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L’ombre blanche — Cha­pitres 4 à 6

L’ombre blanche — Cha­pitres 4 à 6

L’ombre blanche

L’ombre blanche

Cha­pitres 4 à 6

IV — Le tournage

Les semaines qui sui­virent eurent la tex­ture d’un rêve — pas un rêve agréable ni un cau­che­mar, quelque chose entre les deux, un de ces rêves dont on ne peut pas se réveiller parce qu’on ne sait pas qu’on dort.

Le tour­nage ava­la tout. Il ava­la le temps — les jours se res­sem­blaient et ne se res­sem­blaient pas, cha­cun appor­tant sa scène, sa lumière, sa crise, et les heures s’é­ti­raient dans la cha­leur puis se contrac­taient bru­ta­le­ment quand Lean criait « Action » et que le monde se conden­sait en un rec­tangle de pel­li­cule. Il ava­la l’es­pace — le Wadi Rum entier était deve­nu un pla­teau de ciné­ma, chaque falaise, chaque dune, chaque ombre avait une fonc­tion, un numé­ro de scène, une place dans le sto­ry­board de Lean. Il ava­la les gens — les tech­ni­ciens ne vivaient plus que par et pour le film, dor­maient quatre heures par nuit, ne par­laient que de focales, de géla­tines, d’angles de soleil. Et il ava­la Claire.

Elle tra­vaillait douze heures par jour. Lever avant l’aube, cou­cher après la der­nière prise. Elle pho­to­gra­phiait tout — les scènes de tour­nage, les cou­lisses, les pauses, les pré­pa­ra­tions, les attentes inter­mi­nables, les explo­sions d’ac­tion. Elle avait déve­lop­pé un sys­tème : deux boî­tiers, l’un char­gé en noir et blanc pour les pho­tos offi­cielles qui iraient à la presse et aux archives de la pro­duc­tion, l’autre en cou­leur pour elle-même, pour les images qu’au­cun jour­nal ne publie­rait, les images de l’en­vers — un figu­rant bédouin endor­mi contre un cha­meau, Lean de dos regar­dant l’ho­ri­zon avec la soli­tude d’un pro­phète, un tech­ni­cien qui pleu­rait de fatigue assis sur une caisse de matériel.

Et O’Toole. Tou­jours O’Toole. Des cen­taines de pho­tos d’O’­Toole. O’Toole en cos­tume de Law­rence sur son cha­meau, la robe blanche cla­quant au vent. O’Toole entre deux prises, assis dans le sable, le kef­fieh reje­té en arrière, buvant de l’eau à même la gourde. O’Toole hur­lant de rire avec Omar Sha­rif — les deux acteurs avaient déve­lop­pé une com­pli­ci­té immé­diate, une ami­tié de cour de récréa­tion fon­dée sur les blagues, l’al­cool et un res­pect mutuel qui ne s’ex­pri­mait que par des insultes. O’Toole de nuit, au feu de camp, le visage sculp­té par les flammes. O’Toole le matin, sor­tant de sa tente pas rasé, les yeux gon­flés, la gueule de bois ins­crite sur chaque trait et pour­tant — pour­tant — une beau­té rava­gée qui cre­vait l’i­mage, qui fai­sait de chaque pho­to un por­trait de la jeu­nesse en train de se consumer.

Claire savait qu’elle ne pho­to­gra­phiait pas un acteur au tra­vail. Elle pho­to­gra­phiait une méta­mor­phose. Jour après jour, prise après prise, O’Toole deve­nait Law­rence. Ce n’é­tait pas une ques­tion de cos­tume ni de maquillage. C’é­tait plus pro­fond, plus inquié­tant. Sa démarche chan­geait — plus lente, plus ten­due, comme celle d’un homme qui porte un poids invi­sible. Sa voix chan­geait — elle des­cen­dait d’un demi-ton, per­dait le grain irlan­dais, acqué­rait quelque chose de plus cou­pant, de plus anglais. Ses silences chan­geaient — ils duraient plus long­temps, ils avaient une den­si­té dif­fé­rente, comme si le per­son­nage de Law­rence occu­pait les espaces que Peter lais­sait vides.

Un matin, Claire le pho­to­gra­phia de pro­fil pen­dant qu’il atten­dait une prise, debout au som­met d’une dune, en cos­tume blanc, immo­bile face au désert. Quand elle déve­lop­pa la pho­to ce soir-là — elle avait ins­tal­lé une chambre noire de for­tune dans une tente obs­cur­cie avec des cou­ver­tures —, elle res­ta long­temps à regar­der le tirage. Ce n’é­tait plus O’Toole. Ce n’é­tait pas non plus Law­rence, pas exac­te­ment. C’é­tait un troi­sième être, une créa­ture du désert et du ciné­ma, qui n’exis­tait que dans l’es­pace entre le réel et le film, et qui la regar­dait depuis le papier pho­to­gra­phique avec des yeux qui n’ap­par­te­naient à personne.

*

La nuit, ils se retrouvaient.

Pas tou­jours. Pas selon un calen­drier ni un arran­ge­ment. Cer­tains soirs, O’Toole buvait avec l’é­quipe jus­qu’à trois heures du matin et Claire l’en­ten­dait ren­trer en tré­bu­chant, sa voix por­tant dans le silence du cam­pe­ment, une chan­son irlan­daise mas­sa­crée ou un mono­logue de Sha­kes­peare réci­té aux étoiles. Ces soirs-là, elle res­tait dans sa tente, les yeux ouverts dans le noir, et écou­tait. D’autres soirs, il venait. Sans pré­ve­nir, sans bruit — ou presque sans bruit, l’al­cool ren­dait ses pas moins pré­cis —, il sou­le­vait le rabat de sa tente et il était là, dans l’obs­cu­ri­té, et Claire sen­tait son odeur avant de le voir — whis­ky, sueur, le savon anglais qu’il avait empor­té de Londres et qui fon­dait à une vitesse absurde dans la cha­leur du désert.

Ils fai­saient l’a­mour sur le lit de camp qui grin­çait et qu’il fal­lait faire taire, étouf­fer les bruits avec les mains et les bouches, parce que les toiles des tentes ne pro­té­geaient de rien et que le cam­pe­ment avait des oreilles. Et après, dans le noir, la tête d’O’­Toole sur l’o­reiller à côté de la sienne, il par­lait. Il par­lait de Law­rence. Tou­jours de Law­rence. Comme si le per­son­nage avait enva­hi non seule­ment ses jour­nées mais aus­si ses nuits, ses conver­sa­tions intimes, cet espace entre les draps qui aurait dû être le der­nier refuge de Peter et de per­sonne d’autre.

— Il aimait la dou­leur, disait O’Toole. C’est la chose la plus dif­fi­cile à jouer. Pas un maso­chiste — pas comme ça. Il aimait la dou­leur parce qu’elle le ren­dait réel. Il avait peur de ne pas exis­ter, tu com­prends ? Il avait peur d’être une inven­tion. Alors il se brû­lait, il mar­chait pieds nus dans le désert, il refu­sait l’eau. Pour véri­fier qu’il était bien là. Que le corps était bien là.

Claire écou­tait dans le noir. Elle pen­sait : moi aus­si je véri­fie. À chaque pho­to. À chaque clic de l’ob­tu­ra­teur. Je véri­fie que le monde est bien là, que les gens sont bien là, que toi tu es bien là.

— Et le pro­blème, conti­nuait O’Toole, c’est que je com­mence à com­prendre ça de l’in­té­rieur. Pas dans ma tête. Dans mon corps. Hier, pen­dant la scène de la marche, Lean m’a fait enle­ver mes bottes et mar­cher pieds nus sur le sable brû­lant. C’é­tait dans le scé­na­rio. Mais à un moment, j’ai ces­sé de jouer. La dou­leur était réelle et elle était… belle. Pas agréable. Belle. Comme une note par­fai­te­ment juste. Et j’ai eu peur, Claire. J’ai eu peur de ce qui arrive quand la fron­tière disparaît.

Il se tai­sait ensuite. Sa res­pi­ra­tion ralen­tis­sait. Par­fois il s’en­dor­mait, par­fois il par­tait avant l’aube, remon­tant le rabat de la tente avec pré­cau­tion, et Claire enten­dait ses pas s’é­loi­gner sur le sable et le silence se refermer.

*

Omar Sha­rif por­tait une mous­tache qui n’en finis­sait pas de poser des problèmes.

La mous­tache était celle de She­rif Ali, son per­son­nage — fine, noire, impec­cable — et le dépar­te­ment maquillage la retou­chait avant chaque prise avec un soin de minia­tu­riste. Sha­rif sup­por­tait l’o­pé­ra­tion avec une patience amu­sée, assis sur un tabou­ret pliant, une ciga­rette entre les doigts, com­men­tant le tra­vail avec l’i­ro­nie douce d’un homme qui sait que le ciné­ma est une affaire de détails absurdes. Claire le pho­to­gra­phiait pen­dant ces séances. Il était extra­or­di­nai­re­ment pho­to­gé­nique — les pom­mettes hautes, les yeux sombres et liquides, le sou­rire qui pou­vait signi­fier dix choses à la fois.

— Vous savez, disait-il à Claire dans un anglais aux inflexions du Caire, dans mon pays je suis une star. Ici, je suis un homme avec une mous­tache sur un cha­meau. C’est très libérateur.

Il avait cette élé­gance des gens qui ne prennent rien tout à fait au sérieux, y com­pris eux-mêmes. Entre les prises, il jouait au bridge avec les tech­ni­ciens — et gagnait tou­jours — ou il par­lait en arabe avec les figu­rants bédouins, pas­sant du dia­lecte égyp­tien au bédouin avec une flui­di­té qui impres­sion­nait Nasser.

— Celui-là, dit Nas­ser à Claire, il com­prend quelque chose. Les autres Anglais — Lean, les tech­ni­ciens, même O’Toole — ils regardent le désert comme un décor. Sha­rif le regarde comme un pays.

La rela­tion entre O’Toole et Sha­rif fas­ci­nait Claire. Ils étaient aux anti­podes l’un de l’autre — O’Toole vol­ca­nique, exces­sif, nor­dique ; Sha­rif rete­nu, iro­nique, médi­ter­ra­néen — et pour­tant quelque chose les liait, une recon­nais­sance ins­tinc­tive entre deux hommes qui savaient que le jeu était la forme la plus haute de la véri­té. Ils se pro­vo­quaient sans cesse. O’Toole imi­tait l’ac­cent de Sha­rif. Sha­rif imi­tait le rire d’O’­Toole. Ils se pous­saient mutuel­le­ment vers l’ex­cès — plus de whis­ky, plus de blagues, plus de prises de risque sur le tour­nage — et Lean les lais­sait faire parce que cette éner­gie nour­ris­sait le film.

Un soir, autour du feu, Sha­rif racon­ta l’his­toire de sa vie au Caire — les caba­rets, les films égyp­tiens, le jeu, les femmes, tout cela avec un déta­che­ment de conteur des Mille et Une Nuits. O’Toole écou­tait, fas­ci­né. Claire les pho­to­gra­phia ensemble, assis côte à côte, Sha­rif la ciga­rette aux lèvres, O’Toole le verre à la main, et der­rière eux le désert noir et les étoiles, et cette pho­to-là serait l’une des plus belles de toute la série — deux hommes au bord du feu, au bord du monde, au bord de la gloire qu’ils ne connais­saient pas encore.

Sha­rif se tour­na vers Claire.

— Vous, dit-il. Je vous observe depuis des semaines. Vous pho­to­gra­phiez tout le monde mais per­sonne ne vous pho­to­gra­phie. Qui s’oc­cupe de votre image ?

— Per­sonne. C’est le principe.

— Non. C’est la fuite. Vous vous cachez der­rière l’ap­pa­reil. Donnez.

Il ten­dit la main. Claire, sur­prise, lui don­na le Lei­ca. Sha­rif le retour­na dans ses mains avec le res­pect d’un homme qui connaît les objets de valeur, ajus­ta le viseur et, sans pré­ve­nir, la pho­to­gra­phia — clic, un seul — au moment où elle ouvrait la bouche pour protester.

— Voi­là, dit-il en ren­dant l’ap­pa­reil. Main­te­nant vous exis­tez aussi.

O’Toole rit. Claire ne rit pas. Quelque chose dans le geste de Sha­rif l’a­vait tou­chée — le ren­ver­se­ment, le fait d’être sou­dain de l’autre côté de l’ob­jec­tif, expo­sée, cap­tu­rée. Elle qui pre­nait les images était deve­nue une image. Et elle ne savait pas ce qu’on y verrait.

*

David Lean ne dor­mait pas. Ou s’il dor­mait, per­sonne ne le voyait faire. Il appa­rais­sait le pre­mier au petit matin, debout au milieu du cam­pe­ment quand le ciel n’é­tait encore qu’une bande grise, et il était le der­nier à quit­ter le pla­teau le soir, quand la lumière deve­nait inuti­li­sable. Entre les deux, il était un dieu froid.

Claire le pho­to­gra­phia plus que n’im­porte qui d’autre, y com­pris O’Toole. Lean l’ob­sé­dait. Sa façon de se tenir — droit, tou­jours droit, le cha­peau comme une cou­ronne, la canne comme un sceptre. Sa façon de par­ler aux acteurs — jamais fort, jamais deux fois, et si l’ins­truc­tion n’é­tait pas sui­vie à la pre­mière, un silence tom­bait sur le pla­teau qui était pire qu’un hur­le­ment. Sa façon de regar­der le désert — pas en artiste, pas en tou­riste, mais en pro­prié­taire. Le Wadi Rum lui appar­te­nait. Le soleil se levait et se cou­chait selon ses indi­ca­tions. Les nuages avaient inté­rêt à coopérer.

Un après-midi, pen­dant une pause, Claire s’ap­pro­cha de lui. Elle ne savait pas pour­quoi — une impul­sion, un besoin de com­prendre l’homme der­rière la machine. Il était assis seul sous un auvent, devant un verre d’eau qu’il ne buvait pas, étu­diant des plans éta­lés sur une table pliante.

— Mon­sieur Lean.

Il leva les yeux. Des yeux clairs, pâles, d’une fixi­té qui met­tait mal à l’aise. Il la regar­da comme il regar­dait une scène — en cal­cu­lant la lumière, l’angle, la composition.

— La photographe.

— Claire Whitfield.

— Je sais. J’ai vu vos tirages. Ils sont bons. Quelques-uns sont excel­lents. La pho­to d’O’­Toole au som­met de la dune — celle de pro­fil. Vous avez com­pris quelque chose que je n’ar­rive pas à formuler.

— Quoi ?

— Qu’il n’est pas là. Qu’il y a quel­qu’un d’autre dans le cos­tume. Votre pho­to montre ça — l’ab­sence. C’est très trou­blant et c’est exac­te­ment ce que je veux pour le film.

Il retour­na à ses plans. Claire res­ta debout un moment, pas congé­diée mais plus incluse, ren­due au monde exté­rieur par ce retrait de l’at­ten­tion qui était la manière de Lean de ter­mi­ner une conver­sa­tion. Elle s’é­loi­gna avec une sen­sa­tion étrange — la fier­té d’a­voir été vue par cet homme qui voyait tout, et en même temps une inquié­tude, parce que ce que Lean avait décrit — l’ab­sence dans la pho­to d’O’­Toole — était exac­te­ment ce qu’elle res­sen­tait la nuit dans sa tente, quand Peter la tenait dans ses bras et par­lait de Law­rence et qu’elle ne savait plus avec qui elle était.

*

Le temps pas­sa. Mai devint juin. La cha­leur mon­ta d’un cran, puis d’un autre. Les jour­nées de tour­nage com­men­çaient plus tôt et finis­saient plus tard pour évi­ter les heures cen­trales où le soleil trans­for­mait le désert en enfer blanc. Le sable s’in­fil­trait par­tout — dans les appa­reils pho­to de Claire, qu’elle net­toyait chaque soir avec une brosse douce et des jurons de Leeds, dans la nour­ri­ture, dans les yeux, dans les pou­mons. Les tech­ni­ciens avaient la peau cra­que­lée. Deux figu­rants bédouins avaient été éva­cués pour déshy­dra­ta­tion. Un cha­meau était mort, et Lean avait sem­blé plus affec­té par la perte du cha­meau que par celle des figu­rants, ce qui avait pro­vo­qué une dis­cus­sion sourde entre les Bédouins que Nas­ser avait cal­mée avec des mots que Claire ne com­prit pas.

Nas­ser. Il était deve­nu le com­pa­gnon de Claire dans les marges du tour­nage — ces espaces entre les prises, ces temps morts où le désert repre­nait ses droits. Il l’emmenait mar­cher. Pas loin — une dune, un rocher, un oued à sec — mais assez pour sor­tir du péri­mètre du film et retrou­ver le Wadi Rum tel qu’il était avant les camé­ras et après les camé­ras, le Wadi Rum éternel.

Il par­lait peu et bien. Des phrases courtes, pré­cises, sou­vent drôles. Il avait une façon de nom­mer les choses — les plantes, les insectes, les for­ma­tions rocheuses — qui leur don­nait une pré­sence que la camé­ra de Lean ne cap­tait pas. Il mon­trait à Claire des ins­crip­tions naba­téennes sur les parois des gorges — des des­sins de cha­meaux, de chas­seurs, de divi­ni­tés, vieux de deux mille ans. Il lui apprit à faire du thé bédouin — la sauge, le sucre, les trois ébul­li­tions, la mousse — et le geste de ver­ser de haut, d’un filet conti­nu, sans écla­bous­ser, qui était un art en soi.

— Vous aimez cet homme, dit-il un matin. Ce n’é­tait pas une question.

Claire ne répon­dit pas immé­dia­te­ment. Ils étaient assis dans l’ombre d’un rocher, buvant le thé, regar­dant au loin le cam­pe­ment qui s’agitait.

— Je ne sais pas si c’est le bon mot.

— Quel serait le bon mot ?

— Je ne sais pas non plus. Attrac­tion. Gra­vi­té. Le mot qu’on uti­lise quand quelque chose vous tire vers un centre et que vous ne pou­vez pas résister.

— En arabe, on dit maj­noun. Fou. Pas fou comme un malade. Fou comme un homme dans le désert — le désert le rend fou parce que le désert est trop grand. L’homme ne peut pas conte­nir le désert, alors le désert le contient. C’est la même chose avec l’amour.

Il but son thé. Regar­da le ciel.

— Mon grand-père était maj­noun de Law­rence. Il l’ai­mait et il le détes­tait. Il le sui­vait par­tout et il vou­lait le tuer. Il disait : cet homme-là m’a pris mon désert en me le mon­trant. Avant lui, le désert était juste le désert. Après lui, le désert était une his­toire. Et je ne pou­vais plus y vivre sans entendre cette histoire.

Claire pen­sa à ses pho­tos. À la façon dont l’i­mage trans­forme la chose pho­to­gra­phiée — en la fixant, elle la rend à jamais dif­fé­rente de ce qu’elle était avant d’être fixée. Prendre une pho­to d’un homme, c’é­tait lui voler quelque chose et lui don­ner quelque chose en échange, une double opé­ra­tion dont per­sonne ne sor­tait indemne.

— Et O’Toole ? dit-elle. Vous en pen­sez quoi ?

Nas­ser sou­rit. Ce sou­rire total, qui plis­sait tout le visage.

— Je pense qu’il est trop grand pour le cos­tume. Law­rence était un homme petit qui vou­lait être grand. O’Toole est un homme grand qui joue à être petit. C’est le contraire. Et pour­tant ça marche. Je ne com­prends pas com­ment. C’est peut-être ça, le ciné­ma — l’art de rendre vrai ce qui est faux.

*

La scène d’A­qa­ba fut tour­née pen­dant la troi­sième semaine de juin.

Pas à Aqa­ba même — dans un décor recons­truit en plein désert, avec des bâti­ments de toile et de bois, des canons fac­tices et trois cents figu­rants bédouins à dos de cha­meau. La charge. Le moment où Law­rence lance ses hommes sur la ville turque, un assaut sui­ci­daire au galop, dans la pous­sière et le chaos et la gloire absurde de la guerre.

Lean pré­pa­ra la scène pen­dant quatre jours. Quatre jours de répé­ti­tions, de cal­culs, de pla­ce­ments. Chaque cha­meau avait sa tra­jec­toire. Chaque explo­sion avait son timing. O’Toole devait mener la charge en tête, au galop, criant en arabe, le sabre levé, et la camé­ra le sui­vrait depuis un cha­riot rou­lant paral­lè­le­ment à la charge, à cin­quante mètres, cap­tant à la fois son visage et la masse des cava­liers der­rière lui.

Le jour du tour­nage, le cam­pe­ment se leva à quatre heures. Claire sen­tait la ten­sion — les tech­ni­ciens par­laient peu, véri­fiaient le maté­riel avec des gestes ner­veux, et même Lean sem­blait un demi-degré plus ten­du que d’ha­bi­tude, ce qui se tra­dui­sait par un silence encore plus gla­cial. O’Toole appa­rut en cos­tume de Law­rence, le visage maquillé, le kef­fieh impec­cable, et il avait les yeux d’un homme qui va sau­ter d’une falaise — exal­tés et ter­ri­fiés et abso­lu­ment vivants.

Il pas­sa devant Claire en mar­chant vers son cha­meau. S’ar­rê­ta. La regarda.

— Si je meurs, dit-il, tu as inté­rêt à prendre la photo.

— Tu ne vas pas mourir.

— Pro­ba­ble­ment pas. Mais si oui, l’angle en contre-plon­gée. Très légè­re­ment à droite. Avec le soleil derrière.

Il sou­rit. Le sou­rire de jeu, le sou­rire de com­bat, celui qui pré­cé­dait tou­jours l’ex­cès. Puis il mon­ta sur son cha­meau et rejoi­gnit les trois cents cava­liers ali­gnés au bord du désert.

Claire prit posi­tion. Elle avait choi­si un mon­ti­cule rocheux sur le côté, assez haut pour voir la charge de face et de pro­fil, assez proche pour cap­ter les visages. Elle char­gea les deux boî­tiers — noir et blanc, cou­leur —, régla les focales, véri­fia la lumière. Le soleil mon­tait. L’heure était parfaite.

Lean cria.

La charge partit.

Ce qui sui­vit, Claire le vécut comme un séisme. Le sol trem­bla sous les sabots des trois cents cha­meaux lan­cés au galop. Le bruit — un gron­de­ment sourd, pro­fond, qui mon­tait depuis la terre — était phy­sique, on le sen­tait dans les côtes, dans les dents. La pous­sière s’é­le­va d’un coup, un mur rouge qui ava­la la lumière et trans­for­ma le monde en un chaos ocre où les sil­houettes des cava­liers appa­rais­saient et dis­pa­rais­saient comme des fan­tômes. Et au milieu — au centre exact de cette apo­ca­lypse contrô­lée — O’Toole, en blanc, le sabre levé, hur­lant, le cha­meau au grand galop, et sur son visage une expres­sion que Claire n’a­vait vue nulle part, ni au théâtre ni au ciné­ma ni dans aucune pho­to jamais prise par per­sonne — l’ex­pres­sion d’un homme qui a ces­sé d’exis­ter en tant que lui-même et qui est deve­nu, entiè­re­ment, abso­lu­ment, le per­son­nage qu’il joue.

Claire pho­to­gra­phia. Clic clic clic clic clic. La méca­nique du Lei­ca ne pou­vait pas suivre le galop, elle man­quait des images, le cadrage trem­blait avec le sol, mais elle conti­nuait, elle tirait en rafale, elle mor­dait dans la scène comme O’Toole l’a­vait dit, et quelque part au fond d’elle-même elle savait que ces pho­tos seraient les meilleures qu’elle ferait de sa vie — impar­faites, floues par endroits, mal cadrées, vivantes.

La charge dura qua­rante secondes. Lean la refit trois fois. Trois fois le trem­ble­ment de terre, trois fois le mur de pous­sière, trois fois O’Toole au centre du cyclone. À la troi­sième, un cha­meau tom­ba. Son cava­lier rou­la dans le sable et les cha­meaux sui­vants l’é­vi­tèrent par miracle, s’é­car­tant au der­nier moment avec une agi­li­té impro­bable. L’homme se rele­va, indemne. Lean ne cou­pa pas. La camé­ra tour­na jus­qu’au bout. Et quand le silence revint — un silence de cathé­drale, un silence de fin du monde — Lean ôta son cha­peau et dit, pour la pre­mière fois depuis le début du tour­nage, un seul mot :

— Oui.

O’Toole des­cen­dit de son cha­meau. Il trem­blait. Claire le vit de loin — les mains qui trem­blaient, les jambes incer­taines, le visage cou­vert de pous­sière rouge où les yeux bleus brû­laient comme deux étoiles dans un ciel de tem­pête. Il arra­cha son kef­fieh, le jeta dans le sable, et mar­cha droit vers elle.

Il ne dit rien. Il la prit dans ses bras devant tout le monde — les tech­ni­ciens, les figu­rants, Lean qui regar­dait sans expres­sion — et il la ser­ra contre lui, fort, trop fort, et Claire sen­tit son cœur battre à tra­vers la robe de Law­rence, un bat­te­ment violent, désor­ga­ni­sé, le cœur d’un homme qui revient de très loin et qui cherche un point fixe.

— C’est toi, mur­mu­ra-t-il dans ses che­veux. C’est toi qui es réelle. Dis-moi que c’est toi qui es réelle.

Claire ne répon­dit pas. Elle posa une main sur sa nuque, dans les che­veux trem­pés de sueur, et elle le tint comme on tient quel­qu’un qui a failli se noyer — avec la fer­me­té de ceux qui savent que le corps a besoin d’un ancrage pour reve­nir à lui-même.

Autour d’eux, le désert se ras­sit dans son silence. La pous­sière retom­ba. Les cha­meaux souf­flaient. Et Nas­ser, debout par­mi les figu­rants, regar­dait la scène — l’ac­teur dans les bras de la pho­to­graphe, le cos­tume blanc taché de sable rouge, les deux corps agrip­pés l’un à l’autre au milieu de ce champ de bataille fic­tif — et son visage ne tra­his­sait rien, ni juge­ment ni émo­tion, juste cette atten­tion pro­fonde des gens du désert qui ont appris à lire les choses que les autres ne voient pas.

V — Jérusalem

L’A­me­ri­can Colo­ny sen­tait la cire et l’eau de rose.

Claire fran­chit le seuil et le désert ces­sa d’exis­ter. Après des semaines de sable, de cha­leur, de toile et de camp mili­taire, l’hô­tel fut un choc de dou­ceur — les dalles fraîches sous les pieds, l’ombre épaisse des murs de pierre, le silence feu­tré des lieux qui ont absor­bé des décen­nies de conver­sa­tions à voix basse. Elle s’ar­rê­ta dans le hall d’en­trée, son sac de maté­riel à l’é­paule, et res­pi­ra. L’air était dif­fé­rent. L’air de Jéru­sa­lem n’é­tait pas celui du Wadi Rum — il était plus dense, plus char­gé, stra­ti­fié par des siècles de prières, de fumée d’en­cens, de pous­sière de pierre sacrée.

O’Toole était arri­vé la veille. Il avait pris les devants pen­dant que Claire réglait les der­niers détails de la chambre noire du cam­pe­ment, confiant ses néga­tifs les plus pré­cieux à un assis­tant qui les convoie­rait à Amman pour déve­lop­pe­ment. Lean avait accor­dé dix jours de pause — le temps de pré­pa­rer le dépla­ce­ment du tour­nage vers un nou­veau site, au sud du Wadi Rum, pour les scènes de la retraite dans le désert.

— Made­moi­selle Whitfield.

La voix venait de der­rière le comp­toir de la récep­tion. Un homme s’y tenait debout, impec­cable — cos­tume sombre, che­mise blanche, pas de cra­vate, des che­veux gris pei­gnés en arrière avec une rigueur de major­dome. La cin­quan­taine, visage buri­né, mous­tache soi­gnée, des mains longues et fines posées à plat sur le bois du comp­toir. Et des yeux — des yeux noirs, pro­fonds, patients, les yeux d’un homme qui a vu entrer et sor­tir des mil­liers de per­sonnes par cette porte et qui sait que cha­cune d’entre elles porte une his­toire qu’elle ne racon­te­ra pas.

— Yus­sef, dit-il. Je suis le concierge. Mon­sieur O’Toole m’a pré­ve­nu de votre arri­vée. Il m’a décrit une jeune femme avec un appa­reil pho­to gref­fé au corps. Je vois qu’il n’exa­gé­rait pas.

Claire sou­rit. Yus­sef ne sou­rit pas — pas encore, pas tout de suite, il avait cette manière de gar­der le sou­rire en réserve, de le dis­tri­buer avec une éco­no­mie de joaillier.

— Votre chambre est au pre­mier étage. Elle donne sur la cour inté­rieure. Mon­sieur O’Toole est au deuxième. Il m’a deman­dé de vous pla­cer au même étage mais j’ai pris la liber­té de ne pas suivre cette instruction.

— Pour­quoi ?

— Parce que la chambre du pre­mier a la meilleure lumière le matin. Et que vous êtes photographe.

Il ten­dit la clé. Claire la prit. Leurs doigts se frô­lèrent et la main de Yus­sef était froide, sèche, pré­cise. Une main d’hor­lo­ger, pen­sa Claire. Une main de son père.

*

La chambre était un poème.

Murs de pierre blanche, épais d’un mètre. Pla­fond voû­té, peint de motifs géo­mé­triques bleus et ocre qui s’en­tre­la­çaient avec une com­plexi­té d’en­lu­mi­nure. Un lit large sous un édre­don blanc. Une armoire en bois sombre, sculp­tée, qui sen­tait le cèdre. Et la fenêtre — une arche ogi­vale qui s’ou­vrait sur la cour inté­rieure de l’hô­tel, et par cette arche entrait la lumière de Jérusalem.

Claire s’ap­pro­cha. La cour était un jar­din clos — des oran­gers, un bas­sin, des bou­gain­vil­liers qui déva­laient les murs en cas­cades vio­lettes. Au centre, une fon­taine ne cou­lait pas mais sa vasque de pierre cap­tait la lumière et la ren­voyait en éclats mou­vants sur les murs envi­ron­nants. Des tables et des chaises en fer for­gé étaient dis­po­sées sous les arbres. Per­sonne. Le silence. Et cette lumière — pas la lumière bru­tale du désert qui écra­sait tout, mais une lumière tami­sée par les murs, fil­trée par les feuilles des oran­gers, une lumière de cloître, une lumière qui savait être douce.

