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Confi­tures d’a­bri­cots — Cha­pitres 1 et 2

Confi­tures d’a­bri­cots — Cha­pitres 1 et 2

Confi­ture
d’a­bri­cots

Confi­ture d’abricots

Cha­pitres 1 et 2

PRO­LOGUE

Où l’on fait connais­sance avec l’homme qui tenait le registre, avec la femme qui tenait l’hô­tel, avec les chiens qui tenaient la femme, et avec un empire qui ne tenait plus à grand-chose

Il y a des métiers dont per­sonne ne soup­çonne l’exis­tence et qui pour­tant main­tiennent le monde en état de fonc­tion­ner — ou du moins entre­tiennent l’illu­sion qu’il fonc­tionne, ce qui revient au même. Hor­lo­ger de clo­chers. Accor­deur de cla­ve­cins dans les ambas­sades. Reni­fleur de bou­chons chez les grands négo­ciants en vin du Bur­gen­land. Et puis il y a le mien, qui n’a­vait pas de nom offi­ciel mais qui consis­tait, pour l’es­sen­tiel, à noter dans un cahier relié de cuir bor­deaux tout ce qui se pas­sait à l’Hô­tel Sacher et qui n’au­rait pas dû s’y pas­ser — ou, variante plus fré­quente, tout ce qui ne s’y pas­sait pas et qui aurait dû.

Je m’ap­pelle Leo­pold Pfef­fer­ling. Sous-direc­teur adjoint de l’Hô­tel Sacher, Phil­har­mo­ni­kers­traße, Vienne, pre­mier arron­dis­se­ment, Autriche-Hon­grie, Europe, monde civi­li­sé — du moins le pen­sions-nous. J’oc­cu­pais ce poste depuis qua­torze ans lorsque sur­vint la semaine dont je vais vous par­ler, et je l’oc­cupe encore dans mes rêves, ce qui devrait vous don­ner une idée de l’emprise que cet hôtel exer­çait sur ceux qui avaient le mal­heur d’y tra­vailler et le bon­heur de ne jamais tout à fait le quitter.

Le registre, c’é­tait l’i­dée de Frau Sacher.

Tout était l’i­dée de Frau Sacher.

Anna Sacher née Fuchs, fille de bou­cher, épouse de res­tau­ra­teur, veuve d’hô­te­lier, et deve­nue par la seule force de son carac­tère — qui était consi­dé­rable, tec­to­nique, d’une enver­gure que les géo­logues auraient clas­sée dans la caté­go­rie des phé­no­mènes natu­rels — la femme la plus redou­tée de Vienne après l’Im­pé­ra­trice, et encore, l’Im­pé­ra­trice était morte depuis seize ans et ne redou­tait donc plus per­sonne, ce qui lui confé­rait un avan­tage déloyal. Anna Sacher, elle, était bien vivante. Ter­ri­ble­ment vivante. Elle avait cin­quante-cinq ans cet été-là et elle diri­geait l’hô­tel depuis vingt-deux ans, c’est-à-dire depuis la mort de son mari Eduard, sur­ve­nue en 1892 dans des cir­cons­tances que la décence m’in­ter­dit de pré­ci­ser mais que toute la ville connais­sait, la décence n’ayant jamais été le fort des Viennois.

Eduard Sacher avait fon­dé l’hô­tel en 1876, juste en face de l’O­pé­ra impé­rial et royal, ce qui était soit un trait de génie com­mer­cial, soit une coïn­ci­dence, soit les deux à la fois — car la fron­tière entre le génie et la coïn­ci­dence est aus­si poreuse à Vienne que la fron­tière entre l’Au­triche et la Hon­grie, c’est-à-dire qu’elle existe sur les cartes mais que per­sonne ne s’y arrête. L’hô­tel avait gran­di comme gran­dissent les choses à Vienne : par accu­mu­la­tion de strates, par sédi­men­ta­tion de meubles et de lustres et de tapis et de dorures, chaque décen­nie ajou­tant une couche de velours rouge par-des­sus la pré­cé­dente, si bien qu’en­trer au Sacher en 1914, c’é­tait tra­ver­ser qua­rante ans de capi­ton­nage à la vitesse d’un pas — on enfon­çait lit­té­ra­le­ment dans l’his­toire à chaque enjambée.

Frau Sacher m’a­vait confié le registre en 1900, l’an­née de l’Ex­po­si­tion uni­ver­selle de Paris et de la publi­ca­tion de L’In­ter­pré­ta­tion des rêves par le doc­teur Freud, Berg­gasse 19, à vingt minutes à pied de l’hô­tel — je le pré­cise parce que cette proxi­mi­té géo­gra­phique entre un palace et un cabi­net de psy­cha­na­lyse explique beau­coup de choses sur Vienne et sur ce qui allait suivre. Elle m’a­vait dit, je m’en sou­viens comme si c’é­tait hier, en plan­tant son cigare dans le cen­drier avec cette auto­ri­té ver­ti­cale qu’elle met­tait dans cha­cun de ses gestes :

— Pfef­fer­ling, vous allez noter. Tout. Les arri­vées, les départs, les inci­dents, les remarques des clients, les dis­putes du per­son­nel, les ano­ma­lies de ser­vice. Tout ce qui sort de l’ordinaire.

— Mais Frau Sacher, avais-je objec­té avec cette audace sui­ci­daire qui me carac­té­ri­sait dans mes très mau­vais jours, rien ne sort jamais de l’or­di­naire au Sacher.

Elle m’a­vait regar­dé par-des­sus ses lunettes. Les bou­le­dogues aus­si m’a­vaient regar­dé. Il y avait entre elle et ses chiens une uni­té d’ex­pres­sion faciale qui rele­vait moins du dres­sage que de la conver­gence évo­lu­tive — à force de vivre ensemble, ils avaient fini par se res­sem­bler, et je n’au­rais su dire si c’é­taient les chiens qui avaient pris le visage de Frau Sacher ou Frau Sacher qui avait pris le museau de ses chiens, mais le résul­tat était le même : un air de sou­ve­rai­ne­té bour­rue, de majes­té gro­gnonne, qui vous inti­mait de par­ler moins et de noter plus.

— Jus­te­ment, Pfef­fer­ling. Quand rien ne sort de l’or­di­naire, notez l’or­di­naire. C’est encore plus suspect.

Je n’a­vais pas com­pris cette phrase en 1900. Il m’a fal­lu qua­torze ans et une guerre mon­diale pour en sai­sir le sens. Mais en juin 1914, j’a­vais déjà rem­pli vingt-sept cahiers, et j’at­ta­quais le vingt-huitième.

Les chiens s’ap­pe­laient Sis­si et Metternich.

Je dois m’ar­rê­ter un ins­tant sur cette ques­tion des chiens parce qu’elle est, à sa manière, emblé­ma­tique de tout ce que j’es­saie de racon­ter. Frau Sacher éle­vait des bou­le­dogues fran­çais — elle les éle­vait, elle les nom­mait, elle les pro­me­nait dans le hall de l’hô­tel avec une laisse en cuir rouge assor­tie aux fau­teuils du salon, et ils la sui­vaient par­tout, dans les cou­loirs, dans les cui­sines, dans les chambres des clients récal­ci­trants qu’elle venait ins­pec­ter per­son­nel­le­ment, et jusque dans son bureau où ils dor­maient sous la table pen­dant qu’elle exa­mi­nait les comptes avec cette féro­ci­té comp­table qui fai­sait sa répu­ta­tion. Elle avait tou­jours deux bou­le­dogues. Jamais un, jamais trois. Deux. Et elle leur don­nait des noms his­to­riques, parce qu’An­na Sacher avait un sens de l’his­toire qui était aus­si un sens de l’hu­mour — les deux étant sou­vent indis­so­ciables à Vienne, ville qui avait éle­vé l’i­ro­nie au rang de mode de gouvernement.

Sis­si, donc. Et Metternich.

Sis­si était une femelle tra­pue, au poil fauve, dotée d’un regard mélan­co­lique qui rap­pe­lait effec­ti­ve­ment l’Im­pé­ra­trice Éli­sa­beth, laquelle avait pas­sé sa vie à fuir son mari, sa cour, son empire, sa belle-mère et les obli­ga­tions pro­to­co­laires, avant de se faire poi­gnar­der par un anar­chiste ita­lien à Genève en 1898. Sis­si la chienne ne fuyait rien du tout. Elle dor­mait dix-huit heures par jour et ron­flait avec une régu­la­ri­té qui tenait lieu d’hor­loge dans le bureau de Frau Sacher.

Met­ter­nich était un mâle brin­gé, ner­veux, auto­ri­taire, qui mor­dait les mol­lets des gar­çons d’é­tage insuf­fi­sam­ment rapides et qui avait, un matin de décembre 1912, uri­né sur les chaus­sures ver­nies du Baron von Klat­zen­berg, ambas­sa­deur de Bavière, ce qui avait failli cau­ser un inci­dent diplo­ma­tique. Frau Sacher avait réglé l’af­faire en offrant au Baron une bou­teille de Tokay et en expli­quant que Met­ter­nich — le chien — avait héri­té du sens poli­tique de Met­ter­nich — le chan­ce­lier — et que l’acte devait être inter­pré­té comme une prise de posi­tion sur les rela­tions aus­tro-bava­roises et non comme un manque d’hy­giène. Le Baron avait ri. Les Bava­rois rient tou­jours quand on leur offre du Tokay.

Voi­là donc le cadre. L’hô­tel. La femme. Les chiens. Le registre. Et moi, Pfef­fer­ling, avec ma plume et mon encrier, assis dans mon petit bureau du rez-de-chaus­sée, coin­cé entre la récep­tion et l’of­fice, d’où je pou­vais sur­veiller à la fois le hall d’en­trée et le cou­loir des cui­sines, c’est-à-dire les deux artères prin­ci­pales de l’or­ga­nisme Sacher — l’une par où entraient les clients, l’autre par où sor­taient les Sacher­tor­ten, et il m’ar­ri­vait de confondre les deux flux, car à Vienne les gens et les gâteaux cir­culent selon des lois assez similaires.

C’é­tait le lun­di 22 juin 1914. Il fai­sait beau. Le soleil tom­bait sur la Phil­har­mo­ni­kers­traße avec cette lumière blonde et suf­fi­sante que Vienne arbore en été, comme si la ville se savait pho­to­gé­nique et posait pour la pos­té­ri­té. L’O­pé­ra impé­rial et royal, de l’autre côté de la rue, dres­sait sa façade néo-Renais­sance avec l’as­su­rance tran­quille d’un bâti­ment qui sait qu’il dure­ra plus long­temps que l’empire qui l’a construit. Les fiacres pas­saient. Les tram­ways pas­saient. Les gens pas­saient. Tout pas­sait, comme tout passe tou­jours, et per­sonne ne s’en aper­ce­vait, parce que les choses qui passent ne pré­viennent jamais.

J’ou­vris le cahier numé­ro vingt-huit.

J’é­cri­vis la date.

Et la semaine commença.

CHA­PITRE PREMIER

Lun­di 22 juin 1914

Où un Ita­lien arrive avec des opi­nions, où un espion est décou­vert dans la farine, et où Frau Sacher déclare la guerre — non pas à la Ser­bie, ce qui eût été pré­ma­tu­ré, mais à la pâtis­se­rie Demel, ce qui était autre­ment plus grave

L’I­ta­lien arri­va à onze heures du matin par le train de Trieste, ce qui était déjà un pro­gramme. On n’ar­rive pas de Trieste, on en pro­vient — la nuance est impor­tante. Trieste en 1914 était cette ville impro­bable, ita­lienne de langue, autri­chienne de pas­se­port, slave de sous-sol, mari­time de voca­tion et mélan­co­lique de tem­pé­ra­ment, qui appar­te­nait à l’Em­pire comme un gant appar­tient à une main trop grande : vague­ment, pro­vi­soi­re­ment, et avec la conscience aiguë que le vent fini­rait par l’emporter. Les gens qui en pro­ve­naient avaient tou­jours l’air de venir de plus loin qu’ils ne venaient, comme si Trieste n’é­tait pas une des­ti­na­tion mais un relais, une anti­chambre, une note de bas de page dans le grand livre de la géo­gra­phie européenne.

L’homme s’ap­pe­lait Bene­det­to Scar­pa. Cri­tique musi­cal. Cor­res­pon­dant du Cor­riere del­la Sera pour les affaires lyriques d’Eu­rope cen­trale. Petit, sec, un nez qui n’en finis­sait pas, des yeux noirs et mobiles comme des billes de mer­cure, et une mous­tache si fine qu’on aurait dit qu’elle avait été des­si­née à la plume par un minia­tu­riste fla­mand en état d’é­brié­té. Il por­tait un cos­tume de lin frois­sé — le lin à Vienne, c’é­tait une décla­ra­tion de guerre ves­ti­men­taire, les Vien­nois ne por­tant que du drap, de la laine, du velours, des matières qui tom­baient droit et ne se frois­saient pas, parce que se frois­ser c’é­tait mon­trer qu’on avait voya­gé, et mon­trer qu’on avait voya­gé c’é­tait admettre qu’on n’é­tait pas d’i­ci, et ne pas être d’i­ci c’é­tait ne pas être — je sim­pli­fie à peine la logique vien­noise en matière vestimentaire.

— Signor Scar­pa, chambre 34, annon­ça Franz le récep­tion­niste en consul­tant le registre des réser­va­tions avec cette len­teur céré­mo­nielle que nous met­tions au Sacher dans cha­cun de nos gestes, non pas par inef­fi­ca­ci­té mais par prin­cipe : un bon hôtel est un hôtel lent, m’a­vait dit un jour Frau Sacher, les hôtels rapides sont des gares.

— Troi­sième étage ?

— Deuxième, Signor. Avec vue sur l’Opéra.

— Ah.

Ce « ah » conte­nait tout un monde. Scar­pa regar­dait l’O­pé­ra par la fenêtre du hall avec l’ex­pres­sion d’un chi­rur­gien qui exa­mine un patient dont il connaît déjà le diag­nos­tic. Il avait écrit, trois mois plus tôt, dans le Cor­riere, un article inti­tu­lé « L’O­pé­ra de Vienne ou le musée des vani­tés satis­faites » qui avait mis la presse vien­noise en état de com­bus­tion spon­ta­née et qui lui avait valu, dans l’ordre, une lettre de pro­tes­ta­tion du direc­teur de l’O­pé­ra, trois invi­ta­tions à dîner de cri­tiques musi­caux vien­nois qui vou­laient le gifler en per­sonne, et une com­mande de son rédac­teur en chef pour une série d’ar­ticles sur la sai­son vien­noise — preuve que le scan­dale, en jour­na­lisme comme en pâtis­se­rie, reste le meilleur ingrédient.

Je notai dans mon registre : 11h05. Arri­vée Signor B. Scar­pa, cri­tique musi­cal, Milan/Trieste. Chambre 34. Lin frois­sé. A regar­dé l’O­pé­ra avec hostilité.

C’est à ce moment-là que l’af­faire de l’es­pion commença.

Je dois expli­quer une chose. La Sacher­torte — je parle ici du gâteau, pas de l’hô­tel, bien que les deux soient si inex­tri­ca­ble­ment liés qu’on pour­rait les confondre, et qu’on les confon­dait d’ailleurs, cer­tains clients deman­dant « une chambre dans la Sacher­torte » ou « une part de Sacher », ce qui dans les deux cas ne man­quait pas de logique — la Sacher­torte, donc, était pour l’hô­tel ce que la cou­ronne était pour l’Em­pire : un sym­bole, un totem, un objet de véné­ra­tion dont la des­truc­tion eût entraî­né l’ef­fon­dre­ment de tout l’é­di­fice. Franz Sacher père, le patriarche, l’a­vait inven­tée en 1832 pour le prince Met­ter­nich — le vrai, pas le chien — à l’âge de seize ans, ce qui prou­vait deux choses : pre­miè­re­ment, que le génie pâtis­sier n’at­tend pas le nombre des années, et deuxiè­me­ment, que l’his­toire de l’Eu­rope serait très dif­fé­rente si les chan­ce­liers n’a­vaient pas de telles exi­gences en matière de dessert.

La recette était gar­dée dans un coffre-fort. Le même coffre-fort, d’ailleurs, que celui qui conte­nait les recon­nais­sances de dettes — je revien­drai sur ce coffre-fort, qui jouait dans la vie du Sacher un rôle com­pa­rable à celui de l’Arche d’Al­liance dans la Bible, c’est-à-dire un objet dont tout le monde par­lait, que per­sonne n’a­vait vu ouvert, et dont le conte­nu sup­po­sé était à la mesure de l’i­ma­gi­na­tion des fidèles.

Or, ce lun­di 22 juin, à onze heures vingt du matin, tan­dis que Scar­pa défai­sait ses valises au deuxième étage et que Met­ter­nich le bou­le­dogue reni­flait avec sus­pi­cion une tache sur le tapis du hall, Hans Bru­ck­ner, notre chef pâtis­sier — un homme de soixante-trois ans, chauve comme un pain de seigle, aus­si large que haut, qui diri­geait ses four­neaux comme un géné­ral dirige ses troupes, c’est-à-dire avec une auto­ri­té abso­lue tem­pé­rée par la convic­tion secrète que tout le monde allait mou­rir — Hans Bru­ck­ner, donc, fit irrup­tion dans mon bureau.

Il était blanc. Non pas blanc de peau, ce qu’il était habi­tuel­le­ment, étant autri­chien et pas­sant sa vie dans une cui­sine, mais blanc de farine. Cou­vert de farine de la tête aux pieds. On aurait dit un fan­tôme. Un fan­tôme furieux.

— Pfef­fer­ling, dit-il.

— Bru­ck­ner, dis-je.

Nous avions pour habi­tude de com­men­cer nos conver­sa­tions par l’é­non­cé réci­proque de nos patro­nymes, ce qui n’ap­por­tait aucune infor­ma­tion mais posait les bases d’un échange civi­li­sé — à Vienne, on ne dit jamais rien d’im­por­tant sans avoir d’a­bord dit quelque chose d’i­nu­tile, c’est la règle.

— Il y a un espion.

— Où ça ?

— Dans la farine.

— Dans la farine ?

— Je l’ai trou­vé dans la farine. Enfin, pas dans la farine à pro­pre­ment par­ler. À côté de la farine. Près du sac de farine. Le grand sac. Celui de qua­rante kilos. Il était pen­ché dessus.

— Pen­ché sur le sac de farine.

— Pen­ché sur le sac de farine, Pfef­fer­ling. À onze heures du matin. Un homme que je n’ai jamais vu. Dans ma cui­sine. Pen­ché sur mon sac de farine.

Je notai dans le registre : 11h20. Bru­ck­ner signale pré­sence indi­vi­du non iden­ti­fié dans les cui­sines, à proxi­mi­té de la farine (sac de 40 kg). Espion­nage possible.

— Vous l’a­vez interrogé ?

— Il s’est enfui.

— Par où ?

— Par la porte de ser­vice. Celle qui donne sur la May­se­der­gasse. Il a cou­ru. Il était rapide. Plus rapide que moi, ce qui n’est pas un exploit, je vous l’ac­corde, mais tout de même.

— Et qu’est-ce qui vous fait dire que c’est un espion ?

Bru­ck­ner me regar­da comme on regarde un enfant qui demande pour­quoi la terre est ronde.

— Parce que per­sonne ne se penche sur un sac de farine à onze heures du matin sans rai­son, Pfef­fer­ling. Per­sonne. Sauf un espion. Ou un fou. Et les fous ne courent pas aus­si vite.

La logique était imparable.

Je mon­tai voir Frau Sacher.

Son bureau était au pre­mier étage, au bout du cou­loir est, der­rière une porte capi­ton­née de velours gre­nat qui ne por­tait aucune ins­crip­tion — tout le monde savait ce qu’il y avait der­rière cette porte, et ceux qui ne le savaient pas n’a­vaient aucune rai­son de le savoir, ce qui est le prin­cipe même de toute bonne orga­ni­sa­tion. Je frap­pai. Sis­si aboya. Met­ter­nich gro­gna. Frau Sacher dit « entrez » avec cette into­na­tion qui signi­fiait à la fois « entrez » et « vous feriez mieux de ne pas entrer sans une bonne raison ».

Elle était assise der­rière son bureau, un meuble monu­men­tal en noyer que son mari avait fait fabri­quer en 1885 et qui pesait, selon la légende, plus lourd que l’ar­chi­duc Fran­çois-Fer­di­nand en armure de parade — com­pa­rai­son qui n’a­vait aucun sens tech­nique mais qui don­nait une idée de la chose. Devant elle, des fac­tures. À sa droite, un cen­drier conte­nant un cigare à demi consu­mé. À sa gauche, Sis­si, endor­mie. Sous la table, Met­ter­nich, qui ron­geait quelque chose qui avait peut-être été un os et qui avait peut-être été autre chose.

— Frau Sacher, commençai-je.

— Pfef­fer­ling, dit-elle, ce qui était sa manière à elle de dire « abrégez ».

— Un indi­vi­du non iden­ti­fié a été sur­pris dans les cui­sines ce matin, à onze heures vingt, à proxi­mi­té du sac de farine de qua­rante kilos. Il s’est enfui par la May­se­der­gasse. Bru­ck­ner pense que c’est un espion.

Frau Sacher ne cil­la pas. Elle ne cil­lait jamais. Cil­ler, c’é­tait mon­trer qu’on était sur­pris, et mon­trer qu’on était sur­pris, c’é­tait admettre qu’on n’a­vait pas tout pré­vu, et Anna Sacher avait tout pré­vu, y com­pris les choses qui ne se pro­dui­saient pas — sur­tout celles-là, d’ailleurs, parce que les choses qui ne se pro­duisent pas sont les plus dan­ge­reuses, étant par défi­ni­tion impré­vi­sibles dans leur non-survenance.

— Demel, dit-elle.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait un diagnostic.

Demel. La Hof­zu­ckerbä­cke­rei. La pâtis­se­rie impé­riale et royale. Kohl­markt 14. L’en­ne­mi. Le rival. L’Autre. Si le Sacher était l’Em­pire aus­tro-hon­grois de la pâtis­se­rie vien­noise — vaste, com­plexe, mul­ti­na­tio­nal, repo­sant sur des tra­di­tions sécu­laires et une bureau­cra­tie du gla­çage — alors Demel en était la Prusse : plus petit, plus dis­ci­pli­né, plus agres­sif, et ani­mé par la convic­tion inébran­lable que sa recette était la vraie et que tout le reste était de l’usurpation.

La guerre entre le Sacher et Demel durait depuis des décen­nies. Elle por­tait sur la Sacher­torte. Ou plus exac­te­ment, elle por­tait sur le droit de qua­li­fier sa Sacher­torte d’« ori­gi­nale ». Demel pré­ten­dait déte­nir la recette authen­tique d’E­duard Sacher fils, qui avait fait son appren­tis­sage chez eux avant de fon­der l’hô­tel. Le Sacher pré­ten­dait que la recette d’E­duard venait de Franz, son père, et que donc la filia­tion était directe, légi­time, apos­to­lique. Les deux par­ties avaient des argu­ments. Les deux par­ties avaient des avo­cats. Les deux par­ties avaient sur­tout une clien­tèle fana­ti­sée qui, à Vienne, se divi­sait en deux camps aus­si irré­con­ci­liables que les guelfes et les gibe­lins, les mon­ta­gnards et les giron­dins, les wag­né­riens et les brahm­siens — avec cette dif­fé­rence que l’ob­jet du litige n’é­tait ni le pou­voir tem­po­rel du pape, ni la Consti­tu­tion, ni la musique, mais la posi­tion exacte de la confi­ture d’a­bri­cots dans un gâteau au chocolat.

Je ne plai­sante pas. La ques­tion était : la confi­ture doit-elle être au milieu du gâteau, entre les deux couches de génoise (posi­tion Sacher), ou uni­que­ment sous le gla­çage (posi­tion Demel) ? Des experts avaient été consul­tés. Des mémoires avaient été rédi­gés. Des colonnes entières du Wie­ner Zei­tung avaient été consa­crées à cette ques­tion, et des pro­fes­seurs d’u­ni­ver­si­té s’é­taient pro­non­cés avec une gra­vi­té qui eût été mieux employée à d’autres sujets — mais c’é­tait Vienne, et à Vienne, le gâteau était un sujet.

Anna Sacher prit son cigare, le ral­lu­ma avec une allu­mette longue qu’elle cra­qua d’un geste sec — le cra­que­ment d’An­na Sacher allu­mant une allu­mette était un son que tout l’hô­tel recon­nais­sait, et qui signi­fiait selon les contextes « quel­qu’un va pas­ser un mau­vais quart d’heure » ou « je réflé­chis » ou, plus rare­ment, « je suis de bonne humeur », les trois états n’é­tant d’ailleurs pas mutuel­le­ment exclusifs.

— C’est Demel, répé­ta-t-elle. Ils nous envoient quel­qu’un. Ils veulent la recette.

— Frau Sacher, il est pos­sible que ce soit sim­ple­ment un livreur qui s’est trom­pé d’a­dresse, ou un men­diant, ou…

— Pfef­fer­ling.

— Oui, Frau Sacher.

— Quand un homme que per­sonne ne connaît entre dans les cui­sines de l’Hô­tel Sacher et se penche sur la farine, ce n’est pas un men­diant. Les men­diants ne se penchent pas sur la farine. Les men­diants se penchent sur le pain. La farine, c’est la matière pre­mière. C’est le secret. C’est là que tout com­mence. Celui qui connaît la farine connaît le gâteau. Et celui qui connaît le gâteau connaît l’hô­tel. Et celui qui connaît l’hô­tel… — elle tira sur son cigare — … celui qui connaît l’hô­tel me connaît. Et per­sonne ne me connaît sans ma permission.

Sis­si se retour­na dans son som­meil. Met­ter­nich leva un œil. Le cigare rougeoyait.

— Trou­vez-le, dit Anna Sacher. Trou­vez-moi cet homme. Je veux savoir qui c’est, d’où il vient, et pour qui il tra­vaille. Et si c’est Demel, Pfef­fer­ling, si c’est Demel…

Elle ne finit pas sa phrase. Elle n’a­vait pas besoin de la finir. Quand Anna Sacher ne finis­sait pas une phrase, c’é­tait tou­jours parce que la suite était trop ter­rible pour être dite à voix haute, et que le silence qui sui­vait était plus élo­quent que n’im­porte quel mot — tech­nique rhé­to­rique que les pré­di­ca­teurs jésuites avaient per­fec­tion­née au XVIIe siècle et qu’An­na Sacher avait por­tée à un degré d’ef­fi­ca­ci­té que saint Ignace de Loyo­la lui-même eût envié.

Je redes­cen­dis. Je notai dans le registre : 11h35. Frau Sacher diag­nos­tique espion­nage Demel. Enquête ouverte. Ambiance : cigare + silence.

*

L’a­près-midi fut consa­cré à l’en­quête, c’est-à-dire à l’in­ter­ro­ga­toire métho­dique du per­son­nel de cui­sine, ce qui reve­nait à inter­ro­ger une dou­zaine d’hommes qui par­laient tous en même temps, dans au moins quatre langues (l’al­le­mand, le tchèque, le hon­grois et une variante de dia­lecte vien­nois si épaisse qu’elle consti­tuait pra­ti­que­ment un idiome sépa­ré), et dont aucun n’a­vait vu quoi que ce soit — ou du moins, dont aucun ne vou­lait admettre avoir vu quoi que ce soit, ce qui, dans le fonc­tion­ne­ment d’une cui­sine vien­noise, était exac­te­ment la même chose.

Les cui­sines du Sacher étaient un monde à part. Un monde sou­ter­rain, au sens propre — elles occu­paient le sous-sol de l’hô­tel, une enfi­lade de salles voû­tées qui dataient, disait-on, du XVIIIe siècle et qui avaient ser­vi suc­ces­si­ve­ment de cave à vin, d’en­tre­pôt à char­bon, de salle de répé­ti­tion pour un qua­tuor à cordes par­ti­cu­liè­re­ment mau­vais, et enfin de cui­sine, ce qui était somme toute leur des­ti­na­tion la plus noble. Il y régnait une cha­leur per­pé­tuelle, une odeur de beurre fon­du et de cho­co­lat amer qui s’in­si­nuait dans les vête­ments, dans les che­veux, dans les pores, et dont on ne se débar­ras­sait plus — les pâtis­siers du Sacher sen­taient le cho­co­lat comme les marins sentent le sel, c’é­tait leur marque, leur bla­son, leur carte d’i­den­ti­té olfactive.

Hans Bru­ck­ner régnait sur cet empire avec la poigne d’un auto­crate éclai­ré. Ses com­mis le crai­gnaient. Ses pâtis­siers le véné­raient. Sa bri­gade fonc­tion­nait comme un régi­ment : chaque homme à son poste, chaque geste répé­té mille fois, chaque gramme de beurre pesé avec une pré­ci­sion d’a­po­thi­caire. La Sacher­torte — la vraie, l’o­ri­gi­nale, celle dont la recette dor­mait dans le coffre-fort d’An­na Sacher — était fabri­quée chaque matin selon un pro­to­cole immuable dont Bru­ck­ner seul connais­sait la tota­li­té. Les com­mis savaient cha­cun une étape, jamais deux. L’un bat­tait les œufs. L’autre fon­dait le cho­co­lat. Un troi­sième éta­lait la confi­ture d’a­bri­cots — au milieu, évi­dem­ment, entre les deux couches, comme Dieu et Franz Sacher l’a­vaient vou­lu. Mais le dosage exact, les pro­por­tions, la tem­pé­ra­ture du gla­çage, le temps de repos — tout cela n’exis­tait que dans la tête de Bru­ck­ner et dans le coffre-fort de Frau Sacher. C’é­tait un sys­tème de sécu­ri­té à deux clés, comme les coffres des banques suisses, sauf qu’au lieu de pro­té­ger de l’or, il pro­té­geait de la confi­ture d’a­bri­cots, ce qui à Vienne reve­nait au même.

