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Gin Pahit — Cha­pitres 13 à 16

Gin Pahit — Cha­pitres 13 à 16

Gin Pahit

Gin PAHIT

Cha­pitres 13 à 16

Cha­pitre 13 — La soi­rée (Pre­mière partie)

À sept heures, l’Ho­tel Oranje s’alluma.

Pas d’un coup — par degrés, par vagues, comme un orga­nisme qui s’é­veille. D’a­bord les torches dans le jar­din — les ouvriers les allu­mèrent une par une avec de longues mèches imbi­bées de kéro­sène, et les flammes mon­tèrent dans l’air du soir, orange, trem­blantes, pro­je­tant sur les fran­gi­pa­niers et les mas­sifs d’hi­bis­cus des ombres dan­santes qui trans­for­maient le jar­din en forêt de théâtre d’ombres. Puis les lam­pions — des dizaines de lam­pions de papier, rouges, jaunes, blancs, ten­dus entre les arbres sur des fils de cuivre, qui s’al­lu­mèrent ensemble quand un boy action­na le com­mu­ta­teur élec­trique et qui jetèrent sur l’herbe, sur les dalles, sur les visages, une lumière fes­tive, enfan­tine, qui sen­tait la fête de vil­lage autant que le gala colo­nial. Puis les lustres du lob­by — les grands lustres Art Déco de l’ex­ten­sion neuve, avec leurs pen­de­loques de cris­tal taillé qui cap­taient la lumière des ampoules élec­triques et la redis­tri­buaient en éclats iri­sés sur les murs de stuc, sur le marbre du sol, sur le chrome des rampes, comme si l’hô­tel tout entier avait été sau­pou­dré de diamants.

Sar­to était au bar. Sa veste de ser­vice — blanche, bou­ton­née, col mon­tant, impec­cable — le ser­rait aux épaules. Ses deux assis­tants — Rah­mat, un Madu­rais taci­turne qui mesu­rait deux mètres et dont les mains énormes mani­pu­laient les verres avec une déli­ca­tesse de sage-femme, et Yusuf, un Java­nais de vingt ans, vif comme un lézard, qui cou­rait entre le bar et les tables avec une vélo­ci­té qui défiait les lois de la phy­sique tro­pi­cale — étaient en place, ali­gnés der­rière le comp­toir, les mains dans le dos, le regard droit.

Le pichet de Tun­jun­gan atten­dait dans la gla­cière. La boîte de san­tal de Liem atten­dait sous le comp­toir. Les bou­teilles étaient ali­gnées. Les verres étaient prêts. La glace était taillée — cin­quante kilos de glace, le double de la ration nor­male, et Pak Hadi avait dû faire trois voyages avec Bagong pour tout livrer, et le buffle, au troi­sième voyage, avait regar­dé Sar­to avec une expres­sion de reproche bovin qui avait failli le faire rire.

Les pre­miers invi­tés arri­vèrent à sept heures et quart.

Ils entrèrent par la porte prin­ci­pale — les hommes en cos­tume blanc ou en smo­king tro­pi­cal, les femmes en robes longues, en soie, en mous­se­line, en batik de céré­mo­nie pour les quelques épouses Indo qui avaient été invi­tées, et la lumière des lustres les accueillit et les enve­lop­pa et les trans­for­ma en per­son­nages de roman, en figures de légende, en acteurs d’une pièce dont per­sonne ne connais­sait le texte mais dont tout le monde connais­sait le décor. Ils venaient de par­tout — des plan­ta­tions de Pasu­ruan et de Malang, des bureaux de la KPM et de la Banque de Java, des casernes de la KNIL et de la marine royale, des consu­lats et des rési­dences, des clubs et des loges — et ils conver­geaient vers l’Ho­tel Oranje comme les affluents convergent vers un fleuve, por­tés par le cou­rant de la vani­té, de la curio­si­té, de l’en­nui, et de ce besoin irré­pres­sible qu’ont les com­mu­nau­tés colo­niales de se ras­sem­bler pério­di­que­ment pour se prou­ver qu’elles existent encore.

Le bar fut pris d’as­saut en vingt minutes.

Sar­to tra­vailla. Il tra­vailla comme il n’a­vait jamais tra­vaillé — pas plus vite, non, parce que la vitesse n’é­tait pas son registre, mais avec une inten­si­té concen­trée, une den­si­té de geste, une éco­no­mie de mou­ve­ment qui fai­sait que chaque cock­tail pré­pa­ré sem­blait ne coû­ter aucun effort, comme si les bou­teilles se sou­le­vaient d’elles-mêmes, comme si les gla­çons tom­baient d’eux-mêmes, comme si les verres se rem­plis­saient par la seule force de la volon­té. Genièvre pour les plan­teurs. Cham­pagne pour les épouses. Gin tonic pour les mili­taires. Whis­ky soda pour le consul bri­tan­nique. Et le Tun­jun­gan — le cock­tail de l’i­nau­gu­ra­tion, la créa­tion de Sar­to — qu’il pro­po­sa aux curieux, aux auda­cieux, à ceux qui vou­laient essayer quelque chose de nou­veau et qui décou­vraient, en por­tant le verre à leurs lèvres, un goût qu’ils n’a­vaient jamais goû­té, un goût qui n’é­tait ni hol­lan­dais ni java­nais mais les deux, et qui leur fai­sait ouvrir les yeux et lever le sour­cil et dire — qu’est-ce que c’est ? — et Sar­to répon­dait — le Tun­jun­gan, meneer — et le nom, dans sa bouche, son­nait comme le nom d’un lieu qu’on vient de découvrir.

À huit heures, on pas­sa dans le jar­din pour le dîner.

La rijst­ta­fel fut ser­vie. Trente-deux boys en sarong blanc et veste bou­ton­née sor­tirent des cui­sines en file indienne, cha­cun por­tant un plat, et ils s’a­li­gnèrent autour de la grande table dres­sée sous les lam­pions — une table de trente mètres, cou­verte de nappes blanches, d’ar­gen­te­rie, de por­ce­laine, et de bou­quets d’or­chi­dées dis­po­sés tous les deux mètres comme des balises — et au signal de Ver­meer, ils posèrent les plats en même temps, dans un mou­ve­ment syn­chrone qui arra­chèrent un mur­mure d’ad­mi­ra­tion aux convives. Le riz blanc, au centre, fumant, imma­cu­lé. Et autour du riz, les trente-deux plats — le ren­dang, le gado-gado, le sam­bal goreng, le per­ke­del, le sayur lodeh, le serun­deng, et tous les autres, cha­cun dans son bol de por­ce­laine, cha­cun avec sa cuillère d’argent, cha­cun exha­lant sa vapeur et son par­fum, et le tout — la somme de ces trente-deux par­fums — créant un nuage olfac­tif qui mon­ta dans l’air du soir comme un encens, comme une prière païenne adres­sée au dieu de l’ap­pé­tit et de l’abondance.

On man­gea. On man­gea beau­coup. On man­gea avec cette avi­di­té qui prend les gens quand la nour­ri­ture est gra­tuite et que la cha­leur et l’al­cool ont ouvert les vannes de la gour­man­dise. Les plan­teurs se res­ser­vaient de ren­dang avec des gestes de bûche­rons. Les épouses picorent le gado-gado du bout de la four­chette, sou­cieuses de leurs robes. Les mili­taires englou­tis­saient le sam­bal goreng comme s’ils pre­naient d’as­saut une posi­tion enne­mie. Et le riz dimi­nuait — la mon­tagne blanche fon­dait à vue d’œil, comme la glace de la gla­cière, comme tout fon­dait à Sur­abaya, iné­luc­ta­ble­ment, joyeusement.

Puis l’or­chestre.

Un ensemble de chambre hol­lan­dais — vio­lon, vio­lon­celle, pia­no — avait été ins­tal­lé sous un auvent, à l’ex­tré­mi­té du jar­din. Ils jouèrent du Strauss. Des valses de Vienne dans la nuit de Java — et l’in­con­grui­té de cette musique, sous ces étoiles équa­to­riales, dans cette cha­leur de four, avec les fran­gi­pa­niers et les geckos et l’o­deur du girofle, était si totale, si magni­fique, si absurde, que Sar­to, depuis le bar, en fut presque ému. La valse mon­tait dans l’air tiède, tour­nait, reve­nait, repar­tait, et les couples dan­sèrent — quelques couples, les plus jeunes, les plus ivres — sur l’herbe du jar­din, entre les torches, et leurs ombres tour­naient avec eux, agran­dies par la lumière des flammes, comme des géants qui dansent avec des nains.

Puis le gamelan.

Van der Bosch avait pré­vu la tran­si­tion — ou plu­tôt, il l’a­vait impo­sée, parce que l’i­dée de faire jouer un game­lan après un orchestre de chambre hol­lan­dais lui sem­blait le sum­mum de l’es­prit colo­nial éclai­ré, la preuve vivante que l’Ho­tel Oranje était un lieu de ren­contre entre les cultures, un pont entre les civi­li­sa­tions. Sar­to, lui, savait que le pont n’exis­tait pas — que le game­lan après Strauss, c’é­tait deux mondes mis côte à côte sans se tou­cher, comme le quar­tier euro­péen et Kem­bang Jepun de part et d’autre du Jem­ba­tan Merah.

Les musi­ciens prirent place dans le jar­din. Sept hommes en tenue de céré­mo­nie java­naise — sarong de batik, veste noire, blang­kon sur la tête — assis en tailleur devant leurs ins­tru­ments de bronze et de bois. Le pre­mier gong frap­pa. Le son — grave, rond, immense — tra­ver­sa le jar­din, les lam­pions, les convives, les verres de cham­pagne, et s’en alla mou­rir quelque part au-des­sus de Jalan Tun­jun­gan, dans la nuit de Sur­abaya. Et les Hol­lan­dais — les plan­teurs, les épouses, les mili­taires — écou­tèrent avec cette poli­tesse atten­tive que les colo­ni­sa­teurs réservent aux arts indi­gènes, une poli­tesse qui dit : c’est char­mant, c’est exo­tique, c’est pit­to­resque — sans jamais dire : c’est beau, parce que le mot beau, dans leur bouche, était réser­vé à Strauss, à Rem­brandt, aux tulipes, aux choses qui leur appartenaient.

Sar­to écou­ta depuis le bar. Il fer­ma les yeux. Le game­lan tour­nait. Le monde tour­nait. Et entre les deux — entre la musique qui tour­nait et le monde qui tour­nait — il y avait l’ins­tant pré­sent, ce point fixe autour duquel tout gra­vi­tait, et ce point fixe était le comp­toir, le teck, les mains de Sar­to posées à plat sur le bois.

Alma était là.

Il l’a­vait vue entrer dans le jar­din à huit heures — en robe de soie jaune, la plus belle robe qu’il eût jamais vue, une robe qui tom­bait sur son corps comme de l’eau, qui épou­sait ses épaules, sa taille, ses hanches, et qui brillait dans la lumière des lam­pions comme un lin­got de soleil. Elle était seule. Son mari n’é­tait pas venu — il était à Malang, ou à Pasu­ruan, ou nulle part, dans cet ailleurs vague où les maris absents résident quand ils n’ont pas d’ex­cuse pré­cise. Elle avait bu du cham­pagne pen­dant le dîner — Sar­to l’a­vait vue, de loin, lever sa coupe, la vider, la tendre pour qu’on la rem­plisse — et ses joues avaient pris cette cou­leur de pêche mûre que l’al­cool et la cha­leur don­naient à sa peau dorée.

Elle ne s’é­tait pas appro­chée du bar. Pas encore. Elle était res­tée dans le jar­din, par­mi les convives, fai­sant ce que les femmes seules font dans les fêtes colo­niales — sou­rire, acquies­cer, écou­ter les hommes par­ler des prix du sucre et des nou­velles d’Eu­rope, et attendre que la soi­rée atteigne ce point de bas­cule où les conven­tions se relâchent et où l’on peut enfin faire ce qu’on est venu faire, même si on ne sait pas encore ce que c’est.

La soi­rée tour­nait. Les verres se vidaient. La musique jouait. Les orchi­dées embau­maient. Et Sar­to, der­rière son comp­toir, dans l’ombre tiède du bar, pré­pa­rait des cock­tails, essuyait des verres, ser­vait des hommes et des femmes qui ne le voyaient pas, et regar­dait, par la porte ouverte, le jar­din illu­mi­né où deux cents per­sonnes célé­braient un monde qui n’a­vait plus que quinze ans à vivre.

Dehors, dans la rue sombre qui lon­geait l’hô­tel, Liem fumait une kre­tek, ados­sé à un lam­pa­daire. Il n’a­vait pas été invi­té. Les Chi­nois n’é­taient pas invi­tés aux galas de l’Ho­tel Oranje — ils pou­vaient y loger, y man­ger, y dépen­ser leur argent, mais les galas étaient hol­lan­dais, et les Hol­lan­dais gar­daient leurs soi­rées comme ils gar­daient leurs clubs : fer­més. Liem fumait et regar­dait les fenêtres illu­mi­nées, les ombres qui dan­saient der­rière les stores, les lam­pions dans le jar­din. Il ne fumait pas une de ses Dji Sam Soe — il fumait une kre­tek ordi­naire, une kre­tek de rue, parce que les Dji Sam Soe étaient à l’in­té­rieur, dans la boîte de san­tal, sous le comp­toir de Sar­to, et elles atten­daient leur moment.

Plus loin dans la rue, à vélo, Raden Suto­mo pas­sa. Il ne s’ar­rê­ta pas long­temps. Il ralen­tit — juste assez pour voir les lam­pions, les lustres, les uni­formes blancs, les robes longues, le spec­tacle de la richesse colo­niale éta­lée dans la nuit comme un éven­tail ouvert — et quelque chose pas­sa sur son visage, quelque chose qui n’é­tait ni de la colère ni de l’en­vie ni du mépris, mais plu­tôt une cer­ti­tude, froide, patiente, géo­lo­gique — la cer­ti­tude que tout cela fini­rait, que les lam­pions s’é­tein­draient, que les robes se fane­rait, que l’hô­tel lui-même chan­ge­rait de nom, de maître, de sens — et cette cer­ti­tude n’a­vait pas besoin de mots, pas besoin de dis­cours, elle était ins­crite dans le mou­ve­ment des pédales sur le vélo, dans la rota­tion des roues sur le maca­dam, dans la nuit elle-même qui enve­lop­pait l’hô­tel illu­mi­né comme la mer enve­loppe une île, patiente, vaste, inépuisable.

Suto­mo dis­pa­rut dans la nuit. Liem fuma sa kre­tek jus­qu’au bout, l’é­cra­sa sous son pied, et ren­tra chez lui par Kem­bang Jepun.

Et dans le jar­din de l’Ho­tel Oranje, sous les lam­pions et les étoiles, les Hol­lan­dais dansaient.

Cha­pitre 14 — La soi­rée (Deuxième partie)

La fête se dénouait comme un nœud qu’on tire.

À onze heures, le jar­din s’é­tait vidé de la moi­tié de ses convives. Les épouses étaient mon­tées les pre­mières — elles avaient dis­pa­ru par grappes de deux ou trois, leurs robes frois­sées, leurs coif­fures défaites par la cha­leur, empor­tant avec elles les restes de conver­sa­tions qu’elles fini­raient dans leurs chambres, devant le miroir, en se déma­quillant. Puis les mili­taires — rap­pe­lés par le devoir, ou par l’al­cool qui leur ordon­nait de dor­mir. Puis les fonc­tion­naires — ceux qui avaient un train à prendre le len­de­main matin, ceux dont les baboes atten­daient à la mai­son, ceux qui avaient assez bu pour être contents et pas assez pour être dangereux.

Res­taient les irré­duc­tibles. Les plan­teurs qui ne savaient pas s’ar­rê­ter. Un consul étran­ger — le Danois, qui buvait du cognac comme on boit de l’eau et qui racon­tait, à qui vou­lait l’en­tendre, la même anec­dote sur un voyage à Bali qui impli­quait une danse du kecak et un cochon de lait. Et, à une table du fond du bar, Cha­plin et God­dard, qui avaient quit­té le jar­din une heure plus tôt et s’é­taient ins­tal­lés dans un coin sombre avec une bou­teille de cham­pagne et l’air de deux per­sonnes qui ont fait leur devoir social et qui veulent main­te­nant être lais­sées en paix.

Le prince Léo­pold était mon­té. La prin­cesse Astrid l’a­vait pré­cé­dé. Van der Bosch avait fait ses adieux en ser­rant toutes les mains qu’il pou­vait ser­rer et en répé­tant — magni­fique, n’est-ce pas, magni­fique — avec la satis­fac­tion d’un homme qui a atteint le som­met de sa vie et qui ne le sait pas encore, parce que les som­mets ne se recon­naissent que de loin, quand on les a dépassés.

Le bar se décan­tait. Rah­mat et Yusuf avaient débar­ras­sé les tables du jar­din et remon­taient main­te­nant des piles d’as­siettes sales par le cou­loir de ser­vice, avec la rési­gna­tion des sol­dats qui net­toient le champ de bataille après la vic­toire. Sar­to était seul der­rière le comp­toir. Les bou­teilles avaient bais­sé — le jene­ver sur­tout, et le cham­pagne. La glace avait fon­du — il ne res­tait dans la gla­cière que quelques éclats trans­lu­cides, les der­niers sur­vi­vants des cin­quante kilos de Pak Hadi, et ils fon­daient à vue d’œil, comme les der­nières neiges d’un hiver qui s’achève.

Le Danois finit son cognac, se leva avec la pru­dence d’un funam­bule, salua la com­pa­gnie d’un geste vague et quit­ta le bar en zig­za­guant. Les plan­teurs le sui­virent. Et Sar­to se retrou­va seul avec Cha­plin et Goddard.

Il n’al­la pas vers eux. Il atten­dit. Il essuya le comp­toir. Il ran­gea les bou­teilles. Il fit ce qu’il fai­sait chaque soir — les gestes de la fer­me­ture, les gestes du rituel, les gestes qui disaient : la nuit avance, le bar se pré­pare à dor­mir. Et il attendit.

Ce fut God­dard qui vint. Elle s’ap­pro­cha du comp­toir avec la démarche souple d’une femme qui a bu juste ce qu’il faut — pas assez pour tré­bu­cher, assez pour être libre — et deman­da, dans un anglais chan­tant qui avait des accents de Sud américain :

— Two more cham­pagnes, please. And wha­te­ver that orange thing was — the cocktail.

Sar­to pré­pa­ra. Deux coupes de cham­pagne. Un Tun­jun­gan. Il posa les verres sur un pla­teau et les appor­ta à la table du fond. Cha­plin leva les yeux.

De près, l’homme était dif­fé­rent de ce que la dis­tance avait lais­sé devi­ner. Son visage — sans la mous­tache du Vaga­bond, sans le maquillage, sans le masque — était un visage ordi­naire et extra­or­di­naire à la fois. Ordi­naire par ses traits — un nez droit, des yeux bruns, un front large. Extra­or­di­naire par sa mobi­li­té — chaque muscle sem­blait indé­pen­dant, capable de bou­ger seul, de créer une expres­sion, une émo­tion, un monde, en une frac­tion de seconde. C’é­tait un visage qui ne se repo­sait jamais, même en repos — un visage dont le calme appa­rent était une forme de mou­ve­ment ralen­ti, comme le calme appa­rent de l’eau d’un fleuve dont on ne voit pas les courants.

— Thank you, dit Chaplin.

Deux mots. Pro­non­cés avec une cour­toi­sie simple, sans emphase, sans la condes­cen­dance que les Euro­péens employaient d’ha­bi­tude pour remer­cier le per­son­nel indi­gène — cette condes­cen­dance qui disait mer­ci mais signi­fiait vous pou­vez dis­po­ser. Le thank you de Cha­plin ne signi­fiait rien d’autre que thank you.

Sar­to posa le pla­teau. Il allait se reti­rer quand Cha­plin prit le verre de Tun­jun­gan, le leva à la hau­teur de ses yeux, et l’exa­mi­na avec une atten­tion d’or­fèvre — la cou­leur, la trans­pa­rence, les reflets, la buée sur la paroi. Il but une gor­gée. Ses yeux se fer­mèrent un ins­tant — un geste qui rap­pe­la à Sar­to, avec une vio­lence inat­ten­due, la façon dont Alma fer­mait les yeux en buvant son gin pahit.

— Man­go, dit Cha­plin. And gin­ger. And some­thing bitter.

— Angos­tu­ra, dit Sarto.

Cha­plin hocha la tête. God­dard goû­ta à son tour, sou­rit, dit quelque chose en anglais que Sar­to ne com­prit pas mais dont le ton était celui de l’approbation.

Puis Cha­plin fit un geste. Un geste de la main — la paume tour­née vers le haut, les doigts qui se replient len­te­ment, un par un, comme les pétales d’une fleur qui se ferme — et ce geste signi­fiait : asseyez-vous. Ou plu­tôt : res­tez. Ou plu­tôt quelque chose qui n’a­vait pas de tra­duc­tion exacte dans aucune langue, mais qui vou­lait dire : vous êtes un homme, je suis un homme, il est tard, la nuit est chaude, les conven­tions sont endor­mies, asseyez-vous.

Sar­to ne s’as­sit pas. On ne s’as­sied pas à la table des clients. Mais il res­ta. Debout, le pla­teau sous le bras, à un mètre de la table, dans cette zone inter­mé­diaire entre le ser­vice et la conver­sa­tion qui était son ter­ri­toire natu­rel, le ter­ri­toire du bar­man, l’entre-deux.

Cha­plin par­la. Pas à Sar­to — pas direc­te­ment — mais dans l’es­pace, dans l’air, comme s’il pen­sait à voix haute et que la pré­sence de Sar­to n’é­tait qu’un pré­texte, un déclen­cheur, un public d’un seul homme.

Il par­la de la cha­leur. De l’o­deur du girofle qu’il avait sen­tie en sor­tant du bateau. De Sin­ga­pour, où il avait séjour­né au Raffles — your cou­sin, dit-il en dési­gnant l’hô­tel autour de lui, et Sar­to com­prit qu’il connais­sait le lien entre les Sar­kies, entre le Raffles et l’O­ranje, et cette connais­sance, ce savoir inat­ten­du chez un acteur de ciné­ma, lui révé­la quelque chose sur Cha­plin — que l’homme regar­dait, que l’homme appre­nait, que der­rière le clown il y avait un œil, un esprit, une curio­si­té insatiable.

Il par­la de Bali, où il avait séjour­né la semaine pré­cé­dente. Des dan­seuses. De la musique — the game­lan, dit-il, et sa pro­non­cia­tion était par­faite, les trois syl­labes égales, ga-me-lan, comme s’il avait écou­té, comme s’il avait appris. Il dit que le game­lan était la musique la plus triste et la plus joyeuse qu’il eût jamais enten­due. Triste parce qu’elle tour­nait sur elle-même sans avan­cer. Joyeuse parce qu’elle ne cher­chait pas à avan­cer. It doesn’t want to go anyw­here, dit-il. It just wants to be.

God­dard s’é­tait endor­mie. Sa tête repo­sait sur l’é­paule de Cha­plin, et un sou­rire flot­tait sur ses lèvres, le sou­rire des gens qui dorment dans un lieu où ils se sentent en sécu­ri­té. Cha­plin ne bou­gea pas. Il conti­nua de par­ler — plus bas, pour ne pas la réveiller — et sa voix, réduite à un mur­mure, prit une qua­li­té de confi­dence, d’in­ti­mi­té nocturne.

Il par­la de la soli­tude. Pas avec ce mot — il ne dit jamais le mot soli­tude — mais avec d’autres mots, des mots qui tour­naient autour du sujet comme le game­lan tourne autour de sa mélo­die. Il par­la des hôtels. Des chambres. De cette sen­sa­tion de n’être nulle part, de n’ap­par­te­nir à aucun lieu, de tra­ver­ser le monde comme on tra­verse une scène — en sou­riant, en saluant, en fai­sant rire — et de se retrou­ver seul, le soir, dans une chambre incon­nue, avec le bruit des ven­ti­la­teurs et l’o­deur du linge ami­don­né, et de ne pas savoir dans quel pays on est, ni quelle heure il est, ni qui on est quand les pro­jec­teurs sont éteints.

Sar­to écou­ta. Il écou­ta comme il écou­tait tou­jours — avec tout son corps, sans juger, sans com­men­ter. Et il com­prit — pas avec des mots, pas avec la rai­son — que cet homme petit, célèbre, génial, qui fai­sait rire des mil­lions de per­sonnes, était aus­si seul que Liem dans son ate­lier, aus­si seul que Suto­mo dans la nuit, aus­si seul que Njai Kenan­ga dans sa buan­de­rie, aus­si seul que Sar­to lui-même der­rière son comp­toir. Que la soli­tude n’a­vait rien à voir avec la foule ou le silence, avec la richesse ou la pau­vre­té, avec la gloire ou l’a­no­ny­mat. Que la soli­tude était une condi­tion, comme la cha­leur — on ne l’é­vi­tait pas, on l’habitait.

Cha­plin ter­mi­na son Tun­jun­gan. Il regar­da le fond du verre — vide, tiède, avec juste un rési­du orange sur la paroi — et il dit quelque chose que Sar­to ne com­prit qu’à moi­tié, parce que l’an­glais de Cha­plin était deve­nu un mur­mure presque inau­dible, mais dont il sai­sit un mot — beau­ti­ful — et ce mot, dans la bouche de cet homme, à cette heure, dans ce bar, eut une den­si­té, un poids, une véri­té qui dépas­sait tout ce que Sar­to avait enten­du ce soir-là, toutes les féli­ci­ta­tions de Van der Bosch, tous les toasts du Résident, tous les magni­fique et les splen­dide et les mots creux du protocole.

Beau­ti­ful.

Cha­plin se leva. Dou­ce­ment, pour ne pas réveiller God­dard. Il la prit par les épaules, la gui­da vers l’es­ca­lier. Elle mar­chait les yeux mi-clos, som­nam­bule, sou­riante. Au pied de l’es­ca­lier, Cha­plin se retour­na vers Sar­to — un regard bref, direct, un regard d’homme à homme, sans rôle, sans masque — et il fit le même geste qu’à l’ar­ri­vée, cette incli­nai­son imper­cep­tible de la tête, ce salut sans mots qui conte­nait tout ce que les mots ne pou­vaient pas dire.

Puis il mon­ta l’es­ca­lier avec God­dard, et leurs pas — légers, lents, un peu vacillants — s’é­loi­gnèrent dans le cou­loir de l’é­tage et se turent.

Sar­to était seul. Le bar était vide. Les verres étaient sales. Les cen­driers étaient pleins. Les lampes brû­laient bas. Et le silence — le silence de minuit pas­sé, le silence de la fête qui s’a­chève — emplis­sait la pièce comme de l’eau emplit une bai­gnoire, len­te­ment, par le fond, jus­qu’à ce qu’il n’y ait plus d’air.

Mais le bar n’é­tait pas tout à fait vide. Un pas dans le cou­loir. Un pas lourd, un pas d’homme qui a bu et qui ne dort pas, un pas qui hésite.

Le prince Léo­pold appa­rut dans l’embrasure de la porte.

Il avait reti­ré sa veste. Sa che­mise était débou­ton­née au col. Ses che­veux — lis­sés au début de la soi­rée — étaient en désordre. Il avait l’air de ce qu’il était — un homme de trente ans, fati­gué, légè­re­ment ivre, qui ne trou­vait pas le som­meil dans un pays trop chaud.

— Le bar est fer­mé ? demanda-t-il.

Sa voix était dif­fé­rente de celle du dis­cours — débar­ras­sée du pro­to­cole, réduite à l’es­sen­tiel, la voix d’un homme qui parle à un autre homme à deux heures du matin, sans public, sans enjeu.

— Le bar est ouvert tant qu’il y a un client, dit Sarto.

Le prince sou­rit. Un sou­rire las, un sou­rire qui n’a­vait rien de royal, un sou­rire qui disait sim­ple­ment : mer­ci de ne pas me ren­voyer dans ma chambre. Il s’as­sit au comp­toir. Pas à une table — au comp­toir. À l’en­droit où Alma s’as­seyait. Et Sar­to, sans qu’on le lui demande, pré­pa­ra un der­nier cock­tail — le Tunjungan.

Le prince but. Il ne com­men­ta pas le goût. Il but comme on boit quand on a soif — pas de salive, mais d’autre chose, de pré­sence, de silence, de ce contact mini­mal avec un autre être humain qui est le der­nier recours contre l’in­som­nie et le vertige.

Ils ne par­lèrent pas tout de suite. Le silence entre eux était dif­fé­rent du silence avec Cha­plin — moins intime, plus pesant, char­gé de tout ce que le pro­to­cole avait empê­ché de dire pen­dant la soi­rée. Le prince regar­dait les bou­teilles sur l’é­ta­gère. Sar­to essuyait un verre. Les ven­ti­la­teurs tournaient.

— C’est étrange, dit le prince.

Il par­lait le fran­çais. Pas l’an­glais, pas le hol­lan­dais — le fran­çais, la langue dans laquelle il pen­sait, la langue de son édu­ca­tion, la langue qui per­met­tait, peut-être, une fran­chise que les autres langues, char­gées de pro­to­cole, interdisaient.

— C’est étrange, répé­ta-t-il. On tra­verse le monde. On serre des mains. On pro­nonce des dis­cours. On inau­gure des choses. Et le soir, dans la chambre, on se retrouve avec la même question.

Il ne dit pas quelle ques­tion. Sar­to n’en avait pas besoin. La ques­tion était dans l’air — dans la cha­leur, dans le silence, dans le verre de Tun­jun­gan qui refroi­dis­sait sur le comp­toir — et c’é­tait la ques­tion que tous les hommes se posent quand ils se retrouvent seuls dans un bar à deux heures du matin, princes ou bar­men, riches ou pauvres, la ques­tion qui n’a pas de réponse et qui n’en a pas besoin : à quoi bon ?

— La Bel­gique, dit le prince. Le Congo. Mon père. Les res­pon­sa­bi­li­tés. Les colo­nies. Tout ce poids.

Il par­lait sans regar­der Sar­to — il regar­dait le verre, le teck, le miroir der­rière les bou­teilles dans lequel se reflé­tait son propre visage, pâle, cer­né, un visage de prince épui­sé dans un bar de Sur­abaya à deux heures du matin.

— Vous croyez que tout cela va durer ? demanda-t-il.

La ques­tion. La même que celle de Suto­mo, posée dans la ruelle après le game­lan. La même ques­tion, pro­non­cée par deux hommes que tout sépa­rait — un prince belge et un révo­lu­tion­naire java­nais — et qui pour­tant, au fond, au cœur de la nuit, se rejoi­gnaient dans le même doute, le même ver­tige, la même intui­tion que le monde qu’ils habi­taient — cha­cun à sa manière, cha­cun de son côté du comp­toir, cha­cun de son côté de l’his­toire — était un monde pro­vi­soire, un décor, un théâtre d’ombres dont la lampe fini­rait par s’éteindre.

Sar­to ne répon­dit pas.

Il prit la bou­teille d’An­gos­tu­ra. Il ver­sa trois gouttes dans le verre du prince — les trois gouttes amères, les trois gouttes de véri­té dans la dou­ceur du cock­tail — et le geste, dans son silence, dans sa pré­ci­sion, dans sa sim­pli­ci­té, fut sa réponse. Pas oui, pas non, pas peut-être. Trois gouttes. L’a­mer­tume. Le réel.

Le prince regar­da les gouttes se dis­soudre dans le Tun­jun­gan. Il but. Il posa le verre. Il res­ta un moment immo­bile, les mains sur le comp­toir, comme Sar­to res­tait sou­vent — les mains à plat, les yeux mi-clos, dans cette pos­ture de pré­sence pure qui est le pri­vi­lège de ceux qui n’at­tendent rien.

Puis il se leva. Il lais­sa un billet sur le comp­toir — un billet de banque belge, pas hol­lan­dais, un billet qui ne valait rien à Sur­abaya mais qui valait tout comme geste, comme trace, comme sou­ve­nir d’un moment qui n’au­rait pas dû exis­ter et qui avait exis­té quand même.

