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Gin Pahit — Cha­pitres 5 à 8

Gin Pahit — Cha­pitres 5 à 8

Gin Pahit

Gin PAHIT

Cha­pitres 5 à 8

Cha­pitre 5 — Rawon

Le kam­pung com­men­çait là où le trot­toir finissait.

C’é­tait une fron­tière nette, presque chi­rur­gi­cale — d’un côté, le béton lisse de Jalan Tun­jun­gan, de l’autre, la terre bat­tue, les rigoles, les murs de bam­bou tres­sé et de tôle, les toits de tuiles rouges ou de palmes séchées qui s’empilaient les uns sur les autres dans un désordre orga­nique, comme une forêt qui aurait pous­sé non pas vers le haut mais vers le dedans, chaque mai­son enchâs­sée dans la sui­vante, chaque ruelle débou­chant sur une autre ruelle plus étroite, plus sombre, plus intime, jus­qu’à ce que la notion même de rue dis­pa­raisse et qu’il ne reste plus qu’un réseau de pas­sages, de seuils, de portes ouvertes sur des cours inté­rieures où la vie se fai­sait à ciel ouvert — la les­sive, la cui­sine, le bain des enfants, la sieste, la prière.

Sar­to mar­chait pieds nus. Il avait reti­ré ses san­dales à l’en­trée du kam­pung, comme on retire ses chaus­sures à l’en­trée d’une mos­quée, non par obli­ga­tion mais par ins­tinct — ses pieds connais­saient cette terre, ses orteils en recon­nais­saient les aspé­ri­tés, les flaques, les racines affleu­rantes des man­guiers qui pous­saient entre les mai­sons et dont les fruits, mûrs à cette sai­son, tom­baient dans les cours avec un bruit sourd que per­sonne ne remar­quait plus, sauf les enfants qui les ramas­saient aus­si­tôt et les ouvraient à pleines mains, le jus orange cou­lant sur leurs men­tons et leurs poi­trails nus.

Le kam­pung Kepu­tran était le quar­tier de Sar­to. Il y était né, dans une mai­son qu’il n’a­vait jamais quit­tée — ou plu­tôt qu’il quit­tait chaque matin pour l’hô­tel et retrou­vait chaque soir, comme un marin retrouve son port, avec le même mélange de sou­la­ge­ment et de mélan­co­lie. La mai­son était petite — deux pièces sépa­rées par un rideau de batik, une cour arrière avec un puits et un man­da­ri­nier, un toit de tuiles dont cer­taines, fêlées par le soleil, lais­saient pas­ser des rais de lumière qui des­si­naient sur le sol des motifs chan­geants selon l’heure, comme un cadran solaire intime. Les murs étaient en planches de teck — du teck de récu­pé­ra­tion, cou­pé dans les restes d’un entre­pôt colo­nial démo­li, et qui avait gar­dé dans ses fibres l’o­deur de la car­gai­son qu’il avait autre­fois abri­té : du coprah, disait sa mère, ou du café, on ne savait plus, mais l’o­deur était là, fan­tôme d’un com­merce oublié.

Sa mère s’ap­pe­lait Ibu Warsini.

Elle était dans la cour quand il arri­va, accrou­pie devant le mor­tier de pierre — le cobek — qui était aus­si ancien qu’elle et peut-être davan­tage, un bloc de lave noire, creu­sé en son centre, dans lequel des géné­ra­tions de femmes avaient pilé des géné­ra­tions d’é­pices, si bien que la pierre elle-même était impré­gnée de cur­cu­ma, de piment, de galan­gal, de toutes les saveurs accu­mu­lées au fil du temps, et que même vide, même propre, le mor­tier sen­tait la cui­sine, comme un vio­lon qui résonne encore après qu’on a ces­sé de jouer.

Ibu War­si­ni avait soixante ans, peut-être soixante-cinq — elle n’a­vait jamais su son âge exact, parce que dans le kam­pung de son enfance on ne comp­tait pas les années, on comp­tait les sai­sons de riz, les mous­sons, les nais­sances et les morts, et ces évé­ne­ments n’a­vaient pas de chiffres, seule­ment des noms et des his­toires. Elle était petite, ramas­sée, avec un visage rond où les yeux — des yeux noirs, vifs, mobiles — occu­paient une place dis­pro­por­tion­née, comme si tout le reste du visage n’exis­tait que pour leur ser­vir de cadre. Elle por­tait un kebaya de coton blanc — la blouse tra­di­tion­nelle java­naise, cin­trée, bou­ton­née sur le devant avec des broches d’or faux — et un sarong de batik noué à la taille dont le motif kawung — des cercles entre­la­cés, sym­bole des quatre élé­ments — était si sou­vent lavé que les cou­leurs avaient pâli jus­qu’à deve­nir presque abs­traites, comme un sou­ve­nir de motif plu­tôt qu’un motif.

Elle ne leva pas les yeux quand Sar­to entra. Elle pilait. Le pilon frap­pait le mor­tier — tok, tok, tok — avec un rythme qui était le rythme de base de la cui­sine java­naise, le tem­po sur lequel tout le reste se construi­sait, les cuis­sons, les assai­son­ne­ments, les découpes. Dans le mor­tier, Sar­to recon­nut les ingré­dients du bum­bu rawon — la pâte d’é­pices qui était le fon­de­ment, l’ar­ma­ture, l’os­sa­ture du bouillon noir : de l’é­cha­lote, de l’ail, du cur­cu­ma frais (sa chair orange vif tachait les doigts et le pilon), du galan­gal cou­pé en tranches, de la citron­nelle écra­sée, du piment rouge séché, des graines de coriandre grillées, et au centre de tout cela, reines noires du mélange, les noix de keluak.

Les noix de keluak. Sar­to les regar­da comme on regarde un objet sacré. Elles étaient grosses comme des poings d’en­fant, avec une coque rugueuse, brune, strié de ner­vures, et à l’in­té­rieur — quand on les ouvrait après les avoir fait trem­per pen­dant deux jours dans l’eau — une chair noire, cré­meuse, d’un noir si pro­fond qu’il sem­blait absor­ber la lumière, un noir qui n’é­tait pas l’ab­sence de cou­leur mais une cou­leur à part entière, un noir de terre, de fer­men­ta­tion, de quelque chose qui avait pas­sé des semaines enfoui dans le sol et qui en res­sor­tait trans­for­mé, comme un secret qu’on aurait enter­ré puis déter­ré et qui serait deve­nu, entre-temps, autre chose.

— Assieds-toi, dit Ibu Warsini.

Sar­to s’as­sit sur le seuil de la porte, les jambes éten­dues dans la cour, le dos appuyé contre le cham­branle. La posi­tion de l’en­fance. Il avait pas­sé des mil­liers d’heures assis à cet endroit exact, à regar­der sa mère cui­si­ner, et le temps n’a­vait rien chan­gé — ni la posi­tion ni le regard ni le silence entre eux, ce silence qui n’é­tait pas l’ab­sence de paroles mais leur forme la plus concen­trée, un silence plein, fer­tile, dans lequel les choses se disaient sans être dites, comme dans la musique du game­lan où les notes qui ne sont pas jouées comptent autant que celles qui le sont.

Ibu War­si­ni ajou­ta les noix de keluak au mor­tier. Le pilon les écra­sa — pas d’un coup, mais pro­gres­si­ve­ment, par pres­sions suc­ces­sives, en tour­nant, en grat­tant, en rame­nant la pâte vers le centre — et la chair noire se mêla aux épices oranges et rouges et pro­dui­sit une pâte d’une cou­leur indes­crip­tible, un brun si sombre qu’il virait au vio­let, au pourpre, au noir, avec des éclats de jaune et de rouge qui appa­rais­saient et dis­pa­rais­saient dans les mou­ve­ments du pilon comme des étoiles dans un ciel de nuit.

— Le bœuf est en train de cuire, dit-elle.

Sar­to tour­na la tête vers le réchaud — un anglo, un foyer de terre cuite ali­men­té au char­bon de bois, sur lequel une mar­mite en fonte émaillée lais­sait échap­per un filet de vapeur. L’o­deur du bœuf qui mijo­tait — pas encore l’o­deur du rawon, pas encore le noir, mais déjà la viande qui se défai­sait len­te­ment dans l’eau, libé­rant ses sucs, ses graisses, ses par­fums ani­maux — se mêlait à l’o­deur des épices pilées et à l’o­deur du char­bon et à l’o­deur du man­da­ri­nier et à l’o­deur de la terre mouillée de la cour et à toutes les autres odeurs du kam­pung qui entraient par les murs, par le toit, par les inter­stices de la mai­son qui n’é­tait pas fer­mée — qui n’a­vait jamais été fer­mée, qui ne savait pas être fer­mée — et qui lais­sait le monde entrer et sor­tir à sa guise, comme un corps qui respire.

Ibu War­si­ni ver­sa la pâte d’é­pices dans la mar­mite. Le bum­bu tom­ba dans le bouillon et l’ef­fet fut immé­diat — le liquide chan­gea de cou­leur, pas­sant du gris clair au brun, puis au brun fon­cé, puis au noir, un noir de plus en plus pro­fond, de plus en plus opaque, un noir qui sem­blait ne pas avoir de fond, qui absor­bait la lumière et la cuillère et le regard, et l’o­deur — l’o­deur mon­ta d’un coup, enva­hit la cour, enva­hit la mai­son, enva­hit les pou­mons de Sar­to, une odeur de terre et de nuit, de racine et de temps, une odeur qui était la signa­ture de Sur­abaya, plus encore que le girofle, plus encore que le petis, une odeur qu’on ne pou­vait pas repro­duire ailleurs, parce qu’elle avait besoin de cette terre, de cette eau, de ces noix enter­rées dans cette boue, de cette chaleur.

— Il sera prêt dans deux heures, dit Ibu Warsini.

Deux heures. Le rawon ne se pres­sait pas. Il obéis­sait à son propre temps — un temps long, cir­cu­laire, le temps des choses qui mijotent et qui n’ont pas besoin qu’on les sur­veille, seule­ment qu’on les laisse faire. Ibu War­si­ni s’as­sit à côté de son fils, sur le seuil, et ils res­tèrent là, côte à côte, sans par­ler, regar­dant la cour, le man­da­ri­nier, le ciel qui virait au blanc de midi, et la mar­mite qui mur­mu­rait sur le feu comme une voix qui raconte une his­toire très ancienne, très lente, à quel­qu’un qui l’a déjà enten­due cent fois et qui veut l’en­tendre encore.

— Ton père, dit Ibu Warsini.

Sar­to ne bou­gea pas. Ce n’é­tait pas une ques­tion, pas un début de conver­sa­tion — c’é­tait un seuil, une porte que sa mère ouvrait de temps en temps, à des inter­valles irré­gu­liers, sans pré­ve­nir, et der­rière laquelle se trou­vait un homme que Sar­to avait connu enfant et per­du ado­les­cent, un homme dont il ne res­tait dans la mai­son que quelques objets — un can­ting en cuivre, l’ou­til du bati­kier, avec lequel on tra­çait les motifs sur le tis­su en y ver­sant la cire fon­due, et un rou­leau de tissu.

Ibu War­si­ni se leva et alla cher­cher le tis­su. Elle le dérou­la sur ses genoux avec des gestes d’une len­teur céré­mo­nielle. Le batik appa­rut — un parang rusak, le motif royal, des dia­go­nales ondu­lantes en brun et indi­go sur fond crème, d’une finesse qui cou­pait le souffle. Chaque ligne avait été tra­cée à la main, au can­ting, la cire chaude cou­lant du bec de cuivre sur le tis­su avec une pré­ci­sion de cal­li­graphe. Le tra­vail d’un homme qui avait pas­sé des semaines — peut-être des mois — pen­ché sur cette étoffe, dans la cha­leur d’un ate­lier sem­blable à celui de Liem, avec la même patience, la même obses­sion de la perfection.

— Il avait reçu une com­mande du Résident, dit Ibu War­si­ni. Le Résident hol­lan­dais de Sur­abaya. Un parang rusak pour sa femme. Le motif le plus dif­fi­cile. Ton père a tra­vaillé trois mois. Et quand il a livré le tis­su, le Résident a trou­vé un défaut — ici.

Elle poin­ta du doigt un endroit sur le tis­su. Sar­to regar­da. Il ne vit rien. Pas de défaut, pas de cas­sure dans la ligne, pas d’ir­ré­gu­la­ri­té dans le motif. Rien.

— Il n’y avait pas de défaut, dit Ibu War­si­ni. Le Résident ne vou­lait pas payer. Trois mois de tra­vail. Il a gar­dé le tis­su et n’a pas payé. Ton père n’a rien dit. Il est ren­tré ici. Il s’est assis là où tu es assis. Et quelque chose s’est cas­sé. Pas dans sa colère — il n’é­tait pas en colère. Dans sa confiance. Dans cette chose qui fai­sait qu’il se levait chaque matin et qu’il pre­nait le can­ting et qu’il tra­çait des lignes. Cette chose-là s’est cassée.

Elle replia le tis­su. Len­te­ment, pli par pli, avec le soin qu’on met à replier un dra­peau ou un linceul.

— Il n’a plus jamais fait de batik, dit-elle. Il a tra­vaillé dans un entre­pôt, au port. Il est mort trois ans plus tard. D’une fièvre. Mais ce n’é­tait pas la fièvre. C’é­tait la cassure.

Sar­to regar­da ses propres mains. Des mains de bar­man — lisses, sèches, propres, sans cals, sans taches, des mains qui ser­vaient. Pas des mains de créa­teur, pas des mains qui lais­saient une trace dans la matière. Les mains de son père avaient été dif­fé­rentes — plus larges, tachées de cire et d’in­di­go, avec une brû­lure ancienne sur le pouce gauche, là où le can­ting avait glis­sé. Il se sou­ve­nait de ces mains. Pas du visage — du visage il ne res­tait qu’une impres­sion, une cha­leur, une forme — mais des mains, oui. Des mains qui créaient.

— Le tis­su est beau, dit Sarto.

— Le tis­su est par­fait, dit Ibu War­si­ni. C’est ça le problème.

Elle se leva et alla remuer le rawon. La cuillère en bois s’en­fon­ça dans le noir et en res­sor­tit lui­sante, onc­tueuse, char­gée de cette cou­leur qui n’a­vait pas d’é­qui­valent dans la nature — un noir vivant, un noir qui avait du goût, un noir qui sen­tait la terre et le temps. Elle goû­ta. Fer­ma les yeux. Ajou­ta une pin­cée de sel. Goû­ta encore.

— Mange, dit-elle.

Elle ser­vit le rawon dans un bol en terre — le bouillon noir, épais, dans lequel flot­taient des mor­ceaux de bœuf effi­lo­chés et des feuilles de lime kaf­fir, et à côté le riz blanc, fumant, et les tau­gé — les germes de soja crus, cro­quants, d’un blanc presque trans­lu­cide — et la sam­bal tera­si — la pâte de piment à la cre­vette fer­men­tée, rouge vif, incen­diaire — et un quar­tier de citron vert dont le par­fum, acide et vert, per­çait la masse sombre du bouillon comme un cri dans le silence.

Sar­to mangea.

Le rawon entra en lui comme un sou­ve­nir entre dans la mémoire — par couches, par strates, chaque gor­gée révé­lant une saveur sous la saveur, un goût sous le goût. D’a­bord le noir — ce goût de terre, de keluak, de fer­men­ta­tion, qui tapis­sait la langue et le palais d’un voile sombre et velou­té. Puis les épices — le cur­cu­ma amer, le galan­gal poi­vré, la citron­nelle citron­née, le piment qui mon­tait len­te­ment, par le fond, comme un mur­mure qui enfle. Puis le bœuf — sa dou­ceur ani­male, sa ten­dresse de chair lon­gue­ment cuite, sa façon de se défaire dans la bouche comme une pro­messe tenue. Puis le riz — neutre, blanc, apai­sant, le contre­point par­fait au tumulte du bouillon. Puis le cra­que­ment des germes de soja entre les dents — un bruit, une tex­ture, un éclat de fraî­cheur dans la masse chaude et noire. Et enfin le citron vert — pres­sé au der­nier moment, son jus se mêlant au bouillon comme une note aiguë se mêle à un accord grave — et tout tenait ensemble, tout s’as­sem­blait, tout fai­sait sens, comme une phrase dont chaque mot est néces­saire et dont aucun ne pour­rait être reti­ré sans que l’en­semble ne s’effondre.

Sar­to man­gea sans par­ler. Sa mère le regar­dait man­ger, assise en face de lui, les mains sur les genoux, avec cette atten­tion abso­lue que les mères java­naises portent à leurs enfants qui mangent — non pas une sur­veillance, non pas une attente de com­pli­ment, mais une forme de prière, une offrande silen­cieuse, la cer­ti­tude que nour­rir est le plus haut geste d’a­mour et que tout le reste — les mots, les caresses, les cadeaux — n’en est que le commentaire.

Quand il eut fini, il posa le bol et regar­da sa mère. Il pen­sa à Alma, au bar, au gin pahit, au cercle d’eau sur le comp­toir. Il pen­sa au rawon et au sucre brû­lé. Il pen­sa à la phrase d’Al­ma — nos deux odeurs — et il com­prit, avec une clar­té sou­daine qui n’a­vait rien à voir avec la pen­sée mais tout à voir avec le ventre plein et la cha­leur et l’o­deur de la cour et la pré­sence de sa mère, que les odeurs ne sont pas des sou­ve­nirs mais des ancres, des points fixes dans le flux du temps, et que les deux odeurs — le rawon et le sucre brû­lé — les reliaient, Alma et lui, non pas comme un désir relie deux corps, mais comme un fil relie deux rives, un fil fra­gile, ten­du au-des­sus de tout ce qui les sépa­rait — la race, la classe, le comp­toir, la loi non écrite de l’Ho­tel Oranje — un fil qu’on pou­vait à peine voir et qu’on ne pou­vait pas tou­cher sans le rompre.

— Je vais dor­mir une heure, dit-il.

Ibu War­si­ni hocha la tête. Sar­to entra dans la mai­son, s’al­lon­gea sur la natte de la pièce arrière, et fer­ma les yeux. Le rideau de batik oscil­lait dans le cou­rant d’air. La lumière de midi fil­trait par les tuiles fêlées et des­si­nait sur sa poi­trine des traits de feu. Dans la cour, sa mère ran­geait la cui­sine. La mar­mite de rawon conti­nuait de mur­mu­rer sur le feu, et le noir du bouillon, der­rière ses pau­pières fer­mées, se confon­dit avec le noir du som­meil, et Sar­to s’en­dor­mit dans l’o­deur de la terre et des épices, comme un enfant s’en­dort dans les bras de quel­qu’un qui ne le lâche­ra pas.

Cha­pitre 6 — Le gamelan

La nuit à Sur­abaya ne tom­bait pas — elle montait.

Elle mon­tait du sol, des rigoles, des fon­da­tions des mai­sons, comme une eau noire qui enva­hi­rait la ville par le bas, par les pieds, et qui grim­pe­rait le long des murs, le long des troncs d’arbre, le long des jambes des pas­sants, jus­qu’à recou­vrir le ciel tout entier en l’es­pace de vingt minutes — vingt minutes entre le der­nier éclat du soleil au-des­sus du détroit de Madu­ra et l’obs­cu­ri­té com­plète, sans cré­pus­cule, sans tran­si­tion, sans ce dégra­dé de mauves et de roses que les pays tem­pé­rés offrent comme une conso­la­tion à ceux qui perdent le jour. Ici, le jour mou­rait d’un coup. Et la nuit qui le rem­pla­çait n’é­tait pas un silence — c’é­tait un autre bruit, un bruit plus dense, plus riche, plus peu­plé que celui du jour, parce que la nuit, à Sur­abaya, appar­te­nait à ceux que le jour ren­dait invisibles.

Sar­to avait fer­mé le bar à dix heures. Le der­nier client — un ingé­nieur hol­lan­dais de la Konink­lijke Paket­vaart-Maat­schap­pij, la com­pa­gnie mari­time qui reliait les îles de l’ar­chi­pel — avait bu son der­nier genièvre, payé, salué d’un signe de tête et était par­ti vers sa chambre avec la démarche pru­dente de l’homme qui négo­cie avec la gra­vi­té. Sar­to avait ran­gé les bou­teilles, lavé les verres, essuyé le comp­toir — les gestes du soir, inver­sés de ceux du matin, les mêmes gestes joués à l’en­vers, comme un film qu’on rem­bo­bine — et il avait éteint les lampes une par une, les deux globes d’o­pa­line d’a­bord, puis le pla­fon­nier du fond, puis la petite lampe de la réserve, et le bar avait som­bré dans une obs­cu­ri­té tiède où les bou­teilles, sur l’é­ta­gère, cap­taient encore les reflets de la lune qui fil­trait par les stores et lui­saient comme des yeux dans le noir.

Il sor­tit par la porte de service.

La ville de nuit était une autre ville. Les auto­mo­biles avaient dis­pa­ru — la nuit appar­te­nait aux becak, dont les lan­ternes oscil­lantes trouaient l’obs­cu­ri­té comme des lucioles géantes, et aux char­rettes à bras des ven­deurs ambu­lants qui pous­saient devant eux leurs cui­sines por­ta­tives dans un concert de fer­raille et de vapeur. L’o­deur avait chan­gé aus­si. L’o­deur de jour — essence, pous­sière, sueur, girofle — cédait la place à l’o­deur de nuit — jas­min, fran­gi­pa­niers, fumée de char­bon, et cette odeur indé­fi­nis­sable de la terre tro­pi­cale qui se refroi­dit d’un degré, d’un seul degré, et qui exhale en retour tout ce qu’elle a absor­bé pen­dant le jour, les pas, les cra­chats, les eaux usées, les pétales tom­bés, la mémoire du sol.

Sar­to mar­cha vers le sud. Il quit­ta Jalan Tun­jun­gan — déserte à cette heure, ses arcades plon­gées dans l’ombre, ses vitrines éteintes — et s’en­fon­ça dans le réseau de ruelles qui menait vers le kam­pung Pene­leh, un des plus anciens quar­tiers de Sur­abaya, un lacis de mai­sons basses et de jar­dins clos où vivaient, côte à côte, des familles java­naises, des Arabes du Hadra­maout, des Chi­nois péra­na­kan et des Madu­rais, dans une pro­mis­cui­té que les Hol­lan­dais avaient essayé d’or­ga­ni­ser en quar­tiers sépa­rés — le quar­tier euro­péen, le quar­tier chi­nois, le quar­tier arabe — mais que la vie, avec son obs­ti­na­tion, son désordre, sa logique propre, avait défaite, mélan­gée, redis­tri­buée selon des cri­tères que les urba­nistes de La Haye n’a­vaient pas pré­vus : le voi­si­nage, le com­merce, le mariage, l’a­mi­tié, et cette force irré­sis­tible qui pousse les gens à vivre là où on les nourrit.

Le pen­do­po se trou­vait au bout d’une ruelle, der­rière un mur de briques sur lequel un bou­gain­vil­lier vio­let avait éten­du ses branches comme un drap qu’on met à sécher. Un pen­do­po est un pavillon ouvert — quatre piliers de bois, un toit de tuiles, pas de murs — la forme la plus ancienne de l’ar­chi­tec­ture java­naise, un espace qui n’est ni inté­rieur ni exté­rieur mais les deux à la fois, un lieu fait pour la musique, la danse, la céré­mo­nie, le ras­sem­ble­ment, un lieu dont l’ab­sence de murs dit quelque chose de pro­fond sur la façon dont les Java­nais conçoivent l’es­pace : non comme une boîte qu’on ferme, mais comme un souffle qu’on laisse circuler.

Sar­to entra par le côté. Il y avait déjà une tren­taine de per­sonnes assises sur des nattes, dans la pénombre — des hommes pour la plu­part, en sarong et che­mise blanche, quelques femmes en kebaya, des enfants endor­mis sur les genoux de leurs mères. Per­sonne ne par­lait. L’air sen­tait le kre­tek, le jas­min, la sueur et l’en­cens de san­tal que quel­qu’un avait allu­mé dans un coin et dont la fumée mon­tait droit, sans vaciller, comme une colonne de brume fine.

Au centre du pen­do­po, les instruments.

Ils étaient dis­po­sés en arc de cercle sur des sup­ports de bois sculp­té — les gongs d’a­bord, les plus grands au fond, sus­pen­dus à des cadres peints en rouge et or, dont le bronze poli reflé­tait la lueur des lampes à huile comme des miroirs courbes. Puis les métal­lo­phones — le saron, avec ses lames de bronze posées sur un cadre de bois, et le gen­der, dont les lames, plus fines, plus longues, étaient sus­pen­dues au-des­sus de tubes de bam­bou qui ser­vaient de réso­na­teurs et qui ampli­fiaient le son, le pro­lon­geaient, lui don­naient cette qua­li­té de vibra­tion conti­nue, de bour­don­ne­ment, de halo sonore qui est la marque du game­lan et qui fait que le son ne s’ar­rête jamais vrai­ment, même dans les silences, même entre les notes, même quand les mains des musi­ciens se lèvent et que les maillets quittent les lames — le son conti­nue, dans l’air, dans le bois, dans le corps de ceux qui écoutent. Et le rebab — le vio­lon à deux cordes, posé sur les genoux du musi­cien, dont l’ar­chet tirait un son plain­tif, nasillard, qui res­sem­blait à une voix humaine qui aurait oublié les mots et qui chan­te­rait sans eux.

Les musi­ciens prirent place. Sept hommes, assis en tailleur devant leurs ins­tru­ments, les maillets dans les mains, le regard bais­sé. Ils ne se regar­daient pas entre eux. Ils n’a­vaient pas de par­ti­tion. Ils n’a­vaient pas de chef d’or­chestre. Ils avaient quelque chose de plus ancien que tout cela — une connais­sance com­mune, ins­crite dans le corps, dans les muscles des poi­gnets et des doigts, dans la mémoire des os, une connais­sance qui n’a­vait pas besoin de signes exté­rieurs pour se coor­don­ner, parce qu’elle était la même chez tous, la même pièce jouée cent fois, mille fois, trans­mise de maître à élève par l’é­coute et la répé­ti­tion, non pas comme une par­ti­tion qu’on lit mais comme une res­pi­ra­tion qu’on partage.

Le pre­mier gong frappa.

Le son — grave, rond, immense — se déploya dans le pen­do­po comme un cercle dans l’eau. Il ne s’ar­rê­ta pas. Il enfla, vibra, tour­na sur lui-même, et avant qu’il ne retombe, un deuxième son le rejoi­gnit — le saron, plus aigu, plus clair, une phrase mélo­dique qui se super­po­sa au gong comme une tige se super­pose à une racine — et puis un troi­sième, le gen­der, dont les lames frap­pées pro­dui­sirent des cas­cades de notes iri­sées, rapides, qui ruis­se­lèrent à tra­vers les sons graves comme de l’eau à tra­vers des rochers, et le tout — le gong, le saron, le gen­der — for­ma un tis­su sonore d’une com­plexi­té ver­ti­gi­neuse qui n’a­vait rien à voir avec la musique euro­péenne, rien à voir avec la mélo­die et l’har­mo­nie et la pro­gres­sion que les Hol­lan­dais de l’Ho­tel Oranje appe­laient musique, parce que la musique du game­lan n’a­van­çait pas — elle tour­nait, elle pul­sait, elle reve­nait sur elle-même, comme la cha­leur, comme les ven­ti­la­teurs, comme les sai­sons de cette île où il n’y avait pas de prin­temps ni d’au­tomne mais seule­ment la mous­son et la séche­resse, le plein et le vide, et entre les deux un bat­te­ment, un rythme, un souffle.

Sar­to fer­ma les yeux.

Il ne fer­ma pas les yeux pour se concen­trer. Il les fer­ma parce que le game­lan n’é­tait pas quelque chose qu’on écou­tait — c’é­tait quelque chose dans quoi on entrait, comme on entre dans l’eau, par les pieds d’a­bord, puis les jambes, puis le ventre, et enfin la tête, et quand la tête était sous l’eau, quand le son avait tout recou­vert, il n’y avait plus de sépa­ra­tion entre le dedans et le dehors, entre celui qui écoute et ce qui est écou­té, et les yeux, dans cet état, étaient un obs­tacle, une dis­trac­tion, une porte ouverte sur le monde visible qui empê­chait de plon­ger tout à fait dans le monde audible.

Le gong pul­sait. Le saron chan­tait. Le gen­der ruis­se­lait. Le rebab gémis­sait sa ligne sinueuse, et un tam­bour — le ken­dang, frap­pé des deux mains — posait un rythme souple, élas­tique, qui n’é­tait pas un métro­nome mais un souffle, une res­pi­ra­tion col­lec­tive qui accé­lé­rait et ralen­tis­sait comme le cœur d’un homme qui dort, qui rêve, qui se tourne dans son sommeil.

Sar­to sen­tit son corps se dis­soudre. Pas méta­pho­ri­que­ment — phy­si­que­ment. Les contours de ses membres devinrent flous, ses mains posées sur ses genoux n’é­taient plus ses mains mais des pro­lon­ge­ments du son, des réso­na­teurs de chair et d’os, et le son pas­sait à tra­vers lui comme la lumière passe à tra­vers un vitrail, le tra­ver­sait, le colo­rait, le trans­for­mait. Il n’é­tait plus au pen­do­po de Pene­leh, il n’é­tait plus Sar­to le bar­man de l’Ho­tel Oranje, il n’é­tait plus le fils d’I­bu War­si­ni, il n’é­tait plus l’homme qui n’a­vait pas tou­ché les doigts d’Al­ma sur le comp­toir — il était un point dans le son, une note dans le tis­su, un élé­ment du tout, et le tout n’a­vait pas de nom, pas de forme, pas de fin.

La pièce dura qua­rante minutes. Ou une heure. Ou un siècle. Le temps, dans le game­lan, per­dait ses uni­tés. Il deve­nait un flux conti­nu, un cou­rant, et quand le der­nier gong frap­pa — un seul coup, solen­nel, défi­ni­tif, sui­vi d’un silence qui n’é­tait pas un silence mais la vibra­tion rési­duelle de tout ce qui avait été joué — Sar­to rou­vrit les yeux et le monde lui parut chan­gé, non pas dans ses formes mais dans sa den­si­té, comme si l’air avait été lavé par le son, puri­fié, ren­du à une trans­pa­rence originelle.

Autour de lui, les gens se levaient len­te­ment. Les enfants dor­maient tou­jours. Les lampes à huile brû­laient bas. L’en­cens était consu­mé. Et dans le coin droit du pen­do­po, assis sur une natte, Raden Suto­mo le regardait.

Suto­mo avait vingt-cinq ans. Il était mince, ner­veux, avec un visage fin et des yeux qui brû­laient — pas de colère, pas de fana­tisme, mais de cette inten­si­té par­ti­cu­lière qu’ont les jeunes gens qui ont lu des livres qui les ont chan­gés et qui ne peuvent plus regar­der le monde de la même façon. Il por­tait un pan­ta­lon occi­den­tal et une che­mise blanche bou­ton­née jus­qu’au col — la tenue de l’in­tel­lec­tuel java­nais moderne, celui qui avait étu­dié au lycée hol­lan­dais, qui par­lait le néer­lan­dais mieux que la plu­part des Hol­lan­dais, et qui retour­nait cette édu­ca­tion contre ceux qui la lui avaient don­née, comme une arme for­gée par l’ennemi.

Suto­mo se leva et vint vers Sar­to. Ils se connais­saient — pas inti­me­ment, mais de cette connais­sance de voi­si­nage qui, dans les kam­pungs de Sur­abaya, suf­fi­sait à créer une fami­lia­ri­té que les Euro­péens n’au­raient jamais com­prise, eux qui avaient besoin de pré­sen­ta­tions, de cartes de visite, de rituels codi­fiés pour s’a­dres­ser la parole.

— Tu viens sou­vent ici, dit Sutomo.

— Quand je peux, dit Sarto.

Ils sor­tirent du pen­do­po ensemble. La ruelle était sombre, éclai­rée seule­ment par les lampes à huile des mai­sons dont les portes étaient encore ouvertes — à Sur­abaya, les portes ne se fer­maient que très tard, ou jamais. Des enfants jouaient dans la pous­sière. Un ven­deur de nasi goreng pous­sait son cha­riot, et l’o­deur du riz frit à l’ail et au kecap manis — la sauce de soja sucrée qui était la basse conti­nue de la cui­sine de rue — se mêlait à l’o­deur du jas­min et des kreteks.

Suto­mo mar­chait à côté de Sar­to, les mains dans les poches, le regard droit. Il y avait chez lui quelque chose de ten­du, de conte­nu — l’éner­gie d’un res­sort com­pri­mé, la patience d’un homme qui attend le bon moment pour agir.

— Soe­kar­no a été arrê­té, dit-il.

Sar­to ne répon­dit pas tout de suite. Soe­kar­no. Le nom cir­cu­lait dans les kam­pungs depuis des mois, chu­cho­té, admi­ré, craint. Un jeune ingé­nieur de Ban­dung qui par­lait d’in­dé­pen­dance, de nation indo­né­sienne, d’un pays qui n’exis­tait pas encore mais qui exis­tait déjà dans les mots qu’il pro­non­çait — des mots en malais, pas en hol­lan­dais, des mots que tout le monde com­pre­nait, du pêcheur madu­rais au prince java­nais, des mots qui fai­saient le tour de l’ar­chi­pel comme le vent fait le tour d’une île.

— Arrê­té à Yogya­kar­ta, dit Suto­mo. La semaine der­nière. Les Hol­lan­dais l’ont trans­fé­ré à la pri­son de Ban­ceuy, à Ban­dung. Ils vont le juger.

— Pour quoi ?

— Pour avoir par­lé. C’est tou­jours pour ça qu’on est arrê­té. Pour avoir dit ce que tout le monde pense et que per­sonne ne dit.

Ils mar­chèrent en silence. La ruelle débou­cha sur une rue plus large, bor­dée d’arbres, où quelques becak atten­daient des clients, leurs conduc­teurs accrou­pis à côté de leurs machines, fumant des kre­teks dont les bouts rouges pul­saient dans le noir comme des cœurs minuscules.

— Tu tra­vailles dans leur hôtel, dit Suto­mo. Ce n’é­tait pas un reproche — c’é­tait une consta­ta­tion, un point de départ.

— Je tra­vaille dans un bar, dit Sar­to. Je sers des boissons.

— Tu entends des choses.

— J’en­tends des com­mandes. Du genièvre. De la bière. Du cham­pagne pour l’inauguration.

Suto­mo sou­rit. Un sou­rire bref, sans joie.

— L’i­nau­gu­ra­tion. Ils inau­gurent une aile neuve pen­dant que Soe­kar­no est en pri­son. Ils agran­dissent leur hôtel pen­dant que le pays rétré­cit autour d’eux. Et ils ne le voient pas.

— Qu’est-ce qu’ils devraient voir ?

Suto­mo s’ar­rê­ta. Il se tour­na vers Sar­to. Dans la lumière d’une lampe à huile qui brû­lait der­rière une fenêtre, son visage était à moi­tié éclai­ré, à moi­tié dans l’ombre — un visage cou­pé en deux, comme le pays dont il par­lait, moi­tié lumière, moi­tié nuit.

— Que tout cela va finir, dit-il. Pas demain. Pas l’an­née pro­chaine. Mais bien­tôt. Que les hôtels, les plan­ta­tions, les clubs, les auto­mo­biles, les vitrines de Tun­jun­gan — tout cela est un décor. Un théâtre d’ombres. Et un jour, quel­qu’un allu­me­ra la lumière, et les ombres disparaîtront.

Il y avait dans sa voix quelque chose qui n’é­tait pas de la haine — plu­tôt une cer­ti­tude, froide, pai­sible, la cer­ti­tude géo­lo­gique de celui qui sait que les mon­tagnes finissent par tom­ber et que les mers finissent par se reti­rer, non pas parce qu’une force les pousse mais parce que c’est leur nature, et que la nature ne se trompe pas.

Sar­to écou­ta. Il écou­tait comme il écou­tait au bar — avec tout son corps, sans juger, sans com­men­ter, en lais­sant les mots entrer et se dépo­ser en lui comme la pous­sière se dépose sur les meubles, couche après couche. Il ne savait pas si Suto­mo avait rai­son. Il ne savait pas si le monde de l’Ho­tel Oranje allait finir ou durer ou se trans­for­mer en quelque chose d’autre. Il savait seule­ment que la glace fon­dait, que le rawon mijo­tait, que le game­lan tour­nait sur lui-même, et que toutes ces choses — la glace, le rawon, le game­lan — étaient vraies d’une véri­té qui n’a­vait pas besoin de dis­cours pour exister.

— Je t’en­tends, dit Sarto.

Ce n’é­tait pas un accord. Ce n’é­tait pas un refus. C’é­tait ce qu’il disait — je t’en­tends — et dans ce mot il y avait tout ce que Sar­to pou­vait offrir : son atten­tion, sa pré­sence, la cer­ti­tude que les mots de Suto­mo n’é­taient pas tom­bés dans le vide mais dans un corps qui les avait reçus et qui les gar­de­rait, comme le mor­tier de sa mère gar­dait l’o­deur des épices, même vide, même propre, même après qu’on l’a­vait lavé.

Suto­mo hocha la tête. Il com­pre­nait. Ou il accep­tait de ne pas com­prendre, ce qui, dans le monde java­nais, reve­nait au même — parce que dans le monde java­nais, la com­pré­hen­sion n’é­tait pas un acte de l’es­prit mais un acte du temps, et le temps, comme le rawon, comme le game­lan, avait besoin de mijoter.

Ils se sépa­rèrent au car­re­four. Suto­mo par­tit vers l’ouest, vers le quar­tier arabe, où il avait des amis, des contacts, des gens qui par­laient comme lui de ce pays qui n’exis­tait pas encore. Sar­to res­ta un moment immo­bile, au milieu de la rue, les mains le long du corps. Un becak pas­sa, sa lan­terne oscil­lant dans le noir. Un chien aboya au loin. L’o­deur du nasi goreng flot­tait encore dans l’air.

Puis le silence. Non pas un silence vide — un silence plein, satu­ré, le silence de Sur­abaya après minuit, quand les ven­deurs ambu­lants ont replié leurs char­rettes et que les kam­pungs se sont refer­més sur eux-mêmes comme des poings, et que la ville res­pire enfin à son propre rythme, un rythme lent, pro­fond, ancien, qui n’est pas le rythme des hor­loges hol­lan­daises ni des trains ni des bateaux, mais le rythme de la terre elle-même, la pul­sa­tion du sol vol­ca­nique sur lequel tout est construit et qui rap­pelle, dans sa cha­leur constante, que rien ici n’est solide, que tout peut trem­bler, que le sol que l’on croit ferme sous ses pieds est en réa­li­té une croûte fine posée sur un feu.

Sar­to ren­tra chez lui. Dans la cour, la mar­mite de rawon avait été reti­rée du feu. Le man­da­ri­nier dor­mait. Sa mère dor­mait. La lune, entre les tuiles fêlées, des­si­nait sur le sol les mêmes traits de lumière que le soleil de midi, mais inver­sés — froids, bleus, silen­cieux. Sar­to s’al­lon­gea sur sa natte, les bras le long du corps, et il écou­ta le silence de la nuit de Sur­abaya, et dans ce silence il enten­dit encore le game­lan — non pas comme un sou­ve­nir mais comme une pré­sence, un bour­don­ne­ment conti­nu, une vibra­tion qui ne s’ar­rê­tait jamais, même quand les ins­tru­ments se tai­saient, même quand les musi­ciens dor­maient, même quand le pen­do­po était vide — parce que le game­lan n’é­tait pas dans les ins­tru­ments ni dans les musi­ciens ni dans le pen­do­po, le game­lan était dans l’air, dans la terre, dans le bronze et dans le bois et dans la chair, le game­lan était par­tout et tout le temps, comme la cha­leur, comme l’o­deur du girofle, et il suf­fi­sait de fer­mer les yeux pour l’entendre.

Sar­to fer­ma les yeux.

Cha­pitre 7 — La chambre 33

Van der Bosch por­tait son plus beau cos­tume — un trois-pièces de lin crème qu’il avait com­man­dé chez un tailleur de Bata­via et qui lui don­nait l’al­lure, croyait-il, d’un gent­le­man anglais des tro­piques, alors qu’il res­sem­blait plu­tôt, de l’a­vis una­nime des boys qui le regar­daient pas­ser, à un meuble rem­bour­ré qu’on aurait habillé par erreur. Le gilet était bou­ton­né trop ser­ré. La chaîne de montre en or tra­ver­sait son ventre comme un méri­dien sur un globe. La pochette — en soie, d’un bleu Delft qu’il avait choi­si pour rap­pe­ler les faïences de la mère patrie — dépas­sait de la poche de poi­trine avec une pré­ci­sion géo­mé­trique qui avait dû néces­si­ter dix minutes devant le miroir et l’aide de son boy personnel.

— Mes­sieurs, dit Van der Bosch. Suivez-moi.

Les mes­sieurs en ques­tion étaient deux. Le pre­mier était un jour­na­liste du Soe­ra­baiasch Han­dels­blad — le quo­ti­dien hol­lan­dais de Sur­abaya — un homme sec, chauve, avec des lunettes rondes cer­clées de fer qui lui don­naient l’air d’un comp­table éga­ré dans un monde qu’il trou­vait trop bruyant. Il s’ap­pe­lait Dijks­tra et il tenait un car­net dans une main et un crayon dans l’autre, prêt à noter tout ce que Van der Bosch dirait, ou du moins ce que Van der Bosch vou­drait qu’il note, ce qui n’é­tait pas la même chose mais qui, dans la presse colo­niale de l’é­poque, reve­nait sou­vent au même. Le second était un pho­to­graphe — un jeune Indo au teint brun et aux che­veux gomi­nés qui por­tait sur l’é­paule un appa­reil Gra­flex comme un sol­dat porte son fusil, avec une fami­lia­ri­té mêlée de fierté.

Sar­to sui­vait le groupe à trois pas de dis­tance, por­tant un pla­teau sur lequel étaient dis­po­sés trois verres de gin tonic — le cock­tail offi­ciel des visites pro­to­co­laires, le lubri­fiant social de l’Em­pire — et une cou­pelle d’a­mandes salées. On ne lui avait pas deman­dé de venir. Van der Bosch avait dit « Sar­to, des rafraî­chis­se­ments pour nos invi­tés » et Sar­to avait com­pris — com­pris le geste, le rôle, le cos­tume qu’on lui deman­dait de por­ter : celui du boy de luxe, du ser­vi­teur d’ap­pa­rat, l’or­ne­ment humain qui com­plé­tait le décor et prou­vait, par sa pré­sence silen­cieuse et impec­cable, que l’Ho­tel Oranje savait recevoir.

Ils tra­ver­sèrent le lob­by — le vieux lob­by, celui de 1911, avec ses colonnes de marbre ita­lien, ses arches mau­resques, ses car­reaux de sol en damier noir et blanc que Sar­to avait vus laver dix mille fois et qui brillaient comme la sur­face d’un lac. Les ven­ti­la­teurs tour­naient. Un boy sikh — le por­tier — ouvrit les portes vitrées qui don­naient sur le jar­din inté­rieur, et la cha­leur entra d’un coup, comme un invi­té qu’on n’a­vait pas convié.

— L’hô­tel a été construit en 1910, com­men­ça Van der Bosch, et inau­gu­ré en 1911, par Lucas Mar­tin Sar­kies, fils de Mar­tin Sar­kies de la célèbre famille arménienne…

Il racon­tait. Van der Bosch racon­tait tou­jours. C’é­tait sa com­pé­tence pre­mière — non pas la ges­tion, non pas la finance, non pas l’art sub­til de coor­don­ner deux cents employés dans un bâti­ment de quatre-vingts chambres, mais le récit. Il racon­tait l’hô­tel comme un père raconte l’his­toire de sa famille, avec des embel­lis­se­ments, des omis­sions stra­té­giques, des accé­lé­ra­tions sur les pas­sages ennuyeux et des ralen­tis­se­ments sur les moments de gloire. L’ar­chi­tecte anglais Bid­well. Les colonnes de marbre impor­tées de Car­rare. Les boi­se­ries de teck sculp­té. Le jar­din des­si­né par un pay­sa­giste batave qui avait tra­vaillé pour le palais de Bogor. Et les Sar­kies, tou­jours les Sar­kies — l’empire hôte­lier armé­nien qui avait essai­mé de Sin­ga­pour à Ran­goon, de Penang à Sur­abaya, plan­tant ses palaces dans les villes por­tuaires d’A­sie comme des dra­peaux dans un ter­ri­toire conquis.

Dijks­tra notait. Le pho­to­graphe pho­to­gra­phiait. Et Sar­to sui­vait, le pla­teau en équi­libre sur la paume gauche, le dos droit, le visage neutre, avec cette capa­ci­té qu’il avait déve­lop­pée au fil des années de se rendre à la fois pré­sent et invi­sible — pré­sent assez pour qu’on puisse prendre un verre quand on le vou­lait, invi­sible assez pour qu’on oublie qu’il était là et qu’on parle devant lui comme on parle devant un meuble.

Ils pas­sèrent dans la nou­velle aile.

La tran­si­tion était frap­pante. On quit­tait le monde de 1911 — le colo­nial clas­sique, lourd, orne­men­tal, avec ses arches et ses colonnes et ses mou­lures — pour entrer dans le monde de 1930 — l’Art Déco, avec ses lignes droites, ses angles nets, ses sur­faces lisses, ses motifs géo­mé­triques. Les murs n’é­taient plus en marbre mais en stuc poli, d’un blanc crème qui cap­tait la lumière et la dif­fu­sait en reflets doux. Les rampes d’es­ca­lier n’é­taient plus en fer for­gé mais en chrome — un chrome brillant, froid, indus­triel, qui tran­chait avec la cha­leur du teck et du rotin comme une lame tranche avec la chair. Les motifs déco­ra­tifs — sur les vitraux des fenêtres, sur les grilles des ascen­seurs, sur les poi­gnées de porte — mêlaient les formes géo­mé­triques de l’Art Déco euro­péen à des motifs java­nais : le kawung, le parang, les spi­rales du mega men­dung — les nuages sacrés — sty­li­sés, abs­traits, réduits à leurs lignes essen­tielles, comme si un artiste avait pris la tra­di­tion java­naise et l’a­vait pas­sée au filtre de la moder­ni­té, en gar­dant la struc­ture et en ôtant la chair.

— Vous remar­que­rez, dit Van der Bosch en cares­sant la rampe de chrome, l’al­liance par­faite entre le style euro­péen le plus moderne et les motifs locaux. C’est ce que nous appe­lons le Nieuwe Indische Sti­jl — le Nou­veau Style Indien. Ni hol­lan­dais, ni java­nais. Les deux à la fois.

