Gin Pahit
Gin PAHIT
Chapitres 9 à 12
Chapitre 9 — Fumée
L’atelier de Liem sentait le paradis et l’enfer en même temps.
Le paradis, c’était le girofle — cette odeur de sacristie, d’encens, de Noël dans un pays qui ne connaissait pas Noël, une odeur sucrée, épicée, presque médicinale, qui enveloppait les poumons comme un baume et qui faisait que l’air de l’atelier, malgré la chaleur suffocante, avait quelque chose de capiteux, de narcotique, d’irrésistible. L’enfer, c’était tout le reste — la chaleur, d’abord, une chaleur de four à briques qui montait du sol en terre battue et des murs de tôle et des corps des cinquante rouleuses assises en rangées sur des nattes, une chaleur compacte, solide, qu’on aurait pu découper au couteau. Et la poussière de tabac — un brouillard brun, fin, omniprésent, qui se déposait sur les cils, les lèvres, les narines, et qui faisait tousser les novices pendant les premières semaines, avant que leurs poumons ne s’habituent, ne capitulent, ne fassent de cette poussière un élément de leur respiration.
Sarto entra par la porte de derrière — celle qui donnait sur la ruelle, pas celle de la boutique — et trouva Liem penché sur une table de travail, entouré de bocaux. Les bocaux contenaient les ingrédients de la sauce — ce mélange secret que chaque fabricant de kreteks composait selon sa propre recette et qui était l’âme de la cigarette, sa personnalité, ce qui distinguait une kretek d’une autre comme une voix distingue un homme d’un autre homme. Liem gardait sa recette dans sa tête — pas sur papier, jamais sur papier, parce que le papier se vole, se copie, se perd, tandis que la mémoire, disait-il, est le seul coffre-fort que personne ne peut forcer.
— Entre, dit Liem sans lever les yeux. Ferme la porte.
Sarto ferma la porte et s’assit sur un tabouret bancal, dans le coin où Liem rangeait les bâches de toile qui servaient à couvrir le tabac pendant la mousson. Le coin était le seul endroit de l’atelier où l’on pouvait s’asseoir sans être dans le passage des rouleuses, qui circulaient entre les nattes et les étagères avec une efficacité de fourmis, portant des plateaux de tabac, des paquets de feuilles de girofle séchées, des rouleaux de papier — le papier de maïs, fin, presque translucide, dans lequel on roulait les kreteks et qui brûlait sans laisser de goût, ou plutôt en laissant un goût si léger qu’il s’effaçait devant le tabac et le girofle comme un murmure s’efface devant un cri.
Les rouleuses. Sarto les regarda travailler.
Elles étaient assises par rangées de dix, les jambes croisées, le dos droit, devant des plateaux où le tabac — un mélange de feuilles hachées, brunes et blondes, humidifiées pour être malléables — était disposé en petits tas réguliers à côté de tas plus petits de girofle haché. Chaque rouleuse avait devant elle un rectangle de papier, un tas de tabac, un tas de girofle, et ses mains.
Les mains. C’était les mains qu’il fallait regarder. Des mains de femmes — petites, rapides, précises — dont les doigts exécutaient la même séquence de gestes trois cent vingt-cinq fois par heure, soit cinq fois par minute, soit une fois toutes les douze secondes : prendre une pincée de tabac, l’étaler sur le papier, ajouter une pincée de girofle, rouler le tout entre le pouce et l’index en un mouvement circulaire qui compactait le mélange et formait le cylindre, lécher le bord du papier pour le coller — un coup de langue rapide, à peine visible — et poser la kretek achevée sur le plateau de droite. Douze secondes. Et recommencer. Et recommencer. Et recommencer. Pendant huit heures.
Le spectacle était hypnotique. Les doigts voltigeaient — c’était le seul mot — ils ne se déplaçaient pas, ils voltigeaient, comme les doigts d’un pianiste sur un clavier, avec cette aisance qui vient non pas de la pratique mais de l’oubli de la pratique, quand le geste a été répété si souvent qu’il est descendu des mains dans les os, dans les tendons, dans la mémoire du corps, et que la conscience n’a plus besoin d’intervenir, et que les doigts savent seuls, comme les doigts du joueur de gender savent frapper les lames sans que l’esprit leur indique lesquelles.
— Regarde celle-là, dit Liem.
Il désigna une femme au troisième rang — la quarantaine, le visage rond, un foulard rouge noué sur les cheveux. Ses mains étaient plus rapides que celles des autres, et ses kreteks — Sarto le vit quand elle les posait sur le plateau — étaient d’une régularité parfaite, chaque cylindre identique au précédent en longueur, en épaisseur, en densité.
— Bu Sari, dit Liem. Vingt-deux ans dans l’atelier. Elle produit trois cent cinquante kreteks par heure. Vingt-cinq de plus que la moyenne. Et chaque kretek est parfaite. Tu vois ses mains ?
Sarto vit. Les mains de Bu Sari étaient teintées de brun — le tabac — et de jaune — le girofle — et les ongles étaient courts, limés à ras, parce que les ongles longs accrochaient le papier et ralentissaient le geste. Les mains de Bu Sari étaient l’inverse exact des mains de Sarto — des mains qui créaient, qui produisaient, qui laissaient dans la matière la marque de leur passage. Des mains qui ressemblaient à celles de son père.
— Le secret, dit Liem, c’est la pression du pouce. Trop fort, la kretek est trop serrée, elle ne tire pas. Trop léger, elle est trop lâche, le tabac tombe. La pression parfaite — la pression de Bu Sari — est entre les deux. Entre le trop et le pas assez. Dans l’espace du juste.