— Mer­ci, dit-il. Bonne nuit.

— Bonne nuit, Votre Altesse.

Le prince mon­ta l’es­ca­lier. Et Sar­to res­ta seul dans le bar, avec le billet belge sur le comp­toir, les verres sales dans l’é­vier, la glace fon­due dans la gla­cière, et la boîte de san­tal de Liem qui n’a­vait pas été ouverte.

Il regar­da la boîte. Les kre­teks étaient encore là, intactes, dans leur lit de papier de soie. Le moment n’é­tait pas venu. Pas cette nuit. Pas avec un prince et un acteur pour seuls clients. Le moment vien­drait — Sar­to le savait, le sen­tait — mais il vien­drait à sa propre heure, comme le rawon vient à sa propre heure, comme le game­lan vient à sa propre heure, et for­cer le moment serait le détruire.

Il ran­gea la boîte sous le comp­toir. Il étei­gnit les lampes. Une par une. L’o­pa­line d’a­bord. Puis le pla­fon­nier. Puis la petite lampe de la réserve. Et le bar som­bra dans le noir — un noir tiède, par­fu­mé, plein des fan­tômes de la soi­rée, des rires, des verres, des musiques, des mots — et Sar­to, dans ce noir, seul, debout, les mains sur le comp­toir, écou­ta l’hô­tel respirer.

Cha­pitre 15 — L’heure bleue

Sar­to tra­ver­sa le jar­din à l’aube.

Le jar­din après la fête res­sem­blait à un champ de bataille vu au ralen­ti — un champ de bataille où les armes auraient été des verres et les vic­times des orchi­dées. Des coupes de cham­pagne ren­ver­sées gisaient dans l’herbe, cou­chées sur le flanc, le pied en l’air, comme des sol­dats fau­chés en pleine course. Des ser­viettes de lin, frois­sées, tachées de vin et de sauce, jon­chaient les tables aban­don­nées. Les lam­pions éteints pen­daient entre les arbres comme des fruits morts. Et les orchi­dées — les orchi­dées de Malang, si somp­tueuses la veille, si fières dans leurs vases de cuivre — com­men­çaient à faner, leurs pétales se recro­que­villant aux bords, per­dant leur éclat, pre­nant cette cou­leur de papier mâché que prennent les fleurs cou­pées quand la vie les quitte et que la matière reprend ses droits.

Sar­to mar­chait pieds nus. La rosée mouillait l’herbe, et ses pieds s’en­fon­çaient dans la terre molle avec cette sen­sa­tion de fraî­cheur qui était, comme chaque matin, le seul moment de grâce avant la four­naise. Il ne ramas­sait rien. Ce n’é­tait pas son tra­vail — les boys vien­draient dans une heure avec leurs balais et leurs cageots et ils ren­draient au jar­din sa pro­pre­té, son ordre, son inno­cence. Sar­to ne fai­sait que tra­ver­ser, que voir, que res­pi­rer cette odeur de len­de­main de fête qui est une des odeurs les plus mélan­co­liques du monde — un mélange de fleurs mortes, d’al­cool éva­po­ré, de cire de bou­gie refroi­die, de tabac froid et de terre mouillée, un mélange qui sen­tait le temps, le pas­sage, la preuve que ce qui a brillé peut ces­ser de briller.

Il s’ar­rê­ta devant un fran­gi­pa­nier. L’arbre avait per­du des fleurs pen­dant la nuit — des dizaines de fleurs blanches et jaunes, tom­bées sur l’herbe, qui for­maient autour du tronc un cercle par­fait, une cou­ronne, comme si l’arbre s’é­tait cou­ron­né lui-même dans l’in­dif­fé­rence de la nuit. Sar­to se pen­cha et ramas­sa une fleur. Les pétales étaient char­nus, cireux, et le par­fum — ce par­fum de fran­gi­pa­nier qui était le par­fum de Sur­abaya comme le girofle en était l’o­deur — mon­tait de la fleur avec une dou­ceur obs­ti­née, une dou­ceur qui ne se ren­dait pas, qui ne capi­tu­lait pas devant la mort du pétale mais conti­nuait de par­fu­mer, de don­ner, de s’of­frir, même après la chute.

Il mit la fleur dans sa poche.

L’hô­tel dor­mait. Les cou­loirs étaient vides. Les portes des chambres étaient fer­mées. Der­rière ces portes, les invi­tés dor­maient — les plan­teurs dans leur ivresse, les épouses dans leur fatigue, le prince dans son insom­nie, Cha­plin dans ses rêves — et l’hô­tel, vidé de ses occu­pants éveillés, rede­ve­nait ce qu’il était dans son essence : un bâti­ment, un assem­blage de pierres et de bois et de métal, un corps immo­bile dans la cha­leur, un orga­nisme au repos qui res­pi­rait par ses fenêtres entrou­vertes et par les fis­sures de ses murs et par les inter­stices de ses tuiles.

Sar­to ouvrit le bar. Les gestes du matin. Les bou­teilles, les verres, la glace — il res­tait un fond de glace dans la gla­cière, les der­niers éclats de la livrai­son monu­men­tale de la veille, des mor­ceaux minus­cules, presque liquides, qui ren­draient l’âme avant huit heures. Il les recueillit dans un seau et les ver­sa dans le bac à cock­tails. Puis il essuya le comp­toir. Le teck était frais — la fraî­cheur de l’aube, l’u­nique fraî­cheur — et sous son chif­fon, le bois exha­lait son odeur de cire et de résine, cette odeur fami­lière, constante, qui était le seul par­fum que Sar­to retrou­vait chaque matin à l’i­den­tique, le seul qui ne chan­geait pas, le seul qui ne tra­his­sait pas.

Il enten­dit les pas.

Pas les pas des boys — trop tôt. Pas les pas de Kenan­ga — trop légers. Pas les pas de Van der Bosch — trop rapides. Des pas qu’il connais­sait, des pas qu’il avait appris à recon­naître comme on recon­naît une mélo­die après les deux pre­mières notes, des pas qui se posaient sur le marbre du lob­by avec cette pré­ci­sion dis­crète, ce rythme sin­gu­lier, cette signature.

Alma entra dans le bar.

Elle n’a­vait pas dor­mi. Sar­to le vit immé­dia­te­ment — dans ses yeux, cer­nés de mauve, dans sa peau, plus pâle que d’ha­bi­tude, dans ses che­veux déta­chés qui tom­baient sur ses épaules en vagues sombres, libé­rés du chi­gnon de la veille. Elle avait chan­gé de robe — elle por­tait main­te­nant une robe simple, en coton blanc, sans orne­ment, une robe de matin, une robe de nudi­té presque, qui la mon­trait telle qu’elle était quand elle n’es­sayait pas d’être autre chose, quand elle n’é­tait ni l’é­pouse du plan­teur ni la femme Indo du gala ni la cliente du bar mais sim­ple­ment elle, Alma, un corps debout dans la lumière de l’aube.

Elle ne s’as­sit pas au comptoir.

Elle res­ta debout. Devant le comp­toir, à un mètre de Sar­to, les mains le long du corps, le sac de paille absent — elle n’a­vait pas de sac, pas de billet à lais­ser, pas d’ac­ces­soire, rien entre elle et lui que l’air du matin et le comp­toir de teck et soixante cen­ti­mètres de silence.

Sar­to posa le chiffon.

Le temps s’ar­rê­ta. Ou plu­tôt — le temps ne s’ar­rê­ta pas, parce que les ven­ti­la­teurs conti­nuaient de tour­ner et que la lumière conti­nuait de mon­ter et que la glace conti­nuait de fondre — mais quelque chose dans le temps chan­gea de tex­ture, devint plus dense, plus lourd, plus lent, comme si l’air lui-même s’é­tait épais­si autour d’eux et les main­te­nait sus­pen­dus dans l’ins­tant, deux corps immo­biles dans un monde qui bouge, deux points fixes dans le flux.

Alma dit une chose.

Une phrase courte. Directe. La seule phrase vrai­ment nue du roman. Une phrase qui n’é­tait ni une ques­tion ni une décla­ra­tion ni une invi­ta­tion mais les trois à la fois, une phrase qui venait d’un endroit d’elle-même qu’elle n’a­vait peut-être jamais visi­té, un endroit situé au-delà de la pru­dence, au-delà de la peur, au-delà de la ligne invi­sible qui sépa­rait ce qu’on pou­vait dire de ce qu’on ne pou­vait pas dire, et qui était, dans sa nudi­té, dans sa sim­pli­ci­té, aus­si ver­ti­gi­neuse qu’un plon­geon dans une eau dont on ne connaît pas la profondeur.

Sar­to ne répon­dit pas avec des mots.

Il y a des moments — rares, impré­vi­sibles, déci­sifs — où les mots ne sont pas le bon ins­tru­ment. Où les mots, avec leur pré­ci­sion, leur logique, leur capa­ci­té à décou­per le réel en caté­go­ries, en concepts, en oui et en non, tra­hi­raient ce qui a besoin d’être dit en le rédui­sant à ce qui peut être dit. Et dans ces moments, le corps prend le relais — non pas le corps du désir, non pas le corps de la pul­sion, mais le corps de la pré­sence, le corps qui est là, entier, sans masque, sans rôle, sans comp­toir entre lui et le monde.

Ce qui se pas­sa ensuite n’ap­par­te­nait qu’à eux.

Le cha­pitre ne le dit pas. Le cha­pitre s’ar­rête ici — à cette lisière entre le dicible et l’in­di­cible, entre ce que le récit peut racon­ter et ce qui appar­tient au silence. Non par pudeur — la pudeur est un luxe que Sur­abaya ne connaît pas — mais par res­pect pour cette zone de l’ex­pé­rience humaine où les mots cessent d’être utiles et où le seul témoin admis est le corps lui-même, avec sa mémoire de peau, de souffle, de chaleur.

Le blanc.

L’el­lipse.

Le silence.

Et quand le texte reprend — comme un musi­cien reprend après une pause, comme un nageur refait sur­face après un plon­geon — la lumière a chan­gé. L’aube est deve­nue le matin. Le gris-rose est deve­nu le jaune. Et Sar­to est seul au bar, debout der­rière le comp­toir, les mains posées à plat sur le teck, les yeux ouverts, le visage immobile.

Alma est par­tie. Quand, com­ment, par quelle porte — le texte ne le dit pas. Elle est par­tie comme elle venait — par ses pas, par son par­fum, par cet espace qu’elle créait et qu’elle empor­tait avec elle en par­tant. Le véti­ver flot­tait encore dans l’air du bar, mêlé à l’o­deur de la cire et du teck et du fran­gi­pa­nier que Sar­to avait dans sa poche, et ce mélange — ce mélange unique, irré­pro­duc­tible, éphé­mère — était la seule trace de ce qui s’é­tait passé.

Le comp­toir était intact. Le teck brillait. Les verres étaient ali­gnés. Les bou­teilles étaient en rang. Rien n’a­vait bou­gé. Rien n’a­vait changé.

Tout avait changé.

Sar­to prit le chif­fon et recom­men­ça à essuyer le comp­toir. Les gestes du matin. Les mêmes gestes. Le cercle du chif­fon sur le bois. Le mou­ve­ment cir­cu­laire, régu­lier, hyp­no­tique, qui fai­sait tour­ner le temps. Et dans ce geste — ce geste qu’il avait fait dix mille fois et qu’il ferait dix mille fois encore — il y avait quelque chose de nou­veau, quelque chose qui n’y était pas la veille, une qua­li­té de pré­sence, d’at­ten­tion, de gra­ti­tude peut-être, ou de tris­tesse, ou de cette chose sans nom qui est le sen­ti­ment de l’a­près — l’a­près de ce qui a été vécu et qui ne se revi­vra pas, l’a­près de l’ins­tant unique, l’a­près de la grâce.

Dehors, Sur­abaya s’é­veillait. Les kre­teks cré­pi­taient sur les seuils. Le café bouillait dans les cas­se­roles. Le Kali­mas cou­lait. Et l’Ho­tel Oranje, dres­sé au bord de Jalan Tun­jun­gan dans la lumière du matin, ouvrait ses portes au monde — au jour nou­veau, au jour d’a­près, au jour où tout recom­mence et où rien ne recom­mence, parce que le temps ne revient jamais en arrière, même quand les gestes sont les mêmes, même quand le comp­toir est le même, même quand la glace est la même.

La glace n’est jamais la même. Chaque matin, c’est une nou­velle glace qui arrive. Et chaque matin, elle fond.

Cha­pitre 16 — Après

Cha­plin par­tit le surlendemain.

Il par­tit comme il était venu — par le port, par le Flan­dria, qui leva l’ancre à l’aube avec la len­teur majes­tueuse des paque­bots qui savent que le monde les attend mais qui ne voient pas la rai­son de se pres­ser. Sar­to n’al­la pas au port. Il apprit le départ par le por­tier sikh, qui l’ap­prit du chauf­feur, qui l’ap­prit du secré­taire — la chaîne habi­tuelle, le télé­graphe des invi­sibles. Il apprit aus­si que Cha­plin, en quit­tant sa suite, avait lais­sé un pour­boire extra­va­gant au per­son­nel d’é­tage — une somme dont le mon­tant varia selon les ver­sions, mais qui, dans toutes les ver­sions, était assez impor­tante pour que les boys en parlent pen­dant des semaines, avec cette admi­ra­tion mêlée d’in­cré­du­li­té que sus­citent les gestes de géné­ro­si­té qui dépassent l’entendement.

Le prince Léo­pold et la prin­cesse Astrid par­tirent le même jour, par un autre navire, vers une autre escale — Bata­via, puis Sin­ga­pour, puis l’Eu­rope. Le prince ne repas­sa pas par le bar. Sar­to ne le revit pas. Mais le billet belge — le billet de banque qui ne valait rien à Sur­abaya — res­ta sur l’é­ta­gère du fond, der­rière les bou­teilles, plié en quatre, comme un marque-page dans un livre que per­sonne ne lirait.

L’hô­tel se dégon­fla. C’é­tait le mot — pas se cal­ma, pas retrou­va son rythme — se dégon­fla, comme un bal­lon dont on ouvre la valve, len­te­ment, par un souffle conti­nu, jus­qu’à ce qu’il ne reste plus que l’en­ve­loppe, flasque, ridée, vide de l’air qui lui avait don­né sa forme. Les orchi­dées furent reti­rées du lob­by — fanées, brunes, elles finirent dans les pou­belles de la cour de ser­vice, et leur par­fum, pen­dant un jour encore, flot­ta dans les cou­loirs comme le fan­tôme d’une fête. Les lam­pions furent décro­chés. Les torches furent reti­rées du jar­din, lais­sant dans l’herbe des trous noirs, des cica­trices de feu. Les nappes furent envoyées à la buan­de­rie de Kenan­ga, qui les lava, les ami­don­na, les repas­sa, les ran­gea dans les armoires de l’hô­tel avec le soin méti­cu­leux qu’elle met­tait en toute chose, le soin d’une femme qui savait que les armoires finissent tou­jours par se rouvrir.

Les jour­naux parurent. Le Soe­ra­baiasch Han­dels­blad publia l’ar­ticle de Dijks­tra — en pre­mière page, comme pro­mis, avec la pho­to­gra­phie de Van der Bosch posant devant la che­mi­née de la chambre 33, la main sur le man­teau, le men­ton conqué­rant. L’ar­ticle par­lait de l’i­nau­gu­ra­tion en termes élo­gieux — un triomphe, une réus­site écla­tante, la preuve de la vita­li­té de l’en­tre­prise colo­niale dans les Indes néer­lan­daises — et Sar­to, en le lisant par-des­sus l’é­paule d’un client qui avait lais­sé le jour­nal sur le comp­toir, nota que l’ar­ticle ne men­tion­nait ni le game­lan, ni les trente-deux boys de la rijst­ta­fel, ni le Tun­jun­gan, ni rien de ce qui avait été fait par des mains java­naises, chi­noises, madu­raises — comme si la fête s’é­tait faite toute seule, par la seule volon­té des Hol­lan­dais, par la seule grâce de Van der Bosch et de son cos­tume de lin blanc.

Les jours pas­sèrent. L’hô­tel reprit son rythme — le rythme des jours ordi­naires, des clients ordi­naires, des gin tonics et des genièvres et des bières Hei­ne­ken et de la cha­leur qui mon­tait et qui des­cen­dait d’un degré, d’un seul degré, sans que per­sonne ne s’en aper­çoive, sauf Sar­to, qui s’en aper­ce­vait toujours.

Liem revint au bar.

Il revint un soir, à l’heure où le comp­toir était presque vide — un seul client, un ingé­nieur des che­mins de fer qui lisait un roman hol­lan­dais en buvant du ver­mouth. Liem s’as­sit au comp­toir — pas sur le tabou­ret d’Al­ma, sur celui d’à côté — et Sar­to vit dans ses yeux quelque chose de neuf : une exci­ta­tion conte­nue, une fièvre qui n’é­tait pas celle de la chaleur.

— Un impor­ta­teur, dit Liem. Un Alle­mand. De la mai­son Behn, Meyer & Co. Il a goû­té mes kre­teks. Pas au bar — dans la rue, devant mon ate­lier. Je lui ai offert une Dji Sam Soe. Il l’a fumée. Il a fumé toute la ciga­rette. Et à la fin, il a dit : Gut. Un seul mot. Gut. Et il a com­man­dé deux cents boîtes.

Deux cents boîtes. Sar­to regar­da Liem et vit, sous la ner­vo­si­té, sous la fièvre, sous l’exal­ta­tion du mar­chand qui a fait sa pre­mière grande vente, quelque chose de plus pro­fond — une jus­ti­fi­ca­tion, une preuve, la confir­ma­tion que le rêve n’é­tait pas un rêve mais un plan, et que le plan fonc­tion­nait, et que le chiffre neuf por­tait bon­heur, et que Dji Sam Soe — deux, trois, quatre, la somme par­faite — avait un avenir.

— La boîte de san­tal, dit Liem. Tu ne l’as pas ouverte.

Ce n’é­tait pas un reproche. C’é­tait une consta­ta­tion — le constat d’un homme qui com­prend que le moment n’é­tait pas venu et qui n’en veut à per­sonne, parce que le moment est sou­ve­rain, et qu’on ne com­mande pas au moment comme on ne com­mande pas à la mousson.

— Pas encore, dit Sarto.

— Pas encore, répé­ta Liem.

Il sou­rit. Le sou­rire de patience, de cer­ti­tude lente. Le sou­rire de l’homme qui savait que le girofle fini­rait par entrer dans le bar de l’Ho­tel Oranje, non pas par la force, non pas par la ruse, mais par la seule force de son par­fum, de sa qua­li­té, de sa véri­té — et que cette entrée pren­drait le temps qu’elle pren­drait, un mois, un an, dix ans, mais qu’elle se ferait, parce que les choses vraies finissent tou­jours par trou­ver leur place, même dans les lieux qui ne sont pas faits pour elles.

Liem finit le thé que Sar­to lui avait ser­vi — du thé java­nais, amer, sans sucre, le thé de ceux qui ne boivent pas d’al­cool — et repar­tit dans la nuit de Kem­bang Jepun, une kre­tek aux lèvres, le cré­pi­te­ment du girofle trouant le silence.

Suto­mo revint aussi.

Il ne vint pas au bar — il n’y venait jamais. Il atten­dit Sar­to à la sor­tie de l’hô­tel, dans la ruelle de ser­vice, ados­sé au mur, les mains dans les poches. La nuit était chaude. Des geckos cou­raient sur le mur au-des­sus de sa tête, et leurs petits cris — tok-tok-tok — res­sem­blaient au cré­pi­te­ment des kreteks.

— Soe­kar­no sera jugé le mois pro­chain, dit Suto­mo. À Ban­dung. Devant un tri­bu­nal hollandais.

Sar­to écou­ta. Suto­mo par­lait à voix basse, non par peur — il n’a­vait pas peur, ou sa peur était d’une nature si dif­fé­rente de la peur ordi­naire qu’elle ne méri­tait pas le même nom — mais par habi­tude, par pru­dence, par cette conscience que les murs de Sur­abaya avaient des oreilles, sur­tout les murs des hôtels, sur­tout les murs des hôtels hollandais.

— Il va se défendre lui-même, dit Suto­mo. Sans avo­cat. Il va par­ler. Et ce qu’il dira, le monde entier l’entendra.

— Le monde, dit Sarto.

— Le monde, répé­ta Suto­mo. Pas les Hol­lan­dais — le monde. Ceux qui ont des oreilles pour entendre. Ceux qui savent que les empires tombent. Ceux qui savent que la glace fond.

La glace fond. Sar­to ne sut pas si Suto­mo avait choi­si cette image par hasard ou s’il l’a­vait cueillie dans une conver­sa­tion qu’ils n’a­vaient jamais eue — mais l’i­mage était juste, l’i­mage était exacte, et dans cette exac­ti­tude il y avait une poé­sie que les dis­cours poli­tiques n’a­vaient pas, une poé­sie qui venait du réel, du quo­ti­dien, du geste de Pak Hadi déchar­geant ses blocs à cinq heures du matin et de Sar­to les regar­dant fondre dans la gla­cière, degré par degré, heure par heure, inéluctablement.

— Je t’en­tends, dit Sarto.

Suto­mo hocha la tête. Il repar­tit dans la nuit. Et Sar­to ren­tra chez lui par le kam­pung, sous les étoiles de l’é­qua­teur, et le bruit de ses pas sur la terre bat­tue se mêla au bruit des geckos et des kre­teks et du Kali­mas qui cou­lait quelque part dans le noir, invi­sible, patient, inépuisable.

Les jours pas­sèrent. L’hô­tel tour­na. Le monde tourna.

Alma revint au bar. Elle revint un après-midi, à l’heure habi­tuelle — trois heures, la cha­leur maxi­male, le bar vide. Elle s’as­sit au comp­toir. Elle com­man­da un gin pahit. Sar­to le pré­pa­ra — les mêmes gestes, le même tum­bler, le même gin, les mêmes gla­çons, les mêmes gouttes d’An­gos­tu­ra. Et entre eux, le même silence — mais un silence qui avait chan­gé de cou­leur, de tex­ture, de poids. Un silence d’a­près. Un silence qui savait.

Ils ne par­lèrent pas de ce qui s’é­tait pas­sé. Ils ne par­le­raient jamais de ce qui s’é­tait pas­sé. Ce qui s’é­tait pas­sé appar­te­nait à l’aube, à l’heure bleue, à cet inter­stice entre la nuit et le jour où les règles sont sus­pen­dues et où les gestes comptent plus que les mots, et rame­ner cela dans la lumière de l’a­près-midi, dans l’es­pace du bar, devant le comp­toir de teck, aurait été le tra­hir, le réduire, le trans­for­mer en quelque chose de nom­mable alors que sa beau­té tenait pré­ci­sé­ment à ce qu’il ne pou­vait pas être nommé.

Alma but son gin pahit. Les yeux fer­més. Puis ouverts. Le regard plus doux, plus lent. Le même regard, et un autre regard.

Elle posa le verre. Elle lais­sa le billet sur le comp­toir. Elle dit :

— Mer­ci, Sarto.

Elle par­tit.

Et Sar­to res­ta. Der­rière le comp­toir. Les mains sur le teck. Le chif­fon à por­tée de main. Les bou­teilles ali­gnées. Les ven­ti­la­teurs qui tour­naient. La cha­leur qui pesait. Et dehors, Jalan Tun­jun­gan qui bour­don­nait, insou­ciante, magni­fique, aveugle — Jalan Tun­jun­gan avec ses becak et ses auto­mo­biles et ses vitrines et ses warungs et ses mar­chands de kre­teks qui criaient seri­bu, seri­bu — et les Hol­lan­dais qui mar­chaient sous les tama­ri­niers comme s’ils mar­che­raient tou­jours, comme si la rue leur appar­tien­drait tou­jours, comme si le monde ne chan­ge­rait jamais.

Njai Kenan­ga pas­sa dans le cou­loir de ser­vice avec son panier de linge. Elle ne regar­da pas Sar­to. Sar­to ne la regar­da pas. Mais quelque chose pas­sa entre eux — le même cou­rant d’air, la même recon­nais­sance muette, le salut des gens qui savent.

La lumière de l’a­près-midi cognait aux stores. Le ther­mo­mètre indi­quait trente-huit degrés. Les gla­çons fon­daient dans les verres. Et quelque part dans Kem­bang Jepun, Liem rou­lait ses kre­teks. Et quelque part dans le kam­pung, Ibu War­si­ni pilait ses épices. Et quelque part dans la ville, Suto­mo écri­vait une lettre. Et quelque part sur l’o­céan, un navire empor­tait un prince et un acteur vers d’autres rivages, d’autres hôtels, d’autres bars, d’autres comp­toirs où d’autres hommes ser­vaient d’autres verres à d’autres bouches, et le monde tour­nait, et la glace fon­dait, et le girofle brû­lait, et rien ne durait, et tout restait.

Sar­to atten­dit que le der­nier client fût par­ti. Il ran­gea les bou­teilles. Il lava les verres. Il essuya le comp­toir. Il étei­gnit les lampes — une par une, comme chaque soir. Puis il s’as­sit sur le tabou­ret d’Al­ma — le seul moment de la jour­née où il s’as­seyait de l’autre côté du comp­toir, du côté des clients, du côté de ceux qui boivent au lieu de ser­vir — et il sor­tit de sous le comp­toir la boîte de san­tal de Liem.

Il l’ou­vrit. Les vingt kre­teks étaient là, intactes, dans leur papier de soie. L’o­deur de san­tal et de girofle mon­ta dans l’air du bar fer­mé comme un encens dans une église vide. Sar­to prit une kre­tek. La pre­mière des vingt. La Dji Sam Soe. Deux, trois, quatre. Neuf. Le chiffre parfait.

Il l’al­lu­ma.

La pre­mière bouf­fée fut un monde. Le tabac, d’a­bord — doux, blond, presque timide. Puis le girofle — le cré­pi­te­ment, le tek-tek-tek qui avait don­né son nom aux kre­teks, ce son minus­cule, intime, qui était le son de Sur­abaya comme le gong était le son du game­lan. Puis la sauce — le miel de Madu­ra, la mus­cade de Ban­da, l’in­gré­dient secret que Liem ne dirait jamais à per­sonne. Et le tout — le tabac, le girofle, la sauce, le papier de maïs qui brû­lait sans goût — se fon­dait en une fumée bleue, aro­ma­tique, épaisse, qui mon­tait dans l’air immo­bile du bar et qui se dis­per­sait len­te­ment, se mêlait à l’o­deur du teck et de la cire et du gin rési­duel et du véti­ver qui flot­tait encore dans l’air comme un fan­tôme, et toutes ces odeurs ensemble — le girofle, le teck, le gin, le véti­ver, le san­tal — com­po­saient le par­fum de l’Ho­tel Oranje, le par­fum d’une soi­rée de 1930, le par­fum d’un monde qui ne savait pas qu’il allait finir.

Sar­to fuma en silence. La fumée mon­tait. Le bar était sombre. Les ven­ti­la­teurs étaient arrê­tés. La nuit de Sur­abaya entrait par la porte ouverte — son odeur de jas­min et de terre, son bruit de geckos et de kre­teks loin­taines, son souffle tiède qui ne rafraî­chis­sait rien mais qui por­tait, dans ses molé­cules, le sou­ve­nir de toutes les nuits pré­cé­dentes et la pro­messe de toutes les nuits à venir.

La kre­tek se consu­mait entre ses doigts. Le bout rou­geoyait dans le noir — un point de lumière, minus­cule, pul­sant, comme un cœur, comme un bat­te­ment, comme le signal d’un phare qui dit aux navires : je suis là, je suis là, je suis là.

L’o­deur du girofle — la même qu’au pre­mier cha­pitre. La même qu’au pre­mier matin, quand Sar­to avait ouvert les yeux dans la lumière gris-rose de l’aube et que Sur­abaya suin­tait ses pre­mières odeurs dans l’air épais. Le girofle. Le début et la fin. La boucle.

Sar­to écra­sa la kre­tek dans le cen­drier. Un filet de fumée s’en éle­va encore — le der­nier souffle, le der­nier girofle — et se dis­si­pa dans le noir.

Il se leva. Il remit le tabou­ret en place. Il fer­ma la boîte de san­tal — dix-neuf kre­teks res­tantes, dix-neuf soirs à venir, dix-neuf boucles — et la ran­gea sous le comptoir.

Puis il sor­tit par la porte de ser­vice, dans la nuit de Sur­abaya, et la ville le prit dans ses bras — la ville avec sa cha­leur et ses odeurs et ses bruits et ses ombres et ses lumières — et il mar­cha vers le kam­pung, vers sa mère, vers le rawon, vers la natte, vers le som­meil, et ses pas sur la terre bat­tue ne fai­saient aucun bruit, ou si peu, le bruit d’un homme qui rentre chez lui, le bruit le plus ancien du monde, et la nuit se refer­ma sur lui comme l’eau se referme sur un plon­geur, sans trace, sans ride, sans mémoire.

Et l’Ho­tel Oranje, der­rière lui, blanc dans la nuit, immo­bile, endor­mi, conti­nuait de pro­mettre ce qu’il avait tou­jours pro­mis — le froid dans la cha­leur, l’ordre dans le chaos, la durée dans le pas­sage — et la pro­messe tenait encore, la pro­messe tien­drait encore quelques années, quelques sai­sons, quelques mous­sons, avant que le monde ne change de nom et que l’hô­tel ne change avec lui, et que le dra­peau, en haut du mât de la chambre 33, ne soit déchi­ré par des mains jeunes et furieuses, et que le bleu ne tombe, et que le rouge et le blanc res­tent, seuls, flot­tant dans l’air de Sur­abaya comme un cri, comme un chant, comme la pre­mière note d’un game­lan qui commence.

Mais tout cela — tout cela était après.

Et cette nuit, la nuit de Sar­to, la nuit du girofle et du gin pahit et du teck et du véti­ver et du rawon et du game­lan et de la glace qui fond — cette nuit était maintenant.

Et main­te­nant suffisait.

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Gin Pahit — Cha­pitres 13 à 16

Gin Pahit — Cha­pitres 9 à 12

Gin Pahit

Gin PAHIT

Cha­pitres 9 à 12

Cha­pitre 9 — Fumée

L’a­te­lier de Liem sen­tait le para­dis et l’en­fer en même temps.

Le para­dis, c’é­tait le girofle — cette odeur de sacris­tie, d’en­cens, de Noël dans un pays qui ne connais­sait pas Noël, une odeur sucrée, épi­cée, presque médi­ci­nale, qui enve­lop­pait les pou­mons comme un baume et qui fai­sait que l’air de l’a­te­lier, mal­gré la cha­leur suf­fo­cante, avait quelque chose de capi­teux, de nar­co­tique, d’ir­ré­sis­tible. L’en­fer, c’é­tait tout le reste — la cha­leur, d’a­bord, une cha­leur de four à briques qui mon­tait du sol en terre bat­tue et des murs de tôle et des corps des cin­quante rou­leuses assises en ran­gées sur des nattes, une cha­leur com­pacte, solide, qu’on aurait pu décou­per au cou­teau. Et la pous­sière de tabac — un brouillard brun, fin, omni­pré­sent, qui se dépo­sait sur les cils, les lèvres, les narines, et qui fai­sait tous­ser les novices pen­dant les pre­mières semaines, avant que leurs pou­mons ne s’ha­bi­tuent, ne capi­tulent, ne fassent de cette pous­sière un élé­ment de leur respiration.

Sar­to entra par la porte de der­rière — celle qui don­nait sur la ruelle, pas celle de la bou­tique — et trou­va Liem pen­ché sur une table de tra­vail, entou­ré de bocaux. Les bocaux conte­naient les ingré­dients de la sauce — ce mélange secret que chaque fabri­cant de kre­teks com­po­sait selon sa propre recette et qui était l’âme de la ciga­rette, sa per­son­na­li­té, ce qui dis­tin­guait une kre­tek d’une autre comme une voix dis­tingue un homme d’un autre homme. Liem gar­dait sa recette dans sa tête — pas sur papier, jamais sur papier, parce que le papier se vole, se copie, se perd, tan­dis que la mémoire, disait-il, est le seul coffre-fort que per­sonne ne peut forcer.

