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Gin Pahit

Gin PAHIT

Cha­pitres 9 à 12

Cha­pitre 9 — Fumée

L’a­te­lier de Liem sen­tait le para­dis et l’en­fer en même temps.

Le para­dis, c’é­tait le girofle — cette odeur de sacris­tie, d’en­cens, de Noël dans un pays qui ne connais­sait pas Noël, une odeur sucrée, épi­cée, presque médi­ci­nale, qui enve­lop­pait les pou­mons comme un baume et qui fai­sait que l’air de l’a­te­lier, mal­gré la cha­leur suf­fo­cante, avait quelque chose de capi­teux, de nar­co­tique, d’ir­ré­sis­tible. L’en­fer, c’é­tait tout le reste — la cha­leur, d’a­bord, une cha­leur de four à briques qui mon­tait du sol en terre bat­tue et des murs de tôle et des corps des cin­quante rou­leuses assises en ran­gées sur des nattes, une cha­leur com­pacte, solide, qu’on aurait pu décou­per au cou­teau. Et la pous­sière de tabac — un brouillard brun, fin, omni­pré­sent, qui se dépo­sait sur les cils, les lèvres, les narines, et qui fai­sait tous­ser les novices pen­dant les pre­mières semaines, avant que leurs pou­mons ne s’ha­bi­tuent, ne capi­tulent, ne fassent de cette pous­sière un élé­ment de leur respiration.

Sar­to entra par la porte de der­rière — celle qui don­nait sur la ruelle, pas celle de la bou­tique — et trou­va Liem pen­ché sur une table de tra­vail, entou­ré de bocaux. Les bocaux conte­naient les ingré­dients de la sauce — ce mélange secret que chaque fabri­cant de kre­teks com­po­sait selon sa propre recette et qui était l’âme de la ciga­rette, sa per­son­na­li­té, ce qui dis­tin­guait une kre­tek d’une autre comme une voix dis­tingue un homme d’un autre homme. Liem gar­dait sa recette dans sa tête — pas sur papier, jamais sur papier, parce que le papier se vole, se copie, se perd, tan­dis que la mémoire, disait-il, est le seul coffre-fort que per­sonne ne peut forcer.

— Entre, dit Liem sans lever les yeux. Ferme la porte.

Sar­to fer­ma la porte et s’as­sit sur un tabou­ret ban­cal, dans le coin où Liem ran­geait les bâches de toile qui ser­vaient à cou­vrir le tabac pen­dant la mous­son. Le coin était le seul endroit de l’a­te­lier où l’on pou­vait s’as­seoir sans être dans le pas­sage des rou­leuses, qui cir­cu­laient entre les nattes et les éta­gères avec une effi­ca­ci­té de four­mis, por­tant des pla­teaux de tabac, des paquets de feuilles de girofle séchées, des rou­leaux de papier — le papier de maïs, fin, presque trans­lu­cide, dans lequel on rou­lait les kre­teks et qui brû­lait sans lais­ser de goût, ou plu­tôt en lais­sant un goût si léger qu’il s’ef­fa­çait devant le tabac et le girofle comme un mur­mure s’ef­face devant un cri.

Les rou­leuses. Sar­to les regar­da travailler.

Elles étaient assises par ran­gées de dix, les jambes croi­sées, le dos droit, devant des pla­teaux où le tabac — un mélange de feuilles hachées, brunes et blondes, humi­di­fiées pour être mal­léables — était dis­po­sé en petits tas régu­liers à côté de tas plus petits de girofle haché. Chaque rou­leuse avait devant elle un rec­tangle de papier, un tas de tabac, un tas de girofle, et ses mains.

Les mains. C’é­tait les mains qu’il fal­lait regar­der. Des mains de femmes — petites, rapides, pré­cises — dont les doigts exé­cu­taient la même séquence de gestes trois cent vingt-cinq fois par heure, soit cinq fois par minute, soit une fois toutes les douze secondes : prendre une pin­cée de tabac, l’é­ta­ler sur le papier, ajou­ter une pin­cée de girofle, rou­ler le tout entre le pouce et l’in­dex en un mou­ve­ment cir­cu­laire qui com­pac­tait le mélange et for­mait le cylindre, lécher le bord du papier pour le col­ler — un coup de langue rapide, à peine visible — et poser la kre­tek ache­vée sur le pla­teau de droite. Douze secondes. Et recom­men­cer. Et recom­men­cer. Et recom­men­cer. Pen­dant huit heures.

Le spec­tacle était hyp­no­tique. Les doigts vol­ti­geaient — c’é­tait le seul mot — ils ne se dépla­çaient pas, ils vol­ti­geaient, comme les doigts d’un pia­niste sur un cla­vier, avec cette aisance qui vient non pas de la pra­tique mais de l’ou­bli de la pra­tique, quand le geste a été répé­té si sou­vent qu’il est des­cen­du des mains dans les os, dans les ten­dons, dans la mémoire du corps, et que la conscience n’a plus besoin d’in­ter­ve­nir, et que les doigts savent seuls, comme les doigts du joueur de gen­der savent frap­per les lames sans que l’es­prit leur indique lesquelles.

— Regarde celle-là, dit Liem.

Il dési­gna une femme au troi­sième rang — la qua­ran­taine, le visage rond, un fou­lard rouge noué sur les che­veux. Ses mains étaient plus rapides que celles des autres, et ses kre­teks — Sar­to le vit quand elle les posait sur le pla­teau — étaient d’une régu­la­ri­té par­faite, chaque cylindre iden­tique au pré­cé­dent en lon­gueur, en épais­seur, en densité.

— Bu Sari, dit Liem. Vingt-deux ans dans l’a­te­lier. Elle pro­duit trois cent cin­quante kre­teks par heure. Vingt-cinq de plus que la moyenne. Et chaque kre­tek est par­faite. Tu vois ses mains ?

Sar­to vit. Les mains de Bu Sari étaient tein­tées de brun — le tabac — et de jaune — le girofle — et les ongles étaient courts, limés à ras, parce que les ongles longs accro­chaient le papier et ralen­tis­saient le geste. Les mains de Bu Sari étaient l’in­verse exact des mains de Sar­to — des mains qui créaient, qui pro­dui­saient, qui lais­saient dans la matière la marque de leur pas­sage. Des mains qui res­sem­blaient à celles de son père.

— Le secret, dit Liem, c’est la pres­sion du pouce. Trop fort, la kre­tek est trop ser­rée, elle ne tire pas. Trop léger, elle est trop lâche, le tabac tombe. La pres­sion par­faite — la pres­sion de Bu Sari — est entre les deux. Entre le trop et le pas assez. Dans l’es­pace du juste.