Dijks­tra nota. Sar­to, der­rière eux, regar­da les motifs java­nais empri­son­nés dans le chrome et le stuc. Ni hol­lan­dais, ni java­nais. Les deux à la fois. C’é­tait une jolie for­mule. C’é­tait aus­si, pen­sa-t-il sans le for­mu­ler en mots, un men­songe — le genre de men­songe que les gens puis­sants se racontent quand ils prennent ce qui ne leur appar­tient pas et qu’ils le rebap­tisent alliance, fusion, syn­thèse, alors que le mot juste serait appro­pria­tion, ou sim­ple­ment vol. Mais Sar­to ne pen­sait pas en mots. Il pen­sait en sen­sa­tions, en tex­tures, en tem­pé­ra­tures — et ce qu’il sen­tait, en tou­chant du regard le chrome et le stuc, c’é­tait le froid. Le froid d’une sur­face qui ne connais­sait pas la main qui l’a­vait polie. Le froid d’une beau­té qui n’a­vait pas de mémoire.

Van der Bosch s’ar­rê­ta devant une porte. Une porte en bois laqué, d’un noir pro­fond, avec une poi­gnée en chrome et un numé­ro en lai­ton — 33 — qui brillait dans la lumière du cou­loir comme un petit soleil.

— La suite d’hon­neur, dit-il. La plus belle chambre de la nou­velle aile. C’est ici que loge­ront nos invi­tés les plus pres­ti­gieux pour l’inauguration.

Il ouvrit la porte. La chambre — non, la suite — se déploya devant eux comme un décor de théâtre dont on tire le rideau. Un salon d’a­bord, avec des fau­teuils de cuir cara­mel, un bureau en aca­jou, une che­mi­née déco­ra­tive — déco­ra­tive, parce qu’à Sur­abaya per­sonne n’a­vait besoin de che­mi­née, mais la che­mi­née était là, comme les gants de che­vreau dans la vitrine de Lal­wa­ni, comme un sou­ve­nir de l’Eu­rope, un frag­ment de nos­tal­gie archi­tec­tu­rale incrus­té dans les tro­piques. Puis la chambre, der­rière une porte à double bat­tant — un lit immense, dra­pé de mous­ti­quaire blanche, avec une tête de lit en bois sculp­té qui repre­nait les motifs mega men­dung dans un style Déco. Et la salle de bains — marbre blanc, robi­net­te­rie chro­mée, une bai­gnoire sur pieds de lion qui était une aber­ra­tion magni­fique dans un pays où l’on se bai­gnait au seau, au puits, à la rivière.

— La vue, dit Van der Bosch.

Il alla ouvrir les volets. La lumière entra — pas la lumière tami­sée du cou­loir mais la lumière crue, vio­lente, de Jalan Tun­jun­gan à midi, et avec elle le bruit de la rue — les klaxons, les becak, les voix — et la cha­leur, et l’o­deur, et toute la ville qui se déver­sait dans la chambre par cette fenêtre ouverte comme un fleuve se déverse par une brèche dans la digue.

— On voit toute l’a­ve­nue, dit Van der Bosch. Jus­qu’au car­re­four de Sim­pang. Et au-des­sus — il poin­ta du doigt vers la gauche — le toit-ter­rasse, avec le mât du drapeau.

Le mât. Un simple poteau de métal, plan­té sur le toit-ter­rasse de la suite 33, au som­met duquel flot­tait le dra­peau de l’Ho­tel Oranje — un dra­peau blanc frap­pé des ini­tiales HO en or. Van der Bosch le regar­dait avec une fier­té dis­pro­por­tion­née, comme si ce mât était un som­met conquis, un dra­peau plan­té sur l’Everest.

— Pour l’i­nau­gu­ra­tion, dit-il, nous his­se­rons le dra­peau du Royaume des Pays-Bas. Le tri­co­lore. Rouge, blanc et bleu. Ce sera visible depuis tout Tunjungan.

Dijks­tra nota. Le pho­to­graphe cadra le mât dans son objec­tif. Et Sar­to, debout dans l’embrasure de la porte avec son pla­teau de verres aux­quels per­sonne n’a­vait tou­ché, regar­da le mât — ce simple tube de métal sur le toit d’un hôtel, qui n’é­tait rien, qui ne signi­fiait rien d’autre que ce que les hommes y atta­che­raient, un tis­su, des cou­leurs, un sym­bole — et il ne pen­sa à rien, parce qu’il n’y avait rien à pen­ser, pas encore, pas en 1930, pas à cet instant.

Mais le mât était là. Et il attendait.

Van der Bosch refer­ma les volets. La chambre retom­ba dans sa pénombre dorée. Le pho­to­graphe fit un der­nier cli­ché — Van der Bosch posant devant la che­mi­née, une main sur le man­teau, l’autre dans la poche du gilet, le men­ton levé, l’œil vif, la mous­tache conqué­rante — et la visite fut terminée.

— L’ar­ticle paraî­tra dimanche, dit Dijks­tra en ran­geant son carnet.

— Avec la pho­to­gra­phie en pre­mière page, dit Van der Bosch. N’est-ce pas ?

— En pre­mière page, confir­ma Dijks­tra avec la las­si­tude d’un homme qui a confir­mé trop de choses dans sa vie et qui sait que la confir­ma­tion est une forme de capitulation.

Ils redes­cen­dirent. Dans le lob­by, Van der Bosch ser­ra des mains, dis­tri­bua des cartes de visite, ordon­na qu’on serve le déjeu­ner à ses invi­tés dans la salle à man­ger — la rijst­ta­fel, bien sûr, la table de riz, le fes­tin colo­nial par excel­lence, trente plats dis­po­sés en cercle autour du riz blanc, cha­cun appor­té par un boy dif­fé­rent, une cho­ré­gra­phie de sarongs blancs et de plats fumants qui était le spec­tacle culi­naire le plus extra­va­gant des Indes néer­lan­daises et qui résu­mait, dans sa pro­fu­sion et son excès, toute l’am­bi­tion colo­niale : pos­sé­der le monde entier et le poser sur une table.

Sar­to rap­por­ta le pla­teau au bar. Les trois verres de gin tonic étaient intacts — la glace avait fon­du, le tonic avait per­du ses bulles, le gin s’é­tait réchauf­fé. Il vida les verres dans l’é­vier. Le liquide tiède cou­la, s’é­va­po­ra presque aus­si­tôt dans la cha­leur. Il lava les verres, les essuya, les rangea.

Puis il res­ta un moment immo­bile, les mains sur le comp­toir, et il pen­sa à la chambre 33. Non pas à son luxe, ni à sa vue, ni à sa che­mi­née déco­ra­tive — mais à son silence. La chambre 33, quand Van der Bosch s’é­tait tu et que le pho­to­graphe avait ran­gé son appa­reil, avait eu un silence par­ti­cu­lier — un silence d’at­tente, un silence de chambre vide qui attend d’être habi­tée, un silence qui conte­nait en puis­sance tous les bruits qui vien­draient, toutes les voix, toutes les res­pi­ra­tions, tous les rêves et tous les cau­che­mars de tous les hommes et de toutes les femmes qui dor­mi­raient là, dans ce lit immense, sous cette mous­ti­quaire blanche, face à cette fenêtre qui don­nait sur Tun­jun­gan et sur le mât.

Sar­to ne savait pas — com­ment aurait-il pu savoir ? — que dans quinze ans, un homme nom­mé Ploeg­man entre­rait dans cette chambre avec un dra­peau hol­lan­dais plié sous le bras, et que des jeunes gens grim­pe­raient sur le toit, et qu’une main arra­che­rait la bande bleue du dra­peau, et que le rouge et le blanc res­te­raient seuls, flot­tant dans l’air de Sur­abaya comme un cri muet, et que ce geste — ce geste minus­cule, cette déchi­rure dans un tis­su — déclen­che­rait une bataille qui tue­rait des mil­liers de per­sonnes et qui don­ne­rait à Sur­abaya son nom de guerre, son titre de noblesse, son épi­taphe : Kota Pah­la­wan. La Cité des Héros.

Sar­to ne savait rien de tout cela. Il savait seule­ment que la chambre 33 avait un silence étrange, un silence qui pesait plus que les autres silences, comme cer­tains objets pèsent plus que leur taille ne le laisse pré­voir — un silence dense, com­pri­mé, un silence qui atten­dait quelque chose.

Il secoua la tête, chas­sa la pen­sée — si c’é­tait une pen­sée — et pré­pa­ra le bar pour le ser­vice de l’a­près-midi. Les bou­teilles, les verres, la glace. Les gestes du métier. Le teck sous les mains. Et dehors, Jalan Tun­jun­gan qui bour­don­nait sous le soleil de midi, insou­ciante, magni­fique, aveugle.

Cha­pitre 8 — Le corps

Ce jour-là, la cha­leur mon­ta d’un degré.

Un seul degré. De trente-huit à trente-neuf sur le ther­mo­mètre en lai­ton der­rière le comp­toir. Rien, en appa­rence. Un chiffre. Un trait sur le verre gra­dué. Mais Sar­to le sen­tit dès le matin — dans l’é­pais­seur de l’air, dans la len­teur avec laquelle les ven­ti­la­teurs sem­blaient tour­ner, dans la sueur qui per­lait au creux de ses paumes avant même qu’il ait com­men­cé à tra­vailler. Un degré de plus, et le monde chan­geait de registre. Les corps deve­naient plus lourds. Les mots deve­naient plus lents. Les regards deve­naient plus longs. Comme si la cha­leur, en mon­tant d’un cran, des­ser­rait les bou­lons de la machine sociale, relâ­chait les res­sorts de la bien­séance, ouvrait des espaces entre les gestes codi­fiés où pou­vait se glis­ser quelque chose d’im­pré­vu, d’in­con­trô­lé, de dangereux.

Alma arri­va à deux heures.

Plus tôt que d’ha­bi­tude. Et dif­fé­rente. Sar­to le vit tout de suite — non pas dans son visage, non pas dans sa robe, mais dans sa façon de mar­cher. Sa démarche avait per­du cette pré­ci­sion dis­crète qui était sa signa­ture. Elle mar­chait plus len­te­ment, avec un léger balan­ce­ment des hanches qui n’é­tait pas une coquet­te­rie mais un aban­don — le corps qui cède à la cha­leur, qui renonce à la tenir en laisse, qui se laisse por­ter par l’air épais comme on se laisse por­ter par l’eau. Elle avait bu. Pas beau­coup — un verre, peut-être deux — mais assez pour que ses contours soient un peu flous, un peu plus ouverts que d’ha­bi­tude, comme un fruit dont la peau s’est amol­lie au soleil.

Elle por­tait une robe blanche. Du coton fin, presque trans­pa­rent à contre-jour, qui col­lait à ses épaules et à ses bras là où la sueur mouillait le tis­su. Ses che­veux — noirs, épais, avec ces reflets auburn que les femmes Indo tenaient de leur sang mêlé — étaient rele­vés en chi­gnon, mais des mèches s’en échap­paient, col­lées aux tempes par la trans­pi­ra­tion, et ces mèches désor­don­nées don­naient à son visage une qua­li­té de désha­billé, d’in­ti­mi­té invo­lon­taire, comme si l’on sur­pre­nait quel­qu’un au sor­tir du bain.

— Gin pahit, dit-elle en s’asseyant.

Sa voix était plus basse que d’ha­bi­tude. Plus chaude. La cha­leur fai­sait cela aux voix — elle les épais­sis­sait, les ralen­tis­sait, leur don­nait une tex­ture de miel ou de résine, comme si l’air était trop dense pour que les sons le tra­versent à leur vitesse nor­male et qu’ils devaient, eux aus­si, négo­cier avec la moiteur.

Sar­to pré­pa­ra le gin pahit. Les mêmes gestes. Le même tum­bler — celui avec la bulle d’air dans la paroi. Le même gin Gor­don’s. Les mêmes trois gla­çons. Les mêmes trois gouttes d’An­gos­tu­ra. Mais quelque chose, dans l’exé­cu­tion de ces gestes, avait chan­gé — une len­teur sup­plé­men­taire, une atten­tion plus aiguë, comme si chaque mou­ve­ment était ampli­fié par la cha­leur et qu’il fal­lait le faire avec plus de soin, plus de conscience, pour qu’il ne déborde pas, pour qu’il reste dans les limites du geste pro­fes­sion­nel et ne devienne pas autre chose.

Il posa le verre devant elle. Leurs doigts ne se tou­chèrent pas. Mais l’es­pace entre leurs doigts — ces quelques cen­ti­mètres d’air chaud entre la main qui pose et la main qui prend — était char­gé d’une élec­tri­ci­té que Sar­to sen­tit dans ses avant-bras, dans ses poi­gnets, dans cette zone de la peau qui détecte la pré­sence d’un autre corps avant même le contact, comme un radar de chair.

Alma but. Les yeux fer­més, comme tou­jours. Plus long­temps que d’ha­bi­tude. Quand elle les rou­vrit, elle posa le verre et regar­da Sar­to — pas à tra­vers lui, pas dans sa direc­tion géné­rale, mais lui, ses yeux, son visage, avec une fran­chise qui était presque une effrac­tion, une vio­la­tion du pro­to­cole invi­sible qui régis­sait leurs échanges depuis des mois et qui disait : on se regarde en biais, on se regarde en pas­sant, on ne se regarde jamais de face.

— Mon mari est à Malang, dit-elle. Il a une réunion avec les autres plan­teurs. Les prix du sucre baissent. Ils se réunissent pour par­ler des prix du sucre. Ils parlent tou­jours des prix du sucre. Comme si le sucre était la seule chose qui existait.

Sar­to ne répon­dit pas. Il atten­dit. Il avait appris — pas au bar, pas avec le vieux bar­man armé­nien, mais dans son propre corps, dans ses propres silences — que les mots les plus impor­tants viennent après les mots qu’on attend, comme les étoiles appa­raissent après le cré­pus­cule : il faut que le ciel se vide d’a­bord pour qu’elles deviennent visibles.

— Quand les champs brûlent, dit Alma, la nuit, je sors sur la véran­da. La cha­leur est insou­te­nable. L’air est plein de cendres — des cendres de canne à sucre, noires, légères, qui volent comme des papillons et qui se posent sur la peau, sur les che­veux, sur les lèvres. Et la lumière des flammes est orange, rouge, jaune — toutes les cou­leurs du feu, toutes en même temps, et la fumée monte dans le ciel et cache les étoiles, et il n’y a plus que le feu, la cha­leur, et l’o­deur du sucre qui brûle, et moi, debout, en che­mise de nuit, les pieds nus sur les dalles, et je regarde les champs qui brûlent, et je pense — rien. Je ne pense rien. Je regarde. C’est le seul moment où je ne pense rien.

Elle par­lait sans le regar­der main­te­nant — elle regar­dait le verre, les gla­çons qui fon­daient, la lumière qui jouait dans le gin rosé — et sa voix avait cette qua­li­té de confes­sion que prennent les voix quand elles parlent dans un lieu fer­mé, à voix basse, à quel­qu’un qui écoute sans juger. Le confes­sion­nal du comp­toir. L’ab­so­lu­tion du gin pahit.

Sar­to sen­tit le dan­ger. Pas un dan­ger phy­sique — un dan­ger de proxi­mi­té, d’in­ti­mi­té, de ces mots qui, une fois pro­non­cés, créent un espace par­ta­gé dont on ne peut pas sor­tir sans le détruire. Elle lui par­lait de sa nuit, de sa che­mise de nuit, de ses pieds nus, de sa peau cou­verte de cendres — et chaque image, chaque détail, se dépo­sait en lui avec la pré­ci­sion d’une gra­vure, créant un tableau qu’il ne pour­rait plus effa­cer, un tableau d’Al­ma seule dans la nuit, devant les champs qui brûlent, le corps à peine cou­vert, la peau noire de cendres, et cette image était une brèche dans le mur qui les sépa­rait, une fis­sure par laquelle pas­sait quelque chose de chaud, de trouble, de vivant.

— Le rawon, dit Sarto.

Il ne savait pas pour­quoi il avait dit cela. Le mot était sor­ti de lui comme un réflexe, une réponse du corps au corps, une façon de poser sa propre image à côté de la sienne — non pas pour riva­li­ser, mais pour dire : moi aus­si, j’ai un monde sen­suel, moi aus­si j’ai des nuits, des odeurs, des matières qui me traversent.

— Le rawon de votre mère, dit Alma. Le bouillon noir.

— Le noir des noix de keluak. Quand ma mère les écrase dans le mor­tier, le jus coule sur ses doigts. Ses mains deviennent noires. Et cette noir­ceur ne part pas — pas avec le savon, pas avec le citron. Elle reste dans les plis de la peau, dans les lignes de la main. Pen­dant des jours, ma mère a les mains noires. Et ces mains noires — ces mains de cui­si­nière, tachées par la terre — sont les mains les plus belles que je connaisse.

Il s’ar­rê­ta. Il avait par­lé des mains de sa mère, mais ce n’é­tait pas de sa mère qu’il par­lait — c’é­tait des mains, de la peau, de la cou­leur de la peau, de cette chose innom­mable qui fai­sait qu’à Sur­abaya, en 1930, la cou­leur de la peau déter­mi­nait tout — qui par­lait à qui, qui regar­dait qui, qui tou­chait qui. Alma était Indo — entre deux mondes, entre deux cou­leurs, assez blanche pour entrer à l’Ho­tel Oranje, assez brune pour être regar­dée de tra­vers par les Hol­lan­daises pures, et sa peau dorée, cette peau qui n’é­tait ni l’une ni l’autre, était le signe visible de tout ce qui les reliait et de tout ce qui les sépa­rait — parce que la peau de Sar­to, la peau java­naise, la peau brune, la peau du bar­man, était de l’autre côté de la ligne, de l’autre côté du comp­toir, de l’autre côté du monde.

Alma le regar­dait. Ses yeux — brun clair, avec des paillettes d’or que la lumière du bar fai­sait scin­tiller — étaient posés sur lui avec une atten­tion qui n’a­vait rien de pro­fes­sion­nel, rien de mon­dain, rien de la cour­toi­sie dis­traite que les clientes de l’hô­tel accor­daient au per­son­nel. C’é­tait un regard nu. Un regard qui disait : je te vois. Pas le bar­man. Pas le Java­nais. Pas l’homme der­rière le comp­toir. Toi.

— Vos mains aus­si, dit-elle.

Sar­to bais­sa les yeux vers ses propres mains, posées à plat sur le teck. Des mains de bar­man — sèches, lisses, nettes. Des mains qui ser­vaient. Des mains qui ne créaient pas, ne tachaient pas, ne por­taient pas la marque de leur tra­vail. Des mains ano­nymes, pro­fes­sion­nelles, invisibles.

— Vos mains quand vous pré­pa­rez le gin pahit, dit Alma. La façon dont vous tenez la bou­teille. La façon dont vous lais­sez tom­ber la glace. La façon dont vous posez le verre. C’est — elle cher­cha le mot, ou fei­gnit de le cher­cher — c’est comme regar­der quel­qu’un qui joue du game­lan. Il n’y a rien de super­flu. Chaque geste est exact.

Le mot game­lan dans sa bouche. Le monde de Sar­to dans le voca­bu­laire d’Al­ma. La brèche s’é­lar­gis­sait. Le mur s’a­min­cis­sait. Et de l’autre côté du mur, Sar­to sen­tait la cha­leur — pas la cha­leur de Sur­abaya, pas les trente-neuf degrés du ther­mo­mètre, mais une cha­leur inté­rieure, une cha­leur de sang, une cha­leur qui mon­tait de ce lieu sans nom au fond du ventre et qui irra­diait vers les mains, vers les poi­gnets, vers la gorge.

À cet ins­tant, un bruit dans le lob­by. Des voix hol­lan­daises. Des rires. La porte du bar s’ou­vrit et trois hommes entrèrent — des plan­teurs, visi­ble­ment, avec leurs che­mises trem­pées, leurs visages rouges, leurs voix de sten­tor. Ils s’ins­tal­lèrent à une table du fond et com­man­dèrent des bières. L’un d’eux appe­la Sar­to d’un geste — pas méchant, pas arro­gant, sim­ple­ment le geste d’un homme qui a l’ha­bi­tude d’être ser­vi et qui consi­dère que le ser­veur est un pro­lon­ge­ment de son bras.

Le charme se rom­pit. Ou plu­tôt, il ne se rom­pit pas — il se replia, comme un ani­mal qui rentre dans son ter­rier à l’ap­proche d’un dan­ger, et atten­dit. Sar­to alla ser­vir les plan­teurs. Quand il revint der­rière le comp­toir, Alma avait fini son gin. Elle en com­man­da un autre. Sar­to le pré­pa­ra — les mêmes gestes, mais cette fois avec les plan­teurs qui regar­daient, qui par­laient fort, qui occu­paient l’es­pace avec cette assu­rance de pro­prié­taires qui était la signa­ture de leur caste — et les gestes, sous leurs regards, rede­vinrent des gestes de ser­vice, des gestes pro­fes­sion­nels, des gestes qui ne disaient rien d’autre que : voi­ci votre verre, madame.

Alma but le deuxième gin plus vite que le pre­mier. La cha­leur avait encore mon­té. Les plan­teurs par­laient du prix du caou­tchouc — le caou­tchouc après le sucre, tou­jours les matières pre­mières, tou­jours les chiffres, tou­jours le monde réduit à ce qu’on en extrait. L’un d’eux, un homme épais avec une barbe de trois jours, regar­dait Alma avec une insis­tance qui n’a­vait rien de sub­til — le regard du mâle qui éva­lue, qui jauge, qui sou­pèse, et qui n’a pas la déli­ca­tesse de dis­si­mu­ler son évaluation.

Alma ne le vit pas. Ou fei­gnit de ne pas le voir. Elle regar­dait le comp­toir — le teck, le cercle d’eau que le verre avait lais­sé, les veines du bois qui des­si­naient des motifs que per­sonne ne regar­dait, des lignes, des courbes, des nœuds qui étaient la car­to­gra­phie secrète de l’hô­tel, son empreinte digi­tale, son iden­ti­té ins­crite dans la matière.

— Sar­to, dit-elle.

Son nom. Encore. Pro­non­cé de cette façon — douce, ouverte, avec la voyelle qui traî­nait un peu, comme si le nom était un lieu dans lequel on pou­vait s’attarder.

— Oui.

— L’i­nau­gu­ra­tion. Vous serez au bar ?

— Je suis tou­jours au bar.

— Tou­jours.

Elle sou­rit. Ce n’é­tait pas un sou­rire gai — c’é­tait un sou­rire qui conte­nait du regret, ou quelque chose qui res­sem­blait au regret sans en être, une ombre de sou­rire, un sou­rire qui savait que le mot tou­jours était un men­songe et que rien ne durait tou­jours, ni le bar ni le gin ni la glace ni les regards échan­gés par-des­sus un comp­toir dans la cha­leur de l’après-midi.

Elle se leva. Elle lais­sa un billet sur le comp­toir — trop, comme d’ha­bi­tude, tou­jours trop, et Sar­to ne ren­dait jamais la mon­naie parce qu’elle n’en vou­lait pas, parce que l’ex­cé­dent n’é­tait pas un pour­boire mais autre chose, un geste, une façon de lais­ser une trace, une empreinte de papier à côté de l’empreinte d’eau. Elle prit son sac de paille. Elle fit un pas vers la porte.

Puis elle se retourna.

— Les mains noires de votre mère, dit-elle. Le keluak. J’ai­me­rais goû­ter ça un jour.

Elle par­tit.

Sar­to res­ta der­rière le comp­toir. Les plan­teurs riaient. Le ven­ti­la­teur tour­nait. La cha­leur pesait. Et dans l’air du bar, sus­pen­du entre le pla­fond de teck et le sol dal­lé, entre le bruit des rires hol­lan­dais et le silence du comp­toir, flot­tait le par­fum de véti­ver — le par­fum d’Al­ma — mêlé à l’o­deur de la bière et du gin et de la sueur des plan­teurs, et Sar­to res­pi­rait ce mélange avec une atten­tion de par­fu­meur, essayant d’i­so­ler le véti­ver du reste, de le gar­der pur, de le rete­nir avant qu’il ne se dis­solve dans l’air épais de l’après-midi.

Il regar­da le comp­toir. À l’en­droit où Alma avait posé ses doigts à plat — à plat, les deux mains, paumes contre le bois, dans ce geste qu’elle avait eu un ins­tant avant de se lever — le teck sem­blait plus sombre. Plus chaud. Comme si la peau avait lais­sé dans le bois quelque chose qui n’é­tait pas de la sueur, pas de la cha­leur, mais une empreinte plus pro­fonde, une marque invi­sible que seul un homme qui connais­sait chaque veine, chaque nœud, chaque degré de ce comp­toir pou­vait percevoir.

Il posa sa main sur l’empreinte. Le bois était tiède. Il fer­ma les yeux.

J’ai­me­rais goû­ter ça un jour.

Le rawon. Le bouillon noir. La cui­sine de sa mère, dans le kam­pung, à l’autre bout de la ville, à l’autre bout du monde. Elle vou­lait goû­ter. Elle vou­lait entrer dans ce monde-là — le monde des noix de keluak, du mor­tier de pierre, des mains tachées de noir — et ce désir, ce simple désir de goû­ter, était plus ver­ti­gi­neux que n’im­porte quel contact de peau, parce qu’il ne deman­dait pas le corps mais quelque chose de plus intime encore, quelque chose qui n’a­vait pas de nom dans la langue des hôtels et des comp­toirs, quelque chose qui res­sem­blait à : montre-moi d’où tu viens.

Sar­to rou­vrit les yeux. Les plan­teurs com­man­dèrent une autre tour­née. Il ser­vit. Il sou­rit. Il essuya. Il ran­gea. La jour­née conti­nua. La glace fon­dit. Le ther­mo­mètre res­ta à trente-neuf degrés jus­qu’au soir, puis des­cen­dit d’un degré, d’un seul degré, et la ville res­pi­ra — à peine — et Sar­to fer­ma le bar à dix heures et ren­tra chez lui par les ruelles du kam­pung, et l’o­deur du véti­ver, dans sa che­mise, contre sa poi­trine, bat­tait encore comme un second cœur, comme un girofle qui brûle, comme une note de game­lan qui ne veut pas s’éteindre.

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Gin Pahit

Gin PAHIT

Cha­pitres 1 à 4

Cha­pitre 1 — L’o­deur du girofle

L’aube à Sur­abaya ne se lève pas. Elle suinte.

Elle com­mence par les odeurs — bien avant la lumière, bien avant que les formes ne consentent à se déta­cher de la nuit. D’a­bord le girofle. Tou­jours le girofle. Sur les seuils des mai­sons, dans les ruelles du kam­pung, sur les lèvres des hommes accrou­pis qui allument leur pre­mière kre­tek du jour, le girofle cré­pite et se mêle à l’air épais comme un sucre qu’on dis­sout dans du thé trop chaud. Puis le café — le kopi tubruk que les ven­deurs ambu­lants font bouillir dans des cas­se­roles noir­cies à même le char­bon, un café si dense qu’on pour­rait y plan­ter une cuillère et qu’elle res­te­rait droite. Puis les fleurs. Le fran­gi­pa­nier, tou­jours, entê­tant et funèbre, qui pousse par­tout où la terre est assez molle pour accueillir une racine, et le jas­min, plus dis­cret, plus insi­dieux, qui se glisse par les fenêtres ouvertes et s’ins­talle dans les draps, dans les che­veux, dans le creux des coudes où la sueur n’a pas encore séché. Et par-des­sous tout cela, en basse conti­nue, l’o­deur du canal — le Kali­mas — qui char­rie son eau brune et tiède à tra­vers la ville comme une veine ouverte, une odeur de vase, de bois pour­ri, de fleur de lotus et de kérosène.

Sar­to ouvrit les yeux.

Il dor­mait peu. Quatre heures, par­fois cinq, jamais davan­tage. Son corps s’é­tait réglé depuis long­temps sur le rythme de l’hô­tel — non pas celui des clients, qui se cou­chaient tard et se levaient à leur guise, mais celui, plus pro­fond, plus secret, de la machine elle-même. Le rythme des livrai­sons, de la glace qui arri­vait du port avant six heures, des draps qu’on éten­dait dans la cour inté­rieure quand la rosée n’a­vait pas encore brû­lé, du balayeur silen­cieux qui pas­sait le long des colon­nades avec son balai de palme. L’hô­tel res­pi­rait avant ses occu­pants. Et Sar­to res­pi­rait avec lui.

Il tra­ver­sa le jar­din inté­rieur pieds nus, comme chaque matin. Les dalles étaient encore fraîches — la seule heure de la jour­née où la pierre conser­vait un sou­ve­nir de la nuit. Les fran­gi­pa­niers lais­saient tom­ber leurs fleurs blanches et jaunes sur l’herbe mouillée, et il devait les enjam­ber pour ne pas les écra­ser, par une super­sti­tion qu’il n’au­rait su nom­mer. Le ciel était gris-rose, pas encore bleu, une cou­leur qui n’exis­tait qu’i­ci, qu’à cette heure, et qui ne durait que le temps de la remarquer.

Le bar était au rez-de-chaus­sée de l’aile est, entre le lob­by et la ter­rasse qui don­nait sur Jalan Tun­jun­gan. C’é­tait une pièce longue, basse de pla­fond, lam­bris­sée de teck sombre, avec un comp­toir en forme de demi-lune qui était l’œuvre d’un ébé­niste chi­nois de Sema­rang — le même arti­san qui avait sculp­té les boi­se­ries du Long Bar au Raffles de Sin­ga­pour, disait-on, et Sar­to avait des rai­sons de croire que c’é­tait vrai. Au-des­sus du comp­toir, trois ven­ti­la­teurs à pales de bois tour­naient avec une len­teur majes­tueuse qui ne ser­vait à rien, sinon à dépla­cer la cha­leur d’un endroit à un autre, ce qui était déjà, sous ces lati­tudes, une forme de civilisation.

Sar­to allu­ma les lampes — pas toutes, juste celles du comp­toir, deux globes de verre opa­lin qui jetaient sur le teck une lumière jaune et douce comme du beurre fon­du. Puis il commença.

Les gestes. Tou­jours les mêmes, tou­jours dans le même ordre, depuis sept ans qu’il tenait ce bar. Il sor­tit les bou­teilles de la réserve — le genièvre Bols, le gin Gor­don’s, le whis­ky John­nie Wal­ker, le ver­mouth Noilly Prat, le cura­çao bleu qu’au­cun client ne com­man­dait jamais mais qui jetait un éclat de mer dans la ran­gée des fla­cons. Il les ali­gna sur l’é­ta­gère du fond, éti­quettes face au miroir, selon un ordre que lui seul com­pre­nait et qui n’é­tait ni alpha­bé­tique ni chro­ma­tique, mais qui obéis­sait à une logique de la main — les bou­teilles les plus deman­dées à por­tée des doigts, les autres en retrait, comme des figu­rants qui attendent en cou­lisse. Il véri­fia les niveaux. Le genièvre des­cen­dait vite — les Hol­lan­dais buvaient comme on res­pire, par habi­tude et par néces­si­té, et le genièvre était pour eux ce que le kre­tek était pour les Java­nais : non pas un vice, mais un cli­mat inté­rieur. Le whis­ky tenait mieux. L’An­gos­tu­ra, dans sa petite bou­teille tra­pue, sem­blait inépui­sable — quelques gouttes suf­fi­saient à trans­for­mer un verre de gin en quelque chose d’autre, de plus amer, de plus vrai.

Sar­to essuya le comp­toir. Le teck avait une tex­ture qu’il connais­sait mieux que sa propre peau — les veines du bois, les nœuds, la légère dépres­sion à l’en­droit où les coudes des buveurs avaient usé la sur­face au fil des années. Il pas­sa le chif­fon en cercles lents, et le bois se mit à luire, à exha­ler son odeur de cire et de résine qui se mêlait au girofle du dehors et au cuir des tabou­rets et à cette chose indé­fi­nis­sable qui était l’o­deur propre de l’Ho­tel Oranje — un com­po­sé de luxe, de moi­teur et de linge ami­don­né que Sar­to aurait recon­nu les yeux fer­més entre mille autres endroits du monde.

La glace. Il ouvrit la gla­cière — un coffre dou­blé de zinc et de sciure, ali­men­té par les blocs qu’on livrait du port chaque matin. Il res­tait assez de glace de la veille pour les pre­mières heures, des mor­ceaux trans­lu­cides dans les­quels on aper­ce­vait par­fois une bulle d’air figée, comme un œil sur­pris. Il en prit un bloc, le posa sur la planche, et com­men­ça à le tailler au pic — des gestes pré­cis, éco­nomes, qui pro­dui­saient un bruit sec et cris­tal­lin dans le silence du bar. Chaque éclat de glace était une petite vic­toire contre la cha­leur. Chaque éclat com­men­çait à fondre dès qu’il quit­tait le bloc.

C’é­tait cela, au fond, le métier. Lut­ter contre la fonte. Retar­der l’i­né­vi­table. Ser­vir le froid dans un pays où le froid n’exis­tait pas, où la cha­leur était la condi­tion pre­mière de toute chose, l’élé­ment dans lequel les corps et les mots et les dési­rs bai­gnaient du matin au soir et du soir au matin, sans répit, sans relâche, une cha­leur si constante qu’on finis­sait par ne plus la sen­tir, comme on ne sent plus son propre souffle — sauf à ces moments où elle mon­tait d’un degré, d’un seul, et où le monde entier sem­blait vaciller.

À sept heures, le lob­by com­men­ça à s’a­ni­mer. Les boys — tous java­nais, tous en sarong blanc et veste bou­ton­née jus­qu’au col mal­gré la cha­leur — prirent leurs postes der­rière les colonnes de marbre, immo­biles comme des sta­tues dont seuls les yeux bou­geaient. Le por­tier sikh, un colosse entur­ba­né dont Sar­to n’a­vait jamais enten­du la voix, ouvrit les portes vitrées qui don­naient sur la rue. L’air du dehors entra d’un coup — plus épais, plus char­gé, déjà vibrant de la rumeur de Jalan Tun­jun­gan qui s’é­veillait, les klaxons des pre­mières auto­mo­biles, les son­nettes des becak, le cri du ven­deur de jour­naux qui pas­sait en cou­rant avec sa pile du Soe­ra­baiasch Han­dels­blad sous le bras.

Meneer Van der Bosch tra­ver­sa le lob­by à huit heures moins le quart, en cos­tume de lin blanc déjà frois­sé aux ais­selles et au pli du coude. Van der Bosch trans­pi­rait. C’é­tait la pre­mière chose qu’on remar­quait chez lui — non pas qu’il trans­pi­rât plus que les autres, car tout le monde trans­pi­rait à Sur­abaya, mais qu’il le fît avec une sorte d’emphase invo­lon­taire, comme si son corps pro­tes­tait en per­ma­nence contre le cli­mat dans lequel il avait choi­si de vivre. Sa mous­tache — cirée, retrous­sée aux pointes à la mode d’un autre siècle — rete­nait des gout­te­lettes de sueur qui brillaient dans la lumière du matin. Il mar­chait vite, les bras légè­re­ment écar­tés du corps, un dos­sier sous le bras, l’air d’un homme qui porte le monde sur ses épaules et qui en tire une satis­fac­tion amère.

— Sar­to !

Van der Bosch ne s’ar­rê­ta pas. Il lan­ça le nom en pas­sant, comme on jette une pièce à un musi­cien de rue, et conti­nua vers son bureau sans attendre de réponse. Sar­to ne répon­dit pas. Il n’y avait rien à répondre. Le nom jeté ain­si dans l’air du matin signi­fiait sim­ple­ment : je sais que tu es là, je sais que le bar est ouvert, je sais que tout est en ordre. C’é­tait un salut, à la manière des hommes qui n’ont pas le temps de saluer.

Van der Bosch diri­geait l’Ho­tel Oranje depuis onze ans, ce qui fai­sait de lui le direc­teur le plus ancien de tous les grands hôtels des Indes néer­lan­daises. Il aimait le rap­pe­ler. Il aimait aus­si rap­pe­ler que l’hô­tel avait été fon­dé par Lucas Mar­tin Sar­kies — le Sar­kies de Sur­abaya, disait-il, comme on dirait le Sar­kies de Sin­ga­pour ou le Sar­kies de Ran­goon, pla­çant ain­si l’Ho­tel Oranje dans la constel­la­tion des palaces armé­niens d’A­sie du Sud-Est avec une fier­té qui n’é­tait pas la sienne, puis­qu’il n’é­tait ni armé­nien, ni fon­da­teur, ni pro­prié­taire, mais qui l’é­tait deve­nue à force de répé­ti­tion, comme ces his­toires qu’on raconte si sou­vent qu’on finit par croire qu’on les a vécues.

L’i­nau­gu­ra­tion de la nou­velle aile — l’ex­ten­sion Art Déco, le grand œuvre de Van der Bosch, le pro­jet qui l’a­vait occu­pé pen­dant trois ans et qui avait failli le rui­ner deux fois — était pré­vue dans quinze jours. Quinze jours. Sar­to le savait parce que Van der Bosch le répé­tait chaque matin en tra­ver­sant le lob­by, comme un compte à rebours qu’il égrè­ne­rait jus­qu’au bout, jus­qu’à ce que le chiffre atteigne zéro et que le cham­pagne coule et que les lustres s’al­lument et que l’Ho­tel Oranje prenne enfin la place qui lui reve­nait — au som­met, au centre, à la pointe extrême de l’é­lé­gance colo­niale, à l’est de Suez et à l’ouest de nulle part.

Sar­to ter­mi­na d’a­li­gner les verres. Des verres à cock­tail, des tum­blers, des coupes à cham­pagne dont le cris­tal fin lais­sait pas­ser la lumière comme une peau trans­lu­cide. Il les dis­po­sa sur l’é­ta­gère en arc de cercle, ouverts vers le pla­fond, cha­cun atten­dant la main qui le pren­drait, le liquide qui le rem­pli­rait, les lèvres qui se pose­raient sur son bord. Un bar vide est un théâtre avant la repré­sen­ta­tion — tout est en place, le décor est dres­sé, et le silence est déjà plein de ce qui va venir.

Dans le cou­loir de ser­vice qui reliait le bar aux cui­sines, une sil­houette pas­sa. Sar­to la vit du coin de l’œil — une femme petite, maigre, droite comme un poteau de teck, qui por­tait un panier de linge sur la hanche avec une grâce que la fatigue ne par­ve­nait pas à enta­mer. Njai Kenan­ga. Elle ne regar­da pas Sar­to, et Sar­to ne la regar­da pas, mais quelque chose pas­sa entre eux — un cou­rant d’air, une recon­nais­sance muette, le salut des gens qui se lèvent tôt et qui savent que le monde appar­tient à ceux qui le pré­parent avant que les autres ne s’éveillent.

Njai Kenan­ga avait été belle. On le disait. Sar­to le croyait sans peine, parce qu’il voyait dans ses gestes, dans la façon dont elle pliait un drap ou por­tait un panier, les restes d’une élé­gance qui n’a­vait rien à voir avec les robes ni les bijoux — une élé­gance de l’os, du muscle, de la pos­ture. Elle avait été la njai d’un admi­nis­tra­teur hol­lan­dais, autre­fois, dans les pre­mières années de l’hô­tel, quand Lucas Mar­tin Sar­kies lui-même arpen­tait les cou­loirs avec son accent armé­nien et ses pro­jets déme­su­rés. Le Hol­lan­dais était repar­ti en Europe. Kenan­ga était res­tée. Elle avait pas­sé trente ans dans les entrailles de l’Ho­tel Oranje — la buan­de­rie, les cui­sines, les chambres — et elle connais­sait chaque fis­sure dans les murs, chaque cou­rant d’air, chaque grin­ce­ment de porte, comme un méde­cin connaît le corps d’un patient qu’il aus­culte depuis tou­jours. L’hô­tel était son corps. Ou bien elle était le sien. Les deux se confon­daient, à cette pro­fon­deur de temps.

Elle dis­pa­rut dans le cou­loir. Le panier de linge oscil­la un ins­tant après elle, comme un sillage.

Sar­to posa ses mains à plat sur le comp­toir. Le teck était tiède déjà. Dehors, le soleil avait per­cé le gris-rose de l’aube et frap­pait la façade blanche de l’hô­tel avec cette vio­lence calme, impla­cable, qui était la marque de fabrique des matins de Sur­abaya — une lumière qui ne mon­tait pas gra­duel­le­ment mais qui s’a­bat­tait d’un coup, comme un rideau qu’on tire, et qui trans­for­mait chaque sur­face en source de cha­leur, chaque mur en four, chaque trot­toir en plaque brû­lante sur laquelle les pieds nus des pas­sants dan­saient sans y penser.

La jour­née com­men­çait. La glace fon­dait. Le girofle brû­lait. Et l’Ho­tel Oranje, dres­sé au bord de Jalan Tun­jun­gan comme un paque­bot blanc ancré dans la cha­leur, ouvrait ses portes au monde — à ses plan­teurs et à ses princes, à ses épouses ennuyées et à ses mar­chands de rêves, à tous ceux qui venaient cher­cher dans ses cou­loirs cli­ma­ti­sés l’illu­sion que l’ordre pou­vait tenir, que le froid pou­vait durer, que la glace ne fon­drait jamais.

Sar­to savait que la glace fon­dait tou­jours. C’é­tait la pre­mière chose que le vieux bar­man armé­nien lui avait apprise.

Cha­pitre 2 — Jalan Tunjungan

Il y avait plu­sieurs façons de des­cendre Jalan Tun­jun­gan, et Sar­to les connais­sait toutes.

On pou­vait la des­cendre en auto­mo­bile — fenêtres bais­sées, coude au vent, klaxon à chaque car­re­four — comme les plan­teurs hol­lan­dais qui ren­traient de leurs domaines de Pasu­ruan ou de Malang dans leurs Chrys­ler ruti­lantes, le visage rouge, la che­mise trem­pée, le regard de pro­prié­taires qui contemplent leur royaume depuis la ban­quette arrière. On pou­vait la des­cendre en becak, à l’ombre de la capote en toile cirée, ber­cé par le péda­lage lent du conduc­teur dont les mol­lets lui­saient de sueur comme du bronze poli. On pou­vait la des­cendre à pied, sous les arcades, en s’ar­rê­tant aux vitrines — et c’é­tait la meilleure façon, la seule qui per­met­tait de sen­tir l’a­ve­nue vivre, de cap­ter son pouls, ses humeurs, ses mille conver­sa­tions simultanées.

Sar­to la des­cen­dait à pied.

Il était dix heures du matin et la cha­leur avait déjà pris pos­ses­sion de la rue. Ce n’é­tait pas encore la four­naise de midi — cette heure blanche où l’air lui-même sem­blait se soli­di­fier et où les ombres se rétrac­taient sous les corps comme des ani­maux apeu­rés — mais c’é­tait déjà assez pour que les choses changent de nature, pour que le trot­toir devienne hos­tile, pour que chaque pas coûte un effort que le corps négo­cie en silence avec la gra­vi­té et la sueur.

Jalan Tun­jun­gan était la plus belle ave­nue de Sur­abaya, et peut-être la plus belle ave­nue des Indes néer­lan­daises, ce qui reve­nait à dire la plus belle ave­nue du monde si l’on accep­tait de ne consi­dé­rer le monde que depuis cette lati­tude, entre le dixième paral­lèle et l’é­qua­teur, là où les sai­sons n’exis­taient pas et où le temps se mesu­rait non en mois mais en degrés d’hu­mi­di­té. L’a­ve­nue cou­rait du nord au sud sur un kilo­mètre et demi, large, bor­dée de tama­ri­niers dont les branches se rejoi­gnaient au-des­sus de la chaus­sée et for­maient une voûte verte, per­cée de taches de soleil qui bou­geaient au vent comme des pièces d’or jetées par un dieu dis­trait. De chaque côté, les bâti­ments — hol­lan­dais pour la plu­part, blancs, à colonnes, avec des véran­das pro­fondes et des stores de bam­bou — alter­naient avec les bou­tiques, les cafés, les bureaux d’im­port-export, les hôtels plus modestes, les cabi­nets de méde­cins et d’a­vo­cats dont les plaques de cuivre scin­tillaient au soleil.

Sar­to mar­chait du côté de l’ombre. Il por­tait une che­mise blanche, un pan­ta­lon de toile sombre, des san­dales de cuir — la tenue de ser­vice sans la veste, parce qu’il n’é­tait pas au bar mais dans la rue, et que la rue auto­ri­sait ce relâ­che­ment. Il avait dans la poche de sa che­mise la liste des com­mandes que Van der Bosch lui avait fait pas­ser la veille — trois caisses de genièvre Bols, deux caisses de cham­pagne Veuve Clic­quot (pour l’i­nau­gu­ra­tion), une bou­teille de char­treuse verte que per­sonne ne com­man­dait jamais mais dont Van der Bosch aimait la cou­leur, et du ver­mouth, tou­jours du ver­mouth, parce que les Hol­lan­daises de Sur­abaya avaient décou­vert le cock­tail dry mar­ti­ni et qu’elles ne buvaient plus rien d’autre entre cinq et sept du soir.

L’im­por­ta­teur s’ap­pe­lait De Groot & Zonen et se trou­vait au bout de Tun­jun­gan, près du car­re­four d’Em­bong Malang, dans un bâti­ment bas dont la façade por­tait encore les traces d’une enseigne plus ancienne — Maga­zi­jn van Hol­lande — à demi effa­cée par le soleil et les mous­sons. Mais Sar­to n’é­tait pas pres­sé. La livrai­son pou­vait attendre une heure. Ce qui ne pou­vait pas attendre, c’é­tait la rue elle-même, son spec­tacle, sa matière.

Il pas­sa devant la bou­tique Lal­wa­ni — la vitrine la plus chère de Sur­abaya, tenue par une famille indienne de Sindh qui impor­tait des soie­ries, des par­fums fran­çais, des montres suisses et des jumelles d’o­pé­ra dont on se deman­dait bien à quoi elles ser­vaient dans une ville où il n’y avait pas d’o­pé­ra. La vitrine était un coffre à mer­veilles der­rière une vitre si propre qu’elle sem­blait ne pas exis­ter : des fla­cons de Guer­lain dis­po­sés en pyra­mide, un châle de cache­mire d’un rouge si pro­fond qu’il parais­sait vivant, des gants de che­vreau blanc que per­sonne n’a­chè­te­rait jamais sous ces lati­tudes mais qui étaient là, expo­sés comme un défi à la sueur, comme une pro­vo­ca­tion de l’é­lé­gance contre le cli­mat. Sar­to ralen­tit sans s’ar­rê­ter. Il aimait cette vitrine. Elle était absurde et belle, comme l’hô­tel, comme toute la rue, comme toute cette ville construite par des hommes qui avaient déci­dé de vivre à sept mille kilo­mètres de chez eux et de faire comme si c’é­tait normal.

Plus loin, la librai­rie Sluy­ter. Des livres en hol­lan­dais, en anglais, en alle­mand. Des romans que les épouses des plan­teurs com­man­daient par cata­logue et qui arri­vaient de Rot­ter­dam six semaines plus tard, gon­flés d’hu­mi­di­té, les pages ondu­lées par le voyage en mer. Sar­to ne lisait pas le hol­lan­dais — il le par­lait, suf­fi­sam­ment pour prendre les com­mandes et répondre aux ques­tions, mais l’é­crit lui res­tait opaque, une forêt de consonnes doubles et de voyelles étranges qu’il contem­plait par­fois sur les jour­naux lais­sés au bar avec la curio­si­té déta­chée d’un homme qui observe des insectes. Il lisait le java­nais — sa mère lui avait appris — et le malais, qu’il avait appris seul, dans les rues, comme on apprend à nager : en se jetant à l’eau.