— Entre, dit Liem sans lever les yeux. Ferme la porte.

Sar­to fer­ma la porte et s’as­sit sur un tabou­ret ban­cal, dans le coin où Liem ran­geait les bâches de toile qui ser­vaient à cou­vrir le tabac pen­dant la mous­son. Le coin était le seul endroit de l’a­te­lier où l’on pou­vait s’as­seoir sans être dans le pas­sage des rou­leuses, qui cir­cu­laient entre les nattes et les éta­gères avec une effi­ca­ci­té de four­mis, por­tant des pla­teaux de tabac, des paquets de feuilles de girofle séchées, des rou­leaux de papier — le papier de maïs, fin, presque trans­lu­cide, dans lequel on rou­lait les kre­teks et qui brû­lait sans lais­ser de goût, ou plu­tôt en lais­sant un goût si léger qu’il s’ef­fa­çait devant le tabac et le girofle comme un mur­mure s’ef­face devant un cri.

Les rou­leuses. Sar­to les regar­da travailler.

Elles étaient assises par ran­gées de dix, les jambes croi­sées, le dos droit, devant des pla­teaux où le tabac — un mélange de feuilles hachées, brunes et blondes, humi­di­fiées pour être mal­léables — était dis­po­sé en petits tas régu­liers à côté de tas plus petits de girofle haché. Chaque rou­leuse avait devant elle un rec­tangle de papier, un tas de tabac, un tas de girofle, et ses mains.

Les mains. C’é­tait les mains qu’il fal­lait regar­der. Des mains de femmes — petites, rapides, pré­cises — dont les doigts exé­cu­taient la même séquence de gestes trois cent vingt-cinq fois par heure, soit cinq fois par minute, soit une fois toutes les douze secondes : prendre une pin­cée de tabac, l’é­ta­ler sur le papier, ajou­ter une pin­cée de girofle, rou­ler le tout entre le pouce et l’in­dex en un mou­ve­ment cir­cu­laire qui com­pac­tait le mélange et for­mait le cylindre, lécher le bord du papier pour le col­ler — un coup de langue rapide, à peine visible — et poser la kre­tek ache­vée sur le pla­teau de droite. Douze secondes. Et recom­men­cer. Et recom­men­cer. Et recom­men­cer. Pen­dant huit heures.

Le spec­tacle était hyp­no­tique. Les doigts vol­ti­geaient — c’é­tait le seul mot — ils ne se dépla­çaient pas, ils vol­ti­geaient, comme les doigts d’un pia­niste sur un cla­vier, avec cette aisance qui vient non pas de la pra­tique mais de l’ou­bli de la pra­tique, quand le geste a été répé­té si sou­vent qu’il est des­cen­du des mains dans les os, dans les ten­dons, dans la mémoire du corps, et que la conscience n’a plus besoin d’in­ter­ve­nir, et que les doigts savent seuls, comme les doigts du joueur de gen­der savent frap­per les lames sans que l’es­prit leur indique lesquelles.

— Regarde celle-là, dit Liem.

Il dési­gna une femme au troi­sième rang — la qua­ran­taine, le visage rond, un fou­lard rouge noué sur les che­veux. Ses mains étaient plus rapides que celles des autres, et ses kre­teks — Sar­to le vit quand elle les posait sur le pla­teau — étaient d’une régu­la­ri­té par­faite, chaque cylindre iden­tique au pré­cé­dent en lon­gueur, en épais­seur, en densité.

— Bu Sari, dit Liem. Vingt-deux ans dans l’a­te­lier. Elle pro­duit trois cent cin­quante kre­teks par heure. Vingt-cinq de plus que la moyenne. Et chaque kre­tek est par­faite. Tu vois ses mains ?

Sar­to vit. Les mains de Bu Sari étaient tein­tées de brun — le tabac — et de jaune — le girofle — et les ongles étaient courts, limés à ras, parce que les ongles longs accro­chaient le papier et ralen­tis­saient le geste. Les mains de Bu Sari étaient l’in­verse exact des mains de Sar­to — des mains qui créaient, qui pro­dui­saient, qui lais­saient dans la matière la marque de leur pas­sage. Des mains qui res­sem­blaient à celles de son père.

— Le secret, dit Liem, c’est la pres­sion du pouce. Trop fort, la kre­tek est trop ser­rée, elle ne tire pas. Trop léger, elle est trop lâche, le tabac tombe. La pres­sion par­faite — la pres­sion de Bu Sari — est entre les deux. Entre le trop et le pas assez. Dans l’es­pace du juste.

Il sou­rit. Liem sou­riait sou­vent quand il par­lait de ses kre­teks — un sou­rire d’a­mou­reux, un sou­rire d’homme pos­sé­dé par son objet, un sou­rire qui disait : je sais que c’est une folie, et c’est pré­ci­sé­ment pour ça que j’y consacre ma vie.

Il prit un bocal sur la table et le ten­dit à Sar­to. Le bocal conte­nait un liquide brun, épais, dont l’o­deur — quand Sar­to dévis­sa le cou­vercle — le frap­pa au visage comme une gifle par­fu­mée. Miel, mus­cade, anis, et quelque chose d’autre, quelque chose de fer­men­té, de sau­vage, qui n’a­vait pas de nom.

— La sauce, dit Liem. Ma sauce. Celle de Dji Sam Soe.

— Qu’est-ce qu’il y a dedans ?

— Du miel de Madu­ra. De la mus­cade de Ban­da. De l’a­nis étoi­lé du Sichuan. Du rhum — un fond de rhum, pour lier. Et un ingré­dient que je ne dirai pas. Même à toi.

Il reprit le bocal, le refer­ma, le ran­gea avec les autres. Les bocaux étaient ali­gnés sur l’é­ta­gère comme les bou­teilles de Sar­to sur l’é­ta­gère du bar — cha­cun à sa place, cha­cun conte­nant un monde, une saveur, un secret. Et Sar­to com­prit, dans cette ana­lo­gie silen­cieuse, que Liem et lui fai­saient le même métier — un métier de mélange, de dosage, d’é­qui­libre entre des élé­ments dis­pa­rates qu’il fal­lait com­bi­ner dans les pro­por­tions exactes pour que le résul­tat ne soit pas sim­ple­ment la somme des par­ties mais autre chose, quelque chose de nou­veau, quelque chose qui n’exis­tait pas avant et qui, une fois créé, sem­blait avoir tou­jours existé.

— Les Euro­péens, dit Liem. Il faut qu’ils goûtent.

— Je sais.

— Au bar. Pen­dant l’i­nau­gu­ra­tion. Quand ils seront heu­reux, quand ils auront bu, quand leurs défenses seront bais­sées. Tu leur offres une kre­tek avec le café. Pas avant. Pas après. Avec le café. Le moment où l’on est ras­sa­sié, où l’on ne veut plus rien, et où l’on est prêt, jus­te­ment parce qu’on ne veut plus rien, à accep­ter quelque chose de nouveau.

Liem par­lait de ses kre­teks comme un géné­ral parle d’une cam­pagne — avec stra­té­gie, avec cal­cul, avec cette intel­li­gence du moment qui est la marque des hommes qui savent que le monde ne se change pas par la force mais par l’in­fil­tra­tion, par le détail, par la patience. Intro­duire la kre­tek dans le bar de l’Ho­tel Oranje. Faire entrer le girofle dans le sanc­tuaire du genièvre. Ce n’é­tait pas une révo­lu­tion — c’é­tait une séduction.

— J’ai pré­pa­ré un cof­fret, dit Liem.

Il alla cher­cher, der­rière les bâches, une petite boîte en bois de san­tal — du vrai san­tal, dont le par­fum se mêlait à celui du girofle et créait une com­bi­nai­son olfac­tive si riche, si com­plexe, que Sar­to dut fer­mer les yeux un ins­tant pour ne pas perdre l’é­qui­libre. La boîte était simple — pas de dorure, pas de fio­ri­tures, juste le bois poli, clair, vei­né de lignes sombres, avec sur le cou­vercle, gra­vé au fer, le chiffre 234.

— Deux, trois, quatre, dit Liem. Dji Sam Soe. La somme fait neuf.

Il ouvrit la boîte. À l’in­té­rieur, sur un lit de papier de soie, vingt kre­teks ali­gnées — les nou­velles, les fines, celles que Sar­to avait goû­tées dans la ruelle, avec leur mélange adou­ci, leur girofle dis­cret, leur sauce au miel de Madu­ra. Elles étaient belles. Pas de la beau­té d’un objet de luxe — de la beau­té d’un objet fait main, avec ses minus­cules imper­fec­tions, ses varia­tions infimes de dia­mètre et de lon­gueur qui étaient la preuve que des doigts humains les avaient rou­lées, que des lèvres humaines avaient léché le papier, que du souffle humain les avait terminées.

Sar­to prit la boîte. Le san­tal était tiède dans ses mains. Le poids était léger — vingt ciga­rettes, quelques grammes de tabac et de girofle et de papier — mais ce poids conte­nait des années de tra­vail, des mil­liers de gestes de Bu Sari et des autres rou­leuses, des nuits de Liem pen­ché sur ses bocaux de sauce, des voyages du miel depuis Madu­ra et de la mus­cade depuis les îles Ban­da, à l’autre bout de l’ar­chi­pel, là où les Hol­lan­dais avaient mas­sa­cré des popu­la­tions entières, trois siècles plus tôt, pour s’as­su­rer le mono­pole de la noix de mus­cade — et cette his­toire, toute cette his­toire de mains et de sang et de par­fums, tenait dans une boîte de san­tal qui pesait moins qu’un verre de gin.

— Je les pré­sen­te­rai le soir de l’i­nau­gu­ra­tion, dit Sarto.

Liem hocha la tête. Il n’a­jou­ta rien. Il n’a­vait pas besoin d’a­jou­ter quoi que ce soit. L’ac­cord était scel­lé — pas par des mots, pas par une poi­gnée de main, mais par le geste de Sar­to pre­nant la boîte, la glis­sant dans la poche inté­rieure de sa che­mise, contre sa poi­trine, à l’en­droit où les kre­teks de Liem voi­si­ne­raient avec le par­fum de véti­ver qui y rési­dait déjà, et les deux odeurs — le girofle et le véti­ver, Liem et Alma — se mêle­raient dans le tis­su de sa che­mise comme deux rivières se mêlent dans un estuaire, sans se confondre, sans se dis­soudre, cha­cune gar­dant sa cou­leur, cha­cune gar­dant son cours.

Sar­to sor­tit de l’a­te­lier par la ruelle. Le soleil de fin d’a­près-midi jetait sur les murs des sho­phouses de Kem­bang Jepun une lumière orange, chaude, épaisse comme du sirop, et les ombres des toits s’al­lon­geaient sur la chaus­sée comme des doigts qui cherchent à sai­sir quelque chose avant qu’il ne dis­pa­raisse. L’o­deur du girofle le sui­vait — dans ses vête­ments, dans ses che­veux, sur ses mains — et il se ren­dit compte, en mar­chant vers Tun­jun­gan, que cette odeur ne le quit­te­rait plus, qu’elle s’é­tait incrus­tée en lui comme le keluak s’in­crus­tait dans les mains de sa mère, comme le sucre brû­lé s’in­crus­tait dans les draps d’Al­ma, et que désor­mais, où qu’il aille, quoi qu’il fasse, il por­te­rait sur lui l’o­deur de l’a­te­lier de Liem, l’o­deur de Dji Sam Soe, l’o­deur du deux-trois-quatre qui fait neuf — le chiffre par­fait, le chiffre de la com­plé­tude, le chiffre d’un homme qui croyait aux nombres comme d’autres croyaient aux dieux.

La boîte de san­tal pesait contre sa poi­trine. Légère et lourde. Comme une pro­messe. Comme un cœur.

Cha­pitre 10 — Le pont rouge

Le Jem­ba­tan Merah était rouge comme une blessure.

Pas le rouge des bou­gain­vil­liers qui cou­vraient les murs du kam­pung Pene­leh, pas le rouge des piments séchés dans les warungs, pas le rouge des lan­ternes du quar­tier chi­nois — un rouge de fer, un rouge de rouille, un rouge de sang séché que le soleil et la pluie et le sel du détroit avaient tra­vaillé pen­dant des décen­nies jus­qu’à lui don­ner cette patine sin­gu­lière qui n’é­tait plus tout à fait de la pein­ture ni tout à fait de la cor­ro­sion, mais quelque chose entre les deux, une peau de métal vivante qui se trans­for­mait avec le temps comme la peau des hommes se trans­forme avec l’âge.

Le pont enjam­bait le Kali­mas à l’en­droit où la rivière, venue du sud, s’é­lar­gis­sait avant de se jeter dans le port. C’é­tait un pont court — trente mètres, peut-être qua­rante — mais qui sépa­rait deux mondes aus­si radi­ca­le­ment qu’un océan sépare deux conti­nents. D’un côté — à l’ouest — le quar­tier euro­péen : Jalan Raja­wa­li avec ses bâti­ments colo­niaux blancs, la Banque de Java, les bureaux de la com­pa­gnie mari­time, les entre­pôts d’im­port-export dont les façades por­taient des noms hol­lan­dais en lettres d’or. De l’autre côté — à l’est — Kem­bang Jepun, le quar­tier chi­nois, puis le quar­tier arabe, puis le kam­pung malais, puis les docks, puis le port avec ses goé­lettes et ses car­gos et son odeur de gou­dron et de pois­son et de pétrole qui était l’o­deur de l’argent, parce que l’argent à Sur­abaya sen­tait la mer.

Sar­to s’ar­rê­ta au milieu du pont.

C’é­tait un de ses rituels — pas un rituel conscient, pas un rituel qu’il aurait pu nom­mer ou expli­quer si on le lui avait deman­dé, mais un geste du corps, un besoin phy­sique de s’ar­rê­ter à cet endroit pré­cis, au point médian entre les deux rives, et de regar­der. Regar­der le Kali­mas en des­sous — son eau brune, lente, char­gée de tout ce que la ville y déver­sait : les eaux usées des kam­pungs, les tein­tures des ate­liers de batik, les rési­dus des mar­chés flot­tants, les feuilles de bana­nier qui avaient ser­vi d’as­siettes et qui déri­vaient comme des barques minia­tures, vertes d’a­bord, puis brunes, puis noires, avant de cou­ler. Regar­der les berges — les mai­sons sur pilo­tis dont les bal­cons de bois sur­plom­baient l’eau, les enfants qui plon­geaient depuis les débar­ca­dères avec des cris de joie, les femmes qui lavaient leur linge dans le cou­rant en frap­pant les tis­sus sur des pierres plates avec un rythme qui res­sem­blait au rythme du ken­dang dans le game­lan. Regar­der les bateaux — les jukung, ces pirogues à balan­cier qui remon­taient le cou­rant char­gées de pois­sons et de fruits, et plus loin, à l’embouchure, les pini­si, les grandes goé­lettes à deux mâts des marins bugis de Sula­we­si, avec leurs coques de bois sombre et leurs voiles blanches qui se décou­paient contre le ciel comme des ailes de mouette.

Sar­to posa ses mains sur la ram­barde du pont. Le fer était chaud — brû­lant, même — chauf­fé par des heures de soleil, et la cha­leur du métal péné­tra dans ses paumes, dans ses doigts, mon­ta le long de ses poi­gnets. Il ne reti­ra pas ses mains. La brû­lure était un ancrage, un rap­pel du réel, quelque chose qui le fixait ici, sur ce pont, entre ces deux rives, entre ces deux mondes.

Il pen­sa.

Non — il ne pen­sa pas. Pen­ser, c’é­tait ali­gner des mots dans sa tête, construire des phrases, des rai­son­ne­ments, des conclu­sions. Ce que fai­sait Sar­to n’é­tait pas cela. C’é­tait plu­tôt un état — un état de per­méa­bi­li­té, d’ou­ver­ture, dans lequel les images et les sen­sa­tions cir­cu­laient libre­ment, sans ordre, sans hié­rar­chie, comme les objets que le Kali­mas char­riait sous ses pieds : une feuille de bana­nier, un mor­ceau de bois, un reflet de soleil, une bulle d’air — tout se valait, tout pas­sait, rien ne restait.

Alma pas­sa. Son visage, ses doigts sur le comp­toir, le mot rawon dans sa bouche, le mot goû­terj’ai­me­rais goû­ter ça un jour — et la robe blanche, trans­pa­rente, col­lée aux épaules par la sueur. L’i­mage déri­va, se mêla à l’eau brune du canal.

Liem pas­sa. La boîte de san­tal, les mains de Bu Sari, le chiffre neuf, l’o­deur de girofle et de sauce secrète. L’i­mage dériva.

Suto­mo pas­sa. Le mot finirtout cela va finir — pro­non­cé dans la ruelle sombre, le visage cou­pé en deux par la lumière. L’i­mage dériva.

Sa mère pas­sa. Le mor­tier, les mains noires, le rawon, le batik de son père — le parang rusak par­fait que per­sonne n’a­vait payé. L’i­mage dériva.

Et l’hô­tel. L’Ho­tel Oranje, dres­sé sur Jalan Tun­jun­gan comme un paque­bot blanc, avec ses ven­ti­la­teurs et ses draps ami­don­nés et sa glace qui fon­dait et son bar en teck où Sar­to pas­sait ses jour­nées à ser­vir des hommes qui ne le voyaient pas et des femmes qui le voyaient trop. L’hô­tel déri­va aus­si, comme un navire qui quitte le port, len­te­ment, majes­tueu­se­ment, et qui s’é­loigne vers un hori­zon qu’on ne peut pas voir parce que la cour­bure de la terre l’empêche, mais qu’on sait être là, quelque part, au-delà de la ligne.

Un ven­deur d’es cen­dol s’ar­rê­ta au bout du pont. Sar­to l’en­ten­dit avant de le voir — le tin­te­ment de la clo­chette de cuivre que le ven­deur agi­tait pour signa­ler sa pré­sence, un son clair, joyeux, enfan­tin, qui cou­pait à tra­vers le brou­ha­ha du pont comme une note de game­lan coupe à tra­vers le bour­don­ne­ment du gong. Le ven­deur pous­sait un cha­riot de bois peint en vert sur lequel étaient dis­po­sés un bloc de glace (encore la glace — tou­jours la glace — venue de la même usine hol­lan­daise du port), des bou­teilles de sirop, et un grand réci­pient de lait de coco frais.

Sar­to s’ap­pro­cha. Le ven­deur — un vieil homme au visage buri­né, avec un cha­peau de paille conique qui lui don­nait l’air d’un cham­pi­gnon sou­riant — com­men­ça à pré­pa­rer le cen­dol sans qu’on le lui demande, parce que Sar­to était un client régu­lier, un visage connu, un homme dont il connais­sait la com­mande comme Sar­to connais­sait la com­mande d’Al­ma : par cœur, par habi­tude, par cette mémoire du geste qui est plus fiable que la mémoire des mots.

Le cen­dol. Le ven­deur râpa la glace — des copeaux fins, légers, qui tom­baient dans le verre comme de la neige — puis ver­sa le lait de coco, épais, blanc, onc­tueux, puis ajou­ta les cen­dol eux-mêmes — ces ver­mi­celles verts, faits de farine de riz et de feuilles de pan­dan, qui glis­saient dans le lait comme des ser­pents minia­tures, doux, frais, avec une tex­ture géla­ti­neuse qui était un plai­sir en soi — puis un filet de sirop de sucre de palme, brun, cara­mé­li­sé, dont la dou­ceur se mêlait à la fraî­cheur du lait et de la glace, et le tout — le blanc du lait, le vert du cen­dol, le brun du sirop, la trans­pa­rence de la glace — for­mait un pay­sage liquide dans un verre, un jar­din minia­ture, un monde en réduction.

Sar­to prit le verre. Il but.

Le froid des­cen­dit dans sa gorge comme une grâce. Le mot n’é­tait pas trop fort — c’é­tait exac­te­ment cela, une grâce, un don immé­ri­té, un sou­la­ge­ment si total, si com­plet, qu’il res­sem­blait à une abso­lu­tion. Le lait de coco tapis­sait la langue, le cen­dol glis­sait entre les dents, le sirop de palme adou­cis­sait tout, et la glace — la glace fon­due, la glace qui ne durait pas, la glace qui était le men­songe magni­fique de Sur­abaya — refroi­dis­sait l’in­té­rieur du corps degré par degré, comme si on ver­sait de l’eau fraîche sur un sol brûlant.

Il but len­te­ment. Le pont vibrait sous le pas­sage des char­rettes et des becak. Le Kali­mas cou­lait. Le soleil décli­nait — pas encore le cré­pus­cule, mais cette heure de fin d’a­près-midi où la lumière pas­sait du blanc au doré, où les ombres s’al­lon­geaient, où la ville sem­blait se relâ­cher, se détendre, comme un corps qui expire après avoir rete­nu son souffle pen­dant des heures.

Sar­to finit le cen­dol. Il ren­dit le verre au ven­deur, paya, et res­ta un moment encore sur le pont, les mains de nou­veau sur la ram­barde chaude. De ce point, il pou­vait voir les deux mondes — à sa gauche, les façades blanches du quar­tier euro­péen, à sa droite, les sho­phouses rouges et vertes de Kem­bang Jepun — et entre les deux, sous ses pieds, le Kali­mas qui ne sépa­rait rien et reliait tout, qui por­tait les ordures des uns et les prières des autres, qui ne jugeait pas, qui ne choi­sis­sait pas, qui coulait.

Il pen­sa à ce que Njai Kenan­ga avait dit — un hôtel, c’est une pro­messe — et il se deman­da quelle était la pro­messe du Jem­ba­tan Merah. Le pont ne pro­met­tait rien. Le pont était. Il reliait. Il rouillait. Il tenait, mal­gré la rouille, mal­gré le poids, mal­gré le temps. Et peut-être que c’é­tait cela, la pro­messe — non pas durer, non pas briller, non pas impres­sion­ner, mais tenir. Sim­ple­ment tenir.

Un enfant cou­rut sur le pont en riant, pour­sui­vi par un autre enfant. Ils por­taient des cerfs-volants — des cerfs-volants en papier de riz, peints en rouge et en or, qui cla­quaient au vent comme des dra­peaux minus­cules. Sar­to les regar­da pas­ser. Leurs pieds nus frap­paient les planches du pont avec un bruit rapide, léger, joyeux, et ce bruit — ce bruit d’en­fants qui courent, le bruit le plus ancien du monde, le bruit qui était le même à Sur­abaya qu’à Amster­dam qu’à Ran­goon qu’en n’im­porte quel point de la sur­face de la terre — ce bruit res­ta dans l’air après que les enfants eurent dis­pa­ru, comme le game­lan reste dans l’air après que les musi­ciens se sont tus.

Sar­to quit­ta le pont. Il tour­na à droite, vers Tun­jun­gan, vers l’hô­tel. Le soleil était bas main­te­nant, et sa lumière rasante trans­for­mait les façades blanches en sur­faces d’or, et les vitres en miroirs, et les flaques d’eau en lacs de feu, et Sar­to mar­chait dans cette lumière comme on marche dans un rêve — len­te­ment, les yeux mi-clos, le corps offert à la cha­leur qui décli­nait, à l’air qui s’a­dou­cis­sait, à l’o­deur du jas­min qui mon­tait des jar­dins avec le soir.

Dans sa poche de che­mise, la boîte de san­tal de Liem. Sur sa peau, le par­fum de véti­ver d’Al­ma. Dans son ventre, le lait de coco du cen­dol. Dans ses oreilles, le game­lan de Pene­leh. Dans ses mains, la mémoire du teck et du fer brû­lant. Et sous ses pieds, la terre de Sur­abaya — cette terre vol­ca­nique, instable, fer­tile, cette terre qui trem­blait par­fois et qui rap­pe­lait, dans ses trem­ble­ments, que rien de ce qui est construit n’est défi­ni­tif, que tout repose sur du feu, et que le feu ne dort jamais.

Cha­pitre 11 — Les préparatifs

L’hô­tel était deve­nu une ruche.

Depuis trois jours, l’Ho­tel Oranje vivait dans un état de fièvre contrô­lée — ou plu­tôt d’a­gi­ta­tion qui se croyait contrô­lée mais qui ne l’é­tait pas, qui débor­dait de par­tout, par les cou­loirs, par les cui­sines, par la buan­de­rie, par les jar­dins où des ouvriers java­nais plan­taient des torches à huile dans l’herbe et ten­daient des guir­landes de lam­pions entre les fran­gi­pa­niers. Van der Bosch était par­tout. Il sur­gis­sait dans les cui­sines à six heures du matin pour goû­ter une sauce, dans les jar­dins à midi pour véri­fier l’a­li­gne­ment des torches, dans le lob­by à quatre heures pour ins­pec­ter les bou­quets d’or­chi­dées qu’on avait fait venir de Malang par le train de nuit — des orchi­dées blanches, mauves, pourpres, dont les tiges arri­vaient enve­lop­pées dans de la mousse humide et des feuilles de bana­nier, et qui embau­maient le lob­by d’un par­fum si dense, si sucré, que les boys éter­nuaient en passant.

— Les orchi­dées plus à gauche, dit Van der Bosch. Non, plus à droite. Non, au centre. Oui. Non. Recommencez.

Le boy qui tenait le vase — un gar­çon de dix-sept ans dont les bras trem­blaient sous le poids du cuivre et des fleurs — dépla­ça le bou­quet pour la qua­trième fois. Van der Bosch recu­la de trois pas, plis­sa les yeux, pen­cha la tête, comme un peintre qui exa­mine sa toile, et finit par hocher la tête avec une satis­fac­tion qui ne dure­rait que le temps de trou­ver un autre détail à corriger.

Sar­to obser­vait depuis le seuil du bar. Il avait son propre tra­vail de pré­pa­ra­tion — les com­mandes, les stocks, l’or­ga­ni­sa­tion du ser­vice pour la soi­rée — mais il pre­nait un moment, chaque matin, pour regar­der le spec­tacle de Van der Bosch en pleine créa­tion. C’é­tait un spec­tacle fas­ci­nant, à sa manière — pas beau, pas élé­gant, mais fas­ci­nant comme sont fas­ci­nants les hommes qui croient pro­fon­dé­ment à ce qu’ils font, même quand ce qu’ils font est déri­soire. Van der Bosch croyait à l’i­nau­gu­ra­tion comme un prêtre croit à la messe. Chaque orchi­dée était un sacre­ment. Chaque lam­pion était une bou­gie votive. Et l’hô­tel lui-même, avec ses colon­nades et ses lustres et son exten­sion Art Déco flam­bant neuve, était sa cathé­drale — le lieu où son exis­tence trou­vait son sens, sa jus­ti­fi­ca­tion, sa grandeur.

Les cui­sines étaient en état de siège. Ver­meer, le chef hol­lan­dais, régnait sur sa bri­gade avec la féro­ci­té d’un capi­taine de navire en pleine tem­pête. Le menu de l’i­nau­gu­ra­tion avait été revu sept fois, cor­ri­gé cinq fois, défi­ni­ti­ve­ment arrê­té trois fois, et modi­fié de nou­veau la veille au soir parce que Van der Bosch avait déci­dé, à onze heures du soir, qu’il fal­lait ajou­ter un pla­teau de fruits de mer — des huîtres de Madu­ra, des lan­gous­tines du détroit, des crabes de man­grove — pour impres­sion­ner le prince Léo­pold, qui était belge et qui, par consé­quent, dans l’es­prit de Van der Bosch, ne pou­vait pas vivre sans fruits de mer.

— Des huîtres, grom­me­la Ver­meer en essuyant son front avec un tor­chon. Des huîtres à Sur­abaya. Par trente-huit degrés. Il veut empoi­son­ner un prince.

Mais les huîtres furent com­man­dées. Elles arri­ve­raient du port le matin même de l’i­nau­gu­ra­tion, dans de la glace — encore la glace, tou­jours la glace — et seraient ser­vies sur un lit de varech dans des assiettes de por­ce­laine hol­lan­daise que Van der Bosch avait fait sor­tir du coffre-fort de l’hô­tel, où elles dor­maient depuis l’ou­ver­ture, enve­lop­pées dans du papier de soie, comme des reliques.

La rijst­ta­fel. Ver­meer avait conçu un menu de trente-deux plats — un record, même pour l’Ho­tel Oranje. Le riz blanc, bien sûr, au centre de la table, mon­tagne fumante et imma­cu­lée, autour de laquelle gra­vi­taient les satel­lites : le ren­dang — ce bœuf mijo­té dans le lait de coco jus­qu’à ce que la sauce se réduise en une croûte brune et épi­cée qui enro­bait chaque mor­ceau de viande comme un ver­nis — et le gado-gado — les légumes blan­chis nap­pés de sauce de caca­huètes — et le sam­bal goreng udang — les cre­vettes frites au sam­bal — et le per­ke­del — les galettes de pommes de terre à la mus­cade — et le sayur lodeh — le bouillon de légumes au lait de coco — et le serun­deng — la noix de coco râpée grillée aux épices — et trente autres plats dont cha­cun exi­geait sa propre pré­pa­ra­tion, sa propre cuis­son, son propre timing, et qui devaient tous arri­ver sur la table en même temps, por­tés par trente-deux boys en sarong blanc, dans une cho­ré­gra­phie aus­si réglée qu’un ballet.

Mais ce n’é­tait pas tout. Van der Bosch avait insis­té pour que la rijst­ta­fel fût accom­pa­gnée d’un menu euro­péen — du foie gras de Stras­bourg (en conserve, arri­vé par bateau six semaines plus tôt, et dont la boîte, quand on l’ou­vrait, exha­lait un par­fum de cave et de loin­tain), du consom­mé de queue de bœuf, du canard à l’o­range — l’o­range de Java, plus sucrée, plus par­fu­mée que l’o­range fran­çaise — et pour le des­sert, le spi­ku.

Le spi­ku. Le gâteau de Surabaya.

Sar­to en connais­sait le secret parce que sa mère en fai­sait un chaque année pour le Nou­vel An java­nais. Le spi­ku était la ver­sion locale du spek­koek hol­lan­dais — un gâteau en couches, chaque couche d’une épais­seur d’un demi-cen­ti­mètre, alter­nant le brun de la can­nelle et le jaune de la vanille, et chaque couche cuite sépa­ré­ment, l’une après l’autre, sous le gril, de sorte que la fabri­ca­tion d’un seul spi­ku pre­nait trois heures de tra­vail patient, minu­tieux, chaque couche ajou­tée sur la pré­cé­dente comme un batik ajoute un motif sur le motif, comme le game­lan ajoute une voix sur les voix. Le résul­tat était un gâteau dense, moel­leux, par­fu­mé à la can­nelle, à la mus­cade, au clou de girofle et au car­da­mome, qui fon­dait dans la bouche en libé­rant ses couches une par une, comme une his­toire qu’on raconte len­te­ment, une couche après l’autre, du brun au jaune et du jaune au brun.

Ver­meer avait com­man­dé six spi­kus à une pâtis­sière java­naise de Dar­mo — une femme dont il ne connais­sait pas le nom mais dont il connais­sait le gâteau, et qui était, disait-il, la seule per­sonne à Sur­abaya capable de faire un spi­ku qui ne soit ni trop sec ni trop humide, ni trop épi­cé ni trop fade, mais exac­te­ment à l’é­qui­libre — dans l’es­pace du juste, comme disait Liem à pro­pos de la pres­sion du pouce sur la kretek.

Sar­to, pen­dant ce temps, com­po­sait son cocktail.

Il y tra­vaillait depuis une semaine — pas à temps plein, pas de façon sys­té­ma­tique, mais par touches, par essais, le soir après la fer­me­ture du bar, quand il était seul avec les bou­teilles et le comp­toir et la lumière basse des lampes. Il avait déci­dé de créer un cock­tail pour l’i­nau­gu­ra­tion — un cock­tail qui serait au bar ce que le spi­ku était à la cui­sine : une syn­thèse, un mélange, une ren­contre entre les mondes. Il l’ap­pe­lait le Tun­jun­gan.

