs flo­raux, des entre­lacs de feuilles et de tiges qui se répé­taient avec cette symé­trie obsé­dante de l’Art Nou­veau, où la nature est domes­ti­quée sans être détruite, cour­bée sans être cas­sée. Il pen­sa à Wag­ner, assis dans cette même mai­son, cent qua­rante ans plus tôt, en train d’é­crire la musique du Graal dans la cha­leur sici­lienne. Il pen­sa aux mosaïques de la Mar­to­ra­na, à ces car­rés d’or posés un à un dans le mor­tier. Il pen­sa aux mains de la femme.

Il ne connais­sait pas son nom.

Il ne savait pas pour­quoi ça lui importait.

La cha­leur de l’a­près-midi pesait sur l’hô­tel comme un cou­vercle. Les bruits de la via Roma arri­vaient assou­pis, étouf­fés, comme fil­trés par la tor­peur. Ben­ja­min fer­ma les yeux.

Palerme lui don­nait ce qu’il ne savait pas qu’il cher­chait. Le vieux avait rai­son. Mais qu’est-ce que c’é­tait ? Il ne le savait pas encore. Il ne le sau­rait peut-être jamais. Ou peut-être que Palerme le lui dirait, à sa façon, par mor­ceaux, par éclats — un can­no­lo, un Christ d’or, un nom sur un registre — comme on raconte une his­toire à quel­qu’un qui ne sait pas encore qu’il est le per­son­nage principal.

CHA­PITRE III

LE MAR­CHÉ

Le troi­sième jour, il se perdit.

Non pas qu’il eût cher­ché à se perdre — Ben­ja­min n’é­tait pas de ces voya­geurs qui cultivent l’er­rance comme un art, qui bran­dissent leur bous­sole bri­sée comme un tro­phée, qui pré­tendent que le meilleur che­min est celui qu’on ne trouve pas. Il était un homme pra­tique, mal­gré son oisi­ve­té, et il avait un plan — le plan de papier, le même, un peu frois­sé déjà, avec un cercle au crayon autour du mot « Bal­larò » que la récep­tion­niste de l’hô­tel, une jeune femme aux yeux d’encre dont il n’a­vait rete­nu que le par­fum — quelque chose de citron­né, de vert —, lui avait indi­qué le matin même. « Vous ne pou­vez pas le man­quer. Sui­vez la via Maque­da, puis tour­nez à droite après l’é­glise. Vous enten­drez avant de voir. »

Elle avait rai­son. Il enten­dit avant de voir.

D’a­bord un gron­de­ment. Pas un bruit pré­cis mais un feuille­tage de bruits, une super­po­si­tion de couches sonores qui mon­taient comme un orage au ralen­ti — des voix, des cris, des inter­pel­la­tions qui n’é­taient ni de la colère ni de la joie mais quelque chose entre les deux, un mode d’ex­pres­sion qui n’exis­tait que là, dans ce mar­ché, depuis mille ans. Les abban­niate — les cris des ven­deurs, ce chant qui n’est pas un chant, cette voca­lise gut­tu­rale qui monte, des­cend, rebon­dit d’un étal à l’autre comme une balle de pelote basque. « Aaaah, li milùuuu­ni ! » — les melons. « Pis­cispàaaa­da frìs­cu ! » — l’es­pa­don frais. Chaque ven­deur avait sa note, son timbre, son rythme, et l’en­semble for­mait une poly­pho­nie sau­vage qui n’au­rait pas déplu, pen­sa Ben­ja­min, à ce Wag­ner dont le vieux concierge lui avait par­lé la veille.

Il tour­na le coin de la rue et le mar­ché le prit.

Il n’y a pas d’autre mot. Le mar­ché de Bal­larò ne se visite pas — il vous prend. Il vous attrape par les sens, tous les sens en même temps, dans un assaut simul­ta­né qui ne laisse aucune pos­si­bi­li­té de recul, aucune dis­tance, aucune posi­tion de sur­plomb. On est dedans ou on n’y est pas, et dès qu’on y est, on y est entièrement.

