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Le péché de Borges — Cha­pitres 9 à 12 — Epilogue

Le péché de Borges — Cha­pitres 9 à 12 — Epilogue

Le péché de Borges

Le péché de Borges

Cha­pitres 9 à 12 — Epilogue

IX

AZU­CE­NA

Elle l’emmena à San Tel­mo un dimanche.

Pas le len­de­main des retrou­vailles — il y eut d’a­bord trois jours de thé. Trois jours de fau­teuils côte à côte à L’O­ran­ge­rie, de tasses fumantes et de conver­sa­tions lentes, pru­dentes, comme deux per­sonnes qui marchent sur un lac gelé et qui testent chaque pas avant de poser le pied, parce qu’elles savent que la glace peut cra­quer à tout moment et qu’en des­sous il y a l’eau noire, l’eau froide, l’eau de tout ce qui n’a pas été dit.

Ils par­lèrent de choses simples. De Bue­nos Aires. Du temps — ce prin­temps doux qui res­sem­blait à un automne inver­sé, cette cha­leur hési­tante qui mon­tait par paliers, comme si la ville avait besoin de se convaincre elle-même qu’il fai­sait beau. Du thé — Damian avoua qu’il n’a­vait jamais bu de thé Dar­jee­ling avant l’Al­vear, qu’au Mexique le thé c’é­tait le té de man­za­nilla quand on avait mal au ventre et rien d’autre, et Azu­ce­na rit, et ce rire — cette deuxième fois qu’il la voyait rire, après le sou­rire du chat — fit à Damian le même effet que la pre­mière fois, cette pres­sion dans la poi­trine, ce nœud qui se défait.

Ils ne par­lèrent pas du Mexique. Pas de l’af­faire Sep­tién. Pas des morts, des docu­ments, de la fuite. Pas de Gabrie­la Montes de Oca qui s’é­tait pen­due dans sa vil­la de Cuer­na­va­ca. Pas des hommes cagou­lés dans l’ap­par­te­ment de la Colo­nia Bue­nos Aires. Tout cela exis­tait — quelque part, sous la sur­face, comme un fleuve sou­ter­rain — mais ils ne le nom­mèrent pas. Pas encore. Nom­mer les choses leur aurait don­né un poids, une masse, et ce qu’ils construi­saient — ce qu’ils étaient en train de construire, sans le savoir, sans le déci­der, par la seule force du thé par­ta­gé et du silence habi­té — ce qu’ils construi­saient était fra­gile, léger, aérien, et il suf­fi­sait d’un mot de trop pour tout faire tomber.

Le qua­trième jour, Azu­ce­na dit :

— Vous connais­sez San Telmo ?

— Non.

— Venez dimanche. Il y a un marché.

Et le dimanche, ils se retrou­vèrent devant l’Al­vear — pre­mier ren­dez-vous hors de l’hô­tel, pre­mier pas en dehors du cocon, et quelque chose dans cette sor­tie res­sem­blait à une nais­sance, ou à un aveu, ou aux deux en même temps. Azu­ce­na por­tait un jean et un che­mi­sier blanc. Damian por­tait un pan­ta­lon et une che­mise à manches retrous­sées. Deux per­sonnes qui marchent dans une rue de Bue­nos Aires. Rien de plus ordi­naire. Rien de plus extraordinaire.

Ils des­cen­dirent à San Tel­mo à pied. Azu­ce­na connais­sait le che­min — par Jun­cal, Cal­lao, puis vers le sud, en tra­ver­sant l’A­ve­ni­da de Mayo avec son air de bou­le­vard pari­sien trans­plan­té sous les tro­piques, ses cafés à ter­rasse, ses immeubles Art Nou­veau dont les cor­niches s’ef­fri­taient avec majes­té. Elle lui mon­trait la ville comme on montre un tré­sor — avec fier­té et avec inquié­tude, parce qu’un tré­sor qu’on montre est un tré­sor qu’on par­tage, et par­ta­ger c’est risquer.

— Ici, c’est le Café Tor­to­ni, dit-elle en pas­sant devant la devan­ture légen­daire de l’A­ve­ni­da de Mayo. Le plus vieux café de Bue­nos Aires. Borges venait y jouer aux échecs. Gar­del y chan­tait. Alfon­si­na Stor­ni y écri­vait des poèmes. Tous les fan­tômes de la ville se donnent ren­dez-vous au Tortoni.

Damian regar­da la façade — vitrines embuées, boi­se­ries sombres, un inté­rieur qui res­sem­blait à un tableau de Hop­per, avec ses lumières jaunes et ses sil­houettes immo­biles. Il pen­sa aux cafés de Mexi­co — le Café de Tacu­ba, le Café La Haba­na où Fidel Cas­tro et le Che avaient pla­ni­fié la révo­lu­tion cubaine devant un cor­ta­do. Toutes les villes d’A­mé­rique latine avaient leurs cafés mythiques, leurs fan­tômes assis à des tables per­ma­nentes, leurs tasses de café qui ne refroi­dis­saient jamais.

— Vous aimez les fan­tômes, dit-il.

— Les fan­tômes sont les seuls qui ne mentent pas. Les vivants, si.

Ils conti­nuèrent. San Tel­mo les accueillit comme San Tel­mo accueille tout le monde — avec un mélange de non­cha­lance et de théâ­tra­li­té, cette façon d’être à la fois un quar­tier et une scène, un lieu de vie et un spec­tacle per­ma­nent. La Pla­za Dor­re­go, le dimanche, était un chaos magni­fique — des cen­taines d’é­tals de bro­can­teurs, d’an­ti­quaires, de ven­deurs de bibe­lots et de mer­veilles, dis­po­sés en rangs ser­rés sous les arbres de la place. Des siphons à soda en verre bleu. Des pou­pées cas­sées. Des disques de vinyle de Gar­del et de Pugliese. Des lampes Art Déco. Des pho­to­gra­phies jau­nies de Bue­nos Aires en 1920 — les tram­ways, les calèches, les hommes en cha­peau, les femmes en ombrelle. Des cou­teaux gau­chos avec des manches en os. Des boîtes à musique qui jouaient des tan­gos rouillés. Tout un bric-à-brac de mémoire, de nos­tal­gie, d’ob­jets arra­chés à des mai­sons, à des vies, à des époques révo­lues, et remis en cir­cu­la­tion comme si le pas­sé n’é­tait pas mort mais sim­ple­ment en vente.

Azu­ce­na s’ar­rê­ta devant un étal de livres. Des édi­tions anciennes — Borges, Cortá­zar, Bioy Casares, Sil­vi­na Ocam­po, Rober­to Arlt. Elle prit un exem­plaire de Fic­ciones — cou­ver­ture abî­mée, pages jau­nies, mais intact, lisible, vivant.

— Vous connais­sez Borges ? demanda-t-elle.

— Non. Je connais le nom. C’est tout.

— Il faut lire Borges. C’est la clé de Bue­nos Aires. Si vous ne lisez pas Borges, vous ne com­pren­drez jamais cette ville. Vous la ver­rez — les rues, les façades, les arbres. Mais vous ne la com­pren­drez pas. Parce que Bue­nos Aires n’est pas une ville. C’est une idée. Un laby­rinthe. Un rêve que quel­qu’un a fait il y a cent ans et dont on n’ar­rive pas à se réveiller.

Elle ache­ta le livre. Le lui tendit.

— Tenez. Com­men­cez par El jardín de sen­de­ros que se bifur­can. Le jar­din aux sen­tiers qui bifurquent. L’his­toire d’un homme qui découvre qu’à chaque ins­tant, chaque déci­sion crée un uni­vers paral­lèle, et que tous les futurs pos­sibles existent simultanément.

Damian prit le livre. Le sou­pe­sa dans sa main. Un objet léger — deux cents grammes, peut-être moins. Et pour­tant, rece­voir ce livre des mains d’A­zu­ce­na avait le poids d’un geste consi­dé­rable, un geste qui disait : voi­ci ce que j’aime, voi­ci ce qui me consti­tue, voi­ci le monde dans lequel j’ha­bite main­te­nant — et je vous y invite.

Ils déjeu­nèrent dans un boliche de San Tel­mo — un de ces petits res­tau­rants de quar­tier aux murs cou­verts de pho­tos de tan­go et de maillots de foot­ball, avec des nappes à car­reaux et des carafes de vin posées sur les tables sans qu’on les ait com­man­dées, parce qu’à Bue­nos Aires le vin fait par­tie du cou­vert, au même titre que le pain et la ser­viette. Ils man­gèrent des empa­na­das — bœuf, oignon, œuf dur, olive, la pâte crous­tillante et dorée, la farce fumante — et du lomo, ce steak argen­tin épais de quatre cen­ti­mètres, sai­gnant, tendre, accom­pa­gné de chi­mi­chur­ri — cette sauce verte faite de per­sil, d’ail, de vinaigre et de piment qui est l’exact contraire du dulce de leche : là où le dulce est dou­ceur et sucre et récon­fort, le chi­mi­chur­ri est piquant et vif et franc, et les deux ensemble résument l’Ar­gen­tine — un pays qui oscille entre la ten­dresse et la brûlure.

— C’est bon, dit Damian.

— Mieux qu’au Mexique ?

— Dif­fé­rent. Au Mexique, la viande est un com­bat. Ici, c’est une conversation.

Azu­ce­na rit. Et Damian se dit que ce rire — ce troi­sième rire — com­men­çait à lui deve­nir néces­saire. Comme le café du matin. Comme l’air.

Après le déjeu­ner, ils mar­chèrent dans les rues de San Tel­mo. Les pavés irré­gu­liers, les façades colo­niales, les portes en bois mas­sif der­rière les­quelles on devi­nait des patios inté­rieurs — ces patios secrets de Bue­nos Aires, ces jar­dins cachés qui sont le vrai cœur de la ville, invi­sibles depuis la rue, acces­sibles seule­ment à ceux qui savent pous­ser la bonne porte. Damian mar­chait à côté d’A­zu­ce­na, et pour la pre­mière fois depuis qu’il était arri­vé à Bue­nos Aires, il ne cher­chait pas. Il ne scru­tait pas les visages, ne qua­drillait pas les rues, ne cal­cu­lait pas les dis­tances. Il mar­chait. Sim­ple­ment. À côté d’une femme qui lui mon­trait une ville. Et la ville se lais­sait mon­trer, géné­reuse, offerte, avec ses secrets et ses bles­sures expo­sés au soleil de novembre comme du linge qui sèche sur un balcon.

À cinq heures, Azu­ce­na dit :

— Je vais vous emme­ner quelque part.

Ils des­cen­dirent dans un sous-sol. La Cate­dral. La milonga.

L’en­droit était presque vide — le dimanche après-midi, la milon­ga ne com­men­çait vrai­ment que vers six heures, quand la lumière du jour s’é­tei­gnait et que Bue­nos Aires bas­cu­lait dans cette nuit pré­coce de novembre qui donne à la ville un air de ren­dez-vous clan­des­tin. Mais le ban­do­néo­niste était déjà là — un homme maigre, les che­veux gris, les yeux fer­més, qui jouait pour lui-même, pour les murs, pour les fan­tômes — et la musique rem­plis­sait le sous-sol comme l’eau rem­plit une bai­gnoire, len­te­ment, par le fond.

Osval­do était assis à sa table. Verre de vin rouge. Immobile.

— Osval­do, dit Azu­ce­na. Un ami. Du Mexique.

Osval­do regar­da Damian. Un regard long, éva­lua­teur — pas hos­tile, pas cha­leu­reux, un regard de vie­jo milon­gue­ro qui juge un homme comme on juge un dan­seur, par la pos­ture, l’a­plomb, la manière de se tenir debout.

— Mexi­cain, dit Osval­do. Bien­ve­nue. Vous dansez ?

— Non.

— Bien. Asseyez-vous. Regar­dez. On apprend beau­coup en regardant.

Ils s’as­sirent. Le vin arri­va sans qu’on le com­mande. Des dan­seurs entrèrent, un par un, deux par deux, et la piste com­men­ça à se peu­pler. Et Azu­ce­na se leva.

— Vous permettez ?

Elle alla dan­ser. Avec Osval­do. Et Damian regarda.

Il regar­da Azu­ce­na dan­ser le tan­go. Il regar­da cette femme qu’il avait connue ter­ri­fiée, tra­quée, défaite — cette femme qu’il avait vue ram­per dans la pous­sière d’un appar­te­ment de la Colo­nia Bue­nos Aires sous les balles — il la regar­da se mou­voir sur une piste de danse avec une grâce qu’il ne lui connais­sait pas, une flui­di­té, une liber­té de mou­ve­ment qui sem­blait venir de très loin, de très pro­fond, d’un endroit d’elle-même qu’elle n’a­vait jamais pu atteindre au Mexique parce que la peur l’en empêchait.

Le tan­go. Osval­do la gui­dait avec cette auto­ri­té douce des vieux dan­seurs — un mou­ve­ment du torse, une pres­sion de la main, un dépla­ce­ment du poids — et Azu­ce­na sui­vait, mais « suivre » n’é­tait pas le mot. Elle répon­dait. Chaque pas d’Os­val­do appe­lait un pas d’elle, et ce pas n’é­tait pas une copie mais une varia­tion, une inter­pré­ta­tion, un com­men­taire — comme deux musi­ciens qui impro­visent ensemble, cha­cun écou­tant l’autre, cha­cun pro­po­sant, cha­cun accep­tant ou refu­sant, dans cette conver­sa­tion sans mots qui est le tango.

Damian ne bou­geait pas. Le vin rouge dans son verre, intact. Les yeux fixés sur la piste. Et quelque chose en lui — quelque chose qu’il avait gar­dé ver­rouillé pen­dant des années, pen­dant des décen­nies peut-être, depuis l’en­fance, depuis tou­jours — quelque chose se déver­rouilla. Pas avec un bruit. Pas avec un geste. Avec un relâ­che­ment. Comme un muscle qu’on tient contrac­té depuis si long­temps qu’on a oublié qu’il était contrac­té, et qui sou­dain se relâche, et la dou­leur qu’on ne sen­tait plus revient d’un coup, aiguë, et c’est la preuve qu’on est vivant.

La musique s’ar­rê­ta. Azu­ce­na revint à la table. Les joues rosies. Les yeux brillants. Vivante. Tel­le­ment vivante.

— Vous ne vou­lez vrai­ment pas essayer ? dit-elle.

— Non. Pas ce soir. Mais je vous regarde.

Elle le regar­da. Com­prit quelque chose. Ne dit rien.

Plus tard, dans la rue, en remon­tant vers Reco­le­ta, Azu­ce­na s’ar­rê­ta devant une vitrine de librai­rie. Celle de Ren­zo — fer­mée à cette heure, mais éclai­rée de l’in­té­rieur par une lampe qui res­tait allu­mée toute la nuit, comme un phare dans un port de livres.

— Mon libraire, dit-elle. Ren­zo. Il m’a tout appris sur Bue­nos Aires. Borges, le tan­go, les cafés, les fan­tômes. Il dit que Bue­nos Aires est un livre qu’on ne finit jamais de lire.

Damian regar­da la vitrine. Les livres entas­sés, les piles ban­cales, les cou­ver­tures usées.

— Il y a un poème de Borges, dit Azu­ce­na. Un vers. Il dit : He come­ti­do el peor de los peca­dos que un hombre puede come­ter. No he sido feliz.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— J’ai com­mis le pire des péchés qu’un homme puisse com­mettre. Je n’ai pas été heureux.

Damian gar­da le silence. Long­temps. Puis il dit :

— C’est vrai.

— Quoi ?

— Que c’est le pire des péchés. Ne pas être heu­reux. J’ai pas­sé ma vie à cher­cher des gens. Des fan­tômes. Des dis­pa­rus. Et pen­dant tout ce temps, je n’ai pas été heu­reux. Pas une seule fois. Pas un seul jour. Je fai­sais mon tra­vail, je croyais que c’é­tait suf­fi­sant, je croyais que cher­cher les autres c’é­tait ma façon d’être au monde, ma jus­ti­fi­ca­tion, mon excuse pour ne pas vivre. Et puis vous avez dis­pa­ru. Et je vous ai trou­vée. Et quand vous êtes par­tie pour Bue­nos Aires, quand j’ai enten­du votre voix sur le télé­phone — c’est beau ici — j’ai com­pris que je n’a­vais jamais rien trou­vé. Que tous les gens que j’a­vais cher­chés, tous les dos­siers, tous les fan­tômes — ce n’é­tait pas eux que je cher­chais. C’é­tait une rai­son. Une rai­son de ne pas être heu­reux. Parce qu’être heu­reux me fai­sait peur.

Il s’ar­rê­ta. Se ren­dit compte qu’il avait par­lé plus long­temps, en une seule fois, qu’il n’a­vait jamais par­lé de sa vie. Et que les mots qu’il avait pro­non­cés étaient des mots qu’il n’a­vait jamais dits à per­sonne — ni à un ami, ni à un col­lègue, ni à Here­dia, ni même à lui-même dans le silence de son appar­te­ment mexi­cain, en écou­tant l’en­re­gis­tre­ment pour la cen­tième fois.

Azu­ce­na ne dit rien. Elle le regar­da. Puis elle prit sa main.

Sa main à lui. La main du flic. La main qui avait tenu le Beret­ta, qui avait tiré sur des hommes dans un appar­te­ment sombre, qui avait ouvert des dos­siers de morts. Elle la prit dans la sienne — sa main à elle, la main de la fugi­tive, la main qui avait signé un faux nom sur un faux pas­se­port, qui avait payé un faus­saire dans l’ar­rière-salle d’un maga­sin de chaus­sures, qui avait com­po­sé un numé­ro de télé­phone depuis une cabine de Constitución.

Deux mains. Deux vies. Deux pays. Deux his­toires de vio­lence et de fuite et de recherche qui se rejoi­gnaient enfin, dans une rue de Bue­nos Aires, devant une librai­rie fer­mée, sous les jaca­ran­das en fleurs.

Ils mar­chèrent. Sans par­ler. Main dans la main. Remon­tant vers Reco­le­ta, vers l’Al­vear, vers leurs deux soli­tudes qui com­men­çaient — len­te­ment, pru­dem­ment, comme deux rivières qui convergent — à n’en faire plus qu’une.

X

DAMIAN

La nuit. Le Río de la Plata.

C’é­tait Azu­ce­na qui avait pro­po­sé. Un soir, après le thé — le thé était deve­nu leur rituel, leur ancrage, le point fixe autour duquel tout le reste tour­nait — elle avait dit : « Je veux vous mon­trer le fleuve. » Et ils étaient sor­tis de l’Al­vear, avaient pris un taxi jus­qu’à la Cos­ta­ne­ra Sur, cette pro­me­nade qui longe le fleuve au sud de Puer­to Made­ro, là où Bue­nos Aires cesse d’être une ville et devient un rivage, un bord, une lisière entre la terre et l’eau.

Le Río de la Pla­ta, la nuit. Damian n’a­vait jamais vu un fleuve aus­si vaste. Le mot « fleuve » ne conve­nait pas — c’é­tait une mer inté­rieure, une éten­due d’eau brune et lisse qui s’é­ten­dait jus­qu’à l’ho­ri­zon, et l’ho­ri­zon était invi­sible, noyé dans l’obs­cu­ri­té, de sorte qu’on ne savait pas où finis­sait l’eau et où com­men­çait le ciel. De l’autre côté — à qua­rante kilo­mètres, invi­sible — il y avait l’U­ru­guay. Un autre pays. Un autre monde. Si proche et si inac­ces­sible, comme tout ce qui est sépa­ré de nous par de l’eau.

Ils mar­chèrent le long de la Cos­ta­ne­ra. Le vent était tiède — un vent de novembre, char­gé d’hu­mi­di­té et de sel, qui sen­tait la vase et le large. Des pêcheurs étaient assis au bord, leurs lignes plon­gées dans l’obs­cu­ri­té, immo­biles, patients, comme des moines en prière. Des couples se pro­me­naient. Des chiens cou­raient sur l’herbe. La ville, der­rière eux, brillait de toutes ses lumières — les tours de Puer­to Made­ro, les gratte-ciel de Reti­ro, la sil­houette loin­taine de l’o­bé­lisque — mais ici, au bord de l’eau, la lumière était rare, et l’obs­cu­ri­té avait cette qua­li­té velou­tée des nuits d’A­mé­rique du Sud, cette dou­ceur qui enve­loppe et qui ras­sure, qui dit : le noir n’est pas un enne­mi, le noir est un ami, le noir est ce qui per­met de voir les étoiles.

— Ce fleuve, dit Azu­ce­na. Vous savez ce qu’il a pris ?

Damian savait. Il avait lu. Il avait com­pris, en écou­tant Mar­ta, en mar­chant dans les rues, en regar­dant les fou­lards blancs des Mères sur les pho­tos de la Pla­za de Mayo. Le Río de la Pla­ta avait pris des corps. Des cen­taines. Des mil­liers peut-être. Les vols de la mort. Les avions de la marine qui décol­laient de nuit depuis l’aé­ro­drome mili­taire, char­gés de pri­son­niers dro­gués, endor­mis, vivants — et qui reve­naient vides. Le fleuve avait tout englou­ti. Les corps, les noms, les his­toires. Le fleuve cou­leur de boue qui ne ren­dait jamais rien.

— Les dis­pa­rus, dit-il.

— Trente mille. C’est le chiffre. Trente mille per­sonnes. Jetées dans le fleuve. Ou enter­rées dans des fosses com­munes. Ou brû­lées. Ou dis­soutes. Trente mille. Et on n’en a retrou­vé qu’une frac­tion. Les autres sont là. Quelque part. Dans l’eau. Dans la terre. Dans le silence.

Elle regar­da le fleuve. Son visage, dans la pénombre, avait cette expres­sion qu’il com­men­çait à lui connaître — cette gra­vi­té douce, ce sérieux sans pesan­teur, comme si elle pen­sait à quelque chose de très lourd en le por­tant avec légè­re­té, en refu­sant de se lais­ser écraser.

— Au Mexique aus­si, dit Damian. Les dis­pa­rus. Plus de cent mille. Des fosses dans le désert. Des barils d’a­cide à Jalis­co. Des tran­chées dans le Tamau­li­pas. On ne sait même pas com­bien. On ne sau­ra jamais.

— Pour­quoi ?

— Pour­quoi quoi ?

— Pour­quoi est-ce que ça arrive ? Au Mexique. En Argen­tine. Par­tout. Pour­quoi est-ce que les gens disparaissent ?

Damian ne répon­dit pas tout de suite. Ils mar­chèrent en silence. Le bruit de l’eau contre les berges — un cla­po­tis régu­lier, mono­tone, comme un métro­nome liquide. Un pêcheur remon­ta sa ligne. Rien au bout. Il la relan­ça dans le noir.

— Parce que c’est plus facile de faire dis­pa­raître que de tuer, dit Damian. Tuer laisse un corps. Un corps est une preuve. Un corps raconte une his­toire — qui, com­ment, pour­quoi. Un corps demande des comptes. Mais un dis­pa­ru ne demande rien. Un dis­pa­ru n’existe plus. Il n’est ni vivant ni mort. Il est dans un entre-deux, un limbe, un trou dans le tis­su du monde. Et ce trou, per­sonne ne sait com­ment le rem­plir. On ne peut pas enter­rer un dis­pa­ru. On ne peut pas le pleu­rer. On ne peut pas tour­ner la page. Le dis­pa­ru reste — comme une ques­tion sans réponse. Et la ques­tion finit par détruire ceux qui la posent.

— Comme Mar­ta, dit Azucena.

— Comme Mar­ta. Comme les mères de la Pla­za de Mayo. Comme toutes les familles que j’ai reçues dans mon bureau, pen­dant dix ans, qui venaient s’as­seoir sur une chaise en plas­tique et qui posaient la même ques­tion : où est mon fils ? Où est ma fille ? Où est mon mari ? Et je n’a­vais pas de réponse. Jamais. Presque jamais.

Il s’ar­rê­ta. Regar­da le fleuve. L’eau brune, opaque, inson­dable. Un fleuve qui gar­dait ses secrets.

— Sauf une fois, dit-il.

Azu­ce­na le regarda.

— Vous, dit-il. Vous êtes la seule que j’aie trou­vée. La seule qui soit revenue.

Le silence, après ces mots, avait le poids du plomb. Pas un silence gêné — un silence plein. Char­gé. Un silence qui conte­nait tout ce qu’ils avaient vécu, sépa­ré­ment et ensemble, et qui pour la pre­mière fois était mis en mots, posé sur la table comme un objet qu’on peut regar­der, tou­cher, mesurer.

— C’est pour ça que vous êtes venu, dit Azu­ce­na. Ce n’é­tait pas une question.

— Oui.

— Parce que je suis la seule.

— Non. Pas parce que vous êtes la seule que j’aie trou­vée. Parce que vous êtes la seule que j’aie eu besoin de retrouver.

Et voi­là. C’é­tait dit. Le mot — besoin — était sor­ti. Pas « envie ». Pas « curio­si­té ». Pas « devoir pro­fes­sion­nel ». Besoin. Le mot le plus dan­ge­reux de la langue, celui qui vous met à nu, qui vous désarme, qui vous expose. Besoin impli­quait manque. Besoin impli­quait dépen­dance. Besoin impli­quait que Damian Sara­zai, ins­pec­teur, qua­rante-trois ans, deux déco­ra­tions, aucune vie sen­ti­men­tale, n’é­tait pas com­plet. Qu’il lui man­quait quelque chose. Que ce quelque chose était elle.

Azu­ce­na ne répon­dit pas. Pas avec des mots. Elle fit un pas vers lui. Un seul pas. La dis­tance entre eux — cette dis­tance d’un bras qu’ils avaient main­te­nue pen­dant des jours, scru­pu­leu­se­ment, comme un pacte — se rédui­sit de moi­tié. Et elle par­la. Mais pas de ce qu’il venait de dire. D’autre chose.

— Le Río de la Pla­ta n’est pas un fleuve, dit-elle. C’est un estuaire. Vous savez ce qu’est un estuaire ?

— L’en­droit où un fleuve ren­contre la mer.

— L’en­droit où l’eau douce et l’eau salée se mélangent. L’eau douce vient de l’in­té­rieur — du Paraná, de l’U­ru­guay, de mille rivières qui drainent tout un conti­nent. L’eau salée vient de l’At­lan­tique. Et ici, à Bue­nos Aires, elles se ren­contrent. Elles ne se mélangent pas vrai­ment — l’eau douce reste au-des­sus, l’eau salée en des­sous. Deux eaux qui coexistent sans se confondre. Qui sont ensemble sans être les mêmes.

Elle le regar­da. Dans la pénombre, ses yeux brillaient d’un éclat qu’il ne leur avait jamais vu — un éclat humide, pro­fond, comme la sur­face du fleuve qui reflé­tait les lumières loin­taines de la ville.

— C’est peut-être ce qu’on est, dit-elle. Deux eaux. Deux vies. Qui se ren­contrent sans se confondre. Qui coexistent.

Damian com­prit. Ce qu’elle disait — ce qu’elle offrait — n’é­tait pas une fusion. Pas un « nous » qui absor­be­rait et effa­ce­rait le « je ». C’é­tait une coexis­tence. Un par­tage de ter­ri­toire. L’eau douce et l’eau salée, côte à côte, cha­cune gar­dant sa nature, sa tem­pé­ra­ture, sa den­si­té. Ensemble sans être iden­tiques. Proches sans se dissoudre.

C’é­tait, pen­sa-t-il, la chose la plus intel­li­gente et la plus tendre qu’on lui ait jamais dite.

Ils res­tèrent au bord du fleuve long­temps. Le vent tié­dis­sait. Les pêcheurs rem­bal­laient leurs lignes. La ville, der­rière eux, pul­sait de sa rumeur noc­turne — les bars de Paler­mo qui ouvraient, les taxis qui sillon­naient les ave­nues, les milon­gas qui s’é­veillaient dans leurs sous-sols.

Au retour, dans le taxi, Azu­ce­na posa sa tête sur l’é­paule de Damian. Un geste simple. Un geste qui n’a­vait l’air de rien — une femme fati­guée qui pose sa tête sur l’é­paule de l’homme à côté d’elle, dans un taxi, la nuit, à Bue­nos Aires. Mais Damian sen­tit le poids de cette tête — léger, tiède, vivant — et il sut que ce poids était la chose la plus pré­cieuse qu’on lui ait jamais confiée. Plus pré­cieuse qu’un badge. Plus pré­cieuse qu’un dos­sier. Plus pré­cieuse qu’une arme. Le poids d’une tête posée sur une épaule, dans un taxi, la nuit, au bout du monde.

Le chauf­feur rou­lait en silence. La radio dif­fu­sait un tan­go — un vieux tan­go de Troi­lo, mélan­co­lique et doux, avec un ban­do­néon qui pleu­rait et une voix d’homme qui chan­tait des mots que Damian ne com­pre­nait pas mais qu’il sen­tait, parce que le tan­go n’a pas besoin d’être com­pris pour être res­sen­ti, il suf­fit de l’é­cou­ter avec le corps, pas avec la tête, pas avec les mots.

Le taxi s’ar­rê­ta devant l’Al­vear. Azu­ce­na rele­va la tête. Se tour­na vers Damian. Et dans ses yeux — ces yeux qui avaient vu le Mexique et la fuite et la peur et Bue­nos Aires et les jaca­ran­das et le tan­go et le fleuve — dans ces yeux, il y avait quelque chose qu’il reconnut.

Pas de l’a­mour. Pas encore. Ou peut-être que si, mais un amour d’un genre qu’il ne connais­sait pas, qui n’a­vait pas encore de forme, qui était à l’é­tat de pos­si­bi­li­té, de poten­tiel, comme ces graines qu’on plante dans la terre et qui peuvent deve­nir un arbre ou rien du tout, selon qu’on les arrose ou qu’on les oublie.

— Bonne nuit, ins­pec­teur, dit-elle.

— Bonne nuit, Lucía.

Elle sou­rit. Ce sou­rire asy­mé­trique, coin gauche plus haut que le droit. Et elle sor­tit du taxi. Et elle s’é­loi­gna dans la nuit de Bue­nos Aires, sous les jaca­ran­das, le long de l’A­ve­ni­da Alvear, sa sil­houette rape­tis­sant à mesure qu’elle mar­chait, jus­qu’à dis­pa­raître au coin de la calle Guido.

Dis­pa­raître. Le mot, cette fois, ne fai­sait plus peur.

Damian entra dans l’Al­vear. Mon­ta à la chambre 407. Ne se cou­cha pas. S’as­sit dans le fau­teuil près de la fenêtre et regar­da la nuit de Bue­nos Aires — les arbres, les façades, les lumières, le ciel immense où les étoiles étaient invi­sibles, noyées par la lumière de la ville, mais pré­sentes quand même, là-haut, quelque part, der­rière le voile.

Et il pen­sa : je suis heureux.

C’é­tait la pre­mière fois qu’il pen­sait ça. La pre­mière fois de sa vie. Et le mot — heu­reux — lui fit l’ef­fet d’un mot étran­ger, un mot dans une langue qu’il n’a­vait jamais par­lée, un mot dont il connais­sait la défi­ni­tion mais pas la saveur. Comme le thé Dar­jee­ling. Comme Bue­nos Aires. Comme tout ce qui lui arri­vait depuis qu’il avait posé le pied dans cette ville.

Heu­reux. Le péché de Borges, inver­sé. Le pire des péchés qu’un homme puisse com­mettre. Ne pas être heu­reux. Eh bien, pour la pre­mière fois, Damian ne le com­met­tait plus.

Il s’en­dor­mit dans le fau­teuil. Sans rêver.

XI

AZU­CE­NA

Mar­ta mou­rut un jeudi.

Pas de mala­die. Pas d’ac­ci­dent. De fatigue, dirent les méde­cins. Le cœur. Un cœur de soixante-quinze ans qui avait bat­tu qua­rante-deux ans de trop — qua­rante-deux ans de recherche, de marches sur la Pla­za de Mayo, de nuits blanches, de portes qui ne s’ouvrent pas et de ques­tions qui ne trouvent pas de réponse. Un cœur qui avait tenu le coup par pure obs­ti­na­tion, par cet entê­te­ment argen­tin qui res­semble à de l’or­gueil mais qui est en réa­li­té une forme de prière — je conti­nue, je tiens, je ne cède pas — et qui un jeu­di de novembre, sans pré­ve­nir, avait déci­dé que c’é­tait assez.

Ce fut la voi­sine du 4‑A qui pré­vint Lucía. Une femme d’une cin­quan­taine d’an­nées, les yeux rouges, qui frap­pa à sa porte à sept heures du matin.

— Mar­ta. On l’a trou­vée ce matin. Dans son fau­teuil. La lumière était allu­mée. Elle avait un livre ouvert sur les genoux.

Lucía mon­ta au 4‑B. La porte était ouverte. Des voi­sins allaient et venaient — cette cho­ré­gra­phie silen­cieuse et désor­don­née qui suit tou­jours la mort, ces gens qui ne savent pas quoi faire de leurs mains et qui les occupent en fai­sant du café, en pliant des ser­viettes, en dépla­çant des objets qui n’ont pas besoin d’être déplacés.

Mar­ta était dans son fau­teuil. Le fau­teuil du salon, celui qui fai­sait face à la fenêtre et à la pho­to d’E­le­na. Elle avait les yeux fer­més. Le visage apai­sé — pas sou­riant, apai­sé, ce qui est dif­fé­rent et peut-être mieux. Ses mains étaient posées sur un livre ouvert — un recueil de poèmes de Juan Gel­man, le poète argen­tin dont la belle-fille avait dis­pa­ru pen­dant la dic­ta­ture et dont le petit-fils, né en cap­ti­vi­té, avait été retrou­vé vingt-trois ans plus tard en Uru­guay. Gel­man avait écrit des poèmes pour les dis­pa­rus, des poèmes qui étaient à la fois des cris et des ber­ceuses, des hur­le­ments et des mur­mures, et Mar­ta avait choi­si de mou­rir en les lisant, comme si les mots de Gel­man étaient la der­nière chose qu’elle vou­lait emporter.

Lucía s’as­sit par terre, à côté du fau­teuil. Prit la main de Mar­ta. Froide. Raide. La main d’une femme qui avait ces­sé de chercher.

Elle pleu­ra. Sans bruit. Les larmes cou­laient sur ses joues et tom­baient sur le sol de l’ap­par­te­ment de Mar­ta, sur ce car­re­lage ancien qui avait connu les pas d’E­le­na enfant, les pas d’E­le­na ado­les­cente, les pas d’E­le­na étu­diante en méde­cine qui vou­lait soi­gner les pauvres et qui ne soi­gne­rait jamais per­sonne, et les pas de Mar­ta, qua­rante-deux ans de pas entre ce fau­teuil et la porte d’en­trée, entre ce fau­teuil et la Pla­za de Mayo, entre ce fau­teuil et le bureau des droits de l’homme, entre ce fau­teuil et les tri­bu­naux, les com­mis­sa­riats, les archives, les fos­soyeurs — qua­rante-deux ans de pas inutiles, de pas obs­ti­nés, de pas magnifiques.

