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Gin Pahit

Gin PAHIT

Cha­pitres 13 à 16

Cha­pitre 13 — La soi­rée (Pre­mière partie)

À sept heures, l’Ho­tel Oranje s’alluma.

Pas d’un coup — par degrés, par vagues, comme un orga­nisme qui s’é­veille. D’a­bord les torches dans le jar­din — les ouvriers les allu­mèrent une par une avec de longues mèches imbi­bées de kéro­sène, et les flammes mon­tèrent dans l’air du soir, orange, trem­blantes, pro­je­tant sur les fran­gi­pa­niers et les mas­sifs d’hi­bis­cus des ombres dan­santes qui trans­for­maient le jar­din en forêt de théâtre d’ombres. Puis les lam­pions — des dizaines de lam­pions de papier, rouges, jaunes, blancs, ten­dus entre les arbres sur des fils de cuivre, qui s’al­lu­mèrent ensemble quand un boy action­na le com­mu­ta­teur élec­trique et qui jetèrent sur l’herbe, sur les dalles, sur les visages, une lumière fes­tive, enfan­tine, qui sen­tait la fête de vil­lage autant que le gala colo­nial. Puis les lustres du lob­by — les grands lustres Art Déco de l’ex­ten­sion neuve, avec leurs pen­de­loques de cris­tal taillé qui cap­taient la lumière des ampoules élec­triques et la redis­tri­buaient en éclats iri­sés sur les murs de stuc, sur le marbre du sol, sur le chrome des rampes, comme si l’hô­tel tout entier avait été sau­pou­dré de diamants.

Sar­to était au bar. Sa veste de ser­vice — blanche, bou­ton­née, col mon­tant, impec­cable — le ser­rait aux épaules. Ses deux assis­tants — Rah­mat, un Madu­rais taci­turne qui mesu­rait deux mètres et dont les mains énormes mani­pu­laient les verres avec une déli­ca­tesse de sage-femme, et Yusuf, un Java­nais de vingt ans, vif comme un lézard, qui cou­rait entre le bar et les tables avec une vélo­ci­té qui défiait les lois de la phy­sique tro­pi­cale — étaient en place, ali­gnés der­rière le comp­toir, les mains dans le dos, le regard droit.

Le pichet de Tun­jun­gan atten­dait dans la gla­cière. La boîte de san­tal de Liem atten­dait sous le comp­toir. Les bou­teilles étaient ali­gnées. Les verres étaient prêts. La glace était taillée — cin­quante kilos de glace, le double de la ration nor­male, et Pak Hadi avait dû faire trois voyages avec Bagong pour tout livrer, et le buffle, au troi­sième voyage, avait regar­dé Sar­to avec une expres­sion de reproche bovin qui avait failli le faire rire.

Les pre­miers invi­tés arri­vèrent à sept heures et quart.

Ils entrèrent par la porte prin­ci­pale — les hommes en cos­tume blanc ou en smo­king tro­pi­cal, les femmes en robes longues, en soie, en mous­se­line, en batik de céré­mo­nie pour les quelques épouses Indo qui avaient été invi­tées, et la lumière des lustres les accueillit et les enve­lop­pa et les trans­for­ma en per­son­nages de roman, en figures de légende, en acteurs d’une pièce dont per­sonne ne connais­sait le texte mais dont tout le monde connais­sait le décor. Ils venaient de par­tout — des plan­ta­tions de Pasu­ruan et de Malang, des bureaux de la KPM et de la Banque de Java, des casernes de la KNIL et de la marine royale, des consu­lats et des rési­dences, des clubs et des loges — et ils conver­geaient vers l’Ho­tel Oranje comme les affluents convergent vers un fleuve, por­tés par le cou­rant de la vani­té, de la curio­si­té, de l’en­nui, et de ce besoin irré­pres­sible qu’ont les com­mu­nau­tés colo­niales de se ras­sem­bler pério­di­que­ment pour se prou­ver qu’elles existent encore.

Le bar fut pris d’as­saut en vingt minutes.

Sar­to tra­vailla. Il tra­vailla comme il n’a­vait jamais tra­vaillé — pas plus vite, non, parce que la vitesse n’é­tait pas son registre, mais avec une inten­si­té concen­trée, une den­si­té de geste, une éco­no­mie de mou­ve­ment qui fai­sait que chaque cock­tail pré­pa­ré sem­blait ne coû­ter aucun effort, comme si les bou­teilles se sou­le­vaient d’elles-mêmes, comme si les gla­çons tom­baient d’eux-mêmes, comme si les verres se rem­plis­saient par la seule force de la volon­té. Genièvre pour les plan­teurs. Cham­pagne pour les épouses. Gin tonic pour les mili­taires. Whis­ky soda pour le consul bri­tan­nique. Et le Tun­jun­gan — le cock­tail de l’i­nau­gu­ra­tion, la créa­tion de Sar­to — qu’il pro­po­sa aux curieux, aux auda­cieux, à ceux qui vou­laient essayer quelque chose de nou­veau et qui décou­vraient, en por­tant le verre à leurs lèvres, un goût qu’ils n’a­vaient jamais goû­té, un goût qui n’é­tait ni hol­lan­dais ni java­nais mais les deux, et qui leur fai­sait ouvrir les yeux et lever le sour­cil et dire — qu’est-ce que c’est ? — et Sar­to répon­dait — le Tun­jun­gan, meneer — et le nom, dans sa bouche, son­nait comme le nom d’un lieu qu’on vient de découvrir.

À huit heures, on pas­sa dans le jar­din pour le dîner.

La rijst­ta­fel fut ser­vie. Trente-deux boys en sarong blanc et veste bou­ton­née sor­tirent des cui­sines en file indienne, cha­cun por­tant un plat, et ils s’a­li­gnèrent autour de la grande table dres­sée sous les lam­pions — une table de trente mètres, cou­verte de nappes blanches, d’ar­gen­te­rie, de por­ce­laine, et de bou­quets d’or­chi­dées dis­po­sés tous les deux mètres comme des balises — et au signal de Ver­meer, ils posèrent les plats en même temps, dans un mou­ve­ment syn­chrone qui arra­chèrent un mur­mure d’ad­mi­ra­tion aux convives. Le riz blanc, au centre, fumant, imma­cu­lé. Et autour du riz, les trente-deux plats — le ren­dang, le gado-gado, le sam­bal goreng, le per­ke­del, le sayur lodeh, le serun­deng, et tous les autres, cha­cun dans son bol de por­ce­laine, cha­cun avec sa cuillère d’argent, cha­cun exha­lant sa vapeur et son par­fum, et le tout — la somme de ces trente-deux par­fums — créant un nuage olfac­tif qui mon­ta dans l’air du soir comme un encens, comme une prière païenne adres­sée au dieu de l’ap­pé­tit et de l’abondance.

On man­gea. On man­gea beau­coup. On man­gea avec cette avi­di­té qui prend les gens quand la nour­ri­ture est gra­tuite et que la cha­leur et l’al­cool ont ouvert les vannes de la gour­man­dise. Les plan­teurs se res­ser­vaient de ren­dang avec des gestes de bûche­rons. Les épouses picorent le gado-gado du bout de la four­chette, sou­cieuses de leurs robes. Les mili­taires englou­tis­saient le sam­bal goreng comme s’ils pre­naient d’as­saut une posi­tion enne­mie. Et le riz dimi­nuait — la mon­tagne blanche fon­dait à vue d’œil, comme la glace de la gla­cière, comme tout fon­dait à Sur­abaya, iné­luc­ta­ble­ment, joyeusement.

Puis l’or­chestre.