Les étals. Mon Dieu, les étals. Ils débor­daient de chaque côté de la ruelle, ser­rés les uns contre les autres, pro­té­gés du soleil par des toiles ten­dues — rouges, bleues, vertes — qui trans­for­maient la lumière en quelque chose de sous-marin, de tami­sé, de presque irréel. Et sous ces toiles, un monde. Les pois­sons d’a­bord — des espa­dons fen­dus en deux, leur chair rose expo­sée comme un secret, des rou­gets ali­gnés par taille sur des lits de glace pilée, des poulpes vio­lets pen­dus à des cro­chets, leurs ten­ta­cules encore humides qui gout­taient dans la cha­leur. Les fruits ensuite — des pyra­mides de pas­tèques, des cageots de figues de Bar­ba­rie héris­sées d’é­pines que les ven­deurs éplu­chaient d’un geste expert, au cou­teau, offrant le fruit ouvert au pas­sant comme une béné­dic­tion — chair rouge, graines noires, un goût de sucre et de terre. Des tomates comme Ben­ja­min n’en avait jamais vu — pas les tomates tristes et cali­brées des super­mar­chés anglais, mais des tomates dif­formes, bos­se­lées, fen­dues par le soleil, d’un rouge obs­cène, presque ani­mal, qui sen­taient la tomate, vrai­ment, une odeur qu’il avait oubliée depuis l’enfance.

Et les odeurs, jus­te­ment. Les odeurs de Bal­larò sont un roman en soi. Elles arrivent par vagues, se super­posent, se contre­disent, se marient dans des com­bi­nai­sons que le cer­veau refuse d’a­bord puis accepte puis réclame. L’huile qui frit — les aran­cine qui doraient dans des bas­sines de métal, crous­tillantes, rem­plies de ragù ou de beurre et jam­bon, les panelle de farine de pois chiches qui cré­pi­taient dans l’huile bouillante — se mêlait à l’o­deur du pois­son, qui se mêlait à celle des épices — cumin, safran, can­nelle, des épices qui n’é­taient pas ita­liennes mais arabes, ves­tiges d’un temps où ce mar­ché s’ap­pe­lait Suq al-Bal­ha­ra et où les mar­chands de Tuni­sie et du Magh­reb y ven­daient ce que la mer leur appor­tait. Et par-des­sus tout, comme un fil conduc­teur, comme une basse conti­nue, l’o­deur du jas­min. Ces petits bou­quets de jas­min que les vieilles femmes ven­daient au coin des rues, trois branches pour un euro, et dont le par­fum, sucré, entê­tant, presque nar­co­tique, flot­tait au-des­sus du mar­ché comme l’âme au-des­sus du corps.

Ben­ja­min mar­chait. Il avait ran­gé son plan. Inutile — le mar­ché n’a­vait pas de plan, ou plu­tôt il avait le sien, un plan vivant qui chan­geait chaque jour, chaque heure, au gré des arri­vages et des humeurs. Il se lais­sait por­ter par le flux des corps — les ména­gères qui mar­chan­daient avec une féro­ci­té joyeuse, les enfants qui cou­raient entre les jambes, les vieux qui fumaient assis sur des caisses retour­nées, les tou­ristes recon­nais­sables à leur len­teur, à leur regard trop large, à leur télé­phone bran­di comme un bou­clier. Ben­ja­min ne pre­nait pas de pho­tos. Il avait déci­dé ça dès le pre­mier jour — pas de pho­tos, pas de sou­ve­nirs fabri­qués. Ce qu’il ver­rait, il le ver­rait avec ses yeux, et si ses yeux oubliaient, eh bien, tant pis. L’ou­bli aus­si est une forme de respect.

Il s’ar­rê­ta devant un étal de fro­mages. Un homme mas­sif, les bras comme des jam­bons, cou­pait des tranches d’un fro­mage blanc et les ten­dait aux pas­sants sur la lame de son cou­teau. « Assag­gia, assag­gia ! » — goûte, goûte. Ben­ja­min prit la tranche du bout des doigts. C’é­tait du cacio­ca­val­lo, un fro­mage à pâte filée, doux et légè­re­ment fumé, avec un arrière-goût de noi­sette qui res­tait en bouche comme une pro­messe. Le ven­deur le regar­dait avec cette inten­si­té des gens qui vendent de la nour­ri­ture — pas de la mar­chan­dise, de la nour­ri­ture, c’est-à-dire quelque chose de sacré, quelque chose qui vous lie à celui qui l’a pro­duit par un pacte aus­si ancien que la faim. Ben­ja­min ache­ta un mor­ceau. Le ven­deur l’en­ve­lop­pa dans du papier kraft avec un geste de prêtre embal­lant une relique.