Azu­ce­na regar­da la pho­to d’E­le­na. La jeune fille sou­riante. Vingt-deux ans. 1977. Et elle com­prit quelque chose qu’elle n’a­vait pas com­pris avant — quelque chose qui la frap­pa avec la force d’une évi­dence retar­dée, comme ces véri­tés qui étaient là depuis le début mais qu’on ne voyait pas parce qu’on regar­dait ailleurs.

Elle com­prit que Mar­ta et Damian étaient la même per­sonne. Pas lit­té­ra­le­ment — pas le même corps, pas la même his­toire, pas le même pays. Mais la même per­sonne dans ce qu’ils avaient de plus pro­fond : l’obs­ti­na­tion. Le refus d’a­ban­don­ner. La convic­tion insen­sée, dérai­son­nable, invé­ri­fiable, que cher­cher a un sens, que l’ab­sence n’est pas un ver­dict, que quelque part, au bout de la recherche, il y a quelqu’un.

Mar­ta avait cher­ché Ele­na pen­dant qua­rante-deux ans. Sans la trou­ver. Damian avait cher­ché des fan­tômes pen­dant dix ans. Sans les trou­ver — sauf elle. Et elle, Azu­ce­na, qu’a­vait-elle fait ? Elle avait fui. Elle avait choi­si l’ef­fa­ce­ment. Elle s’é­tait trans­for­mée en Lucía Estra­da, cette femme invi­sible, cette femme sans pas­sé, cette femme qui buvait du thé à l’Al­vear et qui dan­sait le tan­go et qui lisait Borges en atten­dant que le temps fasse son tra­vail — en atten­dant que le sou­ve­nir s’use, que la dou­leur s’é­mousse, que le Mexique devienne un rêve loin­tain dont on ne se réveille pas parce qu’on ne s’est jamais endormi.

Mais fuir n’est pas vivre. Fuir, c’est sur­vivre. Et il y a un moment — Mar­ta le savait, Damian le savait, Borges le savait — où sur­vivre ne suf­fit plus. Où il faut choi­sir. Être Lucía ou être Azu­ce­na. Être invi­sible ou être vivante. Être l’eau douce ou être l’eau salée. Ou être l’es­tuaire — le lieu où les deux se mélangent, où l’une ne nie pas l’autre, où le pas­sé et le pré­sent coexistent sans se détruire.

Elle lâcha la main de Mar­ta. Se leva. Regar­da une der­nière fois la pho­to d’Elena.

— Mer­ci, mur­mu­ra-t-elle. Pour le puche­ro. Pour le dulce de leche. Pour l’his­toire de votre fille. Pour tout.

Et elle des­cen­dit l’es­ca­lier, trois marches à la fois, avec cette urgence sou­daine des gens qui viennent de com­prendre quelque chose et qui ont peur de l’ou­blier avant d’agir.

Elle appe­la Damian. Du télé­phone de son appar­te­ment — pas d’une cabine, pas d’un numé­ro mas­qué. De chez elle. De sa vie.

— Mar­ta est morte, dit-elle.

Silence.

— Je suis déso­lé, dit Damian.

— Venez. S’il vous plaît. Venez chez moi.

Elle lui don­na l’a­dresse. Calle Gui­do. Troi­sième étage. Pour la pre­mière fois depuis des mois, elle don­nait son adresse à quel­qu’un. Après des mois de clan­des­ti­ni­té, d’ef­fa­ce­ment, de portes fer­mées et de noms faux — elle ouvrait sa porte. Lit­té­ra­le­ment. Comme on ouvre une main. Comme on ouvre les bras.

Damian vint.

Il mon­ta les esca­liers de l’im­meuble de la calle Gui­do. Pas­sa devant le 4‑B — la porte de Mar­ta, ouverte, les voi­sins encore là, le mur­mure des voix. Mon­ta au troi­sième. Frappa.

Elle ouvrit.

L’ap­par­te­ment était petit. Un stu­dio. Des murs blancs. Un lit. Une table. Des livres — Borges, Cortá­zar, Gel­man. Et le bal­con, et le jaca­ran­da. Ce jaca­ran­da dont les fleurs mauves tom­baient sur la cour inté­rieure comme une pluie de deuil et de beauté.

— Entrez, dit-elle.

Il entra. Regar­da. Com­prit. Cet espace minus­cule était tout ce qu’elle avait. Toute sa vie tenait dans ces vingt mètres car­rés — le lit où elle dor­mait, la table où elle lisait, le bal­con où elle regar­dait le jaca­ran­da, et rien d’autre. Pas de pho­tos. Pas de sou­ve­nirs. Pas d’ob­jets du pas­sé. Un espace vide, dépouillé, comme une cel­lule de moine — ou comme une chambre d’hô­tel. L’en­droit de quel­qu’un qui est de pas­sage. Qui n’a pas encore déci­dé de rester.

Azu­ce­na fit du café. Pas du thé — du café. Noir, fort, comme au Mexique. Elle le pré­pa­ra dans une petite cafe­tière ita­lienne, et l’o­deur rem­plit l’ap­par­te­ment, et cette odeur — cette odeur de café mexi­cain dans un stu­dio argen­tin — fut comme un pont jeté entre deux mondes, deux vies, deux ver­sions d’elle-même.

— Mar­ta cher­chait sa fille depuis qua­rante-deux ans, dit-elle en lui ten­dant la tasse. Qua­rante-deux ans. Sa fille a dis­pa­ru en 1977. Elle ne l’a jamais retrou­vée. Et elle n’a jamais ces­sé de cher­cher. Jamais. Jus­qu’à son der­nier souffle. Elle est morte avec un livre de poèmes sur les genoux et la lumière allu­mée, parce qu’elle veillait. Parce qu’elle ne dor­mait jamais. Parce qu’elle pen­sait que si elle res­tait éveillée, si elle gar­dait les yeux ouverts, si elle main­te­nait la lumière — alors peut-être, peut-être, la porte s’ou­vri­rait et Ele­na entrerait.

Sa voix trem­blait. Pas beau­coup. Juste assez pour que Damian l’en­tende, pour qu’il com­prenne que ce trem­ble­ment n’é­tait pas de la fai­blesse mais de la véri­té — cette vibra­tion de la voix humaine quand elle dit quelque chose d’es­sen­tiel, quelque chose qui vient de pro­fond, de très pro­fond, de cet endroit du corps où les émo­tions sont encore à l’é­tat brut, avant que les mots les domestiquent.

— Et moi, dit Azu­ce­na. Moi, j’ai fait le contraire. J’ai fui. J’ai ces­sé d’exis­ter. J’ai chan­gé de nom, de pays, de vie. J’ai fait exac­te­ment ce que les bour­reaux de Mar­ta vou­laient que les gens fassent — dis­pa­raître. M’ef­fa­cer. Deve­nir personne.

— Vous n’êtes pas personne.

— Non. Plus main­te­nant. Mais pen­dant trois mois, j’ai essayé. J’ai essayé d’être Lucía Estra­da. D’ou­blier Azu­ce­na Montes de Oca. D’ou­blier le Mexique, les dis­pa­rus, mon père, ma mère, tout. Et je n’ai pas pu. Parce que Mar­ta avait rai­son. On n’ar­rête pas de cher­cher. Même quand ce qu’on cherche, c’est soi-même.

Damian posa sa tasse. Se leva. Fit un pas vers elle. Un seul pas — cette géo­gra­phie des dis­tances qu’ils avaient apprise ensemble, ce lan­gage des corps qui s’ap­prochent mil­li­mètre par mil­li­mètre, comme dans un tango.

— Vous n’a­vez pas dis­pa­ru, dit-il. Vous êtes là. Devant moi. Avec un café et un jaca­ran­da et un nom que vous avez choi­si. Vous n’a­vez pas dis­pa­ru. Vous vous êtes dépla­cée. C’est différent.

Elle le regar­da. Long­temps. Ce regard qui n’é­tait plus celui de la femme tra­quée du Mexique ni celui de la fugi­tive de Bue­nos Aires — un regard neuf, un regard qui nais­sait en ce moment même, un regard qui n’a­vait encore jamais été posé sur personne.

— Azu­ce­na, dit-elle.

— Quoi ?

— Mon nom. Mon vrai nom. Je veux que vous m’ap­pe­liez Azu­ce­na. Pas Lucía. Azucena.

Damian la regar­da. Com­prit le poids de ce qu’elle disait. En repre­nant son nom — en le don­nant à quel­qu’un, en le confiant à cet homme qui était venu du bout du monde pour une rai­son qu’il ne savait pas nom­mer — elle fai­sait le geste inverse de la dis­pa­ri­tion. Elle réap­pa­rais­sait. Comme ces étoiles qu’on ne voit pas dans le ciel de Bue­nos Aires à cause de la pol­lu­tion lumi­neuse, mais qui sont là, qui ont tou­jours été là, et qu’il suf­fit de nom­mer pour qu’elles existent à nouveau.

— Azu­ce­na, dit-il.

Et le nom, pro­non­cé dans cet appar­te­ment minus­cule, au troi­sième étage d’un immeuble de la calle Gui­do, avec le jaca­ran­da qui lais­sait tom­ber ses pétales mauves dans la cour et le café qui refroi­dis­sait sur la table et la lumière de Bue­nos Aires qui décli­nait der­rière la fenêtre — le nom réson­na comme une note de ban­do­néon, longue, vibrante, sus­pen­due entre la joie et la dou­leur, entre ce qui a été per­du et ce qui peut encore être trouvé.

Elle fit un pas vers lui.

Et l’es­pace entre eux — cet espace qu’ils avaient mesu­ré, négo­cié, res­pec­té pen­dant des semaines, cet espace qui était à la fois une pro­tec­tion et un obs­tacle, une fron­tière et un désir — cet espace se referma.

XII

AZU­CE­NA ET DAMIAN

Novembre. Bue­nos Aires.

La ville sen­tait le tilleul et le jas­min. Les jaca­ran­das ache­vaient leur flo­rai­son — les der­niers pétales tom­baient, les trot­toirs mauves viraient au brun, et cette décom­po­si­tion lente avait quelque chose de doux, de rési­gné, comme la fin d’une fête qui ne s’a­chève pas dans le fra­cas mais dans un mur­mure. L’é­té appro­chait. On le sen­tait dans l’air — cette moi­teur qui s’ins­tal­lait le soir, cette lumière qui s’é­ti­rait jus­qu’à neuf heures, ces ciels immenses, roses et or, qui don­naient à la ville un air de tableau inachevé.

Ils étaient ensemble. Pas ensemble au sens où deux per­sonnes décident un jour de l’être, avec des mots, un pacte, un enga­ge­ment. Ensemble au sens où deux rivières qui convergent ne décident pas de fusion­ner — elles coulent, et à un moment, elles sont au même endroit, et l’eau de l’une se mêle à l’eau de l’autre, et on ne peut plus les dis­tin­guer. Azu­ce­na et Damian étaient au même endroit. Depuis le soir où elle l’a­vait appe­lé, depuis la mort de Mar­ta, depuis le café dans le stu­dio de la calle Gui­do, quelque chose avait bas­cu­lé — pas avec un bruit, pas avec un éclat, mais avec ce glis­se­ment silen­cieux des choses qui trouvent leur place, comme un meuble qu’on pousse enfin dans le bon coin de la pièce et qui, d’un coup, rend le reste de la pièce compréhensible.

Damian avait pro­lon­gé son séjour à l’Al­vear. Puis il avait pro­lon­gé encore. Le récep­tion­niste — le même, celui au sou­rire cali­bré — avait ces­sé de lui deman­der com­bien de nuits. Il notait. Chambre 407. Séjour indé­ter­mi­né. L’Al­vear ne posait pas de ques­tions. L’Al­vear ne posait jamais de ques­tions. C’é­tait sa grâce et son mys­tère — cette capa­ci­té des grands hôtels à accueillir les his­toires des gens sans les juger, sans les com­prendre, sans même les remar­quer. Un flic mexi­cain en congé illi­mi­té qui des­cen­dait prendre le thé chaque après-midi avec une femme qu’il n’ap­pe­lait jamais par son nom en public — l’Al­vear avait vu pire. L’Al­vear avait vu des dic­ta­teurs et des résis­tants, des amants et des espions, des hommes en fuite et des femmes en quête, et il les avait tous logés, tous nour­ris, tous pro­té­gés der­rière ses murs de marbre, avec cette neu­tra­li­té bien­veillante qui est la ver­tu car­di­nale de l’hôtellerie.

Le matin, Damian des­cen­dait dans les rues de Reco­le­ta et mar­chait jus­qu’au café de Nés­tor — le bar Álva­rez, calle Are­nales, où Azu­ce­na pre­nait son café con leche depuis des mois. Nés­tor le ser­vit sans un mot, avec ce même geste lent et pré­cis qu’il réser­vait à Azu­ce­na, et Damian com­prit que ce silence était une forme d’ac­cep­ta­tion — Nés­tor ne posait pas de ques­tions parce que les réponses ne l’in­té­res­saient pas. Ce qui l’in­té­res­sait, c’é­tait que le café soit chaud et que les gens reviennent.

L’a­près-midi, le thé à l’Al­vear. Mais dif­fé­rent, main­te­nant. Ils ne s’as­seyaient plus côte à côte — ils s’as­seyaient face à face. Une table entre eux, une théière entre eux, et cette conver­sa­tion qui conti­nuait de jour en jour, de thé en thé, comme un roman qui s’é­crit tout seul, cha­pitre après cha­pitre, sans plan, sans brouillon, sans ratures. Ils par­laient de tout. Du Mexique — enfin. De l’af­faire Sep­tién. De la fuite. De la peur. De Gabrie­la Montes de Oca qui s’é­tait pen­due. De Tere­sa, la demi-sœur dont la dis­pa­ri­tion avait tout déclen­ché. De la Colo­nia Bue­nos Aires — ce quar­tier de Mexi­co où Damian avait failli mou­rir, et dont le nom, Bue­nos Aires, avait main­te­nant une réso­nance étrange, comme si le des­tin avait lais­sé un indice dans la topographie.

Ils par­laient de l’a­ve­nir. Mot dan­ge­reux. Mot inter­dit, presque, dans le lexique des fugi­tifs et des flics en congé. L’a­ve­nir impli­quait des choix. Damian devait ren­trer à Mexi­co. Son congé de trente jours tou­chait à sa fin. Dans une semaine, il devait être assis der­rière son bureau, à la divi­sion des per­sonnes dis­pa­rues, face aux trente-sept dos­siers, face au com­mis­saire Here­dia et à ses yeux fati­gués. Et Azu­ce­na ? Azu­ce­na n’a­vait pas d’a­ve­nir pla­ni­fié. Son ave­nir était ce stu­dio, ces livres, ce thé, ce tan­go, ce jaca­ran­da — un pré­sent per­pé­tuel, un jour-après-jour qui ne menait nulle part, qui n’a­vait pas de des­ti­na­tion, qui était sa propre fin.

— Qu’est-ce qu’on fait ? dit Damian un soir.

Ils étaient sur la ter­rasse de l’ap­par­te­ment de la calle Gui­do. Le jaca­ran­da avait per­du presque toutes ses fleurs. Les branches nues se décou­paient sur le ciel du soir — des lignes sombres sur un fond oran­gé, comme un des­sin à l’encre de Chine. Le son du ban­do­néon mon­tait d’un appar­te­ment voi­sin — quel­qu’un écou­tait Piaz­zol­la, les Cua­tro Esta­ciones Por­teñas, et la musique flot­tait dans l’air du soir avec cette légè­re­té des choses qui ne pèsent rien et qui changent tout.

— On fait ce qu’on fait, dit Azucena.

— Ce n’est pas une réponse.

— C’est la seule réponse que j’ai.

Damian la regar­da. Elle était assise sur la chaise en fer du bal­con, les pieds nus posés sur la ram­barde, un verre de mal­bec à la main. La lumière du soir dorait son visage. Il pen­sa qu’il n’a­vait jamais vu per­sonne d’aus­si beau — pas beau au sens des maga­zines et des écrans, beau au sens des choses vraies, des choses qui existent sans effort, des arbres et des rivières et des ciels de fin de jour.

— Je dois ren­trer, dit-il. Lun­di. Mon congé est terminé.

— Je sais.

— Mais je reviendrai.

— Vous ne pou­vez pas venir et repar­tir. Ce n’est pas une vie.

— Alors quoi ?

Azu­ce­na but une gor­gée de vin. Regar­da le ciel. Le der­nier trait de lumière dis­pa­rais­sait der­rière les immeubles de Reco­le­ta, et les pre­mières étoiles appa­rais­saient — timides, hési­tantes, comme des gens qui entrent dans une pièce sans savoir s’ils y sont invités.

— Ren­zo m’a racon­té quelque chose, dit-elle. Sur Borges et Este­la Can­to. Ils se sont aimés. Ou plu­tôt, Borges l’a aimée, et Este­la l’a aimé aus­si, mais dif­fé­rem­ment. Borges lui a dédié El Aleph. Il lui a don­né le manus­crit. Le manus­crit ori­gi­nal, écrit à la main. Le plus grand texte de la lit­té­ra­ture argen­tine, offert à une femme. Et Este­la l’a gar­dé pen­dant des années. Et puis elle l’a ven­du. Aux enchères. Pour de l’argent. Et les gens ont dit qu’elle était hor­rible, qu’elle avait tra­hi l’a­mour, qu’elle avait pro­fa­né le geste. Mais Ren­zo dit que non. Ren­zo dit qu’elle avait rai­son. Parce que gar­der le manus­crit, c’é­tait gar­der le pas­sé. Le vendre, c’é­tait le libé­rer. Lais­ser le texte vivre sa propre vie, indé­pen­dam­ment de l’his­toire d’a­mour qui l’a­vait fait naître.

Damian écou­ta. Ne com­prit pas tout de suite. Puis comprit.

— Vous vou­lez dire que je dois repar­tir. Et vous laisser.

— Je veux dire que les choses doivent vivre leur propre vie. Que vous devez ren­trer à Mexi­co parce que c’est votre vie. Que je dois res­ter ici parce que c’est la mienne. Et que ce qu’il y a entre nous — cette chose qu’on ne sait pas nom­mer — doit vivre aus­si. À sa façon. Pas à la nôtre. Pas selon nos plans. Pas selon nos besoins. À sa façon.

— Et si sa façon, c’est de mourir ?

Azu­ce­na sou­rit. Ce sou­rire asy­mé­trique. Coin gauche plus haut que le droit.

— Les choses vraies ne meurent pas. Elles se déplacent. Comme moi. Comme vous. Comme tout le monde.

Damian ne répon­dit pas. Il regar­da le jaca­ran­da nu. Les branches dépouillées qui res­sem­blaient à des mains ouvertes, offertes au ciel. Dans quelques mois, le prin­temps revien­drait. Les fleurs revien­draient. Le mauve revien­drait. Et peut-être que lui aus­si reviendrait.

Ils res­tèrent sur le bal­con long­temps après la nuit tom­bée. Le ban­do­néon s’é­tait tu. Bue­nos Aires ron­ron­nait dans l’obs­cu­ri­té, ce ron­ron­ne­ment grave et doux des grandes villes la nuit, qui res­semble au ron­ron­ne­ment d’un chat immense endor­mi sur un continent.

Plus tard — beau­coup plus tard, quand la nuit avait atteint cette pro­fon­deur qui pré­cède l’aube — Azu­ce­na dit :

— Res­tez.

Un mot. Le contraire de tout ce qu’elle avait dit. Le contraire de la sagesse de Borges et d’Es­te­la Can­to et du manus­crit ven­du aux enchères. Le contraire de la rai­son et de la pru­dence et de l’in­dé­pen­dance et de l’eau douce qui ne se confond pas avec l’eau salée. Res­tez. Le mot le plus simple et le plus impos­sible du monde.

Damian la regar­da. Dans le noir, il ne voyait que la forme de son visage, le reflet de la lumière d’un réver­bère dans ses yeux, le des­sin de ses lèvres.

— Reste, répé­ta-t-elle. Au moins cette nuit. Au moins jus­qu’au matin.

Et Damian resta.

Ce qui se pas­sa cette nuit-là dans le stu­dio de la calle Gui­do n’ap­par­tient pas aux mots. Les mots sont faits pour ce qui peut être dit — les gestes, les paroles, les pen­sées arti­cu­lées. Mais ce qui se pas­sa cette nuit-là rele­vait d’un autre registre. Du registre du souffle. Du registre de la peau. Du registre de deux corps qui se trouvent enfin après s’être cher­chés si long­temps qu’ils avaient oublié que c’é­tait cela qu’ils cher­chaient — pas un dos­sier, pas une enquête, pas un refuge, pas un nom. Cela. Cette proxi­mi­té. Cette cha­leur. Cette pré­sence de l’autre dans le noir, ce bat­te­ment du cœur d’un autre contre le sien, cette res­pi­ra­tion par­ta­gée qui est la chose la plus ancienne du monde, la chose que les hommes font depuis la nuit des temps, dans des grottes, dans des palais, dans des hôtels, dans des stu­dios de vingt mètres car­rés au troi­sième étage d’un immeuble de la calle Gui­do, à Bue­nos Aires, au bout du monde.

Le jaca­ran­da, der­rière la vitre, ne bou­geait pas. Ses branches nues se décou­paient sur le ciel comme un idéo­gramme — un signe dans une langue incon­nue qui disait quelque chose d’es­sen­tiel, quelque chose que les arbres savent et que les hommes oublient : que perdre ses fleurs n’est pas mou­rir. Que le dépouille­ment est une forme de beau­té. Que ce qui tombe revient. Que ce qui part revient. Que tout, tou­jours, revient.

ÉPI­LOGUE

Bue­nos Aires, fin novembre 2019.

L’Al­vear Palace Hotel.

Le concierge de nuit — un homme d’une soixan­taine d’an­nées qui s’ap­pe­lait Hora­cio et qui occu­pait ce poste depuis vingt-trois ans, ce qui fai­sait de lui, selon ses propres termes, « le plus vieux meuble de l’hô­tel après le lustre du lob­by » — Hora­cio, donc, nota dans son registre que le client de la chambre 407, M. Sara­zai Damian, de natio­na­li­té mexi­caine, avait pro­lon­gé son séjour d’une semaine supplémentaire.

C’é­tait la troi­sième pro­lon­ga­tion. La pre­mière avait été d’une semaine. La deuxième de deux semaines. La troi­sième d’une semaine encore. Au total, cela fai­sait cinq semaines. Cinq semaines pour un homme seul, dans une chambre king-size du qua­trième étage, sans bagages dignes de ce nom — un sac, quelques che­mises, un livre en espa­gnol dont il tour­nait les pages avec la len­teur de quel­qu’un qui apprend à lire dans une langue qu’il ne connaît pas.

Hora­cio avait vu beau­coup de choses en vingt-trois ans der­rière le comp­toir de nuit de l’Al­vear. Il avait vu des pré­si­dents et des pros­ti­tuées, des ministres et des mal­fai­teurs, des amants qui arri­vaient sépa­ré­ment et repar­taient ensemble, des couples qui arri­vaient ensemble et repar­taient sépa­ré­ment. Il avait vu des gens pleu­rer dans le lob­by à trois heures du matin et des gens rire dans l’as­cen­seur à cinq heures. Il avait vu un homme com­man­der trente-sept roses blanches — une pour chaque année de mariage — et une femme jeter un dia­mant dans les toi­lettes. Il avait vu la vie pas­ser dans ce lob­by comme un fleuve passe sous un pont — tou­jours la même eau, jamais la même histoire.

Le client de la 407 ne lui avait jamais posé de pro­blème. Dis­cret. Poli. Il saluait Hora­cio chaque soir en ren­trant — bue­nas noches — avec cette cour­toi­sie simple des gens qui res­pectent ceux qui tra­vaillent la nuit, ceux qui veillent, ceux qui gardent les portes ouvertes pen­dant que le monde dort.

Et puis il y avait la femme.

Hora­cio l’a­vait remar­quée depuis long­temps — bien avant l’ar­ri­vée du Mexi­cain. Elle venait chaque après-midi prendre le thé à L’O­ran­ge­rie. Fau­teuil numé­ro trois. Thé Dar­jee­ling. Un maca­ron à la fram­boise. Tou­jours seule. Tou­jours calme. Tou­jours avec un livre — Borges, le plus sou­vent. Hora­cio la trou­vait belle, d’une beau­té qui ne cher­chait pas à être vue, une beau­té de fond, comme ces mélo­dies qu’on n’en­tend pas la pre­mière fois mais qui res­tent dans la tête et qu’on fre­donne sans s’en rendre compte.

Depuis quelques semaines, la femme et le Mexi­cain pre­naient le thé ensemble. Face à face. Deux tasses. Deux maca­rons. Une conver­sa­tion à voix basse que Hora­cio n’en­ten­dait pas et ne cher­chait pas à entendre, parce que les concierges de nuit, comme les prêtres et les bar­men, ont le devoir sacré de ne pas écouter.

Et depuis quelques jours, la femme venait aus­si le matin. Tôt. Avant le thé. Elle tra­ver­sait le lob­by avec cette démarche qu’il avait appris à recon­naître — pas la démarche d’une cliente, pas la démarche d’une visi­teuse, la démarche de quel­qu’un qui va quelque part de pré­cis, de quel­qu’un qui sait exac­te­ment où elle va et pour­quoi, et ce quelque part était le qua­trième étage, la chambre 407, et Hora­cio notait cela dans un coin de sa mémoire — pas de son registre, de sa mémoire — avec cette dis­cré­tion pro­fes­sion­nelle qui est la plus belle qua­li­té d’un concierge de nuit et peut-être d’un être humain.

Ce soir-là — un ven­dre­di de fin novembre — Hora­cio prit son ser­vice à vingt-deux heures. Le lob­by était calme. Quelques clients dans les fau­teuils. Le bar ouvert, avec sa lumière tami­sée et ses bou­teilles ali­gnées comme des sol­dats de verre. La musique — un pia­no, joué en sour­dine par un musi­cien que per­sonne ne regar­dait et qui jouait pour les murs, pour le marbre, pour les fantômes.

À vingt-trois heures, le Mexi­cain des­cen­dit. Pas en cos­tume — en jean et en che­mise. Il avait l’air dif­fé­rent. Pas fati­gué — défait. Comme quel­qu’un qui a lais­sé tom­ber quelque chose de lourd qu’il por­tait depuis long­temps et qui découvre, avec stu­pé­fac­tion, qu’il peut mar­cher sans.

— Bue­nas noches, Horacio.

— Bue­nas noches, señor Sarazai.

Le Mexi­cain s’ar­rê­ta devant le comp­toir. Hési­ta. Puis dit :

— Je vais pro­lon­ger encore. D’un mois. Si c’est possible.

Hora­cio nota. Chambre 407. Pro­lon­ga­tion d’un mois. Cela fai­sait neuf semaines au total. Et il com­prit — pas avec des mots, pas avec des preuves, pas avec la logique des détec­tives et des enquê­teurs — il com­prit avec cette intel­li­gence intui­tive des gens qui passent leur vie à obser­ver les autres sans les juger, cette intel­li­gence des veilleurs de nuit.

Le Mexi­cain ne par­ti­rait pas. Ou s’il par­tait, il revien­drait. Parce qu’il y avait la femme. Et la femme était ici. Et là où est la femme, l’homme revient. C’est la loi la plus ancienne du monde. Plus ancienne que l’hô­tel­le­rie. Plus ancienne que Bue­nos Aires. Plus ancienne que le tango.

Hora­cio sou­rit. Pas un grand sou­rire — un sou­rire de concierge, un sou­rire cali­bré, dis­cret, pro­fes­sion­nel. Mais un sou­rire quand même.

— Pas de pro­blème, señor Sara­zai. Vous êtes ici chez vous.

Le Mexi­cain le remer­cia. Sor­tit de l’hô­tel. Mar­cha dans la nuit de Bue­nos Aires — et Hora­cio le regar­da s’é­loi­gner à tra­vers les portes vitrées, sa sil­houette se décou­pant sur les lumières de l’A­ve­ni­da Alvear, et il pen­sa que cet homme avait la démarche de quel­qu’un qui sait enfin où il va.

Dehors, Bue­nos Aires conti­nuait. Immense. Bruyante. Tendre. Les jaca­ran­das étaient nus, mais les tipas pre­naient le relais — ces arbres qui fleu­rissent en été, dont les fleurs jaunes tombent comme des confet­tis d’or et qui trans­forment la ville en un car­na­val silen­cieux. Le Río de la Pla­ta cou­lait vers l’At­lan­tique, empor­tant ses secrets et ses morts, ses eaux douces et ses eaux salées, son pas­sé et son pré­sent mêlés dans un même cou­rant brun et lent. Et quelque part dans les rues de Reco­le­ta, un homme mar­chait vers une femme, ou une femme atten­dait un homme, ou les deux — un homme et une femme, un flic et une fugi­tive, un cher­cheur et une dis­pa­rue — mar­chaient l’un vers l’autre sans se pres­ser, parce qu’ils avaient com­pris que se retrou­ver n’est pas une des­ti­na­tion mais un mou­ve­ment, pas un point d’ar­ri­vée mais un che­min, et que le che­min est le vrai trésor.

Hora­cio fer­ma le registre. Regar­da le lob­by vide. Le lustre brillait. Le marbre brillait. Le silence de l’Al­vear était un silence vivant — un silence qui conte­nait toutes les voix qui avaient réson­né entre ces murs depuis 1932, tous les pas, tous les rires, tous les pleurs, toutes les arri­vées et tous les départs, et cette der­nière his­toire aus­si, cette his­toire de deux Mexi­cains per­dus à Bue­nos Aires, cette his­toire d’eau douce et d’eau salée, cette his­toire sans fin qui venait peut-être — peut-être — de trou­ver son commencement.

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V

AZU­CE­NA

Le cime­tière de la Reco­le­ta, un matin de novembre.

Le prin­temps por­teño s’ins­tal­lait avec cette non­cha­lance carac­té­ris­tique de Bue­nos Aires — une sai­son qui ne se pres­sait pas, qui éti­rait ses mati­nées comme un chat au soleil, qui dis­til­lait sa cha­leur par doses pru­dentes, comme si la ville avait peur de se brû­ler en allant trop vite. Les jaca­ran­das étaient en pleine flo­rai­son. Toute la ville avait viré au mauve. Les trot­toirs, les bancs, les pare-brise des voi­tures garées — tout était cou­vert de ces pétales fra­giles qui tom­baient sans bruit, comme une neige tiède, une neige de cou­leur, et les por­teños mar­chaient des­sus sans y prê­ter atten­tion, parce que pour eux c’é­tait nor­mal, c’é­tait le prin­temps, c’é­tait Bue­nos Aires qui fai­sait ce qu’elle fai­sait chaque année depuis tou­jours : se cou­vrir de fleurs mauves et attendre que quel­qu’un les remarque.

Lucía les remar­quait. Chaque matin, en tra­ver­sant le cime­tière, elle s’ar­rê­tait devant le grand jaca­ran­da qui pous­sait près de l’en­trée — un arbre immense, cen­te­naire peut-être, dont les branches s’é­ten­daient au-des­sus des tombes comme un dais de soie vio­lette. Elle res­tait là une minute, deux minutes, et elle regar­dait les pétales tom­ber sur le marbre des mau­so­lées, et elle pen­sait que c’é­tait la chose la plus belle et la plus absurde qu’elle ait jamais vue — des fleurs qui tombent sur des tombes, la vie qui décore la mort, le mauve sur le blanc, le souffle sur la pierre.

Ce matin-là, elle mar­chait dans l’al­lée cen­trale quand elle vit un homme.

Il était de dos. Grand. Les épaules larges. Les che­veux noirs. Il se tenait devant un mau­so­lée — pas celui d’E­vi­ta, un autre, plus petit, plus dis­cret, orné d’un ange de bronze dont une aile était cas­sée — et il regar­dait l’ins­crip­tion gra­vée dans le marbre avec cette immo­bi­li­té des gens qui lisent quelque chose qu’ils ne com­prennent pas, ou qu’ils com­prennent trop bien.

Le cœur d’A­zu­ce­na s’arrêta.

Une seconde. Peut-être deux. Ce temps sus­pen­du où le corps sait avant l’es­prit, où les muscles se figent, où le sang reflue, où tout l’or­ga­nisme se pré­pare à fuir ou à com­battre — ce réflexe archaïque, ani­mal, qui ne demande pas la per­mis­sion au cerveau.

L’homme se retourna.

Ce n’é­tait pas Damian.

Un tou­riste. Bré­si­lien, peut-être, ou por­tu­gais. Des yeux clairs. Un sou­rire poli. Il lui dit quelque chose — des­culpe, cher­chait-il la tombe de quel­qu’un ? — et elle secoua la tête, non, non mer­ci, et elle conti­nua à mar­cher, le cœur bat­tant à ses tempes, les mains moites.

Ce n’é­tait pas Damian. Bien sûr que ce n’é­tait pas Damian. Pour­quoi Damian serait-il à Bue­nos Aires ? Pour­quoi un ins­pec­teur mexi­cain de la divi­sion des per­sonnes dis­pa­rues se retrou­ve­rait-il dans un cime­tière argen­tin, devant un ange à l’aile cas­sée, un matin de novembre ? C’é­tait absurde. C’é­tait impos­sible. Et pour­tant, pen­dant deux secondes, son corps y avait cru. Son corps avait recon­nu quelque chose — la car­rure, la pos­ture, cette manière de se tenir immo­bile devant les morts — et il avait réagi avant qu’elle ait le temps de penser.

Elle s’as­sit sur un banc. Res­pi­ra. Un chat roux vint se frot­ter contre ses jambes. Elle le cares­sa machi­na­le­ment. Le chat ron­ron­nait. Les chats du cime­tière de la Reco­le­ta étaient les vrais gar­diens du lieu — ils dor­maient sur les tombes, se chauf­faient au soleil entre les mau­so­lées, chas­saient les pigeons avec l’in­dif­fé­rence majes­tueuse de créa­tures qui savent que la mort n’est pas leur affaire.

Elle pen­sa à Damian. Pour la pre­mière fois depuis des semaines, elle le lais­sa occu­per ses pen­sées sans résis­ter. L’ins­pec­teur. Son visage angu­leux, ses yeux sombres, cette façon qu’il avait de vous regar­der comme s’il voyait à tra­vers vous — pas pour vous juger, pas pour vous per­cer à jour, mais pour véri­fier que vous étiez bien là, que vous exis­tiez, que vous n’é­tiez pas un fan­tôme de plus dans sa col­lec­tion de fan­tômes. Damian la regar­dait comme on regarde quel­qu’un qu’on a failli perdre. Avec sou­la­ge­ment. Avec gra­ti­tude. Et avec cette pointe de ter­reur qui sub­siste long­temps après le dan­ger, cette peur rétros­pec­tive qui vous sai­sit au milieu de la nuit et qui vous dit : ça aurait pu être autrement.