Un ensemble de chambre hol­lan­dais — vio­lon, vio­lon­celle, pia­no — avait été ins­tal­lé sous un auvent, à l’ex­tré­mi­té du jar­din. Ils jouèrent du Strauss. Des valses de Vienne dans la nuit de Java — et l’in­con­grui­té de cette musique, sous ces étoiles équa­to­riales, dans cette cha­leur de four, avec les fran­gi­pa­niers et les geckos et l’o­deur du girofle, était si totale, si magni­fique, si absurde, que Sar­to, depuis le bar, en fut presque ému. La valse mon­tait dans l’air tiède, tour­nait, reve­nait, repar­tait, et les couples dan­sèrent — quelques couples, les plus jeunes, les plus ivres — sur l’herbe du jar­din, entre les torches, et leurs ombres tour­naient avec eux, agran­dies par la lumière des flammes, comme des géants qui dansent avec des nains.

Puis le gamelan.

Van der Bosch avait pré­vu la tran­si­tion — ou plu­tôt, il l’a­vait impo­sée, parce que l’i­dée de faire jouer un game­lan après un orchestre de chambre hol­lan­dais lui sem­blait le sum­mum de l’es­prit colo­nial éclai­ré, la preuve vivante que l’Ho­tel Oranje était un lieu de ren­contre entre les cultures, un pont entre les civi­li­sa­tions. Sar­to, lui, savait que le pont n’exis­tait pas — que le game­lan après Strauss, c’é­tait deux mondes mis côte à côte sans se tou­cher, comme le quar­tier euro­péen et Kem­bang Jepun de part et d’autre du Jem­ba­tan Merah.

Les musi­ciens prirent place dans le jar­din. Sept hommes en tenue de céré­mo­nie java­naise — sarong de batik, veste noire, blang­kon sur la tête — assis en tailleur devant leurs ins­tru­ments de bronze et de bois. Le pre­mier gong frap­pa. Le son — grave, rond, immense — tra­ver­sa le jar­din, les lam­pions, les convives, les verres de cham­pagne, et s’en alla mou­rir quelque part au-des­sus de Jalan Tun­jun­gan, dans la nuit de Sur­abaya. Et les Hol­lan­dais — les plan­teurs, les épouses, les mili­taires — écou­tèrent avec cette poli­tesse atten­tive que les colo­ni­sa­teurs réservent aux arts indi­gènes, une poli­tesse qui dit : c’est char­mant, c’est exo­tique, c’est pit­to­resque — sans jamais dire : c’est beau, parce que le mot beau, dans leur bouche, était réser­vé à Strauss, à Rem­brandt, aux tulipes, aux choses qui leur appartenaient.

Sar­to écou­ta depuis le bar. Il fer­ma les yeux. Le game­lan tour­nait. Le monde tour­nait. Et entre les deux — entre la musique qui tour­nait et le monde qui tour­nait — il y avait l’ins­tant pré­sent, ce point fixe autour duquel tout gra­vi­tait, et ce point fixe était le comp­toir, le teck, les mains de Sar­to posées à plat sur le bois.

Alma était là.

Il l’a­vait vue entrer dans le jar­din à huit heures — en robe de soie jaune, la plus belle robe qu’il eût jamais vue, une robe qui tom­bait sur son corps comme de l’eau, qui épou­sait ses épaules, sa taille, ses hanches, et qui brillait dans la lumière des lam­pions comme un lin­got de soleil. Elle était seule. Son mari n’é­tait pas venu — il était à Malang, ou à Pasu­ruan, ou nulle part, dans cet ailleurs vague où les maris absents résident quand ils n’ont pas d’ex­cuse pré­cise. Elle avait bu du cham­pagne pen­dant le dîner — Sar­to l’a­vait vue, de loin, lever sa coupe, la vider, la tendre pour qu’on la rem­plisse — et ses joues avaient pris cette cou­leur de pêche mûre que l’al­cool et la cha­leur don­naient à sa peau dorée.

Elle ne s’é­tait pas appro­chée du bar. Pas encore. Elle était res­tée dans le jar­din, par­mi les convives, fai­sant ce que les femmes seules font dans les fêtes colo­niales — sou­rire, acquies­cer, écou­ter les hommes par­ler des prix du sucre et des nou­velles d’Eu­rope, et attendre que la soi­rée atteigne ce point de bas­cule où les conven­tions se relâchent et où l’on peut enfin faire ce qu’on est venu faire, même si on ne sait pas encore ce que c’est.

La soi­rée tour­nait. Les verres se vidaient. La musique jouait. Les orchi­dées embau­maient. Et Sar­to, der­rière son comp­toir, dans l’ombre tiède du bar, pré­pa­rait des cock­tails, essuyait des verres, ser­vait des hommes et des femmes qui ne le voyaient pas, et regar­dait, par la porte ouverte, le jar­din illu­mi­né où deux cents per­sonnes célé­braient un monde qui n’a­vait plus que quinze ans à vivre.

Dehors, dans la rue sombre qui lon­geait l’hô­tel, Liem fumait une kre­tek, ados­sé à un lam­pa­daire. Il n’a­vait pas été invi­té. Les Chi­nois n’é­taient pas invi­tés aux galas de l’Ho­tel Oranje — ils pou­vaient y loger, y man­ger, y dépen­ser leur argent, mais les galas étaient hol­lan­dais, et les Hol­lan­dais gar­daient leurs soi­rées comme ils gar­daient leurs clubs : fer­més. Liem fumait et regar­dait les fenêtres illu­mi­nées, les ombres qui dan­saient der­rière les stores, les lam­pions dans le jar­din. Il ne fumait pas une de ses Dji Sam Soe — il fumait une kre­tek ordi­naire, une kre­tek de rue, parce que les Dji Sam Soe étaient à l’in­té­rieur, dans la boîte de san­tal, sous le comp­toir de Sar­to, et elles atten­daient leur moment.

Plus loin dans la rue, à vélo, Raden Suto­mo pas­sa. Il ne s’ar­rê­ta pas long­temps. Il ralen­tit — juste assez pour voir les lam­pions, les lustres, les uni­formes blancs, les robes longues, le spec­tacle de la richesse colo­niale éta­lée dans la nuit comme un éven­tail ouvert — et quelque chose pas­sa sur son visage, quelque chose qui n’é­tait ni de la colère ni de l’en­vie ni du mépris, mais plu­tôt une cer­ti­tude, froide, patiente, géo­lo­gique — la cer­ti­tude que tout cela fini­rait, que les lam­pions s’é­tein­draient, que les robes se fane­rait, que l’hô­tel lui-même chan­ge­rait de nom, de maître, de sens — et cette cer­ti­tude n’a­vait pas besoin de mots, pas besoin de dis­cours, elle était ins­crite dans le mou­ve­ment des pédales sur le vélo, dans la rota­tion des roues sur le maca­dam, dans la nuit elle-même qui enve­lop­pait l’hô­tel illu­mi­né comme la mer enve­loppe une île, patiente, vaste, inépuisable.

Suto­mo dis­pa­rut dans la nuit. Liem fuma sa kre­tek jus­qu’au bout, l’é­cra­sa sous son pied, et ren­tra chez lui par Kem­bang Jepun.

Et dans le jar­din de l’Ho­tel Oranje, sous les lam­pions et les étoiles, les Hol­lan­dais dansaient.

Cha­pitre 14 — La soi­rée (Deuxième partie)

La fête se dénouait comme un nœud qu’on tire.

À onze heures, le jar­din s’é­tait vidé de la moi­tié de ses convives. Les épouses étaient mon­tées les pre­mières — elles avaient dis­pa­ru par grappes de deux ou trois, leurs robes frois­sées, leurs coif­fures défaites par la cha­leur, empor­tant avec elles les restes de conver­sa­tions qu’elles fini­raient dans leurs chambres, devant le miroir, en se déma­quillant. Puis les mili­taires — rap­pe­lés par le devoir, ou par l’al­cool qui leur ordon­nait de dor­mir. Puis les fonc­tion­naires — ceux qui avaient un train à prendre le len­de­main matin, ceux dont les baboes atten­daient à la mai­son, ceux qui avaient assez bu pour être contents et pas assez pour être dangereux.