Claire posa son sac. Sor­tit le Lei­ca. Et pour la pre­mière fois depuis des semaines, pho­to­gra­phia quelque chose qui ne bou­geait pas — la cour, la fon­taine, les ombres des oran­gers sur les dalles. Des images immo­biles après des semaines d’i­mages en mou­ve­ment. La pause. Le repos.

Sauf que Jéru­sa­lem ne repo­sait pas. Jéru­sa­lem ne repo­sait jamais.

*

Elle explo­ra l’hô­tel comme on explore un orga­nisme vivant. L’A­me­ri­can Colo­ny n’é­tait pas un bâti­ment — c’é­tait un laby­rinthe de bâti­ments, d’ailes, de cours, de pas­sages, accu­mu­lés au fil des décen­nies comme les couches d’une fouille archéo­lo­gique. Le noyau ori­gi­nal était un palais otto­man du XIXe siècle, construit pour un pacha dont le nom variait selon l’in­ter­lo­cu­teur. Autour de ce noyau, la colo­nie amé­ri­caine — cette com­mu­nau­té uto­piste sué­do-amé­ri­caine qui avait ache­té le lieu en 1896 — avait ajou­té des ailes, des dépen­dances, des ate­liers. Puis l’hô­tel avait pous­sé par-des­sus, trans­for­mant les cel­lules mona­cales en chambres, les réfec­toires en salons, la cha­pelle en salle à manger.

Les murs gar­daient les traces de toutes ces vies. Dans un cou­loir du pre­mier étage, Claire trou­va des pho­to­gra­phies enca­drées — daguer­réo­types, tirages sépia — mon­trant les fon­da­teurs de la colo­nie : des Sué­dois bar­bus et des Amé­ri­caines en robe noire, le regard fixe des gens qui croient avoir trou­vé la Terre pro­mise. Dans un salon du rez-de-chaus­sée, une carte du Man­dat bri­tan­nique pen­dait encore au mur, les fron­tières tra­cées à la main, et quel­qu’un avait écrit au crayon, dans un coin : « This will not last. » Dans le jar­din, un banc de pierre por­tait une ins­crip­tion en arabe que Claire ne pou­vait pas lire mais dont les carac­tères, usés par les ans, avaient la beau­té d’un chant silencieux.

C’est dans ce jar­din qu’elle ren­con­tra Ingrid.

La vieille femme était assise sous un oran­ger, très droite, un livre ouvert sur les genoux qu’elle ne lisait pas. Grande, mince — non, plus que mince : ver­ti­cale, comme un cyprès, comme si son corps avait déci­dé de pous­ser vers le haut plu­tôt que de s’é­ta­ler. Che­veux blancs cou­pés court, visage angu­leux, peau trans­lu­cide. Elle por­tait une robe de lin gris et des san­dales de cuir et autour de son cou un pen­den­tif — une croix en argent, simple, ancienne.

Elle regar­da Claire s’ap­pro­cher avec des yeux d’un bleu très pâle, presque déla­vé, le bleu d’un ciel nor­dique vu à tra­vers un voile de nuages.

— Vous êtes la pho­to­graphe, dit-elle. Yus­sef m’a par­lé de vous. Et de votre ami bruyant.

Son anglais avait un accent — pas tout à fait sué­dois, pas tout à fait autre chose, un accent d’exil, un accent de nulle part.

— Ingrid Lars­son. Je vis ici.

— Vous vivez dans l’hôtel ?

— Je vis dans l’hô­tel depuis que je suis née. Lit­té­ra­le­ment. Ma mère a accou­ché de moi dans la chambre qui est main­te­nant la suite 12. C’é­tait en 1899. La colo­nie exis­tait encore. Mon grand-père était venu de Stock­holm avec les pre­miers colons. Ils croyaient que le Mes­sie revien­drait à Jéru­sa­lem et ils vou­laient être là pour l’ac­cueillir. Le Mes­sie n’est pas reve­nu mais ils sont restés.

Elle dit cela sans iro­nie, sans amer­tume — avec la dis­tance tran­quille de quel­qu’un qui a eu soixante ans pour mesu­rer l’é­cart entre la foi et le réel.

— Et vous ?

— Moi, je suis res­tée aus­si. Par iner­tie d’a­bord. Par amour ensuite. On ne quitte pas Jéru­sa­lem. Jéru­sa­lem vous quitte, si elle veut, mais vous ne la quit­tez pas.

Elle refer­ma son livre — Claire vit le titre, en sué­dois, quelque chose qu’elle ne put déchif­frer — et se leva avec une len­teur de cérémonie.

— Venez. Je vais vous mon­trer quelque chose.

*

Ingrid la condui­sit à tra­vers un dédale de cou­loirs jus­qu’à une porte basse, fer­mée à clé, dans une aile de l’hô­tel que Claire n’a­vait pas encore explo­rée. La clé était ancienne, grosse, en fer noir­ci. La ser­rure résis­ta, puis céda avec un cla­que­ment sec.

La pièce était une chambre qui n’en était plus une. Les murs étaient cou­verts de pho­to­gra­phies — des cen­taines de pho­to­gra­phies, du sol au pla­fond, cer­taines enca­drées, d’autres sim­ple­ment punai­sées, d’autres encore glis­sées dans les inter­stices de la pierre. Des por­traits, des pay­sages, des scènes de groupe. Claire s’ap­pro­cha. Les dates s’é­ta­geaient sur un demi-siècle — 1900, 1910, 1920, 1935, 1948. Les visages chan­geaient mais le lieu res­tait le même : la cour aux oran­gers, le hall d’en­trée, la ter­rasse qui don­nait sur les murailles de la Vieille Ville.

— La mémoire de l’hô­tel, dit Ingrid. Mon père pre­nait des pho­tos. Son frère aus­si. Et un offi­cier bri­tan­nique qui vivait ici dans les années vingt et qui pho­to­gra­phiait tout le monde — les colons, les Arabes, les pèle­rins, les sol­dats. Et regar­dez — celui-ci.

Elle poin­ta du doigt une pho­to dans un angle, à hau­teur d’é­paule. Un homme petit, en uni­forme kaki, debout dans la cour de l’hô­tel. Il regar­dait l’ob­jec­tif avec une inten­si­té déran­geante — le regard d’un homme qui refuse qu’on le voie tout en se tenant exac­te­ment là où on le ver­ra. Der­rière lui, le bas­sin, les oran­gers. L’ombre d’un arbre tom­bait sur la moi­tié de son visage.

Claire s’ap­pro­cha. Regar­da la légende grif­fon­née au crayon : « T.E.L. — Spring 1918. »

— Law­rence, murmura-t-elle.

— Law­rence. Il a séjour­né ici après la prise de Jéru­sa­lem par les Anglais. Allen­by était des­cen­du au King David, évi­dem­ment — les géné­raux avaient besoin de palais. Law­rence, lui, était venu ici. Il pré­fé­rait la dis­cré­tion. Il est res­té trois semaines. Mon père disait qu’il ne par­lait à per­sonne. Qu’il sor­tait la nuit pour mar­cher dans la Vieille Ville et qu’il reve­nait à l’aube avec du sable dans les che­veux, comme s’il avait dor­mi dehors. Mon père disait aus­si qu’il avait l’air d’un homme qui a gagné une guerre et qui sait qu’il a per­du quelque chose de plus important.

Claire regar­da la pho­to. Le visage de Law­rence. Les yeux. Et dans un ver­tige qu’elle n’a­vait pas anti­ci­pé, elle vit — elle crut voir — quelque chose d’O’­Toole dans ce visage. Pas les traits. Pas la res­sem­blance phy­sique — ils ne se res­sem­blaient pas du tout, O’Toole était grand et blond et flam­boyant, Law­rence était petit et quel­conque et secret. Mais l’ex­pres­sion. Ce regard qui refuse et qui invite en même temps. Ce demi-visage dans l’ombre. Cette façon d’être là et de n’être pas là.

L’ombre blanche.

— Je peux pho­to­gra­phier cette pho­to ? deman­da Claire.

— Vous pou­vez faire mieux. Vous pou­vez l’emporter. Plus per­sonne ne vient ici. Plus per­sonne ne regarde ces murs. Pre­nez-la. Votre ami bruyant devrait la voir. Peut-être qu’elle lui appren­dra quelque chose.

Claire décro­cha la pho­to avec pré­cau­tion. Der­rière, sur le car­ton, une autre ins­crip­tion au crayon, d’une écri­ture dif­fé­rente : « He left without saying good­bye. He always did. »

*

O’Toole était au bar.

Évi­dem­ment. L’A­me­ri­can Colo­ny avait un bar — un salon bas de pla­fond, aux murs de pierre, avec des ban­quettes de cuir usé et des lampes en cuivre qui jetaient une lumière ambrée. Le genre d’en­droit où les secrets s’é­chan­geaient natu­rel­le­ment, por­tés par l’a­rak et la pénombre. O’Toole y trô­nait déjà, un verre à la main, en conver­sa­tion avec un homme en noir.

L’homme en noir était un prêtre. Claire le com­prit à la barbe — noire, four­nie, taillée avec soin — et au col qui dépas­sait de la sou­tane. Mais la sou­tane était ouverte sur une che­mise à car­reaux et le prêtre tenait un verre d’a­rak avec la fami­lia­ri­té d’un habi­tué. Il riait. O’Toole le fai­sait rire. Évidemment.

— Claire ! La voix d’O’­Toole tra­ver­sa le bar comme une décharge. Viens. Je te pré­sente un homme de Dieu qui boit comme un homme du diable. Father Mikael, Claire Whit­field, la meilleure pho­to­graphe du monde et la pire men­teuse d’Angleterre.

Father Mikael se leva. Grand, plus grand qu’elle ne l’au­rait cru, avec des yeux d’un vert très clair, presque trans­pa­rent, qui contras­taient vio­lem­ment avec la barbe noire. La qua­ran­taine, des rides de rire autour des yeux, une poi­gnée de main ferme.

— Il exa­gère, dit Claire.

— Il exa­gère tou­jours, dit Father Mikael. C’est le pri­vi­lège des gens qui sont plus grands que la vie. Asseyez-vous. L’a­rak est bon ici. L’a­rak est tou­jours bon quand quel­qu’un d’autre le paie.

Il dési­gna O’Toole d’un geste du men­ton. O’Toole haus­sa les épaules avec une fausse indi­gna­tion et com­man­da une tournée.

Ils burent. L’a­rak était frais, lai­teux, amer et sucré à la fois. Father Mikael était du quar­tier armé­nien — né à Jéru­sa­lem, famille ins­tal­lée depuis 1916, res­ca­pés du géno­cide. Son grand-père avait mar­ché depuis Ana­to­lie avec ce qu’il avait sur le dos et deux enfants dans les bras. Sa grand-mère était morte en route. Son père avait gran­di dans le monas­tère de Saint-Jacques, dans le quar­tier armé­nien de la Vieille Ville, et était deve­nu orfèvre — la tra­di­tion armé­nienne de Jéru­sa­lem, l’or et l’argent et les pierres, les bijoux ven­dus aux pèle­rins et aux touristes.

— Et vous êtes deve­nu prêtre, dit Claire.

— J’é­tais un très mau­vais orfèvre. Mes doigts étaient trop gros. Alors j’ai choi­si un métier où les gros doigts ne sont pas un han­di­cap. Sauf pour comp­ter les billets de la quête.

O’Toole rit. Ce rire. Claire le pho­to­gra­phia — clic — en cachette, le Lei­ca sur les genoux, l’ob­tu­ra­teur silen­cieux. Le prêtre, l’ac­teur et le bar. La lumière ambrée sur les visages. Un début de soi­rée à Jérusalem-Est.

Father Mikael connais­sait l’A­me­ri­can Colo­ny comme sa poche — il y venait depuis vingt ans, depuis l’é­poque où le bar était encore un salon de lec­ture de la colo­nie et où les rares clients étaient des archéo­logues bri­tan­niques et des mis­sion­naires scandinaves.

— Cet hôtel, dit-il, est le seul endroit à Jéru­sa­lem où tout le monde peut s’as­seoir à la même table. Dehors, la ville est cou­pée en mor­ceaux — les Juifs ici, les Arabes là, les chré­tiens dans un coin, les Armé­niens dans un autre. Mais ici, dans cette cour, sous ces oran­gers, les fron­tières n’existent pas. C’est pour ça que les espions l’a­dorent. C’est pour ça que les jour­na­listes l’a­dorent. C’est le seul ter­rain neutre de la ville la plus divi­sée du monde.

— Et les prêtres ? dit O’Toole.

— Les prêtres adorent tout endroit qui sert de l’arak.

Ils rirent. Claire les regar­da — ces deux hommes que tout sépa­rait, un acteur irlan­dais qui jouait un aven­tu­rier anglais et un prêtre armé­nien dont la famille avait sur­vé­cu à l’ex­ter­mi­na­tion, et entre eux l’a­rak et le rire et cette capa­ci­té mys­té­rieuse de l’A­me­ri­can Colo­ny à dis­soudre les dis­tances. Et elle pen­sa à ce qu’In­grid lui avait dit : on ne quitte pas Jéru­sa­lem. L’hô­tel était le cœur de cette ville impos­sible, le lieu où les contraires coha­bi­taient sans se résoudre.

— Father Mikael, dit Claire. Le pro­cès Eich­mann. Vous y êtes allé ?

Le sou­rire du prêtre s’ef­fa­ça. Pas d’un coup — par degrés, comme un fon­du au ciné­ma. Ses yeux verts se fixèrent sur un point du mur der­rière Claire.

— Une fois. Une seule fois. C’est assez.

— Com­ment on y accède ? De ce côté-ci ?

— La Porte de Man­del­baum. Le seul pas­sage entre l’est et l’ouest. Il faut des papiers. Des accré­di­ta­tions. Les Jor­da­niens vous laissent sor­tir, les Israé­liens vous laissent entrer — si vous avez les bons tam­pons. C’est un sas. On passe d’un monde à l’autre en vingt mètres. Vingt mètres et mille ans.

Il but une gor­gée d’a­rak. Repo­sa le verre avec soin.

— Vous vou­lez y aller, dit-il. Ce n’é­tait pas une question.

— Oui.

— Alors j’i­rai avec vous. Pas pour revoir. Pour vous accom­pa­gner. On ne devrait pas entrer là-dedans seul.

O’Toole se tai­sait. Claire le regar­da — il avait les yeux bais­sés sur son verre, le visage fer­mé, et pour la pre­mière fois depuis qu’elle le connais­sait, il sem­blait ne pas avoir de mots. Le pro­cès Eich­mann. L’ex­ter­mi­na­tion des Juifs d’Eu­rope. Six mil­lions de morts. Et ici, dans ce bar de Jéru­sa­lem-Est, un prêtre armé­nien dont le peuple avait subi le pre­mier géno­cide du siècle et un acteur irlan­dais qui jouait un Anglais dans le désert et une pho­to­graphe de Leeds — et les mots ne suf­fi­saient pas, et le silence non plus, et l’a­rak était le seul lan­gage commun.

— Je ne vien­drai pas, dit O’Toole dou­ce­ment. Ce n’est pas pour moi. Ce n’est pas… Je ne suis pas assez pour ça. Tu com­prends, Claire ?

Elle com­prit. Ce n’é­tait pas de la lâche­té. C’é­tait une forme d’hon­nê­te­té — O’Toole savait que son monde était celui du jeu, de la fic­tion, de la méta­mor­phose, et que le tri­bu­nal où un homme répon­dait du meurtre de six mil­lions de per­sonnes était un lieu où le jeu n’a­vait plus cours. Un lieu de réel pur. Et il avait peur — pas du lieu, mais de ce qu’il décou­vri­rait de lui-même en y allant.

— Je com­prends, dit Claire.

Father Mikael les regar­da l’un après l’autre. Puis il leva son verre.

— À Jéru­sa­lem, dit-il. Qui rend tous les hommes plus petits qu’ils ne croient être.

Ils burent.

*

La Porte de Man­del­baum était un trou dans le monde.

Claire et Father Mikael s’y ren­dirent le sur­len­de­main, un matin de juin qui avait la clar­té agres­sive des jours sans nuage. Ils mar­chèrent depuis l’A­me­ri­can Colo­ny vers le nord, à tra­vers des rues que Claire ne connais­sait pas — étroites, pier­reuses, bor­dées de mai­sons basses et de bou­tiques fer­mées. L’am­biance chan­geait à mesure qu’ils appro­chaient de la ligne de démar­ca­tion. Les rues se vidaient. Les façades por­taient des impacts de balles — des trous régu­liers, presque déco­ra­tifs, comme si quel­qu’un avait tiré un motif dans la pierre. Des sacs de sable empi­lés devant cer­taines fenêtres. Un poste de contrôle jor­da­nien avec deux sol­dats dés­œu­vrés qui véri­fièrent leurs papiers sans conviction.

Puis la Porte. Ce n’é­tait pas une porte — pas au sens archi­tec­tu­ral. C’é­tait un pas­sage entre deux murs de béton, une faille dans la fron­tière, un cou­loir de vingt mètres à ciel ouvert flan­qué de bar­be­lés et de gué­rites. D’un côté, Jéru­sa­lem-Est, jor­da­nienne, arabe. De l’autre, Jéru­sa­lem-Ouest, israé­lienne, juive. Et entre les deux, ce no man’s land de vingt mètres que Father Mikael tra­ver­sa d’un pas lent et que Claire tra­ver­sa en rete­nant sa res­pi­ra­tion, comme on fran­chit un seuil dont on sait qu’il change ce qui vient après.

Les Israé­liens véri­fièrent les papiers plus lon­gue­ment. Un sol­dat jeune, visage impas­sible, mitraillette en ban­dou­lière, tour­na les pages du pas­se­port de Claire avec des doigts métho­diques. L’ac­cré­di­ta­tion presse. Le visa. Le tam­pon jor­da­nien qu’il regar­da un moment de trop. Puis il ren­dit le pas­se­port et fit signe de passer.

Jéru­sa­lem-Ouest était un autre pays. Les rues étaient plus larges, les bâti­ments plus récents, l’é­cri­ture sur les enseignes pas­sait de l’a­rabe à l’hé­breu, les visages chan­geaient, les vête­ments chan­geaient, et Claire eut la sen­sa­tion phy­sique de tra­ver­ser non pas une ville mais une faille tem­po­relle — comme si les vingt mètres de la Porte de Man­del­baum sépa­raient non pas deux quar­tiers mais deux dimen­sions du même espace.

Father Mikael mar­chait en silence. Son visage s’é­tait refer­mé depuis qu’ils avaient fran­chi la ligne. Les rues de Jéru­sa­lem-Ouest l’ac­cueillaient et ne l’ac­cueillaient pas — il était chez lui et pas chez lui, il était armé­nien, chré­tien, de l’Est, et les caté­go­ries ici ne fonc­tion­naient pas de la même manière.

La Beit Ha’am — la Mai­son du Peuple — était un bâti­ment tra­pu, moderne, sans grâce, plan­té au milieu d’un quar­tier rési­den­tiel. Des bar­rières métal­liques cana­li­saient la foule. Des poli­ciers en uni­forme. Des jour­na­listes — des dizaines de jour­na­listes, Claire le sen­tit immé­dia­te­ment, la recon­nais­sance du métier, les appa­reils pho­to, les car­nets, les visages ten­dus de ceux qui savent qu’ils assistent à quelque chose de plus grand qu’un pro­cès. Des files d’at­tente ordon­nées. Du monde, beau­coup de monde, mais un silence étrange — pas le silence de l’en­nui ou de l’in­dif­fé­rence, le silence de la gravité.

Ils entrèrent. L’ac­cré­di­ta­tion presse ouvrit les portes. Un cou­loir, un contrôle, un autre cou­loir, et puis la salle.

Claire s’ar­rê­ta.

La salle était grande, fonc­tion­nelle, éclai­rée par des néons qui don­naient aux visages une pâleur de cire. Des ran­gées de sièges face à une estrade. Trois juges en robe noire der­rière un bureau sur­éle­vé. À gauche, le pro­cu­reur — un homme en cos­tume, des dos­siers empi­lés devant lui. À droite, les avo­cats de la défense. Et au centre — au centre exact de la salle, dans une cabine de verre sur­mon­tée de néons sup­plé­men­taires qui l’é­clai­raient comme un spécimen —

Un homme.

Claire le regar­da. Un homme quel­conque. C’é­tait la pre­mière pen­sée et elle en eut honte et elle la pen­sa quand même. Un homme de taille moyenne, chauve, por­tant des lunettes, en cos­tume sombre. Un visage sans qua­li­té — ni beau ni laid, ni intel­li­gent ni stu­pide, un visage de fonc­tion­naire, de comp­table, de voi­sin de palier. Il était assis très droit dans sa cage de verre et il écou­tait quelque chose dans un casque et il pre­nait des notes et ses gestes étaient pré­cis, métho­diques, les gestes d’un homme qui a tou­jours fait les choses dans l’ordre.

Adolf Eich­mann.

Claire sen­tit quelque chose se contrac­ter dans sa poi­trine — pas de la peur, pas de la colère, quelque chose de plus froid, de plus pro­fond. L’ab­sence. C’é­tait l’ab­sence qu’elle voyait. Pas l’ab­sence d’O’­Toole en cos­tume de Law­rence — cette absence-là était créa­trice, poé­tique, un jeu entre le soi et l’autre. L’ab­sence d’Eich­mann était d’une nature radi­ca­le­ment dif­fé­rente. C’é­tait l’ab­sence de toute huma­ni­té recon­nais­sable dans un corps humain. Le visage ne tra­his­sait rien — ni remords, ni satis­fac­tion, ni souf­france. Il était là, dans sa cage de verre, sous les néons, et il était vide.

Claire leva son Lei­ca. Visa. Le cadre conte­nait la cage de verre, le visage, les lunettes, les mains posées à plat sur la table. Elle ne déclen­cha pas. Pour la pre­mière fois de sa vie, ses mains refu­sèrent de prendre la pho­to. Non pas parce que la pho­to était inter­dite — elle était auto­ri­sée, les jour­na­listes pho­to­gra­phiaient, les camé­ras fil­maient. Mais parce que quelque chose en elle résis­tait à l’i­dée de fixer cette image, de lui don­ner la per­ma­nence du papier pho­to­gra­phique, de mettre ce visage dans la même boîte que les pho­tos d’O’­Toole au Wadi Rum, de Nas­ser buvant le thé, d’In­grid sous l’oranger.

Father Mikael était assis à côté d’elle, immo­bile, les mains jointes. Il ne regar­dait pas Eich­mann. Il regar­dait le mur der­rière les juges, un point fixe, et Claire com­prit qu’il ne pou­vait pas regar­der — que regar­der cet homme ordi­naire dans sa cage de verre réveillait en lui quelque chose qui avait rap­port à son propre peuple, à sa propre his­toire, à cette grand-mère morte sur une route d’A­na­to­lie dont per­sonne n’a­vait jamais été jugé responsable.

Un témoin par­lait. Une femme. Claire ne com­pre­nait pas l’hé­breu mais elle com­pre­nait la voix — une voix bri­sée, recol­lée, qui avan­çait dans le récit comme on avance dans un champ de mines, avec une pru­dence de chaque syl­labe. La femme par­lait des trains. Des wagons. De la sélec­tion à l’ar­ri­vée. De la main d’un homme en uni­forme qui dési­gnait la gauche ou la droite — la vie ou la mort — avec un geste de chef d’or­chestre. Et dans sa cage de verre, Eich­mann écou­tait et pre­nait des notes.

Claire res­ta une heure. Pas plus. Elle ne prit pas de pho­to. Quand elle se leva, ses jambes trem­blaient — la même sen­sa­tion qu’à la des­cente de l’a­vion à Amman, des semaines plus tôt, sauf que cette fois ce n’é­tait pas la fatigue du voyage, c’é­tait autre chose, un trem­ble­ment qui venait de plus pro­fond, du lieu où les images se forment avant d’at­teindre les yeux.

Dehors, la lumière de Jéru­sa­lem la gifla. Father Mikael la rejoi­gnit. Ils mar­chèrent en silence vers la Porte de Man­del­baum. Le retour. Le pas­sage inverse. Les vingt mètres de no man’s land. Les bar­be­lés. Le poste jor­da­nien. Et puis les rues de Jéru­sa­lem-Est, fami­lières déjà, les ruelles de pierre, les arches, le muez­zin du soir qui com­men­çait à appeler.

Ce n’est qu’en arri­vant devant l’A­me­ri­can Colo­ny que Father Mikael parla.

— Vous n’a­vez pas pris de photo.

— Non.

— Pour­quoi ?

Claire cher­cha les mots. Ne les trou­va pas. Puis :

— Parce que cet homme-là n’a pas de visage. Il a une sur­face. Une sur­face qui res­semble à un visage. Et mes pho­tos ne savent pas attra­per les sur­faces. Elles attrapent ce qui est en des­sous. Et en des­sous de ce visage-là, il n’y a rien.

Father Mikael hocha la tête lentement.

— Il y a une phi­lo­sophe, dit-il. Une Alle­mande. Elle est là en ce moment, au pro­cès. Elle écrit pour un jour­nal amé­ri­cain. Elle dit quelque chose de simi­laire. Elle dit que le mal n’a pas de pro­fon­deur. Qu’il est banal. Que c’est ça le plus ter­ri­fiant — la banalité.

— Vous la connaissez ?

— Non. Je l’ai vue. Dans la salle. Une femme qui fume et qui écrit. Elle a les yeux les plus tristes que j’aie vus.

*

L’a­rak, ce soir-là, avait un goût différent.

Claire était assise au bar avec Father Mikael. O’Toole n’é­tait pas là — il était sor­ti mar­cher dans la Vieille Ville, seul, ce qui ne lui res­sem­blait pas. Le bar était calme. Deux jour­na­listes anglais dans un coin, un diplo­mate jor­da­nien au comp­toir. Yus­sef cir­cu­lait sans bruit, appor­tant les verres, ajus­tant une lampe, dépla­çant un cen­drier avec la pré­ci­sion d’un met­teur en scène.

— Yus­sef, dit Claire. Vous étiez là sous le Mandat ?

Il s’ar­rê­ta. La ques­tion ne le sur­prit pas — rien ne sur­pre­nait Yus­sef, ou s’il était sur­pris, il ne le mon­trait pas.

— J’a­vais quinze ans quand les Anglais sont par­tis. En 1948. J’ai vu les sol­dats des­cendre du King David avec leurs valises. J’ai vu les dra­peaux chan­ger. J’ai vu la guerre. Depuis cette fenêtre —

Il poin­ta du doigt une fenêtre du bar qui don­nait sur la rue.

— — depuis cette fenêtre, j’ai vu pas­ser les réfu­giés. Des familles entières. Des char­rettes. Des enfants. Ils mar­chaient vers l’est, vers la Jor­da­nie, vers nulle part. Et l’hô­tel les accueillait. On ouvrait les portes. On les fai­sait entrer dans la cour. On leur don­nait de l’eau, du pain. La colo­nie avait tou­jours fait ça — accueillir ceux qui n’a­vaient plus d’endroit.

Il se tut. Reprit.

— C’est ce que cet hôtel est, made­moi­selle Whit­field. Un endroit pour ceux qui n’en ont plus. Les réfu­giés, les espions, les jour­na­listes, les acteurs, les prêtres ivres.

Father Mikael leva son verre.

— Je ne suis pas ivre. Pas encore.

— La nuit est jeune, Father.

Yus­sef sou­rit. Enfin. Le sou­rire qu’il gar­dait en réserve — un sou­rire qui ne décou­vrait pas les dents, qui res­tait dans les yeux, dans les plis autour des yeux, un sou­rire d’une cha­leur conte­nue, com­pri­mée, comme une braise sous la cendre.

Claire le pho­to­gra­phia. Le concierge de l’A­me­ri­can Colo­ny, debout der­rière le bar, sou­riant dans la lumière ambrée. Elle savait que cette pho­to n’i­rait dans aucun jour­nal, ne serait jamais publiée, ne ser­vi­rait à rien d’autre qu’à gar­der la trace de cet ins­tant — un homme qui sou­riait dans un hôtel de Jéru­sa­lem, un soir de juin 1961, pen­dant qu’à quelques kilo­mètres de là un autre homme était assis dans une cage de verre et ne sou­riait jamais.

*

O’Toole ren­tra tard. Claire l’en­ten­dit dans le cou­loir du pre­mier étage — pas ivre, pas cette fois, mais les pas lents, hési­tants, d’un homme qui pense. Il frap­pa à sa porte. Dou­ce­ment. Pas le frap­pe­ment conqué­rant qu’il avait au cam­pe­ment du Wadi Rum. Un frap­pe­ment de quel­qu’un qui demande.

Elle ouvrit.

Il était debout dans la lumière jaune du cou­loir, le visage mar­qué par la marche, les yeux dif­fé­rents — pas le bleu flam­boyant, pas le bleu de ciné­ma, un bleu plus sombre, plus grave, comme une mer de nuit.

— J’ai mar­ché dans la Vieille Ville, dit-il. Je suis allé au Saint-Sépulcre. Puis au Mur des Lamen­ta­tions — enfin, on ne peut pas y aller d’i­ci, c’est de l’autre côté, mais j’ai regar­dé depuis les rem­parts. Et puis je me suis per­du dans le souk. Un vieil homme m’a offert du thé et m’a racon­té sa vie pen­dant une heure en arabe et je n’ai rien com­pris mais j’ai tout com­pris. Et toi. Le tri­bu­nal. Com­ment c’était ?

Claire le lais­sa entrer. Refer­ma la porte. La chambre aux murs de pierre, la lumière de la lune par la fenêtre en arche, l’o­deur de cire et d’eau de rose.

— C’é­tait, dit-elle, et elle s’ar­rê­ta. C’é­tait un homme dans une cage de verre. Un homme ordi­naire. Et c’est la chose la plus ter­ri­fiante que j’aie jamais vue.

O’Toole s’as­sit sur le lit. Pas­sa ses mains sur son visage. Et dit :

— Je passe mes jour­nées à deve­nir un autre homme. À mettre la robe de Law­rence, à mon­ter sur son cha­meau, à voir le monde avec ses yeux. Et j’ap­pelle ça de l’art. Et de l’autre côté de cette ville, un homme est jugé pour avoir envoyé des mil­lions de gens à la mort, et lui aus­si, il a été un autre homme — il a mis l’u­ni­forme, il a obéi aux ordres, il a vu le monde avec les yeux du sys­tème. Et il appelle ça du devoir. Quelle est la dif­fé­rence, Claire ? Quelle est la fou­tue dif­fé­rence entre deve­nir un autre par l’art et deve­nir un autre par l’obéissance ?