Il sou­rit. Liem sou­riait sou­vent quand il par­lait de ses kre­teks — un sou­rire d’a­mou­reux, un sou­rire d’homme pos­sé­dé par son objet, un sou­rire qui disait : je sais que c’est une folie, et c’est pré­ci­sé­ment pour ça que j’y consacre ma vie.

Il prit un bocal sur la table et le ten­dit à Sar­to. Le bocal conte­nait un liquide brun, épais, dont l’o­deur — quand Sar­to dévis­sa le cou­vercle — le frap­pa au visage comme une gifle par­fu­mée. Miel, mus­cade, anis, et quelque chose d’autre, quelque chose de fer­men­té, de sau­vage, qui n’a­vait pas de nom.

— La sauce, dit Liem. Ma sauce. Celle de Dji Sam Soe.

— Qu’est-ce qu’il y a dedans ?

— Du miel de Madu­ra. De la mus­cade de Ban­da. De l’a­nis étoi­lé du Sichuan. Du rhum — un fond de rhum, pour lier. Et un ingré­dient que je ne dirai pas. Même à toi.

Il reprit le bocal, le refer­ma, le ran­gea avec les autres. Les bocaux étaient ali­gnés sur l’é­ta­gère comme les bou­teilles de Sar­to sur l’é­ta­gère du bar — cha­cun à sa place, cha­cun conte­nant un monde, une saveur, un secret. Et Sar­to com­prit, dans cette ana­lo­gie silen­cieuse, que Liem et lui fai­saient le même métier — un métier de mélange, de dosage, d’é­qui­libre entre des élé­ments dis­pa­rates qu’il fal­lait com­bi­ner dans les pro­por­tions exactes pour que le résul­tat ne soit pas sim­ple­ment la somme des par­ties mais autre chose, quelque chose de nou­veau, quelque chose qui n’exis­tait pas avant et qui, une fois créé, sem­blait avoir tou­jours existé.

— Les Euro­péens, dit Liem. Il faut qu’ils goûtent.

— Je sais.

— Au bar. Pen­dant l’i­nau­gu­ra­tion. Quand ils seront heu­reux, quand ils auront bu, quand leurs défenses seront bais­sées. Tu leur offres une kre­tek avec le café. Pas avant. Pas après. Avec le café. Le moment où l’on est ras­sa­sié, où l’on ne veut plus rien, et où l’on est prêt, jus­te­ment parce qu’on ne veut plus rien, à accep­ter quelque chose de nouveau.

Liem par­lait de ses kre­teks comme un géné­ral parle d’une cam­pagne — avec stra­té­gie, avec cal­cul, avec cette intel­li­gence du moment qui est la marque des hommes qui savent que le monde ne se change pas par la force mais par l’in­fil­tra­tion, par le détail, par la patience. Intro­duire la kre­tek dans le bar de l’Ho­tel Oranje. Faire entrer le girofle dans le sanc­tuaire du genièvre. Ce n’é­tait pas une révo­lu­tion — c’é­tait une séduction.

— J’ai pré­pa­ré un cof­fret, dit Liem.

Il alla cher­cher, der­rière les bâches, une petite boîte en bois de san­tal — du vrai san­tal, dont le par­fum se mêlait à celui du girofle et créait une com­bi­nai­son olfac­tive si riche, si com­plexe, que Sar­to dut fer­mer les yeux un ins­tant pour ne pas perdre l’é­qui­libre. La boîte était simple — pas de dorure, pas de fio­ri­tures, juste le bois poli, clair, vei­né de lignes sombres, avec sur le cou­vercle, gra­vé au fer, le chiffre 234.

— Deux, trois, quatre, dit Liem. Dji Sam Soe. La somme fait neuf.

Il ouvrit la boîte. À l’in­té­rieur, sur un lit de papier de soie, vingt kre­teks ali­gnées — les nou­velles, les fines, celles que Sar­to avait goû­tées dans la ruelle, avec leur mélange adou­ci, leur girofle dis­cret, leur sauce au miel de Madu­ra. Elles étaient belles. Pas de la beau­té d’un objet de luxe — de la beau­té d’un objet fait main, avec ses minus­cules imper­fec­tions, ses varia­tions infimes de dia­mètre et de lon­gueur qui étaient la preuve que des doigts humains les avaient rou­lées, que des lèvres humaines avaient léché le papier, que du souffle humain les avait terminées.

Sar­to prit la boîte. Le san­tal était tiède dans ses mains. Le poids était léger — vingt ciga­rettes, quelques grammes de tabac et de girofle et de papier — mais ce poids conte­nait des années de tra­vail, des mil­liers de gestes de Bu Sari et des autres rou­leuses, des nuits de Liem pen­ché sur ses bocaux de sauce, des voyages du miel depuis Madu­ra et de la mus­cade depuis les îles Ban­da, à l’autre bout de l’ar­chi­pel, là où les Hol­lan­dais avaient mas­sa­cré des popu­la­tions entières, trois siècles plus tôt, pour s’as­su­rer le mono­pole de la noix de mus­cade — et cette his­toire, toute cette his­toire de mains et de sang et de par­fums, tenait dans une boîte de san­tal qui pesait moins qu’un verre de gin.

— Je les pré­sen­te­rai le soir de l’i­nau­gu­ra­tion, dit Sarto.

Liem hocha la tête. Il n’a­jou­ta rien. Il n’a­vait pas besoin d’a­jou­ter quoi que ce soit. L’ac­cord était scel­lé — pas par des mots, pas par une poi­gnée de main, mais par le geste de Sar­to pre­nant la boîte, la glis­sant dans la poche inté­rieure de sa che­mise, contre sa poi­trine, à l’en­droit où les kre­teks de Liem voi­si­ne­raient avec le par­fum de véti­ver qui y rési­dait déjà, et les deux odeurs — le girofle et le véti­ver, Liem et Alma — se mêle­raient dans le tis­su de sa che­mise comme deux rivières se mêlent dans un estuaire, sans se confondre, sans se dis­soudre, cha­cune gar­dant sa cou­leur, cha­cune gar­dant son cours.

Sar­to sor­tit de l’a­te­lier par la ruelle. Le soleil de fin d’a­près-midi jetait sur les murs des sho­phouses de Kem­bang Jepun une lumière orange, chaude, épaisse comme du sirop, et les ombres des toits s’al­lon­geaient sur la chaus­sée comme des doigts qui cherchent à sai­sir quelque chose avant qu’il ne dis­pa­raisse. L’o­deur du girofle le sui­vait — dans ses vête­ments, dans ses che­veux, sur ses mains — et il se ren­dit compte, en mar­chant vers Tun­jun­gan, que cette odeur ne le quit­te­rait plus, qu’elle s’é­tait incrus­tée en lui comme le keluak s’in­crus­tait dans les mains de sa mère, comme le sucre brû­lé s’in­crus­tait dans les draps d’Al­ma, et que désor­mais, où qu’il aille, quoi qu’il fasse, il por­te­rait sur lui l’o­deur de l’a­te­lier de Liem, l’o­deur de Dji Sam Soe, l’o­deur du deux-trois-quatre qui fait neuf — le chiffre par­fait, le chiffre de la com­plé­tude, le chiffre d’un homme qui croyait aux nombres comme d’autres croyaient aux dieux.

