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Les pal­miers
d’In­gham

Les pal­miers d’Ingham

Cha­pitres 8 à 10

CHA­PITRE VIII

L’EAU

Zai­ra vint le cher­cher à neuf heures. Elle l’at­ten­dait dehors, devant l’hô­tel, appuyée contre un des deux pal­miers impé­riaux — le pal­mier de droite, celui qui pen­chait légè­re­ment vers la rue, comme s’il vou­lait voir ce qui se pas­sait au-delà de la via Roma. Elle por­tait un pan­ta­lon de toile claire, un che­mi­sier blanc, des san­dales de cuir, et ses che­veux étaient atta­chés dans un fou­lard bleu qui lui don­nait l’air d’une femme d’un autre siècle — un siècle plus lent, plus beau, un siècle qui avait le temps.

— Vous avez une tête de len­de­main, dit-elle en guise de bonjour.

— La Vuc­ci­ria, dit Ben­ja­min. Avec Glanville.

— Ah. Glan­ville. — Elle sou­rit, un sou­rire qui en savait long. — On m’a dit qu’il vous avait adop­té. Il fait ça. Il adopte les Anglais per­dus. C’est son sport.

— Je ne suis pas perdu.

— Non. Vous êtes en train de vous trou­ver. C’est différent.

Elle dit cela en mar­chant, sans le regar­der, comme une chose évi­dente, une obser­va­tion météo­ro­lo­gique — il fait chaud, vous vous trou­vez, on ver­ra bien ce que ça donne.

Ils prirent un bus. Un de ces bus paler­mi­tains qui sont moins des moyens de trans­port que des expé­riences socio­lo­giques — bon­dés, bruyants, sans cli­ma­ti­sa­tion, avec des gens qui s’ac­crochent aux barres de métal et qui se parlent par-des­sus les têtes comme s’ils étaient dans leur salon. Ben­ja­min trans­pi­rait. Zai­ra, à côté de lui, ne trans­pi­rait pas — ou si elle trans­pi­rait, elle le fai­sait avec une grâce qui échap­pait à la sueur, comme si la cha­leur était un élé­ment qu’elle avait inté­gré depuis long­temps et qui ne la déran­geait pas plus que l’air.

Le bus les dépo­sa dans un quar­tier qu’il ne connais­sait pas — des ave­nues plus larges, des arbres, des murs de pierre der­rière les­quels on devi­nait des jar­dins. Et sou­dain, au détour d’une rue, le Palais de la Zisa.

Ben­ja­min ne sut pas, d’a­bord, ce qu’il regar­dait. Le bâti­ment n’a­vait rien de spec­ta­cu­laire — un bloc de pierre ocre, rec­tan­gu­laire, aus­tère, avec des fenêtres en arc bri­sé et un toit plat. Rien de la pro­fu­sion baroque des églises du centre. Rien des dorures de la Pala­tine. C’é­tait une archi­tec­ture de silence, de retrait, d’in­té­rio­ri­té. Un coffre fermé.

— Al-Aziz, dit Zai­ra. C’est l’é­ty­mo­lo­gie. L’a­rabe : al-Aziz, « la splen­dide ». Mais la splen­deur est à l’in­té­rieur. Tou­jours à l’in­té­rieur, dans l’ar­chi­tec­ture arabe. Le dehors ne dit rien. Le dehors pro­tège. C’est le dedans qui parle.

Ils entrèrent.

Et le dedans parla.

La salle de la fon­taine. Ben­ja­min la vit et com­prit — com­prit avec le corps, pas avec l’es­prit — ce que Zai­ra lui avait décrit le soir du dîner. Le sol de marbre, légè­re­ment incli­né, sur lequel un filet d’eau cou­lait — pas une fon­taine jaillis­sante, pas un jet spec­ta­cu­laire, quelque chose de plus sub­til, un glis­se­ment, un mur­mure liquide qui des­cen­dait le long du marbre en une pel­li­cule si fine qu’on la voyait à peine, qu’on la devi­nait sur­tout, à la lumière qui trem­blait sur la sur­face, à ce fris­son de reflets qui fai­sait bou­ger les murs. Et le cou­rant d’air. Un cou­rant d’air frais, imper­cep­tible, qui venait de nulle part et de par­tout — des ouver­tures dans les murs, des conduits cachés dans la pierre, un sys­tème de ven­ti­la­tion conçu neuf siècles plus tôt par des ingé­nieurs qui savaient que l’eau et l’air sont les deux seules réponses à la cha­leur, et que la beau­té de cette réponse fait par­tie de sa fonction.

— Tou­chez le mur, dit Zaira.

Ben­ja­min posa sa main à plat sur la pierre. Fraîche. D’une fraî­cheur qui n’é­tait pas celle de la cli­ma­ti­sa­tion — méca­nique, bru­tale, arti­fi­cielle — mais celle de la pierre elle-même, de la pierre et de l’eau et de l’air com­bi­nés en un sys­tème si simple, si ancien, si élé­gant qu’il fai­sait honte à toute la tech­no­lo­gie du XXIe siècle.

— Ils avaient com­pris, dit Zai­ra. Ils avaient com­pris que le confort n’est pas un luxe. C’est une science. Et que la science la plus haute est celle qui uti­lise ce qui existe déjà — l’eau, le vent, la pierre — au lieu d’in­ven­ter ce qui n’existe pas.

Les muqar­nas. Au pla­fond de la salle de la fon­taine, les mêmes alvéoles de stuc qu’à la Pala­tine, mais ici sans mosaïques, sans or — des alvéoles nues, blanches, creu­sées dans le plâtre avec une pré­ci­sion mathé­ma­tique qui avait la beau­té des frac­tales. Zai­ra lui expli­qua — les muqar­nas n’é­taient pas déco­ra­tifs, ou pas seule­ment. Ils étaient fonc­tion­nels. Leur forme en nid d’a­beilles dif­fu­sait le son, répar­tis­sait la lumière, créait des zones d’ombre et de clar­té qui don­naient à l’es­pace une pro­fon­deur que les murs plats n’au­raient pas eue. L’or­ne­ment était la struc­ture. La beau­té était l’in­gé­nie­rie. Les deux ne se dis­tin­guaient pas.

