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Les pal­miers
d’In­gham

Les pal­miers d’Ingham

Cha­pitres 4 à 7

CHA­PITRE IV

LA CHA­PELLE PALATINE

Rupert Glan­ville l’at­ten­dait dans le hall à huit heures du matin. Ben­ja­min ne se sou­ve­nait pas d’a­voir pris ren­dez-vous. Pour­tant Glan­ville était là, assis dans un fau­teuil, les jambes croi­sées, un pana­ma posé sur le genou, feuille­tant un jour­nal ita­lien avec l’air de quel­qu’un qui ne lit pas mais qui attend, et qui fait sem­blant de lire en attendant.

— Ah, vous voi­là. J’es­père que vous n’a­vez rien pré­vu. Ce matin, c’est la Pala­tine. On ne peut pas être à Palerme et ne pas avoir vu la Pala­tine. C’est comme être à Rome et ne pas avoir vu la cha­pelle Six­tine, sauf que la Pala­tine est mille fois mieux — ne le dites pas aux Romains, ils ne s’en remet­traient pas.

Ben­ja­min n’a­vait rien pré­vu. Il n’a­vait jamais rien de pré­vu. C’é­tait, si l’on y pen­sait, la défi­ni­tion même de sa vie depuis quelques années — une absence de pré­vi­sions, un vide orga­ni­sé, un emploi du temps blanc comme une page que per­sonne ne s’a­vi­sait de rem­plir. Glan­ville, avec son enthou­siasme de vieux mon­treur d’ours, rem­plis­sait la page. Ben­ja­min le lais­sa faire.

Ils mar­chèrent. Glan­ville mar­chait vite pour un homme de soixante ans — une fou­lée longue, un peu cha­lou­pée, le pana­ma incli­né sur l’œil gauche, la main droite ponc­tuant ses phrases de gestes qui sem­blaient héri­ter d’une tra­di­tion ita­lienne acquise par osmose, par conta­gion, par vingt ans de vie paler­mi­taine. Il par­lait sans arrêt. De la ville, de la lumière, de l’ar­chi­tec­ture, des gens — il connais­sait tout le monde, ou pré­ten­dait tout connaître, ce qui dans la vie sociale revient exac­te­ment au même. Il saluait les com­mer­çants par leurs pré­noms, lan­çait des buon­gior­no aux vieilles dames sur leurs chaises de plas­tique, cares­sait les chats errants d’un geste expert. Palerme était son jar­din, et il s’y pro­me­nait en propriétaire.

— La Pala­tine, disait-il en tour­nant dans une ruelle que Ben­ja­min n’au­rait pas trou­vée seul, la Pala­tine n’est pas une cha­pelle. Enfin, tech­ni­que­ment, si — c’est la cha­pelle pri­vée des rois nor­mands, construite par Roger II au XIIe siècle, dans le Palais des Nor­mands. Mais dire que c’est une cha­pelle, c’est comme dire que l’Hi­ma­laya est une col­line. C’est le lieu le plus beau du monde. Je le dis sans exa­gé­rer. Mau­pas­sant l’a dit avant moi, d’ailleurs, et Mau­pas­sant était un homme de goût avant de deve­nir fou.

Ils arri­vèrent au Palais des Nor­mands. Une for­te­resse mas­sive, les murs épais comme des siècles, un mélange de pierres arabes, nor­mandes, espa­gnoles, chaque époque ayant ajou­té sa couche, son style, sa pré­ten­tion, comme les strates d’un gâteau géo­lo­gique. Glan­ville ache­ta les billets — « Non, non, c’est pour moi, vous êtes mon invi­té, Palerme est ma mai­son et vous êtes chez moi » — et ils mon­tèrent un esca­lier de marbre usé par des siècles de pas.

Puis Glan­ville pous­sa une porte.

Et Ben­ja­min com­prit ce que les mots ne peuvent pas dire.

La Mar­to­ra­na l’a­vait ému. La Mar­to­ra­na lui avait fait lâcher les rênes de sa pen­sée, l’a­vait bai­gné d’or et de silence. Mais la Mar­to­ra­na était un lac. La Cha­pelle Pala­tine était un océan.

Ce n’é­tait pas la taille — la cha­pelle était petite, éton­nam­ment petite, un rec­tangle de pierre qui tenait dans un salon. C’é­tait la den­si­té. Chaque sur­face — chaque cen­ti­mètre car­ré de mur, de voûte, de pilier, d’ab­side — était cou­verte. Cou­vert de mosaïques d’or, de marbre poly­chrome, de por­phyre, de ser­pen­tine, d’ins­crip­tions en grec, en latin, en arabe, comme si trois civi­li­sa­tions avaient déci­dé, en ce point pré­cis du monde, de par­ler en même temps et que le résul­tat avait été non pas le chaos mais la beau­té — une beau­té si dense, si satu­rée, si vio­lem­ment belle qu’elle en deve­nait presque insoutenable.

Ben­ja­min leva les yeux.

Le pla­fond. Le pla­fond de bois peint — le pla­fond arabe, celui que les artistes fati­mides avaient sculp­té et déco­ré pour un roi chré­tien, dans un élan de géné­ro­si­té esthé­tique qui défie la logique des siècles. Des alvéoles de bois — des muqar­nas — creu­sées comme des nids d’a­beilles, peintes de figures minus­cules : des joueurs de luth, des dan­seurs, des buveurs, des ani­maux fan­tas­tiques, des scènes de chasse, des femmes voi­lées, tout un peuple en minia­ture qui vivait au-des­sus des têtes des fidèles depuis neuf cents ans, caché dans les alvéoles du ciel de bois, comme des étoiles dans les cel­lules d’un rayon de miel. Et les cou­leurs — le rouge, le bleu, l’or, le vert, une palette qui n’a­vait rien per­du, rien cédé au temps, comme si la pein­ture avait été posée la veille et que le pin­ceau était encore tiède.

Ben­ja­min ne bou­geait pas. Il se tenait au centre de la nef, le visage levé, la bouche légè­re­ment ouverte — il s’en ren­dit compte et la refer­ma —, et il regar­dait, et pour la deuxième fois en trois jours, la machine s’é­tei­gnit. Pas la pen­sée. Plus pro­fond. La dis­tance. Cette dis­tance qu’il main­te­nait tou­jours entre lui et le monde, cet espace de sécu­ri­té, ce mètre de vide poli qu’il inter­po­sait entre ses yeux et les choses — la dis­tance s’é­tei­gnit. Il était dans la cha­pelle comme on est dans l’eau — immer­gé, enve­lop­pé, péné­tré. Il n’y avait pas de recul pos­sible. La beau­té ne le lais­sait pas reculer.

Glan­ville, à côté de lui, se tai­sait. C’é­tait peut-être la plus grande preuve d’a­mi­tié que cet homme bavard pou­vait offrir — le silence, ici, dans ce lieu qui l’exi­geait. Il se tenait en retrait, les mains dans les poches, le pana­ma sous le bras, et il regar­dait Ben­ja­min regar­der, avec un sou­rire dis­cret qui disait : je sais. Je sais ce que tu vois. Je l’ai vu mille fois et je le revois encore.

Au bout de dix minutes — ou de trente, ou d’une heure, le temps n’a­vait plus cours ici —, Ben­ja­min se tour­na vers lui.

— Com­ment est-ce pos­sible, dit-il, et sa voix lui parut étran­gère, rauque, comme si elle reve­nait de loin. Com­ment est-ce pos­sible qu’un roi nor­mand — un Viking, au fond, un des­cen­dant de pillards — ait fait construire ça ? Avec des artistes arabes et des mosaïstes grecs ? Com­ment est-ce qu’on fait par­ler trois langues sur un même mur ?

— C’est la ques­tion, dit Glan­ville. C’est la ques­tion de la Sicile. Per­sonne n’a la réponse. Ou plu­tôt, tout le monde a la même : on ne choi­sit pas. On prend tout. On mélange. Et si le mélange est génial — ici, il est génial — on ne cherche pas à com­prendre pour­quoi. On s’incline.

Ils sor­tirent dans la cour du palais. La lumière les gifla. Après la pénombre dorée de la cha­pelle, le soleil de Palerme était bru­tal, presque indé­cent — trop blanc, trop réel, trop plat. Ben­ja­min cli­gna des yeux. Il avait mal aux yeux, mais c’é­tait une bonne dou­leur, la dou­leur de celui qui a trop regar­dé quelque chose de beau, comme un plon­geur qui remonte trop vite à la surface.

Glan­ville remit son panama.

— Café ? proposa-t-il.

Ils trou­vèrent un café. Pas un bar à tou­ristes — un vrai café, un de ces cafés paler­mi­tains coin­cés entre un rez-de-chaus­sée et un entre­sol, avec un comp­toir de marbre, une machine à espres­so chro­mée comme un moteur de Fiat, et un patron mous­ta­chu qui ser­vait les cafés comme on sert la messe — avec gra­vi­té, avec pré­ci­sion, avec l’in­time convic­tion que ce qu’il fai­sait impor­tait. Ben­ja­min but debout, cette fois, comme un Sici­lien, en deux gor­gées, le coude sur le comp­toir. Le café était noir, dense, amer, avec un fond de noi­sette grillée qui res­tait dans la gorge comme un sou­ve­nir de feu.

Glan­ville racon­ta. L’his­toire des Nor­mands en Sicile — les fils de Tan­crède de Hau­te­ville, ces petits barons de Nor­man­die qui étaient des­cen­dus vers le sud au XIe siècle et qui avaient conquis, en une géné­ra­tion, la moi­tié de l’I­ta­lie méri­dio­nale et toute la Sicile, arra­chant l’île aux émirs arabes qui la gou­ver­naient depuis deux siècles. Mais au lieu de détruire ce qu’ils avaient conquis — au lieu de raser les mos­quées et de brû­ler les livres, comme d’autres l’au­raient fait —, ils avaient gar­dé. Gar­dé les arti­sans arabes, les savants grecs, les poètes, les jar­di­niers, les ingé­nieurs hydrau­liques. Ils avaient fait de Palerme la capi­tale d’un royaume tri­lingue — latin, grec, arabe — où les chré­tiens priaient sous des pla­fonds musul­mans et où les musul­mans se pro­me­naient dans des jar­dins des­si­nés par des moines.