Res­taient les irré­duc­tibles. Les plan­teurs qui ne savaient pas s’ar­rê­ter. Un consul étran­ger — le Danois, qui buvait du cognac comme on boit de l’eau et qui racon­tait, à qui vou­lait l’en­tendre, la même anec­dote sur un voyage à Bali qui impli­quait une danse du kecak et un cochon de lait. Et, à une table du fond du bar, Cha­plin et God­dard, qui avaient quit­té le jar­din une heure plus tôt et s’é­taient ins­tal­lés dans un coin sombre avec une bou­teille de cham­pagne et l’air de deux per­sonnes qui ont fait leur devoir social et qui veulent main­te­nant être lais­sées en paix.

Le prince Léo­pold était mon­té. La prin­cesse Astrid l’a­vait pré­cé­dé. Van der Bosch avait fait ses adieux en ser­rant toutes les mains qu’il pou­vait ser­rer et en répé­tant — magni­fique, n’est-ce pas, magni­fique — avec la satis­fac­tion d’un homme qui a atteint le som­met de sa vie et qui ne le sait pas encore, parce que les som­mets ne se recon­naissent que de loin, quand on les a dépassés.

Le bar se décan­tait. Rah­mat et Yusuf avaient débar­ras­sé les tables du jar­din et remon­taient main­te­nant des piles d’as­siettes sales par le cou­loir de ser­vice, avec la rési­gna­tion des sol­dats qui net­toient le champ de bataille après la vic­toire. Sar­to était seul der­rière le comp­toir. Les bou­teilles avaient bais­sé — le jene­ver sur­tout, et le cham­pagne. La glace avait fon­du — il ne res­tait dans la gla­cière que quelques éclats trans­lu­cides, les der­niers sur­vi­vants des cin­quante kilos de Pak Hadi, et ils fon­daient à vue d’œil, comme les der­nières neiges d’un hiver qui s’achève.

Le Danois finit son cognac, se leva avec la pru­dence d’un funam­bule, salua la com­pa­gnie d’un geste vague et quit­ta le bar en zig­za­guant. Les plan­teurs le sui­virent. Et Sar­to se retrou­va seul avec Cha­plin et Goddard.

Il n’al­la pas vers eux. Il atten­dit. Il essuya le comp­toir. Il ran­gea les bou­teilles. Il fit ce qu’il fai­sait chaque soir — les gestes de la fer­me­ture, les gestes du rituel, les gestes qui disaient : la nuit avance, le bar se pré­pare à dor­mir. Et il attendit.

Ce fut God­dard qui vint. Elle s’ap­pro­cha du comp­toir avec la démarche souple d’une femme qui a bu juste ce qu’il faut — pas assez pour tré­bu­cher, assez pour être libre — et deman­da, dans un anglais chan­tant qui avait des accents de Sud américain :

— Two more cham­pagnes, please. And wha­te­ver that orange thing was — the cocktail.

Sar­to pré­pa­ra. Deux coupes de cham­pagne. Un Tun­jun­gan. Il posa les verres sur un pla­teau et les appor­ta à la table du fond. Cha­plin leva les yeux.

De près, l’homme était dif­fé­rent de ce que la dis­tance avait lais­sé devi­ner. Son visage — sans la mous­tache du Vaga­bond, sans le maquillage, sans le masque — était un visage ordi­naire et extra­or­di­naire à la fois. Ordi­naire par ses traits — un nez droit, des yeux bruns, un front large. Extra­or­di­naire par sa mobi­li­té — chaque muscle sem­blait indé­pen­dant, capable de bou­ger seul, de créer une expres­sion, une émo­tion, un monde, en une frac­tion de seconde. C’é­tait un visage qui ne se repo­sait jamais, même en repos — un visage dont le calme appa­rent était une forme de mou­ve­ment ralen­ti, comme le calme appa­rent de l’eau d’un fleuve dont on ne voit pas les courants.

— Thank you, dit Chaplin.

Deux mots. Pro­non­cés avec une cour­toi­sie simple, sans emphase, sans la condes­cen­dance que les Euro­péens employaient d’ha­bi­tude pour remer­cier le per­son­nel indi­gène — cette condes­cen­dance qui disait mer­ci mais signi­fiait vous pou­vez dis­po­ser. Le thank you de Cha­plin ne signi­fiait rien d’autre que thank you.

Sar­to posa le pla­teau. Il allait se reti­rer quand Cha­plin prit le verre de Tun­jun­gan, le leva à la hau­teur de ses yeux, et l’exa­mi­na avec une atten­tion d’or­fèvre — la cou­leur, la trans­pa­rence, les reflets, la buée sur la paroi. Il but une gor­gée. Ses yeux se fer­mèrent un ins­tant — un geste qui rap­pe­la à Sar­to, avec une vio­lence inat­ten­due, la façon dont Alma fer­mait les yeux en buvant son gin pahit.

— Man­go, dit Cha­plin. And gin­ger. And some­thing bitter.

— Angos­tu­ra, dit Sarto.

Cha­plin hocha la tête. God­dard goû­ta à son tour, sou­rit, dit quelque chose en anglais que Sar­to ne com­prit pas mais dont le ton était celui de l’approbation.

Puis Cha­plin fit un geste. Un geste de la main — la paume tour­née vers le haut, les doigts qui se replient len­te­ment, un par un, comme les pétales d’une fleur qui se ferme — et ce geste signi­fiait : asseyez-vous. Ou plu­tôt : res­tez. Ou plu­tôt quelque chose qui n’a­vait pas de tra­duc­tion exacte dans aucune langue, mais qui vou­lait dire : vous êtes un homme, je suis un homme, il est tard, la nuit est chaude, les conven­tions sont endor­mies, asseyez-vous.

Sar­to ne s’as­sit pas. On ne s’as­sied pas à la table des clients. Mais il res­ta. Debout, le pla­teau sous le bras, à un mètre de la table, dans cette zone inter­mé­diaire entre le ser­vice et la conver­sa­tion qui était son ter­ri­toire natu­rel, le ter­ri­toire du bar­man, l’entre-deux.

Cha­plin par­la. Pas à Sar­to — pas direc­te­ment — mais dans l’es­pace, dans l’air, comme s’il pen­sait à voix haute et que la pré­sence de Sar­to n’é­tait qu’un pré­texte, un déclen­cheur, un public d’un seul homme.

Il par­la de la cha­leur. De l’o­deur du girofle qu’il avait sen­tie en sor­tant du bateau. De Sin­ga­pour, où il avait séjour­né au Raffles — your cou­sin, dit-il en dési­gnant l’hô­tel autour de lui, et Sar­to com­prit qu’il connais­sait le lien entre les Sar­kies, entre le Raffles et l’O­ranje, et cette connais­sance, ce savoir inat­ten­du chez un acteur de ciné­ma, lui révé­la quelque chose sur Cha­plin — que l’homme regar­dait, que l’homme appre­nait, que der­rière le clown il y avait un œil, un esprit, une curio­si­té insatiable.

Il par­la de Bali, où il avait séjour­né la semaine pré­cé­dente. Des dan­seuses. De la musique — the game­lan, dit-il, et sa pro­non­cia­tion était par­faite, les trois syl­labes égales, ga-me-lan, comme s’il avait écou­té, comme s’il avait appris. Il dit que le game­lan était la musique la plus triste et la plus joyeuse qu’il eût jamais enten­due. Triste parce qu’elle tour­nait sur elle-même sans avan­cer. Joyeuse parce qu’elle ne cher­chait pas à avan­cer. It doesn’t want to go anyw­here, dit-il. It just wants to be.

God­dard s’é­tait endor­mie. Sa tête repo­sait sur l’é­paule de Cha­plin, et un sou­rire flot­tait sur ses lèvres, le sou­rire des gens qui dorment dans un lieu où ils se sentent en sécu­ri­té. Cha­plin ne bou­gea pas. Il conti­nua de par­ler — plus bas, pour ne pas la réveiller — et sa voix, réduite à un mur­mure, prit une qua­li­té de confi­dence, d’in­ti­mi­té nocturne.