La boîte de san­tal pesait contre sa poi­trine. Légère et lourde. Comme une pro­messe. Comme un cœur.

Cha­pitre 10 — Le pont rouge

Le Jem­ba­tan Merah était rouge comme une blessure.

Pas le rouge des bou­gain­vil­liers qui cou­vraient les murs du kam­pung Pene­leh, pas le rouge des piments séchés dans les warungs, pas le rouge des lan­ternes du quar­tier chi­nois — un rouge de fer, un rouge de rouille, un rouge de sang séché que le soleil et la pluie et le sel du détroit avaient tra­vaillé pen­dant des décen­nies jus­qu’à lui don­ner cette patine sin­gu­lière qui n’é­tait plus tout à fait de la pein­ture ni tout à fait de la cor­ro­sion, mais quelque chose entre les deux, une peau de métal vivante qui se trans­for­mait avec le temps comme la peau des hommes se trans­forme avec l’âge.

Le pont enjam­bait le Kali­mas à l’en­droit où la rivière, venue du sud, s’é­lar­gis­sait avant de se jeter dans le port. C’é­tait un pont court — trente mètres, peut-être qua­rante — mais qui sépa­rait deux mondes aus­si radi­ca­le­ment qu’un océan sépare deux conti­nents. D’un côté — à l’ouest — le quar­tier euro­péen : Jalan Raja­wa­li avec ses bâti­ments colo­niaux blancs, la Banque de Java, les bureaux de la com­pa­gnie mari­time, les entre­pôts d’im­port-export dont les façades por­taient des noms hol­lan­dais en lettres d’or. De l’autre côté — à l’est — Kem­bang Jepun, le quar­tier chi­nois, puis le quar­tier arabe, puis le kam­pung malais, puis les docks, puis le port avec ses goé­lettes et ses car­gos et son odeur de gou­dron et de pois­son et de pétrole qui était l’o­deur de l’argent, parce que l’argent à Sur­abaya sen­tait la mer.

Sar­to s’ar­rê­ta au milieu du pont.

C’é­tait un de ses rituels — pas un rituel conscient, pas un rituel qu’il aurait pu nom­mer ou expli­quer si on le lui avait deman­dé, mais un geste du corps, un besoin phy­sique de s’ar­rê­ter à cet endroit pré­cis, au point médian entre les deux rives, et de regar­der. Regar­der le Kali­mas en des­sous — son eau brune, lente, char­gée de tout ce que la ville y déver­sait : les eaux usées des kam­pungs, les tein­tures des ate­liers de batik, les rési­dus des mar­chés flot­tants, les feuilles de bana­nier qui avaient ser­vi d’as­siettes et qui déri­vaient comme des barques minia­tures, vertes d’a­bord, puis brunes, puis noires, avant de cou­ler. Regar­der les berges — les mai­sons sur pilo­tis dont les bal­cons de bois sur­plom­baient l’eau, les enfants qui plon­geaient depuis les débar­ca­dères avec des cris de joie, les femmes qui lavaient leur linge dans le cou­rant en frap­pant les tis­sus sur des pierres plates avec un rythme qui res­sem­blait au rythme du ken­dang dans le game­lan. Regar­der les bateaux — les jukung, ces pirogues à balan­cier qui remon­taient le cou­rant char­gées de pois­sons et de fruits, et plus loin, à l’embouchure, les pini­si, les grandes goé­lettes à deux mâts des marins bugis de Sula­we­si, avec leurs coques de bois sombre et leurs voiles blanches qui se décou­paient contre le ciel comme des ailes de mouette.

Sar­to posa ses mains sur la ram­barde du pont. Le fer était chaud — brû­lant, même — chauf­fé par des heures de soleil, et la cha­leur du métal péné­tra dans ses paumes, dans ses doigts, mon­ta le long de ses poi­gnets. Il ne reti­ra pas ses mains. La brû­lure était un ancrage, un rap­pel du réel, quelque chose qui le fixait ici, sur ce pont, entre ces deux rives, entre ces deux mondes.

Il pen­sa.

Non — il ne pen­sa pas. Pen­ser, c’é­tait ali­gner des mots dans sa tête, construire des phrases, des rai­son­ne­ments, des conclu­sions. Ce que fai­sait Sar­to n’é­tait pas cela. C’é­tait plu­tôt un état — un état de per­méa­bi­li­té, d’ou­ver­ture, dans lequel les images et les sen­sa­tions cir­cu­laient libre­ment, sans ordre, sans hié­rar­chie, comme les objets que le Kali­mas char­riait sous ses pieds : une feuille de bana­nier, un mor­ceau de bois, un reflet de soleil, une bulle d’air — tout se valait, tout pas­sait, rien ne restait.

Alma pas­sa. Son visage, ses doigts sur le comp­toir, le mot rawon dans sa bouche, le mot goû­terj’ai­me­rais goû­ter ça un jour — et la robe blanche, trans­pa­rente, col­lée aux épaules par la sueur. L’i­mage déri­va, se mêla à l’eau brune du canal.

Liem pas­sa. La boîte de san­tal, les mains de Bu Sari, le chiffre neuf, l’o­deur de girofle et de sauce secrète. L’i­mage dériva.

Suto­mo pas­sa. Le mot finirtout cela va finir — pro­non­cé dans la ruelle sombre, le visage cou­pé en deux par la lumière. L’i­mage dériva.

Sa mère pas­sa. Le mor­tier, les mains noires, le rawon, le batik de son père — le parang rusak par­fait que per­sonne n’a­vait payé. L’i­mage dériva.

Et l’hô­tel. L’Ho­tel Oranje, dres­sé sur Jalan Tun­jun­gan comme un paque­bot blanc, avec ses ven­ti­la­teurs et ses draps ami­don­nés et sa glace qui fon­dait et son bar en teck où Sar­to pas­sait ses jour­nées à ser­vir des hommes qui ne le voyaient pas et des femmes qui le voyaient trop. L’hô­tel déri­va aus­si, comme un navire qui quitte le port, len­te­ment, majes­tueu­se­ment, et qui s’é­loigne vers un hori­zon qu’on ne peut pas voir parce que la cour­bure de la terre l’empêche, mais qu’on sait être là, quelque part, au-delà de la ligne.

