Gin Pahit
Gin PAHIT
Chapitres 5 à 8
Chapitre 5 — Rawon
Le kampung commençait là où le trottoir finissait.
C’était une frontière nette, presque chirurgicale — d’un côté, le béton lisse de Jalan Tunjungan, de l’autre, la terre battue, les rigoles, les murs de bambou tressé et de tôle, les toits de tuiles rouges ou de palmes séchées qui s’empilaient les uns sur les autres dans un désordre organique, comme une forêt qui aurait poussé non pas vers le haut mais vers le dedans, chaque maison enchâssée dans la suivante, chaque ruelle débouchant sur une autre ruelle plus étroite, plus sombre, plus intime, jusqu’à ce que la notion même de rue disparaisse et qu’il ne reste plus qu’un réseau de passages, de seuils, de portes ouvertes sur des cours intérieures où la vie se faisait à ciel ouvert — la lessive, la cuisine, le bain des enfants, la sieste, la prière.
Sarto marchait pieds nus. Il avait retiré ses sandales à l’entrée du kampung, comme on retire ses chaussures à l’entrée d’une mosquée, non par obligation mais par instinct — ses pieds connaissaient cette terre, ses orteils en reconnaissaient les aspérités, les flaques, les racines affleurantes des manguiers qui poussaient entre les maisons et dont les fruits, mûrs à cette saison, tombaient dans les cours avec un bruit sourd que personne ne remarquait plus, sauf les enfants qui les ramassaient aussitôt et les ouvraient à pleines mains, le jus orange coulant sur leurs mentons et leurs poitrails nus.
Le kampung Keputran était le quartier de Sarto. Il y était né, dans une maison qu’il n’avait jamais quittée — ou plutôt qu’il quittait chaque matin pour l’hôtel et retrouvait chaque soir, comme un marin retrouve son port, avec le même mélange de soulagement et de mélancolie. La maison était petite — deux pièces séparées par un rideau de batik, une cour arrière avec un puits et un mandarinier, un toit de tuiles dont certaines, fêlées par le soleil, laissaient passer des rais de lumière qui dessinaient sur le sol des motifs changeants selon l’heure, comme un cadran solaire intime. Les murs étaient en planches de teck — du teck de récupération, coupé dans les restes d’un entrepôt colonial démoli, et qui avait gardé dans ses fibres l’odeur de la cargaison qu’il avait autrefois abrité : du coprah, disait sa mère, ou du café, on ne savait plus, mais l’odeur était là, fantôme d’un commerce oublié.
Sa mère s’appelait Ibu Warsini.
Elle était dans la cour quand il arriva, accroupie devant le mortier de pierre — le cobek — qui était aussi ancien qu’elle et peut-être davantage, un bloc de lave noire, creusé en son centre, dans lequel des générations de femmes avaient pilé des générations d’épices, si bien que la pierre elle-même était imprégnée de curcuma, de piment, de galangal, de toutes les saveurs accumulées au fil du temps, et que même vide, même propre, le mortier sentait la cuisine, comme un violon qui résonne encore après qu’on a cessé de jouer.
Ibu Warsini avait soixante ans, peut-être soixante-cinq — elle n’avait jamais su son âge exact, parce que dans le kampung de son enfance on ne comptait pas les années, on comptait les saisons de riz, les moussons, les naissances et les morts, et ces événements n’avaient pas de chiffres, seulement des noms et des histoires. Elle était petite, ramassée, avec un visage rond où les yeux — des yeux noirs, vifs, mobiles — occupaient une place disproportionnée, comme si tout le reste du visage n’existait que pour leur servir de cadre. Elle portait un kebaya de coton blanc — la blouse traditionnelle javanaise, cintrée, boutonnée sur le devant avec des broches d’or faux — et un sarong de batik noué à la taille dont le motif kawung — des cercles entrelacés, symbole des quatre éléments — était si souvent lavé que les couleurs avaient pâli jusqu’à devenir presque abstraites, comme un souvenir de motif plutôt qu’un motif.
Elle ne leva pas les yeux quand Sarto entra. Elle pilait. Le pilon frappait le mortier — tok, tok, tok — avec un rythme qui était le rythme de base de la cuisine javanaise, le tempo sur lequel tout le reste se construisait, les cuissons, les assaisonnements, les découpes. Dans le mortier, Sarto reconnut les ingrédients du bumbu rawon — la pâte d’épices qui était le fondement, l’armature, l’ossature du bouillon noir : de l’échalote, de l’ail, du curcuma frais (sa chair orange vif tachait les doigts et le pilon), du galangal coupé en tranches, de la citronnelle écrasée, du piment rouge séché, des graines de coriandre grillées, et au centre de tout cela, reines noires du mélange, les noix de keluak.
Les noix de keluak. Sarto les regarda comme on regarde un objet sacré. Elles étaient grosses comme des poings d’enfant, avec une coque rugueuse, brune, strié de nervures, et à l’intérieur — quand on les ouvrait après les avoir fait tremper pendant deux jours dans l’eau — une chair noire, crémeuse, d’un noir si profond qu’il semblait absorber la lumière, un noir qui n’était pas l’absence de couleur mais une couleur à part entière, un noir de terre, de fermentation, de quelque chose qui avait passé des semaines enfoui dans le sol et qui en ressortait transformé, comme un secret qu’on aurait enterré puis déterré et qui serait devenu, entre-temps, autre chose.
— Assieds-toi, dit Ibu Warsini.
Sarto s’assit sur le seuil de la porte, les jambes étendues dans la cour, le dos appuyé contre le chambranle. La position de l’enfance. Il avait passé des milliers d’heures assis à cet endroit exact, à regarder sa mère cuisiner, et le temps n’avait rien changé — ni la position ni le regard ni le silence entre eux, ce silence qui n’était pas l’absence de paroles mais leur forme la plus concentrée, un silence plein, fertile, dans lequel les choses se disaient sans être dites, comme dans la musique du gamelan où les notes qui ne sont pas jouées comptent autant que celles qui le sont.
Ibu Warsini ajouta les noix de keluak au mortier. Le pilon les écrasa — pas d’un coup, mais progressivement, par pressions successives, en tournant, en grattant, en ramenant la pâte vers le centre — et la chair noire se mêla aux épices oranges et rouges et produisit une pâte d’une couleur indescriptible, un brun si sombre qu’il virait au violet, au pourpre, au noir, avec des éclats de jaune et de rouge qui apparaissaient et disparaissaient dans les mouvements du pilon comme des étoiles dans un ciel de nuit.
— Le bœuf est en train de cuire, dit-elle.
Sarto tourna la tête vers le réchaud — un anglo, un foyer de terre cuite alimenté au charbon de bois, sur lequel une marmite en fonte émaillée laissait échapper un filet de vapeur. L’odeur du bœuf qui mijotait — pas encore l’odeur du rawon, pas encore le noir, mais déjà la viande qui se défaisait lentement dans l’eau, libérant ses sucs, ses graisses, ses parfums animaux — se mêlait à l’odeur des épices pilées et à l’odeur du charbon et à l’odeur du mandarinier et à l’odeur de la terre mouillée de la cour et à toutes les autres odeurs du kampung qui entraient par les murs, par le toit, par les interstices de la maison qui n’était pas fermée — qui n’avait jamais été fermée, qui ne savait pas être fermée — et qui laissait le monde entrer et sortir à sa guise, comme un corps qui respire.
Ibu Warsini versa la pâte d’épices dans la marmite. Le bumbu tomba dans le bouillon et l’effet fut immédiat — le liquide changea de couleur, passant du gris clair au brun, puis au brun foncé, puis au noir, un noir de plus en plus profond, de plus en plus opaque, un noir qui semblait ne pas avoir de fond, qui absorbait la lumière et la cuillère et le regard, et l’odeur — l’odeur monta d’un coup, envahit la cour, envahit la maison, envahit les poumons de Sarto, une odeur de terre et de nuit, de racine et de temps, une odeur qui était la signature de Surabaya, plus encore que le girofle, plus encore que le petis, une odeur qu’on ne pouvait pas reproduire ailleurs, parce qu’elle avait besoin de cette terre, de cette eau, de ces noix enterrées dans cette boue, de cette chaleur.
