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Gin Pahit

Gin PAHIT

Cha­pitres 5 à 8

Cha­pitre 5 — Rawon

Le kam­pung com­men­çait là où le trot­toir finissait.

C’é­tait une fron­tière nette, presque chi­rur­gi­cale — d’un côté, le béton lisse de Jalan Tun­jun­gan, de l’autre, la terre bat­tue, les rigoles, les murs de bam­bou tres­sé et de tôle, les toits de tuiles rouges ou de palmes séchées qui s’empilaient les uns sur les autres dans un désordre orga­nique, comme une forêt qui aurait pous­sé non pas vers le haut mais vers le dedans, chaque mai­son enchâs­sée dans la sui­vante, chaque ruelle débou­chant sur une autre ruelle plus étroite, plus sombre, plus intime, jus­qu’à ce que la notion même de rue dis­pa­raisse et qu’il ne reste plus qu’un réseau de pas­sages, de seuils, de portes ouvertes sur des cours inté­rieures où la vie se fai­sait à ciel ouvert — la les­sive, la cui­sine, le bain des enfants, la sieste, la prière.

Sar­to mar­chait pieds nus. Il avait reti­ré ses san­dales à l’en­trée du kam­pung, comme on retire ses chaus­sures à l’en­trée d’une mos­quée, non par obli­ga­tion mais par ins­tinct — ses pieds connais­saient cette terre, ses orteils en recon­nais­saient les aspé­ri­tés, les flaques, les racines affleu­rantes des man­guiers qui pous­saient entre les mai­sons et dont les fruits, mûrs à cette sai­son, tom­baient dans les cours avec un bruit sourd que per­sonne ne remar­quait plus, sauf les enfants qui les ramas­saient aus­si­tôt et les ouvraient à pleines mains, le jus orange cou­lant sur leurs men­tons et leurs poi­trails nus.

Le kam­pung Kepu­tran était le quar­tier de Sar­to. Il y était né, dans une mai­son qu’il n’a­vait jamais quit­tée — ou plu­tôt qu’il quit­tait chaque matin pour l’hô­tel et retrou­vait chaque soir, comme un marin retrouve son port, avec le même mélange de sou­la­ge­ment et de mélan­co­lie. La mai­son était petite — deux pièces sépa­rées par un rideau de batik, une cour arrière avec un puits et un man­da­ri­nier, un toit de tuiles dont cer­taines, fêlées par le soleil, lais­saient pas­ser des rais de lumière qui des­si­naient sur le sol des motifs chan­geants selon l’heure, comme un cadran solaire intime. Les murs étaient en planches de teck — du teck de récu­pé­ra­tion, cou­pé dans les restes d’un entre­pôt colo­nial démo­li, et qui avait gar­dé dans ses fibres l’o­deur de la car­gai­son qu’il avait autre­fois abri­té : du coprah, disait sa mère, ou du café, on ne savait plus, mais l’o­deur était là, fan­tôme d’un com­merce oublié.

Sa mère s’ap­pe­lait Ibu Warsini.

Elle était dans la cour quand il arri­va, accrou­pie devant le mor­tier de pierre — le cobek — qui était aus­si ancien qu’elle et peut-être davan­tage, un bloc de lave noire, creu­sé en son centre, dans lequel des géné­ra­tions de femmes avaient pilé des géné­ra­tions d’é­pices, si bien que la pierre elle-même était impré­gnée de cur­cu­ma, de piment, de galan­gal, de toutes les saveurs accu­mu­lées au fil du temps, et que même vide, même propre, le mor­tier sen­tait la cui­sine, comme un vio­lon qui résonne encore après qu’on a ces­sé de jouer.

Ibu War­si­ni avait soixante ans, peut-être soixante-cinq — elle n’a­vait jamais su son âge exact, parce que dans le kam­pung de son enfance on ne comp­tait pas les années, on comp­tait les sai­sons de riz, les mous­sons, les nais­sances et les morts, et ces évé­ne­ments n’a­vaient pas de chiffres, seule­ment des noms et des his­toires. Elle était petite, ramas­sée, avec un visage rond où les yeux — des yeux noirs, vifs, mobiles — occu­paient une place dis­pro­por­tion­née, comme si tout le reste du visage n’exis­tait que pour leur ser­vir de cadre. Elle por­tait un kebaya de coton blanc — la blouse tra­di­tion­nelle java­naise, cin­trée, bou­ton­née sur le devant avec des broches d’or faux — et un sarong de batik noué à la taille dont le motif kawung — des cercles entre­la­cés, sym­bole des quatre élé­ments — était si sou­vent lavé que les cou­leurs avaient pâli jus­qu’à deve­nir presque abs­traites, comme un sou­ve­nir de motif plu­tôt qu’un motif.

Elle ne leva pas les yeux quand Sar­to entra. Elle pilait. Le pilon frap­pait le mor­tier — tok, tok, tok — avec un rythme qui était le rythme de base de la cui­sine java­naise, le tem­po sur lequel tout le reste se construi­sait, les cuis­sons, les assai­son­ne­ments, les découpes. Dans le mor­tier, Sar­to recon­nut les ingré­dients du bum­bu rawon — la pâte d’é­pices qui était le fon­de­ment, l’ar­ma­ture, l’os­sa­ture du bouillon noir : de l’é­cha­lote, de l’ail, du cur­cu­ma frais (sa chair orange vif tachait les doigts et le pilon), du galan­gal cou­pé en tranches, de la citron­nelle écra­sée, du piment rouge séché, des graines de coriandre grillées, et au centre de tout cela, reines noires du mélange, les noix de keluak.