Un ven­deur d’es cen­dol s’ar­rê­ta au bout du pont. Sar­to l’en­ten­dit avant de le voir — le tin­te­ment de la clo­chette de cuivre que le ven­deur agi­tait pour signa­ler sa pré­sence, un son clair, joyeux, enfan­tin, qui cou­pait à tra­vers le brou­ha­ha du pont comme une note de game­lan coupe à tra­vers le bour­don­ne­ment du gong. Le ven­deur pous­sait un cha­riot de bois peint en vert sur lequel étaient dis­po­sés un bloc de glace (encore la glace — tou­jours la glace — venue de la même usine hol­lan­daise du port), des bou­teilles de sirop, et un grand réci­pient de lait de coco frais.

Sar­to s’ap­pro­cha. Le ven­deur — un vieil homme au visage buri­né, avec un cha­peau de paille conique qui lui don­nait l’air d’un cham­pi­gnon sou­riant — com­men­ça à pré­pa­rer le cen­dol sans qu’on le lui demande, parce que Sar­to était un client régu­lier, un visage connu, un homme dont il connais­sait la com­mande comme Sar­to connais­sait la com­mande d’Al­ma : par cœur, par habi­tude, par cette mémoire du geste qui est plus fiable que la mémoire des mots.

Le cen­dol. Le ven­deur râpa la glace — des copeaux fins, légers, qui tom­baient dans le verre comme de la neige — puis ver­sa le lait de coco, épais, blanc, onc­tueux, puis ajou­ta les cen­dol eux-mêmes — ces ver­mi­celles verts, faits de farine de riz et de feuilles de pan­dan, qui glis­saient dans le lait comme des ser­pents minia­tures, doux, frais, avec une tex­ture géla­ti­neuse qui était un plai­sir en soi — puis un filet de sirop de sucre de palme, brun, cara­mé­li­sé, dont la dou­ceur se mêlait à la fraî­cheur du lait et de la glace, et le tout — le blanc du lait, le vert du cen­dol, le brun du sirop, la trans­pa­rence de la glace — for­mait un pay­sage liquide dans un verre, un jar­din minia­ture, un monde en réduction.

Sar­to prit le verre. Il but.

Le froid des­cen­dit dans sa gorge comme une grâce. Le mot n’é­tait pas trop fort — c’é­tait exac­te­ment cela, une grâce, un don immé­ri­té, un sou­la­ge­ment si total, si com­plet, qu’il res­sem­blait à une abso­lu­tion. Le lait de coco tapis­sait la langue, le cen­dol glis­sait entre les dents, le sirop de palme adou­cis­sait tout, et la glace — la glace fon­due, la glace qui ne durait pas, la glace qui était le men­songe magni­fique de Sur­abaya — refroi­dis­sait l’in­té­rieur du corps degré par degré, comme si on ver­sait de l’eau fraîche sur un sol brûlant.

Il but len­te­ment. Le pont vibrait sous le pas­sage des char­rettes et des becak. Le Kali­mas cou­lait. Le soleil décli­nait — pas encore le cré­pus­cule, mais cette heure de fin d’a­près-midi où la lumière pas­sait du blanc au doré, où les ombres s’al­lon­geaient, où la ville sem­blait se relâ­cher, se détendre, comme un corps qui expire après avoir rete­nu son souffle pen­dant des heures.

Sar­to finit le cen­dol. Il ren­dit le verre au ven­deur, paya, et res­ta un moment encore sur le pont, les mains de nou­veau sur la ram­barde chaude. De ce point, il pou­vait voir les deux mondes — à sa gauche, les façades blanches du quar­tier euro­péen, à sa droite, les sho­phouses rouges et vertes de Kem­bang Jepun — et entre les deux, sous ses pieds, le Kali­mas qui ne sépa­rait rien et reliait tout, qui por­tait les ordures des uns et les prières des autres, qui ne jugeait pas, qui ne choi­sis­sait pas, qui coulait.

Il pen­sa à ce que Njai Kenan­ga avait dit — un hôtel, c’est une pro­messe — et il se deman­da quelle était la pro­messe du Jem­ba­tan Merah. Le pont ne pro­met­tait rien. Le pont était. Il reliait. Il rouillait. Il tenait, mal­gré la rouille, mal­gré le poids, mal­gré le temps. Et peut-être que c’é­tait cela, la pro­messe — non pas durer, non pas briller, non pas impres­sion­ner, mais tenir. Sim­ple­ment tenir.

Un enfant cou­rut sur le pont en riant, pour­sui­vi par un autre enfant. Ils por­taient des cerfs-volants — des cerfs-volants en papier de riz, peints en rouge et en or, qui cla­quaient au vent comme des dra­peaux minus­cules. Sar­to les regar­da pas­ser. Leurs pieds nus frap­paient les planches du pont avec un bruit rapide, léger, joyeux, et ce bruit — ce bruit d’en­fants qui courent, le bruit le plus ancien du monde, le bruit qui était le même à Sur­abaya qu’à Amster­dam qu’à Ran­goon qu’en n’im­porte quel point de la sur­face de la terre — ce bruit res­ta dans l’air après que les enfants eurent dis­pa­ru, comme le game­lan reste dans l’air après que les musi­ciens se sont tus.

Sar­to quit­ta le pont. Il tour­na à droite, vers Tun­jun­gan, vers l’hô­tel. Le soleil était bas main­te­nant, et sa lumière rasante trans­for­mait les façades blanches en sur­faces d’or, et les vitres en miroirs, et les flaques d’eau en lacs de feu, et Sar­to mar­chait dans cette lumière comme on marche dans un rêve — len­te­ment, les yeux mi-clos, le corps offert à la cha­leur qui décli­nait, à l’air qui s’a­dou­cis­sait, à l’o­deur du jas­min qui mon­tait des jar­dins avec le soir.

Dans sa poche de che­mise, la boîte de san­tal de Liem. Sur sa peau, le par­fum de véti­ver d’Al­ma. Dans son ventre, le lait de coco du cen­dol. Dans ses oreilles, le game­lan de Pene­leh. Dans ses mains, la mémoire du teck et du fer brû­lant. Et sous ses pieds, la terre de Sur­abaya — cette terre vol­ca­nique, instable, fer­tile, cette terre qui trem­blait par­fois et qui rap­pe­lait, dans ses trem­ble­ments, que rien de ce qui est construit n’est défi­ni­tif, que tout repose sur du feu, et que le feu ne dort jamais.

Cha­pitre 11 — Les préparatifs

L’hô­tel était deve­nu une ruche.