— Il sera prêt dans deux heures, dit Ibu Warsini.
Deux heures. Le rawon ne se pressait pas. Il obéissait à son propre temps — un temps long, circulaire, le temps des choses qui mijotent et qui n’ont pas besoin qu’on les surveille, seulement qu’on les laisse faire. Ibu Warsini s’assit à côté de son fils, sur le seuil, et ils restèrent là, côte à côte, sans parler, regardant la cour, le mandarinier, le ciel qui virait au blanc de midi, et la marmite qui murmurait sur le feu comme une voix qui raconte une histoire très ancienne, très lente, à quelqu’un qui l’a déjà entendue cent fois et qui veut l’entendre encore.
— Ton père, dit Ibu Warsini.
Sarto ne bougea pas. Ce n’était pas une question, pas un début de conversation — c’était un seuil, une porte que sa mère ouvrait de temps en temps, à des intervalles irréguliers, sans prévenir, et derrière laquelle se trouvait un homme que Sarto avait connu enfant et perdu adolescent, un homme dont il ne restait dans la maison que quelques objets — un canting en cuivre, l’outil du batikier, avec lequel on traçait les motifs sur le tissu en y versant la cire fondue, et un rouleau de tissu.
Ibu Warsini se leva et alla chercher le tissu. Elle le déroula sur ses genoux avec des gestes d’une lenteur cérémonielle. Le batik apparut — un parang rusak, le motif royal, des diagonales ondulantes en brun et indigo sur fond crème, d’une finesse qui coupait le souffle. Chaque ligne avait été tracée à la main, au canting, la cire chaude coulant du bec de cuivre sur le tissu avec une précision de calligraphe. Le travail d’un homme qui avait passé des semaines — peut-être des mois — penché sur cette étoffe, dans la chaleur d’un atelier semblable à celui de Liem, avec la même patience, la même obsession de la perfection.
— Il avait reçu une commande du Résident, dit Ibu Warsini. Le Résident hollandais de Surabaya. Un parang rusak pour sa femme. Le motif le plus difficile. Ton père a travaillé trois mois. Et quand il a livré le tissu, le Résident a trouvé un défaut — ici.
Elle pointa du doigt un endroit sur le tissu. Sarto regarda. Il ne vit rien. Pas de défaut, pas de cassure dans la ligne, pas d’irrégularité dans le motif. Rien.
— Il n’y avait pas de défaut, dit Ibu Warsini. Le Résident ne voulait pas payer. Trois mois de travail. Il a gardé le tissu et n’a pas payé. Ton père n’a rien dit. Il est rentré ici. Il s’est assis là où tu es assis. Et quelque chose s’est cassé. Pas dans sa colère — il n’était pas en colère. Dans sa confiance. Dans cette chose qui faisait qu’il se levait chaque matin et qu’il prenait le canting et qu’il traçait des lignes. Cette chose-là s’est cassée.
Elle replia le tissu. Lentement, pli par pli, avec le soin qu’on met à replier un drapeau ou un linceul.
— Il n’a plus jamais fait de batik, dit-elle. Il a travaillé dans un entrepôt, au port. Il est mort trois ans plus tard. D’une fièvre. Mais ce n’était pas la fièvre. C’était la cassure.
Sarto regarda ses propres mains. Des mains de barman — lisses, sèches, propres, sans cals, sans taches, des mains qui servaient. Pas des mains de créateur, pas des mains qui laissaient une trace dans la matière. Les mains de son père avaient été différentes — plus larges, tachées de cire et d’indigo, avec une brûlure ancienne sur le pouce gauche, là où le canting avait glissé. Il se souvenait de ces mains. Pas du visage — du visage il ne restait qu’une impression, une chaleur, une forme — mais des mains, oui. Des mains qui créaient.
— Le tissu est beau, dit Sarto.
— Le tissu est parfait, dit Ibu Warsini. C’est ça le problème.
Elle se leva et alla remuer le rawon. La cuillère en bois s’enfonça dans le noir et en ressortit luisante, onctueuse, chargée de cette couleur qui n’avait pas d’équivalent dans la nature — un noir vivant, un noir qui avait du goût, un noir qui sentait la terre et le temps. Elle goûta. Ferma les yeux. Ajouta une pincée de sel. Goûta encore.
— Mange, dit-elle.
Elle servit le rawon dans un bol en terre — le bouillon noir, épais, dans lequel flottaient des morceaux de bœuf effilochés et des feuilles de lime kaffir, et à côté le riz blanc, fumant, et les taugé — les germes de soja crus, croquants, d’un blanc presque translucide — et la sambal terasi — la pâte de piment à la crevette fermentée, rouge vif, incendiaire — et un quartier de citron vert dont le parfum, acide et vert, perçait la masse sombre du bouillon comme un cri dans le silence.
Sarto mangea.
Le rawon entra en lui comme un souvenir entre dans la mémoire — par couches, par strates, chaque gorgée révélant une saveur sous la saveur, un goût sous le goût. D’abord le noir — ce goût de terre, de keluak, de fermentation, qui tapissait la langue et le palais d’un voile sombre et velouté. Puis les épices — le curcuma amer, le galangal poivré, la citronnelle citronnée, le piment qui montait lentement, par le fond, comme un murmure qui enfle. Puis le bœuf — sa douceur animale, sa tendresse de chair longuement cuite, sa façon de se défaire dans la bouche comme une promesse tenue. Puis le riz — neutre, blanc, apaisant, le contrepoint parfait au tumulte du bouillon. Puis le craquement des germes de soja entre les dents — un bruit, une texture, un éclat de fraîcheur dans la masse chaude et noire. Et enfin le citron vert — pressé au dernier moment, son jus se mêlant au bouillon comme une note aiguë se mêle à un accord grave — et tout tenait ensemble, tout s’assemblait, tout faisait sens, comme une phrase dont chaque mot est nécessaire et dont aucun ne pourrait être retiré sans que l’ensemble ne s’effondre.
Sarto mangea sans parler. Sa mère le regardait manger, assise en face de lui, les mains sur les genoux, avec cette attention absolue que les mères javanaises portent à leurs enfants qui mangent — non pas une surveillance, non pas une attente de compliment, mais une forme de prière, une offrande silencieuse, la certitude que nourrir est le plus haut geste d’amour et que tout le reste — les mots, les caresses, les cadeaux — n’en est que le commentaire.
Quand il eut fini, il posa le bol et regarda sa mère. Il pensa à Alma, au bar, au gin pahit, au cercle d’eau sur le comptoir. Il pensa au rawon et au sucre brûlé. Il pensa à la phrase d’Alma — nos deux odeurs — et il comprit, avec une clarté soudaine qui n’avait rien à voir avec la pensée mais tout à voir avec le ventre plein et la chaleur et l’odeur de la cour et la présence de sa mère, que les odeurs ne sont pas des souvenirs mais des ancres, des points fixes dans le flux du temps, et que les deux odeurs — le rawon et le sucre brûlé — les reliaient, Alma et lui, non pas comme un désir relie deux corps, mais comme un fil relie deux rives, un fil fragile, tendu au-dessus de tout ce qui les séparait — la race, la classe, le comptoir, la loi non écrite de l’Hotel Oranje — un fil qu’on pouvait à peine voir et qu’on ne pouvait pas toucher sans le rompre.
— Je vais dormir une heure, dit-il.