Il conti­nua. La ruelle se rétré­cis­sait encore, et les étals se fai­saient plus modestes — de la vais­selle, des vête­ments, des usten­siles de cui­sine, des san­dales en plas­tique, des cein­tures en cuir, tout ce bazar médi­ter­ra­néen qui voi­sine avec la nour­ri­ture comme si man­ger et s’ha­biller étaient des actes de même nature. Puis le mar­ché s’ou­vrit sur une petite place — plu­tôt un élar­gis­se­ment de la ruelle, un souffle, une pause dans la den­si­té — et là, au fond, sous un auvent de toile rayée, une trattoria.

Chez Car­me­la. Il n’y avait pas d’en­seigne, ou plu­tôt l’en­seigne était Car­me­la elle-même — une femme immense, plan­tée devant son comp­toir comme un monu­ment, les bras croi­sés sur une poi­trine for­mi­dable, le tablier blanc noué sous les seins, le visage large et brun, les yeux petits et brillants de cette intel­li­gence rapide qui ne s’ap­prend pas dans les livres mais dans la vie, devant les four­neaux, face aux clients qui ont faim et qui n’ont pas le temps de men­tir. Elle devait avoir soixante ans. Elle en parais­sait à la fois vingt et cent — vingt par l’éner­gie, cent par le savoir. Ses mains, rouges, énormes, cou­vertes de farine et de sauce, bou­geaient avec une pré­ci­sion de chi­rur­gien tan­dis qu’elle par­lait, criait, riait, ser­vait, encais­sait, tout en même temps, dans un bal­let de gestes dont chaque mou­ve­ment avait été répé­té dix mille fois jus­qu’à deve­nir instinct.

Ben­ja­min s’assit.

Il n’y avait pas de carte. Il y avait Car­me­la. Elle le regar­da, jau­gea l’homme — l’é­tran­ger, le lin frois­sé, la sueur au front, les yeux un peu per­dus — et dit quelque chose en sici­lien qu’il ne com­prit pas mais dont le ton signi­fiait : je m’oc­cupe de toi. Elle dis­pa­rut der­rière un rideau de perles et revint trois minutes plus tard avec une assiette.

Pas­ta con le sarde.

Des penne rigates dans une sauce qui ne res­sem­blait à rien de ce que Ben­ja­min avait man­gé dans les res­tau­rants ita­liens de Londres — rien, abso­lu­ment rien. C’é­tait une sauce qui avait la cou­leur du sable et le goût de la mer, faite de sar­dines fraîches effi­lo­chées, de fenouil sau­vage dont l’a­mer­tume verte per­çait sous le pois­son, de rai­sins secs qui écla­taient dans la bouche en petites bombes de dou­ceur, de pignons de pin grillés, de safran, et d’un filet d’huile d’o­live si frui­tée qu’elle sen­tait l’herbe cou­pée. C’é­tait une cui­sine de mélange, de col­li­sion — l’I­ta­lie et l’A­frique du Nord, le pois­son et le fruit, le sucré et le salé, l’a­mer et le doux — une cui­sine qui racon­tait la même his­toire que les mosaïques de la Mar­to­ra­na et que les cou­poles rouges de San Catal­do : l’his­toire d’une île qui avait tout mélan­gé et qui de ce mélange avait fait un goût.

Ben­ja­min man­gea. Il man­gea len­te­ment, d’a­bord, parce que la pre­mière bou­chée l’a­vait sur­pris et qu’il vou­lait com­prendre ce qu’il man­geait, décom­po­ser les saveurs, les iden­ti­fier une à une. Puis il man­gea vite, parce que la faim l’a­vait rat­tra­pé, la vraie faim, celle que la cha­leur et la marche et les odeurs du mar­ché avaient creu­sée en lui sans qu’il s’en aper­çoive. Car­me­la le regar­dait man­ger depuis son comp­toir avec un sou­rire de triomphe silencieux.