Il par­la de la soli­tude. Pas avec ce mot — il ne dit jamais le mot soli­tude — mais avec d’autres mots, des mots qui tour­naient autour du sujet comme le game­lan tourne autour de sa mélo­die. Il par­la des hôtels. Des chambres. De cette sen­sa­tion de n’être nulle part, de n’ap­par­te­nir à aucun lieu, de tra­ver­ser le monde comme on tra­verse une scène — en sou­riant, en saluant, en fai­sant rire — et de se retrou­ver seul, le soir, dans une chambre incon­nue, avec le bruit des ven­ti­la­teurs et l’o­deur du linge ami­don­né, et de ne pas savoir dans quel pays on est, ni quelle heure il est, ni qui on est quand les pro­jec­teurs sont éteints.

Sar­to écou­ta. Il écou­ta comme il écou­tait tou­jours — avec tout son corps, sans juger, sans com­men­ter. Et il com­prit — pas avec des mots, pas avec la rai­son — que cet homme petit, célèbre, génial, qui fai­sait rire des mil­lions de per­sonnes, était aus­si seul que Liem dans son ate­lier, aus­si seul que Suto­mo dans la nuit, aus­si seul que Njai Kenan­ga dans sa buan­de­rie, aus­si seul que Sar­to lui-même der­rière son comp­toir. Que la soli­tude n’a­vait rien à voir avec la foule ou le silence, avec la richesse ou la pau­vre­té, avec la gloire ou l’a­no­ny­mat. Que la soli­tude était une condi­tion, comme la cha­leur — on ne l’é­vi­tait pas, on l’habitait.

Cha­plin ter­mi­na son Tun­jun­gan. Il regar­da le fond du verre — vide, tiède, avec juste un rési­du orange sur la paroi — et il dit quelque chose que Sar­to ne com­prit qu’à moi­tié, parce que l’an­glais de Cha­plin était deve­nu un mur­mure presque inau­dible, mais dont il sai­sit un mot — beau­ti­ful — et ce mot, dans la bouche de cet homme, à cette heure, dans ce bar, eut une den­si­té, un poids, une véri­té qui dépas­sait tout ce que Sar­to avait enten­du ce soir-là, toutes les féli­ci­ta­tions de Van der Bosch, tous les toasts du Résident, tous les magni­fique et les splen­dide et les mots creux du protocole.

Beau­ti­ful.

Cha­plin se leva. Dou­ce­ment, pour ne pas réveiller God­dard. Il la prit par les épaules, la gui­da vers l’es­ca­lier. Elle mar­chait les yeux mi-clos, som­nam­bule, sou­riante. Au pied de l’es­ca­lier, Cha­plin se retour­na vers Sar­to — un regard bref, direct, un regard d’homme à homme, sans rôle, sans masque — et il fit le même geste qu’à l’ar­ri­vée, cette incli­nai­son imper­cep­tible de la tête, ce salut sans mots qui conte­nait tout ce que les mots ne pou­vaient pas dire.

Puis il mon­ta l’es­ca­lier avec God­dard, et leurs pas — légers, lents, un peu vacillants — s’é­loi­gnèrent dans le cou­loir de l’é­tage et se turent.

Sar­to était seul. Le bar était vide. Les verres étaient sales. Les cen­driers étaient pleins. Les lampes brû­laient bas. Et le silence — le silence de minuit pas­sé, le silence de la fête qui s’a­chève — emplis­sait la pièce comme de l’eau emplit une bai­gnoire, len­te­ment, par le fond, jus­qu’à ce qu’il n’y ait plus d’air.

Mais le bar n’é­tait pas tout à fait vide. Un pas dans le cou­loir. Un pas lourd, un pas d’homme qui a bu et qui ne dort pas, un pas qui hésite.

Le prince Léo­pold appa­rut dans l’embrasure de la porte.

Il avait reti­ré sa veste. Sa che­mise était débou­ton­née au col. Ses che­veux — lis­sés au début de la soi­rée — étaient en désordre. Il avait l’air de ce qu’il était — un homme de trente ans, fati­gué, légè­re­ment ivre, qui ne trou­vait pas le som­meil dans un pays trop chaud.

— Le bar est fer­mé ? demanda-t-il.

Sa voix était dif­fé­rente de celle du dis­cours — débar­ras­sée du pro­to­cole, réduite à l’es­sen­tiel, la voix d’un homme qui parle à un autre homme à deux heures du matin, sans public, sans enjeu.

— Le bar est ouvert tant qu’il y a un client, dit Sarto.

Le prince sou­rit. Un sou­rire las, un sou­rire qui n’a­vait rien de royal, un sou­rire qui disait sim­ple­ment : mer­ci de ne pas me ren­voyer dans ma chambre. Il s’as­sit au comp­toir. Pas à une table — au comp­toir. À l’en­droit où Alma s’as­seyait. Et Sar­to, sans qu’on le lui demande, pré­pa­ra un der­nier cock­tail — le Tunjungan.

Le prince but. Il ne com­men­ta pas le goût. Il but comme on boit quand on a soif — pas de salive, mais d’autre chose, de pré­sence, de silence, de ce contact mini­mal avec un autre être humain qui est le der­nier recours contre l’in­som­nie et le vertige.

Ils ne par­lèrent pas tout de suite. Le silence entre eux était dif­fé­rent du silence avec Cha­plin — moins intime, plus pesant, char­gé de tout ce que le pro­to­cole avait empê­ché de dire pen­dant la soi­rée. Le prince regar­dait les bou­teilles sur l’é­ta­gère. Sar­to essuyait un verre. Les ven­ti­la­teurs tournaient.

— C’est étrange, dit le prince.

Il par­lait le fran­çais. Pas l’an­glais, pas le hol­lan­dais — le fran­çais, la langue dans laquelle il pen­sait, la langue de son édu­ca­tion, la langue qui per­met­tait, peut-être, une fran­chise que les autres langues, char­gées de pro­to­cole, interdisaient.

— C’est étrange, répé­ta-t-il. On tra­verse le monde. On serre des mains. On pro­nonce des dis­cours. On inau­gure des choses. Et le soir, dans la chambre, on se retrouve avec la même question.

Il ne dit pas quelle ques­tion. Sar­to n’en avait pas besoin. La ques­tion était dans l’air — dans la cha­leur, dans le silence, dans le verre de Tun­jun­gan qui refroi­dis­sait sur le comp­toir — et c’é­tait la ques­tion que tous les hommes se posent quand ils se retrouvent seuls dans un bar à deux heures du matin, princes ou bar­men, riches ou pauvres, la ques­tion qui n’a pas de réponse et qui n’en a pas besoin : à quoi bon ?

— La Bel­gique, dit le prince. Le Congo. Mon père. Les res­pon­sa­bi­li­tés. Les colo­nies. Tout ce poids.

Il par­lait sans regar­der Sar­to — il regar­dait le verre, le teck, le miroir der­rière les bou­teilles dans lequel se reflé­tait son propre visage, pâle, cer­né, un visage de prince épui­sé dans un bar de Sur­abaya à deux heures du matin.

— Vous croyez que tout cela va durer ? demanda-t-il.

La ques­tion. La même que celle de Suto­mo, posée dans la ruelle après le game­lan. La même ques­tion, pro­non­cée par deux hommes que tout sépa­rait — un prince belge et un révo­lu­tion­naire java­nais — et qui pour­tant, au fond, au cœur de la nuit, se rejoi­gnaient dans le même doute, le même ver­tige, la même intui­tion que le monde qu’ils habi­taient — cha­cun à sa manière, cha­cun de son côté du comp­toir, cha­cun de son côté de l’his­toire — était un monde pro­vi­soire, un décor, un théâtre d’ombres dont la lampe fini­rait par s’éteindre.

Sar­to ne répon­dit pas.