Ibu Warsini hocha la tête. Sarto entra dans la maison, s’allongea sur la natte de la pièce arrière, et ferma les yeux. Le rideau de batik oscillait dans le courant d’air. La lumière de midi filtrait par les tuiles fêlées et dessinait sur sa poitrine des traits de feu. Dans la cour, sa mère rangeait la cuisine. La marmite de rawon continuait de murmurer sur le feu, et le noir du bouillon, derrière ses paupières fermées, se confondit avec le noir du sommeil, et Sarto s’endormit dans l’odeur de la terre et des épices, comme un enfant s’endort dans les bras de quelqu’un qui ne le lâchera pas.
Chapitre 6 — Le gamelan
La nuit à Surabaya ne tombait pas — elle montait.
Elle montait du sol, des rigoles, des fondations des maisons, comme une eau noire qui envahirait la ville par le bas, par les pieds, et qui grimperait le long des murs, le long des troncs d’arbre, le long des jambes des passants, jusqu’à recouvrir le ciel tout entier en l’espace de vingt minutes — vingt minutes entre le dernier éclat du soleil au-dessus du détroit de Madura et l’obscurité complète, sans crépuscule, sans transition, sans ce dégradé de mauves et de roses que les pays tempérés offrent comme une consolation à ceux qui perdent le jour. Ici, le jour mourait d’un coup. Et la nuit qui le remplaçait n’était pas un silence — c’était un autre bruit, un bruit plus dense, plus riche, plus peuplé que celui du jour, parce que la nuit, à Surabaya, appartenait à ceux que le jour rendait invisibles.
Sarto avait fermé le bar à dix heures. Le dernier client — un ingénieur hollandais de la Koninklijke Paketvaart-Maatschappij, la compagnie maritime qui reliait les îles de l’archipel — avait bu son dernier genièvre, payé, salué d’un signe de tête et était parti vers sa chambre avec la démarche prudente de l’homme qui négocie avec la gravité. Sarto avait rangé les bouteilles, lavé les verres, essuyé le comptoir — les gestes du soir, inversés de ceux du matin, les mêmes gestes joués à l’envers, comme un film qu’on rembobine — et il avait éteint les lampes une par une, les deux globes d’opaline d’abord, puis le plafonnier du fond, puis la petite lampe de la réserve, et le bar avait sombré dans une obscurité tiède où les bouteilles, sur l’étagère, captaient encore les reflets de la lune qui filtrait par les stores et luisaient comme des yeux dans le noir.
Il sortit par la porte de service.
La ville de nuit était une autre ville. Les automobiles avaient disparu — la nuit appartenait aux becak, dont les lanternes oscillantes trouaient l’obscurité comme des lucioles géantes, et aux charrettes à bras des vendeurs ambulants qui poussaient devant eux leurs cuisines portatives dans un concert de ferraille et de vapeur. L’odeur avait changé aussi. L’odeur de jour — essence, poussière, sueur, girofle — cédait la place à l’odeur de nuit — jasmin, frangipaniers, fumée de charbon, et cette odeur indéfinissable de la terre tropicale qui se refroidit d’un degré, d’un seul degré, et qui exhale en retour tout ce qu’elle a absorbé pendant le jour, les pas, les crachats, les eaux usées, les pétales tombés, la mémoire du sol.
Sarto marcha vers le sud. Il quitta Jalan Tunjungan — déserte à cette heure, ses arcades plongées dans l’ombre, ses vitrines éteintes — et s’enfonça dans le réseau de ruelles qui menait vers le kampung Peneleh, un des plus anciens quartiers de Surabaya, un lacis de maisons basses et de jardins clos où vivaient, côte à côte, des familles javanaises, des Arabes du Hadramaout, des Chinois péranakan et des Madurais, dans une promiscuité que les Hollandais avaient essayé d’organiser en quartiers séparés — le quartier européen, le quartier chinois, le quartier arabe — mais que la vie, avec son obstination, son désordre, sa logique propre, avait défaite, mélangée, redistribuée selon des critères que les urbanistes de La Haye n’avaient pas prévus : le voisinage, le commerce, le mariage, l’amitié, et cette force irrésistible qui pousse les gens à vivre là où on les nourrit.
Le pendopo se trouvait au bout d’une ruelle, derrière un mur de briques sur lequel un bougainvillier violet avait étendu ses branches comme un drap qu’on met à sécher. Un pendopo est un pavillon ouvert — quatre piliers de bois, un toit de tuiles, pas de murs — la forme la plus ancienne de l’architecture javanaise, un espace qui n’est ni intérieur ni extérieur mais les deux à la fois, un lieu fait pour la musique, la danse, la cérémonie, le rassemblement, un lieu dont l’absence de murs dit quelque chose de profond sur la façon dont les Javanais conçoivent l’espace : non comme une boîte qu’on ferme, mais comme un souffle qu’on laisse circuler.
Sarto entra par le côté. Il y avait déjà une trentaine de personnes assises sur des nattes, dans la pénombre — des hommes pour la plupart, en sarong et chemise blanche, quelques femmes en kebaya, des enfants endormis sur les genoux de leurs mères. Personne ne parlait. L’air sentait le kretek, le jasmin, la sueur et l’encens de santal que quelqu’un avait allumé dans un coin et dont la fumée montait droit, sans vaciller, comme une colonne de brume fine.
Au centre du pendopo, les instruments.
Ils étaient disposés en arc de cercle sur des supports de bois sculpté — les gongs d’abord, les plus grands au fond, suspendus à des cadres peints en rouge et or, dont le bronze poli reflétait la lueur des lampes à huile comme des miroirs courbes. Puis les métallophones — le saron, avec ses lames de bronze posées sur un cadre de bois, et le gender, dont les lames, plus fines, plus longues, étaient suspendues au-dessus de tubes de bambou qui servaient de résonateurs et qui amplifiaient le son, le prolongeaient, lui donnaient cette qualité de vibration continue, de bourdonnement, de halo sonore qui est la marque du gamelan et qui fait que le son ne s’arrête jamais vraiment, même dans les silences, même entre les notes, même quand les mains des musiciens se lèvent et que les maillets quittent les lames — le son continue, dans l’air, dans le bois, dans le corps de ceux qui écoutent. Et le rebab — le violon à deux cordes, posé sur les genoux du musicien, dont l’archet tirait un son plaintif, nasillard, qui ressemblait à une voix humaine qui aurait oublié les mots et qui chanterait sans eux.
Les musiciens prirent place. Sept hommes, assis en tailleur devant leurs instruments, les maillets dans les mains, le regard baissé. Ils ne se regardaient pas entre eux. Ils n’avaient pas de partition. Ils n’avaient pas de chef d’orchestre. Ils avaient quelque chose de plus ancien que tout cela — une connaissance commune, inscrite dans le corps, dans les muscles des poignets et des doigts, dans la mémoire des os, une connaissance qui n’avait pas besoin de signes extérieurs pour se coordonner, parce qu’elle était la même chez tous, la même pièce jouée cent fois, mille fois, transmise de maître à élève par l’écoute et la répétition, non pas comme une partition qu’on lit mais comme une respiration qu’on partage.
Le premier gong frappa.
Le son — grave, rond, immense — se déploya dans le pendopo comme un cercle dans l’eau. Il ne s’arrêta pas. Il enfla, vibra, tourna sur lui-même, et avant qu’il ne retombe, un deuxième son le rejoignit — le saron, plus aigu, plus clair, une phrase mélodique qui se superposa au gong comme une tige se superpose à une racine — et puis un troisième, le gender, dont les lames frappées produisirent des cascades de notes irisées, rapides, qui ruisselèrent à travers les sons graves comme de l’eau à travers des rochers, et le tout — le gong, le saron, le gender — forma un tissu sonore d’une complexité vertigineuse qui n’avait rien à voir avec la musique européenne, rien à voir avec la mélodie et l’harmonie et la progression que les Hollandais de l’Hotel Oranje appelaient musique, parce que la musique du gamelan n’avançait pas — elle tournait, elle pulsait, elle revenait sur elle-même, comme la chaleur, comme les ventilateurs, comme les saisons de cette île où il n’y avait pas de printemps ni d’automne mais seulement la mousson et la sécheresse, le plein et le vide, et entre les deux un battement, un rythme, un souffle.