La base était le genièvre — pas le gin anglais, mais le genièvre hol­lan­dais, le jene­ver, plus doux, plus rond, avec ses notes de malt et de baies qui rap­pe­laient les pol­ders et les mou­lins. Sur cette base, il avait ajou­té du jus de mangue — la mangue harum manis de Java, celle dont le nom signi­fiait « par­fum sucré » et dont la chair, orange vif, fon­dante, presque cré­meuse, était le fruit le plus volup­tueux de l’ar­chi­pel. Puis une pointe de sirop de gin­gembre — du gin­gembre frais de Sur­abaya, râpé, infu­sé dans du sucre de palme, qui appor­tait une cha­leur au fond de la gorge, un feu doux, un rap­pel des épices. Et un trait d’An­gos­tu­ra — tou­jours l’An­gos­tu­ra, les gouttes amères, le pahit, la mor­sure qui empê­chait le cock­tail de som­brer dans la dou­ceur et qui lui don­nait sa colonne ver­té­brale, sa tenue, sa vérité.

Il le goû­ta. Le jene­ver et la mangue se par­laient — le Nord et le Sud, le froid et le chaud, le malt et le fruit. Le gin­gembre chauf­fait le fond. L’An­gos­tu­ra mor­dait les bords. Le tout avait une cou­leur de cou­cher de soleil — orange pâle, avec des reflets dorés — et un par­fum qui sen­tait les Indes néer­lan­daises telles qu’elles auraient dû être : un mélange, une fusion, une ren­contre entre égaux. Pas le Nieuwe Indische Sti­jl de Van der Bosch — pas une appro­pria­tion dégui­sée en syn­thèse — mais quelque chose de plus hon­nête, de plus juste, quelque chose qui recon­nais­sait que la mangue et le genièvre venaient de deux endroits dif­fé­rents et que leur ren­contre n’é­tait pas un triomphe mais un miracle fra­gile, un équi­libre pro­vi­soire, un ins­tant de grâce dans un monde de rap­ports de force.

Il le tes­ta sur Njai Kenanga.

Kenan­ga était venue au bar à sa demande, en fin d’a­près-midi, à l’heure où le comp­toir était vide. Elle s’as­sit sur un tabou­ret — c’é­tait peut-être la pre­mière fois en trente ans qu’elle s’as­seyait au comp­toir de l’Ho­tel Oranje, du côté des clients, et non du côté de la buan­de­rie — et Sar­to posa le verre devant elle avec la même atten­tion qu’il met­tait à poser le gin pahit devant Alma.

Kenan­ga prit le verre. Ses mains — des mains usées par trente ans de linge, de savon, d’eau bouillante — se refer­mèrent sur le tum­bler avec une auto­ri­té tran­quille. Elle but une gor­gée. Fer­ma les yeux. Ouvrit les yeux.

— Trop doux pour les Hol­lan­dais, dit-elle.

Sar­to atten­dit. Il savait qu’il y aurait une suite.

— Par­fait pour tout le monde, dit-elle.

Elle repo­sa le verre. Sur ses lèvres — des lèvres fines, sèches, qui avaient oublié le goût de l’al­cool depuis des années — un sou­rire appa­rut. Pas un grand sou­rire. Un sou­rire de connais­sance, de com­pli­ci­té, le sou­rire de quel­qu’un qui com­prend ce que vous essayez de faire avant que vous ne le com­pre­niez vous-même.

— Com­ment tu l’ap­pelles ? demanda-t-elle.

— Le Tunjungan.

— Tun­jun­gan, répé­ta-t-elle. L’a­ve­nue. Le cœur de la ville.

Elle se leva, reprit son panier de linge qui atten­dait au pied du tabou­ret, et se diri­gea vers le cou­loir de ser­vice. Avant de dis­pa­raître, elle se retourna.

— Tuan Sar­kies aurait aimé, dit-elle.

Elle par­tit. Le cou­loir l’a­va­la. Et Sar­to res­ta seul avec son cock­tail, dans la lumière basse du bar, et il goû­ta de nou­veau le Tun­jun­gan, et la mangue lui cares­sa la langue, et le gin­gembre lui réchauf­fa la gorge, et l’An­gos­tu­ra lui mor­dit les lèvres, et il sut que le cock­tail était prêt, comme on sait qu’une note de game­lan est juste — non pas par la rai­son, non pas par le cal­cul, mais par le corps, par la vibra­tion, par cette réso­nance inté­rieure qui est le seul cri­tère de véri­té quand la véri­té ne se mesure pas en chiffres mais en sensations.

Dehors, dans le jar­din, les ouvriers plan­taient les der­nières torches. Les orchi­dées embau­maient le lob­by. La glace atten­dait dans la gla­cière. Le cham­pagne dor­mait dans la réserve. Le spi­ku levait dans le four de la pâtis­sière de Dar­mo. Et le Tun­jun­gan — le cock­tail, l’a­ve­nue, la ville — atten­dait sa nuit.

Cha­pitre 12 — L’arrivée

Ils arri­vèrent par le port.

Le navire — le Flan­dria, un paque­bot belge de la Lloyd Royale — avait jeté l’ancre à Tan­jung Per­ak à l’aube, et depuis sept heures du matin, le port de Sur­abaya était en état d’a­lerte. Des sol­dats de la KNIL en uni­forme d’ap­pa­rat — casque colo­nial blanc, tunique bou­ton­née mal­gré la cha­leur, fusil à l’é­paule — for­maient une haie d’hon­neur le long du quai. Le Résident de Sur­abaya — un homme grand, maigre, au visage de héron, qui por­tait son uni­forme de céré­mo­nie comme une péni­tence — atten­dait au pied de la pas­se­relle avec une gerbe d’or­chi­dées et un dis­cours plié en quatre dans la poche de sa veste. Les dra­peaux hol­lan­dais et belges pen­daient côte à côte au bout de leurs hampes, par­fai­te­ment immo­biles dans l’air sans vent.

Sar­to n’é­tait pas au port. Per­sonne ne l’a­vait invi­té au port — les bar­men n’é­taient pas invi­tés aux céré­mo­nies d’ac­cueil, pas plus que les blan­chis­seuses, les cui­si­niers, les livreurs de glace ou les conduc­teurs de becak. Mais Sar­to savait, parce que le por­tier sikh le lui avait dit, qui le tenait du chauf­feur du Résident, qui le tenait du secré­taire du Résident, qui le tenait du Résident lui-même — la chaîne de l’in­for­ma­tion infor­melle, le télé­graphe des subal­ternes, plus rapide et plus fiable que le télé­graphe des Postes hollandaises.

Il savait que le prince Léo­pold de Bel­gique et la prin­cesse Astrid de Suède étaient à bord. Il savait que Char­lie Cha­plin et Pau­lette God­dard étaient à bord, en escale dans leur tour du monde. Il savait que trois auto­mo­biles atten­daient au port — deux Rolls-Royce noires pour le couple royal, une Buick grise pour les Cha­plin — et que le convoi remon­te­rait Jalan Raja­wa­li, tra­ver­se­rait le Jem­ba­tan Merah, lon­ge­rait Kem­bang Jepun et débou­che­rait sur Jalan Tun­jun­gan, où il tour­ne­rait à gauche pour s’ar­rê­ter devant l’en­trée prin­ci­pale de l’Ho­tel Oranje.

Sar­to pré­pa­ra le bar.

Il y mit un soin par­ti­cu­lier — non pas qu’il fût moins soi­gneux les autres jours, mais parce que ce matin, les gestes avaient une gra­vi­té sup­plé­men­taire, un poids, comme si chaque bou­teille posée sur l’é­ta­gère, chaque verre ali­gné sur le comp­toir, chaque gla­çon taillé au pic, par­ti­ci­pait d’une céré­mo­nie dont il était le seul à connaître le sens. Il ali­gna les bou­teilles — le jene­ver, le gin, le whis­ky, le cham­pagne. Il véri­fia les stocks de glace — Pak Hadi avait dou­blé la livrai­son, six blocs au lieu de trois, et Bagong le buffle avait fait deux voyages, ce qui était un évé­ne­ment sans pré­cé­dent dans la mémoire du port. Il dis­po­sa les verres — les coupes à cham­pagne, les tum­blers, les flûtes, les verres à cock­tail — en arc de cercle, comme un orchestre dis­pose ses ins­tru­ments avant le concert. Et il posa, au centre du comp­toir, la boîte de san­tal de Liem.

La boîte était fer­mée. Les vingt kre­teks Dji Sam Soe dor­maient à l’in­té­rieur, sur leur lit de papier de soie, atten­dant leur moment. Sar­to avait déci­dé — sans en par­ler à Liem, sans en par­ler à per­sonne — de les pro­po­ser en fin de soi­rée, après le dîner, après le cham­pagne, après les dis­cours, quand les invi­tés seraient repus et déten­dus et que l’heure serait venue de ces plai­sirs de fin de nuit qui ne figurent sur aucun pro­gramme mais qui sont, sou­vent, les seuls dont on se souvient.

À midi, le convoi arriva.

Sar­to l’en­ten­dit avant de le voir — le cris­se­ment des pneus sur le gra­vier de l’al­lée, les klaxons, et un brou­ha­ha de voix qui mon­ta d’un coup dans le lob­by, comme une vague qui fran­chit une digue. Il ne quit­ta pas le bar. Il res­ta der­rière le comp­toir, les mains posées sur le teck, et regar­da, par la porte ouverte qui don­nait sur le lob­by, le spec­tacle de l’arrivée.

Van der Bosch avait atteint un état de ner­vo­si­té qui fri­sait l’a­po­théose. Son cos­tume de lin — un cos­tume neuf, com­man­dé pour l’oc­ca­sion, d’un blanc si blanc qu’il sem­blait phos­pho­res­cent — était déjà trem­pé aux ais­selles et au col, et sa mous­tache, mal­gré les efforts de la cire, com­men­çait à s’af­fais­ser dans la cha­leur comme un dra­peau par temps calme. Il se tenait au centre du lob­by, les bras légè­re­ment ouverts, dans la pos­ture de l’homme qui accueille le monde chez lui — le maître de mai­son, le chef d’or­chestre, le grand prêtre du temple colonial.

Les portes vitrées s’ou­vrirent. La lumière du dehors entra — blanche, vio­lente, aveu­glante — et pen­dant un ins­tant, les sil­houettes des arri­vants ne furent que des ombres dans cette lumière, des formes sombres décou­pées sur le blanc incan­des­cent de Jalan Tun­jun­gan, comme des figures de théâtre d’ombres — le wayang java­nais — pro­je­tées sur un écran de feu.

Puis les ombres prirent forme.

Le prince Léo­pold était grand. Plus grand que Sar­to ne l’a­vait ima­gi­né — mais Sar­to n’a­vait jamais vu de prince, et les princes, dans son ima­gi­na­tion, étaient des figures de wayang, plates, colo­rées, plus grandes que nature. Le vrai prince était un homme de trente ans, mince, avec un visage long et un men­ton qui avan­çait légè­re­ment, comme si son visage cher­chait à aller quelque part sans que le reste du corps ait été consul­té. Il por­tait un cos­tume de lin beige, une cra­vate de soie, et des chaus­sures bico­lores — noir et blanc — qui étaient la chose la plus élé­gante que Sar­to eût jamais vue aux pieds d’un homme. La prin­cesse Astrid mar­chait à côté de lui — blonde, pâle, avec des yeux d’un bleu si clair qu’ils sem­blaient trans­pa­rents, comme de la glace, pen­sa Sar­to, comme de la glace qui ne fon­drait jamais.

Der­rière eux — quelques pas en retrait, avec cette dis­cré­tion cal­cu­lée qui est l’art des gens qui savent qu’on les regarde — Char­lie Chaplin.

Sar­to le vit. Et quelque chose se pas­sa — non pas une recon­nais­sance, pas un choc, mais un fris­son, un cou­rant, comme quand le pre­mier gong du game­lan frappe et que l’air se met à vibrer. L’homme était petit. Plus petit que le prince, plus petit que Van der Bosch, plus petit que la plu­part des hommes dans le lob­by. Il por­tait un cos­tume gris, un cha­peau de feutre qu’il reti­ra en entrant, et il avait — c’é­tait la pre­mière chose que Sar­to remar­qua — des mains extra­or­di­naires. Des mains petites, fines, expres­sives, qui bou­geaient sans cesse, qui par­laient avant la bouche, qui des­si­naient dans l’air des formes invi­sibles, des pen­sées, des blagues, des tris­tesses. Des mains de bar­man, pen­sa Sar­to. Ou de musi­cien. Ou de rou­leuse de kre­teks. Des mains qui savaient.

Pau­lette God­dard était à côté de lui — brune, radieuse, avec un sou­rire qui éclai­rait le lob­by mieux que les lustres Art Déco. Elle por­tait une robe bleue — bleu indi­go, la cou­leur du batik, pen­sa Sar­to sans savoir si c’é­tait une coïn­ci­dence ou un choix — et un cha­peau à large bord qui enca­drait son visage comme le cadre d’un tableau.

Van der Bosch s’a­van­ça. Les mains furent ser­rées. Les mots furent pro­non­cés — les mots du pro­to­cole, de l’ac­cueil, de la bien­ve­nue, ces mots qui ne disent rien et qui disent tout, qui sont le lubri­fiant social sans lequel les rouages de la civi­li­sa­tion grin­ce­rait jus­qu’à s’im­mo­bi­li­ser. Le Résident pré­sen­ta ses orchi­dées. La prin­cesse Astrid les accep­ta avec une grâce nor­dique qui don­nait l’im­pres­sion que rece­voir des orchi­dées était la chose la plus natu­relle du monde. Cha­plin fit un geste — un petit geste, à peine visible, un mou­ve­ment de la main qui sou­le­va son cha­peau d’un cen­ti­mètre et le repo­sa, et ce geste, dans sa briè­ve­té, dans sa per­fec­tion, conte­nait plus de drô­le­rie et de ten­dresse que tous les dis­cours de Van der Bosch réunis.

Les invi­tés furent conduits à leurs suites. Le prince Léo­pold et la prin­cesse Astrid dans la suite 33 — la chambre d’hon­neur, celle du mât. Cha­plin et God­dard dans la suite 27, à l’é­tage infé­rieur, avec vue sur le jar­din. Le lob­by se vida. Les boys reprirent leurs postes der­rière les colonnes. Les ven­ti­la­teurs reprirent leur rotation.

Sar­to res­ta au seuil du bar.

Il avait vu Cha­plin de pro­fil, un ins­tant, quand l’ac­teur avait tra­ver­sé le lob­by en direc­tion de l’es­ca­lier. Et à cet ins­tant — un ins­tant qui n’a­vait duré que le temps d’un bat­te­ment de cœur — Cha­plin avait tour­né la tête vers le bar. Pas vers Sar­to — vers le bar, vers cet espace sombre et frais au-delà du lob­by, vers les reflets des bou­teilles et l’é­clat des globes d’o­pa­line. Et son regard — un regard rapide, balayant, qui ne s’at­tar­dait sur rien mais enre­gis­trait tout — avait croi­sé celui de Sar­to. Un dixième de seconde. Pas davan­tage. Mais dans ce dixième de seconde, quelque chose était pas­sé — pas un mes­sage, pas un signe, pas une recon­nais­sance — quelque chose de plus imper­son­nel et de plus pro­fond : la ren­contre de deux hommes qui observent. Deux paires d’yeux dont le métier est de voir. Le bar­man et le clown. Le ser­veur et le génie. Deux hommes qui, cha­cun à sa manière, avaient fait de l’ob­ser­va­tion du monde leur voca­tion, et qui se recon­nais­saient, non pas comme des sem­blables, mais comme des pra­ti­ciens du même art.

Cha­plin avait fait un geste. Infime. Une incli­nai­son de la tête — pas un salut, pas un signe, quelque chose de plus sub­til, de plus ambi­gu, un mou­ve­ment qui pou­vait être un acquies­ce­ment ou un tic ou sim­ple­ment le balan­ce­ment natu­rel d’un homme qui marche — et Sar­to avait répon­du de la même façon, par une incli­nai­son iden­tique, un écho, un miroir, et les deux gestes, le geste de Cha­plin et le geste de Sar­to, s’é­taient croi­sés dans l’air du lob­by comme deux fils se croisent dans un tis­su, un ins­tant, avant de se sépa­rer et de conti­nuer cha­cun dans sa direction.

Puis Cha­plin avait dis­pa­ru dans l’es­ca­lier. Et Sar­to était retour­né au bar.

Il véri­fia les gla­çons. Il essuya le comp­toir. Il s’as­su­ra que le cock­tail Tun­jun­gan — qu’il avait pré­pa­ré en quan­ti­té suf­fi­sante pour cin­quante verres, dans un grand pichet de verre cou­vert d’un linge humide, au frais dans la gla­cière — était intact, que le jus de mangue n’a­vait pas tour­né, que le sirop de gin­gembre n’a­vait pas cris­tal­li­sé, que l’An­gos­tu­ra était à por­tée de main.

La soi­rée com­men­ce­rait à sept heures. Il était deux heures de l’a­près-midi. Cinq heures. Cinq heures de cha­leur, d’at­tente, de pré­pa­ra­tion. Cinq heures pen­dant les­quelles la glace fon­drait len­te­ment dans la gla­cière, les orchi­dées s’ou­vri­raient un peu plus dans le lob­by, le spi­ku refroi­di­rait chez la pâtis­sière de Dar­mo, et Sur­abaya tout entière retien­drait son souffle — ou plu­tôt non, Sur­abaya ne retien­drait rien du tout, Sur­abaya conti­nue­rait de vivre comme elle vivait chaque jour, avec ses warungs et ses becak et ses kre­teks et ses prières et ses que­relles et ses amours, indif­fé­rente à l’i­nau­gu­ra­tion de l’Ho­tel Oranje comme la mer est indif­fé­rente au bateau qui la tra­verse, et cette indif­fé­rence, cette sou­ve­raine indif­fé­rence de la ville à l’é­vé­ne­ment qui se pré­pa­rait dans son sein, était peut-être la chose la plus vraie de cette journée.

Sar­to atten­dit. Les ven­ti­la­teurs tour­naient. La lumière de l’a­près-midi cognait aux stores. Et quelque part dans les étages, un homme petit aux mains extra­or­di­naires défai­sait ses valises dans une chambre qu’il quit­te­rait deux jours plus tard et qu’il oublie­rait aus­si­tôt, comme il oubliait toutes les chambres de tous les hôtels de son tour du monde, parce que pour lui l’hô­tel n’é­tait pas un lieu mais un inter­valle, une paren­thèse, un blanc entre deux scènes.

Mais pour Sar­to, l’hô­tel était la scène.

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Cha­pitres 5 à 8

Cha­pitre 5 — Rawon

Le kam­pung com­men­çait là où le trot­toir finissait.

C’é­tait une fron­tière nette, presque chi­rur­gi­cale — d’un côté, le béton lisse de Jalan Tun­jun­gan, de l’autre, la terre bat­tue, les rigoles, les murs de bam­bou tres­sé et de tôle, les toits de tuiles rouges ou de palmes séchées qui s’empilaient les uns sur les autres dans un désordre orga­nique, comme une forêt qui aurait pous­sé non pas vers le haut mais vers le dedans, chaque mai­son enchâs­sée dans la sui­vante, chaque ruelle débou­chant sur une autre ruelle plus étroite, plus sombre, plus intime, jus­qu’à ce que la notion même de rue dis­pa­raisse et qu’il ne reste plus qu’un réseau de pas­sages, de seuils, de portes ouvertes sur des cours inté­rieures où la vie se fai­sait à ciel ouvert — la les­sive, la cui­sine, le bain des enfants, la sieste, la prière.

Sar­to mar­chait pieds nus. Il avait reti­ré ses san­dales à l’en­trée du kam­pung, comme on retire ses chaus­sures à l’en­trée d’une mos­quée, non par obli­ga­tion mais par ins­tinct — ses pieds connais­saient cette terre, ses orteils en recon­nais­saient les aspé­ri­tés, les flaques, les racines affleu­rantes des man­guiers qui pous­saient entre les mai­sons et dont les fruits, mûrs à cette sai­son, tom­baient dans les cours avec un bruit sourd que per­sonne ne remar­quait plus, sauf les enfants qui les ramas­saient aus­si­tôt et les ouvraient à pleines mains, le jus orange cou­lant sur leurs men­tons et leurs poi­trails nus.

Le kam­pung Kepu­tran était le quar­tier de Sar­to. Il y était né, dans une mai­son qu’il n’a­vait jamais quit­tée — ou plu­tôt qu’il quit­tait chaque matin pour l’hô­tel et retrou­vait chaque soir, comme un marin retrouve son port, avec le même mélange de sou­la­ge­ment et de mélan­co­lie. La mai­son était petite — deux pièces sépa­rées par un rideau de batik, une cour arrière avec un puits et un man­da­ri­nier, un toit de tuiles dont cer­taines, fêlées par le soleil, lais­saient pas­ser des rais de lumière qui des­si­naient sur le sol des motifs chan­geants selon l’heure, comme un cadran solaire intime. Les murs étaient en planches de teck — du teck de récu­pé­ra­tion, cou­pé dans les restes d’un entre­pôt colo­nial démo­li, et qui avait gar­dé dans ses fibres l’o­deur de la car­gai­son qu’il avait autre­fois abri­té : du coprah, disait sa mère, ou du café, on ne savait plus, mais l’o­deur était là, fan­tôme d’un com­merce oublié.

Sa mère s’ap­pe­lait Ibu Warsini.

Elle était dans la cour quand il arri­va, accrou­pie devant le mor­tier de pierre — le cobek — qui était aus­si ancien qu’elle et peut-être davan­tage, un bloc de lave noire, creu­sé en son centre, dans lequel des géné­ra­tions de femmes avaient pilé des géné­ra­tions d’é­pices, si bien que la pierre elle-même était impré­gnée de cur­cu­ma, de piment, de galan­gal, de toutes les saveurs accu­mu­lées au fil du temps, et que même vide, même propre, le mor­tier sen­tait la cui­sine, comme un vio­lon qui résonne encore après qu’on a ces­sé de jouer.

Ibu War­si­ni avait soixante ans, peut-être soixante-cinq — elle n’a­vait jamais su son âge exact, parce que dans le kam­pung de son enfance on ne comp­tait pas les années, on comp­tait les sai­sons de riz, les mous­sons, les nais­sances et les morts, et ces évé­ne­ments n’a­vaient pas de chiffres, seule­ment des noms et des his­toires. Elle était petite, ramas­sée, avec un visage rond où les yeux — des yeux noirs, vifs, mobiles — occu­paient une place dis­pro­por­tion­née, comme si tout le reste du visage n’exis­tait que pour leur ser­vir de cadre. Elle por­tait un kebaya de coton blanc — la blouse tra­di­tion­nelle java­naise, cin­trée, bou­ton­née sur le devant avec des broches d’or faux — et un sarong de batik noué à la taille dont le motif kawung — des cercles entre­la­cés, sym­bole des quatre élé­ments — était si sou­vent lavé que les cou­leurs avaient pâli jus­qu’à deve­nir presque abs­traites, comme un sou­ve­nir de motif plu­tôt qu’un motif.

Elle ne leva pas les yeux quand Sar­to entra. Elle pilait. Le pilon frap­pait le mor­tier — tok, tok, tok — avec un rythme qui était le rythme de base de la cui­sine java­naise, le tem­po sur lequel tout le reste se construi­sait, les cuis­sons, les assai­son­ne­ments, les découpes. Dans le mor­tier, Sar­to recon­nut les ingré­dients du bum­bu rawon — la pâte d’é­pices qui était le fon­de­ment, l’ar­ma­ture, l’os­sa­ture du bouillon noir : de l’é­cha­lote, de l’ail, du cur­cu­ma frais (sa chair orange vif tachait les doigts et le pilon), du galan­gal cou­pé en tranches, de la citron­nelle écra­sée, du piment rouge séché, des graines de coriandre grillées, et au centre de tout cela, reines noires du mélange, les noix de keluak.

Les noix de keluak. Sar­to les regar­da comme on regarde un objet sacré. Elles étaient grosses comme des poings d’en­fant, avec une coque rugueuse, brune, strié de ner­vures, et à l’in­té­rieur — quand on les ouvrait après les avoir fait trem­per pen­dant deux jours dans l’eau — une chair noire, cré­meuse, d’un noir si pro­fond qu’il sem­blait absor­ber la lumière, un noir qui n’é­tait pas l’ab­sence de cou­leur mais une cou­leur à part entière, un noir de terre, de fer­men­ta­tion, de quelque chose qui avait pas­sé des semaines enfoui dans le sol et qui en res­sor­tait trans­for­mé, comme un secret qu’on aurait enter­ré puis déter­ré et qui serait deve­nu, entre-temps, autre chose.

— Assieds-toi, dit Ibu Warsini.

Sar­to s’as­sit sur le seuil de la porte, les jambes éten­dues dans la cour, le dos appuyé contre le cham­branle. La posi­tion de l’en­fance. Il avait pas­sé des mil­liers d’heures assis à cet endroit exact, à regar­der sa mère cui­si­ner, et le temps n’a­vait rien chan­gé — ni la posi­tion ni le regard ni le silence entre eux, ce silence qui n’é­tait pas l’ab­sence de paroles mais leur forme la plus concen­trée, un silence plein, fer­tile, dans lequel les choses se disaient sans être dites, comme dans la musique du game­lan où les notes qui ne sont pas jouées comptent autant que celles qui le sont.

Ibu War­si­ni ajou­ta les noix de keluak au mor­tier. Le pilon les écra­sa — pas d’un coup, mais pro­gres­si­ve­ment, par pres­sions suc­ces­sives, en tour­nant, en grat­tant, en rame­nant la pâte vers le centre — et la chair noire se mêla aux épices oranges et rouges et pro­dui­sit une pâte d’une cou­leur indes­crip­tible, un brun si sombre qu’il virait au vio­let, au pourpre, au noir, avec des éclats de jaune et de rouge qui appa­rais­saient et dis­pa­rais­saient dans les mou­ve­ments du pilon comme des étoiles dans un ciel de nuit.

— Le bœuf est en train de cuire, dit-elle.

Sar­to tour­na la tête vers le réchaud — un anglo, un foyer de terre cuite ali­men­té au char­bon de bois, sur lequel une mar­mite en fonte émaillée lais­sait échap­per un filet de vapeur. L’o­deur du bœuf qui mijo­tait — pas encore l’o­deur du rawon, pas encore le noir, mais déjà la viande qui se défai­sait len­te­ment dans l’eau, libé­rant ses sucs, ses graisses, ses par­fums ani­maux — se mêlait à l’o­deur des épices pilées et à l’o­deur du char­bon et à l’o­deur du man­da­ri­nier et à l’o­deur de la terre mouillée de la cour et à toutes les autres odeurs du kam­pung qui entraient par les murs, par le toit, par les inter­stices de la mai­son qui n’é­tait pas fer­mée — qui n’a­vait jamais été fer­mée, qui ne savait pas être fer­mée — et qui lais­sait le monde entrer et sor­tir à sa guise, comme un corps qui respire.

Ibu War­si­ni ver­sa la pâte d’é­pices dans la mar­mite. Le bum­bu tom­ba dans le bouillon et l’ef­fet fut immé­diat — le liquide chan­gea de cou­leur, pas­sant du gris clair au brun, puis au brun fon­cé, puis au noir, un noir de plus en plus pro­fond, de plus en plus opaque, un noir qui sem­blait ne pas avoir de fond, qui absor­bait la lumière et la cuillère et le regard, et l’o­deur — l’o­deur mon­ta d’un coup, enva­hit la cour, enva­hit la mai­son, enva­hit les pou­mons de Sar­to, une odeur de terre et de nuit, de racine et de temps, une odeur qui était la signa­ture de Sur­abaya, plus encore que le girofle, plus encore que le petis, une odeur qu’on ne pou­vait pas repro­duire ailleurs, parce qu’elle avait besoin de cette terre, de cette eau, de ces noix enter­rées dans cette boue, de cette chaleur.

— Il sera prêt dans deux heures, dit Ibu Warsini.

Deux heures. Le rawon ne se pres­sait pas. Il obéis­sait à son propre temps — un temps long, cir­cu­laire, le temps des choses qui mijotent et qui n’ont pas besoin qu’on les sur­veille, seule­ment qu’on les laisse faire. Ibu War­si­ni s’as­sit à côté de son fils, sur le seuil, et ils res­tèrent là, côte à côte, sans par­ler, regar­dant la cour, le man­da­ri­nier, le ciel qui virait au blanc de midi, et la mar­mite qui mur­mu­rait sur le feu comme une voix qui raconte une his­toire très ancienne, très lente, à quel­qu’un qui l’a déjà enten­due cent fois et qui veut l’en­tendre encore.

— Ton père, dit Ibu Warsini.

Sar­to ne bou­gea pas. Ce n’é­tait pas une ques­tion, pas un début de conver­sa­tion — c’é­tait un seuil, une porte que sa mère ouvrait de temps en temps, à des inter­valles irré­gu­liers, sans pré­ve­nir, et der­rière laquelle se trou­vait un homme que Sar­to avait connu enfant et per­du ado­les­cent, un homme dont il ne res­tait dans la mai­son que quelques objets — un can­ting en cuivre, l’ou­til du bati­kier, avec lequel on tra­çait les motifs sur le tis­su en y ver­sant la cire fon­due, et un rou­leau de tissu.

Ibu War­si­ni se leva et alla cher­cher le tis­su. Elle le dérou­la sur ses genoux avec des gestes d’une len­teur céré­mo­nielle. Le batik appa­rut — un parang rusak, le motif royal, des dia­go­nales ondu­lantes en brun et indi­go sur fond crème, d’une finesse qui cou­pait le souffle. Chaque ligne avait été tra­cée à la main, au can­ting, la cire chaude cou­lant du bec de cuivre sur le tis­su avec une pré­ci­sion de cal­li­graphe. Le tra­vail d’un homme qui avait pas­sé des semaines — peut-être des mois — pen­ché sur cette étoffe, dans la cha­leur d’un ate­lier sem­blable à celui de Liem, avec la même patience, la même obses­sion de la perfection.

— Il avait reçu une com­mande du Résident, dit Ibu War­si­ni. Le Résident hol­lan­dais de Sur­abaya. Un parang rusak pour sa femme. Le motif le plus dif­fi­cile. Ton père a tra­vaillé trois mois. Et quand il a livré le tis­su, le Résident a trou­vé un défaut — ici.

Elle poin­ta du doigt un endroit sur le tis­su. Sar­to regar­da. Il ne vit rien. Pas de défaut, pas de cas­sure dans la ligne, pas d’ir­ré­gu­la­ri­té dans le motif. Rien.

— Il n’y avait pas de défaut, dit Ibu War­si­ni. Le Résident ne vou­lait pas payer. Trois mois de tra­vail. Il a gar­dé le tis­su et n’a pas payé. Ton père n’a rien dit. Il est ren­tré ici. Il s’est assis là où tu es assis. Et quelque chose s’est cas­sé. Pas dans sa colère — il n’é­tait pas en colère. Dans sa confiance. Dans cette chose qui fai­sait qu’il se levait chaque matin et qu’il pre­nait le can­ting et qu’il tra­çait des lignes. Cette chose-là s’est cassée.

Elle replia le tis­su. Len­te­ment, pli par pli, avec le soin qu’on met à replier un dra­peau ou un linceul.

— Il n’a plus jamais fait de batik, dit-elle. Il a tra­vaillé dans un entre­pôt, au port. Il est mort trois ans plus tard. D’une fièvre. Mais ce n’é­tait pas la fièvre. C’é­tait la cassure.

Sar­to regar­da ses propres mains. Des mains de bar­man — lisses, sèches, propres, sans cals, sans taches, des mains qui ser­vaient. Pas des mains de créa­teur, pas des mains qui lais­saient une trace dans la matière. Les mains de son père avaient été dif­fé­rentes — plus larges, tachées de cire et d’in­di­go, avec une brû­lure ancienne sur le pouce gauche, là où le can­ting avait glis­sé. Il se sou­ve­nait de ces mains. Pas du visage — du visage il ne res­tait qu’une impres­sion, une cha­leur, une forme — mais des mains, oui. Des mains qui créaient.