— C’est la seule civi­li­sa­tion de l’his­toire, dit Glan­ville en repo­sant sa tasse, où tout le monde s’est emprun­té tout, sans com­plexe, sans culpa­bi­li­té, et sans en souf­frir. Ça n’a duré qu’un siècle. Ensuite, les Bour­bons sont arri­vés, puis les Espa­gnols, puis les autres, et le mélange est deve­nu un conflit. Mais ce siècle-là — le siècle nor­mand — c’est le seul moment de l’his­toire de l’Eu­rope où on a réus­si le truc. Le mélange. La coha­bi­ta­tion. Appe­lez ça comme vous vou­lez. Roger II l’a fait. Et la preuve, c’est dans la cha­pelle que vous venez de voir.

Ben­ja­min écou­tait. Il avait l’ha­bi­tude de ne pas écou­ter — c’est une com­pé­tence anglaise, l’art du demi-écoute, de l’at­ten­tion polie qui n’en­gage rien — mais ici, dans ce café, avec le goût de l’es­pres­so dans la bouche et l’or de la Pala­tine encore dans les yeux, il écou­tait pour de vrai. Et ce qu’il écou­tait n’é­tait pas seule­ment l’his­toire des Nor­mands et des Arabes — c’é­tait l’his­toire de la mai­son où il dor­mait. Parce que tout se tenait. Ingham, l’An­glais de Leeds, avait fait la même chose que Roger II — il était arri­vé dans une île étran­gère, il avait tout pris, tout mélan­gé, le com­merce anglais et le vin sici­lien, les manières du York­shire et l’ac­cent paler­mi­tain, et il avait bâti un empire. Un empire dont la rési­dence — le Palaz­zo Ingham — était deve­nue le Grand Hotel et Des Palmes. Comme si l’his­toire bégayait. Comme si les mêmes gestes se répé­taient, siècle après siècle, dans les mêmes murs.

Ils se sépa­rèrent vers midi. Glan­ville avait des choses à faire — il par­la vague­ment d’un anti­quaire, d’un tableau, d’une affaire qu’il sui­vait depuis des mois avec la patience d’un chat devant un trou de sou­ris — et Ben­ja­min se retrou­va seul dans la cha­leur de midi, au cœur de Palerme, avec la Pala­tine dans la tête et l’autre Ingham dans les veines.

Il mar­cha sans direc­tion. Les rues le por­tèrent — comme tou­jours, à Palerme, les rues vous portent, elles décident pour vous, elles sont plus vieilles que vos inten­tions et plus fortes que vos pro­jets. Il se retrou­va devant un café, une petite ter­rasse ombra­gée par un figuier, sur une place dont il ne connais­sait pas le nom, et il s’as­sit, et com­man­da une gra­ni­ta au citron, et c’est là qu’il la vit.

Zai­ra.

Elle était assise deux tables plus loin, seule, un livre ouvert devant elle, un verre d’eau gazeuse à la main. Elle ne tra­vaillait pas — pas de tablier, pas de pous­sière d’or. Elle por­tait une robe blanche, légère, qui lais­sait ses épaules nues, et ses che­veux étaient déta­chés, noirs sur le blanc du tis­su, et elle lisait avec cette concen­tra­tion qui l’i­so­lait du monde, la même qu’à la Mar­to­ra­na, comme si entre elle et les choses il y avait tou­jours cette mem­brane de silence, cette bulle de pré­sence concentrée.

Ben­ja­min hési­ta. L’An­glais en lui — le réflexe, la réserve, le quand-dira-t-on — lui souf­flait de ne rien faire, de boire sa gra­ni­ta, de lais­ser cette femme à sa lec­ture, à sa paix. Mais quelque chose d’autre — quelque chose de plus neuf, de plus chaud, quelque chose que Palerme avait semé en lui sans qu’il s’en aper­çoive — le pous­sa à se lever.

— Hel­lo.

Elle leva les yeux. Le recon­nut. Un bat­te­ment de cils. Pas de sur­prise — plu­tôt une confir­ma­tion, comme si elle s’at­ten­dait à le revoir, comme si Palerme, qui n’est pas une grande ville, ren­dait les retrou­vailles inévi­tables et que le hasard, ici, n’é­tait qu’un autre nom de la géographie.

— The man from the Martorana.

— That’s me. Sans la corde de velours, cette fois.

Elle sou­rit. Le même demi-sou­rire que la pre­mière fois, mais un peu plus large, un peu plus offert. Elle fer­ma son livre — Ben­ja­min eut le temps de lire le titre, quelque chose en ita­lien sur l’art nor­mand — et d’un geste de la main, l’in­vi­ta à s’asseoir.

Ils par­lèrent. D’a­bord en anglais, puis dans un mélange d’an­glais et d’i­ta­lien qui glis­sait de l’un à l’autre sans pré­ve­nir, comme une rivière qui change de lit. Elle s’ap­pe­lait Zai­ra Fer­rante. Elle avait trente-quatre ans. Elle était res­tau­ra­trice d’art — spé­cia­li­sée dans les mosaïques byzan­tines, ce qui, à Palerme, était un métier aus­si natu­rel qu’être bou­lan­ger ou pêcheur. Elle avait gran­di ici, dans le quar­tier de la Kal­sa, entre la mer et les ruines, dans une famille dont elle ne par­la pas beau­coup — un père méde­cin, une mère d’o­ri­gine tuni­sienne, une grand-mère qui cui­si­nait comme Car­me­la et qui priait comme une sainte, disait-elle, avec iro­nie et ten­dresse mêlées.

— Et vous ? dit-elle.

— Moi ?

— Qu’est-ce que vous faites ? À Palerme. Dans la vie.

Ben­ja­min cher­cha une réponse. C’est une ques­tion qui devrait être simple — qu’est-ce que vous faites ? — mais qui, pour un homme qui ne fait rien, est la ques­tion la plus dif­fi­cile du monde.

— Je… suis en vacances.

— Ça, c’est ce que vous faites cette semaine. Je vous demande ce que vous faites dans la vie.

— Ah. — Il mar­qua une pause. — Rien, je crois. Rien de pré­cis. J’ai tra­vaillé dans l’im­mo­bi­lier, il y a long­temps. Ges­tion de patri­moine. J’ai arrê­té. Main­te­nant je… gère mon propre patri­moine, je sup­pose. Ce qui n’est pas vrai­ment un métier.

Il dit cela avec cette iro­nie qu’il por­tait comme un gilet pare-balles — l’au­to­dé­ri­sion de l’homme riche qui sait que sa richesse ne le rend pas inté­res­sant et qui essaie, par l’hu­mour, de la rendre au moins sup­por­table. Mais Zai­ra ne rit pas. Elle le regar­da avec ses yeux noirs, pro­fonds, et dans ce regard il n’y avait ni juge­ment ni indul­gence — il y avait de la curio­si­té. De la curio­si­té pure, comme celle d’un enfant qui regarde un insecte.

— C’est triste, dit-elle.

— C’est triste ?

— De ne rien faire. Quand on a des mains.

Elle regar­da ses mains. Il regar­da ses mains. Des mains longues, fines, les mains d’un homme qui n’a jamais tra­vaillé de ses mains. Et il pen­sa — il pen­sa aux mains de Zai­ra, à la Mar­to­ra­na, cou­vertes de pous­sière d’or, tenant une tes­selle entre le pouce et l’in­dex, et il com­prit ce qu’elle vou­lait dire. Pas un reproche. Un constat. Les mains servent. Les mains existent pour tou­cher, pour poser, pour construire, pour répa­rer. Des mains qui ne servent à rien sont des mains qui attendent.

— Vous avez rai­son, dit-il. C’est triste.

— Mais Palerme gué­rit la tris­tesse, dit Zai­ra, et il ne sut pas si elle plai­san­tait ou non, parce que son visage, à ce moment, avait la gra­vi­té tran­quille des mosaïques qu’elle res­tau­rait — une gra­vi­té d’or et de silence.

Ils par­lèrent encore. De la Pala­tine — il lui racon­ta sa visite du matin, et elle s’a­ni­ma, sou­dain pas­sion­née, les mains des­si­nant dans l’air les formes des muqar­nas du pla­fond, les alvéoles de bois, les figures peintes. Elle lui par­la du Palais de la Zisa — « Vous n’y êtes pas encore allé ? Il faut y aller. C’est l’eau. Toute l’ar­chi­tec­ture arabe de Palerme est une archi­tec­ture de l’eau. Les Nor­mands construi­saient pour la guerre, les Arabes construi­saient pour l’eau. La Zisa était un palais d’é­té, avec un sys­tème de ven­ti­la­tion natu­relle et une salle de la fon­taine où l’eau cou­lait sur un sol de marbre incli­né et refroi­dis­sait l’air. Ils avaient inven­té la cli­ma­ti­sa­tion au XIIe siècle. » Elle rit — un rire bref, sonore, qui sur­prit Ben­ja­min comme un oiseau qui s’en­vole d’une branche.

— Je vous y emmè­ne­rai, dit-elle. Si vous voulez.

— Je veux, dit Benjamin.

Et il ne sut pas, en le disant, ce qu’il vou­lait exac­te­ment — le palais, ou la femme qui le lui mon­tre­rait, ou les deux, ou autre chose encore, quelque chose qui n’a­vait pas de nom, qui tenait de la curio­si­té et de la recon­nais­sance et du ver­tige, et qui gran­dis­sait en lui, jour après jour, comme ces plantes qui poussent dans les fis­sures des palais paler­mi­tains — sans terre, sans rai­son, par la seule force de la lumière.

* * *

Il ren­tra à l’hô­tel en fin d’a­près-midi, por­té par une éner­gie qu’il ne se connais­sait pas. La ville, la cha­leur, la gra­ni­ta au citron, la conver­sa­tion avec Zai­ra — tout cela avait dépo­sé en lui un sédi­ment de légè­re­té, de curio­si­té, quelque chose qui res­sem­blait — il hési­tait à uti­li­ser le mot — à de la joie. Pas la joie fra­cas­sante des grandes occa­sions. Une joie tran­quille, de basse conti­nue, comme le ron­ron­ne­ment d’un moteur qui se remet en marche après une longue immobilité.

Don Sal­va­tore était à sa place.