Il prit la bou­teille d’An­gos­tu­ra. Il ver­sa trois gouttes dans le verre du prince — les trois gouttes amères, les trois gouttes de véri­té dans la dou­ceur du cock­tail — et le geste, dans son silence, dans sa pré­ci­sion, dans sa sim­pli­ci­té, fut sa réponse. Pas oui, pas non, pas peut-être. Trois gouttes. L’a­mer­tume. Le réel.

Le prince regar­da les gouttes se dis­soudre dans le Tun­jun­gan. Il but. Il posa le verre. Il res­ta un moment immo­bile, les mains sur le comp­toir, comme Sar­to res­tait sou­vent — les mains à plat, les yeux mi-clos, dans cette pos­ture de pré­sence pure qui est le pri­vi­lège de ceux qui n’at­tendent rien.

Puis il se leva. Il lais­sa un billet sur le comp­toir — un billet de banque belge, pas hol­lan­dais, un billet qui ne valait rien à Sur­abaya mais qui valait tout comme geste, comme trace, comme sou­ve­nir d’un moment qui n’au­rait pas dû exis­ter et qui avait exis­té quand même.

— Mer­ci, dit-il. Bonne nuit.

— Bonne nuit, Votre Altesse.

Le prince mon­ta l’es­ca­lier. Et Sar­to res­ta seul dans le bar, avec le billet belge sur le comp­toir, les verres sales dans l’é­vier, la glace fon­due dans la gla­cière, et la boîte de san­tal de Liem qui n’a­vait pas été ouverte.

Il regar­da la boîte. Les kre­teks étaient encore là, intactes, dans leur lit de papier de soie. Le moment n’é­tait pas venu. Pas cette nuit. Pas avec un prince et un acteur pour seuls clients. Le moment vien­drait — Sar­to le savait, le sen­tait — mais il vien­drait à sa propre heure, comme le rawon vient à sa propre heure, comme le game­lan vient à sa propre heure, et for­cer le moment serait le détruire.

Il ran­gea la boîte sous le comp­toir. Il étei­gnit les lampes. Une par une. L’o­pa­line d’a­bord. Puis le pla­fon­nier. Puis la petite lampe de la réserve. Et le bar som­bra dans le noir — un noir tiède, par­fu­mé, plein des fan­tômes de la soi­rée, des rires, des verres, des musiques, des mots — et Sar­to, dans ce noir, seul, debout, les mains sur le comp­toir, écou­ta l’hô­tel respirer.

Cha­pitre 15 — L’heure bleue

Sar­to tra­ver­sa le jar­din à l’aube.

Le jar­din après la fête res­sem­blait à un champ de bataille vu au ralen­ti — un champ de bataille où les armes auraient été des verres et les vic­times des orchi­dées. Des coupes de cham­pagne ren­ver­sées gisaient dans l’herbe, cou­chées sur le flanc, le pied en l’air, comme des sol­dats fau­chés en pleine course. Des ser­viettes de lin, frois­sées, tachées de vin et de sauce, jon­chaient les tables aban­don­nées. Les lam­pions éteints pen­daient entre les arbres comme des fruits morts. Et les orchi­dées — les orchi­dées de Malang, si somp­tueuses la veille, si fières dans leurs vases de cuivre — com­men­çaient à faner, leurs pétales se recro­que­villant aux bords, per­dant leur éclat, pre­nant cette cou­leur de papier mâché que prennent les fleurs cou­pées quand la vie les quitte et que la matière reprend ses droits.

Sar­to mar­chait pieds nus. La rosée mouillait l’herbe, et ses pieds s’en­fon­çaient dans la terre molle avec cette sen­sa­tion de fraî­cheur qui était, comme chaque matin, le seul moment de grâce avant la four­naise. Il ne ramas­sait rien. Ce n’é­tait pas son tra­vail — les boys vien­draient dans une heure avec leurs balais et leurs cageots et ils ren­draient au jar­din sa pro­pre­té, son ordre, son inno­cence. Sar­to ne fai­sait que tra­ver­ser, que voir, que res­pi­rer cette odeur de len­de­main de fête qui est une des odeurs les plus mélan­co­liques du monde — un mélange de fleurs mortes, d’al­cool éva­po­ré, de cire de bou­gie refroi­die, de tabac froid et de terre mouillée, un mélange qui sen­tait le temps, le pas­sage, la preuve que ce qui a brillé peut ces­ser de briller.

Il s’ar­rê­ta devant un fran­gi­pa­nier. L’arbre avait per­du des fleurs pen­dant la nuit — des dizaines de fleurs blanches et jaunes, tom­bées sur l’herbe, qui for­maient autour du tronc un cercle par­fait, une cou­ronne, comme si l’arbre s’é­tait cou­ron­né lui-même dans l’in­dif­fé­rence de la nuit. Sar­to se pen­cha et ramas­sa une fleur. Les pétales étaient char­nus, cireux, et le par­fum — ce par­fum de fran­gi­pa­nier qui était le par­fum de Sur­abaya comme le girofle en était l’o­deur — mon­tait de la fleur avec une dou­ceur obs­ti­née, une dou­ceur qui ne se ren­dait pas, qui ne capi­tu­lait pas devant la mort du pétale mais conti­nuait de par­fu­mer, de don­ner, de s’of­frir, même après la chute.

Il mit la fleur dans sa poche.

L’hô­tel dor­mait. Les cou­loirs étaient vides. Les portes des chambres étaient fer­mées. Der­rière ces portes, les invi­tés dor­maient — les plan­teurs dans leur ivresse, les épouses dans leur fatigue, le prince dans son insom­nie, Cha­plin dans ses rêves — et l’hô­tel, vidé de ses occu­pants éveillés, rede­ve­nait ce qu’il était dans son essence : un bâti­ment, un assem­blage de pierres et de bois et de métal, un corps immo­bile dans la cha­leur, un orga­nisme au repos qui res­pi­rait par ses fenêtres entrou­vertes et par les fis­sures de ses murs et par les inter­stices de ses tuiles.

Sar­to ouvrit le bar. Les gestes du matin. Les bou­teilles, les verres, la glace — il res­tait un fond de glace dans la gla­cière, les der­niers éclats de la livrai­son monu­men­tale de la veille, des mor­ceaux minus­cules, presque liquides, qui ren­draient l’âme avant huit heures. Il les recueillit dans un seau et les ver­sa dans le bac à cock­tails. Puis il essuya le comp­toir. Le teck était frais — la fraî­cheur de l’aube, l’u­nique fraî­cheur — et sous son chif­fon, le bois exha­lait son odeur de cire et de résine, cette odeur fami­lière, constante, qui était le seul par­fum que Sar­to retrou­vait chaque matin à l’i­den­tique, le seul qui ne chan­geait pas, le seul qui ne tra­his­sait pas.

Il enten­dit les pas.

Pas les pas des boys — trop tôt. Pas les pas de Kenan­ga — trop légers. Pas les pas de Van der Bosch — trop rapides. Des pas qu’il connais­sait, des pas qu’il avait appris à recon­naître comme on recon­naît une mélo­die après les deux pre­mières notes, des pas qui se posaient sur le marbre du lob­by avec cette pré­ci­sion dis­crète, ce rythme sin­gu­lier, cette signature.

Alma entra dans le bar.

Elle n’a­vait pas dor­mi. Sar­to le vit immé­dia­te­ment — dans ses yeux, cer­nés de mauve, dans sa peau, plus pâle que d’ha­bi­tude, dans ses che­veux déta­chés qui tom­baient sur ses épaules en vagues sombres, libé­rés du chi­gnon de la veille. Elle avait chan­gé de robe — elle por­tait main­te­nant une robe simple, en coton blanc, sans orne­ment, une robe de matin, une robe de nudi­té presque, qui la mon­trait telle qu’elle était quand elle n’es­sayait pas d’être autre chose, quand elle n’é­tait ni l’é­pouse du plan­teur ni la femme Indo du gala ni la cliente du bar mais sim­ple­ment elle, Alma, un corps debout dans la lumière de l’aube.