— La dif­fé­rence, dit Claire, c’est que tu reviens. Lui n’est jamais revenu.

O’Toole la regar­da. Un long moment. Et dans ses yeux, elle vit pas­ser quelque chose — une peur, peut-être, la peur de l’homme qui sait qu’il joue avec des forces qu’il ne contrôle pas, que la méta­mor­phose est un pou­voir et que tout pou­voir a un ver­sant sombre. Puis il ten­dit la main et l’at­ti­ra vers lui et ils ne par­lèrent plus du pro­cès, plus du tri­bu­nal, plus de la cage de verre. Ils firent l’a­mour dans la chambre de l’A­me­ri­can Colo­ny, sous le pla­fond voû­té aux motifs bleus et ocre, et le ven­ti­la­teur d’A­qa­ba était rem­pla­cé par le silence épais des murs de pierre et le son loin­tain du muez­zin de l’aube, et Claire pen­sa — dans ce frag­ment de conscience qui sur­vit au plai­sir — que cette nuit-là était dif­fé­rente des nuits du désert. Plus lente. Plus grave. Char­gée de tout ce qu’elle avait vu ce jour-là — le visage sans pro­fon­deur d’Eich­mann, le sou­rire de Yus­sef, la pho­to de Law­rence sur le mur d’In­grid. Comme si Jéru­sa­lem avait ajou­té une couche de sens à tout ce qu’ils vivaient, une épais­seur que le désert n’a­vait pas.

Et quand O’Toole s’en­dor­mit, sa tête sur la poi­trine de Claire, elle res­ta éveillée long­temps, les yeux ouverts dans le noir, écou­tant sa res­pi­ra­tion et celle de la ville, et elle pen­sa à ce qu’In­grid avait dit — on ne quitte pas Jéru­sa­lem — et elle sut que c’é­tait vrai, que quelque chose de cette ville res­te­rait en elle quand tout le reste — le tour­nage, O’Toole, l’é­té — aurait pris fin.

Sur la table de nuit, la pho­to de Law­rence dans la cour de l’A­me­ri­can Colo­ny, 1918. Un homme dans l’ombre. Un homme qui était par­ti sans dire au revoir.

He left without saying good­bye. He always did.

VI — Le sable

Le désert les reprit.

Ils quit­tèrent Jéru­sa­lem un matin de la fin juin, dans un convoi de trois véhi­cules — Claire, O’Toole et une poi­gnée de tech­ni­ciens rap­pe­lés par la pro­duc­tion. L’A­me­ri­can Colo­ny res­ta der­rière eux comme un rêve de pierre et de fraî­cheur, et la route vers le sud les replon­gea dans l’ocre, dans la cha­leur, dans cette lumière ver­ti­cale qui écra­sait les ombres et ne lais­sait aux choses que leurs contours les plus durs.

O’Toole condui­sait la pre­mière jeep. Il n’a­vait pas dit un mot depuis le départ. La radio cra­cho­tait une sta­tion jor­da­nienne — de la musique arabe, des vio­lons et une voix de femme qui mon­tait et des­cen­dait comme une flamme. Claire, assise à côté de lui, regar­dait le pay­sage défi­ler et sen­tait que quelque chose avait chan­gé. Pas entre eux — entre eux, les corps conti­nuaient de se recon­naître, la nuit à l’A­me­ri­can Colo­ny l’a­vait confir­mé. Quelque chose avait chan­gé en lui. Jéru­sa­lem lui avait fait quelque chose. Ou plu­tôt, ce qu’elle avait rap­por­té de Jéru­sa­lem — le tri­bu­nal, Eich­mann, la ques­tion qu’il avait posée dans la chambre — avait ouvert en lui une fis­sure qu’il ne savait pas refermer.

Il condui­sait vite, trop vite, les mâchoires ser­rées. Claire ne dit rien. Elle avait appris à recon­naître les silences d’O’­Toole — le silence gai, le silence d’ac­teur qui se pré­pare, le silence d’a­près l’a­mour. Celui-ci était nou­veau. Un silence de com­bat. Le silence d’un homme qui se bat contre quelque chose à l’in­té­rieur de lui-même et qui ne veut pas qu’on le regarde faire.

Le cam­pe­ment avait bou­gé. Il était main­te­nant ins­tal­lé plus au sud, dans une val­lée étroite entre deux falaises de grès ocre, un lieu plus res­ser­ré, plus oppres­sant que le Wadi Rum, avec des parois si hautes que le soleil n’at­tei­gnait le fond de la val­lée que quelques heures par jour. Lean avait choi­si cet empla­ce­ment pour les scènes de la tra­ver­sée du Néfoud — la marche sui­ci­daire de Law­rence dans le désert de sable, sans eau, sans ombre, avec une poi­gnée de Bédouins. Les scènes les plus dures du film. Les scènes où Law­rence bascule.

Claire retrou­va sa tente, son lit de camp, sa chambre noire impro­vi­sée. Retrou­va Nas­ser, qui l’ac­cueillit avec un thé et un sou­rire et qui ne deman­da rien sur Jéru­sa­lem. Retrou­va la rou­tine du tour­nage — les levers à quatre heures, les attentes, les prises, la cha­leur. Mais la rou­tine avait un goût dif­fé­rent. Plus âpre. Plus usé. Le tour­nage durait depuis des mois main­te­nant. Les tech­ni­ciens avaient des visages de sur­vi­vants — creu­sés, brû­lés, les yeux enfon­cés. Lean lui-même sem­blait plus sec, plus tran­chant, comme si le désert l’a­vait rabo­té aus­si, ne lais­sant que l’os du per­fec­tion­nisme et plus rien autour.

Et O’Toole.

*

Il chan­gea. Pas d’un coup — par glis­se­ments suc­ces­sifs, comme un ter­rain qui s’af­faisse imper­cep­ti­ble­ment avant l’ef­fon­dre­ment. Claire le vit parce qu’elle le regar­dait plus que qui­conque, parce que ses yeux étaient entraî­nés à voir les écarts, les dépla­ce­ments, les varia­tions infimes que les autres ne remar­quaient pas.

Il buvait plus. Ça, tout le monde le voyait — le whis­ky au petit déjeu­ner, la flasque dans la poche du cos­tume de Law­rence, les soi­rées de plus en plus longues autour du feu. Mais Claire voyait autre chose. Elle voyait que l’al­cool n’a­vait plus la même fonc­tion. Avant Jéru­sa­lem, O’Toole buvait comme il vivait — par excès, par joie, par appé­tit du monde. L’al­cool était un accé­lé­ra­teur. Main­te­nant, l’al­cool était un anes­thé­siant. Il buvait pour ralen­tir. Pour éteindre quelque chose. Pour éloi­gner Law­rence qui s’ins­tal­lait en lui avec une insis­tance de loca­taire indélogeable.

Il buvait, et il jouait de mieux en mieux.

C’é­tait le para­doxe — plus il som­brait, plus il était lumi­neux à l’é­cran. Lean le pous­sait, sen­tant le filon, exploi­tant cette fêlure comme un mineur exploite une veine d’or. Les scènes qu’ils tour­nèrent cette semaine-là furent les plus intenses du film — Law­rence mar­chant pieds nus dans le désert, Law­rence per­dant un homme tom­bé de son cha­meau et retour­nant le cher­cher seul dans la four­naise, Law­rence décou­vrant qu’il aime la vio­lence et que la vio­lence le détruit. Et O’Toole — Peter, Law­rence, le troi­sième homme — jouait ça avec une véri­té qui dépas­sait le jeu, qui n’é­tait plus du jeu, qui était un homme en train de se consu­mer devant la caméra.

Claire pho­to­gra­phiait. Clic, clic, clic. La méca­nique de l’ap­pa­reil comme un bat­te­ment de cœur arti­fi­ciel qui la main­te­nait à dis­tance. Parce que la dis­tance était néces­saire. Parce que sans le cadre, sans le viseur, sans l’ob­jec­tif entre elle et O’Toole, elle aurait été sub­mer­gée — par l’in­quié­tude, par la fas­ci­na­tion, par cet amour qu’elle ne nom­mait pas mais qui était là, dans ses mains sur l’ap­pa­reil, dans sa façon de cher­cher son visage dans chaque plan.

Un soir — le qua­trième après leur retour — Lean tour­na la scène du massacre.

La scène où Law­rence ordonne à ses hommes de ne pas faire de pri­son­niers turcs. La scène où le libé­ra­teur devient bour­reau. O’Toole devait la jouer debout au som­met d’une col­line, domi­nant une val­lée où des figu­rants jouaient les sol­dats turcs en déroute, et il devait crier — un seul mot, en anglais dans le film, « No pri­so­ners » — avec le sabre levé, le visage défor­mé par une extase guerrière.

Lean fit recom­men­cer sept fois. Les six pre­mières, quelque chose man­quait. O’Toole criait, mais c’é­tait un cri d’ac­teur — puis­sant, contrô­lé, cali­bré. Lean secouait la tête. Non. Pas encore. La sep­tième fois, quelque chose bas­cu­la. Claire le vit depuis sa posi­tion au pied de la col­line — elle vit le moment exact où O’Toole ces­sa de jouer et où Law­rence prit le des­sus, comme un che­val qui désar­çonne son cava­lier, et le cri qui sor­tit de sa gorge n’é­tait plus un cri d’ac­teur. C’é­tait un cri de dément. Un cri de joie et d’hor­reur mêlées. Un cri qui fit se retour­ner les Bédouins et qui réson­na contre les falaises et revint en écho, mul­ti­plié, défor­mé, comme si le désert lui-même criait.

Lean ne dit pas oui cette fois. Il ne dit rien. Il ôta son cha­peau et res­ta debout, immo­bile, et il y avait sur son visage quelque chose que Claire n’y avait jamais vu — du res­pect, peut-être, ou de la peur, ou les deux ensemble.

O’Toole redes­cen­dit la col­line. Il titu­bait. Pas d’al­cool cette fois — de quelque chose de plus dan­ge­reux. Il avait les yeux grands ouverts mais ne voyait rien, ne recon­nais­sait per­sonne, et quand un assis­tant s’ap­pro­cha pour lui tendre une bou­teille d’eau il le repous­sa d’un geste si violent que l’homme recu­la de trois pas. O’Toole conti­nua de mar­cher, droit devant lui, vers sa tente, et le cam­pe­ment s’é­car­ta sur son pas­sage comme la mer s’é­tait écar­tée — Claire pen­sa ça mal­gré elle, la mer Rouge, la Bible, le désert, tout se mêlait — et il dis­pa­rut der­rière le rabat de toile et le silence tom­ba sur le plateau.

Nas­ser s’ap­pro­cha de Claire. Il avait vu la scène. Tout le monde avait vu la scène. Et sur son visage il y avait quelque chose de nou­veau — non pas l’i­ro­nie douce, non pas le sou­rire qui plis­sait tout le visage, mais une gra­vi­té de veilleur.

— Mon grand-père disait, com­men­ça-t-il. Puis il s’ar­rê­ta. Secoua la tête. Non. Ce n’est pas mon grand-père. C’est moi qui dis. Cet homme-là se perd. Et vous le savez.

— Je le sais.

— Et vous ne pou­vez rien faire.

— Non.

— Alors faites ce que vous savez faire. Pre­nez les pho­tos. Les pho­tos res­tent quand les hommes partent.

*

Cette nuit-là, O’Toole ne vint pas.

Claire res­ta éveillée dans sa tente, écou­tant les bruits du cam­pe­ment — les voix au loin, le groupe élec­tro­gène, le vent qui s’é­tait levé et qui fai­sait cla­quer les toiles. Elle atten­dit. Pas avec l’an­goisse d’une femme qui attend un amant — avec l’at­ten­tion d’une pho­to­graphe qui attend la lumière. Quelque chose allait se pas­ser. Quelque chose se pas­sait déjà. Et elle ne pou­vait que regarder.

Vers deux heures du matin, elle sor­tit. Le cam­pe­ment dor­mait. Le vent souf­flait du sud, chaud et sec, por­tant du sable fin qui piquait les lèvres. Claire mar­cha vers la tente d’O’­Toole. Le rabat était ouvert. À l’in­té­rieur, dans la lumière d’une lampe-tem­pête, O’Toole était assis sur son lit de camp, le livre des Sept Piliers ouvert sur les genoux, une bou­teille de whis­ky à moi­tié vide posée dans le sable à ses pieds. Il ne lisait pas. Il regar­dait la flamme de la lampe avec une fixi­té qui fit froid à Claire — la fixi­té de quel­qu’un qui ne sait plus dans quelle direc­tion regar­der et qui choi­sit le point le plus proche.

— Peter.

Il leva les yeux. La recon­nut. Ou peut-être pas — il y eut un temps, une seconde, deux, où son regard pas­sa sur elle sans accro­cher, comme un pro­jec­teur qui balaie une scène sans trou­ver l’acteur.

— Claire.

Sa voix était rauque, abî­mée. La voix d’un homme qui a crié trop fort et qui n’a pas encore récupéré.

— La scène d’au­jourd’­hui, dit-il. Tu étais là.

— J’é­tais là.

— Tu as vu.

— J’ai vu.

— Tu as vu quoi, exactement ?

Claire s’as­sit à côté de lui sur le lit de camp. Le res­sort grin­ça. La lampe-tem­pête jetait des ombres mou­vantes sur les parois de la tente — des formes liquides, sans contours, qui mon­taient et des­cen­daient avec la flamme.

— J’ai vu un homme qui a ces­sé de jouer, dit-elle. Pen­dant quelques secondes. Dix, peut-être. J’ai vu la fron­tière dis­pa­raître. Entre toi et Law­rence. Le moment où il n’y avait plus de différence.

O’Toole fer­ma le livre. Le posa. Prit la bou­teille de whis­ky, but une gor­gée, la reposa.

— C’est ce que je craignais.

— Pour­quoi ?

— Parce que c’est ce que Lean veut. C’est exac­te­ment ce qu’il veut. Et il va le rede­man­der. Et je vais le refaire. Et chaque fois, c’est un peu plus facile. Et chaque fois que c’est plus facile, quelque chose se casse.

Il se tour­na vers elle. De près, dans la lumière de la lampe, son visage était rava­gé — les coups de soleil, la fatigue, l’al­cool, les yeux injec­tés, et sous tout ça les os magni­fiques, la struc­ture indes­truc­tible de la beau­té qui tien­drait des décen­nies encore, bien après que tout le reste aurait cédé.

— Tu sais ce que Law­rence a écrit après la guerre ? Il a écrit : « Je me suis fait. » Pas : « Je suis deve­nu » ou « J’ai été trans­for­mé. » « Je me suis fait. » Comme si on pou­vait se fabri­quer soi-même, comme un objet. Et je com­prends ça, Claire. Chaque matin, je me fabrique. Je mets le cos­tume. Je monte le cha­meau. Je regarde le désert. Et le per­son­nage arrive. Il entre par les yeux. Par les pieds. Par les mains. Et il s’ins­talle. Et le pro­blème, c’est que quand le soir tombe et que j’en­lève le cos­tume, il ne part pas tout de suite. Il traîne. Il reste dans les coins. Et la nuit, quand je dors — si je dors — je rêve en Law­rence. Je rêve dans sa langue. Je rêve ses rêves. Et je ne sais plus si c’est moi qui le rêve ou si c’est lui qui me rêve.

Claire prit sa main. La main était chaude, sèche, les doigts longs et ner­veux. Une main d’ac­teur — faite pour tenir un sabre, un verre, une femme. Elle la serra.

— Tu reviens, dit-elle. Tu es reve­nu chaque fois.

— Jus­qu’i­ci. Mais chaque fois c’est un peu plus loin. Et un jour, je ne sais pas. Un jour, la scène sera tel­le­ment vraie que le retour ne sera plus pos­sible. Et je res­te­rai là-bas. Dans le désert de Law­rence. Dans sa tête. Dans son cri.

Le vent souf­flait. La toile cla­quait. La lampe vacilla et les ombres sur les parois se défor­mèrent en sil­houettes gro­tesques — des cava­liers, des fan­tômes, des formes sans nom.

— Lean sait, dit Claire. Lean sait exac­te­ment ce qui se passe. Il l’utilise.

— Bien sûr qu’il l’u­ti­lise. C’est un génie. Les génies uti­lisent tout. Ils prennent ce qu’ils trouvent — le talent, la folie, la dou­leur, la peur — et ils le mettent dans le cadre. C’est exac­te­ment ce que tu fais avec ton appa­reil, Claire. Tu prends ce que tu trouves et tu le cadres. Et tant pis pour ce que ça coûte au sujet.

La phrase la frap­pa. Pas comme une accu­sa­tion — O’Toole n’ac­cu­sait pas, il consta­tait, avec cette luci­di­té ter­rible des ivrognes qui voient tout et ne peuvent rien. Mais elle la frap­pa quand même. Parce qu’il avait rai­son. Parce qu’il y avait quelque chose de pré­da­teur dans la pho­to­gra­phie — elle l’a­vait tou­jours su, Nas­ser le lui avait dit avec d’autres mots, et main­te­nant O’Toole le disait avec les siens. Elle pre­nait des images. Elle pre­nait. Et ce qu’elle pre­nait ne lui appar­te­nait pas.

— Je ne te prends rien, dit-elle. Et elle savait que c’é­tait à moi­tié faux.

— Tu prends tout. C’est pour ça que je t’aime.

Il avait dit le mot. Le mot inter­dit, le mot trop grand, le mot qu’on ne dit pas dans une tente au milieu du désert à trois heures du matin avec une bou­teille de whis­ky à moi­tié vide et Law­rence d’A­ra­bie dans la tête. Il l’a­vait dit sim­ple­ment, sans emphase, sans le sou­rire ni le charme, comme on dit quelque chose qu’on n’a pas l’in­ten­tion de dire et qu’on dit quand même parce que le désert — le vrai, celui du dedans — a dis­sous les der­nières défenses.

Claire ne répon­dit pas. Pas par le même mot. Elle répon­dit autre­ment — elle posa le Lei­ca par terre, au pied du lit de camp, et c’é­tait la pre­mière fois qu’elle s’en sépa­rait volon­tai­re­ment, la pre­mière fois qu’elle posait l’ap­pa­reil comme on pose une arme, et elle se tour­na vers O’Toole et l’embrassa, et le bai­ser avait un goût de whis­ky et de sable et de véri­té, cette véri­té rugueuse que les Fran­çais — dont elle ne connais­sait pas la lit­té­ra­ture — appellent l’é­treinte de la réalité.

Ils firent l’a­mour dans la tente, sur le lit de camp étroit qui grin­çait, et c’é­tait dif­fé­rent des autres fois — plus lent, plus grave, plus déses­pé­ré peut-être, comme deux per­sonnes qui sentent la fin de quelque chose sans pou­voir la nom­mer. Et après, dans le noir — la lampe s’é­tait éteinte, le pétrole avait brû­lé —, Claire res­ta allon­gée contre lui et écou­ta son cœur battre et le vent dehors et le silence du désert qui conte­nait tous les silences du monde.

*

Les jours qui sui­virent furent les plus beaux et les plus ter­ribles du tournage.

Lean tour­na les scènes de la tra­ver­sée du Néfoud. O’Toole mar­chait pieds nus dans le sable sous un soleil de qua­rante-cinq degrés, le visage brû­lé, les lèvres cra­que­lées, et la camé­ra le sui­vait pas à pas, impi­toyable, cap­tant chaque goutte de sueur, chaque gri­mace, chaque ins­tant de cette souf­france qui n’é­tait plus tout à fait jouée. Lean le fit recom­men­cer encore et encore — pas par cruau­té, pas exac­te­ment, mais par cette exi­gence d’ab­so­lu qui ne fai­sait aucune dis­tinc­tion entre l’art et la vie, entre la fic­tion et la dou­leur réelle.

Claire pho­to­gra­phiait depuis les marges, comme tou­jours, mais les marges se rétré­cis­saient. Le tour­nage deve­nait de plus en plus immer­sif, de plus en plus her­mé­tique. L’é­quipe fonc­tion­nait comme un orga­nisme unique, chaque membre connec­té aux autres par l’é­pui­se­ment par­ta­gé et l’ob­ses­sion com­mune. Et au centre, O’Toole, le soleil autour duquel tout orbi­tait, de plus en plus brillant, de plus en plus instable.

Il buvait. Il jouait. Il buvait. Il jouait. Les deux acti­vi­tés se confon­daient, se nour­ris­saient l’une l’autre dans un cycle que Claire regar­dait avec la fas­ci­na­tion ter­ri­fiée d’un astro­nome obser­vant une étoile au bord de l’ef­fon­dre­ment. Le soir, il était tan­tôt magni­fique — racon­tant des his­toires, imi­tant Lean, chan­tant avec les Bédouins — tan­tôt absent, muré dans un silence que per­sonne n’o­sait bri­ser, les yeux fixés sur un point du désert que lui seul voyait.

Nas­ser ne disait plus rien. Il obser­vait. Son visage de Bédouin, buri­né par le vent, ne tra­his­sait rien, mais ses yeux sui­vaient O’Toole avec l’at­ten­tion d’un ber­ger qui sur­veille un ani­mal malade dans le trou­peau. Un matin, il appor­ta à Claire une pierre — un frag­ment de grès rouge, lisse, poli par des mil­lé­naires de vent, de la taille exacte d’une paume.

— C’est quoi ? deman­da Claire.

— Une pierre du Wadi Rum. Rien de plus. Mais elle a une qua­li­té que votre ami n’a pas — la patience. Le vent l’a sculp­tée pen­dant des mil­liers d’an­nées et elle est tou­jours là. Elle n’est pas pres­sée de deve­nir autre chose que ce qu’elle est.

Claire mit la pierre dans sa poche. Elle la gar­de­rait — des mois, des années, bien après la fin du tour­nage, bien après la fin de tout. Elle la gar­de­rait comme on garde un talis­man, un frag­ment de désert dans une poche de man­teau, un rap­pel silen­cieux de quelque chose que les mots ne pou­vaient pas dire.

*

Un inci­dent.

Le dou­zième jour après leur retour de Jéru­sa­lem, pen­dant le tour­nage d’une scène de galop, le cha­meau d’O’­Toole tré­bu­cha. Un trou dans le sable, invi­sible, une cavi­té creu­sée par un ron­geur ou par l’é­ro­sion. Le cha­meau s’af­fais­sa de l’a­vant, bru­ta­le­ment, et O’Toole fut pro­je­té par-des­sus la tête de l’a­ni­mal, en plein galop, le corps tour­nant dans l’air comme un man­ne­quin désarticulé.

Claire vit la chute. Elle vit le corps blanc — la robe de Law­rence — décol­ler de la selle et tour­ner dans le ciel rouge du Wadi Rum et atter­rir dans le sable avec un bruit sourd, un bruit de viande, un bruit que per­sonne sur le pla­teau n’ou­blie­rait. Et elle vit — son doigt pres­sa l’ob­tu­ra­teur par réflexe, sans déci­sion, sans pen­sée — elle vit et elle pho­to­gra­phia. Clic. Le corps en l’air. Clic. L’impact.

Le cam­pe­ment se figea. Deux secondes de silence abso­lu. Puis tout le monde courut.

Claire cou­rut aus­si. Le Lei­ca bat­tait contre sa poi­trine et ses jambes la por­taient à tra­vers le sable mou et quelque part dans sa tête une voix répé­tait non non non non non avec la régu­la­ri­té d’un métro­nome. Les tech­ni­ciens arri­vèrent les pre­miers. Le méde­cin du pla­teau — un Anglais fleg­ma­tique qui avait soi­gné des bles­sures de guerre — s’a­ge­nouilla près du corps blanc éta­lé dans le sable.

O’Toole était conscient. Les yeux ouverts, le souffle court, le visage tor­du par la dou­leur. Le sable rouge col­lait à la sueur de sa peau et à la robe blanche et il res­sem­blait — Claire le pen­sa mal­gré elle, mal­gré la peur, mal­gré tout — il res­sem­blait à une pein­ture reli­gieuse, un Christ tom­bé, un mar­tyr de désert.

— Ne bou­gez pas, dit le médecin.

— Aucune inten­tion de bou­ger, dit O’Toole entre ses dents. Sauf si quel­qu’un m’ap­porte un whisky.

Il vivait. La cage tho­ra­cique était intacte, le crâne intact, les jambes intactes. Le poi­gnet droit était fou­lé, peut-être frac­tu­ré — le méde­cin ne pou­vait pas le dire sans radio. Une côte fêlée. Des contu­sions sur tout le flanc gauche. Rien de fatal. Rien qui met­trait fin au tour­nage. Lean, debout à trois mètres, le cha­peau à la main, regar­dait la scène avec l’ex­pres­sion d’un homme qui cal­cule — pas de l’in­quié­tude, pas de la com­pas­sion, du cal­cul : com­bien de jours de retard, com­ment réor­ga­ni­ser le plan­ning, quelles scènes tour­ner sans O’Toole en atten­dant qu’il se remette.

Ils le por­tèrent jus­qu’à sa tente. Claire mar­chait à côté. Elle tenait sa main — la gauche, pas la droite qui était immo­bi­li­sée — et O’Toole ser­rait ses doigts avec une force sur­pre­nante et il la regar­dait avec les yeux les plus bleus du monde, les yeux de ciné­ma, les yeux qui avaient conquis le Wadi Rum et Aqa­ba et Jéru­sa­lem et la nuit et le jour, et il dit :

— Tu as pris la photo.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Ce n’é­tait pas un reproche non plus — pas exac­te­ment. C’é­tait un constat. Elle avait pris la pho­to. Pen­dant qu’il tom­bait, pen­dant que son corps tour­nait dans le vide, pen­dant que la mort était pos­sible, elle avait pris la pho­to. Le réflexe. Le métier. L’œil qui voit et la main qui déclenche avant que le cœur ait le temps de comprendre.

— Oui, dit Claire.

— Évi­dem­ment, dit O’Toole. Et il fer­ma les yeux.

Le soir, dans sa tente, Claire déve­lop­pa les néga­tifs de la jour­née. Ses mains trem­blaient — pour la pre­mière fois depuis qu’elle tra­vaillait, ses mains trem­blaient. Elle sor­tit le néga­tif, le leva devant la lampe rouge de la chambre noire. L’i­mage inver­sée — le blanc était noir, le noir était blanc, le ciel du désert était sombre et la robe de Law­rence brillait. Le corps en l’air, figé dans l’ins­tant entre le cha­meau et le sol, les bras écar­tés, la robe déployée comme des ailes.

L’ombre blanche. En vol. En chute.

Claire regar­da le néga­tif long­temps. Puis elle le glis­sa dans une enve­loppe, scel­la l’en­ve­loppe, et écri­vit des­sus, au crayon : « Ne pas développer. »

Elle ne déve­lop­pe­rait jamais cette pho­to. Elle le savait. Cer­taines images devaient res­ter dans le noir — expo­sées mais non révé­lées, prises mais non don­nées. Cer­taines images appar­te­naient à personne.

Ou peut-être — et c’é­tait pire — elles appar­te­naient au désert.

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L’ombre blanche — Cha­pitres 4 à 6

L’ombre blanche — Cha­pitres 1 à 3

L’ombre blanche

L’ombre blanche

Cha­pitres 1 à 3

I — Amman

L’a­vion tou­cha le sol comme on gifle quel­qu’un — sèche­ment, sans pré­ve­nir. Claire sen­tit ses dents se ser­rer et la cour­roie de son Lei­ca lui mordre l’é­paule. Par le hublot sale, Amman n’é­tait qu’une vibra­tion ocre au-des­sus de la terre, quelque chose de presque irréel dans la lumière de midi, comme si la ville hési­tait entre exis­ter et se dis­soudre dans la chaleur.

Elle n’a­vait dor­mi que par frag­ments depuis Londres. Escale au Caire, trois heures dans un ter­mi­nal où des ven­ti­la­teurs bras­saient un air inutile, café turc ava­lé debout, puis ce der­nier vol au-des­sus du Sinaï qui l’a­vait lais­sée vide — vidée serait plus juste, comme une pel­li­cule surexposée.

À la des­cente de l’a­vion, la cha­leur l’en­ve­lop­pa tout entière. Pas une cha­leur qui frappe. Une cha­leur qui prend. Claire s’ar­rê­ta au bas de la pas­se­relle, son sac de maté­riel contre la hanche, et res­pi­ra. L’air sen­tait le kéro­sène, la pous­sière et quelque chose de plus ancien, de plus pro­fond — la pierre chauf­fée, le sable, une odeur de com­men­ce­ment du monde.

Un chauf­feur l’at­ten­dait dans un hall sans cli­ma­ti­sa­tion. Petit homme sec au cos­tume trop grand, sou­rire immense, pan­neau écrit à la main : MISS WHIT­FIELD — HORI­ZON PIC­TURES. Il s’empara de sa valise avec une auto­ri­té joyeuse et la gui­da vers une Land Rover garée n’im­porte com­ment sur le trot­toir. Ils allaient rou­ler vers le sud. Trois heures, peut-être quatre. Wadi Rum.

Claire mon­ta à l’a­vant. Le chauf­feur s’ap­pe­lait Ibra­him. Il par­lait un anglais de contre­bande, appris Dieu sait où, agré­men­té d’ex­pres­sions impro­bables — il qua­li­fia la route de « dan­cing lady » et le moteur de « good fel­low ». Claire sou­rit pour la pre­mière fois depuis son départ de Londres.

*

La route. Il fau­drait un autre mot pour ce que c’é­tait — un ruban de gou­dron fen­du par la cha­leur, jeté entre des col­lines pelées qui mon­taient et des­cen­daient sans logique appa­rente. De temps en temps, un vil­lage : quelques mai­sons basses, un mina­ret, des enfants immo­biles qui regar­daient pas­ser la voi­ture comme on regarde pas­ser le temps. Des chèvres. Un camion bâché qui venait en face et qu’I­bra­him évi­tait au der­nier moment avec un calme de somnambule.

Claire pho­to­gra­phia par la fenêtre ouverte. Pas pour la pro­duc­tion, pas encore — pour elle, pour fixer ce pas­sage entre deux mondes. L’An­gle­terre était déjà une abs­trac­tion. Son appar­te­ment de Ken­tish Town, la chambre noire qu’elle avait ins­tal­lée dans la salle de bains, les tirages qui séchaient au-des­sus de la bai­gnoire comme des peaux mortes. Tout ça n’exis­tait plus. Il n’y avait que cette route, cette lumière, cet homme au volant qui chan­ton­nait une mélo­die arabe entre ses dents et cette lente des­cente vers le sud.