Ben­ja­min s’as­sit près de lui, sans deman­der la per­mis­sion, comme on s’as­soit près d’un arbre qu’on com­mence à connaître. Le vieil homme ne parut pas sur­pris. Il ne parais­sait jamais sur­pris. Il avait cette qua­li­té des très vieux — ou des très sages, ce qui n’est pas la même chose mais se res­semble — de rece­voir ce qui vient comme ce qui vient, sans enthou­siasme exces­sif, sans résis­tance non plus, avec la patience miné­rale de celui qui sait que tout arrive, et que tout passe, et que l’im­por­tant est entre les deux.

— J’ai vu la cha­pelle Pala­tine, dit Benjamin.

— Je sais, dit Don Salvatore.

— Com­ment le savez-vous ?

— Vos yeux. Les gens qui ont vu la Pala­tine ont les yeux dif­fé­rents quand ils reviennent. Plus ouverts. Plus lents. Comme s’ils avaient appris à regar­der autrement.

Ben­ja­min ne sut pas s’il disait vrai ou s’il disait des phrases — les vieux concierges des vieux hôtels ont cet art de dire des phrases qui res­semblent à de la sagesse et qui ne sont peut-être que de l’ha­bi­tude. Mais les yeux de Don Sal­va­tore, en disant cela, avaient la même pro­fon­deur que les mosaïques de la Mar­to­ra­na, et Ben­ja­min déci­da de le croire.

— Racon­tez-moi Wag­ner, dit Ben­ja­min. Racon­tez-moi com­ment il vivait ici.

Et Don Sal­va­tore raconta.

Il racon­ta len­te­ment, avec des pauses, comme un homme qui tire un fil très ancien et qui ne veut pas le cas­ser. Il racon­ta Wag­ner arri­vant à Palerme en novembre 1881, avec sa femme Cosi­ma — la fille de Liszt —, leurs enfants, une gou­ver­nante, deux domes­tiques. Il racon­ta le com­po­si­teur malade, les pou­mons fra­giles, le méde­cin qui avait pres­crit le Sud. Il racon­ta les pro­me­nades dans les jar­dins de la Vil­la Giu­lia, les visites au théâtre Poli­tea­ma, les soi­rées où Wag­ner jouait du pia­no dans le salon — pas le Stein­way du bar, un autre, plus ancien, que Franz Liszt lui avait envoyé de Rome. Il racon­ta les der­nières pages de Par­si­fal — la musique du Graal, la rédemp­tion par la pitié, l’ul­time opé­ra — com­po­sées dans cette mai­son, dans ces murs, sous ces mêmes pla­fonds, pen­dant que dehors Palerme vivait sa vie et que les oran­gers du jar­din exo­tique — le jar­din qui n’exis­tait plus — embau­maient la nuit.

— Huit mois, dit Don Sal­va­tore. Il est res­té huit mois. De novembre à juillet. Et quand il est par­ti, il a empor­té Par­si­fal avec lui. L’o­pé­ra a été créé à Bay­reuth l’an­née sui­vante. Et l’an­née d’a­près, Wag­ner était mort.

— Mort ?

— Mort. À Venise. En février 1883. Six mois après avoir quit­té Palerme.

Un silence. Ben­ja­min regar­da le jar­din d’hi­ver — les pal­miers en pot, les miroirs, le bar de bois sombre — et essaya d’i­ma­gi­ner ce même espace en 1881, avec un jar­din exo­tique qui des­cen­dait jus­qu’à la mer, et un homme bar­bu et malade assis devant un pia­no, en train d’é­crire la musique la plus haute de son siècle. La musique du Graal. Dans la mai­son de Ben­ja­min Ingham.

— C’é­tait encore la mai­son d’In­gham, à l’é­poque ? deman­da Benjamin.

Don Sal­va­tore le regar­da. Ce même regard qu’au pre­mier soir — per­çant, atten­tif, comme s’il cher­chait quelque chose sur le visage de Ben­ja­min, une res­sem­blance, un signe, une marque.

— Non, dit-il. Ingham était mort depuis vingt ans. Mais la mai­son se sou­ve­nait de lui. Les murs se sou­viennent toujours.

Il dit cela d’une voix si basse que Ben­ja­min dut se pen­cher pour l’en­tendre. Puis le vieil homme se leva — pour la pre­mière fois, Ben­ja­min le vit se lever de son fau­teuil, et il fut sur­pris de sa taille : grand, droit, le dos plat mal­gré l’âge, avec cette digni­té des hommes qui ont por­té un uni­forme toute leur vie et qui ne se courbent pas — et il s’é­loi­gna dans le hall, len­te­ment, sans se retour­ner, comme un gar­dien qui fait sa ronde.

Ben­ja­min res­ta seul. Le bar se rem­plis­sait autour de lui — les bruits du soir, les verres, les voix — mais il n’en­ten­dait pas. Il enten­dait le pia­no. Le pia­no fan­tôme, celui de Wag­ner, celui d’une nuit de 1881, et les notes de Par­si­fal qui mon­taient dans le jar­din exo­tique, entre les pal­miers et la mer, dans une mai­son construite par un homme qui por­tait son nom.

Les murs se sou­viennent toujours.

Il com­man­da un Negro­ni. Puis un autre. Puis il mon­ta se cou­cher, et cette nuit-là, il dor­mit bien, d’un som­meil pro­fond et sans rêves, comme si la cha­pelle Pala­tine avait fait ce que les mosaïques font depuis neuf cents ans — éteindre le bruit, éteindre les ques­tions, et ne lais­ser que l’or.

CHA­PITRE V

LES MORTS

Le cin­quième jour, Ben­ja­min alla voir les morts.

Il y alla seul. C’é­tait un choix — pas un choix rai­son­né, plu­tôt un ins­tinct, le sen­ti­ment obs­cur que ce qu’il allait voir ne sup­por­te­rait pas la com­pa­gnie. Ni la désin­vol­ture culti­vée de Glan­ville, ni la grâce pré­cise de Zai­ra — per­sonne. Les cata­combes des Capu­cins, il le savait sans l’a­voir lu, sans qu’on le lui eût dit, étaient un lieu qu’on devait affron­ter seul, comme on affronte cer­taines véri­tés, debout, sans appui, avec seule­ment ses yeux et sa peur.

Le taxi le dépo­sa devant un couvent. Un bâti­ment sans éclat, dis­cret, presque modeste — des murs de cré­pi beige, une porte de bois, un pan­neau indi­quant les horaires de visite. Rien, dans cette façade, ne pré­pa­rait à ce qui se trou­vait en des­sous. Ben­ja­min paya le chauf­feur, hési­ta un ins­tant devant la porte — une hési­ta­tion brève, presque imper­cep­tible, comme le recul du corps avant un plon­geon — puis entra.

L’es­ca­lier des­cen­dait. Des marches de pierre, usées, étroites, qui tour­naient vers la gauche dans une pénombre de plus en plus froide. Après la four­naise de la rue — qua­rante degrés, peut-être plus, un soleil de plomb blanc qui écra­sait les toits — le sou­ter­rain était d’un froid presque offen­sant, un froid humide, miné­ral, qui sen­tait la pierre et le temps. Ben­ja­min sen­tit la sueur sécher sur sa peau, se trans­for­mer en une pel­li­cule froide, désa­gréable, comme si la cha­leur l’a­vait sui­vi jus­qu’i­ci et que la terre la lui reprenait.

Puis il vit.

Ils étaient là. Le long des murs. Des deux côtés du cor­ri­dor, sur des éta­gères de pierre, dans des niches, accro­chés à des cro­chets, debout, cou­chés, assis — les morts. Huit mille morts. Huit mille cadavres conser­vés, séchés, momi­fiés, habillés de leurs plus beaux vête­ments du dimanche — les cos­tumes, les robes, les cra­vates, les cha­peaux, les sou­liers — comme s’ils atten­daient une visite, un bal, un évé­ne­ment mon­dain qui ne vien­drait plus.

Ben­ja­min s’ar­rê­ta. Son cœur bat­tait vite — pas de peur, pas exac­te­ment, mais quelque chose de plus pro­fond que la peur, quelque chose qui tenait de la stu­pé­fac­tion méta­phy­sique. Ces gens étaient morts. Cer­tains depuis des siècles — les plus anciens dataient du XVIIe siècle. Mais ils étaient là. Pré­sents. Avec leurs visages. Leurs mains. Leurs dents. Cer­tains avaient encore des che­veux. Cer­tains avaient encore des ongles. Cer­tains sou­riaient — un sou­rire sec, éti­ré, qui n’é­tait pas un sou­rire mais la contrac­tion des muscles autour d’un crâne qui avait per­du sa chair et qui essayait, dans son éter­ni­té de cuir, de res­sem­bler encore à ce qu’il avait été.

Les cor­ri­dors se suc­cé­daient — le cor­ri­dor des prêtres, le cor­ri­dor des pro­fes­sion­nels, le cor­ri­dor des femmes, le cor­ri­dor des enfants. Car il y avait un ordre, une hié­rar­chie, une orga­ni­sa­tion sociale de la mort qui repro­dui­sait exac­te­ment celle de la vie : les riches avec les riches, les pauvres avec les pauvres, les hommes avec les hommes, les femmes avec les femmes. La mort, à Palerme, n’é­tait pas un grand nive­leur — elle était un archi­viste, un notaire, un clas­si­fi­ca­teur patient qui ran­geait cha­cun à sa place et n’en bou­geait plus.

Ben­ja­min mar­chait len­te­ment. Le silence était total — pas même le bruit de ses pas, qui étaient absor­bés par la pierre comme par une éponge. L’air avait un goût — pas une odeur, un goût, quelque chose de sec et de pou­dreux qui se posait sur la langue et qui n’é­tait pas déplai­sant mais qui n’é­tait pas agréable non plus, quelque chose de neutre, d’an­té­rieur au dégoût et à la fas­ci­na­tion, quelque chose qui était sim­ple­ment le goût du temps passé.

Il s’ar­rê­ta devant un homme. Un gen­til­homme, visi­ble­ment — le cos­tume était encore recon­nais­sable, un habit noir à revers, une che­mise blanche, des gants. Le visage avait la cou­leur du par­che­min et la tex­ture du bois flot­té. Les yeux étaient fer­més — des pau­pières de cuir, scel­lées par les siècles. La bouche était ouverte, un peu, comme si l’homme avait vou­lu dire quelque chose et que le mot était res­té coin­cé entre ses lèvres, entre la vie et la mort, depuis trois cents ans.