Sarto ferma les yeux.
Il ne ferma pas les yeux pour se concentrer. Il les ferma parce que le gamelan n’était pas quelque chose qu’on écoutait — c’était quelque chose dans quoi on entrait, comme on entre dans l’eau, par les pieds d’abord, puis les jambes, puis le ventre, et enfin la tête, et quand la tête était sous l’eau, quand le son avait tout recouvert, il n’y avait plus de séparation entre le dedans et le dehors, entre celui qui écoute et ce qui est écouté, et les yeux, dans cet état, étaient un obstacle, une distraction, une porte ouverte sur le monde visible qui empêchait de plonger tout à fait dans le monde audible.
Le gong pulsait. Le saron chantait. Le gender ruisselait. Le rebab gémissait sa ligne sinueuse, et un tambour — le kendang, frappé des deux mains — posait un rythme souple, élastique, qui n’était pas un métronome mais un souffle, une respiration collective qui accélérait et ralentissait comme le cœur d’un homme qui dort, qui rêve, qui se tourne dans son sommeil.
Sarto sentit son corps se dissoudre. Pas métaphoriquement — physiquement. Les contours de ses membres devinrent flous, ses mains posées sur ses genoux n’étaient plus ses mains mais des prolongements du son, des résonateurs de chair et d’os, et le son passait à travers lui comme la lumière passe à travers un vitrail, le traversait, le colorait, le transformait. Il n’était plus au pendopo de Peneleh, il n’était plus Sarto le barman de l’Hotel Oranje, il n’était plus le fils d’Ibu Warsini, il n’était plus l’homme qui n’avait pas touché les doigts d’Alma sur le comptoir — il était un point dans le son, une note dans le tissu, un élément du tout, et le tout n’avait pas de nom, pas de forme, pas de fin.
La pièce dura quarante minutes. Ou une heure. Ou un siècle. Le temps, dans le gamelan, perdait ses unités. Il devenait un flux continu, un courant, et quand le dernier gong frappa — un seul coup, solennel, définitif, suivi d’un silence qui n’était pas un silence mais la vibration résiduelle de tout ce qui avait été joué — Sarto rouvrit les yeux et le monde lui parut changé, non pas dans ses formes mais dans sa densité, comme si l’air avait été lavé par le son, purifié, rendu à une transparence originelle.
Autour de lui, les gens se levaient lentement. Les enfants dormaient toujours. Les lampes à huile brûlaient bas. L’encens était consumé. Et dans le coin droit du pendopo, assis sur une natte, Raden Sutomo le regardait.
Sutomo avait vingt-cinq ans. Il était mince, nerveux, avec un visage fin et des yeux qui brûlaient — pas de colère, pas de fanatisme, mais de cette intensité particulière qu’ont les jeunes gens qui ont lu des livres qui les ont changés et qui ne peuvent plus regarder le monde de la même façon. Il portait un pantalon occidental et une chemise blanche boutonnée jusqu’au col — la tenue de l’intellectuel javanais moderne, celui qui avait étudié au lycée hollandais, qui parlait le néerlandais mieux que la plupart des Hollandais, et qui retournait cette éducation contre ceux qui la lui avaient donnée, comme une arme forgée par l’ennemi.
Sutomo se leva et vint vers Sarto. Ils se connaissaient — pas intimement, mais de cette connaissance de voisinage qui, dans les kampungs de Surabaya, suffisait à créer une familiarité que les Européens n’auraient jamais comprise, eux qui avaient besoin de présentations, de cartes de visite, de rituels codifiés pour s’adresser la parole.
— Tu viens souvent ici, dit Sutomo.
— Quand je peux, dit Sarto.
Ils sortirent du pendopo ensemble. La ruelle était sombre, éclairée seulement par les lampes à huile des maisons dont les portes étaient encore ouvertes — à Surabaya, les portes ne se fermaient que très tard, ou jamais. Des enfants jouaient dans la poussière. Un vendeur de nasi goreng poussait son chariot, et l’odeur du riz frit à l’ail et au kecap manis — la sauce de soja sucrée qui était la basse continue de la cuisine de rue — se mêlait à l’odeur du jasmin et des kreteks.
Sutomo marchait à côté de Sarto, les mains dans les poches, le regard droit. Il y avait chez lui quelque chose de tendu, de contenu — l’énergie d’un ressort comprimé, la patience d’un homme qui attend le bon moment pour agir.
— Soekarno a été arrêté, dit-il.
Sarto ne répondit pas tout de suite. Soekarno. Le nom circulait dans les kampungs depuis des mois, chuchoté, admiré, craint. Un jeune ingénieur de Bandung qui parlait d’indépendance, de nation indonésienne, d’un pays qui n’existait pas encore mais qui existait déjà dans les mots qu’il prononçait — des mots en malais, pas en hollandais, des mots que tout le monde comprenait, du pêcheur madurais au prince javanais, des mots qui faisaient le tour de l’archipel comme le vent fait le tour d’une île.
— Arrêté à Yogyakarta, dit Sutomo. La semaine dernière. Les Hollandais l’ont transféré à la prison de Banceuy, à Bandung. Ils vont le juger.
— Pour quoi ?
— Pour avoir parlé. C’est toujours pour ça qu’on est arrêté. Pour avoir dit ce que tout le monde pense et que personne ne dit.
Ils marchèrent en silence. La ruelle déboucha sur une rue plus large, bordée d’arbres, où quelques becak attendaient des clients, leurs conducteurs accroupis à côté de leurs machines, fumant des kreteks dont les bouts rouges pulsaient dans le noir comme des cœurs minuscules.
— Tu travailles dans leur hôtel, dit Sutomo. Ce n’était pas un reproche — c’était une constatation, un point de départ.
— Je travaille dans un bar, dit Sarto. Je sers des boissons.
— Tu entends des choses.
— J’entends des commandes. Du genièvre. De la bière. Du champagne pour l’inauguration.
Sutomo sourit. Un sourire bref, sans joie.
— L’inauguration. Ils inaugurent une aile neuve pendant que Soekarno est en prison. Ils agrandissent leur hôtel pendant que le pays rétrécit autour d’eux. Et ils ne le voient pas.
— Qu’est-ce qu’ils devraient voir ?
Sutomo s’arrêta. Il se tourna vers Sarto. Dans la lumière d’une lampe à huile qui brûlait derrière une fenêtre, son visage était à moitié éclairé, à moitié dans l’ombre — un visage coupé en deux, comme le pays dont il parlait, moitié lumière, moitié nuit.
— Que tout cela va finir, dit-il. Pas demain. Pas l’année prochaine. Mais bientôt. Que les hôtels, les plantations, les clubs, les automobiles, les vitrines de Tunjungan — tout cela est un décor. Un théâtre d’ombres. Et un jour, quelqu’un allumera la lumière, et les ombres disparaîtront.
Il y avait dans sa voix quelque chose qui n’était pas de la haine — plutôt une certitude, froide, paisible, la certitude géologique de celui qui sait que les montagnes finissent par tomber et que les mers finissent par se retirer, non pas parce qu’une force les pousse mais parce que c’est leur nature, et que la nature ne se trompe pas.
Sarto écouta. Il écoutait comme il écoutait au bar — avec tout son corps, sans juger, sans commenter, en laissant les mots entrer et se déposer en lui comme la poussière se dépose sur les meubles, couche après couche. Il ne savait pas si Sutomo avait raison. Il ne savait pas si le monde de l’Hotel Oranje allait finir ou durer ou se transformer en quelque chose d’autre. Il savait seulement que la glace fondait, que le rawon mijotait, que le gamelan tournait sur lui-même, et que toutes ces choses — la glace, le rawon, le gamelan — étaient vraies d’une vérité qui n’avait pas besoin de discours pour exister.