Ben­ja­min l’é­cou­tait. Il l’é­cou­tait avec une atten­tion qu’il ne se connais­sait pas — une atten­tion totale, affa­mée, l’at­ten­tion d’un homme qui a vécu qua­rante-trois ans sans s’in­té­res­ser à grand-chose et qui découvre, sou­dain, que le monde est plein de choses aux­quelles s’in­té­res­ser, et que la per­sonne qui les lui montre en fait par­tie. Zai­ra par­lait avec ses mains — tou­jours ses mains, ces mains de res­tau­ra­trice qui avaient tou­ché des mosaïques du XIIe siècle et qui main­te­nant tra­çaient dans l’air les lignes de la Zisa comme un archi­tecte des­si­nant un plan. Et sa voix — cette voix grave, un peu rauque, avec l’ac­cent sici­lien qui rou­lait les r et allon­geait les a — sa voix avait la qua­li­té des choses qu’on ne peut pas repro­duire, une qua­li­té de grain, de tex­ture, comme le tou­cher d’un tis­su qu’on recon­naît les yeux fermés.

Ils visi­tèrent les étages — les salles supé­rieures, plus dépouillées, avec des vues sur la ville et sur ce qui avait été, autre­fois, le parc de la Zisa. Un parc arabe, avec des canaux, des pavillons, des oran­ge­raies, des fon­taines — tout un monde d’eau et de ver­dure qui n’exis­tait plus, dévo­ré par l’ur­ba­ni­sa­tion du XXe siècle, rem­pla­cé par des immeubles et des par­kings. Ben­ja­min regar­da par la fenêtre. Des voi­tures. Un ter­rain vague. Un mur de béton tagué. Et il essaya d’i­ma­gi­ner — les oran­gers, l’eau, les pavillons de marbre, les femmes du harem qui se bai­gnaient dans les bas­sins, les musi­ciens qui jouaient du oud dans les kiosques — et il n’y par­vint pas. L’i­ma­gi­na­tion a ses limites. Le béton a les siennes. Elles ne coïn­cident pas.

— Venez, dit Zai­ra. Je vous ai pro­mis un jardin.

* * *

Ils mar­chèrent dix minutes. Des rues calmes, rési­den­tielles, où le tou­risme ne par­ve­nait pas — les quar­tiers der­rière la Zisa, une Palerme popu­laire et dis­crète, avec ses épi­ce­ries, ses coif­feurs, ses bars où des hommes jouaient aux cartes devant des verres d’a­nis. Puis Zai­ra s’ar­rê­ta devant un mur.

Un mur de pierre, haut, ancien, per­cé d’une petite porte de bois vert.

— Ici, dit-elle.

Elle pous­sa la porte.

Le jar­din était de l’autre côté du monde. Après le bruit et le béton de la rue, un silence végé­tal, humide, pro­fond. Des oran­gers — des oran­gers amers, dont les fruits pen­daient comme des lam­pions verts — des citron­niers, des bou­gain­vil­liers qui cou­vraient les murs de cas­cades vio­lettes, un figuier cen­te­naire dont les branches se cour­baient vers le sol comme des bras qui bénissent, et au centre, une fon­taine. Une petite fon­taine de pierre, octo­go­nale, avec un filet d’eau qui cou­lait d’une bouche de lion et qui tom­bait dans un bas­sin cou­vert de mousse.

— C’est un jar­din arabe, dit Zai­ra. L’un des der­niers. Il appar­te­nait à un palaz­zo du XIIe siècle — le palaz­zo a été détruit, mais le jar­din est res­té. Une famille du quar­tier l’en­tre­tient. Ils ne le montrent pas. Mais ils me connaissent.

Ben­ja­min regar­da autour de lui. C’é­tait un rec­tangle — dix mètres sur vingt, peut-être — mais dans ce rec­tangle il y avait un monde. L’eau, les arbres, l’ombre, le silence. Les quatre élé­ments du jar­din isla­mique — l’eau au centre, les arbres autour, l’ombre en récom­pense, et le mur qui sépare le dedans du dehors, le sacré du pro­fane, le beau du reste.

— C’est ça, Palerme, dit Zai­ra. On passe d’un mur. On pousse une porte. Et der­rière la porte, il y a neuf siècles.

Ben­ja­min s’as­sit sur le bord de la fon­taine. L’eau était froide. Il y trem­pa les doigts. Le bruit — ce bruit léger, conti­nu, comme une res­pi­ra­tion — rem­plis­sait le jar­din, le satu­rait de calme. Les oran­gers sen­taient l’a­mer et le sucré mêlés. Un papillon — blanc, fra­gile, stu­pé­fait d’exis­ter — pas­sa entre les branches du figuier.

Zai­ra s’as­sit à côté de lui. Près. Pas tout à fait contre lui, mais assez près pour qu’il sente la cha­leur de son bras, le par­fum de sa peau — quelque chose de boi­sé, de tiède, qui se mêlait à l’o­deur des oran­gers. Ils ne par­lèrent pas. Le silence du jar­din les pre­nait comme l’eau de Mon­del­lo avait pris Ben­ja­min — enve­lop­pant, total, apaisant.

— Je vou­drais vous mon­trer quelque chose, dit-elle après un long moment. Pas aujourd’­hui. Demain. Quelque chose qui a un rap­port avec votre nom.

— Mon nom ?

— Ingham. — Elle le regar­da. Ses yeux noirs, dans l’ombre du figuier, avaient des reflets d’or — l’or des mosaïques, l’or des tes­selles. — J’ai fait des recherches. Pas pour vous — pour moi. Parce que je tra­vaille sur les mosaïques de la Mar­to­ra­na, et la Mar­to­ra­na a été res­tau­rée au XIXe siècle grâce à des fonds étran­gers. Et par­mi les dona­teurs, il y avait un nom. Le même que le vôtre.

Ben­ja­min sen­tit le sol bou­ger sous lui. Pas un trem­ble­ment de terre — quelque chose de plus intime, de plus per­son­nel, le dépla­ce­ment d’une plaque tec­to­nique dans la géo­lo­gie de son identité.

— Qu’a­vez-vous trouvé ?

— Demain, dit-elle. Demain, je vous emmène quelque part. Un endroit où les archives parlent.

Elle se leva. Lui ten­dit la main pour l’ai­der à se rele­ver — un geste simple, un geste de rien, mais quand leurs mains se tou­chèrent, Ben­ja­min sen­tit — il sen­tit la pous­sière d’or, invi­sible, qui vivait dans les doigts de cette femme, neuf siècles de mosaïques pas­sées de main en main, et il tint cette main une seconde de trop, une seconde qui n’é­tait pas une erreur mais une déci­sion, et Zai­ra ne reti­ra pas la sienne.

Ils sor­tirent du jar­din. La porte verte se refer­ma der­rière eux. La rue, le bruit, la cha­leur — tout revint d’un coup, comme un robi­net qu’on ouvre. Ben­ja­min se retour­na. Le mur était là, opaque, muet. Rien ne disait qu’il y avait un jar­din der­rière. Rien ne disait qu’il y avait neuf siècles d’eau et d’o­ran­gers de l’autre côté de cette pierre.

— À demain, dit Zaira.

— À demain.