Ben­ja­min le regar­da longtemps.

Il ne res­sen­tait pas de l’hor­reur. Ni du dégoût, ni de la pitié, ni cette curio­si­té mor­bide qu’on prête aux tou­ristes des cata­combes. Il res­sen­tait — c’est le mot le plus juste — du res­pect. Le même res­pect qu’il avait res­sen­ti devant les mosaïques de la Pala­tine, mais inver­sé, retour­né, comme l’en­vers d’une médaille. Si la Pala­tine était la beau­té de ce qui dure — l’or, le verre, la pierre — les cata­combes étaient la beau­té de ce qui ne dure pas — la chair, le tis­su, la peau, le souffle. Les deux exis­taient ensemble. Les deux étaient Palerme.

Il conti­nua. Le cor­ri­dor des enfants. C’é­tait le plus dif­fi­cile — les petits corps ran­gés sur des éta­gères, les visages minus­cules, les robes bap­tis­males deve­nues grises, les sou­liers d’en­fants qui n’a­vaient pas eu le temps de s’u­ser. Et au fond, dans une cha­pelle vitrée, une petite fille. Rosa­lia Lom­bar­do. Morte en 1920, à l’âge de deux ans. Embau­mée par un méde­cin dont la for­mule est res­tée un mys­tère. Et intacte. Par­fai­te­ment intacte. Le visage plein, les yeux fer­més, les cils intacts, les che­veux noués d’un ruban jaune, comme si elle dor­mait, comme si elle venait de s’en­dor­mir il y a un ins­tant, et qu’on n’o­sait pas la réveiller.

Ben­ja­min res­ta devant la vitrine. Il ne sut pas com­bien de temps. Le silence était si pro­fond qu’il enten­dait son propre sang dans ses oreilles, un bour­don­ne­ment sourd, régu­lier, le bruit de la vie dans un sou­ter­rain de morts.

Il remon­ta.

La lumière l’é­blouit. Il était res­té si long­temps dans l’obs­cu­ri­té que le soleil lui parut obs­cène — trop fort, trop joyeux, trop indif­fé­rent. Palerme conti­nuait de vivre, là-haut. Les voi­tures, les scoo­ters, les gens, les cris. Le monde pour­sui­vait son affaire au-des­sus des morts comme si les morts n’exis­taient pas. Et peut-être qu’ils n’exis­taient pas. Peut-être que c’é­tait ça, la leçon des cata­combes — non pas que la mort est hor­rible, mais qu’elle est indif­fé­rente, et que la vie, au-des­sus, l’est aus­si, et que les deux coexistent sans se gêner, comme des loca­taires d’un même immeuble qui ne se croisent jamais dans l’escalier.

Il prit un taxi pour ren­trer. Il ne vou­lait pas mar­cher. Pas main­te­nant. La cha­leur était reve­nue, mais elle n’a­vait plus le même poids — après le froid des cata­combes, elle était presque bien­ve­nue, presque tendre, comme la main d’un vivant après avoir ser­ré celle d’un mort. Ben­ja­min regar­da Palerme défi­ler par la vitre du taxi — les bal­cons de fer for­gé, les pal­miers, les dômes d’é­glise, les enfants qui jouaient dans une fon­taine, les vieilles femmes en noir qui mar­chaient à l’ombre — et il vit la ville autre­ment. Il la vit avec ses morts des­sous. Avec ses huit mille momies en cos­tume du dimanche ran­gées dans les cor­ri­dors de pierre, pen­dant que là-haut, les vivants man­geaient des aran­cine et buvaient du Negro­ni et se criaient des abban­niate dans les marchés.

Palerme n’é­tait pas seule­ment belle. Elle était vaste. Elle conte­nait tout — l’or et l’os, le jas­min et la pous­sière, le sacré et le char­nel, la joie et ce silence ter­rible qu’il avait enten­du là-bas, dans le cor­ri­dor des enfants.

Il ren­tra à l’hô­tel. Il était deux heures de l’a­près-midi. La tor­peur régnait. Le hall était presque désert — un couple de Japo­nais, une femme de chambre qui tra­ver­sait avec un cha­riot. Ben­ja­min mon­ta dans sa chambre, se désha­billa, prit une douche brû­lante — brû­lante, parce qu’il avait froid, un froid inté­rieur qui n’a­vait rien à voir avec la tem­pé­ra­ture — et res­ta long­temps sous l’eau, les mains à plat sur le mur de marbre, le front bais­sé, l’eau cou­lant sur sa nuque.

Il redes­cen­dit vers six heures.

Don Sal­va­tore était là.

Il était tou­jours là — c’é­tait la per­ma­nence même, le seul point fixe dans l’hô­tel en mou­ve­ment, le clou auquel tout le reste était accro­ché. Ben­ja­min s’as­sit près de lui sans un mot. Le vieil homme ne par­la pas non plus. Ils res­tèrent ain­si un moment, dans un silence qui n’a­vait rien de gêné — un silence de recon­nais­sance, de par­tage, comme si Don Sal­va­tore savait où Ben­ja­min était allé et ce qu’il y avait vu, et qu’il n’a­vait pas besoin de le lui demander.

Ce fut Ben­ja­min qui rom­pit le silence.

— Il y a autre chose, n’est-ce pas ? dit-il. Quelque chose que vous ne m’a­vez pas dit. Sur l’hôtel.

Don Sal­va­tore tour­na len­te­ment la tête vers lui. Ses yeux noirs, dans la lumière décli­nante du hall, avaient la pro­fon­deur d’un puits.

— Il y a tou­jours autre chose, dit-il.

— Dites-moi.

Le vieil homme se redres­sa dans son fau­teuil. Joi­gnit les mains sur ses genoux — des mains de tra­vailleur, larges, épaisses, avec des ongles car­rés et des arti­cu­la­tions usées.

— Vous connais­sez Ray­mond Roussel ?

— Non.

— Un Fran­çais. Un écri­vain. Très étrange. Il a vécu à Paris, puis il a voya­gé — en Inde, en Aus­tra­lie, aux Pôles, je ne sais plus. Il avait beau­coup d’argent — une for­tune héri­tée — et il a tout dépen­sé en publiant ses livres, que per­sonne ne lisait, et en mon­tant ses pièces de théâtre, que per­sonne n’al­lait voir. Il était… — Don Sal­va­tore cher­cha le mot — en avance. Trop en avance. Le monde n’é­tait pas prêt pour lui.

— Et il est venu ici ?

— Il est venu ici. En 1933. En juillet. L’é­té, comme vous. Il a pris une chambre. La 224. Au bout du cou­loir du deuxième étage.

Ben­ja­min sen­tit quelque chose fré­mir dans sa poi­trine. Le deuxième étage. Son étage.

— Et ?

— Et le 14 juillet — le jour de la fête natio­nale fran­çaise, quelle iro­nie — on l’a retrou­vé mort. Dans sa chambre. Sur un mate­las posé à même le sol. La porte était fer­mée de l’in­té­rieur. Il y avait un mate­las pous­sé contre la porte com­mu­ni­cante avec la chambre voi­sine — celle de sa com­pagne, Char­lotte Dufrène. Des tubes de som­ni­fère vides sur la table de nuit. Des médi­ca­ments par­tout. Et lui, sur le mate­las, mort.

— Sui­cide ?

— Per­sonne ne sait. Le méde­cin a par­lé de sur­dose médi­ca­men­teuse. La police a conclu à un acci­dent. Leo­nar­do Scias­cia — le plus grand écri­vain sici­lien du XXe siècle — a écrit un petit livre sur cette mort, des années plus tard. Il ne conclut rien. Il dit sim­ple­ment qu’il y a des zones d’ombre. Beau­coup de zones d’ombre.

Don Sal­va­tore se tut. Ben­ja­min se tut aus­si. Le hall était plon­gé dans la lumière dorée du soir, les lustres venaient de s’al­lu­mer, et les vitraux Liber­ty dif­fu­saient leurs der­nières cou­leurs — du vert, du bleu, de l’ambre — sur le sol de marbre.

— Quelle chambre, deman­da Ben­ja­min d’une voix qu’il aurait vou­lue plus ferme, quelle chambre est-ce que j’occupe ?

— La 218, dit Don Sal­va­tore, et une ombre de sou­rire pas­sa sur son visage creu­sé, un sou­rire si bref qu’il aurait pu être un fré­mis­se­ment. Pas la 224.

— Pas la 224.

— Non. Pas la 224. Mais le même couloir.

Ben­ja­min se leva. Remer­cia Don Sal­va­tore d’un signe de tête. Et remon­ta au deuxième étage.

Le cou­loir.

Il le par­cou­rut len­te­ment, pour la pre­mière fois, d’un bout à l’autre. Des portes. Des numé­ros. 214, 216, 218 — la sienne —, 220, 222, et au bout, la der­nière porte, 224. Fer­mée. Comme toutes les autres. Rien de spé­cial. Rien de dif­fé­rent. Juste une porte d’hô­tel, avec sa ser­rure magné­tique et son numé­ro en chiffres dorés. Mais Ben­ja­min la regar­da comme on regarde une tombe — non pas avec effroi, mais avec cette atten­tion grave qu’on donne à ce qui s’est pas­sé et qui ne peut plus être défait.

Un homme était mort là. Un écri­vain. Un homme qui avait créé des mondes que per­sonne ne com­pre­nait, qui avait dépen­sé sa for­tune pour don­ner forme à des visions que per­sonne ne voyait, et qui avait fini sur un mate­las, dans une chambre d’hô­tel, un soir de juillet, à Palerme.

Ben­ja­min retour­na dans sa chambre. La 218. Il s’as­sit sur le bord du lit. Regar­da le mur. De l’autre côté de ce mur — non, de l’autre côté de deux chambres — il y avait eu un mort. Il y avait eu un homme vivant, puis un homme mort, et entre les deux, quelques heures, quelques tubes de bar­bi­tu­riques, et ce mate­las traî­né contre la porte com­mu­ni­cante comme une bar­ri­cade — contre quoi ? contre qui ? contre la vie qui entrait par toutes les fissures ?

La beau­té de Palerme avait un envers.