— Je t’entends, dit Sarto.
Ce n’était pas un accord. Ce n’était pas un refus. C’était ce qu’il disait — je t’entends — et dans ce mot il y avait tout ce que Sarto pouvait offrir : son attention, sa présence, la certitude que les mots de Sutomo n’étaient pas tombés dans le vide mais dans un corps qui les avait reçus et qui les garderait, comme le mortier de sa mère gardait l’odeur des épices, même vide, même propre, même après qu’on l’avait lavé.
Sutomo hocha la tête. Il comprenait. Ou il acceptait de ne pas comprendre, ce qui, dans le monde javanais, revenait au même — parce que dans le monde javanais, la compréhension n’était pas un acte de l’esprit mais un acte du temps, et le temps, comme le rawon, comme le gamelan, avait besoin de mijoter.
Ils se séparèrent au carrefour. Sutomo partit vers l’ouest, vers le quartier arabe, où il avait des amis, des contacts, des gens qui parlaient comme lui de ce pays qui n’existait pas encore. Sarto resta un moment immobile, au milieu de la rue, les mains le long du corps. Un becak passa, sa lanterne oscillant dans le noir. Un chien aboya au loin. L’odeur du nasi goreng flottait encore dans l’air.
Puis le silence. Non pas un silence vide — un silence plein, saturé, le silence de Surabaya après minuit, quand les vendeurs ambulants ont replié leurs charrettes et que les kampungs se sont refermés sur eux-mêmes comme des poings, et que la ville respire enfin à son propre rythme, un rythme lent, profond, ancien, qui n’est pas le rythme des horloges hollandaises ni des trains ni des bateaux, mais le rythme de la terre elle-même, la pulsation du sol volcanique sur lequel tout est construit et qui rappelle, dans sa chaleur constante, que rien ici n’est solide, que tout peut trembler, que le sol que l’on croit ferme sous ses pieds est en réalité une croûte fine posée sur un feu.
Sarto rentra chez lui. Dans la cour, la marmite de rawon avait été retirée du feu. Le mandarinier dormait. Sa mère dormait. La lune, entre les tuiles fêlées, dessinait sur le sol les mêmes traits de lumière que le soleil de midi, mais inversés — froids, bleus, silencieux. Sarto s’allongea sur sa natte, les bras le long du corps, et il écouta le silence de la nuit de Surabaya, et dans ce silence il entendit encore le gamelan — non pas comme un souvenir mais comme une présence, un bourdonnement continu, une vibration qui ne s’arrêtait jamais, même quand les instruments se taisaient, même quand les musiciens dormaient, même quand le pendopo était vide — parce que le gamelan n’était pas dans les instruments ni dans les musiciens ni dans le pendopo, le gamelan était dans l’air, dans la terre, dans le bronze et dans le bois et dans la chair, le gamelan était partout et tout le temps, comme la chaleur, comme l’odeur du girofle, et il suffisait de fermer les yeux pour l’entendre.
Sarto ferma les yeux.
Chapitre 7 — La chambre 33
Van der Bosch portait son plus beau costume — un trois-pièces de lin crème qu’il avait commandé chez un tailleur de Batavia et qui lui donnait l’allure, croyait-il, d’un gentleman anglais des tropiques, alors qu’il ressemblait plutôt, de l’avis unanime des boys qui le regardaient passer, à un meuble rembourré qu’on aurait habillé par erreur. Le gilet était boutonné trop serré. La chaîne de montre en or traversait son ventre comme un méridien sur un globe. La pochette — en soie, d’un bleu Delft qu’il avait choisi pour rappeler les faïences de la mère patrie — dépassait de la poche de poitrine avec une précision géométrique qui avait dû nécessiter dix minutes devant le miroir et l’aide de son boy personnel.
— Messieurs, dit Van der Bosch. Suivez-moi.
Les messieurs en question étaient deux. Le premier était un journaliste du Soerabaiasch Handelsblad — le quotidien hollandais de Surabaya — un homme sec, chauve, avec des lunettes rondes cerclées de fer qui lui donnaient l’air d’un comptable égaré dans un monde qu’il trouvait trop bruyant. Il s’appelait Dijkstra et il tenait un carnet dans une main et un crayon dans l’autre, prêt à noter tout ce que Van der Bosch dirait, ou du moins ce que Van der Bosch voudrait qu’il note, ce qui n’était pas la même chose mais qui, dans la presse coloniale de l’époque, revenait souvent au même. Le second était un photographe — un jeune Indo au teint brun et aux cheveux gominés qui portait sur l’épaule un appareil Graflex comme un soldat porte son fusil, avec une familiarité mêlée de fierté.
Sarto suivait le groupe à trois pas de distance, portant un plateau sur lequel étaient disposés trois verres de gin tonic — le cocktail officiel des visites protocolaires, le lubrifiant social de l’Empire — et une coupelle d’amandes salées. On ne lui avait pas demandé de venir. Van der Bosch avait dit « Sarto, des rafraîchissements pour nos invités » et Sarto avait compris — compris le geste, le rôle, le costume qu’on lui demandait de porter : celui du boy de luxe, du serviteur d’apparat, l’ornement humain qui complétait le décor et prouvait, par sa présence silencieuse et impeccable, que l’Hotel Oranje savait recevoir.
Ils traversèrent le lobby — le vieux lobby, celui de 1911, avec ses colonnes de marbre italien, ses arches mauresques, ses carreaux de sol en damier noir et blanc que Sarto avait vus laver dix mille fois et qui brillaient comme la surface d’un lac. Les ventilateurs tournaient. Un boy sikh — le portier — ouvrit les portes vitrées qui donnaient sur le jardin intérieur, et la chaleur entra d’un coup, comme un invité qu’on n’avait pas convié.
— L’hôtel a été construit en 1910, commença Van der Bosch, et inauguré en 1911, par Lucas Martin Sarkies, fils de Martin Sarkies de la célèbre famille arménienne…
Il racontait. Van der Bosch racontait toujours. C’était sa compétence première — non pas la gestion, non pas la finance, non pas l’art subtil de coordonner deux cents employés dans un bâtiment de quatre-vingts chambres, mais le récit. Il racontait l’hôtel comme un père raconte l’histoire de sa famille, avec des embellissements, des omissions stratégiques, des accélérations sur les passages ennuyeux et des ralentissements sur les moments de gloire. L’architecte anglais Bidwell. Les colonnes de marbre importées de Carrare. Les boiseries de teck sculpté. Le jardin dessiné par un paysagiste batave qui avait travaillé pour le palais de Bogor. Et les Sarkies, toujours les Sarkies — l’empire hôtelier arménien qui avait essaimé de Singapour à Rangoon, de Penang à Surabaya, plantant ses palaces dans les villes portuaires d’Asie comme des drapeaux dans un territoire conquis.
Dijkstra notait. Le photographe photographiait. Et Sarto suivait, le plateau en équilibre sur la paume gauche, le dos droit, le visage neutre, avec cette capacité qu’il avait développée au fil des années de se rendre à la fois présent et invisible — présent assez pour qu’on puisse prendre un verre quand on le voulait, invisible assez pour qu’on oublie qu’il était là et qu’on parle devant lui comme on parle devant un meuble.
Ils passèrent dans la nouvelle aile.