Il sourit. Liem souriait souvent quand il parlait de ses kreteks — un sourire d’amoureux, un sourire d’homme possédé par son objet, un sourire qui disait : je sais que c’est une folie, et c’est précisément pour ça que j’y consacre ma vie.
Il prit un bocal sur la table et le tendit à Sarto. Le bocal contenait un liquide brun, épais, dont l’odeur — quand Sarto dévissa le couvercle — le frappa au visage comme une gifle parfumée. Miel, muscade, anis, et quelque chose d’autre, quelque chose de fermenté, de sauvage, qui n’avait pas de nom.
— La sauce, dit Liem. Ma sauce. Celle de Dji Sam Soe.
— Qu’est-ce qu’il y a dedans ?
— Du miel de Madura. De la muscade de Banda. De l’anis étoilé du Sichuan. Du rhum — un fond de rhum, pour lier. Et un ingrédient que je ne dirai pas. Même à toi.
Il reprit le bocal, le referma, le rangea avec les autres. Les bocaux étaient alignés sur l’étagère comme les bouteilles de Sarto sur l’étagère du bar — chacun à sa place, chacun contenant un monde, une saveur, un secret. Et Sarto comprit, dans cette analogie silencieuse, que Liem et lui faisaient le même métier — un métier de mélange, de dosage, d’équilibre entre des éléments disparates qu’il fallait combiner dans les proportions exactes pour que le résultat ne soit pas simplement la somme des parties mais autre chose, quelque chose de nouveau, quelque chose qui n’existait pas avant et qui, une fois créé, semblait avoir toujours existé.
— Les Européens, dit Liem. Il faut qu’ils goûtent.
— Je sais.
— Au bar. Pendant l’inauguration. Quand ils seront heureux, quand ils auront bu, quand leurs défenses seront baissées. Tu leur offres une kretek avec le café. Pas avant. Pas après. Avec le café. Le moment où l’on est rassasié, où l’on ne veut plus rien, et où l’on est prêt, justement parce qu’on ne veut plus rien, à accepter quelque chose de nouveau.
Liem parlait de ses kreteks comme un général parle d’une campagne — avec stratégie, avec calcul, avec cette intelligence du moment qui est la marque des hommes qui savent que le monde ne se change pas par la force mais par l’infiltration, par le détail, par la patience. Introduire la kretek dans le bar de l’Hotel Oranje. Faire entrer le girofle dans le sanctuaire du genièvre. Ce n’était pas une révolution — c’était une séduction.
— J’ai préparé un coffret, dit Liem.
Il alla chercher, derrière les bâches, une petite boîte en bois de santal — du vrai santal, dont le parfum se mêlait à celui du girofle et créait une combinaison olfactive si riche, si complexe, que Sarto dut fermer les yeux un instant pour ne pas perdre l’équilibre. La boîte était simple — pas de dorure, pas de fioritures, juste le bois poli, clair, veiné de lignes sombres, avec sur le couvercle, gravé au fer, le chiffre 234.
— Deux, trois, quatre, dit Liem. Dji Sam Soe. La somme fait neuf.
Il ouvrit la boîte. À l’intérieur, sur un lit de papier de soie, vingt kreteks alignées — les nouvelles, les fines, celles que Sarto avait goûtées dans la ruelle, avec leur mélange adouci, leur girofle discret, leur sauce au miel de Madura. Elles étaient belles. Pas de la beauté d’un objet de luxe — de la beauté d’un objet fait main, avec ses minuscules imperfections, ses variations infimes de diamètre et de longueur qui étaient la preuve que des doigts humains les avaient roulées, que des lèvres humaines avaient léché le papier, que du souffle humain les avait terminées.
Sarto prit la boîte. Le santal était tiède dans ses mains. Le poids était léger — vingt cigarettes, quelques grammes de tabac et de girofle et de papier — mais ce poids contenait des années de travail, des milliers de gestes de Bu Sari et des autres rouleuses, des nuits de Liem penché sur ses bocaux de sauce, des voyages du miel depuis Madura et de la muscade depuis les îles Banda, à l’autre bout de l’archipel, là où les Hollandais avaient massacré des populations entières, trois siècles plus tôt, pour s’assurer le monopole de la noix de muscade — et cette histoire, toute cette histoire de mains et de sang et de parfums, tenait dans une boîte de santal qui pesait moins qu’un verre de gin.
— Je les présenterai le soir de l’inauguration, dit Sarto.
Liem hocha la tête. Il n’ajouta rien. Il n’avait pas besoin d’ajouter quoi que ce soit. L’accord était scellé — pas par des mots, pas par une poignée de main, mais par le geste de Sarto prenant la boîte, la glissant dans la poche intérieure de sa chemise, contre sa poitrine, à l’endroit où les kreteks de Liem voisineraient avec le parfum de vétiver qui y résidait déjà, et les deux odeurs — le girofle et le vétiver, Liem et Alma — se mêleraient dans le tissu de sa chemise comme deux rivières se mêlent dans un estuaire, sans se confondre, sans se dissoudre, chacune gardant sa couleur, chacune gardant son cours.
Sarto sortit de l’atelier par la ruelle. Le soleil de fin d’après-midi jetait sur les murs des shophouses de Kembang Jepun une lumière orange, chaude, épaisse comme du sirop, et les ombres des toits s’allongeaient sur la chaussée comme des doigts qui cherchent à saisir quelque chose avant qu’il ne disparaisse. L’odeur du girofle le suivait — dans ses vêtements, dans ses cheveux, sur ses mains — et il se rendit compte, en marchant vers Tunjungan, que cette odeur ne le quitterait plus, qu’elle s’était incrustée en lui comme le keluak s’incrustait dans les mains de sa mère, comme le sucre brûlé s’incrustait dans les draps d’Alma, et que désormais, où qu’il aille, quoi qu’il fasse, il porterait sur lui l’odeur de l’atelier de Liem, l’odeur de Dji Sam Soe, l’odeur du deux-trois-quatre qui fait neuf — le chiffre parfait, le chiffre de la complétude, le chiffre d’un homme qui croyait aux nombres comme d’autres croyaient aux dieux.