Ben­ja­min l’a­vait vu dans les cata­combes, l’a­près-midi même — les morts en des­sous, les vivants au-des­sus. Et main­te­nant il le voyait dans l’hô­tel — Wag­ner et le Graal d’un côté, Rous­sel et ses bar­bi­tu­riques de l’autre. La musique la plus haute et la mort la plus soli­taire, dans les mêmes murs, dans les mêmes cou­loirs, à cin­quante ans de distance.

Il se cou­cha tôt ce soir-là. Ne dîna pas. N’eut pas faim. La jour­née avait été trop pleine — de froid, de silence, de morts, de récits. Il fer­ma les yeux. Dehors, Palerme bruis­sait de sa vie ordi­naire — scoo­ters, voix, musique — et Ben­ja­min écou­ta ce bruit comme on écoute un cœur qui bat, le cœur d’une ville qui vit sur ses morts, avec ses morts, par­mi ses morts, et qui n’en est pas triste pour autant, parce que la tris­tesse, à Palerme, est une luxure que les vivants ne peuvent pas se permettre.

La nuit pas­sa. Longue et lente. Pleine de portes fer­mées et de cou­loirs silencieux.

CHA­PITRE VI

LA MER

Il avait besoin de la mer. Pas envie — besoin. Un besoin phy­sique, presque ani­mal, comme une soif qui ne se calme pas avec de l’eau mais avec de l’es­pace. Après les cata­combes, après le cor­ri­dor des morts, après la chambre 224 et le fan­tôme de Rous­sel sur son mate­las de bar­bi­tu­riques, Ben­ja­min avait besoin d’ho­ri­zon. De bleu. De sel. De vent. De cette chose simple et irré­duc­tible qu’est une éten­due d’eau sous un ciel ouvert, et qui ne signi­fie rien, et qui pour cette rai­son exacte signi­fie tout.

Mon­del­lo.

La récep­tion­niste lui avait dit : une demi-heure en taxi. En bus, plus long, mais plus beau — la route longe le Monte Pel­le­gri­no, le mas­sif qui ferme la baie de Palerme au nord, et à un tour­nant, la mer appa­raît d’un coup, tur­quoise, impen­sable, comme un men­songe que la nature aurait déci­dé de rendre vrai. Ben­ja­min prit le taxi. Il n’a­vait pas la patience du bus. Pas ce matin.

Le taxi quit­ta le centre de Palerme par le nord, lon­gea des immeubles lépreux, des chan­tiers aban­don­nés, des par­kings sau­vages, puis la route mon­ta, le pay­sage chan­gea — des pins para­sols, des rochers blancs, une odeur de résine et de maquis qui entrait par la fenêtre ouverte — et sou­dain, après un der­nier virage, Mondello.

Ben­ja­min des­cen­dit de la voi­ture et res­ta immobile.

La plage était un crois­sant de sable pâle, presque blanc, qui s’in­cur­vait entre deux falaises de cal­caire cou­vertes de végé­ta­tion. L’eau était d’une cou­leur qui n’exis­tait pas dans le voca­bu­laire chro­ma­tique de l’An­gle­terre — pas bleue, pas verte, quelque chose entre les deux, un tur­quoise lai­teux, trans­lu­cide, qui lais­sait voir le fond de sable à tra­vers un mètre d’eau, puis deux mètres, puis trois, avant de s’as­som­brir len­te­ment vers le large. Au bout de la plage, un bâti­ment Art Nou­veau — l’an­cien éta­blis­se­ment bal­néaire de Char­les­ton, une folie Liber­ty posée sur pilo­tis au-des­sus de l’eau, avec des balus­trades de fer for­gé et des cou­poles de céra­mique peinte qui avaient l’air d’un gâteau de mariage oublié au bord de la mer.

Il fai­sait déjà chaud. Dix heures du matin et le soleil avait cette inten­si­té ver­ti­cale qui abo­lit les ombres et rend chaque objet impi­toya­ble­ment réel — le sable, l’eau, les para­sols, les corps. Les corps. Ils étaient par­tout. Allon­gés sur des ser­viettes, assis sur des chaises pliantes, debout dans l’eau jus­qu’aux cuisses, mar­chant le long du rivage avec cette len­teur de vacan­ciers qui est peut-être la seule forme de résis­tance légi­time au capi­ta­lisme. Des enfants cou­raient, criaient, se jetaient dans l’eau avec des hur­le­ments de joie qui per­çaient la cha­leur comme des flèches. Des hommes à la peau brune, lui­sants d’huile solaire, dor­maient sur le ventre. Des femmes — Ben­ja­min s’ar­rê­ta de décrire les femmes dans sa tête et se conten­ta de les regar­der, parce que les femmes de Mon­del­lo en juillet ne se décrivent pas, elles se voient, elles s’ab­sorbent par les yeux comme le soleil s’ab­sorbe par la peau — des femmes qui avaient cette beau­té sici­lienne sans effort, cette grâce de gestes lents, de peaux cui­vrées, de che­veux noirs mouillés sur des épaules nues, et cette façon de se tenir sur la plage comme si la plage leur appar­te­nait, comme si elles étaient là depuis tou­jours, comme si la mer était un pro­lon­ge­ment de leur corps.

Ben­ja­min ôta ses chaus­sures. Puis sa che­mise. Il por­tait un maillot de bain sous son pan­ta­lon — il avait pré­vu, pour une fois, il avait pré­vu quelque chose — et il mar­cha vers l’eau.

Le sable était brû­lant. Brû­lant au point de le faire cou­rir — un petit trot gauche, les pieds levés haut comme un échas­sier, qui le fit rire de lui-même, un rire bref, inat­ten­du, le pre­mier vrai rire depuis des jours. L’eau l’ac­cueillit. D’a­bord les che­villes — fraîche, pas froide, une fraî­cheur par­faite, exac­te­ment cali­brée entre le sou­la­ge­ment et le plai­sir. Puis les genoux. Puis les cuisses. Puis le ventre — ce moment où l’eau atteint le plexus et où le corps hésite entre l’a­van­cée et le recul, entre le connu et l’in­con­nu, entre la terre et la mer. Ben­ja­min plongea.

Le silence.

C’est ce qui le frap­pa d’a­bord — le silence de l’eau. Après le bruit de Palerme — les mar­chés, les scoo­ters, les voix, les abban­niate —, le silence de la mer était une gifle de dou­ceur. Il nagea. Des brasses longues, pares­seuses, sans des­ti­na­tion, le visage alter­nant entre l’air et l’eau, les yeux ouverts dans le tur­quoise lai­teux où le sable du fond des­si­nait des motifs ondu­lants, comme une mosaïque de lumière. Il nagea long­temps. Il nagea jus­qu’à ce que ses bras lui fassent mal et que ses pou­mons brûlent et que la plage, der­rière lui, devienne une ligne beige avec des points colo­rés. Puis il se retour­na et fit la planche.

Le ciel. Bleu. Rien que le bleu. Pas un nuage. Pas un avion. Pas une trace. Un bleu si pro­fond, si total, qu’il sem­blait solide — un dôme de lapis posé sur la mer, une cou­pole sans mosaïques, une Pala­tine inverse où Dieu n’é­tait pas un Christ d’or mais une absence de Christ, un vide bleu, par­fait, sans juge­ment et sans pitié.

Ben­ja­min flot­ta. Le sel le por­tait. Le soleil lui chauf­fait le visage. L’eau lui refroi­dis­sait le dos. Et entre les deux — entre le chaud et le froid, entre le ciel et la mer, entre la sur­face et la pro­fon­deur — il n’y avait que lui. Son corps. Sa peau. Ses pou­mons qui res­pi­raient. Son cœur qui bat­tait. Rien d’autre. Pas de nom. Pas d’his­toire. Pas de Ben­ja­min Ingham de Leeds, pas de Palaz­zo Ingham, pas de chambre 224, pas de morts dans les cata­combes, pas de mosaïques d’or, pas de pia­no fan­tôme. Juste un homme dans la mer, un matin de juillet, qui ne pen­sait à rien.

C’est peut-être le moment le plus heu­reux de ce livre. Un homme qui ne pense à rien. Pen­dant com­bien de temps ? Cinq minutes. Dix. Le temps que le corps reprenne ses droits sur l’es­prit, que la chair dise à la pen­sée : tais-toi, laisse-moi sen­tir. Dix minutes d’ab­sence à soi-même. Dix minutes de pur pré­sent. C’est beaucoup.

Il revint vers la plage. S’al­lon­gea sur sa ser­viette. Fer­ma les yeux. Le soleil fai­sait dan­ser des taches rouges sous ses pau­pières. Il s’en­dor­mit. Un som­meil de plage, léger, poreux, tra­ver­sé de bruits d’en­fants et de vagues, un som­meil qui n’est pas vrai­ment du som­meil mais qui en a la douceur.

Il se réveilla une heure plus tard, la peau rou­gie, le dos en feu. Il avait oublié la crème solaire. L’An­glais en lui, ce spé­ci­men pâle et mal adap­té au soleil médi­ter­ra­néen, avait subi l’as­saut pré­vi­sible. Il se rha­billa, cher­cha de l’ombre, ache­ta une gra­ni­ta au citron à un mar­chand ambu­lant qui pous­sait un cha­riot de bois peint — un de ces cha­riots sici­liens déco­rés de scènes che­va­le­resques, les mêmes pala­dins que dans l’o­pé­ra dei Pupi, Roland et Renaud en armure de fer-blanc com­bat­tant les Sar­ra­sins sur les flancs d’un cha­riot de glaces. La gra­ni­ta était par­faite — le citron frais, le sucre juste, les cris­taux de glace qui fon­daient sur la langue comme des flo­cons de soleil.

Il ren­tra à Palerme en début d’a­près-midi. La ville l’ac­cueillit avec sa cha­leur de forge, mais cette fois la cha­leur ne l’é­cra­sait pas — elle l’en­ve­lop­pait. La mer avait fait son œuvre. Le sel séchait sur sa peau, tirait un peu, don­nait au tou­cher une rugo­si­té agréable, comme si l’eau avait dépo­sé sur lui une mince pel­li­cule de Médi­ter­ra­née, une armure invisible.

* * *

Il ne s’at­ten­dait pas à la voir.

Il était dans le hall de l’hô­tel, bron­zé, un peu rouge, les che­veux encore humides de sa der­nière douche, et il tra­ver­sait le jar­din d’hi­ver pour aller au bar quand il enten­dit une voix.

— Vous avez pris des couleurs.