La transition était frappante. On quittait le monde de 1911 — le colonial classique, lourd, ornemental, avec ses arches et ses colonnes et ses moulures — pour entrer dans le monde de 1930 — l’Art Déco, avec ses lignes droites, ses angles nets, ses surfaces lisses, ses motifs géométriques. Les murs n’étaient plus en marbre mais en stuc poli, d’un blanc crème qui captait la lumière et la diffusait en reflets doux. Les rampes d’escalier n’étaient plus en fer forgé mais en chrome — un chrome brillant, froid, industriel, qui tranchait avec la chaleur du teck et du rotin comme une lame tranche avec la chair. Les motifs décoratifs — sur les vitraux des fenêtres, sur les grilles des ascenseurs, sur les poignées de porte — mêlaient les formes géométriques de l’Art Déco européen à des motifs javanais : le kawung, le parang, les spirales du mega mendung — les nuages sacrés — stylisés, abstraits, réduits à leurs lignes essentielles, comme si un artiste avait pris la tradition javanaise et l’avait passée au filtre de la modernité, en gardant la structure et en ôtant la chair.
— Vous remarquerez, dit Van der Bosch en caressant la rampe de chrome, l’alliance parfaite entre le style européen le plus moderne et les motifs locaux. C’est ce que nous appelons le Nieuwe Indische Stijl — le Nouveau Style Indien. Ni hollandais, ni javanais. Les deux à la fois.
Dijkstra nota. Sarto, derrière eux, regarda les motifs javanais emprisonnés dans le chrome et le stuc. Ni hollandais, ni javanais. Les deux à la fois. C’était une jolie formule. C’était aussi, pensa-t-il sans le formuler en mots, un mensonge — le genre de mensonge que les gens puissants se racontent quand ils prennent ce qui ne leur appartient pas et qu’ils le rebaptisent alliance, fusion, synthèse, alors que le mot juste serait appropriation, ou simplement vol. Mais Sarto ne pensait pas en mots. Il pensait en sensations, en textures, en températures — et ce qu’il sentait, en touchant du regard le chrome et le stuc, c’était le froid. Le froid d’une surface qui ne connaissait pas la main qui l’avait polie. Le froid d’une beauté qui n’avait pas de mémoire.
Van der Bosch s’arrêta devant une porte. Une porte en bois laqué, d’un noir profond, avec une poignée en chrome et un numéro en laiton — 33 — qui brillait dans la lumière du couloir comme un petit soleil.
— La suite d’honneur, dit-il. La plus belle chambre de la nouvelle aile. C’est ici que logeront nos invités les plus prestigieux pour l’inauguration.
Il ouvrit la porte. La chambre — non, la suite — se déploya devant eux comme un décor de théâtre dont on tire le rideau. Un salon d’abord, avec des fauteuils de cuir caramel, un bureau en acajou, une cheminée décorative — décorative, parce qu’à Surabaya personne n’avait besoin de cheminée, mais la cheminée était là, comme les gants de chevreau dans la vitrine de Lalwani, comme un souvenir de l’Europe, un fragment de nostalgie architecturale incrusté dans les tropiques. Puis la chambre, derrière une porte à double battant — un lit immense, drapé de moustiquaire blanche, avec une tête de lit en bois sculpté qui reprenait les motifs mega mendung dans un style Déco. Et la salle de bains — marbre blanc, robinetterie chromée, une baignoire sur pieds de lion qui était une aberration magnifique dans un pays où l’on se baignait au seau, au puits, à la rivière.
— La vue, dit Van der Bosch.
Il alla ouvrir les volets. La lumière entra — pas la lumière tamisée du couloir mais la lumière crue, violente, de Jalan Tunjungan à midi, et avec elle le bruit de la rue — les klaxons, les becak, les voix — et la chaleur, et l’odeur, et toute la ville qui se déversait dans la chambre par cette fenêtre ouverte comme un fleuve se déverse par une brèche dans la digue.
— On voit toute l’avenue, dit Van der Bosch. Jusqu’au carrefour de Simpang. Et au-dessus — il pointa du doigt vers la gauche — le toit-terrasse, avec le mât du drapeau.
Le mât. Un simple poteau de métal, planté sur le toit-terrasse de la suite 33, au sommet duquel flottait le drapeau de l’Hotel Oranje — un drapeau blanc frappé des initiales HO en or. Van der Bosch le regardait avec une fierté disproportionnée, comme si ce mât était un sommet conquis, un drapeau planté sur l’Everest.
— Pour l’inauguration, dit-il, nous hisserons le drapeau du Royaume des Pays-Bas. Le tricolore. Rouge, blanc et bleu. Ce sera visible depuis tout Tunjungan.
Dijkstra nota. Le photographe cadra le mât dans son objectif. Et Sarto, debout dans l’embrasure de la porte avec son plateau de verres auxquels personne n’avait touché, regarda le mât — ce simple tube de métal sur le toit d’un hôtel, qui n’était rien, qui ne signifiait rien d’autre que ce que les hommes y attacheraient, un tissu, des couleurs, un symbole — et il ne pensa à rien, parce qu’il n’y avait rien à penser, pas encore, pas en 1930, pas à cet instant.
Mais le mât était là. Et il attendait.
Van der Bosch referma les volets. La chambre retomba dans sa pénombre dorée. Le photographe fit un dernier cliché — Van der Bosch posant devant la cheminée, une main sur le manteau, l’autre dans la poche du gilet, le menton levé, l’œil vif, la moustache conquérante — et la visite fut terminée.
— L’article paraîtra dimanche, dit Dijkstra en rangeant son carnet.
— Avec la photographie en première page, dit Van der Bosch. N’est-ce pas ?
— En première page, confirma Dijkstra avec la lassitude d’un homme qui a confirmé trop de choses dans sa vie et qui sait que la confirmation est une forme de capitulation.
Ils redescendirent. Dans le lobby, Van der Bosch serra des mains, distribua des cartes de visite, ordonna qu’on serve le déjeuner à ses invités dans la salle à manger — la rijsttafel, bien sûr, la table de riz, le festin colonial par excellence, trente plats disposés en cercle autour du riz blanc, chacun apporté par un boy différent, une chorégraphie de sarongs blancs et de plats fumants qui était le spectacle culinaire le plus extravagant des Indes néerlandaises et qui résumait, dans sa profusion et son excès, toute l’ambition coloniale : posséder le monde entier et le poser sur une table.
Sarto rapporta le plateau au bar. Les trois verres de gin tonic étaient intacts — la glace avait fondu, le tonic avait perdu ses bulles, le gin s’était réchauffé. Il vida les verres dans l’évier. Le liquide tiède coula, s’évapora presque aussitôt dans la chaleur. Il lava les verres, les essuya, les rangea.
Puis il resta un moment immobile, les mains sur le comptoir, et il pensa à la chambre 33. Non pas à son luxe, ni à sa vue, ni à sa cheminée décorative — mais à son silence. La chambre 33, quand Van der Bosch s’était tu et que le photographe avait rangé son appareil, avait eu un silence particulier — un silence d’attente, un silence de chambre vide qui attend d’être habitée, un silence qui contenait en puissance tous les bruits qui viendraient, toutes les voix, toutes les respirations, tous les rêves et tous les cauchemars de tous les hommes et de toutes les femmes qui dormiraient là, dans ce lit immense, sous cette moustiquaire blanche, face à cette fenêtre qui donnait sur Tunjungan et sur le mât.
Sarto ne savait pas — comment aurait-il pu savoir ? — que dans quinze ans, un homme nommé Ploegman entrerait dans cette chambre avec un drapeau hollandais plié sous le bras, et que des jeunes gens grimperaient sur le toit, et qu’une main arracherait la bande bleue du drapeau, et que le rouge et le blanc resteraient seuls, flottant dans l’air de Surabaya comme un cri muet, et que ce geste — ce geste minuscule, cette déchirure dans un tissu — déclencherait une bataille qui tuerait des milliers de personnes et qui donnerait à Surabaya son nom de guerre, son titre de noblesse, son épitaphe : Kota Pahlawan. La Cité des Héros.
Sarto ne savait rien de tout cela. Il savait seulement que la chambre 33 avait un silence étrange, un silence qui pesait plus que les autres silences, comme certains objets pèsent plus que leur taille ne le laisse prévoir — un silence dense, comprimé, un silence qui attendait quelque chose.