— Le tis­su est beau, dit Sarto.

— Le tis­su est par­fait, dit Ibu War­si­ni. C’est ça le problème.

Elle se leva et alla remuer le rawon. La cuillère en bois s’en­fon­ça dans le noir et en res­sor­tit lui­sante, onc­tueuse, char­gée de cette cou­leur qui n’a­vait pas d’é­qui­valent dans la nature — un noir vivant, un noir qui avait du goût, un noir qui sen­tait la terre et le temps. Elle goû­ta. Fer­ma les yeux. Ajou­ta une pin­cée de sel. Goû­ta encore.

— Mange, dit-elle.

Elle ser­vit le rawon dans un bol en terre — le bouillon noir, épais, dans lequel flot­taient des mor­ceaux de bœuf effi­lo­chés et des feuilles de lime kaf­fir, et à côté le riz blanc, fumant, et les tau­gé — les germes de soja crus, cro­quants, d’un blanc presque trans­lu­cide — et la sam­bal tera­si — la pâte de piment à la cre­vette fer­men­tée, rouge vif, incen­diaire — et un quar­tier de citron vert dont le par­fum, acide et vert, per­çait la masse sombre du bouillon comme un cri dans le silence.

Sar­to mangea.

Le rawon entra en lui comme un sou­ve­nir entre dans la mémoire — par couches, par strates, chaque gor­gée révé­lant une saveur sous la saveur, un goût sous le goût. D’a­bord le noir — ce goût de terre, de keluak, de fer­men­ta­tion, qui tapis­sait la langue et le palais d’un voile sombre et velou­té. Puis les épices — le cur­cu­ma amer, le galan­gal poi­vré, la citron­nelle citron­née, le piment qui mon­tait len­te­ment, par le fond, comme un mur­mure qui enfle. Puis le bœuf — sa dou­ceur ani­male, sa ten­dresse de chair lon­gue­ment cuite, sa façon de se défaire dans la bouche comme une pro­messe tenue. Puis le riz — neutre, blanc, apai­sant, le contre­point par­fait au tumulte du bouillon. Puis le cra­que­ment des germes de soja entre les dents — un bruit, une tex­ture, un éclat de fraî­cheur dans la masse chaude et noire. Et enfin le citron vert — pres­sé au der­nier moment, son jus se mêlant au bouillon comme une note aiguë se mêle à un accord grave — et tout tenait ensemble, tout s’as­sem­blait, tout fai­sait sens, comme une phrase dont chaque mot est néces­saire et dont aucun ne pour­rait être reti­ré sans que l’en­semble ne s’effondre.

Sar­to man­gea sans par­ler. Sa mère le regar­dait man­ger, assise en face de lui, les mains sur les genoux, avec cette atten­tion abso­lue que les mères java­naises portent à leurs enfants qui mangent — non pas une sur­veillance, non pas une attente de com­pli­ment, mais une forme de prière, une offrande silen­cieuse, la cer­ti­tude que nour­rir est le plus haut geste d’a­mour et que tout le reste — les mots, les caresses, les cadeaux — n’en est que le commentaire.

Quand il eut fini, il posa le bol et regar­da sa mère. Il pen­sa à Alma, au bar, au gin pahit, au cercle d’eau sur le comp­toir. Il pen­sa au rawon et au sucre brû­lé. Il pen­sa à la phrase d’Al­ma — nos deux odeurs — et il com­prit, avec une clar­té sou­daine qui n’a­vait rien à voir avec la pen­sée mais tout à voir avec le ventre plein et la cha­leur et l’o­deur de la cour et la pré­sence de sa mère, que les odeurs ne sont pas des sou­ve­nirs mais des ancres, des points fixes dans le flux du temps, et que les deux odeurs — le rawon et le sucre brû­lé — les reliaient, Alma et lui, non pas comme un désir relie deux corps, mais comme un fil relie deux rives, un fil fra­gile, ten­du au-des­sus de tout ce qui les sépa­rait — la race, la classe, le comp­toir, la loi non écrite de l’Ho­tel Oranje — un fil qu’on pou­vait à peine voir et qu’on ne pou­vait pas tou­cher sans le rompre.

— Je vais dor­mir une heure, dit-il.

Ibu War­si­ni hocha la tête. Sar­to entra dans la mai­son, s’al­lon­gea sur la natte de la pièce arrière, et fer­ma les yeux. Le rideau de batik oscil­lait dans le cou­rant d’air. La lumière de midi fil­trait par les tuiles fêlées et des­si­nait sur sa poi­trine des traits de feu. Dans la cour, sa mère ran­geait la cui­sine. La mar­mite de rawon conti­nuait de mur­mu­rer sur le feu, et le noir du bouillon, der­rière ses pau­pières fer­mées, se confon­dit avec le noir du som­meil, et Sar­to s’en­dor­mit dans l’o­deur de la terre et des épices, comme un enfant s’en­dort dans les bras de quel­qu’un qui ne le lâche­ra pas.

Cha­pitre 6 — Le gamelan

La nuit à Sur­abaya ne tom­bait pas — elle montait.

Elle mon­tait du sol, des rigoles, des fon­da­tions des mai­sons, comme une eau noire qui enva­hi­rait la ville par le bas, par les pieds, et qui grim­pe­rait le long des murs, le long des troncs d’arbre, le long des jambes des pas­sants, jus­qu’à recou­vrir le ciel tout entier en l’es­pace de vingt minutes — vingt minutes entre le der­nier éclat du soleil au-des­sus du détroit de Madu­ra et l’obs­cu­ri­té com­plète, sans cré­pus­cule, sans tran­si­tion, sans ce dégra­dé de mauves et de roses que les pays tem­pé­rés offrent comme une conso­la­tion à ceux qui perdent le jour. Ici, le jour mou­rait d’un coup. Et la nuit qui le rem­pla­çait n’é­tait pas un silence — c’é­tait un autre bruit, un bruit plus dense, plus riche, plus peu­plé que celui du jour, parce que la nuit, à Sur­abaya, appar­te­nait à ceux que le jour ren­dait invisibles.

Sar­to avait fer­mé le bar à dix heures. Le der­nier client — un ingé­nieur hol­lan­dais de la Konink­lijke Paket­vaart-Maat­schap­pij, la com­pa­gnie mari­time qui reliait les îles de l’ar­chi­pel — avait bu son der­nier genièvre, payé, salué d’un signe de tête et était par­ti vers sa chambre avec la démarche pru­dente de l’homme qui négo­cie avec la gra­vi­té. Sar­to avait ran­gé les bou­teilles, lavé les verres, essuyé le comp­toir — les gestes du soir, inver­sés de ceux du matin, les mêmes gestes joués à l’en­vers, comme un film qu’on rem­bo­bine — et il avait éteint les lampes une par une, les deux globes d’o­pa­line d’a­bord, puis le pla­fon­nier du fond, puis la petite lampe de la réserve, et le bar avait som­bré dans une obs­cu­ri­té tiède où les bou­teilles, sur l’é­ta­gère, cap­taient encore les reflets de la lune qui fil­trait par les stores et lui­saient comme des yeux dans le noir.

Il sor­tit par la porte de service.

La ville de nuit était une autre ville. Les auto­mo­biles avaient dis­pa­ru — la nuit appar­te­nait aux becak, dont les lan­ternes oscil­lantes trouaient l’obs­cu­ri­té comme des lucioles géantes, et aux char­rettes à bras des ven­deurs ambu­lants qui pous­saient devant eux leurs cui­sines por­ta­tives dans un concert de fer­raille et de vapeur. L’o­deur avait chan­gé aus­si. L’o­deur de jour — essence, pous­sière, sueur, girofle — cédait la place à l’o­deur de nuit — jas­min, fran­gi­pa­niers, fumée de char­bon, et cette odeur indé­fi­nis­sable de la terre tro­pi­cale qui se refroi­dit d’un degré, d’un seul degré, et qui exhale en retour tout ce qu’elle a absor­bé pen­dant le jour, les pas, les cra­chats, les eaux usées, les pétales tom­bés, la mémoire du sol.

Sar­to mar­cha vers le sud. Il quit­ta Jalan Tun­jun­gan — déserte à cette heure, ses arcades plon­gées dans l’ombre, ses vitrines éteintes — et s’en­fon­ça dans le réseau de ruelles qui menait vers le kam­pung Pene­leh, un des plus anciens quar­tiers de Sur­abaya, un lacis de mai­sons basses et de jar­dins clos où vivaient, côte à côte, des familles java­naises, des Arabes du Hadra­maout, des Chi­nois péra­na­kan et des Madu­rais, dans une pro­mis­cui­té que les Hol­lan­dais avaient essayé d’or­ga­ni­ser en quar­tiers sépa­rés — le quar­tier euro­péen, le quar­tier chi­nois, le quar­tier arabe — mais que la vie, avec son obs­ti­na­tion, son désordre, sa logique propre, avait défaite, mélan­gée, redis­tri­buée selon des cri­tères que les urba­nistes de La Haye n’a­vaient pas pré­vus : le voi­si­nage, le com­merce, le mariage, l’a­mi­tié, et cette force irré­sis­tible qui pousse les gens à vivre là où on les nourrit.

Le pen­do­po se trou­vait au bout d’une ruelle, der­rière un mur de briques sur lequel un bou­gain­vil­lier vio­let avait éten­du ses branches comme un drap qu’on met à sécher. Un pen­do­po est un pavillon ouvert — quatre piliers de bois, un toit de tuiles, pas de murs — la forme la plus ancienne de l’ar­chi­tec­ture java­naise, un espace qui n’est ni inté­rieur ni exté­rieur mais les deux à la fois, un lieu fait pour la musique, la danse, la céré­mo­nie, le ras­sem­ble­ment, un lieu dont l’ab­sence de murs dit quelque chose de pro­fond sur la façon dont les Java­nais conçoivent l’es­pace : non comme une boîte qu’on ferme, mais comme un souffle qu’on laisse circuler.

Sar­to entra par le côté. Il y avait déjà une tren­taine de per­sonnes assises sur des nattes, dans la pénombre — des hommes pour la plu­part, en sarong et che­mise blanche, quelques femmes en kebaya, des enfants endor­mis sur les genoux de leurs mères. Per­sonne ne par­lait. L’air sen­tait le kre­tek, le jas­min, la sueur et l’en­cens de san­tal que quel­qu’un avait allu­mé dans un coin et dont la fumée mon­tait droit, sans vaciller, comme une colonne de brume fine.

Au centre du pen­do­po, les instruments.

Ils étaient dis­po­sés en arc de cercle sur des sup­ports de bois sculp­té — les gongs d’a­bord, les plus grands au fond, sus­pen­dus à des cadres peints en rouge et or, dont le bronze poli reflé­tait la lueur des lampes à huile comme des miroirs courbes. Puis les métal­lo­phones — le saron, avec ses lames de bronze posées sur un cadre de bois, et le gen­der, dont les lames, plus fines, plus longues, étaient sus­pen­dues au-des­sus de tubes de bam­bou qui ser­vaient de réso­na­teurs et qui ampli­fiaient le son, le pro­lon­geaient, lui don­naient cette qua­li­té de vibra­tion conti­nue, de bour­don­ne­ment, de halo sonore qui est la marque du game­lan et qui fait que le son ne s’ar­rête jamais vrai­ment, même dans les silences, même entre les notes, même quand les mains des musi­ciens se lèvent et que les maillets quittent les lames — le son conti­nue, dans l’air, dans le bois, dans le corps de ceux qui écoutent. Et le rebab — le vio­lon à deux cordes, posé sur les genoux du musi­cien, dont l’ar­chet tirait un son plain­tif, nasillard, qui res­sem­blait à une voix humaine qui aurait oublié les mots et qui chan­te­rait sans eux.

Les musi­ciens prirent place. Sept hommes, assis en tailleur devant leurs ins­tru­ments, les maillets dans les mains, le regard bais­sé. Ils ne se regar­daient pas entre eux. Ils n’a­vaient pas de par­ti­tion. Ils n’a­vaient pas de chef d’or­chestre. Ils avaient quelque chose de plus ancien que tout cela — une connais­sance com­mune, ins­crite dans le corps, dans les muscles des poi­gnets et des doigts, dans la mémoire des os, une connais­sance qui n’a­vait pas besoin de signes exté­rieurs pour se coor­don­ner, parce qu’elle était la même chez tous, la même pièce jouée cent fois, mille fois, trans­mise de maître à élève par l’é­coute et la répé­ti­tion, non pas comme une par­ti­tion qu’on lit mais comme une res­pi­ra­tion qu’on partage.

Le pre­mier gong frappa.

Le son — grave, rond, immense — se déploya dans le pen­do­po comme un cercle dans l’eau. Il ne s’ar­rê­ta pas. Il enfla, vibra, tour­na sur lui-même, et avant qu’il ne retombe, un deuxième son le rejoi­gnit — le saron, plus aigu, plus clair, une phrase mélo­dique qui se super­po­sa au gong comme une tige se super­pose à une racine — et puis un troi­sième, le gen­der, dont les lames frap­pées pro­dui­sirent des cas­cades de notes iri­sées, rapides, qui ruis­se­lèrent à tra­vers les sons graves comme de l’eau à tra­vers des rochers, et le tout — le gong, le saron, le gen­der — for­ma un tis­su sonore d’une com­plexi­té ver­ti­gi­neuse qui n’a­vait rien à voir avec la musique euro­péenne, rien à voir avec la mélo­die et l’har­mo­nie et la pro­gres­sion que les Hol­lan­dais de l’Ho­tel Oranje appe­laient musique, parce que la musique du game­lan n’a­van­çait pas — elle tour­nait, elle pul­sait, elle reve­nait sur elle-même, comme la cha­leur, comme les ven­ti­la­teurs, comme les sai­sons de cette île où il n’y avait pas de prin­temps ni d’au­tomne mais seule­ment la mous­son et la séche­resse, le plein et le vide, et entre les deux un bat­te­ment, un rythme, un souffle.

Sar­to fer­ma les yeux.

Il ne fer­ma pas les yeux pour se concen­trer. Il les fer­ma parce que le game­lan n’é­tait pas quelque chose qu’on écou­tait — c’é­tait quelque chose dans quoi on entrait, comme on entre dans l’eau, par les pieds d’a­bord, puis les jambes, puis le ventre, et enfin la tête, et quand la tête était sous l’eau, quand le son avait tout recou­vert, il n’y avait plus de sépa­ra­tion entre le dedans et le dehors, entre celui qui écoute et ce qui est écou­té, et les yeux, dans cet état, étaient un obs­tacle, une dis­trac­tion, une porte ouverte sur le monde visible qui empê­chait de plon­ger tout à fait dans le monde audible.

Le gong pul­sait. Le saron chan­tait. Le gen­der ruis­se­lait. Le rebab gémis­sait sa ligne sinueuse, et un tam­bour — le ken­dang, frap­pé des deux mains — posait un rythme souple, élas­tique, qui n’é­tait pas un métro­nome mais un souffle, une res­pi­ra­tion col­lec­tive qui accé­lé­rait et ralen­tis­sait comme le cœur d’un homme qui dort, qui rêve, qui se tourne dans son sommeil.

Sar­to sen­tit son corps se dis­soudre. Pas méta­pho­ri­que­ment — phy­si­que­ment. Les contours de ses membres devinrent flous, ses mains posées sur ses genoux n’é­taient plus ses mains mais des pro­lon­ge­ments du son, des réso­na­teurs de chair et d’os, et le son pas­sait à tra­vers lui comme la lumière passe à tra­vers un vitrail, le tra­ver­sait, le colo­rait, le trans­for­mait. Il n’é­tait plus au pen­do­po de Pene­leh, il n’é­tait plus Sar­to le bar­man de l’Ho­tel Oranje, il n’é­tait plus le fils d’I­bu War­si­ni, il n’é­tait plus l’homme qui n’a­vait pas tou­ché les doigts d’Al­ma sur le comp­toir — il était un point dans le son, une note dans le tis­su, un élé­ment du tout, et le tout n’a­vait pas de nom, pas de forme, pas de fin.

La pièce dura qua­rante minutes. Ou une heure. Ou un siècle. Le temps, dans le game­lan, per­dait ses uni­tés. Il deve­nait un flux conti­nu, un cou­rant, et quand le der­nier gong frap­pa — un seul coup, solen­nel, défi­ni­tif, sui­vi d’un silence qui n’é­tait pas un silence mais la vibra­tion rési­duelle de tout ce qui avait été joué — Sar­to rou­vrit les yeux et le monde lui parut chan­gé, non pas dans ses formes mais dans sa den­si­té, comme si l’air avait été lavé par le son, puri­fié, ren­du à une trans­pa­rence originelle.

Autour de lui, les gens se levaient len­te­ment. Les enfants dor­maient tou­jours. Les lampes à huile brû­laient bas. L’en­cens était consu­mé. Et dans le coin droit du pen­do­po, assis sur une natte, Raden Suto­mo le regardait.

Suto­mo avait vingt-cinq ans. Il était mince, ner­veux, avec un visage fin et des yeux qui brû­laient — pas de colère, pas de fana­tisme, mais de cette inten­si­té par­ti­cu­lière qu’ont les jeunes gens qui ont lu des livres qui les ont chan­gés et qui ne peuvent plus regar­der le monde de la même façon. Il por­tait un pan­ta­lon occi­den­tal et une che­mise blanche bou­ton­née jus­qu’au col — la tenue de l’in­tel­lec­tuel java­nais moderne, celui qui avait étu­dié au lycée hol­lan­dais, qui par­lait le néer­lan­dais mieux que la plu­part des Hol­lan­dais, et qui retour­nait cette édu­ca­tion contre ceux qui la lui avaient don­née, comme une arme for­gée par l’ennemi.

Suto­mo se leva et vint vers Sar­to. Ils se connais­saient — pas inti­me­ment, mais de cette connais­sance de voi­si­nage qui, dans les kam­pungs de Sur­abaya, suf­fi­sait à créer une fami­lia­ri­té que les Euro­péens n’au­raient jamais com­prise, eux qui avaient besoin de pré­sen­ta­tions, de cartes de visite, de rituels codi­fiés pour s’a­dres­ser la parole.

— Tu viens sou­vent ici, dit Sutomo.

— Quand je peux, dit Sarto.

Ils sor­tirent du pen­do­po ensemble. La ruelle était sombre, éclai­rée seule­ment par les lampes à huile des mai­sons dont les portes étaient encore ouvertes — à Sur­abaya, les portes ne se fer­maient que très tard, ou jamais. Des enfants jouaient dans la pous­sière. Un ven­deur de nasi goreng pous­sait son cha­riot, et l’o­deur du riz frit à l’ail et au kecap manis — la sauce de soja sucrée qui était la basse conti­nue de la cui­sine de rue — se mêlait à l’o­deur du jas­min et des kreteks.

Suto­mo mar­chait à côté de Sar­to, les mains dans les poches, le regard droit. Il y avait chez lui quelque chose de ten­du, de conte­nu — l’éner­gie d’un res­sort com­pri­mé, la patience d’un homme qui attend le bon moment pour agir.

— Soe­kar­no a été arrê­té, dit-il.

Sar­to ne répon­dit pas tout de suite. Soe­kar­no. Le nom cir­cu­lait dans les kam­pungs depuis des mois, chu­cho­té, admi­ré, craint. Un jeune ingé­nieur de Ban­dung qui par­lait d’in­dé­pen­dance, de nation indo­né­sienne, d’un pays qui n’exis­tait pas encore mais qui exis­tait déjà dans les mots qu’il pro­non­çait — des mots en malais, pas en hol­lan­dais, des mots que tout le monde com­pre­nait, du pêcheur madu­rais au prince java­nais, des mots qui fai­saient le tour de l’ar­chi­pel comme le vent fait le tour d’une île.

— Arrê­té à Yogya­kar­ta, dit Suto­mo. La semaine der­nière. Les Hol­lan­dais l’ont trans­fé­ré à la pri­son de Ban­ceuy, à Ban­dung. Ils vont le juger.

— Pour quoi ?

— Pour avoir par­lé. C’est tou­jours pour ça qu’on est arrê­té. Pour avoir dit ce que tout le monde pense et que per­sonne ne dit.

Ils mar­chèrent en silence. La ruelle débou­cha sur une rue plus large, bor­dée d’arbres, où quelques becak atten­daient des clients, leurs conduc­teurs accrou­pis à côté de leurs machines, fumant des kre­teks dont les bouts rouges pul­saient dans le noir comme des cœurs minuscules.

— Tu tra­vailles dans leur hôtel, dit Suto­mo. Ce n’é­tait pas un reproche — c’é­tait une consta­ta­tion, un point de départ.

— Je tra­vaille dans un bar, dit Sar­to. Je sers des boissons.

— Tu entends des choses.

— J’en­tends des com­mandes. Du genièvre. De la bière. Du cham­pagne pour l’inauguration.

Suto­mo sou­rit. Un sou­rire bref, sans joie.

— L’i­nau­gu­ra­tion. Ils inau­gurent une aile neuve pen­dant que Soe­kar­no est en pri­son. Ils agran­dissent leur hôtel pen­dant que le pays rétré­cit autour d’eux. Et ils ne le voient pas.

— Qu’est-ce qu’ils devraient voir ?

Suto­mo s’ar­rê­ta. Il se tour­na vers Sar­to. Dans la lumière d’une lampe à huile qui brû­lait der­rière une fenêtre, son visage était à moi­tié éclai­ré, à moi­tié dans l’ombre — un visage cou­pé en deux, comme le pays dont il par­lait, moi­tié lumière, moi­tié nuit.

— Que tout cela va finir, dit-il. Pas demain. Pas l’an­née pro­chaine. Mais bien­tôt. Que les hôtels, les plan­ta­tions, les clubs, les auto­mo­biles, les vitrines de Tun­jun­gan — tout cela est un décor. Un théâtre d’ombres. Et un jour, quel­qu’un allu­me­ra la lumière, et les ombres disparaîtront.

Il y avait dans sa voix quelque chose qui n’é­tait pas de la haine — plu­tôt une cer­ti­tude, froide, pai­sible, la cer­ti­tude géo­lo­gique de celui qui sait que les mon­tagnes finissent par tom­ber et que les mers finissent par se reti­rer, non pas parce qu’une force les pousse mais parce que c’est leur nature, et que la nature ne se trompe pas.

Sar­to écou­ta. Il écou­tait comme il écou­tait au bar — avec tout son corps, sans juger, sans com­men­ter, en lais­sant les mots entrer et se dépo­ser en lui comme la pous­sière se dépose sur les meubles, couche après couche. Il ne savait pas si Suto­mo avait rai­son. Il ne savait pas si le monde de l’Ho­tel Oranje allait finir ou durer ou se trans­for­mer en quelque chose d’autre. Il savait seule­ment que la glace fon­dait, que le rawon mijo­tait, que le game­lan tour­nait sur lui-même, et que toutes ces choses — la glace, le rawon, le game­lan — étaient vraies d’une véri­té qui n’a­vait pas besoin de dis­cours pour exister.

— Je t’en­tends, dit Sarto.

Ce n’é­tait pas un accord. Ce n’é­tait pas un refus. C’é­tait ce qu’il disait — je t’en­tends — et dans ce mot il y avait tout ce que Sar­to pou­vait offrir : son atten­tion, sa pré­sence, la cer­ti­tude que les mots de Suto­mo n’é­taient pas tom­bés dans le vide mais dans un corps qui les avait reçus et qui les gar­de­rait, comme le mor­tier de sa mère gar­dait l’o­deur des épices, même vide, même propre, même après qu’on l’a­vait lavé.

Suto­mo hocha la tête. Il com­pre­nait. Ou il accep­tait de ne pas com­prendre, ce qui, dans le monde java­nais, reve­nait au même — parce que dans le monde java­nais, la com­pré­hen­sion n’é­tait pas un acte de l’es­prit mais un acte du temps, et le temps, comme le rawon, comme le game­lan, avait besoin de mijoter.

Ils se sépa­rèrent au car­re­four. Suto­mo par­tit vers l’ouest, vers le quar­tier arabe, où il avait des amis, des contacts, des gens qui par­laient comme lui de ce pays qui n’exis­tait pas encore. Sar­to res­ta un moment immo­bile, au milieu de la rue, les mains le long du corps. Un becak pas­sa, sa lan­terne oscil­lant dans le noir. Un chien aboya au loin. L’o­deur du nasi goreng flot­tait encore dans l’air.

Puis le silence. Non pas un silence vide — un silence plein, satu­ré, le silence de Sur­abaya après minuit, quand les ven­deurs ambu­lants ont replié leurs char­rettes et que les kam­pungs se sont refer­més sur eux-mêmes comme des poings, et que la ville res­pire enfin à son propre rythme, un rythme lent, pro­fond, ancien, qui n’est pas le rythme des hor­loges hol­lan­daises ni des trains ni des bateaux, mais le rythme de la terre elle-même, la pul­sa­tion du sol vol­ca­nique sur lequel tout est construit et qui rap­pelle, dans sa cha­leur constante, que rien ici n’est solide, que tout peut trem­bler, que le sol que l’on croit ferme sous ses pieds est en réa­li­té une croûte fine posée sur un feu.

Sar­to ren­tra chez lui. Dans la cour, la mar­mite de rawon avait été reti­rée du feu. Le man­da­ri­nier dor­mait. Sa mère dor­mait. La lune, entre les tuiles fêlées, des­si­nait sur le sol les mêmes traits de lumière que le soleil de midi, mais inver­sés — froids, bleus, silen­cieux. Sar­to s’al­lon­gea sur sa natte, les bras le long du corps, et il écou­ta le silence de la nuit de Sur­abaya, et dans ce silence il enten­dit encore le game­lan — non pas comme un sou­ve­nir mais comme une pré­sence, un bour­don­ne­ment conti­nu, une vibra­tion qui ne s’ar­rê­tait jamais, même quand les ins­tru­ments se tai­saient, même quand les musi­ciens dor­maient, même quand le pen­do­po était vide — parce que le game­lan n’é­tait pas dans les ins­tru­ments ni dans les musi­ciens ni dans le pen­do­po, le game­lan était dans l’air, dans la terre, dans le bronze et dans le bois et dans la chair, le game­lan était par­tout et tout le temps, comme la cha­leur, comme l’o­deur du girofle, et il suf­fi­sait de fer­mer les yeux pour l’entendre.

Sar­to fer­ma les yeux.

Cha­pitre 7 — La chambre 33

Van der Bosch por­tait son plus beau cos­tume — un trois-pièces de lin crème qu’il avait com­man­dé chez un tailleur de Bata­via et qui lui don­nait l’al­lure, croyait-il, d’un gent­le­man anglais des tro­piques, alors qu’il res­sem­blait plu­tôt, de l’a­vis una­nime des boys qui le regar­daient pas­ser, à un meuble rem­bour­ré qu’on aurait habillé par erreur. Le gilet était bou­ton­né trop ser­ré. La chaîne de montre en or tra­ver­sait son ventre comme un méri­dien sur un globe. La pochette — en soie, d’un bleu Delft qu’il avait choi­si pour rap­pe­ler les faïences de la mère patrie — dépas­sait de la poche de poi­trine avec une pré­ci­sion géo­mé­trique qui avait dû néces­si­ter dix minutes devant le miroir et l’aide de son boy personnel.

— Mes­sieurs, dit Van der Bosch. Suivez-moi.

Les mes­sieurs en ques­tion étaient deux. Le pre­mier était un jour­na­liste du Soe­ra­baiasch Han­dels­blad — le quo­ti­dien hol­lan­dais de Sur­abaya — un homme sec, chauve, avec des lunettes rondes cer­clées de fer qui lui don­naient l’air d’un comp­table éga­ré dans un monde qu’il trou­vait trop bruyant. Il s’ap­pe­lait Dijks­tra et il tenait un car­net dans une main et un crayon dans l’autre, prêt à noter tout ce que Van der Bosch dirait, ou du moins ce que Van der Bosch vou­drait qu’il note, ce qui n’é­tait pas la même chose mais qui, dans la presse colo­niale de l’é­poque, reve­nait sou­vent au même. Le second était un pho­to­graphe — un jeune Indo au teint brun et aux che­veux gomi­nés qui por­tait sur l’é­paule un appa­reil Gra­flex comme un sol­dat porte son fusil, avec une fami­lia­ri­té mêlée de fierté.

Sar­to sui­vait le groupe à trois pas de dis­tance, por­tant un pla­teau sur lequel étaient dis­po­sés trois verres de gin tonic — le cock­tail offi­ciel des visites pro­to­co­laires, le lubri­fiant social de l’Em­pire — et une cou­pelle d’a­mandes salées. On ne lui avait pas deman­dé de venir. Van der Bosch avait dit « Sar­to, des rafraî­chis­se­ments pour nos invi­tés » et Sar­to avait com­pris — com­pris le geste, le rôle, le cos­tume qu’on lui deman­dait de por­ter : celui du boy de luxe, du ser­vi­teur d’ap­pa­rat, l’or­ne­ment humain qui com­plé­tait le décor et prou­vait, par sa pré­sence silen­cieuse et impec­cable, que l’Ho­tel Oranje savait recevoir.

Ils tra­ver­sèrent le lob­by — le vieux lob­by, celui de 1911, avec ses colonnes de marbre ita­lien, ses arches mau­resques, ses car­reaux de sol en damier noir et blanc que Sar­to avait vus laver dix mille fois et qui brillaient comme la sur­face d’un lac. Les ven­ti­la­teurs tour­naient. Un boy sikh — le por­tier — ouvrit les portes vitrées qui don­naient sur le jar­din inté­rieur, et la cha­leur entra d’un coup, comme un invi­té qu’on n’a­vait pas convié.

— L’hô­tel a été construit en 1910, com­men­ça Van der Bosch, et inau­gu­ré en 1911, par Lucas Mar­tin Sar­kies, fils de Mar­tin Sar­kies de la célèbre famille arménienne…

Il racon­tait. Van der Bosch racon­tait tou­jours. C’é­tait sa com­pé­tence pre­mière — non pas la ges­tion, non pas la finance, non pas l’art sub­til de coor­don­ner deux cents employés dans un bâti­ment de quatre-vingts chambres, mais le récit. Il racon­tait l’hô­tel comme un père raconte l’his­toire de sa famille, avec des embel­lis­se­ments, des omis­sions stra­té­giques, des accé­lé­ra­tions sur les pas­sages ennuyeux et des ralen­tis­se­ments sur les moments de gloire. L’ar­chi­tecte anglais Bid­well. Les colonnes de marbre impor­tées de Car­rare. Les boi­se­ries de teck sculp­té. Le jar­din des­si­né par un pay­sa­giste batave qui avait tra­vaillé pour le palais de Bogor. Et les Sar­kies, tou­jours les Sar­kies — l’empire hôte­lier armé­nien qui avait essai­mé de Sin­ga­pour à Ran­goon, de Penang à Sur­abaya, plan­tant ses palaces dans les villes por­tuaires d’A­sie comme des dra­peaux dans un ter­ri­toire conquis.

Dijks­tra notait. Le pho­to­graphe pho­to­gra­phiait. Et Sar­to sui­vait, le pla­teau en équi­libre sur la paume gauche, le dos droit, le visage neutre, avec cette capa­ci­té qu’il avait déve­lop­pée au fil des années de se rendre à la fois pré­sent et invi­sible — pré­sent assez pour qu’on puisse prendre un verre quand on le vou­lait, invi­sible assez pour qu’on oublie qu’il était là et qu’on parle devant lui comme on parle devant un meuble.

Ils pas­sèrent dans la nou­velle aile.