Elle pen­sa à Peter. Non — elle y pen­sait depuis qu’elle avait accep­té le contrat, mais c’é­tait la pre­mière fois qu’elle lais­sait la pen­sée durer. Peter O’Toole. Le nom lui-même était exces­sif, une blague de music-hall, deux syl­labes rondes et claires comme un rire d’i­vrogne. Elle l’a­vait ren­con­tré dix-huit mois plus tôt, à Londres, dans les cou­lisses de l’Old Vic après un Ham­let qui avait divi­sé la cri­tique et élec­tri­sé le public. Il jouait le prince comme un ani­mal bles­sé — pas de noblesse, pas de mélan­co­lie cal­cu­lée, juste une rage nue qui fai­sait trem­bler le par­terre. Claire était là pour le Times, trois pho­tos com­man­dées, entrée et sor­tie. Sauf qu’il l’a­vait vue dans les cou­lisses, son appa­reil à la main, et il s’é­tait appro­ché encore en sueur, encore à moi­tié habillé du cos­tume du prince, et il avait dit :

— Vous ne pre­nez pas de pho­tos dans les cou­lisses. Per­sonne ne prend de pho­tos dans les cou­lisses. Qui êtes-vous ?

— La per­sonne qui ne prend pas de pho­tos dans les coulisses.

Il avait ri. Un rire dis­pro­por­tion­né, immense, qui rem­plis­sait l’es­pace et obli­geait les gens autour à se retour­ner. Ils avaient bu après. Un pub sur Water­loo Road, puis un autre, puis un troi­sième dont elle ne se sou­ve­nait plus du nom. Il par­lait comme il jouait — sans filtre, sans frein, pas­sant de Sha­kes­peare à une his­toire de bagarre à Dublin à une imi­ta­tion de son pro­fes­seur de dic­tion à la RADA qui était si pré­cise et si cruelle qu’elle en avait cra­ché sa bière. Et il la regar­dait. Il avait cette façon de regar­der les gens — non, les femmes — non, elle — comme si elle était la seule per­sonne vivante dans un rayon de trois kilomètres.

Ils s’é­taient quit­tés à deux heures du matin, devant une sta­tion de métro fer­mée. Il pleu­vait, évi­dem­ment. Il s’é­tait pen­ché vers elle et quelque chose avait failli se pro­duire — un bai­ser ou une catas­trophe, les deux à la fois peut-être — et puis un taxi était pas­sé et elle l’a­vait pris et voi­là. Fin de l’é­pi­sode. Les pho­tos avaient paru dans le jour­nal, plu­tôt bonnes, et elle n’a­vait plus enten­du par­ler de lui sauf dans les colonnes théâ­trales où son nom reve­nait de plus en plus sou­vent, avec des adjec­tifs de plus en plus grands.

Et puis le contrat. Hori­zon Pic­tures, la pro­duc­tion de David Lean. Un film sur T.E. Law­rence. Peter O’Toole dans le rôle prin­ci­pal. Six mois de tour­nage, Jor­da­nie, Maroc, Espagne. Pho­to­graphe de pla­teau deman­dé. Claire avait vu le nom d’O’­Toole sur la feuille de route et avait sen­ti quelque chose bou­ger dans sa poi­trine — pas de l’ex­ci­ta­tion, pas vrai­ment, plu­tôt cette sen­sa­tion qu’on a quand on déve­loppe un néga­tif et qu’on voit appa­raître une image qu’on ne se sou­ve­nait pas avoir prise.

*

Le pay­sage chan­gea. Les col­lines s’ef­fa­cèrent, le sol devint rouge, et sou­dain le monde s’ou­vrit — une plaine immense, sans borne, sans fin, qui se per­dait dans une brume de cha­leur où les rochers flot­taient comme des navires à l’ancre. Claire ces­sa de pho­to­gra­phier. Quelque chose dans cette immen­si­té résis­tait à l’i­mage, débor­dait de tout cadre.

— Wadi Rum, dit Ibra­him avec un geste du men­ton. Bientôt.

Bien­tôt. Le mot n’a­vait aucun sens ici. Le temps s’é­tait éti­ré, défor­mé par la cha­leur et la mono­to­nie de la route, et Claire avait l’im­pres­sion d’a­voir tou­jours été dans cette voi­ture, d’a­voir tou­jours rou­lé vers ce point fixe qui ne se rap­pro­chait jamais. Le désert fai­sait ça, elle le com­pren­drait plus tard — il dis­sol­vait les repères, les dis­tances, les cer­ti­tudes. Il ne res­tait que la lumière.

Ils arri­vèrent en fin d’a­près-midi. Le cam­pe­ment de la pro­duc­tion appa­rut d’a­bord comme une hal­lu­ci­na­tion — des tentes kaki, des camions, des câbles, des géné­ra­teurs, un vil­lage pro­vi­soire plan­té au pied d’une falaise de grès rouge qui mon­tait ver­ti­ca­le­ment vers un ciel deve­nu impos­sible, trop bleu, trop vaste. Des hommes s’a­gi­taient entre les véhi­cules. Des Bédouins en kef­fieh côtoyaient des tech­ni­ciens en short. Quelque part, un groupe élec­tro­gène toussait.

Claire des­cen­dit de la voi­ture. Ses jambes trem­blaient légè­re­ment après les heures de route. Elle res­ta debout, son sac à l’é­paule, regar­dant le chaos orga­ni­sé du tour­nage, et elle se sen­tit exac­te­ment là où elle devait être — au milieu de nulle part, au bord de quelque chose.

Un assis­tant de pro­duc­tion vint la cher­cher, un jeune Anglais roux brû­lé par le soleil qui par­lait sans ponc­tua­tion. Il la condui­sit à tra­vers le cam­pe­ment en lui débi­tant des infor­ma­tions qu’elle n’é­cou­tait qu’à moi­tié — les horaires de tour­nage, la tente-can­tine, l’eau potable, les consignes de sécu­ri­té, la cha­leur qui pou­vait tuer un homme en trois heures si on ne buvait pas. Il lui mon­tra sa tente — une toile beige avec un lit de camp, une table, une bas­sine. Spar­tiate. Elle posa son sac, accro­cha ses deux boî­tiers au mon­tant du lit, et sortit.

Le soleil était bas main­te­nant et le désert avait chan­gé de cou­leur — le rouge s’é­tait assom­bri, les ombres s’é­taient allon­gées au pied des falaises, et la lumière avait cette qua­li­té que les pho­to­graphes appellent l’heure dorée, sauf qu’i­ci l’or était plus pro­fond, presque san­glant, comme si le sable se sou­ve­nait de quelque chose d’an­cien et de violent.

Claire mar­cha vers le centre du cam­pe­ment. Elle vit David Lean avant de le recon­naître — un homme grand, droit, immo­bile au milieu de l’a­gi­ta­tion, les yeux fixés sur un point du désert que lui seul sem­blait voir. Il por­tait un cha­peau à large bord et tenait une canne qu’il n’u­ti­li­sait pas pour mar­cher. Autour de lui, des gens par­laient, ges­ti­cu­laient, consul­taient des plans. Lui ne bou­geait pas. Il atten­dait. Claire le pho­to­gra­phia à dis­tance, ins­tinc­ti­ve­ment — clic, un seul, dis­cret. Le patron.

Et puis elle le vit.

Il sor­tit d’une tente à l’autre bout du cam­pe­ment, et même à cin­quante mètres, même dans cette lumière décli­nante, même au milieu de trente per­sonnes en mou­ve­ment, il était impos­sible de regar­der autre chose. Il por­tait un pan­ta­lon kaki et une che­mise blanche ouverte. Il n’é­tait pas encore en cos­tume de Law­rence — la robe blanche, le kef­fieh, le poi­gnard — tout ça vien­drait le len­de­main, et les jours sui­vants, et les semaines après, jus­qu’à ce qu’on ne sache plus dis­tin­guer l’ac­teur du per­son­nage. Pour l’ins­tant il était juste Peter, en che­mise blanche, qui tra­ver­sait le cam­pe­ment avec cette démarche qu’elle recon­nut immé­dia­te­ment — élas­tique, un peu dan­sante, comme s’il se moquait de la gravité.

Il ne l’a­vait pas vue. Il par­lait avec quel­qu’un — un tech­ni­cien, un Bédouin, elle ne savait pas — et il riait. Le rire. Ce rire qui pre­nait tout l’es­pace, qui obli­geait le désert lui-même à faire de la place. Claire ne bou­gea pas. Elle ne prit pas de pho­to. Elle le regar­da, et dix-huit mois s’ef­fa­cèrent d’un coup — le pub de Water­loo Road, la pluie, le taxi, le bai­ser qui n’a­vait pas eu lieu. Tout était là, intact, com­pri­mé, comme un néga­tif jamais développé.

Il tour­na la tête. La vit. S’arrêta.

Un temps. Deux secondes, trois peut-être, mais le genre de secondes qui durent une sai­son entière. Puis le sou­rire. Pas le rire — le sou­rire. Quelque chose de plus doux, de plus dangereux.

— Claire Whit­field. Au milieu du désert. Évidemment.

Il mar­cha vers elle. La cha­leur du jour retom­bait mais pas vrai­ment. Quelque part der­rière les falaises, le soleil ache­vait sa des­cente et le ciel se zébrait de traî­nées mauves que per­sonne ne regardait.

— Com­ment va le prince de Dane­mark ? dit Claire.

— Mort. Je l’ai tué. Je suis arabe maintenant.

Il s’ar­rê­ta devant elle, assez près pour qu’elle voie la sueur sur ses tempes et les coups de soleil sur ses pom­mettes et cette lueur dans les yeux bleus — des yeux absur­de­ment bleus, un bleu qui n’exis­tait pas dans la nature, un bleu de cinéma.

— Tu as mai­gri, dit-elle.

— Le désert. On fond comme des bou­gies. Tu verras.

— Je ne suis pas venue pour fondre.

— Non. Tu es venue pour me regar­der fondre. C’est pire.

Il sou­rit encore. Puis, sans tran­si­tion, avec cette façon qu’il avait de chan­ger de registre comme on change de chaîne :

— Viens, je te montre quelque chose.

Il la prit par le bras — geste natu­rel, geste de pro­prié­taire, geste qu’il fai­sait pro­ba­ble­ment avec tout le monde mais qui sur sa peau à elle pro­dui­sit un effet pré­cis — et l’en­traî­na vers le bord du cam­pe­ment, là où les tentes s’ar­rê­taient et où le désert com­men­çait pour de bon.

Le Wadi Rum.

Claire avait vu des pho­tos. Elle avait étu­dié les repé­rages de Lean. Elle savait à quoi s’at­tendre — les piliers de grès, le sable rouge, l’im­men­si­té. Mais savoir ne ser­vait à rien. Rien ne pré­pa­rait à ça. Les falaises se dres­saient comme les murs d’une cathé­drale dont on aurait reti­ré le toit, et entre elles le désert s’é­ten­dait, lisse, rouge, silen­cieux, jus­qu’à un hori­zon qui n’exis­tait pas vrai­ment, qui se dis­sol­vait dans la lumière du cou­chant. Le silence n’é­tait pas l’ab­sence de bruit — c’é­tait une pré­sence, quelque chose de posi­tif, de plein, qui pesait sur les épaules et entrait par les oreilles comme de l’eau.

— Law­rence a mar­ché ici, dit O’Toole. Ici même. Il y a qua­rante ans. Il a vu exac­te­ment ça.

Sa voix avait chan­gé. Plus basse, plus lente. Quelque chose s’é­tait dépla­cé en lui. Claire le regar­da et vit sur son visage une expres­sion qu’elle ne lui connais­sait pas — pas de l’exal­ta­tion, pas du jeu. De la peur, peut-être. Ou de la recon­nais­sance. Le visage d’un homme qui com­prend que le rôle qu’il va jouer est plus grand que lui.

— C’est pour ça que tu as accep­té ? demanda-t-elle.

— J’ai accep­té parce que Lean m’a dit : « Le désert est le per­son­nage prin­ci­pal. » Et quand je suis arri­vé ici, j’ai com­pris qu’il avait rai­son. Ce n’est pas moi qui joue Law­rence. C’est le désert qui me joue.

Claire leva son Lei­ca. Visa. O’Toole de pro­fil contre le Wadi Rum embra­sé, les falaises en arrière-plan, la lumière rasante qui sculp­tait son visage en deux — une moi­tié dorée, l’autre dans l’ombre. Elle déclen­cha. Une seule fois.

Ce serait la pre­mière pho­to. Il y en aurait des cen­taines d’autres, au fil des semaines — Peter en cos­tume blanc galo­pant à dos de cha­meau, Peter hur­lant sous la direc­tion gla­ciale de Lean, Peter effon­dré de rire avec Omar Sha­rif entre deux prises, Peter ivre à trois heures du matin sous les étoiles du Wadi Rum. Des cen­taines de pho­tos. Mais celle-ci res­te­rait. Un homme debout au bord du désert, à moi­tié dans la lumière et à moi­tié dans l’ombre, et on ne savait pas si c’é­tait Peter O’Toole ou Law­rence d’A­ra­bie ou quel­qu’un d’autre encore — un fan­tôme blanc qui n’a­vait pas encore de nom.

Le soleil dis­pa­rut der­rière les falaises. Le froid arri­va d’un coup, comme il arrive dans le désert — sans tran­si­tion, sans cour­toi­sie. Claire frissonna.

— Viens, dit O’Toole. Il y a du whis­ky quelque part dans ce cam­pe­ment. Il y a tou­jours du whis­ky quelque part.

Ils mar­chèrent côte à côte vers les lumières des tentes. Le groupe élec­tro­gène tous­sait tou­jours. Des voix mon­taient dans la nuit nais­sante — anglais, arabe, les deux mêlés. L’o­deur de cui­sine flot­tait, épi­cée, grasse, mêlée à celle du gasoil et du sable refroidi.

Claire ne savait pas encore ce qui allait se pas­ser. Pas dans le détail, pas dans les faits. Mais elle savait — de cette connais­sance du corps qui pré­cède tou­jours celle de l’es­prit — que quelque chose avait com­men­cé au moment où il avait tour­né la tête et l’a­vait vue. Quelque chose qui ne lui appar­te­nait pas entiè­re­ment, qui la dépas­sait, comme ce désert dépas­sait tout cadre. Elle mar­chait à côté de Peter O’Toole dans la nuit jor­da­nienne et ses mains sen­taient encore la vibra­tion du déclencheur.

La pre­mière image était prise. Tout le reste — le tour­nage, Jéru­sa­lem, l’A­me­ri­can Colo­ny, les nuits, les corps, le pro­cès d’un homme dans une cage de verre, la lumière sur les murailles et la fin de tout — tout le reste était encore dans le noir.

Comme un néga­tif qui attend.

II — Le désert

Elle se réveilla avant l’aube et ne sut pas où elle était.

La toile de la tente bat­tait dou­ce­ment, pous­sée par un vent qui n’exis­tait pas encore — un souffle, à peine, comme la res­pi­ra­tion de quel­qu’un d’en­dor­mi. Claire res­ta immo­bile sur le lit de camp, les yeux ouverts dans le noir, et lais­sa le monde reve­nir par mor­ceaux : l’o­deur du sable, le froid sec qui pin­çait les bras, le silence énorme. Puis la mémoire. La Jor­da­nie. Le Wadi Rum. Le tour­nage. Peter.

Elle s’ha­billa dans l’obs­cu­ri­té. Pan­ta­lon de toile, che­mise à manches longues, bot­tines. Accro­cha le Lei­ca à son cou, glis­sa deux pel­li­cules dans la poche de sa che­mise. Sortit.

Le cam­pe­ment dor­mait. Les tentes étaient des formes sombres, immo­biles, et les véhi­cules garés en rang avaient l’air de bêtes assou­pies. Mais à l’est, au-des­sus des falaises, le ciel com­men­çait à chan­ger — une bande grise, très fine, qui n’é­tait pas encore de la lumière mais qui en était la pro­messe. Claire mar­cha vers le bord du cam­pe­ment, là où Peter l’a­vait emme­née la veille, et s’as­sit sur un rocher.

Le Wadi Rum à l’aube.

Ce qui se pro­dui­sit dans l’heure qui sui­vit, Claire essaie­rait de le décrire plus tard, dans des lettres jamais envoyées, dans des conver­sa­tions avor­tées, et chaque fois les mots lui man­que­raient. Le ciel pas­sa du gris au mauve, puis du mauve à un rose qu’elle n’a­vait jamais vu — un rose de chair, un rose de plaie qui gué­rit, un rose presque obs­cène dans sa beau­té. Les falaises de grès absor­bèrent cette cou­leur et la res­ti­tuèrent trans­for­mée, plus sombre, plus pro­fonde, et le sable s’al­lu­ma len­te­ment, grain par grain sem­blait-il, comme si quel­qu’un allu­mait un feu sous la sur­face du désert. Puis le soleil fran­chit la ligne des crêtes et tout devint or et rouge et l’ombre recu­la d’un coup, vain­cue, et le silence se bri­sa — un oiseau quelque part, un moteur au loin, et le vent qui se leva pour de bon, chaud déjà, por­tant du sable fin qui piquait la peau.

Claire ne pho­to­gra­phia pas. Elle regar­da. Il y avait des moments où pho­to­gra­phier était une forme de lâche­té — une façon de mettre un cadre entre soi et le monde pour ne pas être sub­mer­gé. Ce matin-là, elle accep­ta d’être submergée.

*

Le tour­nage com­men­çait à six heures. À cinq heures qua­rante-cinq, le cam­pe­ment avait la fièvre. Des hommes cou­raient entre les tentes, des câbles ser­pen­taient dans le sable, des camions démar­raient en cra­chant une fumée noire, et au centre de tout, comme un chef d’or­chestre qui n’au­rait besoin que du silence pour diri­ger, David Lean se tenait debout, immo­bile, son cha­peau vis­sé sur le crâne, étu­diant la lumière avec une concen­tra­tion qui fri­sait la transe.

Claire l’ob­ser­va. Elle avait vu des réa­li­sa­teurs au tra­vail — des ner­veux, des hur­leurs, des indé­cis. Lean n’é­tait rien de tout cela. Lean était un hor­lo­ger. Chaque plan était une méca­nique de pré­ci­sion : l’angle de la camé­ra, la posi­tion du soleil, la vitesse du vent, la cou­leur du sable, le nombre exact de figu­rants, la dis­tance entre le sujet et l’ho­ri­zon. Il pou­vait attendre deux heures que la lumière soit juste. Trois heures. Il pou­vait ren­voyer tout le monde et annu­ler une jour­née de tra­vail parce qu’un nuage avait tra­ver­sé le ciel au mau­vais moment. Son assis­tant, un homme épui­sé qui sem­blait n’a­voir pas dor­mi depuis le début du tour­nage, répé­tait les consignes avec une voix de som­nam­bule. Lean ne haus­sait jamais le ton. Il n’en avait pas besoin. Sa pré­ci­sion était une forme de violence.

— Il est fou, dit une voix à côté de Claire.

Elle se retour­na. Un homme était assis sur une caisse en bois, une ciga­rette entre les lèvres, un kef­fieh rouge noué autour du cou. Brun, mous­tache fine, yeux noirs et rieurs. Il por­tait le cos­tume des figu­rants bédouins — la robe, les san­dales — mais il avait la pos­ture de quel­qu’un qui se regarde de l’extérieur.

— Par­don ?

— Lean. Il est fou. Il attend que le soleil soit à un degré près. Un degré. Qui voit la dif­fé­rence ? Per­sonne. Lui, si.

Il écra­sa sa ciga­rette dans le sable, se leva, ten­dit la main.

— Nas­ser. Je suis du Wadi Rum. Je suis aus­si, paraît-il, un guer­rier arabe du siècle der­nier. C’est ce qu’on me paie pour être.

Claire ser­ra la main. Sèche, cal­leuse, ferme.

— Claire. Je suis celle qui prend les photos.

— Les pho­tos. Oui. Il y a beau­coup de gens ici qui essaient d’at­tra­per des choses. Lean attrape la lumière. L’An­glais attrape Law­rence. Vous attra­pez quoi ?

La ques­tion était posée sans malice, avec une curio­si­té d’en­fant, et Claire ne sut pas y répondre. Nas­ser sou­rit — un sou­rire qui plis­sait tout son visage, qui remon­tait jus­qu’aux yeux.

— Mon grand-père attra­pait les Turcs, dit-il. C’é­tait plus simple.

Il s’é­loi­gna vers le groupe de figu­rants en rajus­tant son kef­fieh. Claire le sui­vit du regard. Il mar­chait sur le sable comme on marche sur un plan­cher — sans effort, sans bruit, comme si ses pieds connais­saient chaque grain personnellement.

*

La pre­mière scène qu’elle vit tour­ner était une chevauchée.

Soixante cha­meaux, mon­tés par des Bédouins en cos­tume, lan­cés au galop sur une éten­due de sable rouge, avec les falaises du Wadi Rum en toile de fond. La camé­ra était ins­tal­lée sur un cha­riot à l’autre bout de la plaine. Lean avait cal­cu­lé l’angle exact pour que le soleil frappe les cava­liers de côté et pro­jette leurs ombres, immenses et défor­mées, sur le sable devant eux. L’ef­fet serait sai­sis­sant à l’é­cran. Mais avant d’y arri­ver, il fal­lut recom­men­cer sept fois.

Sept fois soixante cha­meaux lan­cés dans le même galop. Sept fois les Bédouins char­geant sous un soleil qui mon­tait et qui chan­geait l’angle des ombres. Sept fois Lean secouant la tête — non, pas encore, les ombres ne sont pas assez longues, le vent a dépla­cé le sable, l’un des cha­meaux a dévié de sa ligne. Sept fois l’as­sis­tant épui­sé hur­lant dans un méga­phone des ins­truc­tions que le vent empor­tait. Et les Bédouins repar­taient, sans un mur­mure de pro­tes­ta­tion, avec la patience du désert ins­crite dans leurs os.

Claire pho­to­gra­phia tout. Le galop, les ombres, le sable sou­le­vé par les sabots qui for­mait un nuage rouge sang au-des­sus des cava­liers. Lean immo­bile der­rière la camé­ra. L’as­sis­tant au bord de l’a­po­plexie. Les tech­ni­ciens qui buvaient de l’eau par litres et dont la peau pelait par plaques. Et entre les prises, dans les temps morts où le silence retom­bait d’un coup sur la plaine comme un rideau, elle pho­to­gra­phiait le désert lui-même — les motifs du vent sur le sable, une trace de lézard, l’ombre d’une falaise qui avan­çait avec la len­teur d’une marée.

O’Toole n’é­tait pas dans cette scène. Elle ne le vit pas de toute la mati­née. Il était quelque part dans le cam­pe­ment, en pré­pa­ra­tion ou en repos, et son absence créait un vide étrange — comme un son trop aigu pour être enten­du, une fré­quence qui irri­tait sans qu’on sache pourquoi.

À midi, Lean décré­ta une pause. La cha­leur avait ren­du le tra­vail impos­sible — même lui, le per­fec­tion­niste gla­cé, ne pou­vait rien contre un soleil ver­ti­cal qui apla­tis­sait toutes les ombres et trans­for­mait le pay­sage en une four­naise blanche. Le cam­pe­ment se replia sous les toiles ten­dues entre les camions. Les hommes man­geaient du riz et de l’a­gneau pré­pa­rés par les cui­si­niers bédouins. L’o­deur mon­tait — cumin, graisse, pain chaud — et se mêlait à celle du sable chauf­fé. Claire man­gea assise par terre, à côté de Nas­ser qui déchi­rait le pain de ses mains et qui lui par­lait du Wadi Rum.

— Mon grand-père était avec Law­rence. Ici, pas sur un écran. Il mon­tait un cha­meau qui s’ap­pe­lait Gha­za­la. Gazelle. Il m’a racon­té cette his­toire cent fois avant de mou­rir. Law­rence était un homme petit. Très petit. Avec des yeux comme ça.

Il fit un geste — les mains autour de ses propres yeux, un cercle ser­ré, comme des lunettes ou comme un masque.

— Des yeux qui voyaient tout mais qui ne don­naient rien. Mon grand-père disait : cet homme-là, il prend nos visages et il les met dans sa tête et il repart en Angle­terre avec. On ne sait pas ce qu’il en fait.

Claire pen­sa à ses propres pho­tos. À ses propres yeux der­rière le viseur. Elle pen­sa qu’il y avait peut-être quelque chose de pré­da­teur dans le fait de cap­ter l’i­mage des gens — une forme d’ex­trac­tion, de vol poli.

— Et O’Toole ? dit-elle. Il res­semble à Lawrence ?

Nas­ser réflé­chit. Mâcha son pain. Regar­da le désert.

— Non. Law­rence était froid. Cet homme-là est chaud. Très chaud. Mais quand il met le cos­tume et qu’il monte sur le cha­meau, quelque chose change. Je ne sais pas com­ment il fait. C’est comme si le fan­tôme de Law­rence entrait en lui par les vête­ments. Mon oncle, qui a vu aus­si Law­rence quand il était enfant, il a regar­dé O’Toole l’autre jour et il s’est levé et il est par­ti. Je lui ai deman­dé pour­quoi. Il a dit : c’est comme voir un mort qui marche.

*

L’a­près-midi, O’Toole tourna.

Claire le vit sor­tir de sa tente en cos­tume de Law­rence — la robe blanche, le kef­fieh rete­nu par le cor­don noir, la cein­ture de cuir, le poi­gnard recour­bé — et quelque chose se dépla­ça dans l’air autour de lui, ou peut-être en elle, ou peut-être dans la lumière qui tom­bait dif­fé­rem­ment sur le tis­su blanc, elle ne savait pas. Il n’é­tait plus Peter. Pas encore Law­rence. Il était dans l’entre-deux, dans cette zone étrange où l’ac­teur se dis­sout et le per­son­nage n’est pas encore soli­di­fié, et c’é­tait cet état-là, pré­ci­sé­ment, qui fas­ci­nait Claire — ce flou, cette mue en cours.

Il mon­ta sur un cha­meau avec une aisance qui n’a­vait rien de natu­rel — il avait tra­vaillé pen­dant des semaines, elle le sau­rait plus tard, se fai­sant for­mer par les Bédouins, tom­bant, remon­tant, tom­bant encore, jus­qu’à ce que son corps apprenne ce que sa tête ne pou­vait pas com­prendre. Le cha­meau se redres­sa en deux temps — d’a­bord l’ar­rière, puis l’a­vant — et O’Toole oscil­la sur la selle avec une grâce qui arra­cha un mur­mure d’ap­pro­ba­tion aux figu­rants bédouins.

La scène était simple en appa­rence. Law­rence seul, à dos de cha­meau, tra­ver­sant une éten­due déser­tique. Un point blanc dans l’im­men­si­té rouge. Lean vou­lait un plan large, très large, presque abs­trait — l’homme réduit à une sil­houette, écra­sé par le pay­sage, et pour­tant indis­cu­ta­ble­ment le centre de tout. Le para­doxe de Law­rence : insi­gni­fiant et magné­tique, per­du et souverain.

O’Toole par­tit au pas, puis au trot, puis au galop. La robe blanche cla­quait der­rière lui et le cha­meau sou­le­vait un panache de sable rouge. Claire pho­to­gra­phia — clic, clic, clic — avec la régu­la­ri­té d’un métro­nome, tour­nant sur elle-même pour suivre la tra­jec­toire, chan­geant d’ob­jec­tif sans quit­ter l’œil du viseur, et dans le cadre elle voyait ce que Lean voyait : un homme blanc dans un monde rouge, une tache de lumière qui tra­ver­sait l’é­cran du désert, et l’ombre — l’ombre blanche pro­je­tée sur le sable, allon­gée, défor­mée, plus grande que l’homme lui-même.

Lean fit recom­men­cer quatre fois. La pre­mière fois, le cha­meau avait dévié. La deuxième, un nuage. La troi­sième, O’Toole était par­ti trop vite, la sil­houette était floue. La qua­trième — la qua­trième fut la bonne. Claire le sut sans que per­sonne le dise, parce qu’elle vit Lean bais­ser les épaules d’un demi-cen­ti­mètre, un relâ­che­ment infime, presque invi­sible, le signe qu’il avait obte­nu ce qu’il cherchait.

O’Toole revint vers le cam­pe­ment au pas. Des­cen­dit du cha­meau. Il trans­pi­rait sous le cos­tume, le kef­fieh avait glis­sé sur sa nuque, et ses yeux — ces yeux bleus impro­bables — étaient vitreux, absents, comme s’il reve­nait de très loin. Il pas­sa devant Claire sans la voir. Pas un regard, pas un mot. Il entra dans sa tente et le rabat de toile retom­ba der­rière lui.

Claire res­ta debout, son appa­reil à la main, le cœur bat­tant un peu plus vite qu’il n’au­rait dû. Ce n’é­tait pas de l’in­dif­fé­rence. C’é­tait autre chose. Il était encore là-bas, dans la scène, dans le per­son­nage, dans ce désert inté­rieur où il allait cher­cher Law­rence et d’où il ne reve­nait pas immé­dia­te­ment. Elle avait pho­to­gra­phié cette absence sur son visage au moment où il pas­sait devant elle — les yeux ouverts mais vides, le corps pré­sent mais l’es­prit encore au galop quelque part dans le Wadi Rum. Quand elle déve­lop­pe­rait cette pho­to, des semaines plus tard, dans la chambre noire impro­vi­sée de l’A­me­ri­can Colo­ny, elle ver­rait sur le tirage quelque chose qui lui ferait froid dans le dos : le visage d’O’­Toole à cet ins­tant ne res­sem­blait à rien qu’elle connais­sait. Ce n’é­tait ni Peter ni Law­rence. C’é­tait un troi­sième homme, quel­qu’un qui n’a­vait pas de nom, un loca­taire pro­vi­soire qui habi­tait entre les deux.

*

Le soir tom­ba. Le désert se refroi­dit avec la même bru­ta­li­té qu’il s’é­tait échauf­fé, et les étoiles appa­rurent — non pas une à une comme en Angle­terre, mais toutes ensemble, d’un seul coup, comme si quel­qu’un avait jeté une poi­gnée de sel sur un drap noir. Claire n’a­vait jamais vu autant d’é­toiles. Le ciel du York­shire, qu’elle avait cru vaste étant enfant, était un pla­fond bas com­pa­ré à cette voûte qui sem­blait ne finir nulle part.