La boîte de santal pesait contre sa poitrine. Légère et lourde. Comme une promesse. Comme un cœur.
Chapitre 10 — Le pont rouge
Le Jembatan Merah était rouge comme une blessure.
Pas le rouge des bougainvilliers qui couvraient les murs du kampung Peneleh, pas le rouge des piments séchés dans les warungs, pas le rouge des lanternes du quartier chinois — un rouge de fer, un rouge de rouille, un rouge de sang séché que le soleil et la pluie et le sel du détroit avaient travaillé pendant des décennies jusqu’à lui donner cette patine singulière qui n’était plus tout à fait de la peinture ni tout à fait de la corrosion, mais quelque chose entre les deux, une peau de métal vivante qui se transformait avec le temps comme la peau des hommes se transforme avec l’âge.
Le pont enjambait le Kalimas à l’endroit où la rivière, venue du sud, s’élargissait avant de se jeter dans le port. C’était un pont court — trente mètres, peut-être quarante — mais qui séparait deux mondes aussi radicalement qu’un océan sépare deux continents. D’un côté — à l’ouest — le quartier européen : Jalan Rajawali avec ses bâtiments coloniaux blancs, la Banque de Java, les bureaux de la compagnie maritime, les entrepôts d’import-export dont les façades portaient des noms hollandais en lettres d’or. De l’autre côté — à l’est — Kembang Jepun, le quartier chinois, puis le quartier arabe, puis le kampung malais, puis les docks, puis le port avec ses goélettes et ses cargos et son odeur de goudron et de poisson et de pétrole qui était l’odeur de l’argent, parce que l’argent à Surabaya sentait la mer.
Sarto s’arrêta au milieu du pont.
C’était un de ses rituels — pas un rituel conscient, pas un rituel qu’il aurait pu nommer ou expliquer si on le lui avait demandé, mais un geste du corps, un besoin physique de s’arrêter à cet endroit précis, au point médian entre les deux rives, et de regarder. Regarder le Kalimas en dessous — son eau brune, lente, chargée de tout ce que la ville y déversait : les eaux usées des kampungs, les teintures des ateliers de batik, les résidus des marchés flottants, les feuilles de bananier qui avaient servi d’assiettes et qui dérivaient comme des barques miniatures, vertes d’abord, puis brunes, puis noires, avant de couler. Regarder les berges — les maisons sur pilotis dont les balcons de bois surplombaient l’eau, les enfants qui plongeaient depuis les débarcadères avec des cris de joie, les femmes qui lavaient leur linge dans le courant en frappant les tissus sur des pierres plates avec un rythme qui ressemblait au rythme du kendang dans le gamelan. Regarder les bateaux — les jukung, ces pirogues à balancier qui remontaient le courant chargées de poissons et de fruits, et plus loin, à l’embouchure, les pinisi, les grandes goélettes à deux mâts des marins bugis de Sulawesi, avec leurs coques de bois sombre et leurs voiles blanches qui se découpaient contre le ciel comme des ailes de mouette.
Sarto posa ses mains sur la rambarde du pont. Le fer était chaud — brûlant, même — chauffé par des heures de soleil, et la chaleur du métal pénétra dans ses paumes, dans ses doigts, monta le long de ses poignets. Il ne retira pas ses mains. La brûlure était un ancrage, un rappel du réel, quelque chose qui le fixait ici, sur ce pont, entre ces deux rives, entre ces deux mondes.
Il pensa.
Non — il ne pensa pas. Penser, c’était aligner des mots dans sa tête, construire des phrases, des raisonnements, des conclusions. Ce que faisait Sarto n’était pas cela. C’était plutôt un état — un état de perméabilité, d’ouverture, dans lequel les images et les sensations circulaient librement, sans ordre, sans hiérarchie, comme les objets que le Kalimas charriait sous ses pieds : une feuille de bananier, un morceau de bois, un reflet de soleil, une bulle d’air — tout se valait, tout passait, rien ne restait.
Alma passa. Son visage, ses doigts sur le comptoir, le mot rawon dans sa bouche, le mot goûter — j’aimerais goûter ça un jour — et la robe blanche, transparente, collée aux épaules par la sueur. L’image dériva, se mêla à l’eau brune du canal.
Liem passa. La boîte de santal, les mains de Bu Sari, le chiffre neuf, l’odeur de girofle et de sauce secrète. L’image dériva.
Sutomo passa. Le mot finir — tout cela va finir — prononcé dans la ruelle sombre, le visage coupé en deux par la lumière. L’image dériva.
Sa mère passa. Le mortier, les mains noires, le rawon, le batik de son père — le parang rusak parfait que personne n’avait payé. L’image dériva.
Et l’hôtel. L’Hotel Oranje, dressé sur Jalan Tunjungan comme un paquebot blanc, avec ses ventilateurs et ses draps amidonnés et sa glace qui fondait et son bar en teck où Sarto passait ses journées à servir des hommes qui ne le voyaient pas et des femmes qui le voyaient trop. L’hôtel dériva aussi, comme un navire qui quitte le port, lentement, majestueusement, et qui s’éloigne vers un horizon qu’on ne peut pas voir parce que la courbure de la terre l’empêche, mais qu’on sait être là, quelque part, au-delà de la ligne.