La tran­si­tion était frap­pante. On quit­tait le monde de 1911 — le colo­nial clas­sique, lourd, orne­men­tal, avec ses arches et ses colonnes et ses mou­lures — pour entrer dans le monde de 1930 — l’Art Déco, avec ses lignes droites, ses angles nets, ses sur­faces lisses, ses motifs géo­mé­triques. Les murs n’é­taient plus en marbre mais en stuc poli, d’un blanc crème qui cap­tait la lumière et la dif­fu­sait en reflets doux. Les rampes d’es­ca­lier n’é­taient plus en fer for­gé mais en chrome — un chrome brillant, froid, indus­triel, qui tran­chait avec la cha­leur du teck et du rotin comme une lame tranche avec la chair. Les motifs déco­ra­tifs — sur les vitraux des fenêtres, sur les grilles des ascen­seurs, sur les poi­gnées de porte — mêlaient les formes géo­mé­triques de l’Art Déco euro­péen à des motifs java­nais : le kawung, le parang, les spi­rales du mega men­dung — les nuages sacrés — sty­li­sés, abs­traits, réduits à leurs lignes essen­tielles, comme si un artiste avait pris la tra­di­tion java­naise et l’a­vait pas­sée au filtre de la moder­ni­té, en gar­dant la struc­ture et en ôtant la chair.

— Vous remar­que­rez, dit Van der Bosch en cares­sant la rampe de chrome, l’al­liance par­faite entre le style euro­péen le plus moderne et les motifs locaux. C’est ce que nous appe­lons le Nieuwe Indische Sti­jl — le Nou­veau Style Indien. Ni hol­lan­dais, ni java­nais. Les deux à la fois.

Dijks­tra nota. Sar­to, der­rière eux, regar­da les motifs java­nais empri­son­nés dans le chrome et le stuc. Ni hol­lan­dais, ni java­nais. Les deux à la fois. C’é­tait une jolie for­mule. C’é­tait aus­si, pen­sa-t-il sans le for­mu­ler en mots, un men­songe — le genre de men­songe que les gens puis­sants se racontent quand ils prennent ce qui ne leur appar­tient pas et qu’ils le rebap­tisent alliance, fusion, syn­thèse, alors que le mot juste serait appro­pria­tion, ou sim­ple­ment vol. Mais Sar­to ne pen­sait pas en mots. Il pen­sait en sen­sa­tions, en tex­tures, en tem­pé­ra­tures — et ce qu’il sen­tait, en tou­chant du regard le chrome et le stuc, c’é­tait le froid. Le froid d’une sur­face qui ne connais­sait pas la main qui l’a­vait polie. Le froid d’une beau­té qui n’a­vait pas de mémoire.

Van der Bosch s’ar­rê­ta devant une porte. Une porte en bois laqué, d’un noir pro­fond, avec une poi­gnée en chrome et un numé­ro en lai­ton — 33 — qui brillait dans la lumière du cou­loir comme un petit soleil.

— La suite d’hon­neur, dit-il. La plus belle chambre de la nou­velle aile. C’est ici que loge­ront nos invi­tés les plus pres­ti­gieux pour l’inauguration.

Il ouvrit la porte. La chambre — non, la suite — se déploya devant eux comme un décor de théâtre dont on tire le rideau. Un salon d’a­bord, avec des fau­teuils de cuir cara­mel, un bureau en aca­jou, une che­mi­née déco­ra­tive — déco­ra­tive, parce qu’à Sur­abaya per­sonne n’a­vait besoin de che­mi­née, mais la che­mi­née était là, comme les gants de che­vreau dans la vitrine de Lal­wa­ni, comme un sou­ve­nir de l’Eu­rope, un frag­ment de nos­tal­gie archi­tec­tu­rale incrus­té dans les tro­piques. Puis la chambre, der­rière une porte à double bat­tant — un lit immense, dra­pé de mous­ti­quaire blanche, avec une tête de lit en bois sculp­té qui repre­nait les motifs mega men­dung dans un style Déco. Et la salle de bains — marbre blanc, robi­net­te­rie chro­mée, une bai­gnoire sur pieds de lion qui était une aber­ra­tion magni­fique dans un pays où l’on se bai­gnait au seau, au puits, à la rivière.

— La vue, dit Van der Bosch.

Il alla ouvrir les volets. La lumière entra — pas la lumière tami­sée du cou­loir mais la lumière crue, vio­lente, de Jalan Tun­jun­gan à midi, et avec elle le bruit de la rue — les klaxons, les becak, les voix — et la cha­leur, et l’o­deur, et toute la ville qui se déver­sait dans la chambre par cette fenêtre ouverte comme un fleuve se déverse par une brèche dans la digue.

— On voit toute l’a­ve­nue, dit Van der Bosch. Jus­qu’au car­re­four de Sim­pang. Et au-des­sus — il poin­ta du doigt vers la gauche — le toit-ter­rasse, avec le mât du drapeau.

Le mât. Un simple poteau de métal, plan­té sur le toit-ter­rasse de la suite 33, au som­met duquel flot­tait le dra­peau de l’Ho­tel Oranje — un dra­peau blanc frap­pé des ini­tiales HO en or. Van der Bosch le regar­dait avec une fier­té dis­pro­por­tion­née, comme si ce mât était un som­met conquis, un dra­peau plan­té sur l’Everest.

— Pour l’i­nau­gu­ra­tion, dit-il, nous his­se­rons le dra­peau du Royaume des Pays-Bas. Le tri­co­lore. Rouge, blanc et bleu. Ce sera visible depuis tout Tunjungan.

Dijks­tra nota. Le pho­to­graphe cadra le mât dans son objec­tif. Et Sar­to, debout dans l’embrasure de la porte avec son pla­teau de verres aux­quels per­sonne n’a­vait tou­ché, regar­da le mât — ce simple tube de métal sur le toit d’un hôtel, qui n’é­tait rien, qui ne signi­fiait rien d’autre que ce que les hommes y atta­che­raient, un tis­su, des cou­leurs, un sym­bole — et il ne pen­sa à rien, parce qu’il n’y avait rien à pen­ser, pas encore, pas en 1930, pas à cet instant.

Mais le mât était là. Et il attendait.

Van der Bosch refer­ma les volets. La chambre retom­ba dans sa pénombre dorée. Le pho­to­graphe fit un der­nier cli­ché — Van der Bosch posant devant la che­mi­née, une main sur le man­teau, l’autre dans la poche du gilet, le men­ton levé, l’œil vif, la mous­tache conqué­rante — et la visite fut terminée.

— L’ar­ticle paraî­tra dimanche, dit Dijks­tra en ran­geant son carnet.

— Avec la pho­to­gra­phie en pre­mière page, dit Van der Bosch. N’est-ce pas ?

— En pre­mière page, confir­ma Dijks­tra avec la las­si­tude d’un homme qui a confir­mé trop de choses dans sa vie et qui sait que la confir­ma­tion est une forme de capitulation.

Ils redes­cen­dirent. Dans le lob­by, Van der Bosch ser­ra des mains, dis­tri­bua des cartes de visite, ordon­na qu’on serve le déjeu­ner à ses invi­tés dans la salle à man­ger — la rijst­ta­fel, bien sûr, la table de riz, le fes­tin colo­nial par excel­lence, trente plats dis­po­sés en cercle autour du riz blanc, cha­cun appor­té par un boy dif­fé­rent, une cho­ré­gra­phie de sarongs blancs et de plats fumants qui était le spec­tacle culi­naire le plus extra­va­gant des Indes néer­lan­daises et qui résu­mait, dans sa pro­fu­sion et son excès, toute l’am­bi­tion colo­niale : pos­sé­der le monde entier et le poser sur une table.

Sar­to rap­por­ta le pla­teau au bar. Les trois verres de gin tonic étaient intacts — la glace avait fon­du, le tonic avait per­du ses bulles, le gin s’é­tait réchauf­fé. Il vida les verres dans l’é­vier. Le liquide tiède cou­la, s’é­va­po­ra presque aus­si­tôt dans la cha­leur. Il lava les verres, les essuya, les rangea.

Puis il res­ta un moment immo­bile, les mains sur le comp­toir, et il pen­sa à la chambre 33. Non pas à son luxe, ni à sa vue, ni à sa che­mi­née déco­ra­tive — mais à son silence. La chambre 33, quand Van der Bosch s’é­tait tu et que le pho­to­graphe avait ran­gé son appa­reil, avait eu un silence par­ti­cu­lier — un silence d’at­tente, un silence de chambre vide qui attend d’être habi­tée, un silence qui conte­nait en puis­sance tous les bruits qui vien­draient, toutes les voix, toutes les res­pi­ra­tions, tous les rêves et tous les cau­che­mars de tous les hommes et de toutes les femmes qui dor­mi­raient là, dans ce lit immense, sous cette mous­ti­quaire blanche, face à cette fenêtre qui don­nait sur Tun­jun­gan et sur le mât.

Sar­to ne savait pas — com­ment aurait-il pu savoir ? — que dans quinze ans, un homme nom­mé Ploeg­man entre­rait dans cette chambre avec un dra­peau hol­lan­dais plié sous le bras, et que des jeunes gens grim­pe­raient sur le toit, et qu’une main arra­che­rait la bande bleue du dra­peau, et que le rouge et le blanc res­te­raient seuls, flot­tant dans l’air de Sur­abaya comme un cri muet, et que ce geste — ce geste minus­cule, cette déchi­rure dans un tis­su — déclen­che­rait une bataille qui tue­rait des mil­liers de per­sonnes et qui don­ne­rait à Sur­abaya son nom de guerre, son titre de noblesse, son épi­taphe : Kota Pah­la­wan. La Cité des Héros.

Sar­to ne savait rien de tout cela. Il savait seule­ment que la chambre 33 avait un silence étrange, un silence qui pesait plus que les autres silences, comme cer­tains objets pèsent plus que leur taille ne le laisse pré­voir — un silence dense, com­pri­mé, un silence qui atten­dait quelque chose.

Il secoua la tête, chas­sa la pen­sée — si c’é­tait une pen­sée — et pré­pa­ra le bar pour le ser­vice de l’a­près-midi. Les bou­teilles, les verres, la glace. Les gestes du métier. Le teck sous les mains. Et dehors, Jalan Tun­jun­gan qui bour­don­nait sous le soleil de midi, insou­ciante, magni­fique, aveugle.

Cha­pitre 8 — Le corps

Ce jour-là, la cha­leur mon­ta d’un degré.

Un seul degré. De trente-huit à trente-neuf sur le ther­mo­mètre en lai­ton der­rière le comp­toir. Rien, en appa­rence. Un chiffre. Un trait sur le verre gra­dué. Mais Sar­to le sen­tit dès le matin — dans l’é­pais­seur de l’air, dans la len­teur avec laquelle les ven­ti­la­teurs sem­blaient tour­ner, dans la sueur qui per­lait au creux de ses paumes avant même qu’il ait com­men­cé à tra­vailler. Un degré de plus, et le monde chan­geait de registre. Les corps deve­naient plus lourds. Les mots deve­naient plus lents. Les regards deve­naient plus longs. Comme si la cha­leur, en mon­tant d’un cran, des­ser­rait les bou­lons de la machine sociale, relâ­chait les res­sorts de la bien­séance, ouvrait des espaces entre les gestes codi­fiés où pou­vait se glis­ser quelque chose d’im­pré­vu, d’in­con­trô­lé, de dangereux.

Alma arri­va à deux heures.

Plus tôt que d’ha­bi­tude. Et dif­fé­rente. Sar­to le vit tout de suite — non pas dans son visage, non pas dans sa robe, mais dans sa façon de mar­cher. Sa démarche avait per­du cette pré­ci­sion dis­crète qui était sa signa­ture. Elle mar­chait plus len­te­ment, avec un léger balan­ce­ment des hanches qui n’é­tait pas une coquet­te­rie mais un aban­don — le corps qui cède à la cha­leur, qui renonce à la tenir en laisse, qui se laisse por­ter par l’air épais comme on se laisse por­ter par l’eau. Elle avait bu. Pas beau­coup — un verre, peut-être deux — mais assez pour que ses contours soient un peu flous, un peu plus ouverts que d’ha­bi­tude, comme un fruit dont la peau s’est amol­lie au soleil.

Elle por­tait une robe blanche. Du coton fin, presque trans­pa­rent à contre-jour, qui col­lait à ses épaules et à ses bras là où la sueur mouillait le tis­su. Ses che­veux — noirs, épais, avec ces reflets auburn que les femmes Indo tenaient de leur sang mêlé — étaient rele­vés en chi­gnon, mais des mèches s’en échap­paient, col­lées aux tempes par la trans­pi­ra­tion, et ces mèches désor­don­nées don­naient à son visage une qua­li­té de désha­billé, d’in­ti­mi­té invo­lon­taire, comme si l’on sur­pre­nait quel­qu’un au sor­tir du bain.

— Gin pahit, dit-elle en s’asseyant.

Sa voix était plus basse que d’ha­bi­tude. Plus chaude. La cha­leur fai­sait cela aux voix — elle les épais­sis­sait, les ralen­tis­sait, leur don­nait une tex­ture de miel ou de résine, comme si l’air était trop dense pour que les sons le tra­versent à leur vitesse nor­male et qu’ils devaient, eux aus­si, négo­cier avec la moiteur.

Sar­to pré­pa­ra le gin pahit. Les mêmes gestes. Le même tum­bler — celui avec la bulle d’air dans la paroi. Le même gin Gor­don’s. Les mêmes trois gla­çons. Les mêmes trois gouttes d’An­gos­tu­ra. Mais quelque chose, dans l’exé­cu­tion de ces gestes, avait chan­gé — une len­teur sup­plé­men­taire, une atten­tion plus aiguë, comme si chaque mou­ve­ment était ampli­fié par la cha­leur et qu’il fal­lait le faire avec plus de soin, plus de conscience, pour qu’il ne déborde pas, pour qu’il reste dans les limites du geste pro­fes­sion­nel et ne devienne pas autre chose.

Il posa le verre devant elle. Leurs doigts ne se tou­chèrent pas. Mais l’es­pace entre leurs doigts — ces quelques cen­ti­mètres d’air chaud entre la main qui pose et la main qui prend — était char­gé d’une élec­tri­ci­té que Sar­to sen­tit dans ses avant-bras, dans ses poi­gnets, dans cette zone de la peau qui détecte la pré­sence d’un autre corps avant même le contact, comme un radar de chair.

Alma but. Les yeux fer­més, comme tou­jours. Plus long­temps que d’ha­bi­tude. Quand elle les rou­vrit, elle posa le verre et regar­da Sar­to — pas à tra­vers lui, pas dans sa direc­tion géné­rale, mais lui, ses yeux, son visage, avec une fran­chise qui était presque une effrac­tion, une vio­la­tion du pro­to­cole invi­sible qui régis­sait leurs échanges depuis des mois et qui disait : on se regarde en biais, on se regarde en pas­sant, on ne se regarde jamais de face.

— Mon mari est à Malang, dit-elle. Il a une réunion avec les autres plan­teurs. Les prix du sucre baissent. Ils se réunissent pour par­ler des prix du sucre. Ils parlent tou­jours des prix du sucre. Comme si le sucre était la seule chose qui existait.

Sar­to ne répon­dit pas. Il atten­dit. Il avait appris — pas au bar, pas avec le vieux bar­man armé­nien, mais dans son propre corps, dans ses propres silences — que les mots les plus impor­tants viennent après les mots qu’on attend, comme les étoiles appa­raissent après le cré­pus­cule : il faut que le ciel se vide d’a­bord pour qu’elles deviennent visibles.

— Quand les champs brûlent, dit Alma, la nuit, je sors sur la véran­da. La cha­leur est insou­te­nable. L’air est plein de cendres — des cendres de canne à sucre, noires, légères, qui volent comme des papillons et qui se posent sur la peau, sur les che­veux, sur les lèvres. Et la lumière des flammes est orange, rouge, jaune — toutes les cou­leurs du feu, toutes en même temps, et la fumée monte dans le ciel et cache les étoiles, et il n’y a plus que le feu, la cha­leur, et l’o­deur du sucre qui brûle, et moi, debout, en che­mise de nuit, les pieds nus sur les dalles, et je regarde les champs qui brûlent, et je pense — rien. Je ne pense rien. Je regarde. C’est le seul moment où je ne pense rien.

Elle par­lait sans le regar­der main­te­nant — elle regar­dait le verre, les gla­çons qui fon­daient, la lumière qui jouait dans le gin rosé — et sa voix avait cette qua­li­té de confes­sion que prennent les voix quand elles parlent dans un lieu fer­mé, à voix basse, à quel­qu’un qui écoute sans juger. Le confes­sion­nal du comp­toir. L’ab­so­lu­tion du gin pahit.

Sar­to sen­tit le dan­ger. Pas un dan­ger phy­sique — un dan­ger de proxi­mi­té, d’in­ti­mi­té, de ces mots qui, une fois pro­non­cés, créent un espace par­ta­gé dont on ne peut pas sor­tir sans le détruire. Elle lui par­lait de sa nuit, de sa che­mise de nuit, de ses pieds nus, de sa peau cou­verte de cendres — et chaque image, chaque détail, se dépo­sait en lui avec la pré­ci­sion d’une gra­vure, créant un tableau qu’il ne pour­rait plus effa­cer, un tableau d’Al­ma seule dans la nuit, devant les champs qui brûlent, le corps à peine cou­vert, la peau noire de cendres, et cette image était une brèche dans le mur qui les sépa­rait, une fis­sure par laquelle pas­sait quelque chose de chaud, de trouble, de vivant.

— Le rawon, dit Sarto.

Il ne savait pas pour­quoi il avait dit cela. Le mot était sor­ti de lui comme un réflexe, une réponse du corps au corps, une façon de poser sa propre image à côté de la sienne — non pas pour riva­li­ser, mais pour dire : moi aus­si, j’ai un monde sen­suel, moi aus­si j’ai des nuits, des odeurs, des matières qui me traversent.

— Le rawon de votre mère, dit Alma. Le bouillon noir.

— Le noir des noix de keluak. Quand ma mère les écrase dans le mor­tier, le jus coule sur ses doigts. Ses mains deviennent noires. Et cette noir­ceur ne part pas — pas avec le savon, pas avec le citron. Elle reste dans les plis de la peau, dans les lignes de la main. Pen­dant des jours, ma mère a les mains noires. Et ces mains noires — ces mains de cui­si­nière, tachées par la terre — sont les mains les plus belles que je connaisse.

Il s’ar­rê­ta. Il avait par­lé des mains de sa mère, mais ce n’é­tait pas de sa mère qu’il par­lait — c’é­tait des mains, de la peau, de la cou­leur de la peau, de cette chose innom­mable qui fai­sait qu’à Sur­abaya, en 1930, la cou­leur de la peau déter­mi­nait tout — qui par­lait à qui, qui regar­dait qui, qui tou­chait qui. Alma était Indo — entre deux mondes, entre deux cou­leurs, assez blanche pour entrer à l’Ho­tel Oranje, assez brune pour être regar­dée de tra­vers par les Hol­lan­daises pures, et sa peau dorée, cette peau qui n’é­tait ni l’une ni l’autre, était le signe visible de tout ce qui les reliait et de tout ce qui les sépa­rait — parce que la peau de Sar­to, la peau java­naise, la peau brune, la peau du bar­man, était de l’autre côté de la ligne, de l’autre côté du comp­toir, de l’autre côté du monde.

Alma le regar­dait. Ses yeux — brun clair, avec des paillettes d’or que la lumière du bar fai­sait scin­tiller — étaient posés sur lui avec une atten­tion qui n’a­vait rien de pro­fes­sion­nel, rien de mon­dain, rien de la cour­toi­sie dis­traite que les clientes de l’hô­tel accor­daient au per­son­nel. C’é­tait un regard nu. Un regard qui disait : je te vois. Pas le bar­man. Pas le Java­nais. Pas l’homme der­rière le comp­toir. Toi.

— Vos mains aus­si, dit-elle.

Sar­to bais­sa les yeux vers ses propres mains, posées à plat sur le teck. Des mains de bar­man — sèches, lisses, nettes. Des mains qui ser­vaient. Des mains qui ne créaient pas, ne tachaient pas, ne por­taient pas la marque de leur tra­vail. Des mains ano­nymes, pro­fes­sion­nelles, invisibles.

— Vos mains quand vous pré­pa­rez le gin pahit, dit Alma. La façon dont vous tenez la bou­teille. La façon dont vous lais­sez tom­ber la glace. La façon dont vous posez le verre. C’est — elle cher­cha le mot, ou fei­gnit de le cher­cher — c’est comme regar­der quel­qu’un qui joue du game­lan. Il n’y a rien de super­flu. Chaque geste est exact.

Le mot game­lan dans sa bouche. Le monde de Sar­to dans le voca­bu­laire d’Al­ma. La brèche s’é­lar­gis­sait. Le mur s’a­min­cis­sait. Et de l’autre côté du mur, Sar­to sen­tait la cha­leur — pas la cha­leur de Sur­abaya, pas les trente-neuf degrés du ther­mo­mètre, mais une cha­leur inté­rieure, une cha­leur de sang, une cha­leur qui mon­tait de ce lieu sans nom au fond du ventre et qui irra­diait vers les mains, vers les poi­gnets, vers la gorge.

À cet ins­tant, un bruit dans le lob­by. Des voix hol­lan­daises. Des rires. La porte du bar s’ou­vrit et trois hommes entrèrent — des plan­teurs, visi­ble­ment, avec leurs che­mises trem­pées, leurs visages rouges, leurs voix de sten­tor. Ils s’ins­tal­lèrent à une table du fond et com­man­dèrent des bières. L’un d’eux appe­la Sar­to d’un geste — pas méchant, pas arro­gant, sim­ple­ment le geste d’un homme qui a l’ha­bi­tude d’être ser­vi et qui consi­dère que le ser­veur est un pro­lon­ge­ment de son bras.

Le charme se rom­pit. Ou plu­tôt, il ne se rom­pit pas — il se replia, comme un ani­mal qui rentre dans son ter­rier à l’ap­proche d’un dan­ger, et atten­dit. Sar­to alla ser­vir les plan­teurs. Quand il revint der­rière le comp­toir, Alma avait fini son gin. Elle en com­man­da un autre. Sar­to le pré­pa­ra — les mêmes gestes, mais cette fois avec les plan­teurs qui regar­daient, qui par­laient fort, qui occu­paient l’es­pace avec cette assu­rance de pro­prié­taires qui était la signa­ture de leur caste — et les gestes, sous leurs regards, rede­vinrent des gestes de ser­vice, des gestes pro­fes­sion­nels, des gestes qui ne disaient rien d’autre que : voi­ci votre verre, madame.

Alma but le deuxième gin plus vite que le pre­mier. La cha­leur avait encore mon­té. Les plan­teurs par­laient du prix du caou­tchouc — le caou­tchouc après le sucre, tou­jours les matières pre­mières, tou­jours les chiffres, tou­jours le monde réduit à ce qu’on en extrait. L’un d’eux, un homme épais avec une barbe de trois jours, regar­dait Alma avec une insis­tance qui n’a­vait rien de sub­til — le regard du mâle qui éva­lue, qui jauge, qui sou­pèse, et qui n’a pas la déli­ca­tesse de dis­si­mu­ler son évaluation.

Alma ne le vit pas. Ou fei­gnit de ne pas le voir. Elle regar­dait le comp­toir — le teck, le cercle d’eau que le verre avait lais­sé, les veines du bois qui des­si­naient des motifs que per­sonne ne regar­dait, des lignes, des courbes, des nœuds qui étaient la car­to­gra­phie secrète de l’hô­tel, son empreinte digi­tale, son iden­ti­té ins­crite dans la matière.

— Sar­to, dit-elle.

Son nom. Encore. Pro­non­cé de cette façon — douce, ouverte, avec la voyelle qui traî­nait un peu, comme si le nom était un lieu dans lequel on pou­vait s’attarder.

— Oui.

— L’i­nau­gu­ra­tion. Vous serez au bar ?

— Je suis tou­jours au bar.

— Tou­jours.

Elle sou­rit. Ce n’é­tait pas un sou­rire gai — c’é­tait un sou­rire qui conte­nait du regret, ou quelque chose qui res­sem­blait au regret sans en être, une ombre de sou­rire, un sou­rire qui savait que le mot tou­jours était un men­songe et que rien ne durait tou­jours, ni le bar ni le gin ni la glace ni les regards échan­gés par-des­sus un comp­toir dans la cha­leur de l’après-midi.

Elle se leva. Elle lais­sa un billet sur le comp­toir — trop, comme d’ha­bi­tude, tou­jours trop, et Sar­to ne ren­dait jamais la mon­naie parce qu’elle n’en vou­lait pas, parce que l’ex­cé­dent n’é­tait pas un pour­boire mais autre chose, un geste, une façon de lais­ser une trace, une empreinte de papier à côté de l’empreinte d’eau. Elle prit son sac de paille. Elle fit un pas vers la porte.

Puis elle se retourna.

— Les mains noires de votre mère, dit-elle. Le keluak. J’ai­me­rais goû­ter ça un jour.

Elle par­tit.

Sar­to res­ta der­rière le comp­toir. Les plan­teurs riaient. Le ven­ti­la­teur tour­nait. La cha­leur pesait. Et dans l’air du bar, sus­pen­du entre le pla­fond de teck et le sol dal­lé, entre le bruit des rires hol­lan­dais et le silence du comp­toir, flot­tait le par­fum de véti­ver — le par­fum d’Al­ma — mêlé à l’o­deur de la bière et du gin et de la sueur des plan­teurs, et Sar­to res­pi­rait ce mélange avec une atten­tion de par­fu­meur, essayant d’i­so­ler le véti­ver du reste, de le gar­der pur, de le rete­nir avant qu’il ne se dis­solve dans l’air épais de l’après-midi.

Il regar­da le comp­toir. À l’en­droit où Alma avait posé ses doigts à plat — à plat, les deux mains, paumes contre le bois, dans ce geste qu’elle avait eu un ins­tant avant de se lever — le teck sem­blait plus sombre. Plus chaud. Comme si la peau avait lais­sé dans le bois quelque chose qui n’é­tait pas de la sueur, pas de la cha­leur, mais une empreinte plus pro­fonde, une marque invi­sible que seul un homme qui connais­sait chaque veine, chaque nœud, chaque degré de ce comp­toir pou­vait percevoir.

Il posa sa main sur l’empreinte. Le bois était tiède. Il fer­ma les yeux.

J’ai­me­rais goû­ter ça un jour.

Le rawon. Le bouillon noir. La cui­sine de sa mère, dans le kam­pung, à l’autre bout de la ville, à l’autre bout du monde. Elle vou­lait goû­ter. Elle vou­lait entrer dans ce monde-là — le monde des noix de keluak, du mor­tier de pierre, des mains tachées de noir — et ce désir, ce simple désir de goû­ter, était plus ver­ti­gi­neux que n’im­porte quel contact de peau, parce qu’il ne deman­dait pas le corps mais quelque chose de plus intime encore, quelque chose qui n’a­vait pas de nom dans la langue des hôtels et des comp­toirs, quelque chose qui res­sem­blait à : montre-moi d’où tu viens.

Sar­to rou­vrit les yeux. Les plan­teurs com­man­dèrent une autre tour­née. Il ser­vit. Il sou­rit. Il essuya. Il ran­gea. La jour­née conti­nua. La glace fon­dit. Le ther­mo­mètre res­ta à trente-neuf degrés jus­qu’au soir, puis des­cen­dit d’un degré, d’un seul degré, et la ville res­pi­ra — à peine — et Sar­to fer­ma le bar à dix heures et ren­tra chez lui par les ruelles du kam­pung, et l’o­deur du véti­ver, dans sa che­mise, contre sa poi­trine, bat­tait encore comme un second cœur, comme un girofle qui brûle, comme une note de game­lan qui ne veut pas s’éteindre.

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Gin Pahit

Gin PAHIT

Cha­pitres 1 à 4

Cha­pitre 1 — L’o­deur du girofle

L’aube à Sur­abaya ne se lève pas. Elle suinte.

Elle com­mence par les odeurs — bien avant la lumière, bien avant que les formes ne consentent à se déta­cher de la nuit. D’a­bord le girofle. Tou­jours le girofle. Sur les seuils des mai­sons, dans les ruelles du kam­pung, sur les lèvres des hommes accrou­pis qui allument leur pre­mière kre­tek du jour, le girofle cré­pite et se mêle à l’air épais comme un sucre qu’on dis­sout dans du thé trop chaud. Puis le café — le kopi tubruk que les ven­deurs ambu­lants font bouillir dans des cas­se­roles noir­cies à même le char­bon, un café si dense qu’on pour­rait y plan­ter une cuillère et qu’elle res­te­rait droite. Puis les fleurs. Le fran­gi­pa­nier, tou­jours, entê­tant et funèbre, qui pousse par­tout où la terre est assez molle pour accueillir une racine, et le jas­min, plus dis­cret, plus insi­dieux, qui se glisse par les fenêtres ouvertes et s’ins­talle dans les draps, dans les che­veux, dans le creux des coudes où la sueur n’a pas encore séché. Et par-des­sous tout cela, en basse conti­nue, l’o­deur du canal — le Kali­mas — qui char­rie son eau brune et tiède à tra­vers la ville comme une veine ouverte, une odeur de vase, de bois pour­ri, de fleur de lotus et de kérosène.

Sar­to ouvrit les yeux.

Il dor­mait peu. Quatre heures, par­fois cinq, jamais davan­tage. Son corps s’é­tait réglé depuis long­temps sur le rythme de l’hô­tel — non pas celui des clients, qui se cou­chaient tard et se levaient à leur guise, mais celui, plus pro­fond, plus secret, de la machine elle-même. Le rythme des livrai­sons, de la glace qui arri­vait du port avant six heures, des draps qu’on éten­dait dans la cour inté­rieure quand la rosée n’a­vait pas encore brû­lé, du balayeur silen­cieux qui pas­sait le long des colon­nades avec son balai de palme. L’hô­tel res­pi­rait avant ses occu­pants. Et Sar­to res­pi­rait avec lui.

Il tra­ver­sa le jar­din inté­rieur pieds nus, comme chaque matin. Les dalles étaient encore fraîches — la seule heure de la jour­née où la pierre conser­vait un sou­ve­nir de la nuit. Les fran­gi­pa­niers lais­saient tom­ber leurs fleurs blanches et jaunes sur l’herbe mouillée, et il devait les enjam­ber pour ne pas les écra­ser, par une super­sti­tion qu’il n’au­rait su nom­mer. Le ciel était gris-rose, pas encore bleu, une cou­leur qui n’exis­tait qu’i­ci, qu’à cette heure, et qui ne durait que le temps de la remarquer.

Le bar était au rez-de-chaus­sée de l’aile est, entre le lob­by et la ter­rasse qui don­nait sur Jalan Tun­jun­gan. C’é­tait une pièce longue, basse de pla­fond, lam­bris­sée de teck sombre, avec un comp­toir en forme de demi-lune qui était l’œuvre d’un ébé­niste chi­nois de Sema­rang — le même arti­san qui avait sculp­té les boi­se­ries du Long Bar au Raffles de Sin­ga­pour, disait-on, et Sar­to avait des rai­sons de croire que c’é­tait vrai. Au-des­sus du comp­toir, trois ven­ti­la­teurs à pales de bois tour­naient avec une len­teur majes­tueuse qui ne ser­vait à rien, sinon à dépla­cer la cha­leur d’un endroit à un autre, ce qui était déjà, sous ces lati­tudes, une forme de civilisation.

Sar­to allu­ma les lampes — pas toutes, juste celles du comp­toir, deux globes de verre opa­lin qui jetaient sur le teck une lumière jaune et douce comme du beurre fon­du. Puis il commença.

Les gestes. Tou­jours les mêmes, tou­jours dans le même ordre, depuis sept ans qu’il tenait ce bar. Il sor­tit les bou­teilles de la réserve — le genièvre Bols, le gin Gor­don’s, le whis­ky John­nie Wal­ker, le ver­mouth Noilly Prat, le cura­çao bleu qu’au­cun client ne com­man­dait jamais mais qui jetait un éclat de mer dans la ran­gée des fla­cons. Il les ali­gna sur l’é­ta­gère du fond, éti­quettes face au miroir, selon un ordre que lui seul com­pre­nait et qui n’é­tait ni alpha­bé­tique ni chro­ma­tique, mais qui obéis­sait à une logique de la main — les bou­teilles les plus deman­dées à por­tée des doigts, les autres en retrait, comme des figu­rants qui attendent en cou­lisse. Il véri­fia les niveaux. Le genièvre des­cen­dait vite — les Hol­lan­dais buvaient comme on res­pire, par habi­tude et par néces­si­té, et le genièvre était pour eux ce que le kre­tek était pour les Java­nais : non pas un vice, mais un cli­mat inté­rieur. Le whis­ky tenait mieux. L’An­gos­tu­ra, dans sa petite bou­teille tra­pue, sem­blait inépui­sable — quelques gouttes suf­fi­saient à trans­for­mer un verre de gin en quelque chose d’autre, de plus amer, de plus vrai.