— Quel­qu’un a‑t-il vu un incon­nu ce matin ? deman­dai-je à la bri­gade réunie.

Douze visages me regar­dèrent. Douze paires d’yeux, lui­santes de sueur et de graisse, cer­nées de blanc par la farine. Douze bouches fermées.

— Per­sonne, dit Karel, le pre­mier com­mis, un Tchèque de Brünn qui tra­vaillait au Sacher depuis vingt ans et qui avait la par­ti­cu­la­ri­té de ne jamais dire plus de trois mots d’af­fi­lée — éco­no­mie lin­guis­tique qui lui valait le res­pect de Bru­ck­ner, lequel consi­dé­rait que la parole dans une cui­sine était aus­si dan­ge­reuse que le feu sous une poêle à beurre.

— Per­sonne, confir­ma Joz­sef, le deuxième com­mis, un Hon­grois de Debre­cen qui, lui, par­lait beau­coup mais ne disait rien, ce qui est l’autre grande tra­di­tion culi­naire d’Eu­rope centrale.

— Il me semble, com­men­ça timi­de­ment le troi­sième com­mis, un jeune Vien­nois du nom de Rudi Has­pel, frais émou­lu de l’é­cole hôte­lière et encore suf­fi­sam­ment naïf pour croire que dire la véri­té dans une cui­sine était une bonne idée, il me semble que j’ai vu quel­qu’un près de la réserve de farine vers onze heures, mais je ne suis pas sûr que…

— Rudi, cou­pa Bruckner.

— Oui, chef ?

— Tais-toi.

— Oui, chef.

Je notai men­ta­le­ment que Rudi Has­pel avait vu quelque chose et qu’il fau­drait l’in­ter­ro­ger à part, loin de la bri­gade, dans un endroit neutre — le bureau des livreurs, par exemple, ou la buan­de­rie — un de ces espaces inter­sti­tiels de l’hô­tel où l’on pou­vait par­ler sans que les murs eussent des oreilles, bien que les murs du Sacher eussent effec­ti­ve­ment des oreilles, et pro­ba­ble­ment aus­si des yeux, un nez et un sens aigu du commérage.

*

C’est vers cinq heures de l’a­près-midi que je fis la connais­sance du Comte Este­rhá­zy von Donau­witz, et je dois avouer que cette ren­contre modi­fia consi­dé­ra­ble­ment ma com­pré­hen­sion de ce que signi­fiait le mot « client » dans le voca­bu­laire très par­ti­cu­lier de l’Hô­tel Sacher.

Le Comte était au bar. Le Comte était tou­jours au bar. Le Comte, à en croire le per­son­nel — et le per­son­nel du Sacher était une source d’in­for­ma­tion aus­si fiable que la presse vien­noise, c’est-à-dire approxi­ma­ti­ve­ment exacte, abon­dam­ment com­men­tée, et assai­son­née d’une dose de fic­tion qui ren­dait le tout infi­ni­ment plus digeste que la réa­li­té — le Comte vivait au Sacher depuis trois ans. Trois ans. Non pas en tant que tou­riste pro­lon­gé, ni en tant qu’­homme d’af­faires ins­tal­lé, mais en tant que résident per­ma­nent, c’est-à-dire en tant que meuble — un meuble aris­to­cra­tique, il est vrai, un meuble de grande famille, un meuble dont le nom figu­rait dans l’Al­ma­nach de Gotha et dont le bla­son com­por­tait plus de quar­tiers de noblesse que le Sacher ne comp­tait de chambres, mais un meuble tout de même.

Il ne payait pas. Ou plu­tôt, il ne payait plus. Il avait payé au début, les pre­miers mois, avec des chèques tirés sur une banque de Buda­pest dont le solde, m’a­vait expli­qué Franz le récep­tion­niste, avait fon­du comme un sor­bet au Kai­ser­sch­marrn en plein mois d’août. Puis les chèques avaient ces­sé. Puis les pro­messes de paie­ment avaient com­men­cé. Puis les pro­messes elles-mêmes avaient ces­sé, rem­pla­cées par un accord tacite, une conven­tion non écrite, une sorte de trai­té bila­té­ral entre le Comte et Anna Sacher dont les termes exacts n’é­taient connus de per­sonne mais dont l’exis­tence était admise par tous : le Comte res­tait, le Comte ne payait pas, et Anna Sacher gar­dait dans son coffre-fort — tou­jours le coffre-fort — une liasse de recon­nais­sances de dettes signées de la main du Comte, para­phées, tam­pon­nées, datées, et clas­sées, m’a­vait-on dit, par ordre chro­no­lo­gique et par mon­tant décroissant.

Pour­quoi Anna Sacher tolé­rait-elle cette situa­tion ? C’est une ques­tion que je m’é­tais posée et que tout le per­son­nel se posait, avec des réponses variables selon l’an­cien­ne­té, le tem­pé­ra­ment et le degré de roman­tisme de cha­cun. Les uns disaient que Frau Sacher gar­dait le Comte par cha­ri­té chré­tienne, hypo­thèse que j’é­car­tai aus­si­tôt, la cha­ri­té chré­tienne n’é­tant pas le trait domi­nant du carac­tère d’An­na Sacher — elle avait de la cha­ri­té, certes, mais c’é­tait une cha­ri­té prag­ma­tique, tran­sac­tion­nelle, qui atten­dait tou­jours un retour sur inves­tis­se­ment, fût-il sym­bo­lique. Les autres disaient que le Comte était un orne­ment — qu’un hôtel de luxe sans aris­to­crate rui­né était comme un opé­ra sans orchestre, c’est-à-dire un bâti­ment vide. Le Comte don­nait au Sacher sa patine aris­to­cra­tique, sa cau­tion nobi­liaire, sa légi­ti­mi­té auprès de cette clien­tèle de diplo­mates, de ban­quiers et de hauts fonc­tion­naires qui avaient besoin, pour se sen­tir chez eux, de la pré­sence déco­ra­tive d’un homme dont le nom leur rap­pe­lait que la civi­li­sa­tion avait des racines et que ces racines étaient nobles.

Je pen­chai pour cette deuxième hypo­thèse. Anna Sacher était une femme pra­tique. Le Comte Este­rhá­zy était un investissement.

Il était là, donc, au bar, ce lun­di en fin d’a­près-midi, ins­tal­lé dans le fau­teuil de cuir rouge qu’il occu­pait chaque jour entre cinq et huit heures — son « poste de com­man­de­ment », disait-il, avec l’i­ro­nie de ceux qui n’ont plus rien à com­man­der. Grand, mince, voû­té par l’ha­bi­tude plus que par l’âge — il avait soixante-deux ans mais en parais­sait tan­tôt qua­rante, tan­tôt quatre-vingts, selon la lumière et la quan­ti­té de cognac —, le visage long et osseux, les yeux d’un bleu déla­vé comme ces vieux uni­formes qu’on retrouve au fond des malles, une mous­tache tom­bante qui lui don­nait l’air d’un morse phi­lo­sophe, et des mains extra­or­di­nai­re­ment fines, des mains de pia­niste ou de chi­rur­gien, qui n’a­vaient jamais tou­ché ni un pia­no ni un scal­pel mais qui savaient tenir un verre de cognac avec une élé­gance qui était en soi une forme d’art.

— Vous êtes le nou­veau, dit-il en me voyant.

— Je suis le sous-direc­teur adjoint depuis qua­torze ans, Herr Graf.

— Qua­torze ans. C’est nou­veau. Mon père avait un domes­tique qui l’a ser­vi pen­dant cin­quante-trois ans. À la fin, il ne se sou­ve­nait plus lequel des deux était le maître. Asseyez-vous. Vous buvez quoi ?

— Je suis en ser­vice, Herr Graf.

— Et moi je suis en exil. Asseyez-vous quand même.

Je m’as­sis. Il fai­sait par­tie de ces gens aux­quels on n’ar­rive pas à dire non, non parce qu’ils étaient auto­ri­taires — l’au­to­ri­té, le Comte l’a­vait per­due avec ses terres, ses châ­teaux et ses che­vaux — mais parce qu’ils déga­geaient une telle cer­ti­tude de leur propre insi­gni­fiance qu’on se sen­tait obli­gé de les contre­dire en leur obéis­sant. C’est un para­doxe que seuls les aris­to­crates déchus maî­trisent parfaitement.

— Il paraît qu’on a trou­vé un espion dans les cui­sines, dit-il.

— Com­ment le savez-vous déjà ?

— Mon cher Pfef­fer­ling — il avait rete­nu mon nom, ce qui était soit un signe de poli­tesse, soit un signe de mémoire, soit les deux, les aris­to­crates ayant la mémoire des noms comme les élé­phants ont la mémoire des che­mins — mon cher Pfef­fer­ling, dans cet hôtel, les nou­velles cir­culent plus vite que les cou­rants d’air, et les cou­rants d’air cir­culent vite, croyez-moi, les fenêtres du troi­sième étage sont une catas­trophe. J’ai su pour l’es­pion avant même que vous ne mon­tiez chez Frau Sacher.

— Et qu’en pensez-vous ?

Le Comte fit tour­ner son cognac dans le verre. Le soleil de fin d’a­près-midi, entrant par les vitraux du bar, jetait des losanges dorés sur le comp­toir d’a­ca­jou. Quelque part à l’é­tage, on enten­dait un pia­no — quel­qu’un jouait du Schu­bert, mal, avec une hési­ta­tion tou­chante sur les trilles.

— Ce que j’en pense, dit le Comte, c’est que Vienne est une ville où l’on a tou­jours pré­fé­ré les guerres de pâtis­se­rie aux guerres véri­tables, et que c’est un choix de civi­li­sa­tion par­fai­te­ment res­pec­table. Les Fran­çais ont la Révo­lu­tion. Les Anglais ont l’Em­pire. Les Alle­mands ont la Phi­lo­so­phie. Nous, nous avons le gâteau. Et tant que nous aurons le gâteau, Pfef­fer­ling, tant que la grande ques­tion exis­ten­tielle de cette ville sera de savoir si la confi­ture d’a­bri­cots doit être au milieu ou au-des­sus, je dis que tout va bien. Le jour où les Vien­nois ces­se­ront de se battre pour la Sacher­torte et com­men­ce­ront à se battre pour autre chose — pour des ter­ri­toires, par exemple, ou pour des idées, Dieu nous en pré­serve — ce jour-là, Pfef­fer­ling, il fau­dra com­men­cer à s’inquiéter.

Il but une gor­gée de cognac.

— Mais nous n’en sommes pas là, ajouta-t-il.

Je notai dans le registre : 17h15. Conver­sa­tion avec le Comte E. Bar. Cognac n°3 (esti­ma­tion). Théo­rie de la pâtis­se­rie comme rem­part contre la bar­ba­rie. À vérifier.

*

Le soir tom­ba sur Vienne avec cette dou­ceur qui est le pri­vi­lège des villes assises au bord d’un fleuve — le Danube pas­sait à quelques cen­taines de mètres de l’hô­tel, invi­sible mais pré­sent, comme toutes les choses impor­tantes à Vienne, et sa fraî­cheur mon­tait par les rues à mesure que le soleil des­cen­dait der­rière les toits du Ring. Les réver­bères s’al­lu­mèrent sur la Phil­har­mo­ni­kers­traße. L’O­pé­ra s’illu­mi­na — on don­nait Rosen­ka­va­lier ce soir-là, le Strauss que Scar­pa détes­tait, le Strauss des valses dégui­sées en opé­ra, et je vis Scar­pa sor­tir de l’hô­tel vers sept heures, ajus­té dans un smo­king qui était, je devais le recon­naître, infi­ni­ment plus pré­sen­table que son cos­tume de lin, et tra­ver­ser la rue en direc­tion de l’O­pé­ra avec l’air de quel­qu’un qui va à la bataille, ce qui était exac­te­ment le cas.

Je res­tai à mon poste. La nuit au Sacher avait sa propre dra­ma­tur­gie. Les clients du dîner arri­vaient à huit heures, en habit pour les mes­sieurs, en robe longue pour les dames, et ils étaient accueillis dans la Rote Bar — le bar rouge, ain­si nom­mé parce qu’il était rouge, ce qui, à Vienne, consti­tuait une expli­ca­tion suf­fi­sante — par Otto, le maître d’hô­tel, un homme d’une cour­toi­sie si exquise qu’elle confi­nait à la menace. Puis le dîner. Puis les diges­tifs. Puis les Chambres séparées.

Les Chambres sépa­rées. Je dois en dire un mot. C’é­taient de petits salons pri­vés, au pre­mier étage, qu’An­na Sacher louait à l’heure aux clients qui sou­hai­taient dîner en tête-à-tête, c’est-à-dire — soyons clairs — aux clients qui sou­hai­taient faire autre chose que dîner, le dîner n’é­tant qu’un pré­texte, un ali­bi gas­tro­no­mique, un rideau de fumée (et de cigare) der­rière lequel se jouaient des scènes que la décence m’in­ter­dit de décrire mais que tout le monde ima­gi­nait, ce qui était d’ailleurs plus exci­tant que la réa­li­té, la réa­li­té étant tou­jours déce­vante com­pa­rée à l’i­ma­gi­na­tion vien­noise, qui était, je dois le dire, prodigieuse.

Des archi­ducs y avaient sou­pé. Des ministres. Des géné­raux. Le prince Rodolphe lui-même — le fils de Fran­çois-Joseph, celui de Mayer­ling, celui qui avait deman­dé à sa maî­tresse Miz­zi Kas­par dans une chambre de cet hôtel si elle vou­lait mou­rir avec lui, et Miz­zi avait dit non, ce qui était la seule réponse rai­son­nable qu’on pût don­ner à un archi­duc syphi­li­tique qui vous pro­pose un sui­cide à deux en guise de décla­ra­tion d’a­mour, et il avait trou­vé une rem­pla­çante, la jeune Marie Vet­se­ra, qui avait dit oui, et l’on sait com­ment cela avait fini. C’é­tait il y a vingt-cinq ans. Anna Sacher ne par­lait jamais de Mayer­ling. Quand quel­qu’un y fai­sait allu­sion, elle chan­geait de sujet avec la rapi­di­té d’un pres­ti­di­gi­ta­teur qui esca­mote une carte — non pas parce qu’elle avait honte, Anna Sacher n’a­vait jamais eu honte de rien, mais parce qu’elle avait de la dis­cré­tion, et que la dis­cré­tion, dans un hôtel, est une ver­tu car­di­nale, la seule peut-être qui jus­ti­fie toutes les autres.

L’empereur Fran­çois-Joseph, lui, n’a­vait jamais mis les pieds au Sacher. Jamais. En soixante-huit ans de règne, il n’a­vait pas fran­chi une seule fois la porte de l’hô­tel. Il pas­sait devant en voi­ture quand il allait à l’O­pé­ra. Il regar­dait la façade. Et il détour­nait les yeux. Pour lui, le Sacher était un repaire de débauche, un lieu de per­di­tion aris­to­cra­tique, un bor­del de haute volée camou­flé en palace — et il n’a­vait pas entiè­re­ment tort, mais ce n’é­tait pas toute la véri­té, parce que la véri­té au Sacher avait tou­jours plu­sieurs étages, comme l’hô­tel lui-même.

Anna Sacher, de son côté, consi­dé­rait Fran­çois-Joseph comme un vieil ennuyeux. « Un homme qui se couche à neuf heures, disait-elle, et qui mange du Tafels­pitz tous les jours, ne com­prend rien à la vie. » C’é­tait injuste. Fran­çois-Joseph ne man­geait pas du Tafels­pitz tous les jours. Seule­ment trois fois par semaine. Le reste du temps, il man­geait du Wie­ner Schnit­zel, ce qui n’é­tait guère mieux, mais qui prou­vait au moins une cer­taine diver­si­té dans la monotonie.

Ce soir-là, je quit­tai l’hô­tel à onze heures. Scar­pa n’é­tait pas encore reve­nu de l’O­pé­ra. Le Comte était tou­jours au bar. Frau Sacher était dans son bureau, avec ses chiens et ses fac­tures. Quelque part dans Vienne, un espion pâtis­sier cou­rait dans la nuit avec de la farine sur les mains. Et quelque part dans les Bal­kans — mais ça, je ne le savais pas encore, per­sonne ne le savait, même pas l’es­pion, même pas la farine — quelque part dans les Bal­kans, un jeune homme de dix-neuf ans nom­mé Gavri­lo Prin­cip net­toyait un pis­to­let Brow­ning modèle 1910, calibre 7.65, numé­ro de série 19074, avec une méti­cu­lo­si­té qui n’a­vait rien à envier à celle de Hans Bru­ck­ner pesant ses grammes de chocolat.

Mais ceci est une infor­ma­tion que je ne pos­sé­dais pas le lun­di 22 juin 1914. Et même si je l’a­vais pos­sé­dée, je ne l’au­rais pas notée dans le registre, parce que le registre ne concer­nait que l’hô­tel, et que tout ce qui se pas­sait à l’ex­té­rieur de l’hô­tel ne me regar­dait pas.

C’est du moins ce que je croyais.

Je refer­mai le cahier.

Il fai­sait nuit. Il fai­sait doux. Vienne dormait.

Il res­tait six jours.

CHA­PITRE II

Mar­di 23 juin 1914

Où la Baronne Taus­sig confond le divan et le des­sert, où le Comte refuse d’être psy­cha­na­ly­sé, et où l’on apprend que la civi­li­sa­tion aus­tro-hon­groise repose sur un malentendu

Le mar­di com­men­ça par la Baronne.

La Baronne Taus­sig arri­vait chaque matin à neuf heures et quart dans le hall de l’hô­tel, ce qui était remar­quable non par l’heure — neuf heures et quart est une heure par­fai­te­ment ordi­naire — mais par la tra­jec­toire. La Baronne venait de chez Freud. Elle venait de chez Freud comme on vient de la messe, c’est-à-dire avec un air de recueille­ment légè­re­ment épui­sé et la convic­tion, pas tou­jours jus­ti­fiée, d’a­voir été lavée de quelque chose. Elle avait sa séance à huit heures, Berg­gasse 19, trois quarts d’heure sur le divan à explo­rer les ter­ri­toires maré­ca­geux de son incons­cient, puis elle remon­tait dans son fiacre, tra­ver­sait le pre­mier arron­dis­se­ment par la Her­ren­gasse et la Augus­ti­ners­traße, et arri­vait au Sacher juste à temps pour le petit-déjeu­ner, qu’elle pre­nait dans la grande salle à man­ger avec une Sacher­torte et un Einspän­ner — un café vien­nois sur­mon­té d’un nuage de crème fouet­tée — ce qui consti­tuait, selon moi, un pro­gramme nutri­tion­nel dis­cu­table mais un pro­gramme exis­ten­tiel par­fai­te­ment cohé­rent : d’a­bord l’âme, ensuite le gâteau.

La Baronne Taus­sig s’ap­pe­lait Mathilde. Née Blu­men­feld. Veuve du Baron Taus­sig, indus­triel tex­tile, mort en 1909 d’une apo­plexie fou­droyante au beau milieu d’un dis­cours sur les tarifs doua­niers à la Chambre de com­merce de Vienne — manière de mou­rir qui, selon le Comte Este­rhá­zy, était « la seule mort véri­ta­ble­ment héroïque qu’un indus­triel puisse espé­rer ». La Baronne avait cin­quante-deux ans. Elle était ronde, blonde — d’un blond qui n’é­tait plus tout à fait blond mais qui refu­sait d’être gris, un blond de résis­tance, un blond d’ar­rière-garde —, dotée d’une voix de contral­to qui por­tait à tra­vers trois salons et qui fai­sait sur­sau­ter les gar­çons d’é­tage quand elle com­man­dait son café, et habi­tée par une éner­gie ner­veuse que la psy­cha­na­lyse cana­li­sait comme un bar­rage cana­lise un tor­rent : impar­fai­te­ment, pro­vi­soi­re­ment, et avec la cer­ti­tude que le tor­rent fini­rait par déborder.

— Pfef­fer­ling ! appe­la-t-elle en me voyant dans le hall ce mar­di matin, avec cette fami­lia­ri­té impé­rieuse qui était sa marque. Pfef­fer­ling, venez, j’ai des choses à vous raconter !

Je n’a­vais rien deman­dé. Les gens qui ont des choses à racon­ter n’at­tendent jamais qu’on leur demande, c’est le prin­cipe même du récit : il s’im­pose, il déborde, il enva­hit l’es­pace dis­po­nible comme la crème fouet­tée enva­hit l’Einspän­ner, et la seule chose à faire est d’ou­vrir les oreilles et de lais­ser couler.

— Le doc­teur Freud, com­men­ça-t-elle en s’ins­tal­lant à sa table habi­tuelle, sous le por­trait de l’Em­pe­reur que per­sonne ne regar­dait jamais parce qu’il était trop haut et trop sombre, une toile de 1888 où Fran­çois-Joseph avait l’air d’un comp­table contra­rié plu­tôt que d’un sou­ve­rain, le doc­teur Freud m’a dit ce matin une chose extraordinaire.

— Vrai­ment, Frau Baronin ?

— Il m’a dit que mon obses­sion pour la Sacher­torte était liée à mon père.

— À votre père.

— À mon père. Figu­rez-vous que mon père — vous ne l’a­vez pas connu, il est mort en 1894, c’é­tait un homme char­mant, négo­ciant en sucre, ce qui explique beau­coup de choses quand on y réflé­chit — figu­rez-vous que mon père m’emmenait chaque dimanche, quand j’é­tais petite, chez Demel — oui, Demel, pas le Sacher, ne faites pas cette tête — pour man­ger un gâteau au cho­co­lat. Et le doc­teur Freud dit que chaque fois que je mange une Sacher­torte au Sacher, je recons­ti­tue incons­ciem­ment la scène du dimanche chez Demel avec mon père, sauf que je la recons­ti­tue dans l’hô­tel rival, ce qui est, selon le doc­teur, une manière de tra­hir mon père tout en le célé­brant, et cette tra­hi­son-célé­bra­tion simul­ta­née est, tou­jours selon le doc­teur, la struc­ture même du com­plexe d’Œ­dipe fémi­nin, ce qu’il appelle le com­plexe d’Électre, bien que je ne voie pas du tout le rap­port avec Électre qui, si mes sou­ve­nirs sont bons, a fait assas­si­ner sa mère, ce que je n’ai pas fait, Pfef­fer­ling, je vous ras­sure tout de suite.

Elle mor­dit dans sa Sachertorte.

— Vous savez quoi, Pfef­fer­ling ? Je ne com­prends pas un mot de ce que dit le doc­teur Freud. Mais c’est un homme tel­le­ment intéressant.

Je notai dans le registre : 9h30. Baronne Taus­sig. Sacher­torte + Einspän­ner. Com­plexe d’Électre appli­qué à la confi­ture d’a­bri­cots. Freud en cause.

*

Le Doc­teur Witt­gen­stein arri­va à l’hô­tel vers dix heures.

Je pré­cise tout de suite que ce Witt­gen­stein n’é­tait pas celui que vous connais­sez peut-être. Ce n’é­tait pas Lud­wig, le phi­lo­sophe, qui à cette date avait vingt-cinq ans et tra­vaillait sur la logique mathé­ma­tique quelque part en Angle­terre, à Cam­bridge, dans un état d’exal­ta­tion intel­lec­tuelle qui le ren­dait insup­por­table à tout le monde sauf à Ber­trand Rus­sell, lequel était lui-même insup­por­table, ce qui créait entre eux une forme de soli­da­ri­té. Non. Le nôtre s’ap­pe­lait Her­mann. Her­mann Witt­gen­stein. Un cou­sin éloi­gné — les Witt­gen­stein étaient une famille si rami­fiée qu’on pou­vait y trou­ver des phi­lo­sophes, des pia­nistes, des indus­triels, des mécènes, des mélan­co­liques et au moins un psy­cha­na­lyste, ce qui don­nait aux réunions fami­liales un carac­tère imprévisible.

Her­mann Witt­gen­stein avait qua­rante ans. Il avait étu­dié la méde­cine à Vienne, fait un pas­sage chez Breuer, un autre chez Krafft-Ebing, et avait fini par atter­rir dans le cercle de Freud — non pas comme dis­ciple, ce qui eût été trop simple, mais comme « sym­pa­thi­sant cri­tique », expres­sion qu’il avait inven­tée pour dési­gner sa posi­tion exacte dans la géo­gra­phie intel­lec­tuelle de la psy­cha­na­lyse vien­noise : suf­fi­sam­ment proche pour béné­fi­cier du pres­tige, suf­fi­sam­ment éloi­gné pour ne pas être tenu res­pon­sable des erreurs. Il venait au Sacher tous les mar­dis et jeu­dis, non pas pour consul­ter mais pour obser­ver — il tra­vaillait, disait-il, à un ouvrage inti­tu­lé Psy­cho­pa­tho­lo­gie de l’hô­tel­le­rie de luxe, ce qui n’a­vait jamais été publié, pro­ba­ble­ment parce que l’é­di­teur avait esti­mé, non sans rai­son, que le sujet était soit trop spé­cia­li­sé pour inté­res­ser le grand public, soit trop exact pour inté­res­ser les hôteliers.

Il s’ins­tal­lait tou­jours à la même table, dans le coin gauche de la salle à man­ger, celle d’où l’on pou­vait voir sans être vu — ou du moins en ayant l’illu­sion de ne pas être vu, ce qui est le propre des psy­cha­na­lystes, qui croient obser­ver le monde alors que le monde les observe en train de les obser­ver, ce qui crée une mise en abyme dont Vienne avait le secret.

Ce matin-là, il y avait du monde. La Baronne finis­sait sa Sacher­torte. Scar­pa l’I­ta­lien pre­nait son café en lisant un jour­nal de Milan vieux de trois jours — le déca­lage entre les jour­naux et la réa­li­té étant, à cette époque, de trois à cinq jours, ce qui don­nait aux nou­velles une patine de fic­tion que notre époque a per­due. Deux diplo­mates danois déjeu­naient en silence, ce qui est la manière danoise de com­mu­ni­quer. Et le Comte Este­rhá­zy, contrai­re­ment à ses habi­tudes, était des­cen­du tôt, ce qui pro­vo­qua chez le per­son­nel un éton­ne­ment com­pa­rable à celui qu’eût cau­sé une éclipse solaire un jour de semaine.

Le Doc­teur Witt­gen­stein com­man­da un Melange — le café vien­nois par excel­lence, un espres­so noyé dans du lait mous­sé — et sor­tit un carnet.

— Pfef­fer­ling, me dit-il, car il me connais­sait, ayant lu dans le registre (com­ment ? je ne l’ai jamais su) des extraits de mes obser­va­tions, Pfef­fer­ling, regar­dez le Comte.

— Je le regarde sou­vent, Herr Doktor.

— Regar­dez-le mieux. Regar­dez ses mains.

Je regar­dai. Le Comte tenait sa tasse de café des deux mains, comme un enfant tient un bol de lait. Ses longs doigts fins enve­lop­paient la por­ce­laine avec une ten­dresse qui était presque indécente.

— Vous voyez, dit Witt­gen­stein. Cet homme s’ac­croche. Il s’ac­croche à sa tasse comme il s’ac­croche à cet hôtel. Il n’a plus rien — plus de terres, plus d’argent, plus de fonc­tion — mais il a une tasse de café au Sacher, et cette tasse est son der­nier ter­ri­toire. Obser­vez : il ne la lâche jamais. Même quand il ne boit pas. Il tient. C’est un homme qui tient.

— Et c’est pathologique ?

— Tout est patho­lo­gique, Pfef­fer­ling. La ques­tion n’est pas de savoir si c’est patho­lo­gique. La ques­tion est de savoir si c’est beau.

Je trou­vai la réponse sur­pre­nante pour un psy­cha­na­lyste, et je le lui dis.

— Je suis un mau­vais psy­cha­na­lyste, répon­dit-il en sou­riant. C’est pour ça que je suis ici. Les bons sont Berg­gasse 19.

C’est à ce moment que la scène se produisit.

Witt­gen­stein, pous­sé par cet appé­tit de contact humain qui est la malé­dic­tion des psy­cha­na­lystes de salon, se leva, tra­ver­sa la salle à man­ger, et alla s’as­seoir face au Comte. Je les obser­vai depuis mon poste, der­rière le comp­toir de la récep­tion, avec la fas­ci­na­tion d’un ento­mo­lo­giste devant deux spé­ci­mens par­ti­cu­liè­re­ment rares.

— Herr Graf, com­men­ça Witt­gen­stein. Je me per­mets. Je suis le Doc­teur Her­mann Witt­gen­stein. Je tra­vaille dans le domaine de la psychanalyse.

Le Comte leva les yeux de sa tasse. Il regar­da Witt­gen­stein avec cette expres­sion de cour­toi­sie dis­tante que les aris­to­crates réservent aux gens qu’ils ne connaissent pas et qu’ils ne sont pas sûrs de vou­loir connaître — expres­sion qui est, en elle-même, un chef-d’œuvre de com­mu­ni­ca­tion non ver­bale, puis­qu’elle dit simul­ta­né­ment « je vous écoute » et « ne m’en­nuyez pas ».

— Psy­cha­na­lyse, répé­ta le Comte, comme s’il goû­tait le mot, comme on goûte un vin dont on n’est pas sûr du millésime.

— Oui. L’é­tude de l’in­cons­cient. Des pul­sions cachées. Des moti­va­tions pro­fondes que nous…

— Je sais ce qu’est la psy­cha­na­lyse, mon cher Doc­teur. Je suis vieux, pas igno­rant. Freud habite à vingt minutes d’i­ci. Tout Vienne sait ce qu’est la psy­cha­na­lyse. La ques­tion n’est pas ce que c’est, la ques­tion est ce que vous en voulez.

— J’ai­me­rais vous par­ler, Herr Graf. De vous. De votre situa­tion. Si vous le permettez.

— Ma situation.

— Vous vivez dans cet hôtel depuis trois ans.

— Trois ans et quatre mois. Mais qui compte ?