Les noix de keluak. Sar­to les regar­da comme on regarde un objet sacré. Elles étaient grosses comme des poings d’en­fant, avec une coque rugueuse, brune, strié de ner­vures, et à l’in­té­rieur — quand on les ouvrait après les avoir fait trem­per pen­dant deux jours dans l’eau — une chair noire, cré­meuse, d’un noir si pro­fond qu’il sem­blait absor­ber la lumière, un noir qui n’é­tait pas l’ab­sence de cou­leur mais une cou­leur à part entière, un noir de terre, de fer­men­ta­tion, de quelque chose qui avait pas­sé des semaines enfoui dans le sol et qui en res­sor­tait trans­for­mé, comme un secret qu’on aurait enter­ré puis déter­ré et qui serait deve­nu, entre-temps, autre chose.

— Assieds-toi, dit Ibu Warsini.

Sar­to s’as­sit sur le seuil de la porte, les jambes éten­dues dans la cour, le dos appuyé contre le cham­branle. La posi­tion de l’en­fance. Il avait pas­sé des mil­liers d’heures assis à cet endroit exact, à regar­der sa mère cui­si­ner, et le temps n’a­vait rien chan­gé — ni la posi­tion ni le regard ni le silence entre eux, ce silence qui n’é­tait pas l’ab­sence de paroles mais leur forme la plus concen­trée, un silence plein, fer­tile, dans lequel les choses se disaient sans être dites, comme dans la musique du game­lan où les notes qui ne sont pas jouées comptent autant que celles qui le sont.

Ibu War­si­ni ajou­ta les noix de keluak au mor­tier. Le pilon les écra­sa — pas d’un coup, mais pro­gres­si­ve­ment, par pres­sions suc­ces­sives, en tour­nant, en grat­tant, en rame­nant la pâte vers le centre — et la chair noire se mêla aux épices oranges et rouges et pro­dui­sit une pâte d’une cou­leur indes­crip­tible, un brun si sombre qu’il virait au vio­let, au pourpre, au noir, avec des éclats de jaune et de rouge qui appa­rais­saient et dis­pa­rais­saient dans les mou­ve­ments du pilon comme des étoiles dans un ciel de nuit.

— Le bœuf est en train de cuire, dit-elle.

Sar­to tour­na la tête vers le réchaud — un anglo, un foyer de terre cuite ali­men­té au char­bon de bois, sur lequel une mar­mite en fonte émaillée lais­sait échap­per un filet de vapeur. L’o­deur du bœuf qui mijo­tait — pas encore l’o­deur du rawon, pas encore le noir, mais déjà la viande qui se défai­sait len­te­ment dans l’eau, libé­rant ses sucs, ses graisses, ses par­fums ani­maux — se mêlait à l’o­deur des épices pilées et à l’o­deur du char­bon et à l’o­deur du man­da­ri­nier et à l’o­deur de la terre mouillée de la cour et à toutes les autres odeurs du kam­pung qui entraient par les murs, par le toit, par les inter­stices de la mai­son qui n’é­tait pas fer­mée — qui n’a­vait jamais été fer­mée, qui ne savait pas être fer­mée — et qui lais­sait le monde entrer et sor­tir à sa guise, comme un corps qui respire.

Ibu War­si­ni ver­sa la pâte d’é­pices dans la mar­mite. Le bum­bu tom­ba dans le bouillon et l’ef­fet fut immé­diat — le liquide chan­gea de cou­leur, pas­sant du gris clair au brun, puis au brun fon­cé, puis au noir, un noir de plus en plus pro­fond, de plus en plus opaque, un noir qui sem­blait ne pas avoir de fond, qui absor­bait la lumière et la cuillère et le regard, et l’o­deur — l’o­deur mon­ta d’un coup, enva­hit la cour, enva­hit la mai­son, enva­hit les pou­mons de Sar­to, une odeur de terre et de nuit, de racine et de temps, une odeur qui était la signa­ture de Sur­abaya, plus encore que le girofle, plus encore que le petis, une odeur qu’on ne pou­vait pas repro­duire ailleurs, parce qu’elle avait besoin de cette terre, de cette eau, de ces noix enter­rées dans cette boue, de cette chaleur.

— Il sera prêt dans deux heures, dit Ibu Warsini.

Deux heures. Le rawon ne se pres­sait pas. Il obéis­sait à son propre temps — un temps long, cir­cu­laire, le temps des choses qui mijotent et qui n’ont pas besoin qu’on les sur­veille, seule­ment qu’on les laisse faire. Ibu War­si­ni s’as­sit à côté de son fils, sur le seuil, et ils res­tèrent là, côte à côte, sans par­ler, regar­dant la cour, le man­da­ri­nier, le ciel qui virait au blanc de midi, et la mar­mite qui mur­mu­rait sur le feu comme une voix qui raconte une his­toire très ancienne, très lente, à quel­qu’un qui l’a déjà enten­due cent fois et qui veut l’en­tendre encore.

— Ton père, dit Ibu Warsini.

Sar­to ne bou­gea pas. Ce n’é­tait pas une ques­tion, pas un début de conver­sa­tion — c’é­tait un seuil, une porte que sa mère ouvrait de temps en temps, à des inter­valles irré­gu­liers, sans pré­ve­nir, et der­rière laquelle se trou­vait un homme que Sar­to avait connu enfant et per­du ado­les­cent, un homme dont il ne res­tait dans la mai­son que quelques objets — un can­ting en cuivre, l’ou­til du bati­kier, avec lequel on tra­çait les motifs sur le tis­su en y ver­sant la cire fon­due, et un rou­leau de tissu.