Quand l’as­siette fut vide, elle appor­ta une cas­sa­ta. Pas la cas­sa­ta de pâtis­se­rie, ornée et sculp­tée comme un gâteau de mariage — une cas­sa­ta simple, un gâteau rond, la génoise imbi­bée de liqueur de maras­quin, la ricot­ta sucrée par­se­mée de fruits confits, le tout recou­vert d’un gla­çage de sucre vert pâle qui avait l’é­clat mat d’un volet sici­lien. Ben­ja­min pro­tes­ta mol­le­ment — il n’a­vait plus faim, il allait explo­ser — mais Car­me­la ne l’é­cou­tait pas, ou plu­tôt elle écou­tait autre chose, un lan­gage plus ancien que les mots, le lan­gage du corps qui dit faim même quand la bouche dit assez. Il man­gea la cas­sa­ta. Elle était parfaite.

— Come ti chia­mi ? deman­da Car­me­la en débarrassant.

— Ben­ja­min.

— Benia­mi­no ! s’ex­cla­ma-t-elle, comme si ce nom la réjouis­sait per­son­nel­le­ment, comme si elle l’a­vait atten­du. Benia­mi­no, bel­lo nome.

Elle lui tapo­ta l’é­paule avec une main qui pesait le poids d’un dic­tion­naire, et Ben­ja­min sen­tit dans ce geste toute la ten­dresse bour­rue d’une femme qui nour­rit les gens comme d’autres prient — par voca­tion, par foi, par inca­pa­ci­té de faire autrement.

Il paya. C’é­tait presque rien. Moins qu’un café chez Fort­num & Mason.

* * *

Le che­min du retour fut long. Il se per­dit — vrai­ment, cette fois, pas méta­pho­ri­que­ment. Les ruelles du quar­tier de l’Al­ber­ghe­ria se referment sur vous comme un laby­rinthe de pierre et de linge, et Ben­ja­min tour­na en rond pen­dant une demi-heure, pas­sant trois fois devant la même fon­taine assé­chée, la même Madone dans sa niche de faïence, le même chat roux endor­mi sur le même rebord de fenêtre. La cha­leur, à trois heures de l’a­près-midi, était une puni­tion. L’air ne bou­geait pas. Le soleil tom­bait droit, ver­ti­cal, et les ombres avaient dis­pa­ru — il n’y avait plus d’ombres, il n’y avait que la lumière, par­tout, blanche, épaisse, aveu­glante. Ben­ja­min sen­tait la sueur cou­ler le long de son dos, entre ses omo­plates, en un filet conti­nu, têtu, comme un petit ruis­seau qui aurait déci­dé de ne jamais tarir.

Il finit par trou­ver la via Maque­da, puis la via Roma, puis l’hô­tel, et quand il pous­sa la porte du Grand Hotel et Des Palmes, le froid du hall l’en­ve­lop­pa comme un pardon.

Il mon­ta prendre une douche, se chan­gea, redes­cen­dit au bar.

Il était tôt — à peine six heures — mais le bar du jar­din d’hi­ver avait déjà cette lumière du soir qui semble naître des miroirs eux-mêmes, une lumière dorée, com­plice, qui adou­cit les angles et embel­lit les visages. Ben­ja­min com­man­da un Ape­rol spritz — assez de Negro­ni pour aujourd’­hui, il vou­lait quelque chose de plus léger, quelque chose qui glisse — et s’ins­tal­la dans un fau­teuil face aux miroirs.

C’est là que l’homme apparut.