— Vous ne payez pas.

Le Comte ne cil­la pas. Il y avait entre Anna Sacher et le Comte Este­rhá­zy ce point com­mun : ni l’un ni l’autre ne cil­lait. Les gens qui ne cil­lent pas sont soit des rep­tiles, soit des aris­to­crates, soit des hôte­liers, et la dif­fé­rence entre les trois caté­go­ries est moins nette qu’on ne le croit.

— Mon cher Doc­teur, dit le Comte avec une dou­ceur qui était la forme la plus raf­fi­née du mépris, il y a des choses que l’on ne dit pas dans une salle à man­ger. La reli­gion. La poli­tique. Et les finances per­son­nelles. Ce sont les trois piliers de la dis­cré­tion vien­noise, et si vous les tou­chez, toute la struc­ture s’ef­fondre. Cela dit, je vous accorde un point : je ne paie pas. C’est exact. Mais vous non plus.

— Par­don ?

— Vous venez ici deux fois par semaine, Doc­teur. Vous com­man­dez un café. Vous obser­vez les gens. Vous pre­nez des notes. Vous uti­li­sez cet hôtel comme un labo­ra­toire. Un cabi­net de consul­ta­tion gra­tuit. Vous non plus, vous ne payez pas le vrai prix de ce que vous pre­nez ici. La dif­fé­rence entre vous et moi, c’est que moi, je le sais.

Witt­gen­stein ouvrit la bouche. La refer­ma. Le Comte avait tou­ché quelque chose — un nerf, un os, une véri­té — et le psy­cha­na­lyste, pour une fois, se retrou­vait du mau­vais côté du divan.

— Et puis, ajou­ta le Comte en repre­nant sa tasse, en la sou­le­vant à hau­teur de ses lèvres avec cette len­teur céré­mo­nielle qui était sa manière de ponc­tuer ses phrases, il y a une autre rai­son pour laquelle je ne veux pas être psychanalysé.

— Laquelle ?

— Je sais par­fai­te­ment ce qui ne va pas chez moi, Doc­teur. Ce qui ne va pas chez moi, c’est l’Em­pire. L’Em­pire ne fonc­tionne plus. Il grince. Il craque. Il tient par la force de l’ha­bi­tude, par l’i­ner­tie, par la poli­tesse — oui, la poli­tesse, parce que c’est la poli­tesse qui fait tenir les empires, pas la force, pas l’ar­mée, pas l’é­co­no­mie, la poli­tesse, c’est-à-dire la conven­tion tacite qu’on ne se dit pas les choses en face, qu’on ne regarde pas la véri­té dans les yeux, qu’on conti­nue à ser­vir le café dans de la por­ce­laine de Bohême en fai­sant sem­blant que la Bohême ne veut pas son indé­pen­dance. Et moi, Doc­teur, je suis un symp­tôme de cet empire. Je suis son rési­du. Son sédi­ment. Je vis dans un hôtel que je ne peux pas payer, dans une ville que je ne peux pas quit­ter, dans un pays que je ne peux pas com­prendre. Et l’Em­pire ne s’al­longe pas sur un divan.

Il but son café.

— Main­te­nant, si vous vou­lez bien m’ex­cu­ser, j’ai ren­dez-vous avec un cognac à cinq heures et il me faut quelques heures pour m’y pré­pa­rer mentalement.

Witt­gen­stein revint à sa table. Il s’as­sit. Il res­ta silen­cieux un long moment. Puis il écri­vit dans son car­net, très vite, en petites lettres ser­rées, pen­dant dix minutes. Je mour­rais d’en­vie de lire ce qu’il écri­vait, mais le registre du Sacher m’in­ter­di­sait d’es­pion­ner les clients — il m’au­to­ri­sait à les obser­ver, ce qui est très dif­fé­rent, la dif­fé­rence rési­dant dans le fait que l’ob­ser­va­tion est pas­sive et l’es­pion­nage actif, bien que les résul­tats soient sou­vent les mêmes.

Je notai : 10h45. Confron­ta­tion Comte E. / Dr Witt­gen­stein. Le Comte refuse la psy­cha­na­lyse au motif que l’Em­pire est le vrai patient. Le Doc­teur prend des notes. Le café refroidit.

*

À midi, une chose inha­bi­tuelle se produisit.

Ilo­na Szé­che­nyi chanta.

Non pas qu’il fût inha­bi­tuel qu’une can­ta­trice chan­tât — c’est, après tout, la rai­son d’être d’une can­ta­trice, comme il est dans la nature d’un bou­lan­ger de cuire du pain et dans la nature d’un sous-direc­teur adjoint de tenir un registre. Mais il était inha­bi­tuel qu’elle chan­tât dans sa chambre, au qua­trième étage, à midi, toutes fenêtres ouvertes, un mar­di de juin, sans pré­ve­nir per­sonne, et que le son de sa voix — un sopra­no dra­ma­tique d’une puis­sance qui rele­vait du phé­no­mène atmo­sphé­rique — des­cen­dît les quatre étages comme une cas­cade, tra­ver­sât le hall, péné­trât dans la salle à man­ger où les clients du déjeu­ner por­taient leurs cuillères à soupe à mi-che­min entre l’as­siette et la bouche, figés dans un geste inter­rom­pu, et pro­vo­quât chez Sis­si et Met­ter­nich une réac­tion de panique qui les envoya se réfu­gier sous le bureau de Frau Sacher, ren­ver­sant au pas­sage un cen­drier et deux piles de factures.

Ilo­na Szé­che­nyi. Hon­groise. Trente-sept ans. Grande — pas grande au sens méta­pho­rique, grande au sens phy­sique, elle dépas­sait d’une tête la plu­part des hommes et de deux têtes Bene­det­to Scar­pa, ce qui avait créé entre eux, lors de leur ren­contre dans le hall la veille au soir, une géo­mé­trie conver­sa­tion­nelle où Scar­pa devait lever le men­ton de qua­rante-cinq degrés pour la regar­der dans les yeux, pos­ture qui le pla­çait dans un désa­van­tage struc­tu­rel dont il ne s’é­tait pas encore remis. Des che­veux noirs, beau­coup de che­veux, une quan­ti­té de che­veux qui sem­blait défier les lois de la phy­sique capil­laire, un visage large aux pom­mettes hautes, des yeux d’un vert impro­bable, et une bouche qui, au repos, avait une expres­sion de sou­ve­raine contra­riée, et qui, lors­qu’elle s’ou­vrait pour chan­ter, se trans­for­mait en un ins­tru­ment dont la por­tée sonore excé­dait de loin les capa­ci­tés archi­tec­tu­rales du Sacher.

Elle était venue à Vienne pour chan­ter Salo­mé. L’o­pé­ra de Strauss. Richard Strauss, pas Johann, la confu­sion entre les deux étant l’une des erreurs les plus cou­rantes com­mises par les non-Vien­nois, et l’une des plus impar­don­nable selon Scar­pa, qui avait consa­cré un para­graphe entier de son article du Cor­riere à expli­quer que confondre les deux Strauss reve­nait à confondre le feu et l’eau, la tem­pête et la brise, le drame et la valse — ce qui, à y bien réflé­chir, n’é­tait pas si éloi­gné de la réa­li­té, la valse vien­noise ayant tou­jours conte­nu en elle une dose de drame que les dan­seurs pré­fé­raient ignorer.

La repré­sen­ta­tion était pré­vue pour le same­di. Ilo­na répé­tait. Elle répé­tait dans sa chambre, ce qui était contraire au règle­ment inté­rieur de l’hô­tel — le règle­ment sti­pu­lait, en son article 14, para­graphe 3, ali­néa b, que « tout bruit exces­sif sus­cep­tible de trou­bler la quié­tude des autres clients est pro­hi­bé entre les heures de sept heures du matin et onze heures du soir, et tolé­ré entre onze heures du soir et sept heures du matin uni­que­ment dans les Chambres sépa­rées et dans des condi­tions que la direc­tion se réserve le droit d’ap­pré­cier au cas par cas » — mais il y avait le règle­ment et il y avait la réa­li­té, et la réa­li­té était qu’on ne dit pas à un sopra­no dra­ma­tique hon­grois de se taire, pas plus qu’on ne dit à un oura­gan de souf­fler moins fort.

La voix mon­tait. Elle chan­tait la scène finale — la scène de la danse des sept voiles, celle où Salo­mé tient la tête tran­chée de Jean-Bap­tiste et lui déclare son amour, scène que Wilde avait écrite et que Strauss avait mise en musique avec cette capa­ci­té, typi­que­ment alle­mande, à trans­for­mer l’hor­reur en beau­té, ce qui est peut-être le geste le plus dan­ge­reux de la civi­li­sa­tion occidentale.

La Baronne Taus­sig leva les yeux au plafond.

— C’est magni­fique, dit-elle. C’est d’un mor­bide. Le doc­teur Freud adorerait.

Le Comte, depuis le bar, commenta :

— Les Hon­grois chantent comme ils vivent. Fort et sans deman­der la permission.

Scar­pa, qui reve­nait de l’O­pé­ra où il avait assis­té à une répé­ti­tion du matin, s’ar­rê­ta au milieu du hall, pen­cha la tête, écou­ta, et dit, à per­sonne en particulier :

— La voix est superbe. L’in­ter­pré­ta­tion est dis­cu­table. Mais la voix…

Il n’en dit pas plus. Scar­pa était un cri­tique qui savait que le silence, après un com­pli­ment, vaut plus que mille qua­li­fi­ca­tions, et que les trois points de sus­pen­sion sont la ponc­tua­tion la plus élo­quente de la langue italienne.

Je mon­tai au qua­trième. Je frap­pai à la porte de la chambre 42. Le chant s’in­ter­rom­pit. Un silence. Puis la porte s’ou­vrit, et je me trou­vai face à Ilo­na Szé­che­nyi en pei­gnoir de soie, les che­veux défaits, un verre d’eau à la main, les yeux brillants de cette fièvre douce que le chant pro­cure aux vrais chan­teurs — une fièvre qui n’est pas de la mala­die mais de l’ex­cès, l’ex­cès d’a­voir lais­sé pas­ser par sa gorge quelque chose de plus grand que soi.

— Oui ? dit-elle.

— Madame Szé­che­nyi, je suis le sous-direc­teur adjoint…

— Ah. Le bruit.

— Les chiens de Frau Sacher sont… perturbés.

Elle me regar­da. Elle avait un regard qui ne deman­dait pas la per­mis­sion d’exis­ter, qui ne cher­chait pas l’ap­pro­ba­tion, qui ne négo­ciait rien. Un regard hon­grois, si une telle chose existe — et je crois qu’elle existe, ayant pas­sé suf­fi­sam­ment de temps au Sacher pour obser­ver les dif­fé­rences natio­nales dans la manière de regar­der les gens, les Autri­chiens regar­dant de biais, les Alle­mands de face, les Ita­liens par en des­sous, et les Hon­grois droit dans les yeux, ce qui est la manière la plus désta­bi­li­sante et la plus honnête.

— Dites à Frau Sacher que Salo­mé ne baisse jamais la voix, dit Ilo­na Szé­che­nyi. Et dites-lui aus­si que si ses chiens n’aiment pas Strauss, c’est qu’ils ont du goût.

Elle refer­ma la porte. Le chant reprit.

Je redes­cen­dis.

Anna Sacher, dans son bureau, fumait. Les chiens s’é­taient cal­més. Je lui trans­mis le mes­sage d’Ilona.

— Elle a du carac­tère, dit Anna Sacher.

— Elle a aus­si beau­coup de décibels.

— Les deux vont ensemble, Pfef­fer­ling. Les femmes qui n’ont pas de déci­bels n’ont pas de carac­tère. Et les femmes qui n’ont pas de carac­tère n’ont pas leur place dans un opé­ra de Strauss.

Elle ral­lu­ma son cigare.

— Lais­sez-la chan­ter. Un hôtel sans musique est un hôtel mort. Et un hôtel mort n’est plus un hôtel, c’est un immeuble.

Je notai : 12h30. Szé­che­nyi chante Salo­mé, chambre 42. Bou­le­dogues affo­lés. Frau Sacher auto­rise. Cita­tion : « Un hôtel sans musique est un hôtel mort. »

*

L’a­près-midi fut consa­cré à deux acti­vi­tés paral­lèles : l’en­quête pâtis­sière et la décou­verte d’un nou­veau personnage.

Pour l’en­quête d’a­bord. J’a­vais réus­si à iso­ler Rudi Has­pel, le jeune com­mis, dans le bureau des livreurs, une pièce minus­cule et encom­brée de bons de livrai­son qui sen­tait le papier humide et le vinaigre — les livreurs de vinaigre pas­sant tou­jours en même temps que les livreurs de farine, ce qui consti­tuait selon Bru­ck­ner « une aber­ra­tion logis­tique qui résu­mait tout ce qui n’al­lait pas dans ce pays ».

Rudi avait vingt-trois ans. Il était blond, timide, doté d’un début de mous­tache qui ne s’é­tait pas encore déci­dé entre l’a­do­les­cence et l’âge adulte, et il trans­pi­rait abon­dam­ment, ce qui pou­vait être dû soit à la cha­leur des cui­sines, soit à la ner­vo­si­té d’être inter­ro­gé par un sous-direc­teur adjoint, soit aux deux.

— Rudi, dis-je. L’homme que vous avez vu hier dans les cui­sines. Décrivez-le.

— Il était… moyen, mon­sieur Pfefferling.

— Moyen comment ?

— Moyen en tout. Taille moyenne. Âge moyen. Che­veux moyens. Il avait l’air de quel­qu’un qui ne veut pas qu’on se sou­vienne de lui, si vous voyez ce que je veux dire. Le genre d’homme qu’on croise dans la rue et qu’on oublie immédiatement.

— Vous ne l’a­vez donc pas oublié.

Rudi rou­git.

— Non, mon­sieur. Parce qu’il fai­sait quelque chose d’é­trange. Il ne regar­dait pas la farine. Il regar­dait le mur.

— Le mur ?

— Le mur der­rière le sac de farine. Là où Chef Bru­ck­ner a accro­ché le tableau des pro­por­tions. Vous savez, le tableau qui indique les quan­ti­tés pour chaque recette.

Je savais. Le tableau des pro­por­tions était un docu­ment interne, manus­crit par Bru­ck­ner lui-même, punai­sé au mur de la réserve, qui indi­quait — en termes volon­tai­re­ment cryp­tiques, avec des abré­via­tions que seuls les ini­tiés pou­vaient déchif­frer — les grandes lignes des recettes de la mai­son. Pas la Sacher­torte, évi­dem­ment — la Sacher­torte était dans le coffre-fort —, mais les autres pâtis­se­ries : les Apfel­stru­del, les Kai­ser­sch­marrn, les Top­fenknö­del, et une demi-dou­zaine d’autres spé­cia­li­tés qui fai­saient la fier­té de la mai­son sans en consti­tuer le secret.

— Il copiait le tableau ?

— Je ne sais pas. Il avait les mains dans les poches. Peut-être qu’il le lisait. Peut-être qu’il le pho­to­gra­phiait. Dans sa tête, je veux dire. Il y a des gens qui font ça — qui retiennent tout ce qu’ils voient. Mon oncle fait ça avec les résul­tats hippiques.

— Votre oncle est un cas à part, Rudi.

— Oui, mon­sieur. Mais l’homme aus­si, à sa façon.

— Autre chose ?

Rudi hési­ta.

— Il sen­tait le sucre.

— Le sucre ?

— Le sucre vanillé. Comme quel­qu’un qui tra­vaille dans une pâtis­se­rie. Pas dans une cui­sine. Dans une pâtisserie.

Je remer­ciai Rudi. Je remon­tai chez Frau Sacher. Je lui rap­por­tai les informations.

— Le tableau des pro­por­tions, dit-elle. Il regar­dait le tableau. Il ne cher­chait pas la Sacher­torte. Il cher­chait nos méthodes. Nos habi­tudes. Notre manière de tra­vailler. C’est pire.

— Pire ?

— La recette, on peut la pro­té­ger. On l’en­ferme. On la cache. Mais les habi­tudes, Pfef­fer­ling, les habi­tudes c’est dans l’air. C’est dans les mains. C’est dans la manière dont Bru­ck­ner casse un œuf, dont Karel tamise la farine, dont Joz­sef touille le cho­co­lat. Les habi­tudes, ça ne s’en­ferme pas dans un coffre-fort. Ça se res­pire. Et cet homme est venu respirer.

Elle écra­sa son cigare.

— Il sen­tait le sucre vanillé. C’est Demel. La vanille, c’est leur signa­ture. Nous, on uti­lise de la vanille Bour­bon de Mada­gas­car. Eux, ils uti­lisent de la vanille de Tahi­ti. Je recon­nais la dif­fé­rence à trente mètres. Pfef­fer­ling, c’est la guerre.

Je notai : 15h00. Inter­ro­ga­toire Has­pel. Sus­pect obser­vait tableau pro­por­tions, non farine. Odeur de sucre vanillé. Frau Sacher confirme diag­nos­tic Demel. Mot uti­li­sé : « guerre ».

*

Le nou­veau per­son­nage appa­rut vers quatre heures de l’a­près-midi, à l’heure du thé, ce qui était l’heure la plus civi­li­sée de la jour­née au Sacher — l’heure où les ten­sions de la mati­née s’é­taient dis­si­pées, où les excès du déjeu­ner avaient été digé­rés, et où l’hô­tel entrait dans cette zone de dou­ceur ves­pé­rale où tout sem­blait pos­sible, même la paix.

Il s’ap­pe­lait Dra­gan Petro­vić. Atta­ché mili­taire à la léga­tion du Royaume de Ser­bie. Vingt-huit ans. Petit, tra­pu, un visage car­ré aux mâchoires puis­santes, des yeux très noirs sous des sour­cils épais, et une mous­tache cou­pée court qui lui don­nait l’air d’un lieu­te­nant de cava­le­rie, ce qu’il était d’ailleurs, ou l’a­vait été, avant d’être déta­ché à la diplo­ma­tie, par­cours qui, dans les Bal­kans, n’a­vait rien d’ex­cep­tion­nel — la fron­tière entre l’ar­mée et la diplo­ma­tie y étant aus­si floue que la fron­tière entre la Ser­bie et l’Au­triche-Hon­grie, c’est-à-dire qu’elle exis­tait sur les cartes mais que les gens des deux côtés n’é­taient pas tou­jours d’ac­cord sur son tracé.

Il arri­va sans bagages — un petit sac de cuir, une mal­lette, rien de plus. Il par­lait un alle­mand cor­rect, légè­re­ment gut­tu­ral, avec cet accent slave qui don­nait aux consonnes une épais­seur sup­plé­men­taire, comme si chaque mot por­tait sur lui le poids d’une his­toire plus ancienne et plus lourde que la conver­sa­tion ne l’exigeait.

— Chambre pour trois nuits, dit-il à Franz. Petro­vić. J’ai réservé.

Franz véri­fia.

— Chambre 17. Pre­mier étage.

— Très bien.

Il mon­ta. Il ne regar­da rien. Pas le hall, pas les lustres, pas les por­traits, pas l’es­ca­lier monu­men­tal, pas les bou­le­dogues — rien. C’é­tait un homme qui ne regar­dait pas les choses. Qui regar­dait à tra­vers les choses. Qui avait déjà vu tout ce qu’il y avait à voir et qui n’é­tait pas impres­sion­né, soit parce qu’il était bla­sé, soit parce qu’il avait d’autres pré­oc­cu­pa­tions, soit — et cette pos­si­bi­li­té ne me frap­pa que bien plus tard — parce qu’il savait que ce qu’il regar­dait n’exis­te­rait plus très long­temps sous cette forme.

Le Comte, depuis le bar, le regar­da passer.

— Un Serbe, dit-il.

— Com­ment le savez-vous ?

— La mous­tache, Pfef­fer­ling. Les Serbes portent la mous­tache comme un dra­peau. Les Croates la portent comme un orne­ment. Les Bos­niaques ne la portent pas du tout. C’est la géo­po­li­tique capil­laire des Bal­kans. Mon père me l’a­vait apprise. Quand il com­man­dait le régi­ment de hus­sards à Zagreb, il disait qu’on pou­vait lire la carte poli­tique de l’Em­pire sur les visages de ses soldats.

— Et qu’est-ce que la mous­tache de cet homme vous dit ?

Le Comte fit tour­ner son cognac.

— Elle dit qu’il ne res­te­ra pas long­temps, murmura-t-il.

Je notai : 16h15. Arri­vée Petro­vić, atta­ché mili­taire serbe, chambre 17, trois nuits. Pas de bagages. Ne regarde rien. Le Comte diag­nos­tique un départ immi­nent sur la base d’une ana­lyse capillaire.

La soi­rée se pas­sa sans inci­dent. Scar­pa dîna avec la Baronne, ce qui don­na lieu à une conver­sa­tion sur l’o­pé­ra ita­lien ver­sus l’o­pé­ra alle­mand qui mon­ta en tem­pé­ra­ture mais jamais en hos­ti­li­té — les dis­putes musi­cales à Vienne étant régu­lées par un code d’hon­neur impli­cite qui inter­di­sait de se fâcher pour de vrai tant qu’il res­tait du vin sur la table. Le Comte res­ta au bar. Ilo­na ne des­cen­dit pas — on l’en­ten­dit, de loin, tra­vailler ses voca­lises, mais en sour­dine cette fois, comme si elle avait consen­ti à un armis­tice noc­turne avec les bou­le­dogues. Le Serbe ne repa­rut pas.

Anna Sacher fit sa ronde à onze heures, comme chaque soir. Sa ronde consis­tait à tra­ver­ser l’hô­tel du sous-sol au der­nier étage, en silence, accom­pa­gnée des chiens, véri­fiant les cou­loirs, les portes, les ser­rures, les lumières. C’é­tait un rituel. Un geste de pro­prié­taire. Elle tou­chait les murs comme on touche un ani­mal fami­lier — avec cette ten­dresse pos­ses­sive qui est celle des gens qui ont construit quelque chose et qui savent que ce quelque chose leur sur­vi­vra, ou ne leur sur­vi­vra pas, et qui dans les deux cas mérite d’être tou­ché une der­nière fois avant d’al­ler dormir.

Je la croi­sai dans l’es­ca­lier. Les chiens trot­ti­naient devant elle, Sis­si à gauche, Met­ter­nich à droite, le cigare entre les doigts, la fumée des­si­nant des ara­besques dans la lumière des appliques murales.

— Bon­soir, Pfefferling.

— Bon­soir, Frau Sacher.

— Il y a un Serbe au premier.

— Chambre 17.

— Je sais. Je sais tou­jours. Les Serbes m’in­quiètent, Pfefferling.

— Pour­quoi ?

Elle s’ar­rê­ta. Le cigare rougit.

— Parce qu’ils ne dansent pas la valse, dit-elle.

Et elle conti­nua sa ronde.

Il res­tait cinq jours.

Lire la suite…

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Octobre 1974 — Cin­quième partie

Octobre 1974 — Cin­quième partie

Octobre 1974

Octobre 1974

Cin­quième partie

V — LE DÉPART

1.

Le mar­di, le ciel se déchira.

Pas len­te­ment — d’un coup, comme on arrache un pan­se­ment, comme on ouvre un rideau. À sept heures du matin, le pla­fond de nuages qui avait pesé sur la val­lée pen­dant quatre jours se fen­dit par le milieu et la lumière entra, une lumière d’une vio­lence presque insou­te­nable, une lumière de haute mon­tagne en hiver, blanche, ver­ti­cale, qui frap­pait la neige et rebon­dis­sait et frap­pait de nou­veau et rebon­dis­sait encore, si bien que le monde entier n’é­tait plus que lumière — la neige lumière, le ciel lumière, l’air lui-même deve­nu lumi­neux, vibrant, satu­ré de pho­tons, et l’hô­tel au milieu de tout ça, l’hô­tel blanc dans la neige blanche sous le ciel blanc, comme un os blan­chi au soleil, comme une chose qui aurait été lavée de tout, net­toyée, rin­cée, ren­due à une pure­té ori­gi­nelle que per­sonne n’a­vait deman­dée et que per­sonne ne savait quoi en faire.

Cald­well, debout devant la fenêtre de la cui­sine, plis­sa les yeux. La lumière lui fai­sait mal — pas seule­ment aux yeux, plus pro­fond, quelque part der­rière les yeux, là où le bour­bon de la nuit avait lais­sé ses rési­dus, ses cendres. Il avait la bouche sèche, les tempes dou­lou­reuses, les mains qui trem­blaient un peu plus que d’ha­bi­tude. Il but son café debout, comme tou­jours, face à la fenêtre, face au monde qui avait réap­pa­ru pen­dant la nuit — les pins, le par­king sous la neige, le som­met de Longs Peak décou­pé contre le bleu féroce du ciel, un bleu de cobalt, un bleu d’al­ti­tude, le bleu que voient les alpi­nistes et les aigles et les hommes qui vivent assez haut pour que le ciel montre sa vraie couleur.

Il appe­la la sta­tion du shé­rif. La 36 était en cours de déblaie­ment. Le chasse-neige était pas­sé entre Lyons et le croi­se­ment de la 34. La route serait ouverte avant midi, avec pré­cau­tion, véhi­cules équi­pés uniquement.

Il mon­ta au deuxième.

La porte de la 217 était entrou­verte. La lumière du matin entrait par les deux fenêtres et inon­dait la chambre d’un blanc éblouis­sant, un blanc qui effa­çait les ombres, les contours, les mys­tères de la nuit — qui effa­çait tout et ne lais­sait que les choses telles qu’elles étaient : un lit défait, une table de nuit, un fau­teuil, un bureau, une salle de bain, du papier peint à fleurs. Une chambre d’hô­tel. Rien de plus. Rien de moins.

La femme fai­sait les valises. Elle pliait les vête­ments avec cette méthode qui était la sienne — chaque pièce lis­sée, pliée en trois, empi­lée — et elle avait le visage calme, légè­re­ment fati­gué, le visage d’une femme qui a dor­mi cinq heures et qui s’en contente parce que le som­meil, dans la vie qu’elle menait avec cet homme, était un luxe qu’on pre­nait quand il se pré­sen­tait et qu’on ne récla­mait pas quand il ne venait pas.

Le jeune homme était assis dans le fau­teuil. Le car­net était sur ses genoux, fer­mé. Il avait les yeux rouges, les joues creu­sées par la nuit blanche, les che­veux en désordre. Mais ses yeux — ses yeux étaient dif­fé­rents. Plus calmes. Plus fixes. Les yeux d’un homme qui a trou­vé ce qu’il cher­chait et qui sait que ce qu’il a trou­vé va chan­ger sa vie, même s’il ne sait pas encore com­ment, même s’il ne sait pas encore à quel point.

— La route sera ouverte avant midi, dit Cald­well depuis le seuil.

— Mer­ci, Ver­non, dit la femme.

Le jeune homme leva les yeux du car­net. Regar­da Cald­well. Et Cald­well vit dans ce regard quelque chose qu’il n’a­vait pas vu avant — pas de la gra­ti­tude, pas de la fas­ci­na­tion, pas de l’ap­pé­tit. De la peur. Le gosse avait peur. Peur de ce qu’il avait vu cette nuit, peur de ce qu’il avait écrit, peur de ce qui atten­dait dans le car­net, sur les pages à en-tête du Stan­ley Hotel, ces pages cou­vertes d’une écri­ture si dense et si vio­lente qu’on aurait dit que les mots avaient été non pas écrits mais gra­vés dans le papier. Peur, et mal­gré la peur, l’in­ca­pa­ci­té abso­lue de ne pas y aller, de ne pas des­cendre dans ce qui s’ou­vrait devant lui, parce que c’é­tait plus fort que lui, parce que ça avait tou­jours été plus fort que lui, parce que la seule chose au monde qui était plus ter­ri­fiante que d’é­crire ce livre était de ne pas l’écrire.

— On des­cend dans une heure, dit la femme.

Cald­well hocha la tête et redescendit.

2.

Le jeune homme des­cen­dit seul, une demi-heure plus tard.

Il trou­va Cald­well dans le hall, debout devant la grande fenêtre qui don­nait sur la val­lée. La val­lée était reve­nue — le lac d’Estes Park brillait en contre­bas, plaque d’argent dans l’é­crin blanc, et les pins for­maient des lignes sombres sur les pentes, et les toits d’Estes Park étaient visibles à l’ouest, minus­cules, avec des filets de fumée qui mon­taient des che­mi­nées dans l’air gla­cé. Le monde exis­tait à nou­veau. Le monde d’en bas, avec ses routes et ses mai­sons et ses voi­tures et ses gens, le monde ordi­naire qui avait dis­pa­ru pen­dant quatre jours der­rière la neige et le vent et qui réap­pa­rais­sait main­te­nant, intact, indif­fé­rent, comme s’il ne s’é­tait rien passé.

Le jeune homme s’ap­pro­cha de Cald­well. Ils se tinrent côte à côte devant la fenêtre, sans par­ler, pen­dant un moment qui dura le temps qu’il fal­lait — pas plus, pas moins. Le soleil chauf­fait les vitres. La neige, dehors, com­men­çait à fondre aux endroits expo­sés — des gouttes tom­baient des gout­tières, le porche dégou­li­nait, des rigoles appa­rais­saient sur le par­king. L’hô­tel se défai­sait de son man­teau blanc, len­te­ment, patiem­ment, comme un ani­mal qui mue.

— Ver­non, dit le jeune homme.

— Oui.

— Mer­ci.

Cald­well ne deman­da pas pour­quoi. Il savait pour­quoi. Et le gosse savait qu’il savait, et il n’é­tait pas néces­saire de le dire, parce que cer­taines choses n’ont pas besoin d’être dites pour être vraies, et que le silence entre deux hommes qui se com­prennent est une forme de parole plus pré­cise que les mots.

Le jeune homme sor­tit le car­net de sa poche arrière. Le regar­da. Le tapo­ta contre sa paume, deux fois, comme pour en véri­fier le poids.