Ibu War­si­ni se leva et alla cher­cher le tis­su. Elle le dérou­la sur ses genoux avec des gestes d’une len­teur céré­mo­nielle. Le batik appa­rut — un parang rusak, le motif royal, des dia­go­nales ondu­lantes en brun et indi­go sur fond crème, d’une finesse qui cou­pait le souffle. Chaque ligne avait été tra­cée à la main, au can­ting, la cire chaude cou­lant du bec de cuivre sur le tis­su avec une pré­ci­sion de cal­li­graphe. Le tra­vail d’un homme qui avait pas­sé des semaines — peut-être des mois — pen­ché sur cette étoffe, dans la cha­leur d’un ate­lier sem­blable à celui de Liem, avec la même patience, la même obses­sion de la perfection.

— Il avait reçu une com­mande du Résident, dit Ibu War­si­ni. Le Résident hol­lan­dais de Sur­abaya. Un parang rusak pour sa femme. Le motif le plus dif­fi­cile. Ton père a tra­vaillé trois mois. Et quand il a livré le tis­su, le Résident a trou­vé un défaut — ici.

Elle poin­ta du doigt un endroit sur le tis­su. Sar­to regar­da. Il ne vit rien. Pas de défaut, pas de cas­sure dans la ligne, pas d’ir­ré­gu­la­ri­té dans le motif. Rien.

— Il n’y avait pas de défaut, dit Ibu War­si­ni. Le Résident ne vou­lait pas payer. Trois mois de tra­vail. Il a gar­dé le tis­su et n’a pas payé. Ton père n’a rien dit. Il est ren­tré ici. Il s’est assis là où tu es assis. Et quelque chose s’est cas­sé. Pas dans sa colère — il n’é­tait pas en colère. Dans sa confiance. Dans cette chose qui fai­sait qu’il se levait chaque matin et qu’il pre­nait le can­ting et qu’il tra­çait des lignes. Cette chose-là s’est cassée.

Elle replia le tis­su. Len­te­ment, pli par pli, avec le soin qu’on met à replier un dra­peau ou un linceul.

— Il n’a plus jamais fait de batik, dit-elle. Il a tra­vaillé dans un entre­pôt, au port. Il est mort trois ans plus tard. D’une fièvre. Mais ce n’é­tait pas la fièvre. C’é­tait la cassure.

Sar­to regar­da ses propres mains. Des mains de bar­man — lisses, sèches, propres, sans cals, sans taches, des mains qui ser­vaient. Pas des mains de créa­teur, pas des mains qui lais­saient une trace dans la matière. Les mains de son père avaient été dif­fé­rentes — plus larges, tachées de cire et d’in­di­go, avec une brû­lure ancienne sur le pouce gauche, là où le can­ting avait glis­sé. Il se sou­ve­nait de ces mains. Pas du visage — du visage il ne res­tait qu’une impres­sion, une cha­leur, une forme — mais des mains, oui. Des mains qui créaient.

— Le tis­su est beau, dit Sarto.

— Le tis­su est par­fait, dit Ibu War­si­ni. C’est ça le problème.

Elle se leva et alla remuer le rawon. La cuillère en bois s’en­fon­ça dans le noir et en res­sor­tit lui­sante, onc­tueuse, char­gée de cette cou­leur qui n’a­vait pas d’é­qui­valent dans la nature — un noir vivant, un noir qui avait du goût, un noir qui sen­tait la terre et le temps. Elle goû­ta. Fer­ma les yeux. Ajou­ta une pin­cée de sel. Goû­ta encore.

— Mange, dit-elle.

Elle ser­vit le rawon dans un bol en terre — le bouillon noir, épais, dans lequel flot­taient des mor­ceaux de bœuf effi­lo­chés et des feuilles de lime kaf­fir, et à côté le riz blanc, fumant, et les tau­gé — les germes de soja crus, cro­quants, d’un blanc presque trans­lu­cide — et la sam­bal tera­si — la pâte de piment à la cre­vette fer­men­tée, rouge vif, incen­diaire — et un quar­tier de citron vert dont le par­fum, acide et vert, per­çait la masse sombre du bouillon comme un cri dans le silence.

Sar­to mangea.

Le rawon entra en lui comme un sou­ve­nir entre dans la mémoire — par couches, par strates, chaque gor­gée révé­lant une saveur sous la saveur, un goût sous le goût. D’a­bord le noir — ce goût de terre, de keluak, de fer­men­ta­tion, qui tapis­sait la langue et le palais d’un voile sombre et velou­té. Puis les épices — le cur­cu­ma amer, le galan­gal poi­vré, la citron­nelle citron­née, le piment qui mon­tait len­te­ment, par le fond, comme un mur­mure qui enfle. Puis le bœuf — sa dou­ceur ani­male, sa ten­dresse de chair lon­gue­ment cuite, sa façon de se défaire dans la bouche comme une pro­messe tenue. Puis le riz — neutre, blanc, apai­sant, le contre­point par­fait au tumulte du bouillon. Puis le cra­que­ment des germes de soja entre les dents — un bruit, une tex­ture, un éclat de fraî­cheur dans la masse chaude et noire. Et enfin le citron vert — pres­sé au der­nier moment, son jus se mêlant au bouillon comme une note aiguë se mêle à un accord grave — et tout tenait ensemble, tout s’as­sem­blait, tout fai­sait sens, comme une phrase dont chaque mot est néces­saire et dont aucun ne pour­rait être reti­ré sans que l’en­semble ne s’effondre.