La rue s’é­pais­sis­sait à mesure que la mati­née avan­çait. Les auto­mo­biles se mul­ti­pliaient — des Ford, des Che­vro­let, des Fiat, les Chrys­ler des plan­teurs — et se mêlaient aux becak, aux char­rettes tirées par des buffles, aux vélos sur­char­gés de mar­chan­dises, aux pié­tons qui tra­ver­saient dans tous les sens avec cette non­cha­lance sou­ve­raine des gens qui consi­dèrent que la rue leur appar­tient davan­tage qu’aux machines. Des femmes hol­lan­daises en robes légères, sui­vies de leur baboe qui por­tait l’om­brelle et les paquets. Des hommes d’af­faires chi­nois en cos­tume occi­den­tal, raides, sérieux, mar­chant par deux ou trois sans jamais rire. Des sol­dats de la KNIL — l’ar­mée colo­niale — en uni­forme kaki, le topi de tra­vers, qui entraient au café Sim­pang pour boire une bière Hei­ne­ken avant midi. Des enfants java­nais pieds nus qui cou­raient entre les jambes des adultes comme des pois­sons entre les récifs. Et par­tout, par­tout, l’o­deur de la nourriture.

L’o­deur. C’é­tait elle qui fai­sait la rue. Pas les bâti­ments, pas les voi­tures, pas les gens — l’o­deur. Elle venait des warungs, ces petits stands de cui­sine de rue ins­tal­lés sur les trot­toirs ou dans les inter­stices entre les bâti­ments, là où un homme avec un réchaud à char­bon, une mar­mite, et trois tabou­rets pou­vait nour­rir vingt per­sonnes en une heure. L’o­deur du soto ayam — ce bouillon de pou­let jaune de cur­cu­ma, par­fu­mé de citron­nelle et de feuilles de lime kaf­fir, qu’on ser­vait avec du riz com­pres­sé et des frites de pomme de terre crous­tillantes. L’o­deur du rujak — les fruits verts tran­chés et nap­pés d’une sauce de caca­huètes, de sucre de palme et de piment qui fai­sait mon­ter les larmes aux yeux et la salive à la bouche dans le même mou­ve­ment. L’o­deur du satay — les bro­chettes de pou­let ou de chèvre grillées sur des braises de coque de noix de coco, badi­geon­nées d’une sauce de caca­huètes épaisse et sucrée dont la fumée s’é­le­vait en colonnes bleues dans l’air immo­bile. L’o­deur du tahu tek — le tofu frit crous­tillant nap­pé de sauce de petis, cette pâte de cre­vettes fer­men­tées noire et piquante qui était la signa­ture de Sur­abaya, son goût le plus intime, celui que les gens d’i­ci empor­taient avec eux quand ils par­taient et qui leur man­quait avant tout le reste.

Sar­to s’ar­rê­ta devant un warung qu’il connais­sait. Un vieil homme au visage creu­sé, accrou­pi der­rière son réchaud, retour­nait des lon­tong — des paquets de riz com­pres­sé enve­lop­pés dans des feuilles de bana­nier — dans une mar­mite de kupang, un bouillon de petites moules d’eau douce épi­cé au tama­rin. Sar­to en com­man­da une por­tion. Le vieil homme le ser­vit dans un bol ébré­ché, avec une cuillère en alu­mi­nium tor­due. Le bouillon était acide, chaud, brû­lant de piment, et les petites moules écla­taient sous la dent avec un goût de vase et de mer qui était le goût même de Sur­abaya — cette ville qui n’é­tait pas au bord de la mer mais qui sen­tait la mer en per­ma­nence, parce que le port était son cœur, et que le Kali­mas char­riait l’o­deur du détroit de Madu­ra jus­qu’au centre de la ville.

Sar­to man­gea debout, en silence, les yeux mi-clos. Le soleil lui chauf­fait la nuque. La sueur cou­lait le long de ses tempes. Il ne s’es­suyait pas — il avait appris depuis long­temps que la sueur, à Sur­abaya, n’é­tait pas un désa­gré­ment mais une condi­tion, un état per­ma­nent qu’il fal­lait habi­ter plu­tôt que com­battre, comme on habite la pluie dans les pays de pluie, sans para­pluie, en lais­sant l’eau faire ce qu’elle fait.

Il reprit sa marche et tour­na dans une rue plus étroite qui menait vers Kem­bang Jepun — le quar­tier chi­nois. La tran­si­tion était brusque, comme un chan­ge­ment de tona­li­té en musique. Les façades blanches et les colonnes hol­lan­daises cédaient la place à des sho­phouses étroites et pro­fondes, peintes en rouge, en vert, en jaune, dont les rez-de-chaus­sée s’ou­vraient direc­te­ment sur la rue et lais­saient voir l’in­té­rieur — des ate­liers, des entre­pôts, des cui­sines où des femmes chi­noises pré­pa­raient des nouilles dans des mar­mites fumantes, des bou­tiques de méde­cine tra­di­tion­nelle dont les vitrines exhi­baient des bocaux de racines, de ser­pents séchés, de baies noires dont per­sonne ne connais­sait le nom en dehors du phar­ma­cien qui les ven­dait. L’air chan­geait aus­si. L’o­deur du porc laqué — inter­dit dans les warungs java­nais, omni­pré­sent ici — se mêlait à celle de l’en­cens qui brû­lait devant les autels domes­tiques, ces petits temples rouges et dorés fichés au-des­sus des portes comme des yeux qui veillent. Et le bruit chan­geait. Le malais de la rue cédait la place au hok­kien, au teo­chew, au can­to­nais — des langues tonales, chan­tantes, qui mon­taient et des­cen­daient comme les vagues du détroit.

Sar­to trou­va Liem là où il le trou­vait tou­jours — devant son ate­lier, assis sur un tabou­ret bas, une kre­tek aux lèvres, les yeux plis­sés dans la fumée. Liem Seeng Tee était un homme petit, sec, ner­veux, dont le corps sem­blait fait uni­que­ment de ten­dons et de volon­té. Il por­tait un pan­ta­lon de toile noire et un maillot de corps blanc sur lequel des taches de tabac for­maient une car­to­gra­phie indé­chif­frable. Ses doigts étaient jau­nis aux extré­mi­tés — le stig­mate du rou­leur, l’empreinte du métier ins­crite dans la chair. Il avait qua­rante-quatre ans et il en parais­sait tan­tôt trente, tan­tôt soixante, selon l’heure et la lumière.

— Sar­to.

Liem dit le nom sans sur­prise, comme on constate la pluie ou le soleil. Il tira une bouf­fée de sa kre­tek. Le cré­pi­te­ment du girofle qui brûle — ce son minus­cule, ce tek-tek-tek qui avait don­né son nom aux ciga­rettes — se per­dit dans le brou­ha­ha de Kem­bang Jepun.

— J’ai quelque chose, dit Liem.

Il avait tou­jours quelque chose. Depuis que Sar­to le connais­sait — cinq ans, peut-être six, depuis le jour où Liem était venu au bar de l’Ho­tel Oranje pro­po­ser ses kre­teks au direc­teur et où Van der Bosch l’a­vait écon­duit avec la poli­tesse gla­ciale qu’il réser­vait aux Chi­nois qui ne savaient pas res­ter à leur place — Liem avait tou­jours quelque chose de nou­veau. Un mélange, une pro­por­tion, une idée. Il cher­chait la kre­tek par­faite avec l’obs­ti­na­tion d’un alchi­miste qui cherche l’or, et comme l’al­chi­miste, il ne trou­vait jamais exac­te­ment ce qu’il cher­chait, mais trou­vait, che­min fai­sant, des choses qu’il n’a­vait pas cher­chées et qui valaient par­fois davantage.

Il ten­dit à Sar­to une ciga­rette. Plus fine que les kre­teks habi­tuelles, plus ser­rée, rou­lée dans un papier légè­re­ment ocre.

— Goûte.

Sar­to prit la kre­tek, l’al­lu­ma avec l’al­lu­mette que Liem lui offrait. La pre­mière bouf­fée fut un choc — non pas de force, mais de dou­ceur. Le tabac était plus léger que d’ha­bi­tude, presque blond, et le girofle avait été dosé avec une par­ci­mo­nie qui lais­sait au tabac la place de par­ler avant de l’en­ve­lop­per, comme une main qui se pose sur une épaule sans appuyer. Et il y avait autre chose — une note de fond, sucrée, presque vanillée, qui n’é­tait ni le tabac ni le girofle mais la sauce, ce mélange secret que chaque fabri­cant de kre­teks com­po­sait selon sa propre recette et qui était au kre­tek ce que le levain est au pain : l’âme invisible.

— Moins de girofle, dit Liem. Plus de sauce. J’ai ajou­té du miel de Madu­ra et un peu de muscade.

Sar­to fuma en silence. La fumée mon­tait droite dans l’air immo­bile, bleu­tée, aro­ma­tique. Dans l’a­te­lier der­rière Liem, on enten­dait le bruis­se­ment des rou­leuses — des femmes assises en ran­gées sur des nattes, les doigts vol­ti­geant sur le tabac avec une vitesse qui défait le regard, trois cent vingt-cinq ciga­rettes par heure, chaque geste iden­tique au pré­cé­dent, chaque kre­tek indis­cer­nable de la pré­cé­dente, une per­fec­tion méca­nique accom­plie par des mains humaines.

— Elle est belle, dit Sarto.

Liem hocha la tête. Il prit la kre­tek des doigts de Sar­to, la retour­na, l’exa­mi­na comme un joaillier exa­mine une pierre.

— Dji Sam Soe, dit-il. Deux, trois, quatre. En hok­kien. Ça fait neuf. Le chiffre par­fait. Je vais l’ap­pe­ler comme ça.

Sar­to ne répon­dit pas. Liem par­lait sou­vent de noms, de chiffres, de signes. Il croyait aux nombres comme d’autres croyaient aux esprits — avec une fer­veur qui n’ad­met­tait pas le doute. Le neuf était son chiffre. Il l’a­vait ins­crit par­tout — dans l’a­dresse de son ate­lier, dans le nombre de ses rou­leuses, dans le prix de ses paquets. Neuf. La somme de deux, trois et quatre. La per­fec­tion, disait-il. La complétude.

— Il faut que les Euro­péens la goûtent, dit Liem. Pas dans la rue. Dans un endroit qui compte. Au bar de ton hôtel.

Sar­to regar­da la fumée. Elle se dis­sol­vait dans l’air de Kem­bang Jepun, se mêlait aux vapeurs de soupe et d’en­cens, dis­pa­rais­sait. Intro­duire les kre­teks de Liem au bar de l’Ho­tel Oranje — poser cette petite ciga­rette brune sur le comp­toir en teck, à côté des cen­driers en cris­tal et des boîtes de cigares hol­lan­dais — c’é­tait un geste minus­cule, insi­gni­fiant en appa­rence. Mais Sar­to savait que dans un monde où chaque objet avait sa place et où cette place était déter­mi­née par la cou­leur de la peau de celui qui le tou­chait, dépla­cer un objet d’un monde à un autre était un acte qui avait un poids. Le poids d’un girofle qui brûle. Le poids d’un crépitement.

— Je ver­rai, dit Sarto.

Liem sou­rit. C’é­tait un sou­rire qui ne deman­dait rien — un sou­rire de patience, de cer­ti­tude lente. Il ral­lu­ma une kre­tek, s’a­dos­sa au mur de sa bou­tique, et regar­da la rue. Sar­to le salua d’un signe de tête et repar­tit vers Tun­jun­gan, une poi­gnée de kre­teks neuves dans la poche de sa che­mise, contre le tis­su tiède par la sueur, et il lui sem­blait que l’o­deur du girofle, à cet endroit pré­cis de sa poi­trine, bat­tait comme un second cœur.

Cha­pitre 3 — Le gin pahit

L’a­près-midi avait cette couleur.

Pas une cou­leur qu’on peut nom­mer — pas jaune, pas blanc, pas or. Une cou­leur qui était l’ab­sence de toutes les autres, une lumière si forte qu’elle annu­lait les nuances et rédui­sait le monde à ses contours les plus simples : l’ombre et ce qui n’é­tait pas l’ombre. À trois heures de l’a­près-midi, Sur­abaya deve­nait une ville en noir et blanc, ou plu­tôt en blanc et noir, parce que le blanc domi­nait — le blanc aveu­glant des façades, le blanc du ciel vidé de son bleu, le blanc des che­mises trem­pées de sueur, le blanc de la lumière elle-même qui s’a­bat­tait sur les choses avec une vio­lence silen­cieuse, sans bruit, sans vent, comme une main qui se pose sur une bouche pour la faire taire.

Le bar était vide. Il l’é­tait presque tou­jours à cette heure. Les plan­teurs dor­maient dans leurs chambres, les rideaux tirés, les ven­ti­la­teurs au maxi­mum, le corps aban­don­né sur les draps comme des noyés reje­tés par la marée. Les femmes s’é­taient reti­rées dans les salons de l’aile ouest, où l’on ser­vait du thé gla­cé et des bis­cuits secs impor­tés de Hol­lande qui ramol­lis­saient dans l’hu­mi­di­té avant même qu’on n’ouvre la boîte. Les boys eux-mêmes avaient ralen­ti — ils se tenaient debout der­rière les colonnes du lob­by, mais leurs pau­pières étaient lourdes, et leurs corps oscil­laient imper­cep­ti­ble­ment, comme des arbres dans un souffle d’air qu’on ne sent pas.

Sar­to essuyait des verres. Non pas parce qu’ils étaient sales — il les avait lavés le matin, et per­sonne ne s’en était ser­vi depuis — mais parce que le geste l’an­crait, le main­te­nait dans le pré­sent, l’empêchait de déri­ver dans cette tor­peur de l’a­près-midi qui ava­lait les volon­tés et les pen­sées comme un maré­cage avale les pas. Le chif­fon tour­nait à l’in­té­rieur du verre, le verre tour­nait dans sa main, et le mou­ve­ment cir­cu­laire, régu­lier, hyp­no­tique, était un petit moteur qui fai­sait tour­ner le temps quand le temps ne vou­lait plus avancer.

Les ven­ti­la­teurs tour­naient. Trois pales de bois, trois cercles lents dans l’air chaud. Ils ne rafraî­chis­saient rien. Ils dépla­çaient la cha­leur comme on déplace un meuble — d’un coin à un autre, sans rien résoudre, sans rien chan­ger — et ce mou­ve­ment inutile était deve­nu, à force, un bruit de fond que Sar­to n’en­ten­dait plus qu’aux moments où il s’ar­rê­tait, ce qui n’ar­ri­vait presque jamais. Le bruit des ven­ti­la­teurs et le silence étaient la même chose.

Elle entra à trois heures et quart.

Sar­to ne leva pas les yeux. Il n’a­vait pas besoin de lever les yeux. Il la recon­nut à son pas — un pas léger, un peu rapide, qui ne traî­nait pas sur le sol comme celui des Hol­lan­daises fati­guées par la cha­leur, mais qui se posait avec une pré­ci­sion dis­crète, comme si chaque pas était un choix. Il la recon­nut à son par­fum — du véti­ver, qu’elle por­tait der­rière les oreilles et aux poi­gnets, et qui arri­vait avant elle dans la pièce, por­té par l’air que les ven­ti­la­teurs bras­saient, un par­fum de terre et de racine qui tran­chait avec les eaux de Cologne sucrées des autres femmes de l’hô­tel. Et il la recon­nut à l’es­pace qu’elle créait autour d’elle en entrant — un léger chan­ge­ment de pres­sion, comme quand on ouvre une fenêtre dans une pièce fer­mée, un appel d’air, quelque chose qui déplace les volumes et les silences.

Alma Her­togh s’as­sit au comp­toir. Pas sur un tabou­ret du fond, pas à une table — au comp­toir, à l’en­droit pré­cis où le teck for­mait une légère courbe qui accueillait les coudes, à por­tée de main du bar­man. Elle s’y asseyait tou­jours au même endroit, comme on s’as­sied dans une église tou­jours au même banc — par habi­tude, par super­sti­tion, ou sim­ple­ment parce que le corps, une fois qu’il a trou­vé une place qui lui convient, refuse d’en cher­cher une autre.

Sar­to posa le verre qu’il essuyait. Il prit un tum­bler propre sur l’é­ta­gère — pas n’im­porte lequel, un tum­bler court, à fond épais, dont le verre avait un léger défaut, une bulle d’air minus­cule empri­son­née dans la paroi, visible uni­que­ment quand on levait le verre à la lumière, et qu’il gar­dait pour elle sans se l’être jamais dit.

— Gin pahit, dit Alma.

Sa voix était basse, un peu rauque, comme si elle venait de se réveiller ou comme si elle n’a­vait par­lé à per­sonne depuis des heures, ce qui était peut-être la même chose. Elle por­tait une robe de batik — un tis­su de Solo, recon­nut Sar­to, aux motifs bruns et crème du parang, ces lignes dia­go­nales ondu­lantes qui sym­bo­li­saient les vagues de l’o­céan ou le mou­ve­ment du ser­pent sacré, selon qui racon­tait l’his­toire. La robe était simple, sans manches, et lais­sait voir ses bras — des bras fins, bru­nis par le soleil de Pasu­ruan, dont la peau avait cette teinte dorée propre aux femmes Indo, ni la blan­cheur lai­teuse des Hol­lan­daises ni le brun pro­fond des Java­naises, mais un entre-deux lumi­neux, ambré, qui sem­blait rete­nir la lumière à sa sur­face au lieu de la renvoyer.

Sar­to pré­pa­ra le gin pahit.

Il y a une géo­gra­phie du geste, dans la pré­pa­ra­tion d’un cock­tail, qui est invi­sible à celui qui regarde mais qui est la sub­stance même du métier. Le corps sait où sont les bou­teilles sans que les yeux aient besoin de véri­fier. La main gauche prend le tum­bler, la main droite va cher­cher la bou­teille de gin — le Gor­don’s, pas le genièvre, parce qu’elle pré­fé­rait le gin anglais, plus sec, plus tran­chant — et la sou­lève d’un mou­ve­ment conti­nu, sans à‑coup, le gou­lot incli­né au-des­sus du verre à une hau­teur pré­cise qui déter­mine le débit, et le gin coule, trans­pa­rent, presque invi­sible, avec juste un fré­mis­se­ment à la sur­face quand il touche le fond du verre, et Sar­to compte — pas en secondes, pas en mesures, mais en poids, en den­si­té, en sen­sa­tion dans le poi­gnet — jus­qu’à ce que le volume soit juste. Deux onces. Pas une goutte de plus, pas une goutte de moins.

Puis la glace. Trois mor­ceaux, taillés en cubes irré­gu­liers, qu’il lais­sa tom­ber dans le gin l’un après l’autre — et chaque gla­çon, en tou­chant le liquide, pro­dui­sit un son dif­fé­rent, un cra­que­ment intime, le bruit du froid qui ren­contre le froid dans un écrin d’al­cool, et ce son était un des plus beaux sons que Sar­to connais­sait, un son qui res­sem­blait à un mot qu’on ne peut pas prononcer.

Puis l’An­gos­tu­ra. La petite bou­teille tra­pue, au bou­chon blanc sur­di­men­sion­né, qui ne ver­sait pas — qui dis­til­lait, goutte à goutte, avec une par­ci­mo­nie d’a­po­thi­caire. Sar­to incli­na la bou­teille et lais­sa tom­ber trois gouttes — trois gouttes brunes, amères, qui des­cen­dirent dans le gin comme des larmes dans de l’eau claire et se dis­per­sèrent en nuages, en fila­ments, en volutes qui colo­rèrent le liquide d’un rose pâle, presque invi­sible, le rose d’un cou­cher de soleil vu de très loin.

Pahit. Amer, en malais. Le cock­tail por­tait le nom de ce qu’il était — une amer­tume, une pointe de dou­leur dans la dou­ceur du gin, quelque chose qui mor­dait la langue et qui rap­pe­lait que le plai­sir, pour être plai­sir, a besoin d’une résis­tance, d’un frot­te­ment, d’un grain.

Sar­to posa le verre devant Alma.

Il y eut un moment — un moment qui ne dura rien, une seconde peut-être, moins d’une seconde — où le verre était posé sur le comp­toir entre eux deux et où aucune main ne le tou­chait. Le verre était seul. Le gin fré­mis­sait autour des gla­çons. La buée com­men­çait à se for­mer sur la paroi — de minus­cules gout­te­lettes qui nais­saient de la ren­contre entre le froid du verre et la cha­leur de l’air, comme une trans­pi­ra­tion du cris­tal, une sueur de verre qui était le miroir de la sueur des corps. Et dans ce moment, dans cet inter­stice entre le geste de poser et le geste de prendre, tout le reste dis­pa­rut — le bar, l’hô­tel, la rue, la cha­leur — et il n’y eut plus que le verre, posé sur le teck, avec ses reflets, sa buée, son conte­nu rose et froid, immo­bile entre deux mains qui ne se tou­che­raient pas.

Alma avan­ça les doigts. Len­te­ment. Pas vers le verre — vers le pied du verre, cette zone neutre, ce no man’s land de cris­tal entre le comp­toir et le liquide. Ses doigts effleu­rèrent le pied du tum­bler. Les traces de ses doigts appa­rurent sur la buée — des empreintes ovales, trans­lu­cides, qui s’ef­fa­cèrent presque aus­si­tôt, absor­bées par l’hu­mi­di­té de l’air. Puis elle sou­le­va le verre et but.

Elle buvait les yeux fer­més. Sar­to l’a­vait remar­qué la pre­mière fois qu’elle était venue, des mois plus tôt — elle fer­mait les yeux à la pre­mière gor­gée, comme on ferme les yeux pour écou­ter de la musique ou pour embras­ser quel­qu’un, et ce geste infime, cette capi­tu­la­tion des pau­pières, cette céci­té volon­taire de l’ins­tant, don­nait à l’acte de boire une gra­vi­té, une inti­mi­té, une sen­sua­li­té qui n’ap­par­te­naient qu’à elle. Quand elle rou­vrait les yeux, son regard avait chan­gé — il était plus doux, plus lent, comme si l’a­mer­tume du gin pahit avait dénoué quelque chose en elle, un nœud que la cha­leur seule ne par­ve­nait pas à défaire.

— Il fait chaud, dit-elle.

Ce n’é­tait pas une obser­va­tion. C’é­tait une offrande — un mot posé sur le comp­toir, à côté du verre, pour que Sar­to le prenne ou le laisse, comme il vou­drait. Dans la socié­té de l’Ho­tel Oranje, les bar­men ne par­laient pas aux clientes. Ils ser­vaient, ils sou­riaient, ils dis­pa­rais­saient. Mais Alma ne venait pas pour être ser­vie. Elle venait pour cette chose — cette pré­sence par­ta­gée, ce silence habi­té, ce lien ténu entre deux per­sonnes que tout sépa­rait et que rien ne reliait sinon un comp­toir en teck et un verre de gin amer.

— Oui, dit Sarto.

Il ne dit rien d’autre. Il reprit un verre et recom­men­ça à l’es­suyer. Le chif­fon tour­nait. Les ven­ti­la­teurs tour­naient. L’air tour­nait. Tout tour­nait dans cette pièce, tout décri­vait des cercles lents, des orbites de cha­leur et de silence, et au centre de ces cercles il y avait le comp­toir, le verre, la femme, l’homme, et entre eux cet espace de soixante cen­ti­mètres de teck poli qui était à la fois un mur et un pont, une fron­tière et une invitation.

Alma posa le verre. Le gin avait bais­sé d’un doigt. Les gla­çons fon­daient — ils avaient per­du leurs arêtes, ils étaient deve­nus lisses, trans­lu­cides, réduits à des formes molles qui s’en­tre­cho­quaient dou­ce­ment quand elle remuait le verre, avec un tin­te­ment cris­tal­lin qui était la musique propre de ce moment, la bande-son de l’après-midi.

— À Pasu­ruan, dit-elle, les champs de canne brûlent en ce moment.

Sar­to leva les yeux. Elle ne le regar­dait pas — elle regar­dait le verre, ou peut-être les gla­çons dans le verre, ou peut-être quelque chose au-delà du verre que lui ne pou­vait pas voir.

— On brûle les champs avant la récolte, dit-elle. Pour net­toyer. Les feuilles sèches, les ser­pents, les rats. Tout brûle. La nuit, on voit les flammes depuis la véran­da de la mai­son. Et l’o­deur — l’o­deur du sucre qui brûle, du cara­mel noir, ça enva­hit tout, ça entre dans les vête­ments, dans les che­veux, dans les draps. On se couche dans l’o­deur du sucre brû­lé et on se réveille dedans.

Elle par­lait sans le regar­der, et Sar­to écou­tait sans la regar­der, et cette double absence de regard créait para­doxa­le­ment une inti­mi­té plus grande que n’im­porte quel face-à-face — comme deux pas­sa­gers dans un train qui parlent en regar­dant par la fenêtre et qui se confient des choses qu’ils ne se confie­raient jamais les yeux dans les yeux.

— Mon mari dit que l’o­deur part après une semaine, dit-elle. Ce n’est pas vrai. Elle ne part jamais. Elle se cache dans les fibres, dans le bois de la mai­son. Elle attend.

— Le rawon, dit Sarto.

Alma le regar­da. C’é­tait la pre­mière fois qu’il disait un mot qui n’é­tait pas une réponse de ser­vice — un mot gra­tuit, inat­ten­du, un mot qui venait de lui et non de son rôle.

— Le rawon que pré­pare ma mère, dit-il. Le bouillon est noir. Il est fait avec des noix de keluak, les noix du pan­gium. On les enterre dans la terre pen­dant des semaines pour les faire fer­men­ter. Quand on les sort, elles sont noires. Tout le bouillon devient noir. Et l’o­deur — l’o­deur de terre, de fer­men­ta­tion, de quelque chose qui a été vivant et qui est deve­nu autre chose — cette odeur reste. Sur les mains, dans la cui­sine. Elle reste.

Il s’ar­rê­ta. Il avait par­lé trop long­temps. Il le sen­tit dans le silence qui sui­vit — un silence qui n’é­tait pas gêné mais sur­pris, le silence de deux per­sonnes qui viennent de décou­vrir qu’elles parlent la même langue, une langue qui n’est ni le hol­lan­dais ni le java­nais ni le malais mais la langue des odeurs, des matières, des choses qui res­tent quand tout le reste s’en va.

Alma sou­rit. Pas un grand sou­rire — un fré­mis­se­ment des lèvres, un plis­se­ment des yeux, quelque chose qui pas­sa sur son visage comme une ombre de nuage passe sur un champ, vite, sans bruit.

— Le sucre brû­lé et le bouillon noir, dit-elle. Nos deux odeurs.

Le pos­ses­sif — nos — res­ta un ins­tant en sus­pen­sion dans l’air chaud du bar, entre les ven­ti­la­teurs et le comp­toir, entre le verre de gin et le chif­fon, et Sar­to sen­tit quelque chose bou­ger en lui, pas dans son ventre ni dans sa poi­trine mais plus bas, plus pro­fond, dans cette zone du corps qui n’a pas de nom et qui est le siège des choses qu’on ne devrait pas sen­tir, qu’on ne devrait pas nour­rir, qu’on ne devrait pas lais­ser gran­dir parce qu’elles ne mènent nulle part, ou plu­tôt parce qu’elles mènent exac­te­ment là où il ne faut pas aller.

Alma finit son gin. Les gla­çons avaient fon­du — il ne res­tait dans le verre qu’un fond d’eau tein­tée de rose, tiède déjà, l’ombre d’un cock­tail, le sou­ve­nir d’un froid. Elle posa le verre. Ses doigts res­tèrent un ins­tant sur le comp­toir — à plat, immo­biles, les ongles courts et sans ver­nis, les pha­langes légè­re­ment dorées par le soleil — et Sar­to vit ses doigts comme il voyait les bou­teilles sur l’é­ta­gère, avec cette atten­tion du métier qui enre­gistre tout, la dis­tance, la forme, la tex­ture, la tem­pé­ra­ture pro­bable de la peau, la courbe de l’an­nu­laire où brillait une alliance en or simple, et il sut — non pas avec sa rai­son mais avec ses mains, avec la mémoire de ses mains — que s’il avan­çait ses propres doigts de dix cen­ti­mètres sur le comp­toir, il tou­che­rait les siens, et que ce contact, ce simple effleu­re­ment de peau sur peau dans la cha­leur de l’a­près-midi, serait la fin de quelque chose et le début de quelque chose d’autre, et qu’il ne savait pas lequel des deux il crai­gnait le plus.

Il ne bou­gea pas.

Alma reti­ra sa main. Elle se leva. Elle prit son sac — un petit sac en paille tres­sée, le genre de sac que les femmes Indo por­taient au mar­ché et qui déton­nait dans le lob­by de l’Ho­tel Oranje, par­mi les sacs en cuir fran­çais et les pochettes bro­dées des Hol­lan­daises. Elle le mit sur son épaule.

— Mer­ci, Sarto.

Elle dit son nom. Pas mon­sieur, pas bar­man, pas le silence habi­tuel qu’on réserve à ceux qui servent — son nom, pro­non­cé avec la voyelle ouverte du malais, Sar-to, deux syl­labes rondes qui rou­lèrent sur sa langue comme deux billes de verre, et ce nom dans sa bouche devint un nom dif­fé­rent, un nom qui appar­te­nait à cette heure, à ce bar, à ce comp­toir, un nom pri­vé que per­sonne d’autre n’a­vait pro­non­cé de cette façon.

Elle par­tit. Le son de ses pas — légers, pré­cis — dimi­nua dans le cou­loir qui menait au lob­by, puis dis­pa­rut. Le bar fut de nou­veau vide. Les ven­ti­la­teurs tour­naient. La lumière de l’a­près-midi cognait contre les stores de bam­bou et jetait sur le sol des barres d’or poussiéreuses.

Sar­to regar­da le comp­toir. À l’en­droit où Alma avait posé son verre, un cercle d’eau sub­sis­tait — l’empreinte du tum­bler, le fan­tôme du gin pahit, un anneau de buée qui rétré­cis­sait à vue d’œil, man­gé par la cha­leur. Dans trente secondes il aurait dis­pa­ru. Dans une minute il n’y aurait plus rien — plus de trace, plus de marque, plus de preuve que quel­qu’un s’é­tait assis là et avait bu et avait par­lé de sucre brû­lé et de bouillon noir.

Sar­to posa sa main à plat sur le cercle d’eau, à l’en­droit exact où les doigts d’Al­ma s’é­taient posés. Le teck était froid. Pas le froid de la glace — un froid plus doux, plus fugace, le froid de l’ab­sence, le froid de ce qui vient de par­tir. Il lais­sa sa main posée là un ins­tant, les yeux fer­més, et il sen­tit la cha­leur de sa paume absor­ber le froid du bois, degré par degré, jus­qu’à ce que la tem­pé­ra­ture s’é­ga­lise, jus­qu’à ce qu’il n’y ait plus de dif­fé­rence entre sa peau et le comp­toir, entre le dedans et le dehors, entre la cha­leur et le froid.

Puis il reti­ra sa main, prit un chif­fon, et essuya le comptoir.

Dehors, un ven­deur de kre­teks pas­sa dans la rue en criant son prix — seri­bu, seri­bu, mille rou­pies — et l’o­deur du girofle entra par la porte ouverte et se mêla au par­fum de véti­ver qui flot­tait encore dans l’air du bar, et les deux odeurs ensemble — le girofle et le véti­ver, la rue et la femme, le dehors et le dedans — com­po­sèrent un par­fum qui n’ap­par­te­nait à per­sonne, qui ne dure­rait pas, et que Sar­to fut le seul à respirer.

Cha­pitre 4 — La glace

La glace arri­vait à cinq heures du matin, sur un cha­riot tiré par un buffle.

C’é­tait un buffle gris, mas­sif, indif­fé­rent, dont le mufle humide effleu­rait le sol à chaque pas et dont les yeux — de grands yeux noirs, d’une dou­ceur insou­te­nable — regar­daient le monde avec cette absence totale de juge­ment qui est le propre des bêtes de somme et des saints. Il s’ap­pe­lait Bagong — du nom du bouf­fon dans le théâtre d’ombres java­nais — et il appar­te­nait à Pak Hadi, le livreur, un homme si maigre qu’on aurait pu le glis­ser entre deux planches, et dont le sarong, noué à la taille avec un nœud de marin, tom­bait sur des jambes qui sem­blaient faites uni­que­ment de cordes et de genoux.

Pak Hadi venait du port. Plus exac­te­ment, il venait de l’u­sine de glace hol­lan­daise qui se trou­vait près du port, dans un han­gar de tôle ondu­lée d’où sor­taient, dès quatre heures du matin, les blocs rec­tan­gu­laires qui allaient ali­men­ter les hôtels, les res­tau­rants, les clubs et les mai­sons des Euro­péens de Sur­abaya. L’u­sine appar­te­nait à la Neder­landsch-Indische IJs­fa­briek — un nom que Pak Hadi n’a­vait jamais su pro­non­cer et qu’il résu­mait d’un mot : pabrik, l’u­sine. L’u­sine fabri­quait le froid. Elle le fabri­quait à par­tir de l’eau du Kali­mas, fil­trée, puri­fiée, ver­sée dans des moules d’a­cier, puis gelée par un sys­tème de com­pres­seurs à ammo­niac impor­té de Rot­ter­dam qui gron­dait jour et nuit comme un ani­mal cap­tif. Le froid arti­fi­ciel dans un pays où la tem­pé­ra­ture ne des­cen­dait jamais en des­sous de vingt-cinq degrés — c’é­tait une des conquêtes les plus pures, les plus absurdes, les plus magni­fiques de l’empire colo­nial. Fabri­quer ce qui n’exis­tait pas. Impo­ser à la nature ce qu’elle refu­sait de donner.

Sar­to atten­dait le cha­riot dans la cour de ser­vice, à l’ar­rière de l’hô­tel. La cour de ser­vice était un monde à part — un monde que les clients ne voyaient jamais, ou fei­gnaient de ne pas voir, sépa­ré du lob­by et des jar­dins par un mur blanc per­cé d’une porte étroite que les boys fran­chis­saient des dizaines de fois par jour en pas­sant d’un uni­vers à l’autre, du visible à l’in­vi­sible, du marbre au ciment. Le sol de la cour était en terre bat­tue. Des cageots vides s’empilaient contre le mur. Un chat tigré dor­mait sur un sac de riz. Et au fond, sous un auvent de palmes, la buan­de­rie de Njai Kenan­ga exha­lait ses vapeurs de savon et d’a­mi­don, comme une forge d’où sor­taient non pas des épées mais des draps.

Le cha­riot appa­rut au bout de la ruelle, pré­cé­dé par le bruit des roues sur les cailloux et par le souffle régu­lier de Bagong. Pak Hadi mar­chait à côté du buffle, une main sur l’en­co­lure, de l’autre main il tenait un bâton de bam­bou qu’il n’u­ti­li­sait jamais — le bâton était un acces­soire, un signe exté­rieur de fonc­tion, comme la cra­vate de Van der Bosch ou les bou­tons de man­chette des planteurs.

Sur le cha­riot, les blocs de glace.

Ils étaient enve­lop­pés dans de la paille de riz et recou­verts d’une toile de jute mouillée — deux couches d’i­so­la­tion qui ralen­tis­saient la fonte sans pou­voir l’empêcher. Quand Pak Hadi sou­le­va la toile, Sar­to vit les blocs — quatre rec­tangles trans­lu­cides, cha­cun de la taille d’un coffre à vête­ments, qui brillaient dans la lumière de l’aube comme des lin­gots d’un métal impos­sible. La sur­face des blocs était lisse, presque soyeuse, et de fines gout­te­lettes rou­laient déjà sur leurs flancs — la sueur de la glace, la preuve que le temps tra­vaillait contre elle, que la cha­leur avait com­men­cé son œuvre dès l’ins­tant où les blocs avaient quit­té l’u­sine et que rien, aucune paille, aucune toile, aucun soin, ne pou­vait arrê­ter ce pro­ces­sus — seule­ment le retar­der, le frei­ner, le regar­der s’ac­com­plir avec la rési­gna­tion de celui qui sait que toute conser­va­tion est provisoire.

Sar­to aida Pak Hadi à déchar­ger les blocs. Il fal­lait les sai­sir avec des pinces de fer — des griffes à deux mâchoires qui mor­daient la glace et la rete­naient le temps de la trans­por­ter du cha­riot à la gla­cière de l’hô­tel, une course de vingt mètres qui était une course contre le soleil. Les blocs étaient lourds — cin­quante kilos cha­cun — et glis­sants, et Sar­to sen­tait le froid irra­dier à tra­vers les pinces de fer jusque dans ses paumes, ses poi­gnets, ses avant-bras, un froid si intense après la cha­leur ambiante qu’il en deve­nait presque brû­lant, comme si le froid et le chaud, pous­sés à leur extrême, finis­saient par se confondre et par pro­duire la même sen­sa­tion — celle d’un contact avec quelque chose de plus grand que soi.

— Du monde à l’hô­tel ? deman­da Pak Hadi en s’é­pon­geant le front avec un coin de son sarong.

— L’i­nau­gu­ra­tion dans douze jours, dit Sar­to. Il va fal­loir dou­bler les livraisons.

Pak Hadi hocha la tête. Il remon­ta sur le cha­riot, don­na à Bagong une tape sur l’en­co­lure — le signal du départ — et le buffle se remit en marche, lent, sou­ve­rain, tirant der­rière lui le cha­riot vide dont les planches mouillées fumaient dans l’air du matin.

Sar­to refer­ma la gla­cière. Le zinc cla­qua. Le froid était enfer­mé. Il dure­rait ce qu’il durerait.

Il res­ta un moment dans la cour de ser­vice, ados­sé au mur, et il regar­da l’hô­tel depuis cet envers que per­sonne ne mon­trait dans les bro­chures — la face cachée du luxe, l’en­vers du décor, l’ar­rière-bou­tique de l’é­lé­gance. D’i­ci, l’Ho­tel Oranje n’é­tait pas un palais — c’é­tait une machine. Une machine à pro­duire du confort dans un envi­ron­ne­ment hos­tile, une machine à main­te­nir l’illu­sion que les tro­piques pou­vaient être civi­li­sés, domes­ti­qués, rame­nés aux stan­dards d’un salon de La Haye ou d’Am­ster­dam. Et cette machine avait besoin de bras — des dizaines de bras java­nais, chi­nois, madu­rais, qui fai­saient tour­ner les rouages, por­taient les charges, lavaient le linge, cui­si­naient les repas, sou­riaient aux clients, et dis­pa­rais­saient ensuite par la porte de ser­vice, comme des acteurs qui quittent la scène par les coulisses.

La porte de la buan­de­rie s’ou­vrit. Njai Kenan­ga sor­tit, un panier de linge sur la hanche. Ses che­veux blancs étaient tirés en chi­gnon ser­ré. Son visage — un réseau de rides fines comme les cra­que­lures d’une pote­rie ancienne — ne tra­his­sait ni fatigue ni impa­tience, seule­ment cette atten­tion conti­nue, cette vigi­lance de tous les ins­tants, qui était sa façon d’être au monde.

— La glace est arri­vée, dit Sarto.

— La glace arrive tou­jours, dit Kenan­ga. Et elle fond toujours.

Elle posa le panier à terre et s’as­sit sur un cageot retour­né. Sar­to s’ac­crou­pit à côté d’elle. Entre eux, le silence avait une tex­ture fami­lière — pas le silence gêné des gens qui n’ont rien à se dire, mais le silence confor­table de ceux qui se connaissent assez pour ne pas avoir besoin de rem­plir l’air de mots. Kenan­ga était pour Sar­to quelque chose qui n’a­vait pas de nom dans la hié­rar­chie de l’hô­tel — ni une mère, ni une supé­rieure, ni une amie, mais une sorte de bous­sole vivante, un repère fixe dans un monde de mou­ve­ments et de faux-semblants.

— Meneer Van der Bosch veut que le linge soit chan­gé trois fois par jour pen­dant l’i­nau­gu­ra­tion, dit Kenan­ga. Trois fois. Comme si la sueur des riches sen­tait plus mau­vais la troi­sième heure que la première.

Sar­to sou­rit. Kenan­ga avait cette façon de dire les choses — sèche, pré­cise, sans méchan­ce­té appa­rente — qui déca­pait les situa­tions comme un acide doux. Elle ne se plai­gnait jamais. Elle consta­tait. Et ses constats avaient la force des choses évi­dentes qu’on ne veut pas voir.

— Il paraît qu’un acteur de ciné­ma va venir, dit Sar­to. Un Amé­ri­cain. Petit, avec une moustache.

— Les Hol­lan­dais aiment les célé­bri­tés, dit Kenan­ga. Ça les ras­sure. Ça leur prouve qu’ils existent.

Elle se leva, reprit son panier. Avant de ren­trer dans la buan­de­rie, elle se tour­na vers Sarto.

— Tuan Sar­kies, dit-elle. Lucas Mar­tin. Quand il a ouvert cet hôtel, il m’a dit une chose. Il m’a dit : « Kenan­ga, un hôtel n’est pas un bâti­ment. Un hôtel, c’est une pro­messe. » Je lui ai deman­dé : « Une pro­messe de quoi ? » Il n’a pas su répondre.

Elle ren­tra dans la buan­de­rie. La vapeur l’a­va­la. Le bruit des bas­sines reprit — un cla­po­tis régu­lier, métho­dique, ponc­tué par le frot­te­ment du linge sur les planches de lavage, et ce son, joint à l’o­deur d’a­mi­don et de savon de Mar­seille, était le bat­te­ment de cœur sou­ter­rain de l’hô­tel, la mélo­die invi­sible sans laquelle tout le reste — le lob­by, le bar, les lustres, les orchi­dées — n’au­rait été qu’un décor vide, un théâtre sans machinerie.

Sar­to ren­tra par le cou­loir de ser­vice. Il lon­gea les cui­sines — une caverne de vapeur et de bruit où le chef, un Hol­lan­dais court sur pattes nom­mé Ver­meer, hur­lait des ordres en hol­lan­dais à une bri­gade de cui­si­niers java­nais qui répon­daient en malais, et où les odeurs de beurre fon­du, de noix de mus­cade, de lait de coco et de pâte de cre­vettes se mêlaient en un brouillard olfac­tif si dense qu’on pou­vait le tou­cher. Des cas­se­roles de cuivre pen­daient au pla­fond comme des cloches. Un com­mis décou­pait des oignons rouges avec une rapi­di­té de pres­ti­di­gi­ta­teur, les larmes cou­lant sur ses joues sans qu’il ralen­tisse d’un geste. Un autre écra­sait des épices dans un mor­tier de pierre — cur­cu­ma, galan­gal, citron­nelle, piment — et le pilon frap­pait le mor­tier avec un rythme régu­lier, sourd, qui res­sem­blait à un bat­te­ment de tam­bour très lent.

Il pas­sa devant la réserve, véri­fia les caisses de cham­pagne que De Groot & Zonen avait livrées la veille — douze caisses de Veuve Clic­quot, éti­quettes jaunes, qui atten­daient dans l’obs­cu­ri­té fraîche comme des pro­messes non tenues. Il comp­ta les bou­teilles. Cent qua­rante-quatre. Assez pour une soi­rée, si les invi­tés buvaient comme ils buvaient d’ha­bi­tude, c’est-à-dire comme s’ils avaient soif depuis leur nais­sance et que cette soif ne s’é­tein­drait qu’à leur mort.

Il remon­ta au bar. La lumière du matin avait chan­gé — elle était pas­sée du gris-rose au jaune, puis au blanc, et main­te­nant elle com­men­çait à prendre cette inten­si­té de forge qui serait son registre jus­qu’au soir. Le ther­mo­mètre accro­ché der­rière le comp­toir — un ins­tru­ment hol­lan­dais en lai­ton et en verre, gra­dué en Fah­ren­heit comme en Cel­sius, comme si la tem­pé­ra­ture avait besoin de deux langues pour être com­prise — indi­quait trente-deux degrés. Il en indi­que­rait trente-huit à midi. Il en indi­que­rait encore trente à minuit. La courbe de tem­pé­ra­ture à Sur­abaya n’é­tait pas une courbe — c’é­tait un pla­teau, une ligne presque droite, un hori­zon de cha­leur qui ne connais­sait ni pic ni creux, seule­ment des varia­tions si faibles qu’elles étaient imper­cep­tibles à qui­conque n’a­vait pas appris à les lire avec son corps.

Sar­to avait appris.

Il sen­tait les degrés comme d’autres sentent le vent — dans la nuque, dans les paumes, dans cette zone entre les omo­plates où la sueur naît en pre­mier. Un degré de plus, et les clients com­man­daient davan­tage de gin. Deux degrés de plus, et ils com­man­daient de la bière. Trois degrés de plus, et ils ne com­man­daient plus rien — ils res­taient assis, hébé­tés, le regard vitreux, vain­cus par la cha­leur comme des boxeurs vain­cus au der­nier round, et Sar­to leur appor­tait de l’eau gla­cée sans qu’ils l’aient deman­dée, parce que c’é­tait son tra­vail de savoir ce dont les gens avaient besoin avant qu’ils ne le sachent eux-mêmes.

Le pre­mier client entra à onze heures. Un plan­teur de tabac de Jem­ber, recon­nais­sable à ses mains — des mains énormes, tan­nées, aux ongles bor­dés de terre, des mains qui avaient pal­pé des mil­liers de feuilles de tabac et qui se refer­maient autour du verre de genièvre avec la même auto­ri­té qu’au­tour d’une feuille qu’on juge, qu’on pèse, qu’on accepte ou qu’on rejette. Il but trois genièvres en une heure, par­la du prix du tabac qui bais­sait, de la bourse d’Am­ster­dam qui trem­blait, des nou­velles de là-bas — daar, disaient les Hol­lan­dais pour par­ler de la Hol­lande, là-bas, comme si leur pays natal était un lieu vague, loin­tain, presque ima­gi­naire, un endroit dont on par­lait avec nos­tal­gie sans avoir la moindre inten­tion d’y retourner.

Sar­to écou­ta. Il écou­tait tou­jours. Pas par curio­si­té — par métier, et par quelque chose de plus que le métier, quelque chose qui res­sem­blait à de la com­pas­sion sans en être tout à fait, parce que la com­pas­sion sup­pose qu’on se mette à la place de l’autre, et que Sar­to ne se met­tait jamais à la place de per­sonne. Il res­tait à la sienne — der­rière le comp­toir, les mains sur le teck, le chif­fon à por­tée de main — et de là, il regar­dait le monde défi­ler avec cette atten­tion patiente, inépui­sable, qui était son don et peut-être sa malédiction.

Le plan­teur finit son troi­sième genièvre, lais­sa un billet frois­sé sur le comp­toir, et par­tit en oscil­lant légè­re­ment, comme un arbre qu’un vent invi­sible fait tan­guer. Le bar se vida de nou­veau. La glace fon­dait dans la gla­cière. Le ther­mo­mètre mon­tait. Et Sar­to, seul dans le silence du milieu de jour­née, pré­pa­ra un gin pahit que per­sonne ne lui avait com­man­dé — le même gin, le même tum­bler, les mêmes trois gla­çons, les mêmes trois gouttes d’An­gos­tu­ra — et le posa sur le comp­toir, à l’en­droit exact où Alma s’as­seyait, et le regar­da fondre.