— Est-ce que je peux gar­der ça ? Le bloc. Avec le logo de l’hôtel.

— C’est pas à moi. C’est à l’hôtel.

— Je sais.

— Alors gar­dez-le. L’hô­tel a plus de blocs qu’il n’en a besoin.

Le jeune homme glis­sa le car­net dans sa poche. Puis il fit quelque chose d’i­nat­ten­du — il ten­dit la main. Pas pour ser­rer la main de Cald­well, pas le geste bref et méca­nique de la pre­mière ren­contre au bar. Un geste dif­fé­rent. Il ten­dit la main et la posa sur l’a­vant-bras de Cald­well, et la lais­sa là, une seconde, deux secondes, le temps que la cha­leur passe d’un corps à l’autre, le temps que quelque chose soit trans­mis qui n’a­vait pas de nom — pas de la com­pas­sion, pas de la pitié, quelque chose de plus humble, de plus rare : la recon­nais­sance qu’un autre être humain existe, qu’il souffre, et qu’on l’a vu.

Cald­well ne reti­ra pas son bras. Il lais­sa la main du gosse où elle était. Puis le gosse la reti­ra, et ce fut fini.

— Vous allez écrire un livre, dit Caldwell.

Ce n’é­tait pas une question.

— Oui.

— Sur l’hôtel.

— Sur un hôtel. Pas celui-ci. Un autre. Mais le même.

— Et le gardien.

Le jeune homme hési­ta. Une seconde. Pas plus.

— Et le gar­dien, dit-il.

Cald­well hocha la tête. Len­te­ment. Quelque chose pas­sa dans ses yeux — pas de la dou­leur, pas de la fier­té, pas de la rési­gna­tion. De l’ac­cep­ta­tion. L’ac­cep­ta­tion de l’homme qui sait qu’il va deve­nir un per­son­nage, qu’une part de lui va être prise, trans­for­mée, défor­mée, agran­die, réduite, mêlée à d’autres parts d’autres hommes, et ver­sée dans un livre qui exis­te­ra long­temps après que l’homme aura ces­sé d’exis­ter, et que ce livre dira des choses sur lui qui sont vraies et des choses qui ne le sont pas, et que la dif­fé­rence n’au­ra aucune impor­tance, parce que la véri­té d’un livre n’est pas la véri­té d’un homme.

— Vous revien­drez, dit Caldwell.

Le jeune homme secoua la tête.

— Je ne crois pas.

— Pas ici. Pas en vrai. Mais vous revien­drez. Dans le livre. Vous ne pour­rez pas vous en empê­cher. L’hô­tel vous tient. Main­te­nant, il vous tient.

Le jeune homme ne répon­dit pas. Il regar­da la val­lée par la fenêtre — le lac, les pins, la route qui réap­pa­rais­sait en contre­bas, le monde qui l’at­ten­dait — et sur son visage il y avait une expres­sion que Cald­well recon­nut parce qu’il l’a­vait vue dans son propre miroir, chaque prin­temps, quand la neige fon­dait et que la route rou­vrait et qu’il devait quit­ter l’hô­tel et redes­cendre vers le monde d’en bas : le tiraille­ment. L’homme pris entre deux forces — celle qui tire vers la lumière, vers les vivants, vers la route ouverte, et celle qui tire vers l’in­té­rieur, vers le silence, vers les cou­loirs et les portes et les chambres vides et le pia­no qui joue dans la nuit.

— Faites atten­tion à vous, dit le jeune homme.

— C’est ce que tout le monde me dit.

3.

Tabi­tha des­cen­dit avec les valises à onze heures.

Elle avait mis de l’ordre — dans les valises, dans la chambre, en elle-même. Elle por­tait un man­teau en laine mar­ron, des bottes four­rées, un bon­net tri­co­té. Elle res­sem­blait à ce qu’elle était : une femme du Maine, habi­tuée aux hivers, pra­tique, solide, qui avait appris très tôt que la vie avec un homme comme Ste­phen King serait une vie d’hi­vers impré­vi­sibles et qu’il fal­lait avoir de bonnes bottes.

Elle posa les valises dans le hall. Le jeune homme les prit — une dans chaque main, sans effort, avec cette éner­gie des gens qui viennent de dor­mir trois heures et qui fonc­tionnent au car­bu­rant pur de l’ex­ci­ta­tion ner­veuse. Il sor­tit sous le porche, des­cen­dit les marches que Cald­well avait déblayées, et char­gea les valises dans le coffre de la Coc­ci­nelle jaune qui atten­dait sur le par­king, déga­gée de sa gangue de neige par Cald­well une heure plus tôt, sans que per­sonne le lui ait deman­dé, parce que c’é­tait son tra­vail, ou parce que c’é­tait la seule manière qu’il connais­sait de dire cer­taines choses.

La Coc­ci­nelle. Cald­well la regar­da — petite, cabos­sée, jaune vif sur la neige blanche, incon­grue, presque comique, la voi­ture d’un couple qui n’a pas d’argent et qui monte dans les Rocheuses avec ce qu’il a. Le pare-brise avait un éclat en bas à gauche. Le pare-chocs arrière tenait avec du fil de fer. L’an­tenne radio était cas­sée à mi-hau­teur et pen­chait vers la gauche comme un doigt tor­du. C’é­tait la voi­ture d’un homme de vingt-sept ans qui avait publié deux livres et qui ne gagnait pas de quoi s’a­che­ter une voi­ture cor­recte, et qui des­cen­drait de cette mon­tagne avec un car­net dans sa poche arrière qui conte­nait, en germe, en embryon, en mag­ma, le livre qui ferait de lui l’un des écri­vains les plus lus du XXe siècle.

Mais ça, per­sonne ne le savait. Pas le jeune homme. Pas sa femme. Pas Cald­well. Pas l’hôtel.

Ou peut-être l’hôtel.

Tabi­tha s’ap­pro­cha de Cald­well. Elle le regar­da — un regard long, direct, un regard qui voyait tout et qui ne jugeait rien. Puis elle fit quelque chose que Cald­well n’at­ten­dait pas : elle le prit dans ses bras. Briè­ve­ment. Une seconde. Ses bras autour de ses épaules, sa joue contre son blou­son, la pres­sion rapide d’un corps contre un autre. Et elle dit, tout bas, près de son oreille :

— Ne res­tez pas trop seul, Vernon.

Puis elle le lâcha, et elle sor­tit, et elle des­cen­dit les marches, et elle mon­ta dans la Coc­ci­nelle côté pas­sa­ger, et elle fer­ma la portière.

Cald­well res­ta sous le porche.

Le jeune homme était au volant. Il tour­na la clé. Le moteur de la Coc­ci­nelle tous­sa, cra­cha, pro­tes­ta — le froid, l’al­ti­tude, l’in­di­gni­té d’un moteur à plat conçu pour les plaines mis à l’é­preuve des mon­tagnes — et finit par démar­rer, avec un gron­de­ment enroué qui res­sem­blait à une toux d’emphysémateux. Le jeune homme enclen­cha la pre­mière. La Coc­ci­nelle avan­ça, pati­na sur la neige tas­sée du par­king, trou­va ses roues, et com­men­ça à des­cendre l’allée.

Le jeune homme regar­da dans le rétroviseur.

L’hô­tel était là — la façade blanche, mas­sive, les cent qua­rante fenêtres, le porche à colonnes, le toit de bar­deaux gris. Et devant le porche, la sil­houette de Cald­well, debout, les bras le long du corps, immo­bile, qui rape­tis­sait à mesure que la Coc­ci­nelle des­cen­dait l’al­lée. Der­rière Cald­well, l’hô­tel. Der­rière l’hô­tel, les Rocheuses. Der­rière les Rocheuses, le ciel bleu, immense, vide, indifférent.

Le jeune homme regar­da le rétro­vi­seur jus­qu’à ce que l’al­lée tourne et que les pins cachent l’hôtel.

Puis il regar­da la route devant lui. La 36 des­cen­dait vers Lyons, déga­gée mais encore blanche sur les côtés, bor­dée de congères que le chasse-neige avait repous­sées en murs com­pacts. Tabi­tha mit la radio. Un poste de Den­ver. De la coun­try. Merle Hag­gard. Le son gré­sillait à cause de l’an­tenne cas­sée, mais la voix pas­sait — une voix d’homme, traî­nante, nasale, qui chan­tait quelque chose sur la route et la soli­tude et l’A­mé­rique, et le jeune homme écou­tait et ne disait rien, les mains sur le volant, les yeux sur la route, le car­net dans sa poche arrière qui pesait contre le dos­sier du siège comme un ani­mal vivant, chaud, pal­pi­tant, plein de ce qui allait venir.

Ils des­cen­dirent vers Boulder.

Ils ne remon­tèrent jamais.

4.

Cald­well regar­da la Coc­ci­nelle jaune des­cendre l’al­lée, tour­ner, dis­pa­raître dans les pins.

Le bruit du moteur s’at­té­nua — ce petit gron­de­ment enroué qui avait été, pen­dant quelques secondes, le der­nier lien avec le monde humain — et s’é­tei­gnit. Absor­bé par la neige, par les pins, par la dis­tance, par le silence géo­lo­gique de la vallée.

Cald­well res­ta sous le porche.

Le silence revint. Non pas pro­gres­si­ve­ment mais d’un bloc, comme un objet qu’on pose sur une table — entier, mas­sif, défi­ni­tif. Le silence de l’a­près-départ, qui est le silence le plus pur de tous les silences, parce qu’il contient encore la mémoire du bruit, et que cette mémoire rend le silence plus silen­cieux, de la même manière que l’obs­cu­ri­té qui suit un éclair est plus obs­cure que l’obs­cu­ri­té ordinaire.

Cald­well était seul.

Le mot n’a­vait pas la même signi­fi­ca­tion qu’il avait eue quatre jours plus tôt, quand Donag­hue et Marge et Gra­dy étaient par­tis. Quatre jours plus tôt, « seul » signi­fiait : sans com­pa­gnie. Main­te­nant, « seul » signi­fiait : sans témoin. C’é­tait une dif­fé­rence consi­dé­rable. Tant que le couple était là — tant que le gosse posait ses ques­tions et que sa femme essuyait la vais­selle et que leurs voix réson­naient dans les cou­loirs et que leur pré­sence main­te­nait l’illu­sion qu’il exis­tait un dehors, un ailleurs, un monde — tant qu’ils étaient là, Cald­well n’é­tait pas vrai­ment seul, parce que quel­qu’un le voyait, quel­qu’un le connais­sait, quel­qu’un se sou­vien­drait de lui. Main­te­nant, il n’y avait plus per­sonne. Main­te­nant, Cald­well exis­tait sans témoin, et un homme sans témoin est un homme qui peut dis­pa­raître sans que per­sonne ne s’en aper­çoive, qui peut boire sans que per­sonne ne le voie, qui peut par­ler aux murs sans que per­sonne ne l’en­tende, qui peut deve­nir fou sans que per­sonne ne le diagnostique.

Cald­well ren­tra dans l’hô­tel. Fer­ma la porte. Le bruit du loquet, dans le hall vide, eut cette réso­nance qu’il connais­sait — sèche, brève, irré­vo­cable, le bruit d’un méca­nisme qui se referme.

Il tra­ver­sa le hall. Ses pas sur le par­quet — les seuls pas, les der­niers pas, les pas d’un homme seul dans un bâti­ment de cent qua­rante chambres. Il s’ar­rê­ta au pied du grand esca­lier. Leva les yeux. L’es­ca­lier mon­tait vers les étages, spi­rale de bois ver­ni et de fuseaux sculp­tés, et au-delà du deuxième, au-delà du troi­sième, la chaîne et le cade­nas et le noir du qua­trième, et au-delà du qua­trième, le toit, et au-delà du toit, le ciel.

Il mon­ta au pre­mier. Véri­fia la salle de bal. Vide. Le res­tau­rant. Vide. Le bar. Vide — les tabou­rets ali­gnés, le comp­toir en aca­jou, les bou­teilles der­rière le comp­toir qui brillaient dans la lumière du matin. Il pas­sa devant la salle de concert. La porte fer­mée à clé. Le silence acous­tique, der­rière. Il posa la main sur le bois. Froid.

Il mon­ta au deuxième. Le cou­loir. La moquette rouge sombre. Les appliques. Il mar­cha jus­qu’à la 217. La porte était ouverte — le couple avait lais­sé la porte ouverte en par­tant. Cald­well entra.

La chambre avait été ran­gée. Le lit était fait — la femme avait fait le lit avant de par­tir, les draps tirés, les oreillers tapés, le couvre-lit lis­sé. La salle de bain était propre. Les ser­viettes pliées sur le bord de la bai­gnoire. Rien ne traî­nait — pas un vête­ment, pas un livre, pas un objet oublié. La chambre était nue, net­toyée, ren­due à elle-même, comme si per­sonne n’y avait jamais séjourné.

Sauf.

Sur le bureau, sous la lampe, un mor­ceau de papier. Cald­well s’ap­pro­cha. Une page arra­chée du bloc à en-tête du Stan­ley Hotel. Le S entre­la­cé avec la mon­tagne en haut de la page. Et en des­sous, au crayon, d’une écri­ture rapide :

Ver­non —

Les hôtels ont de la mémoire.

Pre­nez soin de vous.

S.

Cald­well prit le papier. Le lut une deuxième fois. Le plia en quatre. Le glis­sa dans la poche de poi­trine de son blou­son, celle où il gar­dait le car­net à spi­rale et le crayon et les chiffres de la chaudière.

Il refer­ma la porte de la 217. Accro­cha l’é­ti­quette à la poi­gnée. FER­MÉ POUR LA SAISON.

Et des­cen­dit.

5.

Cald­well des­cen­dit à la chaufferie.

Véri­fia la chau­dière. Les mano­mètres dans le vert. Tem­pé­ra­ture de l’eau : 73 degrés. Pres­sion : nor­male. Niveau de fioul : un peu plus de la moi­tié. Il nota les chiffres dans le car­net à spi­rale. Refer­ma le car­net. Le ran­gea dans la poche de poi­trine, à côté du mot du gosse.

Il s’as­sit sur la chaise en métal. La chau­dière ron­ron­nait. Au-des­sus de lui, l’hô­tel. Cent qua­rante chambres, toutes fer­mées main­te­nant, toutes vides, toutes recou­vertes de housses blanches, toutes ren­dues au silence et à l’hi­ver. Cinq mois. Cent cin­quante jours. Trois mille six cents heures.

La bou­teille était dans la poche inté­rieure du blou­son. Il la sor­tit. Jim Beam. La qua­trième depuis ven­dre­di. Il la regar­da un moment — le visage mous­ta­chu, l’aigle, le ruban rouge — et dévis­sa le bouchon.

Puis il le revissa.

Il repo­sa la bou­teille sur la table de nuit. Se leva. Sor­tit de sa chambre. Mon­ta l’es­ca­lier du sous-sol. Tra­ver­sa le cou­loir. Arri­va dans le hall.

Le hall était bai­gné de lumière. Le soleil de fin de mati­née entrait par les grandes fenêtres et trans­for­mait l’es­pace en une cathé­drale blanche — le par­quet lui­sait, les boi­se­ries brillaient, les lustres éteints cap­taient la lumière et la res­ti­tuaient en mil­liers de points scin­tillants. L’es­ca­lier monu­men­tal mon­tait dans cette lumière comme un che­min vers quelque chose — vers quoi, Cald­well ne savait pas, n’a­vait jamais su, mais l’es­ca­lier mon­tait et c’é­tait peut-être suf­fi­sant, un esca­lier qui monte, un bâti­ment qui tient debout, un homme qui fait sa ronde.

Il sor­tit sous le porche.

Le monde. La val­lée. Le lac d’Estes Park en bas, scin­tillant. Les pins sombres sur les pentes. Longs Peak, enfin visible, immense, blanc, la cime décou­pée contre le bleu du ciel avec une net­te­té de cris­tal. Et le silence — mais un silence dif­fé­rent de celui de l’in­té­rieur, un silence vivant, le silence de la mon­tagne et du vent et de la neige et des élans et des aigles et de tout ce qui exis­tait avant l’hô­tel et qui exis­te­rait après, le silence du monde qui n’a besoin de personne.

Cald­well respira.

L’air froid entra dans ses pou­mons — pur, sec, cou­pant, l’air des Rocheuses, l’air qui avait gué­ri Stan­ley de la tuber­cu­lose, l’air qui brû­lait et qui vivi­fiait en même temps, l’air de 2 300 mètres d’al­ti­tude qui conte­nait moins d’oxy­gène que l’air d’en bas et qui, pour cette rai­son, obli­geait le cœur à battre plus fort, les pou­mons à s’ou­vrir davan­tage, le corps tout entier à tra­vailler plus dur pour sim­ple­ment vivre.

Il ren­tra.

6.

Le reste de la jour­née, Cald­well fit ce qu’il fai­sait toujours.

Sa ronde. La chau­dière. Les fenêtres. Les jauges. Les chiffres dans le car­net. Le per­ron à déblayer. Les gout­tières à véri­fier. Le rituel, la litur­gie, la méca­nique lente et ras­su­rante de l’en­tre­tien d’un bâti­ment qui n’at­tend per­sonne et que per­sonne ne vien­dra voir avant le printemps.

Il man­gea une part de tarte aux pommes de Marge, réchauf­fée au four. Il but du café. Il ne but pas de bour­bon. Pas de la jour­née. Pas parce qu’il avait déci­dé d’ar­rê­ter — Cald­well ne pre­nait jamais de déci­sions de cet ordre, les grandes déci­sions nettes et défi­ni­tives qui impliquent une volon­té et un ave­nir, deux choses aux­quelles il ne croyait pas — mais parce que, ce mar­di, le bour­bon n’é­tait pas néces­saire. Ce mar­di, quelque chose d’autre occu­pait l’es­pace que le bour­bon occu­pait d’ha­bi­tude — le mot du gosse dans la poche de poi­trine, le sou­ve­nir des bras de la femme autour de ses épaules, et le sen­ti­ment, fra­gile, pro­ba­ble­ment pro­vi­soire, que quel­qu’un l’a­vait vu. Que quel­qu’un savait.

À quatre heures, la nuit tom­ba. La même nuit que la veille — bru­tale, rapide, totale. Mais Cald­well, ce soir-là, n’eut pas peur de la nuit. Il allu­ma les lumières du hall, la cui­sine, le cou­loir du sous-sol. Il fit chauf­fer de l’eau pour un café. Il s’as­sit à la table de la cui­sine et il man­gea un sand­wich au beurre de caca­huète et il écou­ta la radio — un match de foot­ball des Den­ver Bron­cos contre les Oak­land Rai­ders, le com­men­ta­teur sur­ex­ci­té, la foule en arrière-plan, et Cald­well n’ai­mait pas le foot­ball mais il écou­ta quand même, parce que la voix du com­men­ta­teur était une voix humaine et que les voix humaines, ce soir, avaient une valeur qu’elles n’a­vaient pas d’habitude.

À huit heures, il fit sa ronde.

Il mon­ta au pre­mier. Le res­tau­rant, la salle de bal, la salle de concert. Il s’ar­rê­ta devant la porte fer­mée. Posa la main sur le bois. Froid. Silence.

Deuxième étage. Le cou­loir rouge sombre. Les appliques. Les portes. Toutes fer­mées main­te­nant, toutes éti­que­tées. FER­MÉ POUR LA SAI­SON. Il mar­cha jus­qu’au bout, tour­na, revint. La 217 — fer­mée, éti­que­tée, vide. Il ne s’ar­rê­ta pas devant. Il passa.

Troi­sième étage. Même chose. Les portes, les éti­quettes, le noir. Il ne mon­ta pas au qua­trième. La chaîne était en place. Le cade­nas était en place.

Il redes­cen­dit.

7.

À dix heures du soir, Cald­well s’as­sit dans le bar.

Pas der­rière le comp­toir — sur un tabou­ret, du côté des clients. Le troi­sième tabou­ret en par­tant de la gauche. Celui sur lequel le gosse s’é­tait assis, quatre jours plus tôt, pour com­man­der un Jack Daniel’s avec beau­coup de gla­çons. Cald­well ne com­man­da rien — il n’y avait per­sonne pour prendre la com­mande, et il n’a­vait pas appor­té de bou­teille. Il s’as­sit, les mains posées sur le comp­toir en aca­jou, et il regar­da la salle.

La pho­to au mur. Free­lan et Flo­ra Stan­ley. 1911. Lui, maigre, mous­ta­chu, le regard fié­vreux. Elle, droite, sereine, les mains croi­sées. Le couple fon­da­teur. Les fan­tômes ori­gi­nels. Ceux qui avaient construit cet endroit et qui n’a­vaient jamais accep­té de le quit­ter, même quand la mort les y avait obligés.

Cald­well les regar­da longtemps.

Puis il se leva, sor­tit du bar, tra­ver­sa le hall, et des­cen­dit à sa chambre. Il s’as­sit sur le lit. La bou­teille de Jim Beam était sur la table de nuit, là où il l’a­vait lais­sée le matin, le bou­chon vis­sé. Il la regar­da. Ne la tou­cha pas. S’al­lon­gea sur le lit, tout habillé, les bottes aux pieds. Étei­gnit la lampe.

La chau­dière ron­ron­nait à tra­vers le mur. L’hô­tel cra­quait au-des­sus — le bois, le froid, la nuit. Les bruits fami­liers, les bruits de tou­jours. Cald­well fer­ma les yeux. Le noir der­rière ses pau­pières était le même noir que le noir de la chambre, le même noir que le noir des cou­loirs, le même noir que le noir du qua­trième étage der­rière la chaîne.

Le som­meil vint. Pas tout de suite. Len­te­ment, par couches, comme la neige. Cald­well sen­tit ses mains se détendre, ses épaules s’af­fais­ser, sa mâchoire se des­ser­rer. Le gron­de­ment de la chau­dière devint un ber­ce­ment. Les cra­que­ments de l’hô­tel devinrent un murmure.

Et le pia­no com­men­ça à jouer.

Dou­ce­ment. Très dou­ce­ment. Pas un accord bru­tal, pas un début de mor­ceau — un mur­mure de notes, un frô­le­ment de touches, comme quel­qu’un qui pose­rait les doigts sur les touches sans appuyer, ou qui appuie­rait à peine, juste assez pour que le mar­teau effleure la corde, juste assez pour que le son existe sans tout à fait exis­ter, à la fron­tière entre le silence et la musique, entre le rêve et le réel, entre la vie et l’autre chose.

Cald­well ne bou­gea pas. Il ne mon­ta pas véri­fier. Il ne se leva pas. Il res­ta allon­gé dans le noir, les yeux fer­més, et il écouta.

La musique était belle. La musique était triste. La musique était la même que tou­jours — Cho­pin, la pre­mière bal­lade, en sol mineur — et elle mon­tait du rez-de-chaus­sée à tra­vers les étages, à tra­vers le béton et le bois et la pierre et le quartz, elle mon­tait et elle des­cen­dait et elle emplis­sait l’hô­tel comme l’eau emplit un vase, et l’hô­tel réson­nait, vibrait, vivait de cette musique, cent qua­rante chambres qui vibraient dou­ce­ment dans le noir, cent qua­rante chambres accor­dées sur la même fré­quence, et les housses blanches sur les meubles qui fré­mis­saient peut-être, ou peut-être pas, et les portes fer­mées qui s’en­tre­bâillaient peut-être, ou peut-être pas, et les cou­loirs vides qui se rem­plis­saient peut-être, ou peut-être pas, de pas et de voix et de rires et de vie, la vie de soixante-cinq ans de pas­sages, de séjours, de nuits, la vie de tous les noms du registre, tous les visages oubliés, tous les rêves rêvés dans ces lits, toutes les peurs et tous les dési­rs et toutes les soli­tudes qui s’é­taient dépo­sés ici, couche après couche, comme la neige se dépose sur la montagne.

La musique joua pen­dant sept minutes. Puis elle s’arrêta.

Le der­nier accord trem­bla dans le silence. Les har­mo­niques se dis­si­pèrent. Le silence revint — mais un silence habi­té, un silence qui avait été tra­ver­sé par la beau­té et qui en gar­dait la trace, comme un visage garde la trace d’un sou­rire même après que le sou­rire a disparu.

Cald­well ouvrit les yeux dans le noir.

— Bon­soir, Flo­ra, dit-il.

Et il s’endormit.

*

Au-des­sus de lui, l’hô­tel se tut.

La neige, dehors, brillait sous les étoiles. Le ciel d’oc­tobre était immense, noir, semé de constel­la­tions que les Ara­pa­ho avaient nom­mées avant tout le monde et que per­sonne ne nom­mait plus. Longs Peak dres­sait sa masse blanche contre le noir du ciel, et la lune — un crois­sant mince, à peine visible — éclai­rait la val­lée d’une lumière si faible qu’elle n’é­clai­rait rien, qu’elle ne fai­sait que rendre l’obs­cu­ri­té plus douce, plus habitable.

Le Stan­ley Hotel dormait.

Ses cent qua­rante chambres fer­mées, ses cou­loirs déserts, ses housses blanches, ses portes éti­que­tées. Son bar vide, son res­tau­rant vide, sa salle de bal vide. Sa salle de concert où le Stein­way atten­dait sous sa housse noire, les touches blanches et noires ali­gnées dans le noir, immo­bile, silen­cieux, repu.

Et quelque part sur la route entre Estes Park et Boul­der, une Coc­ci­nelle jaune des­cen­dait dans la nuit vers le monde d’en bas, avec un homme et une femme et un car­net à en-tête du Stan­ley Hotel dans la poche arrière d’un jean, et dans ce car­net des mots qui n’é­taient pas encore un livre mais qui le devien­draient, des mots grif­fon­nés dans une cui­sine d’hô­tel à trois heures du matin par un homme de vingt-sept ans qui avait peur de ce qu’il avait vu et qui écri­rait sa peur, qui en ferait un livre, qui don­ne­rait à cet hôtel et à cet homme et à cette nuit une exis­tence que la réa­li­té seule n’au­rait jamais pu leur don­ner — parce que la réa­li­té est ce qui se passe, mais la lit­té­ra­ture est ce qui reste.

Et l’hô­tel le savait.

*

Le Stan­ley Hotel existe. Ver­non Cald­well n’existe pas.

Ste­phen et Tabi­tha King ont séjour­né au Stan­ley Hotel fin octobre 1974. 

The Shi­ning a été publié en 1977.

Flo­ra Stan­ley joue tou­jours du piano.

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Octobre 1974 — Cin­quième partie

Octobre 1974 — Qua­trième partie

Octobre 1974

Octobre 1974

Qua­trième partie

IV — LA NUIT

1.

Le lun­di fut une jour­née sans contours.

Le ciel ne se leva pas. Il res­ta posé sur la val­lée comme il l’a­vait été la veille et l’a­vant-veille, gris, com­pact, sans relief, un ciel qui n’é­tait ni matin ni soir, ni jour ni nuit, mais un état inter­mé­diaire, une sus­pen­sion, comme si le temps météo­ro­lo­gique et le temps chro­no­lo­gique avaient déci­dé d’un com­mun accord de ne plus bou­ger. La neige avait ces­sé. Le vent s’é­tait tu. Et ce qui res­tait — ce silence blanc, immo­bile, total — était pire que la tem­pête, parce que la tem­pête était un évé­ne­ment, quelque chose qui se pas­sait, quelque chose contre quoi on pou­vait lut­ter ou au moins pes­ter, tan­dis que le calme de ce lun­di n’é­tait rien, n’of­frait rien, ne deman­dait rien, ne per­met­tait rien. C’é­tait le vide.

Cald­well fit sa ronde. Chau­dière : nor­mal. Pres­sion : nor­male. Tem­pé­ra­ture exté­rieure : 14 degrés Fah­ren­heit, moins dix Cel­sius. Il mesu­ra la neige : soixante et un cen­ti­mètres. Plus de la moi­tié des fenêtres du rez-de-chaus­sée étaient obs­truées jus­qu’au tiers infé­rieur. Le monde, vu depuis l’in­té­rieur de l’hô­tel, avait per­du sa par­tie basse — on ne voyait plus le sol, plus le par­king, plus la base des arbres. On ne voyait que le haut des choses : la cime des pins, le som­met des lam­pa­daires, et au-des­sus, le ciel de plomb.

Il appe­la la sta­tion du shé­rif. La 36 était tou­jours fer­mée. On lui dit demain, peut-être. On lui dit de ne pas s’in­quié­ter. Cald­well ne s’in­quié­tait pas. Cald­well ne s’in­quié­tait jamais — l’in­quié­tude sup­po­sait un inves­tis­se­ment émo­tion­nel dans l’a­ve­nir que Cald­well avait ces­sé de pra­ti­quer depuis long­temps, depuis le Viet­nam ou depuis le divorce ou depuis le moment exact, impos­sible à dater mais par­fai­te­ment réel, où il avait com­pris que l’a­ve­nir était une fic­tion et que la seule chose qui exis­tait vrai­ment était le pré­sent, cette seconde, cette gor­gée, ce souffle.

Le jeune homme pas­sa la jour­née dans l’hôtel.

Cald­well le croi­sait par inter­mit­tence — au détour d’un cou­loir, dans le hall, dans le res­tau­rant fer­mé, assis sur les marches de l’es­ca­lier prin­ci­pal avec un car­net sur les genoux et un crayon entre les dents. Il avait trou­vé le car­net quelque part — dans un tiroir de la récep­tion, peut-être, un de ces blocs à en-tête du Stan­ley Hotel dont il res­tait des piles dans les pla­cards, le logo en haut de chaque page, le S entre­la­cé avec la mon­tagne. Et il écri­vait. Pas de manière conti­nue, pas en longues cou­lées — par à‑coups, par sac­cades, quelques mots grif­fon­nés très vite, le crayon frap­pant le papier avec une urgence presque agres­sive, puis une pause, longue, le regard per­du dans le vide, le crayon mâchon­né, et de nou­veau l’é­cri­ture, la main qui cou­rait sur la page.