Le cam­pe­ment se ras­sem­bla autour du feu. Deux feux, en réa­li­té — celui des tech­ni­ciens bri­tan­niques, autour duquel on buvait de la bière tiède et du whis­ky, et celui des Bédouins, autour duquel on buvait du thé à la sauge dans de petits verres brû­lants. Les deux feux étaient sépa­rés d’une ving­taine de mètres. Entre les deux, un no man’s land que seuls quelques-uns tra­ver­saient — Nas­ser, qui navi­guait d’un monde à l’autre avec une aisance sou­riante, et O’Toole.

Il était réap­pa­ru. Dou­ché, chan­gé, le kef­fieh rem­pla­cé par un pull bleu marine qui fai­sait res­sor­tir ses yeux comme deux phares. Il avait un verre de whis­ky à la main — pas le pre­mier, esti­ma Claire — et il allait de l’un à l’autre avec cette éner­gie de fête foraine qu’il trans­por­tait par­tout, par­lant à tout le monde, riant avec les tech­ni­ciens, s’as­seyant avec les Bédouins pour boire leur thé, mas­sa­crant trois mots d’a­rabe qu’il pro­non­çait avec un accent de Dublin si épais que Nas­ser se pliait en deux.

Puis il vint s’as­seoir à côté d’elle.

Pas en face, pas à dis­tance res­pec­tueuse — à côté, épaule contre épaule, sur la cou­ver­ture qu’elle avait éten­due sur le sable. Comme si la place lui reve­nait de droit. Comme si c’é­tait la seule place pos­sible dans tout le Wadi Rum.

— Tu m’as vu cet après-midi, dit-il. Ce n’é­tait pas une question.

— C’est mon tra­vail de te voir.

— Et qu’est-ce que tu as vu ?

Claire hési­ta. Les flammes éclai­raient le visage d’O’­Toole par en des­sous et lui don­naient l’air d’un per­son­nage de conte — le prince ou le démon, selon l’angle.

— J’ai vu quel­qu’un qui n’é­tait pas toi.

Il but une gor­gée de whis­ky. Regar­da le feu.

— Ça arrive, dit-il dou­ce­ment. C’est pour ça que Lean m’a choi­si, je crois. Pas parce que je suis bon. Parce que je dis­pa­rais. Il y a des acteurs qui jouent un rôle. Moi, le rôle me joue. Je le laisse entrer et il fait ce qu’il veut. C’est ter­ri­fiant et c’est magni­fique et je ne sais pas ce que c’est.

— Et tu reviens ? Après ?

— Jus­qu’i­ci, oui. Mais Law­rence… Law­rence est dif­fé­rent. Law­rence ne veut pas par­tir. Il reste là, dans les coins.

Il tapo­ta sa tempe du bout de l’index.

— Même la nuit. Même quand je bois. Sur­tout quand je bois. Tu sais ce que Law­rence a écrit ? « Tous les hommes rêvent, mais pas de la même manière. Ceux qui rêvent la nuit, dans les recoins pous­sié­reux de leur esprit, se réveillent le jour et découvrent que tout cela était vani­té. Mais les rêveurs du jour sont dan­ge­reux, car ils peuvent jouer leur rêve les yeux ouverts, pour le rendre pos­sible. » Je suis un rêveur du jour, Claire. Et le pro­blème avec les rêveurs du jour, c’est qu’ils ne savent pas quand le rêve s’arrête.

Le feu cra­qua. Des braises mon­tèrent vers les étoiles et s’é­tei­gnirent en route. Quelque part de l’autre côté du cam­pe­ment, un Bédouin jouait de la raba­ba — une mélo­die lente, répé­ti­tive, qui mon­tait et des­cen­dait comme une res­pi­ra­tion, et le son de l’ins­tru­ment à une seule corde se mêlait au cré­pi­te­ment du feu et au silence du désert dans une com­bi­nai­son qui n’ap­par­te­nait à aucun endroit que Claire avait connu.

— J’ai pen­sé à toi, dit O’Toole. Après Londres. Plus que je n’au­rais voulu.

— À quoi exactement ?

— À tes mains sur l’ap­pa­reil. À ta façon de regar­der sans rien lâcher. La plu­part des gens regardent comme des tou­ristes — ils effleurent. Toi, tu mords. Tu prends une pho­to et c’est comme si tu mor­dais dans quelque chose.

Claire ne répon­dit pas. L’é­paule d’O’­Toole contre la sienne était chaude à tra­vers le pull bleu marine. Le whis­ky cir­cu­lait entre eux, la même bou­teille, la même brû­lure. Au-des­sus, le ciel du Wadi Rum déployait ses constel­la­tions incon­nues — pas le ciel de l’hé­mi­sphère nord qu’elle connais­sait, mais un ciel dépla­cé, bas­cu­lé, un ciel de désert qui n’o­béis­sait pas aux mêmes lois.

— Je ne suis pas venue pour toi, dit Claire. Et c’é­tait à moi­tié vrai.

— Je sais. Tu es venue pour les photos.

— Oui.

— Et les pho­tos sont une excuse.

— Non. Les pho­tos ne sont jamais une excuse. Les pho­tos sont la raison.

O’Toole tour­na la tête vers elle. De très près, ses yeux bleus avaient des éclats dorés — reflets du feu ou quelque chose de plus intime, un éclai­rage inté­rieur qu’elle ne com­pre­nait pas.

— Tu as peur de quoi, Claire ?

— De rien.

— Men­teuse.

— De toi.

— Ah. Alors on est deux.

Il sou­rit. Pas le sou­rire écla­tant, pas le rire qui rem­plis­sait les pièces. Un sou­rire plus petit, plus dan­ge­reux, le sou­rire d’un homme qui vient de dire quelque chose de vrai et qui est sur­pris de l’a­voir dit. Claire sen­tit le poids de ce sou­rire comme on sent un chan­ge­ment de pres­sion atmo­sphé­rique — dans le corps, pas dans la tête.

La raba­ba conti­nuait sa plainte. Les Bédouins par­laient entre eux à voix basse, des mots qu’elle ne com­pre­nait pas mais dont elle devi­nait la tex­ture — rocailleuse, musi­cale, pleine de consonnes qui raclaient le fond de la gorge. Le feu bais­sait. Quel­qu’un y jeta du bois et les flammes repar­tirent, des­si­nant des ombres nou­velles sur le sable.

— Demain, dit O’Toole, Lean tourne la scène du mirage. Celle où Law­rence voit Omar Sha­rif appa­raître à l’ho­ri­zon. Il va nous faire recom­men­cer qua­rante fois. C’est la scène la plus impor­tante du film.

— Pour­quoi ?

— Parce que c’est le moment où le désert pro­duit quelque chose d’im­pos­sible. Un homme sort du néant. Du vide, de la cha­leur, de la lumière — un homme. Et tout change.

Il la regar­da encore.

— C’est un peu ce qui m’ar­rive avec toi, je crois.

Claire aurait dû rire. C’é­tait une réplique de ciné­ma, une phrase trop belle pour être hon­nête, exac­te­ment le genre de chose que Peter O’Toole disait aux femmes entre deux verres. Mais elle ne rit pas. Parce que dans la voix, sous le charme, sous le jeu, il y avait un grain — une fêlure minus­cule, un trem­ble­ment qui n’é­tait pas cal­cu­lé, qui n’é­tait pas du métier.

Elle ne rit pas. Elle ne répon­dit rien. Elle prit son appa­reil, le sou­le­va len­te­ment, et le pho­to­gra­phia à la lumière du feu, les yeux pleins d’é­toiles et de whis­ky et de quelque chose d’autre qu’elle ne pou­vait pas nommer.

Clic.

Et le silence du désert se refer­ma sur eux comme une main.

III — Aqaba

Trois jours pas­sèrent. Trois jours de tour­nage, de soleil, de recom­men­ce­ments. Lean tour­na la scène du mirage — Omar Sha­rif appa­rais­sant à l’ho­ri­zon, point noir dans la vibra­tion de la cha­leur, gran­dis­sant len­te­ment, inexo­ra­ble­ment, jus­qu’à deve­nir un homme à dos de cha­meau, et le plan dura quatre minutes sans cou­pure, quatre minutes de patience et de lumière, et Lean le refit vingt-deux fois. Pas qua­rante comme O’Toole l’a­vait pré­dit, mais vingt-deux, ce qui repré­sen­tait tout de même deux jours de tra­vail pour quatre minutes de film. Sha­rif chaque fois recom­men­çait sa che­vau­chée depuis un point si éloi­gné qu’il fal­lait un quart d’heure pour qu’il revienne à sa posi­tion de départ. Les Bédouins du cam­pe­ment, qui regar­daient le tour­nage avec un mélange de curio­si­té et de per­plexi­té, avaient com­men­cé à parier sur le nombre de prises — Nas­ser gérait les enjeux avec un sérieux de bookmaker.

Claire pho­to­gra­phia tout. Sha­rif au loin, minus­cule. Sha­rif se rap­pro­chant, gros­sis­sant dans le cadre comme un navire qui entre au port. Lean pen­ché sur l’œille­ton de la camé­ra, son cha­peau pro­je­tant une ombre ronde sur ses épaules. O’Toole assis sur le sable, en cos­tume de Law­rence, atten­dant son tour, fumant des ciga­rettes en série, lisant un livre de poche — elle zoo­ma : c’é­tait les Sept Piliers de la Sagesse, évi­dem­ment, le texte sacré, la bible du per­son­nage, et les pages étaient cor­nées, anno­tées, cer­taines arrachées.

Le troi­sième soir, Lean annon­ça une pause de deux jours. Le maté­riel devait être dépla­cé vers un autre site de tour­nage, plus au sud, et les tech­ni­ciens avaient besoin de repos. L’é­quipe se dis­per­sa. Cer­tains res­tèrent au cam­pe­ment. D’autres par­tirent pour Amman. O’Toole dit à Claire :

— Aqa­ba. Tu connais ?

— Non.

— Moi non plus. Allons‑y.

*

Ils par­tirent le len­de­main à l’aube dans une jeep emprun­tée à la pro­duc­tion. O’Toole condui­sait. Il condui­sait comme il fai­sait tout le reste — vite, avec un mélange d’as­su­rance et d’in­cons­cience qui tenait du miracle, le coude à la fenêtre, le vent dans les che­veux, chan­tant des bribes de chan­sons irlan­daises qu’il inter­rom­pait au milieu d’un cou­plet pour com­men­ter le pay­sage ou racon­ter une anec­dote qui n’a­vait aucun rapport.

La route des­cen­dait vers la mer. Le désert chan­gea de tex­ture — le sable rouge du Wadi Rum lais­sa place à un ter­rain plus plat, plus pâle, caillou­teux, et au loin quelque chose miroi­tait, une ligne bleue qui trem­blait au-des­sus de la terre comme une hallucination.

— La mer Rouge, dit O’Toole. Law­rence l’a prise d’as­saut. Aqa­ba. Juillet 1917. Il est arri­vé par le désert, par der­rière, là où per­sonne ne l’at­ten­dait. Les Turcs avaient tous leurs canons poin­tés vers la mer. Per­sonne n’a­vait ima­gi­né qu’un Anglais fou serait assez dingue pour tra­ver­ser le Néfoud avec cin­quante Bédouins et atta­quer par la terre. C’est la plus belle his­toire de guerre du ving­tième siècle. Et Lean va la tour­ner le mois pro­chain. Et je serai des­sus un cha­meau en train de char­ger, et je pense que je vais mou­rir de trouille.

— Tu as la trouille ?

— Tout le temps. La trouille est mon car­bu­rant. Sans trouille, je suis ennuyeux. Avec, je suis Lawrence.

Aqa­ba appa­rut en fin de mati­née — une petite ville blanche posée au bord d’une eau trop bleue, coin­cée entre le désert et la mer, entre la Jor­da­nie et l’A­ra­bie Saou­dite dont on voyait les côtes de l’autre côté du golfe. Quelques bateaux de pêche. Des mai­sons basses. Un fort otto­man en ruines. Des pal­miers pous­sié­reux. L’o­deur chan­gea — le sel, le pois­son, l’iode, après des jours de sable sec, et Claire sen­tit ses pou­mons se déployer.

Ils trou­vèrent un hôtel. Un mot trop grand pour ce que c’é­tait — une bâtisse à deux étages au bord de l’eau, murs chau­lés, volets bleus, un patron mous­ta­chu qui ne par­lait que l’a­rabe et qui leur don­na une chambre au pre­mier avec une vue sur le golfe. O’Toole paya en dinars jor­da­niens sor­tis en vrac de sa poche. Il ne comp­ta pas. Il ne comp­tait jamais.

La chambre était simple. Un lit large sous une mous­ti­quaire, un ven­ti­la­teur au pla­fond qui tour­nait avec un bruit de vieille hélice, une salle d’eau minus­cule avec un robi­net qui cra­chait de l’eau tiède. Le sol était car­re­lé de bleu et blanc. La lumière entrait par la fenêtre ouverte et posait sur les murs des rec­tangles éblouis­sants que le ven­ti­la­teur décou­pait en tranches ryth­miques — lumière, ombre, lumière, ombre.

O’Toole jeta son sac sur le lit et sor­tit sur le petit bal­con. Claire le rejoi­gnit. En bas, la mer était d’un bleu qui n’exis­tait pas dans la palette anglaise — un bleu chaud, épais, un bleu qu’on aurait pu mâcher. Des barques de pêcheurs se balan­çaient dans le port. Au loin, la côte saou­dienne des­si­nait une ligne brune entre l’eau et le ciel.

— Law­rence est entré par là, dit O’Toole en poin­tant du doigt vers la droite, vers le désert. Il est arri­vé au galop avec ses hommes, cou­verts de pous­sière, à moi­tié morts de soif, et il a pris la ville en deux heures. Deux heures. Les Turcs n’ont rien com­pris. Et après, Law­rence s’est assis quelque part — peut-être ici, peut-être exac­te­ment ici — et il a regar­dé la mer et il ne savait pas encore que tout allait mal finir. Les pro­messes tra­hies, le par­tage colo­nial, les Arabes floués. Il ne savait pas encore. Il était juste un homme qui avait tra­ver­sé le désert et qui regar­dait la mer.

Il se tut. Claire le regar­dait. Le vent du golfe sou­le­vait ses che­veux et pla­quait sa che­mise contre son torse. Il avait les yeux fixés sur l’eau et sur son visage il y avait cette expres­sion qu’elle com­men­çait à connaître — l’ex­pres­sion de l’entre-deux, ni Peter ni Law­rence, cet espace flot­tant où il n’ap­par­te­nait à per­sonne, pas même à lui-même.

— Tu fais ça tout le temps, dit-elle.

— Quoi ?

— Deve­nir lui. Même ici. Même en vacances.

O’Toole se tour­na vers elle. Le soleil était der­rière lui et son visage était dans l’ombre et Claire ne voyait que le bleu des yeux, allu­més par la réver­bé­ra­tion de la mer.

— Peut-être que c’est lui qui me devient. Tu as pen­sé à ça ?

*

Ils déjeu­nèrent dans un res­tau­rant sans nom, au bout du port. Du pois­son grillé sur des braises, du pain plat, une salade de tomates et de concombres avec de la menthe, et une bou­teille d’a­rak que le patron posa sur la table avec un clin d’œil. L’a­rak mélan­gé à l’eau deve­nait blanc — lait de lion, disaient les Arabes. O’Toole but avec la régu­la­ri­té d’un homme qui arrose un jar­din. Claire but aus­si, moins, mais assez pour sen­tir la cha­leur de l’al­cool ani­sé se mêler à celle du soleil et créer dans son corps une tié­deur conti­nue, sans bords.

O’Toole par­la. Il par­lait tou­jours — pas par ner­vo­si­té, pas pour rem­plir le silence, mais parce que les mots étaient pour lui ce que les images étaient pour Claire, un moyen de sai­sir le réel avant qu’il ne s’é­chappe. Il par­la de Dublin, de son père — book­ma­ker et buveur, un homme qui avait trans­for­mé la perte en art de vivre. De la RADA, l’é­cole d’art dra­ma­tique, où on avait essayé de lui apprendre à par­ler comme un gent­le­man et où il avait refu­sé de perdre son accent irlan­dais. De la pre­mière fois qu’il était mon­té sur scène, à qua­torze ans, dans un spec­tacle ama­teur à Leeds — Leeds, comme elle, ils avaient gran­di dans la même ville sans le savoir, et cette coïn­ci­dence les fit rire comme un secret partagé.

— Ton père, dit Claire.

— Quoi, mon père ?

— Tu as dit book­ma­ker et buveur. Dans cet ordre ?

— L’ordre n’a pas d’im­por­tance. Il fai­sait les deux simul­ta­né­ment. Il buvait en cal­cu­lant les cotes. L’al­cool amé­lio­rait ses cal­culs. C’est géné­tique, je crois. Moi, l’al­cool amé­liore mon jeu. Lean ne le sait pas, mais la moi­tié de mes meilleures prises, j’a­vais bu.

— Lean le sait.

— Tu crois ?

— Il sait tout. C’est ce qui le rend effrayant.

O’Toole consi­dé­ra cette idée en tour­nant son verre d’a­rak. La lumière du golfe entrait par la porte ouverte du res­tau­rant et décou­pait un rec­tangle par­fait sur le sol de terre battue.

— Ton père à toi, dit-il.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait une porte qu’il ouvrait, avec la déli­ca­tesse sur­pre­nante dont il était capable entre deux ouragans.

— Mon père répa­rait des montres, dit Claire. À Leeds. Un petit ate­lier dans une rue qui n’existe plus. Il tra­vaillait avec une loupe vis­sée à l’œil et des outils si petits qu’on aurait dit des ins­tru­ments de chi­rur­gie. Il ne par­lait pas beau­coup. Il n’a­vait pas besoin. Ses mains parlaient.

— Tu tiens de lui.

— Oui. L’œil. Les mains. Le silence.

— Pas le silence. Tu n’es pas silen­cieuse, Claire. Tu es concen­trée. C’est très dif­fé­rent. Le silence, c’est l’ab­sence. La concen­tra­tion, c’est une pré­sence tel­le­ment intense qu’elle n’a pas besoin de mots.

Elle le regar­da. Il avait cette capa­ci­té dérou­tante — entre deux pitre­ries, entre deux verres, entre deux éclats de rire, il lâchait une phrase d’une jus­tesse qui cou­pait le souffle. Comme un tireur d’é­lite dégui­sé en clown. On ne le voyait pas venir et quand la balle tou­chait, il était déjà repar­ti dans autre chose, déjà en train de rire, de com­man­der un autre arak, de héler le patron en arabe massacré.

L’a­près-midi cou­la. L’a­rak bais­sa dans la bou­teille. Ils mar­chèrent dans Aqa­ba, qui tenait en vingt minutes — le souk, le fort, la plage. Claire pho­to­gra­phia les bateaux, les filets, un vieil homme qui recou­sait une voile avec des gestes d’une len­teur céré­mo­nielle. O’Toole mar­chait à côté d’elle, les mains dans les poches, et de temps en temps il disait quelque chose — une obser­va­tion, une blague, un frag­ment de poème — et de temps en temps il ne disait rien, et les deux formes de com­pa­gnie étaient éga­le­ment bonnes.

Ils se bai­gnèrent. La mer Rouge était tiède, presque chaude, d’une trans­pa­rence absurde — on voyait le fond à dix mètres, les pois­sons, les coraux, les ombres des barques au-des­sus d’eux quand ils plon­geaient. O’Toole nageait comme il vivait, sans tech­nique et avec éner­gie, bras­sant l’eau en gerbes bruyantes. Claire nageait en silence, de longues cou­lées régu­lières, le corps allon­gé, les yeux ouverts sous l’eau. Ils se retrou­vaient, repar­taient, se retrou­vaient. Un bal­let sans chorégraphie.

Sur la plage, après, allon­gés sur le sable humide, le soleil séchant le sel sur leur peau. Claire avait les yeux fer­més. Elle sen­tait la pré­sence d’O’­Toole à côté d’elle comme on sent la proxi­mi­té d’un feu — une cha­leur qui ne touche pas encore mais qui est là, constante, qui attend.

— Claire.

— Oui.

— Ouvre les yeux.

Elle ouvrit les yeux. Il était appuyé sur un coude, tour­né vers elle, et le soleil fai­sait de ses che­veux mouillés une masse sombre, presque noire, qui contras­tait avec le bleu incen­diaire des yeux. De l’eau de mer cou­lait encore de sa tempe le long de sa mâchoire. Il ne sou­riait pas. Pour une fois, pour la pre­mière fois peut-être, il ne sou­riait pas, il ne jouait pas, il ne char­mait pas. Il la regar­dait avec une gra­vi­té nue, dépouillée de tout arti­fice, et Claire com­prit que ce visage-là — ce visage sans masque, sans per­son­nage, sans le bou­clier du rire — était le plus dan­ge­reux de tous.

— Je ne vais pas te prendre en pho­to, dit-elle.

— Non.

— Ce n’est pas le moment.

— Non.

Le mot res­ta entre eux, vibrant comme une corde pin­cée. Non — qui ne vou­lait pas dire non. Non — qui vou­lait dire : pas ça, pas une pho­to, pas un cadre, pas main­te­nant. Main­te­nant il faut être dans l’i­mage, pas derrière.

*

La nuit tom­ba sur Aqa­ba comme un voile qu’on jette. Le cré­pus­cule dura à peine — une flam­bée brève de rose et d’or sur le golfe, puis l’obs­cu­ri­té, totale, per­cée par les lumières des bateaux et les étoiles. Ils dînèrent dans le même res­tau­rant, du même pois­son, avec un arak dif­fé­rent — plus doux, par­fu­mé à l’a­nis vert, que le patron leur ser­vit avec une solen­ni­té de sommelier.

Au retour, ils mar­chèrent le long de l’eau. La mer fai­sait un bruit très doux — pas des vagues, pas vrai­ment, plu­tôt un cla­po­tis, une conver­sa­tion à voix basse entre l’eau et le sable. L’air sen­tait le sel et les fleurs de nuit — jas­min, quelque chose de plus lourd, de plus sucré, que Claire ne recon­nais­sait pas. Et sur l’autre rive du golfe, les lumières de l’A­ra­bie Saou­dite for­maient un col­lier de points jaunes posé sur l’eau noire.

O’Toole mar­chait en silence. C’é­tait si rare que Claire en fut presque inquiète — le silence chez lui était comme le calme chez un vol­can, un pré­lude à quelque chose. Leurs bras se frô­laient. Pas par acci­dent. Par cette méca­nique des corps qui savent avant l’es­prit, qui se rap­prochent mil­li­mètre par mil­li­mètre, qui trouvent le bon angle, la bonne dis­tance, la bonne tra­jec­toire, et quand les doigts d’O’­Toole tou­chèrent les siens, ce ne fut pas un geste, ce fut une arri­vée — quelque chose qui trou­vait sa place natu­relle après l’a­voir cher­chée longtemps.

Ils remon­tèrent vers l’hô­tel sans se pres­ser. L’es­ca­lier étroit, les marches de pierre usées, le cou­loir où une ampoule nue jetait une lumière jaune. La porte de la chambre. La clé que Claire tenait — c’é­tait elle qui avait la clé, un détail absurde qui lui parut sou­dain impor­tant, comme si le fait de tour­ner cette clé dans cette ser­rure était un acte d’une solen­ni­té disproportionnée.

La chambre. Le ven­ti­la­teur. La mous­ti­quaire blanche qui pen­dait du pla­fond comme un voile de mariée ou un fan­tôme domes­ti­qué. La lumière de la lune qui entrait par la fenêtre ouverte et tra­çait sur le car­re­lage bleu et blanc un che­min de clar­té laiteuse.

O’Toole refer­ma la porte. Le bruit du ver­rou fut sec, défi­ni­tif, comme le déclic d’un obtu­ra­teur. Claire était debout au milieu de la chambre, face à la fenêtre, face à la mer qu’on enten­dait sans la voir. Elle sen­tit O’Toole der­rière elle avant qu’il ne la touche — sa pré­sence était phy­sique, une cha­leur, une den­si­té, un champ magnétique.

Ses mains se posèrent sur ses épaules. Les pouces à la base du cou. La pres­sion était légère mais les mains trem­blaient — elle le sen­tit, ce trem­ble­ment infime, et quelque chose en elle céda, un bar­rage qu’elle avait tenu pen­dant trois jours, depuis le cam­pe­ment, depuis le feu, depuis le pre­mier soir et le sou­rire et le whis­ky et les étoiles du Wadi Rum.

Elle se retourna.

De près — de si près que leurs souffles se mêlaient — le visage d’O’­Toole n’é­tait plus un visage de ciné­ma. C’é­tait un pay­sage. Les pores de la peau brû­lée par le soleil, une cica­trice minus­cule au-des­sus de la lèvre, les cils éton­nam­ment longs pour un homme, et les yeux — les yeux qui de près n’é­taient pas seule­ment bleus mais tra­ver­sés de vert, de gris, de reflets mou­vants comme l’eau d’un lac sous un ciel changeant.

Il l’embrassa.

Ou elle l’embrassa. Ou c’é­tait la même chose — le même mou­ve­ment, au même ins­tant, deux corps qui fran­chissent en même temps la même dis­tance, et la bouche d’O’­Toole avait un goût d’a­rak et de sel et de quelque chose de plus sombre, de plus pro­fond, qui n’a­vait pas de nom. Claire sen­tit ses mains — les mains d’hor­lo­ger, les mains de pho­to­graphe — se poser sur sa nuque, dans ses che­veux, et tirer dou­ce­ment sa tête en arrière, et la bouche d’O’­Toole des­cen­dit le long de sa gorge et elle fer­ma les yeux.

Le ven­ti­la­teur tour­nait. La lune bou­geait. La mous­ti­quaire ondu­lait dans le vent du golfe comme un rideau de théâtre à la fin du pre­mier acte.

Claire le désha­billa avec des gestes lents — défaire les bou­tons un par un, la che­mise glis­sant des épaules, la peau en des­sous plus claire que le visage, la cha­leur du torse contre ses paumes. Il la désha­billa comme on déplie une carte — avec atten­tion, avec l’en­vie de tout voir, de tout lire. Quand la che­mise de Claire tom­ba, il s’ar­rê­ta. La regar­da. Pas avec le regard de l’ac­teur, pas avec le charme, pas avec le jeu. Avec le regard d’un homme ébloui qui ne cherche pas à cacher son éblouissement.

— Tu sais que je ne suis pas quel­qu’un de bien, dit-il.

— Je ne t’ai pas deman­dé d’être quel­qu’un de bien.

Ils tom­bèrent sur le lit. La mous­ti­quaire les enve­lop­pa, se refer­ma sur eux comme une bulle de gaze blanche, et au-dehors Aqa­ba vivait sa nuit — les pêcheurs par­taient en mer, les chiens erraient sur la plage, un muez­zin appe­lait à la prière quelque part dans l’obs­cu­ri­té — et ils n’en­ten­daient rien ou ils enten­daient tout, c’é­tait la même chose, le monde n’é­tait pas exclu de cette chambre, il y entrait par la fenêtre ouverte avec le vent et l’o­deur du jas­min et le cla­po­tis de la mer et les étoiles.

Le corps d’O’­Toole était plus maigre qu’elle ne l’a­vait ima­gi­né — le désert l’a­vait sculp­té, rabo­té, il n’y avait plus de super­flu, que des os longs et des muscles secs et une peau qui avait la tem­pé­ra­ture du sable en fin de jour­née. Il fai­sait l’a­mour comme il jouait — avec une inten­si­té qui ne lais­sait rien intact, une pré­sence abso­lue, et en même temps quelque chose d’in­sai­sis­sable, un endroit en lui où elle ne pou­vait pas aller, une porte fer­mée der­rière les yeux ouverts. Claire s’y brû­la. Les mains qui rete­naient l’ap­pa­reil pho­to et qui cal­cu­laient la lumière et qui maî­tri­saient le cadre étaient main­te­nant sur sa peau, sur ses hanches, dans son dos, et elles ne maî­tri­saient rien du tout, et c’é­tait exac­te­ment ce qu’il fallait.

Il y eut un moment — un moment très pré­cis, qu’elle retrou­ve­rait plus tard dans sa mémoire avec une net­te­té pho­to­gra­phique — où O’Toole dit son nom. Claire. Juste son nom, une seule fois, et la façon dont il le pro­non­ça — le C comme un souffle, le L liquide, le R à peine rou­lé — fit de ce nom un mot nou­veau, un mot qu’elle n’a­vait jamais enten­du, comme s’il le créait en le disant.

Après, ils res­tèrent allon­gés sans par­ler. La sueur séchait sur leurs corps. Le ven­ti­la­teur tour­nait, inutile, bras­sant un air qui n’a­vait plus besoin d’être bras­sé. La mous­ti­quaire les enve­lop­pait de son voile blanc et dehors la lune avait bou­gé — elle était plus haute, plus petite, plus froide.

Claire regar­da le pla­fond. Elle pen­sa : je viens de cou­cher avec un homme qui est en train de deve­nir quel­qu’un d’autre. Elle pen­sa : quand le film sor­ti­ra, le monde entier le connaî­tra et ce moment n’exis­te­ra plus. Elle pen­sa : je n’ai pas pris de pho­to de ça et c’est la pre­mière chose que je vis depuis long­temps sans vou­loir la cadrer.

O’Toole dor­mait. Ou non — il avait les yeux fer­més mais sa main était posée sur la hanche de Claire avec une pré­ci­sion d’homme éveillé, les doigts écar­tés, la paume à plat, un geste de pos­ses­sion douce, de ter­ri­toire marqué.

— Tu ne dors pas, dit Claire.

— Non.

— À quoi tu penses ?

Un silence. Puis :

— Je pense que Law­rence avait rai­son sur une chose au moins. Le désert change les gens. On entre dans le désert avec un nom et on en sort avec un autre. Tu ne seras pas la même quand on par­ti­ra d’i­ci, Claire. Moi non plus.

Elle ne répon­dit pas. Elle tour­na la tête vers la fenêtre. La mer Rouge était noire sous les étoiles. Les lumières de l’A­ra­bie avaient dis­pa­ru — l’autre rive avait ces­sé d’exis­ter, ava­lée par la nuit, et il ne res­tait que cette chambre, ce lit, ce corps à côté du sien, ce ven­ti­la­teur qui comp­tait les secondes avec la patience d’un métronome.

Claire fer­ma les yeux. Elle pen­sa à la chambre noire — la vraie, celle où les images appa­raissent dans le bain de révé­la­teur, d’a­bord floues, puis de plus en plus pré­cises, et il y a ce moment magique où le sujet sur­git du néant chi­mique et te regarde. C’est ce qui venait de se pas­ser. Quelque chose avait été expo­sé, puis plon­gé dans l’obs­cu­ri­té, et main­te­nant une image se for­mait — pas nette encore, pas fixée, mais là, irré­ver­si­ble­ment là.