Au Mexique, elle avait été trop ter­ri­fiée pour le voir. Trop occu­pée à sur­vivre, à fuir, à com­prendre. Damian n’a­vait été qu’un ins­tru­ment — l’homme qui la cher­chait, l’homme qui la trou­vait, le flic, le badge, la pro­tec­tion. Elle ne l’a­vait pas regar­dé. Pas vrai­ment. Elle avait regar­dé ce qu’il repré­sen­tait — la sécu­ri­té, la jus­tice, la sor­tie de secours — mais pas lui. Pas l’homme der­rière le badge. Pas les mains. Pas les yeux. Pas le silence qui sui­vait ses phrases, ce silence qui en disait plus que les mots.

Main­te­nant, à Bue­nos Aires, à des mil­liers de kilo­mètres de tout ça, dans la paix fra­gile de sa nou­velle vie, elle pou­vait le voir. Et ce qu’elle voyait la troublait.

Elle se leva. Quit­ta le cime­tière. Mar­cha jus­qu’à son immeuble.

Dans l’es­ca­lier, elle croi­sa Mar­ta. La vieille femme des­cen­dait avec un sac de courses, len­te­ment, une marche après l’autre, en se tenant à la rampe. Lucía lui prit le sac.

— Mer­ci, dit Mar­ta. Vous êtes gentille.

— Ce n’est rien.

Elles des­cen­dirent ensemble. Dans la rue, Mar­ta la regar­da avec cette inten­si­té qui lui était propre — cette façon de plan­ter ses yeux noirs dans les vôtres comme si elle cher­chait quelque chose de pré­cis, quelque chose qu’elle seule pou­vait reconnaître.

— Vous avez l’air trou­blée, dit Marta.

— Non. Tout va bien.

— Je connais ce visage. C’est le visage de quel­qu’un qui a vu un fantôme.

Azu­ce­na ne répon­dit pas. Mar­ta n’in­sis­ta pas. C’é­tait leur manière — des silences, des regards, des phrases à demi-dites. Deux femmes qui savaient que les mots ne servent à rien quand la véri­té est trop com­pli­quée pour être dite.

Elles mar­chèrent côte à côte jus­qu’au mar­ché de la calle Uri­bu­ru. Mar­ta ache­tait tou­jours les mêmes choses — des tomates, du pain, de la viande pour le puche­ro, ce pot-au-feu argen­tin qu’elle pré­pa­rait chaque dimanche avec une dévo­tion litur­gique. Et du dulce de leche. Tou­jours du dulce de leche. La confi­ture de lait, cette pâte onc­tueuse et brune qui est à l’Ar­gen­tine ce que le tequi­la est au Mexique — un emblème natio­nal, une reli­gion, un argu­ment défi­ni­tif dans tout débat sur la supé­rio­ri­té de la culture locale.

— Vous aimez le dulce de leche ? deman­da Marta.

— Je ne sais pas. Je n’ai jamais goûté.

Mar­ta la regar­da comme si elle venait de dire qu’elle n’a­vait jamais respiré.

— Venez chez moi dimanche. Je fais du puche­ro. Et du flan au dulce de leche. Vous goûterez.

C’é­tait la pre­mière invi­ta­tion. Depuis trois mois à Bue­nos Aires, c’é­tait la pre­mière fois que quel­qu’un l’in­vi­tait quelque part. Lucía accepta.

Le dimanche, elle mon­ta au 4‑B. L’ap­par­te­ment de Mar­ta était petit, encom­bré de livres et de pho­tos, avec des meubles anciens qui avaient connu des jours meilleurs et des rideaux en den­telle jau­nis par le temps. Ça sen­tait le bouillon, l’oi­gnon, la viande qui mijote. Et au milieu du salon, sur le mur, la pho­to. La jeune fille aux che­veux longs. 1977.

Elles man­gèrent. Le puche­ro était une sym­pho­nie lente — le bouillon d’a­bord, clair, brû­lant, par­fu­mé au lau­rier ; puis la viande effi­lo­chée, les légumes fon­dants, le maïs, les pommes de terre. Et ensuite le flan, nap­pé de dulce de leche, cette dou­ceur presque insup­por­table qui vous serre la gorge comme une émotion.

— C’est ma fille, dit Marta.

Elle n’a­vait pas regar­dé la pho­to. Elle n’en avait pas besoin. Elle savait qu’A­zu­ce­na la regardait.

— Ele­na. Elle avait vingt-deux ans. Elle étu­diait la méde­cine. Elle vou­lait soi­gner les gens dans les bar­rios. Les pauvres. Ceux que per­sonne ne soigne.

Mar­ta posa sa cuillère. Ses mains, sur la table, étaient immo­biles. Des mains de vieille femme — tachées, noueuses, mais fermes.

— Ils sont venus la cher­cher un mar­di. Le 15 mars 1977. Deux heures du matin. Quatre hommes. Des Ford Fal­con vertes — c’é­taient tou­jours des Ford Fal­con vertes, comme si la dic­ta­ture avait un contrat avec Ford. Ils ont enfon­cé la porte. Ils l’ont emme­née. Je l’ai enten­due crier dans l’es­ca­lier. Mamá. Mamá. C’est le der­nier mot que j’ai enten­du de sa bouche.

Silence. Le bruit de la rue en bas — une voi­ture, un chien, la vie qui conti­nuait comme elle conti­nue tou­jours, indif­fé­rente, obstinée.

— Je l’ai cher­chée. Pen­dant qua­rante-deux ans, j’ai cher­ché. Les com­mis­sa­riats, les casernes, les hôpi­taux, les morgues. Les Mères de la Pla­za de Mayo — j’ai mar­ché avec elles, tous les jeu­dis, le fou­lard blanc sur la tête. Je mar­chais et je pen­sais : elle est vivante. Elle est quelque part. Dans un camp. Dans un hôpi­tal. En exil. Elle a sur­vé­cu. Je la retrou­ve­rai. On retrouve tou­jours les gens qu’on cherche. Il suf­fit de ne pas s’arrêter.

Azu­ce­na ne res­pi­rait plus. Les mots de Mar­ta étaient les mots de Damian. Exac­te­ment les mêmes. On retrouve tou­jours les gens qu’on cherche. Il suf­fit de ne pas s’ar­rê­ter. Comme si, d’un conti­nent à l’autre, d’une langue à l’autre, d’un drame à l’autre, la même phrase cir­cu­lait, la même obs­ti­na­tion, la même foi insen­sée dans le pou­voir de la recherche.

— Vous l’a­vez retrou­vée ? murmura-t-elle.

Mar­ta secoua la tête. Len­te­ment. Comme un métro­nome qui marque un tem­po funèbre.

— Non. Jamais. Les Abue­las ont retrou­vé cer­tains enfants — les bébés volés, nés en cap­ti­vi­té, don­nés à des familles de mili­taires. Plus de cent trente ont été iden­ti­fiés. Mais Ele­na, non. Ele­na n’a jamais été retrou­vée. On sait ce qui s’est pas­sé — les vols de la mort. Les avions de la marine. Ils les dro­guaient, les char­geaient dans des avions, et ils les jetaient dans le Río de la Pla­ta. Vivants. Endor­mis. Par cen­taines. Le fleuve a tout pris. Le fleuve ne rend rien.

Elle regar­da par la fenêtre. Le ciel de Bue­nos Aires, bleu pâle, innocent.

— On ne retrouve pas tou­jours les gens qu’on cherche, dit-elle. Par­fois, il faut accep­ter qu’on ne les retrou­ve­ra pas. Mais ça ne veut pas dire qu’on arrête de cher­cher. Cher­cher, ce n’est pas trou­ver. Cher­cher, c’est ne pas oublier. C’est refu­ser que le silence ait le der­nier mot.

Lucía prit la main de Mar­ta. La ser­ra. Deux mains — l’une jeune, l’autre vieille. L’une mexi­caine, l’autre argen­tine. L’une qui avait fui, l’autre qui avait résis­té. Et entre ces deux mains, quelque chose qui n’a­vait pas besoin de nom.

Ce soir-là, en ren­trant chez elle, Lucía pas­sa devant l’Al­vear. Les lumières du lob­by brillaient à tra­vers les portes vitrées, chaudes, dorées, comme un feu de che­mi­née der­rière une fenêtre d’hi­ver. Elle s’ar­rê­ta. Regarda.

L’Al­vear avait ouvert en 1932. Quatre-vingt-sept ans d’his­toire dans ces murs. Com­bien de vies avaient tra­ver­sé ce lob­by ? Com­bien de fugi­tifs, d’exi­lés, d’a­mants clan­des­tins, de dic­ta­teurs en visite, de résis­tants en cavale ? L’hô­tel gar­dait tout. Comme le cime­tière gar­dait ses morts, l’Al­vear gar­dait ses vivants — leurs ombres, leurs par­fums, l’é­cho de leurs pas sur le marbre. Les hôtels sont les seuls lieux au monde qui se sou­viennent de tout le monde et ne jugent per­sonne. On entre, on dort, on repart. Et la chambre attend le sui­vant. Patient. Immo­bile. Sans rancune.

Elle entra. Tra­ver­sa le lob­by. S’as­sit dans son fau­teuil habi­tuel, à L’O­ran­ge­rie. Com­man­da un thé. Le ser­veur aux yeux clairs lui sou­rit. Seño­ra. Le même rituel. Le même geste. La même tasse. Et pour­tant, ce soir, quelque chose avait chan­gé. Le thé avait le même goût, le fau­teuil la même dou­ceur, la lumière la même cou­leur dorée. Mais quelque chose, en elle, avait bou­gé. Comme un meuble qu’on déplace dans une pièce fami­lière — rien n’a chan­gé et tout a chan­gé, parce que la lumière tombe autre­ment, parce que l’es­pace se redis­tri­bue, parce que le regard ne se pose plus au même endroit.

Elle ouvrit le recueil de Borges. Pas les poèmes, cette fois. Une nou­velle. Celle qui s’ap­pelle El Sur. Le Sud. L’his­toire d’un homme qui quitte Bue­nos Aires pour la pam­pa, qui monte dans un train, qui tra­verse des pay­sages de plus en plus vastes, de plus en plus vides, et qui com­prend — trop tard, peut-être — que le voyage n’é­tait pas un dépla­ce­ment dans l’es­pace mais dans le temps, qu’il ne s’é­loi­gnait pas de la ville mais de lui-même, et que la des­ti­na­tion finale n’é­tait pas le sud mais la vérité.

Elle refer­ma le livre. Regar­da le lob­by de l’Al­vear. Les clients qui allaient et venaient, ces sil­houettes de pas­sage qui tra­ver­saient l’es­pace comme des notes sur une por­tée musi­cale — cha­cune avec sa durée, sa hau­teur, son timbre, et toutes ensemble com­po­sant une mélo­die que per­sonne n’é­cou­tait mais qui exis­tait pour­tant, fra­gile, éphé­mère, belle.

Et elle pen­sa : si Damian venait à Bue­nos Aires, c’est ici qu’il me chercherait.

Elle ne savait pas pour­quoi elle pen­sait cela.

Elle ne savait pas qu’il était déjà là.

Chambre 407. Qua­trième étage. À trente mètres au-des­sus de sa tête.

VI

DAMIAN

Il la vit le troi­sième jour.

Pas dans la rue. Pas dans un café. Pas au cime­tière ni dans une milon­ga. À l’Al­vear. Dans le lob­by de l’hô­tel où il dor­mait depuis trois nuits sans dor­mir, dans cet espace de marbre et de lumière qu’il tra­ver­sait chaque matin pour aller nulle part et chaque soir pour ren­trer de nulle part.

Trois jours qu’il mar­chait dans Bue­nos Aires. Trois jours de pas inutiles, de rues arpen­tées sans méthode, de visages scru­tés sans résul­tat. Il avait com­men­cé par Reco­le­ta — parce qu’il était logé là, parce que le quar­tier avait une échelle humaine, des limites, un péri­mètre qu’un flic pou­vait qua­driller. Puis il avait élar­gi. Paler­mo. San Tel­mo. La Boca. Bel­gra­no. Des quar­tiers entiers qu’il tra­ver­sait comme un som­nam­bule, le regard accro­ché aux pas­santes — toutes les femmes brunes, toutes les femmes de trente ans, toutes les femmes seules qui mar­chaient avec cette démarche par­ti­cu­lière des gens qui ne vont nulle part en par­ti­cu­lier. Aucune n’é­tait elle.

Il avait essayé la méthode. Mal­gré tout. Le flic en lui ne pou­vait pas s’empêcher de rai­son­ner. Elle est mexi­caine, elle se cache, elle a chan­gé de nom. Où irait une Mexi­caine qui veut dis­pa­raître à Bue­nos Aires ? Les quar­tiers mexi­cains ? Il n’y en a pas. Les res­tau­rants mexi­cains ? Trop évident. Les milieux d’ex­pa­triés ? Trop ris­qué. Elle irait là où per­sonne ne la connaît, là où per­sonne ne pose de ques­tions. Reco­le­ta, peut-être. Un quar­tier bour­geois, dis­cret, où les voi­sins ne se mêlent pas des affaires des autres. Ou San Tel­mo, plus bohème, plus ano­nyme, un quar­tier où l’on peut être n’im­porte qui sans que per­sonne s’en soucie.

Mais la méthode ne menait nulle part. Bue­nos Aires était trop grande, trop diverse, trop indif­fé­rente pour se lais­ser qua­driller par un flic mexi­cain en congé. La ville le noyait dans sa masse, le diluait dans ses rues, le per­dait dans ses ave­nues qui se res­sem­blaient toutes et qui ne res­sem­blaient à rien de ce qu’il connaissait.

Le troi­sième jour, il abandonna.

Pas la recherche. L’i­dée de contrô­ler la recherche. Il ces­sa de qua­driller, de rai­son­ner, de cal­cu­ler. Il s’as­sit dans le lob­by de l’Al­vear, dans un fau­teuil en velours, face à l’en­trée, et il atten­dit. Il ne savait pas ce qu’il atten­dait. Il atten­dait comme on attend la pluie — sans impa­tience, sans espoir par­ti­cu­lier, avec la cer­ti­tude vague que quelque chose fini­ra par tom­ber du ciel.

Il était là depuis une heure. Peut-être deux. Il avait bu un café. Feuille­té un jour­nal argen­tin dont il ne com­pre­nait pas la moi­tié des articles — la poli­tique argen­tine lui était aus­si opaque que la phy­sique quan­tique, un chaos de péro­nistes, d’an­ti-péro­nistes, de kirch­né­ristes, de macristes, de radi­caux, de socia­listes, un enche­vê­tre­ment d’al­liances et de tra­hi­sons qui fai­sait pas­ser le Mexique pour un modèle de clar­té. Il avait repo­sé le jour­nal. Regar­dé les gens passer.

Et elle entra.

Il ne la recon­nut pas tout de suite. Le cer­veau est une machine bizarre — il peut cher­cher un visage pen­dant des jours, l’i­ma­gi­ner, le rêver, le pro­je­ter sur des cen­taines d’in­con­nues, et quand le vrai visage appa­raît enfin, il hésite. Une seconde de flot­te­ment. De doute. Comme un musi­cien qui entend une note fami­lière dans un contexte inat­ten­du et qui se demande : est-ce que c’est vrai­ment elle ?

C’é­tait elle.

Les che­veux plus courts. Cou­pés au car­ré, à hau­teur de la mâchoire. Ça chan­geait tout — ça lui déga­geait le visage, ça lui don­nait un air plus net, plus déci­dé, comme si le geste de cou­per ses che­veux avait été le geste de cou­per autre chose, un lien, une corde, un fil qui la rat­ta­chait encore à l’an­cienne Azu­ce­na. Elle por­tait une robe légère — bleue, non, grise, non, d’une cou­leur qui hési­tait entre le bleu et le gris, comme le ciel de Bue­nos Aires. Pas de bijoux. Pas de maquillage, ou si peu qu’on ne le voyait pas. Et elle mar­chait autre­ment. Au Mexique, elle mar­chait vite — la démarche de quel­qu’un qui fuit, qui regarde der­rière, qui cal­cule la dis­tance entre elle et la sor­tie la plus proche. Ici, elle mar­chait len­te­ment. Posé­ment. Comme quel­qu’un qui a déci­dé que l’en­droit où elle est est l’en­droit où elle veut être.

Elle tra­ver­sa le lob­by. Ne le vit pas. Ou ne le regar­da pas — il y a une dif­fé­rence. Les yeux voient, mais le regard choi­sit, et le regard d’A­zu­ce­na était tour­né vers L’O­ran­ge­rie, vers le fond du salon, vers le fau­teuil qu’elle occu­pait chaque après-midi et qu’elle consi­dé­rait, sans se l’a­vouer, comme un petit ter­ri­toire à elle, une île de velours et de thé Dar­jee­ling dans l’o­céan de sa vie provisoire.

Damian ne bou­gea pas.

Il la regar­da pas­ser. Dix mètres devant lui. Puis sept. Puis cinq. Si près qu’il aurait pu tendre le bras et tou­cher le tis­su de sa robe — cette robe bleu-gris qui frô­lait ses genoux et qui ondu­lait légè­re­ment à chaque pas, comme une eau calme trou­blée par un souffle.

Il ne bou­gea pas.

Pour­quoi ?

Il se pose­rait la ques­tion pen­dant des heures, cette nuit-là, allon­gé sur le lit trop grand de la chambre 407, les yeux ouverts dans le noir. Pour­quoi ne pas s’être levé ? Pour­quoi ne pas avoir dit son nom — Azu­ce­na — ce nom qu’il avait por­té pen­dant des mois comme on porte une bles­sure, ce nom qu’il avait pro­non­cé dans des com­mis­sa­riats, dans des rap­ports, dans des conver­sa­tions télé­pho­niques avec des pro­cu­reurs et des juges, ce nom qu’il avait mur­mu­ré dans le vide de son appar­te­ment mexi­cain en écou­tant l’en­re­gis­tre­ment, ce nom qui était deve­nu, à force d’être répé­té, quelque chose de plus qu’un nom — une incan­ta­tion, une prière, un mot de passe pour un monde qui n’exis­tait peut-être que dans sa tête ?

Pour­quoi ne pas l’a­voir dit ?

Parce que dire son nom aurait chan­gé tout. Le moment où il dirait Azu­ce­na, le moment où elle se retour­ne­rait et le ver­rait et com­pren­drait qu’il était là, à Bue­nos Aires, dans son hôtel, dans son lob­by, dans le seul endroit au monde où elle se sen­tait en paix — ce moment-là serait irré­ver­sible. On ne peut pas défaire un regard. On ne peut pas reprendre un nom pro­non­cé à voix haute. Et Damian, pour la pre­mière fois de sa vie, avait peur de l’ir­ré­ver­sible. Lui qui avait défon­cé des portes, tiré sur des hommes armés, ram­pé dans des tun­nels, cou­ru sous les balles — lui avait peur d’un mot de trois syllabes.

Parce que ce mot chan­ge­rait la nature de ce qu’il fai­sait. Tant qu’il ne disait rien, tant qu’il la regar­dait de loin, il était encore le flic qui observe, qui éva­lue, qui attend le bon moment. Dès qu’il par­le­rait, il devien­drait autre chose. L’homme qui est venu. L’homme qui a tra­ver­sé un conti­nent pour elle. Et ça, c’é­tait ter­ri­fiant, parce que ça impli­quait quelque chose qu’il n’a­vait jamais admis, quelque chose qu’il avait enfoui sous des couches de ratio­na­li­té et de devoir pro­fes­sion­nel et de rap­ports rédi­gés en triple exem­plaire — ça impli­quait qu’il tenait à elle. Pas à la mis­sion. Pas au dos­sier. À elle.

Alors il la lais­sa passer.

Elle s’as­sit dans L’O­ran­ge­rie. Com­man­da un thé. Ouvrit un livre. Et Damian, depuis son fau­teuil, la regar­da faire — ces gestes simples, quo­ti­diens, banals — ver­ser le thé, tour­ner la cuillère, por­ter la tasse à ses lèvres, tour­ner une page — et il se dit que c’é­tait la plus belle chose qu’il ait vue depuis des mois. Pas la beau­té phy­sique — bien qu’elle fût belle, d’une beau­té sobre, dépouillée, une beau­té qui ne deman­dait rien à per­sonne. La beau­té de la vie. De quel­qu’un qui vit. Qui est là. Qui boit du thé et lit un livre dans un fau­teuil en velours, et qui ne sait pas qu’on la regarde, et qui existe sans effort, sans masque, sans peur.

Il res­ta une heure. Elle finit son thé. Se leva. Tra­ver­sa le lob­by en sens inverse. Sortit.

Il ne bou­gea pas.

Le soir, dans sa chambre, il s’as­sit au bord du lit et il prit son télé­phone. L’en­re­gis­tre­ment. Cin­quante-trois secondes. Il n’ap­puya pas sur play.

Il n’en avait plus besoin. La voix enre­gis­trée était un sub­sti­tut, un fan­tôme, un écho. La vraie Azu­ce­na était en bas, quelque part dans les rues de Reco­le­ta, à quelques cen­taines de mètres. Vivante. Réelle. Tangible.

Il ran­gea le télé­phone. Étei­gnit la lumière.

Et il sut — avec cette cer­ti­tude calme et ter­rible qui ne laisse pas de place au doute — qu’il revien­drait demain. Même fau­teuil. Même heure. Il la regar­de­rait entrer. Il la regar­de­rait boire son thé. Il la regar­de­rait partir.

Et un jour — pas demain, pas après-demain, mais un jour — il se lèverait.

Il se lève­rait et il dirait son nom.

Mais pas aujourd’­hui. Aujourd’­hui, il lui suf­fi­sait de savoir qu’elle existait.

VII

AZU­CE­NA

Elle l’a­vait vu.

Pas le troi­sième jour. Le qua­trième. Quand elle était entrée dans le lob­by de l’Al­vear à seize heures, comme chaque après-midi, et qu’elle avait tra­ver­sé l’es­pace de marbre et de lumière en direc­tion de L’O­ran­ge­rie, et que ses yeux — ces yeux qui avaient appris, au Mexique, à repé­rer les dan­gers avant que le cer­veau ait le temps de les nom­mer — ses yeux avaient balayé les fau­teuils du lob­by comme ils balayaient tou­jours les fau­teuils du lob­by, par habi­tude, par réflexe, par cette vigi­lance rési­duelle qui ne la quit­te­rait jamais com­plè­te­ment, et dans le fau­teuil du fond, celui qui fai­sait face à l’en­trée, sous le lustre en cris­tal dont les pen­de­loques pro­je­taient des éclats de lumière sur le sol comme des étoiles tom­bées, il y avait un homme.

Un homme assis. Immo­bile. Un jour­nal argen­tin sur les genoux. Les yeux levés vers elle.

Damian.

Elle ne s’ar­rê­ta pas. Ses jambes conti­nuèrent à mar­cher — un pas, deux pas, trois pas — avec cette méca­nique du corps qui avance quand l’es­prit s’est arrê­té, cette iner­tie des membres qui ne savent pas encore que tout vient de chan­ger. Elle tra­ver­sa le lob­by. Entra dans L’O­ran­ge­rie. S’as­sit dans son fau­teuil. Com­man­da un thé. D’une voix nor­male. D’une voix qui ne trem­blait pas. D’une voix qui appar­te­nait à Lucía Estra­da, femme calme, habi­tuée des lieux, cliente régu­lière, fau­teuil numé­ro trois, thé Dar­jee­ling, un maca­ron à la framboise.

Mais à l’in­té­rieur, c’é­tait le trem­ble­ment de terre.

Pas la peur. Elle avait connu la peur — la vraie, la pure, celle qui vous vide de votre sang et qui vous trans­forme en ani­mal tra­qué. Ce n’é­tait pas ça. C’é­tait autre chose. Quelque chose qu’elle n’a­vait pas de mot pour nom­mer — ou plu­tôt si, elle en avait un, mais elle refu­sait de le pro­non­cer, même inté­rieu­re­ment, même dans le silence de ses propres pen­sées, parce que le pro­non­cer aurait ren­du la chose réelle, et elle n’é­tait pas prête pour que la chose soit réelle.

Damian était à Bue­nos Aires.

Damian était à l’Alvear.

Damian était assis dans un fau­teuil à trente mètres d’elle, avec un jour­nal argen­tin sur les genoux et ses yeux de flic qui ne lâchent jamais.

Pour­quoi ?

La ques­tion la tra­ver­sa comme une lame. Pour­quoi Damian était-il là ? Est-ce qu’on l’a­vait envoyé ? Est-ce que le pas­sé mexi­cain la rat­tra­pait — les restes de l’empire Sep­tién, un sur­vi­vant, un ven­geur, quel­qu’un qui avait retrou­vé sa trace ? Est-ce que Damian était là en tant que flic — ins­pec­teur, divi­sion des per­sonnes dis­pa­rues, badge, arme, mission ?

Mais non. Ce n’é­tait pas ça non plus. Elle l’a­vait vu — une seconde, un éclair, mais c’é­tait suf­fi­sant. Elle avait vu ses yeux. Et les yeux de Damian ne disaient pas « mis­sion ». Les yeux de Damian disaient quelque chose qu’elle ne leur avait jamais vu dire, quelque chose de nu, de désar­mé, de presque effrayé — les yeux d’un homme qui regarde quel­qu’un qu’il n’est pas sûr de méri­ter de regarder.

Le thé arri­va. Elle le but sans le goû­ter. Les lèvres sur la por­ce­laine, le liquide chaud dans la gorge, mais le goût — absent. Comme si ses sens s’é­taient redis­tri­bués, comme si tout le bud­get sen­so­riel de son corps avait été réaf­fec­té à un seul organe : la peau. Sa peau était en alerte. Chaque pore ouvert, chaque nerf ten­du, comme si elle pou­vait sen­tir la pré­sence de Damian à tra­vers les murs, à tra­vers l’é­pais­seur de l’air, à tra­vers les trente mètres de marbre et de velours qui les séparaient.

Elle ne se retour­na pas. Ne regar­da pas vers le lob­by. Res­ta dans son fau­teuil, son livre ouvert devant elle — Borges, tou­jours Borges, mais les mots dan­saient sur la page, se mêlaient, per­daient leur sens. Elle lut la même phrase trois fois sans la com­prendre. La referma.

Puis elle se leva. Tra­ver­sa le lob­by. Pas­sa devant le fauteuil.

Il était encore là. Elle ne le regar­da pas. Pas direc­te­ment. Mais dans sa vision péri­phé­rique — cette zone floue et pour­tant extra­or­di­nai­re­ment pré­cise qui borde le champ visuel et qui capte les mou­ve­ments, les formes, les pré­sences — elle le vit. Ses mains sur les accou­doirs. Son immo­bi­li­té. Cette façon qu’il avait de ne pas bou­ger qui était en soi un mou­ve­ment, une ten­sion, un élan contenu.

Elle sor­tit.

Mar­cha vite. Pas par peur. Par néces­si­té. Le corps avait besoin de mou­ve­ment, de vitesse, d’air. Elle remon­ta l’A­ve­ni­da Alvear, tour­na dans la calle Aya­cu­cho, dépas­sa le cime­tière, conti­nua jus­qu’au parc. Le Parque Thays. Des arbres. De l’herbe. Des gens qui cou­raient, qui jouaient avec leurs chiens, qui vivaient leur vie nor­male, leur vie de gens qui ne fuient pas, qui ne se cachent pas, qui n’ont pas un ins­pec­teur mexi­cain assis dans un fau­teuil de palace à trente mètres de leur thé Darjeeling.

Elle s’as­sit sur un banc. Respira.

Damian.

Il ne l’a­vait pas sui­vie. Bien sûr qu’il ne l’a­vait pas sui­vie. Ce n’é­tait pas un tra­queur. Ce n’é­tait pas un pré­da­teur. C’é­tait — quoi ? L’homme qui l’a­vait sau­vée. L’homme qui l’a­vait cher­chée quand plus per­sonne ne la cher­chait. L’homme qui avait mis sa vie en dan­ger pour elle, qui avait tiré sur des hommes armés pour elle, qui avait tra­ver­sé un pays en guerre pour elle. Et main­te­nant il tra­ver­sait un continent.

Pour elle ?

La pen­sée la fit tres­saillir. Non. Pas pour elle. Ce n’é­tait pas pos­sible. Les ins­pec­teurs ne tra­versent pas les conti­nents pour les femmes qu’ils ont sau­vées. Les ins­pec­teurs classent le dos­sier et passent au sui­vant. C’est la règle. C’est le métier. On ne s’at­tache pas. On ne revient pas. On trouve, on ferme, on oublie.

Sauf que Damian n’a­vait pas oublié.

Et elle non plus.

Elle res­ta sur le banc jus­qu’à la tom­bée du jour. Le ciel de Bue­nos Aires vira au rose, puis à l’o­range, puis à ce vio­let pro­fond qui pré­cède la nuit et qui donne à la ville un air de scène de théâtre — les façades deviennent des décors, les pas­sants deviennent des sil­houettes, et tout prend une qua­li­té irréelle, sus­pen­due, comme si le monde hési­tait entre le jour et la nuit, entre ce qui est et ce qui pour­rait être.

Elle ren­tra chez elle. Ne dor­mit pas.

Le len­de­main, elle retour­na à l’Al­vear. Même heure. Seize heures. Elle entra dans le lob­by. Cher­cha le fauteuil.

Il était là.

Même fau­teuil. Même immo­bi­li­té. Pas de jour­nal cette fois. Juste ses mains sur les accou­doirs et ses yeux qui la regar­daient comme on regarde un feu — avec fas­ci­na­tion, avec pru­dence, avec la conscience que la cha­leur peut deve­nir brûlure.

Elle tra­ver­sa le lob­by. S’as­sit dans L’O­ran­ge­rie. Com­man­da un thé.

Même rituel. Même gestes. Sauf que tout avait chan­gé. Le thé avait un goût dif­fé­rent — plus amer, plus intense, comme si la pré­sence de Damian dans le lob­by modi­fiait la chi­mie de l’air, la tem­pé­ra­ture de l’eau, la saveur des feuilles. L’Al­vear n’é­tait plus le même hôtel. Il était deve­nu un lieu char­gé, un espace magné­tique, un champ de forces invi­sibles qui cir­cu­laient entre le fau­teuil du lob­by et le fau­teuil de L’O­ran­ge­rie comme un cou­rant entre deux pôles.

Et le sur­len­de­main, elle revint. Et il était là.

Et le jour d’a­près. Et le jour d’après.

Une semaine entière. Sept jours de ce bal­let muet — elle entre, il la regarde, elle ne le regarde pas, elle boit son thé, elle part, il reste. Pas un mot. Pas un geste. Pas un signe. Juste cette pré­sence paral­lèle, ces deux tra­jec­toires qui se frôlent sans se tou­cher, comme deux lignes de tan­go qui avancent côte à côte sur la piste sans jamais se croiser.

Au sep­tième jour, elle com­prit que c’é­tait à elle de décider.

Damian ne vien­drait pas. Il ne se lève­rait pas de son fau­teuil, ne tra­ver­se­rait pas le lob­by, ne pro­non­ce­rait pas son nom. Il atten­drait. Aus­si long­temps qu’il le fau­drait. Des jours, des semaines, des mois. Il atten­drait parce que c’é­tait un homme qui savait attendre — dix ans de métier, des cen­taines de dis­pa­ri­tions, des mil­liers d’heures de sur­veillance et de patience et de silence. Damian savait que les choses arrivent quand elles doivent arri­ver, pas quand on le décide, et que for­cer une ren­contre, c’est la tuer.

Alors c’é­tait à elle.

Et le hui­tième jour, Azu­ce­na entra dans le lob­by de l’Al­vear Palace, tra­ver­sa l’es­pace de marbre, pas­sa devant les colonnes, pas­sa devant les lustres, pas­sa devant le bureau de récep­tion, et au lieu de conti­nuer vers L’O­ran­ge­rie, elle bifurqua.

Deux pas à gauche.

Et elle s’as­sit dans le fau­teuil voi­sin du sien.

VIII

DAMIAN ET AZUCENA

Silence.

Un silence de palace — capi­ton­né, ample, tra­ver­sé de sons feu­trés : le tin­te­ment loin­tain d’une cuillère contre une tasse, le mur­mure d’une conver­sa­tion en espa­gnol quelque part dans le salon, le bruit doux des pas d’un ser­veur sur le marbre, le sou­pir presque imper­cep­tible du sys­tème de ven­ti­la­tion qui main­te­nait l’air à une tem­pé­ra­ture exacte, cali­brée, comme si l’Al­vear avait déci­dé que le confort n’é­tait pas une ques­tion d’o­pi­nion mais de degrés.

Ils étaient assis côte à côte. Pas face à face — côte à côte. Deux fau­teuils en velours cou­leur miel, sépa­rés par une table basse en bois sombre sur laquelle il n’y avait rien. Un mètre entre eux. Peut-être moins. La dis­tance exacte entre deux incon­nus dans un hall d’hô­tel — assez loin pour ne pas être intimes, assez près pour que le hasard suf­fise comme explication.

Azu­ce­na ne le regar­dait pas. Elle regar­dait devant elle — le lob­by, les colonnes, les allées et venues des clients, cette cho­ré­gra­phie silen­cieuse des gens qui tra­versent un espace public sans se voir. Et Damian ne la regar­dait pas non plus. Il regar­dait ses propres mains, posées à plat sur les accou­doirs, ces mains qui avaient tenu une arme, ouvert des dos­siers, ser­ré des mains de mères en deuil, et qui main­te­nant ne ser­vaient à rien, abso­lu­ment à rien, sinon à être là, posées, inutiles, trem­blantes d’un trem­ble­ment si léger qu’on ne le voyait pas mais qu’il sen­tait, lui, dans chaque fibre.

Un ser­veur s’ap­pro­cha. Le jeune homme aux yeux clairs. Celui qui connais­sait Azu­ce­na, qui l’ap­pe­lait seño­ra, qui savait sa com­mande par cœur.

— ¿ Seño­ra ? ¿ Lo de siempre ?

Azu­ce­na hocha la tête. Thé Dar­jee­ling. Un maca­ron à la framboise.

Le ser­veur se tour­na vers Damian.

— ¿ Señor ?

Damian ouvrit la bouche. Et il dit — sans réflé­chir, sans cal­cu­ler, avec cette auto­ma­ti­ci­té des gestes qui se font tout seuls quand le corps décide à la place de l’esprit :

— La mis­ma cosa.

La même chose.

Le ser­veur nota et s’é­loi­gna. Et dans le sillage de ces trois mots — la mis­ma cosa — quelque chose se dépo­sa entre eux. Pas un sens. Pas un mes­sage. Un accord. Comme une note de musique qui vibre après qu’on a frap­pé la corde et qui conti­nue de vibrer dans le silence, long­temps après que le son est deve­nu inaudible.

La même chose. Je veux ce que vous avez. Je veux être où vous êtes. Je veux par­ta­ger ce que vous par­ta­gez — le thé, le fau­teuil, l’heure, le lieu, le silence. La mis­ma cosa. C’é­tait la phrase la plus simple du monde et la plus vertigineuse.