Il ne l’a­vait pas vu entrer. Il était sim­ple­ment là, sou­dain, assis dans le fau­teuil voi­sin, comme si le fau­teuil l’a­vait pro­duit de ses cous­sins. Un homme d’une soixan­taine d’an­nées, grand, mince, avec une élé­gance un peu fanée qui rap­pe­lait les pho­tos de Capote à Venise ou de Dur­rell à Cor­fou — un cos­tume de lin crème qui avait dû être cou­pé à Savile Row mais qui ne se sou­ve­nait plus de ses anciennes gloires, une che­mise bleue ouverte au col, des mocas­sins de cuir fauve usés par le trot­toir, et au poi­gnet, une montre en or qui ne don­nait peut-être plus l’heure mais qui brillait encore. Son visage était long, osseux, bru­ni par un soleil qui n’é­tait pas celui des vacances mais celui de la rési­dence — le bron­zage de quel­qu’un qui vit dans le Sud depuis assez long­temps pour ne plus s’en pro­té­ger. Des yeux bleus, très clairs, presque trans­pa­rents, qui regar­daient le monde avec cette iro­nie tendre des hommes qui ont beau­coup vécu et qui ont déci­dé de trou­ver ça drôle.

— For­give me, dit l’homme, en anglais, avec un accent qui était indé­nia­ble­ment bri­tan­nique — mais un bri­tan­nique usé, arron­di par des années d’i­ta­lien, comme un galet poli par la mer. I couldn’t help noti­cing — you’ve been wal­king. Nobo­dy walks in Paler­mo at three in the after­noon. Not in July. Not even the dogs.

Ben­ja­min le regar­da. L’homme sou­riait. Ce n’é­tait pas un sou­rire d’ap­proche — c’é­tait un sou­rire de recon­nais­sance, d’un Anglais à un autre Anglais, dans un bar d’hô­tel sici­lien, à l’heure de l’a­pé­ri­tif. Le geste le plus natu­rel du monde.

— I dis­co­ve­red that, dit Ben­ja­min. The hard way.

— The only way, in Paler­mo. Eve­ry­thing here is the hard way. Or the beau­ti­ful way. Often both. I’m Rupert, by the way. Rupert Glan­ville. I haunt this bar.

— Ben­ja­min Ingham.

Rupert Glan­ville prit son verre — un Mar­ti­ni, très sec, avec une olive — et le por­ta à ses lèvres sans quit­ter Ben­ja­min des yeux. Il y eut un silence. Pas un silence gêné — un silence de pesée, de cali­brage, comme quand un vieux chat juge un nou­veau venu sur son territoire.

— Ingham, répé­ta Glan­ville. That’s a name.

— It’s my name, oui.

— No, I mean — it’s a name. Here. In Sici­ly. Ingham is a name that means something.

Ben­ja­min fron­ça les sour­cils. Il ne com­pre­nait pas. Ou plu­tôt il com­men­çait à com­prendre qu’il ne com­pre­nait pas, ce qui est le pre­mier stade de la compréhension.

— Com­ment ça ?

— Oh, rien de dra­ma­tique. — Glan­ville fit un geste de la main, un geste qui englo­bait le bar, les miroirs, le jar­din d’hi­ver, l’hô­tel tout entier, et peut-être la ville au-delà. — C’est juste que… les Anglais ont fait for­tune ici. Au XIXe siècle. Le Mar­sa­la, le vin. Comme le por­to, mais en Sicile. Et le plus grand d’entre eux — le roi du Mar­sa­la, pour ain­si dire — s’ap­pe­lait Ingham. Ben­ja­min Ingham.

Le spritz de Ben­ja­min s’ar­rê­ta à mi-che­min de ses lèvres.

— Ben­ja­min Ingham.

— Ben­ja­min Ingham de Leeds. Arri­vé en Sicile vers 1806. Un jeune homme ambi­tieux. Il a construit un empire — le vin, le soufre, le com­merce mari­time. Quand il est mort, en 1861, il était l’homme le plus riche de Sicile. Peut-être le plus riche homme d’af­faires entre Gibral­tar et Suez.

Ben­ja­min repo­sa son verre. Quelque chose dans sa poi­trine — pas le cœur, plus bas, plus vague — se contrac­ta légè­re­ment. Un creux. Pas de la peur. Pas de l’ex­ci­ta­tion. Quelque chose de plus étrange — la sen­sa­tion qu’une porte venait de s’ou­vrir der­rière lui, dans une pièce qu’il croyait n’a­voir qu’un mur.