Elle s’é­loi­gna dans la rue. Ben­ja­min la regar­da par­tir — sa sil­houette dans la lumière blanche, le fou­lard bleu, les san­dales de cuir sur le trot­toir brû­lant — et il pen­sa que cette femme était comme le jar­din : un mur, une porte, et der­rière la porte, un monde que rien n’annonçait.

Il ren­tra à l’hô­tel. Tra­ver­sa le hall. Pas­sa devant le pia­no à queue, le por­trait du XIXe siècle dans le cou­loir, les miroirs du jar­din d’hi­ver. Tout cela lui était fami­lier main­te­nant — pas comme un tou­riste recon­naît un décor, mais comme un homme recon­naît les murs d’une mai­son qu’il com­mence à habi­ter. L’hô­tel n’é­tait plus un hôtel. Il était quelque chose d’autre. Un lieu. Un texte. Un palimp­seste dont il lisait les couches une à une, jour après jour, Wag­ner sous les mosaïques de Basile, Rous­sel sous Wag­ner, Ingham sous Rous­sel, et lui — Ben­ja­min Ingham, le der­nier, le tou­riste, le dés­œu­vré — sous tout le monde, au fond, à la der­nière couche, là où la pierre ren­contre la terre.

Don Sal­va­tore n’é­tait pas à sa place. Le fau­teuil était vide. Ben­ja­min s’as­sit dedans, par jeu, par défi, pour voir ce que le vieil homme voyait quand il regar­dait le hall depuis ce fau­teuil. Et il vit — il vit les colonnes, les vitraux, le sol de marbre, les clients qui tra­ver­saient comme des ombres, et il com­prit que Don Sal­va­tore ne sur­veillait pas l’hô­tel. Il le regar­dait vivre. Il écou­tait ses murs. Il comp­tait ses fantômes.

Ben­ja­min se leva, remon­ta dans sa chambre, et pour la pre­mière fois du voyage, ouvrit son ordi­na­teur. Il tapa dans la barre de recherche : « Ingham fami­ly Leeds Sici­ly genealogy. »

Les résul­tats appa­rurent. Des dizaines. Des cen­taines. Des articles, des livres, des arbres généa­lo­giques. Un monde.

Il lut pen­dant trois heures. Il lut jus­qu’à ce que la lumière de la fenêtre change, et que la chambre s’as­som­brisse, et que les lettres sur l’é­cran deviennent les seules étoiles de la pièce.

Ce qu’il trou­va, il ne le dit à per­sonne. Pas encore.

CHA­PITRE IX

LA VÉRI­TÉ

Zai­ra l’at­ten­dait devant l’é­glise angli­cane. Ben­ja­min ne l’a­vait jamais remar­quée — l’é­glise. Elle était là, pour­tant, juste en face de l’hô­tel, de l’autre côté de la via Roma, coin­cée entre deux immeubles comme un livre glis­sé dans un rayon­nage trop ser­ré. Une façade dis­crète, néo-gothique, de la pierre grise, une porte en ogive. L’Ho­ly Cross Angli­can Church. Construite par les Ingham et les Whi­ta­ker, au XIXe siècle, pour que la com­mu­nau­té anglaise de Palerme eût un lieu de culte. Et reliée à l’hô­tel — à la mai­son — par un pas­sage secret, un tun­nel sou­ter­rain dont per­sonne ne savait s’il exis­tait encore.

Ben­ja­min tra­ver­sa la rue. Zai­ra était ados­sée au mur de l’é­glise, les bras croi­sés, avec cet air de quel­qu’un qui est sur le point de vous emme­ner quelque part et qui en connaît le prix.

— Vous avez mal dor­mi, dit-elle.

— J’ai lu.

— Sur Internet.

— Oui.

— Alors vous savez déjà quelque chose.

Ben­ja­min hési­ta. Ce qu’il avait trou­vé, la veille, dans la lumière bleu­tée de son écran — des frag­ments, des noms, des dates, des rami­fi­ca­tions de l’arbre généa­lo­gique des Ingham de Leeds qui se divi­saient et se sub­di­vi­saient comme les branches d’un figuier — ce n’é­tait pas encore une preuve. C’é­tait une direc­tion. Un cou­loir dans lequel il avait fait quelques pas, et qui s’en­fon­çait dans l’obscurité.

— Je sais que Ben­ja­min Ingham de Leeds n’a pas eu d’en­fants, dit-il. Mais il avait des frères. Et ses frères avaient des enfants. Beau­coup d’en­fants. Et cer­tains de ces enfants ne sont pas venus en Sicile. Cer­tains sont res­tés en Angle­terre. Dans le York­shire. Puis ils se sont dis­per­sés. Le Sur­rey. Le Kent. Londres.

— Conti­nuez.

— Mon nom de famille est Ingham. Mon père s’ap­pe­lait Robert Ingham. Le père de mon père s’ap­pe­lait William Ingham. Et le père de William… — il s’ar­rê­ta. Il enten­dait sa propre voix, et elle lui sem­blait appar­te­nir à quel­qu’un d’autre, quel­qu’un de plus jeune, de plus effrayé. — Le père de William s’ap­pe­lait George. George Ingham. De Leeds.

Zai­ra ne dit rien. Elle le regar­dait. Le soleil était déjà haut — neuf heures du matin et la cha­leur s’ins­tal­lait, blanche, impla­cable — mais Ben­ja­min ne sen­tait pas la cha­leur. Il sen­tait autre chose. Un froid. Un froid inté­rieur qui n’a­vait rien à voir avec la tem­pé­ra­ture et tout à voir avec ce moment pré­cis où une coïn­ci­dence cesse d’être une coïn­ci­dence et devient quelque chose d’autre — un fait, une lignée, un fil.

— Venez, dit Zaira.

Elle le condui­sit non pas dans l’é­glise mais dans une rue adja­cente, une rue étroite qui lon­geait un mur d’en­ceinte. Puis dans un bâti­ment — un palaz­zo de pierre dorée, trois étages, des bal­cons de fer for­gé, une cour inté­rieure où un citron­nier pous­sait dans un bac de terre cuite. Des bureaux. Des plaques sur les portes — notaio, avvo­ca­to, stu­dio d’ar­chi­tet­tu­ra. Zai­ra pous­sa une porte au rez-de-chaussée.

Une pièce. Des éta­gères du sol au pla­fond. Des dos­siers, des registres, des car­tons. Et der­rière un bureau encom­bré de papiers, un homme. Petit, chauve, des lunettes rondes, le visage tan­né, les mains cou­vertes de taches d’encre — un homme qui res­sem­blait à ses archives, qui sem­blait être fait de la même matière que les docu­ments qu’il conser­vait, comme si le papier l’a­vait absor­bé par osmose.