Zai­ra.

Elle était assise dans un des fau­teuils de velours vert, le même fau­teuil où il avait vu Don Sal­va­tore, mais Don Sal­va­tore n’é­tait pas là — c’é­tait elle, les jambes croi­sées, un sac de toile à ses pieds, les che­veux noués haut comme la pre­mière fois, et elle le regar­dait avec cet air — pas un sou­rire, pas tout à fait, plu­tôt une atten­tion amu­sée, un inté­rêt qui ne se cache pas et qui n’in­siste pas non plus.

— Mon­del­lo, dit Benjamin.

— Vous êtes allé à Mon­del­lo. Bien. C’est nécessaire.

— Néces­saire ?

— Après les cata­combes, c’est néces­saire. La mer efface.

Il la regar­da. Com­ment savait-elle pour les cata­combes ? Il ne le lui avait pas dit. Il ne l’a­vait pas vue depuis deux jours. Mais Palerme — il com­men­çait à le com­prendre — était une ville où tout se savait, où les murs par­laient, où les concierges racon­taient aux res­tau­ra­trices d’art ce que les tou­ristes anglais fai­saient de leurs jour­nées, ou peut-être où les gens se croi­saient et se racon­taient des choses sans que cela consti­tue une indis­cré­tion, parce que ici, contrai­re­ment à Londres, la vie des autres n’é­tait pas un secret mais un spec­tacle, un feuille­ton col­lec­tif auquel tout le monde participait.

— Vous faites quoi ici ? deman­da Ben­ja­min. Dans l’hôtel ?

— Je venais voir quel­qu’un. Une amie qui tra­vaille ici. Mais elle n’est pas là. Alors je vous attends.

Elle dit cela avec une sim­pli­ci­té qui cou­pa le souffle de Ben­ja­min. Pas de coquet­te­rie. Pas de jeu. Pas de détour. Je vous attends. Comme si c’é­tait la chose la plus natu­relle du monde. Comme si l’at­tente, à Palerme, était un art, et qu’elle le pra­ti­quait avec la même patience qu’elle met­tait à repla­cer les tes­selles dans leur mortier.

— Dînons ensemble, dit Ben­ja­min. Ce soir. Ici. Sur la ter­rasse de l’hôtel.

Zai­ra le regar­da. Cinq secondes. Ses yeux noirs, liquides, ne cil­lèrent pas.

— D’ac­cord, dit-elle.

* * *

La ter­rasse du cin­quième étage. L’Ou­ver­ture Ter­race. Le soir.

Palerme, vue d’en haut, était une autre ville. Les toits de tuile, les cou­poles des églises, les antennes de télé­vi­sion, les ter­rasses cou­vertes de plantes grim­pantes, le linge qui séchait entre les bal­cons comme des dra­peaux de red­di­tion joyeuse — tout cela for­mait un pay­sage intime, presque domes­tique, une ville vue par le des­sus, comme un cou­vercle sou­le­vé qui révèle ce qui mijote en des­sous. Au loin, le Monte Pel­le­gri­no se décou­pait contre le ciel du cou­chant — mauve, puis rose, puis rouge sombre — et la mer, der­rière les toits, était une ligne d’encre pâle.

Ben­ja­min avait réser­vé une table. Il por­tait une che­mise blanche, un pan­ta­lon sombre, des chaus­sures de cuir — il s’é­tait habillé, pour la pre­mière fois du voyage, avec une atten­tion qui n’é­tait pas de la coquet­te­rie mais du res­pect. Zai­ra arri­va avec dix minutes de retard — les dix minutes sici­liennes, qui ne sont pas du retard mais un rythme dif­fé­rent, un temps qui ne court pas mais qui marche. Elle por­tait une robe noire, simple, qui lais­sait ses épaules nues, et des boucles d’o­reilles de corail rouge — le corail de Tra­pa­ni, ce rouge pro­fond qui a la cou­leur du sang et l’é­clat de la pierre.

Ils s’as­sirent. Com­man­dèrent du vin. Un Grillo, blanc, sec, miné­ral — un vin de la pro­vince de Tra­pa­ni, de Mar­sa­la même, et Ben­ja­min pen­sa, en por­tant le verre à ses lèvres, qu’il buvait peut-être un vin issu des vignes que l’autre Ingham avait plan­tées. La pen­sée était absurde — les vignes de 1806 n’exis­taient plus — mais elle avait un goût plai­sant, un goût de conti­nui­té, de fil ten­du entre les siècles.

— Par­lez-moi de la Zisa, dit Benjamin.

Et Zai­ra parla.

Elle par­la avec ses mains, d’a­bord — ces mains qu’il avait vues à la Mar­to­ra­na, cou­vertes de pous­sière d’or, et qui main­te­nant des­si­naient dans l’air du soir les arcs et les muqar­nas du Palais de la Zisa, ce palais d’é­té arabe que les Nor­mands avaient construit au XIIe siècle pour y trou­ver la fraî­cheur au cœur de l’é­té paler­mi­tain. Elle par­la de l’eau — l’eau qui était le prin­cipe de toute l’ar­chi­tec­ture arabe de Palerme. L’eau qui cou­lait dans les canaux, qui ali­men­tait les fon­taines, qui cir­cu­lait sous les sols de marbre, qui refroi­dis­sait l’air par éva­po­ra­tion, trans­for­mant les palais de pierre en oasis. La salle de la fon­taine de la Zisa — un sol de marbre incli­né sur lequel l’eau glis­sait en un film trans­pa­rent, comme un miroir liquide, et le vent qui pas­sait par des ouver­tures savam­ment dis­po­sées créait un cou­rant d’air frais qui tra­ver­sait le palais de part en part. La cli­ma­ti­sa­tion. Au XIIe siècle.

— C’est ça, la Sicile arabe, dit Zai­ra. Pas la guerre, pas la conquête. L’eau. Ils ont appor­té l’eau. Ils ont appor­té les agrumes, les pis­taches, la canne à sucre, les tech­niques d’ir­ri­ga­tion. Avant eux, la Sicile était sèche. Après eux, elle était un jardin.

— Et les Nor­mands ont gar­dé tout ça.

— Les Nor­mands étaient intel­li­gents. Ils com­pre­naient que détruire est facile et que construire est long. Alors ils n’ont pas détruit. Ils ont ajou­té. Leur cha­pelle, leurs mosaïques, leurs cathé­drales — ils les ont posées par-des­sus l’ar­chi­tec­ture arabe, comme une couche de plus. Et le résul­tat… — elle fit un geste qui englo­bait la ville en contre­bas — le résul­tat, c’est ça. Palerme. Un mil­le­feuille. Chaque couche est encore vivante sous la suivante.

Ben­ja­min l’é­cou­tait. Le vin aidait — le Grillo sec, le soir tiède, les lumières de la ville. Mais ce n’é­tait pas seule­ment le vin. C’é­tait elle. La manière dont elle par­lait — pas comme un guide, pas comme une experte, mais comme quel­qu’un qui aimait, et dont l’a­mour se trans­met­tait par les mots, par les mains, par cette vibra­tion de la voix qui monte d’un ton quand on touche à ce qui compte.

— Et vous ? dit-il. Votre famille. Vous avez dit que votre mère était d’o­ri­gine tunisienne.

— Ma grand-mère mater­nelle. Elle est arri­vée à Palerme dans les années cin­quante. Elle a épou­sé un Sici­lien, un pêcheur de Mon­del­lo. Et sa mère à elle, ma arrière-grand-mère, venait de Djer­ba, en Tuni­sie. Avant ça, je ne sais pas. La trace se perd. C’est tou­jours comme ça, avec les familles médi­ter­ra­néennes. Les racines sont tel­le­ment emmê­lées qu’on ne peut plus les démê­ler. Arabe, nor­mande, espa­gnole, ita­lienne — tout est dans tout, et le résul­tat, c’est moi.

Elle dit « c’est moi » avec un sou­rire, et dans ce sou­rire il y avait tout ce que Ben­ja­min avait vu à Palerme en cinq jours — le mélange, la super­po­si­tion, la beau­té qui naît de ce que l’on n’a pas choi­si. Elle était la Cha­pelle Pala­tine en per­sonne — un pla­fond arabe sous une cou­pole nor­mande, des tes­selles grecques dans du mor­tier latin, quelque chose qui n’au­rait pas dû exis­ter et qui exis­tait, et qui était beau.

On leur ser­vit du pois­son. Un pesce spa­da alla gri­glia — de l’es­pa­don grillé, la chair blanche et ferme, arro­sé de sau­mure au citron, accom­pa­gné de câpres de Pan­tel­le­ria et d’un filet d’huile d’o­live qui avait le goût de la pierre chaude et du thym. Et une capo­na­ta — auber­gines, tomates, olives, céle­ri, le tout aigre-doux, ser­vi tiède, une explo­sion de saveurs qui racon­tait la Sicile en une bou­chée, l’é­té dans une cuillère.

Ils man­gèrent. Ils burent. Ils par­lèrent — de tout, de rien, de la res­tau­ra­tion des mosaïques, du prix des appar­te­ments à Palerme (ridi­cu­le­ment bas com­pa­ré à Londres, mais Zai­ra lui fit remar­quer que « ridi­cu­le­ment bas » dépend de qui le dit), des films qu’ils aimaient, des livres qu’ils avaient lus, et Ben­ja­min décou­vrit avec une sur­prise qu’il ne cher­cha pas à mas­quer qu’il n’a­vait pas par­lé aus­si long­temps, aus­si libre­ment, aus­si inuti­le­ment avec quel­qu’un depuis des années. Pas depuis le divorce. Peut-être pas avant.

La nuit était tom­bée. Les lumières de Palerme brillaient en contre­bas comme un tapis de braises, piquées çà et là du vert des pal­miers éclai­rés et du blanc des cou­poles illu­mi­nées. Le Monte Pel­le­gri­no n’é­tait plus qu’une masse noire contre un ciel d’encre où les pre­mières étoiles apparaissaient.

— Vous par­tez quand ? deman­da Zaira.

— Dans quatre jours.

— C’est court.

— Oui.

Un silence. Pas un silence gêné. Un silence plein. Un silence qui conte­nait quelque chose — pas une pro­messe, pas un aveu, quelque chose de plus léger et de plus grave à la fois, comme une note qu’on tient sans la résoudre, un accord sus­pen­du qui attend sa résolution.