Sar­to man­gea sans par­ler. Sa mère le regar­dait man­ger, assise en face de lui, les mains sur les genoux, avec cette atten­tion abso­lue que les mères java­naises portent à leurs enfants qui mangent — non pas une sur­veillance, non pas une attente de com­pli­ment, mais une forme de prière, une offrande silen­cieuse, la cer­ti­tude que nour­rir est le plus haut geste d’a­mour et que tout le reste — les mots, les caresses, les cadeaux — n’en est que le commentaire.

Quand il eut fini, il posa le bol et regar­da sa mère. Il pen­sa à Alma, au bar, au gin pahit, au cercle d’eau sur le comp­toir. Il pen­sa au rawon et au sucre brû­lé. Il pen­sa à la phrase d’Al­ma — nos deux odeurs — et il com­prit, avec une clar­té sou­daine qui n’a­vait rien à voir avec la pen­sée mais tout à voir avec le ventre plein et la cha­leur et l’o­deur de la cour et la pré­sence de sa mère, que les odeurs ne sont pas des sou­ve­nirs mais des ancres, des points fixes dans le flux du temps, et que les deux odeurs — le rawon et le sucre brû­lé — les reliaient, Alma et lui, non pas comme un désir relie deux corps, mais comme un fil relie deux rives, un fil fra­gile, ten­du au-des­sus de tout ce qui les sépa­rait — la race, la classe, le comp­toir, la loi non écrite de l’Ho­tel Oranje — un fil qu’on pou­vait à peine voir et qu’on ne pou­vait pas tou­cher sans le rompre.

— Je vais dor­mir une heure, dit-il.

Ibu War­si­ni hocha la tête. Sar­to entra dans la mai­son, s’al­lon­gea sur la natte de la pièce arrière, et fer­ma les yeux. Le rideau de batik oscil­lait dans le cou­rant d’air. La lumière de midi fil­trait par les tuiles fêlées et des­si­nait sur sa poi­trine des traits de feu. Dans la cour, sa mère ran­geait la cui­sine. La mar­mite de rawon conti­nuait de mur­mu­rer sur le feu, et le noir du bouillon, der­rière ses pau­pières fer­mées, se confon­dit avec le noir du som­meil, et Sar­to s’en­dor­mit dans l’o­deur de la terre et des épices, comme un enfant s’en­dort dans les bras de quel­qu’un qui ne le lâche­ra pas.

Cha­pitre 6 — Le gamelan

La nuit à Sur­abaya ne tom­bait pas — elle montait.

Elle mon­tait du sol, des rigoles, des fon­da­tions des mai­sons, comme une eau noire qui enva­hi­rait la ville par le bas, par les pieds, et qui grim­pe­rait le long des murs, le long des troncs d’arbre, le long des jambes des pas­sants, jus­qu’à recou­vrir le ciel tout entier en l’es­pace de vingt minutes — vingt minutes entre le der­nier éclat du soleil au-des­sus du détroit de Madu­ra et l’obs­cu­ri­té com­plète, sans cré­pus­cule, sans tran­si­tion, sans ce dégra­dé de mauves et de roses que les pays tem­pé­rés offrent comme une conso­la­tion à ceux qui perdent le jour. Ici, le jour mou­rait d’un coup. Et la nuit qui le rem­pla­çait n’é­tait pas un silence — c’é­tait un autre bruit, un bruit plus dense, plus riche, plus peu­plé que celui du jour, parce que la nuit, à Sur­abaya, appar­te­nait à ceux que le jour ren­dait invisibles.

Sar­to avait fer­mé le bar à dix heures. Le der­nier client — un ingé­nieur hol­lan­dais de la Konink­lijke Paket­vaart-Maat­schap­pij, la com­pa­gnie mari­time qui reliait les îles de l’ar­chi­pel — avait bu son der­nier genièvre, payé, salué d’un signe de tête et était par­ti vers sa chambre avec la démarche pru­dente de l’homme qui négo­cie avec la gra­vi­té. Sar­to avait ran­gé les bou­teilles, lavé les verres, essuyé le comp­toir — les gestes du soir, inver­sés de ceux du matin, les mêmes gestes joués à l’en­vers, comme un film qu’on rem­bo­bine — et il avait éteint les lampes une par une, les deux globes d’o­pa­line d’a­bord, puis le pla­fon­nier du fond, puis la petite lampe de la réserve, et le bar avait som­bré dans une obs­cu­ri­té tiède où les bou­teilles, sur l’é­ta­gère, cap­taient encore les reflets de la lune qui fil­trait par les stores et lui­saient comme des yeux dans le noir.

Il sor­tit par la porte de service.

La ville de nuit était une autre ville. Les auto­mo­biles avaient dis­pa­ru — la nuit appar­te­nait aux becak, dont les lan­ternes oscil­lantes trouaient l’obs­cu­ri­té comme des lucioles géantes, et aux char­rettes à bras des ven­deurs ambu­lants qui pous­saient devant eux leurs cui­sines por­ta­tives dans un concert de fer­raille et de vapeur. L’o­deur avait chan­gé aus­si. L’o­deur de jour — essence, pous­sière, sueur, girofle — cédait la place à l’o­deur de nuit — jas­min, fran­gi­pa­niers, fumée de char­bon, et cette odeur indé­fi­nis­sable de la terre tro­pi­cale qui se refroi­dit d’un degré, d’un seul degré, et qui exhale en retour tout ce qu’elle a absor­bé pen­dant le jour, les pas, les cra­chats, les eaux usées, les pétales tom­bés, la mémoire du sol.