Cald­well ne lui deman­da pas ce qu’il écri­vait. Ce n’é­taient pas ses affaires. Mais il remar­qua que le jeune homme, au fil de la jour­née, chan­geait. Pas phy­si­que­ment — bien que son visage, aus­si, chan­geât, les traits plus ten­dus, les yeux plus brillants, une fièvre dans le regard qui n’é­tait pas une fièvre de mala­die mais une fièvre d’autre chose, de cette chose que les écri­vains connaissent et que les non-écri­vains prennent par­fois pour de la folie et qui est en fait l’é­tat dans lequel le cer­veau fonc­tionne à une capa­ci­té qu’il n’at­teint presque jamais, comme un moteur qui monte dans des tours que le construc­teur n’a­vait pas pré­vus. Le jeune homme chan­geait dans sa manière d’oc­cu­per l’es­pace. Il n’ex­plo­rait plus — il habi­tait. Il mar­chait dans les cou­loirs non plus comme un visi­teur mais comme quel­qu’un qui connaît le lieu, qui en pos­sède la car­to­gra­phie interne, qui sait sans réflé­chir que le radia­teur du cou­loir est clique à inter­valles régu­liers, que la troi­sième marche de l’es­ca­lier grince, que la lumière au fond du cou­loir du deuxième étage a un fila­ment défaillant qui la fait cli­gno­ter très légè­re­ment, à peine assez pour être per­çu consciem­ment mais assez pour que l’in­cons­cient le note et le range quelque part, dans ce tiroir immense et sans fond où les écri­vains rangent tout ce qui ser­vi­ra un jour.

Tabi­tha lisait. Elle avait trou­vé un coin du hall, près de la grande fenêtre, où un fau­teuil et un gué­ri­don for­maient un petit salon impro­vi­sé. Elle avait son plaid, son livre — elle en avait com­men­cé un deuxième, trou­vé dans le petit meuble de la chambre 217, un roman poli­cier d’A­ga­tha Chris­tie oublié par un client des années plus tôt, les pages gon­do­lées par l’hu­mi­di­té. Elle lisait avec cette capa­ci­té qu’ont cer­taines per­sonnes de créer autour d’elles une bulle d’exis­tence nor­male au milieu de l’a­nor­mal, un péri­mètre de civi­li­sa­tion où les choses fonc­tionnent encore selon les règles habi­tuelles — on lit un livre, on boit du thé, on attend que la route rouvre, tout va bien.

Mais elle regar­dait son mari. Cald­well la vit le regar­der, à plu­sieurs reprises, par-des­sus le bord du livre — un regard rapide, éva­lua­teur, le regard d’une femme qui connaît les signes et qui les guette. Le regard de quel­qu’un qui sur­veille un feu.

2.

À quatre heures de l’a­près-midi, la nuit tomba.

C’est la par­ti­cu­la­ri­té des Rocheuses en octobre — la nuit ne tombe pas, elle s’ef­fondre. Le ciel, déjà bas, s’as­som­brit en vingt minutes, pas­sant du gris au gris fon­cé au bleu sombre au noir, comme un théâtre qui éteint ses lumières scène par scène, et les mon­tagnes dis­pa­raissent les pre­mières, ava­lées par l’obs­cu­ri­té, puis les pins, puis le par­king, puis tout, et il ne reste que l’hô­tel — une masse blanche dans le noir, ses fenêtres éclai­rées comme les yeux d’un masque, seul, abso­lu­ment seul, posé dans l’im­men­si­té noire et blanche avec la fra­gi­li­té absurde d’une boîte d’al­lu­mettes sur un glacier.

Cald­well allu­ma les lumières du rez-de-chaus­sée. Pas toutes — les appliques du hall, la cui­sine, le cou­loir prin­ci­pal. L’hô­tel, éclai­ré par frag­ments, deve­nait un archi­pel de lumière dans un océan d’obs­cu­ri­té. Les étages supé­rieurs étaient noirs. Les ailes est et ouest étaient noires. La salle de bal, le res­tau­rant, la salle de concert — noirs. L’es­sen­tiel du bâti­ment exis­tait dans le noir, et les quelques zones éclai­rées — le hall, la cui­sine, le cou­loir du deuxième où dor­mait le couple — res­sem­blaient à des îles, fra­giles, pro­vi­soires, sus­cep­tibles d’être sub­mer­gées à tout ins­tant par la marée de nuit qui les entourait.

Le dîner fut silencieux.

Cald­well avait réchauf­fé une soupe de tomate en boîte et fait des sand­wichs au fro­mage. Tabi­tha man­gea peu. Le jeune homme ne man­gea pas du tout — il pico­ra un sand­wich, repous­sa la soupe, but deux verres de Jim Beam. Il était agi­té. Ses jambes bou­geaient sous la table, ses doigts tapo­taient le bord de l’as­siette, ses yeux ne se fixaient nulle part — ils balayaient la cui­sine, le pla­fond, les murs, la fenêtre noire, avec cette mobi­li­té inces­sante que Cald­well avait appris à asso­cier non pas à la ner­vo­si­té ordi­naire mais à une satu­ra­tion, un trop-plein, comme un réser­voir qui a atteint sa capa­ci­té maxi­male et qui cherche une sortie.

— Tu devrais man­ger, dit Tabitha.

— Pas faim.

— Steve.

— Pas faim, Tabby.

Le dimi­nu­tif. Cald­well nota le dimi­nu­tif. Il nota aus­si la manière dont la femme encais­sa — sans insis­ter, sans pro­tes­ter, avec un imper­cep­tible mou­ve­ment des épaules qui disait : je sais, je connais, je ne peux rien faire. Cald­well connais­sait ce mou­ve­ment. Il l’a­vait vu chez une autre femme, il y avait long­temps, dans une autre cui­sine, à pro­pos d’un autre homme qui ne man­geait pas et qui buvait trop. Mais cette pen­sée, il la refer­ma comme on referme un tiroir, vite, fort, avant que le conte­nu ne se répande.

Après le dîner, Tabi­tha mon­ta se cou­cher. Elle embras­sa son mari sur le front — pas sur la bouche, pas sur la joue, sur le front, un geste mater­nel, pro­tec­teur, le geste de quel­qu’un qui dit bonne nuit à un enfant dont on sait qu’il ne dor­mi­ra pas.

— Ne bois pas trop, murmura-t-elle.

Il ne répon­dit pas. Elle monta.

3.

Ils res­tèrent seuls, les deux hommes, dans la cuisine.

La bou­teille entre eux. Le néon au pla­fond. Le vent qui avait repris — pas le bliz­zard de la veille, quelque chose de plus bas, de plus conti­nu, un souffle constant qui entou­rait le bâti­ment comme un cou­rant marin entoure un rocher. La chau­dière en des­sous. Le temps qui ne pas­sait pas.

Le jeune homme sor­tit le car­net à en-tête du Stan­ley Hotel de la poche arrière de son jean. Il le posa sur la table. Cald­well vit les pages cou­vertes d’une écri­ture ser­rée, vio­lente, presque illi­sible — des mots, des flèches, des ratures, des mots en majus­cules encer­clés, des points d’in­ter­ro­ga­tion. La carte d’un ter­ri­toire en train d’être découvert.

— Je peux vous poser une ques­tion, Vernon ?

— Vous pou­vez tou­jours poser.

— L’hi­ver der­nier. Votre troi­sième hiver. Qu’est-ce qui s’est passé ?

Cald­well le regar­da. Long­temps. Le genre de regard qui pré­cède soit un men­songe soit une véri­té, et dont la durée indique que la per­sonne est en train de choi­sir entre les deux.

— Qui vous a dit qu’il s’est pas­sé quelque chose ?

— Per­sonne. Je vois com­ment Gra­dy a réagi quand Donag­hue a dit votre nom. Je vois com­ment Don­na m’a regar­dé quand elle m’a dit de faire atten­tion. Je vois com­ment Marge vous a par­lé — comme on parle à quel­qu’un qui a été malade.

Cald­well but. Long. Repo­sa le verre. Le rem­plit. Le vida à moi­tié. Ses mou­ve­ments avaient per­du la pré­ci­sion méca­nique du matin — ils étaient plus lents, plus lâches, les mou­ve­ments d’un homme dont les arti­cu­la­tions se sont des­ser­rées, dont les contours se sont flou­tés, qui com­mence à se dis­soudre dans le bour­bon comme un com­pri­mé dans un verre d’eau.

— En février, dit-il. L’hi­ver der­nier. En février, j’ai ces­sé de dormir.

Le jeune homme attendit.

— Pas d’in­som­nie. Je dor­mais. Mais c’é­tait pas du som­meil. C’é­tait autre chose. Je me cou­chais, je fer­mais les yeux, et j’é­tais ailleurs. Pas dans un rêve — ailleurs. Dans l’hô­tel. Mais pas cet hôtel. Un autre hôtel. Le même bâti­ment, les mêmes cou­loirs, les mêmes portes, mais plein. Plein de gens. Des gens que je connais­sais pas, des gens d’une autre époque — des femmes en robes longues, des hommes en cha­peaux ronds. Des ser­veurs en veste blanche. De la musique dans la salle de bal. Des rires. Du bruit. La vie. L’hô­tel vivant, comme il avait dû être en 1909, en 1920, en 1935. Et moi j’é­tais là-dedans, je mar­chais dans les cou­loirs, et per­sonne ne me voyait. J’é­tais un fan­tôme dans un hôtel plein de vivants. Sauf qu’ils n’é­taient pas vivants. Ils étaient morts depuis cin­quante ans.

Il se tut. Por­ta le verre à ses lèvres. Sa main trem­blait — pas beau­coup, juste assez pour que le bour­bon fré­misse dans le verre comme une eau agi­tée par un souffle.

— Chaque nuit, dit-il. Pen­dant trois semaines. Chaque nuit, le même hôtel, les mêmes gens, la même musique. Et chaque matin, je me réveillais ici, dans le sous-sol, dans le silence, et le silence était pire que tout parce que je savais ce qu’il y avait eu avant le silence, je savais que les gens étaient là, quelque part, der­rière les murs, der­rière les portes, et qu’ils atten­daient que je m’en­dorme pour revenir.

Le jeune homme ne bou­geait pas. Son verre était plein, intact, oublié. Ses yeux étaient fixés sur Cald­well avec une inten­si­té qui n’é­tait plus celle du col­lec­tion­neur d’his­toires mais celle du témoin — quel­qu’un qui assiste à quelque chose de réel et qui sait que c’est réel et qui en mesure le poids.

— Et puis un matin, reprit Cald­well, en mars, la neige fon­dait, la route allait bien­tôt rou­vrir — un matin je suis mon­té au quatrième.

Silence.

— La chaîne était en place. Le cade­nas était en place. Per­sonne n’a­vait tou­ché à la chaîne ni au cade­nas. Mais les portes des chambres, là-haut — les portes étaient ouvertes. Toutes. Les vingt-quatre portes du qua­trième étage. Grandes ouvertes. Et dans chaque chambre, les housses blanches avaient été reti­rées des meubles et pliées sur les lits. Comme si quel­qu’un avait pré­pa­ré les chambres pour des clients. Comme si quel­qu’un atten­dait des clients.

— Vous les avez refermées ?

— J’ai refer­mé les portes. J’ai remis les housses. J’ai redes­cen­du. Je n’en ai par­lé à personne.

— Pour­quoi ?

Cald­well eut un sou­rire. Pas un sou­rire de joie — un sou­rire de ceux qui ont com­pris quelque chose et qui savent que cette com­pré­hen­sion est inutile.

— Parce que per­sonne ne m’au­rait cru. Et parce que ça n’au­rait rien chan­gé. L’hô­tel fait ce qu’il fait. On ne change pas un hôtel. On ne négo­cie pas avec un bâti­ment. On vit dedans, c’est tout. On vit dedans et on accepte ce qui vient.

Le jeune homme ouvrit le car­net. Prit le crayon. Et pour la pre­mière fois devant Cald­well, il écri­vit — pas en cachette, pas dis­crè­te­ment, mais ouver­te­ment, le crayon cou­rant sur le papier avec cette urgence agres­sive que Cald­well avait obser­vée dans la jour­née, et les mots qui tom­baient sur la page à en-tête du Stan­ley Hotel n’é­taient pas les mots de Cald­well ni les mots du jeune homme mais quelque chose d’autre, quelque chose de neuf, un alliage, un com­po­sé chi­mique né de la ren­contre entre un homme qui avait vu et un homme qui savait trans­for­mer ce qu’il voyait.

Cald­well le regar­da écrire. Il ne dit rien. Il but son bour­bon et regar­da le gosse écrire dans la cui­sine d’un hôtel fer­mé au milieu de nulle part, et quelque chose en lui — quelque chose de très ancien, de très pro­fond, quelque chose qui res­sem­blait à du sou­la­ge­ment — se dénoua.

Quel­qu’un écou­tait. Quel­qu’un notait. L’hô­tel, enfin, aurait son livre.

4.

À minuit, Cald­well fit sa ronde.

Il la fit seul. Le jeune homme était mon­té se cou­cher une heure plus tôt, le car­net sous le bras, les yeux rouges de fatigue et de bour­bon, et Tabi­tha l’a­vait atten­du en haut de l’es­ca­lier — Cald­well l’a­vait vue, debout dans la pénombre du deuxième étage, sil­houette mince en robe de chambre, qui avait pris son mari par le bras et l’a­vait gui­dé vers la 217 avec la fer­me­té douce d’une mère, ou d’une infir­mière, ou de la seule per­sonne au monde capable de rame­ner cet homme à la sur­face quand il s’en­fon­çait trop pro­fon­dé­ment dans quelque chose.

Cald­well mon­ta seul.

Il était ivre. Pas titu­bant — il ne titu­bait jamais, même avec un demi-litre de Jim Beam dans le corps son pas res­tait droit, ses épaules res­taient droites, sa ligne res­tait droite, parce que les hommes de Raw­lins, Wyo­ming, apprennent très tôt que l’i­vresse est une affaire pri­vée et que le corps, quoi qu’il arrive, doit main­te­nir l’ap­pa­rence de la tenue. Mais il était ivre. Il le sen­tait dans ses mains — plus lourdes, moins pré­cises — et dans ses yeux — le monde avait ce léger flou, cette dou­ceur des contours, qui est le seul cadeau que le bour­bon fait au monde, le seul et le meilleur, cette atté­nua­tion de la net­te­té qui rend tout supportable.

Pre­mier étage. Le hall en contre­bas, éclai­ré par les appliques. Le grand esca­lier plon­geant vers le rez-de-chaus­sée comme un puits de lumière. Les fuseaux sculp­tés — les quatre sai­sons, prin­temps été automne hiver, gra­vés dans le bois par des mains de 1909. Cald­well posa la sienne sur la rampe. Le bois était tiède. Le bois de cet hôtel était tou­jours tiède, même en hiver, même quand la tem­pé­ra­ture exté­rieure des­cen­dait en des­sous de zéro — comme si le bâti­ment pro­dui­sait sa propre cha­leur, sa propre vie, indé­pen­dam­ment de la chau­dière et du chauf­fage et de toute source humaine.

Deuxième étage. Le cou­loir rouge sombre. Les appliques. Les ombres. Cald­well mar­cha, véri­fia, s’ar­rê­ta devant la 217. Pas de lumière sous la porte. Silence. Le couple dor­mait — ou ne dor­mait pas, mais en tout cas se tai­sait, et c’é­tait la même chose pour Cald­well. Il reprit sa marche. Le bout du cou­loir. Le virage. L’autre aile. Retour.

Il s’ar­rê­ta devant l’es­ca­lier qui mon­tait au troi­sième. Mon­ta. Le troi­sième était noir — il allu­ma sa lampe torche. Le fais­ceau blanc décou­pa le cou­loir par mor­ceaux. Les éti­quettes aux poi­gnées. FER­MÉ POUR LA SAI­SON. Les portes closes. Le silence du troi­sième avait une tex­ture dif­fé­rente de celui du deuxième — plus épais, plus froid, le silence d’un espace qui n’a plus été habi­té depuis des jours et qui a com­men­cé à oublier ce que c’é­tait, la pré­sence humaine.

Il mar­cha jus­qu’au bout du cou­loir est. Là où Don­na avait dit que les plan­chers n’é­taient pas solides. Là où les chambres don­naient sur l’ar­rière du bâti­ment et sur le flanc de la mon­tagne. Là où il fai­sait tou­jours plus froid qu’ailleurs.

Il fai­sait froid. Plus froid que ne le jus­ti­fiaient les radia­teurs au mini­mum. Un froid qui venait de par­tout et de nulle part, un froid qui n’a­vait pas de source iden­ti­fiable, un froid qui n’é­tait pas l’ab­sence de cha­leur mais la pré­sence de quelque chose d’autre — de quoi ? Cald­well ne savait pas. N’a­vait jamais su. N’a­vait jamais vou­lu savoir. Le froid était là, il était ce qu’il était, et Cald­well l’ac­cep­tait comme il accep­tait la neige, le vent, le bour­bon, et tout le reste.

Il fit demi-tour.

Au bout du cou­loir, du côté de l’es­ca­lier, quelque chose bougea.

Pas un mou­ve­ment — un dépla­ce­ment. Quelque chose de plus sub­til qu’un mou­ve­ment, quelque chose qui se situait à la fron­tière entre le visible et l’in­vi­sible, entre le per­çu et l’i­ma­gi­né. Une ombre qui n’é­tait pas une ombre, parce que les ombres sont l’ab­sence de lumière et que ce que Cald­well vit — ou crut voir, ou refu­sa de ne pas voir — était une pré­sence. La sil­houette de quel­qu’un, debout au bout du cou­loir, à l’en­droit exact où le cou­loir tour­nait vers l’es­ca­lier, une forme sombre, immo­bile, qui n’a­vait pas de visage ou dont le visage était dans l’ombre, et qui se tenait là, sim­ple­ment là, comme quel­qu’un qui attend.

Cald­well s’arrêta.

Son cœur bat­tait. Il le sen­tait dans sa poi­trine, dans ses tempes, dans ses mains qui tenaient la lampe torche — un bat­te­ment sourd, rapide, un bat­te­ment d’a­ni­mal. Il poin­ta la lampe vers la silhouette.

Le cou­loir était vide.

Rien. Per­sonne. La moquette, les murs, les portes, les éti­quettes. L’angle du cou­loir. L’es­ca­lier, au-delà. Rien.

Cald­well bais­sa la lampe. Ses mains trem­blaient — pas le trem­ble­ment du bour­bon, un autre trem­ble­ment, plus pro­fond, plus ancien. Il res­ta immo­bile pen­dant dix secondes, quinze, vingt — le temps que le cœur redes­cende, que la vision se sta­bi­lise, que le cer­veau reclasse l’é­vé­ne­ment dans la caté­go­rie des choses expli­cables (le jeu des ombres, la fatigue, l’al­cool, l’angle de la lampe torche, la sug­ges­tion, le bois, le vent, tou­jours le vent).

Il des­cen­dit au deuxième sans se retourner.

Et ce fut là, dans l’es­ca­lier entre le troi­sième et le deuxième, les marches de bois cra­quant sous ses bottes, la main ser­rée sur la rampe, qu’il les entendit.

Les pas.

Au-des­sus de lui. Au quatrième.

Des pas légers, rapides, irré­gu­liers — pas des pas d’a­dulte. Des pas d’en­fant. Des enfants qui cou­raient dans le cou­loir du qua­trième étage, der­rière la chaîne et le cade­nas, dans l’obs­cu­ri­té totale, des enfants qui cou­raient et qui riaient — oui, des rires, des rires aigus, cris­tal­lins, les rires d’en­fants qui jouent à se pour­suivre dans un cou­loir — et les pas accé­lé­raient, allaient d’un bout à l’autre du cou­loir, et les rires aus­si, des rires joyeux, insou­ciants, les rires de quel­qu’un qui n’a jamais connu la peur et qui ne la connaî­tra jamais, parce que les enfants morts ne connaissent pas la peur, ils ne connaissent plus rien, ils jouent, c’est tout, ils jouent pour tou­jours dans un cou­loir pour toujours.

Les pas s’arrêtèrent.

Les rires s’arrêtèrent.

Le silence retom­ba — total, bru­tal, comme une lame. Cald­well était immo­bile dans l’es­ca­lier, les yeux levés vers le pla­fond, vers le qua­trième étage, vers la chaîne et le cade­nas et le noir au-delà, et sa main sur la rampe était blanche tant il ser­rait le bois, et son souffle était court, rapide, le souffle d’un homme qui court sans bouger.

Il des­cen­dit.

Il tra­ver­sa le deuxième étage sans s’ar­rê­ter, des­cen­dit l’es­ca­lier prin­ci­pal, tra­ver­sa le hall, des­cen­dit au sous-sol, entra dans sa chambre, fer­ma la porte, s’as­sit sur le lit, prit la bou­teille, but.

Il but longtemps.

5.

À deux heures du matin, dans la chambre 217, le jeune homme se réveilla en hurlant.

Le hur­le­ment tra­ver­sa la porte, le cou­loir, des­cen­dit l’es­ca­lier, se réper­cu­ta dans le hall vide. Cald­well, dans son lit au sous-sol, l’en­ten­dit. Il ne mon­ta pas. Il ne mon­ta pas parce qu’il savait — il savait sans savoir com­ment il savait — que ce hur­le­ment n’ap­pe­lait pas au secours. C’é­tait un autre type de cri. Le cri de quel­qu’un qui a vu quelque chose dans son som­meil et qui emporte ce quelque chose avec lui dans le réveil, comme un plon­geur remonte un objet du fond de l’eau.

Dans la chambre 217, Tabi­tha avait allu­mé la lampe de che­vet. Son mari était assis au bord du lit, les jambes pen­dantes, le corps trem­pé de sueur, le tee-shirt col­lé à la peau, le souffle sac­ca­dé. Ses yeux étaient ouverts — grands ouverts, dila­tés, les pupilles si larges qu’on ne voyait presque plus l’i­ris — et ils fixaient quelque chose qui n’é­tait plus là, quelque chose qui avait exis­té dans le rêve et qui s’ef­fa­çait main­te­nant, seconde après seconde, comme une image pro­je­tée sur un mur quand on éteint le projecteur.

— Steve. Steve. Regarde-moi. Steve.

Il la regar­da. Il la vit. Le monde réel reprit sa place — la chambre, le lit, la lampe, la femme. Le papier peint à fleurs. La fenêtre. La neige dehors. Le silence.

— J’ai rêvé de Joe, dit-il.

Joe. Leur fils. Trois ans. Res­té chez les parents de Tabi­tha à Old Orchard Beach, dans le Maine, pen­dant ce week-end dans les mon­tagnes. Joe, trois ans, blond, des jambes pote­lées, des rires qui rem­plis­saient les pièces.

— Il cou­rait, dit le jeune homme. Dans un cou­loir. Pas ce cou­loir — un autre, plus long, plus large. Un cou­loir d’hô­tel. Il cou­rait et il regar­dait der­rière lui. Il criait. Il avait peur. Quelque chose le pour­sui­vait. Je ne voyais pas quoi — je voyais juste Joe, de dos, qui cou­rait dans ce cou­loir inter­mi­nable, et il rétré­cis­sait, il deve­nait de plus en plus petit, et le cou­loir deve­nait de plus en plus long, et la chose der­rière lui se rapprochait.

Tabi­tha posa la main sur son bras. Il tremblait.

— Et puis il y avait un tuyau d’in­cen­die. Un de ces vieux tuyaux en toile, enrou­lés dans une boîte vitrée sur le mur. Et le tuyau se dérou­lait. Tout seul. Il se dérou­lait et il ram­pait sur la moquette comme un ser­pent, et il sui­vait Joe, il le pour­sui­vait, et Joe hur­lait et moi je ne pou­vais pas bou­ger, je ne pou­vais rien faire, j’é­tais à l’autre bout du cou­loir et je criais son nom mais aucun son ne sor­tait de ma bouche.

Il se tut. Pas­sa ses mains sur son visage. Ses paumes étaient mouillées — de sueur, pas de larmes. Il ne pleu­rait pas. Il n’é­tait pas triste. Il était autre chose. Il était allu­mé — le mot de Tabi­tha, le mot juste — allu­mé comme une ampoule qu’on vient de bran­cher, incan­des­cent, la fila­ment blanc, dangereux.

— Je vais des­cendre, dit-il.

— Steve, il est deux heures du matin.

— Je sais.

Il enfi­la son jean, son pull, ses chaus­sures. Prit le car­net et le crayon sur la table de nuit. Tabi­tha ne pro­tes­ta pas. Elle le connais­sait. Elle savait qu’il n’y avait rien à faire quand il était dans cet état — cet état de pos­ses­sion laïque, d’ha­bi­ta­tion par quelque chose de plus grand que lui, cette chose qui le pre­nait par­fois et qui ne le lâchait pas tant qu’il n’a­vait pas écrit ce qu’elle exi­geait qu’il écrive.

— Ne bois pas trop, dit-elle.

— Je sais, dit-il.

Il sor­tit.

6.

La cui­sine des employés, à deux heures du matin, avait la lumière crue et l’in­ti­mi­té impi­toyable d’un confessionnal.

Le néon gré­sillait. La cafe­tière posée sur le plan de tra­vail conte­nait encore du café tiède — le café de Cald­well, réchauf­fé trois fois, noir comme du gou­dron. Le jeune homme se ser­vit une tasse, s’as­sit. La table en bois, les chaises en métal, le lino­léum usé, le calen­drier 1974 avec les Rocheuses en été. L’en­vers du décor. L’en­droit où les employés man­geaient, fumaient, disaient du mal des clients, vivaient leur vie paral­lèle pen­dant que l’hô­tel jouait sa comé­die de luxe au-dessus.

Des pas dans l’es­ca­lier. Cald­well apparut.

Il avait le visage d’un homme qui n’a pas dor­mi — ou qui a dor­mi et qui aurait pré­fé­ré ne pas le faire. Les yeux enfon­cés, les joues creu­sées, une ombre de barbe grise. Il ne por­tait pas son blou­son — juste le pull à col rond taché de cam­bouis, le même depuis trois jours, et ses bottes non lacées. Il tenait une bou­teille. Pas celle de la table de nuit — une autre, une neuve, prise dans la caisse. Il la posa sur la table, s’as­sit, et regar­da le jeune homme avec des yeux qui disaient : je sais pour­quoi vous êtes là. Je sais ce que vous avez vu.

— Vous avez enten­du les enfants, dit Caldwell.

Le jeune homme repo­sa sa tasse.

— Quels enfants ?

— Au qua­trième. Tout à l’heure. Pen­dant ma ronde. Des pas. Des rires. Au qua­trième étage. Der­rière la chaîne.

— Je n’ai rien enten­du. J’ai fait un cau­che­mar. Mon fils —

— Il cou­rait dans un couloir.

Silence.

Le jeune homme ouvrit la bouche. La refer­ma. Ses yeux, der­rière les lunettes, étaient immenses — non pas de peur, de com­pré­hen­sion. La com­pré­hen­sion de quelque chose qui dépas­sait l’ex­pli­ca­tion, qui n’ap­par­te­nait ni au registre du ration­nel ni à celui du sur­na­tu­rel mais à un troi­sième registre, incon­nu, un registre où les cau­che­mars des vivants et les jeux des morts se croisent et se nour­rissent mutuel­le­ment, où un enfant réel court dans le rêve de son père tan­dis que des enfants irréels courent dans les cou­loirs d’un hôtel, et où la fron­tière entre les deux n’est pas une fron­tière mais une mem­brane, per­méable, vibrante, aus­si fine qu’une corde de piano.

— Com­ment vous savez ? dit le jeune homme. Pour le couloir.

— Parce que c’est tou­jours un cou­loir. L’hô­tel est fait de cou­loirs. C’est sa struc­ture, c’est sa nature. Les chambres, les salles, le hall — tout ça c’est du décor. La vraie archi­tec­ture, c’est les cou­loirs. Les pas­sages. Les espaces entre les espaces. C’est là que les choses se passent. Pas dans les chambres — dans les cou­loirs. Les cou­loirs la nuit, quand il n’y a plus per­sonne, quand les lumières sont basses, quand la moquette absorbe les pas — c’est là que l’hô­tel vit. C’est là qu’ils sont.

Le jeune homme écri­vait. Il avait ouvert le car­net et il écri­vait pen­dant que Cald­well par­lait, le crayon cou­rant sur la page avec une vitesse qui ren­dait l’é­cri­ture presque illi­sible, des mots se che­vau­chant, se téles­co­pant, des abré­via­tions, des sym­boles, une sté­no­gra­phie per­son­nelle qui n’ap­par­te­nait qu’à lui.

— Et le gar­dien, dit le jeune homme sans lever les yeux du car­net. Le gar­dien d’hi­ver. L’homme qui reste seul. Qu’est-ce que l’hô­tel lui fait ?

Cald­well but. Une longue gor­gée. Ses yeux se fer­mèrent un ins­tant — un ins­tant de trop, un ins­tant qui res­sem­blait à un aban­don, comme un homme qui lâche une corde.

— L’hô­tel vous montre ce que vous êtes, dit-il. C’est tout. C’est simple. L’hô­tel est un miroir. Vous venez ici, vous res­tez seul cinq mois, et l’hô­tel vous montre ce que vous êtes vrai­ment, sans les gens autour pour faire écran, sans le bruit, sans les dis­trac­tions. Et ce que vous êtes vrai­ment, c’est pas tou­jours joli.

Il ouvrit les yeux. Regar­da ses mains sur la table — grandes, abî­mées, tremblantes.

— L’homme qui boit, dit-il, l’hô­tel lui montre un bar qui ne ferme jamais. L’homme en colère, l’hô­tel lui montre des murs à frap­per. L’homme qui a peur, l’hô­tel lui montre des cou­loirs sans fin. Et l’homme qui a per­du quel­qu’un — l’hô­tel lui montre ce quel­qu’un. Par­tout. Dans chaque chambre, der­rière chaque porte. L’hô­tel prend ce que vous avez de pire en vous et il le met en scène. C’est un théâtre. Cent qua­rante chambres et pas une qui ne soit une scène. Et vous, vous êtes le seul spectateur.