— Demain, dit Zai­ra, je vous emmène à la Zisa. Et après, je vous montre quelque chose. Un endroit que les tou­ristes ne connaissent pas. Un jardin.

— Un jardin.

— Un jar­din arabe. Caché der­rière un mur. Vous verrez.

Elle se leva. Ben­ja­min se leva. Ils se regar­dèrent. L’air de la nuit était tiède, char­gé de jas­min et de sel, et les bruits de Palerme mon­taient vers eux comme une respiration.

— Bonne nuit, Ben­ja­min Ingham, dit Zaira.

Elle dit son nom entier — les deux mots, le pré­nom et le nom — et dans sa bouche, avec l’ac­cent sici­lien qui allon­geait les voyelles et adou­cis­sait les consonnes, le nom son­na comme quelque chose de neuf, quelque chose qui n’a­vait jamais été pro­non­cé exac­te­ment de cette façon, et Ben­ja­min pen­sa — il pen­sa que si un nom peut être dit de mille manières, la manière dont Zai­ra disait le sien était la seule qui comptait.

— Bonne nuit, dit-il.

Il la regar­da par­tir. Elle tra­ver­sa la ter­rasse, des­cen­dit l’es­ca­lier, et dis­pa­rut dans l’hô­tel. Ben­ja­min res­ta seul, debout, face à la ville. Il finit son verre de Grillo. L’es­pa­don et la capo­na­ta et le vin et la conver­sa­tion tour­naient en lui comme un lent tour­billon tiède, et il se sen­tait — pour la pre­mière fois depuis long­temps, peut-être pour la pre­mière fois depuis tou­jours — exac­te­ment là où il devait être.

Il redes­cen­dit par l’es­ca­lier inté­rieur. Tra­ver­sa le hall. Le jar­din d’hi­ver était presque vide — les der­niers clients, un couple qui mur­mu­rait dans un coin, un homme seul qui lisait le jour­nal. Et Don Sal­va­tore, dans son fau­teuil, comme tou­jours. Mais cette fois, le vieil homme avait les yeux fer­més. Il dor­mait — ou fai­sait sem­blant de dor­mir, ce qui, chez un concierge de nuit d’un grand hôtel, revient au même. Son visage, dans le som­meil, avait per­du sa vigi­lance et gagné une dou­ceur que Ben­ja­min ne lui avait pas vue — une dou­ceur de très vieil homme, de sen­ti­nelle fati­guée, de gar­dien qui s’au­to­rise, quelques minutes, à poser son arme.

Ben­ja­min pas­sa devant lui sans bruit. Mon­ta dans sa chambre. Se coucha.

Et cette nuit-là, il ne pen­sa pas aux morts, ni au pia­no de Wag­ner, ni à la chambre 224. Il pen­sa à la mer. Au tur­quoise de Mon­del­lo. Au goût du sel sur sa peau. À la voix de Zai­ra disant son nom dans la nuit. Et il s’en­dor­mit avec le sen­ti­ment — fra­gile, neuf, à peine for­mé, comme une tes­selle qu’on vient de poser dans le mor­tier frais — que quelque chose avait commencé.

CHA­PITRE VII

LES PALA­DINS

Le sep­tième jour, Palerme lui offrit la nuit.

Jus­qu’i­ci, Ben­ja­min avait connu la ville de jour — la lumière blanche, les rues écra­sées, la cha­leur comme un tyran bien­veillant qui plie tout sous sa loi. Mais Palerme la nuit, il allait le décou­vrir, était un autre ani­mal. Un ani­mal plus souple, plus dan­ge­reux, plus beau. Un ani­mal qui chasse dans l’ombre et qui sent le jasmin.

Glan­ville était venu le cher­cher à huit heures du soir, dans le hall, avec son pana­ma et son sou­rire d’initiateur.

— Ce soir, on sort, avait-il dit. Et quand je dis on sort, je veux dire : on entre. Dans le ventre de la bête.

Ben­ja­min avait appris à ne pas poser de ques­tions. Avec Glan­ville, les ques­tions étaient inutiles — l’homme répon­dait avant qu’on les for­mule, ou bien il n’y répon­dait jamais, et dans les deux cas le résul­tat était le même : on se lais­sait por­ter. Glan­ville était un cou­rant. On nageait avec ou on se noyait.

Ils mar­chèrent. Le soir était tom­bé mais la cha­leur per­sis­tait — pas la même cha­leur qu’en plein jour, une cha­leur rési­duelle, plus douce, comme le sou­ve­nir d’un feu qui vient de s’é­teindre. Les murs des immeubles, chauf­fés pen­dant douze heures, res­ti­tuaient leur sur­plus de soleil dans l’air du soir, et les rues avaient cette tié­deur de four qui refroi­dit, une tié­deur de pain. Les gens étaient dehors. Tout le monde était dehors. Les bal­cons ouverts, les voix qui tom­baient des fenêtres, les enfants qui jouaient dans les ruelles, les vieux assis sur le pas de leurs portes avec cette immo­bi­li­té contem­pla­tive qui est peut-être la plus haute forme de sagesse — ne rien faire, et regar­der les autres ne rien faire non plus.

Glan­ville entraî­na Ben­ja­min dans des rues qu’il ne connais­sait pas — plus étroites, plus sombres, des rues où les lam­pa­daires ne fonc­tion­naient pas, ou mal, et où la lumière venait des fenêtres, des néons des épi­ce­ries, des ampoules nues pen­dues au-des­sus des portes. Le quar­tier de la Kal­sa, peut-être, ou celui du Capo — Ben­ja­min ne savait plus. Les rues de Palerme, la nuit, perdent leurs noms. Elles deviennent des direc­tions, des pentes, des courbes, des odeurs.

Puis Glan­ville s’ar­rê­ta devant une porte.

Une porte de bois, basse, sans enseigne, sans indi­ca­tion, sans rien — juste une porte dans un mur, et der­rière la porte, un esca­lier qui des­cen­dait. Ben­ja­min pen­sa aux cata­combes. Mais ce n’é­tait pas les cata­combes. C’é­tait un théâtre.

Une salle minus­cule — vingt chaises, peut-être trente, dis­po­sées en demi-cercle devant un cas­te­let de bois peint. Des rideaux de velours rouge, fanés, troués par endroits, qui pen­daient comme des pau­pières lourdes. Une odeur de bois vieux, de pous­sière, de cire fon­due. Et sur les murs, accro­chés à des clous, comme des tro­phées de chasse, les pupi — les marion­nettes. Des dizaines de marion­nettes en armure de fer-blanc, hautes comme des enfants, avec leurs casques à plumes, leurs épées minus­cules, leurs bou­cliers ronds peints de bla­sons héral­diques, et leurs visages de bois — mous­taches noires, yeux fixes, mâchoires car­rées — qui regar­daient la salle vide avec l’as­su­rance de guer­riers qui ont livré dix mille batailles et qui n’ont jamais perdu.

— L’o­pé­ra dei Pupi, dit Glan­ville en s’as­seyant au pre­mier rang avec la fami­lia­ri­té d’un habi­tué. L’art le plus ancien de Palerme. Plus ancien que la mafia, plus ancien que la cas­sa­ta, peut-être plus ancien que les Nor­mands. Les enfants venaient ici comme les enfants vont au ciné­ma — tous les soirs, pen­dant des heures, pour voir Roland com­battre les Sar­ra­sins. Les mêmes his­toires, soir après soir, depuis des siècles. Et le public connais­sait chaque réplique, chaque coup d’é­pée, chaque mort, et il y reve­nait quand même, parce que ce qui compte, dans le pupi, ce n’est pas l’his­toire — c’est la manière dont on la raconte.

Le pupa­ro appa­rut. Un homme d’une cin­quan­taine d’an­nées, petit, tra­pu, avec des bras qui sem­blaient trop longs pour son corps et des mains — des mains immenses, noueuses, cal­leuses, des mains qui avaient la même épais­seur que celles de Car­me­la mais une tout autre pré­ci­sion. Il salua la salle — une dou­zaine de spec­ta­teurs, des locaux pour la plu­part, deux tou­ristes japo­nais au fond — d’un signe de tête bref, puis dis­pa­rut der­rière le castelet.

Et le spec­tacle commença.

Le cli­que­tis. C’est ça, le bruit du pupi — un cli­que­tis métal­lique, ner­veux, joyeux, le bruit des armures de fer-blanc qui s’en­tre­choquent quand les marion­nettes bougent, courent, com­battent, tombent, se relèvent. Les tiges de métal qui relient les pupi aux mains du pupa­ro vibraient, et les marion­nettes pre­naient vie — pas la vie douce et fluide des marion­nettes à fils, non, une vie sac­ca­dée, vio­lente, comique, une vie de per­son­nages de bande des­si­née avant la bande des­si­née, des mou­ve­ments brusques, des pirouettes, des chutes spec­ta­cu­laires, des morts théâ­trales où le héros s’ef­fondre dans un fra­cas de fer­raille qui fait rire les enfants et fré­mir les adultes.

L’his­toire était celle de Roland — Orlan­do, en ita­lien — et de sa bataille contre les Sar­ra­sins. Ben­ja­min ne com­pre­nait pas tout — le dia­lecte du pupa­ro était épais, gut­tu­ral, plein de mots que même les Paler­mi­tains sem­blaient devi­ner plus que com­prendre — mais il n’a­vait pas besoin de com­prendre. L’his­toire se lisait dans les gestes : le bien contre le mal, le che­va­lier contre l’in­fi­dèle, l’é­pée contre le cime­terre. Et la vio­lence — une vio­lence joyeuse, sans consé­quence, une vio­lence de jeu, de rituel, où les coups résonnent sur le fer-blanc et où le sang, quand il coule, est un ruban rouge que le pupa­ro fait jaillir d’une fente dans l’ar­mure, comme un tour de magie.

Ben­ja­min regar­dait, fas­ci­né. Pas par l’his­toire — l’his­toire était simple, binaire, pré­vi­sible. Par autre chose. Par la beau­té du geste. Par la pré­ci­sion du pupa­ro, dont il voyait les mains au-des­sus du cas­te­let, deux mains qui contrô­laient simul­ta­né­ment deux marion­nettes, leur don­nant à cha­cune sa per­son­na­li­té, son rythme, sa vio­lence propre. Par le public, aus­si — ces hommes et ces femmes qui connais­saient chaque péri­pé­tie et qui réagis­saient quand même, qui criaient quand Roland frap­pait, qui huaient quand le Sar­ra­sin tri­chait, qui applau­dis­saient quand le bien triom­phait, comme des enfants, comme si l’is­sue n’é­tait pas écrite, comme si chaque soir la bataille pou­vait tour­ner autrement.