Le thé arri­va. Deux tasses iden­tiques. Deux théières iden­tiques. Deux maca­rons iden­tiques. Le ser­veur posa le pla­teau avec une grâce dis­crète et s’éclipsa.

Azu­ce­na ver­sa son thé. Damian regar­da le sien. Il n’a­vait jamais bu de thé Dar­jee­ling de sa vie. Au Mexique, on buvait du café — noir, fort, bouilli dans une cas­se­role à six heures du matin dans une cui­sine qui sen­tait la tor­tilla et le gaz. Le thé, c’é­tait pour les Anglais, pour les Japo­nais, pour les gens qui avaient le temps de faire chauf­fer de l’eau et de lais­ser infu­ser des feuilles et de contem­pler la cou­leur ambrée du liquide dans une tasse en por­ce­laine. Damian n’a­vait jamais eu ce temps-là.

Il ver­sa le thé. But une gor­gée. C’é­tait amer et léger, avec un arrière-goût de quelque chose qu’il ne pou­vait pas iden­ti­fier — un fruit, une fleur, un sou­ve­nir de quelque chose qu’on n’a jamais goûté.

Ils burent en silence. Cinq minutes. Dix minutes. Un temps sus­pen­du, éti­ré, un temps d’hô­tel qui n’a pas la même den­si­té que le temps de la rue — plus lent, plus épais, comme une mélasse dorée dans laquelle les secondes se déplacent avec une len­teur majestueuse.

Puis Azu­ce­na parla.

— Vous n’êtes pas en ser­vice, inspecteur.

Sa voix. Il l’a­vait enten­due une seule fois depuis des mois — sur l’en­re­gis­tre­ment, cin­quante-trois secondes, fil­trée par la dis­tance et le télé­phone. Et main­te­nant elle était là, à un mètre de lui, cette voix grave et douce, un peu rauque, qui avait un accent mexi­cain déjà tein­té de por­teño — les voyelles plus ouvertes, les consonnes plus molles, comme si Bue­nos Aires était en train de lui apprendre une nou­velle façon de parler.

— Non, dit Damian.

Un mot. Un seul. Et dans ce mot — tout. L’a­veu qu’il n’é­tait pas là pour le tra­vail. L’a­veu qu’il n’a­vait ni badge, ni mis­sion, ni auto­ri­té. L’a­veu qu’il était un homme dans un fau­teuil d’hô­tel, avec une tasse de thé qu’il ne savait pas boire, et rien d’autre. Non. Le mot le plus nu de la langue espa­gnole. Le mot qui enlève tout — le titre, la fonc­tion, la jus­ti­fi­ca­tion. Non, je ne suis pas en ser­vice. Je suis juste là. Je suis juste moi.

Le silence revint. Mais un silence dif­fé­rent — plus chaud, plus habi­té. Un silence qui avait été tra­ver­sé par deux voix et qui gar­dait leur empreinte, comme le sable garde l’empreinte d’un pas.

— Com­ment m’a­vez-vous trou­vée ? demanda-t-elle.

— Je ne vous ai pas trou­vée. L’Al­vear vous a trouvée.

Elle tour­na la tête vers lui. Pour la pre­mière fois. Le regar­da. Et il la regar­da. Et pen­dant quelques secondes, ils furent deux per­sonnes qui se regar­daient dans le lob­by d’un grand hôtel, et le monde autour d’eux — les lustres, les colonnes, les clients, le ser­veur, le bruit de la ville der­rière les portes vitrées — tout cela s’ef­fa­ça, se dilua, devint un fond sonore indis­tinct, un décor de théâtre qui n’a­vait plus d’im­por­tance parce que la seule chose qui impor­tait était ce regard, ces deux regards qui se croi­saient enfin après des mois de silence et de dis­tance et de mots non dits.

Elle vit ses yeux. Les mêmes — sombres, pro­fonds, cette inten­si­té de flic qui ne lâche pas. Mais quelque chose en plus. Quelque chose de neuf. Une fis­sure. Une brèche dans l’ar­mure. L’homme der­rière le regard était fati­gué. Pas phy­si­que­ment — mora­le­ment. Fati­gué de cher­cher. Fati­gué de ne pas trou­ver. Fati­gué d’être fort.

Il vit ses yeux à elle. Chan­gés. Pas les yeux de la femme tra­quée du Mexique — ces yeux fié­vreux, dila­tés par la peur, qui regar­daient chaque porte comme une menace et chaque visage comme un enne­mi. Des yeux calmes. Des yeux qui avaient vu le jaca­ran­da en fleurs et les chats du cime­tière et les dan­seurs de la milon­ga et qui avaient com­men­cé — juste com­men­cé — à croire que la vie pou­vait être autre chose qu’une fuite.

— Pour­quoi ? dit-elle.

Un seul mot. Mais le mot conte­nait tout. Pour­quoi êtes-vous venu ? Pour­quoi avez-vous tra­ver­sé un conti­nent ? Pour­quoi êtes-vous assis dans ce fau­teuil depuis une semaine à me regar­der boire du thé ? Pourquoi ?

Damian ne répon­dit pas tout de suite. Il regar­da sa tasse. Le thé refroi­dis­sait. La cou­leur ambrée s’as­som­bris­sait len­te­ment, comme un jour qui décline.

— Je ne sais pas, dit-il.

Et c’é­tait vrai. Il ne savait pas. Ou plu­tôt, il savait, mais les mots qu’il avait — en espa­gnol, en flic, en homme — ne suf­fi­saient pas à dire ce qu’il savait. Il aurait fal­lu un autre lan­gage. Un lan­gage de gestes, de souffles, de silences. Un lan­gage de tango.

— Je ne sais pas, répé­ta-t-il. Je sais que j’ai pris un avion. Je sais que j’ai pris un congé de trente jours. Je sais que j’ai lais­sé mon chat chez ma voi­sine. Mais pour­quoi — non. Je ne sais pas le dire.

Azu­ce­na reprit sa tasse. But une gor­gée. Repo­sa la tasse. Ces gestes — prendre, boire, repo­ser — lui don­naient le temps de réflé­chir, de mesu­rer ce qu’il venait de dire, de peser chaque mot comme on pèse une pièce d’or pour véri­fier qu’elle n’est pas fausse.

— Vous avez un chat, dit-elle.

Et elle sourit.

C’é­tait la pre­mière fois qu’il la voyait sou­rire. Au Mexique, elle n’a­vait jamais sou­ri. Il l’a­vait vue ter­ro­ri­sée, déter­mi­née, furieuse, rési­gnée, recon­nais­sante — mais jamais sou­riante. Et ce sou­rire — léger, asy­mé­trique, un peu moqueur, un sou­rire qui retrous­sait le coin gauche de sa bouche davan­tage que le droit — ce sou­rire fit quelque chose à Damian qu’il ne put pas nom­mer. Quelque chose dans la poi­trine. Pas le cœur — il ne croyait pas à ces méta­phores. Quelque chose de plus dif­fus, de plus phy­sique. Une pres­sion. Un relâ­che­ment. Comme si un nœud qu’il por­tait depuis des mois venait de se défaire d’un coup, sans prévenir.

— Il s’ap­pelle Capitán, dit-il. C’est un chat tigré. Il est gros. Il dort sur mes dossiers.

— Un chat de flic.

— Un chat fainéant.

Un autre silence. Mais celui-ci était dif­fé­rent des pré­cé­dents. Celui-ci avait une tex­ture. Une cha­leur. On pou­vait presque le tou­cher — ce silence entre deux per­sonnes qui viennent de se dire quelque chose de vrai et qui savent, l’une et l’autre, qu’elles viennent de fran­chir une ligne invi­sible, une fron­tière au-delà de laquelle il n’y a plus de retour possible.

— Je m’ap­pelle Lucía ici, dit Azu­ce­na. Lucía Estra­da. C’est le nom que j’ai choisi.

— Lucía, répé­ta Damian. C’est un joli nom.

— C’est un nom de per­sonne. C’est pour ça que je l’ai choi­si. Per­sonne ne s’ap­pelle Lucía. Tout le monde s’ap­pelle Lucía. C’est le nom le plus invi­sible du monde.

— Vous vou­liez être invisible.

— Je vou­lais être vivante. C’est la même chose, parfois.

Le ser­veur revint. Pro­po­sa de res­ser­vir du thé. Ils décli­nèrent. Azu­ce­na deman­da l’ad­di­tion. Damian vou­lut payer — un réflexe, un geste d’homme mexi­cain qui offre tou­jours, qui paie tou­jours, parce que c’est comme ça, parce que c’est dans le sang, dans l’é­du­ca­tion, dans les mous­taches du père et les jupes de la mère. Azu­ce­na refusa.

— Non. Ici, c’est mon endroit. C’est moi qui paie.

Il n’in­sis­ta pas. Com­prit. L’Al­vear était son ter­ri­toire. Son île. Son lieu de paix. Et sur cette île, les règles étaient les siennes.

Ils se levèrent. Se tinrent debout, face à face, dans le lob­by de l’Al­vear Palace, sous le lustre en cris­tal dont les pen­de­loques pro­je­taient des éclats de lumière sur le marbre comme des constel­la­tions minia­tures. Deux per­sonnes debout dans un hall d’hô­tel. Un homme et une femme. Un Mexi­cain et une Mexi­caine. Un flic en congé et une fugi­tive en paix. Et entre eux, cette dis­tance d’un bras qui pou­vait être un gouffre ou un pont, selon ce qu’on déci­dait d’en faire.

— Demain ? dit Damian.

— Demain, dit Azucena.

Et elle sortit.

Il res­ta debout dans le lob­by. Le lustre brillait au-des­sus de lui. Le marbre brillait sous ses pieds. Et tout l’Al­vear brillait autour de lui, comme un écrin, comme un coffre-fort, comme un lieu qui gar­dait les secrets des gens depuis quatre-vingt-sept ans et qui venait d’en accueillir un nou­veau — le secret de deux per­sonnes qui ne savaient pas encore ce qu’elles étaient l’une pour l’autre, mais qui savaient qu’elles seraient là demain, et que demain serait dif­fé­rent d’au­jourd’­hui, et qu’au­jourd’­hui était déjà dif­fé­rent d’hier.

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Le péché de Borges — Cha­pitres 9 à 12 — Epilogue

Le péché de Borges — Cha­pitres 1 à 4

Le péché de Borges

Le péché de Borges

Cha­pitres 1 à 4

I

AZU­CE­NA

Bue­nos Aires, octobre 2019.

La femme qui s’ap­pe­lait désor­mais Lucía Estra­da prit son café con leche debout au comp­toir du bar Álva­rez, calle Are­nales, à sept heures qua­rante-cinq du matin, comme chaque matin depuis trois mois, et le bar­man — un homme sec, aux mous­taches tom­bantes, qui s’ap­pe­lait Nés­tor et qui n’a­vait jamais posé une seule ques­tion à per­sonne de sa vie — lui ser­vit la tasse sans un mot, avec ce geste lent et pré­cis des gens qui ont com­pris que le silence est la seule forme accep­table de politesse.

Elle but le café d’un trait. Trop chaud. C’é­tait tou­jours trop chaud. Le palais brû­lé, la gorge sai­sie, et cette seconde de dou­leur nette qui lui rap­pe­lait qu’elle était vivante. Qu’elle avait un corps. Que ce corps était ici, dans cette ville qui n’é­tait pas la sienne, dans ce pays qui n’é­tait pas le sien, au bout d’un conti­nent qui n’é­tait pas le sien, et que tout cela — le comp­toir en zinc, le bruit de la machine à expres­so, les mous­taches de Nés­tor, la lumière grise de l’aube sur les façades de Reco­le­ta — tout cela était réel.

Trois mois.

Trois mois qu’elle vivait à Bue­nos Aires sous un nom qui n’é­tait pas le sien. Trois mois qu’elle avait ces­sé d’être Azu­ce­na Montes de Oca, fille de Rober­to Sep­tién, nièce de ministres, héri­tière d’un empire de pétrole et de sang. Lucía Estra­da. Un nom banal, choi­si pour sa bana­li­té, comme on choi­sit un man­teau gris pour ne pas être remar­quée dans la foule. Elle avait ache­té les papiers à un faus­saire de la Boca qui tra­vaillait dans l’ar­rière-salle d’un maga­sin de chaus­sures, un petit homme chauve aux doigts tachés d’encre qui l’a­vait regar­dée avec des yeux de chien triste et qui avait dit, en lui ten­dant le pas­se­port argen­tin : « Bien­ve­nue, Lucía. J’es­père que vous serez heureuse. »

Elle n’é­tait pas heu­reuse. Pas encore. Mais elle n’é­tait plus ter­ri­fiée, et c’é­tait déjà beaucoup.

L’ap­par­te­ment était au troi­sième étage d’un immeuble de la calle Gui­do, à deux pas du cime­tière de la Reco­le­ta. Un stu­dio étroit, avec un bal­con don­nant sur une cour inté­rieure où un jaca­ran­da pre­nait toute la lumière. Le jaca­ran­da était en fleurs — ces grappes mauves, presque vio­lettes, qui tom­baient sur le sol comme des confet­tis mélan­co­liques. Bue­nos Aires en octobre sen­tait le jas­min et le gaz d’é­chap­pe­ment, la viande grillée et la pluie à venir. Une ville de contrastes si vio­lents qu’on ne savait jamais si elle vous cares­sait ou vous giflait.

Lucía — il fal­lait qu’elle s’ha­bi­tue à ce pré­nom, qu’elle cesse de sur­sau­ter quand quel­qu’un l’ap­pe­lait — Lucía avait ses rituels. Le café chez Nés­tor. Une pro­me­nade dans le cime­tière, le matin, quand les tou­ristes n’é­taient pas encore là et que les chats régnaient en maîtres sur les allées de marbre. Elle aimait ce cime­tière. L’i­dée que les morts de Bue­nos Aires vivaient dans des palais — des mau­so­lées à colonnes corin­thiennes, des cha­pelles minia­tures avec des vitraux et des portes en bronze — alors que les vivants se ser­raient dans des appar­te­ments minus­cules, lui parais­sait d’une iro­nie si par­fai­te­ment argen­tine qu’elle en sou­riait chaque fois.

Elle pas­sait devant la tombe d’E­vi­ta. Pas par dévo­tion. Par curio­si­té. Il y avait tou­jours quel­qu’un — une femme en noir qui priait, un couple de tou­ristes qui se pho­to­gra­phiait, un vieux mon­sieur qui dépo­sait des fleurs. Evi­ta était morte depuis soixante-sept ans et les gens venaient encore. C’é­tait comme si la mort, à Bue­nos Aires, n’é­tait qu’une for­ma­li­té — un chan­ge­ment d’a­dresse, pas une disparition.

Dis­pa­raître. Le mot la fai­sait tres­saillir. Elle savait ce que c’é­tait, dis­pa­raître. Au Mexique, les gens dis­pa­rais­saient par mil­liers. On les cher­chait dans des fosses com­munes, dans des ter­rains vagues, dans des barils d’a­cide. Ici, en Argen­tine, les dis­pa­rus por­taient un autre nom — desa­pa­re­ci­dos — et leurs mères mar­chaient encore en rond sur la Pla­za de Mayo, un fou­lard blanc sur la tête, qua­rante ans après. Azu­ce­na — Lucía — com­pre­nait ces femmes. Elle com­pre­nait le fou­lard blanc et la marche cir­cu­laire. Elle com­pre­nait que cher­cher quel­qu’un qui a dis­pa­ru est un mou­ve­ment sans fin, un cercle qui ne se ferme jamais.

Mais elle, elle n’é­tait pas une dis­pa­rue. Elle s’é­tait effa­cée. C’é­tait dif­fé­rent. Une dis­pa­rue, on la cherche. Une femme effa­cée, per­sonne ne la cherche. Elle avait choi­si l’ef­fa­ce­ment comme on choi­sit le silence — par ins­tinct de sur­vie, par fatigue, par dégoût de ce que son propre nom représentait.

Après le cime­tière, elle mar­chait. Bue­nos Aires est une ville qui se marche. Pas comme Mexi­co, où mar­cher est un com­bat, un acte de résis­tance contre le tra­fic et la pol­lu­tion et la foule. Ici, mar­cher est un plai­sir, une len­teur, quelque chose qui res­semble à une conver­sa­tion avec les trot­toirs. Elle des­cen­dait l’A­ve­ni­da Alvear — cette artère somp­tueuse bor­dée de palais à la fran­çaise, d’am­bas­sades, de bou­tiques de luxe dont les vitrines reflé­taient son image sans la recon­naître — et inva­ria­ble­ment, ses pas la menaient devant l’Al­vear Palace Hotel.

L’Al­vear. Elle s’é­tait arrê­tée devant lui le pre­mier jour, par hasard, en cher­chant une phar­ma­cie. Et quelque chose l’a­vait sai­sie. Pas la beau­té de la façade — néo­clas­sique, marbre crème, colonnes, mar­quise en fer for­gé — elle avait gran­di dans le luxe, elle connais­sait les grands hôtels, les palaces, les lob­bys de marbre. Non. Autre chose. Quelque chose de plus intime. L’Al­vear res­sem­blait à un lieu qu’elle aurait pu connaître dans une autre vie. Un de ces endroits où son père emme­nait sa mère, autre­fois, quand tout était encore pos­sible, quand le men­songe n’a­vait pas encore tout recouvert.

Elle y était entrée. Per­sonne ne l’a­vait arrê­tée. Dans les grands hôtels, per­sonne n’ar­rête per­sonne — c’est la règle du jeu, on sup­pose que qui­conque fran­chit la porte a le droit d’être là, et cette sup­po­si­tion est le fon­de­ment même du palace : un lieu où l’on ne demande pas qui vous êtes, où l’on ne véri­fie rien, où le simple fait d’être là suf­fit à prou­ver que vous méri­tez d’y être. L’Al­vear avait cette grâce-là. Un lob­by immense, des lustres en cris­tal, des colonnes de marbre rose, un par­fum de fleurs fraîches — lys et roses — qui flot­tait dans l’air comme une pro­messe que le monde exté­rieur n’exis­tait pas. Et au fond, à droite, un salon de thé — L’O­ran­ge­rie — bai­gné de lumière natu­relle par une ver­rière, avec des fau­teuils en velours cou­leur miel et des tables basses en bois sombre sur les­quelles on posait des théières en argent et des assiettes de macarons.

Elle avait pris l’ha­bi­tude d’y venir chaque après-midi. Vers quatre heures. L’heure du thé. Ce n’é­tait pas bon mar­ché, mais elle avait encore de l’argent — pas beau­coup, les der­nières éco­no­mies d’une vie anté­rieure, l’argent qu’elle avait réus­si à sor­tir du Mexique avant que tout s’ef­fondre. Assez pour vivre modes­te­ment pen­dant un an, peut-être deux, si elle fai­sait atten­tion. Le thé à l’Al­vear était son seul luxe. Sa seule extra­va­gance. Deux heures dans un fau­teuil en velours, une tasse de thé Dar­jee­ling, un maca­ron à la fram­boise, et ce silence capi­ton­né des palaces qui res­semble au silence des églises — un silence qui dit : ici, vous êtes à l’abri.

Elle ne par­lait à per­sonne. Ou presque. Il y avait le ser­veur — un jeune homme aux yeux clairs, d’une poli­tesse exquise, qui l’ap­pe­lait « seño­ra » avec une défé­rence sin­cère. Il y avait la femme de chambre de l’é­tage qui pas­sait dans le lob­by avec son cha­riot et qui lui sou­riait chaque fois. Et il y avait les autres clients — des tou­ristes, des hommes d’af­faires, des vieilles dames argen­tines qui venaient prendre le thé comme on va à la messe, par habi­tude, par tra­di­tion, par fidé­li­té à un monde qui n’exis­tait plus mais dont l’Al­vear gar­dait la forme exacte, comme un mou­lage de plâtre conserve la forme d’un visage disparu.

Et puis il y avait Marta.

Mar­ta Riquelme vivait au qua­trième étage du même immeuble de la calle Gui­do. Une femme de soixante-quinze ans, petite, sèche, les che­veux blancs cou­pés court, des yeux noirs d’une viva­ci­té presque inquié­tante. Elle por­tait tou­jours la même chose — une jupe grise, un pull noir, des chaus­sures plates — et elle avait cette démarche des femmes qui ont pas­sé leur vie à mar­cher : droite, rapide, sans hési­ta­tion. Elle avait remar­qué Lucía dès son arri­vée dans l’im­meuble. L’a­vait obser­vée. Et un matin, dans l’es­ca­lier, elle l’a­vait arrêtée.

— Vous êtes nouvelle.

Ce n’é­tait pas une question.

— Oui, avait dit Lucía. J’ai emmé­na­gé le mois dernier.

— D’où venez-vous ?

— Du Mexique.

Mar­ta avait hoché la tête. Len­te­ment. Comme si cette infor­ma­tion confir­mait quelque chose qu’elle savait déjà.

— Le Mexique. Bien. Bien­ve­nue à Bue­nos Aires. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, je suis au 4‑B.

Et elle était par­tie. Sans sou­rire. Sans effu­sion. Cette séche­resse qui, chez cer­taines per­sonnes, est une forme de tendresse.

Elles s’é­taient croi­sées plu­sieurs fois depuis. Dans l’es­ca­lier, dans l’en­trée de l’im­meuble, au coin de la rue. Mar­ta ne posait jamais de ques­tions. Ne racon­tait rien. Mais un jour, en pas­sant devant la porte ouverte de son appar­te­ment, Lucía avait aper­çu, sur le mur du salon, une grande pho­to en noir et blanc — une jeune fille, vingt ans peut-être, les che­veux longs, le sou­rire écla­tant de ceux qui ne savent pas ce qui les attend. Et autour de la pho­to, un cadre de fleurs séchées. Et en des­sous, une date : 1977.

Lucía n’a­vait pas posé de ques­tions non plus.

Elle com­pre­nait.

Ce soir-là, seule dans son stu­dio, le jaca­ran­da immo­bile der­rière la vitre — il n’y avait pas de vent, Bue­nos Aires rete­nait son souffle — elle pen­sa à Damian. L’ins­pec­teur. Celui qui l’a­vait cher­chée à Mexi­co. Celui qui l’a­vait trou­vée. Celui à qui elle avait télé­pho­né en jan­vier, depuis une cabine de Consti­tu­ción, pour lui dire qu’elle était vivante.

C’est beau ici, lui avait-elle dit.

Et c’é­tait vrai. C’é­tait beau. Mais la beau­té de Bue­nos Aires avait quelque chose de trom­peur, comme ces palais du cime­tière qui res­semblent à des mai­sons mais qui sont des tombes. La ville brillait d’un éclat étrange — un éclat de chose per­due, de chose qu’on rat­trape juste avant qu’elle tombe, de verre qui se brise au ralen­ti. Bue­nos Aires était belle comme sont beaux les gens qui ont trop souf­fert et qui sou­rient quand même.

Elle fer­ma les yeux. Essaya de ne pas penser.

N’y par­vint pas.

II

DAMIAN

Mexi­co City, octobre 2019.

L’ins­pec­teur Damian Sara­zai refer­ma le dos­sier de la jeune fille dis­pa­rue — vingt ans, che­veux bruns, étu­diante en droit, vue pour la der­nière fois le 14 sep­tembre devant la sta­tion de métro Hidal­go — et le posa sur la pile des autres dos­siers, sur le coin gauche de son bureau, celui qu’il appe­lait men­ta­le­ment « le coin des fantômes ».

Trente-sept dos­siers. Trente-sept visages. Trente-sept noms que per­sonne ne pro­non­çait plus, sauf lui. Sauf lui et les familles, ces mères aux yeux cer­nés qui venaient chaque semaine, chaque jour par­fois, s’as­seoir dans le cou­loir de la divi­sion des per­sonnes dis­pa­rues et qui atten­daient. Atten­daient quoi ? Un miracle. Un coup de fil. Un corps. N’im­porte quoi plu­tôt que ce vide, cette absence qui res­semble au bruit blanc d’une radio mal réglée — un gré­sille­ment per­ma­nent, insup­por­table, qui ne s’ar­rête jamais.

Damian se leva. Alla à la fenêtre. Mexi­co City, vue du sixième étage du bâti­ment de la pro­cu­ra­duría, res­sem­blait à ce qu’elle était : un monstre. Un orga­nisme vivant de vingt-deux mil­lions de cel­lules qui res­pi­rait, gron­dait, suin­tait. Les tours de verre de Refor­ma brillaient dans le smog. Les taxis verts se fau­fi­laient entre les bus. Quelque part en bas, dans le brou­ha­ha, quel­qu’un dis­pa­rais­sait peut-être en ce moment même. Et per­sonne ne le sau­rait avant des jours, des semaines, des mois. Ou jamais.

Dix mois. Dix mois depuis l’af­faire Sep­tién. Dix mois depuis Azucena.

L’af­faire avait été un trem­ble­ment de terre. Les docu­ments publiés, les arres­ta­tions, les démis­sions, le sui­cide de Gabrie­la Montes de Oca — tout cela avait fait la une pen­dant des semaines. Damian avait été féli­ci­té. Pro­mu, même — on lui avait pro­po­sé un poste de chef de sec­tion, un bureau plus grand, une aug­men­ta­tion. Il avait refu­sé le bureau. Accep­té l’aug­men­ta­tion. Conti­nué à faire ce qu’il savait faire : chercher.

Mais quelque chose s’é­tait dépla­cé. Un glis­se­ment inté­rieur, imper­cep­tible, comme ces failles tec­to­niques qui tra­vaillent sous la sur­face de Mexi­co pen­dant des années avant de tout détruire en trente secondes. Il fai­sait son tra­vail. Il ouvrait les dos­siers, inter­ro­geait les témoins, sui­vait les pistes, rem­plis­sait les for­mu­laires. Mais le matin, quand il se réveillait dans son appar­te­ment de la Conde­sa — deux pièces, un chat tigré qui s’ap­pe­lait Capitán, une cafe­tière ita­lienne qui fuyait — il res­tait cou­ché quelques secondes de trop. Les yeux ouverts. Le pla­fond blanc. Et cette ques­tion qui reve­nait, comme un acou­phène : pourquoi ?

Pour­quoi conti­nuer à cher­cher des gens dans une ville qui les ava­lait ? Pour­quoi rem­plir des dos­siers que per­sonne ne lisait ? Pour­quoi croire encore — après dix ans de métier, après des cen­taines de visages dis­pa­rus, après tout ce qu’il avait vu — qu’il pou­vait chan­ger quelque chose ?

Le soir, il ren­trait chez lui. Nour­ris­sait Capitán. Buvait une bière, par­fois deux. Regar­dait les nou­velles sans les voir. Et à un moment, tou­jours, sans s’en rendre compte, il ouvrait son télé­phone et allait dans ses fichiers enre­gis­trés, et il écou­tait l’enregistrement.

Il l’a­vait conser­vé. Le coup de fil de jan­vier. Azu­ce­na. Sa voix loin­taine, un peu voi­lée, comme fil­trée par des mil­liers de kilo­mètres de câble sous-marin.

— Je suis en Argen­tine. Bue­nos Aires. C’est beau ici.

Cin­quante-trois secondes. Il avait comp­té. Cin­quante-trois secondes de conver­sa­tion. Elle l’a­vait remer­cié. Il avait dit de prendre soin d’elle. Elle avait rac­cro­ché. Et c’é­tait tout. Fin de l’his­toire. Dos­sier clas­sé. Affaire ter­mi­née. Azu­ce­na Montes de Oca, por­tée dis­pa­rue, retrou­vée vivante, n’é­tait plus de sa juridiction.

Alors pour­quoi est-ce qu’il écou­tait ce mes­sage chaque soir ?

Il ne savait pas. Ou plu­tôt, il savait, mais il refu­sait de se l’a­vouer, parce que se l’a­vouer aurait signi­fié admettre que l’ins­pec­teur Damian Sara­zai, divi­sion des per­sonnes dis­pa­rues, qua­rante-trois ans, céli­ba­taire, deux déco­ra­tions, aucune vie sociale digne de ce nom, était en train de tom­ber — ou était déjà tom­bé — dans quelque chose qu’il ne pou­vait pas mettre dans un dossier.

Ce n’é­tait pas de l’a­mour. Pas au sens où on l’en­tend habi­tuel­le­ment. Il ne rêvait pas d’A­zu­ce­na, ne fan­tas­mait pas sur elle, n’i­ma­gi­nait pas de scé­na­rios roman­tiques. C’é­tait autre chose. Quelque chose de plus pro­fond et de plus déran­geant. Un manque. Le sen­ti­ment qu’une pièce essen­tielle avait été reti­rée de sa vie, et que sans cette pièce, le méca­nisme conti­nuait à tour­ner mais à vide, sans rien entraî­ner, sans rien pro­duire. L’af­faire Sep­tién avait été la seule affaire de sa car­rière où il avait vrai­ment réus­si. Où il avait trou­vé quel­qu’un. Où le fan­tôme s’é­tait maté­ria­li­sé en chair et en os, en voix et en souffle. Et cette per­sonne, cette femme, cette Azu­ce­na qui avait failli mou­rir et qui avait choi­si de vivre — elle était la preuve vivante que son tra­vail avait un sens.

Et elle était à Bue­nos Aires.

Il fer­ma la fenêtre. Retour­na à son bureau. Regar­da les trente-sept dossiers.

Puis il fit quelque chose qu’il n’a­vait jamais fait en dix ans de carrière.

Il ouvrit le tiroir de droite. Sor­tit le for­mu­laire de demande de congé. Le rem­plit. Trente jours. Motif per­son­nel. Il signa. Posa le for­mu­laire sur le bureau de son chef, le com­mis­saire Here­dia, un homme épais aux yeux fati­gués qui regar­dait ses ins­pec­teurs avec la rési­gna­tion d’un ber­ger qui sait que ses bre­bis fini­ront toutes par se perdre.

— Trente jours ? dit Here­dia sans lever les yeux.

— Trente jours.

— Tu vas où ?

— Bue­nos Aires.

Here­dia leva les yeux. Le regar­da lon­gue­ment. Puis hocha la tête.

— Bue­nos Aires. D’ac­cord. Reviens en un seul morceau.

Et c’é­tait tout. Pas de ques­tions. Pas de dis­cours. Here­dia avait cette intel­li­gence des vieux flics qui savent que les gens font ce qu’ils ont à faire, et que les empê­cher ne sert à rien.

Ce soir-là, Damian ache­ta un billet d’a­vion. Aerolí­neas Argen­ti­nas, vol direct Mexi­co-Bue­nos Aires, départ le 28 octobre. Treize heures de vol. Il regar­da la confir­ma­tion de réser­va­tion sur son télé­phone pen­dant long­temps. Trop long­temps. Puis il nour­rit Capitán, but une bière, et n’é­cou­ta pas l’enregistrement.

Pour la pre­mière fois depuis des mois, il n’en avait plus besoin.

Il allait la chercher.

Non. Pas la cher­cher. La cher­cher, c’é­tait son métier, c’é­tait ce qu’il fai­sait avec les dos­siers et les fan­tômes et les mères aux yeux cer­nés. Ça, c’é­tait autre chose. Il allait — quoi ? La voir ? La retrou­ver ? La — il ne trou­vait pas le mot. Il n’y avait pas de mot pour ce qu’il allait faire, parce que ce qu’il allait faire ne ren­trait dans aucune caté­go­rie qu’il connais­sait. Ce n’é­tait ni pro­fes­sion­nel, ni amou­reux, ni ami­cal. C’é­tait un mou­ve­ment. Un pas en avant. Un saut dans le vide.

Il ran­gea son appar­te­ment. Confia Capitán à sa voi­sine, une ins­ti­tu­trice à la retraite qui ado­rait le chat et qui le nour­ris­sait trop. Pré­pa­ra un sac — trois che­mises, deux pan­ta­lons, un pull, un livre qu’il ne lirait pas. Pas d’arme. Pas de badge. Pas de dossier.

Damian Sara­zai allait par­tir pour Bue­nos Aires avec rien d’autre que ses mains vides et un sou­ve­nir de voix.

Il ne savait pas ce qu’il trouverait.

Il ne savait pas si elle vou­drait le voir.

Il ne savait même pas s’il la retrou­ve­rait — Bue­nos Aires comp­tait trois mil­lions d’ha­bi­tants, quinze mil­lions avec l’ag­glo­mé­ra­tion. Trois mil­lions de visages, de rues, de portes fer­mées. Et il n’a­vait pas d’a­dresse. Pas de numé­ro de télé­phone. Pas de nom — elle avait cer­tai­ne­ment chan­gé de nom, comme on change de peau, comme les ser­pents qui laissent leur ancienne enve­loppe sur le bord du chemin.

Mais Damian savait une chose. Une seule chose, apprise en dix ans de métier.

On trouve tou­jours ce qu’on cherche. Pas for­cé­ment là où on l’at­tend. Pas for­cé­ment sous la forme qu’on ima­gine. Mais on trouve. À condi­tion de ne pas s’arrêter.

Il ne s’ar­rê­te­rait pas.

III

AZU­CE­NA

La pre­mière fois qu’elle enten­dit le ban­do­néon, c’é­tait un mar­di soir, dans un sous-sol de San Telmo.

L’en­droit s’ap­pe­lait La Cate­dral. Ce n’é­tait pas une cathé­drale — c’é­tait un ancien entre­pôt trans­for­mé en milon­ga, un de ces lieux impro­bables que Bue­nos Aires pro­duit avec la désin­vol­ture d’une ville qui a tou­jours pré­fé­ré l’im­pro­vi­sa­tion au plan. Le sol était en béton ciré. Les murs en brique appa­rente. Des ampoules nues pen­daient du pla­fond à des fils élec­triques que per­sonne n’a­vait pris la peine de dis­si­mu­ler. Et au fond, sur une estrade ban­cale, un homme jouait du bandonéon.

Le ban­do­néon. Lucía — Azu­ce­na — ne connais­sait pas cet ins­tru­ment. Elle connais­sait le son, vague­ment, pour l’a­voir enten­du dans des films, dans des publi­ci­tés, dans l’i­dée que le reste du monde se fai­sait du tan­go. Mais le son véri­table, le son en vrai, dans un sous-sol de San Tel­mo, à deux mètres du musi­cien — c’é­tait autre chose. C’é­tait un cri. Un cri rete­nu, contrô­lé, plié et replié sur lui-même comme un tis­su qu’on froisse dans la main. Le ban­do­néon res­pi­rait. Ins­pi­rait, expi­rait. Et chaque res­pi­ra­tion pro­dui­sait une note qui res­sem­blait à un san­glot, ou à un rire, ou aux deux en même temps — parce que le tan­go, elle allait l’ap­prendre, ne fait jamais la dif­fé­rence entre la joie et la douleur.

Elle était venue sur les conseils du libraire.