Silence.

Le néon grésillait.

Le jeune homme posa le crayon. Regar­da Cald­well. Pas avec l’ap­pé­tit du col­lec­tion­neur d’his­toires — il avait dépas­sé ce stade. Il regar­dait Cald­well avec ce qui res­sem­blait à de la recon­nais­sance. La recon­nais­sance de quel­qu’un qui vient de com­prendre quelque chose d’es­sen­tiel, quelque chose qu’il cher­chait sans savoir qu’il le cher­chait, quelque chose qui n’a­vait pas de nom encore mais qui en aurait un bien­tôt, qui en aurait un dès qu’il serait assis devant sa machine à écrire à Boul­der, dans l’ap­par­te­ment trop petit, avec les copies à cor­ri­ger et les fac­tures et le loyer et la vie ordi­naire, et que ses doigts frap­pe­raient les touches et que les mots sor­ti­raient, enfin, les mots justes, les mots néces­saires, les mots qui racon­te­raient cet hôtel, cet homme, cette nuit, cette peur.

— L’O­ver­look, dit le jeune homme, très bas.

Cald­well fron­ça les sourcils.

— Quoi ?

— Rien. Le nom. Je viens de trou­ver le nom.

7.

À trois heures du matin, le jeune homme sor­tit de la cui­sine et mon­ta au rez-de-chaussée.

Il ne mon­ta pas se cou­cher. Il tra­ver­sa le hall — le grand hall désert, l’es­ca­lier monu­men­tal, les fuseaux des quatre sai­sons, les lustres éteints, les appliques murales qui jetaient des ronds de lumière tiède sur les murs — et il s’ar­rê­ta au centre du hall, debout, immo­bile, le car­net ser­ré contre sa poitrine.

L’hô­tel res­pi­rait autour de lui.

Il l’en­ten­dait main­te­nant — pas avec les oreilles, pas avec le corps, avec autre chose, avec cet organe que les écri­vains pos­sèdent et que les autres n’ont pas, ou qu’ils ont mais qu’ils n’u­ti­lisent pas, cet organe qui capte les fré­quences que le monde ordi­naire ne dif­fuse pas. L’hô­tel res­pi­rait. L’hô­tel vivait. L’hô­tel était un orga­nisme de bois et de pierre et de gra­nite et de quartz, un orga­nisme qui avait accu­mu­lé soixante-cinq ans de vies humaines, des mil­liers de nuits, des mil­lions de rêves, de peurs, de dési­rs, de cha­grins, et qui en avait fait quelque chose — pas un sou­ve­nir, pas un écho, quelque chose de plus actif, de plus vorace, quelque chose qui conti­nuait d’a­gir, de se mani­fes­ter, de cher­cher le contact.

Le jeune homme fer­ma les yeux.

Il vit le roman. Pas en mots — pas encore — mais en images, en scènes, en atmo­sphères. Un homme. Une femme. Un enfant. Un hôtel. L’hi­ver. La neige. L’i­so­le­ment. Et quelque chose qui monte, qui monte len­te­ment, cha­pitre après cha­pitre, page après page, quelque chose d’i­nexo­rable, comme la neige qui monte le long des fenêtres, comme le bour­bon qui des­cend dans la bou­teille, comme la folie qui des­cend dans un homme seul — et l’hô­tel qui regarde, l’hô­tel qui attend, l’hô­tel qui nour­rit cette des­cente avec ses cou­loirs et ses portes et ses fan­tômes et ses miroirs, parce que l’hô­tel a besoin de cette des­cente, l’hô­tel vit de cette des­cente, l’hô­tel est un pré­da­teur patient qui ne chasse pas ses proies mais qui les attire, les accueille, leur offre tout le confort et toute la beau­té et tout le silence du monde, et qui attend, sim­ple­ment, que la proie se détruise elle-même.

Il ouvrit les yeux.

Le hall était vide. Le hall avait tou­jours été vide. Le hall serait tou­jours vide.

Mais le roman, lui, était plein.

Le jeune homme mon­ta au deuxième. Entra dans la 217 sans bruit. Sa femme dor­mait. Il s’as­sit dans le fau­teuil, allu­ma la petite lampe de bureau, ouvrit le car­net, et com­men­ça à écrire.

Il écri­vit jus­qu’à l’aube.

Dehors, la neige avait recom­men­cé à tomber.

En des­sous, dans le sous-sol, Cald­well dor­mait sur son lit tout habillé, les bottes aux pieds, la bou­teille vide sur la table de nuit, et il rêvait de l’hô­tel — pas cet hôtel, l’autre hôtel, l’hô­tel plein de gens qui n’exis­taient plus — et dans son rêve il mar­chait dans les cou­loirs et les gens le regar­daient, cette fois, les gens le voyaient, et ils sou­riaient, et ils lui disaient bien­ve­nue, bien­ve­nue, vous voi­là, enfin, vous voilà.

Et au rez-de-chaus­sée, dans la salle de concert fer­mée à clé, le Stein­way de Flo­ra Stan­ley atten­dait sous sa housse noire, les touches ali­gnées dans le noir, silen­cieux, patient, prêt à jouer quand per­sonne n’é­cou­te­rait, prêt à jouer quand tout le monde écou­te­rait, prêt à jouer pour toujours.

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Octobre 1974 — Cin­quième partie

Octobre 1974 — Troi­sième partie

Octobre 1974

Octobre 1974

Troi­sième partie

III — L’HÔ­TEL SEUL

1.

Le dimanche matin, la route était fermée.

Cald­well le sut avant de mon­ter — il le sut par le silence. Quand la route de Lyons est ouverte, on entend, même de très loin, même étouf­fé par la neige et la dis­tance, le bour­don­ne­ment du chasse-neige qui passe à l’aube, un gron­de­ment bas, méca­nique, ras­su­rant, qui signi­fie que le monde d’en bas existe encore et qu’il n’a pas oublié la mon­tagne. Ce dimanche, il n’y eut pas de gron­de­ment. Il n’y eut rien. Le silence avait la qua­li­té d’un cou­vercle — her­mé­tique, défi­ni­tif, posé sur la val­lée comme un plat sur une marmite.

Il mon­ta à la cui­sine, fit son café, regar­da par la fenêtre. La neige avait tout recou­vert. Le par­king avait dis­pa­ru. Le pick-up de Cald­well n’é­tait plus qu’une bosse blanche, un mon­ti­cule vague­ment rec­tan­gu­laire qui aurait pu être n’im­porte quoi — un rocher, un buis­son, un ani­mal cou­ché. La route n’exis­tait plus. L’al­lée qui des­cen­dait du Stan­ley vers Estes Park, cette allée bor­dée de pins que les clients emprun­taient chaque jour dans leurs voi­tures cli­ma­ti­sées, n’é­tait plus qu’une pente blanche, uni­forme, sans trace, sans repère, aus­si vierge que le jour où Free­lan Oscar Stan­ley avait posé les yeux sur cette val­lée pour la pre­mière fois en 1903 et s’é­tait dit, avec l’as­su­rance des hommes qui ont failli mou­rir et qui n’ont plus peur de rien : c’est ici.

Le ther­mo­mètre indi­quait 18 degrés Fah­ren­heit. Moins huit. La neige avait ces­sé de tom­ber mais le ciel res­tait bas, opaque, d’un gris uni­forme qui ne pro­met­tait rien de bon. Ce n’é­tait pas une accal­mie. C’é­tait une pause — le ciel qui repre­nait son souffle avant le pro­chain assaut.

Cald­well appe­la la sta­tion du shé­rif d’Estes Park. La ligne gré­sillait. Une voix lui apprit que la US 36 était fer­mée entre Lyons et Estes Park depuis deux heures du matin, qu’un chasse-neige était en panne à la sor­tie de Pine­wood Springs, et que la réou­ver­ture était pré­vue — peut-être — dans l’a­près-midi, ou le len­de­main, ou quand le vent tom­be­rait, selon ce qui arri­ve­rait en pre­mier. La voix avait cette neu­tra­li­té polie des fonc­tion­naires du Colo­ra­do qui annoncent des catas­trophes mineures avec le même ton qu’ils emploie­raient pour don­ner l’heure.

Cald­well rac­cro­cha et mon­ta au deuxième.

Il frap­pa à la porte de la 217. Deux coups, pas plus. Une voix ensom­meillée répon­dit quelque chose d’i­nau­dible, puis des pas, puis la porte s’en­trou­vrit et le visage du jeune homme appa­rut — les che­veux en désordre, les yeux plis­sés, les lunettes absentes.

— La route est fer­mée, dit Cald­well. Vous ne des­cen­dez pas aujourd’hui.

Le jeune homme cli­gna des yeux. Der­rière lui, dans la pénombre de la chambre, Cald­well aper­çut la forme de la femme sous les cou­ver­tures, un bras nu hors du drap, et sur la table de nuit, un livre ouvert retour­né sur sa cou­ver­ture — Shir­ley Jack­son, la tranche jau­nie, il ne vit pas le titre.

— Fer­mée comment ?

— Fer­mée fer­mée. Blo­quée. Le chasse-neige est en panne. Peut-être ce soir, peut-être demain.

— Oh, dit le jeune homme.

Pas de panique. Pas de contra­rié­té. Juste « oh » — un mot rond, ouvert, qui conte­nait de la sur­prise et autre chose, quelque chose que Cald­well iden­ti­fia avec la pré­ci­sion d’un homme qui a pas­sé sa vie à lire les visages : du sou­la­ge­ment. Le gosse était sou­la­gé de ne pas pou­voir par­tir. Le gosse vou­lait rester.

— Il y a du café en bas, dit Cald­well. Et de quoi manger.

Il redes­cen­dit sans attendre de réponse.

2.

Le dimanche se déploya len­te­ment, comme un tis­su qu’on déroule.

Cald­well fit ce qu’il fai­sait tou­jours — sa ronde, la chau­dière, les jauges, les fenêtres. Le rituel. La litur­gie quo­ti­dienne du gar­dien d’hi­ver­nage, ce cha­pe­let de gestes répé­tés qui main­te­nait l’illu­sion d’un ordre dans un espace trop grand pour un seul homme. Il déblaya le per­ron. Véri­fia les gout­tières. Ins­pec­ta les fenêtres du rez-de-chaus­sée, dont deux avaient du givre à l’in­té­rieur — pas grave, mais à sur­veiller. Nota tout dans le car­net à spi­rale. Tem­pé­ra­ture. Pres­sion. Vent. Neige. Il mesu­rait la neige avec un bâton gra­dué plan­té dans le sol à côté de l’en­trée de ser­vice : qua­rante-deux centimètres.

Le jeune homme et sa femme des­cen­dirent vers dix heures. Ils prirent le café dans la cui­sine, man­gèrent des toasts avec du beurre de caca­huète, et le jeune homme deman­da à Cald­well s’il pou­vait visi­ter l’hôtel.

— Visi­ter ?

— Explo­rer. Mon­ter dans les étages. Regarder.

Cald­well le consi­dé­ra un moment. Il n’y avait pas de règle contre ça. Il n’y avait pas de règle pour ça non plus. Les clients ne res­taient jamais après la fer­me­ture — c’é­tait la pre­mière fois en quatre hivers que Cald­well se retrou­vait avec des gens dans l’hô­tel, et la situa­tion, dans sa nou­veau­té, ne cor­res­pon­dait à aucune des ins­truc­tions du dos­sier de Donaghue.

— Faites atten­tion où vous met­tez les pieds, dit-il. Cer­tains plan­chers sont pas solides au troi­sième, côté est.

— Et le quatrième ?

— Non.

Le jeune homme n’in­sis­ta pas. Il mon­ta, et Cald­well le regar­da dis­pa­raître dans l’es­ca­lier avec l’éner­gie impa­tiente d’un enfant lâché dans un gre­nier — les marches prises deux par deux, la main sur la rampe, la tête déjà tour­née vers le haut.

Tabi­tha res­ta à la cui­sine. Elle avait trou­vé un tor­chon et essuyait la vais­selle. Cald­well la regar­da faire — pas long­temps, juste le temps de noter qu’elle essuyait avec méthode, chaque assiette séchée des deux côtés, les cou­verts un par un, et qu’il y avait dans cette méthode quelque chose de plus que de l’ha­bi­tude, quelque chose de volon­taire, comme si le fait d’es­suyer la vais­selle dans une cui­sine d’hô­tel désert au milieu d’une tem­pête de neige était un acte de résis­tance, une manière de dire : le monde ne s’est pas arrê­té, la civi­li­sa­tion tient, les assiettes se sèchent.

— Votre mari, dit Cald­well. Il est tou­jours comme ça ?

Tabi­tha sou­rit. Un sou­rire bref, un peu fati­gué, le sou­rire de quel­qu’un qui a répon­du à cette ques­tion beau­coup de fois.

— Comme quoi ?

— Élec­trique.

— Steve est… Steve voit des choses. Par­tout, tout le temps. Il ne peut pas s’en empê­cher. Les gens, les lieux, les his­toires. Il absorbe tout et ça res­sort en livres. C’est épui­sant. Pour lui aus­si, je crois. C’est pour ça qu’il boit.

Elle avait dit ça sim­ple­ment, sans reproche, sans tris­tesse appa­rente — un constat, comme on dirait « c’est pour ça qu’il porte des lunettes ». Cald­well recon­nut la phrase. Il recon­nut la manière de la dire. Il l’a­vait enten­due avant, dans d’autres bouches, à pro­pos d’autres hommes — et à pro­pos de lui-même, pro­ba­ble­ment, quand il y avait encore quel­qu’un pour par­ler de lui.

— Il fait des cau­che­mars aus­si, dit Tabi­tha. Des cau­che­mars ter­ribles. Depuis qu’il est enfant. Il rêve de choses… de choses qu’il met ensuite dans ses livres. Comme si les livres étaient une manière de se débar­ras­ser des rêves.

Elle repo­sa le tor­chon. Regar­da Cald­well avec une fran­chise désar­mante — les yeux droits dans les yeux, sans détour, sans la pru­dence habi­tuelle des gens qui parlent à des inconnus.

— Cet hôtel lui fait quelque chose, dit-elle. Je le sens. Depuis qu’on est arri­vés. Il est… allu­mé. Comme une ampoule qu’on vient de bran­cher. Je ne sais pas si c’est bon ou pas.

Cald­well ne répon­dit pas. Il rin­ça sa tasse, l’es­suya, la ran­gea. Puis il dit, sans se retourner :

— L’hô­tel fait ça aux gens. Pas à tout le monde. À certains.

— Et à vous ?

Il se retour­na. La regar­da. Ses yeux — bleu pâle, presque gris, enfon­cés dans les orbites sombres — ne cil­lèrent pas.

— Je suis pas le genre de per­sonne à qui l’hô­tel parle, dit-il. Je suis le genre de per­sonne qui écoute ce qu’il dit aux autres.

Il sor­tit de la cui­sine et des­cen­dit à la chaufferie.

3.

Le jeune homme mon­ta au pre­mier étage et ouvrit des portes.

Le res­tau­rant d’a­bord. La salle Mac­Gre­gor — du nom de Alexan­der Mac­Gre­gor, l’un des pre­miers colons de la val­lée, dont le ranch se trou­vait en contre­bas de l’hô­tel et dont les des­cen­dants vivaient encore à Estes Park. La salle était vaste, haute de pla­fond, avec de grandes fenêtres qui don­naient sur la val­lée — mais la val­lée, ce matin, n’exis­tait plus, rem­pla­cée par un mur blanc, uni­forme, comme si quel­qu’un avait peint les vitres à la chaux. Les chaises étaient retour­nées sur les tables. Le lustre cen­tral — un assem­blage com­plexe de fer for­gé et de verre dépo­li, datant de 1909, jamais rem­pla­cé — pen­dait au-des­sus de la salle vide comme une sta­lac­tite. Le par­quet cra­quait sous les pas du jeune homme, et le cra­que­ment se réper­cu­tait dans l’es­pace vide avec une net­te­té sur­na­tu­relle, chaque pas ampli­fié, mul­ti­plié, comme si la salle avait atten­du quel­qu’un pour pro­duire ce son et qu’elle le pro­dui­sait main­te­nant avec une jubi­la­tion discrète.

Il s’ar­rê­ta au centre de la salle. Regar­da autour de lui. Les murs étaient ornés de pho­to­gra­phies enca­drées — l’hô­tel à dif­fé­rentes époques, le per­son­nel posant en rangs ser­rés devant l’en­trée, des clients en tenue de soi­rée sur la ter­rasse. Il s’ap­pro­cha d’une pho­to et la regar­da de près. Noir et blanc, légè­re­ment jau­nie, bor­dée d’un cadre en bois sombre. Elle mon­trait la salle même où il se tenait, mais soixante ans plus tôt — les tables dres­sées, les nappes blanches, les ser­veurs en veste blanche, les clients en tenue de dîner, les femmes avec des cha­peaux à plumes et des gants longs, les hommes avec des mous­taches cirées et des cols ami­don­nés. Et au fond de la salle, à la table la plus éloi­gnée, un homme seul, maigre, le regard fixé non pas sur l’ob­jec­tif mais sur quelque chose hors du cadre, quelque chose que per­sonne d’autre dans la pho­to ne sem­blait voir. Sous la pho­to, une légende manus­crite à l’encre brune : Dîner d’ou­ver­ture, 4 juillet 1909.

Le jeune homme res­ta long­temps devant cette pho­to. Il regar­dait l’homme seul au fond de la salle — Stan­ley, pro­ba­ble­ment, le fon­da­teur, le res­sus­ci­té, l’homme qui avait construit cet hôtel pour prou­ver qu’il était vivant. Qui regar­dait hors du cadre. Qui voyait quelque chose que per­sonne d’autre ne voyait.

Il pas­sa dans la salle de bal. Plus grande encore que le res­tau­rant, avec un par­quet de chêne ciré qui reflé­tait la lumière grise des fenêtres comme une sur­face d’eau, et un pla­fond voû­té d’où pen­daient trois lustres iden­tiques, éteints, dont les pen­de­loques de cris­tal cap­taient mal­gré tout la lumière et la frag­men­taient en éclats minus­cules qui dan­saient sur les murs quand le jeune homme mar­chait, parce que ses pas fai­saient vibrer le plan­cher et le plan­cher fai­sait vibrer les lustres et les lustres fai­saient vibrer la lumière, et c’é­tait comme si la salle répon­dait à sa pré­sence par un lan­gage de reflets.

Au fond de la salle de bal, une porte. Fer­mée à clé.

Le jeune homme posa l’o­reille contre le bois.

De l’autre côté, le silence. Pas un silence ordi­naire — il l’a­vait déjà remar­qué la veille, en sui­vant Cald­well, ce silence qui avait une qua­li­té dif­fé­rente, une den­si­té, comme si l’air der­rière la porte était plus épais qu’ailleurs, plus char­gé. La salle de concert. Le Concert Hall de Flo­ra Stan­ley. Le Stein­way der­rière la porte, sous sa housse noire, attendant.

Il n’en­ten­dit rien. Il res­ta l’o­reille contre le bois pen­dant une minute entière, sans bou­ger, sans res­pi­rer, et n’en­ten­dit rien — pas une note, pas un souffle, pas un cra­que­ment. Rien que le silence ampli­fié de la salle de concert vide, ce silence acous­tique qui est l’in­verse exact de la musique et qui en est peut-être, pour cette rai­son, la forme la plus pure.

Il s’é­loi­gna et mon­ta au deuxième.

4.

Le deuxième étage, le dimanche matin, était un long cou­loir de portes fermées.

Le jeune homme mar­cha jus­qu’au bout, tour­na, revint. La moquette rouge sombre absor­bait ses pas. Les appliques murales, allu­mées à mi-puis­sance, jetaient des cercles de lumière chaude à inter­valles régu­liers, et entre les cercles, des zones d’ombre où le rouge de la moquette virait au noir. La pers­pec­tive du cou­loir fai­sait tou­jours cet effet de rétré­cis­se­ment — les murs qui sem­blaient conver­ger au loin, l’illu­sion que le cou­loir se refer­mait sur lui-même, et le jeune homme pen­sa, debout au milieu de cette pers­pec­tive trom­peuse, que les cou­loirs d’hô­tel sont les endroits les plus étranges du monde, ces espaces de tran­sit que per­sonne n’ha­bite, que tout le monde tra­verse, qui n’existent que comme pas­sage entre deux portes, entre deux chambres, entre deux vies — et qui pour­tant, quand ils sont vides, quand il n’y a per­sonne pour les tra­ver­ser, acquièrent une exis­tence propre, auto­nome, presque hos­tile, comme s’ils se ven­geaient d’être d’or­di­naire réduits au rôle de passage.

Il pas­sa devant la 217 sans entrer. Sa femme était redes­cen­due — il le savait parce que la porte n’é­tait pas fer­mée à clé et que Tabi­tha fer­mait tou­jours à clé quand elle était dans une chambre, un réflexe de pru­dence qu’elle avait depuis tou­jours et qu’il ne lui avait jamais vu abandonner.

Il conti­nua jus­qu’au bout du cou­loir est, où une porte mar­quée PRI­VÉ — PER­SON­NEL UNI­QUE­MENT don­nait sur un esca­lier de ser­vice étroit qui des­cen­dait vers le rez-de-chaus­sée. Il pous­sa la porte. L’es­ca­lier était sombre, en bois brut, sans moquette, sans déco­ra­tion — l’en­vers du décor, les cou­lisses de l’hô­tel, l’es­pace réser­vé aux employés, aux domes­tiques, aux invi­sibles. Il descendit.

L’es­ca­lier menait à un cou­loir bas de pla­fond qui lon­geait la chauf­fe­rie. Des tuyaux cou­raient le long des murs. L’air était chaud, humide, char­gé d’une odeur de fioul et de métal. Des portes s’ou­vraient de part et d’autre — des réserves, des pla­cards, des bureaux de ser­vice. Le jeune homme en ouvrit une.

Le bureau du directeur.

Pas le bureau de récep­tion, pas celui que les clients voyaient — l’autre bureau, le vrai, celui où Donag­hue tenait ses comptes et ran­geait ses dos­siers, une pièce sans fenêtre au sous-sol, avec un bureau en métal gris, un clas­seur à quatre tiroirs, une lampe de bureau, et aux murs, des pho­tos et des docu­ments enca­drés. Le jeune homme allu­ma la lampe.

La pre­mière chose qu’il vit fut le por­trait de Stanley.

Une pho­to­gra­phie grand for­mat, enca­drée de bois doré, accro­chée der­rière le bureau. Free­lan Oscar Stan­ley en 1909, l’an­née de l’ou­ver­ture. Debout devant son hôtel — la façade jaune mou­tarde d’o­ri­gine, avant qu’on la repeigne en blanc dans les années trente. Il por­tait un cos­tume sombre, un cha­peau melon, une cra­vate. Il était maigre — ter­ri­ble­ment maigre, les joues creu­sées, les tempes enfon­cées, les yeux trop grands dans un visage trop petit. Six ans après sa gué­ri­son mira­cu­leuse et il avait encore l’air d’un homme qui aurait dû mou­rir. Qui le savait. Qui construi­sait des hôtels mal­gré tout, ou peut-être à cause de ça — parce que construire un hôtel de cent qua­rante chambres au pied des Rocheuses est une manière comme une autre de dire à la mort qu’on n’est pas d’accord.

Le jeune homme ouvrit le classeur.

Ce qu’il trou­va, dans le tiroir du bas, sous des piles de fac­tures et de bor­de­reaux de livrai­son, c’é­tait le registre. Pas le registre de l’ac­cueil — celui où les clients signaient en arri­vant, un registre de comp­toir, fonc­tion­nel, sans inté­rêt. L’autre registre. Le pre­mier. Celui de 1909.

Un grand cahier relié de cuir noir, les pages jau­nies, l’encre brune. Sur la cou­ver­ture, en lettres dorées presque effa­cées : THE STAN­LEY HOTEL — GUEST REGIS­TER — 1909. Il l’ouvrit.

La pre­mière page por­tait la date du 22 juin 1909 — le jour de l’ou­ver­ture. Les noms s’a­li­gnaient en colonnes, écrits à la plume : M. et Mme F.O. Stan­ley, Estes Park. M. et Mme C.W. Aldrich, Bos­ton, Mass. M. J.H. Camp­bell, Den­ver, Colo. Mlle E. That­cher, New York, N.Y. Et ain­si de suite, page après page, des noms, des adresses, des dates — la chro­nique silen­cieuse de soixante-cinq ans de pas­sages, de séjours, de nuits pas­sées dans ces chambres, de petits déjeu­ners pris dans cette salle à man­ger, de verres bus dans ce bar. Des mil­liers de noms. Des mil­liers de visages oubliés. Des gens qui avaient dor­mi ici, qui avaient rêvé ici, qui avaient fait l’a­mour et se sont dis­pu­tés et ont regar­dé la mon­tagne par la fenêtre et ont pen­sé que la vie était belle ou que la vie était insup­por­table, et qui étaient par­tis, tous, un par un, lais­sant der­rière eux rien d’autre qu’une signa­ture à l’encre dans un registre que per­sonne ne lisait plus.

Le jeune homme tour­na les pages. Les années défi­laient — 1910, 1912, 1915, l’an­née de la créa­tion du Rocky Moun­tain Natio­nal Park. 1917, l’A­mé­rique entre en guerre. Les noms changent — moins de familles, plus d’of­fi­ciers. 1920, la Pro­hi­bi­tion — mais l’hô­tel conti­nuait de ser­vir, là-haut dans les mon­tagnes, loin de tout, et qui serait mon­té véri­fier ? Les années trente, la Dépres­sion — moins de noms, des pages à moi­tié vides, l’hô­tel qui se vide une pre­mière fois, qui faillit mou­rir une pre­mière fois. Stan­ley le rachète. Stan­ley le revend. Stan­ley meurt. Flo­ra meurt. L’hô­tel survit.

Et dans les marges du registre, des anno­ta­tions — pas des signa­tures, des notes. Gri­bouillées au crayon, presque illi­sibles, par des mains dif­fé­rentes sur des décen­nies : Chambre 217 — bruit signa­lé par client (oct. 1932). 401 — porte ouverte le matin, client affirme l’a­voir fer­mée (juill. 1938). Salle de concert — musique enten­due après fer­me­ture, rien trou­vé (août 1944). 217 — valise ouverte, client pro­teste, femme de ch. nie (sept. 1951). 4e étage — rires d’en­fants signa­lés, étage inoc­cu­pé (juin 1958).

Le jeune homme lisait. Il ne pre­nait pas de notes — il n’a­vait ni sty­lo ni papier, et de toute façon il n’en avait pas besoin, parce que ce qu’il lisait ne s’ins­cri­vait pas dans un car­net mais direc­te­ment dans l’en­droit de son cer­veau où les his­toires se for­maient, cet espace obs­cur et fer­tile d’où sor­taient les cau­che­mars et les livres, et qui fonc­tion­nait comme un esto­mac : il ingé­rait, il digé­rait, il trans­for­mait. Les anno­ta­tions du registre entraient dans cet esto­mac et y rejoi­gnaient tout le reste — l’ex­plo­sion de 1911, Eli­za­beth Wil­son, Flo­ra au pia­no, Cald­well et ses mains qui trem­blaient, la neige, le qua­trième étage condam­né, le cou­loir qui se res­ser­rait — et tout cela fer­men­tait, len­te­ment, sans que le jeune homme en fût plei­ne­ment conscient, parce que le pro­ces­sus de créa­tion est un pro­ces­sus sou­ter­rain, aveugle, qui ne demande ni per­mis­sion ni com­pré­hen­sion, et qui tra­vaille dans le noir comme la chau­dière tra­vaillait sous ses pieds.

Il refer­ma le registre. Le repla­ça dans le tiroir. Étei­gnit la lampe.

Et res­ta un moment dans l’obs­cu­ri­té du bureau, assis dans le fau­teuil de Donag­hue, les mains posées sur le bureau de métal froid, à écou­ter le gron­de­ment de la chau­dière à tra­vers le mur et les cra­que­ments du bâti­ment au-des­sus de sa tête — cent qua­rante chambres vides, des cen­taines de portes fer­mées, des mil­liers de lits où per­sonne ne dor­mait, et pour­tant, pour­tant, le sen­ti­ment irré­sis­tible, phy­sique, irra­tion­nel, que l’hô­tel n’é­tait pas vide. Qu’il n’a­vait jamais été vide. Que les noms du registre n’é­taient pas seule­ment des noms mais des pré­sences, des empreintes, des rési­dus — que chaque per­sonne qui avait dor­mi ici avait lais­sé quelque chose der­rière elle, un frag­ment d’elle-même, une trace invi­sible mais réelle, et que l’hô­tel avait accu­mu­lé ces traces pen­dant soixante-cinq ans, couche après couche, comme un récif de corail accu­mule les sque­lettes des orga­nismes morts pour construire quelque chose de vivant.

5.

L’a­près-midi, le vent se leva.

Il arri­va du nord-ouest, des­cen­dant des crêtes de la ligne de par­tage des eaux, et frap­pa le Stan­ley de plein fouet — un vent de mon­tagne, bru­tal, irré­gu­lier, qui cognait contre la façade blanche par rafales de cinq ou six secondes sépa­rées par des silences de trente secondes, un rythme car­diaque de géant, et chaque rafale fai­sait vibrer les fenêtres dans leurs cadres, gémir les gout­tières, sif­fler les inter­stices des portes. L’hô­tel tout entier se mit à chan­ter — ou à gémir, selon l’in­ter­pré­ta­tion — un chœur de cra­que­ments, de sif­fle­ments, de vibra­tions, un orchestre caco­pho­nique de maté­riaux sous contrainte, bois contre pierre, métal contre verre, l’air contre tout.