Depuis trois jours, l’Ho­tel Oranje vivait dans un état de fièvre contrô­lée — ou plu­tôt d’a­gi­ta­tion qui se croyait contrô­lée mais qui ne l’é­tait pas, qui débor­dait de par­tout, par les cou­loirs, par les cui­sines, par la buan­de­rie, par les jar­dins où des ouvriers java­nais plan­taient des torches à huile dans l’herbe et ten­daient des guir­landes de lam­pions entre les fran­gi­pa­niers. Van der Bosch était par­tout. Il sur­gis­sait dans les cui­sines à six heures du matin pour goû­ter une sauce, dans les jar­dins à midi pour véri­fier l’a­li­gne­ment des torches, dans le lob­by à quatre heures pour ins­pec­ter les bou­quets d’or­chi­dées qu’on avait fait venir de Malang par le train de nuit — des orchi­dées blanches, mauves, pourpres, dont les tiges arri­vaient enve­lop­pées dans de la mousse humide et des feuilles de bana­nier, et qui embau­maient le lob­by d’un par­fum si dense, si sucré, que les boys éter­nuaient en passant.

— Les orchi­dées plus à gauche, dit Van der Bosch. Non, plus à droite. Non, au centre. Oui. Non. Recommencez.

Le boy qui tenait le vase — un gar­çon de dix-sept ans dont les bras trem­blaient sous le poids du cuivre et des fleurs — dépla­ça le bou­quet pour la qua­trième fois. Van der Bosch recu­la de trois pas, plis­sa les yeux, pen­cha la tête, comme un peintre qui exa­mine sa toile, et finit par hocher la tête avec une satis­fac­tion qui ne dure­rait que le temps de trou­ver un autre détail à corriger.

Sar­to obser­vait depuis le seuil du bar. Il avait son propre tra­vail de pré­pa­ra­tion — les com­mandes, les stocks, l’or­ga­ni­sa­tion du ser­vice pour la soi­rée — mais il pre­nait un moment, chaque matin, pour regar­der le spec­tacle de Van der Bosch en pleine créa­tion. C’é­tait un spec­tacle fas­ci­nant, à sa manière — pas beau, pas élé­gant, mais fas­ci­nant comme sont fas­ci­nants les hommes qui croient pro­fon­dé­ment à ce qu’ils font, même quand ce qu’ils font est déri­soire. Van der Bosch croyait à l’i­nau­gu­ra­tion comme un prêtre croit à la messe. Chaque orchi­dée était un sacre­ment. Chaque lam­pion était une bou­gie votive. Et l’hô­tel lui-même, avec ses colon­nades et ses lustres et son exten­sion Art Déco flam­bant neuve, était sa cathé­drale — le lieu où son exis­tence trou­vait son sens, sa jus­ti­fi­ca­tion, sa grandeur.

Les cui­sines étaient en état de siège. Ver­meer, le chef hol­lan­dais, régnait sur sa bri­gade avec la féro­ci­té d’un capi­taine de navire en pleine tem­pête. Le menu de l’i­nau­gu­ra­tion avait été revu sept fois, cor­ri­gé cinq fois, défi­ni­ti­ve­ment arrê­té trois fois, et modi­fié de nou­veau la veille au soir parce que Van der Bosch avait déci­dé, à onze heures du soir, qu’il fal­lait ajou­ter un pla­teau de fruits de mer — des huîtres de Madu­ra, des lan­gous­tines du détroit, des crabes de man­grove — pour impres­sion­ner le prince Léo­pold, qui était belge et qui, par consé­quent, dans l’es­prit de Van der Bosch, ne pou­vait pas vivre sans fruits de mer.

— Des huîtres, grom­me­la Ver­meer en essuyant son front avec un tor­chon. Des huîtres à Sur­abaya. Par trente-huit degrés. Il veut empoi­son­ner un prince.

Mais les huîtres furent com­man­dées. Elles arri­ve­raient du port le matin même de l’i­nau­gu­ra­tion, dans de la glace — encore la glace, tou­jours la glace — et seraient ser­vies sur un lit de varech dans des assiettes de por­ce­laine hol­lan­daise que Van der Bosch avait fait sor­tir du coffre-fort de l’hô­tel, où elles dor­maient depuis l’ou­ver­ture, enve­lop­pées dans du papier de soie, comme des reliques.

La rijst­ta­fel. Ver­meer avait conçu un menu de trente-deux plats — un record, même pour l’Ho­tel Oranje. Le riz blanc, bien sûr, au centre de la table, mon­tagne fumante et imma­cu­lée, autour de laquelle gra­vi­taient les satel­lites : le ren­dang — ce bœuf mijo­té dans le lait de coco jus­qu’à ce que la sauce se réduise en une croûte brune et épi­cée qui enro­bait chaque mor­ceau de viande comme un ver­nis — et le gado-gado — les légumes blan­chis nap­pés de sauce de caca­huètes — et le sam­bal goreng udang — les cre­vettes frites au sam­bal — et le per­ke­del — les galettes de pommes de terre à la mus­cade — et le sayur lodeh — le bouillon de légumes au lait de coco — et le serun­deng — la noix de coco râpée grillée aux épices — et trente autres plats dont cha­cun exi­geait sa propre pré­pa­ra­tion, sa propre cuis­son, son propre timing, et qui devaient tous arri­ver sur la table en même temps, por­tés par trente-deux boys en sarong blanc, dans une cho­ré­gra­phie aus­si réglée qu’un ballet.

Mais ce n’é­tait pas tout. Van der Bosch avait insis­té pour que la rijst­ta­fel fût accom­pa­gnée d’un menu euro­péen — du foie gras de Stras­bourg (en conserve, arri­vé par bateau six semaines plus tôt, et dont la boîte, quand on l’ou­vrait, exha­lait un par­fum de cave et de loin­tain), du consom­mé de queue de bœuf, du canard à l’o­range — l’o­range de Java, plus sucrée, plus par­fu­mée que l’o­range fran­çaise — et pour le des­sert, le spi­ku.

Le spi­ku. Le gâteau de Surabaya.

Sar­to en connais­sait le secret parce que sa mère en fai­sait un chaque année pour le Nou­vel An java­nais. Le spi­ku était la ver­sion locale du spek­koek hol­lan­dais — un gâteau en couches, chaque couche d’une épais­seur d’un demi-cen­ti­mètre, alter­nant le brun de la can­nelle et le jaune de la vanille, et chaque couche cuite sépa­ré­ment, l’une après l’autre, sous le gril, de sorte que la fabri­ca­tion d’un seul spi­ku pre­nait trois heures de tra­vail patient, minu­tieux, chaque couche ajou­tée sur la pré­cé­dente comme un batik ajoute un motif sur le motif, comme le game­lan ajoute une voix sur les voix. Le résul­tat était un gâteau dense, moel­leux, par­fu­mé à la can­nelle, à la mus­cade, au clou de girofle et au car­da­mome, qui fon­dait dans la bouche en libé­rant ses couches une par une, comme une his­toire qu’on raconte len­te­ment, une couche après l’autre, du brun au jaune et du jaune au brun.