Le vent du golfe gon­fla le rideau. La mous­ti­quaire bou­gea. Et Claire s’en­dor­mit dans le noir d’A­qa­ba, la main d’un homme sur sa hanche et le bruit de la mer comme une res­pi­ra­tion sous le monde.

*

Le len­de­main, ils retour­nèrent au Wadi Rum. O’Toole condui­sait, le coude à la fenêtre, chan­tant à nou­veau ses chan­sons irlan­daises. Le désert reprit ses droits — le rouge, le silence, l’im­men­si­té. Quand le cam­pe­ment appa­rut au pied des falaises, avec ses tentes et ses camions et son groupe élec­tro­gène qui tous­sait, Claire sen­tit quelque chose se refer­mer — la paren­thèse d’A­qa­ba était finie, le monde du tour­nage les repre­nait, et ce qui s’é­tait pas­sé dans cette chambre au ven­ti­la­teur pares­seux res­te­rait entre les murs chau­lés, entre la mer et le désert, un secret que per­sonne d’autre n’a­vait besoin de connaître.

O’Toole gara la jeep. Des­cen­dit. Enfi­la ses lunettes de soleil. Rede­vint, en trois secondes exac­te­ment, la star du tour­nage — le rire, les blagues, la poi­gnée de main virile avec le chef machi­niste, la grande tape dans le dos de l’as­sis­tant de Lean. Claire le regar­da se méta­mor­pho­ser avec une fas­ci­na­tion d’en­to­mo­lo­giste. Il ne jouait pas. C’é­tait pire que ça. Il chan­geait réel­le­ment de registre, comme un musi­cien qui passe d’un mor­ceau à l’autre sans temps mort. La chambre d’A­qa­ba avait été un mor­ceau. Le cam­pe­ment en était un autre. Et Claire com­prit — dans ses os, pas dans sa tête — que cet homme-là ne serait jamais à un seul endroit, jamais dans un seul registre, jamais tout entier avec une seule personne.

Elle des­cen­dit de la jeep. Prit son sac de maté­riel. Mar­cha vers sa tente.

Nas­ser l’at­ten­dait, assis sur une caisse devant l’en­trée, buvant du thé.

— Deux jours, dit-il. Où étiez-vous ?

— Aqa­ba.

— Aqa­ba. Avec l’Anglais.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Claire ne répon­dit pas. Nas­ser hocha la tête len­te­ment, por­ta son verre de thé à ses lèvres, et dit :

— Mon grand-père disait : ne monte jamais un cha­meau que tu ne peux pas descendre.

Il sou­rit. Se leva. S’en alla.

Claire entra dans sa tente, s’as­sit sur le lit de camp, et pour la pre­mière fois depuis trois jours, prit son Lei­ca et regar­da dedans. Le viseur était vide. Un rec­tangle noir. Et dans ce noir, pas une image — juste le sou­ve­nir d’un pla­fond blanc, d’un ven­ti­la­teur, d’un voile de gaze, d’un nom pro­non­cé une seule fois.

Elle refer­ma l’ap­pa­reil. Dehors, le Wadi Rum brû­lait sous le soleil de midi et le groupe élec­tro­gène tous­sait et quelque part Peter O’Toole riait, et le désert conti­nuait sans elle, comme il conti­nuait sans tout le monde, depuis toujours.

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Sept coups de cou­teau — Par­tie 3

Sept coups de cou­teau — Par­tie 3

Sept coups de couteau

Sept coups de couteau

Par­tie 3

VII — LA BORA

4h

Le vent se lève. Pas encore la bora, pas encore le vent cata­ba­tique qui dévale le Karst à deux cents kilo­mètres par heure et arrête les pen­dules et ren­verse les char­rettes et sou­lève les jupes et les toi­tures et les des­tins, non, pas encore, mais le pre­mier souffle, le pre­mier sou­pir, l’haleine fraîche de la mon­tagne qui des­cend vers la mer comme un ani­mal qui se réveille, quatre heures du matin, l’heure où le Karst res­pire et la ville frisonne.

Bep­po l’a sen­ti avant de l’entendre. Par les pieds d’abord, le froid dans les chaus­sures de Grün­baum, le par­quet qui cré­pite, les joints de lai­ton qui se contractent, tout le bâti­ment qui se crispe comme un homme à qui l’on met de la glace dans le dos. Puis par le nez. L’odeur. La bora a une odeur. Thym, pierre, char­bon, neige fon­due, l’odeur du Karst qui est l’odeur de la Slo­vé­nie qui est l’odeur de l’arrière-pays, l’odeur de ce que Trieste a dans le dos quand elle regarde la mer.

La bora souffle sur Trieste depuis que Trieste est Trieste. Elle souf­flait sur Ter­geste quand les Romains y plan­taient des vignes. Elle souf­flait sur l’Hospitium Mag­num quand les mar­chands de sel y dor­maient sur la paille. La bora est anté­rieure à la ville, anté­rieure aux hommes, anté­rieure aux registres. Elle ne s’inscrit nulle part. Elle ne laisse pas de nom. Elle est le contraire du registre, elle est ce qui efface, ce qui emporte, ce qui dénoue les signa­tures et dis­perse les cendres.

Elle souf­flait le 8 juin 1768 quand Win­ckel­mann sai­gnait dans l’escalier de la Locan­da Grande. Les domes­tiques disaient qu’ils n’avaient pas enten­du les cris, mais c’est qu’il y avait la bora, et la bora couvre les cris comme la mer couvre les pierres, et sous la bora un homme peut mou­rir dans la chambre d’à côté sans que vous l’entendiez, et c’est peut-être une excuse et peut-être la véri­té et peut-être les deux, car à Trieste les excuses et les véri­tés ne sont jamais tout à fait séparées.

Elle souf­flait le soir où Casa­no­va quit­ta la ville par la route de Gori­zia en jurant de ne jamais reve­nir, et il ne revint jamais, et la bora ce soir-là empor­ta son cha­peau et il cou­rut après son cha­peau sur la route de Gori­zia et c’est la der­nière image de Casa­no­va à Trieste, un homme qui court après un cha­peau dans le vent, un homme qui perd ce qu’il a sur la tête comme il a per­du ce qu’il avait dans le cœur, et le vent rit, le vent a tou­jours ri des hommes qui courent après ce qu’ils ont perdu.

Quatre heures dix. La bora entre dans le hall par une fis­sure au-des­sus de la porte prin­ci­pale. Bep­po connaît cette fis­sure. La direc­tion la fait répa­rer chaque automne et la bora la rouvre chaque hiver. La bora est patiente. La bora a tout le temps du monde. Le bâti­ment résiste et la bora insiste et l’un et l’autre savent que c’est la bora qui gagne­ra à la fin, parce que le vent gagne tou­jours contre la pierre, deman­dez aux falaises, deman­dez aux temples grecs, deman­dez à Win­ckel­mann qui pas­sait sa vie à regar­der des ruines, c’est-à-dire des bâti­ments que le vent a vaincus.

Et dans la bora les voix. Toutes les voix. La bora est une boîte à lettres, un coffre-fort, une mémoire, elle emporte et elle rap­porte, elle vole les mots des vivants et les rend aux morts et elle vole les mots des morts et les jette aux vivants. Le por­tier de nuit entend dans la bora les voix de tous ceux qui ont par­lé sur cette piaz­za, les mar­chands du trei­zième siècle et les mate­lots véni­tiens et les offi­ciers autri­chiens et les conspi­ra­teurs irré­den­tistes et les femmes de Cava­na et les enfants per­dus et les poètes et les arma­teurs grecs et les pro­fes­seurs alle­mands et les écri­vains irlan­dais et les fabri­cants de pein­ture sous-marine, toutes les voix dans le vent, un chœur.

Bep­po entend la voix de Moret­ti qui dit les murs res­pirent. Bep­po entend la voix de Maria qui dit le bran­zi­no est trop cher. Bep­po entend la voix du Pro­fes­seur Hart­mann chambre 10 qui dit Wo ist das Zim­mer von Win­ckel­mann. Bep­po entend la voix de Frau Kess­ler chambre 12 qui pleure. Bep­po entend la voix du Grec Dou­va­ris qui n’est tou­jours pas ren­tré et qui peut-être ne ren­tre­ra jamais et qui est quelque part dans la nuit dans le vent à Cava­na ou au casi­no ou sur un bateau ou mort. Bep­po entend la voix de Win­ckel­mann qui par­donne. Bep­po entend la voix d’Arcangeli qui demande par­don. Bep­po entend la voix de Casa­no­va qui cherche une chambre et une femme et un nom. Bep­po entend la voix de l’officier de Lis­sa dont la lettre n’est jamais arri­vée. Bep­po entend la voix de l’enfant qui cherche sa mère. Bep­po entend la voix de la femme qui cherche son gant.

Et par-des­sus toutes les voix, ou par-des­sous, ou à tra­vers, la voix de l’Irlandais. Joyce. Qui ne parle pas. Qui écoute. Qui note. Qui trans­forme chaque voix en une phrase et chaque phrase en une page et chaque page en un cha­pitre et chaque cha­pitre en un épi­sode et chaque épi­sode en un organe du corps et chaque organe en une heure du jour et chaque heure en une cou­leur et chaque cou­leur en une tech­nique et l’ensemble est mons­trueux et l’ensemble est un homme, un seul homme, un Juif de Dublin qui tra­verse sa ville en une jour­née comme Ulysse tra­ver­sait la Médi­ter­ra­née en dix ans, parce que la jour­née et les dix ans c’est la même durée quand on regarde bien, et la ville et la mer c’est la même éten­due quand on écoute assez attentivement.

L’ultima siga­ret­ta. Le vent est entré dans la chambre des Schmitz-Vene­zia­ni, via Scor­co­la. Ettore s’est levé, a fer­mé la fenêtre. Mais le vent était déjà dedans, le vent était déjà dans les rideaux et dans les draps et dans les che­veux de Livia et dans la fumée de la ciga­rette qui tour­billonne main­te­nant en spi­rales nou­velles, des spi­rales que la fumée ne fai­sait pas avant l’entrée du vent, des spi­rales qui res­semblent à des phrases, à des para­graphes, à des pen­sées, la fumée écrit dans l’air le livre que Schmitz n’écrira pas, n’écrira pas, n’écrira pas encore, pas avant neuf ans, pas avant 1923, mais le livre est déjà là, dans la fumée, dans le vent, dans l’insomnie, la conscience de Zeno est la conscience du vent qui ne sait pas où il va et qui y va quand même.

Quatre heures trente. La bora for­cit. Les câbles d’acier ten­dus en tra­vers des rues vibrent. Bep­po les entend depuis le hall, ce bour­don­ne­ment métal­lique, cette note unique, la note de Trieste, le la du dia­pa­son de la ville. Les câbles sont là pour que les gens s’y accrochent quand le vent est trop fort, des mains cou­rantes hori­zon­tales à hau­teur de poi­trine le long des rues les plus expo­sées, et les pas­sants se tiennent aux câbles comme des marins se tiennent aux cor­dages et ils avancent contre le vent un pas après l’autre et le vent pousse en retour et c’est ça Trieste, une ville où mar­cher est déjà une lutte, une ville où le simple fait de se rendre d’un point à un autre est une épreuve, une odyssée.

La bora emporte tout. Les cha­peaux et les jour­naux et les affiches et les conver­sa­tions et les secrets. Demain les jour­naux de Trieste publie­ront la nou­velle de l’assassinat de Sara­je­vo, mais la bora emporte aus­si les nou­velles, la bora dis­perse les mots, la bora sait que les nou­velles ne sont que du vent, que les guerres com­mencent par du vent, un édi­to­rial, un dis­cours, un télé­gramme, du vent sur du papier, et la bora souffle plus fort que tous les télé­grammes du monde et pour­tant la guerre vien­dra quand même, parce que les hommes sont plus têtus que le vent.

Quatre heures qua­rante-cinq. Le vent tombe d’un coup. Comme tou­jours. La bora ne décroît pas, elle cesse, elle s’arrête net, comme une phrase sans point final, comme une main qui lâche, et le silence après la bora est plus bruyant que la bora elle-même, un silence de cathé­drale, un silence qui sonne, un silence plein de tous les bruits que le vent avait cou­verts et qui reviennent un par un, les tuyaux, le lustre, le par­quet, les murs, la mer, le cœur de Beppo.

Le hall du Grand Hotel Duchi d’Aosta. Les colonnes de marbre rouge. Le lustre de Mura­no qui ne tremble plus. Le comp­toir de noyer. Le registre fer­mé. Le por­tier de nuit debout. Tout est à sa place. Tout est exac­te­ment comme avant le vent et exac­te­ment comme après le vent et la seule dif­fé­rence est que le por­tier sait main­te­nant que le vent revien­dra, que le vent revient tou­jours, et que tout ce qui est à sa place en ce moment ne sera plus à sa place quand le vent revien­dra, et que le vent reviendra.

Cinq heures moins le quart. Le ciel. Quelque chose dans le ciel. Par la porte vitrée, au-des­sus de la mer, une bande. Pas encore de lumière, non, mais l’absence de noir. Pas la lumière mais la per­mis­sion de la lumière. L’aube ne vient pas d’un coup. L’aube négocie.

VIII — L’AUBE

5h

cinq heures la lumière vient de la mer et la mer est grise pas encore bleue grise comme les yeux de Maria grise comme la cendre de la ciga­rette de Schmitz grise comme le marbre des sta­tues que Win­ckel­mann aimait avant le cou­teau grise comme la page du registre où le nom de Gio­van­ni s’efface len­te­ment sous les noms des vivants grise comme le hall du Grand Hotel Duchi d’Aosta où Bep­po est tou­jours debout vingt-deux ans de nuits un homme qui veille un homme-meuble un homme-lustre un homme qui ne dort pas parce que quelqu’un doit ne pas dor­mir quelqu’un doit être là quand les autres ferment les yeux quelqu’un doit tenir le registre ouvert entre la nuit et le jour entre les morts et les vivants entre les siècles

et la lumière monte et le gris devient bleu et le bleu devient nacre et la nacre devient or non pas or l’or est pour les médailles et les cou­teaux et les empe­reurs morts disons plu­tôt ambre la cou­leur de l’Opollo di Lis­sa le vin de Joyce la cou­leur des che­veux de Livia sur l’oreiller la cou­leur du Mura­no quand le lustre s’allume à six heures la cou­leur de Trieste quand Trieste se réveille et se sou­vient qu’elle est une ville et pas un rêve

les mouettes la pre­mière mouette du matin crie au-des­sus de la piaz­za et son cri est le cri de toutes les mouettes de tous les matins de tous les ports et ce cri dit debout debout le mar­ché le pois­son le bran­zi­no si le prix est bon les bateaux les cha­lands les filets les caisses le sel le tra­vail le monde et Bep­po entend le cri de la mouette et il sait que la nuit est finie que sa nuit est finie que les fan­tômes retournent dans les murs et que les vivants sortent des chambres et que le Grec va peut-être ren­trer ou peut-être pas et que le Prus­sien de la chambre 10 va des­cendre et deman­der où est le meilleur café et que les Autri­chiens de Graz vont des­cendre avec leurs yeux rouges et que le monde va recom­men­cer comme chaque matin depuis l’Hospitium Mag­num comme chaque matin depuis le pre­mier matin

et quelque part dans la ville via Bra­mante un homme dort enfin un Irlan­dais aux lunettes rondes la tête sur la table de la cui­sine le cahier bleu ouvert les épreuves du Por­trait épar­pillées le chat de la phar­ma­cienne sur ses genoux et dans le cahier bleu des notes des frag­ments des rues de Dublin des heures de la jour­née des noms qui ne sont pas encore les bons noms des cha­pitres qui ne sont pas encore des cha­pitres un sché­ma une carte un corps un monde et tout cela devien­dra un livre qui ne sera fini que dix ans plus tard dans une autre ville et dans un autre siècle mais le livre est déjà là dans l’air de Trieste dans les voix de la nuit dans le registre de l’hôtel dans le vent du Karst dans les sept bles­sures de Win­ckel­mann dans les che­veux de Livia dans la der­nière ciga­rette de Schmitz dans les qua­rante mai­sons de Cava­na dans le cri de la mouette dans le gris et le bleu et l’ambre et la lumière

et quelque part via Scor­co­la un homme écrase une ciga­rette dans un cen­drier et regarde sa femme dor­mir et pense à un roman qu’il n’écrira pas et la fumée monte encore un peu et Livia sou­pire et les che­veux coulent sur l’oreiller comme une rivière qui ne s’arrête pas comme la conscience qui ne s’arrête pas comme la nuit qui ne s’arrête pas même quand le jour commence

et le Grec rentre enfin la clé du 7 Dou­va­ris Spy­ri­don K sujet hel­lé­nique négo­ciant Cor­fou Trieste il sent le vin et le tabac et le par­fum de Cava­na et il passe devant Bep­po sans le voir comme tou­jours un homme-fenêtre un homme-verre un homme à tra­vers lequel on passe pour aller dor­mir et le Grec monte l’escalier lour­de­ment et Bep­po prend la clé du 7 et l’accroche au porte-clés et le bruit de la clé sur le cro­chet est le bruit le plus doux du monde le bruit d’une nuit qui se referme le bruit d’un nom qui s’inscrit dans le registre

six clés au porte-clés main­te­nant au lieu de sept le monde est en ordre le registre est en ordre l’hôtel est en ordre et dehors la piaz­za s’éclaire et la mer brille et Trieste est là comme elle a tou­jours été là entre la mon­tagne et la mer entre l’Empire et l’Italie entre les vivants et les morts entre la nuit et le jour entre le registre et le vent Trieste la ville-hôtel la ville-registre la ville-entre-deux la ville qui ins­crit tout le monde et ne garde per­sonne la ville où l’on passe et où l’on ne reste pas sauf Bep­po qui reste sauf le lustre qui reste sauf le par­quet qui reste sauf le numé­ro 10 qui reste sauf les murs qui res­tent et qui respirent

et je suis les murs et je suis le par­quet et je suis le lustre et je suis le registre et je suis l’eau dans les tuyaux et je suis le sel sur les fon­da­tions et je suis la fis­sure au-des­sus de la porte et je suis le cou­rant d’air du pre­mier étage et je suis le marbre rouge et je suis le verre de Mura­no et je suis le cuir du registre et je suis le bois du comp­toir et je suis Trieste et la lumière entre et le jour com­mence et Bep­po va s’en aller et quelqu’un d’autre pren­dra sa place der­rière le comp­toir et la nuit revien­dra et la bora revien­dra et les fan­tômes revien­dront et le registre s’ouvrira de nou­veau et de nou­veaux noms s’inscriront sur de nou­velles pages et les pages tour­ne­ront et les noms s’empileront et le bâti­ment res­pi­re­ra et les murs res­pi­re­ront et tout cela conti­nue­ra long­temps après Bep­po et long­temps après Joyce et long­temps après Schmitz et long­temps après la guerre qui vient et long­temps après la guerre qui vien­dra après la guerre et long­temps après toutes les guerres et tous les registres et tous les noms parce que les murs res­pirent oui les murs res­pirent et le registre enre­gistre et le por­tier veille et la mer est là et Trieste est là et le jour se lève oui le jour se lève oui

Trieste, 1914

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Sept coups de cou­teau — Par­tie 3

Sept coups de cou­teau — Par­tie 2

Sept coups de couteau

Sept coups de couteau

Par­tie 2

IV — L’INSOMNIE

1h

L’ultima siga­ret­ta. I capel­li di Livia. La ver­nice sot­to­ma­ri­na. Il pro­fes­sore irlandese.

L’ultima siga­ret­ta. I capel­li. La ver­nice. Il professore.

Siga­ret­ta. Capel­li. Ver­nice. Joyce.

 

Une heure du matin et je ne dors pas. C’est-à-dire que je ne dors pas encore, comme je ne dors jamais encore à une heure du matin, ni à deux heures, ni par­fois à trois, et Livia qui dort à côté de moi avec cette faci­li­té scan­da­leuse des gens qui n’ont rien à se repro­cher, ou qui se reprochent tout mais seule­ment le matin, Livia qui res­pire dans le noir et dont je ne vois que les che­veux, la masse sombre des che­veux sur l’oreiller, i capel­li di Livia, ces che­veux que Joyce regarde comme s’ils conte­naient un secret, un jour il m’a dit Your wife’s hair is a river, Schmitz, et j’ai ri parce que c’était ridi­cule et j’ai eu peur parce que c’était vrai.

Je devrais dor­mir. Le som­meil est un devoir civique. Un homme qui ne dort pas est un homme qui pense, et un homme qui pense à une heure du matin pense mal, pense en cercles, pense comme un chien qui court après sa queue, la queue étant en l’occurrence la pre­mière ciga­rette de demain matin. L’ultima siga­ret­ta. Com­bien d’ultimes ciga­rettes ai-je fumées. La der­nière der­nière ciga­rette, la vrai­ment der­nière, l’absolument der­nière, la der­nière après laquelle plus jamais, je le jure, je le jure sur la tête de ma fille, sur les che­veux de ma femme, sur le bilan de la Socie­tà Vene­zia­ni, plus jamais, et le len­de­main la main qui cherche le paquet sur la table de nuit avec la pré­ci­sion d’un som­nam­bule, les doigts qui connaissent le che­min dans le noir mieux que le cer­veau ne le connaît en plein jour.

Demain je ne fume­rai pas. Cette phrase, je l’écris depuis vingt ans dans des car­nets que je cache dans le tiroir du bureau, des car­nets pleins de dates de der­nières ciga­rettes, le 3 mars 1895, le 17 sep­tembre 1901, le 2 jan­vier 1907, le 14 avril 1912, chaque date une pierre tom­bale éri­gée sur la tombe d’une réso­lu­tion morte avant d’avoir vécu. Un cime­tière de bonnes inten­tions. Livia n’a jamais trou­vé ces car­nets, ou elle les a trou­vés et n’a rien dit, ce qui est pire, infi­ni­ment pire, car le silence de Livia est un tri­bu­nal devant lequel je suis tou­jours cou­pable et tou­jours acquit­té, ce qui est la pire des condamnations.

La ver­nice sot­to­ma­ri­na. Demain au bureau il fau­dra relire le contrat avec la marine autri­chienne. Huit mille tonnes de pein­ture anti-cor­ro­sion, for­mule bre­ve­tée Vene­zia­ni, pour la flotte de l’Adriatique. Huit mille tonnes. Mon beau-père Olga Vene­zia­ni, paix à son âme, savait que la pein­ture sous-marine est le seul pro­duit au monde dont la demande aug­mente en temps de guerre. Plus les nations se détestent, plus elles construisent des bateaux, plus elles peignent les coques, plus la famille Vene­zia­ni pros­père. Nous sommes les pro­fi­teurs de la haine. Nous ven­dons de l’anti-corrosion aux gens qui se cor­rodent entre eux. Il y a là-dedans une iro­nie que Joyce appré­cie­rait. Joyce appré­cie toutes les iro­nies, c’est même la seule chose qu’il appré­cie sans réserve, avec le vin blanc et l’argent des autres.

L’archiduc est mort hier. C’est-à-dire avant-hier, puisqu’il est une heure du matin et que nous sommes le 29, et que l’archiduc est mort le 28, à Sara­je­vo, d’une balle, comme meurent les archi­ducs quand ils ont l’imprudence de visi­ter les pro­vinces où l’on ne les aime pas. Aujourd’hui, c’est-à-dire hier, les cer­cueils ont tra­ver­sé Trieste. Livia a pleu­ré. Livia pleure pour les archi­ducs comme elle pleure pour les chats per­dus et les souf­flés ratés, c’est-à-dire sin­cè­re­ment mais briè­ve­ment, et à une heure du matin l’archiduc est déjà loin dans sa mémoire, quelque part entre le souf­flé du 14 juin et le chat du voi­sin qui a dis­pa­ru en mai.

Moi je n’ai pas pleu­ré. Les Juifs ne pleurent pas pour les Habs­bourg, ou s’ils pleurent c’est en silence, dans le noir, comme je ne pleure pas en ce moment, parce que pleu­rer sup­po­se­rait de savoir pour­quoi, et je ne sais pas pour­quoi, je sais seule­ment que quelque chose finit, quelque chose d’énorme et de vague et de fami­lier, comme quand on vend une mai­son d’enfance et qu’on regarde les murs vides et qu’on ne sait pas si c’est triste ou libé­ra­teur ou les deux. L’Empire est une mai­son d’enfance. On y a été mal­heu­reux mais on y a été, et être quelque part c’est déjà beau­coup quand on est juif.

I capel­li di Livia. Elle a bou­gé. Un mou­ve­ment du bras dans le som­meil, le bras qui cherche mon corps à côté d’elle et qui ne le trouve pas parce que je suis assis, le dos contre l’oreiller, les yeux ouverts dans le noir, un insom­niaque de cin­quante-trois ans assis à côté de sa femme endor­mie à côté de l’idée de la pre­mière ciga­rette de demain matin. Le bras de Livia est retom­bé. Les che­veux se sont dépla­cés sur l’oreiller. A river, Schmitz. Quand Joyce dit quelque chose de ce genre, il faut le prendre au sérieux, parce que Joyce ne dit jamais rien qui n’ait au moins trois sens, c’est un homme qui parle en couches géo­lo­giques, chaque phrase a un sous-sol et un sous-sous-sol et pro­ba­ble­ment un troi­sième sous-sol où per­sonne ne des­cend jamais sauf lui.

Il pro­fes­sore irlan­dese. Mon pro­fes­seur d’anglais. Mon ami, si j’ose ce mot avec un homme qui n’a pas d’amis mais des sujets d’étude. Joyce étu­die les gens comme un ento­mo­lo­giste étu­die les insectes, avec une atten­tion sans pitié et un amour sans illu­sion. Il m’a étu­dié. Je l’ai vu faire, pen­dant les leçons, ce regard qu’il a quand il écoute, ce regard qui n’écoute pas ce que vous dites mais com­ment vous le dites, et pour­quoi, et ce que votre manière de dire I sup­pose so révèle de votre manière de vivre. Tell me some secrets about Irish­men, je lui ai dit un jour, your bro­ther has been asking so many ques­tions about Jews that I want to get my own back. Il a ri. Son rire est un ins­tru­ment de pré­ci­sion : il ne rit jamais pour rien, il ne rit jamais par poli­tesse, il rit quand quelque chose est vrai, et plus c’est vrai plus il rit, et quand il rit à gorge déployée c’est que la véri­té est insoutenable.

Un jour il écri­ra quelque chose sur moi. Je le sais. Je ne sais pas ce qu’il écri­ra mais je sais qu’il le fera, parce que Joyce n’oublie rien et ne par­donne rien et ne rend rien, ni l’argent ni les confi­dences. Il a mes secrets. Il a mes his­toires. Il a la manière dont je remue les mains quand je parle, et la manière dont Livia croise les jambes quand elle s’assoit, et le bruit que fait la cuillère dans la tasse quand ma belle-mère remue son café, il a tout pris, tout mis dans cette tête effroyable, et un jour tout cela res­sor­ti­ra dans un livre que je ne lirai peut-être jamais ou que je lirai sans me recon­naître ou, pire, en me recon­nais­sant parfaitement.

Je devrais dor­mir. Mais le som­meil ne vient pas, le som­meil est comme un chat, il vient quand on ne l’appelle pas et il fuit quand on le cherche, et en atten­dant le chat du som­meil je pense à mes livres, à mes deux livres, Una vita et Seni­li­tà, mes deux enfants morts, mes deux romans que per­sonne n’a lus, que les cri­tiques ita­liens ont igno­rés avec une una­ni­mi­té qui force le res­pect, que j’ai payés de ma poche comme Joyce a payé ses Dubli­ners de la sienne, nous sommes des édi­teurs de nous-mêmes, des auteurs-clients, des écri­vains qui achètent leurs propres livres pour ne pas mou­rir de honte devant les car­tons d’invendus.

Et pour­tant. Joyce m’a dit une chose, un soir, après la leçon, en mar­chant le long du Cor­so pen­dant que la bora souf­flait et que nous nous accro­chions aux câbles comme des marins à des cor­dages, il m’a dit Schmitz the only modern Ita­lian wri­ter who inter­ests me is Ita­lo Sve­vo. Ita­lo Sve­vo. Mon faux nom. Mon nom de papier. Il l’a dit avec ce sérieux abso­lu qu’il a quand il parle de lit­té­ra­ture, ce sérieux qui est le contraire de la solen­ni­té, un sérieux d’artisan, de char­pen­tier, de peintre sous-marin, le sérieux de l’homme qui connaît son métier et qui recon­naît le métier chez un autre. Et j’ai sen­ti quelque chose, dans cette rue, dans ce vent, quelque chose comme une résur­rec­tion, Lazare sor­tant de la tombe avec de la bora plein les cheveux.

La ver­nice sot­to­ma­ri­na. I capel­li di Livia. L’ultima siga­ret­ta. Il pro­fes­sore irlan­dese. Tout revient. Tout tourne. Le cer­veau d’une heure du matin est un manège dont on ne des­cend pas, un manège de che­vaux de bois qui sont mes pen­sées, tou­jours les mêmes che­vaux dans le même ordre, la pein­ture, les che­veux, la ciga­rette, Joyce, et de nou­veau la pein­ture et de nou­veau les che­veux et de nou­veau la ciga­rette et de nou­veau Joyce, et le manège tourne et Livia dort et la nuit avance et l’archiduc est mort et la guerre va venir.

La guerre va venir. Cela je le sais. Pas parce que je suis intel­li­gent, je ne le suis pas par­ti­cu­liè­re­ment, mais parce que je suis indus­triel, et les indus­triels sentent la guerre comme les pay­sans sentent la pluie, par les os, par le car­net de com­mandes, par le télé­gramme du matin qui dit que telle marine a dou­blé sa com­mande de pein­ture et que telle autre a tri­plé et que les arse­naux de Pola tournent jour et nuit. On ne peint pas des coques pour la paix. On peint des coques pour les faire durer sous l’eau salée et les obus et les tor­pilles, on peint des coques pour la mort, et la for­mule bre­ve­tée Vene­zia­ni est la meilleure for­mule au monde pour faire durer la mort sous l’eau salée.