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CÀ PHÊ TRỨNG — Cha­pitres 16 à 20

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CÀ PHÊ TRỨNG

CÀ PHÊ TRỨNG

Cha­pitres 16 à 20

CHA­PITRE 16 — Le der­nier cock­tail de Sainteny

Il vint un soir de décembre, quand les nuits de Hanoï com­men­çaient à mordre.

Pas le froid des hivers euro­péens — pas la glace, pas le givre, pas cette blan­cheur qui recouvre tout. Le froid de Hanoï était autre chose — une humi­di­té péné­trante, insi­dieuse, qui s’in­si­nuait sous les vête­ments, sous la peau, jusque dans les os, et qui don­nait à la ville, en décembre, cette cou­leur grise, cette brume basse, cet air de mélan­co­lie qui fai­sait que même les mar­chandes de phở souf­flaient dans leurs mains avant de touiller leur bouillon.

Sain­te­ny arri­va à vingt et une heures. Seul. Sans escorte, sans adjoint, sans le moindre signe de sa fonc­tion — juste un homme en cos­tume frois­sé, avec une écharpe autour du cou et des cernes qui avaient la cou­leur des améthystes.

Le bar était vide.

Les offi­ciers fran­çais avaient ces­sé de venir le soir. L’at­mo­sphère à Hanoï était deve­nue trop ten­due, les rues trop incer­taines, les bar­ri­cades trop nom­breuses. Le couvre-feu n’exis­tait pas offi­ciel­le­ment, mais un couvre-feu offi­cieux s’é­tait ins­tal­lé — un couvre-feu de pru­dence, de peur, de bon sens. Les Fran­çais res­taient dans le quar­tier fran­çais. Les Viet­na­miens res­taient dans le vieux quar­tier. Et entre les deux, dans cet espace tam­pon que consti­tuait le bou­le­vard, il n’y avait plus que les patrouilles, les ombres et le silence.

Sain­te­ny s’as­sit au comp­toir. Le tabou­ret de Dor­vil — mais Dor­vil n’é­tait pas des­cen­du ce soir, il avait la grippe, une grippe tro­pi­cale qui le clouait au lit depuis trois jours et qui l’empêchait de boire, ce qui, pour Dor­vil, consti­tuait une souf­france plus grande que la fièvre.

— Bon­soir, Giang.

— Bon­soir, monsieur.

— Vous n’a­vez pas fermé ?

— Le bar ne ferme pas.

Sain­te­ny esquis­sa un sou­rire — un sou­rire fati­gué, un sou­rire de fin de course, un sou­rire qui n’a­vait plus la force de mon­ter jus­qu’aux yeux.

— Non, dit-il. Le bar ne ferme pas. C’est la der­nière chose qui ne ferme pas dans cette ville.

Giang ne deman­da pas ce que Sain­te­ny vou­lait boire. Il le savait. Pas par habi­tude — Sain­te­ny n’é­tait pas un habi­tué, il n’a­vait pas de bois­son atti­trée, pas de rituel. Giang le savait par ins­tinct, par ce sixième sens de bar­man qui lui disait, en regar­dant un homme assis devant lui, ce dont cet homme avait besoin — pas ce qu’il vou­lait, ce dont il avait besoin, ce qui n’é­tait jamais la même chose.

Il pré­pa­ra un cocktail.

Pas un cock­tail du réper­toire — pas un gin tonic, pas un rhum-kum­quat, pas un de ses mélanges connus. Un cock­tail nou­veau. Une inven­tion pour un seul homme, un seul soir, un seul moment. Il prit le fond d’ar­ma­gnac — le res­ca­pé de 1939, dont il ne res­tait qu’un doigt. Y ajou­ta du miel — du miel de lon­gan, épais, ambré, qu’une pay­sanne du del­ta lui ven­dait dans des pots de grès. Un trait de jus de kum­quat pour l’a­ci­di­té. Une feuille de menthe fraîche, frois­sée, posée en sur­face. Et une goutte — une seule — de nuoc mam.

Le nuoc mam.

C’é­tait sa signa­ture secrète. La goutte invi­sible. L’in­gré­dient que per­sonne ne devi­nait et que tout le monde cher­chait — cette pro­fon­deur, cette sali­ni­té, cette uma­mi qui don­nait au cock­tail une assise, un ancrage, un lien avec la terre et la mer. Le nuoc mam dans un cock­tail était une héré­sie. Giang le savait. Il l’a­vait décou­vert par acci­dent — une bou­teille ren­ver­sée, un verre conta­mi­né, un goût impro­bable qui s’é­tait révé­lé par­fait — et il en avait fait un secret, parce que les secrets sont les épices des barmans.

Il posa le verre devant Sainteny.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Un cock­tail qui n’a pas de nom.

— Pour­quoi pas de nom ?

— Parce qu’il n’exis­te­ra qu’une seule fois. Ce soir. Pour vous.

Sain­te­ny le regar­da. Et dans ce regard, Giang vit le diplo­mate tom­ber — pas phy­si­que­ment, mais inté­rieu­re­ment. Les épaules se relâ­chèrent. La mâchoire se des­ser­ra. Le masque — ce masque de négo­cia­teur, de res­pon­sable, de repré­sen­tant de la France — glis­sa, et der­rière le masque appa­rut un homme. Un homme épui­sé, désen­chan­té, qui por­tait sur ses épaules le poids d’un échec dont il n’é­tait pas res­pon­sable mais dont il se sen­tait coupable.

Sain­te­ny but. Len­te­ment. Les yeux fer­més. Comme on écoute de la musique.

— C’est très bon, dit-il. C’est la meilleure chose que j’aie bue depuis longtemps.

— Mer­ci.

— Non, Giang. C’est moi qui vous remer­cie. De gar­der ce bar ouvert. De pré­pa­rer des cock­tails qui n’ont pas de nom. De faire comme si le monde n’é­tait pas en train de s’effondrer.

Il repo­sa le verre. Le fit tour­ner entre ses doigts. Et parla.

Il par­la long­temps. Plus long­temps qu’il n’a­vait jamais par­lé à Giang — plus long­temps qu’il n’a­vait pro­ba­ble­ment par­lé à qui­conque depuis des semaines, parce que les hommes de pou­voir ne parlent pas, les hommes de pou­voir négo­cient, ordonnent, argu­mentent, mais ils ne parlent pas, pas comme ça, pas libre­ment, pas sans cal­cul. Ce soir-là, Sain­te­ny parla.

Il par­la de la paix ratée. Des accords du 6 mars qu’il avait signés avec espoir et qui étaient res­tés lettre morte. De d’Ar­gen­lieu — l’a­mi­ral, le moine, le sabo­teur — qui avait pro­cla­mé la Répu­blique auto­nome de Cochin­chine dans le dos de tout le monde, tor­pillant les négo­cia­tions avant même qu’elles aient com­men­cé. De Fon­tai­ne­bleau, la confé­rence pari­sienne où Ho Chi Minh était venu en per­sonne, où il avait par­lé, plai­dé, char­mé, sup­plié même — lui, Ho, sup­plier — et où on lui avait don­né un modus viven­di qui ne valait pas le papier sur lequel il était écrit.

— J’ai vu Ho Chi Minh à Paris, dit Sain­te­ny. Après l’é­chec de Fon­tai­ne­bleau. Il m’a regar­dé et il m’a dit : « Si nous devons nous battre, nous nous bat­trons. Vous tue­rez dix de nos hommes et nous tue­rons un des vôtres. Et c’est vous qui fini­rez par vous lasser. »

Giang essuya un verre.

— Vous pen­sez qu’il avait raison ?

Sain­te­ny ne répon­dit pas tout de suite. Il finit son cock­tail. Repo­sa le verre avec cette déli­ca­tesse qu’ont les gens qui savent que les choses fra­giles méritent qu’on les pose doucement.

— Je pense qu’il avait tort sur les chiffres, dit-il. Ce ne sera pas dix contre un. Ce sera cent contre un. Mille contre un. Ce peuple se bat­tra jus­qu’au der­nier. Et nous — nous, la France, la grande France, la France des droits de l’homme et du citoyen — nous per­drons. Pas demain. Pas l’an­née pro­chaine. Mais nous per­drons. Parce qu’on ne gagne pas contre un peuple qui se bat pour sa liber­té. L’his­toire ne l’a jamais per­mis. L’his­toire ne le per­met­tra jamais.

Le silence, après ces mots, eut la den­si­té du plomb.

Giang ne dit rien. Qu’au­rait-il pu dire ? Il était bar­man. Il fai­sait des cock­tails. Il polis­sait des verres. Il n’a­vait pas lu les trai­tés, pas assis­té aux confé­rences, pas ser­ré la main des géné­raux. Mais il avait ser­vi du thé à Ho Chi Minh et du cham­pagne à Sain­te­ny et du gin à Mori­zot et du rhum à Zhao, et il avait vu, dans cha­cun de ces verres, le reflet d’un monde qui ne savait pas où il allait.

— Giang, dit Sainteny.

— Oui, monsieur ?

— Si les choses tournent mal — et elles vont tour­ner mal, je ne sais pas quand, je ne sais pas com­ment, mais elles vont tour­ner mal — pro­té­gez cet hôtel. Pro­té­gez-le comme vous pro­té­gez vos verres. C’est un lieu. Les lieux sur­vivent aux guerres. Les gens, pas tou­jours. Mais les lieux, oui.

Il se leva. Bou­ton­na son man­teau. Noua son écharpe. Et ten­dit la main à Giang — pas une poi­gnée de main de diplo­mate, pas une poi­gnée de main de client, une poi­gnée de main d’homme à homme, franche, chaude, un peu trop longue.

— Mer­ci pour le cock­tail sans nom, dit-il.

— Mer­ci d’être venu le boire.

Sain­te­ny sor­tit. La porte du bar se refer­ma der­rière lui avec un clic doux, défi­ni­tif, comme la der­nière page d’un livre qu’on vient de finir.

Giang lava le verre. Le seul verre de la soi­rée. Il le lava avec la même atten­tion qu’il met­tait à laver cent verres — le chif­fon, le mou­ve­ment cir­cu­laire, la lumière véri­fiée à tra­vers le cris­tal pour s’as­su­rer qu’au­cune trace ne sub­sis­tait. Puis il le posa sur l’é­ta­gère, à sa place, par­fai­te­ment ali­gné avec les autres.

Il décro­cha le rou­leau de cal­li­gra­phie du mur. Le tint devant lui. Nhẫn. Patience. La lame sous le cœur.

Puis il le rac­cro­cha, étei­gnit la lampe, et mon­ta se coucher.

Dehors, Hanoï dor­mait d’un som­meil mau­vais — un som­meil agi­té, un som­meil de veille, le som­meil des villes qui savent que le matin qui vient ne res­sem­ble­ra pas à celui de la veille.

CHA­PITRE 17 — La nuit de Liên

Elle revint un soir de décembre, par la porte de ser­vice, comme si elle n’é­tait jamais partie.

Giang fer­mait le bar. Vingt-trois heures. Le Metro­pole était silen­cieux — ce silence nou­veau, ce silence de for­te­resse, qui avait rem­pla­cé le brou­ha­ha des mois pré­cé­dents. Les offi­ciers fran­çais étaient consi­gnés dans leurs chambres. Le per­son­nel de nuit — réduit à un veilleur som­nolent et à un cui­si­nier de garde — avait dis­pa­ru dans les recoins de l’hô­tel. Même les rats sem­blaient plus dis­crets, comme si eux aus­si sen­taient que quelque chose approchait.

Giang ran­geait les verres quand il enten­dit le bruit. Un grat­te­ment contre la porte de ser­vice — pas un coup, pas un signal conve­nu, un grat­te­ment, comme un ani­mal qui veut ren­trer. Il ouvrit.

Liên.

Elle avait mai­gri. C’est la pre­mière chose qu’il vit — les pom­mettes plus saillantes, les cla­vi­cules visibles sous le col de son áo dài bleu, les poi­gnets plus fins. Et elle avait cou­pé ses che­veux — courts, au-des­sus des épaules, ce qui chan­geait son visage, le ren­dait plus dur, plus angu­leux, plus adulte. Elle ne res­sem­blait plus à la ser­veuse aux pla­teaux. Elle res­sem­blait à quel­qu’un d’autre — ou peut-être res­sem­blait-elle enfin à elle-même, comme si les mois pas­sés au maquis avaient brû­lé tout ce qui était super­flu et révé­lé ce qui restait.

— Je peux entrer ?

Giang s’é­car­ta. Elle entra. Tra­ver­sa la cui­sine. Entra dans le bar. S’ar­rê­ta au milieu de la pièce et regar­da autour d’elle — le comp­toir, les verres, les bou­teilles, le rou­leau de cal­li­gra­phie au mur, la pho­to­gra­phie de 1901 — avec le regard de quel­qu’un qui revient dans un lieu connu et qui véri­fie que tout est encore en place.

— Rien n’a chan­gé, dit-elle.

— Les choses ne changent pas. Les gens changent.

Elle le regar­da. Et dans ses yeux — ces yeux noirs, vifs, qui avaient été ceux d’une ser­veuse et qui étaient main­te­nant ceux d’une com­bat­tante — Giang vit quelque chose qu’il recon­nut sans l’a­voir jamais vu : l’ac­cep­ta­tion. Liên avait accep­té quelque chose — un des­tin, une mis­sion, une perte — et cette accep­ta­tion l’a­vait trans­for­mée, comme le feu trans­forme l’ar­gile en porcelaine.

— Je ne reste pas, dit-elle. Je suis venue pour te voir.

— Assieds-toi.

Elle s’as­sit. Pas sur un tabou­ret du comp­toir — sur une chaise, près de la fenêtre, la fenêtre de papier hui­lé par laquelle la lumière du réver­bère entrait, faible et jaune, comme une bou­gie loin­taine. Giang fer­ma la porte du bar. Tira le ver­rou. Allu­ma la petite lampe à huile.

— Tu veux un café ?

— Le café à l’œuf ?

— Oui.

— Alors oui.

Il pré­pa­ra le cà phê trứng. Pour elle. Pour la der­nière fois — il le sen­tait, il le savait, avec cette pres­cience qui n’é­tait pas du savoir mais de l’ins­tinct, la même pres­cience qui lui disait quand un cock­tail était prêt ou quand un client allait par­tir. Il bat­tit le jaune d’œuf avec le sucre, long­temps, en tour­nant la baguette de bam­bou dans le bol, et la crème mon­ta, dorée, mous­seuse, trem­blante. Il pré­pa­ra le café — le robus­ta, le phin, la patience. Dépo­sa la crème sur le noir. Por­ta la tasse à Liên.

Elle la prit. La tint entre ses deux mains — les doigts enrou­lés autour de la tasse, comme pour absor­ber la cha­leur. Elle but une gor­gée. Fer­ma les yeux. Quand elle les rou­vrit, ils brillaient.

— J’a­vais oublié le goût, dit-elle. On oublie les goûts quand on vit dans la forêt. On oublie la dou­ceur. On oublie que quelque chose peut être bon sans être nécessaire.

— Le café à l’œuf est nécessaire.

— Non. Le riz est néces­saire. L’eau est néces­saire. Le café à l’œuf est beau. C’est différent.

Ils res­tèrent un moment en silence. La lampe à huile pro­je­tait leurs ombres sur les murs du bar — deux sil­houettes allon­gées, défor­mées, qui se tou­chaient presque au pla­fond. Dehors, la ville était muette. Pas un klaxon, pas un chien, pas un sol­dat. Le silence de Hanoï en décembre 1946 était un silence de res­pi­ra­tion rete­nue — le silence d’a­vant l’ex­plo­sion, le silence qui pré­cède le tonnerre.

— Je suis venue te dire quelque chose, dit Liên.

— Je sais.

— Non, tu ne sais pas. Tu crois savoir. Tu crois que je suis venue te dire que je pars, que je rejoins le maquis pour de bon, que c’est la guerre. Tout cela est vrai. Mais ce n’est pas pour ça que je suis venue.

Elle posa la tasse. Se leva. Fit deux pas vers le comp­toir. S’ar­rê­ta devant Giang, de l’autre côté de l’a­ca­jou, si près qu’il sen­tait son souffle — un souffle léger, rapide, comme celui d’un oiseau.

— Je suis venue te dire que tu as compté.

Le mot tom­ba dans le silence du bar comme une pierre dans un puits — sans bruit visible mais avec des ondes qui se pro­pa­gèrent dans toutes les direc­tions, qui tou­chèrent les murs, les verres, le pla­fond, la pho­to­gra­phie de 1901, le rou­leau de cal­li­gra­phie, et qui revinrent vers Giang avec la force d’un écho amplifié.

— Tu as comp­té, répé­ta-t-elle. Dans ma vie. Tu n’é­tais pas un col­lègue. Tu n’é­tais pas un patron. Tu n’é­tais pas un cama­rade. Tu étais autre chose. Quelque chose que je n’ai pas de mot pour nom­mer, parce que les mots que j’ai ne sont pas assez larges. Tu étais le bar. Le comp­toir. La constance. Le café chaud à n’im­porte quelle heure. La cer­ti­tude que quel­qu’un voit sans juger.

Giang ne bou­gea pas. Ses mains étaient posées à plat sur le comp­toir, de son côté, à trente cen­ti­mètres des mains de Liên. Trente cen­ti­mètres de bois poli, d’a­ca­jou ciré, de dis­tance infranchissable.

— J’au­rais vou­lu que les choses soient autre­ment, dit-elle. J’au­rais vou­lu que le pays ne soit pas en guerre. J’au­rais vou­lu qu’il y ait du temps — du temps pour les cafés, pour les pro­me­nades au bord du lac, pour les bêtises qu’on fait quand on est jeune et qu’on ne se bat pour rien. Mais il n’y a pas de temps. Il n’y en aura pas. Et je ne peux pas te deman­der d’at­tendre quelque chose qui n’ar­ri­ve­ra peut-être jamais.

— Tu ne me demandes rien.

— Non. Je ne te demande rien. Je te donne quelque chose. Ces mots. Garde-les. Fais-en ce que tu veux. Mais sache qu’ils existent.

Le silence revint. La flamme de la lampe à huile vacilla — un cou­rant d’air, une res­pi­ra­tion du bâti­ment, un fan­tôme qui passait.

Giang ouvrit le tiroir de gauche — le tiroir où il gar­dait son car­net de recettes, son sty­lo, la pho­to­gra­phie de sa mère et le bri­quet de Zhao. Il en sor­tit le bri­quet. Le posa sur le comp­toir. Le pous­sa vers Liên.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Un bri­quet. Il ne fonc­tionne plus. Il m’a été don­né par un ami.

— Pour­quoi me le donner ?

— Parce qu’il a été fait pour les gens qui partent. Et parce que les gens qui partent ont besoin de quelque chose qui vient de quel­qu’un qui reste.

Liên prit le bri­quet. Le tour­na dans sa main. Vit le dra­gon gra­vé. Pas­sa son doigt sur les carac­tères chi­nois. Et ses yeux — durs, secs, lucides depuis le début de la conver­sa­tion — se brouillèrent. Un ins­tant. Pas plus. Puis la clar­té revint, comme un ciel après une averse, et elle glis­sa le bri­quet dans la poche de son áo dài.

— Il est temps, dit-elle.

— Je sais.

Elle fit le tour du comp­toir. Se tint devant lui. Leva la main et la posa sur la joue de Giang — un geste bref, presque bru­tal dans sa ten­dresse, comme le geste d’un sol­dat qui touche un arbre avant de par­tir au combat.

Puis elle se détourna.

Prit sa tasse. But la der­nière gor­gée de café à l’œuf. La der­nière gor­gée — la crème dorée mêlée au café noir, le doux mêlé à l’a­mer, le beau mêlé au néces­saire. Elle but debout, dans la cui­sine, les yeux ouverts cette fois, en regar­dant par la fenêtre la ruelle obs­cure où sa vie allait la mener.

— Un jour, dit-elle, quand tout sera fini, je vien­drai boire un café dans ton café à toi. Le petit café. Celui de la ruelle. Avec des tabou­rets bas et des murs jaunes.

— Com­ment sais-tu qu’il y aura des murs jaunes ?

— Je le sais.

Elle posa la tasse dans l’é­vier. Ne la lava pas — ce fut Giang qui la lava, plus tard, bien plus tard, avec la len­teur d’un homme qui lave un calice. Puis elle ouvrit la porte de ser­vice, se tour­na une der­nière fois, et sou­rit. Un sou­rire qui n’ap­par­te­nait à aucune caté­go­rie — ni triste, ni gai, ni cou­ra­geux, ni rési­gné. Un sou­rire de Liên. Le sou­rire de quel­qu’un qui sait exac­te­ment ce qu’elle fait et qui le fait quand même.

Elle dis­pa­rut dans la nuit.

Giang enten­dit ses pas — légers, rapides, déci­dés, les pas qu’il connais­sait par cœur, les pas qu’il enten­drait dans sa mémoire long­temps après que les pavés auraient oublié leur empreinte. Puis le silence. Puis la nuit. Puis rien.

Il refer­ma la porte. Revint au bar. S’as­sit sur le tabou­ret de Dor­vil. Regar­da le comp­toir vide, la tasse lavée, la place où le bri­quet avait été, le tiroir ouvert.

Il ne pleu­ra pas. Giang ne pleu­rait pas — pas par dure­té, pas par fier­té, mais par consti­tu­tion, par nature, par ce mys­tère bio­lo­gique qui fait que cer­tains hommes trans­forment le cha­grin en gestes plu­tôt qu’en larmes. Il prit un verre. Le polit. Le repo­sa. En prit un autre. Le polit. Le repo­sa. Et ain­si de suite, verre après verre, toute la nuit, jus­qu’à ce que chaque verre du bar fût poli deux fois, trois fois, jus­qu’à ce que le cris­tal brillât dans la pénombre comme des étoiles ali­gnées sur une éta­gère, et que le matin, enfin, posât sa lumière mauve sur les fenêtres de papier huilé.

CHA­PITRE 18 — Le 19 décembre

L’élec­tri­ci­té mou­rut à vingt heures.

Pas une cou­pure — le Metro­pole connais­sait les cou­pures, elles fai­saient par­tie du quo­ti­dien, comme la pluie ou les rats. C’é­tait autre chose. L’élec­tri­ci­té mou­rut d’un seul coup, par­tout en même temps, dans tout Hanoï, comme si quel­qu’un avait arra­ché la prise de la ville entière. Les ven­ti­la­teurs s’ar­rê­tèrent. Les lampes s’é­tei­gnirent. Le réfri­gé­ra­teur ces­sa son ron­ron­ne­ment fami­lier. Et le silence qui sui­vit — un silence de deux secondes, pas plus, avant que les cris com­mencent — eut la qua­li­té d’un gouffre, un vide sonore dans lequel le monde bascula.

Puis les coups de feu.

Pas des coups de feu iso­lés — pas les déto­na­tions sèches et espa­cées que Hanoï connais­sait depuis des semaines. Une fusillade. Mas­sive, conti­nue, assour­dis­sante. Des rafales d’armes auto­ma­tiques mêlées aux déto­na­tions plus sourdes de gre­nades, au cré­pi­te­ment des mitrailleuses, aux explo­sions loin­taines qui fai­saient trem­bler les murs du Metro­pole et tin­ter les verres sur les éta­gères du bar.

Le Viet Minh attaquait.

Giang était au bar quand cela com­men­ça. Il était seul — les clients étaient mon­tés dîner dans leurs chambres, Mori­zot était en patrouille, Dor­vil tous­sait dans la 207. Le bar était fer­mé mais Giang était encore là, comme il était tou­jours là, parce que le bar était sa mai­son et qu’un homme ne quitte pas sa mai­son quand le monde s’effondre.

Le noir total dura dix secondes. Puis ses mains trou­vèrent — par ins­tinct, par mémoire mus­cu­laire, par cette connais­sance intime de l’es­pace qui était la sienne après dix ans pas­sés der­rière le même comp­toir — la lampe à huile et les allu­mettes. La flamme jaillit. Le bar réap­pa­rut — les bou­teilles, les verres, le comp­toir d’a­ca­jou, le rou­leau de cal­li­gra­phie — dans cette lumière dorée et trem­blante qui était deve­nue, au fil des mois, la lumière natu­relle du Metropole.

Des pas dans le cou­loir. Lourds, rapides.

Madame Lê entra. Elle por­tait son áo dài noir et une lampe-tem­pête dans chaque main, ce qui lui don­nait l’ap­pa­rence d’un ange de la nuit — un ange sans ailes, sans sou­rire, avec un chi­gnon de fer et une voix de commandement.

— En bas, dit-elle. Tout le monde en bas. Cave et rez-de-chaus­sée. Les étages ne sont pas sûrs.

— Les clients ?

— Je m’en occupe. Toi, le bar. Pro­tège le bar.

Elle dis­pa­rut dans le cou­loir. Giang enten­dit sa voix mon­ter dans l’es­ca­lier — calme, ferme, sans la moindre trace de panique — don­nant des ins­truc­tions en fran­çais aux clients et en viet­na­mien au per­son­nel, avec cette auto­ri­té bicé­phale qui était sa marque et qui, en cet ins­tant, tenait lieu de gou­ver­ne­ment, d’ar­mée et de croix-rouge.

Pro­tège le bar.

Giang obéit. Pas parce que Madame Lê l’a­vait ordon­né — parce qu’il n’y avait rien d’autre à faire. Pro­té­ger le bar signi­fiait pro­té­ger les verres. Les verres signi­fiaient l’ordre. L’ordre signi­fiait la sur­vie. C’é­tait une logique absurde, une logique de bar­man, mais c’é­tait la seule qu’il avait.

Il prit les verres. Un par un. Les reti­ra de l’é­ta­gère — les flûtes de Bac­ca­rat, les verres à cock­tail, les tasses de céla­don, les petits verres à liqueur en cris­tal taillé dont il ne res­tait plus que quatre sur les douze d’o­ri­gine. Il les enve­lop­pa dans des chif­fons — des chif­fons de coton blanc, les mêmes qu’il uti­li­sait pour les polir — et les dis­po­sa dans une caisse en bois qu’il avait gar­dée à cet effet, une caisse de cham­pagne vide dont les com­par­ti­ments étaient exac­te­ment de la taille des verres, comme si elle avait été conçue pour cet usage.

Dehors, les com­bats s’intensifiaient.

Les fenêtres du bar trem­blaient à chaque explo­sion. La lumière de la lampe à huile oscil­lait. Des bruits de course dans la rue — des cris en viet­na­mien, des ordres en fran­çais, le cla­que­ment métal­lique des char­geurs qu’on enfonce dans les armes. Un bruit de verre bri­sé, quelque part dans l’hô­tel — pas un de ses verres, pas un verre du bar, un verre de fenêtre, une vitre qui explo­sait sous l’im­pact d’une balle ou d’un éclat.

Giang prit les bou­teilles. L’ar­ma­gnac — le fond, les der­nières gouttes. Le cognac. Le gin. Le rhum de canne, sa propre fabri­ca­tion. La petite bou­teille sans éti­quette — l’al­cool de riz au pam­ple­mousse, le secret éven­té par Giu Sinh Hoi. Il les des­cen­dit dans le double fond, der­rière l’é­ta­gère du fond, l’un après l’autre, avec le soin d’un archéo­logue ran­geant des fossiles.

Puis il décro­cha le rou­leau de calligraphie.

Nhẫn. Il le rou­la, le glis­sa dans un tube de bam­bou, et le mit dans la caisse avec les verres. La pho­to­gra­phie de 1901 — l’i­nau­gu­ra­tion, les mes­sieurs en lin, les dames en robes longues — il la décro­cha aus­si, la posa dans la caisse. Et le car­net. Son car­net de recettes, avec l’é­cri­ture ser­rée, les pro­por­tions, les noms inven­tés des cock­tails, et la page du sixième essai où il avait écrit cà phê trứng. Le car­net alla dans la caisse.

La caisse fut fer­mée, clouée, des­cen­due dans la cave.

Quand il remon­ta, le bar était nu. Un comp­toir vide, des éta­gères vides, des murs vides. Le Metro­pole désha­billé. Le Metro­pole réduit à ses os — le bois, la pierre, le plâtre. Et dans cette nudi­té, Giang vit quelque chose qu’il n’a­vait jamais vu — la beau­té du bâti­ment lui-même, dépouillé de tout ce qui le déco­rait, de tout ce qui le meu­blait, de tout ce qui le ren­dait utile. Les pro­por­tions de la pièce. La courbe de l’ar­cade. La hau­teur des fenêtres. L’hô­tel, sans ses verres et ses bou­teilles, était encore un lieu magni­fique. Un lieu qui avait été pen­sé, des­si­né, construit par des hommes qui croyaient à la beau­té et qui l’a­vaient ins­crite dans la pierre.

Pro­tège le bar, avait dit Madame Lê. Giang avait pro­té­gé le bar. Le bar était dans la caisse, dans la cave, à l’a­bri. Et le Metro­pole, au-des­sus, pre­nait les coups.

Les heures qui sui­virent furent les plus longues de sa vie.

Il des­cen­dit dans le hall, où Madame Lê avait orga­ni­sé un cam­pe­ment de for­tune. Les clients — une quin­zaine de per­sonnes, offi­ciers fran­çais pour la plu­part, plus le jour­na­liste aus­tra­lien qui sem­blait trou­ver la situa­tion fas­ci­nante et qui pre­nait des notes dans son car­net avec la séré­ni­té d’un homme qui a cou­vert des guerres sur trois conti­nents — étaient assis ou allon­gés le long des murs, éclai­rés par des bou­gies et des lampes-tem­pête. Le cui­si­nier Bảo avait ins­tal­lé un réchaud de for­tune et fai­sait bouillir de l’eau pour le thé. Le veilleur de nuit, un vieux mon­sieur du nom de Phúc, qui avait dor­mi pen­dant les trois pre­mières minutes de l’at­taque et qui s’é­tait réveillé convain­cu que c’é­tait un orage, mon­tait la garde à la porte d’en­trée avec un balai pour toute arme.

Dor­vil des­cen­dit à minuit, en pyja­ma et en robe de chambre, avec un livre sous le bras.

— Si je dois mou­rir, dit-il en s’as­seyant à côté de Giang, autant mou­rir avec Chateaubriand.

Il ouvrit les Mémoires d’outre-tombe et se mit à lire à la lumière d’une bou­gie, avec ce calme sou­ve­rain des gens qui ont déci­dé que la panique est vulgaire.

L’at­taque dura toute la nuit.

Par moments, les com­bats se rap­pro­chaient — le cré­pi­te­ment des armes, si proche qu’on enten­dait les balles sif­fler, les cris des com­bat­tants, un bruit sourd d’ex­plo­sion qui fit trem­bler le lustre du hall. Par moments, un calme trom­peur s’ins­tal­lait — cinq minutes, dix minutes de silence pen­dant les­quelles on n’en­ten­dait que le souffle des gens, le gré­sille­ment des bou­gies et, quelque part dans l’hô­tel, un robi­net qui gout­tait avec l’obs­ti­na­tion d’un métronome.

À trois heures du matin, un sol­dat fran­çais entra.

Hagard, cou­vert de pous­sière de plâtre, un pan­se­ment de for­tune autour du bras gauche. Il cher­chait de l’al­cool — pas pour boire, pour dés­in­fec­ter. Giang remon­ta au bar, prit dans le double fond une bou­teille de rhum — le rhum pou­vait attendre, les plaies ne pou­vaient pas — et la don­na au sol­dat, qui repar­tit dans la nuit sans dire mer­ci, ce qui était par­fai­te­ment compréhensible.

— Sain­te­ny est bles­sé, dit le sol­dat en partant.

Giang reçut la nou­velle comme un coup. Pas un coup violent — un coup sourd, pro­fond, qui n’at­tei­gnait pas la sur­face mais qui réson­nait à l’in­té­rieur, comme une cloche fêlée.

— Où ?

— Rue de la Cita­delle. Éclats de gre­nade. Il est vivant.

Vivant. Le mot tom­ba dans le hall du Metro­pole et fut absor­bé par le silence. Vivant. Le négo­cia­teur, le diplo­mate, l’homme du cock­tail sans nom — vivant. Bles­sé, mais vivant. Les accords du 6 mars, le cham­pagne enter­ré, les mains qui ne trem­blaient plus — tout cela réuni dans un corps qui gisait quelque part dans une rue de Hanoï, cri­blé d’é­clats, vivant.

L’aube arri­va.

Elle arri­va comme toutes les aubes arrivent — sans deman­der la per­mis­sion, sans se sou­cier de ce qui s’é­tait pas­sé pen­dant la nuit. La lumière mauve entra par les fenêtres du hall — cer­taines intactes, d’autres bri­sées — et révé­la un spec­tacle qui n’a­vait rien de l’hor­reur atten­due. Le Metro­pole était debout. Endom­ma­gé — des vitres bri­sées, des impacts de balles dans la façade, un mor­ceau de cor­niche tom­bé dans la cour inté­rieure — mais debout. Solide. Intact dans ses fondations.

Giang sor­tit sur le perron.

La rue était mécon­nais­sable. Des bar­ri­cades effon­drées, des débris, des douilles de car­touches qui brillaient sur le trot­toir comme des bijoux sinistres. Une fumée grise mon­tait des bâti­ments voi­sins. Des sol­dats fran­çais, hagards, patrouillaient en silence. Et au-des­sus de tout cela, le ciel de Hanoï — le même ciel qu’­hier, le même ciel que tou­jours, d’un bleu pâle qui virait au rose à l’est, indif­fé­rent, immuable, magnifique.

Giang ren­tra. Des­cen­dit à la cave. Ouvrit la caisse. Sor­tit les verres. Les débal­la un par un, avec le même soin qu’il avait mis à les embal­ler. Les remon­ta. Les repo­sa sur l’é­ta­gère. Rac­cro­cha le rou­leau de cal­li­gra­phie. Rac­cro­cha la pho­to­gra­phie de 1901. Ouvrit son car­net à la page du cà phê trứng.

Puis il allu­ma le réchaud, mit de l’eau à chauf­fer, et pré­pa­ra du café.

CHA­PITRE 19 — Ce qui reste

Le Metro­pole rou­vrit trois jours après l’at­taque, et Giang rou­vrit le bar avec lui.

Pas parce qu’il y avait des clients — il n’y en avait presque pas. Pas parce que quel­qu’un le lui avait deman­dé — per­sonne ne le lui avait deman­dé. Il rou­vrit le bar parce que le bar devait être ouvert, comme les pou­mons doivent res­pi­rer, comme le cœur doit battre, comme les mar­chandes de phở devaient ins­tal­ler leurs mar­mites au coin des rues, ce qu’elles firent dès le pre­mier matin après les com­bats, accrou­pies sur leurs tabou­rets, le dos tour­né aux douilles de car­touches, le visage pen­ché sur le bouillon dont la vapeur s’é­le­vait dans l’air froid de décembre avec l’obs­ti­na­tion d’une prière.

Hanoï était bles­sée mais vivante.

Les com­bats avaient duré trois jours dans le centre-ville — trois jours de tirs, d’ex­plo­sions, de bar­ri­cades, de mai­sons en flammes. Le Viet Minh avait atta­qué les posi­tions fran­çaises avec une féro­ci­té que per­sonne n’at­ten­dait — des mili­ciens armés de machettes et de fusils de récu­pé­ra­tion contre des troupes régu­lières équi­pées de blin­dés et de mitrailleuses. Le rap­port de forces était écra­sant, mais la vio­lence avait été réelle, les morts avaient été réels, et la ville por­tait les stig­mates de ces soixante-douze heures comme un visage porte les marques d’une bagarre.

Ho Chi Minh avait fui dans les mon­tagnes. Son gou­ver­ne­ment s’é­tait éva­po­ré dans la nuit du 19 décembre, quit­tant Hanoï pour les forêts du Viet Bac, dans le nord, d’où il diri­ge­rait la résis­tance pen­dant huit ans. L’homme aux san­dales de caou­tchouc qui avait bu du thé au comp­toir de Giang, qui avait dit « le pays a soif » en tapo­tant l’a­ca­jou du bout des doigts, était main­te­nant un gué­rille­ro, un chef de guerre, un fugi­tif. Et Hanoï, la ville aux mille ans, était rede­ve­nue fran­çaise. Offi­ciel­le­ment. Mili­tai­re­ment. Par la force.

Giang polis­sait les verres.

Il les avait remon­tés de la cave intacts — pas une fêlure, pas un éclat. La caisse avait fait son tra­vail. Les flûtes de Bac­ca­rat brillaient sur l’é­ta­gère comme si rien ne s’é­tait pas­sé. Le rou­leau de cal­li­gra­phie était à sa place — nhẫn, la patience, la lame sous le cœur. La pho­to­gra­phie de 1901 veillait sur le comp­toir. Et le car­net de recettes était ouvert à la page du cà phê trứng, comme un mis­sel ouvert à la bonne prière.

Mais le bar n’é­tait plus le même.

Pas à cause des dégâts — les dégâts étaient mineurs, une fenêtre bri­sée, un mor­ceau de plâtre tom­bé du pla­fond, quelques éclats de verre sur le sol que Giang avait balayés avant de rou­vrir. Le bar n’é­tait plus le même parce que les gens n’é­taient plus les mêmes. Les offi­ciers qui reve­naient boire le soir avaient un autre visage — un visage de guerre, dur­ci, méfiant, avec des yeux qui balayaient la pièce avant de s’as­seoir et des mains qui ne se posaient pas loin de l’arme. Le gra­mo­phone ne jouait plus le same­di. Per­sonne ne dan­sait. La pis­cine était fer­mée — une balle per­due avait cre­vé la cana­li­sa­tion et per­sonne n’a­vait les moyens de la réparer.

Et il y avait les absences.

Liên n’é­tait plus là. Le ser­gent Zhao n’é­tait plus là. Giu Sinh Hoi avait dis­pa­ru — par­ti dans la nuit du 19, disait-on, avec une valise et un chauf­feur, vers Hai­phong ou vers Sai­gon ou vers la Chine, per­sonne ne savait. Sain­te­ny était à l’hô­pi­tal mili­taire, bles­sé, éva­cué vers Sai­gon puis vers la France. Leclerc était par­ti. Les cadres du Viet Minh qui avaient signé les accords dans le salon de lec­ture étaient dans les montagnes.

Le Metro­pole s’é­tait vidé de ses personnages.

Il res­tait Giang, Madame Lê, Dor­vil, Oncle Quốc, et le cui­si­nier Bảo. Le noyau. L’ir­ré­duc­tible. Ceux qui n’a­vaient nulle part où aller — ou plu­tôt ceux pour qui le Metro­pole était le seul endroit où aller, le seul endroit qui fai­sait sens, le seul endroit où le mot « res­ter » n’é­tait pas une défaite mais un acte.

Dor­vil des­cen­dit le pre­mier soir.

Il avait rasé sa barbe de trois jours. Il por­tait une che­mise propre — la pre­mière depuis sa grippe. Il s’as­sit sur son tabou­ret, le deuxième en par­tant de la gauche, et dit :

— Bon­soir, Giang.

— Bon­soir, Étienne.

Il avait dit Étienne. Pas mon­sieur Dor­vil. Pour la pre­mière fois en dix ans. Dor­vil le remar­qua. Ne dit rien. Sou­rit — un sou­rire minus­cule, un sou­rire de sur­vi­vant, un sou­rire qui disait : nous sommes encore là, c’est déjà quelque chose.

Giang lui pré­pa­ra un cock­tail. Le même cock­tail que d’ha­bi­tude — rhum, kum­quat, gin­gembre, le trait de la bou­teille sans éti­quette. Les gestes étaient les mêmes. Le goût serait le même. Mais tout était dif­fé­rent, parce que le monde dans lequel ce cock­tail était bu n’é­tait plus le même monde, et qu’un verre de rhum après une guerre n’a pas le même goût qu’un verre de rhum avant.

— On est tou­jours là, dit Dorvil.

— On est tou­jours là.

— C’est quelque chose.

— C’est tout.

Ils burent en silence. Le silence avait chan­gé lui aus­si — ce n’é­tait plus le silence des soi­rées tran­quilles, le silence confor­table de deux hommes qui n’ont pas besoin de par­ler. C’é­tait un silence plus dense, plus grave, un silence qui conte­nait les bruits de la nuit du 19 — les tirs, les explo­sions, les cris — et qui ne les lâchait pas, qui les gar­dait en sus­pen­sion, comme la fumée d’en­cens reste dans l’air long­temps après que le bâton s’est consumé.

Oncle Quốc revint le len­de­main matin.

Il entra à huit heures, comme si rien ne s’é­tait pas­sé. Le même áo dài brun. Le même éven­tail de papier de riz. La même démarche glis­sante. Il s’as­sit à sa table — la petite table ronde près de la fenêtre de gauche — et dit :

— Le thé est chaud ?

— Le thé est tou­jours chaud.

Giang appor­ta la théière. Le vieil homme but. Regar­da par la fenêtre — la fenêtre répa­rée, le papier hui­lé rem­pla­cé, la lumière ambrée res­tau­rée. Dehors, le bou­le­vard por­tait ses cica­trices — un trou dans le trot­toir, un arbre cou­pé en deux par un obus, un mur cri­blé d’im­pacts. Mais les mar­chandes de fleurs étaient de retour. Les chry­san­thèmes jaunes brillaient dans les paniers. La vie, cette chose indes­truc­tible, reprenait.

— Les tor­tues du lac, dit Oncle Quốc, n’ont pas bougé.

— Elles sont sous l’eau.

— Exac­te­ment. Elles sont sous l’eau. Elles attendent. Elles atten­dront encore. C’est leur métier. Attendre.

Il tapo­ta son éven­tail. Une fois. Deux fois. Regar­da Giang.

— Et c’est le tien aus­si, main­te­nant. Attendre. Pas attendre que les choses reviennent comme avant — elles ne revien­dront pas. Attendre que les choses deviennent ce qu’elles doivent deve­nir. C’est dif­fé­rent. C’est plus long. Mais c’est la seule attente qui vaille la peine.

Giang ser­vit un deuxième thé au vieil homme. Puis il pré­pa­ra un cà phê trứng — pour lui-même, cette fois. Il bat­tit le jaune d’œuf avec le sucre, dépo­sa la crème dorée sur le café noir, et but debout, der­rière son comp­toir, en regar­dant la lumière du matin entrer dans le bar.

La crème était par­faite. Le café était fort. Et le goût — ce goût de Hanoï que Liên avait nom­mé, ce goût amer et doux, fort et tendre, ce goût qui venait de la boue et mon­tait vers le ciel — le goût était intact.

Madame Lê pas­sa. S’ar­rê­ta. Regar­da le bar.

— Il manque quatre verres à liqueur, dit-elle. Ils ont dû tom­ber pen­dant les combats.

Elle ouvrit son car­net. Nota : « 22 déc. — 4 verres à liqueur, cris­tal taillé — per­dus pen­dant l’at­taque du 19 déc. » Refer­ma le car­net. Regar­da Giang.

— On en rachè­te­ra, dit-elle.

Et elle repar­tit faire son ins­pec­tion, ses pas réson­nant dans le cou­loir vide avec la régu­la­ri­té d’un métro­nome qui refuse de s’arrêter.

CHA­PITRE 20 — Le Café Giảng

Il par­tit un matin de printemps.

Pas en secret, pas en fuyant, pas comme Liên avait dis­pa­ru dans la nuit — mais au grand jour, par la porte prin­ci­pale, avec une valise dans une main et son car­net de recettes dans l’autre. Il por­tait une che­mise blanche. Il avait ciré ses chaus­sures. Et il avait poli, la veille au soir, cha­cun des verres du bar une der­nière fois, avec ce soin exces­sif, cette len­teur maniaque, ce mou­ve­ment cir­cu­laire du chif­fon dans le verre qui avait été, pen­dant onze ans, la prière silen­cieuse de sa vie.

Madame Lê l’at­ten­dait dans le hall.

Elle ne pleu­ra pas — Madame Lê ne pleu­rait pas, c’é­tait un prin­cipe aus­si abso­lu que le chi­gnon et l’áo dài noir. Mais son visage avait quelque chose de dif­fé­rent ce matin-là, une qua­li­té de por­ce­laine, de fra­gi­li­té maî­tri­sée, qui tra­his­sait l’ef­fort qu’il lui en coû­tait de res­ter droite.

— Tu as tout lais­sé en ordre ? demanda-t-elle.

— Tout est en ordre.

— Le double fond ?

— Fer­mé.

— Les verres ?

— Polis.

— Le comptoir ?

— Ciré.

Elle hocha la tête. Ouvrit son car­net. Et écri­vit, de son écri­ture nette, sans rature : « Mars 1947 — Nguyễn Văn Giang, bar­man — départ volon­taire après 11 ans de service. »

Puis elle refer­ma le car­net, le ser­ra contre sa poi­trine, et dit, d’une voix qui ne trem­blait pas mais qui avait, dans ses har­mo­niques, une vibra­tion infime que seul Giang pou­vait entendre :

— Le pro­chain ne sera pas aus­si bon.

— Le pro­chain sera différent.

— Ce n’est pas la même chose.

— Non. Ce n’est pas la même chose.

Ils se regar­dèrent. Onze ans de matins par­ta­gés, d’in­ven­taires, de ser­viettes volées, de chan­de­lier retrou­vé, de régimes tra­ver­sés, de fan­tômes côtoyés — tout cela pas­sa entre eux en un ins­tant, sans un mot, dans le silence du hall, sous le lustre de cris­tal qui pen­dait tou­jours du pla­fond et dont trois ampoules sur douze fonc­tion­naient encore.

Madame Lê ten­dit la main. Giang la ser­ra. C’é­tait une main sèche, ferme, une main qui avait fait dix mille lits et comp­té cent mille ser­viettes et qui ne lâchait jamais ce qu’elle tenait — sauf main­te­nant, sauf ce matin, où elle lâchait le bar­man du Metropole.

— Va, dit-elle. Et fais du bon café.

Dor­vil des­cen­dit en pyjama.

— Tu n’al­lais quand même pas par­tir sans me dire au revoir.

— Je t’ai dit au revoir hier soir.

— Hier soir ne compte pas. J’é­tais ivre.

— Tu es tou­jours ivre.

— Rai­son de plus.

Dor­vil le prit par les épaules. Le regar­da. Avec ce regard qu’il avait — ce regard de Fran­çais d’In­do­chine, ce regard de nau­fra­gé élé­gant, ce regard qui voyait tout et qui ne pou­vait rien — et dit :

— Tu vas me man­quer, Giang. Non — ton café va me man­quer. Non — toi, tu vas me man­quer. Les deux.

— Il y aura un autre barman.

— Il n’y aura pas un autre toi.

Il y avait quelque chose de théâ­tral dans cette phrase — Dor­vil ne pou­vait pas s’en empê­cher, il vivait dans la lit­té­ra­ture comme d’autres vivent dans une mai­son, et ses phrases avaient tou­jours un pied dans le roman. Mais le théâtre, cette fois, était sin­cère. Ses yeux le disaient. Ses mains, posées sur les épaules de Giang, le disaient. Et Giang, qui ne savait pas répondre aux mots, répon­dit comme il savait — il mit la main dans la poche de sa veste et en sor­tit un petit papier plié.

— Qu’est-ce que c’est ?