Un vendeur d’es cendol s’arrêta au bout du pont. Sarto l’entendit avant de le voir — le tintement de la clochette de cuivre que le vendeur agitait pour signaler sa présence, un son clair, joyeux, enfantin, qui coupait à travers le brouhaha du pont comme une note de gamelan coupe à travers le bourdonnement du gong. Le vendeur poussait un chariot de bois peint en vert sur lequel étaient disposés un bloc de glace (encore la glace — toujours la glace — venue de la même usine hollandaise du port), des bouteilles de sirop, et un grand récipient de lait de coco frais.
Sarto s’approcha. Le vendeur — un vieil homme au visage buriné, avec un chapeau de paille conique qui lui donnait l’air d’un champignon souriant — commença à préparer le cendol sans qu’on le lui demande, parce que Sarto était un client régulier, un visage connu, un homme dont il connaissait la commande comme Sarto connaissait la commande d’Alma : par cœur, par habitude, par cette mémoire du geste qui est plus fiable que la mémoire des mots.
Le cendol. Le vendeur râpa la glace — des copeaux fins, légers, qui tombaient dans le verre comme de la neige — puis versa le lait de coco, épais, blanc, onctueux, puis ajouta les cendol eux-mêmes — ces vermicelles verts, faits de farine de riz et de feuilles de pandan, qui glissaient dans le lait comme des serpents miniatures, doux, frais, avec une texture gélatineuse qui était un plaisir en soi — puis un filet de sirop de sucre de palme, brun, caramélisé, dont la douceur se mêlait à la fraîcheur du lait et de la glace, et le tout — le blanc du lait, le vert du cendol, le brun du sirop, la transparence de la glace — formait un paysage liquide dans un verre, un jardin miniature, un monde en réduction.
Sarto prit le verre. Il but.
Le froid descendit dans sa gorge comme une grâce. Le mot n’était pas trop fort — c’était exactement cela, une grâce, un don immérité, un soulagement si total, si complet, qu’il ressemblait à une absolution. Le lait de coco tapissait la langue, le cendol glissait entre les dents, le sirop de palme adoucissait tout, et la glace — la glace fondue, la glace qui ne durait pas, la glace qui était le mensonge magnifique de Surabaya — refroidissait l’intérieur du corps degré par degré, comme si on versait de l’eau fraîche sur un sol brûlant.
Il but lentement. Le pont vibrait sous le passage des charrettes et des becak. Le Kalimas coulait. Le soleil déclinait — pas encore le crépuscule, mais cette heure de fin d’après-midi où la lumière passait du blanc au doré, où les ombres s’allongeaient, où la ville semblait se relâcher, se détendre, comme un corps qui expire après avoir retenu son souffle pendant des heures.
Sarto finit le cendol. Il rendit le verre au vendeur, paya, et resta un moment encore sur le pont, les mains de nouveau sur la rambarde chaude. De ce point, il pouvait voir les deux mondes — à sa gauche, les façades blanches du quartier européen, à sa droite, les shophouses rouges et vertes de Kembang Jepun — et entre les deux, sous ses pieds, le Kalimas qui ne séparait rien et reliait tout, qui portait les ordures des uns et les prières des autres, qui ne jugeait pas, qui ne choisissait pas, qui coulait.
Il pensa à ce que Njai Kenanga avait dit — un hôtel, c’est une promesse — et il se demanda quelle était la promesse du Jembatan Merah. Le pont ne promettait rien. Le pont était. Il reliait. Il rouillait. Il tenait, malgré la rouille, malgré le poids, malgré le temps. Et peut-être que c’était cela, la promesse — non pas durer, non pas briller, non pas impressionner, mais tenir. Simplement tenir.
Un enfant courut sur le pont en riant, poursuivi par un autre enfant. Ils portaient des cerfs-volants — des cerfs-volants en papier de riz, peints en rouge et en or, qui claquaient au vent comme des drapeaux minuscules. Sarto les regarda passer. Leurs pieds nus frappaient les planches du pont avec un bruit rapide, léger, joyeux, et ce bruit — ce bruit d’enfants qui courent, le bruit le plus ancien du monde, le bruit qui était le même à Surabaya qu’à Amsterdam qu’à Rangoon qu’en n’importe quel point de la surface de la terre — ce bruit resta dans l’air après que les enfants eurent disparu, comme le gamelan reste dans l’air après que les musiciens se sont tus.
Sarto quitta le pont. Il tourna à droite, vers Tunjungan, vers l’hôtel. Le soleil était bas maintenant, et sa lumière rasante transformait les façades blanches en surfaces d’or, et les vitres en miroirs, et les flaques d’eau en lacs de feu, et Sarto marchait dans cette lumière comme on marche dans un rêve — lentement, les yeux mi-clos, le corps offert à la chaleur qui déclinait, à l’air qui s’adoucissait, à l’odeur du jasmin qui montait des jardins avec le soir.
Dans sa poche de chemise, la boîte de santal de Liem. Sur sa peau, le parfum de vétiver d’Alma. Dans son ventre, le lait de coco du cendol. Dans ses oreilles, le gamelan de Peneleh. Dans ses mains, la mémoire du teck et du fer brûlant. Et sous ses pieds, la terre de Surabaya — cette terre volcanique, instable, fertile, cette terre qui tremblait parfois et qui rappelait, dans ses tremblements, que rien de ce qui est construit n’est définitif, que tout repose sur du feu, et que le feu ne dort jamais.
Chapitre 11 — Les préparatifs
L’hôtel était devenu une ruche.