— Pro­fes­sore Fer­rante, dit Zaira.

Ben­ja­min la regar­da. Fer­rante. Le même nom qu’elle.

— Mon oncle, dit Zai­ra en réponse à sa ques­tion muette. Le frère de ma mère. His­to­rien. Spé­cia­liste des familles étran­gères en Sicile. Il enseigne à l’u­ni­ver­si­té, mais ses vrais cours, il les donne ici, dans cette pièce, à ceux qui cherchent.

Le pro­fes­sore Fer­rante se leva, ser­ra la main de Ben­ja­min avec une poigne sur­pre­nante pour un homme si petit, et le regar­da par-des­sus ses lunettes.

— Ingham, dit-il. Vous êtes Ingham.

— Oui.

— Asseyez-vous.

Ben­ja­min s’as­sit. Zai­ra s’as­sit à côté de lui. Le pro­fes­sore Fer­rante dis­pa­rut der­rière une éta­gère et revint avec un dos­sier — un dos­sier de car­ton beige, épais, noué par un ruban de coton, sur lequel était écrit, à l’encre noire, d’une écri­ture ancienne : INGHAM — WHI­TA­KER — GENEALOGIA.

— Je tra­vaille sur les familles anglaises de Sicile depuis trente ans, dit Fer­rante en posant le dos­sier sur le bureau. Les Ingham, les Whi­ta­ker, les Wood­house, les San­der­son, les Mor­ri­son. Ils sont tous venus ici entre 1790 et 1840. Ils ont fait for­tune dans le Mar­sa­la, le soufre, le coton. Et puis ils se sont mariés — entre eux, avec des Sici­liens, avec des Anglais d’autres colo­nies. Les arbres généa­lo­giques sont immenses. Des cen­taines de branches.

Il ouvrit le dos­sier. Des feuilles de papier jau­ni, des pho­to­co­pies d’actes, des lettres, des cer­ti­fi­cats. Et au centre, un arbre. Un arbre généa­lo­gique déplié comme une carte — pas un arbre infor­ma­tique, un arbre des­si­né à la main, à l’encre, avec des lignes qui par­taient de Leeds en 1784 et qui des­cen­daient, se rami­fiaient, se croi­saient, tra­ver­saient la Manche, tra­ver­saient la Médi­ter­ra­née, arri­vaient en Sicile et en repar­taient, comme les racines d’un figuier qui pousse au-des­sus d’un mur.

— Ben­ja­min Ingham, dit Fer­rante en posant le doigt sur le som­met de l’arbre. Né à Leeds en 1784. Mort à Palerme en 1861. Marié à Ales­san­dra Spa­da­fo­ra, duchesse de San­ta Rosa­lia. Pas d’enfants.

Son doigt descendit.

— Mais il avait un frère. Joshua Ingham. Res­té à Leeds. Joshua a eu trois fils. L’aî­né, Tho­mas, est venu en Sicile. Le cadet, Samuel, est mort jeune. Et le troisième…

Son doigt s’arrêta.

— Le troi­sième s’ap­pe­lait George. George Ingham. Il n’est jamais venu en Sicile. Il est res­té à Leeds, puis il a démé­na­gé dans le Sur­rey. Il a eu un fils, qui a eu un fils, qui a eu un fils.

Ben­ja­min regar­dait le doigt du pro­fes­sore des­cendre le long de l’arbre, géné­ra­tion après géné­ra­tion, comme un homme qui des­cend un esca­lier. George. Puis Edward. Puis William.

— William Ingham, dit Fer­rante. Né dans le Sur­rey en 1901. Mort en 1978. Marié à Doro­thy Hargreaves.

— C’est mon grand-père, dit Benjamin.

Le silence qui sui­vit n’é­tait pas un silence. C’é­tait un son — le son d’une porte qui s’ouvre après avoir été fer­mée pen­dant cent soixante ans.

Le pro­fes­sore Fer­rante ôta ses lunettes. Les essuya avec un mou­choir. Les remit. Puis il regar­da Ben­ja­min avec une expres­sion que celui-ci ne sut pas déchif­frer — pas de la sur­prise, pas de la joie, quelque chose de plus sobre, de plus grave, l’ex­pres­sion d’un homme qui passe sa vie à cher­cher des fils et qui, par­fois, les trouve.

— Vous êtes un des­cen­dant direct de Joshua Ingham, dit-il. Joshua était le frère de Ben­ja­min Ingham. Ce qui fait de vous… — il hési­ta, non par incer­ti­tude mais par sens de la for­mule — un petit-neveu à la cin­quième géné­ra­tion du fon­da­teur de cet hôtel. De cette mai­son. Du Palaz­zo Ingham.

Ben­ja­min ne dit rien. Zai­ra, à côté de lui, ne dit rien non plus. Le citron­nier de la cour, par la fenêtre ouverte, lais­sait entrer un par­fum aigre-doux qui se mêlait à l’o­deur du papier ancien. Une mouche bourdonnait.

— C’est… com­men­ça Benjamin.

Il ne ter­mi­na pas sa phrase. Il ne savait pas com­ment la ter­mi­ner. C’est quoi ? C’est incroyable ? C’est impos­sible ? C’est une coïn­ci­dence ? Non. Ce n’é­tait plus une coïn­ci­dence. Les coïn­ci­dences ont des limites. Les coïn­ci­dences ne tra­versent pas cinq géné­ra­tions, ne remontent pas deux siècles, ne conduisent pas un homme de Chel­sea à Palerme, dans un hôtel qu’il a choi­si au hasard, un hôtel qui porte le nom de la mai­son construite par l’homme dont il des­cend. Ce n’é­tait pas une coïn­ci­dence. C’é­tait un héri­tage. Un héri­tage invi­sible, sou­ter­rain, comme le tun­nel entre l’hô­tel et l’é­glise angli­cane — un pas­sage secret que per­sonne ne voyait mais qui reliait, dans l’obs­cu­ri­té, ce qui sem­blait séparé.

— Pour­quoi ne savais-je pas ? dit Ben­ja­min. Pour­quoi ma famille ne m’a jamais rien dit ?

Fer­rante haus­sa les épaules — un haus­se­ment d’é­paules sici­lien, large, phi­lo­so­phique, qui englo­bait l’i­gno­rance de l’hu­ma­ni­té tout entière.

— Les familles oublient. C’est ce qu’elles font de mieux. Sur­tout les familles anglaises. Votre branche — la branche de George — est res­tée en Angle­terre. Elle n’a­vait pas de rai­son de se sou­ve­nir de la Sicile. Le lien s’est dis­ten­du. En trois géné­ra­tions, le nom Ingham est rede­ve­nu un nom ordi­naire. Un nom du York­shire. Sans Mar­sa­la, sans palaz­zo, sans pal­miers. Juste un nom.