Il secoua la tête, chassa la pensée — si c’était une pensée — et prépara le bar pour le service de l’après-midi. Les bouteilles, les verres, la glace. Les gestes du métier. Le teck sous les mains. Et dehors, Jalan Tunjungan qui bourdonnait sous le soleil de midi, insouciante, magnifique, aveugle.
Chapitre 8 — Le corps
Ce jour-là, la chaleur monta d’un degré.
Un seul degré. De trente-huit à trente-neuf sur le thermomètre en laiton derrière le comptoir. Rien, en apparence. Un chiffre. Un trait sur le verre gradué. Mais Sarto le sentit dès le matin — dans l’épaisseur de l’air, dans la lenteur avec laquelle les ventilateurs semblaient tourner, dans la sueur qui perlait au creux de ses paumes avant même qu’il ait commencé à travailler. Un degré de plus, et le monde changeait de registre. Les corps devenaient plus lourds. Les mots devenaient plus lents. Les regards devenaient plus longs. Comme si la chaleur, en montant d’un cran, desserrait les boulons de la machine sociale, relâchait les ressorts de la bienséance, ouvrait des espaces entre les gestes codifiés où pouvait se glisser quelque chose d’imprévu, d’incontrôlé, de dangereux.
Alma arriva à deux heures.
Plus tôt que d’habitude. Et différente. Sarto le vit tout de suite — non pas dans son visage, non pas dans sa robe, mais dans sa façon de marcher. Sa démarche avait perdu cette précision discrète qui était sa signature. Elle marchait plus lentement, avec un léger balancement des hanches qui n’était pas une coquetterie mais un abandon — le corps qui cède à la chaleur, qui renonce à la tenir en laisse, qui se laisse porter par l’air épais comme on se laisse porter par l’eau. Elle avait bu. Pas beaucoup — un verre, peut-être deux — mais assez pour que ses contours soient un peu flous, un peu plus ouverts que d’habitude, comme un fruit dont la peau s’est amollie au soleil.
Elle portait une robe blanche. Du coton fin, presque transparent à contre-jour, qui collait à ses épaules et à ses bras là où la sueur mouillait le tissu. Ses cheveux — noirs, épais, avec ces reflets auburn que les femmes Indo tenaient de leur sang mêlé — étaient relevés en chignon, mais des mèches s’en échappaient, collées aux tempes par la transpiration, et ces mèches désordonnées donnaient à son visage une qualité de déshabillé, d’intimité involontaire, comme si l’on surprenait quelqu’un au sortir du bain.
— Gin pahit, dit-elle en s’asseyant.
Sa voix était plus basse que d’habitude. Plus chaude. La chaleur faisait cela aux voix — elle les épaississait, les ralentissait, leur donnait une texture de miel ou de résine, comme si l’air était trop dense pour que les sons le traversent à leur vitesse normale et qu’ils devaient, eux aussi, négocier avec la moiteur.
Sarto prépara le gin pahit. Les mêmes gestes. Le même tumbler — celui avec la bulle d’air dans la paroi. Le même gin Gordon’s. Les mêmes trois glaçons. Les mêmes trois gouttes d’Angostura. Mais quelque chose, dans l’exécution de ces gestes, avait changé — une lenteur supplémentaire, une attention plus aiguë, comme si chaque mouvement était amplifié par la chaleur et qu’il fallait le faire avec plus de soin, plus de conscience, pour qu’il ne déborde pas, pour qu’il reste dans les limites du geste professionnel et ne devienne pas autre chose.
Il posa le verre devant elle. Leurs doigts ne se touchèrent pas. Mais l’espace entre leurs doigts — ces quelques centimètres d’air chaud entre la main qui pose et la main qui prend — était chargé d’une électricité que Sarto sentit dans ses avant-bras, dans ses poignets, dans cette zone de la peau qui détecte la présence d’un autre corps avant même le contact, comme un radar de chair.
Alma but. Les yeux fermés, comme toujours. Plus longtemps que d’habitude. Quand elle les rouvrit, elle posa le verre et regarda Sarto — pas à travers lui, pas dans sa direction générale, mais lui, ses yeux, son visage, avec une franchise qui était presque une effraction, une violation du protocole invisible qui régissait leurs échanges depuis des mois et qui disait : on se regarde en biais, on se regarde en passant, on ne se regarde jamais de face.
— Mon mari est à Malang, dit-elle. Il a une réunion avec les autres planteurs. Les prix du sucre baissent. Ils se réunissent pour parler des prix du sucre. Ils parlent toujours des prix du sucre. Comme si le sucre était la seule chose qui existait.
Sarto ne répondit pas. Il attendit. Il avait appris — pas au bar, pas avec le vieux barman arménien, mais dans son propre corps, dans ses propres silences — que les mots les plus importants viennent après les mots qu’on attend, comme les étoiles apparaissent après le crépuscule : il faut que le ciel se vide d’abord pour qu’elles deviennent visibles.
— Quand les champs brûlent, dit Alma, la nuit, je sors sur la véranda. La chaleur est insoutenable. L’air est plein de cendres — des cendres de canne à sucre, noires, légères, qui volent comme des papillons et qui se posent sur la peau, sur les cheveux, sur les lèvres. Et la lumière des flammes est orange, rouge, jaune — toutes les couleurs du feu, toutes en même temps, et la fumée monte dans le ciel et cache les étoiles, et il n’y a plus que le feu, la chaleur, et l’odeur du sucre qui brûle, et moi, debout, en chemise de nuit, les pieds nus sur les dalles, et je regarde les champs qui brûlent, et je pense — rien. Je ne pense rien. Je regarde. C’est le seul moment où je ne pense rien.
Elle parlait sans le regarder maintenant — elle regardait le verre, les glaçons qui fondaient, la lumière qui jouait dans le gin rosé — et sa voix avait cette qualité de confession que prennent les voix quand elles parlent dans un lieu fermé, à voix basse, à quelqu’un qui écoute sans juger. Le confessionnal du comptoir. L’absolution du gin pahit.
Sarto sentit le danger. Pas un danger physique — un danger de proximité, d’intimité, de ces mots qui, une fois prononcés, créent un espace partagé dont on ne peut pas sortir sans le détruire. Elle lui parlait de sa nuit, de sa chemise de nuit, de ses pieds nus, de sa peau couverte de cendres — et chaque image, chaque détail, se déposait en lui avec la précision d’une gravure, créant un tableau qu’il ne pourrait plus effacer, un tableau d’Alma seule dans la nuit, devant les champs qui brûlent, le corps à peine couvert, la peau noire de cendres, et cette image était une brèche dans le mur qui les séparait, une fissure par laquelle passait quelque chose de chaud, de trouble, de vivant.
— Le rawon, dit Sarto.
Il ne savait pas pourquoi il avait dit cela. Le mot était sorti de lui comme un réflexe, une réponse du corps au corps, une façon de poser sa propre image à côté de la sienne — non pas pour rivaliser, mais pour dire : moi aussi, j’ai un monde sensuel, moi aussi j’ai des nuits, des odeurs, des matières qui me traversent.
— Le rawon de votre mère, dit Alma. Le bouillon noir.
— Le noir des noix de keluak. Quand ma mère les écrase dans le mortier, le jus coule sur ses doigts. Ses mains deviennent noires. Et cette noirceur ne part pas — pas avec le savon, pas avec le citron. Elle reste dans les plis de la peau, dans les lignes de la main. Pendant des jours, ma mère a les mains noires. Et ces mains noires — ces mains de cuisinière, tachées par la terre — sont les mains les plus belles que je connaisse.