Ver­meer avait com­man­dé six spi­kus à une pâtis­sière java­naise de Dar­mo — une femme dont il ne connais­sait pas le nom mais dont il connais­sait le gâteau, et qui était, disait-il, la seule per­sonne à Sur­abaya capable de faire un spi­ku qui ne soit ni trop sec ni trop humide, ni trop épi­cé ni trop fade, mais exac­te­ment à l’é­qui­libre — dans l’es­pace du juste, comme disait Liem à pro­pos de la pres­sion du pouce sur la kretek.

Sar­to, pen­dant ce temps, com­po­sait son cocktail.

Il y tra­vaillait depuis une semaine — pas à temps plein, pas de façon sys­té­ma­tique, mais par touches, par essais, le soir après la fer­me­ture du bar, quand il était seul avec les bou­teilles et le comp­toir et la lumière basse des lampes. Il avait déci­dé de créer un cock­tail pour l’i­nau­gu­ra­tion — un cock­tail qui serait au bar ce que le spi­ku était à la cui­sine : une syn­thèse, un mélange, une ren­contre entre les mondes. Il l’ap­pe­lait le Tun­jun­gan.

La base était le genièvre — pas le gin anglais, mais le genièvre hol­lan­dais, le jene­ver, plus doux, plus rond, avec ses notes de malt et de baies qui rap­pe­laient les pol­ders et les mou­lins. Sur cette base, il avait ajou­té du jus de mangue — la mangue harum manis de Java, celle dont le nom signi­fiait « par­fum sucré » et dont la chair, orange vif, fon­dante, presque cré­meuse, était le fruit le plus volup­tueux de l’ar­chi­pel. Puis une pointe de sirop de gin­gembre — du gin­gembre frais de Sur­abaya, râpé, infu­sé dans du sucre de palme, qui appor­tait une cha­leur au fond de la gorge, un feu doux, un rap­pel des épices. Et un trait d’An­gos­tu­ra — tou­jours l’An­gos­tu­ra, les gouttes amères, le pahit, la mor­sure qui empê­chait le cock­tail de som­brer dans la dou­ceur et qui lui don­nait sa colonne ver­té­brale, sa tenue, sa vérité.

Il le goû­ta. Le jene­ver et la mangue se par­laient — le Nord et le Sud, le froid et le chaud, le malt et le fruit. Le gin­gembre chauf­fait le fond. L’An­gos­tu­ra mor­dait les bords. Le tout avait une cou­leur de cou­cher de soleil — orange pâle, avec des reflets dorés — et un par­fum qui sen­tait les Indes néer­lan­daises telles qu’elles auraient dû être : un mélange, une fusion, une ren­contre entre égaux. Pas le Nieuwe Indische Sti­jl de Van der Bosch — pas une appro­pria­tion dégui­sée en syn­thèse — mais quelque chose de plus hon­nête, de plus juste, quelque chose qui recon­nais­sait que la mangue et le genièvre venaient de deux endroits dif­fé­rents et que leur ren­contre n’é­tait pas un triomphe mais un miracle fra­gile, un équi­libre pro­vi­soire, un ins­tant de grâce dans un monde de rap­ports de force.

Il le tes­ta sur Njai Kenanga.

Kenan­ga était venue au bar à sa demande, en fin d’a­près-midi, à l’heure où le comp­toir était vide. Elle s’as­sit sur un tabou­ret — c’é­tait peut-être la pre­mière fois en trente ans qu’elle s’as­seyait au comp­toir de l’Ho­tel Oranje, du côté des clients, et non du côté de la buan­de­rie — et Sar­to posa le verre devant elle avec la même atten­tion qu’il met­tait à poser le gin pahit devant Alma.

Kenan­ga prit le verre. Ses mains — des mains usées par trente ans de linge, de savon, d’eau bouillante — se refer­mèrent sur le tum­bler avec une auto­ri­té tran­quille. Elle but une gor­gée. Fer­ma les yeux. Ouvrit les yeux.

— Trop doux pour les Hol­lan­dais, dit-elle.

Sar­to atten­dit. Il savait qu’il y aurait une suite.

— Par­fait pour tout le monde, dit-elle.

Elle repo­sa le verre. Sur ses lèvres — des lèvres fines, sèches, qui avaient oublié le goût de l’al­cool depuis des années — un sou­rire appa­rut. Pas un grand sou­rire. Un sou­rire de connais­sance, de com­pli­ci­té, le sou­rire de quel­qu’un qui com­prend ce que vous essayez de faire avant que vous ne le com­pre­niez vous-même.

— Com­ment tu l’ap­pelles ? demanda-t-elle.

— Le Tunjungan.

— Tun­jun­gan, répé­ta-t-elle. L’a­ve­nue. Le cœur de la ville.

Elle se leva, reprit son panier de linge qui atten­dait au pied du tabou­ret, et se diri­gea vers le cou­loir de ser­vice. Avant de dis­pa­raître, elle se retourna.

— Tuan Sar­kies aurait aimé, dit-elle.

Elle par­tit. Le cou­loir l’a­va­la. Et Sar­to res­ta seul avec son cock­tail, dans la lumière basse du bar, et il goû­ta de nou­veau le Tun­jun­gan, et la mangue lui cares­sa la langue, et le gin­gembre lui réchauf­fa la gorge, et l’An­gos­tu­ra lui mor­dit les lèvres, et il sut que le cock­tail était prêt, comme on sait qu’une note de game­lan est juste — non pas par la rai­son, non pas par le cal­cul, mais par le corps, par la vibra­tion, par cette réso­nance inté­rieure qui est le seul cri­tère de véri­té quand la véri­té ne se mesure pas en chiffres mais en sensations.

Dehors, dans le jar­din, les ouvriers plan­taient les der­nières torches. Les orchi­dées embau­maient le lob­by. La glace atten­dait dans la gla­cière. Le cham­pagne dor­mait dans la réserve. Le spi­ku levait dans le four de la pâtis­sière de Dar­mo. Et le Tun­jun­gan — le cock­tail, l’a­ve­nue, la ville — atten­dait sa nuit.

Cha­pitre 12 — L’arrivée

Ils arri­vèrent par le port.

Le navire — le Flan­dria, un paque­bot belge de la Lloyd Royale — avait jeté l’ancre à Tan­jung Per­ak à l’aube, et depuis sept heures du matin, le port de Sur­abaya était en état d’a­lerte. Des sol­dats de la KNIL en uni­forme d’ap­pa­rat — casque colo­nial blanc, tunique bou­ton­née mal­gré la cha­leur, fusil à l’é­paule — for­maient une haie d’hon­neur le long du quai. Le Résident de Sur­abaya — un homme grand, maigre, au visage de héron, qui por­tait son uni­forme de céré­mo­nie comme une péni­tence — atten­dait au pied de la pas­se­relle avec une gerbe d’or­chi­dées et un dis­cours plié en quatre dans la poche de sa veste. Les dra­peaux hol­lan­dais et belges pen­daient côte à côte au bout de leurs hampes, par­fai­te­ment immo­biles dans l’air sans vent.