— Jus­qu’à ce que je vienne ici.

— Jus­qu’à ce que vous veniez ici.

Ben­ja­min prit le dos­sier. Fer­rante le lais­sa faire. Il regar­da l’arbre — cet arbre de noms et de dates qui des­cen­dait de Leeds en 1784 jus­qu’à lui, Ben­ja­min Ingham, assis dans un bureau de Palerme en plein mois de juillet, avec la sueur sur le front et le ver­tige dans le ventre. Il sui­vit du doigt le même che­min que le pro­fes­sore — de haut en bas, de Ben­ja­min à Joshua, de Joshua à George, de George à Edward, d’Ed­ward à William, de William à Robert, de Robert à lui. Six géné­ra­tions. Cent soixante ans. Et entre les deux Ben­ja­min — celui du début et celui de la fin — un empire, une guerre, une natio­na­li­sa­tion, un oubli, un hôtel, et un hasard qui n’en était peut-être pas un.

— Est-ce que Don Sal­va­tore sait ? deman­da Benjamin.

Zai­ra et Fer­rante échan­gèrent un regard. Un regard bref, sibyl­lin, de ceux qui disent : nous en avons par­lé, nous savons ce que l’autre pense, et ce que l’autre pense est la même chose que ce que nous pensons.

— Don Sal­va­tore sait beau­coup de choses, dit Zai­ra. Il tra­vaille dans cet hôtel depuis cin­quante ans. Il a connu des gens qui avaient connu des gens qui avaient connu les Whi­ta­ker. La mémoire, à Palerme, ne passe pas par les livres. Elle passe par les gens. Par les murs. Par les concierges de nuit qui ne dorment jamais.

Ben­ja­min se leva. Remer­cia Fer­rante. Celui-ci lui ser­ra la main de nou­veau, avec cette poigne de ter­ras­sier, et lui dit, en ita­lien, quelque chose que Ben­ja­min ne com­prit qu’à moi­tié mais qui res­sem­blait à : bien­ve­nue chez vous.

* * *

Ils mar­chèrent. Zai­ra et Ben­ja­min, côte à côte, dans les rues de Palerme, en silence. La cha­leur était à son zénith — midi, le soleil droit au-des­sus de leurs têtes, pas une ombre, pas un souffle — mais Ben­ja­min ne la sen­tait pas. Il était ailleurs. Il était dans un tun­nel — le tun­nel entre l’hô­tel et l’é­glise, le tun­nel entre le pré­sent et le pas­sé, le tun­nel entre le nom et l’homme — et il mar­chait dans ce tun­nel avec la sen­sa­tion que le bout, la lumière, ce qu’il y avait de l’autre côté, n’é­tait pas une des­ti­na­tion mais un miroir.

— Ça va ? dit Zaira.

— Je ne sais pas.

— C’est normal.

— Qu’est-ce qui est normal ?

— De ne pas savoir. De ne pas savoir si on est heu­reux ou effrayé. C’est la même chose, souvent.

Ils s’ar­rê­tèrent devant l’hô­tel. Les deux pal­miers impé­riaux les regar­daient — ces mêmes pal­miers, des­cen­dants de ceux que l’autre Ingham avait plan­tés, et qui mon­taient vers le ciel avec une cer­ti­tude que Ben­ja­min leur envia. Les arbres ne doutent pas. Les arbres ne se demandent pas d’où ils viennent. Ils poussent. Ils sont là.

— Mer­ci, dit Benjamin.

— De quoi ?

— De m’a­voir emme­né là-bas. De m’a­voir mon­tré ça.

Zai­ra le regar­da. Ses yeux noirs, dans le soleil de midi, avaient la pro­fon­deur des mosaïques de la Mar­to­ra­na — neuf siècles de regard, neuf siècles de silence.

— Je ne vous ai rien mon­tré, dit-elle. C’é­tait déjà là. C’é­tait là avant que vous arri­viez. C’é­tait là dans votre nom, dans vos os, dans cette chose que vous appe­lez le hasard et que nous, les Sici­liens, nous appe­lons autrement.

— Vous l’ap­pe­lez comment ?

— Le retour, dit Zaira.

Puis elle tour­na les talons et s’en alla, et Ben­ja­min res­ta devant l’hô­tel, seul, debout entre les deux pal­miers, le visage levé vers la façade de la mai­son de son ancêtre, et il sen­tit — il sen­tit dans tout son corps, dans ses mains, dans sa poi­trine, dans ses pieds posés sur le trot­toir brû­lant de la via Roma — qu’il était arri­vé. Non pas à Palerme. À Palerme, il était arri­vé neuf jours plus tôt, un après-midi de cha­leur, dans un taxi qui sen­tait le die­sel. Ce n’é­tait pas ça. Il était arri­vé ailleurs. À un endroit qui n’a­vait pas de coor­don­nées géo­gra­phiques mais qui exis­tait quand même, un endroit qu’on ne trouve pas sur les cartes mais qu’on trouve dans les noms, dans les arbres généa­lo­giques, dans les cor­ri­dors des vieux hôtels, dans le regard des concierges de nuit qui vous recon­naissent avant que vous ne vous recon­nais­siez vous-même.

Il pous­sa la porte.

Le hall le reçut. Et pour la pre­mière fois, le hall ne le reçut pas comme un client. Il le reçut comme un héri­tier. Pas un héri­tier au sens juri­dique — Ben­ja­min n’a­vait aucun droit sur cet hôtel, aucune pré­ten­tion, aucune reven­di­ca­tion. Un héri­tier au sens le plus pro­fond — un homme qui revient dans un lieu qu’il n’a jamais quit­té, un homme dont le sang a cou­lé dans ces murs avant que les murs n’existent, un homme qui porte un nom et qui découvre que le nom le por­tait aussi.

Don Sal­va­tore était là. Dans son fau­teuil. Les yeux ouverts.

Ben­ja­min s’ar­rê­ta devant lui. Le vieil homme leva les yeux. Et cette fois, il sou­rit. Un vrai sou­rire. Un sou­rire large, plein, qui illu­mi­na son visage creu­sé comme un lustre qui s’al­lume dans une pièce sombre.

— Vous savez, dit Benjamin.

— Je sais, dit Don Salvatore.

— Depuis quand ?

— Depuis le pre­mier soir. Depuis que j’ai vu votre nom sur le registre.

— Et vous n’a­vez rien dit.

— Il y a des choses qu’on ne peut pas dire. Il faut les trou­ver soi-même. Autre­ment, elles ne sont pas vraies.