Qu’est-ce que la guerre fera de nous. De nous les Juifs. De nous les Schmitz-Vene­zia­ni, aus­tro-ita­liens, tries­tins de langue, autri­chiens de pas­se­port, juifs de nais­sance, euro­péens de néces­si­té. Quand l’Empire se déchire, les cou­tures cèdent d’abord aux endroits les plus minces, et les endroits les plus minces c’est nous, c’est tou­jours nous, les entre-deux, les ni‑l’un-ni‑l’autre, les gens dont le nom ne sonne pas juste dans aucune langue. Schmitz. Ni ita­lien ni alle­mand. Sve­vo. Ni non plus. Ita­lo Sve­vo, l’Italien-Souabe, un nom qui est déjà une valise, un nom de départ, un nom qui dit je suis deux et donc zéro, deux ori­gines égales zéro patrie.

Joyce com­prend cela. Joyce est irlan­dais comme je suis tries­tin, c’est-à-dire d’un lieu que les autres pos­sèdent. Les Irlan­dais et les Tries­tins se com­prennent sans s’expliquer, c’est une fra­ter­ni­té de l’occupé, une franc-maçon­ne­rie de la marge. Il a un pas­se­port bri­tan­nique et il déteste l’Angleterre. J’ai un pas­se­port autri­chien et je ne sais pas si j’aime l’Autriche ou si j’aime seule­ment l’idée de l’Autriche, ce qui n’est pas la même chose, comme aimer une femme n’est pas la même chose qu’aimer l’idée d’une femme, et je sais de quoi je parle.

I capel­li di Livia. Elle a bou­gé encore. Un sou­pir. Les che­veux. Dans le noir de la chambre je ne vois pas leur cou­leur mais je la connais par cœur, cette cou­leur qui n’est ni roux ni brun ni or mais les trois à la fois, comme Trieste n’est ni l’Italie ni l’Autriche ni les Bal­kans mais les trois à la fois, et Joyce a dit a river et il avait rai­son parce que les che­veux de Livia coulent, oui, c’est le mot, ils coulent sur l’oreiller comme l’eau coule dans un lit de rivière et la rivière tra­verse la ville et la ville est Dublin ou Trieste c’est la même chose et les che­veux de ma femme tra­ver­se­ront un livre que je n’ai pas écrit et que Joyce n’a pas écrit non plus, pas encore, pas encore, mais la rivière coule déjà, dans le noir, sur l’oreiller, entre nous.

L’ultima siga­ret­ta. Il est une heure et demie. Je ne dor­mi­rai pas. Autant fumer. La main cherche le paquet sur la table de nuit. Les doigts trouvent. La boîte d’allumettes. Le soufre. La flamme. Le visage de Livia éclai­ré une seconde par la flamme, les yeux fer­més, la bouche entrou­verte, les che­veux, puis le noir de nou­veau et le bout rouge de la ciga­rette comme une étoile minus­cule dans la nuit de la chambre, une étoile qui est ma fai­blesse et ma conso­la­tion et mon men­songe et ma vérité.

La fumée monte. Livia ne se réveille pas. La fumée monte vers le pla­fond que je ne vois pas et se mêle au noir et je pense à un roman, non, pas un roman, à quelque chose, quelque chose qui serait la forme même de cette insom­nie, de ce manège, de ces pen­sées qui tournent sans conclure, un homme qui se regarde pen­ser et qui pense qu’il se regarde pen­ser et qui sait que cette régres­sion est infi­nie et comique et déses­pé­rée, un homme qui essaie d’arrêter de fumer ou d’arrêter de men­tir ou d’arrêter de vieillir et qui n’arrête rien parce que la vie est pré­ci­sé­ment ce qui ne s’arrête pas, la conscience est ce qui ne s’arrête pas, et peut-être que cela pour­rait être un livre, peut-être que cela devrait, la confes­sion d’un homme ordi­naire, un Tries­tin, un Juif, un indus­triel, un insom­niaque, un men­teur, la conscience d’un homme, la conscience de.

Non. J’ai déjà écrit deux livres que per­sonne n’a lus. En écrire un troi­sième serait de l’obstination et l’obstination est le vice des imbé­ciles. Mieux vaut vendre de la pein­ture. La pein­ture sous-marine ne demande pas d’être lue, elle demande d’être appli­quée, et une fois appli­quée elle fait son tra­vail en silence, sous l’eau, dans le noir, comme le som­meil de Livia, comme la nuit de Trieste, comme tout ce qui est utile et invisible.

Et pour­tant. The only modern Ita­lian wri­ter who inter­ests me.

 

Joyce. Ver­nice. Capel­li. Sigaretta.

Il pro­fes­sore. La ver­nice. I capel­li. L’ultima.

Deux heures. La ciga­rette est finie. Livia dort. L’archiduc est mort. Le manège tourne.

V — CAVANA

2h

Le hall du Grand Hotel Duchi d’Aosta. Deux heures du matin. La lumière du lustre vacille, s’éteint, revient, s’éteint. Bep­po est seul der­rière le comp­toir. Le Grec n’est tou­jours pas ren­tré. Quelque part au-des­sus, les tuyaux. Quelque part en des­sous, les fon­da­tions. Le cou­rant d’air du pre­mier étage des­cend l’escalier comme une personne.

L’ascenseur, ins­tal­lé en 1909, tremble dans sa cage de fer for­gé. Les câbles grincent. La cabine des­cend d’un demi-étage, s’arrête, remonte d’un quart d’étage, s’arrête. Per­sonne ne l’a appe­lé. Per­sonne n’est dedans.

BEP­PO — È sta­to Winckelmann.

Il rit. Il ne rit pas. Il dit cela chaque nuit quand l’ascenseur bouge sans rai­son et chaque nuit il rit et chaque nuit il ne rit pas tout à fait. L’ascenseur se tait. Le lustre tremble.

Le registre sur le comp­toir. Fer­mé. Bep­po l’a fer­mé à minuit. Le registre s’ouvre. Seul. Les pages tournent d’elles-mêmes, en arrière, rapi­de­ment, le bruit d’ailes d’un oiseau pris au piège, les pages de 1914 à 1912, de 1912 au blanc, au rien, au-delà du registre, dans les registres d’avant, dans les siècles, dans la Locan­da Grande, dans l’Osteria Grande, dans l’Hospitium Mag­num. Le registre s’arrête. La page est vide. Puis une écri­ture appa­raît, len­te­ment, comme si une main invi­sible écri­vait dans l’air au-des­sus du papier.

GIO­VAN­NI. Sen­za cognome. Came­ra 10.

Le cou­rant d’air du pre­mier étage souffle plus fort. Les gout­te­lettes du lustre tintent. Une odeur de cire et de sang très ancien.

Au pied de l’escalier. Un homme en habit du XVIIIe siècle, che­mise ouverte, tachée. Il se tient le ventre de la main gauche. Sa main droite est ten­due vers Bep­po. Il parle en même temps en trois langues, chaque phrase étant la tra­duc­tion et la tra­hi­son de la précédente.

WIN­CKEL­MANN — Guar­da che mi ha fat­to. Schau was er mir ange­tan hat. Vide quid mihi fecit.

BEP­PO — Signore, il bar è chiu­so. Le bar est fer­mé. Reve­nir demain matin.

Bep­po ne lève pas les yeux. Vingt-deux ans de métier. On ne regarde pas les fan­tômes en face. On parle au mur. On parle aux clés. On parle au registre.

WIN­CKEL­MANN — Les médailles. Er hat die Medaillen genom­men. Aureas numis­ma­ta Impe­ra­tri­cis. Elles brillaient et il les a vues briller et le désir est entré par les yeux, le désir entre tou­jours par les yeux, je le sais mieux que qui­conque, moi qui ai pas­sé ma vie à regar­der la beau­té, à la nom­mer, à la clas­si­fier, edele Ein­falt und stille Größe, noble sim­pli­ci­té et gran­deur sereine, et c’est un cui­si­nier de Pis­toia qui m’a appris la der­nière leçon, la seule que les sta­tues ne donnent pas, le froid du cou­teau entre les côtes.

Sa che­mise s’ouvre davan­tage. On compte les bles­sures. Une. Deux. Trois. Quatre. Cinq. Six. Sept. Elles s’ouvrent et se ferment len­te­ment, comme des bouches, comme des yeux, comme des mots.

À l’autre bout du hall. Entré par la porte de ser­vice. Un jeune homme, petit, brun, les mains vides. Tablier de cui­si­nier. Il tremble.

ARCAN­GE­LI — Le ho vis­to. Les médailles. Che luce. Come il sole in una stan­za buia. L’or qui brille comme ça, dans la main de l’étranger, l’or fait des choses dans la tête d’un homme qui n’a rien, l’or entre par les yeux et des­cend dans le ventre et le ventre dit prends et la main prend et le couteau.

WIN­CKEL­MANN — Je t’avais mon­tré les médailles. Je te les avais mon­trées comme je mon­trais les sta­tues, pour le plai­sir de mon­trer, pour le plai­sir de voir briller les yeux de celui qui regarde, vani­té, oui, vani­tas vani­ta­tum, la vani­té du savant qui exhibe son savoir comme l’or, qui veut être admi­ré par le cui­si­nier, par le gar­çon d’écurie, par le mate­lot, ich wollte bewun­dert wer­den, je vou­lais être admi­ré, et j’ai été assassiné.

ARCAN­GE­LI — Mi per­do­ni, Signore.

WIN­CKEL­MANN — Je t’ai par­don­né. Devant le tri­bu­nal de Dieu je t’ai par­don­né. Devant la Piaz­za San Pie­tro tu as été roué vif. Le par­don et la roue. La grâce et le sup­plice. Les deux en même temps. Comme tou­jours. Comme Trieste.

Arcan­ge­li s’agenouille. Ses mains sont rouges main­te­nant. Elles étaient vides et elles sont rouges. Un cou­teau appa­raît entre ses doigts, puis dis­pa­raît. Win­ckel­mann le regarde avec une expres­sion qui res­semble à de la tendresse.

Par la porte prin­ci­pale. Man­teau de voyage, per­ruque pou­drée, légè­re­ment de tra­vers. Un homme de haute taille, sou­riant, une canne à pom­meau d’argent. Il regarde le hall comme s’il le recon­nais­sait et ne le recon­nais­sait pas.

CASA­NO­VA — Ques­ta non è la Locan­da Grande.

BEP­PO — C’est le Duchi d’Aosta, Signore. La Locan­da Grande a été démo­lie en 1847.

CASA­NO­VA — Démo­lie. On démo­lit tout. On démo­lit les hôtels et les répu­bliques et les femmes et les sou­ve­nirs. J’ai dor­mi ici en. Quelle année. Les années se confondent quand on a vécu dans toutes les villes et dor­mi dans tous les lits, les années deviennent des chambres et les chambres deviennent des années et on ne sait plus si l’on se sou­vient d’une femme ou d’un lieu ou d’un drap ou d’une lumière sur un pla­fond à quatre heures du matin dans une ville dont le nom sonne comme un sou­pir. Trieste. Le nom sonne comme un sou­pir. Triste. Trieste. Triste-este. La ville triste qui est.

WIN­CKEL­MANN — Che­va­lier de Sein­galt. Vous étiez au registre aus­si. Deux siècles avant moi ou après moi, le temps ne fonc­tionne plus ici, les registres sont empi­lés comme des géo­lo­gies et nous cir­cu­lons entre les couches.

CASA­NO­VA — Ah, le Saxon. L’homme aux sta­tues. On m’a par­lé de votre mort. Una brut­ta cosa. Je suis mort aus­si, mais plus len­te­ment, à Dux, en Bohême, biblio­thé­caire d’un châ­teau où per­sonne ne lisait, la pire des morts pour un homme qui a vécu, mou­rir dans un châ­teau de Bohême où la seule aven­ture est de comp­ter les livres et les jours.

Casa­no­va arpente le hall. Il touche les colonnes de marbre rouge. Il regarde le lustre.

CASA­NO­VA — Mura­no. Je recon­nais le verre. J’ai connu un souf­fleur de verre à Mura­no, il s’appelait, non, le nom est par­ti, mais la femme du souf­fleur, elle, oui, ses mains sen­taient le sable et sa peau le sel et nous nous voyions le mar­di quand le souf­fleur souf­flait et qu’il ne pou­vait pas sur­veiller et la femme du souf­fleur me souf­flait des choses à l’oreille qui n’étaient pas du verre mais qui étaient fra­giles aussi.

Les trois fan­tômes se font face. Bep­po, der­rière le comp­toir, ne bouge pas. Le registre est tou­jours ouvert. Les pages conti­nuent de tour­ner, très lentement.

WIN­CKEL­MANN — Nous sommes les ins­crits. Les enre­gis­trés. Ceux dont le nom est dans le livre. On entre dans un hôtel et on donne son nom et le nom reste quand le corps est par­ti, le nom sur­vit au corps, le registre est plus durable que la chair, j’en sais quelque chose, moi dont la chair a été ouverte sept fois.

CASA­NO­VA — Le nom, oui. Le faux nom. J’ai eu plus de noms que de maî­tresses. Casa­no­va, Sein­galt, le che­va­lier, l’abbé, le comte, le doc­teur. Dans chaque registre un nom dif­fé­rent, dans chaque ville un homme dif­fé­rent, et sous tous ces noms le même homme qui ne savait pas qui il était et qui cher­chait dans le lit des femmes une réponse que les femmes ne donnent jamais parce que la réponse n’existe pas.

WIN­CKEL­MANN — Vous dans le lit des femmes. Moi dans le regard des sta­tues. Nous cher­chions la même chose par des che­mins dif­fé­rents. Edle Ein­falt. Noble sim­pli­ci­té. La forme par­faite qui ne tra­hit pas, qui ne poi­gnarde pas, qui ne meurt pas.

ARCAN­GE­LI — Et moi. Moi qui ne cher­chais rien. Moi qui ne vou­lais que man­ger. Un cui­si­nier, signo­ri. Un cui­si­nier sans emploi dans une auberge de Trieste et l’or du Saxon dans la chambre d’à côté. Les murs entre les chambres sont minces. On entend tout. J’entendais l’or briller. Si, si, on entend l’or, l’or fait un bruit dans la tête de celui qui n’a rien, un bruit plus fort que la rai­son, plus fort que Dieu, plus fort que le pardon.

Le lustre s’éteint com­plè­te­ment. Noir. Les voix conti­nuent dans le noir.

Dans le noir, les voix d’autres fan­tômes. Tous ceux du registre. Tous ceux de tous les registres. Ils passent dans le hall comme une pro­ces­sion, comme le cor­tège de cet après-midi, les cer­cueils de l’archiduc, sauf que ces cer­cueils-ci sont invi­sibles et les morts marchent debout.

UNE VOIX DE FEMME — J’ai per­du un gant dans le hall en 1831. Un gant de che­vreau blanc, bou­tons de nacre. Si quelqu’un le retrouve.

UN OFFI­CIER — Haupt­mann Frie­drich von Kel­ler, Dritte Bataillon, Siebtes Regi­ment. J’ai pas­sé une nuit ici en 1866 avant d’embarquer pour Lis­sa. Chambre 9. J’ai écrit une lettre à ma femme. La lettre n’est jamais arri­vée. Moi non plus.

UN MAR­CHAND — Pesce. Olio. Sale. For­mag­gio. Dov’è il magaz­zi­no. Où est l’entrepôt. Je cherche l’entrepôt. L’Hospitium Mag­num avait un entre­pôt au rez-de-chaus­sée et du pois­son salé et de l’huile dans des jarres, je le sais parce que je suis venu, je viens tous les mar­dis, je viens depuis sept cents ans, Pie­ro del Sale, Mar­co d’Istria, Gia­co­mo il Gre­co, nous venons le mar­di, c’est le jour du mar­ché, le mar­di, tou­jours le mardi.

Bep­po pense : demain mar­di, mar­ché au pois­son, bran­zi­no si le prix est bon.

UN ENFANT — Mama. Mama. Dove sei. Mama.

Le lustre se ral­lume. D’un coup. Tous les soixante bras. Le hall est vide. Bep­po est seul. Le registre est fer­mé. Comme s’il ne s’était rien pas­sé. Mais les gout­te­lettes de verre tremblent encore. Encore. Encore.

Non. Le hall n’est pas vide. Au fond, près de la porte de ser­vice, une lumière. Une lumière rou­geâtre. L’odeur de la Cava­na. Les qua­rante mai­sons de la Cava­na. L’odeur de par­fum bon mar­ché et de sueur et de lampe à pétrole et de draps et de crème et de linge et de ruelle et de port. Le hall se pro­longe, s’étire, devient une ruelle, les colonnes de marbre deviennent des murs décré­pis, le par­quet devient des pavés, le lustre de Mura­no devient un réver­bère, et Bep­po est tou­jours là mais il n’est plus der­rière le comp­toir, il est dans la ruelle, il est à Cava­na, il a vingt ans, il est déjà por­tier de nuit mais c’est sa nuit de congé et il est à Cava­na parce qu’à vingt ans on va à Cava­na les nuits de congé.

BEP­PO À VINGT ANS — Olga. Lui­sa. Mari­ja. Kata­ri­na. Je ne me sou­viens plus de laquelle. Des mains, oui. Des mains qui sen­taient le savon de Mar­seille et quelque chose d’autre des­sous, quelque chose que le savon ne cou­vrait pas, la mer peut-être, ou le pois­son, les filles de Cava­na venaient du port, des îles, d’Istrie, de Dal­ma­tie, elles venaient de par­tout où il y a de la pau­vre­té et de l’eau, elles venaient comme le pois­son, par la mer, et elles finis­saient à Cava­na, qua­rante mai­sons, qua­rante femmes, je ne sais plus laquelle.

CASA­NO­VA — Tou­jours les mêmes. Le même quar­tier dans chaque ville. À Venise le Ridot­to. À Paris le Palais-Royal. À Londres Covent Gar­den. À Trieste, Cava­na. L’homme qui entre dans ces quar­tiers cherche ce que tous les hommes cherchent : l’oubli de soi. Cinq minutes sans pen­ser. Cinq minutes où le corps com­mande et la tête se tait. J’ai cher­ché cela toute ma vie et je ne l’ai trou­vé que dans les pri­sons, à Venise, sous les Plombs, quand il n’y avait plus de femmes ni de jeu ni de fuite et que je ne pou­vais plus être que moi-même, c’est-à-dire personne.

La ruelle s’efface. Les murs rede­viennent des colonnes. Les pavés rede­viennent du par­quet. Le réver­bère rede­vient le lustre. Bep­po a de nou­veau cin­quante ans et des chaus­sures à trente-deux cou­ronnes qui lui font mal aux pieds.

Par la vitre de la porte d’entrée. Dehors. La piaz­za. Un homme tra­verse en dia­go­nale, venant des arcades du Caf­fè degli Spec­chi, mar­chant vers la via del Cor­so. Lunettes, cha­peau, canne. Il s’arrête devant l’hôtel. Il regarde à tra­vers la vitre. Il voit Bep­po. Bep­po le voit.

JOYCE — That man.

BEP­PO — Quel Irlan­dais.

Ils se regardent à tra­vers la vitre. L’un dedans, l’autre dehors. L’un qui veille, l’autre qui ne dort pas. Le verre entre eux comme le verre entre les miroirs du Caf­fè degli Spec­chi, et dans le reflet de la vitre le visage de Joyce se super­pose au visage de Bep­po et les deux visages deviennent un seul visage qui n’est ni l’un ni l’autre mais le visage de l’homme qui attend, le visage d’Ulysse, le visage de Bloom, le visage de personne.

WIN­CKEL­MANN — Écris-le.

CASA­NO­VA — Écris-nous.

ARCAN­GE­LI — Écris tout.

Joyce conti­nue sa route. Sa sil­houette dis­pa­raît dans le Cor­so. Le bruit de la canne sur les pavés. Puis plus rien. La piaz­za. La mer. La nuit.

Le hall. Bep­po seul. Le registre fer­mé. L’ascenseur immo­bile. Le lustre qui tremble. Deux heures qua­rante-cinq. Les fan­tômes sont par­tis. Ou non. Ils ne partent jamais. Ils sont dans les murs. Ils sont dans l’eau des tuyaux et dans le bois du comp­toir et dans le verre du lustre et dans les pages du registre et dans la mémoire de Bep­po qui est la mémoire de Moret­ti qui est la mémoire de l’hôtel qui est la mémoire de la ville.

WIN­CKEL­MANN — Ti per­do­no.

Mais ce n’est plus Win­ckel­mann qui parle. C’est le bâti­ment. C’est le par­quet de noyer et les colonnes de marbre et le lustre de Mura­no et les tuyaux dans les murs et les fon­da­tions sous les fon­da­tions. Le bâti­ment par­donne au cou­teau comme la mer par­donne au sel. Parce qu’il n’y a pas d’alternative. Parce que les murs n’ont pas le choix. Parce que le registre ins­crit les assas­sins à côté des vic­times, les vivants à côté des morts, les archi­ducs à côté des cui­si­niers, sans dis­tinc­tion, sans juge­ment, sans par­don ni condam­na­tion, le registre enre­gistre, c’est tout, c’est tout ce qu’il sait faire.

Trois heures moins le quart. Bep­po est debout. Le Grec n’est tou­jours pas ren­tré. Le lustre ne tremble plus. Les fan­tômes dorment. Bep­po ne dort pas. Bep­po ne dor­mi­ra pas. Bep­po veille.

VI — CHAMBRE 10

3h

Un homme entre dans une chambre d’hôtel et ne sait pas qu’il n’en sor­ti­ra pas vivant.

 

Sten­dal. Le père cor­don­nier. Les mains du père, larges, cra­que­lées, les mains qui tiennent le cuir comme on tient un ani­mal bles­sé. L’enfant regarde. L’enfant vou­drait des mains blanches. L’enfant aura des mains blanches.

 

Rome. Les sta­tues. La pre­mière fois. L’Apollon du Bel­vé­dère. Le marbre qui res­pire, qui ne res­pire pas, qui fait sem­blant de res­pi­rer, et c’est plus beau que la res­pi­ra­tion, c’est la res­pi­ra­tion libé­rée du corps, la res­pi­ra­tion pure, edle Ein­falt, noble sim­pli­ci­té, le souffle de la pierre.

Le Pape m’a nom­mé Pré­fet des Anti­qui­tés. Moi. Le fils du cor­don­nier de Stendal.

Vienne. Les médailles. L’Impératrice Marie-Thé­rèse sou­rit. Ses mains à elle aus­si, blanches, avec des bagues, les mains qui donnent les médailles et les médailles brillent et l’or est chaud dans la paume et je les emporte comme un enfant emporte un tré­sor, dans la poche, en ser­rant, et sur la route de Trieste je les sors et je les regarde et elles brillent dans le soleil et je suis heu­reux comme un enfant du cor­don­nier de Sten­dal qui a de l’or dans la poche.

 

Pour­quoi Trieste. Pour­quoi m’arrêter. Je devais prendre un navire pour Ancône et de là Rome. Mais quelque chose. Un pres­sen­ti­ment. Non. La fatigue. Les auberges. Les lits de corde et les punaises et le vin aigre et les cochers qui volent. Le voyage est un désen­chan­te­ment pro­gres­sif. On part pour la beau­té et on ren­contre la boue.

 

Gio­van­ni. J’ai don­né mon pré­nom seule­ment. Sans patro­nyme. Pour­quoi. Jeu. Vani­té. L’homme le plus célèbre d’Europe qui joue à être per­sonne. Comme un dieu qui se déguise en men­diant pour tra­ver­ser les villes. Ulysse chez les Cyclopes. Per­sonne. Je m’appelle Personne.

 

Le gar­çon de la chambre d’à côté. Petit. Brun. Cui­si­nier. Il dit. De Pis­toia. Des yeux. Des yeux qui regardent. Qui regardent quoi. Les médailles. Mes mains quand je tiens les médailles. Je les lui montre. Pour­quoi. Vani­tas. Vanitatum.

 

Le cou­teau.

 

Le pre­mier coup ne fait pas mal. Le pre­mier coup est une sur­prise. Le corps ne com­prend pas. Le corps dit : ce n’est pas pos­sible. Et puis le deuxième coup et le corps com­prend et le troi­sième et le qua­trième et le cin­quième et le sixième et le sep­tième et le corps ne dit plus rien.

 

Guar­da che mi ha fatto.

 

Je des­cends l’escalier. Le sang entre les doigts. Le sang est chaud, c’est la seule chose que je pense, le sang est chaud et mes mains sont chaudes et les médailles sont froides, il a pris les médailles, les médailles de l’Impératrice, l’or, tout l’or dans les mains du cui­si­nier main­te­nant, et moi je des­cends avec du sang à la place de l’or et je crie dans l’escalier et personne.

 

Per­sonne ne vient. Les domes­tiques. Les murs. Le hall. L’auberge entière se tait. La ville se tait. Trieste se tait. Comme elle se tai­ra cent qua­rante-six ans plus tard quand d’autres cer­cueils pas­se­ront sur la piaz­za et que la ville retien­dra son souffle.

 

Je par­donne.

Je ne sais pas pourquoi.

Le par­don n’a pas de rai­son. Le par­don est un spasme du cœur, comme le meurtre est un spasme de la main.

 

La chambre 10. Le chiffre reste. Les murs changent, le par­quet change, la fenêtre se déplace, les meubles dis­pa­raissent, le bâti­ment est démo­li et recons­truit et démo­li et recons­truit et le chiffre reste, 10, comme un clou dans le vide, un clou qui tient ensemble six siècles de murs, et le por­tier de nuit dit È sta­to Win­ckel­mann en riant et en ne riant pas et c’est ma comé­die, c’est ma tra­gé­die, c’est mon nom qui reste quand le sang est sec et le par­don oublié et l’or fon­du et la roue brisée.

 

Chambre 10. Trois heures du matin. Un cou­rant d’air.

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Sept coups de cou­teau — Par­tie 3

Sept coups de cou­teau — Par­tie 1

Sept coups de couteau

Sept coups de couteau

Par­tie 1

Grand Hotel Duchi d’Aosta, Trieste

Nuit du 28 au 29 juin 1914

I — LE HALL

22h

Dix heures. Les clés.

Bep­po posa les mains sur le comp­toir et le bois tiède remon­ta dans ses paumes comme quelque chose de vivant. Le noyer. Depuis com­bien d’années ce comp­toir. Depuis les Ciga, disait Moret­ti, depuis avant les Ciga, depuis le Vano­li, peut-être depuis avant le Vano­li. Ses mains connais­saient chaque veine du bois, chaque cica­trice sous le ver­nis. En haut le verre nou­veau, doré, bronze, les reflets de la mer disaient-ils dans le jour­nal quand ils ont refait. Reflets. La mer ne fait pas de reflets à dix heures du soir. Noire la mer. Noire et plate et silen­cieuse ce soir devant la piaz­za et toute la jour­née aus­si silen­cieuse, la jour­née des cercueils.

La clé du 7 pen­dait encore. Le Grec, Dou­va­ris, pas ren­tré. Au café sans doute, ou au casi­no, ou chez les femmes à Cava­na. Les Grecs ont de l’argent pour tout ça. La clé du 12 man­quait, bon, les Autri­chiens de Graz, le couple, ren­trés tôt, ella avait les yeux rouges toute la jour­née, le cor­tège, elle pleu­rait pour l’archiduc ou elle pleu­rait pour pleu­rer. Les femmes pleurent pour les morts des autres comme pour les leurs. Maria pleu­rait quand la chatte est morte et elle ne pleu­rait pas quand son frère. Non. Ne pas pen­ser au frère de Maria. La clé du 14, la clé du 16, la clé du 21. Le 10 est vide. Le 10 est tou­jours vide. Enfin presque tou­jours. On le donne quand il n’y a plus rien d’autre, et les clients ne res­tent jamais long­temps, ils sentent quelque chose, le froid peut-être, les murs, je ne sais quoi. È sta­to Winckelmann.

Le lustre. Ce lustre. Baro­vier e Toso, verre de Mura­no, aqua­ma­rine, ils l’avaient fait venir de Venise pièce par pièce, soixante bras, peut-être quatre-vingts, per­sonne n’a jamais comp­té. Moret­ti disait qu’il valait plus que la moi­tié des chambres réunies. À cette heure-ci éteint, presque éteint, deux bou­gies élec­triques sur soixante, le mini­mum pour qu’un client qui rentre voie le comp­toir et son propre che­min jusqu’à l’escalier. Les gout­te­lettes de verre trem­blaient quand même. Pour­quoi tremblent-elles. Pas de vent dans le hall. Pas de bora ce soir, rien, calme plat, la ville retient son souffle depuis cet après-midi, depuis le port, depuis les cer­cueils, tout est lourd et immo­bile. Et pour­tant le lustre tremble. Le bâti­ment res­pire, disait Moret­ti. Tous les bâti­ments res­pirent, et celui-ci plus que les autres parce qu’il est vieux et qu’il a des choses dans les poumons.

Mes pieds. Déjà. Il n’est que dix heures et déjà les pieds. Le gauche sur­tout, sous la voûte, cette dou­leur qui remonte dans la che­ville. Les chaus­sures de Grün­baum, via Car­duc­ci, trente-deux cou­ronnes, trop cher, Maria avait dit trop cher et elle avait rai­son et je les ai ache­tées quand même et elles me font mal depuis le pre­mier jour. L’orgueil des pieds. Ache­ter des chaus­sures trop chères qui font mal pour avoir l’air d’un por­tier de grand hôtel et pas d’un por­tier de pen­sion de famille. Comme si les clients regar­daient les pieds du por­tier. Ils ne regardent rien. Ils regardent le lustre en entrant et la clé en sor­tant et entre les deux ils regardent à tra­vers vous comme à tra­vers du verre, pas le beau verre aqua­ma­rine de Baro­vier e Toso, non, du verre ordi­naire, invi­sible, un homme-fenêtre, ecco, un homme par lequel on passe pour aller dormir.

Cos­sa ti vol. C’est le métier. Vingt-deux ans de métier. Vingt-deux ans de nuits. Moret­ti en avait fait trente et il est mort dans son lit un mar­di à quatre heures de l’après-midi, la seule heure de la jour­née où il n’avait jamais été éveillé, comme si la mort l’avait pris par sur­prise en le trou­vant les yeux fer­més pour une fois, tiens celui-là dort, pro­fi­tons-en. Si je meurs ce sera la nuit, les yeux ouverts, der­rière ce comp­toir, et le pre­mier client à des­cendre le matin me trou­ve­ra debout et raide et il pen­se­ra que je suis un meuble. Un meuble qui fai­sait par­tie du hall, entre le lustre et l’escalier, un meuble en forme d’homme avec des chaus­sures à trente-deux couronnes.