Sar­to mar­cha vers le sud. Il quit­ta Jalan Tun­jun­gan — déserte à cette heure, ses arcades plon­gées dans l’ombre, ses vitrines éteintes — et s’en­fon­ça dans le réseau de ruelles qui menait vers le kam­pung Pene­leh, un des plus anciens quar­tiers de Sur­abaya, un lacis de mai­sons basses et de jar­dins clos où vivaient, côte à côte, des familles java­naises, des Arabes du Hadra­maout, des Chi­nois péra­na­kan et des Madu­rais, dans une pro­mis­cui­té que les Hol­lan­dais avaient essayé d’or­ga­ni­ser en quar­tiers sépa­rés — le quar­tier euro­péen, le quar­tier chi­nois, le quar­tier arabe — mais que la vie, avec son obs­ti­na­tion, son désordre, sa logique propre, avait défaite, mélan­gée, redis­tri­buée selon des cri­tères que les urba­nistes de La Haye n’a­vaient pas pré­vus : le voi­si­nage, le com­merce, le mariage, l’a­mi­tié, et cette force irré­sis­tible qui pousse les gens à vivre là où on les nourrit.

Le pen­do­po se trou­vait au bout d’une ruelle, der­rière un mur de briques sur lequel un bou­gain­vil­lier vio­let avait éten­du ses branches comme un drap qu’on met à sécher. Un pen­do­po est un pavillon ouvert — quatre piliers de bois, un toit de tuiles, pas de murs — la forme la plus ancienne de l’ar­chi­tec­ture java­naise, un espace qui n’est ni inté­rieur ni exté­rieur mais les deux à la fois, un lieu fait pour la musique, la danse, la céré­mo­nie, le ras­sem­ble­ment, un lieu dont l’ab­sence de murs dit quelque chose de pro­fond sur la façon dont les Java­nais conçoivent l’es­pace : non comme une boîte qu’on ferme, mais comme un souffle qu’on laisse circuler.

Sar­to entra par le côté. Il y avait déjà une tren­taine de per­sonnes assises sur des nattes, dans la pénombre — des hommes pour la plu­part, en sarong et che­mise blanche, quelques femmes en kebaya, des enfants endor­mis sur les genoux de leurs mères. Per­sonne ne par­lait. L’air sen­tait le kre­tek, le jas­min, la sueur et l’en­cens de san­tal que quel­qu’un avait allu­mé dans un coin et dont la fumée mon­tait droit, sans vaciller, comme une colonne de brume fine.

Au centre du pen­do­po, les instruments.

Ils étaient dis­po­sés en arc de cercle sur des sup­ports de bois sculp­té — les gongs d’a­bord, les plus grands au fond, sus­pen­dus à des cadres peints en rouge et or, dont le bronze poli reflé­tait la lueur des lampes à huile comme des miroirs courbes. Puis les métal­lo­phones — le saron, avec ses lames de bronze posées sur un cadre de bois, et le gen­der, dont les lames, plus fines, plus longues, étaient sus­pen­dues au-des­sus de tubes de bam­bou qui ser­vaient de réso­na­teurs et qui ampli­fiaient le son, le pro­lon­geaient, lui don­naient cette qua­li­té de vibra­tion conti­nue, de bour­don­ne­ment, de halo sonore qui est la marque du game­lan et qui fait que le son ne s’ar­rête jamais vrai­ment, même dans les silences, même entre les notes, même quand les mains des musi­ciens se lèvent et que les maillets quittent les lames — le son conti­nue, dans l’air, dans le bois, dans le corps de ceux qui écoutent. Et le rebab — le vio­lon à deux cordes, posé sur les genoux du musi­cien, dont l’ar­chet tirait un son plain­tif, nasillard, qui res­sem­blait à une voix humaine qui aurait oublié les mots et qui chan­te­rait sans eux.

Les musi­ciens prirent place. Sept hommes, assis en tailleur devant leurs ins­tru­ments, les maillets dans les mains, le regard bais­sé. Ils ne se regar­daient pas entre eux. Ils n’a­vaient pas de par­ti­tion. Ils n’a­vaient pas de chef d’or­chestre. Ils avaient quelque chose de plus ancien que tout cela — une connais­sance com­mune, ins­crite dans le corps, dans les muscles des poi­gnets et des doigts, dans la mémoire des os, une connais­sance qui n’a­vait pas besoin de signes exté­rieurs pour se coor­don­ner, parce qu’elle était la même chez tous, la même pièce jouée cent fois, mille fois, trans­mise de maître à élève par l’é­coute et la répé­ti­tion, non pas comme une par­ti­tion qu’on lit mais comme une res­pi­ra­tion qu’on partage.

Le pre­mier gong frappa.

Le son — grave, rond, immense — se déploya dans le pen­do­po comme un cercle dans l’eau. Il ne s’ar­rê­ta pas. Il enfla, vibra, tour­na sur lui-même, et avant qu’il ne retombe, un deuxième son le rejoi­gnit — le saron, plus aigu, plus clair, une phrase mélo­dique qui se super­po­sa au gong comme une tige se super­pose à une racine — et puis un troi­sième, le gen­der, dont les lames frap­pées pro­dui­sirent des cas­cades de notes iri­sées, rapides, qui ruis­se­lèrent à tra­vers les sons graves comme de l’eau à tra­vers des rochers, et le tout — le gong, le saron, le gen­der — for­ma un tis­su sonore d’une com­plexi­té ver­ti­gi­neuse qui n’a­vait rien à voir avec la musique euro­péenne, rien à voir avec la mélo­die et l’har­mo­nie et la pro­gres­sion que les Hol­lan­dais de l’Ho­tel Oranje appe­laient musique, parce que la musique du game­lan n’a­van­çait pas — elle tour­nait, elle pul­sait, elle reve­nait sur elle-même, comme la cha­leur, comme les ven­ti­la­teurs, comme les sai­sons de cette île où il n’y avait pas de prin­temps ni d’au­tomne mais seule­ment la mous­son et la séche­resse, le plein et le vide, et entre les deux un bat­te­ment, un rythme, un souffle.