Ben­ja­min s’as­sit. Pas dans un fau­teuil — par terre, à côté du fau­teuil de Don Sal­va­tore, les jambes croi­sées, le dos contre le bois, comme un enfant qui s’as­soit aux pieds d’un grand-père. Et Don Sal­va­tore posa sa main — sa vieille main large, brune, usée — sur l’é­paule de Ben­ja­min, et il la lais­sa là, quelques secondes, sans rien dire, et dans ce geste il y avait tout ce que les mots ne pou­vaient pas dire — la recon­nais­sance, l’ac­cueil, le retour.

Les murs se sou­ve­naient. Ils s’é­taient souvenus.

CHA­PITRE X

LE DÉPART

Le der­nier matin.

Ben­ja­min se réveilla à l’aube — ce qui ne lui res­sem­blait pas. À Londres, il dor­mait tard, se levait sans élan, traî­nait dans son appar­te­ment de Chel­sea avec la len­teur pro­gram­mée d’un homme qui n’at­tend rien de la jour­née. Mais ce matin-là, à Palerme, le dixième matin, le corps le tira du som­meil comme une main qui tire un rideau, et il se retrou­va assis dans son lit, les yeux ouverts, le cœur bat­tant, avec cette sen­sa­tion très nette que quelque chose finis­sait et que s’il ne regar­dait pas atten­ti­ve­ment, s’il ne gra­vait pas chaque seconde dans sa mémoire, il per­drait quelque chose qu’il ne retrou­ve­rait jamais.

Il se leva. Pieds nus sur le par­quet. La chambre — la 218, qui n’é­tait pas la 224 mais qui était sur le même cou­loir — avait cette lumière d’a­vant le jour, bleu­tée, indé­cise, la lumière de cinq heures du matin en Sicile quand le soleil est encore der­rière le Monte Pel­le­gri­no et que la ville hésite entre le som­meil et l’é­veil. Ben­ja­min ouvrit la fenêtre. L’air entra — tiède déjà, mais d’une tié­deur dif­fé­rente de celle du plein jour, une tié­deur de pro­messe, de début, comme l’ha­leine d’un ani­mal qui se réveille. La via Roma était vide. Pas un scoo­ter, pas une voix, pas un bruit. Juste les pal­miers, immo­biles, noirs contre le ciel qui pâlis­sait. Et les deux pal­miers de l’hô­tel — les deux impé­riaux, les des­cen­dants de ceux qu’In­gham avait plan­tés — qui mon­taient dans la lumière nais­sante avec cette ver­ti­ca­li­té de sen­ti­nelles qui n’ont pas besoin de dormir.

Ben­ja­min s’ha­billa. Che­mise de lin — la même qu’au pre­mier jour, un peu frois­sée main­te­nant, un peu relâ­chée, comme si le tis­su avait pris la mesure du corps et ne cher­chait plus à le conte­nir. Pan­ta­lon de toile. Mocas­sins. Il fit sa valise. C’est un geste triste, faire sa valise — on range ce qu’on emporte et on laisse le reste, et le reste est tou­jours plus impor­tant, le reste est tou­jours ce qui ne tient pas dans une valise : les odeurs, les silences, la qua­li­té de la lumière, le goût de la gra­ni­ta d’a­mande, le tou­cher d’une main.

Il des­cen­dit. L’as­cen­seur de fer for­gé le por­ta len­te­ment, comme au pre­mier jour, avec sa len­teur solen­nelle de vieillard qui sait qu’on ne presse pas les adieux. Le hall, à cette heure, était presque vide — un récep­tion­niste de nuit der­rière son comp­toir, un homme en cos­tume qui atten­dait un taxi, et les lustres, encore allu­més, qui don­naient au marbre une lueur chaude, intime, comme la flamme d’une bou­gie dans une église.

Ben­ja­min tra­ver­sa le hall. Il regar­da les colonnes, les vitraux, les fresques de Gre­go­riet­ti au pla­fond, les miroirs du jar­din d’hi­ver, le pia­no à queue noir dans son angle, le cou­vercle tou­jours fer­mé. Il regar­da tout cela comme on regarde un visage qu’on ne va plus voir — avec une atten­tion qui est déjà du sou­ve­nir, avec cette qua­li­té dou­lou­reuse du regard qui sait qu’il regarde pour la der­nière fois.

Le pia­no. Il s’ap­pro­cha. Posa sa main sur le bois noir, poli, froid mal­gré la cha­leur. Ce n’é­tait pas le pia­no de Wag­ner — le pia­no de Wag­ner était dans la suite du deuxième étage, celui sur lequel Par­si­fal avait été ache­vé, celui que Franz Liszt avait envoyé de Rome par amour et par ami­tié. Celui-ci était un autre pia­no, un Stein­way du XXe siècle, un pia­no d’hô­tel, un pia­no de bar. Mais sous la main de Ben­ja­min, le bois vibrait quand même — une vibra­tion infime, à peine per­cep­tible, comme si toute la musique qui avait été jouée ici, tous les accords, toutes les mélo­dies, tous les silences entre les notes, avaient été absor­bés par le bois et conti­nuaient de vivre, très fai­ble­ment, comme un cœur qui bat au ralen­ti dans un corps endormi.

— Vous partez.

Don Sal­va­tore. Debout der­rière lui. Ben­ja­min ne l’a­vait pas enten­du venir — il ne l’en­ten­dait jamais venir, le vieil homme se dépla­çait avec un silence de chat, un silence qui n’é­tait pas de la dis­cré­tion mais de l’ap­par­te­nance : il fai­sait par­tie de l’hô­tel, et l’hô­tel ne fait pas de bruit quand il bouge.

Ben­ja­min se retourna.

Le vieil homme était en uni­forme — l’u­ni­forme du matin, plus clair que celui du soir, avec la même cra­vate fine, le même insigne dis­cret. Son visage, dans la lumière de l’aube qui entrait par les vitraux, avait la cou­leur de la terre cuite, et ses rides — ces rides de patience, ces rides de temps — des­si­naient sur sa peau une carte que Ben­ja­min aurait vou­lu lire, une carte qui menait quelque part, à un tré­sor, à une réponse, à quelque chose qu’il ne trou­ve­rait peut-être jamais.

— Je pars, dit Ben­ja­min. Mon avion est à midi.

— Je sais.

— Vous savez tou­jours tout.

— Non. Pas tout. Seule­ment ce qui importe.

Ils se regar­dèrent. Le hall, autour d’eux, com­men­çait à s’é­veiller — des bruits de cui­sine, des voix, quel­qu’un qui pous­sait un cha­riot dans un cou­loir. La vie de l’hô­tel repre­nait, comme elle repre­nait chaque matin depuis cent cin­quante ans, imper­tur­bable, indif­fé­rente aux départs comme aux arri­vées, parce que les hôtels sont faits pour ça — les pas­sages, les tra­ver­sées, les hommes qui viennent et qui repartent — et que ce qui reste, ce qui dure, ce n’est pas l’homme, c’est le hall, les murs, le pia­no, les palmiers.