Sar­to n’é­tait pas au port. Per­sonne ne l’a­vait invi­té au port — les bar­men n’é­taient pas invi­tés aux céré­mo­nies d’ac­cueil, pas plus que les blan­chis­seuses, les cui­si­niers, les livreurs de glace ou les conduc­teurs de becak. Mais Sar­to savait, parce que le por­tier sikh le lui avait dit, qui le tenait du chauf­feur du Résident, qui le tenait du secré­taire du Résident, qui le tenait du Résident lui-même — la chaîne de l’in­for­ma­tion infor­melle, le télé­graphe des subal­ternes, plus rapide et plus fiable que le télé­graphe des Postes hollandaises.

Il savait que le prince Léo­pold de Bel­gique et la prin­cesse Astrid de Suède étaient à bord. Il savait que Char­lie Cha­plin et Pau­lette God­dard étaient à bord, en escale dans leur tour du monde. Il savait que trois auto­mo­biles atten­daient au port — deux Rolls-Royce noires pour le couple royal, une Buick grise pour les Cha­plin — et que le convoi remon­te­rait Jalan Raja­wa­li, tra­ver­se­rait le Jem­ba­tan Merah, lon­ge­rait Kem­bang Jepun et débou­che­rait sur Jalan Tun­jun­gan, où il tour­ne­rait à gauche pour s’ar­rê­ter devant l’en­trée prin­ci­pale de l’Ho­tel Oranje.

Sar­to pré­pa­ra le bar.

Il y mit un soin par­ti­cu­lier — non pas qu’il fût moins soi­gneux les autres jours, mais parce que ce matin, les gestes avaient une gra­vi­té sup­plé­men­taire, un poids, comme si chaque bou­teille posée sur l’é­ta­gère, chaque verre ali­gné sur le comp­toir, chaque gla­çon taillé au pic, par­ti­ci­pait d’une céré­mo­nie dont il était le seul à connaître le sens. Il ali­gna les bou­teilles — le jene­ver, le gin, le whis­ky, le cham­pagne. Il véri­fia les stocks de glace — Pak Hadi avait dou­blé la livrai­son, six blocs au lieu de trois, et Bagong le buffle avait fait deux voyages, ce qui était un évé­ne­ment sans pré­cé­dent dans la mémoire du port. Il dis­po­sa les verres — les coupes à cham­pagne, les tum­blers, les flûtes, les verres à cock­tail — en arc de cercle, comme un orchestre dis­pose ses ins­tru­ments avant le concert. Et il posa, au centre du comp­toir, la boîte de san­tal de Liem.

La boîte était fer­mée. Les vingt kre­teks Dji Sam Soe dor­maient à l’in­té­rieur, sur leur lit de papier de soie, atten­dant leur moment. Sar­to avait déci­dé — sans en par­ler à Liem, sans en par­ler à per­sonne — de les pro­po­ser en fin de soi­rée, après le dîner, après le cham­pagne, après les dis­cours, quand les invi­tés seraient repus et déten­dus et que l’heure serait venue de ces plai­sirs de fin de nuit qui ne figurent sur aucun pro­gramme mais qui sont, sou­vent, les seuls dont on se souvient.

À midi, le convoi arriva.

Sar­to l’en­ten­dit avant de le voir — le cris­se­ment des pneus sur le gra­vier de l’al­lée, les klaxons, et un brou­ha­ha de voix qui mon­ta d’un coup dans le lob­by, comme une vague qui fran­chit une digue. Il ne quit­ta pas le bar. Il res­ta der­rière le comp­toir, les mains posées sur le teck, et regar­da, par la porte ouverte qui don­nait sur le lob­by, le spec­tacle de l’arrivée.

Van der Bosch avait atteint un état de ner­vo­si­té qui fri­sait l’a­po­théose. Son cos­tume de lin — un cos­tume neuf, com­man­dé pour l’oc­ca­sion, d’un blanc si blanc qu’il sem­blait phos­pho­res­cent — était déjà trem­pé aux ais­selles et au col, et sa mous­tache, mal­gré les efforts de la cire, com­men­çait à s’af­fais­ser dans la cha­leur comme un dra­peau par temps calme. Il se tenait au centre du lob­by, les bras légè­re­ment ouverts, dans la pos­ture de l’homme qui accueille le monde chez lui — le maître de mai­son, le chef d’or­chestre, le grand prêtre du temple colonial.

Les portes vitrées s’ou­vrirent. La lumière du dehors entra — blanche, vio­lente, aveu­glante — et pen­dant un ins­tant, les sil­houettes des arri­vants ne furent que des ombres dans cette lumière, des formes sombres décou­pées sur le blanc incan­des­cent de Jalan Tun­jun­gan, comme des figures de théâtre d’ombres — le wayang java­nais — pro­je­tées sur un écran de feu.

Puis les ombres prirent forme.

Le prince Léo­pold était grand. Plus grand que Sar­to ne l’a­vait ima­gi­né — mais Sar­to n’a­vait jamais vu de prince, et les princes, dans son ima­gi­na­tion, étaient des figures de wayang, plates, colo­rées, plus grandes que nature. Le vrai prince était un homme de trente ans, mince, avec un visage long et un men­ton qui avan­çait légè­re­ment, comme si son visage cher­chait à aller quelque part sans que le reste du corps ait été consul­té. Il por­tait un cos­tume de lin beige, une cra­vate de soie, et des chaus­sures bico­lores — noir et blanc — qui étaient la chose la plus élé­gante que Sar­to eût jamais vue aux pieds d’un homme. La prin­cesse Astrid mar­chait à côté de lui — blonde, pâle, avec des yeux d’un bleu si clair qu’ils sem­blaient trans­pa­rents, comme de la glace, pen­sa Sar­to, comme de la glace qui ne fon­drait jamais.

Der­rière eux — quelques pas en retrait, avec cette dis­cré­tion cal­cu­lée qui est l’art des gens qui savent qu’on les regarde — Char­lie Chaplin.