Sar­to fer­ma les yeux.

Il ne fer­ma pas les yeux pour se concen­trer. Il les fer­ma parce que le game­lan n’é­tait pas quelque chose qu’on écou­tait — c’é­tait quelque chose dans quoi on entrait, comme on entre dans l’eau, par les pieds d’a­bord, puis les jambes, puis le ventre, et enfin la tête, et quand la tête était sous l’eau, quand le son avait tout recou­vert, il n’y avait plus de sépa­ra­tion entre le dedans et le dehors, entre celui qui écoute et ce qui est écou­té, et les yeux, dans cet état, étaient un obs­tacle, une dis­trac­tion, une porte ouverte sur le monde visible qui empê­chait de plon­ger tout à fait dans le monde audible.

Le gong pul­sait. Le saron chan­tait. Le gen­der ruis­se­lait. Le rebab gémis­sait sa ligne sinueuse, et un tam­bour — le ken­dang, frap­pé des deux mains — posait un rythme souple, élas­tique, qui n’é­tait pas un métro­nome mais un souffle, une res­pi­ra­tion col­lec­tive qui accé­lé­rait et ralen­tis­sait comme le cœur d’un homme qui dort, qui rêve, qui se tourne dans son sommeil.

Sar­to sen­tit son corps se dis­soudre. Pas méta­pho­ri­que­ment — phy­si­que­ment. Les contours de ses membres devinrent flous, ses mains posées sur ses genoux n’é­taient plus ses mains mais des pro­lon­ge­ments du son, des réso­na­teurs de chair et d’os, et le son pas­sait à tra­vers lui comme la lumière passe à tra­vers un vitrail, le tra­ver­sait, le colo­rait, le trans­for­mait. Il n’é­tait plus au pen­do­po de Pene­leh, il n’é­tait plus Sar­to le bar­man de l’Ho­tel Oranje, il n’é­tait plus le fils d’I­bu War­si­ni, il n’é­tait plus l’homme qui n’a­vait pas tou­ché les doigts d’Al­ma sur le comp­toir — il était un point dans le son, une note dans le tis­su, un élé­ment du tout, et le tout n’a­vait pas de nom, pas de forme, pas de fin.

La pièce dura qua­rante minutes. Ou une heure. Ou un siècle. Le temps, dans le game­lan, per­dait ses uni­tés. Il deve­nait un flux conti­nu, un cou­rant, et quand le der­nier gong frap­pa — un seul coup, solen­nel, défi­ni­tif, sui­vi d’un silence qui n’é­tait pas un silence mais la vibra­tion rési­duelle de tout ce qui avait été joué — Sar­to rou­vrit les yeux et le monde lui parut chan­gé, non pas dans ses formes mais dans sa den­si­té, comme si l’air avait été lavé par le son, puri­fié, ren­du à une trans­pa­rence originelle.

Autour de lui, les gens se levaient len­te­ment. Les enfants dor­maient tou­jours. Les lampes à huile brû­laient bas. L’en­cens était consu­mé. Et dans le coin droit du pen­do­po, assis sur une natte, Raden Suto­mo le regardait.

Suto­mo avait vingt-cinq ans. Il était mince, ner­veux, avec un visage fin et des yeux qui brû­laient — pas de colère, pas de fana­tisme, mais de cette inten­si­té par­ti­cu­lière qu’ont les jeunes gens qui ont lu des livres qui les ont chan­gés et qui ne peuvent plus regar­der le monde de la même façon. Il por­tait un pan­ta­lon occi­den­tal et une che­mise blanche bou­ton­née jus­qu’au col — la tenue de l’in­tel­lec­tuel java­nais moderne, celui qui avait étu­dié au lycée hol­lan­dais, qui par­lait le néer­lan­dais mieux que la plu­part des Hol­lan­dais, et qui retour­nait cette édu­ca­tion contre ceux qui la lui avaient don­née, comme une arme for­gée par l’ennemi.

Suto­mo se leva et vint vers Sar­to. Ils se connais­saient — pas inti­me­ment, mais de cette connais­sance de voi­si­nage qui, dans les kam­pungs de Sur­abaya, suf­fi­sait à créer une fami­lia­ri­té que les Euro­péens n’au­raient jamais com­prise, eux qui avaient besoin de pré­sen­ta­tions, de cartes de visite, de rituels codi­fiés pour s’a­dres­ser la parole.

— Tu viens sou­vent ici, dit Sutomo.

— Quand je peux, dit Sarto.

Ils sor­tirent du pen­do­po ensemble. La ruelle était sombre, éclai­rée seule­ment par les lampes à huile des mai­sons dont les portes étaient encore ouvertes — à Sur­abaya, les portes ne se fer­maient que très tard, ou jamais. Des enfants jouaient dans la pous­sière. Un ven­deur de nasi goreng pous­sait son cha­riot, et l’o­deur du riz frit à l’ail et au kecap manis — la sauce de soja sucrée qui était la basse conti­nue de la cui­sine de rue — se mêlait à l’o­deur du jas­min et des kreteks.

Suto­mo mar­chait à côté de Sar­to, les mains dans les poches, le regard droit. Il y avait chez lui quelque chose de ten­du, de conte­nu — l’éner­gie d’un res­sort com­pri­mé, la patience d’un homme qui attend le bon moment pour agir.

— Soe­kar­no a été arrê­té, dit-il.