— Don Sal­va­tore, dit Ben­ja­min. Pour­quoi ne m’a­vez-vous pas dit, le pre­mier soir, qui j’étais ?

Le vieil homme le regar­da long­temps. Ses yeux noirs, pro­fonds, avaient cette qua­li­té des puits — on y jette un caillou, on attend, et le son qui remonte vient de très loin, de plus loin que la pierre.

— Parce que vous ne le saviez pas vous-même, dit-il. Et un homme qui ne sait pas qui il est ne peut pas entendre qu’on le lui dise. Il faut qu’il le découvre. Par les rues, par les pierres, par les mosaïques, par la mer, par les morts, par le vin, par une femme qui res­taure des tes­selles. Chaque jour était un pas. Chaque jour, vous étiez un peu plus Ingham. Un peu plus de cette mai­son. Et quand vous l’a­vez su — vrai­ment su — c’est parce que la mai­son vous l’a­vait dit, pas moi.

Ben­ja­min sen­tit ses yeux piquer. Il ne pleu­ra pas — il ne pleu­rait pas, il n’a­vait pas pleu­ré depuis des années, depuis le divorce peut-être, ou peut-être jamais — mais il sen­tit, der­rière ses yeux, cette pres­sion chaude, ce gon­fle­ment, cette mon­tée d’eau qui ne tombe pas. Il cli­gna. Sourit.

— Mer­ci, dit-il. Pour tout.

Don Sal­va­tore hocha la tête. Puis il fit quelque chose qu’il n’a­vait jamais fait — il prit la main de Ben­ja­min dans les deux siennes, comme on tient un objet fra­gile, et il la ser­ra, pas fort, pas long­temps, juste assez pour que le geste existe, pour que le contact ait lieu, pour que la main du vieil homme trans­mette à la main du jeune homme — du moins jeune homme — quelque chose qui ne se trans­met pas par les mots mais par la peau, par la cha­leur, par cette ancien­ne­té du tou­cher qui est la pre­mière langue des hommes.

— Vous revien­drez, dit Don Sal­va­tore. Ce n’est pas une question.

— Non, dit Ben­ja­min. Ce n’est pas une question.

* * *

Il remon­ta dans sa chambre. Fer­ma sa valise. Regar­da la pièce une der­nière fois — le lit défait, les rideaux ouverts, la lumière du matin qui entrait main­te­nant, dorée, pleine, et qui fai­sait briller le par­quet, les mou­lures, le miroir de la salle de bains où son reflet le regar­dait avec des yeux qu’il ne recon­nais­sait pas tout à fait — les mêmes yeux, mais plus ouverts, plus lents, comme avait dit Don Sal­va­tore. Des yeux de quel­qu’un qui a vu la Palatine.

Il des­cen­dit avec sa valise. Régla sa note à la récep­tion. Le récep­tion­niste — le même jeune homme brun du pre­mier jour, avec son sou­rire cha­leu­reux et dis­tant — lui sou­hai­ta un bon voyage, et Ben­ja­min se deman­da si ce jeune homme savait. Si tout le monde savait. Si l’hô­tel entier l’a­vait regar­dé, pen­dant dix jours, avec la patience de celui qui regarde un homme se réveiller, et avait atten­du, sans rien dire, que le dor­meur ouvre les yeux.

Il sor­tit. Les pal­miers. La via Roma. La cha­leur — la même cha­leur qu’au pre­mier jour, la même main posée sur la nuque, la même gifle de lumière. Rien n’a­vait chan­gé. Tout avait chan­gé. C’est la défi­ni­tion du voyage — on revient au même endroit, mais l’en­droit n’est plus le même, parce que celui qui le regarde n’est plus le même.

Une sil­houette. Sur le trot­toir d’en face. Devant l’é­glise anglicane.

Zai­ra.

Elle était là. Debout, les bras le long du corps, en robe blanche — la même robe blanche qu’au café de la Piaz­za Bel­li­ni, celle qui lais­sait ses épaules nues, celle sur laquelle ses che­veux noirs tom­baient comme de l’encre sur du papier. Elle ne bou­geait pas. Elle le regardait.

Ben­ja­min tra­ver­sa la rue. Sa valise à la main. Le bruit des rou­lettes sur l’as­phalte chaud. Il s’ar­rê­ta devant elle. Ils se regar­dèrent. La lumière du matin les pre­nait de côté, les décou­pait, fai­sait de leurs ombres deux lignes paral­lèles sur le trot­toir — deux lignes qui ne se tou­chaient pas mais qui allaient dans la même direction.

— Je n’al­lais pas par­tir sans vous dire au revoir, dit Benjamin.

— Je sais, dit Zai­ra. Mais je suis quand même venue. Au cas où.

— Au cas où quoi ?

— Au cas où vous auriez chan­gé d’a­vis. Au cas où vous seriez resté.

Ben­ja­min la regar­da. Ses yeux noirs. Ses épaules nues. Le corail rouge à ses oreilles. Et der­rière elle, l’é­glise angli­cane que les Ingham avaient construite, avec sa porte en ogive et son pas­sage secret vers l’hô­tel — vers la mai­son — ce tun­nel dans lequel son ancêtre avait peut-être mar­ché, le dimanche matin, pour aller prier dans un temple pro­tes­tant au milieu d’une ville catho­lique, au milieu d’une île de feu.

— J’au­rais pu res­ter, dit-il.

— Oui.

— Ache­ter un palais. M’ins­tal­ler. Deve­nir le nou­veau Glanville.

— Vous ne seriez jamais deve­nu Glan­ville. Glan­ville est un spec­ta­teur. Vous, vous êtes… autre chose.

— Quoi ?

— Je ne sais pas encore. Reve­nez, et peut-être que je saurai.

Ils se turent. Un scoo­ter pas­sa, bri­sant le silence avec ce bruit de mous­tique géant qui est la bande-son de Palerme. Une vieille femme ouvrit un volet au-des­sus de leurs têtes et accro­cha un drap à un fil. Le drap cla­qua dans l’air chaud comme un dra­peau blanc.

Ben­ja­min posa sa valise. Fit un pas vers Zai­ra. Elle ne recu­la pas. Il la prit dans ses bras — pas un geste de séduc­tion, pas un geste de pos­ses­seur, un geste de recon­nais­sance, d’ac­cord, de quelque chose qui n’a­vait pas encore de nom et qui en aurait un plus tard, peut-être, si les noms venaient. Elle posa sa tête contre son épaule. Une seconde. Deux. Il sen­tit le par­fum de ses che­veux — quelque chose de boi­sé, de tiède, de sici­lien. Il sen­tit sous ses doigts la cha­leur de son dos à tra­vers le tis­su blanc. Et il la lâcha.