Un bruit à l’étage. Deuxième étage. Les tuyaux. Quelqu’un tire la chasse ou fait cou­ler un bain. À cette heure-ci. Les Autri­chiens de Graz peut-être, les gens en deuil prennent des bains la nuit, j’ai remar­qué ça, les gens très tristes se lavent beau­coup, comme s’ils vou­laient ôter quelque chose de la peau, la mort des autres, la sueur de la tris­tesse. L’eau court dans les tuyaux, des­cend dans les murs, rejoint les cana­li­sa­tions sous le sol, sous les fon­da­tions, là où il y avait avant l’Hospitium Mag­num, le pre­mier relais, trei­zième siècle, les murs sont pleins de tuyaux et les tuyaux sont pleins d’eau et l’eau est pleine de la crasse de six siècles de voya­geurs. Pen­sée dégoû­tante. Ne pas pen­ser à ça. Pen­ser au pois­son. Demain mar­di, mar­ché au pois­son, bran­zi­no si le prix est bon, Maria le fait avec les pommes de terre et le roma­rin, bran­zi­no al for­no con patate, quand le prix est bon. Deux cou­ronnes le kilo la semaine der­nière. Trop cher le bran­zi­no aus­si. Tout est trop cher. L’archiduc est mort et le bran­zi­no est trop cher, voi­là les nou­velles de la journée.

Cet après-midi. Le cor­tège. Je les ai vus arri­ver par le port, les cer­cueils sur le navire, le SMS Viri­bus Uni­tis, l’ironie, uni­tis, la force unie, rien n’est uni, tout se défait, l’Empire se défait, les Ita­liens tirent d’un côté, les Slaves de l’autre, les Alle­mands du troi­sième, et au milieu Trieste, tou­jours au milieu, tou­jours entre, ni l’un ni l’autre, les deux à la fois, xe vero, c’est ça Trieste, un entre-deux, un hôtel, un lieu de pas­sage. Les cer­cueils des­cen­dus sur le quai. Les sol­dats. Les che­vaux noirs. Le silence de la piaz­za. Moi sur le seuil de l’hôtel, en livrée, au garde-à-vous, tous les por­tiers des hôtels de la piaz­za au garde-à-vous, le Vano­li et le Duchi c’est la même chose main­te­nant mais je dis encore Vano­li par­fois, mon père disait Vano­li, et son père disait Locan­da Grande, et le père de son père disait Oste­ria, et avant ça Hos­pi­tium Mag­num, les noms changent et le seuil reste et sur le seuil un homme debout qui regarde pas­ser les morts.

Les morts de cet hôtel. Mieux vaut ne pas comp­ter. Mieux vaut ne pas pen­ser à Win­ckel­mann ce soir. Mais c’est plus fort que moi, chaque fois que je passe devant le 10, chaque nuit, cette espèce de cou­rant d’air dans le cou­loir du pre­mier étage, même quand toutes les fenêtres sont fer­mées, même en été, sur­tout en été, le 8 juin c’est en été qu’il est mort, juin 1768, sette col­pi di col­tel­lo, sept coups de cou­teau, cinq mor­tels, dans cette chambre, qui n’est plus la même chambre, les murs ont été refaits trois fois depuis, le par­quet chan­gé, la fenêtre dépla­cée, il ne reste rien de la chambre de 1768, rien que le numé­ro, le 10, on aurait pu chan­ger le numé­ro aus­si, on aurait dû, mais non, la direc­tion a gar­dé le numé­ro, per sca­ra­man­zia ou par fier­té ou par com­merce, il y a des gens qui demandent la chambre du mort, des Alle­mands sur­tout, des pro­fes­seurs avec des lunettes qui veulent dor­mir là où Win­ckel­mann a été poi­gnar­dé, comme si le mate­las avait une mémoire, comme si le sang tra­ver­sait les siècles à tra­vers les sommiers.

Guar­da che mi ha fat­to. C’est ce qu’il a crié dans l’escalier. Regar­dez ce qu’il m’a fait. Il des­cen­dait en se tenant le ventre et le sang cou­lait entre ses doigts et il criait aux domes­tiques qui n’avaient rien enten­du, qui dor­maient ou fai­saient sem­blant, et Arcan­ge­li cou­rait déjà dans la rue, le cou­teau encore, non, il avait lais­sé le cou­teau, le cou­teau et la corde, oui la corde aus­si, il avait essayé de l’étrangler d’abord et ensuite le cou­teau, et Win­ckel­mann, le vieux Win­ckel­mann, le Signor Gio­van­ni comme il se fai­sait appe­ler, faux nom, inco­gni­to, pour­quoi inco­gni­to, l’homme le plus célèbre d’Europe qui se cache dans une auberge de Trieste sous un faux nom, quelque chose ne va pas dans cette his­toire, n’a jamais été, quelque chose d’opaque au fond, comme le verre du comp­toir quand la lumière ne passe plus à tra­vers, quelque chose qui regarde depuis l’autre côté.

Il lui a par­don­né avant de mou­rir. C’est ça qui m’a tou­jours. Si un homme me poi­gnar­dait sept fois je ne lui par­don­ne­rais pas. Même une fois. Même un seul coup de cou­teau je ne par­don­ne­rais pas. Mais Win­ckel­mann a par­don­né à Arcan­ge­li et Arcan­ge­li a été roué vif sur la piaz­za devant l’hôtel quand même, le 20 juillet, qua­rante-deux jours après, le par­don de la vic­time ne compte pas pour la jus­tice des hommes, ni pour celle de Dieu d’ailleurs, cos­sa xe el per­do­no, qu’est-ce que le par­don si le corps est ouvert et le sang répan­du et les médailles de l’impératrice volées, les médailles de Marie-Thé­rèse, en or, c’est pour ça qu’il l’a tué, pour l’or, ou pas pour l’or, les his­to­riens disent autre chose, les his­to­riens disent l’amour ou la poli­tique ou la folie, les his­to­riens ne savent rien, je suis por­tier de nuit depuis vingt-deux ans et je sais que les hommes tuent pour trois rai­sons, l’argent, la peur et l’humiliation, et que le reste c’est de la littérature.

Onze heures moins le quart. Dou­va­ris n’est pas ren­tré. Le hall est vide. Le lustre tremble. Mes pieds.

II — LE CAFFÈ

23h

Les miroirs. Degli Spec­chi. Le café des miroirs. Moi dans le miroir, moi dans l’autre miroir, moi dans le miroir du miroir, com­bien de Joyce dans ce café ce soir, six, huit, une infi­ni­té, une régres­sion de Joyce décrois­sants vers un point de fuite qui serait Dublin.

L’Opollo est tiède. Deuxième verre. Peut-être un troi­sième. Non. Nora sau­ra. Nora sait tou­jours. L’odorat de Nora, infaillible pour le vin, le tabac, le men­songe. Le vin de cette région, cru des col­lines du Car­so, âpre, un peu de soufre, pas vrai­ment bon mais c’est le vin d’ici et le vin d’ici c’est le vin d’ici. Boire le lieu. Deve­nir le lieu en buvant. Ulysse buvait le vin de chaque île.

Dehors la piaz­za. L’immense piaz­za ouverte sur la mer noire. Pas une âme. Il y avait un cor­tège aujourd’hui sur cette piaz­za, des mil­liers de gens, les cer­cueils de l’archiduc et de sa femme, le navire de guerre dans le port, les che­vaux, les sabres, et main­te­nant rien, vide, les pavés lui­sants de la cha­leur du jour qui redes­cend dans la pierre, la mer plate et noire au bout comme une page non écrite. A blank page. Tabla­ture. Tabu­la. Rasa.

Le gar­çon essuie les tables. Bien­tôt ils fer­me­ront. Com­bien de cafés dans cette ville. Plus que de biblio­thèques. Plus que d’églises. Le café comme ins­ti­tu­tion civique, comme forum, comme ago­ra, les Grecs avaient l’agora et les Tries­tins ont le caf­fè et c’est la même chose au fond, une place publique avec du bruit et des opi­nions et de la fumée au lieu du soleil. Sve­vo au San Mar­co tous les jours, Saba au Tom­ma­seo, moi ici, agli Spec­chi, parce que les miroirs et parce que la piaz­za et parce que de cette table-ci on voit le hall du Duchi d’Aosta par la porte vitrée quand elle s’ouvre et le hall est un pays et chaque hôtel est un pays avec ses lois et ses fron­tières et sa popu­la­tion de passage.

Dubli­ners. Treize jours. Treize jours que le livre existe et pas une ligne dans le Freeman’s Jour­nal, pas un mot dans Sinn Féin, rien, le silence de Dublin sur Dublin, la ville qui ne veut pas se voir dans le miroir. Degli Spec­chi. Dublin des miroirs. 499 exem­plaires dont 120 ache­tés par moi, 120, quatre mois de leçons d’anglais au baron Ral­li pour payer 120 exem­plaires de mon propre livre que per­sonne ne lit. Richards m’écrit que les ventes sont stag­nant. Stag­nant. Le mot est juste. Stag­nant comme l’eau du canal Grande le dimanche, stag­nant comme la conver­sa­tion au dîner de la com­tesse Sor­di­na, stag­nant comme la prose de tout le monde sauf celle que j’essaie d’écrire et qui ne stagne pas, non, qui coule, qui court, qui se jette, qui.

Ce livre que j’essaie d’écrire. Ce truc. Cette chose sans forme encore, ou trop de formes, toutes les formes en même temps, comme l’eau qui prend la forme du réci­pient et le réci­pient c’est Dublin et Dublin c’est le monde et le monde c’est un seul jour. One day. One single day. Bloom’s day. Non. Pas encore. Le nom est là mais la chose pas encore, la chose se forme, len­te­ment, dans les rues de Trieste qui sont les rues de Dublin vues à l’envers dans un miroir, degli Spec­chi, tou­jours les miroirs, on n’écrit que de loin, on n’écrit que depuis l’exil, il faut perdre le lieu pour le pos­sé­der, Nora l’a com­pris avant moi, Nora qui n’écrit pas mais qui sait, she knows, avec cette science des femmes de Gal­way qui est une science de la marée et de l’attente.

Cet après-midi les cer­cueils. Je n’y suis pas allé. Sta­nis­laus y est allé, Sta­nis­laus va à tout, Sta­nis­laus est un citoyen, moi je suis un artiste c’est-à-dire un mau­vais citoyen, j’étais à la table de la cui­sine devant les épreuves du Por­trait et j’entendais par la fenêtre ouverte de la via Bra­mante le silence de la ville, ce silence énorme, un silence de cathé­drale éten­du à toute la ville, le silence d’une ville de deux cent mille habi­tants rete­nant son souffle pen­dant que deux morts passent, et je pen­sais Hades, je pen­sais Glas­ne­vin, je pen­sais Pad­dy Dignam dans le cor­billard et les rues de Dublin bor­dées de monde et Leo­pold Bloom dans la voi­ture avec Mar­tin Cun­nin­gham et Mr Power et Simon Deda­lus, non, pas Deda­lus, pas encore, les noms bougent encore, se déplacent comme les pièces d’un échi­quier dont je ne connais pas encore les règles, je les invente en jouant.

Hades. Oui. L’enterrement. Il y aura un enter­re­ment dans le livre. Un homme meurt à Dublin et on le porte à Glas­ne­vin et la voi­ture tra­verse la ville et par la vitre on voit Dublin comme on voit Trieste par la vitre du Caf­fè degli Spec­chi, les rues, les ponts, les gens, les chiens, les bou­tiques, Nel­son sur sa colonne comme la sta­tue de Maxi­mi­lien sur la piaz­za, non c’est Charles VI sur la colonne, Maxi­mi­lien c’est Mira­mare, Maxi­mi­lien c’est le Mexique, Maxi­mi­lien fusillé à Que­ré­ta­ro, encore un archi­duc mort, la mai­son d’Autriche pro­duit des cadavres comme la mai­son Vene­zia­ni pro­duit de la pein­ture sous-marine, en quan­ti­té indus­trielle, pour l’exportation.

Schmitz. Mon vieux Schmitz. Ce soir chez les Vene­zia­ni il ne dort pas, il ne dort jamais, l’insomnie comme tech­nique nar­ra­tive, il m’a dit un jour on n’écrit bien que quand on devrait dor­mir, le cer­veau dans cet état entre la luci­di­té et le rêve, pas tout à fait ici pas tout à fait ailleurs, la conscience de Zeno. La conscience de Zeno. Il m’a racon­té cette idée, un homme qui essaie d’arrêter de fumer et qui ana­lyse tout, les excuses, les men­songes, les der­nières ciga­rettes qui ne sont jamais les der­nières. L’ultima siga­ret­ta. Schmitz ne sait pas encore qu’il l’écrira. Moi non plus je ne sais pas encore ce que j’écrirai mais je sais que Schmitz en fait par­tie, ses mains quand il parle, sa manière de dire I sup­pose so avec une into­na­tion de Trieste qui trans­forme l’anglais en musique bal­ka­nique, sa femme Livia et ses che­veux, Good God che capel­li, la rivière, oui, une femme qui serait une rivière, les che­veux d’une femme qui coulent comme une rivière à tra­vers une ville, non, à tra­vers un livre, non, c’est la même chose, la ville est le livre et le livre est la ville et la rivière tra­verse les deux.

Schmitz me demande des secrets sur les Irlan­dais. Tell me some secrets about Irish­men. Your bro­ther has been asking so many ques­tions about Jews that I want to get my own back. Il rit quand il dit ça et son rire est celui de Bloom, oui, cette bon­ho­mie, cette iro­nie tendre, cet art de trans­for­mer la bles­sure en blague, l’exclusion en comé­die. Un Juif à Trieste est un Juif à Dublin est un Juif à Ithaque est un homme seul dans une ville qui est la sienne et qui ne l’est pas. Only a forei­gner would do. Ulysse est un étran­ger par­tout, même chez lui, sur­tout chez lui, parce qu’il est par­ti et que le retour n’abolit pas le départ.

Un bruit de verre. Le gar­çon a lais­sé tom­ber quelque chose. Onze heures et quart. Je devrais ren­trer. La via Bra­mante. Les esca­liers. Le chat sur le palier, celui de la phar­ma­cienne du rez-de-chaus­sée, la Piccìo­la, le chat qui m’attend comme si j’étais le seul homme de Trieste à reve­nir la nuit, le seul Ulysse de ce palier. Nora dort. Les enfants dorment. Gior­gio dans son lit trop petit, Lucia dans son ber­ceau qu’on devrait chan­ger, les pieds dépassent, elle gran­dit, tout gran­dit sauf mon compte en banque et la liste de mes lecteurs.

En me levant je vois par la vitre le hall du Duchi d’Aosta. La porte vitrée ouverte sur la piaz­za, la lumière faible du lustre, on dis­tingue à peine les colonnes de marbre rouge et tout au fond le comp­toir et der­rière le comp­toir un homme, le por­tier de nuit, immo­bile, un homme qui veille. Qui regarde la nuit. Qui attend. Qui est-il. Que pense-t-il. Que voit-il quand il regarde dans le noir du hall et que le noir du hall le regarde en retour. Cet homme est un per­son­nage. Pas le mien, pas encore. Ou si. Cet homme est Leo­pold, non, est Bloom, non, est Ulysse, non, n’est per­sonne encore, est un homme debout der­rière un comp­toir dans un hôtel de Trieste qui attend l’aube et ne sait pas qu’il est en train de deve­nir quelqu’un dans la tête d’un Irlan­dais insom­niaque assis au café d’en face qui ne sait pas lui-même ce qu’il est en train d’écrire.

Degli Spec­chi. Les miroirs. L’homme dans le miroir qui regarde l’homme der­rière le comp­toir qui ne sait pas qu’on le regarde. Comme Dieu regarde ses créa­tures, avec ten­dresse et impuis­sance. Comme Homère regar­dait Ulysse. Comme Dublin me regarde depuis l’autre bout de l’Europe par-des­sus les Alpes et la Manche et la mer d’Irlande, Dublin qui ne veut pas de mon livre mais qui ne peut pas m’empêcher de l’écrire.

Je paie. Je sors. La piaz­za immense. La mer. La nuit de Trieste. Quelque part là-haut dans les rues la via Bra­mante et le lit et Nora et le chat et les épreuves du Por­trait sur la table de la cui­sine et le cahier bleu où j’ai com­men­cé à noter des choses, des bouts, des frag­ments, des noms de rues dubli­noises, des heures, un sché­ma, une carte de la ville qui est une carte du corps humain qui est une carte de l’Odyssée, et tout cela devien­dra quelque chose, je ne sais pas quoi, pas encore, pas encore.

Trieste Zürich Paris. Non. Pour l’instant seule­ment Trieste. Seule­ment cette nuit. Seule­ment ce pas et le sui­vant et le sui­vant sur les pavés de la piaz­za Uni­tà et la mer à gauche et l’hôtel der­rière moi et l’homme der­rière le comp­toir que je ne rever­rai pas et que je n’oublierai pas.

III — LE REGISTRE

Minuit

Minuit. Bep­po ouvre le registre.

Le grand livre. Relié cuir, tranche dorée, six cents pages, la moi­tié rem­plies. Le registre des entrées et des sor­ties, des arri­vées et des départs, des noms et des numé­ros de chambre, des natio­na­li­tés et des durées de séjour. Le registre qui ne dit rien et qui dit tout. Chaque nom une vie, chaque date un monde, chaque signa­ture une pro­messe de retour qui ne sera presque jamais tenue.

 

GRAND HOTEL DUCHI D’AOSTA

Piaz­za Uni­tà d’Italia, n° 2 — Trieste

REGISTRE DES VOYA­GEURS — Juin 1914

28 juin 1914

DOU­VA­RIS, Spy­ri­don K. — Sujet hel­lé­nique — Négo­ciant — Cor­fou / Trieste — Ch. 7 — Arri­vée 24 juin — Départ indé­ter­mi­né — Obser­va­tions : clé non ren­due au 28, ren­trée après minuit fréquente.

KESS­LER, Rudolf & Frau Mathilde, née Brandt — Sujets autri­chiens — Indus­triel (tex­tile) — Graz — Ch. 12 — Arri­vée 26 juin — Départ pré­vu 30 juin — Obser­va­tions : Frau Kess­ler indis­po­sée le 28, bain chaud com­man­dé à 22h15.

GALAT­TI, Deme­trios, Mme Éléo­nore, & suite (2 domes­tiques) — Sujets otto­mans / hel­lènes — Arma­teur — Constan­ti­nople / Trieste — Ch. 21–22 — Arri­vée 19 juin — Départ indé­ter­mi­né — Obser­va­tions : abon­ne­ment télé­pho­nique urbain.

HART­MANN, Pr. Dr. Frie­drich — Sujet prus­sien — Pro­fes­seur d’archéologie clas­sique, Uni­ver­si­té de Göt­tin­gen — Ch. 10 — Arri­vée 28 juin — Départ pré­vu 30 juin — Obser­va­tions : a deman­dé spé­ci­fi­que­ment la chambre 10. A deman­dé des infor­ma­tions sur Winckelmann.

NIE­METZ, Josef — Sujet autri­chien — Repré­sen­tant de com­merce (machines agri­coles) — Vienne — Ch. 14 — Arri­vée 28 juin — Départ 29 juin — Obser­va­tions : aucune.

[Ch. 16 : VACANTE. Ch. 10 : voir supra. Ch. 3, 5, 8, 9, 15, 18, 19, 20 : séjours en cours, rien à signaler.]

Mais avant eux, et avant tous ceux-là, et bien avant que la piaz­za ne s’appelât Uni­tà et bien avant qu’elle ne s’appelât Grande, bien avant que le bâti­ment ne s’appelât Duchi et bien avant qu’il ne s’appelât Vano­li et bien avant qu’il ne s’appelât Locan­da et bien avant qu’il ne s’appelât Oste­ria, il y eut le pre­mier registre, qui n’était pas un livre mais une planche de bois sur laquelle un clou rouillé rete­nait un mor­ceau de par­che­min, et sur ce par­che­min les noms des pre­miers voya­geurs de l’Hospitium Mag­num, trei­zième siècle de Notre-Sei­gneur, mar­chands de sel, de pois­son, d’huile et d’épices, marins de retour d’Istrie et de Dal­ma­tie et des îles, hommes sans autre nom que leur métier et leur pro­ve­nance, Pie­ro del Sale, Mar­co d’Istria, Gia­co­mo il Gre­co, des noms comme des coor­don­nées géo­gra­phiques, des noms-bous­soles, des noms qui disent d’où l’on vient et non pas qui l’on est, car qui l’on est ne regarde que Dieu, et le registre n’est pas Dieu, le registre est César.

 

LOCAN­DA GRANDE — EXTRAITS DU REGISTRE RECONS­TI­TUÉ

(d’après les Archives muni­ci­pales de Trieste, Fon­do Alber­ghie­ro, § VII-XII)

1727 — Ouver­ture de l’Osteria Grande sur les fon­da­tions de l’Hospitium Mag­num. Pro­prié­té muni­ci­pale. Capa­ci­té : 14 chambres, 6 écu­ries. Tarif : 3 kreu­zers la nuit, paille comprise.

1765 — Agran­dis­se­ment et res­tau­ra­tion. L’Osteria Grande devient Locan­da Grande. Capa­ci­té por­tée à 22 chambres. Hôtes notables cette année-là : aucun.

1er juin 1768 — Arri­vée d’un voya­geur se décla­rant sous le nom de GIO­VAN­NI (pré­nom seul, sans patro­nyme). Natio­na­li­té non décla­rée. Pro­fes­sion non décla­rée. Pro­ve­nance : Vienne. Des­ti­na­tion décla­rée : Ancône, par mer. Ch. 10. Séjour pré­vu : quelques jours (en attente de navire). Obser­va­tions : néant.

2 juin 1768 — Arri­vée de Fran­ces­co ARCAN­GE­LI, né à Cam­pi­glio di Cire­glio (Pis­toia), cui­si­nier, sans emploi. Ch. 11 (conti­guë au n° 10). Tarif réduit.

 

COPIE CONFORME — Pro­cès-ver­bal d’autopsie

Tri­bu­nal cri­mi­nel impé­rial de Trieste, 9 juin 1768

En la chambre n° 10 de la Locan­da Grande, sise sur la Piaz­za San Pie­tro, aujourd’hui neu­vième jour du mois de juin de l’an de grâce mil sept cent soixante-huit, nous, Dr. Gio­van­ni Bat­tis­ta Renal­di­ni, méde­cin asser­men­té près le Tri­bu­nal impé­rial, en pré­sence du gref­fier Signor Anto­nio Maren­zi, avons pro­cé­dé à l’examen du corps du défunt se fai­sant appe­ler Signor Gio­van­ni, iden­ti­fié ulté­rieu­re­ment comme Johann Joa­chim Win­ckel­mann, né à Sten­dal en Saxe, Pré­fet des Anti­qui­tés de Sa Sain­te­té le Pape Clé­ment XIII.

Le corps pré­sente sept bles­sures par arme blanche. Pre­mière bles­sure : région tho­ra­cique gauche, entre la qua­trième et la cin­quième côte, péné­trante, lésion du péri­carde. Deuxième bles­sure : région abdo­mi­nale supé­rieure, péné­trante, lésion du foie. Troi­sième bles­sure : région abdo­mi­nale inférieure —

 

GRAND HOTEL DUCHI D’AOSTA ★★★★★

Piaz­za Uni­tà d’Italia — La plus grande place d’Europe ouverte sur la mer

L’établissement, fon­dé en 1873 par les soins des Assi­cu­ra­zio­ni Gene­ra­li sur les plans de l’ingénieur Euge­nio Gei­rin­ger, occupe l’emplacement his­to­rique de l’Hospitium Mag­num (XIIIe s.), de l’Osteria Grande (1727), de la célèbre Locan­da Grande (1765–1847) et de l’Hotel Gar­ni (1873). Sa façade éclec­tique, ornée de pilastres corin­thiens, de frises flo­rales et d’une balus­trade cou­ron­née de sta­tues allé­go­riques repré­sen­tant Trieste et Mer­cure, témoigne de la gran­deur d’une ville qui fut le qua­trième port de l’Empire. Trente-deux chambres et suites, toutes équi­pées du cou­rant élec­trique (depuis 1912), du télé­phone urbain et de salles de bain pri­vées avec eau cou­rante chaude et froide. Res­tau­rant de pre­mier ordre, spé­cia­li­tés de fruits de mer adria­tiques. Bar. Salon de lec­ture. Vue impre­nable sur la mer et sur la piaz­za. Tarifs à par­tir de 8 cou­ronnes la nuit (petit déjeu­ner com­pris). Réduc­tion pour séjours de longue durée. On parle alle­mand, ita­lien, fran­çais, anglais, grec et slovène.

PAR­MI NOS HÔTES ILLUSTRES : S.A.I. l’Archiduchesse Marie-Made­leine d’Autriche (épouse de Cosme de Médi­cis, 1608), S.A.R. l’Infante Marie d’Espagne (1631), S.A. Fede­ri­co Gon­za­ga Duc de Man­toue (1662), l’Amiral Hora­tio Nel­son et Lady Hamil­ton, S.M. la Reine Marie-Caro­line de Naples, LL.MM. les Empe­reurs Joseph II et Léo­pold II, M. Gia­co­mo Casa­no­va (che­va­lier de Sein­galt), M. Car­lo Gol­do­ni, S.A.R. le Prince Joa­chim Murat, S.A.R. le Prince Ber­na­dotte. — N.B. L’établissement décline toute res­pon­sa­bi­li­té quant aux évé­ne­ments sur­ve­nus en ses murs sous les admi­nis­tra­tions précédentes.

 

IL PIC­CO­LO DEL­LA SERA

Trieste, 29 giu­gno 1914

SOLENNE TRAN­SI­TO DELLE SALME IMPERIALI

Nel­la gior­na­ta di ieri la cit­tà di Trieste ha reso il suo estre­mo omag­gio alle salme di Sua Altez­za Impe­riale e Reale l’Arciduca Fran­ces­co Fer­di­nan­do d’Austria-Este e del­la sua consorte la Duches­sa Sofia di Hohen­berg, bar­ba­ra­mente assas­si­na­ti nel­la cit­tà di Sara­je­vo il gior­no pre­ce­dente. Il SMS Viri­bus Uni­tis, nave ammi­ra­glia del­la I.R. Mari­na, ha attrac­ca­to al Molo San Car­lo alle ore 10 del mat­ti­no. Le salme, deposte in bare di quer­cia rico­perte dal­la ban­die­ra impe­riale, sono state tra­spor­tate in pro­ces­sione solenne lun­go il Cor­so, la Riva Car­ciot­ti e la Piaz­za Grande fino alla sta­zione fer­ro­via­ria, scor­tate da un reg­gi­men­to di fan­te­ria, due squa­dro­ni di caval­le­ria e la ban­da musi­cale del 97° Reg­gi­men­to. Una fol­la consi­de­re­vole, sti­ma­ta in quin­di­ci­mi­la per­sone, ha assis­ti­to in reli­gio­so silen­zio al pas­sag­gio del cor­teo. Le auto­ri­tà civi­li e mili­ta­ri era­no pre­sen­ti al com­ple­to. Il com­mer­cio ha osser­va­to una gior­na­ta di chiu­su­ra. Nes­sun inci­dente è sta­to segnalato.

 

INVEN­TAIRE DES OBJETS CONTE­NUS DANS LE HALL

DU GRAND HOTEL DUCHI D’AOSTA

À la date du 28 juin 1914, minuit

Un (1) lustre en cris­tal de Mura­no, manu­fac­ture Baro­vier e Toso, soixante bras, verre aqua­ma­rine, esti­ma­tion 4 200 cou­ronnes. Huit (8) colonnes revê­tues de marbre Rouge de Vérone, incrus­tées à l’identique des pilastres de la façade. Un (1) par­quet de noyer avec joints de lai­ton, sur­face 94 m², d’origine (1873). Un (1) comp­toir de récep­tion en bois, héri­té de la ges­tion CIGA, pla­teau de verre à reflets dorés et bron­zés, lon­gueur 3,40 m. Un (1) tapis iri­des­cent, manu­fac­ture G.T. Desi­gn, repré­sen­tant les ondu­la­tions de la mer Adria­tique. Un (1) tableau repré­sen­tant la Piaz­za Grande en 1847 (avant la démo­li­tion de la Locan­da Grande), huile sur toile, auteur incon­nu, cadre doré à la feuille. Un (1) registre des voya­geurs, relié cuir fauve, six cents pages, en ser­vice depuis le 1er jan­vier 1912. Un (1) porte-clés mural en aca­jou, trente-deux cro­chets, sept clés pré­sentes à minuit. Un (1) télé­phone mural Erics­son, rac­cor­dé au cen­tral urbain. Un (1) por­tier de nuit (Bep­po), debout.

 

Bep­po referme le registre. Les noms s’éteignent sous le cuir. Casa­no­va sous Gol­do­ni sous Nel­son sous Marie-Caro­line sous Joseph II sous Léo­pold II sous Win­ckel­mann. Tou­jours Win­ckel­mann. Le registre est un cime­tière où les noms sont cou­chés l’un sur l’autre comme les morts dans les fosses com­munes, les plus anciens au fond, les plus récents en sur­face, et si l’on creu­sait sous la page du 28 juin 1914 on trou­ve­rait Dou­va­ris cou­ché sur Kess­ler cou­ché sur Hart­mann cou­ché sur Nie­metz cou­chés sur tous les fan­tômes de la Locan­da Grande cou­chés sur le corps de Win­ckel­mann chambre 10 pre­mier étage sept coups de cou­teau cou­ché sur le par­che­min de l’Hospitium Mag­num cou­ché sur rien, sur le sol, sur la pierre, sur le quai, sur la mer.

Le Prus­sien de la chambre 10, Hart­mann, a deman­dé des infor­ma­tions sur Win­ckel­mann. Ce sont tou­jours des Alle­mands. Des pro­fes­seurs. Ils arrivent avec leurs lunettes et leurs cahiers et ils demandent où, com­ment, pour­quoi, et le por­tier de nuit doit racon­ter, comme un guide, comme un prêtre devant une relique, sauf que la relique est une tache de sang qui n’existe plus sur un par­quet qui n’existe plus dans une chambre qui n’existe plus, et il ne reste que le numé­ro, le 10, et le cou­rant d’air, et la voix de Bep­po qui dit ce que Moret­ti disait et que le por­tier d’avant Moret­ti disait et ain­si de suite en remon­tant les nuits jusqu’à la pre­mière nuit, celle du 8 juin 1768, quand un homme a crié dans l’escalier et que per­sonne n’a bougé.

Minuit vingt. Le Grec n’est pas ren­tré. Le lustre tremble. Le registre est fer­mé. Les noms dorment.

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