Sar­to le vit. Et quelque chose se pas­sa — non pas une recon­nais­sance, pas un choc, mais un fris­son, un cou­rant, comme quand le pre­mier gong du game­lan frappe et que l’air se met à vibrer. L’homme était petit. Plus petit que le prince, plus petit que Van der Bosch, plus petit que la plu­part des hommes dans le lob­by. Il por­tait un cos­tume gris, un cha­peau de feutre qu’il reti­ra en entrant, et il avait — c’é­tait la pre­mière chose que Sar­to remar­qua — des mains extra­or­di­naires. Des mains petites, fines, expres­sives, qui bou­geaient sans cesse, qui par­laient avant la bouche, qui des­si­naient dans l’air des formes invi­sibles, des pen­sées, des blagues, des tris­tesses. Des mains de bar­man, pen­sa Sar­to. Ou de musi­cien. Ou de rou­leuse de kre­teks. Des mains qui savaient.

Pau­lette God­dard était à côté de lui — brune, radieuse, avec un sou­rire qui éclai­rait le lob­by mieux que les lustres Art Déco. Elle por­tait une robe bleue — bleu indi­go, la cou­leur du batik, pen­sa Sar­to sans savoir si c’é­tait une coïn­ci­dence ou un choix — et un cha­peau à large bord qui enca­drait son visage comme le cadre d’un tableau.

Van der Bosch s’a­van­ça. Les mains furent ser­rées. Les mots furent pro­non­cés — les mots du pro­to­cole, de l’ac­cueil, de la bien­ve­nue, ces mots qui ne disent rien et qui disent tout, qui sont le lubri­fiant social sans lequel les rouages de la civi­li­sa­tion grin­ce­rait jus­qu’à s’im­mo­bi­li­ser. Le Résident pré­sen­ta ses orchi­dées. La prin­cesse Astrid les accep­ta avec une grâce nor­dique qui don­nait l’im­pres­sion que rece­voir des orchi­dées était la chose la plus natu­relle du monde. Cha­plin fit un geste — un petit geste, à peine visible, un mou­ve­ment de la main qui sou­le­va son cha­peau d’un cen­ti­mètre et le repo­sa, et ce geste, dans sa briè­ve­té, dans sa per­fec­tion, conte­nait plus de drô­le­rie et de ten­dresse que tous les dis­cours de Van der Bosch réunis.

Les invi­tés furent conduits à leurs suites. Le prince Léo­pold et la prin­cesse Astrid dans la suite 33 — la chambre d’hon­neur, celle du mât. Cha­plin et God­dard dans la suite 27, à l’é­tage infé­rieur, avec vue sur le jar­din. Le lob­by se vida. Les boys reprirent leurs postes der­rière les colonnes. Les ven­ti­la­teurs reprirent leur rotation.

Sar­to res­ta au seuil du bar.

Il avait vu Cha­plin de pro­fil, un ins­tant, quand l’ac­teur avait tra­ver­sé le lob­by en direc­tion de l’es­ca­lier. Et à cet ins­tant — un ins­tant qui n’a­vait duré que le temps d’un bat­te­ment de cœur — Cha­plin avait tour­né la tête vers le bar. Pas vers Sar­to — vers le bar, vers cet espace sombre et frais au-delà du lob­by, vers les reflets des bou­teilles et l’é­clat des globes d’o­pa­line. Et son regard — un regard rapide, balayant, qui ne s’at­tar­dait sur rien mais enre­gis­trait tout — avait croi­sé celui de Sar­to. Un dixième de seconde. Pas davan­tage. Mais dans ce dixième de seconde, quelque chose était pas­sé — pas un mes­sage, pas un signe, pas une recon­nais­sance — quelque chose de plus imper­son­nel et de plus pro­fond : la ren­contre de deux hommes qui observent. Deux paires d’yeux dont le métier est de voir. Le bar­man et le clown. Le ser­veur et le génie. Deux hommes qui, cha­cun à sa manière, avaient fait de l’ob­ser­va­tion du monde leur voca­tion, et qui se recon­nais­saient, non pas comme des sem­blables, mais comme des pra­ti­ciens du même art.

Cha­plin avait fait un geste. Infime. Une incli­nai­son de la tête — pas un salut, pas un signe, quelque chose de plus sub­til, de plus ambi­gu, un mou­ve­ment qui pou­vait être un acquies­ce­ment ou un tic ou sim­ple­ment le balan­ce­ment natu­rel d’un homme qui marche — et Sar­to avait répon­du de la même façon, par une incli­nai­son iden­tique, un écho, un miroir, et les deux gestes, le geste de Cha­plin et le geste de Sar­to, s’é­taient croi­sés dans l’air du lob­by comme deux fils se croisent dans un tis­su, un ins­tant, avant de se sépa­rer et de conti­nuer cha­cun dans sa direction.

Puis Cha­plin avait dis­pa­ru dans l’es­ca­lier. Et Sar­to était retour­né au bar.

Il véri­fia les gla­çons. Il essuya le comp­toir. Il s’as­su­ra que le cock­tail Tun­jun­gan — qu’il avait pré­pa­ré en quan­ti­té suf­fi­sante pour cin­quante verres, dans un grand pichet de verre cou­vert d’un linge humide, au frais dans la gla­cière — était intact, que le jus de mangue n’a­vait pas tour­né, que le sirop de gin­gembre n’a­vait pas cris­tal­li­sé, que l’An­gos­tu­ra était à por­tée de main.

La soi­rée com­men­ce­rait à sept heures. Il était deux heures de l’a­près-midi. Cinq heures. Cinq heures de cha­leur, d’at­tente, de pré­pa­ra­tion. Cinq heures pen­dant les­quelles la glace fon­drait len­te­ment dans la gla­cière, les orchi­dées s’ou­vri­raient un peu plus dans le lob­by, le spi­ku refroi­di­rait chez la pâtis­sière de Dar­mo, et Sur­abaya tout entière retien­drait son souffle — ou plu­tôt non, Sur­abaya ne retien­drait rien du tout, Sur­abaya conti­nue­rait de vivre comme elle vivait chaque jour, avec ses warungs et ses becak et ses kre­teks et ses prières et ses que­relles et ses amours, indif­fé­rente à l’i­nau­gu­ra­tion de l’Ho­tel Oranje comme la mer est indif­fé­rente au bateau qui la tra­verse, et cette indif­fé­rence, cette sou­ve­raine indif­fé­rence de la ville à l’é­vé­ne­ment qui se pré­pa­rait dans son sein, était peut-être la chose la plus vraie de cette journée.

Sar­to atten­dit. Les ven­ti­la­teurs tour­naient. La lumière de l’a­près-midi cognait aux stores. Et quelque part dans les étages, un homme petit aux mains extra­or­di­naires défai­sait ses valises dans une chambre qu’il quit­te­rait deux jours plus tard et qu’il oublie­rait aus­si­tôt, comme il oubliait toutes les chambres de tous les hôtels de son tour du monde, parce que pour lui l’hô­tel n’é­tait pas un lieu mais un inter­valle, une paren­thèse, un blanc entre deux scènes.

Mais pour Sar­to, l’hô­tel était la scène.

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