Elle ne s’as­sit pas au comptoir.

Elle res­ta debout. Devant le comp­toir, à un mètre de Sar­to, les mains le long du corps, le sac de paille absent — elle n’a­vait pas de sac, pas de billet à lais­ser, pas d’ac­ces­soire, rien entre elle et lui que l’air du matin et le comp­toir de teck et soixante cen­ti­mètres de silence.

Sar­to posa le chiffon.

Le temps s’ar­rê­ta. Ou plu­tôt — le temps ne s’ar­rê­ta pas, parce que les ven­ti­la­teurs conti­nuaient de tour­ner et que la lumière conti­nuait de mon­ter et que la glace conti­nuait de fondre — mais quelque chose dans le temps chan­gea de tex­ture, devint plus dense, plus lourd, plus lent, comme si l’air lui-même s’é­tait épais­si autour d’eux et les main­te­nait sus­pen­dus dans l’ins­tant, deux corps immo­biles dans un monde qui bouge, deux points fixes dans le flux.

Alma dit une chose.

Une phrase courte. Directe. La seule phrase vrai­ment nue du roman. Une phrase qui n’é­tait ni une ques­tion ni une décla­ra­tion ni une invi­ta­tion mais les trois à la fois, une phrase qui venait d’un endroit d’elle-même qu’elle n’a­vait peut-être jamais visi­té, un endroit situé au-delà de la pru­dence, au-delà de la peur, au-delà de la ligne invi­sible qui sépa­rait ce qu’on pou­vait dire de ce qu’on ne pou­vait pas dire, et qui était, dans sa nudi­té, dans sa sim­pli­ci­té, aus­si ver­ti­gi­neuse qu’un plon­geon dans une eau dont on ne connaît pas la profondeur.

Sar­to ne répon­dit pas avec des mots.

Il y a des moments — rares, impré­vi­sibles, déci­sifs — où les mots ne sont pas le bon ins­tru­ment. Où les mots, avec leur pré­ci­sion, leur logique, leur capa­ci­té à décou­per le réel en caté­go­ries, en concepts, en oui et en non, tra­hi­raient ce qui a besoin d’être dit en le rédui­sant à ce qui peut être dit. Et dans ces moments, le corps prend le relais — non pas le corps du désir, non pas le corps de la pul­sion, mais le corps de la pré­sence, le corps qui est là, entier, sans masque, sans rôle, sans comp­toir entre lui et le monde.

Ce qui se pas­sa ensuite n’ap­par­te­nait qu’à eux.

Le cha­pitre ne le dit pas. Le cha­pitre s’ar­rête ici — à cette lisière entre le dicible et l’in­di­cible, entre ce que le récit peut racon­ter et ce qui appar­tient au silence. Non par pudeur — la pudeur est un luxe que Sur­abaya ne connaît pas — mais par res­pect pour cette zone de l’ex­pé­rience humaine où les mots cessent d’être utiles et où le seul témoin admis est le corps lui-même, avec sa mémoire de peau, de souffle, de chaleur.

Le blanc.

L’el­lipse.

Le silence.

Et quand le texte reprend — comme un musi­cien reprend après une pause, comme un nageur refait sur­face après un plon­geon — la lumière a chan­gé. L’aube est deve­nue le matin. Le gris-rose est deve­nu le jaune. Et Sar­to est seul au bar, debout der­rière le comp­toir, les mains posées à plat sur le teck, les yeux ouverts, le visage immobile.

Alma est par­tie. Quand, com­ment, par quelle porte — le texte ne le dit pas. Elle est par­tie comme elle venait — par ses pas, par son par­fum, par cet espace qu’elle créait et qu’elle empor­tait avec elle en par­tant. Le véti­ver flot­tait encore dans l’air du bar, mêlé à l’o­deur de la cire et du teck et du fran­gi­pa­nier que Sar­to avait dans sa poche, et ce mélange — ce mélange unique, irré­pro­duc­tible, éphé­mère — était la seule trace de ce qui s’é­tait passé.

Le comp­toir était intact. Le teck brillait. Les verres étaient ali­gnés. Les bou­teilles étaient en rang. Rien n’a­vait bou­gé. Rien n’a­vait changé.

Tout avait changé.

Sar­to prit le chif­fon et recom­men­ça à essuyer le comp­toir. Les gestes du matin. Les mêmes gestes. Le cercle du chif­fon sur le bois. Le mou­ve­ment cir­cu­laire, régu­lier, hyp­no­tique, qui fai­sait tour­ner le temps. Et dans ce geste — ce geste qu’il avait fait dix mille fois et qu’il ferait dix mille fois encore — il y avait quelque chose de nou­veau, quelque chose qui n’y était pas la veille, une qua­li­té de pré­sence, d’at­ten­tion, de gra­ti­tude peut-être, ou de tris­tesse, ou de cette chose sans nom qui est le sen­ti­ment de l’a­près — l’a­près de ce qui a été vécu et qui ne se revi­vra pas, l’a­près de l’ins­tant unique, l’a­près de la grâce.

Dehors, Sur­abaya s’é­veillait. Les kre­teks cré­pi­taient sur les seuils. Le café bouillait dans les cas­se­roles. Le Kali­mas cou­lait. Et l’Ho­tel Oranje, dres­sé au bord de Jalan Tun­jun­gan dans la lumière du matin, ouvrait ses portes au monde — au jour nou­veau, au jour d’a­près, au jour où tout recom­mence et où rien ne recom­mence, parce que le temps ne revient jamais en arrière, même quand les gestes sont les mêmes, même quand le comp­toir est le même, même quand la glace est la même.

La glace n’est jamais la même. Chaque matin, c’est une nou­velle glace qui arrive. Et chaque matin, elle fond.

Cha­pitre 16 — Après

Cha­plin par­tit le surlendemain.

Il par­tit comme il était venu — par le port, par le Flan­dria, qui leva l’ancre à l’aube avec la len­teur majes­tueuse des paque­bots qui savent que le monde les attend mais qui ne voient pas la rai­son de se pres­ser. Sar­to n’al­la pas au port. Il apprit le départ par le por­tier sikh, qui l’ap­prit du chauf­feur, qui l’ap­prit du secré­taire — la chaîne habi­tuelle, le télé­graphe des invi­sibles. Il apprit aus­si que Cha­plin, en quit­tant sa suite, avait lais­sé un pour­boire extra­va­gant au per­son­nel d’é­tage — une somme dont le mon­tant varia selon les ver­sions, mais qui, dans toutes les ver­sions, était assez impor­tante pour que les boys en parlent pen­dant des semaines, avec cette admi­ra­tion mêlée d’in­cré­du­li­té que sus­citent les gestes de géné­ro­si­té qui dépassent l’entendement.

Le prince Léo­pold et la prin­cesse Astrid par­tirent le même jour, par un autre navire, vers une autre escale — Bata­via, puis Sin­ga­pour, puis l’Eu­rope. Le prince ne repas­sa pas par le bar. Sar­to ne le revit pas. Mais le billet belge — le billet de banque qui ne valait rien à Sur­abaya — res­ta sur l’é­ta­gère du fond, der­rière les bou­teilles, plié en quatre, comme un marque-page dans un livre que per­sonne ne lirait.

L’hô­tel se dégon­fla. C’é­tait le mot — pas se cal­ma, pas retrou­va son rythme — se dégon­fla, comme un bal­lon dont on ouvre la valve, len­te­ment, par un souffle conti­nu, jus­qu’à ce qu’il ne reste plus que l’en­ve­loppe, flasque, ridée, vide de l’air qui lui avait don­né sa forme. Les orchi­dées furent reti­rées du lob­by — fanées, brunes, elles finirent dans les pou­belles de la cour de ser­vice, et leur par­fum, pen­dant un jour encore, flot­ta dans les cou­loirs comme le fan­tôme d’une fête. Les lam­pions furent décro­chés. Les torches furent reti­rées du jar­din, lais­sant dans l’herbe des trous noirs, des cica­trices de feu. Les nappes furent envoyées à la buan­de­rie de Kenan­ga, qui les lava, les ami­don­na, les repas­sa, les ran­gea dans les armoires de l’hô­tel avec le soin méti­cu­leux qu’elle met­tait en toute chose, le soin d’une femme qui savait que les armoires finissent tou­jours par se rouvrir.