Depuis trois jours, l’Hotel Oranje vivait dans un état de fièvre contrôlée — ou plutôt d’agitation qui se croyait contrôlée mais qui ne l’était pas, qui débordait de partout, par les couloirs, par les cuisines, par la buanderie, par les jardins où des ouvriers javanais plantaient des torches à huile dans l’herbe et tendaient des guirlandes de lampions entre les frangipaniers. Van der Bosch était partout. Il surgissait dans les cuisines à six heures du matin pour goûter une sauce, dans les jardins à midi pour vérifier l’alignement des torches, dans le lobby à quatre heures pour inspecter les bouquets d’orchidées qu’on avait fait venir de Malang par le train de nuit — des orchidées blanches, mauves, pourpres, dont les tiges arrivaient enveloppées dans de la mousse humide et des feuilles de bananier, et qui embaumaient le lobby d’un parfum si dense, si sucré, que les boys éternuaient en passant.
— Les orchidées plus à gauche, dit Van der Bosch. Non, plus à droite. Non, au centre. Oui. Non. Recommencez.
Le boy qui tenait le vase — un garçon de dix-sept ans dont les bras tremblaient sous le poids du cuivre et des fleurs — déplaça le bouquet pour la quatrième fois. Van der Bosch recula de trois pas, plissa les yeux, pencha la tête, comme un peintre qui examine sa toile, et finit par hocher la tête avec une satisfaction qui ne durerait que le temps de trouver un autre détail à corriger.
Sarto observait depuis le seuil du bar. Il avait son propre travail de préparation — les commandes, les stocks, l’organisation du service pour la soirée — mais il prenait un moment, chaque matin, pour regarder le spectacle de Van der Bosch en pleine création. C’était un spectacle fascinant, à sa manière — pas beau, pas élégant, mais fascinant comme sont fascinants les hommes qui croient profondément à ce qu’ils font, même quand ce qu’ils font est dérisoire. Van der Bosch croyait à l’inauguration comme un prêtre croit à la messe. Chaque orchidée était un sacrement. Chaque lampion était une bougie votive. Et l’hôtel lui-même, avec ses colonnades et ses lustres et son extension Art Déco flambant neuve, était sa cathédrale — le lieu où son existence trouvait son sens, sa justification, sa grandeur.
Les cuisines étaient en état de siège. Vermeer, le chef hollandais, régnait sur sa brigade avec la férocité d’un capitaine de navire en pleine tempête. Le menu de l’inauguration avait été revu sept fois, corrigé cinq fois, définitivement arrêté trois fois, et modifié de nouveau la veille au soir parce que Van der Bosch avait décidé, à onze heures du soir, qu’il fallait ajouter un plateau de fruits de mer — des huîtres de Madura, des langoustines du détroit, des crabes de mangrove — pour impressionner le prince Léopold, qui était belge et qui, par conséquent, dans l’esprit de Van der Bosch, ne pouvait pas vivre sans fruits de mer.
— Des huîtres, grommela Vermeer en essuyant son front avec un torchon. Des huîtres à Surabaya. Par trente-huit degrés. Il veut empoisonner un prince.
Mais les huîtres furent commandées. Elles arriveraient du port le matin même de l’inauguration, dans de la glace — encore la glace, toujours la glace — et seraient servies sur un lit de varech dans des assiettes de porcelaine hollandaise que Van der Bosch avait fait sortir du coffre-fort de l’hôtel, où elles dormaient depuis l’ouverture, enveloppées dans du papier de soie, comme des reliques.
La rijsttafel. Vermeer avait conçu un menu de trente-deux plats — un record, même pour l’Hotel Oranje. Le riz blanc, bien sûr, au centre de la table, montagne fumante et immaculée, autour de laquelle gravitaient les satellites : le rendang — ce bœuf mijoté dans le lait de coco jusqu’à ce que la sauce se réduise en une croûte brune et épicée qui enrobait chaque morceau de viande comme un vernis — et le gado-gado — les légumes blanchis nappés de sauce de cacahuètes — et le sambal goreng udang — les crevettes frites au sambal — et le perkedel — les galettes de pommes de terre à la muscade — et le sayur lodeh — le bouillon de légumes au lait de coco — et le serundeng — la noix de coco râpée grillée aux épices — et trente autres plats dont chacun exigeait sa propre préparation, sa propre cuisson, son propre timing, et qui devaient tous arriver sur la table en même temps, portés par trente-deux boys en sarong blanc, dans une chorégraphie aussi réglée qu’un ballet.
Mais ce n’était pas tout. Van der Bosch avait insisté pour que la rijsttafel fût accompagnée d’un menu européen — du foie gras de Strasbourg (en conserve, arrivé par bateau six semaines plus tôt, et dont la boîte, quand on l’ouvrait, exhalait un parfum de cave et de lointain), du consommé de queue de bœuf, du canard à l’orange — l’orange de Java, plus sucrée, plus parfumée que l’orange française — et pour le dessert, le spiku.
Le spiku. Le gâteau de Surabaya.
Sarto en connaissait le secret parce que sa mère en faisait un chaque année pour le Nouvel An javanais. Le spiku était la version locale du spekkoek hollandais — un gâteau en couches, chaque couche d’une épaisseur d’un demi-centimètre, alternant le brun de la cannelle et le jaune de la vanille, et chaque couche cuite séparément, l’une après l’autre, sous le gril, de sorte que la fabrication d’un seul spiku prenait trois heures de travail patient, minutieux, chaque couche ajoutée sur la précédente comme un batik ajoute un motif sur le motif, comme le gamelan ajoute une voix sur les voix. Le résultat était un gâteau dense, moelleux, parfumé à la cannelle, à la muscade, au clou de girofle et au cardamome, qui fondait dans la bouche en libérant ses couches une par une, comme une histoire qu’on raconte lentement, une couche après l’autre, du brun au jaune et du jaune au brun.