Le libraire s’ap­pe­lait Ren­zo. Il tenait une bou­tique sur l’A­ve­ni­da Cor­rientes, cette artère de théâtres et de piz­ze­rias qui ne dort jamais — les librai­ries de Cor­rientes sont ouvertes jus­qu’à une heure du matin, deux heures, par­fois toute la nuit, comme si la ville refu­sait de lais­ser les livres seuls dans le noir. Lucía avait pous­sé la porte un soir de pluie, trem­pée, cher­chant un abri, et elle était res­tée trois heures. Ren­zo était un homme d’une cin­quan­taine d’an­nées, barbe grise, lunettes rondes, un pull troué au coude gauche. Il ne res­sem­blait pas à un libraire — il res­sem­blait à un phi­lo­sophe de café, un de ces types qui ont lu trop de Borges et qui regardent le monde avec l’a­mu­se­ment fati­gué de quel­qu’un qui sait que la réa­li­té est un laby­rinthe dont per­sonne ne pos­sède le plan.

— Vous aimez Borges ? lui avait-il deman­dé en la voyant feuille­ter El Aleph.

— Je ne sais pas. Je ne l’ai jamais lu.

— Ah. Alors com­men­cez par les nou­velles. Pas les poèmes. Les poèmes vien­dront après, quand vous aurez com­pris que Bue­nos Aires est un poème qu’on ne finit jamais de lire.

Il lui avait ven­du El Aleph. Elle l’a­vait lu en une nuit, dans son stu­dio de la calle Gui­do, le jaca­ran­da fré­mis­sant der­rière la vitre. Et le len­de­main, elle était revenue.

— J’ai lu l’A­leph, avait-elle dit.

— Et ?

— Je n’ai pas com­pris la fin.

Ren­zo avait sou­ri. Ce sou­rire des gens qui savent quelque chose et qui attendent que vous le décou­vriez par vous-même.

— Per­sonne ne com­prend la fin. C’est pour ça qu’on la relit. Borges écri­vait des his­toires dont la fin est un début. Un laby­rinthe qui se retourne sur lui-même. Vous connais­sez sa maison ?

— Non.

— Calle Maipú, 994. Il y a vécu avec sa mère jus­qu’à sa mort — la mort de la mère, pas la sienne. Ensuite il est deve­nu aveugle. Vous ima­gi­nez ? Le plus grand écri­vain de Bue­nos Aires, aveugle, mar­chant dans les rues d’une ville qu’il ne voyait plus mais qu’il connais­sait par cœur. Il des­cen­dait la calle Maipú jus­qu’à la Biblio­te­ca Nacio­nal, tous les jours, gui­dé par la mémoire de ses pas. Les gens le croi­saient sans le recon­naître. Un vieux mon­sieur aveugle avec une canne. Per­sonne ne savait que l’homme qui tâton­nait le long des murs était celui qui avait inven­té l’infini.

Lucía écou­tait. Ren­zo par­lait de Borges comme d’un ami dis­pa­ru, avec cette fami­lia­ri­té tendre des por­teños qui consi­dèrent leurs écri­vains morts comme des membres de la famille — des oncles un peu excen­triques dont on garde les lettres dans un tiroir et dont on raconte les anec­dotes aux étrangers.

— Vous devriez aller à la milon­ga, lui avait-il dit un jour. Si vous vou­lez com­prendre Bue­nos Aires, il faut dan­ser le tan­go. Ou au moins le regarder.

— Je ne sais pas danser.

— Per­sonne ne sait dan­ser. C’est le tan­go qui vous apprend. Allez à La Cate­dral, à San Tel­mo. Deman­dez Osval­do. C’est un vie­jo milon­gue­ro. Il a connu la dic­ta­ture, les années noires, la crise. Il a sur­vé­cu à tout. Il danse encore. Tant qu’Os­val­do danse, Bue­nos Aires est vivante.

Et elle y était allée.

Osval­do Medi­na était assis à une table du fond quand elle entra. Un homme de soixante-dix ans, peut-être plus. Grand, mince, les che­veux argen­tés pei­gnés en arrière, une élé­gance natu­relle qui n’a­vait rien à voir avec les vête­ments — il por­tait un pan­ta­lon noir, une che­mise blanche ouverte au col, des chaus­sures ver­nies — mais avec la manière dont il occu­pait l’es­pace. Il était assis, immo­bile, un verre de vin rouge devant lui, et il regar­dait la piste comme un capi­taine regarde la mer depuis le pont de son navire.

Lucía s’as­sit à une table voi­sine. Com­man­da un verre de mal­bec. Regarda.

Les dan­seurs. Ils étaient une dou­zaine, peut-être quinze. Des couples enla­cés, ser­rés l’un contre l’autre, les visages graves, les yeux mi-clos. Ils ne sou­riaient pas. Le tan­go n’est pas une danse qui sou­rit. C’est une danse qui pense, qui cal­cule, qui négo­cie — chaque pas est une conver­sa­tion muette entre deux corps qui cherchent un accord impos­sible. L’homme guide, la femme suit, mais « suivre » n’est pas le mot juste — elle inter­prète, elle anti­cipe, elle résiste par­fois, elle cède par­fois, et dans ce jeu de ten­sions et de relâ­che­ments, quelque chose se crée qui n’ap­par­tient ni à l’un ni à l’autre mais à l’es­pace entre eux.

Azu­ce­na — car dans cette milon­ga, seule, dans l’obs­cu­ri­té oran­gée du sous-sol, elle rede­ve­nait Azu­ce­na, elle lais­sait tom­ber le masque de Lucía Estra­da comme on laisse tom­ber un châle quand il fait trop chaud — Azu­ce­na regar­dait les dan­seurs avec une fas­ci­na­tion qu’elle ne com­pre­nait pas tout à fait. Ce n’é­tait pas la beau­té du mou­ve­ment. C’é­tait la véri­té. Quelque chose de vrai dans cette danse, quelque chose de cru, de désha­billé, qui n’a­vait rien à voir avec le spec­tacle mais avec la néces­si­té — ces gens dan­saient parce qu’ils en avaient besoin, parce que ne pas dan­ser aurait été comme ne pas respirer.

— Vous vou­lez essayer ?

Osval­do se tenait devant sa table. Debout. Elle ne l’a­vait pas vu se lever. Il avait cette qua­li­té des grands dan­seurs — la capa­ci­té de se dépla­cer sans bruit, comme si ses pieds ne tou­chaient pas vrai­ment le sol.

— Je ne sais pas dan­ser, dit-elle.

— Bien sûr que vous ne savez pas. Per­sonne ne sait. C’est pour ça qu’on est là.

Il lui ten­dit la main. Elle la prit. Sa paume était sèche, cal­leuse, chaude.

Il la gui­da sur la piste. Se pla­ça face à elle. Posa sa main droite dans le dos d’A­zu­ce­na, entre les omo­plates — ce contact léger et ferme qui est le début de tout dans le tan­go. De sa main gauche, il prit la sienne. Et il dit :

— Ne pen­sez pas. C’est la seule règle. No se pien­sa, se siente. On ne pense pas, on sent.

La musique reprit. Un tan­go lent, mélan­co­lique. Le ban­do­néon pleu­rait. Et Osval­do com­men­ça à mar­cher — pas à dan­ser, à mar­cher — un pas en avant, un pas de côté, un autre en avant — et Azu­ce­na sui­vit. Mal­adroi­te­ment. Raide. Les pieds qui tré­buchent, le corps qui résiste, la tête qui cal­cule au lieu de lâcher prise.

— Vous pen­sez, dit Osvaldo.

— Je ne peux pas m’en empêcher.

— Fer­mez les yeux.

Elle fer­ma les yeux. Et dans le noir, quelque chose chan­gea. Les pieds trou­vèrent leur che­min. Le corps com­prit ce que la tête refu­sait de com­prendre — qu’il fal­lait se lais­ser por­ter, pas par l’homme, pas par la musique, mais par quelque chose qui n’a­vait pas de nom, qui cir­cu­lait entre les deux corps comme un cou­rant élec­trique, un flux, une rivière souterraine.

Elle dan­sa. Mal. Mais elle dansa.

Quand la musique s’ar­rê­ta, Osval­do la relâ­cha dou­ce­ment. La regar­da avec ces yeux qui avaient vu la dic­ta­ture, les dis­pa­rus, les avions qui décol­laient la nuit avec leur car­gai­son humaine, et qui avaient conti­nué à dan­ser mal­gré tout, parce que dan­ser était la seule forme de résis­tance qu’il connaissait.

— Vous revien­drez, dit-il.

Ce n’é­tait pas une question.

Elle revint. Le jeu­di sui­vant. Et le mar­di d’a­près. Et tous les mar­dis et tous les jeu­dis, pen­dant trois semaines. Osval­do ne par­lait pas beau­coup. Il ensei­gnait par le corps — une pres­sion de la main, un dépla­ce­ment du poids, un souffle. Par­fois, entre deux tan­gos, il disait quelque chose.

— Le tan­go est né dans les bor­dels. Les hommes dan­saient entre eux en atten­dant leur tour. Ils étaient seuls, per­dus, immi­grants — des Ita­liens, des Espa­gnols, des Juifs d’Eu­rope de l’Est. Ils avaient tout quit­té. Le tan­go, c’est la danse de ceux qui ont tout per­du et qui cherchent quelque chose à quoi se raccrocher.

Ou bien :

— Gar­del disait : le jour où je ces­se­rai de chan­ter, Bue­nos Aires ces­se­ra d’exis­ter. Il avait rai­son. Gar­del est mort en 1935 dans un acci­dent d’a­vion en Colom­bie. Et pour­tant Bue­nos Aires existe encore. Vous savez pour­quoi ? Parce qu’il n’a jamais ces­sé de chan­ter. Sa voix est par­tout. Dans les murs. Dans les trot­toirs. Dans le vent du Río de la Plata.

Un soir, après la milon­ga, Azu­ce­na mar­cha dans les rues de San Tel­mo. C’é­tait tard — minuit pas­sé. Les rues étaient vides, ou presque. Un chat tra­ver­sa la chaus­sée. Une fenêtre s’al­lu­ma au deuxième étage d’un immeuble, puis s’é­tei­gnit. Bue­nos Aires à minuit res­semble à un théâtre après la repré­sen­ta­tion — les décors sont encore là, les lumières baissent, mais les acteurs sont par­tis, et il ne reste que l’é­cho de ce qui a été joué.

Elle pas­sa devant la calle Maipú. Numé­ro 994. L’im­meuble où Borges avait vécu. Un immeuble ordi­naire. Pas de plaque com­mé­mo­ra­tive, pas de fleurs, pas de pèle­rins. Juste une porte, un inter­phone, et le fan­tôme d’un homme aveugle qui avait vu plus que quiconque.

Ren­zo lui avait prê­té un livre de Borges — pas El Aleph cette fois, mais un recueil de poèmes. Elle l’a­vait ouvert au hasard dans le métro, debout entre deux sta­tions, et elle était tom­bée sur ce vers qui l’a­vait frap­pée comme une gifle douce :

He come­ti­do el peor de los peca­dos / que un hombre puede come­ter. No he sido feliz.

J’ai com­mis le pire des péchés qu’un homme puisse com­mettre. Je n’ai pas été heureux.

Elle avait fer­mé le livre. Regar­dé les visages autour d’elle dans la rame. Des visages por­teños — ces visages qui res­semblent à des cartes géo­gra­phiques, où l’on peut lire l’I­ta­lie, l’Es­pagne, la Pologne, le Liban, la Syrie, toute l’Eu­rope et tout le Moyen-Orient mélan­gés dans une même pâte humaine. Cha­cun de ces visages por­tait-il le même péché ? Cha­cun d’eux avait-il renon­cé au bon­heur, ou l’a­vait-il sim­ple­ment man­qué, comme on manque un train, comme on rate un ren­dez-vous, comme on laisse pas­ser l’oc­ca­sion sans la reconnaître ?

Elle, Azu­ce­na, avait-elle été heu­reuse ? Jamais. Pas vrai­ment. Pas au Mexique, pas dans cette famille qui était un men­songe du pre­mier au der­nier étage. Pas dans cette vie dorée qui sen­tait le sang en des­sous. Et ici ? À Bue­nos Aires ? Non plus. Pas encore. Mais quelque chose s’ap­pro­chait. Quelque chose qui res­sem­blait à une pos­si­bi­li­té. Comme une porte entre­bâillée dans un long cou­loir — on ne sait pas ce qu’il y a der­rière, on ne sait pas si c’est une pièce vide ou un jar­din, mais la porte est là, et elle est ouverte, et la lumière qui filtre à tra­vers est dorée.

Elle ren­tra chez elle. Mon­ta les esca­liers. Au qua­trième étage, la porte de Mar­ta était fer­mée. Mais il y avait de la lumière en dessous.

Mar­ta ne dor­mait jamais. Lucía l’a­vait remar­qué. Chaque nuit, peu impor­tait l’heure — minuit, deux heures, quatre heures du matin — il y avait de la lumière sous la porte de Mar­ta. Comme si la vieille femme veillait. Comme si elle mon­tait la garde. Comme si quel­qu’un, quelque part dans la nuit de Bue­nos Aires, avait encore besoin qu’on veille sur lui.

Les veilleurs de nuit, pen­sa Azucena.

Elle sou­rit. Elle ne savait pas pourquoi.

Et elle mon­ta les der­nières marches jus­qu’à son stu­dio, où le jaca­ran­da atten­dait, immo­bile et mauve, comme un témoin muet de toutes les vies qui pas­saient sous ses branches.

IV

DAMIAN

L’a­vion atter­rit à Ezei­za à six heures du matin. La lumière était grise, lai­teuse, une lumière de fleuve — parce que Bue­nos Aires est une ville de fleuve, même si le Río de la Pla­ta res­semble davan­tage à une mer qu’à un fleuve, une éten­due d’eau bru­nâtre si vaste qu’on n’en voit pas l’autre rive, et cette immen­si­té liquide et boueuse donne à la ville une qua­li­té de lumière par­ti­cu­lière, un éclat tami­sé, dif­fus, comme si le ciel et l’eau s’é­taient mis d’ac­cord pour ne jamais être tout à fait clairs ni tout à fait sombres.

Damian récu­pé­ra son sac. Pas­sa la douane. Un doua­nier aux yeux ensom­meillés tam­pon­na son pas­se­port sans le regar­der. Bien­ve­nue en Argen­tine. Il prit un taxi — un de ces vieux Peu­geot 504 qui sur­vivent à Bue­nos Aires comme des reliques d’un autre âge, cabos­sés, rafis­to­lés, immor­tels — et regar­da la ville défi­ler der­rière la vitre.

L’au­to­route d’a­bord. Laide, encom­brée, bor­dée de bidon­villes dont les toits en tôle ondu­lée brillaient sous la pluie fine. Puis les pre­miers quar­tiers — Flores, Cabal­li­to, des noms qui son­naient comme des poèmes mais qui res­sem­blaient à n’im­porte quelle ban­lieue d’A­mé­rique latine : façades décré­pites, graf­fi­tis poli­tiques, kiosques à jour­naux, arbres pous­sié­reux. Et puis, d’un coup, comme si la ville chan­geait de cos­tume en cou­lisses, Reco­le­ta. Les façades à la fran­çaise. Les bal­cons en fer for­gé. Les pla­tanes immenses dont les racines sou­le­vaient les trot­toirs. Et au bout de l’A­ve­ni­da Alvear, l’hôtel.

L’Al­vear Palace.

Damian n’a­vait pas pré­vu de des­cendre à l’Al­vear. Il avait cher­ché un hôtel sur son télé­phone pen­dant le vol — un petit hôtel pas cher, un deux-étoiles de San Tel­mo ou de Paler­mo, quelque chose d’a­dap­té au bud­get d’un ins­pec­teur mexi­cain en congé. Mais quand le taxi avait remon­té l’A­ve­ni­da Alvear et qu’il avait vu la façade — cette façade de marbre crème, ces colonnes, cette mar­quise, cette lumière dorée qui fil­trait à tra­vers les portes vitrées comme la pro­messe d’un monde où les choses avaient encore un sens — il avait dit au chauf­feur : « Ici. »

Pour­quoi ? Il ne le savait pas. Ins­tinct. Folie. Ou peut-être cette intui­tion obs­cure des flics qui les fait entrer dans le bon bar, tour­ner dans la bonne rue, pous­ser la bonne porte — non par rai­son­ne­ment mais par une sorte de magné­tisme ani­mal, un flair que dix ans de métier avaient aigui­sé jus­qu’à le rendre presque surnaturel.

Le lob­by de l’Al­vear était exac­te­ment ce que Damian n’é­tait pas. Tout ce que Damian n’é­tait pas. Les lustres en cris­tal, les colonnes de marbre rose, le par­fum de lys et de roses blanches, les fau­teuils en velours, le sol lus­tré qui reflé­tait les sil­houettes des clients comme un miroir hori­zon­tal — tout cela appar­te­nait à un monde dont Damian igno­rait les codes, les gestes, les silences. Lui, c’é­tait le Mexique des rues, des mar­chés, des tacos al pas­tor à quinze pesos man­gés debout sur un trot­toir de Tepi­to. Lui, c’é­tait la sueur, la pous­sière, le bruit des klaxons et l’o­deur de die­sel. L’Al­vear était le contraire de tout ça — un lieu où le bruit n’en­trait pas, où la sueur n’exis­tait pas, où le monde exté­rieur s’ar­rê­tait au seuil de la porte comme un men­diant qu’on ne laisse pas entrer.

Et pour­tant, quelque chose dans ce lob­by lui par­la. Non pas le luxe — il se fichait du luxe. Mais l’ordre. La per­ma­nence. L’i­dée qu’il exis­tait un endroit sur terre où les choses res­taient à leur place, où les gens ne dis­pa­rais­saient pas, où les fan­tômes étaient tenus à dis­tance par l’é­pais­seur des murs et la hau­teur des pla­fonds. L’Al­vear était un men­songe — comme tous les palaces, comme toutes les façades — mais c’é­tait un beau men­songe, un men­songe qui vous pre­nait par la main et vous disait : repose-toi, ici rien ne peut t’atteindre.

— Bien­ve­ni­do, señor. ¿ Tiene reserva ?

Le récep­tion­niste était un homme d’une qua­ran­taine d’an­nées, impec­cable, le sou­rire cali­bré au mil­li­mètre — ni trop cha­leu­reux ni trop dis­tant, ce sou­rire des gens qui ont appris que l’hos­pi­ta­li­té est un art de l’exacte mesure.

— Non. Pas de réservation.

— Pas de pro­blème, señor. Nous avons des dis­po­ni­bi­li­tés. Com­bien de nuits ?

Com­bien de nuits. La ques­tion le prit au dépour­vu. Il n’a­vait pas réflé­chi. Il avait un congé de trente jours. Trente jours pour trou­ver une femme dans une ville de quinze mil­lions d’ha­bi­tants, sans adresse, sans télé­phone, sans nom. Com­bien de nuits fau­drait-il ? Trois ? Trente ? Trois cents ?

— Une semaine, dit-il. Pour commencer.

Le récep­tion­niste nota. Lui ten­dit une clé magné­tique. Chambre 407. Qua­trième étage.

L’as­cen­seur était tapis­sé de miroirs. Damian se regar­da — mal rasé, les yeux cer­nés par treize heures de vol, le sac sur l’é­paule, la che­mise frois­sée. Il avait l’air de ce qu’il était : un homme dépla­cé. Un homme qui n’é­tait pas à sa place. Un Mexi­cain dans un palace argen­tin. Un flic sans badge dans un hôtel sans crime.

La chambre était immense. Trop grande pour un homme seul. Un lit king-size recou­vert d’un couvre-lit en soie ivoire. Des rideaux en damas. Une salle de bains en marbre avec une bai­gnoire dans laquelle on aurait pu faire nager Capitán. Et la vue — la vue don­nait sur l’A­ve­ni­da Alvear, les pla­tanes, les façades hauss­man­niennes, et au loin, très loin, une tranche de ciel gris où l’on devi­nait le fleuve.

Damian posa son sac. S’as­sit sur le lit. Regar­da la chambre.

Et il se sen­tit par­fai­te­ment ridicule.

Qu’est-ce qu’il fai­sait là ? Qu’est-ce qu’il fou­tait dans ce palace, dans cette ville, dans ce pays qui n’é­tait pas le sien ? Il n’a­vait rien. Pas une piste. Pas un indice. Juste une voix enre­gis­trée sur un télé­phone et la convic­tion — fra­gile, absurde, indé­fen­dable — que cette voix l’a­vait appe­lé. Pas au sens télé­pho­nique du terme. Au sens pro­fond. Azu­ce­na l’a­vait appe­lé comme on appelle quel­qu’un dans un rêve, sans mots, sans gestes, par la seule force de l’absence.

Il se leva. Prit une douche. Se rasa. Enfi­la une che­mise propre. Et sortit.

Bue­nos Aires. Il allait l’ap­prendre comme on apprend une langue — par immer­sion, par erreurs, par éga­re­ments. La ville ne res­sem­blait à rien de ce qu’il connais­sait. Mexi­co était un chaos, une explo­sion, une rumeur per­ma­nente. Bue­nos Aires était un mur­mure. Les rues étaient larges, ombra­gées, presque silen­cieuses — du moins à Reco­le­ta, ce quar­tier de vieilles familles et de vieux arbres où le temps sem­blait cou­ler plus len­te­ment qu’ailleurs, comme si l’argent et la mémoire avaient le pou­voir de ralen­tir les horloges.

Il mar­cha. C’est ce qu’il savait faire. À Mexi­co, il mar­chait des heures dans les quar­tiers où les gens dis­pa­rais­saient — Tepi­to, Izta­pa­la­pa, Eca­te­pec — et la rue finis­sait tou­jours par lui dire quelque chose, par lui don­ner un signe, un indice, une piste. Ici, la rue ne lui disait rien. Ou plu­tôt, elle lui disait tout en même temps, dans un idiome qu’il ne com­pre­nait pas encore — les pla­tanes énormes dont les branches for­maient des voûtes au-des­sus des trot­toirs, les cafés aux vitrines embuées, les vieilles dames en man­teau de four­rure qui pro­me­naient des caniches, les façades Art Nou­veau avec leurs bal­cons en fer for­gé qui res­sem­blaient à de la den­telle, les kiosques à jour­naux peints en vert, les empa­na­das qu’on ven­dait au comp­toir des bou­lan­ge­ries et qui sen­taient le beurre et la viande.

Il entra dans un café. Com­man­da un cor­ta­do. Le ser­veur — un vieil homme en gilet noir — le ser­vit avec une len­teur céré­mo­nielle qui à Mexi­co aurait pas­sé pour de l’in­so­lence mais qui ici était une forme de res­pect. Le cor­ta­do était par­fait. Court, fort, amer. Damian le but en regar­dant la rue par la fenêtre.

Com­ment cherche-t-on quel­qu’un quand on n’est plus flic ?

À Mexi­co, il avait des outils. Des bases de don­nées, des réseaux, des col­lègues, des infor­ma­teurs, des camé­ras de sur­veillance, des registres. Ici, il n’a­vait rien. Il était nu. Un homme dans un café, avec un cor­ta­do et une ques­tion sans réponse.

Il pen­sa à ce que ferait un flic. Un flic irait à l’am­bas­sade du Mexique, deman­de­rait des registres d’en­trée, cher­che­rait les pistes admi­nis­tra­tives. Un flic pas­se­rait des coups de fil, acti­ve­rait des contacts à Inter­pol, ferait tour­ner les machines.

Mais il n’é­tait pas venu en tant que flic.

Il pen­sa à ce que ferait un homme. Un homme — un homme ordi­naire, sans badge, sans arme, sans pou­voir — un homme qui cherche une femme dans une ville incon­nue. Que ferait-il ? Il mar­che­rait. Il regar­de­rait. Il atten­drait. Il lais­se­rait la ville faire son tra­vail — parce que les villes finissent tou­jours par révé­ler ce qu’elles cachent, à condi­tion qu’on leur laisse le temps, à condi­tion qu’on ne force rien, qu’on ne brusque rien, qu’on accepte que trou­ver n’est pas un acte de volon­té mais un acte de patience.

Damian paya son cor­ta­do. Sor­tit. Conti­nua à marcher.

Il pas­sa devant le cime­tière de la Reco­le­ta. S’ar­rê­ta. Regar­da les murs der­rière les­quels les morts de Bue­nos Aires dor­maient dans leurs palais de marbre. Pen­sa aux morts de Mexi­co, qui dor­maient dans la terre, dans des fosses sans noms, dans des trous creu­sés à la hâte par des hommes pres­sés. La mort, ici, avait de la digni­té. La mort, ici, avait une adresse, une porte, une clé. Au Mexique, la mort n’a­vait rien — elle pre­nait les gens comme on prend un bus, debout, en marche, sans billet.

Il ne savait pas qu’A­zu­ce­na pas­sait devant ce même cime­tière chaque matin.

Il ne savait pas qu’elle habi­tait à deux cents mètres de là.

Il ne savait pas qu’elle pre­nait le thé à l’Al­vear chaque après-midi, dans le salon qu’il avait tra­ver­sé sans la voir en arrivant.

Il ne savait rien. Et c’é­tait peut-être la condi­tion néces­saire pour trou­ver — ne rien savoir, ne rien attendre, ne rien for­cer. Lais­ser Bue­nos Aires décider.

Il ren­tra à l’hô­tel. Mon­ta à sa chambre. S’al­lon­gea sur le lit trop grand. Regar­da le plafond.

Et pour la pre­mière fois depuis des mois, il ne se deman­da pas pourquoi.

Il était là. C’é­tait suffisant.

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Cha­pitre 13 — La soi­rée (Pre­mière partie)

À sept heures, l’Ho­tel Oranje s’alluma.

Pas d’un coup — par degrés, par vagues, comme un orga­nisme qui s’é­veille. D’a­bord les torches dans le jar­din — les ouvriers les allu­mèrent une par une avec de longues mèches imbi­bées de kéro­sène, et les flammes mon­tèrent dans l’air du soir, orange, trem­blantes, pro­je­tant sur les fran­gi­pa­niers et les mas­sifs d’hi­bis­cus des ombres dan­santes qui trans­for­maient le jar­din en forêt de théâtre d’ombres. Puis les lam­pions — des dizaines de lam­pions de papier, rouges, jaunes, blancs, ten­dus entre les arbres sur des fils de cuivre, qui s’al­lu­mèrent ensemble quand un boy action­na le com­mu­ta­teur élec­trique et qui jetèrent sur l’herbe, sur les dalles, sur les visages, une lumière fes­tive, enfan­tine, qui sen­tait la fête de vil­lage autant que le gala colo­nial. Puis les lustres du lob­by — les grands lustres Art Déco de l’ex­ten­sion neuve, avec leurs pen­de­loques de cris­tal taillé qui cap­taient la lumière des ampoules élec­triques et la redis­tri­buaient en éclats iri­sés sur les murs de stuc, sur le marbre du sol, sur le chrome des rampes, comme si l’hô­tel tout entier avait été sau­pou­dré de diamants.

Sar­to était au bar. Sa veste de ser­vice — blanche, bou­ton­née, col mon­tant, impec­cable — le ser­rait aux épaules. Ses deux assis­tants — Rah­mat, un Madu­rais taci­turne qui mesu­rait deux mètres et dont les mains énormes mani­pu­laient les verres avec une déli­ca­tesse de sage-femme, et Yusuf, un Java­nais de vingt ans, vif comme un lézard, qui cou­rait entre le bar et les tables avec une vélo­ci­té qui défiait les lois de la phy­sique tro­pi­cale — étaient en place, ali­gnés der­rière le comp­toir, les mains dans le dos, le regard droit.

Le pichet de Tun­jun­gan atten­dait dans la gla­cière. La boîte de san­tal de Liem atten­dait sous le comp­toir. Les bou­teilles étaient ali­gnées. Les verres étaient prêts. La glace était taillée — cin­quante kilos de glace, le double de la ration nor­male, et Pak Hadi avait dû faire trois voyages avec Bagong pour tout livrer, et le buffle, au troi­sième voyage, avait regar­dé Sar­to avec une expres­sion de reproche bovin qui avait failli le faire rire.

Les pre­miers invi­tés arri­vèrent à sept heures et quart.

Ils entrèrent par la porte prin­ci­pale — les hommes en cos­tume blanc ou en smo­king tro­pi­cal, les femmes en robes longues, en soie, en mous­se­line, en batik de céré­mo­nie pour les quelques épouses Indo qui avaient été invi­tées, et la lumière des lustres les accueillit et les enve­lop­pa et les trans­for­ma en per­son­nages de roman, en figures de légende, en acteurs d’une pièce dont per­sonne ne connais­sait le texte mais dont tout le monde connais­sait le décor. Ils venaient de par­tout — des plan­ta­tions de Pasu­ruan et de Malang, des bureaux de la KPM et de la Banque de Java, des casernes de la KNIL et de la marine royale, des consu­lats et des rési­dences, des clubs et des loges — et ils conver­geaient vers l’Ho­tel Oranje comme les affluents convergent vers un fleuve, por­tés par le cou­rant de la vani­té, de la curio­si­té, de l’en­nui, et de ce besoin irré­pres­sible qu’ont les com­mu­nau­tés colo­niales de se ras­sem­bler pério­di­que­ment pour se prou­ver qu’elles existent encore.

Le bar fut pris d’as­saut en vingt minutes.

Sar­to tra­vailla. Il tra­vailla comme il n’a­vait jamais tra­vaillé — pas plus vite, non, parce que la vitesse n’é­tait pas son registre, mais avec une inten­si­té concen­trée, une den­si­té de geste, une éco­no­mie de mou­ve­ment qui fai­sait que chaque cock­tail pré­pa­ré sem­blait ne coû­ter aucun effort, comme si les bou­teilles se sou­le­vaient d’elles-mêmes, comme si les gla­çons tom­baient d’eux-mêmes, comme si les verres se rem­plis­saient par la seule force de la volon­té. Genièvre pour les plan­teurs. Cham­pagne pour les épouses. Gin tonic pour les mili­taires. Whis­ky soda pour le consul bri­tan­nique. Et le Tun­jun­gan — le cock­tail de l’i­nau­gu­ra­tion, la créa­tion de Sar­to — qu’il pro­po­sa aux curieux, aux auda­cieux, à ceux qui vou­laient essayer quelque chose de nou­veau et qui décou­vraient, en por­tant le verre à leurs lèvres, un goût qu’ils n’a­vaient jamais goû­té, un goût qui n’é­tait ni hol­lan­dais ni java­nais mais les deux, et qui leur fai­sait ouvrir les yeux et lever le sour­cil et dire — qu’est-ce que c’est ? — et Sar­to répon­dait — le Tun­jun­gan, meneer — et le nom, dans sa bouche, son­nait comme le nom d’un lieu qu’on vient de découvrir.

À huit heures, on pas­sa dans le jar­din pour le dîner.

La rijst­ta­fel fut ser­vie. Trente-deux boys en sarong blanc et veste bou­ton­née sor­tirent des cui­sines en file indienne, cha­cun por­tant un plat, et ils s’a­li­gnèrent autour de la grande table dres­sée sous les lam­pions — une table de trente mètres, cou­verte de nappes blanches, d’ar­gen­te­rie, de por­ce­laine, et de bou­quets d’or­chi­dées dis­po­sés tous les deux mètres comme des balises — et au signal de Ver­meer, ils posèrent les plats en même temps, dans un mou­ve­ment syn­chrone qui arra­chèrent un mur­mure d’ad­mi­ra­tion aux convives. Le riz blanc, au centre, fumant, imma­cu­lé. Et autour du riz, les trente-deux plats — le ren­dang, le gado-gado, le sam­bal goreng, le per­ke­del, le sayur lodeh, le serun­deng, et tous les autres, cha­cun dans son bol de por­ce­laine, cha­cun avec sa cuillère d’argent, cha­cun exha­lant sa vapeur et son par­fum, et le tout — la somme de ces trente-deux par­fums — créant un nuage olfac­tif qui mon­ta dans l’air du soir comme un encens, comme une prière païenne adres­sée au dieu de l’ap­pé­tit et de l’abondance.

On man­gea. On man­gea beau­coup. On man­gea avec cette avi­di­té qui prend les gens quand la nour­ri­ture est gra­tuite et que la cha­leur et l’al­cool ont ouvert les vannes de la gour­man­dise. Les plan­teurs se res­ser­vaient de ren­dang avec des gestes de bûche­rons. Les épouses picorent le gado-gado du bout de la four­chette, sou­cieuses de leurs robes. Les mili­taires englou­tis­saient le sam­bal goreng comme s’ils pre­naient d’as­saut une posi­tion enne­mie. Et le riz dimi­nuait — la mon­tagne blanche fon­dait à vue d’œil, comme la glace de la gla­cière, comme tout fon­dait à Sur­abaya, iné­luc­ta­ble­ment, joyeusement.

Puis l’or­chestre.

Un ensemble de chambre hol­lan­dais — vio­lon, vio­lon­celle, pia­no — avait été ins­tal­lé sous un auvent, à l’ex­tré­mi­té du jar­din. Ils jouèrent du Strauss. Des valses de Vienne dans la nuit de Java — et l’in­con­grui­té de cette musique, sous ces étoiles équa­to­riales, dans cette cha­leur de four, avec les fran­gi­pa­niers et les geckos et l’o­deur du girofle, était si totale, si magni­fique, si absurde, que Sar­to, depuis le bar, en fut presque ému. La valse mon­tait dans l’air tiède, tour­nait, reve­nait, repar­tait, et les couples dan­sèrent — quelques couples, les plus jeunes, les plus ivres — sur l’herbe du jar­din, entre les torches, et leurs ombres tour­naient avec eux, agran­dies par la lumière des flammes, comme des géants qui dansent avec des nains.

Puis le gamelan.

Van der Bosch avait pré­vu la tran­si­tion — ou plu­tôt, il l’a­vait impo­sée, parce que l’i­dée de faire jouer un game­lan après un orchestre de chambre hol­lan­dais lui sem­blait le sum­mum de l’es­prit colo­nial éclai­ré, la preuve vivante que l’Ho­tel Oranje était un lieu de ren­contre entre les cultures, un pont entre les civi­li­sa­tions. Sar­to, lui, savait que le pont n’exis­tait pas — que le game­lan après Strauss, c’é­tait deux mondes mis côte à côte sans se tou­cher, comme le quar­tier euro­péen et Kem­bang Jepun de part et d’autre du Jem­ba­tan Merah.

Les musi­ciens prirent place dans le jar­din. Sept hommes en tenue de céré­mo­nie java­naise — sarong de batik, veste noire, blang­kon sur la tête — assis en tailleur devant leurs ins­tru­ments de bronze et de bois. Le pre­mier gong frap­pa. Le son — grave, rond, immense — tra­ver­sa le jar­din, les lam­pions, les convives, les verres de cham­pagne, et s’en alla mou­rir quelque part au-des­sus de Jalan Tun­jun­gan, dans la nuit de Sur­abaya. Et les Hol­lan­dais — les plan­teurs, les épouses, les mili­taires — écou­tèrent avec cette poli­tesse atten­tive que les colo­ni­sa­teurs réservent aux arts indi­gènes, une poli­tesse qui dit : c’est char­mant, c’est exo­tique, c’est pit­to­resque — sans jamais dire : c’est beau, parce que le mot beau, dans leur bouche, était réser­vé à Strauss, à Rem­brandt, aux tulipes, aux choses qui leur appartenaient.