Sar­to essuya le comp­toir. Le teck avait une tex­ture qu’il connais­sait mieux que sa propre peau — les veines du bois, les nœuds, la légère dépres­sion à l’en­droit où les coudes des buveurs avaient usé la sur­face au fil des années. Il pas­sa le chif­fon en cercles lents, et le bois se mit à luire, à exha­ler son odeur de cire et de résine qui se mêlait au girofle du dehors et au cuir des tabou­rets et à cette chose indé­fi­nis­sable qui était l’o­deur propre de l’Ho­tel Oranje — un com­po­sé de luxe, de moi­teur et de linge ami­don­né que Sar­to aurait recon­nu les yeux fer­més entre mille autres endroits du monde.

La glace. Il ouvrit la gla­cière — un coffre dou­blé de zinc et de sciure, ali­men­té par les blocs qu’on livrait du port chaque matin. Il res­tait assez de glace de la veille pour les pre­mières heures, des mor­ceaux trans­lu­cides dans les­quels on aper­ce­vait par­fois une bulle d’air figée, comme un œil sur­pris. Il en prit un bloc, le posa sur la planche, et com­men­ça à le tailler au pic — des gestes pré­cis, éco­nomes, qui pro­dui­saient un bruit sec et cris­tal­lin dans le silence du bar. Chaque éclat de glace était une petite vic­toire contre la cha­leur. Chaque éclat com­men­çait à fondre dès qu’il quit­tait le bloc.

C’é­tait cela, au fond, le métier. Lut­ter contre la fonte. Retar­der l’i­né­vi­table. Ser­vir le froid dans un pays où le froid n’exis­tait pas, où la cha­leur était la condi­tion pre­mière de toute chose, l’élé­ment dans lequel les corps et les mots et les dési­rs bai­gnaient du matin au soir et du soir au matin, sans répit, sans relâche, une cha­leur si constante qu’on finis­sait par ne plus la sen­tir, comme on ne sent plus son propre souffle — sauf à ces moments où elle mon­tait d’un degré, d’un seul, et où le monde entier sem­blait vaciller.

À sept heures, le lob­by com­men­ça à s’a­ni­mer. Les boys — tous java­nais, tous en sarong blanc et veste bou­ton­née jus­qu’au col mal­gré la cha­leur — prirent leurs postes der­rière les colonnes de marbre, immo­biles comme des sta­tues dont seuls les yeux bou­geaient. Le por­tier sikh, un colosse entur­ba­né dont Sar­to n’a­vait jamais enten­du la voix, ouvrit les portes vitrées qui don­naient sur la rue. L’air du dehors entra d’un coup — plus épais, plus char­gé, déjà vibrant de la rumeur de Jalan Tun­jun­gan qui s’é­veillait, les klaxons des pre­mières auto­mo­biles, les son­nettes des becak, le cri du ven­deur de jour­naux qui pas­sait en cou­rant avec sa pile du Soe­ra­baiasch Han­dels­blad sous le bras.

Meneer Van der Bosch tra­ver­sa le lob­by à huit heures moins le quart, en cos­tume de lin blanc déjà frois­sé aux ais­selles et au pli du coude. Van der Bosch trans­pi­rait. C’é­tait la pre­mière chose qu’on remar­quait chez lui — non pas qu’il trans­pi­rât plus que les autres, car tout le monde trans­pi­rait à Sur­abaya, mais qu’il le fît avec une sorte d’emphase invo­lon­taire, comme si son corps pro­tes­tait en per­ma­nence contre le cli­mat dans lequel il avait choi­si de vivre. Sa mous­tache — cirée, retrous­sée aux pointes à la mode d’un autre siècle — rete­nait des gout­te­lettes de sueur qui brillaient dans la lumière du matin. Il mar­chait vite, les bras légè­re­ment écar­tés du corps, un dos­sier sous le bras, l’air d’un homme qui porte le monde sur ses épaules et qui en tire une satis­fac­tion amère.

— Sar­to !

Van der Bosch ne s’ar­rê­ta pas. Il lan­ça le nom en pas­sant, comme on jette une pièce à un musi­cien de rue, et conti­nua vers son bureau sans attendre de réponse. Sar­to ne répon­dit pas. Il n’y avait rien à répondre. Le nom jeté ain­si dans l’air du matin signi­fiait sim­ple­ment : je sais que tu es là, je sais que le bar est ouvert, je sais que tout est en ordre. C’é­tait un salut, à la manière des hommes qui n’ont pas le temps de saluer.

Van der Bosch diri­geait l’Ho­tel Oranje depuis onze ans, ce qui fai­sait de lui le direc­teur le plus ancien de tous les grands hôtels des Indes néer­lan­daises. Il aimait le rap­pe­ler. Il aimait aus­si rap­pe­ler que l’hô­tel avait été fon­dé par Lucas Mar­tin Sar­kies — le Sar­kies de Sur­abaya, disait-il, comme on dirait le Sar­kies de Sin­ga­pour ou le Sar­kies de Ran­goon, pla­çant ain­si l’Ho­tel Oranje dans la constel­la­tion des palaces armé­niens d’A­sie du Sud-Est avec une fier­té qui n’é­tait pas la sienne, puis­qu’il n’é­tait ni armé­nien, ni fon­da­teur, ni pro­prié­taire, mais qui l’é­tait deve­nue à force de répé­ti­tion, comme ces his­toires qu’on raconte si sou­vent qu’on finit par croire qu’on les a vécues.

L’i­nau­gu­ra­tion de la nou­velle aile — l’ex­ten­sion Art Déco, le grand œuvre de Van der Bosch, le pro­jet qui l’a­vait occu­pé pen­dant trois ans et qui avait failli le rui­ner deux fois — était pré­vue dans quinze jours. Quinze jours. Sar­to le savait parce que Van der Bosch le répé­tait chaque matin en tra­ver­sant le lob­by, comme un compte à rebours qu’il égrè­ne­rait jus­qu’au bout, jus­qu’à ce que le chiffre atteigne zéro et que le cham­pagne coule et que les lustres s’al­lument et que l’Ho­tel Oranje prenne enfin la place qui lui reve­nait — au som­met, au centre, à la pointe extrême de l’é­lé­gance colo­niale, à l’est de Suez et à l’ouest de nulle part.

Sar­to ter­mi­na d’a­li­gner les verres. Des verres à cock­tail, des tum­blers, des coupes à cham­pagne dont le cris­tal fin lais­sait pas­ser la lumière comme une peau trans­lu­cide. Il les dis­po­sa sur l’é­ta­gère en arc de cercle, ouverts vers le pla­fond, cha­cun atten­dant la main qui le pren­drait, le liquide qui le rem­pli­rait, les lèvres qui se pose­raient sur son bord. Un bar vide est un théâtre avant la repré­sen­ta­tion — tout est en place, le décor est dres­sé, et le silence est déjà plein de ce qui va venir.

Dans le cou­loir de ser­vice qui reliait le bar aux cui­sines, une sil­houette pas­sa. Sar­to la vit du coin de l’œil — une femme petite, maigre, droite comme un poteau de teck, qui por­tait un panier de linge sur la hanche avec une grâce que la fatigue ne par­ve­nait pas à enta­mer. Njai Kenan­ga. Elle ne regar­da pas Sar­to, et Sar­to ne la regar­da pas, mais quelque chose pas­sa entre eux — un cou­rant d’air, une recon­nais­sance muette, le salut des gens qui se lèvent tôt et qui savent que le monde appar­tient à ceux qui le pré­parent avant que les autres ne s’éveillent.

Njai Kenan­ga avait été belle. On le disait. Sar­to le croyait sans peine, parce qu’il voyait dans ses gestes, dans la façon dont elle pliait un drap ou por­tait un panier, les restes d’une élé­gance qui n’a­vait rien à voir avec les robes ni les bijoux — une élé­gance de l’os, du muscle, de la pos­ture. Elle avait été la njai d’un admi­nis­tra­teur hol­lan­dais, autre­fois, dans les pre­mières années de l’hô­tel, quand Lucas Mar­tin Sar­kies lui-même arpen­tait les cou­loirs avec son accent armé­nien et ses pro­jets déme­su­rés. Le Hol­lan­dais était repar­ti en Europe. Kenan­ga était res­tée. Elle avait pas­sé trente ans dans les entrailles de l’Ho­tel Oranje — la buan­de­rie, les cui­sines, les chambres — et elle connais­sait chaque fis­sure dans les murs, chaque cou­rant d’air, chaque grin­ce­ment de porte, comme un méde­cin connaît le corps d’un patient qu’il aus­culte depuis tou­jours. L’hô­tel était son corps. Ou bien elle était le sien. Les deux se confon­daient, à cette pro­fon­deur de temps.

Elle dis­pa­rut dans le cou­loir. Le panier de linge oscil­la un ins­tant après elle, comme un sillage.

Sar­to posa ses mains à plat sur le comp­toir. Le teck était tiède déjà. Dehors, le soleil avait per­cé le gris-rose de l’aube et frap­pait la façade blanche de l’hô­tel avec cette vio­lence calme, impla­cable, qui était la marque de fabrique des matins de Sur­abaya — une lumière qui ne mon­tait pas gra­duel­le­ment mais qui s’a­bat­tait d’un coup, comme un rideau qu’on tire, et qui trans­for­mait chaque sur­face en source de cha­leur, chaque mur en four, chaque trot­toir en plaque brû­lante sur laquelle les pieds nus des pas­sants dan­saient sans y penser.

La jour­née com­men­çait. La glace fon­dait. Le girofle brû­lait. Et l’Ho­tel Oranje, dres­sé au bord de Jalan Tun­jun­gan comme un paque­bot blanc ancré dans la cha­leur, ouvrait ses portes au monde — à ses plan­teurs et à ses princes, à ses épouses ennuyées et à ses mar­chands de rêves, à tous ceux qui venaient cher­cher dans ses cou­loirs cli­ma­ti­sés l’illu­sion que l’ordre pou­vait tenir, que le froid pou­vait durer, que la glace ne fon­drait jamais.

Sar­to savait que la glace fon­dait tou­jours. C’é­tait la pre­mière chose que le vieux bar­man armé­nien lui avait apprise.

Cha­pitre 2 — Jalan Tunjungan

Il y avait plu­sieurs façons de des­cendre Jalan Tun­jun­gan, et Sar­to les connais­sait toutes.

On pou­vait la des­cendre en auto­mo­bile — fenêtres bais­sées, coude au vent, klaxon à chaque car­re­four — comme les plan­teurs hol­lan­dais qui ren­traient de leurs domaines de Pasu­ruan ou de Malang dans leurs Chrys­ler ruti­lantes, le visage rouge, la che­mise trem­pée, le regard de pro­prié­taires qui contemplent leur royaume depuis la ban­quette arrière. On pou­vait la des­cendre en becak, à l’ombre de la capote en toile cirée, ber­cé par le péda­lage lent du conduc­teur dont les mol­lets lui­saient de sueur comme du bronze poli. On pou­vait la des­cendre à pied, sous les arcades, en s’ar­rê­tant aux vitrines — et c’é­tait la meilleure façon, la seule qui per­met­tait de sen­tir l’a­ve­nue vivre, de cap­ter son pouls, ses humeurs, ses mille conver­sa­tions simultanées.

Sar­to la des­cen­dait à pied.

Il était dix heures du matin et la cha­leur avait déjà pris pos­ses­sion de la rue. Ce n’é­tait pas encore la four­naise de midi — cette heure blanche où l’air lui-même sem­blait se soli­di­fier et où les ombres se rétrac­taient sous les corps comme des ani­maux apeu­rés — mais c’é­tait déjà assez pour que les choses changent de nature, pour que le trot­toir devienne hos­tile, pour que chaque pas coûte un effort que le corps négo­cie en silence avec la gra­vi­té et la sueur.

Jalan Tun­jun­gan était la plus belle ave­nue de Sur­abaya, et peut-être la plus belle ave­nue des Indes néer­lan­daises, ce qui reve­nait à dire la plus belle ave­nue du monde si l’on accep­tait de ne consi­dé­rer le monde que depuis cette lati­tude, entre le dixième paral­lèle et l’é­qua­teur, là où les sai­sons n’exis­taient pas et où le temps se mesu­rait non en mois mais en degrés d’hu­mi­di­té. L’a­ve­nue cou­rait du nord au sud sur un kilo­mètre et demi, large, bor­dée de tama­ri­niers dont les branches se rejoi­gnaient au-des­sus de la chaus­sée et for­maient une voûte verte, per­cée de taches de soleil qui bou­geaient au vent comme des pièces d’or jetées par un dieu dis­trait. De chaque côté, les bâti­ments — hol­lan­dais pour la plu­part, blancs, à colonnes, avec des véran­das pro­fondes et des stores de bam­bou — alter­naient avec les bou­tiques, les cafés, les bureaux d’im­port-export, les hôtels plus modestes, les cabi­nets de méde­cins et d’a­vo­cats dont les plaques de cuivre scin­tillaient au soleil.

Sar­to mar­chait du côté de l’ombre. Il por­tait une che­mise blanche, un pan­ta­lon de toile sombre, des san­dales de cuir — la tenue de ser­vice sans la veste, parce qu’il n’é­tait pas au bar mais dans la rue, et que la rue auto­ri­sait ce relâ­che­ment. Il avait dans la poche de sa che­mise la liste des com­mandes que Van der Bosch lui avait fait pas­ser la veille — trois caisses de genièvre Bols, deux caisses de cham­pagne Veuve Clic­quot (pour l’i­nau­gu­ra­tion), une bou­teille de char­treuse verte que per­sonne ne com­man­dait jamais mais dont Van der Bosch aimait la cou­leur, et du ver­mouth, tou­jours du ver­mouth, parce que les Hol­lan­daises de Sur­abaya avaient décou­vert le cock­tail dry mar­ti­ni et qu’elles ne buvaient plus rien d’autre entre cinq et sept du soir.

L’im­por­ta­teur s’ap­pe­lait De Groot & Zonen et se trou­vait au bout de Tun­jun­gan, près du car­re­four d’Em­bong Malang, dans un bâti­ment bas dont la façade por­tait encore les traces d’une enseigne plus ancienne — Maga­zi­jn van Hol­lande — à demi effa­cée par le soleil et les mous­sons. Mais Sar­to n’é­tait pas pres­sé. La livrai­son pou­vait attendre une heure. Ce qui ne pou­vait pas attendre, c’é­tait la rue elle-même, son spec­tacle, sa matière.

Il pas­sa devant la bou­tique Lal­wa­ni — la vitrine la plus chère de Sur­abaya, tenue par une famille indienne de Sindh qui impor­tait des soie­ries, des par­fums fran­çais, des montres suisses et des jumelles d’o­pé­ra dont on se deman­dait bien à quoi elles ser­vaient dans une ville où il n’y avait pas d’o­pé­ra. La vitrine était un coffre à mer­veilles der­rière une vitre si propre qu’elle sem­blait ne pas exis­ter : des fla­cons de Guer­lain dis­po­sés en pyra­mide, un châle de cache­mire d’un rouge si pro­fond qu’il parais­sait vivant, des gants de che­vreau blanc que per­sonne n’a­chè­te­rait jamais sous ces lati­tudes mais qui étaient là, expo­sés comme un défi à la sueur, comme une pro­vo­ca­tion de l’é­lé­gance contre le cli­mat. Sar­to ralen­tit sans s’ar­rê­ter. Il aimait cette vitrine. Elle était absurde et belle, comme l’hô­tel, comme toute la rue, comme toute cette ville construite par des hommes qui avaient déci­dé de vivre à sept mille kilo­mètres de chez eux et de faire comme si c’é­tait normal.

Plus loin, la librai­rie Sluy­ter. Des livres en hol­lan­dais, en anglais, en alle­mand. Des romans que les épouses des plan­teurs com­man­daient par cata­logue et qui arri­vaient de Rot­ter­dam six semaines plus tard, gon­flés d’hu­mi­di­té, les pages ondu­lées par le voyage en mer. Sar­to ne lisait pas le hol­lan­dais — il le par­lait, suf­fi­sam­ment pour prendre les com­mandes et répondre aux ques­tions, mais l’é­crit lui res­tait opaque, une forêt de consonnes doubles et de voyelles étranges qu’il contem­plait par­fois sur les jour­naux lais­sés au bar avec la curio­si­té déta­chée d’un homme qui observe des insectes. Il lisait le java­nais — sa mère lui avait appris — et le malais, qu’il avait appris seul, dans les rues, comme on apprend à nager : en se jetant à l’eau.

La rue s’é­pais­sis­sait à mesure que la mati­née avan­çait. Les auto­mo­biles se mul­ti­pliaient — des Ford, des Che­vro­let, des Fiat, les Chrys­ler des plan­teurs — et se mêlaient aux becak, aux char­rettes tirées par des buffles, aux vélos sur­char­gés de mar­chan­dises, aux pié­tons qui tra­ver­saient dans tous les sens avec cette non­cha­lance sou­ve­raine des gens qui consi­dèrent que la rue leur appar­tient davan­tage qu’aux machines. Des femmes hol­lan­daises en robes légères, sui­vies de leur baboe qui por­tait l’om­brelle et les paquets. Des hommes d’af­faires chi­nois en cos­tume occi­den­tal, raides, sérieux, mar­chant par deux ou trois sans jamais rire. Des sol­dats de la KNIL — l’ar­mée colo­niale — en uni­forme kaki, le topi de tra­vers, qui entraient au café Sim­pang pour boire une bière Hei­ne­ken avant midi. Des enfants java­nais pieds nus qui cou­raient entre les jambes des adultes comme des pois­sons entre les récifs. Et par­tout, par­tout, l’o­deur de la nourriture.

L’o­deur. C’é­tait elle qui fai­sait la rue. Pas les bâti­ments, pas les voi­tures, pas les gens — l’o­deur. Elle venait des warungs, ces petits stands de cui­sine de rue ins­tal­lés sur les trot­toirs ou dans les inter­stices entre les bâti­ments, là où un homme avec un réchaud à char­bon, une mar­mite, et trois tabou­rets pou­vait nour­rir vingt per­sonnes en une heure. L’o­deur du soto ayam — ce bouillon de pou­let jaune de cur­cu­ma, par­fu­mé de citron­nelle et de feuilles de lime kaf­fir, qu’on ser­vait avec du riz com­pres­sé et des frites de pomme de terre crous­tillantes. L’o­deur du rujak — les fruits verts tran­chés et nap­pés d’une sauce de caca­huètes, de sucre de palme et de piment qui fai­sait mon­ter les larmes aux yeux et la salive à la bouche dans le même mou­ve­ment. L’o­deur du satay — les bro­chettes de pou­let ou de chèvre grillées sur des braises de coque de noix de coco, badi­geon­nées d’une sauce de caca­huètes épaisse et sucrée dont la fumée s’é­le­vait en colonnes bleues dans l’air immo­bile. L’o­deur du tahu tek — le tofu frit crous­tillant nap­pé de sauce de petis, cette pâte de cre­vettes fer­men­tées noire et piquante qui était la signa­ture de Sur­abaya, son goût le plus intime, celui que les gens d’i­ci empor­taient avec eux quand ils par­taient et qui leur man­quait avant tout le reste.

Sar­to s’ar­rê­ta devant un warung qu’il connais­sait. Un vieil homme au visage creu­sé, accrou­pi der­rière son réchaud, retour­nait des lon­tong — des paquets de riz com­pres­sé enve­lop­pés dans des feuilles de bana­nier — dans une mar­mite de kupang, un bouillon de petites moules d’eau douce épi­cé au tama­rin. Sar­to en com­man­da une por­tion. Le vieil homme le ser­vit dans un bol ébré­ché, avec une cuillère en alu­mi­nium tor­due. Le bouillon était acide, chaud, brû­lant de piment, et les petites moules écla­taient sous la dent avec un goût de vase et de mer qui était le goût même de Sur­abaya — cette ville qui n’é­tait pas au bord de la mer mais qui sen­tait la mer en per­ma­nence, parce que le port était son cœur, et que le Kali­mas char­riait l’o­deur du détroit de Madu­ra jus­qu’au centre de la ville.

Sar­to man­gea debout, en silence, les yeux mi-clos. Le soleil lui chauf­fait la nuque. La sueur cou­lait le long de ses tempes. Il ne s’es­suyait pas — il avait appris depuis long­temps que la sueur, à Sur­abaya, n’é­tait pas un désa­gré­ment mais une condi­tion, un état per­ma­nent qu’il fal­lait habi­ter plu­tôt que com­battre, comme on habite la pluie dans les pays de pluie, sans para­pluie, en lais­sant l’eau faire ce qu’elle fait.

Il reprit sa marche et tour­na dans une rue plus étroite qui menait vers Kem­bang Jepun — le quar­tier chi­nois. La tran­si­tion était brusque, comme un chan­ge­ment de tona­li­té en musique. Les façades blanches et les colonnes hol­lan­daises cédaient la place à des sho­phouses étroites et pro­fondes, peintes en rouge, en vert, en jaune, dont les rez-de-chaus­sée s’ou­vraient direc­te­ment sur la rue et lais­saient voir l’in­té­rieur — des ate­liers, des entre­pôts, des cui­sines où des femmes chi­noises pré­pa­raient des nouilles dans des mar­mites fumantes, des bou­tiques de méde­cine tra­di­tion­nelle dont les vitrines exhi­baient des bocaux de racines, de ser­pents séchés, de baies noires dont per­sonne ne connais­sait le nom en dehors du phar­ma­cien qui les ven­dait. L’air chan­geait aus­si. L’o­deur du porc laqué — inter­dit dans les warungs java­nais, omni­pré­sent ici — se mêlait à celle de l’en­cens qui brû­lait devant les autels domes­tiques, ces petits temples rouges et dorés fichés au-des­sus des portes comme des yeux qui veillent. Et le bruit chan­geait. Le malais de la rue cédait la place au hok­kien, au teo­chew, au can­to­nais — des langues tonales, chan­tantes, qui mon­taient et des­cen­daient comme les vagues du détroit.

Sar­to trou­va Liem là où il le trou­vait tou­jours — devant son ate­lier, assis sur un tabou­ret bas, une kre­tek aux lèvres, les yeux plis­sés dans la fumée. Liem Seeng Tee était un homme petit, sec, ner­veux, dont le corps sem­blait fait uni­que­ment de ten­dons et de volon­té. Il por­tait un pan­ta­lon de toile noire et un maillot de corps blanc sur lequel des taches de tabac for­maient une car­to­gra­phie indé­chif­frable. Ses doigts étaient jau­nis aux extré­mi­tés — le stig­mate du rou­leur, l’empreinte du métier ins­crite dans la chair. Il avait qua­rante-quatre ans et il en parais­sait tan­tôt trente, tan­tôt soixante, selon l’heure et la lumière.

— Sar­to.

Liem dit le nom sans sur­prise, comme on constate la pluie ou le soleil. Il tira une bouf­fée de sa kre­tek. Le cré­pi­te­ment du girofle qui brûle — ce son minus­cule, ce tek-tek-tek qui avait don­né son nom aux ciga­rettes — se per­dit dans le brou­ha­ha de Kem­bang Jepun.

— J’ai quelque chose, dit Liem.

Il avait tou­jours quelque chose. Depuis que Sar­to le connais­sait — cinq ans, peut-être six, depuis le jour où Liem était venu au bar de l’Ho­tel Oranje pro­po­ser ses kre­teks au direc­teur et où Van der Bosch l’a­vait écon­duit avec la poli­tesse gla­ciale qu’il réser­vait aux Chi­nois qui ne savaient pas res­ter à leur place — Liem avait tou­jours quelque chose de nou­veau. Un mélange, une pro­por­tion, une idée. Il cher­chait la kre­tek par­faite avec l’obs­ti­na­tion d’un alchi­miste qui cherche l’or, et comme l’al­chi­miste, il ne trou­vait jamais exac­te­ment ce qu’il cher­chait, mais trou­vait, che­min fai­sant, des choses qu’il n’a­vait pas cher­chées et qui valaient par­fois davantage.

Il ten­dit à Sar­to une ciga­rette. Plus fine que les kre­teks habi­tuelles, plus ser­rée, rou­lée dans un papier légè­re­ment ocre.

— Goûte.

Sar­to prit la kre­tek, l’al­lu­ma avec l’al­lu­mette que Liem lui offrait. La pre­mière bouf­fée fut un choc — non pas de force, mais de dou­ceur. Le tabac était plus léger que d’ha­bi­tude, presque blond, et le girofle avait été dosé avec une par­ci­mo­nie qui lais­sait au tabac la place de par­ler avant de l’en­ve­lop­per, comme une main qui se pose sur une épaule sans appuyer. Et il y avait autre chose — une note de fond, sucrée, presque vanillée, qui n’é­tait ni le tabac ni le girofle mais la sauce, ce mélange secret que chaque fabri­cant de kre­teks com­po­sait selon sa propre recette et qui était au kre­tek ce que le levain est au pain : l’âme invisible.

— Moins de girofle, dit Liem. Plus de sauce. J’ai ajou­té du miel de Madu­ra et un peu de muscade.

Sar­to fuma en silence. La fumée mon­tait droite dans l’air immo­bile, bleu­tée, aro­ma­tique. Dans l’a­te­lier der­rière Liem, on enten­dait le bruis­se­ment des rou­leuses — des femmes assises en ran­gées sur des nattes, les doigts vol­ti­geant sur le tabac avec une vitesse qui défait le regard, trois cent vingt-cinq ciga­rettes par heure, chaque geste iden­tique au pré­cé­dent, chaque kre­tek indis­cer­nable de la pré­cé­dente, une per­fec­tion méca­nique accom­plie par des mains humaines.

— Elle est belle, dit Sarto.

Liem hocha la tête. Il prit la kre­tek des doigts de Sar­to, la retour­na, l’exa­mi­na comme un joaillier exa­mine une pierre.

Dji Sam Soe, dit-il. Deux, trois, quatre. En hok­kien. Ça fait neuf. Le chiffre par­fait. Je vais l’ap­pe­ler comme ça.

Sar­to ne répon­dit pas. Liem par­lait sou­vent de noms, de chiffres, de signes. Il croyait aux nombres comme d’autres croyaient aux esprits — avec une fer­veur qui n’ad­met­tait pas le doute. Le neuf était son chiffre. Il l’a­vait ins­crit par­tout — dans l’a­dresse de son ate­lier, dans le nombre de ses rou­leuses, dans le prix de ses paquets. Neuf. La somme de deux, trois et quatre. La per­fec­tion, disait-il. La complétude.

— Il faut que les Euro­péens la goûtent, dit Liem. Pas dans la rue. Dans un endroit qui compte. Au bar de ton hôtel.

Sar­to regar­da la fumée. Elle se dis­sol­vait dans l’air de Kem­bang Jepun, se mêlait aux vapeurs de soupe et d’en­cens, dis­pa­rais­sait. Intro­duire les kre­teks de Liem au bar de l’Ho­tel Oranje — poser cette petite ciga­rette brune sur le comp­toir en teck, à côté des cen­driers en cris­tal et des boîtes de cigares hol­lan­dais — c’é­tait un geste minus­cule, insi­gni­fiant en appa­rence. Mais Sar­to savait que dans un monde où chaque objet avait sa place et où cette place était déter­mi­née par la cou­leur de la peau de celui qui le tou­chait, dépla­cer un objet d’un monde à un autre était un acte qui avait un poids. Le poids d’un girofle qui brûle. Le poids d’un crépitement.

— Je ver­rai, dit Sarto.

Liem sou­rit. C’é­tait un sou­rire qui ne deman­dait rien — un sou­rire de patience, de cer­ti­tude lente. Il ral­lu­ma une kre­tek, s’a­dos­sa au mur de sa bou­tique, et regar­da la rue. Sar­to le salua d’un signe de tête et repar­tit vers Tun­jun­gan, une poi­gnée de kre­teks neuves dans la poche de sa che­mise, contre le tis­su tiède par la sueur, et il lui sem­blait que l’o­deur du girofle, à cet endroit pré­cis de sa poi­trine, bat­tait comme un second cœur.

Cha­pitre 3 — Le gin pahit

L’a­près-midi avait cette couleur.

Pas une cou­leur qu’on peut nom­mer — pas jaune, pas blanc, pas or. Une cou­leur qui était l’ab­sence de toutes les autres, une lumière si forte qu’elle annu­lait les nuances et rédui­sait le monde à ses contours les plus simples : l’ombre et ce qui n’é­tait pas l’ombre. À trois heures de l’a­près-midi, Sur­abaya deve­nait une ville en noir et blanc, ou plu­tôt en blanc et noir, parce que le blanc domi­nait — le blanc aveu­glant des façades, le blanc du ciel vidé de son bleu, le blanc des che­mises trem­pées de sueur, le blanc de la lumière elle-même qui s’a­bat­tait sur les choses avec une vio­lence silen­cieuse, sans bruit, sans vent, comme une main qui se pose sur une bouche pour la faire taire.

Le bar était vide. Il l’é­tait presque tou­jours à cette heure. Les plan­teurs dor­maient dans leurs chambres, les rideaux tirés, les ven­ti­la­teurs au maxi­mum, le corps aban­don­né sur les draps comme des noyés reje­tés par la marée. Les femmes s’é­taient reti­rées dans les salons de l’aile ouest, où l’on ser­vait du thé gla­cé et des bis­cuits secs impor­tés de Hol­lande qui ramol­lis­saient dans l’hu­mi­di­té avant même qu’on n’ouvre la boîte. Les boys eux-mêmes avaient ralen­ti — ils se tenaient debout der­rière les colonnes du lob­by, mais leurs pau­pières étaient lourdes, et leurs corps oscil­laient imper­cep­ti­ble­ment, comme des arbres dans un souffle d’air qu’on ne sent pas.

Sar­to essuyait des verres. Non pas parce qu’ils étaient sales — il les avait lavés le matin, et per­sonne ne s’en était ser­vi depuis — mais parce que le geste l’an­crait, le main­te­nait dans le pré­sent, l’empêchait de déri­ver dans cette tor­peur de l’a­près-midi qui ava­lait les volon­tés et les pen­sées comme un maré­cage avale les pas. Le chif­fon tour­nait à l’in­té­rieur du verre, le verre tour­nait dans sa main, et le mou­ve­ment cir­cu­laire, régu­lier, hyp­no­tique, était un petit moteur qui fai­sait tour­ner le temps quand le temps ne vou­lait plus avancer.

Les ven­ti­la­teurs tour­naient. Trois pales de bois, trois cercles lents dans l’air chaud. Ils ne rafraî­chis­saient rien. Ils dépla­çaient la cha­leur comme on déplace un meuble — d’un coin à un autre, sans rien résoudre, sans rien chan­ger — et ce mou­ve­ment inutile était deve­nu, à force, un bruit de fond que Sar­to n’en­ten­dait plus qu’aux moments où il s’ar­rê­tait, ce qui n’ar­ri­vait presque jamais. Le bruit des ven­ti­la­teurs et le silence étaient la même chose.

Elle entra à trois heures et quart.

Sar­to ne leva pas les yeux. Il n’a­vait pas besoin de lever les yeux. Il la recon­nut à son pas — un pas léger, un peu rapide, qui ne traî­nait pas sur le sol comme celui des Hol­lan­daises fati­guées par la cha­leur, mais qui se posait avec une pré­ci­sion dis­crète, comme si chaque pas était un choix. Il la recon­nut à son par­fum — du véti­ver, qu’elle por­tait der­rière les oreilles et aux poi­gnets, et qui arri­vait avant elle dans la pièce, por­té par l’air que les ven­ti­la­teurs bras­saient, un par­fum de terre et de racine qui tran­chait avec les eaux de Cologne sucrées des autres femmes de l’hô­tel. Et il la recon­nut à l’es­pace qu’elle créait autour d’elle en entrant — un léger chan­ge­ment de pres­sion, comme quand on ouvre une fenêtre dans une pièce fer­mée, un appel d’air, quelque chose qui déplace les volumes et les silences.