Sar­to ne répon­dit pas tout de suite. Soe­kar­no. Le nom cir­cu­lait dans les kam­pungs depuis des mois, chu­cho­té, admi­ré, craint. Un jeune ingé­nieur de Ban­dung qui par­lait d’in­dé­pen­dance, de nation indo­né­sienne, d’un pays qui n’exis­tait pas encore mais qui exis­tait déjà dans les mots qu’il pro­non­çait — des mots en malais, pas en hol­lan­dais, des mots que tout le monde com­pre­nait, du pêcheur madu­rais au prince java­nais, des mots qui fai­saient le tour de l’ar­chi­pel comme le vent fait le tour d’une île.

— Arrê­té à Yogya­kar­ta, dit Suto­mo. La semaine der­nière. Les Hol­lan­dais l’ont trans­fé­ré à la pri­son de Ban­ceuy, à Ban­dung. Ils vont le juger.

— Pour quoi ?

— Pour avoir par­lé. C’est tou­jours pour ça qu’on est arrê­té. Pour avoir dit ce que tout le monde pense et que per­sonne ne dit.

Ils mar­chèrent en silence. La ruelle débou­cha sur une rue plus large, bor­dée d’arbres, où quelques becak atten­daient des clients, leurs conduc­teurs accrou­pis à côté de leurs machines, fumant des kre­teks dont les bouts rouges pul­saient dans le noir comme des cœurs minuscules.

— Tu tra­vailles dans leur hôtel, dit Suto­mo. Ce n’é­tait pas un reproche — c’é­tait une consta­ta­tion, un point de départ.

— Je tra­vaille dans un bar, dit Sar­to. Je sers des boissons.

— Tu entends des choses.

— J’en­tends des com­mandes. Du genièvre. De la bière. Du cham­pagne pour l’inauguration.

Suto­mo sou­rit. Un sou­rire bref, sans joie.

— L’i­nau­gu­ra­tion. Ils inau­gurent une aile neuve pen­dant que Soe­kar­no est en pri­son. Ils agran­dissent leur hôtel pen­dant que le pays rétré­cit autour d’eux. Et ils ne le voient pas.

— Qu’est-ce qu’ils devraient voir ?

Suto­mo s’ar­rê­ta. Il se tour­na vers Sar­to. Dans la lumière d’une lampe à huile qui brû­lait der­rière une fenêtre, son visage était à moi­tié éclai­ré, à moi­tié dans l’ombre — un visage cou­pé en deux, comme le pays dont il par­lait, moi­tié lumière, moi­tié nuit.

— Que tout cela va finir, dit-il. Pas demain. Pas l’an­née pro­chaine. Mais bien­tôt. Que les hôtels, les plan­ta­tions, les clubs, les auto­mo­biles, les vitrines de Tun­jun­gan — tout cela est un décor. Un théâtre d’ombres. Et un jour, quel­qu’un allu­me­ra la lumière, et les ombres disparaîtront.

Il y avait dans sa voix quelque chose qui n’é­tait pas de la haine — plu­tôt une cer­ti­tude, froide, pai­sible, la cer­ti­tude géo­lo­gique de celui qui sait que les mon­tagnes finissent par tom­ber et que les mers finissent par se reti­rer, non pas parce qu’une force les pousse mais parce que c’est leur nature, et que la nature ne se trompe pas.

Sar­to écou­ta. Il écou­tait comme il écou­tait au bar — avec tout son corps, sans juger, sans com­men­ter, en lais­sant les mots entrer et se dépo­ser en lui comme la pous­sière se dépose sur les meubles, couche après couche. Il ne savait pas si Suto­mo avait rai­son. Il ne savait pas si le monde de l’Ho­tel Oranje allait finir ou durer ou se trans­for­mer en quelque chose d’autre. Il savait seule­ment que la glace fon­dait, que le rawon mijo­tait, que le game­lan tour­nait sur lui-même, et que toutes ces choses — la glace, le rawon, le game­lan — étaient vraies d’une véri­té qui n’a­vait pas besoin de dis­cours pour exister.

— Je t’en­tends, dit Sarto.

Ce n’é­tait pas un accord. Ce n’é­tait pas un refus. C’é­tait ce qu’il disait — je t’en­tends — et dans ce mot il y avait tout ce que Sar­to pou­vait offrir : son atten­tion, sa pré­sence, la cer­ti­tude que les mots de Suto­mo n’é­taient pas tom­bés dans le vide mais dans un corps qui les avait reçus et qui les gar­de­rait, comme le mor­tier de sa mère gar­dait l’o­deur des épices, même vide, même propre, même après qu’on l’a­vait lavé.

Suto­mo hocha la tête. Il com­pre­nait. Ou il accep­tait de ne pas com­prendre, ce qui, dans le monde java­nais, reve­nait au même — parce que dans le monde java­nais, la com­pré­hen­sion n’é­tait pas un acte de l’es­prit mais un acte du temps, et le temps, comme le rawon, comme le game­lan, avait besoin de mijoter.

Ils se sépa­rèrent au car­re­four. Suto­mo par­tit vers l’ouest, vers le quar­tier arabe, où il avait des amis, des contacts, des gens qui par­laient comme lui de ce pays qui n’exis­tait pas encore. Sar­to res­ta un moment immo­bile, au milieu de la rue, les mains le long du corps. Un becak pas­sa, sa lan­terne oscil­lant dans le noir. Un chien aboya au loin. L’o­deur du nasi goreng flot­tait encore dans l’air.