Il s’arrêta. Il avait parlé des mains de sa mère, mais ce n’était pas de sa mère qu’il parlait — c’était des mains, de la peau, de la couleur de la peau, de cette chose innommable qui faisait qu’à Surabaya, en 1930, la couleur de la peau déterminait tout — qui parlait à qui, qui regardait qui, qui touchait qui. Alma était Indo — entre deux mondes, entre deux couleurs, assez blanche pour entrer à l’Hotel Oranje, assez brune pour être regardée de travers par les Hollandaises pures, et sa peau dorée, cette peau qui n’était ni l’une ni l’autre, était le signe visible de tout ce qui les reliait et de tout ce qui les séparait — parce que la peau de Sarto, la peau javanaise, la peau brune, la peau du barman, était de l’autre côté de la ligne, de l’autre côté du comptoir, de l’autre côté du monde.
Alma le regardait. Ses yeux — brun clair, avec des paillettes d’or que la lumière du bar faisait scintiller — étaient posés sur lui avec une attention qui n’avait rien de professionnel, rien de mondain, rien de la courtoisie distraite que les clientes de l’hôtel accordaient au personnel. C’était un regard nu. Un regard qui disait : je te vois. Pas le barman. Pas le Javanais. Pas l’homme derrière le comptoir. Toi.
— Vos mains aussi, dit-elle.
Sarto baissa les yeux vers ses propres mains, posées à plat sur le teck. Des mains de barman — sèches, lisses, nettes. Des mains qui servaient. Des mains qui ne créaient pas, ne tachaient pas, ne portaient pas la marque de leur travail. Des mains anonymes, professionnelles, invisibles.
— Vos mains quand vous préparez le gin pahit, dit Alma. La façon dont vous tenez la bouteille. La façon dont vous laissez tomber la glace. La façon dont vous posez le verre. C’est — elle chercha le mot, ou feignit de le chercher — c’est comme regarder quelqu’un qui joue du gamelan. Il n’y a rien de superflu. Chaque geste est exact.
Le mot gamelan dans sa bouche. Le monde de Sarto dans le vocabulaire d’Alma. La brèche s’élargissait. Le mur s’amincissait. Et de l’autre côté du mur, Sarto sentait la chaleur — pas la chaleur de Surabaya, pas les trente-neuf degrés du thermomètre, mais une chaleur intérieure, une chaleur de sang, une chaleur qui montait de ce lieu sans nom au fond du ventre et qui irradiait vers les mains, vers les poignets, vers la gorge.
À cet instant, un bruit dans le lobby. Des voix hollandaises. Des rires. La porte du bar s’ouvrit et trois hommes entrèrent — des planteurs, visiblement, avec leurs chemises trempées, leurs visages rouges, leurs voix de stentor. Ils s’installèrent à une table du fond et commandèrent des bières. L’un d’eux appela Sarto d’un geste — pas méchant, pas arrogant, simplement le geste d’un homme qui a l’habitude d’être servi et qui considère que le serveur est un prolongement de son bras.
Le charme se rompit. Ou plutôt, il ne se rompit pas — il se replia, comme un animal qui rentre dans son terrier à l’approche d’un danger, et attendit. Sarto alla servir les planteurs. Quand il revint derrière le comptoir, Alma avait fini son gin. Elle en commanda un autre. Sarto le prépara — les mêmes gestes, mais cette fois avec les planteurs qui regardaient, qui parlaient fort, qui occupaient l’espace avec cette assurance de propriétaires qui était la signature de leur caste — et les gestes, sous leurs regards, redevinrent des gestes de service, des gestes professionnels, des gestes qui ne disaient rien d’autre que : voici votre verre, madame.
Alma but le deuxième gin plus vite que le premier. La chaleur avait encore monté. Les planteurs parlaient du prix du caoutchouc — le caoutchouc après le sucre, toujours les matières premières, toujours les chiffres, toujours le monde réduit à ce qu’on en extrait. L’un d’eux, un homme épais avec une barbe de trois jours, regardait Alma avec une insistance qui n’avait rien de subtil — le regard du mâle qui évalue, qui jauge, qui soupèse, et qui n’a pas la délicatesse de dissimuler son évaluation.
Alma ne le vit pas. Ou feignit de ne pas le voir. Elle regardait le comptoir — le teck, le cercle d’eau que le verre avait laissé, les veines du bois qui dessinaient des motifs que personne ne regardait, des lignes, des courbes, des nœuds qui étaient la cartographie secrète de l’hôtel, son empreinte digitale, son identité inscrite dans la matière.
— Sarto, dit-elle.
Son nom. Encore. Prononcé de cette façon — douce, ouverte, avec la voyelle qui traînait un peu, comme si le nom était un lieu dans lequel on pouvait s’attarder.
— Oui.
— L’inauguration. Vous serez au bar ?
— Je suis toujours au bar.
— Toujours.
Elle sourit. Ce n’était pas un sourire gai — c’était un sourire qui contenait du regret, ou quelque chose qui ressemblait au regret sans en être, une ombre de sourire, un sourire qui savait que le mot toujours était un mensonge et que rien ne durait toujours, ni le bar ni le gin ni la glace ni les regards échangés par-dessus un comptoir dans la chaleur de l’après-midi.
Elle se leva. Elle laissa un billet sur le comptoir — trop, comme d’habitude, toujours trop, et Sarto ne rendait jamais la monnaie parce qu’elle n’en voulait pas, parce que l’excédent n’était pas un pourboire mais autre chose, un geste, une façon de laisser une trace, une empreinte de papier à côté de l’empreinte d’eau. Elle prit son sac de paille. Elle fit un pas vers la porte.
Puis elle se retourna.
— Les mains noires de votre mère, dit-elle. Le keluak. J’aimerais goûter ça un jour.
Elle partit.
Sarto resta derrière le comptoir. Les planteurs riaient. Le ventilateur tournait. La chaleur pesait. Et dans l’air du bar, suspendu entre le plafond de teck et le sol dallé, entre le bruit des rires hollandais et le silence du comptoir, flottait le parfum de vétiver — le parfum d’Alma — mêlé à l’odeur de la bière et du gin et de la sueur des planteurs, et Sarto respirait ce mélange avec une attention de parfumeur, essayant d’isoler le vétiver du reste, de le garder pur, de le retenir avant qu’il ne se dissolve dans l’air épais de l’après-midi.
Il regarda le comptoir. À l’endroit où Alma avait posé ses doigts à plat — à plat, les deux mains, paumes contre le bois, dans ce geste qu’elle avait eu un instant avant de se lever — le teck semblait plus sombre. Plus chaud. Comme si la peau avait laissé dans le bois quelque chose qui n’était pas de la sueur, pas de la chaleur, mais une empreinte plus profonde, une marque invisible que seul un homme qui connaissait chaque veine, chaque nœud, chaque degré de ce comptoir pouvait percevoir.
Il posa sa main sur l’empreinte. Le bois était tiède. Il ferma les yeux.
J’aimerais goûter ça un jour.
Le rawon. Le bouillon noir. La cuisine de sa mère, dans le kampung, à l’autre bout de la ville, à l’autre bout du monde. Elle voulait goûter. Elle voulait entrer dans ce monde-là — le monde des noix de keluak, du mortier de pierre, des mains tachées de noir — et ce désir, ce simple désir de goûter, était plus vertigineux que n’importe quel contact de peau, parce qu’il ne demandait pas le corps mais quelque chose de plus intime encore, quelque chose qui n’avait pas de nom dans la langue des hôtels et des comptoirs, quelque chose qui ressemblait à : montre-moi d’où tu viens.
Sarto rouvrit les yeux. Les planteurs commandèrent une autre tournée. Il servit. Il sourit. Il essuya. Il rangea. La journée continua. La glace fondit. Le thermomètre resta à trente-neuf degrés jusqu’au soir, puis descendit d’un degré, d’un seul degré, et la ville respira — à peine — et Sarto ferma le bar à dix heures et rentra chez lui par les ruelles du kampung, et l’odeur du vétiver, dans sa chemise, contre sa poitrine, battait encore comme un second cœur, comme un girofle qui brûle, comme une note de gamelan qui ne veut pas s’éteindre.