Les jour­naux parurent. Le Soe­ra­baiasch Han­dels­blad publia l’ar­ticle de Dijks­tra — en pre­mière page, comme pro­mis, avec la pho­to­gra­phie de Van der Bosch posant devant la che­mi­née de la chambre 33, la main sur le man­teau, le men­ton conqué­rant. L’ar­ticle par­lait de l’i­nau­gu­ra­tion en termes élo­gieux — un triomphe, une réus­site écla­tante, la preuve de la vita­li­té de l’en­tre­prise colo­niale dans les Indes néer­lan­daises — et Sar­to, en le lisant par-des­sus l’é­paule d’un client qui avait lais­sé le jour­nal sur le comp­toir, nota que l’ar­ticle ne men­tion­nait ni le game­lan, ni les trente-deux boys de la rijst­ta­fel, ni le Tun­jun­gan, ni rien de ce qui avait été fait par des mains java­naises, chi­noises, madu­raises — comme si la fête s’é­tait faite toute seule, par la seule volon­té des Hol­lan­dais, par la seule grâce de Van der Bosch et de son cos­tume de lin blanc.

Les jours pas­sèrent. L’hô­tel reprit son rythme — le rythme des jours ordi­naires, des clients ordi­naires, des gin tonics et des genièvres et des bières Hei­ne­ken et de la cha­leur qui mon­tait et qui des­cen­dait d’un degré, d’un seul degré, sans que per­sonne ne s’en aper­çoive, sauf Sar­to, qui s’en aper­ce­vait toujours.

Liem revint au bar.

Il revint un soir, à l’heure où le comp­toir était presque vide — un seul client, un ingé­nieur des che­mins de fer qui lisait un roman hol­lan­dais en buvant du ver­mouth. Liem s’as­sit au comp­toir — pas sur le tabou­ret d’Al­ma, sur celui d’à côté — et Sar­to vit dans ses yeux quelque chose de neuf : une exci­ta­tion conte­nue, une fièvre qui n’é­tait pas celle de la chaleur.

— Un impor­ta­teur, dit Liem. Un Alle­mand. De la mai­son Behn, Meyer & Co. Il a goû­té mes kre­teks. Pas au bar — dans la rue, devant mon ate­lier. Je lui ai offert une Dji Sam Soe. Il l’a fumée. Il a fumé toute la ciga­rette. Et à la fin, il a dit : Gut. Un seul mot. Gut. Et il a com­man­dé deux cents boîtes.

Deux cents boîtes. Sar­to regar­da Liem et vit, sous la ner­vo­si­té, sous la fièvre, sous l’exal­ta­tion du mar­chand qui a fait sa pre­mière grande vente, quelque chose de plus pro­fond — une jus­ti­fi­ca­tion, une preuve, la confir­ma­tion que le rêve n’é­tait pas un rêve mais un plan, et que le plan fonc­tion­nait, et que le chiffre neuf por­tait bon­heur, et que Dji Sam Soe — deux, trois, quatre, la somme par­faite — avait un avenir.

— La boîte de san­tal, dit Liem. Tu ne l’as pas ouverte.

Ce n’é­tait pas un reproche. C’é­tait une consta­ta­tion — le constat d’un homme qui com­prend que le moment n’é­tait pas venu et qui n’en veut à per­sonne, parce que le moment est sou­ve­rain, et qu’on ne com­mande pas au moment comme on ne com­mande pas à la mousson.

— Pas encore, dit Sarto.

— Pas encore, répé­ta Liem.

Il sou­rit. Le sou­rire de patience, de cer­ti­tude lente. Le sou­rire de l’homme qui savait que le girofle fini­rait par entrer dans le bar de l’Ho­tel Oranje, non pas par la force, non pas par la ruse, mais par la seule force de son par­fum, de sa qua­li­té, de sa véri­té — et que cette entrée pren­drait le temps qu’elle pren­drait, un mois, un an, dix ans, mais qu’elle se ferait, parce que les choses vraies finissent tou­jours par trou­ver leur place, même dans les lieux qui ne sont pas faits pour elles.

Liem finit le thé que Sar­to lui avait ser­vi — du thé java­nais, amer, sans sucre, le thé de ceux qui ne boivent pas d’al­cool — et repar­tit dans la nuit de Kem­bang Jepun, une kre­tek aux lèvres, le cré­pi­te­ment du girofle trouant le silence.

Suto­mo revint aussi.

Il ne vint pas au bar — il n’y venait jamais. Il atten­dit Sar­to à la sor­tie de l’hô­tel, dans la ruelle de ser­vice, ados­sé au mur, les mains dans les poches. La nuit était chaude. Des geckos cou­raient sur le mur au-des­sus de sa tête, et leurs petits cris — tok-tok-tok — res­sem­blaient au cré­pi­te­ment des kreteks.

— Soe­kar­no sera jugé le mois pro­chain, dit Suto­mo. À Ban­dung. Devant un tri­bu­nal hollandais.

Sar­to écou­ta. Suto­mo par­lait à voix basse, non par peur — il n’a­vait pas peur, ou sa peur était d’une nature si dif­fé­rente de la peur ordi­naire qu’elle ne méri­tait pas le même nom — mais par habi­tude, par pru­dence, par cette conscience que les murs de Sur­abaya avaient des oreilles, sur­tout les murs des hôtels, sur­tout les murs des hôtels hollandais.

— Il va se défendre lui-même, dit Suto­mo. Sans avo­cat. Il va par­ler. Et ce qu’il dira, le monde entier l’entendra.

— Le monde, dit Sarto.

— Le monde, répé­ta Suto­mo. Pas les Hol­lan­dais — le monde. Ceux qui ont des oreilles pour entendre. Ceux qui savent que les empires tombent. Ceux qui savent que la glace fond.

La glace fond. Sar­to ne sut pas si Suto­mo avait choi­si cette image par hasard ou s’il l’a­vait cueillie dans une conver­sa­tion qu’ils n’a­vaient jamais eue — mais l’i­mage était juste, l’i­mage était exacte, et dans cette exac­ti­tude il y avait une poé­sie que les dis­cours poli­tiques n’a­vaient pas, une poé­sie qui venait du réel, du quo­ti­dien, du geste de Pak Hadi déchar­geant ses blocs à cinq heures du matin et de Sar­to les regar­dant fondre dans la gla­cière, degré par degré, heure par heure, inéluctablement.

— Je t’en­tends, dit Sarto.

Suto­mo hocha la tête. Il repar­tit dans la nuit. Et Sar­to ren­tra chez lui par le kam­pung, sous les étoiles de l’é­qua­teur, et le bruit de ses pas sur la terre bat­tue se mêla au bruit des geckos et des kre­teks et du Kali­mas qui cou­lait quelque part dans le noir, invi­sible, patient, inépuisable.

Les jours pas­sèrent. L’hô­tel tour­na. Le monde tourna.

Alma revint au bar. Elle revint un après-midi, à l’heure habi­tuelle — trois heures, la cha­leur maxi­male, le bar vide. Elle s’as­sit au comp­toir. Elle com­man­da un gin pahit. Sar­to le pré­pa­ra — les mêmes gestes, le même tum­bler, le même gin, les mêmes gla­çons, les mêmes gouttes d’An­gos­tu­ra. Et entre eux, le même silence — mais un silence qui avait chan­gé de cou­leur, de tex­ture, de poids. Un silence d’a­près. Un silence qui savait.