Vermeer avait commandé six spikus à une pâtissière javanaise de Darmo — une femme dont il ne connaissait pas le nom mais dont il connaissait le gâteau, et qui était, disait-il, la seule personne à Surabaya capable de faire un spiku qui ne soit ni trop sec ni trop humide, ni trop épicé ni trop fade, mais exactement à l’équilibre — dans l’espace du juste, comme disait Liem à propos de la pression du pouce sur la kretek.
Sarto, pendant ce temps, composait son cocktail.
Il y travaillait depuis une semaine — pas à temps plein, pas de façon systématique, mais par touches, par essais, le soir après la fermeture du bar, quand il était seul avec les bouteilles et le comptoir et la lumière basse des lampes. Il avait décidé de créer un cocktail pour l’inauguration — un cocktail qui serait au bar ce que le spiku était à la cuisine : une synthèse, un mélange, une rencontre entre les mondes. Il l’appelait le Tunjungan.
La base était le genièvre — pas le gin anglais, mais le genièvre hollandais, le jenever, plus doux, plus rond, avec ses notes de malt et de baies qui rappelaient les polders et les moulins. Sur cette base, il avait ajouté du jus de mangue — la mangue harum manis de Java, celle dont le nom signifiait « parfum sucré » et dont la chair, orange vif, fondante, presque crémeuse, était le fruit le plus voluptueux de l’archipel. Puis une pointe de sirop de gingembre — du gingembre frais de Surabaya, râpé, infusé dans du sucre de palme, qui apportait une chaleur au fond de la gorge, un feu doux, un rappel des épices. Et un trait d’Angostura — toujours l’Angostura, les gouttes amères, le pahit, la morsure qui empêchait le cocktail de sombrer dans la douceur et qui lui donnait sa colonne vertébrale, sa tenue, sa vérité.
Il le goûta. Le jenever et la mangue se parlaient — le Nord et le Sud, le froid et le chaud, le malt et le fruit. Le gingembre chauffait le fond. L’Angostura mordait les bords. Le tout avait une couleur de coucher de soleil — orange pâle, avec des reflets dorés — et un parfum qui sentait les Indes néerlandaises telles qu’elles auraient dû être : un mélange, une fusion, une rencontre entre égaux. Pas le Nieuwe Indische Stijl de Van der Bosch — pas une appropriation déguisée en synthèse — mais quelque chose de plus honnête, de plus juste, quelque chose qui reconnaissait que la mangue et le genièvre venaient de deux endroits différents et que leur rencontre n’était pas un triomphe mais un miracle fragile, un équilibre provisoire, un instant de grâce dans un monde de rapports de force.
Il le testa sur Njai Kenanga.
Kenanga était venue au bar à sa demande, en fin d’après-midi, à l’heure où le comptoir était vide. Elle s’assit sur un tabouret — c’était peut-être la première fois en trente ans qu’elle s’asseyait au comptoir de l’Hotel Oranje, du côté des clients, et non du côté de la buanderie — et Sarto posa le verre devant elle avec la même attention qu’il mettait à poser le gin pahit devant Alma.
Kenanga prit le verre. Ses mains — des mains usées par trente ans de linge, de savon, d’eau bouillante — se refermèrent sur le tumbler avec une autorité tranquille. Elle but une gorgée. Ferma les yeux. Ouvrit les yeux.
— Trop doux pour les Hollandais, dit-elle.
Sarto attendit. Il savait qu’il y aurait une suite.
— Parfait pour tout le monde, dit-elle.
Elle reposa le verre. Sur ses lèvres — des lèvres fines, sèches, qui avaient oublié le goût de l’alcool depuis des années — un sourire apparut. Pas un grand sourire. Un sourire de connaissance, de complicité, le sourire de quelqu’un qui comprend ce que vous essayez de faire avant que vous ne le compreniez vous-même.
— Comment tu l’appelles ? demanda-t-elle.
— Le Tunjungan.
— Tunjungan, répéta-t-elle. L’avenue. Le cœur de la ville.
Elle se leva, reprit son panier de linge qui attendait au pied du tabouret, et se dirigea vers le couloir de service. Avant de disparaître, elle se retourna.
— Tuan Sarkies aurait aimé, dit-elle.
Elle partit. Le couloir l’avala. Et Sarto resta seul avec son cocktail, dans la lumière basse du bar, et il goûta de nouveau le Tunjungan, et la mangue lui caressa la langue, et le gingembre lui réchauffa la gorge, et l’Angostura lui mordit les lèvres, et il sut que le cocktail était prêt, comme on sait qu’une note de gamelan est juste — non pas par la raison, non pas par le calcul, mais par le corps, par la vibration, par cette résonance intérieure qui est le seul critère de vérité quand la vérité ne se mesure pas en chiffres mais en sensations.
Dehors, dans le jardin, les ouvriers plantaient les dernières torches. Les orchidées embaumaient le lobby. La glace attendait dans la glacière. Le champagne dormait dans la réserve. Le spiku levait dans le four de la pâtissière de Darmo. Et le Tunjungan — le cocktail, l’avenue, la ville — attendait sa nuit.
Chapitre 12 — L’arrivée
Ils arrivèrent par le port.