— La recette du cock­tail sans nom. Celui que j’ai fait pour Sain­te­ny. Rhum, miel de lon­gan, kum­quat, menthe. Et une goutte de nuoc mam.

Dor­vil déplia le papier. Lut. Rele­va les yeux.

— Nuoc mam ? Tu met­tais du nuoc mam dans les cocktails ?

— Une goutte. Une seule.

— Mon Dieu. Depuis com­bien de temps ?

— Depuis toujours.

Dor­vil écla­ta de rire. Un vrai rire — le rire des bons jours, le rire que Giang cher­chait comme un mineur cherche une veine d’or, le rire arra­ché aux pro­fon­deurs d’un homme qui avait déci­dé d’être triste.

— Nuoc mam, répé­ta-t-il en riant. J’ai bu du nuoc mam pen­dant dix ans sans le savoir. C’est la chose la plus indo­chi­noise que j’aie jamais entendue.

Ils se ser­rèrent la main. Puis Dor­vil, dans un élan qui ne lui res­sem­blait pas — ou qui lui res­sem­blait trop, jus­te­ment — ser­ra Giang contre lui. Briè­ve­ment. Mal­adroi­te­ment. Deux hommes qui ne savent pas se prendre dans les bras l’un de l’autre et qui le font quand même, parce que les mots ne suf­fisent pas et que le corps, par­fois, est le seul tra­duc­teur fiable.

Puis Dor­vil remon­ta dans sa chambre. Giang enten­dit ses pas dans l’es­ca­lier — lents, lourds, le pas d’un homme qui regagne sa soli­tude. La porte de la 207 se refer­ma. Et le Metro­pole absor­ba le bruit, comme il absor­bait tout.

Oncle Quốc n’é­tait pas là.

Giang ne s’en éton­na pas. Le vieil homme n’a­vait jamais dit au revoir — ce n’é­tait pas dans sa nature. Oncle Quốc appa­rais­sait et dis­pa­rais­sait selon des lois qui n’ap­par­te­naient qu’à lui, et son absence ce matin avait la même signi­fi­ca­tion que sa pré­sence d’ha­bi­tude — elle disait : je suis là, même quand je ne suis pas là, et l’é­ven­tail que tu ne vois pas tapote quand même.

Giang sor­tit du Metro­pole par la porte principale.

Le soleil était levé. Le bou­le­vard brillait. Les tama­ri­niers étaient en fleurs — des grappes jaunes, pen­dantes, qui par­fu­maient l’air avec une dou­ceur presque indé­cente au milieu des ruines. La ville se recons­trui­sait — len­te­ment, obs­ti­né­ment, comme elle se recons­trui­sait après chaque catas­trophe, avec du bam­bou et de la tôle et de la bonne volon­té et cette éner­gie indes­truc­tible qui fai­sait des Hanoïens le peuple le plus infa­ti­gable que Giang eût jamais connu.

Il ne se retour­na pas.

Il ne se retour­na pas parce qu’il savait que s’il se retour­nait, il ver­rait la façade blanche, les colonnes, les volets noirs, et qu’il ne pour­rait plus par­tir. Le Metro­pole était un aimant. Le Metro­pole était un piège. Le Metro­pole était un foyer, et on ne quitte pas un foyer sans effort — sans cet effort de la volon­té qui consiste à mettre un pied devant l’autre et à ne pas regar­der en arrière.

Il mar­cha vers le vieux quartier.

Il tra­ver­sa les trente-six rues — la rue de la Soie, la rue de l’Argent, la rue du Papier votif, la rue des Nattes, la rue des Voiles. Il pas­sa devant le mar­ché Đồng Xuân, devant la cathé­drale Saint-Joseph, devant le petit temple chi­nois de la rue Hàng Buồm — la porte rouge, les spi­rales d’en­cens, les oranges. Il sui­vit la rue Hàng Bông, tour­na dans la rue Hàng Gai, et s’en­fon­ça dans une ruelle si étroite que sa valise tou­chait les murs des deux côtés.

Au fond de la ruelle, une porte.

Une petite porte de bois, peinte en bleu, qui don­nait sur un esca­lier de trois marches, qui don­nait sur une cour de deux mètres car­rés, qui don­nait sur une pièce.

La pièce était petite. Dix mètres car­rés, peut-être douze. Des murs de brique appa­rente. Un sol de car­re­lage ancien, dont les motifs géo­mé­triques — des losanges bleus et blancs — étaient à moi­tié effa­cés par les années. Un pla­fond bas, taché d’hu­mi­di­té, d’où pen­dait une ampoule nue. Pas de fenêtre sur la rue — seule­ment une ouver­ture sur la cour inté­rieure, qui lais­sait entrer un rec­tangle de lumière dans lequel des pous­sières dansaient.

Giang posa sa valise. Regar­da la pièce.

Puis il sourit.

Ce n’é­tait pas un sou­rire de satis­fac­tion — la pièce n’a­vait rien de satis­fai­sant, elle était petite, sombre, humide, et le loyer que le pro­prié­taire avait deman­dé était inver­se­ment pro­por­tion­nel à la sur­face, comme tout à Hanoï. C’é­tait un sou­rire de com­men­ce­ment. Le sou­rire de l’homme qui regarde un ter­rain vague et qui voit un palais. Le sou­rire d’An­dré Ducamp en 1901, peut-être, quand il avait regar­dé le coin du bou­le­vard Hen­ri-Rivière et qu’il avait vu le Metropole.

Il sor­tit de la valise son car­net de recettes. Le posa sur le comp­toir — car il y avait un comp­toir, un petit comp­toir de bois brut qu’il avait fait fabri­quer par un menui­sier du vieux quar­tier, un comp­toir sans aca­jou, sans cuivre, sans pré­ten­tion, mais un comp­toir, une sur­face hori­zon­tale der­rière laquelle un homme pou­vait se tenir debout et servir.

Il sor­tit les tasses — pas les tasses de céla­don, celles-là étaient res­tées au Metro­pole, elles appar­te­naient au Metro­pole. Des tasses ordi­naires, en por­ce­laine blanche, ache­tées au mar­ché, sans dis­tinc­tion, sans his­toire. Des tasses vierges. Des tasses qui atten­daient de deve­nir quelque chose.

Il sor­tit le phin — son phin en alu­mi­nium, celui qu’il uti­li­sait depuis dix ans, cabos­sé, noir­ci, mais fidèle. Il sor­tit le café — le robus­ta du Thái Nguyên, les grains tor­ré­fiés par ses soins. Il sor­tit les œufs — six œufs, dans leur panier tapis­sé de feuilles de bana­nier. Et il sor­tit le sucre de canne.

Il n’a­vait besoin de rien d’autre.

Il pré­pa­ra le pre­mier café. Le pre­mier cà phê trứng du Café Giảng. Le pre­mier café d’une his­toire qui dure­rait qua­rante ans — qua­rante ans de jaunes d’œufs bat­tus, de crème dorée dépo­sée sur le noir, de clients accrou­pis sur des tabou­rets bas, de murs jaunes — oui, les murs seraient jaunes, Liên avait eu rai­son, il les pein­drait en jaune, ce jaune de Hanoï, ce jaune des mai­sons colo­niales qui n’est pas tout à fait jaune mais pas tout à fait ocre, un jaune qui a la cha­leur du soleil et la patience du sable.

Il dépo­sa la crème sur le café. Le geste était le même qu’au Metro­pole — la déli­ca­tesse du chi­rur­gien, la pré­ci­sion de l’hor­lo­ger, la ten­dresse de l’a­mant. Mais la tasse était dif­fé­rente. Le comp­toir était dif­fé­rent. La lumière était dif­fé­rente. Et l’homme, der­rière le comp­toir, était dif­fé­rent — non pas chan­gé, mais accom­pli, comme un carac­tère de cal­li­gra­phie est accom­pli quand le pin­ceau a fini sa course et que l’encre, posée sur le papier, dit enfin ce qu’elle avait à dire.

Il prit la tasse. La por­ta à ses lèvres. But.

Le goût était le même. Exac­te­ment le même. Amer et doux. Fort et tendre. Noir et or. Le goût de Hanoï.

Dehors, dans la ruelle, un bruit de pas. Un client ? Pas encore — la porte n’é­tait même pas ouverte, il n’y avait pas d’en­seigne, pas de chaise, pas de tabou­ret. Juste un homme der­rière un comp­toir, avec un café à la main et un car­net de recettes ouvert à la bonne page.

Giang posa la tasse. S’es­suya les mains sur son tablier — un tablier neuf, blanc, sans tache, le tablier du pre­mier jour. Puis il ouvrit la porte bleue, sor­tit dans la ruelle, et accro­cha au mur, à côté de la porte, un petit pan­neau de bois qu’il avait peint lui-même, en lettres noires sur fond blanc, avec cette écri­ture ser­rée et pen­chée qui était la sienne :

CÀ PHÊ GIẢNG

Et il attendit.

Il atten­dit debout, der­rière son comp­toir, dans son café minus­cule aux murs pas encore jaunes, avec ses tasses de por­ce­laine blanche et son phin cabos­sé et ses œufs dans leur panier de feuilles de bana­nier. Il atten­dit comme les tor­tues du lac atten­daient — avec patience, avec constance, avec la cer­ti­tude tran­quille que ce qui doit venir viendra.

Quelque part au-des­sus de la ruelle, un fran­gi­pa­nier lais­sait tom­ber ses fleurs blanches sur les pavés. Et le par­fum — ce par­fum de Hanoï, ce par­fum de fleurs et de café et de soupe et d’en­cens et de pluie et de vie — entrait par la porte ouverte et se posait sur le comp­toir de bois brut comme une bénédiction.

Hanoï conti­nuait.

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CÀ PHÊ TRỨNG — Cha­pitres 16 à 20

CÀ PHÊ TRỨNG — Cha­pitres 11 à 15

CÀ PHÊ TRỨNG

CÀ PHÊ TRỨNG

Cha­pitres 11 à 15

CHA­PITRE 11 — Le capi­taine et la serveuse

Mori­zot com­men­ça par les regards.

Des regards appuyés, insis­tants, qui sui­vaient Liên à tra­vers la salle du res­tau­rant comme un pro­jec­teur suit un acteur sur une scène. Des regards qui se posaient sur elle quand elle se pen­chait pour poser un plat, quand elle se retour­nait pour rega­gner la cui­sine, quand elle tra­ver­sait la pièce avec son pla­teau en équi­libre, et qui ne la lâchaient pas, ne la lâchaient jamais, comme si Mori­zot avait déci­dé que cette jeune femme en áo dài blanc était un pay­sage et qu’il avait le droit de l’admirer.

Giang voyait tout depuis le bar.

Le bar et le res­tau­rant com­mu­ni­quaient par une arcade — une large ouver­ture en ogive, héri­tage de l’ar­chi­tecte fran­çais qui avait des­si­né l’hô­tel et qui avait cru bon d’a­jou­ter une touche de néo­go­thique à son voca­bu­laire colo­nial. Cette arcade don­nait à Giang une vue par­faite sur la moi­tié de la salle, et la moi­tié suf­fi­sait, car Mori­zot s’as­seyait tou­jours à la même table — la table six, près de la fenêtre, celle qui offrait la meilleure vue sur le tra­jet de Liên entre la cui­sine et les tables.

Après les regards vinrent les mots.

— Made­moi­selle, un sou­rire avec le café, s’il vous plaît.

Pro­non­cé sur un ton léger, badin, avec ce sou­rire trop blanc qui était la signa­ture de Mori­zot — un sou­rire de conqué­rant, un sou­rire de carte pos­tale, un sou­rire qui ne lais­sait aucune place au doute sur ce qu’il vou­lait dire et qui, pré­ci­sé­ment pour cette rai­son, n’a­vait rien de sédui­sant. Liên sou­rit en retour — un sou­rire pro­fes­sion­nel, cali­bré au mil­li­mètre, qui n’en­ga­geait que les muscles du visage et pas une once de la per­sonne qui se trou­vait der­rière — et ver­sa le café.

— Vous avez un joli pré­nom, made­moi­selle. Liên, c’est ça ? Ça veut dire quelque chose ?

— Lotus, monsieur.

— Lotus. La fleur qui pousse dans la boue et qui s’é­lève vers la lumière. Comme vous.

Liên ne répon­dit pas. Elle reprit son pla­teau et s’é­loi­gna avec cette grâce qui était deve­nue, aux yeux de Giang, aus­si natu­relle et aus­si mys­té­rieuse que la grâce d’un oiseau en vol — on ne sait pas com­ment il fait, on sait seule­ment que c’est beau et que ça ne nous appar­tient pas.

Mori­zot la regar­da s’é­loi­gner. Puis il se tour­na vers les offi­ciers qui l’ac­com­pa­gnaient et dit quelque chose que Giang n’en­ten­dit pas mais qu’il devi­na au rire gras qui suivit.

Le soir, au bar, Giang pré­pa­ra le gin tonic de Mori­zot en silence. Mori­zot buvait avec les autres offi­ciers — des jeunes hommes comme lui, arri­vés avec Leclerc, pleins de cer­ti­tudes et de tes­to­sté­rone, qui par­laient de l’In­do­chine comme d’un ter­rain de jeu et des Viet­na­miennes comme d’un attrait sup­plé­men­taire du décor. Ils n’é­taient pas méchants — pas plus méchants que n’im­porte quel groupe de jeunes hommes en uni­forme loin de chez eux, gri­sés par le pou­voir et l’exo­tisme. Mais ils étaient aveugles. Aveugles à ce que cette ville pen­sait d’eux. Aveugles à ce qui se pré­pa­rait dans les ruelles der­rière les bou­le­vards. Aveugles à Liên, qui les ser­vait avec son sou­rire de lotus et qui enre­gis­trait, der­rière ce sou­rire, chaque mot, chaque nom, chaque chiffre.

Car Giang en était main­te­nant cer­tain : Liên écoutait.

Il l’a­vait com­pris un soir de juin, quand Mori­zot, au troi­sième gin tonic, avait men­tion­né devant ses cama­rades un convoi de muni­tions atten­du à Hai­phong, et que Liên, qui pas­sait à ce moment-là avec un pla­teau de verres vides, avait ralen­ti — imper­cep­ti­ble­ment, une frac­tion de seconde, juste assez pour que l’o­reille capte la phrase — avant de pour­suivre son che­min. Ce ralen­tis­se­ment, Giang l’a­vait vu. Ce ralen­tis­se­ment, per­sonne d’autre ne l’a­vait vu. Et ce ralen­tis­se­ment conte­nait tout — le cou­rage, le dan­ger, la folie de ce que fai­sait Liên.

Elle jouait à un jeu mor­tel avec la non­cha­lance d’une funambule.

Et Mori­zot, sans le savoir, lui faci­li­tait la tâche. Car Mori­zot par­lait. Mori­zot par­lait beau­coup, fort, et sans pré­cau­tion, avec cette assu­rance des hommes qui croient que les murs n’ont pas d’o­reilles et que le per­son­nel est sourd. Il par­lait de troop move­ments au bar du Metro­pole comme d’autres parlent de sport ou de femmes — avec pas­sion, avec détail, avec une absence totale de dis­cré­tion qui aurait fait fré­mir Sain­te­ny s’il avait été là pour l’en­tendre. Mais Sain­te­ny n’é­tait pas là. Sain­te­ny était à Sai­gon, ou à Paris, ou quelque part dans le laby­rinthe des négo­cia­tions qui n’en finis­saient pas, et en son absence, le Metro­pole était deve­nu le ter­rain de jeu de Mori­zot et de ses semblables.

Un soir de juin, il fran­chit une ligne.

Liên ser­vait le dîner. Mori­zot était à sa table, seul pour une fois — ses cama­rades étaient en patrouille — et il avait bu plus que d’ha­bi­tude. Quand Liên s’ap­pro­cha pour débar­ras­ser, il posa sa main sur son poignet.

Giang vit le geste depuis le bar. Il vit la main de Mori­zot — une main large, bron­zée, avec des doigts épais — se refer­mer sur le poi­gnet de Liên, et il vit Liên s’im­mo­bi­li­ser, pas par sur­prise mais par cal­cul, comme un ani­mal qui éva­lue la menace avant de déci­der s’il fuit ou s’il mord.

— Asseyez-vous avec moi, dit Mori­zot. Cinq minutes. Le temps d’un verre.

— Je tra­vaille, monsieur.

— Vous tra­vaillez trop. Vous êtes la seule per­sonne dans cet hôtel qui tra­vaille vrai­ment. Les autres font sem­blant. Vous, non. C’est ce qui me plaît chez vous.

Liên reti­ra son poi­gnet. Pas d’un geste brusque — ce serait une offense, et offen­ser un offi­cier fran­çais en 1946, même un offi­cier ivre, même un offi­cier imbé­cile, n’é­tait pas sans consé­quence. Elle reti­ra son poi­gnet avec une flui­di­té qui trans­for­ma le refus en glis­se­ment, comme l’eau glisse sur une pierre sans la heurter.

— Mer­ci, mon­sieur. Mais le ser­vice m’attend.

Elle s’é­loi­gna. Mori­zot la regar­da par­tir — avec dans les yeux cette frus­tra­tion trouble des hommes qui confondent le refus avec l’invitation.

Giang posa le verre qu’il était en train de polir. Il le posa sans bruit, avec une len­teur déli­bé­rée, et il regar­da Mori­zot à tra­vers l’ar­cade. Il le regar­da avec une inten­si­té qu’il ne se per­met­tait jamais — une inten­si­té qui n’é­tait pas de la haine, car Giang ne haïs­sait per­sonne, mais qui était de la vigi­lance, cette vigi­lance aiguë du pro­tec­teur qui ne peut pas pro­té­ger mais qui refuse de détour­ner les yeux.

Le len­de­main soir, Mori­zot revint.

Il était en meilleur état — sobre, rasé de frais, dans un uni­forme repas­sé — et il avait chan­gé de stra­té­gie. Plus de main sur le poi­gnet, plus de fami­lia­ri­té alcoo­li­sée. Il était poli, presque cour­tois, et il com­man­da son dîner avec une cor­rec­tion qui res­sem­blait à des excuses sans en être. Liên le ser­vit avec son pro­fes­sion­na­lisme habi­tuel. Mori­zot dit mer­ci, made­moi­selle, et ne la retint pas.

Mais à la fin du repas, il deman­da un café. Et quand Liên le lui appor­ta, il dit :

— Je vou­lais m’ex­cu­ser pour hier soir. J’a­vais trop bu. Ce n’est pas une excuse, c’est une explication.

Liên incli­na la tête — un geste qui pou­vait signi­fier l’ac­cep­ta­tion, le par­don, l’in­dif­fé­rence, ou les trois à la fois.

— C’est oublié, monsieur.

— Non, ce n’est pas oublié. Mais mer­ci de le dire.

Il but son café, paya, et sor­tit. Liên revint vers la cui­sine. En pas­sant devant le bar, elle croi­sa le regard de Giang. Et dans ce regard — un dixième de seconde, pas plus — Giang vit quelque chose qu’il ne vou­lait pas voir.

De l’in­té­rêt.

Pas de l’in­té­rêt pour l’homme — Giang en était presque sûr. Mais de l’in­té­rêt pour ce que l’homme pou­vait offrir. Un offi­cier de l’é­tat-major de Leclerc, repen­tant, cour­tois, dési­reux de plaire — c’é­tait une source d’in­for­ma­tion de pre­mier ordre. Un homme qui vou­lait se rache­ter par­lait plus libre­ment qu’un homme qui vou­lait séduire. Et Liên, avec l’ins­tinct d’une joueuse d’é­checs, avait vu l’ouverture.

Giang sen­tit une nau­sée qu’il n’ar­ri­vait pas à expli­quer — pas une nau­sée phy­sique mais morale, un dégoût de la situa­tion elle-même, de ce jeu dans lequel Liên uti­li­sait le désir de Mori­zot comme un levier, dans lequel Mori­zot uti­li­sait sa posi­tion comme un appât, et dans lequel lui, Giang, regar­dait tout depuis le bar sans pou­voir inter­ve­nir, sans même savoir ce qu’il aurait vou­lu faire s’il avait pu intervenir.

Les jours sui­vants, la danse se précisa.

Mori­zot venait chaque soir. Il était cour­tois. Il ne tou­chait pas Liên. Il lui par­lait — de la France, de sa famille, de sa ville natale quelque part en Nor­man­die, de sa mère qui lui envoyait des colis. Il par­lait aus­si de la situa­tion mili­taire — par vani­té, pro­ba­ble­ment, par besoin de mon­trer qu’il était impor­tant, qu’il savait des choses, qu’il n’é­tait pas seule­ment un capi­taine par­mi d’autres mais un homme dans la confi­dence, un homme au cou­rant. Il par­lait des ren­forts atten­dus, des posi­tions fran­çaises autour de Hanoï, des négo­cia­tions avec le Viet Minh qui pié­ti­naient. Il par­lait, et Liên écou­tait, avec ce sou­rire qui n’é­tait ni encou­ra­geant ni décou­ra­geant mais sim­ple­ment pré­sent, comme une porte entrou­verte que cha­cun inter­pré­tait à sa façon.

Un soir, Dor­vil intervint.

Giang n’a­vait pas pré­vu ça. Dor­vil était à son tabou­ret habi­tuel, son cock­tail à la main, et il obser­vait la scène depuis le bar avec cette luci­di­té amère qui était sa marque. Quand Mori­zot, au res­tau­rant, se pen­cha vers Liên pour lui mur­mu­rer quelque chose à l’o­reille — un com­pli­ment, une invi­ta­tion, Giang ne savait pas —, Dor­vil posa son verre et se leva.

Il tra­ver­sa l’ar­cade et s’ap­pro­cha de la table six.

— Capi­taine, dit-il.

Mori­zot leva les yeux. Il ne connais­sait pas Dor­vil — ou plu­tôt si, il le connais­sait vague­ment, comme on connaît un meuble dans un hôtel, quelque chose qui fait par­tie du décor et qu’on ne regarde pas.

— Mon­sieur ?

— Dor­vil. Étienne Dor­vil. J’ha­bite cet hôtel depuis un cer­tain temps. Je connais les lieux. Et je connais les usages.

Il dit cela avec une élé­gance sèche, presque cas­sante, une élé­gance de fonc­tion­naire colo­nial qui avait côtoyé assez de mili­taires pour savoir com­ment leur par­ler — en les regar­dant dans les yeux, en uti­li­sant un voca­bu­laire pré­cis, et en lais­sant entendre, sans jamais le dire expli­ci­te­ment, qu’on en savait plus qu’eux.

— Les usages ? répé­ta Morizot.

— Les usages de cet hôtel. Le per­son­nel n’est pas un diver­tis­se­ment, capi­taine. Les jeunes femmes qui servent au res­tau­rant ne sont pas un attrait tou­ris­tique. Si vous avez besoin de com­pa­gnie, il y a des éta­blis­se­ments pour ça. Pas celui-ci.

Le silence qui sui­vit fut si dense qu’on aurait pu le décou­per au cou­teau. Mori­zot rou­git — pas de honte mais de colère, cette colère de l’homme pris en défaut par quel­qu’un qu’il consi­dère comme infé­rieur. Liên, figée à deux mètres de la table, le pla­teau ser­ré contre elle comme un bou­clier, ne bou­geait pas.

— Je ne crois pas que ce soit vos affaires, mon­sieur Dorvil.

— Tout ce qui se passe dans cet hôtel est mes affaires. J’y vis. J’y mour­rai pro­ba­ble­ment. Et en atten­dant, je veille à ce que les gens qui y tra­vaillent soient trai­tés cor­rec­te­ment. C’est tout.

Dor­vil ne haus­sa pas la voix. Il n’a­vait pas besoin de la haus­ser — sa voix avait cette qua­li­té des voix qui portent sans effort, comme cer­tains ins­tru­ments portent le son plus loin que d’autres, par la seule ver­tu de leur réso­nance. Mori­zot sou­tint son regard pen­dant trois secondes, puis bais­sa les yeux — pas par sou­mis­sion mais par cal­cul, parce qu’un offi­cier intel­li­gent sait qu’une scène au res­tau­rant n’est jamais profitable.

— Bien sûr, dit-il. Vous avez rai­son. Bon­soir, mon­sieur Dorvil.

Dor­vil hocha la tête, pivo­ta, et revint au bar. Il se ras­sit sur son tabou­ret, reprit son verre, et but une gor­gée sans un mot. Giang le regardait.

— Mer­ci, dit-il.

— Ne me remer­cie pas. Je ne l’ai pas fait pour elle. Je l’ai fait pour moi. Il y a des choses qu’on ne sup­porte pas de voir, même quand on a déci­dé de ne plus regarder.

Il finit son verre. En com­man­da un autre. Et dit, en regar­dant le fond de son cock­tail comme on regarde le fond d’un puits :

— Elle joue un jeu dan­ge­reux, Giang. Tu le sais.

— Je ne sais rien.

— Tu sais tout. Tu vois tout. Tu es le bar­man. Le bar­man voit tou­jours tout. Et ce que tu vois te fait peur, et tu as rai­son d’a­voir peur, parce que les gens qui jouent à ce jeu-là finissent mal. Les Fran­çais ne sont pas stu­pides. Pas tous. Et quand ils décou­vri­ront ce qu’elle fait — pas si, quand — ce ne sera plus une ques­tion de sou­rires et de plateaux.

Giang ne répon­dit pas. Il prit le verre vide de Dor­vil, le lava, l’es­suya, le ran­gea. Des gestes auto­ma­tiques, des gestes de sur­vie, des gestes qui main­te­naient le monde en ordre quand le monde mena­çait de basculer.

Plus tard, après la fer­me­ture, Liên pas­sa devant le bar. Elle s’ar­rê­ta. Regar­da Giang. Regar­da Dor­vil qui mon­tait l’es­ca­lier, lour­de­ment, vers sa chambre.

— Il n’au­rait pas dû inter­ve­nir, dit-elle.

— Il a bien fait.

— Non. Ça attire l’at­ten­tion. L’at­ten­tion est la der­nière chose dont j’ai besoin.

Sa voix était calme, presque froide — une voix que Giang ne recon­nais­sait pas, une voix qui appar­te­nait à une autre Liên, une Liên plus dure, plus ancienne, plus lucide que celle qui fre­don­nait des chan­sons en essuyant les couverts.

— Mori­zot ne m’in­té­resse pas, dit-elle. Ce qui sort de sa bouche m’intéresse.

— Je sais.

— Alors tu sais aus­si que ce que je fais est néces­saire. Que chaque mot qu’il pro­nonce peut sau­ver des vies. Que les posi­tions des troupes, les dates des convois, les noms des com­man­dants — tout cela a un prix, et je suis la seule à pou­voir le payer sans que per­sonne s’en aper­çoive. Parce que je suis invi­sible. Parce qu’une ser­veuse est invi­sible. Et l’in­vi­sible est invincible.

Giang la regar­da. Dans la pénombre du bar, son visage avait la dure­té d’un masque de laque — beau, lisse, impé­né­trable. Puis le masque se fis­su­ra. À peine. Un fré­mis­se­ment du men­ton, un bat­te­ment de cils, quelque chose qui tra­his­sait l’ef­fort qu’il lui en coû­tait pour main­te­nir cette façade.

— Ne t’in­quiète pas pour moi, dit-elle. Plus dou­ce­ment cette fois.

— C’est exac­te­ment ce que font les gens pour qui on s’in­quiète. Ils disent de ne pas s’inquiéter.

Elle sou­rit. Un vrai sou­rire, enfin — un sou­rire fati­gué, un sou­rire de fin de jour­née, mais un sou­rire qui venait de l’in­té­rieur, pas de la surface.

— Bonne nuit, Giang.

— Bonne nuit, Liên.

Elle dis­pa­rut dans la ruelle par la porte de ser­vice. Giang enten­dit ses pas — légers, rapides, déci­dés — puis le silence. Et il res­ta debout der­rière son comp­toir, dans son bar fer­mé, avec le bri­quet de Zhao dans le tiroir et l’o­deur du gin dans l’air et le fan­tôme du sou­rire de Liên flot­tant devant lui comme ces spi­rales d’en­cens qui tournent long­temps après que le bâton s’est consumé.

CHA­PITRE 12 — Paris, vu du comptoir

Ho Chi Minh était par­ti pour la France, et Hanoï, sans lui, res­sem­blait à un théâtre entre deux actes.

On savait qu’il était à Paris. On savait qu’il négo­ciait. On savait que des confé­rences se tenaient — Dalat d’a­bord, puis Fon­tai­ne­bleau — et que l’a­ve­nir du Viet­nam se jouait dans des salons dont per­sonne, à Hanoï, ne connais­sait les ten­tures. Mais on ne savait rien de plus. Les nou­velles arri­vaient par les jour­naux fran­çais, avec un retard de dix à quinze jours, et par la radio, quand la radio fonc­tion­nait, ce qui était de moins en moins sou­vent car les postes émet­teurs tom­baient en panne et les pièces de rechange n’exis­taient plus. Hanoï vivait dans un brouillard d’in­for­ma­tions par­cel­laires, de rumeurs contra­dic­toires et de silences assourdissants.

Au Metro­pole, ce brouillard pre­nait la forme d’une nor­ma­li­té suspecte.

Les Fran­çais avaient repris pos­ses­sion de l’hô­tel — pas offi­ciel­le­ment, pas juri­di­que­ment, puisque Giu Sinh Hoi en était désor­mais le pro­prié­taire, mais dans les faits, dans la pra­tique, dans l’oc­cu­pa­tion des lieux. Les offi­ciers de l’é­tat-major de Leclerc s’y étaient ins­tal­lés comme chez eux. Ils occu­paient les meilleures chambres, dînaient au res­tau­rant chaque soir, buvaient au bar jus­qu’à minuit, et trai­taient le Metro­pole avec cette fami­lia­ri­té pos­ses­sive des colo­niaux qui retrouvent un ter­ri­toire qu’ils consi­dèrent comme le leur. La pis­cine avait été rou­verte — une petite pis­cine rec­tan­gu­laire dans la cour inté­rieure, dont l’eau ver­dâtre avait été net­toyée, fil­trée et chlo­rée par un ser­gent du génie qui avait fait de cette opé­ra­tion une ques­tion d’hon­neur natio­nal. Les offi­ciers s’y bai­gnaient l’a­près-midi, en maillot, leurs corps blancs expo­sés au soleil tro­pi­cal avec l’in­sou­ciance de gens qui ne com­prennent pas que le soleil, ici, ne par­donne pas.

Le same­di soir, il y avait de la musique.

Pas un orchestre — le Metro­pole n’a­vait plus les moyens d’un orchestre — mais un gra­mo­phone, un vieux gra­mo­phone à pavillon en cuivre que quel­qu’un avait retrou­vé dans un pla­card du troi­sième étage, et une col­lec­tion de disques 78 tours qui avaient sur­vé­cu à trois occu­pa­tions. Des tan­gos, des valses, des fox-trots, du Piaf, du Tre­net, du Djan­go Rein­hardt dont les cordes de gui­tare cré­pi­taient dans les sillons usés avec une fièvre qui don­nait à la musique un grain, une tex­ture, une huma­ni­té que les enre­gis­tre­ments modernes n’au­raient jamais. Le gra­mo­phone était ins­tal­lé dans le salon de lec­ture, et le same­di soir, les offi­ciers fran­çais et leurs com­pagnes — des femmes de colons reve­nues avec la troupe, quelques Fran­çaises de Hanoï, et par­fois une ou deux Viet­na­miennes de bonne famille qui avaient choi­si le camp fran­çais par convic­tion, par inté­rêt ou par amour — dan­saient dans un espace réduit, entre les fau­teuils pous­sés contre les murs et les rideaux tirés sur la nuit.

Giang four­nis­sait les cocktails.

Il avait per­fec­tion­né sa gamme. L’é­té à Hanoï — cet été de 1946, moite, lourd, inter­mi­nable — exi­geait des bois­sons fraîches, et Giang avait déve­lop­pé une série de créa­tions qui fai­saient venir les offi­ciers au bar comme les abeilles viennent aux fleurs. Un mélange de rhum, de jus de mangue et de citron­nelle qu’il ser­vait dans des verres givrés — givrés à la main, en frot­tant un bloc de glace ache­té au mar­ché avec une éner­gie qui lui valait des crampes aux avant-bras. Un cock­tail à base de gin et de fleur de chry­san­thème, dont le goût amer et sucré évo­quait un automne qui n’exis­tait pas sous les tro­piques. Et son chef-d’œuvre pro­vi­soire — un mélange d’al­cool de riz, de lait de coco, de sucre de canne et d’une pin­cée de sel, qu’il appe­lait dans son car­net « Le Ton­kin » et dont le goût, disait Dor­vil, était « ce que Proust aurait bu s’il avait gran­di à Hanoï au lieu de Combray ».

Dor­vil, jus­te­ment, tra­ver­sait l’é­té avec une mélan­co­lie particulière.

Les same­dis soir le ren­daient triste. Il des­cen­dait au bar, s’as­seyait sur son tabou­ret, regar­dait les couples dan­ser dans le salon par l’ar­cade, et buvait plus que d’ha­bi­tude, ce qui était dire. La musique — le tan­go sur­tout, le tan­go avec ses vio­lons gémis­sants et ses accords mineurs — réveillait en lui des sou­ve­nirs qu’il ne racon­tait pas mais que son visage tra­his­sait. Giang devi­nait : Hoa. La femme par­tie. Les tan­gos dan­sés avec elle dans ce même hôtel, dans ce même salon, dans un autre temps. La robe de soie. Le par­fum. La façon dont elle posait sa main sur son épaule et dont le poids de cette main était, pour Dor­vil, le poids exact du bonheur.

— Tu sais ce qu’ils sont en train de faire, à Paris ? dit Dor­vil un same­di soir de juillet, après son troi­sième cocktail.

— Ils négocient.

— Non. Ils font sem­blant de négo­cier. Les vrais négo­cia­teurs — Sain­te­ny, Leclerc — ont été mis sur la touche. C’est d’Ar­gen­lieu qui mène le jeu main­te­nant. L’a­mi­ral d’Ar­gen­lieu. Un moine-sol­dat. Un ancien carme deve­nu mili­taire. Tu ima­gines ? Un moine qui dirige une guerre colo­niale. Il a pro­cla­mé la Répu­blique auto­nome de Cochin­chine en juin, pen­dant que Ho négo­ciait à Paris. En juin ! Pen­dant les négo­cia­tions ! C’est comme si tu signais un contrat de mariage pen­dant que ta femme est au tri­bu­nal pour le divorce.

Giang essuyait un verre. Il essuyait tou­jours un verre quand Dor­vil par­lait poli­tique — c’é­tait son geste de neu­tra­li­té, sa façon de res­ter dans le jeu sans prendre par­ti, d’é­cou­ter sans acquies­cer, de voir sans juger.

— Ho va reve­nir bre­douille, conti­nua Dor­vil. Les Fran­çais ne lui don­ne­ront rien. Pas l’u­ni­fi­ca­tion, pas l’in­dé­pen­dance réelle, pas la Cochin­chine. Ils lui don­ne­ront des mots — des mots creux, des pro­messes vagues, des for­mules diplo­ma­tiques qui ne veulent rien dire et qui per­mettent à cha­cun de ren­trer chez soi en pré­ten­dant avoir gagné. Et quand Ho ren­tre­ra ici, avec ses mains vides et ses mots creux, il ne lui res­te­ra qu’une option.

— Laquelle ?

— La seule option que l’his­toire laisse aux peuples qu’on a humi­liés. La guerre.

Le gra­mo­phone jouait un air de Tino Ros­si. Dans le salon, les couples tour­naient avec une grâce insou­ciante. Les robes blanches flot­taient. Les uni­formes étaient impec­cables. L’é­clai­rage à la bou­gie — car l’élec­tri­ci­té, même réta­blie dans le quar­tier fran­çais, res­tait capri­cieuse — don­nait à la scène une beau­té de tableau ancien, une qua­li­té de pein­ture fla­mande, avec ses clairs-obs­curs et ses visages dorés et cette impres­sion que tout cela était à la fois réel et infi­ni­ment fra­gile, comme un rêve qui se sait rêve.

Mori­zot dan­sait avec une jeune Fran­çaise — la fille d’un plan­teur de caou­tchouc, blonde, vive, qui riait trop fort et qui por­tait une robe blanche qui n’a­vait pro­ba­ble­ment pas été por­tée depuis 1940 et dont les cou­tures, à en juger par la ten­sion du tis­su aux épaules, n’al­laient pas sur­vivre à la soi­rée. Mori­zot la fai­sait tour­ner avec cette assu­rance des bons dan­seurs, et la jeune femme se lais­sait gui­der avec ce bon­heur simple des gens qui dansent et qui, l’es­pace d’une chan­son, oublient le pays dans lequel ils dansent.

Liên n’é­tait pas là.

Liên ne venait jamais le same­di soir. Elle finis­sait son ser­vice à vingt heures et dis­pa­rais­sait — où ? Giang ne le deman­dait plus. Il avait appris à ne pas deman­der, comme il avait appris à ne pas regar­der, comme il avait appris à ne pas res­sen­tir, ce qui était, de toutes les choses qu’il avait apprises, la plus dif­fi­cile et la moins réussie.

Au milieu de la soi­rée, un offi­cier entra avec un journal.

Un jour­nal fran­çais — Le Monde, daté de dix jours plus tôt — qu’il déplia sur le comp­toir du bar avec le geste triom­phant d’un homme qui apporte une nou­velle. Les offi­ciers se pres­sèrent autour de lui. Giang lut le titre à l’en­vers — il avait appris à lire à l’en­vers, comme tous les bar­mans — et vit les mots FON­TAI­NE­BLEAU et ÉCHEC et MODUS VIVENDI.

Les négo­cia­tions avaient échoué. Ho Chi Minh avait signé un accord pro­vi­soire — un modus viven­di, disait le jour­nal — qui ne réglait rien, qui repous­sait tout, qui n’é­tait qu’un pan­se­ment sur une plaie ouverte. L’u­ni­fi­ca­tion de la Cochin­chine était repor­tée. L’in­dé­pen­dance réelle res­tait un mirage. La France gagnait du temps. Le Viet­nam per­dait patience.

Les offi­ciers com­men­tèrent la nou­velle avec des avis diver­gents — cer­tains satis­faits, d’autres inquiets, d’autres indif­fé­rents — et la soi­rée reprit, le gra­mo­phone repar­tit, les couples se refor­mèrent, et Tino Ros­si chan­ta l’a­mour avec cette voix de miel qui sem­blait venir d’un monde où les guerres n’exis­taient pas.

Dor­vil ne dit rien. Il finit son verre, regar­da le jour­nal, regar­da le pla­fond, et mur­mu­ra quelque chose que Giang n’en­ten­dit qu’à moi­tié — quelque chose qui res­sem­blait à « pauvres fous » ou « pauvres gens » ou peut-être les deux à la fois.

Les semaines pas­sèrent. L’é­té s’é­ti­rait comme un cara­mel — chaud, col­lant, inter­mi­nable. La mous­son arri­vée en juin noyait Hanoï deux heures par jour sous des trombes d’eau si vio­lentes que les rues deve­naient des rivières et que les rats nageaient dans les cani­veaux avec une aisance qui for­çait le res­pect. Puis le soleil reve­nait, impi­toyable, et la ville fumait comme une cas­se­role, et l’hu­mi­di­té ren­dait les vête­ments pesants, les draps moites, les esprits irritables.

Au bar, Giang tra­vaillait. Il tra­vaillait comme il tra­vaillait tou­jours — avec constance, avec soin, avec cette régu­la­ri­té qui était sa forme à lui de résis­tance. Il polis­sait ses verres. Il inven­tait des cock­tails. Il écou­tait les conver­sa­tions. Il ser­vait le thé à Oncle Quốc, le rhum à Dor­vil, le gin à Mori­zot, le café à tous ceux qui le deman­daient. Il était le point fixe, l’axe immo­bile autour duquel le Metro­pole tour­nait, et le Metro­pole tour­nait autour du Viet­nam, et le Viet­nam tour­nait autour de son ave­nir, et l’a­ve­nir, cet été-là, avait le goût amer d’un fruit qui n’é­tait pas encore mûr mais qui com­men­çait déjà à pourrir.

Un soir d’août, Oncle Quốc dit quelque chose d’inhabituel.

Il était à sa table, comme tou­jours, avec son thé et son éven­tail. Le salon était vide — les Fran­çais étaient au res­tau­rant, la musique du gra­mo­phone fil­trait par l’ar­cade. Oncle Quốc tapo­ta son éven­tail contre sa paume. Une fois. Deux fois. Trois fois.

— L’Oncle revient bien­tôt, dit-il.

Il n’a­vait pas besoin de pré­ci­ser lequel. À Hanoï, en 1946, il n’y avait qu’un seul Oncle.

— Et quand il revien­dra, conti­nua le vieil homme, il ne sera plus le même homme. Il sera par­ti en espé­rant la paix. Il revien­dra en pré­pa­rant la guerre. Et le Metro­pole, qui a tou­jours été le lieu où les trai­tés se signent, devien­dra le lieu où les trai­tés se brisent.

Il finit son thé. Refer­ma son éven­tail. Et ajou­ta, en se levant, avec une légè­re­té qui contre­di­sait la gra­vi­té de ses mots :

— Pro­fite de la musique, Giang. Pro­fite des robes blanches et des tan­gos. Pro­fite de tout ce qui est beau et qui va finir. Car la beau­té qui sait qu’elle va finir est la plus belle de toutes.

Et il sor­tit dans la nuit, sa sil­houette brune se fon­dant dans l’obs­cu­ri­té avec la faci­li­té d’un homme qui a l’ha­bi­tude de disparaître.

Giang res­ta der­rière son comp­toir. Le gra­mo­phone jouait une valse. Dans le salon, les couples tour­naient. La lumière des bou­gies trem­blait. Et quelque part à Paris, sur un bateau qui tra­ver­sait la Médi­ter­ra­née ou dans un avion qui sur­vo­lait les mon­tagnes, un homme en tunique kaki et en san­dales de caou­tchouc ren­trait chez lui avec les mains vides et le cœur lourd, et tout ce que Giang pou­vait faire — tout ce qu’il avait jamais pu faire — c’é­tait polir un verre, pré­pa­rer un cock­tail, et attendre.

CHA­PITRE 13 — L’œuf

Le lait dis­pa­rut en septembre.

Pas d’un coup — pas comme le cham­pagne avait dis­pa­ru, brus­que­ment, du jour au len­de­main, rem­pla­cé par le vide. Le lait dis­pa­rut pro­gres­si­ve­ment, insi­dieu­se­ment, comme une marée qui se retire et dont on ne remarque l’ab­sence que lorsque le sable est déjà sec. D’a­bord les livrai­sons se firent irré­gu­lières — deux fois par semaine au lieu de trois, puis une fois, puis une fois toutes les deux semaines. Puis les prix dou­blèrent. Puis tri­plèrent. Puis le four­nis­seur ces­sa de répondre, et la petite bou­teille de lait frais que Giang posait chaque matin sur l’é­ta­gère du bar, à côté du sucrier et de la théière, ne fut plus là.

Ce fut une catas­trophe discrète.

Pour le thé, cela ne chan­geait rien — les Viet­na­miens buvaient le thé sans lait, et Oncle Quốc aurait consi­dé­ré l’a­jout de lait dans son thé vert comme un crime pas­sible de la peine capi­tale. Mais pour le café — le café tel que les Fran­çais le buvaient, le café crème, le café au lait, cette bois­son mati­nale sans laquelle un Fran­çais ne se consi­dère pas comme un être humain fonc­tion­nel — l’ab­sence de lait était un drame.

— Com­ment ça, il n’y a plus de lait ? dit Mori­zot, un matin, avec l’in­cré­du­li­té d’un homme à qui l’on annonce que la terre a ces­sé de tourner.

— Plus de lait, monsieur.

— Mais il y a des vaches au Viet­nam, quand même ?

— Il y a des buffles, mon­sieur. Les buffles ne donnent pas beau­coup de lait. Et ce qu’ils donnent va aux enfants.

Mori­zot le regar­da comme si Giang venait de lui expli­quer un théo­rème de phy­sique quan­tique. L’i­dée que le lait pût être rare, que le lait pût ne pas exis­ter, que le lait pût être un luxe dans un pays où les enfants mou­raient de faim — cette idée était si éloi­gnée de son uni­vers men­tal qu’elle n’y péné­trait pas, elle glis­sait sur la sur­face de sa com­pré­hen­sion comme l’eau sur les plumes d’un canard.

— Bon, dit-il. Un café noir, alors.

Il dit cela avec le ton d’un homme qui accepte un sacri­fice pro­vi­soire, comme on accepte un train en retard ou un res­tau­rant com­plet. Giang lui ser­vit un café noir. Le robus­ta ton­ki­nois, pré­pa­ré au phin, dense, puis­sant, avec cette amer­tume qui était sa signa­ture et qui, sans lait pour l’a­dou­cir, frap­pait le palais avec la force d’un coup de poing.

Mori­zot grimaça.

— C’est du goudron.

— C’est du café, monsieur.

— C’est du gou­dron dégui­sé en café.

Giang ne répon­dit pas. Mais la remarque res­ta. Elle res­ta comme res­tent les épines — petites, insi­gni­fiantes en appa­rence, mais fichées dans la chair avec une pré­ci­sion qui les rend dif­fi­ciles à reti­rer. Du gou­dron. Son café — son robus­ta du Ton­kin, tor­ré­fié à la main, mou­lu au mou­lin de cuivre, fil­tré au phin avec une patience de moine — réduit à du gou­dron parce qu’il man­quait un nuage de lait. Giang ne dit rien, parce qu’un bar­man ne dit rien, mais il pen­sa. Il pen­sa toute la journée.

Il pen­sa en ser­vant le thé à Oncle Quốc. Il pen­sa en pré­pa­rant les cock­tails du soir. Il pen­sa en lavant les verres. Il pen­sa en mon­tant dans sa chambre. Il pen­sa en se cou­chant. Et il pen­sa en se réveillant le len­de­main, avec cette obs­ti­na­tion tran­quille des gens qui ont un pro­blème et qui refusent de l’accepter.

Le pro­blème était simple : com­ment rendre le café onc­tueux sans lait ?

Le lait n’é­tait pas seule­ment un ingré­dient. Le lait était une tex­ture — une ron­deur, une dou­ceur, une enve­loppe qui adou­cis­sait l’a­mer­tume du café et qui le trans­for­mait, de bois­son aus­tère, en bois­son de plai­sir. Sans le lait, le café était nu, bru­tal, sans conces­sion. Avec le lait, le café était habillé, civi­li­sé, sédui­sant. Giang avait besoin de trou­ver un vête­ment de rem­pla­ce­ment. Un sub­sti­tut. Quelque chose qui ferait au café ce que le lait fai­sait — l’en­ro­ber, l’a­dou­cir, le rendre désirable.

Il essaya le lait de coco.

Trop gras. Trop lourd. Le lait de coco écra­sait le café au lieu de le por­ter. Le goût de coco domi­nait tout, et le café, noyé sous la graisse tro­pi­cale, per­dait son carac­tère, sa bru­ta­li­té, sa rai­son d’être. Un café au lait de coco n’é­tait pas un café — c’é­tait un dessert.

Il essaya le lait concen­tré sucré.