— Et il a vécu ici ? Dans cet hôtel ?

Glan­ville sou­rit. Ce sou­rire plus large que les pré­cé­dents, un sou­rire qui savait.

— Mieux que ça. Il a construit cet hôtel. Enfin, pas l’hô­tel — la mai­son. Ce bâti­ment était sa rési­dence pri­vée. Le Palaz­zo Ingham. Il l’a fait construire vers 1856. Avec un jar­din exo­tique qui des­cen­dait jus­qu’à la mer — la mer était là, autre­fois, juste der­rière, avant que la ville ne dévore tout. Et un pas­sage secret — un tun­nel qui reliait la mai­son à l’é­glise angli­cane, de l’autre côté de la rue. L’é­glise est tou­jours là, d’ailleurs. Vous pou­vez la voir en sortant.

Ben­ja­min ne dit rien.

— Après sa mort, reprit Glan­ville en tour­nant son olive dans son verre, la mai­son a été ven­due. Un cer­tain Ragu­sa l’a trans­for­mée en hôtel. Et voi­là. Le Palaz­zo Ingham est deve­nu le Grand Hotel et Des Palmes. Les pal­miers de l’en­trée — les deux grands, les impé­riaux — ce sont les des­cen­dants de ceux qu’In­gham avait plan­tés. D’où le nom.

Ben­ja­min regar­da les pal­miers par la fenêtre du bar. Ils étaient immo­biles dans l’air du soir, leurs palmes noires contre le ciel bleu sombre.

— Fun­ny coin­ci­dence, dit Glan­ville. Your name.

— Yes, dit Ben­ja­min. Funny.

Mais il ne riait pas. Et il ne rit pas non plus quand Glan­ville, avec la désin­vol­ture de l’homme qui sait beau­coup et qui dis­tri­bue son savoir comme des bon­bons — un ici, un là, jamais trop, jamais assez — enchaî­na sur l’his­toire de Palerme, les Nor­mands, les Arabes, les Bour­bons, les Anglais, Gari­bal­di et ses Mille qui avaient débar­qué à Mar­sa­la en 1860, jus­te­ment à Mar­sa­la, la ville du vin d’In­gham, comme si l’his­toire avait un sens de l’humour.

Ils burent. Glan­ville com­man­da un deuxième Mar­ti­ni, puis un troi­sième, sans que l’al­cool ne parût l’af­fec­ter autre­ment que par un léger rosis­se­ment des pom­mettes et un élar­gis­se­ment pro­gres­sif de ses digres­sions. Il racon­tait bien. Il avait cet art anglais du récit qui consiste à paraître indif­fé­rent à ce qu’on dit tout en le disant avec une pré­ci­sion redou­table — l’art du unders­ta­te­ment, de la litote, de la bombe dégui­sée en pétard mouillé.

Il vivait à Palerme depuis vingt ans. Il avait été quelque chose dans la finance, autre­fois, à Londres, quelque chose de suf­fi­sam­ment lucra­tif pour lui per­mettre de ne plus rien être du tout, et il avait choi­si Palerme parce que — parce que quoi ? Il ne le dit pas exac­te­ment. Il par­la de la lumière, de l’o­pé­ra, du Tea­tro Mas­si­mo, des palais en ruine qu’on pou­vait encore ache­ter pour le prix d’un stu­dio à Ken­sing­ton, des femmes sici­liennes qui étaient les plus belles du monde mais qu’il ne fal­lait sur­tout pas le dire devant elles, de la cui­sine qui était meilleure que tout ce que Paris et Lyon réunies pou­vaient offrir, du vin qui était meilleur que le bor­deaux — « ne le répé­tez à per­sonne » — et de cette qua­li­té par­ti­cu­lière de l’air, le soir, quand le vent du large appor­tait un souffle de sel et de jas­min qui sen­tait — il cher­cha le mot, et cette fois Ben­ja­min eut l’im­pres­sion qu’il le cher­chait vrai­ment — qui sen­tait le commencement.

— Le com­men­ce­ment de quoi ? deman­da Benjamin.