— Je revien­drai, dit-il.

Zai­ra le regar­da. Elle ne dit ni oui ni non. Elle fit quelque chose d’autre — elle por­ta sa main à la bouche, la bai­sa, et posa cette main sur la joue de Ben­ja­min, un ins­tant, le temps qu’un bat­te­ment de cœur, et dans ce geste il y avait toute la Sicile — la pudeur et la pas­sion, le silence et le cri, l’a­dieu et la promesse.

Puis elle recu­la. Sou­rit. Et dit :

— Les murs se souviendront.

* * *

Le taxi l’emporta.

Palerme défi­la par la vitre — les bal­cons, les pal­miers, les cou­poles, les graf­fi­tis, les chan­tiers, les palais en ruine, les pâtis­se­ries, les églises, cette ville impos­sible, cette ville qui ne devrait pas exis­ter — pas avec ce mélange, pas avec cette his­toire, pas avec ces couches de civi­li­sa­tions empi­lées les unes sur les autres comme les tes­selles d’une mosaïque — et qui exis­tait quand même, qui exis­tait avec une force, une vita­li­té, une beau­té qui ne deman­daient pas la permission.

Ben­ja­min regar­dait. Il ne pre­nait pas de pho­tos. Il gra­vait. Il gra­vait dans sa mémoire les rues, les murs, les visages, les odeurs, comme on grave une ins­crip­tion dans la pierre — len­te­ment, pro­fon­dé­ment, pour que le temps ne puisse pas l’effacer.

Le taxi prit l’au­to­route. Les immeubles s’es­pa­cèrent. Le Monte Pel­le­gri­no appa­rut sur la gauche — sa sil­houette de sphinx cou­ché, la même qu’il avait vue depuis le hublot de l’a­vion, dix jours plus tôt, quand il ne savait rien, quand il n’é­tait rien, quand il n’é­tait qu’un tou­riste anglais avec une valise et un nom.

Un nom.

Ben­ja­min Ingham.

Il le pro­non­ça à voix basse, dans le taxi, pour lui-même, comme une prière, comme un mot de passe. Le nom avait chan­gé. Ce n’é­tait plus le nom qu’il avait por­té en arri­vant — un nom ordi­naire, un nom du Sur­rey, un nom qui ne signi­fiait rien sinon une lignée de comp­tables et de soli­ci­tors. C’é­tait un autre nom main­te­nant. Le même, mais habi­té. Un nom qui conte­nait un empire de Mar­sa­la et une mai­son de pal­miers et un pas­sage secret vers une église et un pia­no où Wag­ner avait joué Par­si­fal et un cor­ri­dor où Rous­sel était mort et un mar­ché où les ven­deurs criaient depuis mille ans et une fon­taine arabe et un jar­din caché et une femme qui res­tau­rait des tes­selles d’or et un vieil homme qui veillait sur des fantômes.

L’aé­ro­port. Les portes auto­ma­tiques. Les files d’at­tente. L’en­re­gis­tre­ment. Le contrôle de sécu­ri­té. Ce bal­let ano­nyme des aéro­ports qui est le contraire exact de Palerme — le même par­tout, le même nulle part, sans odeur, sans cha­leur, sans mémoire.

Ben­ja­min atten­dit son vol dans un fau­teuil de plas­tique. Autour de lui, les pas­sa­gers — des tou­ristes, des hommes d’af­faires, des familles — atten­daient aus­si, cha­cun dans sa bulle, cha­cun avec son télé­phone, cha­cun déjà par­ti dans la tête, déjà arri­vé là-bas, déjà oublié l’i­ci. Ben­ja­min ne regar­dait pas son télé­phone. Il regar­dait par la baie vitrée. Le tar­mac. Les avions. Et au-delà, très loin, au-delà des pistes et des han­gars, la ligne de la ville — les toits ocre, les cou­poles, les grues des chan­tiers, et le Monte Pel­le­gri­no, mas­sif et immo­bile, gar­dien de la baie, sphinx de pierre qui ne pose pas de ques­tions parce qu’il connaît les réponses.

L’a­vion décol­la. Ben­ja­min col­la son front au hublot, comme à l’al­ler. Palerme bas­cu­la. La ville s’é­loi­gna, rape­tis­sa, devint un plan — un plan de rues et de places et de mar­chés, un plan qu’on pour­rait plier et mettre dans une poche, un plan qui ne dirait rien à per­sonne, sauf à celui qui l’a par­cou­ru à pied, sous le soleil, en plein mois de juillet, avec la sueur sur le front et le ver­tige dans le nom.

La mer. Le bleu. Le tur­quoise de Mon­del­lo, au nord de la baie, un éclat de lapis dans la pierre. Puis plus rien. Des nuages. La Médi­ter­ra­née en des­sous, invi­sible. La Sicile déjà loin. L’An­gle­terre devant.

Ben­ja­min fer­ma les yeux. Et dans l’obs­cu­ri­té der­rière ses pau­pières, il vit — il vit les mosaïques de la Mar­to­ra­na, le Christ d’or aux yeux immenses, et les mains de Zai­ra, cou­vertes de pous­sière dorée, tenant une tes­selle entre le pouce et l’in­dex, un car­ré de verre de la taille d’un ongle, avec un éclat d’or au cœur. Et il pen­sa que lui aus­si, Ben­ja­min Ingham, avait été repla­cé. Comme une tes­selle. Déta­ché, un jour, par le temps, par l’ou­bli, par les siècles — et repla­cé, neuf jours plus tard, dans son mor­tier, à son endroit exact, dans la mosaïque à laquelle il appartenait.

L’a­vion le rame­nait à Londres. Mais Londres n’é­tait plus le même lieu. Ou plu­tôt — Londres était le même lieu, c’est lui qui n’é­tait plus le même homme. Et quand il atter­ri­rait, quand il pose­rait le pied sur le tar­mac de Gat­wick, quand il pren­drait un taxi pour Chel­sea, quand il ouvri­rait la porte de son appar­te­ment vide et propre et silen­cieux — il sau­rait, pour la pre­mière fois, que le vide n’é­tait pas une des­ti­na­tion. Que le silence n’é­tait pas une réponse. Et que quelque part, de l’autre côté de la mer, dans un hôtel de la via Roma, entre deux pal­miers impé­riaux, un vieil homme était assis dans un fau­teuil, les mains sur les accou­doirs, les yeux ouverts dans la lumière du hall, et qu’il attendait.

Qu’il atten­dait le retour.

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