Mieux. Le lait concen­tré — celui qu’on trou­vait encore en boîtes, impor­té de France avant la guerre, sto­cké dans les arrière-bou­tiques des épi­ciers chi­nois à des prix pro­hi­bi­tifs — don­nait au café une dou­ceur épaisse, un goût de cara­mel, une onc­tuo­si­té qui plai­sait. Mais ce n’é­tait pas ça. Pas encore. Le lait concen­tré ren­dait le café sucré, pas cré­meux. Il y avait une dif­fé­rence — une dif­fé­rence que seul un palais édu­qué pou­vait per­ce­voir, mais que Giang per­ce­vait avec la net­te­té d’un musi­cien per­ce­vant une fausse note dans un orchestre.

Il essaya le beurre.

Étrange. Pas désa­gréable. Le beurre fon­dait dans le café chaud et créait en sur­face un film gras, doré, qui brillait sous la lumière comme une nappe de pétrole minia­ture. Le goût était riche, com­plexe, avec des notes de noi­sette et de cara­mel. Mais le beurre ne mous­sait pas. Il ne créait pas cette mousse, cette écume, cette crème légère qui était l’âme du café au lait — cette couche de dou­ceur posée sur l’a­mer­tume comme un bai­ser posé sur une blessure.

Il lui fal­lait de la mousse.

De la mousse. De la crème. Quelque chose qui se batte, qui s’aère, qui monte, qui gonfle, qui devienne léger et dense à la fois, qui se tienne sur le café comme un nuage se tient sur une montagne.

Et un matin d’oc­tobre, en ouvrant le réfri­gé­ra­teur pour prendre ses œufs — les six œufs qu’il ache­tait chaque semaine au mar­ché Đồng Xuân, les œufs qu’il pro­té­geait comme des joyaux, les œufs qui ser­vaient aux ome­lettes du res­tau­rant et aux flip cock­tails qu’il pré­pa­rait par­fois pour les ama­teurs —, il regar­da un œuf.

Il le prit dans sa main. Le tour­na. Le sou­pe­sa. Le por­ta à la lumière.

Un œuf.

Un jaune d’œuf. Gras, onc­tueux, doré. Riche en pro­téines. Capable, quand on le bat, de mon­ter en mousse — une mousse épaisse, cré­meuse, aérienne, qui se tient, qui a du corps, qui a de la tex­ture. Le jaune d’œuf était, en soi, un miracle de la nature — un concen­tré de nutri­tion et de gour­man­dise, une matière pre­mière que la pâtis­se­rie uti­li­sait depuis des siècles pour créer des crèmes, des sabayons, des mousses, des meringues.

Pour­quoi pas dans le café ?

L’i­dée était absurde. Un œuf dans le café. Qui met­trait un œuf dans le café ? Per­sonne n’a­vait jamais mis un œuf dans le café. Le café et l’œuf n’ap­par­te­naient pas au même uni­vers — l’un était une bois­son, l’autre un ali­ment, l’un se buvait noir et brû­lant à six heures du matin, l’autre se man­geait brouillé ou au plat avec du riz et de la sauce soja. Les mélan­ger reve­nait à croi­ser un chat et un pois­son — théo­ri­que­ment pos­sible, pra­ti­que­ment insensé.

Mais Giang n’é­tait pas sen­sé. Giang était barman.

Et un bar­man, par défi­ni­tion, est un homme qui mélange ce qui ne devrait pas être mélan­gé. Qui asso­cie le sucré et l’a­mer, le chaud et le froid, le fort et le doux. Qui prend deux liquides qui ne se connaissent pas et qui les pré­sente l’un à l’autre avec la cour­toi­sie d’un entre­met­teur, jus­qu’à ce qu’ils découvrent qu’ils ont quelque chose en com­mun et qu’ils se marient.

Giang cas­sa l’œuf.

Il sépa­ra le blanc du jaune avec le geste infaillible d’un homme qui a cas­sé des mil­liers d’œufs — un mou­ve­ment sec du poi­gnet, un trans­fert d’une demi-coquille à l’autre, le blanc qui coule entre les doigts, le jaune qui reste intact, trem­blant, d’un or pâle qui brillait dans la lumière du matin comme un petit soleil comestible.

Il posa le jaune dans un bol. Ajou­ta du sucre — du sucre de canne brun, une cuille­rée, puis deux. Puis il cher­cha un fouet. N’en trou­va pas. Prit une baguette — une baguette de bam­bou, une simple baguette à man­ger — et com­men­ça à battre.

Il bat­tit longtemps.

Le jaune et le sucre résis­tèrent d’a­bord — le mélange était épais, com­pact, rétif, comme deux étran­gers qui refusent de se par­ler. Puis, len­te­ment, quelque chose se pro­dui­sit. Le mélange s’é­clair­cit. Blan­chit. S’aé­ra. Le jaune d’or devint jaune pâle, puis crème, puis presque blanc, et la tex­ture chan­gea — de dense elle devint légère, de lourde elle devint mous­seuse, de com­pacte elle devint aérienne. Giang bat­tait, bat­tait, avec une régu­la­ri­té de métro­nome, et sous ses yeux le miracle opé­rait — la mousse mon­tait, mon­tait, s’é­pais­sis­sait, pre­nait du volume, pre­nait de la consis­tance, deve­nait cette chose qu’il cher­chait depuis des semaines : une crème. Une crème d’œuf. Dorée, légère, onc­tueuse, tremblante.

Il pré­pa­ra le café. Le robus­ta, le phin, la len­teur. Le café cou­la dans la tasse — noir, dense, brû­lant, avec cette huile en sur­face qui était la signa­ture du bon robus­ta ton­ki­nois. Puis, avec la déli­ca­tesse d’un chi­rur­gien posant un pan­se­ment, Giang dépo­sa la crème d’œuf sur le café.

La crème se posa.

Elle ne se mélan­gea pas. Elle ne cou­la pas. Elle ne se fon­dit pas dans le noir du café. Elle res­ta en sur­face — une couche dorée, épaisse, cré­meuse, posée sur le café noir comme un nuage posé sur un lac sombre. Deux mondes super­po­sés, deux cou­leurs, deux tex­tures — le noir et l’or, l’a­mer et le doux, le bru­tal et le tendre.

Giang prit une cuillère. Plon­gea dans la couche de crème. Por­ta à ses lèvres.

Le goût.

Le goût était quelque chose qu’il n’a­vait jamais éprou­vé — et Giang, qui avait goû­té des cen­taines de cock­tails, des dizaines de mélanges, des com­bi­nai­sons que per­sonne n’a­vait ten­tées avant lui, n’u­ti­li­sait pas ce mot à la légère. Le goût était une explo­sion douce. Le jaune d’œuf bat­tu avec le sucre avait créé une crème dont la tex­ture rap­pe­lait celle d’un sabayon — onc­tueuse, aérienne, fon­dante — et dont la dou­ceur enve­lop­pait l’a­mer­tume du café sans la mas­quer. Le café était tou­jours là, des­sous, puis­sant, noir, indomp­table. Mais la crème d’œuf l’a­dou­cis­sait, l’ar­ron­dis­sait, lui don­nait une pro­fon­deur nou­velle — comme un vête­ment de soie adou­cit les angles d’un corps sans en chan­ger la forme.

C’é­tait cré­meux sans être lourd. Sucré sans être écœu­rant. Chaud et froid à la fois — le café brû­lant, la crème tiède. Et le goût du jaune d’œuf — ce goût sub­til, presque imper­cep­tible, qui n’é­tait ni ani­mal ni végé­tal mais quelque chose entre les deux — ajou­tait une dimen­sion que le lait n’a­vait jamais eue. Le lait était neutre. Le jaune d’œuf avait un caractère.

Giang repo­sa la cuillère. Regar­da sa tasse. Regar­da le bol où le reste de crème atten­dait, dorée, trem­blante. Puis il regar­da ses mains — ses mains de bar­man, longues et fines, tachées de café, fati­guées par des années de ser­vice — et il sut, avec la cer­ti­tude tran­quille des gens qui ont trou­vé ce qu’ils cher­chaient, qu’il venait d’in­ven­ter quelque chose.

Il res­ta immo­bile un moment. Pas par triomphe — Giang n’é­tait pas un homme de triomphe. Par émer­veille­ment. Par ce sen­ti­ment rare et pré­cieux qui sai­sit les créa­teurs quand leur créa­tion se révèle pour la pre­mière fois — un mélange de sur­prise et d’é­vi­dence, comme si la chose avait tou­jours exis­té et qu’il avait sim­ple­ment été le pre­mier à la voir.

Puis il recommença.

Il cas­sa un deuxième œuf. Bat­tit le jaune avec le sucre. Pré­pa­ra un deuxième café. Dépo­sa la crème. Goû­ta. Ajus­ta — un peu moins de sucre cette fois, pour lais­ser l’a­mer­tume du café res­pi­rer davan­tage. Recom­men­ça. Troi­sième essai — avec un soup­çon de lait concen­tré mêlé au jaune, pour ajou­ter du corps. Qua­trième essai — sans le lait concen­tré, retour à la pure­té du jaune et du sucre, mais avec un bat­tage plus long, plus vigou­reux, pour obte­nir une mousse plus aérienne. Cin­quième essai — en chan­geant le café, en uti­li­sant un robus­ta plus léger, moins tor­ré­fié, pour voir com­ment la crème réagis­sait avec un café plus doux.

Chaque essai était noté dans le car­net. Chaque varia­tion, chaque pro­por­tion, chaque résul­tat. Giang écri­vait avec la rigueur d’un chi­miste et le plai­sir d’un poète — deux cuille­rées de sucre de canne, un jaune d’œuf de poule fer­mière, bat­tu sept minutes à la baguette de bam­bou, dépo­sé sur 40 ml de robus­ta Thái Nguyên tor­ré­fié fon­cé, fil­tré au phin pen­dant quatre minutes. Et en face de chaque recette, un mot — un seul mot qui résu­mait le ver­dict : « bon », « trop sucré », « pas assez de mousse », « presque », « presque », « oui ».

Oui.

Le sixième essai était le bon. Giang le sut avant même de goû­ter — il le sut en regar­dant la crème se poser sur le café, en voyant la façon dont elle se tenait, dont elle brillait, dont elle trem­blait sous la lumière du matin avec la fra­gi­li­té par­faite d’une chose qui vient de naître.

Il prit la tasse et tra­ver­sa le bar.

Oncle Quốc était à sa table. Huit heures du matin. Le thé, l’é­ven­tail, les yeux mi-clos. Giang posa la tasse devant lui sans un mot. Le vieil homme ouvrit les yeux. Regar­da la tasse. Regar­da la couche de crème dorée posée sur le café noir. Regar­da Giang.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Goû­tez.

Oncle Quốc prit la cuillère. Plon­gea. Por­ta à ses lèvres. Et ses yeux — ses yeux d’encre, ses yeux de let­tré, ses yeux qui avaient lu des mil­liers de poèmes et contem­plé des mil­liers de pay­sages — se fermèrent.

Quand il les rou­vrit, il souriait.

Pas un de ses sou­rires habi­tuels — dis­crets, mesu­rés, accom­pa­gnés d’un tapo­te­ment d’é­ven­tail. Un sou­rire large, plein, un sou­rire qui tra­ver­sait tout son visage, qui creu­sait ses rides et qui illu­mi­nait ses traits comme le soleil illu­mine un pay­sage après la pluie.

— Qu’est-ce que c’est ? répéta-t-il.

— Du café. Du jaune d’œuf. Du sucre.

— C’est tout ?

— C’est tout.

— C’est extraordinaire.

Oncle Quốc but une deuxième gor­gée. Puis une troi­sième. Il buvait len­te­ment, avec la concen­tra­tion d’un cal­li­graphe tra­çant un carac­tère, en savou­rant chaque couche — la crème d’a­bord, puis le mélange crème-café, puis le café seul au fond de la tasse. Quand il repo­sa la tasse, il la regar­da un long moment, comme on regarde un pay­sage qu’on vient de décou­vrir et qu’on veut gra­ver dans sa mémoire.

— Tu sais ce que tu viens de faire, Giang ?

— J’ai fait un café avec un œuf.

— Non. Tu as fait quelque chose à par­tir de rien. Tu avais un manque — le lait. Et au lieu de te rési­gner au manque, tu as inven­té quelque chose qui dépasse ce qui man­quait. Ce café est meilleur que n’im­porte quel café au lait. Le lait était une habi­tude. L’œuf est une création.

Le vieil homme se leva. Posa de l’argent sur la table — trop d’argent, comme tou­jours. Et dit, en pre­nant son éventail :

— C’est comme ça qu’on sur­vit, Giang. Pas en rem­pla­çant ce qu’on a per­du par la même chose. En inven­tant quelque chose de nou­veau. Le pays ferait bien d’en prendre de la graine.

Et il sor­tit dans la lumière d’oc­tobre, son éven­tail tapo­tant sa paume avec le rythme satis­fait d’un homme qui vient de boire la meilleure tasse de sa vie.

Giang ser­vit le café à l’œuf à Dor­vil le soir même.

Dor­vil goû­ta. Repo­sa la tasse. Regar­da Giang. Et pro­non­ça un seul mot, un mot fran­çais, un mot qui conte­nait tout ce qu’il y avait à dire :

— Génie.

Puis il en com­man­da un deuxième.

La nou­velle se répan­dit au Metro­pole avec la vitesse d’un feu dans un champ sec. Les offi­ciers fran­çais, d’a­bord scep­tiques — un œuf dans le café ? ces Viet­na­miens sont fous — goû­tèrent, et se turent. Puis en recom­man­dèrent. Puis en par­lèrent à leurs col­lègues. Puis les col­lègues vinrent au bar spé­cia­le­ment pour goû­ter « le truc de Giang ». Mori­zot lui-même, le contemp­teur du gou­dron, posa sa tasse un matin et dit, avec une stu­pé­fac­tion non feinte :

— C’est le meilleur café que j’aie bu de ma vie. Et il n’y a pas de lait.

— Non, mon­sieur. Il y a un œuf.

— Un œuf. Com­ment diable met­tez-vous un œuf dans le café ?

— Avec les doigts, monsieur.

Les jours sui­vants, la file au bar du Metro­pole s’al­lon­gea. Des gens venaient de l’ex­té­rieur — des com­mer­çants du quar­tier fran­çais, des jour­na­listes, des diplo­mates — pour goû­ter cette bois­son dont tout le monde par­lait. Giang pré­pa­rait, bat­tait, ver­sait, ser­vait, avec la régu­la­ri­té d’un auto­mate et le plai­sir d’un artiste. Chaque tasse était un acte de créa­tion. Chaque couche de crème dépo­sée sur le café noir était un geste de beau­té dans un monde qui en man­quait cruellement.

Liên, un après-midi, s’ar­rê­ta devant le comptoir.

— Tu as trou­vé, dit-elle.

— Trou­vé quoi ?

— Ce que tu cher­chais. Ton café. Ton inven­tion. La chose qui n’est qu’à toi.

Elle prit la tasse qu’il avait pré­pa­rée pour elle — sans qu’elle la demande, parce qu’il l’a­vait vue arri­ver et qu’il avait com­men­cé à battre le jaune d’œuf avant même qu’elle fran­chisse la porte. Elle but debout, les yeux fer­més, et quand elle rou­vrit les yeux, ils brillaient.

— C’est le goût de Hanoï, dit-elle. Si Hanoï avait un goût, ce serait celui-là. Amer et doux. Fort et tendre. Quelque chose qui vient de la boue et qui monte vers le ciel.

Giang prit la tasse vide. La lava. La rangea.

Et dans son car­net, à la page du sixième essai, à côté du mot « oui », il ajou­ta un autre mot — un mot qu’il écri­vit en viet­na­mien, en petits carac­tères ser­rés, un mot qui n’a­vait rien à voir avec une recette mais qui avait tout à voir avec sa vie :

Cà phê trứng.

Café à l’œuf.

CHA­PITRE 14 — La cal­li­gra­phie du vieux

— Viens avec moi, dit Oncle Quốc.

C’é­tait un matin d’au­tomne, un de ces matins de Hanoï où la cha­leur recule enfin et où l’air, pen­dant quelques heures, a la dou­ceur d’une pro­messe. Oncle Quốc était debout — fait excep­tion­nel, car il était tou­jours assis quand Giang le voyait, tou­jours ins­tal­lé à sa table comme un Boud­dha sur son socle. Debout, il sem­blait plus petit, plus fra­gile, et en même temps plus vivant, comme si le mou­ve­ment le réac­ti­vait, remet­tait en marche un méca­nisme que l’im­mo­bi­li­té endormait.

— Où ?

— Tu verras.

Giang hési­ta. C’é­tait un jour de ser­vice. Madame Lê n’ai­mait pas les absences impré­vues. Mais quelque chose dans la voix d’Oncle Quốc — une urgence inha­bi­tuelle, une gra­vi­té tendre — le déci­da. Il ôta son tablier, le plia sur le comp­toir, et sui­vit le vieil homme hors du Metropole.

Ils mar­chèrent vers l’ouest. Oncle Quốc avan­çait len­te­ment, ses san­dales de cuir raclant les pavés avec un chuin­te­ment régu­lier qui don­nait à leur marche un rythme de pro­ces­sion. Ils quit­tèrent le quar­tier fran­çais, ses bou­le­vards larges et ses façades ocre, et s’en­fon­cèrent dans des rues plus étroites, plus anciennes, où les mai­sons avaient des toits de tuiles courbes et des murs de brique noir­cis par les siècles. L’air chan­geait — moins de gaz d’é­chap­pe­ment, plus de fumée de bois, de vapeur de riz, d’encens.

Puis le mur apparut.

Un long mur de pierre, gris et mas­sif, cou­rant le long d’une rue bor­dée de vieux arbres. Der­rière ce mur, des toits courbes se devi­naient, des pointes de pagode, des sil­houettes de pins taillés. Un por­tique monu­men­tal mar­quait l’en­trée — trois portes en arche sur­mon­tées d’un toit à double avan­cée, avec des colonnes de pierre sur les­quelles grim­paient des dra­gons sculp­tés dont les écailles étaient si fine­ment cise­lées qu’elles sem­blaient vibrer sous la lumière.

Le Văn Miếu. Le Temple de la Littérature.

Giang y était venu enfant, avec sa mère, mais ses sou­ve­nirs étaient flous — des images de pierre et de ver­dure, l’o­deur d’un bâton d’en­cens, la main chaude de sa mère sur la sienne. Il n’y était jamais retour­né. Le Temple de la Lit­té­ra­ture n’é­tait pas un lieu pour les bar­mans. C’é­tait un lieu pour les let­trés, les man­da­rins, les poètes — ces hommes dont la vie entière se jouait dans le tri­angle du pin­ceau, de l’encre et du papier.

— Entre, dit Oncle Quốc.

Ils fran­chirent le portique.

La pre­mière cour les accueillit avec un silence qui avait la tex­ture du velours — un silence épais, doux, qui étouf­fait les bruits de la ville et les rem­pla­çait par autre chose : le frois­se­ment des feuilles, le chant d’un oiseau invi­sible, le cla­po­tis d’une eau loin­taine. Des allées dal­lées de pierre ser­pen­taient entre des pelouses où pous­saient des fran­gi­pa­niers et des banyans cen­te­naires dont les racines aériennes pen­daient comme des rideaux de théâtre. Tout était vert — vert mousse, vert jade, vert forêt — et ce vert était si pro­fond, si satu­ré, qu’il sem­blait émettre sa propre lumière, une lumière végé­tale, une lumière d’un autre monde.

La deuxième cour était celle des stèles.

Giang s’ar­rê­ta.

De part et d’autre d’un bas­sin rec­tan­gu­laire — le Thiên Quang Tỉnh, le Puits de la Clar­té Céleste, dont l’eau dor­mante reflé­tait le ciel avec la fidé­li­té d’un miroir — se dres­saient des ran­gées de tor­tues de pierre. Quatre-vingt-deux tor­tues, mas­sives, impas­sibles, accrou­pies sur leurs quatre pattes comme des sen­ti­nelles éter­nelles. Et sur le dos de chaque tor­tue, une stèle — une plaque de pierre dres­sée ver­ti­ca­le­ment, haute d’un mètre, sur laquelle étaient gra­vés des noms.

— Les doc­teurs, dit Oncle Quốc. Les lau­réats des concours man­da­ri­naux. Depuis 1484.

Giang s’ap­pro­cha d’une stèle. Pas­sa ses doigts sur la pierre. Les carac­tères chi­nois étaient à moi­tié effa­cés par les siècles, ron­gés par la pluie et le vent, mais encore lisibles pour qui savait les lire — des noms, des dates, des pro­vinces d’o­ri­gine, des résul­tats d’exa­mens que ces hommes avaient pas­sés il y a cinq cents ans, dans des salles fer­mées, pen­chés sur leur pin­ceau, avec le même mélange de peur et d’es­poir que les étu­diants de toutes les époques.

— Chaque nom sur ces stèles, dit Oncle Quốc en mar­chant len­te­ment entre les tor­tues, est celui d’un homme qui a prou­vé sa valeur par le savoir. Pas par la nais­sance. Pas par l’argent. Pas par la guerre. Par le savoir. Le fils d’un pay­san pou­vait deve­nir man­da­rin s’il savait écrire. Le fils d’un pêcheur pou­vait gou­ver­ner une pro­vince s’il savait pen­ser. C’é­tait le génie du sys­tème — impar­fait, bien sûr, comme tout ce qui est humain, mais beau. L’i­dée que l’encre vaut plus que le sang.

Giang tou­cha une autre stèle. Sous ses doigts, la pierre était froide, lisse, pati­née par les siècles. Il pen­sa aux mains qui avaient gra­vé ces carac­tères — des mains de sculp­teur, patientes, pré­cises, qui avaient trans­for­mé les noms de let­trés oubliés en monu­ments de pierre por­tés par des tor­tues de gra­nit, et qui avaient ain­si créé quelque chose de plus durable qu’un empire, qu’une armée, qu’un traité.

— Les Chi­nois ont essayé de détruire ces stèles, dit Oncle Quốc. Pen­dant l’oc­cu­pa­tion Ming. Ils ont vou­lu effa­cer nos noms, notre mémoire, notre langue. Ils n’ont pas réus­si. Per­sonne ne réus­sit jamais à effa­cer ce qui est gra­vé dans la pierre. Les dra­peaux changent. Les noms restent.

Ils tra­ver­sèrent la troi­sième cour, puis la qua­trième — le sanc­tuaire prin­ci­pal, où une sta­tue de Confu­cius trô­nait dans une salle aux colonnes laquées rouge et or. L’air sen­tait l’en­cens — un encens dif­fé­rent de celui des temples, un encens plus sec, plus aus­tère, un encens de biblio­thèque. Des bâtons se consu­maient devant la sta­tue dans des brû­loirs de bronze pati­nés par les années, et leur fumée mon­tait en spi­rales pares­seuses vers le pla­fond à cais­sons sculp­tés, où des phé­nix et des dra­gons s’en­tre­mê­laient dans un bal­let figé depuis des siècles.

Oncle Quốc s’a­ge­nouilla. Briè­ve­ment — ses genoux ne lui per­met­taient plus les pros­ter­na­tions longues. Il joi­gnit les mains, incli­na la tête, et mur­mu­ra quelque chose que Giang n’en­ten­dit pas — une prière, un remer­cie­ment, un sou­ve­nir. Puis il se rele­va avec une len­teur de vieux pin et dit :

— Main­te­nant, viens chez moi.

*

La mai­son d’Oncle Quốc était à dix minutes du temple, dans une ruelle si étroite que deux per­sonnes ne pou­vaient y mar­cher de front. C’é­tait une mai­son-tube — longue, pro­fonde, haute de deux étages — dont la façade, peinte en jaune ocre, s’é­caillait avec cette élé­gance que seul le temps sait pro­duire. La porte était en bois sombre, sculp­tée de motifs géo­mé­triques, et le heur­toir — un anneau de bronze en forme de tête de lion — avait la patine d’un objet qui a été tou­ché par des mil­liers de mains.

Oncle Quốc pous­sa la porte. Giang entra.

L’in­té­rieur était un monde.

Un monde de papier, d’encre et de silence. La pièce prin­ci­pale — longue, étroite, haute de pla­fond — était tapis­sée de rou­leaux de cal­li­gra­phie. Des dizaines, des cen­taines de rou­leaux, sus­pen­dus aux murs, empi­lés sur des éta­gères, rou­lés dans des cylindres de bam­bou, dérou­lés sur une grande table de tra­vail qui occu­pait le centre de la pièce. Chaque rou­leau por­tait des carac­tères — cer­tains grands, puis­sants, tra­cés d’un seul geste, comme des cris silen­cieux ; d’autres petits, ser­rés, minu­tieux, comme des mur­mures ; d’autres encore d’une taille inter­mé­diaire, har­mo­nieux, équi­li­brés, comme des phrases bien construites. L’encre était noire — le noir le plus noir que Giang eût jamais vu, un noir sans fond, un noir abso­lu, un noir qui sem­blait aspi­rer la lumière et la trans­for­mer en sens.

— Assieds-toi, dit Oncle Quốc.

Giang s’as­sit sur un cous­sin, à côté de la table de tra­vail. La table était cou­verte de pierres à encre — ces pierres plates, creu­sées en leur centre, sur les­quelles le cal­li­graphe frotte son bâton d’encre avec de l’eau pour obte­nir l’encre liquide. Chaque pierre était dif­fé­rente — en forme de feuille, de nuage, de pois­son — et cha­cune por­tait la trace d’un tra­vail répé­té des mil­liers de fois, le creux de la pierre poli par le mou­ve­ment cir­cu­laire du bâton, comme le comp­toir du Metro­pole était poli par les coudes des clients.

L’air sen­tait l’encre de Chine, le papier de riz et l’en­cens froid. Un bâton d’en­cens s’é­tait consu­mé le matin — les cendres étaient encore dans le brû­loir, un petit dra­gon de bronze posé sur un meuble bas. La lumière entrait par une cour inté­rieure — un puits de lumière ver­ti­cal, étroit, bor­dé de pots de chry­san­thèmes et de bam­bous nains — et tom­bait sur la table de tra­vail avec la pré­ci­sion d’un projecteur.

Oncle Quốc pré­pa­ra le thé. Il le pré­pa­ra lui-même — pas avec la rapi­di­té d’un pro­fes­sion­nel mais avec la len­teur d’un rituel, en chauf­fant l’eau dans une bouilloire de terre cuite posée sur un bra­se­ro de char­bon, en rin­çant les tasses avec l’eau chaude, en mesu­rant les feuilles à l’œil, avec cette approxi­ma­tion savante qui est le pri­vi­lège des gens qui font la même chose depuis si long­temps qu’ils n’ont plus besoin de mesurer.

Ils burent en silence. Le thé avait un goût dif­fé­rent — pas meilleur ni moins bon que celui de Giang, mais dif­fé­rent, comme si la même eau et les mêmes feuilles pre­naient un goût dis­tinct selon les mains qui les pré­pa­raient et les murs entre les­quels on les buvait.

— Je ne t’ai jamais dit qui j’é­tais, dit Oncle Quốc.

— Non.

— Tu ne m’as jamais demandé.

— Non.

— Pour­quoi ?

Giang réflé­chit. C’é­tait une vraie ques­tion — pas une ques­tion rhé­to­rique, pas une ques­tion de let­tré. Oncle Quốc vou­lait savoir.

— Parce que vous êtes l’homme qui boit du thé à la table de gauche. C’est tout ce que j’ai besoin de savoir.

Le vieil homme rit. Son rire de feuille morte, sec et léger.

— C’est une bonne réponse. C’est la réponse d’un homme qui voit les gens pour ce qu’ils font, pas pour ce qu’ils disent qu’ils sont. Mais aujourd’­hui je vais te dire quand même. Pas parce que c’est impor­tant. Parce que c’est le moment.

Il posa sa tasse. Prit un bâton d’encre — long, noir, par­fai­te­ment cylin­drique — et com­men­ça à le frot­ter sur la pierre, en ajou­tant quelques gouttes d’eau, avec un mou­ve­ment cir­cu­laire dont la régu­la­ri­té était hyp­no­tique. Le bâton grin­çait dou­ce­ment contre la pierre. L’encre se for­mait — d’a­bord grise, diluée, puis de plus en plus noire à mesure que le mou­ve­ment se poursuivait.

— J’é­tais pro­fes­seur, dit-il. Pro­fes­seur de lit­té­ra­ture clas­sique à l’U­ni­ver­si­té de Hanoï. Avant les Japo­nais. Avant la guerre. J’en­sei­gnais les clas­siques chi­nois et la poé­sie viet­na­mienne. J’a­vais des élèves. J’a­vais un bureau avec une fenêtre qui don­nait sur un jar­din. J’a­vais une vie qui avait la forme de ce que j’aimais.

L’encre était prête. Oncle Quốc prit un pin­ceau — un pin­ceau de poils de chèvre, mon­té sur un manche de bam­bou — et le trem­pa dans l’encre. Le pin­ceau s’im­bi­ba. La pointe, fine et souple, se gor­gea de noir.

— Quand les Japo­nais sont arri­vés, l’u­ni­ver­si­té a fer­mé. Quand Ho Chi Minh a pris le pou­voir, l’u­ni­ver­si­té a rou­vert, mais on ne m’a pas rap­pe­lé. Trop vieux. Trop confu­céen. Pas assez révo­lu­tion­naire. Les jeunes cadres du Viet Minh ne veulent pas de Confu­cius. Ils veulent Marx. Ils veulent Lénine. Ils veulent des mots qui coupent, pas des mots qui éclairent.

Il leva le pin­ceau. Le tint en l’air, immo­bile, la pointe char­gée d’encre fré­mis­sant au bout comme une goutte sur le point de tom­ber. Puis, d’un geste — un seul geste, fluide, conti­nu, sans hési­ta­tion — il tra­ça un carac­tère sur une feuille de papier de riz posée devant lui.

Le carac­tère était : nhẫn.

Patience. Endu­rance. La lame sous le cœur — car le carac­tère, en chi­nois clas­sique, est com­po­sé du radi­cal du cœur sur­mon­té du radi­cal de la lame. La patience n’est pas la pas­si­vi­té. La patience est un cœur qui sup­porte la lame posée des­sus sans se briser.

— Voi­là ce que je vou­lais te don­ner, dit Oncle Quốc.

Giang regar­da le carac­tère. L’encre brillait encore — humide, vivante, d’un noir qui sem­blait conte­nir toutes les nuits de tous les hivers de tous les siècles. Le trait était par­fait — pas par­fait au sens géo­mé­trique, pas par­fait comme une ligne tirée à la règle, mais par­fait au sens humain, avec cette infime irré­gu­la­ri­té, cette vibra­tion du poi­gnet, cette res­pi­ra­tion du pin­ceau qui fai­sait de chaque cal­li­gra­phie une empreinte digi­tale, une signa­ture du corps autant que de l’esprit.

— Nhẫn, dit Giang.

— Nhẫn. C’est le mot que je veux que tu emportes. Pas parce que tu en as besoin main­te­nant. Parce que tu en auras besoin bientôt.

Le vieil homme souf­fla sur l’encre pour accé­lé­rer le séchage. Puis il rou­la la feuille avec déli­ca­tesse, la noua avec un cor­don de soie rouge, et la ten­dit à Giang.

— La cal­li­gra­phie, dit-il, est l’art de mettre tout son être dans un seul geste. Tout ce que tu es — ta colère, ta peur, ta joie, ta mémoire — doit pas­ser par le pin­ceau et se dépo­ser sur le papier en un ins­tant. C’est comme ton café, Giang. Un seul geste. Un jaune d’œuf, du sucre, un café. Tout est dans la main qui bat, dans le poi­gnet qui tourne, dans le moment où tu déposes la crème sur le noir. L’art est le même. Seul l’ins­tru­ment change.

Giang prit le rou­leau. Il le tint entre ses mains comme on tient un objet fra­gile — pas fra­gile par sa matière, le papier de riz était éton­nam­ment résis­tant, mais fra­gile par ce qu’il conte­nait, par le sens qu’il por­tait, par le geste qui l’a­vait créé.

— Mer­ci, dit-il. Il n’a­vait rien d’autre à dire. Mer­ci était insuf­fi­sant mais c’é­tait tout ce qu’il avait.

Oncle Quốc hocha la tête. Pas un de ses hoche­ments habi­tuels — cal­cu­lé, mesu­ré. Un hoche­ment simple, presque tendre.

— Main­te­nant retourne à ton comp­toir, dit-il. Tes verres t’at­tendent. Et un bar­man qui fait attendre ses verres ne mérite pas ses verres.

Giang sou­rit. Se leva. Tra­ver­sa la pièce aux rou­leaux, la cour aux chry­san­thèmes, la porte au heur­toir de lion. Il débou­cha dans la ruelle, le rou­leau ser­ré contre sa poi­trine, et mar­cha vers le Metropole.

En che­min, il pas­sa devant le mur du Temple de la Lit­té­ra­ture. Le long mur de pierre grise. Les toits courbes der­rière. Les dra­gons sculp­tés. Et il pen­sa aux quatre-vingt-deux tor­tues qui por­taient sur leur dos les noms des let­trés depuis cinq cents ans, et il pen­sa que la patience de ces tor­tues — la patience miné­rale, la patience de pierre, la patience de ceux qui portent le savoir sur leur dos sans jamais fai­blir — était exac­te­ment ce qu’Oncle Quốc venait de lui offrir dans un carac­tère d’encre sur une feuille de papier de riz.

Nhẫn.

La lame sous le cœur.

Il ren­tra au Metro­pole, accro­cha le rou­leau au mur der­rière le comp­toir — entre la pho­to­gra­phie de l’i­nau­gu­ra­tion de 1901 et une éta­gère de verres — et reprit son tablier.

Madame Lê pas­sa, vit le rou­leau, s’arrêta.

— C’est quoi ?

— De la calligraphie.

— Je vois bien que c’est de la cal­li­gra­phie. Qu’est-ce que ça dit ?

— Nhẫn. Patience.

Madame Lê regar­da le carac­tère. Long­temps. Avec ce regard qu’elle réser­vait aux objets qu’elle éva­luait — un regard de com­mis­saire-pri­seur, de comp­table, de femme qui sait ce que les choses valent.

— C’est beau, dit-elle.

Et elle repar­tit, son car­net ser­ré contre la poi­trine, ses pas réson­nant dans le cou­loir avec la régu­la­ri­té d’un métro­nome, et Giang res­ta seul dans son bar avec la patience accro­chée au mur et le café à l’œuf dans son car­net et la cer­ti­tude, fra­gile mais intacte, que les choses qui comptent sont celles qu’on ne peut pas voler — ni les Chi­nois, ni les Fran­çais, ni les Japo­nais, ni per­sonne — parce qu’elles sont gra­vées non pas dans la pierre mais dans les gestes, dans les saveurs, dans l’encre et dans le cœur.

CHA­PITRE 15 — Les barricades

La nou­velle arri­va au Metro­pole par frag­ments, comme un miroir qui se brise — d’a­bord un éclat, puis un autre, puis une pluie de mor­ceaux dont cha­cun reflé­tait une par­tie de l’hor­reur sans en mon­trer la totalité.

Le pre­mier frag­ment fut un télégramme.

Giang ne le lut pas — il n’a­vait pas accès aux télé­grammes, les télé­grammes étaient pour les offi­ciers, pour les diplo­mates, pour les gens qui avaient le droit de savoir. Mais il vit le visage du lieu­te­nant qui l’ap­por­ta au bar où Mori­zot déjeu­nait avec deux col­lègues. Il vit le lieu­te­nant poser le papier sur la table. Il vit Mori­zot le lire. Et il vit le visage de Mori­zot chan­ger — pas pâlir, non, Mori­zot n’é­tait pas un homme qui pâlis­sait, mais se figer, se dur­cir, se trans­for­mer en quelque chose de miné­ral, comme si les os sous la peau avaient sou­dain pris le des­sus sur la chair.

— Hai­phong, dit Mori­zot à voix basse.

Le deuxième frag­ment fut un officier.

Un capi­taine du génie, arri­vé de Hai­phong par la route dans la nuit, cou­vert de pous­sière, les yeux rouges, qui entra au bar à dix heures du matin et com­man­da un cognac avec la voix d’un homme qui n’a pas dor­mi depuis qua­rante-huit heures et qui n’a pas l’in­ten­tion de dor­mir de sitôt. Il but le cognac d’un trait, en com­man­da un deuxième, et racon­ta — pas à Giang, pas aux clients, à per­sonne en par­ti­cu­lier, au mur, au pla­fond, à l’air — ce qui s’é­tait passé.

Le 23 novembre, la flotte fran­çaise avait bom­bar­dé les quar­tiers viet­na­miens de Hai­phong. Un conflit au port — une his­toire de taxes doua­nières, de contre­bande, de navire arrai­son­né — avait dégé­né­ré. Le colo­nel Dèbes avait reçu l’ordre du géné­ral Val­luy de reprendre la ville. Et il l’a­vait reprise. À coups de canon. Les canons des navires de guerre avaient tiré sur les mai­sons, sur les mar­chés, sur les rues. Pen­dant un après-midi. Six mille morts. Peut-être plus. Des civils. Des femmes. Des enfants. Des gens qui fai­saient leurs courses au mar­ché, qui pré­pa­raient le dîner, qui ren­traient de l’école.

Six mille morts.

Giang lava un verre pen­dant que le capi­taine du génie par­lait. Il lava le verre len­te­ment, métho­di­que­ment, en tour­nant le chif­fon à l’in­té­rieur du verre avec ce mou­ve­ment cir­cu­laire qu’il avait accom­pli cent mille fois et qui, ce matin-là, était la seule chose entre lui et quelque chose qu’il ne vou­lait pas nom­mer. Six mille morts. C’é­tait un nombre. Un nombre abs­trait, impos­sible à se repré­sen­ter, impos­sible à sen­tir. Com­ment sent-on six mille morts ? Com­ment ima­gine-t-on six mille corps ? Giang ne pou­vait pas. Son esprit refu­sait. Son corps refu­sait. Ses mains conti­nuaient de tour­ner le chif­fon dans le verre, et le verre deve­nait propre, et le monde ne l’é­tait pas.

Le troi­sième frag­ment fut Liên.

Elle dis­pa­rut.

Pas comme d’ha­bi­tude — pas pour un après-midi, pas avec son áo dài bleu et son cha­peau conique. Elle dis­pa­rut com­plè­te­ment. Un matin elle était là, le sui­vant elle n’é­tait plus là. Son casier dans le ves­tiaire du per­son­nel était vide. Son tablier n’é­tait plus accro­ché au cro­chet. Sa chambre de la rue Hàng Bông — Giang se ren­sei­gna, dis­crè­te­ment, par l’in­ter­mé­diaire du cui­si­nier Bảo dont la femme connais­sait les voi­sines de Liên — était vide elle aus­si. Pas de valise, pas de vête­ments, pas de livres. Comme si Liên n’a­vait jamais exis­té. Comme si elle s’é­tait dis­soute dans l’air de Hanoï, absor­bée par la ville, aspi­rée par la guerre qui venait.

Madame Lê nota l’ab­sence dans son car­net avec la même rigueur qu’elle notait les ser­viettes volées : « 26 novembre — Liên, ser­veuse — par­tie sans pré­avis. » Pas d’é­mo­tion. Pas de com­men­taire. Juste le fait, la date, le constat. Madame Lê avait vu trop de gens par­tir pour s’é­ton­ner encore.

Giang, lui, ne nota rien. Il n’a­vait pas besoin de noter. L’ab­sence de Liên était ins­crite dans le bar comme une fis­sure dans un mur — invi­sible pour qui ne la cher­chait pas, béante pour qui savait où regar­der. La table où elle posait son pla­teau. Le coin du comp­toir où elle s’ac­cou­dait pour boire son café. L’es­ca­lier de ser­vice où elle lisait pen­dant ses pauses. Chaque lieu por­tait sa trace, et chaque trace était un vide, et le vide avait la forme exacte de son corps.

Il ne s’in­quié­ta pas. Ou plu­tôt si — il s’in­quié­ta ter­ri­ble­ment, mais il trans­for­ma son inquié­tude en tra­vail, comme il trans­for­mait tout en tra­vail, parce que le tra­vail était le seul lan­gage qu’il maî­tri­sait par­fai­te­ment et que, dans ce lan­gage-là, l’in­quié­tude deve­nait un geste — un verre poli plus long­temps, un café pré­pa­ré avec plus de soin, un comp­toir essuyé une fois de plus.

Il savait où elle était. Pas l’a­dresse, pas le lieu — mais l’en­droit au sens large, l’es­pace dans lequel elle s’é­tait enfon­cée. Le maquis. La résis­tance. Le Viet Minh. Elle avait rejoint les autres — les jeunes gens qui par­taient vers les mon­tagnes, vers les forêts, vers les vil­lages du del­ta, pour pré­pa­rer ce que tout le monde sen­tait venir et que per­sonne n’o­sait nommer.

Les jours qui sui­virent Hai­phong furent les plus étranges que Giang eût connus au Metropole.

L’hô­tel ne chan­gea pas — ou plu­tôt si, il chan­gea, mais de l’in­té­rieur, comme un visage qui garde la même expres­sion mais dont les yeux se modi­fient. Les offi­ciers fran­çais conti­nuaient de dîner au res­tau­rant, de boire au bar, de nager dans la pis­cine. Mais leurs conver­sa­tions avaient chan­gé. Moins de rires. Plus de mur­mures. Des regards échan­gés par-des­sus les verres, des silences sou­dains quand quel­qu’un s’ap­pro­chait, des jour­naux lus avec une atten­tion fébrile. L’at­mo­sphère était celle d’un navire dont les pas­sa­gers savent que la tem­pête approche mais qui conti­nuent de dîner, de dan­ser, de jouer aux cartes, parce que le capi­taine n’a pas encore don­né l’ordre de rega­gner les cabines.

Dehors, Hanoï se transformait.

Giang le voyait lors de ses sor­ties au mar­ché — des sor­ties qu’il conti­nuait de faire, chaque mar­di et chaque ven­dre­di, parce que les mar­chés étaient le pouls de la ville et qu’un bar­man qui ne prend pas le pouls de sa ville est un bar­man aveugle. Les rues avaient chan­gé. Des bar­ri­cades appa­rais­saient — d’a­bord dis­crètes, presque timides, faites de sacs de sable et de poutres, posées au coin de cer­taines ruelles du vieux quar­tier. Puis plus sub­stan­tielles — des amas de meubles, de char­rettes ren­ver­sées, de troncs d’arbres, qui blo­quaient des car­re­fours entiers. Les mar­chands du mar­ché Đồng Xuân fer­maient plus tôt. Les rues se vidaient à la tom­bée du jour. Les affiches du Viet Minh, qui avaient dis­pa­ru pen­dant les mois de l’é­té, réap­pa­rais­saient — plus nom­breuses, plus rouges, plus directes.

Et les regards. Les regards des Viet­na­miens avaient chan­gé. Ce n’é­tait plus le silence pru­dent, l’ob­ser­va­tion dis­tante, l’in­dif­fé­rence polie des mois pré­cé­dents. C’é­tait autre chose — une dure­té, une réso­lu­tion, une lumière froide dans les yeux qui disait : nous savons ce qui s’est pas­sé à Hai­phong, et nous n’ou­blie­rons pas.

Un soir de fin novembre, Sain­te­ny revint au Metropole.

Giang ne l’a­vait pas vu depuis des mois — depuis le soir du cham­pagne enter­ré, le soir des accords. Sain­te­ny avait été à Sai­gon, à Paris, par­tout sauf à Hanoï, et son retour, en ce moment pré­cis, avait la signi­fi­ca­tion d’un signe. On ne ren­voie pas un négo­cia­teur quand tout va bien. On ren­voie un négo­cia­teur quand tout va mal et qu’on espère — sans y croire — qu’il peut encore arrê­ter la chute.

Sain­te­ny entra au bar à vingt-deux heures.

Il avait vieilli. Pas de quelques mois — de quelques années. Ses tempes gri­son­naient, ses joues s’é­taient creu­sées, et cette lumière d’es­poir que Giang avait vue dans ses yeux le jour des accords avait dis­pa­ru, rem­pla­cée par quelque chose de plus sombre, de plus lourd, qui res­sem­blait à ce que les Fran­çais appellent la luci­di­té et qui n’est, bien sou­vent, que le nom poli du désespoir.

Il s’as­sit au comp­toir. Ne com­man­da rien. Res­ta un moment immo­bile, les mains à plat sur l’a­ca­jou, à regar­der les bou­teilles ali­gnées devant lui comme un homme regarde un pay­sage fami­lier qu’il voit peut-être pour la der­nière fois.

Giang posa un café devant lui. Le cà phê trứng — la crème d’œuf, dorée, trem­blante, posée sur le noir du robus­ta. Sain­te­ny regar­da la tasse avec surprise.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Quelque chose de nou­veau. Goûtez.

Sain­te­ny goû­ta. Et pen­dant un ins­tant — un seul ins­tant, bref comme un bat­te­ment de cils — son visage se déten­dit. Le pli entre ses sour­cils s’ef­fa­ça. La mâchoire ser­rée se relâ­cha. Il y eut, dans ses yeux, un éclair de quelque chose qui res­sem­blait au plai­sir, ou à la sur­prise du plai­sir, ou au sou­ve­nir de ce que le plai­sir avait été.

— C’est remar­quable, dit-il. C’est du café ?

— Du café et un œuf.

— Un œuf ?

— Un jaune d’œuf bat­tu avec du sucre. À défaut de lait.

Sain­te­ny hocha la tête. But une deuxième gor­gée. Repo­sa la tasse.

— Si seule­ment tout était aus­si simple, dit-il. Trou­ver un sub­sti­tut. Inven­ter une solu­tion. Trans­for­mer le manque en création.

Il ne dit rien de plus ce soir-là. Il finit son café, paya, ser­ra la main de Giang — une poi­gnée de main plus longue que d’ha­bi­tude, plus appuyée — et sor­tit dans la nuit de Hanoï.

Giang le regar­da par­tir. Et il pen­sa à Hai­phong. Six mille morts. À Liên, quelque part dans le maquis. Aux bar­ri­cades qui mon­taient dans les rues. Au carac­tère nhẫn accro­ché au mur der­rière lui — la lame sous le cœur, la patience comme arme. Et il se deman­da com­bien de temps encore la patience suf­fi­rait, com­bien de temps encore les verres pour­raient être polis et les cafés pré­pa­rés et les comp­toirs essuyés avant que la lame, enfin, trans­perce le cœur.

Madame Lê entra. Tard. Elle avait son air des soirs graves — les lèvres pin­cées, le car­net ser­ré, le chi­gnon plus ser­ré encore.

— J’ai fait des réserves, dit-elle. De l’eau. Du riz. Des bou­gies. Des ban­dages. C’est dans la cave.

— Des bandages ?

— Des ban­dages, Giang. On ne sait jamais.

Et elle repar­tit, sans un mot de plus, avec cette effi­ca­ci­té ter­ri­fiante des gens qui pré­parent le pire sans y croire tout en y croyant complètement.

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CÀ PHÊ TRỨNG — Cha­pitres 16 à 20

CÀ PHÊ TRỨNG — Cha­pitres 6 à 10

CÀ PHÊ TRỨNG

CÀ PHÊ TRỨNG

Cha­pitres 6 à 10

CHA­PITRE 6 — Mieux vaut renifler

Le 6 mars 1946 com­men­ça par un bruit de moteurs.