Sar­to écou­ta depuis le bar. Il fer­ma les yeux. Le game­lan tour­nait. Le monde tour­nait. Et entre les deux — entre la musique qui tour­nait et le monde qui tour­nait — il y avait l’ins­tant pré­sent, ce point fixe autour duquel tout gra­vi­tait, et ce point fixe était le comp­toir, le teck, les mains de Sar­to posées à plat sur le bois.

Alma était là.

Il l’a­vait vue entrer dans le jar­din à huit heures — en robe de soie jaune, la plus belle robe qu’il eût jamais vue, une robe qui tom­bait sur son corps comme de l’eau, qui épou­sait ses épaules, sa taille, ses hanches, et qui brillait dans la lumière des lam­pions comme un lin­got de soleil. Elle était seule. Son mari n’é­tait pas venu — il était à Malang, ou à Pasu­ruan, ou nulle part, dans cet ailleurs vague où les maris absents résident quand ils n’ont pas d’ex­cuse pré­cise. Elle avait bu du cham­pagne pen­dant le dîner — Sar­to l’a­vait vue, de loin, lever sa coupe, la vider, la tendre pour qu’on la rem­plisse — et ses joues avaient pris cette cou­leur de pêche mûre que l’al­cool et la cha­leur don­naient à sa peau dorée.

Elle ne s’é­tait pas appro­chée du bar. Pas encore. Elle était res­tée dans le jar­din, par­mi les convives, fai­sant ce que les femmes seules font dans les fêtes colo­niales — sou­rire, acquies­cer, écou­ter les hommes par­ler des prix du sucre et des nou­velles d’Eu­rope, et attendre que la soi­rée atteigne ce point de bas­cule où les conven­tions se relâchent et où l’on peut enfin faire ce qu’on est venu faire, même si on ne sait pas encore ce que c’est.

La soi­rée tour­nait. Les verres se vidaient. La musique jouait. Les orchi­dées embau­maient. Et Sar­to, der­rière son comp­toir, dans l’ombre tiède du bar, pré­pa­rait des cock­tails, essuyait des verres, ser­vait des hommes et des femmes qui ne le voyaient pas, et regar­dait, par la porte ouverte, le jar­din illu­mi­né où deux cents per­sonnes célé­braient un monde qui n’a­vait plus que quinze ans à vivre.

Dehors, dans la rue sombre qui lon­geait l’hô­tel, Liem fumait une kre­tek, ados­sé à un lam­pa­daire. Il n’a­vait pas été invi­té. Les Chi­nois n’é­taient pas invi­tés aux galas de l’Ho­tel Oranje — ils pou­vaient y loger, y man­ger, y dépen­ser leur argent, mais les galas étaient hol­lan­dais, et les Hol­lan­dais gar­daient leurs soi­rées comme ils gar­daient leurs clubs : fer­més. Liem fumait et regar­dait les fenêtres illu­mi­nées, les ombres qui dan­saient der­rière les stores, les lam­pions dans le jar­din. Il ne fumait pas une de ses Dji Sam Soe — il fumait une kre­tek ordi­naire, une kre­tek de rue, parce que les Dji Sam Soe étaient à l’in­té­rieur, dans la boîte de san­tal, sous le comp­toir de Sar­to, et elles atten­daient leur moment.

Plus loin dans la rue, à vélo, Raden Suto­mo pas­sa. Il ne s’ar­rê­ta pas long­temps. Il ralen­tit — juste assez pour voir les lam­pions, les lustres, les uni­formes blancs, les robes longues, le spec­tacle de la richesse colo­niale éta­lée dans la nuit comme un éven­tail ouvert — et quelque chose pas­sa sur son visage, quelque chose qui n’é­tait ni de la colère ni de l’en­vie ni du mépris, mais plu­tôt une cer­ti­tude, froide, patiente, géo­lo­gique — la cer­ti­tude que tout cela fini­rait, que les lam­pions s’é­tein­draient, que les robes se fane­rait, que l’hô­tel lui-même chan­ge­rait de nom, de maître, de sens — et cette cer­ti­tude n’a­vait pas besoin de mots, pas besoin de dis­cours, elle était ins­crite dans le mou­ve­ment des pédales sur le vélo, dans la rota­tion des roues sur le maca­dam, dans la nuit elle-même qui enve­lop­pait l’hô­tel illu­mi­né comme la mer enve­loppe une île, patiente, vaste, inépuisable.

Suto­mo dis­pa­rut dans la nuit. Liem fuma sa kre­tek jus­qu’au bout, l’é­cra­sa sous son pied, et ren­tra chez lui par Kem­bang Jepun.

Et dans le jar­din de l’Ho­tel Oranje, sous les lam­pions et les étoiles, les Hol­lan­dais dansaient.

Cha­pitre 14 — La soi­rée (Deuxième partie)

La fête se dénouait comme un nœud qu’on tire.

À onze heures, le jar­din s’é­tait vidé de la moi­tié de ses convives. Les épouses étaient mon­tées les pre­mières — elles avaient dis­pa­ru par grappes de deux ou trois, leurs robes frois­sées, leurs coif­fures défaites par la cha­leur, empor­tant avec elles les restes de conver­sa­tions qu’elles fini­raient dans leurs chambres, devant le miroir, en se déma­quillant. Puis les mili­taires — rap­pe­lés par le devoir, ou par l’al­cool qui leur ordon­nait de dor­mir. Puis les fonc­tion­naires — ceux qui avaient un train à prendre le len­de­main matin, ceux dont les baboes atten­daient à la mai­son, ceux qui avaient assez bu pour être contents et pas assez pour être dangereux.

Res­taient les irré­duc­tibles. Les plan­teurs qui ne savaient pas s’ar­rê­ter. Un consul étran­ger — le Danois, qui buvait du cognac comme on boit de l’eau et qui racon­tait, à qui vou­lait l’en­tendre, la même anec­dote sur un voyage à Bali qui impli­quait une danse du kecak et un cochon de lait. Et, à une table du fond du bar, Cha­plin et God­dard, qui avaient quit­té le jar­din une heure plus tôt et s’é­taient ins­tal­lés dans un coin sombre avec une bou­teille de cham­pagne et l’air de deux per­sonnes qui ont fait leur devoir social et qui veulent main­te­nant être lais­sées en paix.

Le prince Léo­pold était mon­té. La prin­cesse Astrid l’a­vait pré­cé­dé. Van der Bosch avait fait ses adieux en ser­rant toutes les mains qu’il pou­vait ser­rer et en répé­tant — magni­fique, n’est-ce pas, magni­fique — avec la satis­fac­tion d’un homme qui a atteint le som­met de sa vie et qui ne le sait pas encore, parce que les som­mets ne se recon­naissent que de loin, quand on les a dépassés.

Le bar se décan­tait. Rah­mat et Yusuf avaient débar­ras­sé les tables du jar­din et remon­taient main­te­nant des piles d’as­siettes sales par le cou­loir de ser­vice, avec la rési­gna­tion des sol­dats qui net­toient le champ de bataille après la vic­toire. Sar­to était seul der­rière le comp­toir. Les bou­teilles avaient bais­sé — le jene­ver sur­tout, et le cham­pagne. La glace avait fon­du — il ne res­tait dans la gla­cière que quelques éclats trans­lu­cides, les der­niers sur­vi­vants des cin­quante kilos de Pak Hadi, et ils fon­daient à vue d’œil, comme les der­nières neiges d’un hiver qui s’achève.

Le Danois finit son cognac, se leva avec la pru­dence d’un funam­bule, salua la com­pa­gnie d’un geste vague et quit­ta le bar en zig­za­guant. Les plan­teurs le sui­virent. Et Sar­to se retrou­va seul avec Cha­plin et Goddard.

Il n’al­la pas vers eux. Il atten­dit. Il essuya le comp­toir. Il ran­gea les bou­teilles. Il fit ce qu’il fai­sait chaque soir — les gestes de la fer­me­ture, les gestes du rituel, les gestes qui disaient : la nuit avance, le bar se pré­pare à dor­mir. Et il attendit.

Ce fut God­dard qui vint. Elle s’ap­pro­cha du comp­toir avec la démarche souple d’une femme qui a bu juste ce qu’il faut — pas assez pour tré­bu­cher, assez pour être libre — et deman­da, dans un anglais chan­tant qui avait des accents de Sud américain :

— Two more cham­pagnes, please. And wha­te­ver that orange thing was — the cocktail.

Sar­to pré­pa­ra. Deux coupes de cham­pagne. Un Tun­jun­gan. Il posa les verres sur un pla­teau et les appor­ta à la table du fond. Cha­plin leva les yeux.

De près, l’homme était dif­fé­rent de ce que la dis­tance avait lais­sé devi­ner. Son visage — sans la mous­tache du Vaga­bond, sans le maquillage, sans le masque — était un visage ordi­naire et extra­or­di­naire à la fois. Ordi­naire par ses traits — un nez droit, des yeux bruns, un front large. Extra­or­di­naire par sa mobi­li­té — chaque muscle sem­blait indé­pen­dant, capable de bou­ger seul, de créer une expres­sion, une émo­tion, un monde, en une frac­tion de seconde. C’é­tait un visage qui ne se repo­sait jamais, même en repos — un visage dont le calme appa­rent était une forme de mou­ve­ment ralen­ti, comme le calme appa­rent de l’eau d’un fleuve dont on ne voit pas les courants.

— Thank you, dit Chaplin.

Deux mots. Pro­non­cés avec une cour­toi­sie simple, sans emphase, sans la condes­cen­dance que les Euro­péens employaient d’ha­bi­tude pour remer­cier le per­son­nel indi­gène — cette condes­cen­dance qui disait mer­ci mais signi­fiait vous pou­vez dis­po­ser. Le thank you de Cha­plin ne signi­fiait rien d’autre que thank you.

Sar­to posa le pla­teau. Il allait se reti­rer quand Cha­plin prit le verre de Tun­jun­gan, le leva à la hau­teur de ses yeux, et l’exa­mi­na avec une atten­tion d’or­fèvre — la cou­leur, la trans­pa­rence, les reflets, la buée sur la paroi. Il but une gor­gée. Ses yeux se fer­mèrent un ins­tant — un geste qui rap­pe­la à Sar­to, avec une vio­lence inat­ten­due, la façon dont Alma fer­mait les yeux en buvant son gin pahit.

— Man­go, dit Cha­plin. And gin­ger. And some­thing bitter.

— Angos­tu­ra, dit Sarto.

Cha­plin hocha la tête. God­dard goû­ta à son tour, sou­rit, dit quelque chose en anglais que Sar­to ne com­prit pas mais dont le ton était celui de l’approbation.

Puis Cha­plin fit un geste. Un geste de la main — la paume tour­née vers le haut, les doigts qui se replient len­te­ment, un par un, comme les pétales d’une fleur qui se ferme — et ce geste signi­fiait : asseyez-vous. Ou plu­tôt : res­tez. Ou plu­tôt quelque chose qui n’a­vait pas de tra­duc­tion exacte dans aucune langue, mais qui vou­lait dire : vous êtes un homme, je suis un homme, il est tard, la nuit est chaude, les conven­tions sont endor­mies, asseyez-vous.

Sar­to ne s’as­sit pas. On ne s’as­sied pas à la table des clients. Mais il res­ta. Debout, le pla­teau sous le bras, à un mètre de la table, dans cette zone inter­mé­diaire entre le ser­vice et la conver­sa­tion qui était son ter­ri­toire natu­rel, le ter­ri­toire du bar­man, l’entre-deux.

Cha­plin par­la. Pas à Sar­to — pas direc­te­ment — mais dans l’es­pace, dans l’air, comme s’il pen­sait à voix haute et que la pré­sence de Sar­to n’é­tait qu’un pré­texte, un déclen­cheur, un public d’un seul homme.

Il par­la de la cha­leur. De l’o­deur du girofle qu’il avait sen­tie en sor­tant du bateau. De Sin­ga­pour, où il avait séjour­né au Raffles — your cou­sin, dit-il en dési­gnant l’hô­tel autour de lui, et Sar­to com­prit qu’il connais­sait le lien entre les Sar­kies, entre le Raffles et l’O­ranje, et cette connais­sance, ce savoir inat­ten­du chez un acteur de ciné­ma, lui révé­la quelque chose sur Cha­plin — que l’homme regar­dait, que l’homme appre­nait, que der­rière le clown il y avait un œil, un esprit, une curio­si­té insatiable.

Il par­la de Bali, où il avait séjour­né la semaine pré­cé­dente. Des dan­seuses. De la musique — the game­lan, dit-il, et sa pro­non­cia­tion était par­faite, les trois syl­labes égales, ga-me-lan, comme s’il avait écou­té, comme s’il avait appris. Il dit que le game­lan était la musique la plus triste et la plus joyeuse qu’il eût jamais enten­due. Triste parce qu’elle tour­nait sur elle-même sans avan­cer. Joyeuse parce qu’elle ne cher­chait pas à avan­cer. It doesn’t want to go anyw­here, dit-il. It just wants to be.

God­dard s’é­tait endor­mie. Sa tête repo­sait sur l’é­paule de Cha­plin, et un sou­rire flot­tait sur ses lèvres, le sou­rire des gens qui dorment dans un lieu où ils se sentent en sécu­ri­té. Cha­plin ne bou­gea pas. Il conti­nua de par­ler — plus bas, pour ne pas la réveiller — et sa voix, réduite à un mur­mure, prit une qua­li­té de confi­dence, d’in­ti­mi­té nocturne.

Il par­la de la soli­tude. Pas avec ce mot — il ne dit jamais le mot soli­tude — mais avec d’autres mots, des mots qui tour­naient autour du sujet comme le game­lan tourne autour de sa mélo­die. Il par­la des hôtels. Des chambres. De cette sen­sa­tion de n’être nulle part, de n’ap­par­te­nir à aucun lieu, de tra­ver­ser le monde comme on tra­verse une scène — en sou­riant, en saluant, en fai­sant rire — et de se retrou­ver seul, le soir, dans une chambre incon­nue, avec le bruit des ven­ti­la­teurs et l’o­deur du linge ami­don­né, et de ne pas savoir dans quel pays on est, ni quelle heure il est, ni qui on est quand les pro­jec­teurs sont éteints.

Sar­to écou­ta. Il écou­ta comme il écou­tait tou­jours — avec tout son corps, sans juger, sans com­men­ter. Et il com­prit — pas avec des mots, pas avec la rai­son — que cet homme petit, célèbre, génial, qui fai­sait rire des mil­lions de per­sonnes, était aus­si seul que Liem dans son ate­lier, aus­si seul que Suto­mo dans la nuit, aus­si seul que Njai Kenan­ga dans sa buan­de­rie, aus­si seul que Sar­to lui-même der­rière son comp­toir. Que la soli­tude n’a­vait rien à voir avec la foule ou le silence, avec la richesse ou la pau­vre­té, avec la gloire ou l’a­no­ny­mat. Que la soli­tude était une condi­tion, comme la cha­leur — on ne l’é­vi­tait pas, on l’habitait.

Cha­plin ter­mi­na son Tun­jun­gan. Il regar­da le fond du verre — vide, tiède, avec juste un rési­du orange sur la paroi — et il dit quelque chose que Sar­to ne com­prit qu’à moi­tié, parce que l’an­glais de Cha­plin était deve­nu un mur­mure presque inau­dible, mais dont il sai­sit un mot — beau­ti­ful — et ce mot, dans la bouche de cet homme, à cette heure, dans ce bar, eut une den­si­té, un poids, une véri­té qui dépas­sait tout ce que Sar­to avait enten­du ce soir-là, toutes les féli­ci­ta­tions de Van der Bosch, tous les toasts du Résident, tous les magni­fique et les splen­dide et les mots creux du protocole.

Beau­ti­ful.

Cha­plin se leva. Dou­ce­ment, pour ne pas réveiller God­dard. Il la prit par les épaules, la gui­da vers l’es­ca­lier. Elle mar­chait les yeux mi-clos, som­nam­bule, sou­riante. Au pied de l’es­ca­lier, Cha­plin se retour­na vers Sar­to — un regard bref, direct, un regard d’homme à homme, sans rôle, sans masque — et il fit le même geste qu’à l’ar­ri­vée, cette incli­nai­son imper­cep­tible de la tête, ce salut sans mots qui conte­nait tout ce que les mots ne pou­vaient pas dire.

Puis il mon­ta l’es­ca­lier avec God­dard, et leurs pas — légers, lents, un peu vacillants — s’é­loi­gnèrent dans le cou­loir de l’é­tage et se turent.

Sar­to était seul. Le bar était vide. Les verres étaient sales. Les cen­driers étaient pleins. Les lampes brû­laient bas. Et le silence — le silence de minuit pas­sé, le silence de la fête qui s’a­chève — emplis­sait la pièce comme de l’eau emplit une bai­gnoire, len­te­ment, par le fond, jus­qu’à ce qu’il n’y ait plus d’air.

Mais le bar n’é­tait pas tout à fait vide. Un pas dans le cou­loir. Un pas lourd, un pas d’homme qui a bu et qui ne dort pas, un pas qui hésite.

Le prince Léo­pold appa­rut dans l’embrasure de la porte.

Il avait reti­ré sa veste. Sa che­mise était débou­ton­née au col. Ses che­veux — lis­sés au début de la soi­rée — étaient en désordre. Il avait l’air de ce qu’il était — un homme de trente ans, fati­gué, légè­re­ment ivre, qui ne trou­vait pas le som­meil dans un pays trop chaud.

— Le bar est fer­mé ? demanda-t-il.

Sa voix était dif­fé­rente de celle du dis­cours — débar­ras­sée du pro­to­cole, réduite à l’es­sen­tiel, la voix d’un homme qui parle à un autre homme à deux heures du matin, sans public, sans enjeu.

— Le bar est ouvert tant qu’il y a un client, dit Sarto.

Le prince sou­rit. Un sou­rire las, un sou­rire qui n’a­vait rien de royal, un sou­rire qui disait sim­ple­ment : mer­ci de ne pas me ren­voyer dans ma chambre. Il s’as­sit au comp­toir. Pas à une table — au comp­toir. À l’en­droit où Alma s’as­seyait. Et Sar­to, sans qu’on le lui demande, pré­pa­ra un der­nier cock­tail — le Tunjungan.

Le prince but. Il ne com­men­ta pas le goût. Il but comme on boit quand on a soif — pas de salive, mais d’autre chose, de pré­sence, de silence, de ce contact mini­mal avec un autre être humain qui est le der­nier recours contre l’in­som­nie et le vertige.

Ils ne par­lèrent pas tout de suite. Le silence entre eux était dif­fé­rent du silence avec Cha­plin — moins intime, plus pesant, char­gé de tout ce que le pro­to­cole avait empê­ché de dire pen­dant la soi­rée. Le prince regar­dait les bou­teilles sur l’é­ta­gère. Sar­to essuyait un verre. Les ven­ti­la­teurs tournaient.

— C’est étrange, dit le prince.

Il par­lait le fran­çais. Pas l’an­glais, pas le hol­lan­dais — le fran­çais, la langue dans laquelle il pen­sait, la langue de son édu­ca­tion, la langue qui per­met­tait, peut-être, une fran­chise que les autres langues, char­gées de pro­to­cole, interdisaient.

— C’est étrange, répé­ta-t-il. On tra­verse le monde. On serre des mains. On pro­nonce des dis­cours. On inau­gure des choses. Et le soir, dans la chambre, on se retrouve avec la même question.

Il ne dit pas quelle ques­tion. Sar­to n’en avait pas besoin. La ques­tion était dans l’air — dans la cha­leur, dans le silence, dans le verre de Tun­jun­gan qui refroi­dis­sait sur le comp­toir — et c’é­tait la ques­tion que tous les hommes se posent quand ils se retrouvent seuls dans un bar à deux heures du matin, princes ou bar­men, riches ou pauvres, la ques­tion qui n’a pas de réponse et qui n’en a pas besoin : à quoi bon ?

— La Bel­gique, dit le prince. Le Congo. Mon père. Les res­pon­sa­bi­li­tés. Les colo­nies. Tout ce poids.

Il par­lait sans regar­der Sar­to — il regar­dait le verre, le teck, le miroir der­rière les bou­teilles dans lequel se reflé­tait son propre visage, pâle, cer­né, un visage de prince épui­sé dans un bar de Sur­abaya à deux heures du matin.

— Vous croyez que tout cela va durer ? demanda-t-il.

La ques­tion. La même que celle de Suto­mo, posée dans la ruelle après le game­lan. La même ques­tion, pro­non­cée par deux hommes que tout sépa­rait — un prince belge et un révo­lu­tion­naire java­nais — et qui pour­tant, au fond, au cœur de la nuit, se rejoi­gnaient dans le même doute, le même ver­tige, la même intui­tion que le monde qu’ils habi­taient — cha­cun à sa manière, cha­cun de son côté du comp­toir, cha­cun de son côté de l’his­toire — était un monde pro­vi­soire, un décor, un théâtre d’ombres dont la lampe fini­rait par s’éteindre.

Sar­to ne répon­dit pas.

Il prit la bou­teille d’An­gos­tu­ra. Il ver­sa trois gouttes dans le verre du prince — les trois gouttes amères, les trois gouttes de véri­té dans la dou­ceur du cock­tail — et le geste, dans son silence, dans sa pré­ci­sion, dans sa sim­pli­ci­té, fut sa réponse. Pas oui, pas non, pas peut-être. Trois gouttes. L’a­mer­tume. Le réel.

Le prince regar­da les gouttes se dis­soudre dans le Tun­jun­gan. Il but. Il posa le verre. Il res­ta un moment immo­bile, les mains sur le comp­toir, comme Sar­to res­tait sou­vent — les mains à plat, les yeux mi-clos, dans cette pos­ture de pré­sence pure qui est le pri­vi­lège de ceux qui n’at­tendent rien.

Puis il se leva. Il lais­sa un billet sur le comp­toir — un billet de banque belge, pas hol­lan­dais, un billet qui ne valait rien à Sur­abaya mais qui valait tout comme geste, comme trace, comme sou­ve­nir d’un moment qui n’au­rait pas dû exis­ter et qui avait exis­té quand même.

— Mer­ci, dit-il. Bonne nuit.

— Bonne nuit, Votre Altesse.

Le prince mon­ta l’es­ca­lier. Et Sar­to res­ta seul dans le bar, avec le billet belge sur le comp­toir, les verres sales dans l’é­vier, la glace fon­due dans la gla­cière, et la boîte de san­tal de Liem qui n’a­vait pas été ouverte.

Il regar­da la boîte. Les kre­teks étaient encore là, intactes, dans leur lit de papier de soie. Le moment n’é­tait pas venu. Pas cette nuit. Pas avec un prince et un acteur pour seuls clients. Le moment vien­drait — Sar­to le savait, le sen­tait — mais il vien­drait à sa propre heure, comme le rawon vient à sa propre heure, comme le game­lan vient à sa propre heure, et for­cer le moment serait le détruire.

Il ran­gea la boîte sous le comp­toir. Il étei­gnit les lampes. Une par une. L’o­pa­line d’a­bord. Puis le pla­fon­nier. Puis la petite lampe de la réserve. Et le bar som­bra dans le noir — un noir tiède, par­fu­mé, plein des fan­tômes de la soi­rée, des rires, des verres, des musiques, des mots — et Sar­to, dans ce noir, seul, debout, les mains sur le comp­toir, écou­ta l’hô­tel respirer.

Cha­pitre 15 — L’heure bleue

Sar­to tra­ver­sa le jar­din à l’aube.

Le jar­din après la fête res­sem­blait à un champ de bataille vu au ralen­ti — un champ de bataille où les armes auraient été des verres et les vic­times des orchi­dées. Des coupes de cham­pagne ren­ver­sées gisaient dans l’herbe, cou­chées sur le flanc, le pied en l’air, comme des sol­dats fau­chés en pleine course. Des ser­viettes de lin, frois­sées, tachées de vin et de sauce, jon­chaient les tables aban­don­nées. Les lam­pions éteints pen­daient entre les arbres comme des fruits morts. Et les orchi­dées — les orchi­dées de Malang, si somp­tueuses la veille, si fières dans leurs vases de cuivre — com­men­çaient à faner, leurs pétales se recro­que­villant aux bords, per­dant leur éclat, pre­nant cette cou­leur de papier mâché que prennent les fleurs cou­pées quand la vie les quitte et que la matière reprend ses droits.

Sar­to mar­chait pieds nus. La rosée mouillait l’herbe, et ses pieds s’en­fon­çaient dans la terre molle avec cette sen­sa­tion de fraî­cheur qui était, comme chaque matin, le seul moment de grâce avant la four­naise. Il ne ramas­sait rien. Ce n’é­tait pas son tra­vail — les boys vien­draient dans une heure avec leurs balais et leurs cageots et ils ren­draient au jar­din sa pro­pre­té, son ordre, son inno­cence. Sar­to ne fai­sait que tra­ver­ser, que voir, que res­pi­rer cette odeur de len­de­main de fête qui est une des odeurs les plus mélan­co­liques du monde — un mélange de fleurs mortes, d’al­cool éva­po­ré, de cire de bou­gie refroi­die, de tabac froid et de terre mouillée, un mélange qui sen­tait le temps, le pas­sage, la preuve que ce qui a brillé peut ces­ser de briller.

Il s’ar­rê­ta devant un fran­gi­pa­nier. L’arbre avait per­du des fleurs pen­dant la nuit — des dizaines de fleurs blanches et jaunes, tom­bées sur l’herbe, qui for­maient autour du tronc un cercle par­fait, une cou­ronne, comme si l’arbre s’é­tait cou­ron­né lui-même dans l’in­dif­fé­rence de la nuit. Sar­to se pen­cha et ramas­sa une fleur. Les pétales étaient char­nus, cireux, et le par­fum — ce par­fum de fran­gi­pa­nier qui était le par­fum de Sur­abaya comme le girofle en était l’o­deur — mon­tait de la fleur avec une dou­ceur obs­ti­née, une dou­ceur qui ne se ren­dait pas, qui ne capi­tu­lait pas devant la mort du pétale mais conti­nuait de par­fu­mer, de don­ner, de s’of­frir, même après la chute.

Il mit la fleur dans sa poche.

L’hô­tel dor­mait. Les cou­loirs étaient vides. Les portes des chambres étaient fer­mées. Der­rière ces portes, les invi­tés dor­maient — les plan­teurs dans leur ivresse, les épouses dans leur fatigue, le prince dans son insom­nie, Cha­plin dans ses rêves — et l’hô­tel, vidé de ses occu­pants éveillés, rede­ve­nait ce qu’il était dans son essence : un bâti­ment, un assem­blage de pierres et de bois et de métal, un corps immo­bile dans la cha­leur, un orga­nisme au repos qui res­pi­rait par ses fenêtres entrou­vertes et par les fis­sures de ses murs et par les inter­stices de ses tuiles.

Sar­to ouvrit le bar. Les gestes du matin. Les bou­teilles, les verres, la glace — il res­tait un fond de glace dans la gla­cière, les der­niers éclats de la livrai­son monu­men­tale de la veille, des mor­ceaux minus­cules, presque liquides, qui ren­draient l’âme avant huit heures. Il les recueillit dans un seau et les ver­sa dans le bac à cock­tails. Puis il essuya le comp­toir. Le teck était frais — la fraî­cheur de l’aube, l’u­nique fraî­cheur — et sous son chif­fon, le bois exha­lait son odeur de cire et de résine, cette odeur fami­lière, constante, qui était le seul par­fum que Sar­to retrou­vait chaque matin à l’i­den­tique, le seul qui ne chan­geait pas, le seul qui ne tra­his­sait pas.

Il enten­dit les pas.

Pas les pas des boys — trop tôt. Pas les pas de Kenan­ga — trop légers. Pas les pas de Van der Bosch — trop rapides. Des pas qu’il connais­sait, des pas qu’il avait appris à recon­naître comme on recon­naît une mélo­die après les deux pre­mières notes, des pas qui se posaient sur le marbre du lob­by avec cette pré­ci­sion dis­crète, ce rythme sin­gu­lier, cette signature.

Alma entra dans le bar.

Elle n’a­vait pas dor­mi. Sar­to le vit immé­dia­te­ment — dans ses yeux, cer­nés de mauve, dans sa peau, plus pâle que d’ha­bi­tude, dans ses che­veux déta­chés qui tom­baient sur ses épaules en vagues sombres, libé­rés du chi­gnon de la veille. Elle avait chan­gé de robe — elle por­tait main­te­nant une robe simple, en coton blanc, sans orne­ment, une robe de matin, une robe de nudi­té presque, qui la mon­trait telle qu’elle était quand elle n’es­sayait pas d’être autre chose, quand elle n’é­tait ni l’é­pouse du plan­teur ni la femme Indo du gala ni la cliente du bar mais sim­ple­ment elle, Alma, un corps debout dans la lumière de l’aube.

Elle ne s’as­sit pas au comptoir.

Elle res­ta debout. Devant le comp­toir, à un mètre de Sar­to, les mains le long du corps, le sac de paille absent — elle n’a­vait pas de sac, pas de billet à lais­ser, pas d’ac­ces­soire, rien entre elle et lui que l’air du matin et le comp­toir de teck et soixante cen­ti­mètres de silence.

Sar­to posa le chiffon.

Le temps s’ar­rê­ta. Ou plu­tôt — le temps ne s’ar­rê­ta pas, parce que les ven­ti­la­teurs conti­nuaient de tour­ner et que la lumière conti­nuait de mon­ter et que la glace conti­nuait de fondre — mais quelque chose dans le temps chan­gea de tex­ture, devint plus dense, plus lourd, plus lent, comme si l’air lui-même s’é­tait épais­si autour d’eux et les main­te­nait sus­pen­dus dans l’ins­tant, deux corps immo­biles dans un monde qui bouge, deux points fixes dans le flux.

Alma dit une chose.

Une phrase courte. Directe. La seule phrase vrai­ment nue du roman. Une phrase qui n’é­tait ni une ques­tion ni une décla­ra­tion ni une invi­ta­tion mais les trois à la fois, une phrase qui venait d’un endroit d’elle-même qu’elle n’a­vait peut-être jamais visi­té, un endroit situé au-delà de la pru­dence, au-delà de la peur, au-delà de la ligne invi­sible qui sépa­rait ce qu’on pou­vait dire de ce qu’on ne pou­vait pas dire, et qui était, dans sa nudi­té, dans sa sim­pli­ci­té, aus­si ver­ti­gi­neuse qu’un plon­geon dans une eau dont on ne connaît pas la profondeur.

Sar­to ne répon­dit pas avec des mots.

Il y a des moments — rares, impré­vi­sibles, déci­sifs — où les mots ne sont pas le bon ins­tru­ment. Où les mots, avec leur pré­ci­sion, leur logique, leur capa­ci­té à décou­per le réel en caté­go­ries, en concepts, en oui et en non, tra­hi­raient ce qui a besoin d’être dit en le rédui­sant à ce qui peut être dit. Et dans ces moments, le corps prend le relais — non pas le corps du désir, non pas le corps de la pul­sion, mais le corps de la pré­sence, le corps qui est là, entier, sans masque, sans rôle, sans comp­toir entre lui et le monde.

Ce qui se pas­sa ensuite n’ap­par­te­nait qu’à eux.

Le cha­pitre ne le dit pas. Le cha­pitre s’ar­rête ici — à cette lisière entre le dicible et l’in­di­cible, entre ce que le récit peut racon­ter et ce qui appar­tient au silence. Non par pudeur — la pudeur est un luxe que Sur­abaya ne connaît pas — mais par res­pect pour cette zone de l’ex­pé­rience humaine où les mots cessent d’être utiles et où le seul témoin admis est le corps lui-même, avec sa mémoire de peau, de souffle, de chaleur.

Le blanc.

L’el­lipse.

Le silence.

Et quand le texte reprend — comme un musi­cien reprend après une pause, comme un nageur refait sur­face après un plon­geon — la lumière a chan­gé. L’aube est deve­nue le matin. Le gris-rose est deve­nu le jaune. Et Sar­to est seul au bar, debout der­rière le comp­toir, les mains posées à plat sur le teck, les yeux ouverts, le visage immobile.

Alma est par­tie. Quand, com­ment, par quelle porte — le texte ne le dit pas. Elle est par­tie comme elle venait — par ses pas, par son par­fum, par cet espace qu’elle créait et qu’elle empor­tait avec elle en par­tant. Le véti­ver flot­tait encore dans l’air du bar, mêlé à l’o­deur de la cire et du teck et du fran­gi­pa­nier que Sar­to avait dans sa poche, et ce mélange — ce mélange unique, irré­pro­duc­tible, éphé­mère — était la seule trace de ce qui s’é­tait passé.

Le comp­toir était intact. Le teck brillait. Les verres étaient ali­gnés. Les bou­teilles étaient en rang. Rien n’a­vait bou­gé. Rien n’a­vait changé.

Tout avait changé.

Sar­to prit le chif­fon et recom­men­ça à essuyer le comp­toir. Les gestes du matin. Les mêmes gestes. Le cercle du chif­fon sur le bois. Le mou­ve­ment cir­cu­laire, régu­lier, hyp­no­tique, qui fai­sait tour­ner le temps. Et dans ce geste — ce geste qu’il avait fait dix mille fois et qu’il ferait dix mille fois encore — il y avait quelque chose de nou­veau, quelque chose qui n’y était pas la veille, une qua­li­té de pré­sence, d’at­ten­tion, de gra­ti­tude peut-être, ou de tris­tesse, ou de cette chose sans nom qui est le sen­ti­ment de l’a­près — l’a­près de ce qui a été vécu et qui ne se revi­vra pas, l’a­près de l’ins­tant unique, l’a­près de la grâce.

Dehors, Sur­abaya s’é­veillait. Les kre­teks cré­pi­taient sur les seuils. Le café bouillait dans les cas­se­roles. Le Kali­mas cou­lait. Et l’Ho­tel Oranje, dres­sé au bord de Jalan Tun­jun­gan dans la lumière du matin, ouvrait ses portes au monde — au jour nou­veau, au jour d’a­près, au jour où tout recom­mence et où rien ne recom­mence, parce que le temps ne revient jamais en arrière, même quand les gestes sont les mêmes, même quand le comp­toir est le même, même quand la glace est la même.

La glace n’est jamais la même. Chaque matin, c’est une nou­velle glace qui arrive. Et chaque matin, elle fond.

Cha­pitre 16 — Après

Cha­plin par­tit le surlendemain.