Cald­well enfi­la son blou­son et sor­tit véri­fier les volets. Le vent le frap­pa dès le porche — un mur invi­sible qui le pous­sa en arrière, qui cher­chait les ouver­tures de ses vête­ments, qui s’en­gouf­frait sous le blou­son et le gon­flait comme une voile. La neige sou­le­vée par le vent for­mait des tour­billons blancs qui dan­saient sur le par­king comme des esprits, des colonnes fan­tômes qui nais­saient, mon­taient, tour­naient et s’ef­fon­draient en une seconde, rem­pla­cées par d’autres, et d’autres encore, un bal­let chao­tique et silen­cieux — parce que le vent fai­sait tel­le­ment de bruit que le mou­ve­ment de la neige, lui, sem­blait muet, comme un film sans son.

Il fit le tour du bâti­ment. Vingt minutes dans le vent et le froid, les yeux plis­sés, le visage brû­lé, les doigts gourds. Deux volets du pre­mier étage avaient cédé — arra­chés de leurs gonds par une rafale, pen­dants contre la façade comme des bras cas­sés. Il les arra­cha com­plè­te­ment plu­tôt que de les lais­ser battre. Il les por­ta dans la remise der­rière l’hô­tel, les empi­la contre le mur, et rentra.

Dans le hall, le jeune homme était debout devant la grande fenêtre qui don­nait sur la val­lée. Il regar­dait le vent. Ou plu­tôt il regar­dait ce que le vent fai­sait au monde — cette dis­so­lu­tion, cet effa­ce­ment, cette manière qu’a­vait le bliz­zard de rendre le pay­sage abs­trait, de le réduire à deux élé­ments : le blanc et le mou­ve­ment. Der­rière lui, sa femme lisait dans un fau­teuil du hall, les jambes repliées sous elle, un plaid sur les genoux — Cald­well ne savait pas d’où venait le plaid, elle avait dû le trou­ver dans un pla­card. Elle avait ce calme extra­or­di­naire des gens qui s’a­daptent à tout, qui trans­portent leur centre de gra­vi­té avec eux, et pour qui un fau­teuil dans le hall d’un hôtel désert au milieu d’un bliz­zard est un endroit par­fai­te­ment accep­table pour lire un livre.

— Ça va durer long­temps ? deman­da le jeune homme sans se retourner.

— Peut-être la nuit. Peut-être demain.

— Et la route ?

— Pas avant que le vent tombe. Ils n’en­voient pas les chasse-neige par ce temps.

Le jeune homme hocha la tête. Il ne se retour­na pas. Il regar­dait le bliz­zard avec la même inten­si­té qu’il avait regar­dée la pho­to de Stan­ley, le registre, le cou­loir du troi­sième — cette inten­si­té de pré­da­teur, de col­lec­teur, d’as­pi­ra­teur de réel. Cald­well le lais­sa et des­cen­dit à la chaufferie.

La chau­dière ron­ron­nait. La jauge de pres­sion était un poil au-des­sus de la nor­male — le vent qui s’en­gouf­frait dans les conduits créait des varia­tions de pres­sion dans le sys­tème. Rien de dan­ge­reux. Cald­well régla la vanne, nota les chiffres. Il s’as­sit sur la chaise en métal à côté de la chau­dière, sor­tit la bou­teille de la poche inté­rieure de son blou­son — parce qu’il avait main­te­nant une bou­teille dans la poche inté­rieure de son blou­son, en plus de celle sur la table de nuit, en plus de celles dans la caisse, ce qui fai­sait un sys­tème de ravi­taille­ment à trois niveaux dont il était le seul archi­tecte et le seul uti­li­sa­teur — et but une gorgée.

Puis une autre.

Le vent hur­lait au-des­sus. La chau­dière souf­flait à côté. Les deux sons se mêlaient, se répon­daient, for­maient un contre­point grave et sourd qui rem­plis­sait le sous-sol comme une musique d’orgue. Cald­well fer­ma les yeux. Quand il les rou­vrit, dix minutes ou une heure avaient pas­sé — il ne savait pas, le temps dans les sous-sols n’o­béit pas aux mêmes règles qu’à la sur­face — et la bou­teille dans sa main était un tiers plus légère.

6.

Le soir, Cald­well parla.

Il ne savait pas pour­quoi. Il ne par­lait jamais — pas de cette manière, pas sur ces sujets, pas aux gens qu’il connais­sait depuis deux jours. Mais le vent fai­sait quelque chose aux mots, ce soir-là. Le vent les pous­sait dehors, les arra­chait aux endroits où il les gar­dait d’ha­bi­tude, au fond, tout au fond, sous les couches de silence et de bour­bon et de méca­nique et de soli­tude. Le vent souf­flait et les mots sortaient.

Ils étaient dans la cui­sine. Le ragoût de Marge, réchauf­fé pour la deuxième fois, avait pris cette consis­tance pâteuse des plats trop cuits, mais per­sonne ne s’en plai­gnit. Le jeune homme buvait du Jim Beam — Cald­well lui avait offert un verre, pre­mier accroc à sa règle de ne jamais boire devant les gens, et le pre­mier accroc avait entraî­né le deuxième, et le troi­sième, et main­te­nant la bou­teille était posée entre eux sur la table, entre les assiettes sales et les verres, et Tabi­tha buvait du thé en les regar­dant alter­na­ti­ve­ment, l’un puis l’autre, avec l’at­ten­tion d’une femme qui sait que quelque chose est en train de se pas­ser mais qui ne sait pas encore quoi.

— Cet hôtel, dit Cald­well, il y a un homme qui est enter­ré dessous.

Le jeune homme leva les yeux de son verre.

— Pas lit­té­ra­le­ment, dit Cald­well. Enfin, peut-être lit­té­ra­le­ment, je sais pas. Mais la terre sur laquelle on est assis, cette terre, elle appar­tient à per­sonne. Elle a jamais appar­te­nu à per­sonne. Elle appar­te­nait aux Ara­pa­ho et aux Ute. Ils mon­taient ici l’é­té. Ils cam­paient autour du lac. Ils construi­saient des pièges à aigles sur les som­mets — ils vou­laient les plumes. Les plumes de guerre.

Il but. Reprit.

— Et un jour, un lord anglais débarque. 1872. Lord Dun­ra­ven. Un Irlan­dais, en fait. Un aris­to­crate avec un châ­teau à Lime­rick et plus d’argent qu’il ne pou­vait en dépen­ser en dix vies. Il voit cette val­lée et il se dit : c’est à moi. Comme ça. Pas « je vais l’a­che­ter » ou « je vais négo­cier ». Non. C’est à moi. Il envoie ses hommes de main faire signer des homes­teads frau­du­leux à des types qu’il ramasse dans les bars de Den­ver. Des ivrognes, des vaga­bonds. Ils signent pour 160 acres qu’ils n’ont jamais vus, ils empochent leur argent, et la terre revient à Dun­ra­ven. En quelques années, il contrôle 15 000 acres. La val­lée entière.

Cald­well par­lait d’une voix basse, régu­lière, sans inflexion — la voix d’un homme qui récite quelque chose qu’il a appris par cœur à force de le res­sas­ser seul pen­dant des hivers entiers, quelque chose qui s’est ins­crit dans sa mémoire non pas comme une connais­sance mais comme une blessure.

— Et il y avait un type. Un trap­peur. James Nugent. Rocky Moun­tain Jim, ils l’ap­pe­laient. Il s’op­po­sait à Dun­ra­ven. Il disait que la terre était à tout le monde, pas à un lord anglais. Un jour, un homme nom­mé Griff Evans — le régis­seur de Dun­ra­ven, son homme à tout faire — a abat­tu Rocky Moun­tain Jim d’un coup de fusil. Il a dit que c’é­tait de la légi­time défense. Il a été acquit­té. Le témoin clé était un ami de Dunraven.

Le jeune homme ne buvait plus. Il écou­tait. Ses yeux fai­saient cette chose que Cald­well connais­sait main­te­nant — ils enregistraient.

— Nugent a mis trois mois à mou­rir, dit Cald­well. Sur son lit de mort, il a accu­sé Dun­ra­ven. Per­sonne n’a rien fait. Et Dun­ra­ven a conti­nué à accu­mu­ler les terres jus­qu’à ce que les colons le chassent. Il est repar­ti en Irlande. Il n’est jamais revenu.

— Et les terres ?

— Il les a ven­dues. En 1908. À Stan­ley. Stan­ley a ache­té les terres de Dun­ra­ven, qui avait ache­té les terres des colons, qui avaient pris les terres des Indiens. C’est une chaîne. Une chaîne de vols. Et l’hô­tel est au bout de la chaîne.

Le vent hur­la. Une rafale plus forte que les autres, qui fit trem­bler les vitres de la cui­sine et vibrer les cas­se­roles accro­chées au mur. Cald­well atten­dit que le vent se calme, puis :

— La pre­mière année que j’ai pas­sée ici, en hiver, j’ai trou­vé quelque chose. Der­rière l’hô­tel, du côté de la mon­tagne. La neige avait fon­du à un endroit — y a des sources chaudes, par là, des résur­gences, la neige fond par endroits même en jan­vier. Et j’ai vu des pierres. Dis­po­sées en cercle. Pas un cercle natu­rel. Un cercle fait par des mains. Avec des traces de feu au centre.

Il se tut. Regar­da ses mains.

— Un foyer, dit le jeune homme.

— Un foyer. Un cam­pe­ment. Les Ara­pa­ho. Ou les Ute. Ou les deux. C’é­tait là avant l’hô­tel. C’est tou­jours là, sous la neige, der­rière l’hô­tel. Per­sonne n’en parle.

Tabi­tha repo­sa sa tasse de thé. Elle regar­dait Cald­well avec une expres­sion que le gar­dien ne sut pas lire — pas de la fas­ci­na­tion, pas de la pitié, quelque chose entre les deux, une sorte de dou­leur empa­thique, la dou­leur de quel­qu’un qui com­prend que l’homme en face d’elle n’est pas seule­ment un gar­dien qui boit trop mais un homme han­té, au sens lit­té­ral du terme, un homme habi­té par un lieu et par l’his­toire de ce lieu, et que cette habi­ta­tion est en train de le dévorer.

— Pour­quoi vous reve­nez ? deman­da-t-elle. Chaque hiver. Pourquoi ?

Cald­well la regar­da. Pen­dant un ins­tant, ses yeux — bleu pâle, injec­tés, enfon­cés — s’a­dou­cirent. Une fis­sure dans le granite.

— Parce que per­sonne d’autre ne veut, dit-il.

Dehors, le vent. Dedans, le silence.

Le jeune homme se leva et mon­ta se cou­cher. Tabi­tha le sui­vit. Cald­well res­ta seul à la table, la bou­teille devant lui, les assiettes sales, la lumière du néon au pla­fond qui cré­pi­tait légè­re­ment, et au-des­sus de sa tête l’im­men­si­té obs­cure de l’hô­tel, cent qua­rante chambres vides empi­lées dans la nuit, et dehors le bliz­zard, et en des­sous la chau­dière, et encore en des­sous le gra­nite et le quartz et les pierres dis­po­sées en cercle par des mains disparues.

Il but. Le bour­bon avait le goût de tou­jours — chaud, amer, fami­lier, le goût de l’ou­bli et de la com­pa­gnie, le goût de la seule chose au monde qui ne lui posait jamais de questions.

7.

Cette nuit-là, le lun­di, le vent tomba.

Il tom­ba d’un coup, comme on coupe un son — une der­nière rafale, longue, plain­tive, qui fit le tour du bâti­ment comme un ani­mal qui cherche une der­nière fois l’en­trée, et puis rien. Le silence revint, plus pro­fond encore qu’a­vant la tem­pête, un silence lavé, net­toyé, le silence qui suit un cri.

Cald­well se réveilla dans le noir. Trois heures du matin. La chau­dière ron­ron­nait. Au-des­sus, le silence.

Il sut immé­dia­te­ment que quelque chose avait chan­gé. Pas les sons — le silence était le même. Pas la tem­pé­ra­ture — la chauf­fe­rie main­te­nait ses 65 degrés habi­tuels. C’é­tait autre chose. Une qua­li­té de l’air. Une vibra­tion. Quelque chose d’im­per­cep­tible et d’in­dis­cu­table, comme un chan­ge­ment de fré­quence dans un signal radio, un glis­se­ment de tona­li­té que seule une oreille habi­tuée — habi­tuée à quoi ? à l’hô­tel, à ses humeurs, à ses cycles, à ce que Cald­well n’ap­pe­lait pas ses fan­tômes parce qu’il n’employait pas ce mot mais qu’il appe­lait, dans le secret de ses nuits soli­taires, ses habi­tants — pou­vait détecter.

L’hô­tel s’é­tait réveillé.

Cald­well res­ta allon­gé dans le noir, les yeux ouverts, à écou­ter. Il connais­sait ce moment. Il le connais­sait depuis son pre­mier hiver — cette nuit, tou­jours la même, où le der­nier bruit humain s’é­tei­gnait et où l’hô­tel pre­nait le relais. Pas avec fra­cas. Pas avec spec­tacle. Avec une dis­cré­tion de chat — un frô­le­ment, un souffle, un dépla­ce­ment d’air si léger qu’on pou­vait le prendre pour un rêve, et qu’on pre­nait d’ailleurs pour un rêve les pre­mières fois, avant de com­prendre que ce n’en était pas un.

Il enten­dit des pas au-des­sus de sa tête. Au rez-de-chaus­sée. Des pas lents, mesu­rés, qui tra­ver­saient le hall d’un bout à l’autre. Pas les pas de Cald­well — il connais­sait le son de ses propres pas, comme un musi­cien connaît le son de son propre ins­tru­ment. Des pas plus légers, plus anciens. Les pas de quel­qu’un qui connais­sait ce hall mieux que qui­conque, qui l’a­vait tra­ver­sé des mil­liers de fois, qui en connais­sait chaque latte de par­quet, chaque creux, chaque grincement.

Les pas s’ar­rê­tèrent. Le silence revint.

Puis la musique.

Pas une note iso­lée, cette fois. Un accord. Plein, rond, pro­fond — un accord de pia­no qui mon­ta du rez-de-chaus­sée à tra­vers le pla­fond du sous-sol, tra­ver­sa le béton et l’a­cier et le bois comme s’ils n’exis­taient pas, et attei­gnit Cald­well dans son lit avec la clar­té d’un son joué dans la même pièce. Un accord de do majeur, tenu long­temps, très long­temps, avec la pédale enfon­cée, les har­mo­niques qui vibraient et se super­po­saient et s’é­va­nouis­saient len­te­ment, comme des cercles sur l’eau.

Puis un autre accord. Et un autre. Et les accords se mirent en mou­ve­ment, for­mèrent une mélo­die, et la mélo­die devint un mor­ceau — Cald­well ne connais­sait pas le titre, ne connais­sait rien à la musique clas­sique, mais il recon­nais­sait le son, il le recon­nais­sait parce qu’il l’a­vait enten­du chaque hiver, tou­jours le même mor­ceau, tou­jours au même moment, quand l’hô­tel était vide et que la nuit était pro­fonde et que per­sonne n’é­cou­tait sauf lui.

Flo­ra Stan­ley jouait du piano.

Elle jouait dans la salle de concert fer­mée à clé, sur le Stein­way de sept pieds et demi, elle jouait du Cho­pin — Cald­well appren­drait le nom plus tard, une bal­lade, la pre­mière, en sol mineur, mais pour l’ins­tant ce n’é­tait pas un nom ni un numé­ro ni une tona­li­té, c’é­tait juste une musique qui mon­tait dans le noir, une musique belle et triste et inhu­mai­ne­ment pré­cise, chaque note à sa place, chaque silence à sa place, une musique qui n’hé­si­tait jamais, qui ne tâton­nait jamais, la musique de quel­qu’un qui avait joué ce mor­ceau des cen­taines de fois de son vivant et qui conti­nuait de le jouer après sa mort avec la même per­fec­tion, la même dévo­tion, la même obs­ti­na­tion que son mari avait mise à construire un hôtel au pied des Rocheuses alors qu’il aurait dû mourir.

Cald­well fer­ma les yeux.

La musique dura sept minutes. Puis elle s’ar­rê­ta. Le der­nier accord s’é­tei­gnit len­te­ment, les har­mo­niques se dis­si­pant dans le silence comme de la fumée dans l’air. Et le silence revint — mais un silence dif­fé­rent, un silence qui avait été habi­té, qui por­tait encore la mémoire de la musique, comme une salle de concert porte encore la mémoire d’un applaudissement.

Cald­well ne bou­gea pas. Il res­ta allon­gé dans le noir, les yeux fer­més, la bou­teille à por­tée de main sur la table de nuit, la chau­dière ron­ron­nant à tra­vers le mur, et l’hô­tel — immense, blanc, soli­taire dans la neige — qui se ren­dor­mait au-des­sus de lui.

Deux étages plus haut, dans la chambre 217, le jeune homme était assis au bord du lit, les yeux grands ouverts dans le noir, la main de sa femme endor­mie posée sur son bras.

Il avait entendu.

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Octobre 1974 — Cin­quième partie

Octobre 1974 — Deuxième partie

Octobre 1974

Octobre 1974

Deuxième par­tie

II — LES DERNIERS

1.

Le same­di, Cald­well se réveilla à cinq heures.

Il se réveillait tou­jours à cinq heures — non par dis­ci­pline mais par inca­pa­ci­té à dor­mir davan­tage, le corps pro­gram­mé depuis l’en­fance pour l’aube, depuis Raw­lins et les matins gla­cés de son père qui cognait contre la porte de sa chambre du plat de la main, une seule fois, sans un mot, et c’é­tait suf­fi­sant. Qua­rante ans plus tard, le père était mort, la porte n’exis­tait plus, mais la main cognait toujours.

Il res­ta allon­gé un moment dans le noir. Au-des­sus de lui, les tuyaux du pla­fond for­maient un réseau de lignes paral­lèles que l’obs­cu­ri­té rédui­sait à des ombres plus sombres que l’ombre. La chau­dière souf­flait à tra­vers la cloi­son. Cald­well écou­ta le bâti­ment — les cra­que­ments du bois, les sou­pirs de la tuyau­te­rie, le vent contre les murs du sous-sol, assour­di, loin­tain, comme un ani­mal qui rode autour d’une mai­son sans trou­ver l’entrée.

Il ten­dit la main vers la table de nuit. Ses doigts trou­vèrent la bou­teille dans le noir, dévis­sèrent le bou­chon, por­tèrent le gou­lot à sa bouche. Une gor­gée. Courte. Pas pour le plai­sir — pour le cali­brage. Le corps de Cald­well fonc­tion­nait selon un sys­tème de dosage très pré­cis qu’il avait mis des années à affi­ner : assez pour que les mains ne tremblent pas, assez pour que la tête ne cogne pas, pas assez pour que les jambes flanchent ou que le juge­ment se brouille. C’é­tait un art, à sa manière — l’art de main­te­nir un équi­libre entre le trop et le pas assez, entre la luci­di­té et ce que la luci­di­té ren­dait insupportable.

Il se leva, enfi­la son jean, ses bottes, un pull en laine grise, et mon­ta à la cuisine.

Le café du Stan­ley était sto­cké dans un pla­card au-des­sus de l’é­vier — du Fol­gers, en boîte métal­lique rouge, le même depuis tou­jours. Cald­well fit chauf­fer l’eau, ver­sa la poudre dans la tasse, remua avec une cuillère dont le manche était tor­du. La cui­sine des employés, au petit matin, avait la beau­té aus­tère des lieux uti­li­taires — les sur­faces en inox, les plans de tra­vail en bois bala­fré par des décen­nies de cou­teaux, les cas­se­roles accro­chées au mur par ordre de taille, le calen­drier 1974 punai­sé près de la porte avec une pho­to des Rocheuses en été qui sem­blait, vue depuis le same­di 26 octobre, appar­te­nir à un autre continent.

Par la fenêtre, la neige.

Elle avait tenu parole. Le par­king était recou­vert d’une couche de quinze cen­ti­mètres, blanche, uni­forme, sans une trace. Le pick-up de Cald­well avait dis­pa­ru sous un lin­ceul. Le van de Don­na et Pat­ty aus­si. La Buick de Donag­hue aus­si. Les lam­pa­daires du par­king étaient encore allu­més, et dans leur halo la neige conti­nuait de tom­ber, moins dense qu’­hier soir mais constante, patiente, avec cette obs­ti­na­tion miné­rale des pré­ci­pi­ta­tions de mon­tagne qui ne s’ar­rêtent pas parce qu’il n’y a aucune rai­son qu’elles s’arrêtent.

Cald­well but son café debout, devant la fenêtre. Il ne s’as­seyait pas pour boire son café. C’é­tait l’un de ses rituels — boire debout, face à l’ex­té­rieur, pour éva­luer la jour­née. La lumière. Le vent. La neige. Les condi­tions. Comme un marin qui scrute la mer avant de sor­tir du port, sauf que Cald­well n’a­vait jamais vu la mer et ne la ver­rait pro­ba­ble­ment jamais.

Le ther­mo­mètre exté­rieur accro­ché au cham­branle de la fenêtre indi­quait 24 degrés Fah­ren­heit. Moins quatre en Cel­sius. Froid pour un 26 octobre. Pas excep­tion­nel, mais pré­coce. L’hi­ver avan­çait ses pions.

2.

À huit heures, Cald­well avait déblayé le per­ron, déga­gé les marches du porche, et creu­sé un che­min entre l’en­trée prin­ci­pale et le par­king. Il tra­vaillait à la pelle, métho­di­que­ment, sans hâte, le souffle régu­lier mal­gré l’al­ti­tude, la sueur sous le blou­son de fla­nelle. Le froid lui fai­sait du bien. Le froid était hon­nête — il ne pré­ten­dait pas être autre chose que ce qu’il était, il ne tri­chait pas, il ne men­tait pas, il ne vous disait pas que tout allait bien quand rien n’al­lait. Le froid disait : je suis là, couvre-toi ou meurs. Cald­well res­pec­tait cette franchise.

Don­na et Pat­ty des­cen­dirent à neuf heures, emmi­tou­flées dans leurs ano­raks, les che­veux encore humides de la douche. Elles avaient dor­mi au troi­sième, dans une chambre de ser­vice, pour ter­mi­ner le tra­vail de fer­me­ture ce matin. Elles regar­dèrent la neige avec cette expres­sion fami­lière des gens du Colo­ra­do — pas de sur­prise, pas de contra­rié­té, juste une éva­lua­tion rapide de la pro­fon­deur et de la route à prendre.

— La 36 est déga­gée ? deman­da Donna.

— Sais pas, dit Cald­well. Appe­lez la sta­tion de Lyons.

Elles appe­lèrent. La 36 était ouverte mais ennei­gée. Pra­ti­cable avec pré­cau­tion. Elles finirent les der­nières chambres du troi­sième en une heure — les quatre qui res­taient, les plus éloi­gnées, celles du bout du cou­loir est, les chambres dont per­sonne ne vou­lait en sai­son parce qu’elles don­naient sur l’ar­rière du bâti­ment et sur le flanc de la mon­tagne, et dont per­sonne ne vou­lait hors sai­son parce qu’elles étaient, disaient les femmes de chambre, les plus froides de l’hô­tel, d’un froid qui ne s’ex­pli­quait pas par les cou­rants d’air ni par la posi­tion des radia­teurs mais par quelque chose d’autre, quelque chose que Don­na appe­lait « la mémoire des murs » et que Pat­ty appe­lait « des conneries ».

À onze heures, elles des­cen­dirent leurs sacs, les char­gèrent dans le van, et vinrent dire au revoir à Cald­well qui fumait une ciga­rette sous le porche.

— Bon hiver, Vernon.

— Bon hiver, les filles.

Don­na hési­ta. Elle avait quelque chose à dire et ne le disait pas. Cald­well le voyait — il voyait tou­jours quand les gens avaient quelque chose à dire, parce que les gens qui ont quelque chose à dire ont un mou­ve­ment des lèvres, un infime pin­ce­ment, comme s’ils rete­naient les mots physiquement.

— Quoi, dit Caldwell.

— Rien. Fais atten­tion à toi, c’est tout.

Le van démar­ra, pati­na sur la neige du par­king, trou­va ses marques et des­cen­dit l’al­lée. Cald­well le regar­da dis­pa­raître dans les pins. Un silence nou­veau s’ins­tal­la — le silence de l’a­près-départ, qui est dif­fé­rent du silence de l’ab­sence, parce qu’il contient encore l’é­cho de la pré­sence, la trace ther­mique des corps qui viennent de quit­ter un lieu.

Il écra­sa sa ciga­rette sous sa botte.

Il ne res­tait plus que Donag­hue, Gra­dy, Marge, le couple de la 217, et lui.

3.

Marge pas­sa la mati­née dans l’of­fice du rez-de-chaus­sée à dres­ser l’in­ven­taire de fin de saison.

C’é­tait un tra­vail de béné­dic­tin qu’elle accom­plis­sait chaque année avec une rigueur qui confi­nait à la mania­que­rie — comp­ter les draps (quatre cent vingt-deux draps blancs, cent dix housses de couette, deux cent trente taies d’o­reiller), les ser­viettes (six cent quatre, dont qua­torze tachées, huit déchi­rées, trois dis­pa­rues — les ser­viettes dis­pa­rais­saient tou­jours, c’é­tait un mys­tère de l’hô­tel­le­rie que trente-deux ans de car­rière n’a­vaient pas réso­lu), les savon­nettes encore embal­lées (mille cent six, marque Cash­mere Bou­quet, le même four­nis­seur depuis 1953), les ampoules de rechange, les pro­duits d’en­tre­tien, le papier toilette.

Elle notait tout dans un registre à la cou­ver­ture noire — le même type de registre depuis tou­jours, com­man­dé chez un pape­tier de Den­ver qui avait lui-même fer­mé bou­tique en 1968 mais dont Marge avait rache­té le stock res­tant, qua­rante-trois registres iden­tiques empi­lés dans un pla­card de l’of­fice, de quoi durer jus­qu’à la fin du monde ou jus­qu’à la fin de Marge, selon ce qui arri­ve­rait en premier.

Elle s’in­ter­rom­pit à midi pour pré­pa­rer des sand­wichs. Jam­bon, fro­mage, mou­tarde, pain de seigle — les mêmes sand­wichs depuis trente-deux ans, parce que Marge croyait à la constance dans toutes les choses, y com­pris les sand­wichs, et que la constance, quand on y pense, est peut-être la seule forme de cou­rage acces­sible à tout le monde.

Elle por­ta un sand­wich à Cald­well, qu’elle trou­va dans la chauf­fe­rie en train de véri­fier une vanne.

— Tu manges ?

— Mer­ci, Marge.

Ils ne se dirent rien d’autre. Marge et Cald­well se connais­saient depuis quatre ans — quatre automnes et quatre prin­temps, les moments de tran­si­tion, quand Marge arri­vait et que Cald­well par­tait, ou quand Marge par­tait et que Cald­well arri­vait, comme deux figu­rines sur une hor­loge suisse qui ne se croisent qu’en pas­sant. Elle ne l’ai­mait pas, ne le détes­tait pas. Elle le plai­gnait, un peu, de cette pitié pru­dente qu’on accorde aux gens qu’on sait fra­giles et qu’on ne veut pas bri­ser en les regar­dant de trop près. Elle savait qu’il buvait. Tout le monde savait. Per­sonne ne disait rien parce que per­sonne n’a­vait de solu­tion, et que dire les choses sans avoir de solu­tion est une cruau­té que les gens du Colo­ra­do — ces gens tai­seux, pra­tiques, habi­tués aux dis­tances et aux hivers — s’é­pargnent entre eux.

4.

L’a­près-midi, le jeune homme de la 217 descendit.

Gra­dy le vit entrer dans le bar à deux heures — les mains dans les poches d’un jean usé, un pull mar­ron à col rou­lé qui avait connu des jours meilleurs, les lunettes légè­re­ment de tra­vers. Il avait la démarche des grands types qui ne savent pas quoi faire de leur corps — de longues jambes, des bras trop longs, une façon de se dépla­cer en dia­go­nale comme s’il évi­tait des obs­tacles invi­sibles. Il s’as­sit au comp­toir, sur le troi­sième tabou­ret en par­tant de la gauche, et com­man­da un Jack Daniel’s.

— Neat ?

— Avec des gla­çons. Beau­coup de glaçons.

Gra­dy ser­vit. L’homme but une gor­gée, posa le verre, regar­da autour de lui. Le bar du Stan­ley était une pièce lam­bris­sée de chêne sombre, avec un pla­fond bas, un comp­toir en aca­jou ver­ni, six tabou­rets recou­verts de cuir vert, et der­rière le comp­toir, le mur de bou­teilles éclai­ré par des spots qui jetaient des reflets ambrés et cui­vrés sur les boi­se­ries. Des pho­tos enca­drées étaient accro­chées aux murs — des cli­chés noir et blanc des pre­mières années, l’hô­tel en construc­tion, la façade peinte en jaune mou­tarde, des hommes en cha­peaux ronds posant devant des Stan­ley Stea­mer garés sur le par­king de terre. Et une grande pho­to, au-des­sus de la porte, d’un couple en tenue de soi­rée du début du siècle — lui, maigre, mous­ta­chu, le regard fié­vreux du conva­les­cent ; elle, droite, les mains croi­sées, un visage d’une séré­ni­té absolue.

— C’est eux ? deman­da le jeune homme.

— Free­lan et Flo­ra Stan­ley, dit Gra­dy. 1911 ou 1912, quelque chose comme ça.

L’homme se leva, s’ap­pro­cha de la pho­to, l’exa­mi­na de près. Il res­ta long­temps devant elle — plus long­temps qu’un client ordi­naire, plus long­temps que ne le jus­ti­fiait la cour­toi­sie ou la curio­si­té, assez long­temps pour que Gra­dy le remarque et note men­ta­le­ment que ce type regar­dait les choses avec une inten­si­té par­ti­cu­lière, l’in­ten­si­té de quel­qu’un qui ne regarde pas seule­ment avec les yeux mais avec tout le reste, qui absorbe, qui stocke, qui transforme.