Giang les enten­dit avant l’aube — un gron­de­ment sourd, loin­tain, qui venait du port flu­vial et remon­tait les bou­le­vards comme une rumeur de ton­nerre. Des camions, des véhi­cules blin­dés, les pre­miers élé­ments du corps expé­di­tion­naire fran­çais qui atten­daient dans la baie d’Hai­phong et qui com­men­çaient, disait-on, à remon­ter vers Hanoï. Mais ils n’en­tre­raient pas encore. Pas ce jour-là. Ce jour-là, il fal­lait d’a­bord signer.

Le Metro­pole était en état de siège diplomatique.

Madame Lê avait décré­té le grand net­toyage — un grand net­toyage comme elle seule savait en orga­ni­ser, c’est-à-dire un évé­ne­ment d’une ampleur mili­taire, mobi­li­sant tout le per­son­nel dis­po­nible, avec des objec­tifs pré­cis, un calen­drier ser­ré et une tolé­rance zéro pour l’ap­proxi­ma­tion. Les sols furent lavés deux fois. Les cuivres asti­qués. Les fenêtres — celles qui avaient encore des vitres — net­toyées au vinaigre. Le papier hui­lé des fenêtres bri­sées fut rem­pla­cé par du papier neuf, ache­té la veille au mar­ché noir à un prix que Madame Lê refu­sa de divul­guer mais qui, à en juger par l’ex­pres­sion de ses lèvres, lui avait coû­té une part signi­fi­ca­tive de sa réserve per­son­nelle de dignité.

Giang pré­pa­ra le bar comme pour une cérémonie.

Il sor­tit ses meilleures bou­teilles — les sur­vi­vantes, les res­ca­pées, celles qu’il avait cachées dans un double fond qu’il avait lui-même construit der­rière l’é­ta­gère du fond. Un cognac Hen­nes­sy dont l’é­ti­quette jau­nis­sait mais dont le liquide ambré n’a­vait rien per­du de sa noblesse. Un arma­gnac oublié depuis 1939 dans une caisse que les Japo­nais n’a­vaient pas trou­vée. Deux bou­teilles de vin rouge — un bor­deaux indé­fi­nis­sable, impor­té avant la guerre, dont le bou­chon tenait par miracle et par prière. Et du cham­pagne. Une seule bou­teille, la der­nière, que Giang avait enter­rée dans la cour inté­rieure pen­dant l’oc­cu­pa­tion japo­naise, enve­lop­pée dans des chif­fons et enfouie au pied du fran­gi­pa­nier, comme un tré­sor de pirate, comme une pro­messe de jours meilleurs.

Il ne savait pas si l’oc­ca­sion méri­tait le cham­pagne. Mais il sen­tait, avec cet ins­tinct des gens de ser­vice qui per­çoivent la tem­pé­ra­ture des évé­ne­ments avant ceux qui les font, que ce jour-là n’é­tait pas un jour ordinaire.

Dès huit heures, les allées et venues commencèrent.

Des Viet­na­miens d’a­bord — les mêmes cadres en tunique sombre que lors de la der­nière visite, mais plus nom­breux, plus ner­veux, por­tant des dos­siers plus épais et des visages plus creu­sés. Ils s’ins­tal­lèrent dans le salon de lec­ture, qui avait été réamé­na­gé pour l’oc­ca­sion : la table basse rem­pla­cée par une table de confé­rence emprun­tée au bureau de la direc­tion, huit chaises dis­po­sées en cercle, des cen­driers en por­ce­laine posés à inter­valles régu­liers car les négo­cia­teurs, aus­si bien fran­çais que viet­na­miens, fumaient comme des locomotives.

Puis les Chi­nois. Pas des sol­dats cette fois — des offi­ciers supé­rieurs, en uni­forme propre, avec des galons dorés et des bottes cirées, envoyés par le géné­ral Lu Han pour sur­veiller les négo­cia­tions. Car c’é­tait là le nœud de l’af­faire : les accords ne concer­naient pas seule­ment la France et le Viet­nam, ils concer­naient aus­si la Chine, qui devait accep­ter de reti­rer ses troupes pour lais­ser entrer les Fran­çais. Trois puis­sances autour d’une table, avec un bar­man der­rière une porte entrouverte.

Puis les Fran­çais. Sain­te­ny arri­va à neuf heures, accom­pa­gné de trois offi­ciers et d’un inter­prète dont il n’a­vait pas besoin — il par­lait lui-même un viet­na­mien rudi­men­taire, suf­fi­sant pour les poli­tesses — mais dont la pré­sence était pro­to­co­laire. Sain­te­ny était dif­fé­rent de la der­nière fois. Plus ten­du, mais aus­si plus lumi­neux, comme un homme qui approche du but après une longue course et qui sent ses jambes fai­blir au moment même où il voit la ligne d’arrivée.

Il pas­sa devant le bar. S’ar­rê­ta. Regar­da Giang.

— Un café ?

— Main­te­nant ?

— Main­te­nant.

Giang lui pré­pa­ra un café. Le robus­ta, le phin, la len­teur. Sain­te­ny but debout, accou­dé au comp­toir, en trois gor­gées rapides qui contre­di­saient la len­teur de la pré­pa­ra­tion. Il avait des cernes. Sa cra­vate était légè­re­ment de tra­vers. Ses doigts, posés sur le rebord de la tasse, trem­blaient — un trem­ble­ment infime, à peine per­cep­tible, que seul un bar­man pou­vait remarquer.

— Si tout va bien, dit-il à mi-voix, comme s’il se par­lait à lui-même, si tout va bien, nous signe­rons aujourd’hui.

Giang ne répon­dit pas. Que pou­vait-il répondre ? Que savait-il des trai­tés, des pro­to­coles, des sub­ti­li­tés diplo­ma­tiques qui se jouaient dans le salon d’à côté ? Rien. Il savait faire du café. Il savait que les mains de cet homme trem­blaient. Et il savait — parce qu’il avait vu assez de gens boire au comp­toir du Metro­pole pour avoir déve­lop­pé un sixième sens en la matière — que Sain­te­ny avait peur. Pas peur de l’é­chec. Peur de réus­sir. Peur de ce qui vien­drait après la signa­ture, quand les mots cou­chés sur le papier devraient se trans­for­mer en actes, et que les actes, eux, n’o­béissent à personne.

Sain­te­ny posa la tasse vide sur le comp­toir. La retour­na — geste ins­tinc­tif de marin, de résis­tant, d’homme qui a appris que les tasses se retournent pour ne pas recueillir la pluie dans les tranchées.

— Mer­ci, dit-il. C’est un bon café.

— Le meilleur que j’aie, monsieur.

— Alors gar­dez-en pour ce soir. Si nous réus­sis­sons, j’en aurai besoin.

Il lis­sa sa cra­vate, redres­sa ses épaules, et entra dans le salon de lec­ture comme un homme qui entre dans l’arène.

La mati­née fut longue.

Giang ne quit­ta pas le bar. Il pré­pa­ra du thé — des litres de thé, envoyés dans le salon par l’in­ter­mé­diaire de Liên, qui fai­sait la navette entre la cui­sine et le cou­loir avec une dis­cré­tion de fan­tôme. Chaque fois qu’elle reve­nait, Giang la regar­dait, et chaque fois elle secouait imper­cep­ti­ble­ment la tête, ce qui signi­fiait : pas encore. Ils dis­cutent. Ça traîne.

À onze heures, un éclat de voix. En fran­çais. Giang recon­nut la voix de Sain­te­ny — plus haute, plus aiguë que d’ha­bi­tude. Quel­qu’un avait haus­sé le ton de l’autre côté, en viet­na­mien. Les offi­ciers chi­nois, dans le hall, échan­gèrent un regard. Liên, qui pas­sait à ce moment-là, s’ar­rê­ta net dans le cou­loir, le pla­teau en sus­pens, les yeux fixés sur la porte du salon. Pen­dant trente secondes — les plus longues trente secondes de la mati­née — le Metro­pole retint son souffle.

Puis un rire. Un rire viet­na­mien, col­lec­tif, qui déten­dit l’at­mo­sphère comme un res­sort qui se relâche. Liên exha­la. Giang aus­si, sans s’en apercevoir.

À midi, on deman­da du riz.

Ce fut le signe. Quand des négo­cia­teurs demandent à man­ger, c’est qu’ils ont déci­dé de res­ter, et quand ils ont déci­dé de res­ter, c’est qu’ils sont proches d’un accord. Le cui­si­nier Bảo pré­pa­ra en catas­trophe un repas impro­vi­sé — du riz blanc, un pou­let sau­té au gin­gembre, des légumes à la vapeur, une soupe de lise­ron d’eau — qu’il fit por­ter dans le salon par deux ser­veurs. Giang remar­qua que les Fran­çais et les Viet­na­miens man­geaient ensemble, assis autour de la même table, ce qui n’é­tait pas rien. On pou­vait négo­cier dos à dos. On ne pou­vait pas man­ger dos à dos.

L’a­près-midi reprit. Plus calme. Des voix basses, des mur­mures, le grat­te­ment des sty­los sur le papier. Giang fit l’in­ven­taire de ses bou­teilles. Polit ses verres. Trois fois. Quand il n’a­vait rien d’autre à faire, il polis­sait les verres, et les verres ne s’en plai­gnaient jamais.

À quinze heures, Oncle Quốc arriva.

C’é­tait inha­bi­tuel — le vieil homme venait le matin, jamais l’a­près-midi. Il s’as­sit à sa table, com­man­da son thé, et dit, sans regar­der Giang, en fixant la fenêtre de papier huilé :

— Le roi Lê Lợi a signé un trai­té avec les Ming, en 1428. Cela n’a pas empê­ché la guerre de recom­men­cer cin­quante ans plus tard.

— Vous pen­sez que ça ne ser­vi­ra à rien ?

— Je pense que les trai­tés sont comme les digues. Ils retiennent l’eau un temps. Puis l’eau trouve un autre chemin.

Il but son thé. Replia son éven­tail. Et res­ta assis, les yeux mi-clos, à attendre — à attendre quoi ? La même chose que tout le monde, pro­ba­ble­ment. La même chose que Giang, que Liên, que Madame Lê, que le cui­si­nier Bảo, que le lézard der­rière le miroir. Le bruit d’une porte qui s’ouvre.

La porte s’ou­vrit à seize heures quarante-cinq.

Sain­te­ny sor­tit le pre­mier. Il avait le visage d’un homme qui vient de tra­ver­ser une rivière à la nage — épui­sé, trem­pé de sueur, mais debout sur l’autre rive. Der­rière lui, les cadres viet­na­miens sor­taient en ordre, dos­siers sous le bras, visages fer­més. Les offi­ciers chi­nois se levèrent. L’in­ter­prète cher­chait ses lunettes.

Puis Hồ Chí Minh appa­rut dans l’en­ca­dre­ment de la porte.

Il ne sou­riait pas. Il avait l’ex­pres­sion grave, presque funèbre, d’un homme qui vient de prendre une déci­sion dont il connaît le prix. Il se tour­na vers un de ses col­la­bo­ra­teurs — un homme jeune, maigre, dont Giang ne connais­sait pas le nom — et mur­mu­ra quelque chose en vietnamien.

Giang était trop loin pour entendre. Mais Liên, elle, était près de la porte. Elle ser­vait du thé aux offi­ciers chi­nois dans le hall. Elle enten­dit. Et ce soir-là, bien plus tard, quand le Metro­pole fut vide et que les lumières furent éteintes, elle rap­por­ta à Giang ce que Hồ Chí Minh avait dit.

Il avait dit — en viet­na­mien, d’une voix basse, avec cette into­na­tion par­ti­cu­lière qu’ont les phrases qu’on pro­nonce pour soi-même mais qu’on ne peut pas s’empêcher de dire à voix haute :

— Mieux vaut reni­fler la crotte fran­çaise pen­dant cinq ans que man­ger la merde chi­noise pour l’éternité.

Giang res­ta silen­cieux un long moment quand Liên lui répé­ta ces mots. Il pen­sa au thé de céla­don qu’il avait ser­vi ce matin-là. Au fran­çais impec­cable de cet homme. À ses san­dales de caou­tchouc. À son rire bref. Et à cette phrase — cette phrase crue, vio­lente, déses­pé­rée — qui disait tout ce que les accords ne disaient pas. Que l’in­dé­pen­dance n’é­tait pas acquise. Que la signa­ture n’é­tait qu’un sur­sis. Que le pays avait fait le choix du moins pire, et que le moins pire, dans la bouche de Hồ Chí Minh, sen­tait la crotte française.

Le soir, Sain­te­ny revint au bar.

Il était seul. Les autres étaient par­tis — les offi­ciers à la caserne, les diplo­mates à leurs hôtels res­pec­tifs, les Viet­na­miens dans la nuit. Sain­te­ny s’as­sit au comp­toir, à la place que Dor­vil occu­pait d’ha­bi­tude, et posa ses deux mains à plat sur l’a­ca­jou. Ses mains ne trem­blaient plus.

— C’est fait, dit-il.

— Féli­ci­ta­tions, monsieur.

— Ne me féli­ci­tez pas. Pas encore. Un accord n’est qu’un accord. Il reste à le tenir.

— Le cognac ou le champagne ?

Sain­te­ny leva les yeux. Un éclair de sur­prise — pas d’a­voir le choix, mais de consta­ter que Giang avait du cham­pagne. Dans ce Hanoï de pénu­rie et de ration­ne­ment, un bar­man qui sort une bou­teille de cham­pagne res­semble à un magi­cien qui sort un lapin de son cha­peau — c’est-à-dire quel­qu’un dont le pou­voir est à la fois absurde et indispensable.

— Du cham­pagne. D’où sort-il ?

— Du jardin.

— Du jardin ?

— Je l’a­vais enter­ré. Sous le frangipanier.

Sain­te­ny le regar­da. Et pour la pre­mière fois depuis que Giang le connais­sait, le diplo­mate rit — un vrai rire, un rire qui mon­tait du ventre, qui secouait les épaules, qui fai­sait trem­bler le comp­toir. Un rire dis­pro­por­tion­né, presque violent, qui n’é­tait pas une réac­tion au cham­pagne enter­ré mais un relâ­che­ment de tout ce que la jour­née avait com­pri­mé — la ten­sion, la peur, la res­pon­sa­bi­li­té, les mots pesés, les silences cal­cu­lés, les heures pas­sées à jon­gler avec le des­tin de mil­lions de gens dans un salon aux fau­teuils recou­verts de tis­su de rideau.

— Du cham­pagne enter­ré sous un fran­gi­pa­nier, répé­ta-t-il en s’es­suyant les yeux. Si ce n’est pas un sym­bole de l’In­do­chine, je ne sais pas ce que c’est.

Giang ouvrit la bou­teille. Il la débou­cha sans bruit — il détes­tait le bruit du bou­chon qui saute, il trou­vait ça vul­gaire, et un bar­man du Metro­pole, même dans un Metro­pole dévas­té, ne ver­sait pas dans la vul­ga­ri­té. Le cham­pagne cou­la dans deux flûtes — les deux der­nières flûtes intactes, des cris­tal­le­ries de Bac­ca­rat dont l’une avait un minus­cule éclat sur le pied, si petit qu’il fal­lait le tou­cher du doigt pour le sen­tir. Giang ser­vit à Sain­te­ny la flûte sans éclat. Il gar­da l’autre pour lui.

Car Sain­te­ny, dans un geste que Giang n’at­ten­dait pas, avait dit :

— Buvez avec moi.

Ce n’é­tait pas un ordre. Ce n’é­tait pas une poli­tesse. C’é­tait une demande — la demande d’un homme qui ne vou­lait pas boire seul, qui ne pou­vait pas boire seul, parce que boire seul après avoir signé un trai­té qui enga­geait l’a­ve­nir de deux nations n’é­tait pas de la soli­tude mais de l’abandon.

Giang hési­ta. Un bar­man ne boit pas avec un client. C’é­tait une règle — pas écrite, pas dite, mais gra­vée dans la chair même du métier, comme les com­man­de­ments d’une reli­gion sécu­laire. Mais ce soir-là, dans ce bar presque vide, dans cet hôtel presque vide, dans cette ville sus­pen­due entre deux mondes, Giang fit quelque chose qu’il n’a­vait jamais fait.

Il leva sa flûte.

Ils burent.

Le cham­pagne avait un goût de terre — un goût de terre et de fleurs, comme s’il avait absor­bé, pen­dant ses mois d’en­fouis­se­ment sous le fran­gi­pa­nier, quelque chose du sol de Hanoï, quelque chose de la boue fer­tile du fleuve Rouge, quelque chose de ces racines qui s’en­fon­çaient dans l’obs­cu­ri­té pour nour­rir des fleurs blanches en sur­face. C’é­tait un cham­pagne impar­fait — un peu tiède, un peu trouble, avec des bulles un peu grosses — mais c’é­tait un cham­pagne, et c’é­tait ce soir, et c’é­tait main­te­nant, et Sain­te­ny fer­ma les yeux en buvant comme un homme qui s’au­to­rise, pour une seconde, à croire que le monde peut changer.

— Qu’est-ce que vous pen­sez de tout cela ? deman­da-t-il à Giang.

— Je pense que le cham­pagne a sur­vé­cu au frangipanier.

— Ce n’est pas ce que je vous demande.

— Je sais. Mais c’est ce que je sais répondre.

Sain­te­ny sou­rit. Un sou­rire fati­gué, un sou­rire de fin de jour­née, de fin de bataille, de fin de quelque chose.

— Vous êtes un homme pru­dent, Giang.

— Je suis un bar­man. La pru­dence est dans le contrat.

— J’ai­me­rais que mes col­lègues à Paris soient aus­si pru­dents que vous. Mais ils ne le sont pas. Ils ne connaissent pas ce pays. Ils n’ont pas bu votre thé. Ils n’ont pas vu ce que j’ai vu aujourd’­hui — un homme en san­dales de caou­tchouc qui vient de signer un trai­té avec la cin­quième puis­sance mon­diale et qui n’a pas cillé.

Giang ne dit rien. Il savait que Sain­te­ny ne par­lait pas pour lui — il par­lait pour lui-même, il par­lait dans le vide, il par­lait au comp­toir d’a­ca­jou et aux verres ali­gnés et à la nuit qui tom­bait der­rière les fenêtres de papier hui­lé. C’é­tait un homme qui avait besoin de dépo­ser ses mots quelque part, et le bar de Giang était, depuis tou­jours, un lieu de dépôt.

Sain­te­ny finit sa flûte. La repo­sa. Se leva.

— Mer­ci, Giang. Pour le cham­pagne. Et pour le café de ce matin. Les deux meilleurs de ma vie.

— Vous savez où me trou­ver, monsieur.

Sain­te­ny hocha la tête, bou­ton­na sa veste, et sor­tit dans la nuit de Hanoï. Giang enten­dit ses pas sur le per­ron, puis le cla­que­ment d’une por­tière, puis le gron­de­ment d’un moteur qui s’é­loi­gnait vers le quar­tier français.

Il res­ta seul dans le bar.

Il lava les deux flûtes. L’une après l’autre, avec soin, avec len­teur, en tour­nant le cris­tal entre ses doigts pour véri­fier qu’au­cune goutte ne res­tait, qu’au­cune trace ne sub­sis­tait. Puis il les repo­sa sur l’é­ta­gère, côte à côte, la par­faite et l’é­bré­chée, et il pen­sa que ces deux flûtes, ce soir, conte­naient tout ce qu’il y avait à savoir sur les accords du 6 mars — l’ap­pa­rence de per­fec­tion et la fêlure invi­sible, la trans­pa­rence du cris­tal et la buée du doute, et ce goût de terre au fond du cham­pagne qui rap­pe­lait que tout ce qui brille sort de la boue et y retournera.

Dehors, quelque part dans le vieux quar­tier, quel­qu’un fit écla­ter un pétard. Puis un autre. Puis une rafale de pétards, comme un feu d’ar­ti­fice de poche, un éclat de joie popu­laire qui mon­ta dans la nuit, rebon­dit sur les murs des mai­sons-tubes, tra­ver­sa le bou­le­vard et vint mou­rir dans la cour du Metro­pole, au pied du fran­gi­pa­nier, exac­te­ment là où le cham­pagne avait dor­mi pen­dant deux ans en atten­dant qu’on le réveille.

CHA­PITRE 7 — Le défilé

Le ser­gent Zhao vint boire son der­nier verre un soir de mars.

Il arri­va à vingt et une heures, ce qui était inha­bi­tuel — d’or­di­naire il venait plus tôt, vers dix-neuf heures, quand le bar était encore à moi­tié plein et que sa pré­sence se noyait dans le brou­ha­ha des conver­sa­tions. Mais ce soir-là il vint tard, seul, dans un Metro­pole presque vide, et Giang com­prit tout de suite que quelque chose avait chan­gé. Zhao avait mis sa plus belle che­mise — une che­mise qui n’é­tait pas mili­taire, une che­mise bleue à col rond, en coton, qu’il gar­dait au fond de son paque­tage comme un civil garde un cos­tume dans un pla­card — et il avait rasé de près son visage rond de gar­çon du Yun­nan, et ses che­veux noirs étaient pei­gnés sur le côté avec une raie si nette qu’elle res­sem­blait à une ligne tra­cée au cordeau.

— Demain, dit-il.

Il n’eut pas besoin d’en dire plus. Giang par­lait à peine trois mots de man­da­rin, Zhao par­lait à peine trois mots de viet­na­mien, et aucun des deux ne par­lait fran­çais. Mais ils avaient déve­lop­pé, au fil des semaines, un lan­gage propre — un pid­gin de gestes, de sou­rires, de gri­maces, de mots iso­lés, d’o­no­ma­to­pées et de silences par­ta­gés qui consti­tuait, à sa manière, l’une des langues les plus expres­sives que Giang eût jamais pra­ti­quées. « Demain » était l’un des mots que Zhao connais­sait en viet­na­mien. Il l’a­vait appris le pre­mier, peut-être parce que les sol­dats ont tou­jours besoin de savoir dire demain — demain on mange, demain on marche, demain on rentre.

Demain, les Chi­nois partaient.

C’é­tait la consé­quence directe des accords du 6 mars. La France recon­nais­sait le Viet­nam comme État libre, le Viet­nam accep­tait le retour tem­po­raire de troupes fran­çaises, et la Chine reti­rait ses deux cent mille sol­dats. La grande per­mu­ta­tion. Le tour de passe-passe diplo­ma­tique par lequel trois puis­sances échan­geaient leurs pions sur l’é­chi­quier d’un pays qui n’a­vait pas deman­dé à être joué.

Giang pré­pa­ra un verre. Pas un cock­tail, pas ce soir. Un verre simple — du rhum de canne dans un verre droit, sans glace, sans déco­ra­tion. Le rhum que les hommes boivent quand ils n’ont plus envie de se cacher der­rière un goût. Zhao prit le verre, le leva, le por­ta à ses lèvres, but. Ses yeux étaient humides. Pas de larmes — Zhao n’é­tait pas un homme qui pleu­rait — mais une humi­di­té brillante, une rosée de fatigue et de sou­la­ge­ment et de quelque chose d’autre que Giang iden­ti­fia comme de la honte. La honte d’un sol­dat dont l’ar­mée a occu­pé un pays étran­ger, réqui­si­tion­né sa nour­ri­ture, bous­cu­lé ses habi­tants, cas­sé les verres de son hôtel — et qui s’en va sans avoir rien réparé.

Ils burent en silence un long moment.

L’hor­loge du bar — une hor­loge fran­çaise, à balan­cier, dont le tic-tac était la seule voix régu­lière du Metro­pole — mar­quait les minutes avec une indif­fé­rence méca­nique. Au-dehors, des bruits de char­ge­ment : on empi­lait des caisses sur des camions, on rou­lait des barils, on criait des ordres en man­da­rin. L’ar­mée de Lu Han pliait bagage. Deux cent mille hommes qui s’é­taient ins­tal­lés dans Hanoï comme un fleuve dans son lit allaient refluer vers le nord, vers la fron­tière, vers la Chine où une autre guerre les atten­dait — la guerre civile entre Mao et Tchang Kaï-chek, qui serait bien plus ter­rible que tout ce qu’ils avaient vécu ici.

Zhao posa son verre. Sor­tit de la poche de sa che­mise bleue un objet qu’il pla­ça sur le comp­toir, entre eux deux, avec la déli­ca­tesse d’un homme qui dépose un œuf sur une table.

C’é­tait un briquet.

Un bri­quet en lai­ton, usé, cabos­sé, gra­vé sur un côté de carac­tères chi­nois que Giang ne pou­vait pas lire et de l’autre d’un motif — un dra­gon, minus­cule, enrou­lé sur lui-même, dont les écailles avaient été creu­sées au burin par une main patiente. Le bri­quet ne fonc­tion­nait plus — la mèche était consu­mée, la molette grip­pée — mais il avait la beau­té des objets qui ont ser­vi, qui ont été tou­chés mille fois, qui ont pas­sé de poche en poche et de main en main.

Zhao pous­sa le bri­quet vers Giang.

— Pour toi.

Il avait appris ces mots aus­si. Pour toi. Deux mots en viet­na­mien, pro­non­cés avec un accent du Yun­nan qui les ren­dait presque mécon­nais­sables mais que Giang com­prit immé­dia­te­ment, parce que cer­taines phrases n’ont pas besoin d’être bien pro­non­cées pour être bien entendues.

Giang prit le bri­quet. Le tour­na dans sa main. Sen­tit le métal tiède — tiède de la poche de Zhao, tiède de son corps, tiède de tous les moments où cet objet avait été ser­ré dans un poing, frot­té contre un pouce, appro­ché d’une ciga­rette dans le froid des mon­tagnes ou la cha­leur des bivouacs.

— Je ne peux pas accep­ter, dit-il, sachant que Zhao ne com­pren­drait pas les mots mais com­pren­drait le geste — cette hési­ta­tion, ce recul poli qui est la pre­mière étape de l’ac­cep­ta­tion dans toute culture civilisée.

Zhao secoua la tête. Ferme. Non négo­ciable. Il posa sa main sur celle de Giang — un geste bref, un geste d’homme — et refer­ma les doigts de Giang autour du briquet.

Puis il se leva. Finit son verre debout. Posa le verre sur le comp­toir — sans le cas­ser, nota Giang avec un mélange de sou­la­ge­ment et de ten­dresse — et dit quelque chose en man­da­rin. Une phrase longue, musi­cale, pleine de tons mon­tants et des­cen­dants, que Giang n’a­vait aucun moyen de com­prendre et dont il ne sau­rait jamais le conte­nu. Un adieu ? Un remer­cie­ment ? Une prière ? Un juron du Yun­nan ? Cela n’a­vait pas d’im­por­tance. Ce qui avait de l’im­por­tance, c’é­tait la façon dont Zhao pro­non­ça cette phrase — en le regar­dant dans les yeux, sans sou­rire, avec une gra­vi­té qui était, en soi, la plus belle forme de respect.

Puis Zhao se diri­gea vers la porte.

Et Giang fit quelque chose qu’il n’a­vait pas prévu.

— Attends.

Zhao se retourna.

— Viens, dit Giang.

Il ôta son tablier, le plia sur le comp­toir, étei­gnit la lampe à huile du bar, et sor­tit avec Zhao dans la nuit de Hanoï. Zhao le sui­vit sans poser de ques­tion — leur ami­tié était comme ça, fon­dée sur une confiance aveugle que les mots n’a­vaient jamais ni construite ni enta­mée. Giang mar­chait vite, par les ruelles qu’il connais­sait mieux que qui­conque, celles que les plans igno­raient, celles qui ser­pen­taient entre les mai­sons-tubes comme des veines entre des organes. Zhao le sui­vait, sa che­mise bleue flot­tant dans l’obs­cu­ri­té, ses bottes de sol­dat réson­nant sur les pavés.

Ils débou­chèrent dans une ruelle du quar­tier chi­nois de Hanoï — Hàng Buồm, la rue des Voiles, qui était depuis des siècles le cœur de la com­mu­nau­té chi­noise de la ville. Ici, les enseignes étaient en carac­tères Han, les lan­ternes étaient rouges, et l’air avait un par­fum dif­fé­rent — huile de sésame noire, poivre du Sichuan, vapeur de ravio­lis, encens de santal.

Giang s’ar­rê­ta devant une porte étroite.

On ne la voyait presque pas. Elle était coin­cée entre une échoppe de nouilles et un ate­lier de répa­ra­tion de vélos, et sa cou­leur — un rouge fané, presque brun — se fon­dait dans la pénombre comme un secret qui ne veut pas être décou­vert. Au-des­sus de la porte, une plaque de bois gra­vée de carac­tères dorés que Giang ne savait pas lire mais dont il connais­sait la signi­fi­ca­tion parce qu’un vieux Chi­nois du mar­ché la lui avait tra­duite un jour : Temple de la Bien­veillance Céleste.

Zhao regar­da la porte. Regar­da Giang. Et dans ses yeux pas­sa quelque chose — un éclair de gra­ti­tude si vif qu’il res­sem­blait à de la douleur.

Ils entrèrent.

Le temple était minus­cule. Trois mètres de large, peut-être cinq de pro­fon­deur, et si bas de pla­fond que Giang, qui n’é­tait pour­tant pas grand, sen­tait la fumée d’en­cens lui lécher le front. Mais ce qui man­quait en espace était com­pen­sé par une den­si­té visuelle qui cou­pait le souffle. Tout était rouge. Les murs étaient rouge laqué. Les colonnes étaient rouge ver­millon. Le pla­fond était constel­lé de spi­rales d’en­cens sus­pen­dues — des cônes immenses, de la taille d’un cha­peau conique, qui pen­daient comme des sta­lac­tites de fumée et dont la com­bus­tion lente, mil­li­mé­trique, pou­vait durer des semaines. Chaque spi­rale por­tait en son centre un petit papier rouge sur lequel était ins­crit un vœu — un nom, une date, une prière — et l’en­semble, vu d’en bas, res­sem­blait à une voûte céleste inver­sée, un ciel de fumée et de papier rouge sous lequel les dieux dor­maient avec un sourire.

L’au­tel, au fond, brillait.

Un autel doré — or et laque, or et bois, or et encens — sur lequel trô­naient trois sta­tues noir­cies par la fumée dont les visages sereins regar­daient les visi­teurs avec une bien­veillance miné­rale. Des oranges étaient posées en pyra­mide devant les sta­tues — des oranges d’un orange si vif, si pur, qu’elles sem­blaient émettre leur propre lumière. Des bâtons d’en­cens, fichés dans un brû­loir de bronze, se consu­maient en silence, et leur fumée mon­tait en volutes pares­seuses qui se mêlaient à celle des spi­rales du pla­fond pour for­mer un brouillard sacré, un nuage d’in­té­rieur, une atmo­sphère de rêve.

Zhao res­ta immo­bile un moment.

Puis il s’a­van­ça. Il prit un bâton d’en­cens dans le pot qui se trou­vait à gauche de l’au­tel. L’al­lu­ma à la flamme d’une bou­gie — la seule source de lumière vive dans le temple, une bou­gie rouge, tra­pue, dont la flamme ne trem­blait pas. Il tint le bâton d’en­cens entre ses deux mains jointes, le leva à hau­teur de son front, et fer­ma les yeux.

Giang se tint en retrait.

Il ne connais­sait pas les prières de Zhao. Il ne connais­sait pas ses dieux, ses ancêtres, ses morts. Mais il connais­sait le geste — les mains jointes, les yeux fer­més, les lèvres qui bougent sans bruit — et ce geste-là était uni­ver­sel. C’é­tait le geste d’un homme qui demande quelque chose à plus grand que lui. Quoi ? Giang ne le sau­rait jamais. La pro­tec­tion pour le voyage du retour. Le par­don pour les mois d’oc­cu­pa­tion. Le sou­ve­nir d’un père mort, d’une mère loin­taine, d’un vil­lage du Yun­nan aux toits de chaume. Ou peut-être rien de pré­cis — peut-être juste le besoin de se tenir debout, les yeux fer­més, dans un lieu rouge et doré, et de sen­tir la fumée d’en­cens entrer dans ses pou­mons comme une prière entre dans un cœur.

Zhao plan­ta le bâton d’en­cens dans le brû­loir de bronze. Fit trois révé­rences — pro­fondes, lentes, le buste plié à angle droit. Puis il se redres­sa, ouvrit les yeux, et regar­da Giang.

Ni l’un ni l’autre ne dit rien. La fumée d’en­cens tour­noyait entre eux, douce et âcre, et les spi­rales rouges du pla­fond conti­nuaient leur com­bus­tion patiente, et les oranges conti­nuaient de briller, et les dieux dorés conti­nuaient de sou­rire, et quelque part dans la ruelle un chat miau­la, et le bruit du monde reprit ses droits sur le silence du temple.

Ils sor­tirent.

Mar­chèrent en silence jus­qu’au Metro­pole. La ville, autour d’eux, était en mou­ve­ment — les camions chi­nois qui se char­geaient, les sol­dats qui cou­raient, les ordres criés dans la nuit. Mais dans la bulle de silence que les deux hommes avaient créée autour d’eux, rien de tout cela ne péné­trait. Ils mar­chaient côte à côte, le bar­man et le sol­dat, le Viet­na­mien et le Chi­nois, et leur silence était plus élo­quent que n’im­porte quel dis­cours de n’im­porte quel général.

Devant le Metro­pole, Zhao s’ar­rê­ta. Il ten­dit la main. Giang la ser­ra. Une poi­gnée de main brève, ferme, sans effu­sion — la poi­gnée de main de deux hommes qui savent qu’ils ne se rever­ront pas et qui ont déci­dé de ne pas en faire un drame.

Zhao tour­na les talons et dis­pa­rut dans la nuit.

Giang res­ta un moment sur le per­ron, le bri­quet de lai­ton au fond de sa poche, à écou­ter les pas de Zhao s’é­loi­gner — d’a­bord dis­tincts, puis confon­dus avec le bruit des autres bottes sur le pavé, puis per­dus, absor­bés, effa­cés par le vacarme de l’ar­mée en mou­ve­ment, comme une voix indi­vi­duelle se perd dans un chœur.

*

Le len­de­main matin, le 18 mars, Giang fut réveillé par la musique.

Pas la musique des rues — les ven­deurs ambu­lants, les radios cra­cho­tantes, les chants d’oi­seaux — mais une musique orga­ni­sée, mar­tiale, triom­phale, qui mon­tait du bou­le­vard avec la puis­sance d’un fleuve en crue. Il s’ha­billa en hâte, des­cen­dit, tra­ver­sa le hall et sor­tit sur le per­ron du Metropole.

Le spec­tacle lui cou­pa le souffle.

Le bou­le­vard — l’an­cien bou­le­vard Hen­ri-Rivière, le plus large de Hanoï, bor­dé de tama­ri­niers cen­te­naires dont les fron­dai­sons for­maient une voûte verte au-des­sus de la chaus­sée — était noir de monde. Des deux côtés, une foule com­pacte s’é­tait mas­sée, et au centre, dans un espace déga­gé par des bar­rières de bam­bou, une colonne mili­taire avançait.

Les Fran­çais étaient de retour.

C’é­tait le corps expé­di­tion­naire du géné­ral Leclerc. Des blin­dés légers d’a­bord — des auto­mi­trailleuses dont les tou­relles pivo­taient len­te­ment, comme des têtes de tor­tues métal­liques — puis des jeeps déca­po­tées char­gées d’of­fi­ciers en uni­forme impec­cable, puis l’in­fan­te­rie, en rangs ser­rés, le pas caden­cé, les casques à l’or­don­nance. Der­rière eux, des camions de trans­port, des ambu­lances, des véhi­cules de trans­mis­sion héris­sés d’an­tennes. Et au-des­sus de tout cela, accro­ché aux réver­bères, aux bal­cons, aux fenêtres — le dra­peau tri­co­lore. Des dizaines, des cen­taines de dra­peaux tri­co­lores qui avaient sur­gi de nulle part, sor­tis de tiroirs, de malles, de cachettes où ils avaient dor­mi pen­dant cinq ans, et qui cla­quaient main­te­nant dans le vent du matin avec une arro­gance joyeuse.

Giang obser­vait depuis le perron.

Il obser­vait la foule — car la foule, ce matin-là, était le véri­table spec­tacle. Il y avait les Fran­çais de Hanoï — les colons, les fonc­tion­naires, les com­mer­çants qui étaient res­tés mal­gré tout et qui pleu­raient de joie, ouver­te­ment, sans rete­nue, les femmes agi­tant des mou­choirs, les hommes se décou­vrant au pas­sage du dra­peau, les enfants per­chés sur les épaules de leurs pères. Il y avait les Viet­na­miens — et c’est là que le spec­tacle deve­nait plus com­plexe, plus ambi­gu, plus inté­res­sant. Cer­tains regar­daient en silence, le visage fer­mé, les bras croi­sés, avec cette immo­bi­li­té qui est la forme viet­na­mienne de la pro­tes­ta­tion. D’autres regar­daient avec curio­si­té — ni hos­ti­li­té ni enthou­siasme, juste le regard de gens qui voient pas­ser un défi­lé et qui se demandent ce que cela va chan­ger à leur vie quo­ti­dienne. D’autres encore — les com­mer­çants, les employés des mai­sons fran­çaises, ceux dont le gagne-pain dépen­dait de la pré­sence colo­niale — applau­dis­saient, timi­de­ment, comme des figu­rants qui ne sont pas sûrs d’a­voir com­pris la scène qu’on leur demande de jouer.

Et il y avait ceux qu’on ne voyait pas. Ceux qui étaient dans la foule mais qui n’en fai­saient pas par­tie. Ceux qui regar­daient avec des yeux dif­fé­rents, des yeux qui comp­taient — les blin­dés, les fusils, les hommes — et qui enre­gis­traient, clas­saient, trans­met­taient. Liên était peut-être par­mi eux. Giang ne la cher­cha pas du regard. Il ne vou­lait pas la trouver.

Le défi­lé pas­sa devant le Metropole.

Un offi­cier — dans une jeep décou­verte, un homme tra­pu, avec un visage car­ré et des yeux d’a­cier sous un képi étoi­lé — tour­na la tête vers l’hô­tel. C’é­tait Leclerc. Giang ne le savait pas encore — il l’ap­prit plus tard, quand Dor­vil, qui avait regar­dé le défi­lé depuis sa fenêtre avec des jumelles emprun­tées à un voi­sin, lui décri­vit l’homme en détail. Leclerc regar­da le Metro­pole comme on regarde un vieil ami qu’on retrouve après une longue absence — avec sou­la­ge­ment et avec inquié­tude, parce que l’a­mi a vieilli et que ses rides racontent des choses qu’on pré­fé­re­rait ne pas savoir.

L’a­près-midi, le bar se remplit.

Pour la pre­mière fois depuis des mois, le Metro­pole réson­na de voix fran­çaises — des voix fortes, des voix de vic­toire, des voix d’hommes qui venaient de par­cou­rir des mil­liers de kilo­mètres pour reprendre pied dans un pays qu’ils consi­dé­raient comme le leur. Les offi­ciers de Leclerc enva­hirent le bar, com­man­dèrent tout ce que Giang avait, burent vite, par­lèrent fort, trin­quèrent à la France, à l’In­do­chine, à l’ar­mée, à la paix. L’at­mo­sphère était celle d’une fête — mais une fête étrange, une fête à laquelle man­quait la moi­tié des invi­tés, une fête dont la gaie­té son­nait un peu creux, comme une cloche dont le bat­tant ne touche plus tout à fait le bronze.

Le capi­taine Mori­zot entra à dix-sept heures.

Il entra comme on entre chez soi — en pous­sant la porte du pied, en lan­çant sa cas­quette sur une chaise, en saluant l’as­sem­blée d’un geste large et bruyant. Un homme jeune — vingt-huit, trente ans — avec des épaules de nageur, des che­veux blonds cou­pés court, un sou­rire trop blanc, et cette assu­rance des offi­ciers qui n’ont jamais per­du une bataille parce qu’ils n’en ont jamais livré une seule. Il por­tait un uni­forme si neuf qu’il cra­quait encore aux entour­nures et des bottes si cirées qu’elles reflé­taient les lampes du bar comme des miroirs.

— Bar­man ! Un gin tonic.

Giang le ser­vit. Mori­zot but d’un trait, cla­qua le verre sur le comp­toir — Giang tres­saillit imper­cep­ti­ble­ment — et en com­man­da un deuxième.

— Quel hôtel magni­fique. Un peu déla­bré, certes, mais magni­fique. C’est vous qui tenez le bar ?

— Oui, monsieur.

— Depuis longtemps ?

— Dix ans.

— Dix ans ! Vous avez vu les Japo­nais, alors. Et les Chi­nois. Et main­te­nant nous. Ha ! Vous devez être content de nous voir.

Giang ne répon­dit pas. Il pré­pa­ra le deuxième gin tonic — le gin comp­té au mil­li­litre, le tonic ration­né, une ron­delle de kum­quat en guise de citron — et le posa devant Mori­zot avec le geste mesu­ré d’un homme qui ne se presse pas et qui ne veut pas qu’on le presse.

Mori­zot ne remar­qua ni le geste ni le silence. Il était déjà lan­cé — il par­lait aux autres offi­ciers, racon­tait la tra­ver­sée en bateau depuis Mar­seille, la remon­tée depuis Hai­phong, l’ex­ci­ta­tion de fou­ler le sol de l’In­do­chine pour la pre­mière fois. Il par­lait de l’a­ve­nir avec la cer­ti­tude de ceux qui croient que l’a­ve­nir leur appar­tient. La France allait remettre de l’ordre. On allait recons­truire, moder­ni­ser, civi­li­ser. Les indi­gènes com­pren­draient vite où était leur inté­rêt. Ce Ho Chi Minh n’é­tait qu’un agi­ta­teur com­mu­niste, on en avait vu d’autres, on en vien­drait à bout en quelques mois.

Giang essuyait ses verres.

Il essuyait ses verres et il pen­sait au ser­gent Zhao, qui était par­ti la veille avec son armée, qui mar­chait peut-être en ce moment même sur une route du nord, vers la fron­tière chi­noise, avec ses bottes usées et sa che­mise bleue, et qui ne savait pas — ne sau­rait peut-être jamais — que l’homme qui avait pris sa place au comp­toir du Metro­pole était en train de dire exac­te­ment les mêmes choses que les sol­dats chi­nois avaient dites en arri­vant, six mois plus tôt. Nous sommes là. Tout ira bien. Faites-nous confiance.

Les langues chan­geaient. Le refrain res­tait le même.

Ce soir-là, très tard, quand le bar fut vide et que le silence eut repris ses droits, Giang sor­tit le bri­quet de Zhao de sa poche. Il le posa sur le comp­toir. Le regar­da. Le dra­gon gra­vé dans le lai­ton. Les carac­tères chi­nois qu’il ne savait pas lire. L’u­sure du métal, la patine du temps, la cha­leur per­sis­tante d’une main absente.

Il ran­gea le bri­quet dans le tiroir du comp­toir — le tiroir de gauche, celui où il gar­dait ses affaires per­son­nelles, son car­net de recettes, un sty­lo, une pho­to­gra­phie de sa mère qu’il ne mon­trait à personne.

Puis il étei­gnit les lampes, fer­ma le bar, et mon­ta se coucher.

Dans la cour du Metro­pole, le fran­gi­pa­nier lais­sait tom­ber ses fleurs dans le noir. Et quelque part au nord de la ville, sur la route de Lạng Sơn, une colonne de sol­dats chi­nois mar­chait dans la pous­sière, vers un pays qui ne les atten­dait pas plus que celui qu’ils quit­taient, et par­mi eux un ser­gent du Yun­nan ser­rait ses mains vides dans ses poches en pen­sant au goût du rhum.

CHA­PITRE 8 — L’acheteur

L’homme appa­rut un mar­di d’a­vril, à qua­torze heures, qui est l’heure morte des hôtels.

Qua­torze heures au Metro­pole, c’é­tait le moment où le res­tau­rant se vidait, où la cui­sine ran­geait ses cas­se­roles, où Madame Lê s’ac­cor­dait sa sieste inavouée, et où Giang, seul der­rière son comp­toir, pou­vait enfin s’as­seoir — il ne s’as­seyait jamais devant les clients — et feuille­ter son car­net de recettes en buvant un thé refroi­di. C’é­tait l’heure où l’hô­tel se repliait sur lui-même, comme un ani­mal qui digère, et où les bruits du dehors — cyclo-pousse, ven­deurs ambu­lants, klaxons des jeeps fran­çaises — par­ve­naient au bar assour­di, loin­tains, presque irréels, comme un monde dont on aurait bais­sé le volume.

La porte du hall s’ou­vrit sans bruit.

Giang leva les yeux de son car­net. Un homme se tenait dans l’en­trée. Il ne bou­geait pas. Il ne regar­dait pas autour de lui avec la curio­si­té d’un tou­riste ou l’empressement d’un voya­geur. Il regar­dait droit devant, les mains croi­sées dans le dos, avec cette immo­bi­li­té par­ti­cu­lière des gens qui savent exac­te­ment où ils sont et pour­quoi ils y sont.

C’é­tait un Chi­nois. Giang le sut immé­dia­te­ment — pas à cause des traits, car beau­coup de Viet­na­miens du nord avaient des traits simi­laires, mais à cause de la tenue. L’homme por­tait un cos­tume trois-pièces de cou­leur anthra­cite, cou­pé dans un tis­su qui n’é­tait ni de la soie ni du coton mais quelque chose d’in­ter­mé­diaire, un tis­su qui avait le tom­bé de la soie et la soli­di­té du coton, un tis­su qu’on ne trou­vait pas à Hanoï et pro­ba­ble­ment pas à Sai­gon non plus. Le gilet était bou­ton­né haut. La cra­vate — gris perle, sobre — for­mait un nœud dont la per­fec­tion géo­mé­trique tenait du pro­dige. Et les chaussures.

Les chaus­sures étaient noires. Des riche­lieus à bout droit, lacés, cirés à un degré de brillance qui fri­sait l’abs­trac­tion. Pas un grain de pous­sière. Pas une éra­flure. Pas une trace de boue, alors qu’il était impos­sible de tra­ver­ser Hanoï en avril sans ramas­ser sur ses sou­liers au moins une couche de terre rouge, une écla­bous­sure de flaque, un sou­ve­nir des ruelles défon­cées. Ces chaus­sures étaient une décla­ra­tion — une décla­ra­tion d’un homme qui refuse la réa­li­té des rues ou qui a les moyens de s’en affranchir.

L’homme tra­ver­sa le hall à pas lents.

Il ne se diri­gea pas vers la récep­tion — il n’y avait per­sonne à la récep­tion, le récep­tion­niste étant par­ti déjeu­ner. Il ne se diri­gea pas vers le bar. Il se diri­gea vers l’es­ca­lier, puis chan­gea d’a­vis, pivo­ta vers le salon de lec­ture, en pous­sa la porte, entra, res­ta une minute exacte — Giang comp­ta — puis res­sor­tit. Fit trois pas dans le cou­loir, s’ar­rê­ta devant le tableau qui repré­sen­tait la baie d’A­long — une croûte colo­niale dont les cou­leurs avaient viré au jaune mais dont le cadre doré gar­dait une cer­taine majes­té — et l’exa­mi­na avec l’at­ten­tion d’un commissaire-priseur.