Il par­tit comme il était venu — par le port, par le Flan­dria, qui leva l’ancre à l’aube avec la len­teur majes­tueuse des paque­bots qui savent que le monde les attend mais qui ne voient pas la rai­son de se pres­ser. Sar­to n’al­la pas au port. Il apprit le départ par le por­tier sikh, qui l’ap­prit du chauf­feur, qui l’ap­prit du secré­taire — la chaîne habi­tuelle, le télé­graphe des invi­sibles. Il apprit aus­si que Cha­plin, en quit­tant sa suite, avait lais­sé un pour­boire extra­va­gant au per­son­nel d’é­tage — une somme dont le mon­tant varia selon les ver­sions, mais qui, dans toutes les ver­sions, était assez impor­tante pour que les boys en parlent pen­dant des semaines, avec cette admi­ra­tion mêlée d’in­cré­du­li­té que sus­citent les gestes de géné­ro­si­té qui dépassent l’entendement.

Le prince Léo­pold et la prin­cesse Astrid par­tirent le même jour, par un autre navire, vers une autre escale — Bata­via, puis Sin­ga­pour, puis l’Eu­rope. Le prince ne repas­sa pas par le bar. Sar­to ne le revit pas. Mais le billet belge — le billet de banque qui ne valait rien à Sur­abaya — res­ta sur l’é­ta­gère du fond, der­rière les bou­teilles, plié en quatre, comme un marque-page dans un livre que per­sonne ne lirait.

L’hô­tel se dégon­fla. C’é­tait le mot — pas se cal­ma, pas retrou­va son rythme — se dégon­fla, comme un bal­lon dont on ouvre la valve, len­te­ment, par un souffle conti­nu, jus­qu’à ce qu’il ne reste plus que l’en­ve­loppe, flasque, ridée, vide de l’air qui lui avait don­né sa forme. Les orchi­dées furent reti­rées du lob­by — fanées, brunes, elles finirent dans les pou­belles de la cour de ser­vice, et leur par­fum, pen­dant un jour encore, flot­ta dans les cou­loirs comme le fan­tôme d’une fête. Les lam­pions furent décro­chés. Les torches furent reti­rées du jar­din, lais­sant dans l’herbe des trous noirs, des cica­trices de feu. Les nappes furent envoyées à la buan­de­rie de Kenan­ga, qui les lava, les ami­don­na, les repas­sa, les ran­gea dans les armoires de l’hô­tel avec le soin méti­cu­leux qu’elle met­tait en toute chose, le soin d’une femme qui savait que les armoires finissent tou­jours par se rouvrir.

Les jour­naux parurent. Le Soe­ra­baiasch Han­dels­blad publia l’ar­ticle de Dijks­tra — en pre­mière page, comme pro­mis, avec la pho­to­gra­phie de Van der Bosch posant devant la che­mi­née de la chambre 33, la main sur le man­teau, le men­ton conqué­rant. L’ar­ticle par­lait de l’i­nau­gu­ra­tion en termes élo­gieux — un triomphe, une réus­site écla­tante, la preuve de la vita­li­té de l’en­tre­prise colo­niale dans les Indes néer­lan­daises — et Sar­to, en le lisant par-des­sus l’é­paule d’un client qui avait lais­sé le jour­nal sur le comp­toir, nota que l’ar­ticle ne men­tion­nait ni le game­lan, ni les trente-deux boys de la rijst­ta­fel, ni le Tun­jun­gan, ni rien de ce qui avait été fait par des mains java­naises, chi­noises, madu­raises — comme si la fête s’é­tait faite toute seule, par la seule volon­té des Hol­lan­dais, par la seule grâce de Van der Bosch et de son cos­tume de lin blanc.

Les jours pas­sèrent. L’hô­tel reprit son rythme — le rythme des jours ordi­naires, des clients ordi­naires, des gin tonics et des genièvres et des bières Hei­ne­ken et de la cha­leur qui mon­tait et qui des­cen­dait d’un degré, d’un seul degré, sans que per­sonne ne s’en aper­çoive, sauf Sar­to, qui s’en aper­ce­vait toujours.

Liem revint au bar.

Il revint un soir, à l’heure où le comp­toir était presque vide — un seul client, un ingé­nieur des che­mins de fer qui lisait un roman hol­lan­dais en buvant du ver­mouth. Liem s’as­sit au comp­toir — pas sur le tabou­ret d’Al­ma, sur celui d’à côté — et Sar­to vit dans ses yeux quelque chose de neuf : une exci­ta­tion conte­nue, une fièvre qui n’é­tait pas celle de la chaleur.

— Un impor­ta­teur, dit Liem. Un Alle­mand. De la mai­son Behn, Meyer & Co. Il a goû­té mes kre­teks. Pas au bar — dans la rue, devant mon ate­lier. Je lui ai offert une Dji Sam Soe. Il l’a fumée. Il a fumé toute la ciga­rette. Et à la fin, il a dit : Gut. Un seul mot. Gut. Et il a com­man­dé deux cents boîtes.

Deux cents boîtes. Sar­to regar­da Liem et vit, sous la ner­vo­si­té, sous la fièvre, sous l’exal­ta­tion du mar­chand qui a fait sa pre­mière grande vente, quelque chose de plus pro­fond — une jus­ti­fi­ca­tion, une preuve, la confir­ma­tion que le rêve n’é­tait pas un rêve mais un plan, et que le plan fonc­tion­nait, et que le chiffre neuf por­tait bon­heur, et que Dji Sam Soe — deux, trois, quatre, la somme par­faite — avait un avenir.

— La boîte de san­tal, dit Liem. Tu ne l’as pas ouverte.

Ce n’é­tait pas un reproche. C’é­tait une consta­ta­tion — le constat d’un homme qui com­prend que le moment n’é­tait pas venu et qui n’en veut à per­sonne, parce que le moment est sou­ve­rain, et qu’on ne com­mande pas au moment comme on ne com­mande pas à la mousson.

— Pas encore, dit Sarto.

— Pas encore, répé­ta Liem.

Il sou­rit. Le sou­rire de patience, de cer­ti­tude lente. Le sou­rire de l’homme qui savait que le girofle fini­rait par entrer dans le bar de l’Ho­tel Oranje, non pas par la force, non pas par la ruse, mais par la seule force de son par­fum, de sa qua­li­té, de sa véri­té — et que cette entrée pren­drait le temps qu’elle pren­drait, un mois, un an, dix ans, mais qu’elle se ferait, parce que les choses vraies finissent tou­jours par trou­ver leur place, même dans les lieux qui ne sont pas faits pour elles.

Liem finit le thé que Sar­to lui avait ser­vi — du thé java­nais, amer, sans sucre, le thé de ceux qui ne boivent pas d’al­cool — et repar­tit dans la nuit de Kem­bang Jepun, une kre­tek aux lèvres, le cré­pi­te­ment du girofle trouant le silence.

Suto­mo revint aussi.

Il ne vint pas au bar — il n’y venait jamais. Il atten­dit Sar­to à la sor­tie de l’hô­tel, dans la ruelle de ser­vice, ados­sé au mur, les mains dans les poches. La nuit était chaude. Des geckos cou­raient sur le mur au-des­sus de sa tête, et leurs petits cris — tok-tok-tok — res­sem­blaient au cré­pi­te­ment des kreteks.

— Soe­kar­no sera jugé le mois pro­chain, dit Suto­mo. À Ban­dung. Devant un tri­bu­nal hollandais.

Sar­to écou­ta. Suto­mo par­lait à voix basse, non par peur — il n’a­vait pas peur, ou sa peur était d’une nature si dif­fé­rente de la peur ordi­naire qu’elle ne méri­tait pas le même nom — mais par habi­tude, par pru­dence, par cette conscience que les murs de Sur­abaya avaient des oreilles, sur­tout les murs des hôtels, sur­tout les murs des hôtels hollandais.

— Il va se défendre lui-même, dit Suto­mo. Sans avo­cat. Il va par­ler. Et ce qu’il dira, le monde entier l’entendra.

— Le monde, dit Sarto.

— Le monde, répé­ta Suto­mo. Pas les Hol­lan­dais — le monde. Ceux qui ont des oreilles pour entendre. Ceux qui savent que les empires tombent. Ceux qui savent que la glace fond.

La glace fond. Sar­to ne sut pas si Suto­mo avait choi­si cette image par hasard ou s’il l’a­vait cueillie dans une conver­sa­tion qu’ils n’a­vaient jamais eue — mais l’i­mage était juste, l’i­mage était exacte, et dans cette exac­ti­tude il y avait une poé­sie que les dis­cours poli­tiques n’a­vaient pas, une poé­sie qui venait du réel, du quo­ti­dien, du geste de Pak Hadi déchar­geant ses blocs à cinq heures du matin et de Sar­to les regar­dant fondre dans la gla­cière, degré par degré, heure par heure, inéluctablement.

— Je t’en­tends, dit Sarto.

Suto­mo hocha la tête. Il repar­tit dans la nuit. Et Sar­to ren­tra chez lui par le kam­pung, sous les étoiles de l’é­qua­teur, et le bruit de ses pas sur la terre bat­tue se mêla au bruit des geckos et des kre­teks et du Kali­mas qui cou­lait quelque part dans le noir, invi­sible, patient, inépuisable.

Les jours pas­sèrent. L’hô­tel tour­na. Le monde tourna.

Alma revint au bar. Elle revint un après-midi, à l’heure habi­tuelle — trois heures, la cha­leur maxi­male, le bar vide. Elle s’as­sit au comp­toir. Elle com­man­da un gin pahit. Sar­to le pré­pa­ra — les mêmes gestes, le même tum­bler, le même gin, les mêmes gla­çons, les mêmes gouttes d’An­gos­tu­ra. Et entre eux, le même silence — mais un silence qui avait chan­gé de cou­leur, de tex­ture, de poids. Un silence d’a­près. Un silence qui savait.

Ils ne par­lèrent pas de ce qui s’é­tait pas­sé. Ils ne par­le­raient jamais de ce qui s’é­tait pas­sé. Ce qui s’é­tait pas­sé appar­te­nait à l’aube, à l’heure bleue, à cet inter­stice entre la nuit et le jour où les règles sont sus­pen­dues et où les gestes comptent plus que les mots, et rame­ner cela dans la lumière de l’a­près-midi, dans l’es­pace du bar, devant le comp­toir de teck, aurait été le tra­hir, le réduire, le trans­for­mer en quelque chose de nom­mable alors que sa beau­té tenait pré­ci­sé­ment à ce qu’il ne pou­vait pas être nommé.

Alma but son gin pahit. Les yeux fer­més. Puis ouverts. Le regard plus doux, plus lent. Le même regard, et un autre regard.

Elle posa le verre. Elle lais­sa le billet sur le comp­toir. Elle dit :

— Mer­ci, Sarto.

Elle par­tit.

Et Sar­to res­ta. Der­rière le comp­toir. Les mains sur le teck. Le chif­fon à por­tée de main. Les bou­teilles ali­gnées. Les ven­ti­la­teurs qui tour­naient. La cha­leur qui pesait. Et dehors, Jalan Tun­jun­gan qui bour­don­nait, insou­ciante, magni­fique, aveugle — Jalan Tun­jun­gan avec ses becak et ses auto­mo­biles et ses vitrines et ses warungs et ses mar­chands de kre­teks qui criaient seri­bu, seri­bu — et les Hol­lan­dais qui mar­chaient sous les tama­ri­niers comme s’ils mar­che­raient tou­jours, comme si la rue leur appar­tien­drait tou­jours, comme si le monde ne chan­ge­rait jamais.

Njai Kenan­ga pas­sa dans le cou­loir de ser­vice avec son panier de linge. Elle ne regar­da pas Sar­to. Sar­to ne la regar­da pas. Mais quelque chose pas­sa entre eux — le même cou­rant d’air, la même recon­nais­sance muette, le salut des gens qui savent.

La lumière de l’a­près-midi cognait aux stores. Le ther­mo­mètre indi­quait trente-huit degrés. Les gla­çons fon­daient dans les verres. Et quelque part dans Kem­bang Jepun, Liem rou­lait ses kre­teks. Et quelque part dans le kam­pung, Ibu War­si­ni pilait ses épices. Et quelque part dans la ville, Suto­mo écri­vait une lettre. Et quelque part sur l’o­céan, un navire empor­tait un prince et un acteur vers d’autres rivages, d’autres hôtels, d’autres bars, d’autres comp­toirs où d’autres hommes ser­vaient d’autres verres à d’autres bouches, et le monde tour­nait, et la glace fon­dait, et le girofle brû­lait, et rien ne durait, et tout restait.

Sar­to atten­dit que le der­nier client fût par­ti. Il ran­gea les bou­teilles. Il lava les verres. Il essuya le comp­toir. Il étei­gnit les lampes — une par une, comme chaque soir. Puis il s’as­sit sur le tabou­ret d’Al­ma — le seul moment de la jour­née où il s’as­seyait de l’autre côté du comp­toir, du côté des clients, du côté de ceux qui boivent au lieu de ser­vir — et il sor­tit de sous le comp­toir la boîte de san­tal de Liem.

Il l’ou­vrit. Les vingt kre­teks étaient là, intactes, dans leur papier de soie. L’o­deur de san­tal et de girofle mon­ta dans l’air du bar fer­mé comme un encens dans une église vide. Sar­to prit une kre­tek. La pre­mière des vingt. La Dji Sam Soe. Deux, trois, quatre. Neuf. Le chiffre parfait.

Il l’al­lu­ma.

La pre­mière bouf­fée fut un monde. Le tabac, d’a­bord — doux, blond, presque timide. Puis le girofle — le cré­pi­te­ment, le tek-tek-tek qui avait don­né son nom aux kre­teks, ce son minus­cule, intime, qui était le son de Sur­abaya comme le gong était le son du game­lan. Puis la sauce — le miel de Madu­ra, la mus­cade de Ban­da, l’in­gré­dient secret que Liem ne dirait jamais à per­sonne. Et le tout — le tabac, le girofle, la sauce, le papier de maïs qui brû­lait sans goût — se fon­dait en une fumée bleue, aro­ma­tique, épaisse, qui mon­tait dans l’air immo­bile du bar et qui se dis­per­sait len­te­ment, se mêlait à l’o­deur du teck et de la cire et du gin rési­duel et du véti­ver qui flot­tait encore dans l’air comme un fan­tôme, et toutes ces odeurs ensemble — le girofle, le teck, le gin, le véti­ver, le san­tal — com­po­saient le par­fum de l’Ho­tel Oranje, le par­fum d’une soi­rée de 1930, le par­fum d’un monde qui ne savait pas qu’il allait finir.

Sar­to fuma en silence. La fumée mon­tait. Le bar était sombre. Les ven­ti­la­teurs étaient arrê­tés. La nuit de Sur­abaya entrait par la porte ouverte — son odeur de jas­min et de terre, son bruit de geckos et de kre­teks loin­taines, son souffle tiède qui ne rafraî­chis­sait rien mais qui por­tait, dans ses molé­cules, le sou­ve­nir de toutes les nuits pré­cé­dentes et la pro­messe de toutes les nuits à venir.

La kre­tek se consu­mait entre ses doigts. Le bout rou­geoyait dans le noir — un point de lumière, minus­cule, pul­sant, comme un cœur, comme un bat­te­ment, comme le signal d’un phare qui dit aux navires : je suis là, je suis là, je suis là.

L’o­deur du girofle — la même qu’au pre­mier cha­pitre. La même qu’au pre­mier matin, quand Sar­to avait ouvert les yeux dans la lumière gris-rose de l’aube et que Sur­abaya suin­tait ses pre­mières odeurs dans l’air épais. Le girofle. Le début et la fin. La boucle.

Sar­to écra­sa la kre­tek dans le cen­drier. Un filet de fumée s’en éle­va encore — le der­nier souffle, le der­nier girofle — et se dis­si­pa dans le noir.

Il se leva. Il remit le tabou­ret en place. Il fer­ma la boîte de san­tal — dix-neuf kre­teks res­tantes, dix-neuf soirs à venir, dix-neuf boucles — et la ran­gea sous le comptoir.

Puis il sor­tit par la porte de ser­vice, dans la nuit de Sur­abaya, et la ville le prit dans ses bras — la ville avec sa cha­leur et ses odeurs et ses bruits et ses ombres et ses lumières — et il mar­cha vers le kam­pung, vers sa mère, vers le rawon, vers la natte, vers le som­meil, et ses pas sur la terre bat­tue ne fai­saient aucun bruit, ou si peu, le bruit d’un homme qui rentre chez lui, le bruit le plus ancien du monde, et la nuit se refer­ma sur lui comme l’eau se referme sur un plon­geur, sans trace, sans ride, sans mémoire.

Et l’Ho­tel Oranje, der­rière lui, blanc dans la nuit, immo­bile, endor­mi, conti­nuait de pro­mettre ce qu’il avait tou­jours pro­mis — le froid dans la cha­leur, l’ordre dans le chaos, la durée dans le pas­sage — et la pro­messe tenait encore, la pro­messe tien­drait encore quelques années, quelques sai­sons, quelques mous­sons, avant que le monde ne change de nom et que l’hô­tel ne change avec lui, et que le dra­peau, en haut du mât de la chambre 33, ne soit déchi­ré par des mains jeunes et furieuses, et que le bleu ne tombe, et que le rouge et le blanc res­tent, seuls, flot­tant dans l’air de Sur­abaya comme un cri, comme un chant, comme la pre­mière note d’un game­lan qui commence.

Mais tout cela — tout cela était après.

Et cette nuit, la nuit de Sar­to, la nuit du girofle et du gin pahit et du teck et du véti­ver et du rawon et du game­lan et de la glace qui fond — cette nuit était maintenant.

Et main­te­nant suffisait.

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Cha­pitre 9 — Fumée

L’a­te­lier de Liem sen­tait le para­dis et l’en­fer en même temps.

Le para­dis, c’é­tait le girofle — cette odeur de sacris­tie, d’en­cens, de Noël dans un pays qui ne connais­sait pas Noël, une odeur sucrée, épi­cée, presque médi­ci­nale, qui enve­lop­pait les pou­mons comme un baume et qui fai­sait que l’air de l’a­te­lier, mal­gré la cha­leur suf­fo­cante, avait quelque chose de capi­teux, de nar­co­tique, d’ir­ré­sis­tible. L’en­fer, c’é­tait tout le reste — la cha­leur, d’a­bord, une cha­leur de four à briques qui mon­tait du sol en terre bat­tue et des murs de tôle et des corps des cin­quante rou­leuses assises en ran­gées sur des nattes, une cha­leur com­pacte, solide, qu’on aurait pu décou­per au cou­teau. Et la pous­sière de tabac — un brouillard brun, fin, omni­pré­sent, qui se dépo­sait sur les cils, les lèvres, les narines, et qui fai­sait tous­ser les novices pen­dant les pre­mières semaines, avant que leurs pou­mons ne s’ha­bi­tuent, ne capi­tulent, ne fassent de cette pous­sière un élé­ment de leur respiration.

Sar­to entra par la porte de der­rière — celle qui don­nait sur la ruelle, pas celle de la bou­tique — et trou­va Liem pen­ché sur une table de tra­vail, entou­ré de bocaux. Les bocaux conte­naient les ingré­dients de la sauce — ce mélange secret que chaque fabri­cant de kre­teks com­po­sait selon sa propre recette et qui était l’âme de la ciga­rette, sa per­son­na­li­té, ce qui dis­tin­guait une kre­tek d’une autre comme une voix dis­tingue un homme d’un autre homme. Liem gar­dait sa recette dans sa tête — pas sur papier, jamais sur papier, parce que le papier se vole, se copie, se perd, tan­dis que la mémoire, disait-il, est le seul coffre-fort que per­sonne ne peut forcer.

— Entre, dit Liem sans lever les yeux. Ferme la porte.

Sar­to fer­ma la porte et s’as­sit sur un tabou­ret ban­cal, dans le coin où Liem ran­geait les bâches de toile qui ser­vaient à cou­vrir le tabac pen­dant la mous­son. Le coin était le seul endroit de l’a­te­lier où l’on pou­vait s’as­seoir sans être dans le pas­sage des rou­leuses, qui cir­cu­laient entre les nattes et les éta­gères avec une effi­ca­ci­té de four­mis, por­tant des pla­teaux de tabac, des paquets de feuilles de girofle séchées, des rou­leaux de papier — le papier de maïs, fin, presque trans­lu­cide, dans lequel on rou­lait les kre­teks et qui brû­lait sans lais­ser de goût, ou plu­tôt en lais­sant un goût si léger qu’il s’ef­fa­çait devant le tabac et le girofle comme un mur­mure s’ef­face devant un cri.

Les rou­leuses. Sar­to les regar­da travailler.

Elles étaient assises par ran­gées de dix, les jambes croi­sées, le dos droit, devant des pla­teaux où le tabac — un mélange de feuilles hachées, brunes et blondes, humi­di­fiées pour être mal­léables — était dis­po­sé en petits tas régu­liers à côté de tas plus petits de girofle haché. Chaque rou­leuse avait devant elle un rec­tangle de papier, un tas de tabac, un tas de girofle, et ses mains.

Les mains. C’é­tait les mains qu’il fal­lait regar­der. Des mains de femmes — petites, rapides, pré­cises — dont les doigts exé­cu­taient la même séquence de gestes trois cent vingt-cinq fois par heure, soit cinq fois par minute, soit une fois toutes les douze secondes : prendre une pin­cée de tabac, l’é­ta­ler sur le papier, ajou­ter une pin­cée de girofle, rou­ler le tout entre le pouce et l’in­dex en un mou­ve­ment cir­cu­laire qui com­pac­tait le mélange et for­mait le cylindre, lécher le bord du papier pour le col­ler — un coup de langue rapide, à peine visible — et poser la kre­tek ache­vée sur le pla­teau de droite. Douze secondes. Et recom­men­cer. Et recom­men­cer. Et recom­men­cer. Pen­dant huit heures.

Le spec­tacle était hyp­no­tique. Les doigts vol­ti­geaient — c’é­tait le seul mot — ils ne se dépla­çaient pas, ils vol­ti­geaient, comme les doigts d’un pia­niste sur un cla­vier, avec cette aisance qui vient non pas de la pra­tique mais de l’ou­bli de la pra­tique, quand le geste a été répé­té si sou­vent qu’il est des­cen­du des mains dans les os, dans les ten­dons, dans la mémoire du corps, et que la conscience n’a plus besoin d’in­ter­ve­nir, et que les doigts savent seuls, comme les doigts du joueur de gen­der savent frap­per les lames sans que l’es­prit leur indique lesquelles.

— Regarde celle-là, dit Liem.

Il dési­gna une femme au troi­sième rang — la qua­ran­taine, le visage rond, un fou­lard rouge noué sur les che­veux. Ses mains étaient plus rapides que celles des autres, et ses kre­teks — Sar­to le vit quand elle les posait sur le pla­teau — étaient d’une régu­la­ri­té par­faite, chaque cylindre iden­tique au pré­cé­dent en lon­gueur, en épais­seur, en densité.

— Bu Sari, dit Liem. Vingt-deux ans dans l’a­te­lier. Elle pro­duit trois cent cin­quante kre­teks par heure. Vingt-cinq de plus que la moyenne. Et chaque kre­tek est par­faite. Tu vois ses mains ?

Sar­to vit. Les mains de Bu Sari étaient tein­tées de brun — le tabac — et de jaune — le girofle — et les ongles étaient courts, limés à ras, parce que les ongles longs accro­chaient le papier et ralen­tis­saient le geste. Les mains de Bu Sari étaient l’in­verse exact des mains de Sar­to — des mains qui créaient, qui pro­dui­saient, qui lais­saient dans la matière la marque de leur pas­sage. Des mains qui res­sem­blaient à celles de son père.

— Le secret, dit Liem, c’est la pres­sion du pouce. Trop fort, la kre­tek est trop ser­rée, elle ne tire pas. Trop léger, elle est trop lâche, le tabac tombe. La pres­sion par­faite — la pres­sion de Bu Sari — est entre les deux. Entre le trop et le pas assez. Dans l’es­pace du juste.

Il sou­rit. Liem sou­riait sou­vent quand il par­lait de ses kre­teks — un sou­rire d’a­mou­reux, un sou­rire d’homme pos­sé­dé par son objet, un sou­rire qui disait : je sais que c’est une folie, et c’est pré­ci­sé­ment pour ça que j’y consacre ma vie.

Il prit un bocal sur la table et le ten­dit à Sar­to. Le bocal conte­nait un liquide brun, épais, dont l’o­deur — quand Sar­to dévis­sa le cou­vercle — le frap­pa au visage comme une gifle par­fu­mée. Miel, mus­cade, anis, et quelque chose d’autre, quelque chose de fer­men­té, de sau­vage, qui n’a­vait pas de nom.

— La sauce, dit Liem. Ma sauce. Celle de Dji Sam Soe.

— Qu’est-ce qu’il y a dedans ?

— Du miel de Madu­ra. De la mus­cade de Ban­da. De l’a­nis étoi­lé du Sichuan. Du rhum — un fond de rhum, pour lier. Et un ingré­dient que je ne dirai pas. Même à toi.

Il reprit le bocal, le refer­ma, le ran­gea avec les autres. Les bocaux étaient ali­gnés sur l’é­ta­gère comme les bou­teilles de Sar­to sur l’é­ta­gère du bar — cha­cun à sa place, cha­cun conte­nant un monde, une saveur, un secret. Et Sar­to com­prit, dans cette ana­lo­gie silen­cieuse, que Liem et lui fai­saient le même métier — un métier de mélange, de dosage, d’é­qui­libre entre des élé­ments dis­pa­rates qu’il fal­lait com­bi­ner dans les pro­por­tions exactes pour que le résul­tat ne soit pas sim­ple­ment la somme des par­ties mais autre chose, quelque chose de nou­veau, quelque chose qui n’exis­tait pas avant et qui, une fois créé, sem­blait avoir tou­jours existé.

— Les Euro­péens, dit Liem. Il faut qu’ils goûtent.

— Je sais.

— Au bar. Pen­dant l’i­nau­gu­ra­tion. Quand ils seront heu­reux, quand ils auront bu, quand leurs défenses seront bais­sées. Tu leur offres une kre­tek avec le café. Pas avant. Pas après. Avec le café. Le moment où l’on est ras­sa­sié, où l’on ne veut plus rien, et où l’on est prêt, jus­te­ment parce qu’on ne veut plus rien, à accep­ter quelque chose de nouveau.

Liem par­lait de ses kre­teks comme un géné­ral parle d’une cam­pagne — avec stra­té­gie, avec cal­cul, avec cette intel­li­gence du moment qui est la marque des hommes qui savent que le monde ne se change pas par la force mais par l’in­fil­tra­tion, par le détail, par la patience. Intro­duire la kre­tek dans le bar de l’Ho­tel Oranje. Faire entrer le girofle dans le sanc­tuaire du genièvre. Ce n’é­tait pas une révo­lu­tion — c’é­tait une séduction.

— J’ai pré­pa­ré un cof­fret, dit Liem.

Il alla cher­cher, der­rière les bâches, une petite boîte en bois de san­tal — du vrai san­tal, dont le par­fum se mêlait à celui du girofle et créait une com­bi­nai­son olfac­tive si riche, si com­plexe, que Sar­to dut fer­mer les yeux un ins­tant pour ne pas perdre l’é­qui­libre. La boîte était simple — pas de dorure, pas de fio­ri­tures, juste le bois poli, clair, vei­né de lignes sombres, avec sur le cou­vercle, gra­vé au fer, le chiffre 234.

— Deux, trois, quatre, dit Liem. Dji Sam Soe. La somme fait neuf.

Il ouvrit la boîte. À l’in­té­rieur, sur un lit de papier de soie, vingt kre­teks ali­gnées — les nou­velles, les fines, celles que Sar­to avait goû­tées dans la ruelle, avec leur mélange adou­ci, leur girofle dis­cret, leur sauce au miel de Madu­ra. Elles étaient belles. Pas de la beau­té d’un objet de luxe — de la beau­té d’un objet fait main, avec ses minus­cules imper­fec­tions, ses varia­tions infimes de dia­mètre et de lon­gueur qui étaient la preuve que des doigts humains les avaient rou­lées, que des lèvres humaines avaient léché le papier, que du souffle humain les avait terminées.

Sar­to prit la boîte. Le san­tal était tiède dans ses mains. Le poids était léger — vingt ciga­rettes, quelques grammes de tabac et de girofle et de papier — mais ce poids conte­nait des années de tra­vail, des mil­liers de gestes de Bu Sari et des autres rou­leuses, des nuits de Liem pen­ché sur ses bocaux de sauce, des voyages du miel depuis Madu­ra et de la mus­cade depuis les îles Ban­da, à l’autre bout de l’ar­chi­pel, là où les Hol­lan­dais avaient mas­sa­cré des popu­la­tions entières, trois siècles plus tôt, pour s’as­su­rer le mono­pole de la noix de mus­cade — et cette his­toire, toute cette his­toire de mains et de sang et de par­fums, tenait dans une boîte de san­tal qui pesait moins qu’un verre de gin.

— Je les pré­sen­te­rai le soir de l’i­nau­gu­ra­tion, dit Sarto.

Liem hocha la tête. Il n’a­jou­ta rien. Il n’a­vait pas besoin d’a­jou­ter quoi que ce soit. L’ac­cord était scel­lé — pas par des mots, pas par une poi­gnée de main, mais par le geste de Sar­to pre­nant la boîte, la glis­sant dans la poche inté­rieure de sa che­mise, contre sa poi­trine, à l’en­droit où les kre­teks de Liem voi­si­ne­raient avec le par­fum de véti­ver qui y rési­dait déjà, et les deux odeurs — le girofle et le véti­ver, Liem et Alma — se mêle­raient dans le tis­su de sa che­mise comme deux rivières se mêlent dans un estuaire, sans se confondre, sans se dis­soudre, cha­cune gar­dant sa cou­leur, cha­cune gar­dant son cours.

Sar­to sor­tit de l’a­te­lier par la ruelle. Le soleil de fin d’a­près-midi jetait sur les murs des sho­phouses de Kem­bang Jepun une lumière orange, chaude, épaisse comme du sirop, et les ombres des toits s’al­lon­geaient sur la chaus­sée comme des doigts qui cherchent à sai­sir quelque chose avant qu’il ne dis­pa­raisse. L’o­deur du girofle le sui­vait — dans ses vête­ments, dans ses che­veux, sur ses mains — et il se ren­dit compte, en mar­chant vers Tun­jun­gan, que cette odeur ne le quit­te­rait plus, qu’elle s’é­tait incrus­tée en lui comme le keluak s’in­crus­tait dans les mains de sa mère, comme le sucre brû­lé s’in­crus­tait dans les draps d’Al­ma, et que désor­mais, où qu’il aille, quoi qu’il fasse, il por­te­rait sur lui l’o­deur de l’a­te­lier de Liem, l’o­deur de Dji Sam Soe, l’o­deur du deux-trois-quatre qui fait neuf — le chiffre par­fait, le chiffre de la com­plé­tude, le chiffre d’un homme qui croyait aux nombres comme d’autres croyaient aux dieux.

La boîte de san­tal pesait contre sa poi­trine. Légère et lourde. Comme une pro­messe. Comme un cœur.

Cha­pitre 10 — Le pont rouge

Le Jem­ba­tan Merah était rouge comme une blessure.

Pas le rouge des bou­gain­vil­liers qui cou­vraient les murs du kam­pung Pene­leh, pas le rouge des piments séchés dans les warungs, pas le rouge des lan­ternes du quar­tier chi­nois — un rouge de fer, un rouge de rouille, un rouge de sang séché que le soleil et la pluie et le sel du détroit avaient tra­vaillé pen­dant des décen­nies jus­qu’à lui don­ner cette patine sin­gu­lière qui n’é­tait plus tout à fait de la pein­ture ni tout à fait de la cor­ro­sion, mais quelque chose entre les deux, une peau de métal vivante qui se trans­for­mait avec le temps comme la peau des hommes se trans­forme avec l’âge.

Le pont enjam­bait le Kali­mas à l’en­droit où la rivière, venue du sud, s’é­lar­gis­sait avant de se jeter dans le port. C’é­tait un pont court — trente mètres, peut-être qua­rante — mais qui sépa­rait deux mondes aus­si radi­ca­le­ment qu’un océan sépare deux conti­nents. D’un côté — à l’ouest — le quar­tier euro­péen : Jalan Raja­wa­li avec ses bâti­ments colo­niaux blancs, la Banque de Java, les bureaux de la com­pa­gnie mari­time, les entre­pôts d’im­port-export dont les façades por­taient des noms hol­lan­dais en lettres d’or. De l’autre côté — à l’est — Kem­bang Jepun, le quar­tier chi­nois, puis le quar­tier arabe, puis le kam­pung malais, puis les docks, puis le port avec ses goé­lettes et ses car­gos et son odeur de gou­dron et de pois­son et de pétrole qui était l’o­deur de l’argent, parce que l’argent à Sur­abaya sen­tait la mer.

Sar­to s’ar­rê­ta au milieu du pont.

C’é­tait un de ses rituels — pas un rituel conscient, pas un rituel qu’il aurait pu nom­mer ou expli­quer si on le lui avait deman­dé, mais un geste du corps, un besoin phy­sique de s’ar­rê­ter à cet endroit pré­cis, au point médian entre les deux rives, et de regar­der. Regar­der le Kali­mas en des­sous — son eau brune, lente, char­gée de tout ce que la ville y déver­sait : les eaux usées des kam­pungs, les tein­tures des ate­liers de batik, les rési­dus des mar­chés flot­tants, les feuilles de bana­nier qui avaient ser­vi d’as­siettes et qui déri­vaient comme des barques minia­tures, vertes d’a­bord, puis brunes, puis noires, avant de cou­ler. Regar­der les berges — les mai­sons sur pilo­tis dont les bal­cons de bois sur­plom­baient l’eau, les enfants qui plon­geaient depuis les débar­ca­dères avec des cris de joie, les femmes qui lavaient leur linge dans le cou­rant en frap­pant les tis­sus sur des pierres plates avec un rythme qui res­sem­blait au rythme du ken­dang dans le game­lan. Regar­der les bateaux — les jukung, ces pirogues à balan­cier qui remon­taient le cou­rant char­gées de pois­sons et de fruits, et plus loin, à l’embouchure, les pini­si, les grandes goé­lettes à deux mâts des marins bugis de Sula­we­si, avec leurs coques de bois sombre et leurs voiles blanches qui se décou­paient contre le ciel comme des ailes de mouette.

Sar­to posa ses mains sur la ram­barde du pont. Le fer était chaud — brû­lant, même — chauf­fé par des heures de soleil, et la cha­leur du métal péné­tra dans ses paumes, dans ses doigts, mon­ta le long de ses poi­gnets. Il ne reti­ra pas ses mains. La brû­lure était un ancrage, un rap­pel du réel, quelque chose qui le fixait ici, sur ce pont, entre ces deux rives, entre ces deux mondes.

Il pen­sa.