Le navire — le Flandria, un paquebot belge de la Lloyd Royale — avait jeté l’ancre à Tanjung Perak à l’aube, et depuis sept heures du matin, le port de Surabaya était en état d’alerte. Des soldats de la KNIL en uniforme d’apparat — casque colonial blanc, tunique boutonnée malgré la chaleur, fusil à l’épaule — formaient une haie d’honneur le long du quai. Le Résident de Surabaya — un homme grand, maigre, au visage de héron, qui portait son uniforme de cérémonie comme une pénitence — attendait au pied de la passerelle avec une gerbe d’orchidées et un discours plié en quatre dans la poche de sa veste. Les drapeaux hollandais et belges pendaient côte à côte au bout de leurs hampes, parfaitement immobiles dans l’air sans vent.
Sarto n’était pas au port. Personne ne l’avait invité au port — les barmen n’étaient pas invités aux cérémonies d’accueil, pas plus que les blanchisseuses, les cuisiniers, les livreurs de glace ou les conducteurs de becak. Mais Sarto savait, parce que le portier sikh le lui avait dit, qui le tenait du chauffeur du Résident, qui le tenait du secrétaire du Résident, qui le tenait du Résident lui-même — la chaîne de l’information informelle, le télégraphe des subalternes, plus rapide et plus fiable que le télégraphe des Postes hollandaises.
Il savait que le prince Léopold de Belgique et la princesse Astrid de Suède étaient à bord. Il savait que Charlie Chaplin et Paulette Goddard étaient à bord, en escale dans leur tour du monde. Il savait que trois automobiles attendaient au port — deux Rolls-Royce noires pour le couple royal, une Buick grise pour les Chaplin — et que le convoi remonterait Jalan Rajawali, traverserait le Jembatan Merah, longerait Kembang Jepun et déboucherait sur Jalan Tunjungan, où il tournerait à gauche pour s’arrêter devant l’entrée principale de l’Hotel Oranje.
Sarto prépara le bar.
Il y mit un soin particulier — non pas qu’il fût moins soigneux les autres jours, mais parce que ce matin, les gestes avaient une gravité supplémentaire, un poids, comme si chaque bouteille posée sur l’étagère, chaque verre aligné sur le comptoir, chaque glaçon taillé au pic, participait d’une cérémonie dont il était le seul à connaître le sens. Il aligna les bouteilles — le jenever, le gin, le whisky, le champagne. Il vérifia les stocks de glace — Pak Hadi avait doublé la livraison, six blocs au lieu de trois, et Bagong le buffle avait fait deux voyages, ce qui était un événement sans précédent dans la mémoire du port. Il disposa les verres — les coupes à champagne, les tumblers, les flûtes, les verres à cocktail — en arc de cercle, comme un orchestre dispose ses instruments avant le concert. Et il posa, au centre du comptoir, la boîte de santal de Liem.
La boîte était fermée. Les vingt kreteks Dji Sam Soe dormaient à l’intérieur, sur leur lit de papier de soie, attendant leur moment. Sarto avait décidé — sans en parler à Liem, sans en parler à personne — de les proposer en fin de soirée, après le dîner, après le champagne, après les discours, quand les invités seraient repus et détendus et que l’heure serait venue de ces plaisirs de fin de nuit qui ne figurent sur aucun programme mais qui sont, souvent, les seuls dont on se souvient.
À midi, le convoi arriva.
Sarto l’entendit avant de le voir — le crissement des pneus sur le gravier de l’allée, les klaxons, et un brouhaha de voix qui monta d’un coup dans le lobby, comme une vague qui franchit une digue. Il ne quitta pas le bar. Il resta derrière le comptoir, les mains posées sur le teck, et regarda, par la porte ouverte qui donnait sur le lobby, le spectacle de l’arrivée.
Van der Bosch avait atteint un état de nervosité qui frisait l’apothéose. Son costume de lin — un costume neuf, commandé pour l’occasion, d’un blanc si blanc qu’il semblait phosphorescent — était déjà trempé aux aisselles et au col, et sa moustache, malgré les efforts de la cire, commençait à s’affaisser dans la chaleur comme un drapeau par temps calme. Il se tenait au centre du lobby, les bras légèrement ouverts, dans la posture de l’homme qui accueille le monde chez lui — le maître de maison, le chef d’orchestre, le grand prêtre du temple colonial.
Les portes vitrées s’ouvrirent. La lumière du dehors entra — blanche, violente, aveuglante — et pendant un instant, les silhouettes des arrivants ne furent que des ombres dans cette lumière, des formes sombres découpées sur le blanc incandescent de Jalan Tunjungan, comme des figures de théâtre d’ombres — le wayang javanais — projetées sur un écran de feu.
Puis les ombres prirent forme.
Le prince Léopold était grand. Plus grand que Sarto ne l’avait imaginé — mais Sarto n’avait jamais vu de prince, et les princes, dans son imagination, étaient des figures de wayang, plates, colorées, plus grandes que nature. Le vrai prince était un homme de trente ans, mince, avec un visage long et un menton qui avançait légèrement, comme si son visage cherchait à aller quelque part sans que le reste du corps ait été consulté. Il portait un costume de lin beige, une cravate de soie, et des chaussures bicolores — noir et blanc — qui étaient la chose la plus élégante que Sarto eût jamais vue aux pieds d’un homme. La princesse Astrid marchait à côté de lui — blonde, pâle, avec des yeux d’un bleu si clair qu’ils semblaient transparents, comme de la glace, pensa Sarto, comme de la glace qui ne fondrait jamais.
Derrière eux — quelques pas en retrait, avec cette discrétion calculée qui est l’art des gens qui savent qu’on les regarde — Charlie Chaplin.