C’é­tait une forme de foi. La même foi que les mosaïques de la Pala­tine — la foi dans la répé­ti­tion, dans le geste refait, dans l’his­toire racon­tée encore et encore, non pas parce qu’on ne la connaît pas mais parce qu’on la connaît, et que la connaître ne suf­fit pas, et qu’il faut la revivre, encore, encore, pour que quelque chose qui a été vrai une fois reste vrai pour toujours.

Le spec­tacle dura une heure. Quand les rideaux se fer­mèrent — dans un der­nier fra­cas de fer-blanc et un applau­dis­se­ment de la salle qui était plus un cri de joie qu’un hom­mage —, Ben­ja­min se leva avec la sen­sa­tion d’a­voir assis­té à quelque chose d’an­cien, de fra­gile, de presque dis­pa­ru, et que cette fra­gi­li­té était sa beau­té même. Comme un dia­lecte qu’on ne parle plus que dans une seule mai­son. Comme un arbre qu’on ne trouve plus que dans un seul jardin.

Glan­ville l’en­traî­na dehors. La nuit était tom­bée pour de bon — une nuit sans étoiles, épaisse, chaude, bruis­sante. Les rues sen­taient le jas­min et la fri­ture et cette odeur de pierre chaude qui est l’o­deur de Palerme, son odeur fon­da­men­tale, celle qui reste quand on enlève tout le reste.

— Main­te­nant, dit Glan­ville, la Vucciria.

La Vuc­ci­ria de nuit était un autre monde. Le mar­ché du matin — les étals de pois­son, les pas­tèques, les cris des ven­deurs — avait dis­pa­ru. À sa place, des tables, des chaises, des bou­gies, des lampes de for­tune, et par­tout, par­tout, des gens. Des Paler­mi­tains — jeunes, sur­tout, mais pas seule­ment — qui buvaient du vin dans des verres de plas­tique, qui man­geaient des stig­ghio­la grillées — les intes­tins d’a­gneau enrou­lés sur des bro­chettes, crous­tillants, fumants, avec un goût de feu et de sel qui était le goût même de la rue — et qui par­laient, riaient, criaient, s’embrassaient, se dis­pu­taient, avec cette inten­si­té des nuits méri­dio­nales où chaque émo­tion est vécue en temps réel, sans filtre, sans délai, sans ce tam­pon de poli­tesse qui, à Londres, trans­forme chaque sen­ti­ment en un understatement.

Glan­ville connais­sait un bar — la Taver­na Azzur­ra, une ins­ti­tu­tion, disait-il, le genre d’en­droit qui exis­tait avant la gen­tri­fi­ca­tion et qui exis­te­rait après, parce que cer­tains lieux sont plus forts que les époques. Un comp­toir de bois, des bou­teilles ali­gnées sans éti­quette, un patron qui ser­vait du vin rouge dans des verres épais comme des fonds de bou­teille, et une ambiance de bruit et de cha­leur humaine qui enve­lop­pait Ben­ja­min comme un bain.

Ils burent. Du vin rouge, local, sans nom, qui avait le goût de la terre et du soleil et d’un tan­nin un peu rêche qui râpait la langue agréa­ble­ment. Glan­ville buvait comme il par­lait — avec abon­dance, avec élé­gance, avec cette capa­ci­té des vieux buveurs anglais de res­ter lucide bien au-delà du point où les autres com­mencent à tituber.

Ce soir-là, il par­la des Ingham.

Pas de Ben­ja­min Ingham direc­te­ment — il y vint par détour, par digres­sion, comme un fleuve qui fait des méandres avant de trou­ver la mer. Il par­la d’a­bord des Anglais de Sicile, de cette colo­nie impro­bable de mar­chands et d’a­ven­tu­riers du York­shire et du Lan­ca­shire qui s’é­taient ins­tal­lés dans l’île au début du XIXe siècle et qui avaient fait for­tune dans le Mar­sa­la, le soufre, le com­merce mari­time. Des hommes qui avaient quit­té la pluie pour le soleil, le thé pour le vin, les moors du York­shire pour les vignobles de Tra­pa­ni, et qui avaient créé, en une géné­ra­tion, un empire com­mer­cial qui riva­li­sait avec les plus grandes mai­sons de négoce d’Europe.

— Et le plus grand de tous, dit Glan­ville en rem­plis­sant son verre, le plus auda­cieux, le plus impi­toyable, le plus génial — c’é­tait votre homo­nyme. Ben­ja­min Ingham. Un gamin de Leeds qui est arri­vé ici à vingt-deux ans, sans rien, avec une valise et l’ac­cent du York­shire, et qui est mort soixante ans plus tard en étant le maître de la Sicile. Pas le maître poli­tique — le maître éco­no­mique. Le vin, le soufre, les banques, le com­merce — tout pas­sait par lui. Il par­lait ita­lien avec un accent sici­lien. Il avait épou­sé une duchesse. Il prê­tait de l’argent à la noblesse. Il avait même — Glan­ville bais­sa la voix, non par conspi­ra­tion mais par gour­man­dise nar­ra­tive — réus­si à domes­ti­quer la mafia. La vieille mafia, celle d’a­vant, les gabel­lot­ti, les gar­diens des domaines. Il les avait mis dans sa poche. Par l’argent, par l’in­tel­li­gence, par cette capa­ci­té anglaise de com­prendre les sys­tèmes de pou­voir et de s’y glis­ser comme l’eau dans les fissures.

— Et il n’a pas eu d’en­fants, dit Benjamin.

Glan­ville le regar­da par-des­sus son verre.

— Non. Pas d’en­fants. Sa for­tune est pas­sée à ses neveux. Les Whi­ta­ker. Qui ont conti­nué l’empire. Et puis tout s’est déli­té, au XXe siècle. Mus­so­li­ni, la guerre, la natio­na­li­sa­tion. L’empire Ingham a dis­pa­ru. Mais la mai­son est res­tée. L’hôtel.

— L’hô­tel.

— L’hô­tel. Votre hôtel. Le sien.

Ils se turent. Autour d’eux, la Vuc­ci­ria bruis­sait de sa vie noc­turne — les verres, les voix, une gui­tare quelque part, un rire de femme qui per­çait la nuit comme un éclat de verre. Ben­ja­min but son vin. Il avait le goût de la terre. De cette terre. De cette île où un homme de Leeds avait plan­té des vignes et construit une mai­son et épou­sé une duchesse et domes­ti­qué la mafia et tout per­du et tout lais­sé, et où un autre homme de Leeds — non, du Sur­rey, mais est-ce que ça chan­geait quelque chose ? — dor­mait dans la même mai­son, cent soixante ans plus tard, sans savoir pour­quoi ce nom, ce nom qui était le sien, réson­nait dans les murs comme un écho qu’on ne peut pas éteindre.

— Rupert, dit Benjamin.

— Oui ?

— Vous pen­sez qu’il y a un lien ? Entre lui et moi ?

Glan­ville fit tour­ner son vin dans son verre. La lumière de la bou­gie pas­sait au tra­vers et le vin brillait comme du rubis.

— Mon cher, dit-il. C’est à vous de le décou­vrir. Moi, je ne suis qu’un vieux bavard qui boit trop de vin. Mais si j’é­tais vous — et Dieu sait que j’au­rais aimé être vous, ne serait-ce que pour avoir qua­rante-trois ans et des che­veux — si j’é­tais vous, j’i­rais cher­cher. Il y a des archives. Il y a des gens qui savent. Palerme est une ville qui garde tout. Les murs se sou­viennent, comme dit votre ami Sal­va­tore. Allez voir ce que les murs ont retenu.

Ils ren­trèrent tard. La Vuc­ci­ria se vidait, les der­niers buveurs titu­baient dans les rues, et l’o­deur de graillon et de vin ren­ver­sé se mêlait au jas­min de nuit. Glan­ville mar­chait droit, mira­cu­leu­se­ment droit, son pana­ma un peu de tra­vers, sif­flo­tant un air d’o­pé­ra — du Bel­li­ni, peut-être, ou du Ver­di, Ben­ja­min ne savait pas dis­tin­guer. Ils se sépa­rèrent devant l’hô­tel. Une poi­gnée de main.

— Demain, dit Glan­ville, faites ce que je vous ai dit. Allez chercher.

Ben­ja­min mon­ta dans sa chambre. Il était tard — minuit pas­sé. Le cou­loir du deuxième étage était silen­cieux. Il pas­sa devant la 220, la 222, et là, devant la 224, il s’ar­rê­ta. Pas long­temps. Trois secondes. Le temps de regar­der la porte, de pen­ser à Rous­sel, à son mate­las tiré au sol, à ses tubes de Son­ne­ril, à cette der­nière nuit de juillet 1933. Puis il conti­nua. Ouvrit la 218. Se coucha.

Cette nuit-là, il ne dor­mit pas. Il res­ta allon­gé dans le noir, les yeux ouverts, et il écou­ta. Il écou­ta l’hô­tel. Les bruits infimes — le grin­ce­ment d’une tuyau­te­rie, le ron­ron­ne­ment de la cli­ma­ti­sa­tion, le cra­que­ment d’un par­quet quelque part, au-des­sus ou en des­sous, ce lan­gage secret des vieilles mai­sons qui parlent quand les gens se taisent. Et il pen­sa que cette mai­son avait enten­du le pia­no de Wag­ner, et les bar­bi­tu­riques de Rous­sel, et les conci­lia­bules de Lucky Lucia­no, et les pas de Ben­ja­min Ingham — l’autre — sur ce même par­quet, dans ce même silence, cent soixante ans plus tôt. Et que main­te­nant elle l’en­ten­dait, lui. Ben­ja­min Ingham. Le der­nier peut-être. Ou le pre­mier d’une nou­velle histoire.

Il s’en­dor­mit vers trois heures du matin, avec le goût du vin rouge dans la bouche et le bruit du fer-blanc des pala­dins dans les oreilles. 

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