Non — il ne pen­sa pas. Pen­ser, c’é­tait ali­gner des mots dans sa tête, construire des phrases, des rai­son­ne­ments, des conclu­sions. Ce que fai­sait Sar­to n’é­tait pas cela. C’é­tait plu­tôt un état — un état de per­méa­bi­li­té, d’ou­ver­ture, dans lequel les images et les sen­sa­tions cir­cu­laient libre­ment, sans ordre, sans hié­rar­chie, comme les objets que le Kali­mas char­riait sous ses pieds : une feuille de bana­nier, un mor­ceau de bois, un reflet de soleil, une bulle d’air — tout se valait, tout pas­sait, rien ne restait.

Alma pas­sa. Son visage, ses doigts sur le comp­toir, le mot rawon dans sa bouche, le mot goû­ter — j’ai­me­rais goû­ter ça un jour — et la robe blanche, trans­pa­rente, col­lée aux épaules par la sueur. L’i­mage déri­va, se mêla à l’eau brune du canal.

Liem pas­sa. La boîte de san­tal, les mains de Bu Sari, le chiffre neuf, l’o­deur de girofle et de sauce secrète. L’i­mage dériva.

Suto­mo pas­sa. Le mot finir — tout cela va finir — pro­non­cé dans la ruelle sombre, le visage cou­pé en deux par la lumière. L’i­mage dériva.

Sa mère pas­sa. Le mor­tier, les mains noires, le rawon, le batik de son père — le parang rusak par­fait que per­sonne n’a­vait payé. L’i­mage dériva.

Et l’hô­tel. L’Ho­tel Oranje, dres­sé sur Jalan Tun­jun­gan comme un paque­bot blanc, avec ses ven­ti­la­teurs et ses draps ami­don­nés et sa glace qui fon­dait et son bar en teck où Sar­to pas­sait ses jour­nées à ser­vir des hommes qui ne le voyaient pas et des femmes qui le voyaient trop. L’hô­tel déri­va aus­si, comme un navire qui quitte le port, len­te­ment, majes­tueu­se­ment, et qui s’é­loigne vers un hori­zon qu’on ne peut pas voir parce que la cour­bure de la terre l’empêche, mais qu’on sait être là, quelque part, au-delà de la ligne.

Un ven­deur d’es cen­dol s’ar­rê­ta au bout du pont. Sar­to l’en­ten­dit avant de le voir — le tin­te­ment de la clo­chette de cuivre que le ven­deur agi­tait pour signa­ler sa pré­sence, un son clair, joyeux, enfan­tin, qui cou­pait à tra­vers le brou­ha­ha du pont comme une note de game­lan coupe à tra­vers le bour­don­ne­ment du gong. Le ven­deur pous­sait un cha­riot de bois peint en vert sur lequel étaient dis­po­sés un bloc de glace (encore la glace — tou­jours la glace — venue de la même usine hol­lan­daise du port), des bou­teilles de sirop, et un grand réci­pient de lait de coco frais.

Sar­to s’ap­pro­cha. Le ven­deur — un vieil homme au visage buri­né, avec un cha­peau de paille conique qui lui don­nait l’air d’un cham­pi­gnon sou­riant — com­men­ça à pré­pa­rer le cen­dol sans qu’on le lui demande, parce que Sar­to était un client régu­lier, un visage connu, un homme dont il connais­sait la com­mande comme Sar­to connais­sait la com­mande d’Al­ma : par cœur, par habi­tude, par cette mémoire du geste qui est plus fiable que la mémoire des mots.

Le cen­dol. Le ven­deur râpa la glace — des copeaux fins, légers, qui tom­baient dans le verre comme de la neige — puis ver­sa le lait de coco, épais, blanc, onc­tueux, puis ajou­ta les cen­dol eux-mêmes — ces ver­mi­celles verts, faits de farine de riz et de feuilles de pan­dan, qui glis­saient dans le lait comme des ser­pents minia­tures, doux, frais, avec une tex­ture géla­ti­neuse qui était un plai­sir en soi — puis un filet de sirop de sucre de palme, brun, cara­mé­li­sé, dont la dou­ceur se mêlait à la fraî­cheur du lait et de la glace, et le tout — le blanc du lait, le vert du cen­dol, le brun du sirop, la trans­pa­rence de la glace — for­mait un pay­sage liquide dans un verre, un jar­din minia­ture, un monde en réduction.

Sar­to prit le verre. Il but.

Le froid des­cen­dit dans sa gorge comme une grâce. Le mot n’é­tait pas trop fort — c’é­tait exac­te­ment cela, une grâce, un don immé­ri­té, un sou­la­ge­ment si total, si com­plet, qu’il res­sem­blait à une abso­lu­tion. Le lait de coco tapis­sait la langue, le cen­dol glis­sait entre les dents, le sirop de palme adou­cis­sait tout, et la glace — la glace fon­due, la glace qui ne durait pas, la glace qui était le men­songe magni­fique de Sur­abaya — refroi­dis­sait l’in­té­rieur du corps degré par degré, comme si on ver­sait de l’eau fraîche sur un sol brûlant.

Il but len­te­ment. Le pont vibrait sous le pas­sage des char­rettes et des becak. Le Kali­mas cou­lait. Le soleil décli­nait — pas encore le cré­pus­cule, mais cette heure de fin d’a­près-midi où la lumière pas­sait du blanc au doré, où les ombres s’al­lon­geaient, où la ville sem­blait se relâ­cher, se détendre, comme un corps qui expire après avoir rete­nu son souffle pen­dant des heures.

Sar­to finit le cen­dol. Il ren­dit le verre au ven­deur, paya, et res­ta un moment encore sur le pont, les mains de nou­veau sur la ram­barde chaude. De ce point, il pou­vait voir les deux mondes — à sa gauche, les façades blanches du quar­tier euro­péen, à sa droite, les sho­phouses rouges et vertes de Kem­bang Jepun — et entre les deux, sous ses pieds, le Kali­mas qui ne sépa­rait rien et reliait tout, qui por­tait les ordures des uns et les prières des autres, qui ne jugeait pas, qui ne choi­sis­sait pas, qui coulait.

Il pen­sa à ce que Njai Kenan­ga avait dit — un hôtel, c’est une pro­messe — et il se deman­da quelle était la pro­messe du Jem­ba­tan Merah. Le pont ne pro­met­tait rien. Le pont était. Il reliait. Il rouillait. Il tenait, mal­gré la rouille, mal­gré le poids, mal­gré le temps. Et peut-être que c’é­tait cela, la pro­messe — non pas durer, non pas briller, non pas impres­sion­ner, mais tenir. Sim­ple­ment tenir.

Un enfant cou­rut sur le pont en riant, pour­sui­vi par un autre enfant. Ils por­taient des cerfs-volants — des cerfs-volants en papier de riz, peints en rouge et en or, qui cla­quaient au vent comme des dra­peaux minus­cules. Sar­to les regar­da pas­ser. Leurs pieds nus frap­paient les planches du pont avec un bruit rapide, léger, joyeux, et ce bruit — ce bruit d’en­fants qui courent, le bruit le plus ancien du monde, le bruit qui était le même à Sur­abaya qu’à Amster­dam qu’à Ran­goon qu’en n’im­porte quel point de la sur­face de la terre — ce bruit res­ta dans l’air après que les enfants eurent dis­pa­ru, comme le game­lan reste dans l’air après que les musi­ciens se sont tus.

Sar­to quit­ta le pont. Il tour­na à droite, vers Tun­jun­gan, vers l’hô­tel. Le soleil était bas main­te­nant, et sa lumière rasante trans­for­mait les façades blanches en sur­faces d’or, et les vitres en miroirs, et les flaques d’eau en lacs de feu, et Sar­to mar­chait dans cette lumière comme on marche dans un rêve — len­te­ment, les yeux mi-clos, le corps offert à la cha­leur qui décli­nait, à l’air qui s’a­dou­cis­sait, à l’o­deur du jas­min qui mon­tait des jar­dins avec le soir.

Dans sa poche de che­mise, la boîte de san­tal de Liem. Sur sa peau, le par­fum de véti­ver d’Al­ma. Dans son ventre, le lait de coco du cen­dol. Dans ses oreilles, le game­lan de Pene­leh. Dans ses mains, la mémoire du teck et du fer brû­lant. Et sous ses pieds, la terre de Sur­abaya — cette terre vol­ca­nique, instable, fer­tile, cette terre qui trem­blait par­fois et qui rap­pe­lait, dans ses trem­ble­ments, que rien de ce qui est construit n’est défi­ni­tif, que tout repose sur du feu, et que le feu ne dort jamais.

Cha­pitre 11 — Les préparatifs

L’hô­tel était deve­nu une ruche.

Depuis trois jours, l’Ho­tel Oranje vivait dans un état de fièvre contrô­lée — ou plu­tôt d’a­gi­ta­tion qui se croyait contrô­lée mais qui ne l’é­tait pas, qui débor­dait de par­tout, par les cou­loirs, par les cui­sines, par la buan­de­rie, par les jar­dins où des ouvriers java­nais plan­taient des torches à huile dans l’herbe et ten­daient des guir­landes de lam­pions entre les fran­gi­pa­niers. Van der Bosch était par­tout. Il sur­gis­sait dans les cui­sines à six heures du matin pour goû­ter une sauce, dans les jar­dins à midi pour véri­fier l’a­li­gne­ment des torches, dans le lob­by à quatre heures pour ins­pec­ter les bou­quets d’or­chi­dées qu’on avait fait venir de Malang par le train de nuit — des orchi­dées blanches, mauves, pourpres, dont les tiges arri­vaient enve­lop­pées dans de la mousse humide et des feuilles de bana­nier, et qui embau­maient le lob­by d’un par­fum si dense, si sucré, que les boys éter­nuaient en passant.

— Les orchi­dées plus à gauche, dit Van der Bosch. Non, plus à droite. Non, au centre. Oui. Non. Recommencez.

Le boy qui tenait le vase — un gar­çon de dix-sept ans dont les bras trem­blaient sous le poids du cuivre et des fleurs — dépla­ça le bou­quet pour la qua­trième fois. Van der Bosch recu­la de trois pas, plis­sa les yeux, pen­cha la tête, comme un peintre qui exa­mine sa toile, et finit par hocher la tête avec une satis­fac­tion qui ne dure­rait que le temps de trou­ver un autre détail à corriger.

Sar­to obser­vait depuis le seuil du bar. Il avait son propre tra­vail de pré­pa­ra­tion — les com­mandes, les stocks, l’or­ga­ni­sa­tion du ser­vice pour la soi­rée — mais il pre­nait un moment, chaque matin, pour regar­der le spec­tacle de Van der Bosch en pleine créa­tion. C’é­tait un spec­tacle fas­ci­nant, à sa manière — pas beau, pas élé­gant, mais fas­ci­nant comme sont fas­ci­nants les hommes qui croient pro­fon­dé­ment à ce qu’ils font, même quand ce qu’ils font est déri­soire. Van der Bosch croyait à l’i­nau­gu­ra­tion comme un prêtre croit à la messe. Chaque orchi­dée était un sacre­ment. Chaque lam­pion était une bou­gie votive. Et l’hô­tel lui-même, avec ses colon­nades et ses lustres et son exten­sion Art Déco flam­bant neuve, était sa cathé­drale — le lieu où son exis­tence trou­vait son sens, sa jus­ti­fi­ca­tion, sa grandeur.

Les cui­sines étaient en état de siège. Ver­meer, le chef hol­lan­dais, régnait sur sa bri­gade avec la féro­ci­té d’un capi­taine de navire en pleine tem­pête. Le menu de l’i­nau­gu­ra­tion avait été revu sept fois, cor­ri­gé cinq fois, défi­ni­ti­ve­ment arrê­té trois fois, et modi­fié de nou­veau la veille au soir parce que Van der Bosch avait déci­dé, à onze heures du soir, qu’il fal­lait ajou­ter un pla­teau de fruits de mer — des huîtres de Madu­ra, des lan­gous­tines du détroit, des crabes de man­grove — pour impres­sion­ner le prince Léo­pold, qui était belge et qui, par consé­quent, dans l’es­prit de Van der Bosch, ne pou­vait pas vivre sans fruits de mer.

— Des huîtres, grom­me­la Ver­meer en essuyant son front avec un tor­chon. Des huîtres à Sur­abaya. Par trente-huit degrés. Il veut empoi­son­ner un prince.

Mais les huîtres furent com­man­dées. Elles arri­ve­raient du port le matin même de l’i­nau­gu­ra­tion, dans de la glace — encore la glace, tou­jours la glace — et seraient ser­vies sur un lit de varech dans des assiettes de por­ce­laine hol­lan­daise que Van der Bosch avait fait sor­tir du coffre-fort de l’hô­tel, où elles dor­maient depuis l’ou­ver­ture, enve­lop­pées dans du papier de soie, comme des reliques.

La rijst­ta­fel. Ver­meer avait conçu un menu de trente-deux plats — un record, même pour l’Ho­tel Oranje. Le riz blanc, bien sûr, au centre de la table, mon­tagne fumante et imma­cu­lée, autour de laquelle gra­vi­taient les satel­lites : le ren­dang — ce bœuf mijo­té dans le lait de coco jus­qu’à ce que la sauce se réduise en une croûte brune et épi­cée qui enro­bait chaque mor­ceau de viande comme un ver­nis — et le gado-gado — les légumes blan­chis nap­pés de sauce de caca­huètes — et le sam­bal goreng udang — les cre­vettes frites au sam­bal — et le per­ke­del — les galettes de pommes de terre à la mus­cade — et le sayur lodeh — le bouillon de légumes au lait de coco — et le serun­deng — la noix de coco râpée grillée aux épices — et trente autres plats dont cha­cun exi­geait sa propre pré­pa­ra­tion, sa propre cuis­son, son propre timing, et qui devaient tous arri­ver sur la table en même temps, por­tés par trente-deux boys en sarong blanc, dans une cho­ré­gra­phie aus­si réglée qu’un ballet.

Mais ce n’é­tait pas tout. Van der Bosch avait insis­té pour que la rijst­ta­fel fût accom­pa­gnée d’un menu euro­péen — du foie gras de Stras­bourg (en conserve, arri­vé par bateau six semaines plus tôt, et dont la boîte, quand on l’ou­vrait, exha­lait un par­fum de cave et de loin­tain), du consom­mé de queue de bœuf, du canard à l’o­range — l’o­range de Java, plus sucrée, plus par­fu­mée que l’o­range fran­çaise — et pour le des­sert, le spi­ku.

Le spi­ku. Le gâteau de Surabaya.

Sar­to en connais­sait le secret parce que sa mère en fai­sait un chaque année pour le Nou­vel An java­nais. Le spi­ku était la ver­sion locale du spek­koek hol­lan­dais — un gâteau en couches, chaque couche d’une épais­seur d’un demi-cen­ti­mètre, alter­nant le brun de la can­nelle et le jaune de la vanille, et chaque couche cuite sépa­ré­ment, l’une après l’autre, sous le gril, de sorte que la fabri­ca­tion d’un seul spi­ku pre­nait trois heures de tra­vail patient, minu­tieux, chaque couche ajou­tée sur la pré­cé­dente comme un batik ajoute un motif sur le motif, comme le game­lan ajoute une voix sur les voix. Le résul­tat était un gâteau dense, moel­leux, par­fu­mé à la can­nelle, à la mus­cade, au clou de girofle et au car­da­mome, qui fon­dait dans la bouche en libé­rant ses couches une par une, comme une his­toire qu’on raconte len­te­ment, une couche après l’autre, du brun au jaune et du jaune au brun.

Ver­meer avait com­man­dé six spi­kus à une pâtis­sière java­naise de Dar­mo — une femme dont il ne connais­sait pas le nom mais dont il connais­sait le gâteau, et qui était, disait-il, la seule per­sonne à Sur­abaya capable de faire un spi­ku qui ne soit ni trop sec ni trop humide, ni trop épi­cé ni trop fade, mais exac­te­ment à l’é­qui­libre — dans l’es­pace du juste, comme disait Liem à pro­pos de la pres­sion du pouce sur la kretek.

Sar­to, pen­dant ce temps, com­po­sait son cocktail.

Il y tra­vaillait depuis une semaine — pas à temps plein, pas de façon sys­té­ma­tique, mais par touches, par essais, le soir après la fer­me­ture du bar, quand il était seul avec les bou­teilles et le comp­toir et la lumière basse des lampes. Il avait déci­dé de créer un cock­tail pour l’i­nau­gu­ra­tion — un cock­tail qui serait au bar ce que le spi­ku était à la cui­sine : une syn­thèse, un mélange, une ren­contre entre les mondes. Il l’ap­pe­lait le Tun­jun­gan.

La base était le genièvre — pas le gin anglais, mais le genièvre hol­lan­dais, le jene­ver, plus doux, plus rond, avec ses notes de malt et de baies qui rap­pe­laient les pol­ders et les mou­lins. Sur cette base, il avait ajou­té du jus de mangue — la mangue harum manis de Java, celle dont le nom signi­fiait « par­fum sucré » et dont la chair, orange vif, fon­dante, presque cré­meuse, était le fruit le plus volup­tueux de l’ar­chi­pel. Puis une pointe de sirop de gin­gembre — du gin­gembre frais de Sur­abaya, râpé, infu­sé dans du sucre de palme, qui appor­tait une cha­leur au fond de la gorge, un feu doux, un rap­pel des épices. Et un trait d’An­gos­tu­ra — tou­jours l’An­gos­tu­ra, les gouttes amères, le pahit, la mor­sure qui empê­chait le cock­tail de som­brer dans la dou­ceur et qui lui don­nait sa colonne ver­té­brale, sa tenue, sa vérité.

Il le goû­ta. Le jene­ver et la mangue se par­laient — le Nord et le Sud, le froid et le chaud, le malt et le fruit. Le gin­gembre chauf­fait le fond. L’An­gos­tu­ra mor­dait les bords. Le tout avait une cou­leur de cou­cher de soleil — orange pâle, avec des reflets dorés — et un par­fum qui sen­tait les Indes néer­lan­daises telles qu’elles auraient dû être : un mélange, une fusion, une ren­contre entre égaux. Pas le Nieuwe Indische Sti­jl de Van der Bosch — pas une appro­pria­tion dégui­sée en syn­thèse — mais quelque chose de plus hon­nête, de plus juste, quelque chose qui recon­nais­sait que la mangue et le genièvre venaient de deux endroits dif­fé­rents et que leur ren­contre n’é­tait pas un triomphe mais un miracle fra­gile, un équi­libre pro­vi­soire, un ins­tant de grâce dans un monde de rap­ports de force.

Il le tes­ta sur Njai Kenanga.

Kenan­ga était venue au bar à sa demande, en fin d’a­près-midi, à l’heure où le comp­toir était vide. Elle s’as­sit sur un tabou­ret — c’é­tait peut-être la pre­mière fois en trente ans qu’elle s’as­seyait au comp­toir de l’Ho­tel Oranje, du côté des clients, et non du côté de la buan­de­rie — et Sar­to posa le verre devant elle avec la même atten­tion qu’il met­tait à poser le gin pahit devant Alma.

Kenan­ga prit le verre. Ses mains — des mains usées par trente ans de linge, de savon, d’eau bouillante — se refer­mèrent sur le tum­bler avec une auto­ri­té tran­quille. Elle but une gor­gée. Fer­ma les yeux. Ouvrit les yeux.

— Trop doux pour les Hol­lan­dais, dit-elle.

Sar­to atten­dit. Il savait qu’il y aurait une suite.

— Par­fait pour tout le monde, dit-elle.

Elle repo­sa le verre. Sur ses lèvres — des lèvres fines, sèches, qui avaient oublié le goût de l’al­cool depuis des années — un sou­rire appa­rut. Pas un grand sou­rire. Un sou­rire de connais­sance, de com­pli­ci­té, le sou­rire de quel­qu’un qui com­prend ce que vous essayez de faire avant que vous ne le com­pre­niez vous-même.

— Com­ment tu l’ap­pelles ? demanda-t-elle.

— Le Tunjungan.

— Tun­jun­gan, répé­ta-t-elle. L’a­ve­nue. Le cœur de la ville.

Elle se leva, reprit son panier de linge qui atten­dait au pied du tabou­ret, et se diri­gea vers le cou­loir de ser­vice. Avant de dis­pa­raître, elle se retourna.

— Tuan Sar­kies aurait aimé, dit-elle.

Elle par­tit. Le cou­loir l’a­va­la. Et Sar­to res­ta seul avec son cock­tail, dans la lumière basse du bar, et il goû­ta de nou­veau le Tun­jun­gan, et la mangue lui cares­sa la langue, et le gin­gembre lui réchauf­fa la gorge, et l’An­gos­tu­ra lui mor­dit les lèvres, et il sut que le cock­tail était prêt, comme on sait qu’une note de game­lan est juste — non pas par la rai­son, non pas par le cal­cul, mais par le corps, par la vibra­tion, par cette réso­nance inté­rieure qui est le seul cri­tère de véri­té quand la véri­té ne se mesure pas en chiffres mais en sensations.

Dehors, dans le jar­din, les ouvriers plan­taient les der­nières torches. Les orchi­dées embau­maient le lob­by. La glace atten­dait dans la gla­cière. Le cham­pagne dor­mait dans la réserve. Le spi­ku levait dans le four de la pâtis­sière de Dar­mo. Et le Tun­jun­gan — le cock­tail, l’a­ve­nue, la ville — atten­dait sa nuit.

Cha­pitre 12 — L’arrivée

Ils arri­vèrent par le port.

Le navire — le Flan­dria, un paque­bot belge de la Lloyd Royale — avait jeté l’ancre à Tan­jung Per­ak à l’aube, et depuis sept heures du matin, le port de Sur­abaya était en état d’a­lerte. Des sol­dats de la KNIL en uni­forme d’ap­pa­rat — casque colo­nial blanc, tunique bou­ton­née mal­gré la cha­leur, fusil à l’é­paule — for­maient une haie d’hon­neur le long du quai. Le Résident de Sur­abaya — un homme grand, maigre, au visage de héron, qui por­tait son uni­forme de céré­mo­nie comme une péni­tence — atten­dait au pied de la pas­se­relle avec une gerbe d’or­chi­dées et un dis­cours plié en quatre dans la poche de sa veste. Les dra­peaux hol­lan­dais et belges pen­daient côte à côte au bout de leurs hampes, par­fai­te­ment immo­biles dans l’air sans vent.

Sar­to n’é­tait pas au port. Per­sonne ne l’a­vait invi­té au port — les bar­men n’é­taient pas invi­tés aux céré­mo­nies d’ac­cueil, pas plus que les blan­chis­seuses, les cui­si­niers, les livreurs de glace ou les conduc­teurs de becak. Mais Sar­to savait, parce que le por­tier sikh le lui avait dit, qui le tenait du chauf­feur du Résident, qui le tenait du secré­taire du Résident, qui le tenait du Résident lui-même — la chaîne de l’in­for­ma­tion infor­melle, le télé­graphe des subal­ternes, plus rapide et plus fiable que le télé­graphe des Postes hollandaises.

Il savait que le prince Léo­pold de Bel­gique et la prin­cesse Astrid de Suède étaient à bord. Il savait que Char­lie Cha­plin et Pau­lette God­dard étaient à bord, en escale dans leur tour du monde. Il savait que trois auto­mo­biles atten­daient au port — deux Rolls-Royce noires pour le couple royal, une Buick grise pour les Cha­plin — et que le convoi remon­te­rait Jalan Raja­wa­li, tra­ver­se­rait le Jem­ba­tan Merah, lon­ge­rait Kem­bang Jepun et débou­che­rait sur Jalan Tun­jun­gan, où il tour­ne­rait à gauche pour s’ar­rê­ter devant l’en­trée prin­ci­pale de l’Ho­tel Oranje.

Sar­to pré­pa­ra le bar.

Il y mit un soin par­ti­cu­lier — non pas qu’il fût moins soi­gneux les autres jours, mais parce que ce matin, les gestes avaient une gra­vi­té sup­plé­men­taire, un poids, comme si chaque bou­teille posée sur l’é­ta­gère, chaque verre ali­gné sur le comp­toir, chaque gla­çon taillé au pic, par­ti­ci­pait d’une céré­mo­nie dont il était le seul à connaître le sens. Il ali­gna les bou­teilles — le jene­ver, le gin, le whis­ky, le cham­pagne. Il véri­fia les stocks de glace — Pak Hadi avait dou­blé la livrai­son, six blocs au lieu de trois, et Bagong le buffle avait fait deux voyages, ce qui était un évé­ne­ment sans pré­cé­dent dans la mémoire du port. Il dis­po­sa les verres — les coupes à cham­pagne, les tum­blers, les flûtes, les verres à cock­tail — en arc de cercle, comme un orchestre dis­pose ses ins­tru­ments avant le concert. Et il posa, au centre du comp­toir, la boîte de san­tal de Liem.

La boîte était fer­mée. Les vingt kre­teks Dji Sam Soe dor­maient à l’in­té­rieur, sur leur lit de papier de soie, atten­dant leur moment. Sar­to avait déci­dé — sans en par­ler à Liem, sans en par­ler à per­sonne — de les pro­po­ser en fin de soi­rée, après le dîner, après le cham­pagne, après les dis­cours, quand les invi­tés seraient repus et déten­dus et que l’heure serait venue de ces plai­sirs de fin de nuit qui ne figurent sur aucun pro­gramme mais qui sont, sou­vent, les seuls dont on se souvient.

À midi, le convoi arriva.

Sar­to l’en­ten­dit avant de le voir — le cris­se­ment des pneus sur le gra­vier de l’al­lée, les klaxons, et un brou­ha­ha de voix qui mon­ta d’un coup dans le lob­by, comme une vague qui fran­chit une digue. Il ne quit­ta pas le bar. Il res­ta der­rière le comp­toir, les mains posées sur le teck, et regar­da, par la porte ouverte qui don­nait sur le lob­by, le spec­tacle de l’arrivée.

Van der Bosch avait atteint un état de ner­vo­si­té qui fri­sait l’a­po­théose. Son cos­tume de lin — un cos­tume neuf, com­man­dé pour l’oc­ca­sion, d’un blanc si blanc qu’il sem­blait phos­pho­res­cent — était déjà trem­pé aux ais­selles et au col, et sa mous­tache, mal­gré les efforts de la cire, com­men­çait à s’af­fais­ser dans la cha­leur comme un dra­peau par temps calme. Il se tenait au centre du lob­by, les bras légè­re­ment ouverts, dans la pos­ture de l’homme qui accueille le monde chez lui — le maître de mai­son, le chef d’or­chestre, le grand prêtre du temple colonial.

Les portes vitrées s’ou­vrirent. La lumière du dehors entra — blanche, vio­lente, aveu­glante — et pen­dant un ins­tant, les sil­houettes des arri­vants ne furent que des ombres dans cette lumière, des formes sombres décou­pées sur le blanc incan­des­cent de Jalan Tun­jun­gan, comme des figures de théâtre d’ombres — le wayang java­nais — pro­je­tées sur un écran de feu.

Puis les ombres prirent forme.

Le prince Léo­pold était grand. Plus grand que Sar­to ne l’a­vait ima­gi­né — mais Sar­to n’a­vait jamais vu de prince, et les princes, dans son ima­gi­na­tion, étaient des figures de wayang, plates, colo­rées, plus grandes que nature. Le vrai prince était un homme de trente ans, mince, avec un visage long et un men­ton qui avan­çait légè­re­ment, comme si son visage cher­chait à aller quelque part sans que le reste du corps ait été consul­té. Il por­tait un cos­tume de lin beige, une cra­vate de soie, et des chaus­sures bico­lores — noir et blanc — qui étaient la chose la plus élé­gante que Sar­to eût jamais vue aux pieds d’un homme. La prin­cesse Astrid mar­chait à côté de lui — blonde, pâle, avec des yeux d’un bleu si clair qu’ils sem­blaient trans­pa­rents, comme de la glace, pen­sa Sar­to, comme de la glace qui ne fon­drait jamais.

Der­rière eux — quelques pas en retrait, avec cette dis­cré­tion cal­cu­lée qui est l’art des gens qui savent qu’on les regarde — Char­lie Chaplin.

Sar­to le vit. Et quelque chose se pas­sa — non pas une recon­nais­sance, pas un choc, mais un fris­son, un cou­rant, comme quand le pre­mier gong du game­lan frappe et que l’air se met à vibrer. L’homme était petit. Plus petit que le prince, plus petit que Van der Bosch, plus petit que la plu­part des hommes dans le lob­by. Il por­tait un cos­tume gris, un cha­peau de feutre qu’il reti­ra en entrant, et il avait — c’é­tait la pre­mière chose que Sar­to remar­qua — des mains extra­or­di­naires. Des mains petites, fines, expres­sives, qui bou­geaient sans cesse, qui par­laient avant la bouche, qui des­si­naient dans l’air des formes invi­sibles, des pen­sées, des blagues, des tris­tesses. Des mains de bar­man, pen­sa Sar­to. Ou de musi­cien. Ou de rou­leuse de kre­teks. Des mains qui savaient.

Pau­lette God­dard était à côté de lui — brune, radieuse, avec un sou­rire qui éclai­rait le lob­by mieux que les lustres Art Déco. Elle por­tait une robe bleue — bleu indi­go, la cou­leur du batik, pen­sa Sar­to sans savoir si c’é­tait une coïn­ci­dence ou un choix — et un cha­peau à large bord qui enca­drait son visage comme le cadre d’un tableau.

Van der Bosch s’a­van­ça. Les mains furent ser­rées. Les mots furent pro­non­cés — les mots du pro­to­cole, de l’ac­cueil, de la bien­ve­nue, ces mots qui ne disent rien et qui disent tout, qui sont le lubri­fiant social sans lequel les rouages de la civi­li­sa­tion grin­ce­rait jus­qu’à s’im­mo­bi­li­ser. Le Résident pré­sen­ta ses orchi­dées. La prin­cesse Astrid les accep­ta avec une grâce nor­dique qui don­nait l’im­pres­sion que rece­voir des orchi­dées était la chose la plus natu­relle du monde. Cha­plin fit un geste — un petit geste, à peine visible, un mou­ve­ment de la main qui sou­le­va son cha­peau d’un cen­ti­mètre et le repo­sa, et ce geste, dans sa briè­ve­té, dans sa per­fec­tion, conte­nait plus de drô­le­rie et de ten­dresse que tous les dis­cours de Van der Bosch réunis.

Les invi­tés furent conduits à leurs suites. Le prince Léo­pold et la prin­cesse Astrid dans la suite 33 — la chambre d’hon­neur, celle du mât. Cha­plin et God­dard dans la suite 27, à l’é­tage infé­rieur, avec vue sur le jar­din. Le lob­by se vida. Les boys reprirent leurs postes der­rière les colonnes. Les ven­ti­la­teurs reprirent leur rotation.

Sar­to res­ta au seuil du bar.

Il avait vu Cha­plin de pro­fil, un ins­tant, quand l’ac­teur avait tra­ver­sé le lob­by en direc­tion de l’es­ca­lier. Et à cet ins­tant — un ins­tant qui n’a­vait duré que le temps d’un bat­te­ment de cœur — Cha­plin avait tour­né la tête vers le bar. Pas vers Sar­to — vers le bar, vers cet espace sombre et frais au-delà du lob­by, vers les reflets des bou­teilles et l’é­clat des globes d’o­pa­line. Et son regard — un regard rapide, balayant, qui ne s’at­tar­dait sur rien mais enre­gis­trait tout — avait croi­sé celui de Sar­to. Un dixième de seconde. Pas davan­tage. Mais dans ce dixième de seconde, quelque chose était pas­sé — pas un mes­sage, pas un signe, pas une recon­nais­sance — quelque chose de plus imper­son­nel et de plus pro­fond : la ren­contre de deux hommes qui observent. Deux paires d’yeux dont le métier est de voir. Le bar­man et le clown. Le ser­veur et le génie. Deux hommes qui, cha­cun à sa manière, avaient fait de l’ob­ser­va­tion du monde leur voca­tion, et qui se recon­nais­saient, non pas comme des sem­blables, mais comme des pra­ti­ciens du même art.

Cha­plin avait fait un geste. Infime. Une incli­nai­son de la tête — pas un salut, pas un signe, quelque chose de plus sub­til, de plus ambi­gu, un mou­ve­ment qui pou­vait être un acquies­ce­ment ou un tic ou sim­ple­ment le balan­ce­ment natu­rel d’un homme qui marche — et Sar­to avait répon­du de la même façon, par une incli­nai­son iden­tique, un écho, un miroir, et les deux gestes, le geste de Cha­plin et le geste de Sar­to, s’é­taient croi­sés dans l’air du lob­by comme deux fils se croisent dans un tis­su, un ins­tant, avant de se sépa­rer et de conti­nuer cha­cun dans sa direction.

Puis Cha­plin avait dis­pa­ru dans l’es­ca­lier. Et Sar­to était retour­né au bar.

Il véri­fia les gla­çons. Il essuya le comp­toir. Il s’as­su­ra que le cock­tail Tun­jun­gan — qu’il avait pré­pa­ré en quan­ti­té suf­fi­sante pour cin­quante verres, dans un grand pichet de verre cou­vert d’un linge humide, au frais dans la gla­cière — était intact, que le jus de mangue n’a­vait pas tour­né, que le sirop de gin­gembre n’a­vait pas cris­tal­li­sé, que l’An­gos­tu­ra était à por­tée de main.

La soi­rée com­men­ce­rait à sept heures. Il était deux heures de l’a­près-midi. Cinq heures. Cinq heures de cha­leur, d’at­tente, de pré­pa­ra­tion. Cinq heures pen­dant les­quelles la glace fon­drait len­te­ment dans la gla­cière, les orchi­dées s’ou­vri­raient un peu plus dans le lob­by, le spi­ku refroi­di­rait chez la pâtis­sière de Dar­mo, et Sur­abaya tout entière retien­drait son souffle — ou plu­tôt non, Sur­abaya ne retien­drait rien du tout, Sur­abaya conti­nue­rait de vivre comme elle vivait chaque jour, avec ses warungs et ses becak et ses kre­teks et ses prières et ses que­relles et ses amours, indif­fé­rente à l’i­nau­gu­ra­tion de l’Ho­tel Oranje comme la mer est indif­fé­rente au bateau qui la tra­verse, et cette indif­fé­rence, cette sou­ve­raine indif­fé­rence de la ville à l’é­vé­ne­ment qui se pré­pa­rait dans son sein, était peut-être la chose la plus vraie de cette journée.

Sar­to atten­dit. Les ven­ti­la­teurs tour­naient. La lumière de l’a­près-midi cognait aux stores. Et quelque part dans les étages, un homme petit aux mains extra­or­di­naires défai­sait ses valises dans une chambre qu’il quit­te­rait deux jours plus tard et qu’il oublie­rait aus­si­tôt, comme il oubliait toutes les chambres de tous les hôtels de son tour du monde, parce que pour lui l’hô­tel n’é­tait pas un lieu mais un inter­valle, une paren­thèse, un blanc entre deux scènes.

Mais pour Sar­to, l’hô­tel était la scène.

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