Ils ne par­lèrent pas de ce qui s’é­tait pas­sé. Ils ne par­le­raient jamais de ce qui s’é­tait pas­sé. Ce qui s’é­tait pas­sé appar­te­nait à l’aube, à l’heure bleue, à cet inter­stice entre la nuit et le jour où les règles sont sus­pen­dues et où les gestes comptent plus que les mots, et rame­ner cela dans la lumière de l’a­près-midi, dans l’es­pace du bar, devant le comp­toir de teck, aurait été le tra­hir, le réduire, le trans­for­mer en quelque chose de nom­mable alors que sa beau­té tenait pré­ci­sé­ment à ce qu’il ne pou­vait pas être nommé.

Alma but son gin pahit. Les yeux fer­més. Puis ouverts. Le regard plus doux, plus lent. Le même regard, et un autre regard.

Elle posa le verre. Elle lais­sa le billet sur le comp­toir. Elle dit :

— Mer­ci, Sarto.

Elle par­tit.

Et Sar­to res­ta. Der­rière le comp­toir. Les mains sur le teck. Le chif­fon à por­tée de main. Les bou­teilles ali­gnées. Les ven­ti­la­teurs qui tour­naient. La cha­leur qui pesait. Et dehors, Jalan Tun­jun­gan qui bour­don­nait, insou­ciante, magni­fique, aveugle — Jalan Tun­jun­gan avec ses becak et ses auto­mo­biles et ses vitrines et ses warungs et ses mar­chands de kre­teks qui criaient seri­bu, seri­bu — et les Hol­lan­dais qui mar­chaient sous les tama­ri­niers comme s’ils mar­che­raient tou­jours, comme si la rue leur appar­tien­drait tou­jours, comme si le monde ne chan­ge­rait jamais.

Njai Kenan­ga pas­sa dans le cou­loir de ser­vice avec son panier de linge. Elle ne regar­da pas Sar­to. Sar­to ne la regar­da pas. Mais quelque chose pas­sa entre eux — le même cou­rant d’air, la même recon­nais­sance muette, le salut des gens qui savent.

La lumière de l’a­près-midi cognait aux stores. Le ther­mo­mètre indi­quait trente-huit degrés. Les gla­çons fon­daient dans les verres. Et quelque part dans Kem­bang Jepun, Liem rou­lait ses kre­teks. Et quelque part dans le kam­pung, Ibu War­si­ni pilait ses épices. Et quelque part dans la ville, Suto­mo écri­vait une lettre. Et quelque part sur l’o­céan, un navire empor­tait un prince et un acteur vers d’autres rivages, d’autres hôtels, d’autres bars, d’autres comp­toirs où d’autres hommes ser­vaient d’autres verres à d’autres bouches, et le monde tour­nait, et la glace fon­dait, et le girofle brû­lait, et rien ne durait, et tout restait.

Sar­to atten­dit que le der­nier client fût par­ti. Il ran­gea les bou­teilles. Il lava les verres. Il essuya le comp­toir. Il étei­gnit les lampes — une par une, comme chaque soir. Puis il s’as­sit sur le tabou­ret d’Al­ma — le seul moment de la jour­née où il s’as­seyait de l’autre côté du comp­toir, du côté des clients, du côté de ceux qui boivent au lieu de ser­vir — et il sor­tit de sous le comp­toir la boîte de san­tal de Liem.

Il l’ou­vrit. Les vingt kre­teks étaient là, intactes, dans leur papier de soie. L’o­deur de san­tal et de girofle mon­ta dans l’air du bar fer­mé comme un encens dans une église vide. Sar­to prit une kre­tek. La pre­mière des vingt. La Dji Sam Soe. Deux, trois, quatre. Neuf. Le chiffre parfait.

Il l’al­lu­ma.

La pre­mière bouf­fée fut un monde. Le tabac, d’a­bord — doux, blond, presque timide. Puis le girofle — le cré­pi­te­ment, le tek-tek-tek qui avait don­né son nom aux kre­teks, ce son minus­cule, intime, qui était le son de Sur­abaya comme le gong était le son du game­lan. Puis la sauce — le miel de Madu­ra, la mus­cade de Ban­da, l’in­gré­dient secret que Liem ne dirait jamais à per­sonne. Et le tout — le tabac, le girofle, la sauce, le papier de maïs qui brû­lait sans goût — se fon­dait en une fumée bleue, aro­ma­tique, épaisse, qui mon­tait dans l’air immo­bile du bar et qui se dis­per­sait len­te­ment, se mêlait à l’o­deur du teck et de la cire et du gin rési­duel et du véti­ver qui flot­tait encore dans l’air comme un fan­tôme, et toutes ces odeurs ensemble — le girofle, le teck, le gin, le véti­ver, le san­tal — com­po­saient le par­fum de l’Ho­tel Oranje, le par­fum d’une soi­rée de 1930, le par­fum d’un monde qui ne savait pas qu’il allait finir.

Sar­to fuma en silence. La fumée mon­tait. Le bar était sombre. Les ven­ti­la­teurs étaient arrê­tés. La nuit de Sur­abaya entrait par la porte ouverte — son odeur de jas­min et de terre, son bruit de geckos et de kre­teks loin­taines, son souffle tiède qui ne rafraî­chis­sait rien mais qui por­tait, dans ses molé­cules, le sou­ve­nir de toutes les nuits pré­cé­dentes et la pro­messe de toutes les nuits à venir.

La kre­tek se consu­mait entre ses doigts. Le bout rou­geoyait dans le noir — un point de lumière, minus­cule, pul­sant, comme un cœur, comme un bat­te­ment, comme le signal d’un phare qui dit aux navires : je suis là, je suis là, je suis là.

L’o­deur du girofle — la même qu’au pre­mier cha­pitre. La même qu’au pre­mier matin, quand Sar­to avait ouvert les yeux dans la lumière gris-rose de l’aube et que Sur­abaya suin­tait ses pre­mières odeurs dans l’air épais. Le girofle. Le début et la fin. La boucle.

Sar­to écra­sa la kre­tek dans le cen­drier. Un filet de fumée s’en éle­va encore — le der­nier souffle, le der­nier girofle — et se dis­si­pa dans le noir.

Il se leva. Il remit le tabou­ret en place. Il fer­ma la boîte de san­tal — dix-neuf kre­teks res­tantes, dix-neuf soirs à venir, dix-neuf boucles — et la ran­gea sous le comptoir.

Puis il sor­tit par la porte de ser­vice, dans la nuit de Sur­abaya, et la ville le prit dans ses bras — la ville avec sa cha­leur et ses odeurs et ses bruits et ses ombres et ses lumières — et il mar­cha vers le kam­pung, vers sa mère, vers le rawon, vers la natte, vers le som­meil, et ses pas sur la terre bat­tue ne fai­saient aucun bruit, ou si peu, le bruit d’un homme qui rentre chez lui, le bruit le plus ancien du monde, et la nuit se refer­ma sur lui comme l’eau se referme sur un plon­geur, sans trace, sans ride, sans mémoire.

Et l’Ho­tel Oranje, der­rière lui, blanc dans la nuit, immo­bile, endor­mi, conti­nuait de pro­mettre ce qu’il avait tou­jours pro­mis — le froid dans la cha­leur, l’ordre dans le chaos, la durée dans le pas­sage — et la pro­messe tenait encore, la pro­messe tien­drait encore quelques années, quelques sai­sons, quelques mous­sons, avant que le monde ne change de nom et que l’hô­tel ne change avec lui, et que le dra­peau, en haut du mât de la chambre 33, ne soit déchi­ré par des mains jeunes et furieuses, et que le bleu ne tombe, et que le rouge et le blanc res­tent, seuls, flot­tant dans l’air de Sur­abaya comme un cri, comme un chant, comme la pre­mière note d’un game­lan qui commence.

Mais tout cela — tout cela était après.

Et cette nuit, la nuit de Sar­to, la nuit du girofle et du gin pahit et du teck et du véti­ver et du rawon et du game­lan et de la glace qui fond — cette nuit était maintenant.

Et main­te­nant suffisait.

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