— Ah, dit Glan­ville. Ça, c’est la ques­tion. Quand vous aurez la réponse, vous n’au­rez plus besoin de moi.

Il leva son verre. Ben­ja­min leva le sien. Ils trin­quèrent sans dire à quoi.

* * *

Ce soir-là, Ben­ja­min ne dîna pas. Le sou­ve­nir de la pas­ta con le sarde et de la cas­sa­ta de Car­me­la occu­pait encore son esto­mac comme un loca­taire satis­fait qui n’a pas l’in­ten­tion de par­tir. Il mon­ta dans sa chambre, ouvrit la fenêtre, et s’ac­cou­da au balcon.

Palerme, en bas, res­pi­rait. C’est le mot qui lui vint — la ville res­pi­rait. La cha­leur du jour refluait len­te­ment, comme une fièvre qui tombe, et les rues recom­men­çaient à vivre, à se rem­plir de voix, de pas, de musique qui sor­tait des fenêtres ouvertes. Quelque part, un ténor de radio chan­tait quelque chose de napo­li­tain, et la mélo­die mon­tait dans l’air tiède, se mêlait au bruit des scoo­ters et au cli­que­tis loin­tain des cou­verts dans les trattorias.

Ben­ja­min Ingham de Leeds. Arri­vé en Sicile vers 1806.

Il pen­sa à ça. Le nom. Son nom. Por­té par un autre homme, deux siècles plus tôt, dans cette même ville, sous ce même ciel. Un homme qui avait construit cette mai­son — cette mai­son où Ben­ja­min dor­mait, man­geait, pre­nait sa douche, lisait ses emails, buvait ses Negro­ni. Un homme de Leeds, comme ses propres grands-parents. Un homme qui fai­sait le com­merce du vin. Du Marsala.

Ben­ja­min essaya de se sou­ve­nir de ce qu’il savait de sa propre famille. Pas grand-chose. Les Ingham de sa branche — les Ingham du Sur­rey, ceux qu’il connais­sait — étaient des gens dis­crets, des pro­fes­sions libé­rales, des comp­tables et des soli­ci­tors, le genre de famille anglaise qui tra­verse les siècles sans faire de bruit, comme l’eau qui coule sous la glace. Son père ne par­lait jamais de généa­lo­gie. Sa mère, morte quand il avait vingt ans, encore moins. Y avait-il un lien ? Y avait-il un fil, aus­si mince soit-il, qui reliait Ben­ja­min Ingham du Grand Hotel et Des Palmes, en ce soir de juillet, à Ben­ja­min Ingham du Palaz­zo Ingham, en ce jour de 1856 où il avait posé la pre­mière pierre ?

Ridi­cule, pen­sa-t-il. Le monde est plein d’In­gham. C’est un nom du York­shire. Com­mun comme la pluie. Il n’y avait aucune rai­son de cher­cher un lien. Aucune rai­son de fris­son­ner — parce qu’il avait fris­son­né, imper­cep­ti­ble­ment, là, sur le bal­con, mal­gré la cha­leur — quand Glan­ville avait dit le nom.

Ben­ja­min Ingham de Leeds.

Il ren­tra. Fer­ma la fenêtre. Se coucha.

Mais cette nuit-là, il dor­mit mal. Pas l’in­som­nie franche, cas­sante, qui vous laisse les yeux ouverts devant le pla­fond — quelque chose de plus sour­nois, un som­meil poreux, troué de réveils brefs, de bribes de rêves qu’il oubliait en y entrant, comme des pièces dont on pousse la porte pour les trou­ver vides. À un moment, dans un de ces inter­stices entre le som­meil et la veille, il crut entendre de la musique — un pia­no, très loin, très bas, comme fil­tré par des épais­seurs de murs et d’an­nées. Quelques notes. Une phrase. Puis le silence.

Il se ren­dor­mit. Et le len­de­main matin, quand il se réveilla, la pre­mière chose qu’il pen­sa, avant même d’ou­vrir les yeux, avant même de sen­tir la cha­leur et la lumière et l’o­deur du par­quet tiède, fut le nom. Pas le sien. L’autre. Celui d’avant.

Lire la suite…

Read more