Alma Her­togh s’as­sit au comp­toir. Pas sur un tabou­ret du fond, pas à une table — au comp­toir, à l’en­droit pré­cis où le teck for­mait une légère courbe qui accueillait les coudes, à por­tée de main du bar­man. Elle s’y asseyait tou­jours au même endroit, comme on s’as­sied dans une église tou­jours au même banc — par habi­tude, par super­sti­tion, ou sim­ple­ment parce que le corps, une fois qu’il a trou­vé une place qui lui convient, refuse d’en cher­cher une autre.

Sar­to posa le verre qu’il essuyait. Il prit un tum­bler propre sur l’é­ta­gère — pas n’im­porte lequel, un tum­bler court, à fond épais, dont le verre avait un léger défaut, une bulle d’air minus­cule empri­son­née dans la paroi, visible uni­que­ment quand on levait le verre à la lumière, et qu’il gar­dait pour elle sans se l’être jamais dit.

— Gin pahit, dit Alma.

Sa voix était basse, un peu rauque, comme si elle venait de se réveiller ou comme si elle n’a­vait par­lé à per­sonne depuis des heures, ce qui était peut-être la même chose. Elle por­tait une robe de batik — un tis­su de Solo, recon­nut Sar­to, aux motifs bruns et crème du parang, ces lignes dia­go­nales ondu­lantes qui sym­bo­li­saient les vagues de l’o­céan ou le mou­ve­ment du ser­pent sacré, selon qui racon­tait l’his­toire. La robe était simple, sans manches, et lais­sait voir ses bras — des bras fins, bru­nis par le soleil de Pasu­ruan, dont la peau avait cette teinte dorée propre aux femmes Indo, ni la blan­cheur lai­teuse des Hol­lan­daises ni le brun pro­fond des Java­naises, mais un entre-deux lumi­neux, ambré, qui sem­blait rete­nir la lumière à sa sur­face au lieu de la renvoyer.

Sar­to pré­pa­ra le gin pahit.

Il y a une géo­gra­phie du geste, dans la pré­pa­ra­tion d’un cock­tail, qui est invi­sible à celui qui regarde mais qui est la sub­stance même du métier. Le corps sait où sont les bou­teilles sans que les yeux aient besoin de véri­fier. La main gauche prend le tum­bler, la main droite va cher­cher la bou­teille de gin — le Gor­don’s, pas le genièvre, parce qu’elle pré­fé­rait le gin anglais, plus sec, plus tran­chant — et la sou­lève d’un mou­ve­ment conti­nu, sans à‑coup, le gou­lot incli­né au-des­sus du verre à une hau­teur pré­cise qui déter­mine le débit, et le gin coule, trans­pa­rent, presque invi­sible, avec juste un fré­mis­se­ment à la sur­face quand il touche le fond du verre, et Sar­to compte — pas en secondes, pas en mesures, mais en poids, en den­si­té, en sen­sa­tion dans le poi­gnet — jus­qu’à ce que le volume soit juste. Deux onces. Pas une goutte de plus, pas une goutte de moins.

Puis la glace. Trois mor­ceaux, taillés en cubes irré­gu­liers, qu’il lais­sa tom­ber dans le gin l’un après l’autre — et chaque gla­çon, en tou­chant le liquide, pro­dui­sit un son dif­fé­rent, un cra­que­ment intime, le bruit du froid qui ren­contre le froid dans un écrin d’al­cool, et ce son était un des plus beaux sons que Sar­to connais­sait, un son qui res­sem­blait à un mot qu’on ne peut pas prononcer.

Puis l’An­gos­tu­ra. La petite bou­teille tra­pue, au bou­chon blanc sur­di­men­sion­né, qui ne ver­sait pas — qui dis­til­lait, goutte à goutte, avec une par­ci­mo­nie d’a­po­thi­caire. Sar­to incli­na la bou­teille et lais­sa tom­ber trois gouttes — trois gouttes brunes, amères, qui des­cen­dirent dans le gin comme des larmes dans de l’eau claire et se dis­per­sèrent en nuages, en fila­ments, en volutes qui colo­rèrent le liquide d’un rose pâle, presque invi­sible, le rose d’un cou­cher de soleil vu de très loin.

Pahit. Amer, en malais. Le cock­tail por­tait le nom de ce qu’il était — une amer­tume, une pointe de dou­leur dans la dou­ceur du gin, quelque chose qui mor­dait la langue et qui rap­pe­lait que le plai­sir, pour être plai­sir, a besoin d’une résis­tance, d’un frot­te­ment, d’un grain.

Sar­to posa le verre devant Alma.

Il y eut un moment — un moment qui ne dura rien, une seconde peut-être, moins d’une seconde — où le verre était posé sur le comp­toir entre eux deux et où aucune main ne le tou­chait. Le verre était seul. Le gin fré­mis­sait autour des gla­çons. La buée com­men­çait à se for­mer sur la paroi — de minus­cules gout­te­lettes qui nais­saient de la ren­contre entre le froid du verre et la cha­leur de l’air, comme une trans­pi­ra­tion du cris­tal, une sueur de verre qui était le miroir de la sueur des corps. Et dans ce moment, dans cet inter­stice entre le geste de poser et le geste de prendre, tout le reste dis­pa­rut — le bar, l’hô­tel, la rue, la cha­leur — et il n’y eut plus que le verre, posé sur le teck, avec ses reflets, sa buée, son conte­nu rose et froid, immo­bile entre deux mains qui ne se tou­che­raient pas.

Alma avan­ça les doigts. Len­te­ment. Pas vers le verre — vers le pied du verre, cette zone neutre, ce no man’s land de cris­tal entre le comp­toir et le liquide. Ses doigts effleu­rèrent le pied du tum­bler. Les traces de ses doigts appa­rurent sur la buée — des empreintes ovales, trans­lu­cides, qui s’ef­fa­cèrent presque aus­si­tôt, absor­bées par l’hu­mi­di­té de l’air. Puis elle sou­le­va le verre et but.

Elle buvait les yeux fer­més. Sar­to l’a­vait remar­qué la pre­mière fois qu’elle était venue, des mois plus tôt — elle fer­mait les yeux à la pre­mière gor­gée, comme on ferme les yeux pour écou­ter de la musique ou pour embras­ser quel­qu’un, et ce geste infime, cette capi­tu­la­tion des pau­pières, cette céci­té volon­taire de l’ins­tant, don­nait à l’acte de boire une gra­vi­té, une inti­mi­té, une sen­sua­li­té qui n’ap­par­te­naient qu’à elle. Quand elle rou­vrait les yeux, son regard avait chan­gé — il était plus doux, plus lent, comme si l’a­mer­tume du gin pahit avait dénoué quelque chose en elle, un nœud que la cha­leur seule ne par­ve­nait pas à défaire.

— Il fait chaud, dit-elle.

Ce n’é­tait pas une obser­va­tion. C’é­tait une offrande — un mot posé sur le comp­toir, à côté du verre, pour que Sar­to le prenne ou le laisse, comme il vou­drait. Dans la socié­té de l’Ho­tel Oranje, les bar­men ne par­laient pas aux clientes. Ils ser­vaient, ils sou­riaient, ils dis­pa­rais­saient. Mais Alma ne venait pas pour être ser­vie. Elle venait pour cette chose — cette pré­sence par­ta­gée, ce silence habi­té, ce lien ténu entre deux per­sonnes que tout sépa­rait et que rien ne reliait sinon un comp­toir en teck et un verre de gin amer.

— Oui, dit Sarto.

Il ne dit rien d’autre. Il reprit un verre et recom­men­ça à l’es­suyer. Le chif­fon tour­nait. Les ven­ti­la­teurs tour­naient. L’air tour­nait. Tout tour­nait dans cette pièce, tout décri­vait des cercles lents, des orbites de cha­leur et de silence, et au centre de ces cercles il y avait le comp­toir, le verre, la femme, l’homme, et entre eux cet espace de soixante cen­ti­mètres de teck poli qui était à la fois un mur et un pont, une fron­tière et une invitation.

Alma posa le verre. Le gin avait bais­sé d’un doigt. Les gla­çons fon­daient — ils avaient per­du leurs arêtes, ils étaient deve­nus lisses, trans­lu­cides, réduits à des formes molles qui s’en­tre­cho­quaient dou­ce­ment quand elle remuait le verre, avec un tin­te­ment cris­tal­lin qui était la musique propre de ce moment, la bande-son de l’après-midi.

— À Pasu­ruan, dit-elle, les champs de canne brûlent en ce moment.

Sar­to leva les yeux. Elle ne le regar­dait pas — elle regar­dait le verre, ou peut-être les gla­çons dans le verre, ou peut-être quelque chose au-delà du verre que lui ne pou­vait pas voir.

— On brûle les champs avant la récolte, dit-elle. Pour net­toyer. Les feuilles sèches, les ser­pents, les rats. Tout brûle. La nuit, on voit les flammes depuis la véran­da de la mai­son. Et l’o­deur — l’o­deur du sucre qui brûle, du cara­mel noir, ça enva­hit tout, ça entre dans les vête­ments, dans les che­veux, dans les draps. On se couche dans l’o­deur du sucre brû­lé et on se réveille dedans.

Elle par­lait sans le regar­der, et Sar­to écou­tait sans la regar­der, et cette double absence de regard créait para­doxa­le­ment une inti­mi­té plus grande que n’im­porte quel face-à-face — comme deux pas­sa­gers dans un train qui parlent en regar­dant par la fenêtre et qui se confient des choses qu’ils ne se confie­raient jamais les yeux dans les yeux.

— Mon mari dit que l’o­deur part après une semaine, dit-elle. Ce n’est pas vrai. Elle ne part jamais. Elle se cache dans les fibres, dans le bois de la mai­son. Elle attend.

— Le rawon, dit Sarto.

Alma le regar­da. C’é­tait la pre­mière fois qu’il disait un mot qui n’é­tait pas une réponse de ser­vice — un mot gra­tuit, inat­ten­du, un mot qui venait de lui et non de son rôle.

— Le rawon que pré­pare ma mère, dit-il. Le bouillon est noir. Il est fait avec des noix de keluak, les noix du pan­gium. On les enterre dans la terre pen­dant des semaines pour les faire fer­men­ter. Quand on les sort, elles sont noires. Tout le bouillon devient noir. Et l’o­deur — l’o­deur de terre, de fer­men­ta­tion, de quelque chose qui a été vivant et qui est deve­nu autre chose — cette odeur reste. Sur les mains, dans la cui­sine. Elle reste.

Il s’ar­rê­ta. Il avait par­lé trop long­temps. Il le sen­tit dans le silence qui sui­vit — un silence qui n’é­tait pas gêné mais sur­pris, le silence de deux per­sonnes qui viennent de décou­vrir qu’elles parlent la même langue, une langue qui n’est ni le hol­lan­dais ni le java­nais ni le malais mais la langue des odeurs, des matières, des choses qui res­tent quand tout le reste s’en va.

Alma sou­rit. Pas un grand sou­rire — un fré­mis­se­ment des lèvres, un plis­se­ment des yeux, quelque chose qui pas­sa sur son visage comme une ombre de nuage passe sur un champ, vite, sans bruit.

— Le sucre brû­lé et le bouillon noir, dit-elle. Nos deux odeurs.

Le pos­ses­sif — nos — res­ta un ins­tant en sus­pen­sion dans l’air chaud du bar, entre les ven­ti­la­teurs et le comp­toir, entre le verre de gin et le chif­fon, et Sar­to sen­tit quelque chose bou­ger en lui, pas dans son ventre ni dans sa poi­trine mais plus bas, plus pro­fond, dans cette zone du corps qui n’a pas de nom et qui est le siège des choses qu’on ne devrait pas sen­tir, qu’on ne devrait pas nour­rir, qu’on ne devrait pas lais­ser gran­dir parce qu’elles ne mènent nulle part, ou plu­tôt parce qu’elles mènent exac­te­ment là où il ne faut pas aller.

Alma finit son gin. Les gla­çons avaient fon­du — il ne res­tait dans le verre qu’un fond d’eau tein­tée de rose, tiède déjà, l’ombre d’un cock­tail, le sou­ve­nir d’un froid. Elle posa le verre. Ses doigts res­tèrent un ins­tant sur le comp­toir — à plat, immo­biles, les ongles courts et sans ver­nis, les pha­langes légè­re­ment dorées par le soleil — et Sar­to vit ses doigts comme il voyait les bou­teilles sur l’é­ta­gère, avec cette atten­tion du métier qui enre­gistre tout, la dis­tance, la forme, la tex­ture, la tem­pé­ra­ture pro­bable de la peau, la courbe de l’an­nu­laire où brillait une alliance en or simple, et il sut — non pas avec sa rai­son mais avec ses mains, avec la mémoire de ses mains — que s’il avan­çait ses propres doigts de dix cen­ti­mètres sur le comp­toir, il tou­che­rait les siens, et que ce contact, ce simple effleu­re­ment de peau sur peau dans la cha­leur de l’a­près-midi, serait la fin de quelque chose et le début de quelque chose d’autre, et qu’il ne savait pas lequel des deux il crai­gnait le plus.

Il ne bou­gea pas.

Alma reti­ra sa main. Elle se leva. Elle prit son sac — un petit sac en paille tres­sée, le genre de sac que les femmes Indo por­taient au mar­ché et qui déton­nait dans le lob­by de l’Ho­tel Oranje, par­mi les sacs en cuir fran­çais et les pochettes bro­dées des Hol­lan­daises. Elle le mit sur son épaule.

— Mer­ci, Sarto.

Elle dit son nom. Pas mon­sieur, pas bar­man, pas le silence habi­tuel qu’on réserve à ceux qui servent — son nom, pro­non­cé avec la voyelle ouverte du malais, Sar-to, deux syl­labes rondes qui rou­lèrent sur sa langue comme deux billes de verre, et ce nom dans sa bouche devint un nom dif­fé­rent, un nom qui appar­te­nait à cette heure, à ce bar, à ce comp­toir, un nom pri­vé que per­sonne d’autre n’a­vait pro­non­cé de cette façon.

Elle par­tit. Le son de ses pas — légers, pré­cis — dimi­nua dans le cou­loir qui menait au lob­by, puis dis­pa­rut. Le bar fut de nou­veau vide. Les ven­ti­la­teurs tour­naient. La lumière de l’a­près-midi cognait contre les stores de bam­bou et jetait sur le sol des barres d’or poussiéreuses.

Sar­to regar­da le comp­toir. À l’en­droit où Alma avait posé son verre, un cercle d’eau sub­sis­tait — l’empreinte du tum­bler, le fan­tôme du gin pahit, un anneau de buée qui rétré­cis­sait à vue d’œil, man­gé par la cha­leur. Dans trente secondes il aurait dis­pa­ru. Dans une minute il n’y aurait plus rien — plus de trace, plus de marque, plus de preuve que quel­qu’un s’é­tait assis là et avait bu et avait par­lé de sucre brû­lé et de bouillon noir.

Sar­to posa sa main à plat sur le cercle d’eau, à l’en­droit exact où les doigts d’Al­ma s’é­taient posés. Le teck était froid. Pas le froid de la glace — un froid plus doux, plus fugace, le froid de l’ab­sence, le froid de ce qui vient de par­tir. Il lais­sa sa main posée là un ins­tant, les yeux fer­més, et il sen­tit la cha­leur de sa paume absor­ber le froid du bois, degré par degré, jus­qu’à ce que la tem­pé­ra­ture s’é­ga­lise, jus­qu’à ce qu’il n’y ait plus de dif­fé­rence entre sa peau et le comp­toir, entre le dedans et le dehors, entre la cha­leur et le froid.

Puis il reti­ra sa main, prit un chif­fon, et essuya le comptoir.

Dehors, un ven­deur de kre­teks pas­sa dans la rue en criant son prix — seri­bu, seri­bu, mille rou­pies — et l’o­deur du girofle entra par la porte ouverte et se mêla au par­fum de véti­ver qui flot­tait encore dans l’air du bar, et les deux odeurs ensemble — le girofle et le véti­ver, la rue et la femme, le dehors et le dedans — com­po­sèrent un par­fum qui n’ap­par­te­nait à per­sonne, qui ne dure­rait pas, et que Sar­to fut le seul à respirer.

Cha­pitre 4 — La glace

La glace arri­vait à cinq heures du matin, sur un cha­riot tiré par un buffle.

C’é­tait un buffle gris, mas­sif, indif­fé­rent, dont le mufle humide effleu­rait le sol à chaque pas et dont les yeux — de grands yeux noirs, d’une dou­ceur insou­te­nable — regar­daient le monde avec cette absence totale de juge­ment qui est le propre des bêtes de somme et des saints. Il s’ap­pe­lait Bagong — du nom du bouf­fon dans le théâtre d’ombres java­nais — et il appar­te­nait à Pak Hadi, le livreur, un homme si maigre qu’on aurait pu le glis­ser entre deux planches, et dont le sarong, noué à la taille avec un nœud de marin, tom­bait sur des jambes qui sem­blaient faites uni­que­ment de cordes et de genoux.

Pak Hadi venait du port. Plus exac­te­ment, il venait de l’u­sine de glace hol­lan­daise qui se trou­vait près du port, dans un han­gar de tôle ondu­lée d’où sor­taient, dès quatre heures du matin, les blocs rec­tan­gu­laires qui allaient ali­men­ter les hôtels, les res­tau­rants, les clubs et les mai­sons des Euro­péens de Sur­abaya. L’u­sine appar­te­nait à la Neder­landsch-Indische IJs­fa­briek — un nom que Pak Hadi n’a­vait jamais su pro­non­cer et qu’il résu­mait d’un mot : pabrik, l’u­sine. L’u­sine fabri­quait le froid. Elle le fabri­quait à par­tir de l’eau du Kali­mas, fil­trée, puri­fiée, ver­sée dans des moules d’a­cier, puis gelée par un sys­tème de com­pres­seurs à ammo­niac impor­té de Rot­ter­dam qui gron­dait jour et nuit comme un ani­mal cap­tif. Le froid arti­fi­ciel dans un pays où la tem­pé­ra­ture ne des­cen­dait jamais en des­sous de vingt-cinq degrés — c’é­tait une des conquêtes les plus pures, les plus absurdes, les plus magni­fiques de l’empire colo­nial. Fabri­quer ce qui n’exis­tait pas. Impo­ser à la nature ce qu’elle refu­sait de donner.

Sar­to atten­dait le cha­riot dans la cour de ser­vice, à l’ar­rière de l’hô­tel. La cour de ser­vice était un monde à part — un monde que les clients ne voyaient jamais, ou fei­gnaient de ne pas voir, sépa­ré du lob­by et des jar­dins par un mur blanc per­cé d’une porte étroite que les boys fran­chis­saient des dizaines de fois par jour en pas­sant d’un uni­vers à l’autre, du visible à l’in­vi­sible, du marbre au ciment. Le sol de la cour était en terre bat­tue. Des cageots vides s’empilaient contre le mur. Un chat tigré dor­mait sur un sac de riz. Et au fond, sous un auvent de palmes, la buan­de­rie de Njai Kenan­ga exha­lait ses vapeurs de savon et d’a­mi­don, comme une forge d’où sor­taient non pas des épées mais des draps.

Le cha­riot appa­rut au bout de la ruelle, pré­cé­dé par le bruit des roues sur les cailloux et par le souffle régu­lier de Bagong. Pak Hadi mar­chait à côté du buffle, une main sur l’en­co­lure, de l’autre main il tenait un bâton de bam­bou qu’il n’u­ti­li­sait jamais — le bâton était un acces­soire, un signe exté­rieur de fonc­tion, comme la cra­vate de Van der Bosch ou les bou­tons de man­chette des planteurs.

Sur le cha­riot, les blocs de glace.

Ils étaient enve­lop­pés dans de la paille de riz et recou­verts d’une toile de jute mouillée — deux couches d’i­so­la­tion qui ralen­tis­saient la fonte sans pou­voir l’empêcher. Quand Pak Hadi sou­le­va la toile, Sar­to vit les blocs — quatre rec­tangles trans­lu­cides, cha­cun de la taille d’un coffre à vête­ments, qui brillaient dans la lumière de l’aube comme des lin­gots d’un métal impos­sible. La sur­face des blocs était lisse, presque soyeuse, et de fines gout­te­lettes rou­laient déjà sur leurs flancs — la sueur de la glace, la preuve que le temps tra­vaillait contre elle, que la cha­leur avait com­men­cé son œuvre dès l’ins­tant où les blocs avaient quit­té l’u­sine et que rien, aucune paille, aucune toile, aucun soin, ne pou­vait arrê­ter ce pro­ces­sus — seule­ment le retar­der, le frei­ner, le regar­der s’ac­com­plir avec la rési­gna­tion de celui qui sait que toute conser­va­tion est provisoire.

Sar­to aida Pak Hadi à déchar­ger les blocs. Il fal­lait les sai­sir avec des pinces de fer — des griffes à deux mâchoires qui mor­daient la glace et la rete­naient le temps de la trans­por­ter du cha­riot à la gla­cière de l’hô­tel, une course de vingt mètres qui était une course contre le soleil. Les blocs étaient lourds — cin­quante kilos cha­cun — et glis­sants, et Sar­to sen­tait le froid irra­dier à tra­vers les pinces de fer jusque dans ses paumes, ses poi­gnets, ses avant-bras, un froid si intense après la cha­leur ambiante qu’il en deve­nait presque brû­lant, comme si le froid et le chaud, pous­sés à leur extrême, finis­saient par se confondre et par pro­duire la même sen­sa­tion — celle d’un contact avec quelque chose de plus grand que soi.

— Du monde à l’hô­tel ? deman­da Pak Hadi en s’é­pon­geant le front avec un coin de son sarong.

— L’i­nau­gu­ra­tion dans douze jours, dit Sar­to. Il va fal­loir dou­bler les livraisons.

Pak Hadi hocha la tête. Il remon­ta sur le cha­riot, don­na à Bagong une tape sur l’en­co­lure — le signal du départ — et le buffle se remit en marche, lent, sou­ve­rain, tirant der­rière lui le cha­riot vide dont les planches mouillées fumaient dans l’air du matin.

Sar­to refer­ma la gla­cière. Le zinc cla­qua. Le froid était enfer­mé. Il dure­rait ce qu’il durerait.

Il res­ta un moment dans la cour de ser­vice, ados­sé au mur, et il regar­da l’hô­tel depuis cet envers que per­sonne ne mon­trait dans les bro­chures — la face cachée du luxe, l’en­vers du décor, l’ar­rière-bou­tique de l’é­lé­gance. D’i­ci, l’Ho­tel Oranje n’é­tait pas un palais — c’é­tait une machine. Une machine à pro­duire du confort dans un envi­ron­ne­ment hos­tile, une machine à main­te­nir l’illu­sion que les tro­piques pou­vaient être civi­li­sés, domes­ti­qués, rame­nés aux stan­dards d’un salon de La Haye ou d’Am­ster­dam. Et cette machine avait besoin de bras — des dizaines de bras java­nais, chi­nois, madu­rais, qui fai­saient tour­ner les rouages, por­taient les charges, lavaient le linge, cui­si­naient les repas, sou­riaient aux clients, et dis­pa­rais­saient ensuite par la porte de ser­vice, comme des acteurs qui quittent la scène par les coulisses.

La porte de la buan­de­rie s’ou­vrit. Njai Kenan­ga sor­tit, un panier de linge sur la hanche. Ses che­veux blancs étaient tirés en chi­gnon ser­ré. Son visage — un réseau de rides fines comme les cra­que­lures d’une pote­rie ancienne — ne tra­his­sait ni fatigue ni impa­tience, seule­ment cette atten­tion conti­nue, cette vigi­lance de tous les ins­tants, qui était sa façon d’être au monde.

— La glace est arri­vée, dit Sarto.

— La glace arrive tou­jours, dit Kenan­ga. Et elle fond toujours.

Elle posa le panier à terre et s’as­sit sur un cageot retour­né. Sar­to s’ac­crou­pit à côté d’elle. Entre eux, le silence avait une tex­ture fami­lière — pas le silence gêné des gens qui n’ont rien à se dire, mais le silence confor­table de ceux qui se connaissent assez pour ne pas avoir besoin de rem­plir l’air de mots. Kenan­ga était pour Sar­to quelque chose qui n’a­vait pas de nom dans la hié­rar­chie de l’hô­tel — ni une mère, ni une supé­rieure, ni une amie, mais une sorte de bous­sole vivante, un repère fixe dans un monde de mou­ve­ments et de faux-semblants.

— Meneer Van der Bosch veut que le linge soit chan­gé trois fois par jour pen­dant l’i­nau­gu­ra­tion, dit Kenan­ga. Trois fois. Comme si la sueur des riches sen­tait plus mau­vais la troi­sième heure que la première.

Sar­to sou­rit. Kenan­ga avait cette façon de dire les choses — sèche, pré­cise, sans méchan­ce­té appa­rente — qui déca­pait les situa­tions comme un acide doux. Elle ne se plai­gnait jamais. Elle consta­tait. Et ses constats avaient la force des choses évi­dentes qu’on ne veut pas voir.

— Il paraît qu’un acteur de ciné­ma va venir, dit Sar­to. Un Amé­ri­cain. Petit, avec une moustache.

— Les Hol­lan­dais aiment les célé­bri­tés, dit Kenan­ga. Ça les ras­sure. Ça leur prouve qu’ils existent.

Elle se leva, reprit son panier. Avant de ren­trer dans la buan­de­rie, elle se tour­na vers Sarto.

— Tuan Sar­kies, dit-elle. Lucas Mar­tin. Quand il a ouvert cet hôtel, il m’a dit une chose. Il m’a dit : « Kenan­ga, un hôtel n’est pas un bâti­ment. Un hôtel, c’est une pro­messe. » Je lui ai deman­dé : « Une pro­messe de quoi ? » Il n’a pas su répondre.

Elle ren­tra dans la buan­de­rie. La vapeur l’a­va­la. Le bruit des bas­sines reprit — un cla­po­tis régu­lier, métho­dique, ponc­tué par le frot­te­ment du linge sur les planches de lavage, et ce son, joint à l’o­deur d’a­mi­don et de savon de Mar­seille, était le bat­te­ment de cœur sou­ter­rain de l’hô­tel, la mélo­die invi­sible sans laquelle tout le reste — le lob­by, le bar, les lustres, les orchi­dées — n’au­rait été qu’un décor vide, un théâtre sans machinerie.

Sar­to ren­tra par le cou­loir de ser­vice. Il lon­gea les cui­sines — une caverne de vapeur et de bruit où le chef, un Hol­lan­dais court sur pattes nom­mé Ver­meer, hur­lait des ordres en hol­lan­dais à une bri­gade de cui­si­niers java­nais qui répon­daient en malais, et où les odeurs de beurre fon­du, de noix de mus­cade, de lait de coco et de pâte de cre­vettes se mêlaient en un brouillard olfac­tif si dense qu’on pou­vait le tou­cher. Des cas­se­roles de cuivre pen­daient au pla­fond comme des cloches. Un com­mis décou­pait des oignons rouges avec une rapi­di­té de pres­ti­di­gi­ta­teur, les larmes cou­lant sur ses joues sans qu’il ralen­tisse d’un geste. Un autre écra­sait des épices dans un mor­tier de pierre — cur­cu­ma, galan­gal, citron­nelle, piment — et le pilon frap­pait le mor­tier avec un rythme régu­lier, sourd, qui res­sem­blait à un bat­te­ment de tam­bour très lent.

Il pas­sa devant la réserve, véri­fia les caisses de cham­pagne que De Groot & Zonen avait livrées la veille — douze caisses de Veuve Clic­quot, éti­quettes jaunes, qui atten­daient dans l’obs­cu­ri­té fraîche comme des pro­messes non tenues. Il comp­ta les bou­teilles. Cent qua­rante-quatre. Assez pour une soi­rée, si les invi­tés buvaient comme ils buvaient d’ha­bi­tude, c’est-à-dire comme s’ils avaient soif depuis leur nais­sance et que cette soif ne s’é­tein­drait qu’à leur mort.

Il remon­ta au bar. La lumière du matin avait chan­gé — elle était pas­sée du gris-rose au jaune, puis au blanc, et main­te­nant elle com­men­çait à prendre cette inten­si­té de forge qui serait son registre jus­qu’au soir. Le ther­mo­mètre accro­ché der­rière le comp­toir — un ins­tru­ment hol­lan­dais en lai­ton et en verre, gra­dué en Fah­ren­heit comme en Cel­sius, comme si la tem­pé­ra­ture avait besoin de deux langues pour être com­prise — indi­quait trente-deux degrés. Il en indi­que­rait trente-huit à midi. Il en indi­que­rait encore trente à minuit. La courbe de tem­pé­ra­ture à Sur­abaya n’é­tait pas une courbe — c’é­tait un pla­teau, une ligne presque droite, un hori­zon de cha­leur qui ne connais­sait ni pic ni creux, seule­ment des varia­tions si faibles qu’elles étaient imper­cep­tibles à qui­conque n’a­vait pas appris à les lire avec son corps.

Sar­to avait appris.

Il sen­tait les degrés comme d’autres sentent le vent — dans la nuque, dans les paumes, dans cette zone entre les omo­plates où la sueur naît en pre­mier. Un degré de plus, et les clients com­man­daient davan­tage de gin. Deux degrés de plus, et ils com­man­daient de la bière. Trois degrés de plus, et ils ne com­man­daient plus rien — ils res­taient assis, hébé­tés, le regard vitreux, vain­cus par la cha­leur comme des boxeurs vain­cus au der­nier round, et Sar­to leur appor­tait de l’eau gla­cée sans qu’ils l’aient deman­dée, parce que c’é­tait son tra­vail de savoir ce dont les gens avaient besoin avant qu’ils ne le sachent eux-mêmes.

Le pre­mier client entra à onze heures. Un plan­teur de tabac de Jem­ber, recon­nais­sable à ses mains — des mains énormes, tan­nées, aux ongles bor­dés de terre, des mains qui avaient pal­pé des mil­liers de feuilles de tabac et qui se refer­maient autour du verre de genièvre avec la même auto­ri­té qu’au­tour d’une feuille qu’on juge, qu’on pèse, qu’on accepte ou qu’on rejette. Il but trois genièvres en une heure, par­la du prix du tabac qui bais­sait, de la bourse d’Am­ster­dam qui trem­blait, des nou­velles de là-bas — daar, disaient les Hol­lan­dais pour par­ler de la Hol­lande, là-bas, comme si leur pays natal était un lieu vague, loin­tain, presque ima­gi­naire, un endroit dont on par­lait avec nos­tal­gie sans avoir la moindre inten­tion d’y retourner.

Sar­to écou­ta. Il écou­tait tou­jours. Pas par curio­si­té — par métier, et par quelque chose de plus que le métier, quelque chose qui res­sem­blait à de la com­pas­sion sans en être tout à fait, parce que la com­pas­sion sup­pose qu’on se mette à la place de l’autre, et que Sar­to ne se met­tait jamais à la place de per­sonne. Il res­tait à la sienne — der­rière le comp­toir, les mains sur le teck, le chif­fon à por­tée de main — et de là, il regar­dait le monde défi­ler avec cette atten­tion patiente, inépui­sable, qui était son don et peut-être sa malédiction.

Le plan­teur finit son troi­sième genièvre, lais­sa un billet frois­sé sur le comp­toir, et par­tit en oscil­lant légè­re­ment, comme un arbre qu’un vent invi­sible fait tan­guer. Le bar se vida de nou­veau. La glace fon­dait dans la gla­cière. Le ther­mo­mètre mon­tait. Et Sar­to, seul dans le silence du milieu de jour­née, pré­pa­ra un gin pahit que per­sonne ne lui avait com­man­dé — le même gin, le même tum­bler, les mêmes trois gla­çons, les mêmes trois gouttes d’An­gos­tu­ra — et le posa sur le comp­toir, à l’en­droit exact où Alma s’as­seyait, et le regar­da fondre.

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