Sarto le vit. Et quelque chose se passa — non pas une reconnaissance, pas un choc, mais un frisson, un courant, comme quand le premier gong du gamelan frappe et que l’air se met à vibrer. L’homme était petit. Plus petit que le prince, plus petit que Van der Bosch, plus petit que la plupart des hommes dans le lobby. Il portait un costume gris, un chapeau de feutre qu’il retira en entrant, et il avait — c’était la première chose que Sarto remarqua — des mains extraordinaires. Des mains petites, fines, expressives, qui bougeaient sans cesse, qui parlaient avant la bouche, qui dessinaient dans l’air des formes invisibles, des pensées, des blagues, des tristesses. Des mains de barman, pensa Sarto. Ou de musicien. Ou de rouleuse de kreteks. Des mains qui savaient.
Paulette Goddard était à côté de lui — brune, radieuse, avec un sourire qui éclairait le lobby mieux que les lustres Art Déco. Elle portait une robe bleue — bleu indigo, la couleur du batik, pensa Sarto sans savoir si c’était une coïncidence ou un choix — et un chapeau à large bord qui encadrait son visage comme le cadre d’un tableau.
Van der Bosch s’avança. Les mains furent serrées. Les mots furent prononcés — les mots du protocole, de l’accueil, de la bienvenue, ces mots qui ne disent rien et qui disent tout, qui sont le lubrifiant social sans lequel les rouages de la civilisation grincerait jusqu’à s’immobiliser. Le Résident présenta ses orchidées. La princesse Astrid les accepta avec une grâce nordique qui donnait l’impression que recevoir des orchidées était la chose la plus naturelle du monde. Chaplin fit un geste — un petit geste, à peine visible, un mouvement de la main qui souleva son chapeau d’un centimètre et le reposa, et ce geste, dans sa brièveté, dans sa perfection, contenait plus de drôlerie et de tendresse que tous les discours de Van der Bosch réunis.
Les invités furent conduits à leurs suites. Le prince Léopold et la princesse Astrid dans la suite 33 — la chambre d’honneur, celle du mât. Chaplin et Goddard dans la suite 27, à l’étage inférieur, avec vue sur le jardin. Le lobby se vida. Les boys reprirent leurs postes derrière les colonnes. Les ventilateurs reprirent leur rotation.
Sarto resta au seuil du bar.
Il avait vu Chaplin de profil, un instant, quand l’acteur avait traversé le lobby en direction de l’escalier. Et à cet instant — un instant qui n’avait duré que le temps d’un battement de cœur — Chaplin avait tourné la tête vers le bar. Pas vers Sarto — vers le bar, vers cet espace sombre et frais au-delà du lobby, vers les reflets des bouteilles et l’éclat des globes d’opaline. Et son regard — un regard rapide, balayant, qui ne s’attardait sur rien mais enregistrait tout — avait croisé celui de Sarto. Un dixième de seconde. Pas davantage. Mais dans ce dixième de seconde, quelque chose était passé — pas un message, pas un signe, pas une reconnaissance — quelque chose de plus impersonnel et de plus profond : la rencontre de deux hommes qui observent. Deux paires d’yeux dont le métier est de voir. Le barman et le clown. Le serveur et le génie. Deux hommes qui, chacun à sa manière, avaient fait de l’observation du monde leur vocation, et qui se reconnaissaient, non pas comme des semblables, mais comme des praticiens du même art.
Chaplin avait fait un geste. Infime. Une inclinaison de la tête — pas un salut, pas un signe, quelque chose de plus subtil, de plus ambigu, un mouvement qui pouvait être un acquiescement ou un tic ou simplement le balancement naturel d’un homme qui marche — et Sarto avait répondu de la même façon, par une inclinaison identique, un écho, un miroir, et les deux gestes, le geste de Chaplin et le geste de Sarto, s’étaient croisés dans l’air du lobby comme deux fils se croisent dans un tissu, un instant, avant de se séparer et de continuer chacun dans sa direction.
Puis Chaplin avait disparu dans l’escalier. Et Sarto était retourné au bar.
Il vérifia les glaçons. Il essuya le comptoir. Il s’assura que le cocktail Tunjungan — qu’il avait préparé en quantité suffisante pour cinquante verres, dans un grand pichet de verre couvert d’un linge humide, au frais dans la glacière — était intact, que le jus de mangue n’avait pas tourné, que le sirop de gingembre n’avait pas cristallisé, que l’Angostura était à portée de main.
La soirée commencerait à sept heures. Il était deux heures de l’après-midi. Cinq heures. Cinq heures de chaleur, d’attente, de préparation. Cinq heures pendant lesquelles la glace fondrait lentement dans la glacière, les orchidées s’ouvriraient un peu plus dans le lobby, le spiku refroidirait chez la pâtissière de Darmo, et Surabaya tout entière retiendrait son souffle — ou plutôt non, Surabaya ne retiendrait rien du tout, Surabaya continuerait de vivre comme elle vivait chaque jour, avec ses warungs et ses becak et ses kreteks et ses prières et ses querelles et ses amours, indifférente à l’inauguration de l’Hotel Oranje comme la mer est indifférente au bateau qui la traverse, et cette indifférence, cette souveraine indifférence de la ville à l’événement qui se préparait dans son sein, était peut-être la chose la plus vraie de cette journée.
Sarto attendit. Les ventilateurs tournaient. La lumière de l’après-midi cognait aux stores. Et quelque part dans les étages, un homme petit aux mains extraordinaires défaisait ses valises dans une chambre qu’il quitterait deux jours plus tard et qu’il oublierait aussitôt, comme il oubliait toutes les chambres de tous les hôtels de son tour du monde, parce que pour lui l’hôtel n’était pas un lieu mais un intervalle, une parenthèse, un blanc entre deux scènes.
Mais pour Sarto, l’hôtel était la scène.