Puis il se tour­na vers le bar.

Il mar­cha vers Giang. S’as­sit sur le tabou­ret cen­tral — pas celui de Dor­vil, pas celui de Madame Lê, le tabou­ret du milieu, le tabou­ret neutre, le tabou­ret que per­sonne ne récla­mait jamais et qui était, pour cette rai­son, le plus dis­po­nible. Il posa ses mains sur le comp­toir. Des mains soi­gnées. Des ongles taillés courts, propres, avec un éclat de ver­nis trans­pa­rent qui aurait pu être natu­rel mais qui ne l’é­tait pas.

— Un thé, dit-il en français.

Un fran­çais par­fait. Pas un fran­çais d’é­tran­ger — pas un fran­çais labo­rieux, hési­tant, truf­fé de pièges gram­ma­ti­caux — mais un fran­çais fluide, natu­rel, avec un accent que Giang n’ar­ri­vait pas à situer. Pas un accent chi­nois. Pas un accent viet­na­mien. Quelque chose d’autre — une inflexion qui évo­quait Shan­ghai, ou peut-être Hong Kong, ou peut-être une ville euro­péenne dans laquelle cet homme avait vécu assez long­temps pour que la langue lui colle à la peau.

Giang pré­pa­ra le thé. Le thé vert du Thái Nguyên, le même qu’il ser­vait à Oncle Quốc, le même qu’il avait ser­vi à Hồ Chí Minh. Il le posa devant l’homme dans une tasse de céla­don — la belle vais­selle, ins­tinc­ti­ve­ment, sans y réflé­chir, parce que quelque chose chez cet homme com­man­dait la belle vaisselle.

L’homme but une gor­gée. Repo­sa la tasse. Regar­da Giang.

— Ce thé est du Thái Nguyên ?

— Oui, monsieur.

— Pre­mière récolte ?

— Deuxième, monsieur.

— La pre­mière est meilleure. Plus douce. Moins d’a­mer­tume en fin de bouche.

Giang ne répon­dit pas, mais quelque chose bou­gea à l’in­té­rieur de lui — un fris­son de recon­nais­sance, le fris­son du spé­cia­liste qui ren­contre un autre spé­cia­liste. L’homme connais­sait le thé. Pas comme un ama­teur qui a lu un livre. Comme quel­qu’un qui a bu, com­pa­ré, goû­té, jugé, pen­dant des années, dans des villes dif­fé­rentes, avec des eaux dif­fé­rentes, à des alti­tudes différentes.

— Com­ment vous appe­lez-vous ? deman­da l’homme.

— Giang. Nguyễn Văn Giang.

— Vous êtes barman.

— Oui, monsieur.

— Depuis longtemps ?

— Dix ans.

— C’est long. Cet hôtel a de la chance de vous avoir.

Ce n’é­tait pas un com­pli­ment — c’é­tait un constat. Pro­non­cé sans cha­leur mais sans froi­deur non plus, avec la neu­tra­li­té d’un homme qui éva­lue un actif. Giang eut l’im­pres­sion fugace d’être pesé, mesu­ré, coté — non pas comme un être humain mais comme un élé­ment d’un ensemble, une pièce d’un méca­nisme, un com­po­sant qu’on exa­mine avant d’a­che­ter la machine.

L’homme finit son thé. Se leva. Lais­sa sur le comp­toir un billet — un billet en piastres indo­chi­noises, pas en mon­naie chi­noise — d’une valeur qui cor­res­pon­dait à dix tasses de thé.

— Je revien­drai, dit-il.

Et il sor­tit du Metro­pole comme il y était entré — sans bruit, sans hâte, avec des chaus­sures impeccables.

*

Il revint trois jours plus tard. Puis une semaine après. Puis deux fois dans la même semaine.

Chaque fois, le même rituel. Qua­torze heures. Le thé vert. Le tabou­ret cen­tral. Les chaus­sures. Mais à chaque visite, l’homme élar­gis­sait son péri­mètre. Il deman­da à voir la salle de res­tau­rant. Puis les cui­sines — où le cui­si­nier Bảo, sur­pris par cette intru­sion, faillit lâcher sa louche dans la soupe. Puis les chambres — il mon­ta au pre­mier étage, ouvrit les portes une à une, entra, res­sor­tit, sans com­men­taire. Puis la cour inté­rieure. Puis les combles. Puis la cave.

Madame Lê fut la pre­mière à comprendre.

— Il achète, dit-elle à Giang un soir, debout dans le cou­loir, son car­net ser­ré contre la poitrine.

— Il achète quoi ?

— L’hô­tel.

— Com­ment le savez-vous ?

— Parce que j’ai fait la même chose quand je suis arri­vée ici, il y a trente ans. On regarde tout. On touche les murs. On ouvre les pla­cards. On goûte l’eau. On véri­fie la plom­be­rie. Et ensuite, on décide.

— Mais qui est-il ?

Madame Lê pin­ça les lèvres. Elle n’ai­mait pas ne pas savoir. Toute sa vie avait été construite sur le savoir — savoir où étaient les draps, savoir qui avait volé le chan­de­lier, savoir quel régime venait après l’autre. Ne pas savoir était une fai­blesse qu’elle ne s’au­to­ri­sait pas.

— Je vais me ren­sei­gner, dit-elle.

Elle se ren­sei­gna. Il lui fal­lut trois jours — trois jours de conver­sa­tions mur­mu­rées avec les com­mer­çants chi­nois du quar­tier Hàng Buồm, les récep­tion­nistes des autres hôtels, un fonc­tion­naire viet­na­mien du ser­vice du cadastre à qui elle appor­ta, en guise de pot-de-vin, un paquet de thé et un sou­rire, ce qui, venant de Madame Lê, équi­va­lait à une fortune.

Elle revint avec un nom : Giu Sinh Hoi.

— Un homme d’af­faires chi­nois. Basé à Cho­lon, le quar­tier chi­nois de Sai­gon. For­tune dans le com­merce du riz et de l’o­pium — l’un légal, l’autre moins. Des connexions à Shan­ghai, à Hong Kong, à Sin­ga­pour. Per­sonne ne sait son âge exact. Per­sonne ne sait s’il est marié. Per­sonne ne sait ce qu’il veut.

— Sauf ache­ter le Metropole.

— Sauf ache­ter le Metropole.

Giang digé­ra l’in­for­ma­tion comme il digé­rait tout — en silence, der­rière son comp­toir, en polis­sant un verre. Le Metro­pole allait chan­ger de mains. C’é­tait logique — dans un pays qui chan­geait de régime comme d’autres changent de che­mise, les pro­prié­tés chan­geaient de pro­prié­taire avec la même flui­di­té. Les Fran­çais avaient construit l’hô­tel. Les Japo­nais l’a­vaient occu­pé. Les Chi­nois l’a­vaient pillé. Le gou­ver­ne­ment viet­na­mien l’a­vait récu­pé­ré. Et main­te­nant, un homme d’af­faires chi­nois de Cho­lon allait l’a­che­ter avec de l’argent gagné dans le riz et l’o­pium. C’é­tait la valse des pro­prié­taires, le car­rou­sel des puis­sances, et Giang, plan­té der­rière son comp­toir comme un arbre au milieu d’un fleuve, regar­dait pas­ser les saisons.

La visite sui­vante de Giu Sinh Hoi fut différente.

Il arri­va à qua­torze heures, comme d’ha­bi­tude, mais cette fois il n’é­tait pas seul. Deux hommes l’ac­com­pa­gnaient — un comp­table, à en juger par la ser­viette de cuir et le crayon der­rière l’o­reille, et un homme plus cor­pu­lent, en cos­tume gris, dont le rôle n’é­tait pas immé­dia­te­ment iden­ti­fiable mais dont la car­rure sug­gé­rait qu’il n’é­tait pas là pour comp­ter les serviettes.

Giu Sinh Hoi s’as­sit au comp­toir. Les deux autres res­tèrent debout.

— Du thé, dit-il. Pour trois.

Giang pré­pa­ra trois tasses. Giu Sinh Hoi but la sienne, les deux autres ne tou­chèrent pas aux leurs — par dis­ci­pline, par défé­rence, ou parce qu’ils n’ai­maient pas le thé, Giang n’au­rait pas su dire.

— Giang, dit Giu Sinh Hoi.

C’é­tait la pre­mière fois qu’il l’ap­pe­lait par son pré­nom. Pas « mon­sieur Giang », pas « le bar­man » — Giang, tout court, comme un ami. Sauf que cet homme n’a­vait pas d’a­mis — Giang en était aus­si sûr que de la qua­li­té de son robusta.

— Oui, monsieur ?

— Qu’est-ce que vous buvez, ici, quand il n’y a plus de cham­pagne, plus de whis­ky, plus de rien ?

— On invente.

— Mon­trez-moi.

Giang hési­ta un quart de seconde. Puis il fit ce qu’il fai­sait le mieux — il impro­vi­sa. Il sor­tit sa petite bou­teille sans éti­quette — celle qui ren­dait Dor­vil fou de curio­si­té —, ver­sa un trait de son rhum de canne, pres­sa un kum­quat, ajou­ta du gin­gembre râpé, une pin­cée de sucre, et finit par une feuille de citron­nelle frois­sée entre ses doigts pour en libé­rer l’huile essen­tielle. Il mélan­gea le tout, ver­sa dans un verre droit, et le posa devant Giu Sinh Hoi.

L’homme goû­ta. Ses lèvres ne bou­gèrent pas. Ses yeux non plus. Rien, sur ce visage par­fai­te­ment com­po­sé, ne tra­his­sait une réac­tion. Puis il repo­sa le verre, et dit, d’une voix égale :

— C’est remarquable.

Il se tour­na vers le comp­table. Dit quelque chose en can­to­nais — une phrase brève, sèche, qui res­sem­blait à un ordre. Le comp­table ouvrit sa ser­viette, en sor­tit un docu­ment, le posa sur le comp­toir. Giu Sinh Hoi ne le regar­da pas. Il regar­dait Giang.

— Je vais ache­ter cet hôtel, dit-il. Les papiers sont en cours. Je vou­lais que vous le sachiez.

— Mer­ci de me pré­ve­nir, monsieur.

— Je ne vous pré­viens pas. Je vous informe. Ce n’est pas la même chose. Je vous informe parce que cet hôtel a besoin de son bar­man, et je ne veux pas que son bar­man parte.

Giang sou­tint le regard de l’homme. C’é­tait un regard qui ne cil­lait pas — un regard de joueur, de com­mer­çant, de sur­vi­vant. Un regard qui avait vu des choses que Giang ne pou­vait pas ima­gi­ner — les fume­ries de Cho­lon, les entre­pôts du port de Sai­gon, les salons feu­trés de Shan­ghai où les empires se jouaient à la table de mah-jong. C’é­tait un regard qui ne deman­dait pas la confiance mais qui n’a­vait pas besoin de la deman­der, parce qu’il offrait en échange quelque chose de plus fiable que la confiance — l’in­té­rêt mutuel.

— Je ne pars pas, dit Giang.

Giu Sinh Hoi hocha la tête. Un seul hoche­ment, mini­mal, suf­fi­sant. Puis il finit son verre — le cock­tail impro­vi­sé, le mélange de rhum et de kum­quat et de gin­gembre et de citron­nelle — et se leva.

— Une der­nière chose, dit-il en se retour­nant sur le seuil du bar. Ce que vous met­tez dans votre bou­teille sans éti­quette — c’est de l’al­cool de riz infu­sé au pam­ple­mousse, n’est-ce pas ?

Giang le regar­da, stu­pé­fait. Per­sonne — ni Dor­vil, ni Madame Lê, ni aucun client en dix ans — n’a­vait deviné.

— Oui, monsieur.

Giu Sinh Hoi esquis­sa quelque chose qui n’é­tait pas tout à fait un sou­rire mais qui était la chose la plus proche d’un sou­rire que son visage sem­blait capable de pro­duire — un léger relè­ve­ment du coin droit de la bouche, une lueur dans l’œil, un adou­cis­se­ment fugi­tif des traits qui dis­pa­rut aus­si vite qu’il était apparu.

— Je m’en dou­tais, dit-il. Mon grand-père en faisait.

Et il sor­tit, sui­vi de ses deux hommes, avec ses chaus­sures impec­cables et son mys­tère intact.

*

Ce soir-là, Dor­vil des­cen­dit au bar à dix-huit heures.

— J’ai enten­du dire que l’hô­tel a été vendu.

— Pas encore. Mais bientôt.

— Un Chinois ?

— Un homme d’affaires.

— Chi­nois.

— Oui.

Dor­vil s’ac­cou­da au comp­toir. Il avait son air des mau­vais jours — les cernes plus pro­fonds, le regard plus lourd, la barbe de trois jours qui lui don­nait l’as­pect d’un nau­fra­gé élégant.

— C’est par­fait, dit-il avec une iro­nie lasse. Les Fran­çais construisent, les Japo­nais occupent, les Chi­nois achètent. Et nous, au milieu, on boit. Fais-moi un de tes trucs, Giang. Un de tes trucs qui n’ont pas de nom et qui font oublier le nom des choses.

Giang pré­pa­ra le cock­tail. Il le pré­pa­ra avec du rhum, du kum­quat, du gin­gembre, et un trait de sa bou­teille sans éti­quette — l’al­cool de riz au pam­ple­mousse, le secret éven­té par les chaus­sures impec­cables d’un homme qui ne sou­riait pas.

Dor­vil but.

— L’hô­tel change, dit-il. La ville change. Le pays change. Et toi, Giang, tu ne changes pas. Tu es tou­jours là, der­rière ton comp­toir, avec ton chif­fon et tes verres. Tu es le seul point fixe de cet endroit.

— Les points fixes sont ennuyeux.

— Les points fixes sont néces­saires. Sans eux, le monde tourne dans le vide.

Giang ne répon­dit pas. Il pen­sa à Giu Sinh Hoi et à ses chaus­sures. À Zhao et à son bri­quet. À Sain­te­ny et à ses mains qui trem­blaient. À Hồ Chí Minh et à ses san­dales de caou­tchouc. Tant de pieds dif­fé­rents avaient fou­lé ce sol. Tant de semelles avaient usé ces dalles. Et lui, Giang, il les regar­dait pas­ser, du matin au soir, debout der­rière un comp­toir d’a­ca­jou, dans un hôtel qui chan­geait de nom comme d’autres chan­geaient de dra­peau, et dont la seule constante — la seule, l’u­nique, l’ir­ré­duc­tible — était le goût du café, l’o­deur du thé, et le bruit d’un verre qu’on pose sur le bois.

CHA­PITRE 9 — Le lac

Il y avait des dimanches où Giang n’ap­par­te­nait à personne.

Pas au Metro­pole, pas aux clients, pas aux verres, pas au comp­toir d’a­ca­jou — à per­sonne. Madame Lê lui accor­dait un dimanche sur deux, à condi­tion qu’il lais­sât le bar en état et qu’il ne posât pas de ques­tions sur ce qu’elle ferait en son absence, ce qui, tra­duit dans la langue de Madame Lê, signi­fiait qu’elle tien­drait le bar elle-même, qu’elle le tien­drait mal, qu’elle le savait, et qu’il n’a­vait pas inté­rêt à le lui faire remarquer.

Ce dimanche d’a­vril, Giang se leva tôt — plus tôt que d’ha­bi­tude, ce qui était dire, car il se levait d’ha­bi­tude avant le soleil — et sor­tit du Metro­pole par la porte de ser­vice, sans tablier, sans chif­fon, sans la moindre res­pon­sa­bi­li­té envers un verre quel­conque. Il por­tait une che­mise blanche — tou­jours — et un pan­ta­lon de coton sombre, et des san­dales en cuir qui avaient la sou­plesse des choses long­temps por­tées. Il n’emportait rien. Pas de panier, pas de car­net, pas de liste de courses. Un homme libre, pen­dant quelques heures, dans une ville qui ne l’é­tait pas tout à fait.

Il mar­cha vers le lac.

Le lac Hoàn Kiếm était à dix minutes du Metro­pole — dix minutes de Hanoï, c’est-à-dire une éter­ni­té sen­so­rielle, un monde com­plet de bruits, d’o­deurs et de ren­contres com­pri­mé dans quelques cen­taines de mètres. Giang lon­gea le bou­le­vard, tour­na dans une ruelle où une vieille dame ven­dait du xôi — du riz gluant cuit à la vapeur, teint en vio­let par des feuilles de gấc, sau­pou­dré de graines de sésame et de caca­huètes pilées — et en ache­ta une por­tion qu’elle lui ten­dit dans une feuille de bana­nier avec un sou­rire éden­té qui valait tous les embal­lages du monde. Il man­gea en mar­chant, le riz gluant tiède et sucré fon­dant sur la langue, les grains de sésame cra­quant entre les dents, et il pen­sa que le bon­heur, quand il exis­tait, avait exac­te­ment cette consis­tance — tiède, com­pact, éphé­mère, et enve­lop­pé dans une feuille.

Le lac appa­rut au détour d’une rue, comme il appa­rais­sait tou­jours — d’un seul coup, sans pré­ve­nir, comme une phrase qui com­mence au milieu.

Hoàn Kiếm. Le lac de l’É­pée res­ti­tuée. Un ovale d’eau verte au centre de la ville, entou­ré de saules pleu­reurs et de banians dont les racines aériennes tom­baient vers la sur­face comme des doigts cher­chant leur reflet. L’eau n’é­tait pas claire — elle ne l’a­vait jamais été, elle ne le serait jamais, car le lac était vivant, nour­ri par les pluies et les eaux sou­ter­raines, habi­té par des tor­tues géantes dont cer­taines, disait la légende, avaient plu­sieurs siècles et por­taient sur leur cara­pace la mémoire de la ville. L’eau était verte, d’un vert pro­fond, opaque, un vert de jade, un vert de mousse, un vert qui absor­bait la lumière et ne la ren­dait pas.

Au milieu du lac, sur un îlot minus­cule, se dres­sait la tour de la Tor­tue — Tháp Rùa — une petite pagode de pierre grise dont la sil­houette, reflé­tée dans l’eau verte, sem­blait flot­ter entre deux mondes, entre le ciel et le fond, entre le réel et le rêve. Et sur un autre îlot, relié à la rive par un pont de bois laqué rouge — rouge vif, rouge écla­tant, rouge irréel, un rouge qui n’exis­tait dans aucune palette occi­den­tale et qui était le rouge des temples, des lan­ternes, des enve­loppes de chance — se trou­vait le temple Ngọc Sơn, le temple de la Mon­tagne de Jade.

Giang tra­ver­sa le pont.

Le pont Thê Húc — le pont du Soleil Levant — était une courbe de bois rouge qui enjam­bait l’eau avec la grâce d’un sour­cil levé. Sous ses pas, les planches cra­quaient dou­ce­ment, et l’eau du lac, en des­sous, reflé­tait le rouge des balus­trades en le mêlant au vert de sa propre sur­face, créant une cou­leur qui n’a­vait pas de nom — un vert-rouge, un rouge-vert, une cou­leur de songe. Des lotus pous­saient le long des berges de l’î­lot, leurs grandes feuilles rondes éta­lées sur l’eau comme des pla­teaux de jade, leurs fleurs roses dres­sées vers le ciel avec cette digni­té ver­ti­cale qui avait fait du lotus le sym­bole de tout ce qui est pur dans un monde qui ne l’est pas.

Le temple Ngọc Sơn était petit, ancien, satu­ré de sens.

Un por­tique de pierre en mar­quait l’en­trée, sur­mon­té de carac­tères chi­nois gra­vés dans la pierre — des invo­ca­tions, des béné­dic­tions, des frag­ments de sagesse confu­céenne que les siècles avaient ren­dus à moi­tié illi­sibles mais qui conti­nuaient de veiller sur les visi­teurs comme des gardes endor­mis. À l’in­té­rieur, la pénombre sen­tait l’en­cens et le bois vieux. Des colonnes laquées rouge et or sou­te­naient un pla­fond bas sur lequel des dra­gons peints s’en­rou­laient dans des nuages de fumée sty­li­sés. Un autel, au fond, por­tait des sta­tues — des géné­raux, des let­trés, des divi­ni­tés taoïstes dont les visages sévères étaient adou­cis par la lueur des bou­gies et par la patine de la fumée accu­mu­lée sur des décen­nies de prières.

Mais ce qui fas­ci­nait le plus Giang, ce n’é­taient ni les sta­tues ni les dra­gons — c’é­tait la tortue.

Dans une vitrine de verre, au centre du temple, repo­sait le corps empaillé d’une tor­tue géante du lac Hoàn Kiếm. Elle mesu­rait plus d’un mètre de long. Sa cara­pace, d’un brun ver­dâtre, por­tait les marques du temps comme un visage porte ses rides — chaque écaille racon­tait une année, chaque fis­sure racon­tait une sai­son, et l’en­semble com­po­sait une carte de la lon­gé­vi­té que les hommes rêvaient de pos­sé­der et que seules les tor­tues savaient lire. On l’a­vait pêchée morte dans le lac en 1968 — non, se cor­ri­gea Giang, pas encore, on la pêche­rait plus tard, bien plus tard, il mélan­gait les temps parce que la tor­tue, jus­te­ment, annu­lait le temps, parce que sa pré­sence dans le temple était à la fois pas­sée, pré­sente et future, comme le lac lui-même, comme Hanoï elle-même, comme tout ce qui vit assez long­temps pour ne plus appar­te­nir à aucune époque.

Giang s’as­sit sur un banc de pierre, à l’ombre d’un banian, face au lac.

Le dimanche matin, Hoàn Kiếm appar­te­nait aux Hanoïens. Pas aux sol­dats, pas aux diplo­mates, pas aux occu­pants de pas­sage — aux gens. Des couples se pro­me­naient le long de la rive, les femmes en áo dài de cou­leur, les hommes en che­mise blanche, mar­chant len­te­ment, sans but, avec cette len­teur déli­bé­rée qui est la forme viet­na­mienne de la liber­té. Des vieux mes­sieurs pra­ti­quaient le tai-chi sous les saules, leurs mou­ve­ments si fluides qu’ils sem­blaient nager dans l’air. Des enfants cou­raient entre les arbres en pous­sant des cer­ceaux de bam­bou. Un joueur de đàn bầu — la cithare mono­corde, l’ins­tru­ment le plus mélan­co­lique du Viet­nam, dont la note unique, modu­lée par une tige de bam­bou flexible, pou­vait expri­mer toute la gamme des émo­tions humaines avec une seule corde — était assis au bord de l’eau et fai­sait mon­ter dans le matin une mélo­die si triste et si belle que les pas­sants ralen­tis­saient pour l’é­cou­ter, comme on ralen­tit devant un cou­cher de soleil.

— La ville des mille ans res­pire encore, dit une voix der­rière Giang.

Il n’eut pas besoin de se retour­ner. L’é­ven­tail de papier de riz, la voix de par­che­min, l’o­deur d’en­cens froid qui sui­vait le vieil homme comme un par­fum per­son­nel — c’é­tait Oncle Quốc.

— Vous venez sou­vent ici ? deman­da Giang.

— Chaque dimanche. Depuis plus long­temps que tu ne peux l’imaginer.

Le vieil homme s’as­sit à côté de lui sur le banc de pierre. Son áo dài de soie brune se fon­dit dans l’ombre du banian comme si le tis­su et l’é­corce étaient faits de la même matière. Il posa son éven­tail fer­mé sur ses genoux. Regar­da le lac.

— Tu connais l’his­toire de l’é­pée ? demanda-t-il.

— Tout le monde la connaît.

— Tout le monde connaît les mots. Pas tout le monde connaît l’histoire.

Giang sou­rit. C’é­tait la manière d’Oncle Quốc — poser une ques­tion dont il connais­sait la réponse, attendre qu’on réponde, puis cor­ri­ger la réponse sans avoir l’air de cor­ri­ger. Une péda­go­gie de let­tré confu­céen, patiente, oblique, infatigable.

— Raconte-moi, alors.

Oncle Quốc fer­ma les yeux. Quand il par­lait les yeux fer­més, sa voix chan­geait — elle deve­nait plus pro­fonde, plus lente, comme si elle venait de plus loin que sa gorge, comme si elle remon­tait d’un puits inté­rieur où les siècles étaient sto­ckés en couches successives.

— Au XVe siècle, le pays était occu­pé par les Ming. La Chine avait enva­hi le Đại Việt et impo­sé sa loi — ses fonc­tion­naires, sa langue, ses impôts, ses dieux. Pen­dant dix ans, les Viet­na­miens avaient résis­té, dans les mon­tagnes, dans les forêts, avec des armes de for­tune et une colère patiente. Et puis un jour, un pêcheur du lac — ce lac, Giang, celui que tu regardes en ce moment — trou­va dans ses filets une lame. Une lame d’a­cier, par­faite, sans rouille, comme si le lac l’a­vait conser­vée depuis la nuit des temps pour ce moment précis.

Il fit une pause. Ouvrit les yeux. Les referma.

— Le pêcheur appor­ta la lame à Lê Lợi, le chef de la résis­tance. Lê Lợi la mon­ta sur une poi­gnée d’or et en fit une épée. Avec cette épée, il vain­quit les Ming. Il les chas­sa du pays. Il res­tau­ra l’in­dé­pen­dance. Dix ans de guerre, des mil­liers de morts, des vil­lages brû­lés, des familles détruites — et au bout, la vic­toire. Le Đại Việt était libre.

Le joueur de đàn bầu, au bord de l’eau, tira une note longue, vibrante, qui mon­ta dans l’air comme une question.

— Mais l’his­toire ne s’ar­rête pas là, conti­nua Oncle Quốc. Après la vic­toire, Lê Lợi devint roi. Il régna depuis Hanoï. Et un jour, il se pro­me­nait sur ce lac — sur ce même lac, Giang, à l’en­droit exact où nous sommes — quand une tor­tue géante sur­git de l’eau. La tor­tue ouvrit la gueule et prit l’é­pée dans la main du roi. Et elle plon­gea. Elle empor­ta l’é­pée au fond du lac. Et depuis ce jour, per­sonne ne l’a jamais revue.

Silence. Le banian au-des­sus d’eux lais­sa tom­ber une feuille qui se posa sur l’eau sans bruit.

— Pour­quoi ? deman­da Giang. Pour­quoi la tor­tue a‑t-elle repris l’épée ?

— Parce que l’é­pée n’a­vait jamais appar­te­nu au roi. Elle appar­te­nait au lac. Au pays. Au temps. Elle avait été prê­tée — prê­tée pour un usage pré­cis, dans un moment pré­cis. Et quand cet usage était accom­pli, elle devait être ren­due. Rien ne nous appar­tient, Giang. Ni les épées, ni les vic­toires, ni les hôtels, ni les pays. Tout est prê­té. Tout est rendu.

Il ouvrit les yeux. Regar­da Giang. Et dans ce regard de vieil homme — un regard qui avait la cou­leur du lac, un vert pro­fond, opaque, inson­dable — Giang vit quelque chose qui res­sem­blait à un avertissement.

— Les Fran­çais sont reve­nus, dit Oncle Quốc. Ils croient que ce pays leur appar­tient. Les Chi­nois sont par­tis. Ils croyaient que ce pays leur appar­te­nait. Ho Chi Minh croit que ce pays lui appar­tient. Ils ont tous tort. Ce pays appar­tient au lac. Aux tor­tues. Au temps. Et le temps est patient. Le temps attend.

Il se leva. Épous­se­ta son áo dài d’un geste machi­nal. Prit son éventail.

— Je rentre. Le thé m’attend.

— Le thé peut attendre.

— Le thé peut attendre. Pas moi. Je suis vieux, Giang. Je n’ai plus le luxe de la patience.

Il rit — un rire sec, un rire de feuille morte — et s’é­loi­gna sur le che­min qui lon­geait la rive, sa sil­houette brune se fon­dant peu à peu dans le vert des saules et le rouge du pont, jus­qu’à dis­pa­raître, comme tout dis­pa­rais­sait autour du lac Hoàn Kiếm — les rois, les épées, les tor­tues, les empires — hap­pé par cette eau verte qui ne ren­dait rien de ce qu’elle avait pris.

Giang res­ta.

Il res­ta long­temps, assis sur son banc de pierre, à regar­der le lac. Le soleil mon­tait et la lumière chan­geait — d’or pâle elle deve­nait blanche, puis jaune, puis presque vio­lente, cette lumière d’a­vril à Hanoï qui fait vibrer les cou­leurs et trem­bler les ombres. Les pro­me­neurs se mul­ti­pliaient. Un ven­deur de kem — de glace — pas­sa avec sa car­riole et Giang lui ache­ta un cor­net de glace au coco, qu’il man­gea len­te­ment, en le tour­nant pour attra­per les gouttes qui cou­laient, avec l’ap­pli­ca­tion d’un enfant et le plai­sir d’un homme qui s’au­to­rise, pour une fois, à ne rien faire d’utile.

Il pen­sa à sa vie. Pas à la vie de bar­man — celle-là, il la connais­sait par cœur, il en connais­sait les gestes, les rythmes, les gra­ti­fi­ca­tions et les limites. Non, il pen­sa à l’autre vie, celle qu’il n’a­vait pas encore vécue, celle qui exis­tait quelque part dans un ave­nir qu’il n’ar­ri­vait pas à ima­gi­ner clai­re­ment mais dont il sen­tait la pré­sence, comme on sent un cou­rant sous-marin quand on nage en sur­face. Liên avait dit : un jour, tu ouvri­ras ton propre café. Un endroit à toi. Petit, beau, avec de la musique. Les mots étaient res­tés. Ils avaient ger­mé quelque part, dans un recoin de sa pen­sée, et main­te­nant ils pous­saient, len­te­ment, comme les lotus du lac pous­saient à tra­vers la boue — d’a­bord une tige, puis une feuille, puis cette fleur impro­bable qui jaillit du fond le plus sombre pour s’ou­vrir à la surface.

Un café à lui. Un endroit où il ne ser­vi­rait pas sous un dra­peau — ni fran­çais, ni japo­nais, ni chi­nois, ni même viet­na­mien. Un endroit où le seul dra­peau serait l’a­rôme du café, et la seule allé­geance celle du goût.

Il regar­da la sur­face du lac. Pas une ride. L’eau verte, immo­bile, gar­dait ses secrets — l’é­pée, les tor­tues, les siècles.

Puis Giang se leva, jeta le bout de son cor­net de glace aux pois­sons du lac, et ren­tra au Metropole.

Il avait des verres à polir.

CHA­PITRE 10 — Les fan­tômes du Metropole

La nuit, l’hô­tel parlait.

Pas avec des mots — avec des bruits. Des cra­que­ments dans les boi­se­ries, des grin­ce­ments de portes que per­sonne n’a­vait ouvertes, des sou­pirs de tuyau­te­rie, des cla­que­ments de volets que le vent du fleuve Rouge pous­sait avec l’obs­ti­na­tion d’un visi­teur qui insiste. Le Metro­pole, la nuit, n’é­tait plus un hôtel — c’é­tait un orga­nisme, un être vivant fait de bois et de pierre et de mémoire, qui res­pi­rait dans le noir avec la régu­la­ri­té d’un dor­meur et qui, par­fois, comme les dor­meurs, mur­mu­rait dans son som­meil des choses incompréhensibles.

Giang aimait la nuit.

Il aimait la nuit parce que la nuit, le bar lui appar­te­nait entiè­re­ment. Plus de clients, plus de com­mandes, plus de sou­rires obli­ga­toires. Juste le comp­toir, les verres, la lampe à huile, et ce silence par­ti­cu­lier de la nuit tro­pi­cale qui n’est pas vrai­ment un silence — c’est un four­mille­ment, une tapis­se­rie sonore tis­sée de grillons, de geckos, de gre­nouilles loin­taines, de chiens errants qui dia­loguent d’un bout à l’autre de la ville avec l’ur­gence de mes­sa­gers por­teurs de nou­velles que per­sonne ne comprend.

Ce soir-là — un soir de mai, tiède, lourd, char­gé de l’hu­mi­di­té qui annon­çait la mous­son — Giang fer­ma le bar à vingt-trois heures. Le der­nier client était par­ti depuis une heure — un jour­na­liste aus­tra­lien, ins­tal­lé au Metro­pole depuis une semaine, qui buvait du gin avec une régu­la­ri­té métro­no­mique et qui n’a­dres­sait la parole à per­sonne, sauf à son car­net, dans lequel il écri­vait des choses que Giang n’es­sayait pas de lire mais dont il soup­çon­nait qu’elles concer­naient la situa­tion poli­tique, car le jour­na­liste avait ce regard — ce regard fixe, cal­cu­la­teur, légè­re­ment absent — des gens qui observent le monde pour le racon­ter à d’autres.

Giang lava les der­niers verres. Étei­gnit la lampe prin­ci­pale. N’en gar­da qu’une — la petite, celle qu’il posait au bout du comp­toir, dont la flamme basse et dorée trans­for­mait le bar en grotte.

Il s’as­sit.

Il ne s’as­seyait presque jamais — dix heures debout par jour, six jours par semaine, mais debout par choix, debout par prin­cipe, parce qu’un bar­man assis n’est plus un bar­man, c’est un client de l’autre côté du comp­toir. Mais la nuit, quand il n’y avait per­sonne, il s’au­to­ri­sait ce luxe. Il s’as­seyait sur le tabou­ret de Dor­vil — le deuxième en par­tant de la gauche — et il regar­dait le bar depuis l’autre côté, depuis le côté des clients, et il voyait ce qu’ils voyaient : les bou­teilles ali­gnées, les verres qui brillaient dans la pénombre, le bois du comp­toir poli par des mil­liers de coudes, et der­rière, le mur où une pho­to­gra­phie jau­nie mon­trait le Metro­pole en 1901, le jour de son inau­gu­ra­tion — une façade blanche éblouis­sante, des colonnes, un per­ron, des mes­sieurs en cos­tume de lin et des dames en robes longues, et au-des­sus de la porte, en lettres dorées : GRAND HÔTEL METRO­POLE PALACE.

Qua­rante-cinq ans.

L’hô­tel avait qua­rante-cinq ans. Pour un homme, c’é­tait la matu­ri­té. Pour un bâti­ment tro­pi­cal, c’é­tait déjà la vieillesse. Qua­rante-cinq ans de cha­leur, d’hu­mi­di­té, de ter­mites, de typhons, de guerres, d’oc­cu­pa­tions, de négli­gences et de rafis­to­lages. Qua­rante-cinq ans de mains posées sur les rampes d’es­ca­lier, de pieds traî­nés sur les dalles, de corps cou­chés sur les mate­las, de voix réson­nant dans les cou­loirs. L’hô­tel avait absor­bé tout cela. Il l’a­vait absor­bé comme une éponge absorbe l’eau — sans tri, sans juge­ment, sans dis­tinc­tion entre le géné­ral fran­çais et le sol­dat japo­nais, entre la dan­seuse de caba­ret et l’é­pouse du gou­ver­neur, entre le cri de plai­sir et le cri de peur.

Giang fer­ma les yeux et les lais­sa venir.

Les fan­tômes.

Pas des fan­tômes au sens où Madame Lê l’en­ten­dait — Madame Lê ne croyait pas aux fan­tômes, elle croyait aux inven­taires. Pas des fan­tômes au sens des contes viet­na­miens — les esprits affa­més, les âmes errantes, les reve­nants du sep­tième mois lunaire à qui l’on offrait des repas sur des autels de for­tune. Non, les fan­tômes de Giang étaient plus dis­crets, plus intimes. C’é­taient des empreintes. Des réma­nences. Des traces de vies lais­sées dans les murs, dans le bois, dans l’air, comme le par­fum d’une femme reste dans une pièce long­temps après qu’elle en est sortie.

Il voyait — ou croyait voir, ou inven­tait, ce qui reve­nait au même — les soi­rées de l’é­poque colo­niale. Le bar illu­mi­né par des lustres de cris­tal, les offi­ciers en uni­forme blanc, les femmes en robes de soie, la musique d’un gra­mo­phone jouant un tan­go argen­tin qui se mêlait au bruit des ven­ti­la­teurs et aux rires un peu trop aigus de gens qui buvaient un peu trop vite. Il voyait André Ducamp, le fon­da­teur, debout sur le per­ron le jour de l’i­nau­gu­ra­tion, en 1901, avec sa mous­tache en gui­don de vélo et sa fier­té de bâtis­seur — un homme qui avait regar­dé un ter­rain vague au coin du bou­le­vard Hen­ri-Rivière et qui avait vu, dans le vide, un palais. Il voyait les pre­mières pro­jec­tions de ciné­ma, en 1916 — les images trem­blantes sur un drap ten­du dans la salle de res­tau­rant, les spec­ta­teurs médu­sés, ce miracle de lumière et d’ombre qui fai­sait du Metro­pole, pour un soir, le lieu le plus moderne de toute l’Indochine.

Il voyait Char­lie Chaplin.

Cha­plin était venu en 1936, en voyage de noces avec Pau­lette God­dard. Giang n’é­tait pas encore au Metro­pole — il était arri­vé la même année, quelques mois plus tard — mais le per­son­nel ancien en par­lait comme d’une appa­ri­tion. Cha­plin avait dor­mi dans la suite du pre­mier étage, avait pris son petit-déjeu­ner dans la cour inté­rieure, avait fait rire le per­son­nel en mimant un ser­veur qui ren­verse un pla­teau — un numé­ro qu’il avait impro­vi­sé en trois secondes et qui avait été, de l’a­vis una­nime, plus drôle que tous les films jamais pro­je­tés dans la salle de res­tau­rant. Pau­lette God­dard, disait-on, était si belle que les fleurs du fran­gi­pa­nier se tour­naient vers elle quand elle pas­sait — une affir­ma­tion bota­ni­que­ment dou­teuse mais poé­ti­que­ment irréfutable.

Il voyait Somer­set Mau­gham — venu avant Giang, lui aus­si, dans les années vingt, un Anglais fleg­ma­tique qui buvait du whis­ky soda et qui obser­vait le monde avec le regard d’un chi­rur­gien — froid, pré­cis, impi­toyable. On disait qu’il avait pris des notes dans le hall du Metro­pole, des notes qui étaient deve­nues des nou­velles, des nou­velles qui avaient fait le tour du monde, et que quelque part dans la prose de Mau­gham vivait l’é­cho d’un cock­tail bu au comp­toir de cet hôtel.

Il voyait Noël Coward — un autre Anglais, mais l’op­po­sé de Mau­gham : flam­boyant, bavard, théâ­tral, qui avait trans­for­mé le salon de lec­ture en scène de spec­tacle impro­vi­sé et qui avait chan­té des chan­sons de sa com­po­si­tion devant un public de fonc­tion­naires colo­niaux sidé­rés, dont cer­tains n’a­vaient jamais enten­du un Anglais chan­ter en fran­çais avec un accent aus­si réso­lu­ment britannique.

Et il voyait les autres — les ano­nymes, les sans-nom, les oubliés. Les voya­geurs de com­merce qui avaient dor­mi une nuit et étaient repar­tis sans lais­ser de trace. Les femmes seules qui avaient bu un thé dans le salon en regar­dant la pluie. Les enfants qui avaient cou­ru dans les cou­loirs en riant. Les domes­tiques qui avaient fait les lits, vidé les cen­driers, ciré les chaus­sures, por­té les valises, sans jamais figu­rer dans aucune pho­to­gra­phie, dans aucun registre, dans aucune mémoire — sauf celle de l’hô­tel, qui gar­dait tout, qui n’ou­bliait rien, et qui res­ti­tuait par­fois, la nuit, dans un cra­que­ment de plan­cher ou un cou­rant d’air inex­pli­qué, le pas­sage fur­tif d’une pré­sence effacée.

La porte du bar s’ouvrit.

Giang sur­sau­ta. Puis recon­nut la silhouette.

— Tu ne dors jamais ? demanda-t-il.

— Dor­mir est une perte de temps, répon­dit Madame Lê en s’as­seyant sur son tabou­ret — le der­nier à droite, celui qu’elle avait usé à force d’y poser le même poids au même endroit depuis trente ans.

Elle por­tait un áo dài noir — tou­jours noir — mais avait défait son chi­gnon, et ses che­veux gris tom­baient sur ses épaules, ce qui lui don­nait un air dif­fé­rent, un air presque doux, un air que Giang ne lui avait jamais vu et qui le trou­bla. Madame Lê sans son chi­gnon n’é­tait plus la gou­ver­nante — elle était une femme, tout sim­ple­ment, une femme de soixante ans qui ne dor­mait pas à une heure du matin et qui venait s’as­seoir au bar comme n’im­porte quel être humain que l’in­som­nie pousse vers la com­pa­gnie d’autrui.

— Du thé ? pro­po­sa Giang.

— Quelque chose de plus fort.

Il haus­sa un sour­cil. Madame Lê ne buvait jamais d’al­cool — c’é­tait une règle aus­si abso­lue que son chi­gnon et que son áo dài noir. Mais ce soir, appa­rem­ment, les règles étaient suspendues.

Il lui ser­vit un petit verre de son rhum de canne. Elle le prit, le huma — comme une pro­fes­sion­nelle, nota Giang avec sur­prise —, puis le but d’un trait, sans tous­ser, sans gri­ma­cer, avec l’as­su­rance de quel­qu’un qui a déjà bu et qui n’a pas oublié com­ment on fait.

— Mer­ci, dit-elle. Ne me regarde pas comme ça.

— Comme quoi ?

— Comme si j’a­vais trois têtes. J’ai eu trente ans, moi aus­si. J’ai bu du cham­pagne et j’ai dan­sé sur des tables.

Giang essaya d’i­ma­gi­ner Madame Lê dan­sant sur une table et échoua spec­ta­cu­lai­re­ment. Mais il eut la sagesse de ne pas le dire.

— C’é­tait quand ? demanda-t-il.

— En 1920. Peut-être 1921. L’hô­tel était plein tous les soirs. Il y avait un orchestre — un vrai orchestre, pas un gra­mo­phone — un pia­niste, un vio­lo­niste et un joueur de cla­ri­nette qui étaient tous les trois amou­reux de la même femme, ce qui don­nait à leur musique une ten­sion par­ti­cu­lière. Les offi­ciers fran­çais venaient avec leurs femmes. Les com­mer­çants chi­nois venaient avec leurs maî­tresses. Les jour­na­listes venaient seuls et repar­taient accom­pa­gnés. Et moi, j’a­vais vingt ans, et j’é­tais la plus jolie femme de chambre du Metropole.

Elle dit cela sans vani­té — comme un fait, comme une don­née comp­table ins­crite dans son carnet.

— Un offi­cier m’a deman­dée en mariage.

— Je sais. Vous me l’a­vez déjà raconté.

— Je ne te l’ai pas tout racon­té. Je t’ai dit que j’a­vais refu­sé. Je ne t’ai pas dit pourquoi.

Giang atten­dit. Le silence noc­turne du Metro­pole enve­lop­pait leur conver­sa­tion comme un écrin enve­loppe un bijou — pro­tec­teur, intime, légè­re­ment étouffant.

— J’ai refu­sé parce qu’il vou­lait m’emmener en France. Et je ne vou­lais pas quit­ter l’hôtel.

— L’hô­tel ?

— L’hô­tel. Pas Hanoï. Pas le Viet­nam. L’hô­tel. Cet hôtel. Ces murs. Ces cou­loirs. Ce plan­cher qui craque. Cette odeur de cire et de fran­gi­pa­niers. J’a­vais vingt ans et je savais déjà que cet endroit serait ma vie. Qu’il serait tout — mon mari, mes enfants, ma mai­son, mon pays. Les gens passent, Giang. Les régimes passent. Les dra­peaux passent. Mais le Metro­pole reste.

Elle se tut. Regar­da ses mains posées sur le comp­toir — des mains sèches, noueuses, des mains qui avaient fait des mil­liers de lits, comp­té des mil­liers de ser­viettes, caché des mil­liers d’ob­jets aux regards des pillards.

— Et main­te­nant il va être ven­du, dit-elle. À un Chi­nois qui porte des chaus­sures impec­cables et qui ne sou­rit jamais.

— Il res­te­ra quand même un hôtel.

— Bien sûr qu’il res­te­ra un hôtel. Mais ce ne sera plus le même hôtel. Ce ne sera plus l’hô­tel de Dumou­tier et Ducamp. Ce ne sera plus l’hô­tel des Fran­çais. Ce sera l’hô­tel de Giu Sinh Hoi. Et je ne sais pas ce que cela signifie.

Giang lui res­ser­vit un verre de rhum. Elle le regar­da avec une sur­prise feinte, puis le but, avec la même aisance que le premier.

— Tu crois aux fan­tômes, Giang ?

— Je crois aux bruits que fait l’hô­tel la nuit.

— Ce n’est pas la même chose.

— C’est exac­te­ment la même chose. Les bruits sont les fan­tômes. Les fan­tômes sont les bruits. Tout ce qui a été vécu ici conti­nue de vibrer dans les murs. Les conver­sa­tions, les rires, la musique. Le pia­niste amou­reux. L’of­fi­cier qui vou­lait t’é­pou­ser. Char­lie Cha­plin qui mimait le ser­veur. Tout est encore là. Le bois a tout gardé.

Madame Lê le regar­da. Long­temps. Avec une expres­sion qu’il ne lui connais­sait pas — pas de l’at­ten­dris­se­ment, non, Madame Lê ne s’at­ten­dris­sait pas, mais quelque chose de voi­sin, quelque chose qui res­sem­blait à de la gra­ti­tude, comme si Giang venait de lui confir­mer une chose qu’elle savait depuis tou­jours mais qu’elle avait besoin d’entendre.

— Tu es un bon gar­çon, Giang. Un bon bar­man et un bon gar­çon. Ne change pas.

— Je n’ai pas l’in­ten­tion de changer.

— Per­sonne n’a l’in­ten­tion de chan­ger. On change quand même.

Elle se leva. Rat­ta­cha ses che­veux en chi­gnon — le geste fut rapide, expert, défi­ni­tif, et en trois secondes Madame Lê rede­vint Madame Lê, la gou­ver­nante, l’in­ven­to­riste, la gar­dienne. Le moment d’a­ban­don était ter­mi­né. Le rhum était bu. La nuit avait reçu sa confession.

— Bonne nuit, Giang.

— Bonne nuit, Madame Lê.

Elle s’ar­rê­ta sur le seuil.

— Le chan­de­lier en argent, dit-elle. Celui qui a dis­pa­ru en janvier.

— Oui ?

— Je l’ai retrou­vé. Il était dans la chambre du jour­na­liste aus­tra­lien. Sous le lit.

— Sous le lit ?

— Les Chi­nois n’é­taient pas les seuls voleurs de cet hôtel.

Et elle dis­pa­rut dans le cou­loir, son áo dài noir se fon­dant dans l’obs­cu­ri­té comme une encre dans l’eau, et Giang res­ta seul dans son bar, avec le bruit des grillons et le cra­que­ment du bois et la flamme de la lampe à huile qui pro­je­tait sur les murs des ombres mou­vantes, des ombres qui res­sem­blaient à des sil­houettes, des sil­houettes qui res­sem­blaient à des sou­ve­nirs, des sou­ve­nirs qui res­sem­blaient à des fan­tômes, et les fan­tômes, cette nuit-là, étaient les maîtres du Metropole.

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