— Il était malade, dit le jeune homme.

— Tuber­cu­lose. Les méde­cins lui avaient don­né six mois. Il est mon­té ici en 1903, qua­si­ment mou­rant. L’air des mon­tagnes l’a gué­ri. Il a vécu jus­qu’à quatre-vingt-onze ans.

— Et elle ?

— Pia­niste. Elle jouait dans la salle de concert — Stan­ley l’a­vait fait construire pour elle. Cho­pin, Schu­mann. Elle est morte ici, en 39. AVC. Stan­ley l’a sui­vie un an après.

Le jeune homme revint s’as­seoir au comp­toir. Il but une gor­gée, fit tour­ner les gla­çons dans le verre avec son index — un geste d’en­fant, un geste qu’un adulte ne fait que lors­qu’il pense à autre chose.

— Ça fait com­bien d’hi­vers, qu’il est fermé ?

— Il a tou­jours fer­mé l’hi­ver. Depuis le début. Ils ne chauf­faient que les par­ties com­munes. Cent qua­rante chambres, à cette alti­tude, en hiver — vous ima­gi­nez la fac­ture. L’an­née der­nière seule­ment ils ont com­men­cé à par­ler de l’ou­vrir toute l’an­née. Mais pour l’ins­tant, il ferme.

— Et il reste quelqu’un ?

— Le gar­dien. Un type. Tout seul pen­dant cinq mois.

— Tout seul.

— Tout seul.

Le jeune homme ne dit rien. Il regar­dait son verre. Gra­dy recon­nut l’ex­pres­sion — il l’a­vait vue cent fois en onze sai­sons, sur des visages dif­fé­rents, cette expres­sion qui signi­fie que le cer­veau vient d’at­tra­per quelque chose, une image, une idée, un fil, et qu’il tire des­sus en silence pour voir ce qui vient.

— Com­ment il s’ap­pelle ? deman­da le jeune homme.

— Cald­well. Ver­non Cald­well. Il est dans la chauf­fe­rie, en bas. Vous vou­lez un autre verre ?

— Pas tout de suite. Est-ce que… l’hô­tel est hanté ?

Gra­dy sou­rit. C’é­tait la ques­tion que tous les clients posaient tôt ou tard — cer­tains avec iro­nie, cer­tains avec espoir, cer­tains avec peur. Le jeune homme la posait avec autre chose, quelque chose que Gra­dy ne sut pas iden­ti­fier immé­dia­te­ment. De l’ap­pé­tit, peut-être.

— Ça dépend de ce que vous appe­lez han­té, dit Grady.

5.

Gra­dy raconta.

Pas tout d’un coup. Les bons bar­mans ne racontent pas tout d’un coup. Ils dis­til­lent, ils dosent, ils laissent des blancs que le client rem­plit lui-même — parce qu’un blanc que le client rem­plit est tou­jours plus effrayant que le récit le plus détaillé, de la même manière qu’une porte fer­mée est tou­jours plus ter­ri­fiante qu’une porte ouverte.

Il racon­ta l’ex­plo­sion de 1911.

La nuit du 25 juin. L’o­rage. La panne d’élec­tri­ci­té. Stan­ley avait fait ins­tal­ler des conduites de gaz dans l’hô­tel comme sys­tème de secours, et le gaz avait fui — une fuite silen­cieuse, invi­sible, qui avait rem­pli l’es­pace entre le plan­cher du deuxième étage et le pla­fond du pre­mier comme de l’eau rem­plit une bai­gnoire. Eli­za­beth Wil­son, la gou­ver­nante en chef, était mon­tée à la 217 avec une bou­gie pour allu­mer la lan­terne à gaz. Elle avait ouvert la porte. L’al­lu­mette avait cra­qué. Et le monde avait explosé.

— On a enten­du la déto­na­tion à plus d’un mile, dit Gra­dy. La bai­gnoire de la 217 a volé en l’air. Eli­za­beth a été souf­flée à tra­vers le plan­cher — elle a atter­ri dans la salle à man­ger, un étage plus bas. Les deux che­villes bri­sées. Le toit de l’aile est souf­flé. Dix pour cent de l’hô­tel détruit en une seconde.

— Elle est morte ?

— Non. Elle est tom­bée dans le coma, elle s’est réveillée, et deux mois plus tard elle était de retour au tra­vail. Elle a tra­vaillé ici jus­qu’en 1950. Qua­rante ans de service.

— Et après ?

— Après, elle est morte. Mais c’est là que ça devient intéressant.

Gra­dy essuya le comp­toir, prit son temps. Le jeune homme atten­dait, le verre à mi-che­min entre le comp­toir et ses lèvres.

— Depuis sa mort, les clients de la 217 rap­portent des choses. Des valises qu’ils retrouvent défaites le matin alors qu’ils les avaient fer­mées. Des vête­ments pliés, ran­gés, qu’ils avaient lais­sés en vrac. Des lumières qui s’al­lument et s’é­teignent. Et pour les couples qui ne sont pas mariés — ça c’est le meilleur — une pré­sence froide qui s’ins­talle entre eux dans le lit. Comme si Eli­za­beth, même morte, conti­nuait à faire res­pec­ter les bonnes mœurs.

Le jeune homme ne sou­riait pas. Il écou­tait avec une gra­vi­té presque enfan­tine, la gra­vi­té de quel­qu’un à qui on raconte une his­toire au coin du feu et qui y croit — non pas naï­ve­ment, non pas super­sti­tieu­se­ment, mais de cette croyance pro­vi­soire et volon­taire qui est le début de toute fiction.

— Et le pia­no ? demanda-t-il.

Gra­dy le regarda.

— Qui vous a par­lé du piano ?

— Per­sonne. J’ai enten­du quelque chose, hier soir. Vers minuit. Un son — pas de la musique, pas vrai­ment. Une note. Une seule note. Qui venait d’en bas. De la salle de concert, je crois.

Gra­dy repo­sa le chif­fon. Pen­dant un ins­tant — très bref, presque imper­cep­tible — quelque chose pas­sa sur son visage, une ombre, un voile, l’ex­pres­sion d’un homme qui sait quelque chose qu’il ne devrait pas savoir et qui n’a pas envie de le partager.

— Flo­ra Stan­ley, dit-il. Elle jouait du pia­no. Elle joue encore.

6.

Cald­well appa­rut à quatre heures.

Il entra dans le bar par la porte de ser­vice, celle qui don­nait sur le cou­loir de la cui­sine, et s’ins­tal­la à l’ex­tré­mi­té du comp­toir, à sa place habi­tuelle — le der­nier tabou­ret, celui qui était le plus éloi­gné de l’en­trée et le plus proche du mur, la place d’un homme qui veut voir sans être vu, ou qui veut boire sans être jugé, ou les deux. Il por­tait son blou­son de fla­nelle ouvert sur un pull à col rond taché de cam­bouis, et ses mains, posées à plat sur le comp­toir, étaient rouges du froid et noires de graisse.

Gra­dy posa un verre devant lui sans qu’il ait com­man­dé. Jim Beam, deux doigts, sans glace. Cald­well le vida d’un geste et repo­sa le verre. Gra­dy le remplit.

— Ver­non, dit Gra­dy en dési­gnant le jeune homme d’un mou­ve­ment de tête, ce mon­sieur séjourne à la 217.

Cald­well tour­na la tête. Son regard croi­sa celui du jeune homme — un contact bref, éva­lua­teur, le regard d’un homme qui jauge un autre homme en une seconde et range l’in­for­ma­tion quelque part où il la retrou­ve­ra si néces­saire. Ce qu’il vit : un gosse. Un gosse qui avait l’air fati­gué, un peu trop maigre, un peu trop ner­veux, avec des yeux très mobiles qui bou­geaient der­rière les lunettes comme des pois­sons dans un bocal, des yeux qui enre­gis­traient tout — la dis­po­si­tion des bou­teilles, la pho­to au mur, les mains de Cald­well, les taches de cam­bouis, le verre vide, le geste de Gra­dy qui remplissait.

— La 217, dit Cald­well. C’est une sacrée chambre.

— C’est ce qu’on me dit.

— Qui vous dit quoi.

— L’ex­plo­sion. La gou­ver­nante. Le froid.

Cald­well but une gor­gée. Lente, cette fois. Il posa le verre et regar­da de nou­veau le jeune homme, plus long­temps, comme s’il cher­chait quelque chose sur son visage — un signe, un indice, une rai­son de par­ler ou de se taire.

— Vous êtes écri­vain, dit Caldwell.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Le jeune homme eut un mou­ve­ment de sur­prise — à peine visible, un tres­saille­ment des épaules, un léger recul de la tête.

— Com­ment vous savez ?

— Vous posez trop de ques­tions. Les gens nor­maux ne posent pas autant de ques­tions. Les gens nor­maux boivent leur verre et regardent la vue. Vous, vous buvez votre verre et vous regar­dez tout le reste.

Le jeune homme rit. Un rire court, un peu gêné, qui creu­sa deux fos­settes sur ses joues maigres et le fit paraître plus jeune encore — vingt-trois, vingt-quatre ans, pas plus. Mais ses yeux, der­rière le rire, ne riaient pas. Ses yeux travaillaient.

— Je m’ap­pelle Steve, dit-il en ten­dant la main.

— Ver­non.

Ils se ser­rèrent la main. La main de Cald­well enve­lop­pa celle du jeune homme comme un gant de cuir — chaude, sèche, rugueuse, une main qui aurait pu broyer l’autre sans effort et qui la relâ­cha avec une dou­ceur inattendue.

— Vous êtes le gardien ?

— C’est le mot qu’ils emploient.

— Et vous res­tez ici tout l’hiver ?

— De novembre à avril. Cinq mois. Quel­que­fois six, si le prin­temps tarde.

— Seul.

— Seul.

Le jeune homme le regar­dait avec cette inten­si­té que Gra­dy avait déjà remar­quée, cette façon de ne pas sim­ple­ment écou­ter mais d’in­gé­rer, de méta­bo­li­ser, de trans­for­mer chaque mot en quelque chose d’autre — en image, en scène, en réplique. Cald­well le sen­tait. Il n’ai­mait pas ça. Il n’ai­mait pas être regar­dé de cette manière, avec cet appé­tit, comme si on cher­chait à le lire de l’intérieur.

— Et com­ment c’est ? deman­da le jeune homme. L’hi­ver ici. Seul.

Cald­well fit signe à Gra­dy de rem­plir son verre. Troi­sième. Gra­dy ver­sa sans commentaire.

— C’est silen­cieux, dit Cald­well. C’est très silencieux.

— Et ?

— Et rien. C’est silen­cieux. La neige tombe. Le vent souffle. La chau­dière tourne. On fait sa ronde. On mange. On dort. On recom­mence. C’est pas compliqué.

— Vous n’a­vez jamais… je sais pas… enten­du des choses ?

Cald­well prit le temps de boire. Le bour­bon des­cen­dit, chaud, fami­lier, un ancien ami qui ne vous pose pas de questions.

— Mon­sieur, dit Cald­well, cet hôtel a soixante-cinq ans. Il est construit en bois et en pierre sur un socle de gra­nite. Le bois tra­vaille. La pierre aus­si, à sa manière. L’al­ti­tude fait des choses aux maté­riaux que les gens d’en bas ne com­prennent pas. Le froid contracte, la cha­leur dilate. Les tuyaux ont des poches d’air qui cir­culent. Le vent s’en­gouffre dans les inter­stices. Vous pou­vez expli­quer à peu près tout ce que vous enten­dez ici par la phy­sique et la météorologie.

— À peu près ?

Cald­well posa sur le jeune homme un regard long, plat, indé­chif­frable — le regard d’un homme qui a déci­dé depuis long­temps ce qu’il dit et ce qu’il ne dit pas, et qui ne revien­dra pas sur cette décision.

— À peu près, dit-il.

Dehors, la neige tom­bait tou­jours. Par la fenêtre du bar — une seule fenêtre, étroite, qui don­nait sur le côté est du bâti­ment — on voyait les flo­cons dans la lumière pâle de l’a­près-midi, et au-delà des flo­cons, les pins, et au-delà des pins, rien. Le monde s’ar­rê­tait aux pins. Le reste avait ces­sé d’exister.

7.

Gra­dy fer­ma le bar à six heures.

Il rin­ça les der­niers verres, essuya le comp­toir une der­nière fois, ran­gea les bou­teilles, véri­fia les stocks, nota les chiffres dans le car­net accro­ché au mur der­rière la caisse — quatre bou­teilles de Jack Daniel’s enta­mées, deux de Jim Beam, une de Maker’s Mark, sept bières en bou­teille, le reste intact. Il reti­ra son tablier, le plia, le posa sur le comp­toir. Regar­da la salle vide — les tabou­rets, le bois lus­tré, la lumière des spots sur les bou­teilles. Onze sai­sons. Onze automnes à fer­mer ce bar, à poser ce tablier, à regar­der cette salle pour la der­nière fois avant le printemps.

Il mon­ta dans sa chambre au pre­mier, fit son sac, redes­cen­dit. Dans le hall, Donag­hue atten­dait, man­teau enfi­lé, ser­viette à la main. Marge était là aus­si, emmi­tou­flée dans un ano­rak vio­let, un bon­net de laine enfon­cé jus­qu’aux sour­cils, ses registres sous le bras.

— La route ? deman­da Donaghue.

— J’ai appe­lé, dit Marge. C’est pas­sable. Mais si on veut des­cendre ce soir, il ne faut pas traîner.

Donag­hue se tour­na vers Cald­well, qui se tenait au pied de l’es­ca­lier, les bras croisés.

— Le dos­sier est sur le bureau. Le numé­ro de la com­pa­gnie est sur la pre­mière page. En cas d’ur­gence, vous appe­lez le bureau du shé­rif d’Estes Park, le numé­ro est aus­si dans le dos­sier. La livrai­son de fioul est pré­vue le 15 novembre, sauf si la route est fer­mée, auquel cas ils reportent. Vous avez assez de pro­vi­sions pour six semaines. Des questions ?

— Pas de questions.

— Les clients de la 217 devaient par­tir aujourd’­hui. Avec la neige, ils par­ti­ront peut-être demain. Ils ont payé. Ne vous en occu­pez pas.

— D’ac­cord.

— Bon hiver, Vernon.

— Bon hiver, mon­sieur Donaghue.

Marge s’ap­pro­cha de Cald­well. Elle le regar­da avec cette expres­sion qu’il connais­sait — pas de la pitié, non, Marge ne fai­sait pas dans la pitié, plu­tôt une sorte d’in­ven­taire silen­cieux, comme si elle véri­fiait l’é­tat d’un meuble avant de quit­ter la pièce.

— Il y a du ragoût de bœuf dans le congé­la­teur, dit-elle. Et des parts de tarte aux pommes. Tu n’as qu’à réchauffer.

— Mer­ci, Marge.

— Mange cor­rec­te­ment, Vernon.

C’é­tait un ordre, pas un conseil. Cald­well hocha la tête. Marge hocha la tête. Ils ne se tou­chèrent pas, ne se sou­rirent pas. Quelque chose pas­sa entre eux — une recon­nais­sance, peut-être, la recon­nais­sance muette de deux per­sonnes qui savent que l’une va res­ter et l’autre va par­tir, et que cette sépa­ra­tion, bien qu’elle se répète chaque année, n’est jamais tout à fait anodine.

Ils sor­tirent. Trois voi­tures — la Buick de Donag­hue, la Pon­tiac de Marge, la Che­velle de Gra­dy — démar­rèrent dans la neige, pati­nèrent, trou­vèrent la route, s’é­loi­gnèrent. Les phares décou­pèrent des tun­nels de lumière dans les flo­cons, puis les tun­nels rétré­cirent, puis ils disparurent.

Cald­well res­ta sous le porche.

Le silence qui sui­vit le départ des voi­tures n’é­tait pas un silence ordi­naire. C’é­tait un silence géo­lo­gique — le silence de la mon­tagne et de la val­lée et de la neige et du ciel, un silence qui exis­tait depuis des mil­lions d’an­nées et qui avait été tem­po­rai­re­ment inter­rom­pu par soixante-cinq ans de pré­sence humaine, et qui repre­nait main­te­nant ses droits avec la tran­quilli­té impla­cable des choses qui ont le temps. Le Stan­ley Hotel, dans ce silence, n’é­tait plus un hôtel. Il était un acci­dent. Une ano­ma­lie. Un objet blanc et rec­tan­gu­laire posé dans un pay­sage qui n’a­vait pas été conçu pour lui et qui, patiem­ment, infa­ti­ga­ble­ment, tra­vaillait à le reprendre.

Cald­well ren­tra. Fer­ma la porte. Le bruit du loquet réson­na dans le hall comme un coup de feu.

8.

Le dîner eut lieu dans la cui­sine des employés, parce que le res­tau­rant était fer­mé et que Cald­well n’al­lait cer­tai­ne­ment pas dres­ser une table dans la salle à man­ger pour trois personnes.

La femme avait pré­pa­ré quelque chose — elle avait trou­vé le ragoût de Marge dans le congé­la­teur, l’a­vait réchauf­fé, avait mis la table avec ce qu’elle avait trou­vé. Trois assiettes, trois verres, trois four­chettes, trois cou­teaux. Elle avait cette com­pé­tence calme des femmes qui savent trans­for­mer n’im­porte quel espace en un lieu habi­table, qui savent qu’un repas par­ta­gé est un acte civi­li­sa­teur, une digue contre le chaos.

Elle s’ap­pe­lait Tabi­tha. Cald­well l’ap­prit ce soir-là. Son mari s’ap­pe­lait Steve. Ils habi­taient Boul­der. Il ensei­gnait — non, il avait ensei­gné, il n’en­sei­gnait plus, il écri­vait. Il avait publié un livre l’an­née pré­cé­dente — un roman — et un autre cette année, et il tra­vaillait sur un troi­sième mais ça n’a­van­çait pas, ça n’a­van­çait pas du tout, c’est pour ça qu’ils étaient mon­tés à Estes Park, pour souf­fler, pour sor­tir de Boul­der, pour voir autre chose que les murs de leur appar­te­ment et les piles de copies à cor­ri­ger — parce qu’il cor­ri­geait aus­si des copies, pour un maga­zine, pour un peu d’argent, parce que les livres, même quand ils se vendent, ne paient pas le loyer, pas encore, peut-être un jour.

Cald­well écou­tait. Il man­geait le ragoût de Marge, buvait de l’eau — il ne buvait pas devant les gens, jamais, c’é­tait une règle qu’il s’é­tait fixée et qu’il tenait, la seule peut-être qu’il tenait encore — et il écou­tait. Le jeune homme par­lait beau­coup, avec cette éner­gie ner­veuse qu’il avait déjà mon­trée au bar, les mots se bous­cu­lant comme s’il y avait un embou­teillage entre son cer­veau et sa bouche, et sa femme posait par­fois la main sur son bras, dou­ce­ment, un geste d’a­pai­se­ment ou de ralen­tis­se­ment, et il s’ar­rê­tait une seconde, repre­nait son souffle, et repartait.

— C’est quoi, vos livres ? deman­da Caldwell.

Le jeune homme eut un moment d’hé­si­ta­tion — cette hési­ta­tion carac­té­ris­tique des auteurs à qui on pose la ques­tion, parce que répondre « je suis écri­vain » à un incon­nu est un acte d’or­gueil qui vous expose au ridi­cule si l’in­con­nu n’a jamais enten­du votre nom, ce qui est le cas dans quatre-vingt-dix-neuf pour cent des situations.

— De l’hor­reur, dit-il. Des his­toires de peur. Le sur­na­tu­rel, les fan­tômes, les mai­sons han­tées, ce genre de choses.

— Ah, dit Caldwell.

Un seul mot. Mais la manière dont il le dit — plate, neutre, sans inflexion — conte­nait quelque chose que le jeune homme per­çut sans pou­voir le nom­mer. Pas du mépris. Pas de l’a­mu­se­ment. Plu­tôt une forme de recon­nais­sance. Comme si Cald­well venait de com­prendre quelque chose sur ce gosse, quelque chose qui expli­quait les ques­tions, l’in­ten­si­té du regard, l’in­té­rêt pour l’hô­tel, pour l’ex­plo­sion, pour les fan­tômes — et que cette com­pré­hen­sion ne lui fai­sait ni chaud ni froid, parce que Ver­non Cald­well avait depuis long­temps ces­sé de s’é­ton­ner des rai­sons pour les­quelles les gens font ce qu’ils font.

— Et vous, dit le jeune homme. Avant d’être gar­dien. Vous fai­siez quoi ?

Cald­well repo­sa sa four­chette. Un geste lent, déli­bé­ré, comme s’il posait une arme.

— Pas grand-chose, dit-il. Des trucs.

Tabi­tha chan­gea de sujet. Elle deman­da à Cald­well s’il avait de la famille. Il dit non. Elle deman­da s’il avait vécu ailleurs qu’au Wyo­ming et au Colo­ra­do. Il dit qu’il avait voya­gé un peu. Elle ne deman­da pas où, parce qu’elle sen­tait — cette femme sen­tait les choses avec une acui­té que Cald­well trou­va presque déran­geante — que « voya­gé un peu » signi­fiait quelque chose de pré­cis et de dou­lou­reux, et qu’il ne fal­lait pas insister.

Après le dîner, le jeune homme aida à débar­ras­ser, et Tabi­tha mon­ta se cou­cher. Elle embras­sa son mari sur la tempe, dit bon­soir à Cald­well avec un sou­rire qui était à la fois cha­leu­reux et pru­dent — le sou­rire de quel­qu’un qui vous sou­haite sin­cè­re­ment une bonne nuit mais qui n’est pas sûr que la nuit sera bonne — et dis­pa­rut dans l’escalier.

Les deux hommes res­tèrent seuls dans la cuisine.

Le silence, entre eux, n’é­tait pas gênant. C’é­tait un silence d’hommes — un silence qui n’a pas besoin d’être rem­pli, qui n’est pas une absence de com­mu­ni­ca­tion mais une forme de com­mu­ni­ca­tion en soi, un accord tacite pour ne rien dire tant qu’il n’y a rien à dire.

Cald­well fit du café. Le jeune homme accep­ta une tasse. Ils burent en silence, assis de part et d’autre de la table en bois bala­frée, et la neige tom­bait dehors, et la chau­dière souf­flait en des­sous, et l’hô­tel cra­quait au-dessus.

— Cet hôtel, dit le jeune homme. Il est construit sur quoi ?

— Du gra­nite. Et du quartz, aus­si. Toute la val­lée est sur un socle de quartz.

— C’est vrai que le quartz stocke l’énergie ?

Cald­well le regar­da par-des­sus sa tasse.

— J’en sais rien, dit-il. Je suis méca­ni­cien, pas géologue.

— Mais les gens le disent.

— Les gens disent beau­coup de choses.

— Et vous ? Qu’est-ce que vous dites, vous ?

Cald­well but une gor­gée de café. Longue. Le temps de déci­der. Puis il repo­sa la tasse et dit, d’une voix très calme, très plate, la voix d’un homme qui énonce un fait :

— Je dis que cet hôtel a été construit par un homme qui aurait dû mou­rir. Sur une terre qui a été volée à un lord anglais qui l’a­vait lui-même volée aux Indiens. Et que la pre­mière chose qui s’est pas­sée ici, c’est qu’une femme a été souf­flée à tra­vers un plan­cher et qu’elle a refu­sé de mou­rir aus­si. Et que la deuxième chose qui s’est pas­sée, c’est que la femme du fon­da­teur est morte ici et qu’elle a refu­sé de partir.

Il se tut. Le jeune homme ne bou­geait pas.

— Je dis, reprit Cald­well, que dans cet hôtel, per­sonne ne meurt et per­sonne ne part. Ils res­tent. On ne sait pas pour­quoi. On ne sait pas com­ment. Mais ils restent.

Dans le silence qui sui­vit, quelque chose bou­gea dans le pla­fond — un cra­que­ment, long, lent, qui tra­ver­sa la cui­sine d’un mur à l’autre, comme un pas. Cald­well ne leva pas les yeux. Le jeune homme si.

— C’est le bois, dit Cald­well. C’est tou­jours le bois.

Mais il ne regar­dait pas le pla­fond. Il regar­dait sa tasse. Et ses mains, autour de la tasse, trem­blaient légèrement.

9.

À dix heures du soir, Cald­well fit sa ronde.

Le jeune homme deman­da s’il pou­vait l’ac­com­pa­gner. Cald­well haus­sa les épaules — un geste qui signi­fiait oui sans coû­ter un mot. Ils mon­tèrent ensemble l’es­ca­lier prin­ci­pal, Cald­well devant, lampe torche en main, le jeune homme der­rière, les mains dans les poches, la tête levée vers les étages supé­rieurs qui dis­pa­rais­saient dans la pénombre.

L’hô­tel, vidé de ses der­niers occu­pants — Donag­hue, Marge, Gra­dy, Don­na et Pat­ty, tous par­tis, tous des­cen­dus vers le monde d’en bas — l’hô­tel avait chan­gé. Le jeune homme le sen­tit dès le pre­mier étage. Ce n’é­tait pas une ques­tion de tem­pé­ra­ture, bien que l’air fût plus froid. Ce n’é­tait pas une ques­tion de lumière, bien que les appliques murales, allu­mées à mi-puis­sance, jetassent des ombres inha­bi­tuelles. C’é­tait autre chose. Une den­si­té. L’air était plus dense — comme si l’hô­tel, libé­ré du poids des vivants, avait expi­ré, s’é­tait déten­du, avait occu­pé l’es­pace que les corps humains lais­saient vacant. Les cou­loirs sem­blaient plus larges. Les pla­fonds plus hauts. Les dis­tances plus longues.

— C’est tou­jours comme ça ? mur­mu­ra le jeune homme.

— Comme quoi ?

— Comme si… l’hô­tel était plus grand, la nuit.

Cald­well ne répon­dit pas. Il avan­çait dans le cou­loir du pre­mier étage, véri­fiant les extinc­teurs, les portes, les fenêtres. Le jeune homme le sui­vait, et ses yeux fai­saient ce que Cald­well avait devi­né qu’ils feraient — ils dévo­raient. Ils dévo­raient la moquette rouge sombre, les appliques en lai­ton, les portes numé­ro­tées, la pers­pec­tive du cou­loir qui se res­ser­rait au loin, les ombres qui bou­geaient quand ils mar­chaient, pro­je­tées par la lampe torche de Cald­well sur les murs cou­leur crème.

Au deuxième étage, le jeune homme s’ar­rê­ta devant sa propre porte — la 217. Il posa la main sur la poi­gnée et res­ta là, comme s’il écou­tait quelque chose à tra­vers le bois. Cald­well l’at­ten­dit, dix pas plus loin, sans impa­tience. Les gens fai­saient sou­vent ça, s’ar­rê­ter devant des portes, dans cet hôtel. Les portes avaient quelque chose. Cald­well ne savait pas quoi.

Ils mon­tèrent au troi­sième. Fer­mé. Les éti­quettes aux poi­gnées. FER­MÉ POUR LA SAI­SON. Le cou­loir était plon­gé dans l’obs­cu­ri­té — Cald­well n’al­lu­mait pas les lumières des étages fer­més, pour éco­no­mi­ser l’élec­tri­ci­té, et la lampe torche décou­pait un cône blanc dans le noir, un tun­nel mou­vant qui révé­lait le cou­loir par frag­ments : un mor­ceau de mur, un numé­ro de chambre, l’angle d’une porte, une applique éteinte.

Le jeune homme vit les housses blanches par l’en­tre­bâille­ment d’une porte mal fer­mée. Il s’ar­rê­ta, pous­sa la porte. La chambre appa­rut dans le fais­ceau de la lampe — les meubles recou­verts, le lit nu, les rideaux tirés. Un ali­gne­ment de formes spec­trales, immo­biles, attentives.

— On dirait des fan­tômes, dit le jeune homme.

— C’est des draps, dit Caldwell.

Ils redes­cen­dirent. Au pied de l’es­ca­lier, le jeune homme regar­da la chaîne et le cade­nas qui bar­raient l’ac­cès au quatrième.

— On ne monte pas ?

— Non.

— Pour­quoi ?

— Parce qu’on ne monte pas.

La manière dont il le dit — tran­chante, défi­ni­tive, avec une fer­me­ture dans la voix qui inter­di­sait toute relance — sur­prit le jeune homme. Cald­well s’en aper­çut. Il adou­cit, très légèrement :

— Condam­né pour l’hi­ver. Pas de chauf­fage là-haut. Pas de rai­son d’y aller.

Le jeune homme regar­da l’es­ca­lier qui mon­tait vers le qua­trième, au-delà de la chaîne, dans le noir com­plet. L’obs­cu­ri­té, là-haut, avait une qua­li­té dif­fé­rente de l’obs­cu­ri­té des autres étages — plus épaisse, plus ancienne, une obs­cu­ri­té qui ne sem­blait pas seule­ment due à l’ab­sence de lumière mais à la pré­sence de quelque chose d’autre, quelque chose qui occu­pait le noir comme un liquide occupe un verre.

— Bonne nuit, dit Caldwell.

— Bonne nuit, Vernon.

Le jeune homme mon­ta au deuxième. Cald­well des­cen­dit au sous-sol. Cha­cun vers sa chambre, cha­cun vers sa nuit. L’es­ca­lier les sépa­ra comme un arbre sépare ses branches — l’un vers le haut, l’autre vers le bas, et entre eux, le tronc immense de l’hô­tel, ses cent qua­rante chambres vides, ses cou­loirs déserts, ses housses blanches, ses portes fer­mées, et quelque part, dans la salle de concert ver­rouillée, le Stein­way de Flo­ra Stan­ley qui atten­dait dans le noir, cou­vercle levé, touches blanches et noires ali­gnées comme des dents, prêt à jouer pour per­sonne, pour tout le monde, pour les murs et pour les morts et pour cette nuit d’oc­tobre qui n’en finis­sait pas de tom­ber sur les Rocheuses.

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