Puis le silence. Non pas un silence vide — un silence plein, satu­ré, le silence de Sur­abaya après minuit, quand les ven­deurs ambu­lants ont replié leurs char­rettes et que les kam­pungs se sont refer­més sur eux-mêmes comme des poings, et que la ville res­pire enfin à son propre rythme, un rythme lent, pro­fond, ancien, qui n’est pas le rythme des hor­loges hol­lan­daises ni des trains ni des bateaux, mais le rythme de la terre elle-même, la pul­sa­tion du sol vol­ca­nique sur lequel tout est construit et qui rap­pelle, dans sa cha­leur constante, que rien ici n’est solide, que tout peut trem­bler, que le sol que l’on croit ferme sous ses pieds est en réa­li­té une croûte fine posée sur un feu.

Sar­to ren­tra chez lui. Dans la cour, la mar­mite de rawon avait été reti­rée du feu. Le man­da­ri­nier dor­mait. Sa mère dor­mait. La lune, entre les tuiles fêlées, des­si­nait sur le sol les mêmes traits de lumière que le soleil de midi, mais inver­sés — froids, bleus, silen­cieux. Sar­to s’al­lon­gea sur sa natte, les bras le long du corps, et il écou­ta le silence de la nuit de Sur­abaya, et dans ce silence il enten­dit encore le game­lan — non pas comme un sou­ve­nir mais comme une pré­sence, un bour­don­ne­ment conti­nu, une vibra­tion qui ne s’ar­rê­tait jamais, même quand les ins­tru­ments se tai­saient, même quand les musi­ciens dor­maient, même quand le pen­do­po était vide — parce que le game­lan n’é­tait pas dans les ins­tru­ments ni dans les musi­ciens ni dans le pen­do­po, le game­lan était dans l’air, dans la terre, dans le bronze et dans le bois et dans la chair, le game­lan était par­tout et tout le temps, comme la cha­leur, comme l’o­deur du girofle, et il suf­fi­sait de fer­mer les yeux pour l’entendre.

Sar­to fer­ma les yeux.

Cha­pitre 7 — La chambre 33

Van der Bosch por­tait son plus beau cos­tume — un trois-pièces de lin crème qu’il avait com­man­dé chez un tailleur de Bata­via et qui lui don­nait l’al­lure, croyait-il, d’un gent­le­man anglais des tro­piques, alors qu’il res­sem­blait plu­tôt, de l’a­vis una­nime des boys qui le regar­daient pas­ser, à un meuble rem­bour­ré qu’on aurait habillé par erreur. Le gilet était bou­ton­né trop ser­ré. La chaîne de montre en or tra­ver­sait son ventre comme un méri­dien sur un globe. La pochette — en soie, d’un bleu Delft qu’il avait choi­si pour rap­pe­ler les faïences de la mère patrie — dépas­sait de la poche de poi­trine avec une pré­ci­sion géo­mé­trique qui avait dû néces­si­ter dix minutes devant le miroir et l’aide de son boy personnel.

— Mes­sieurs, dit Van der Bosch. Suivez-moi.

Les mes­sieurs en ques­tion étaient deux. Le pre­mier était un jour­na­liste du Soe­ra­baiasch Han­dels­blad — le quo­ti­dien hol­lan­dais de Sur­abaya — un homme sec, chauve, avec des lunettes rondes cer­clées de fer qui lui don­naient l’air d’un comp­table éga­ré dans un monde qu’il trou­vait trop bruyant. Il s’ap­pe­lait Dijks­tra et il tenait un car­net dans une main et un crayon dans l’autre, prêt à noter tout ce que Van der Bosch dirait, ou du moins ce que Van der Bosch vou­drait qu’il note, ce qui n’é­tait pas la même chose mais qui, dans la presse colo­niale de l’é­poque, reve­nait sou­vent au même. Le second était un pho­to­graphe — un jeune Indo au teint brun et aux che­veux gomi­nés qui por­tait sur l’é­paule un appa­reil Gra­flex comme un sol­dat porte son fusil, avec une fami­lia­ri­té mêlée de fierté.

Sar­to sui­vait le groupe à trois pas de dis­tance, por­tant un pla­teau sur lequel étaient dis­po­sés trois verres de gin tonic — le cock­tail offi­ciel des visites pro­to­co­laires, le lubri­fiant social de l’Em­pire — et une cou­pelle d’a­mandes salées. On ne lui avait pas deman­dé de venir. Van der Bosch avait dit « Sar­to, des rafraî­chis­se­ments pour nos invi­tés » et Sar­to avait com­pris — com­pris le geste, le rôle, le cos­tume qu’on lui deman­dait de por­ter : celui du boy de luxe, du ser­vi­teur d’ap­pa­rat, l’or­ne­ment humain qui com­plé­tait le décor et prou­vait, par sa pré­sence silen­cieuse et impec­cable, que l’Ho­tel Oranje savait recevoir.

Ils tra­ver­sèrent le lob­by — le vieux lob­by, celui de 1911, avec ses colonnes de marbre ita­lien, ses arches mau­resques, ses car­reaux de sol en damier noir et blanc que Sar­to avait vus laver dix mille fois et qui brillaient comme la sur­face d’un lac. Les ven­ti­la­teurs tour­naient. Un boy sikh — le por­tier — ouvrit les portes vitrées qui don­naient sur le jar­din inté­rieur, et la cha­leur entra d’un coup, comme un invi­té qu’on n’a­vait pas convié.

— L’hô­tel a été construit en 1910, com­men­ça Van der Bosch, et inau­gu­ré en 1911, par Lucas Mar­tin Sar­kies, fils de Mar­tin Sar­kies de la célèbre famille arménienne…

Il racon­tait. Van der Bosch racon­tait tou­jours. C’é­tait sa com­pé­tence pre­mière — non pas la ges­tion, non pas la finance, non pas l’art sub­til de coor­don­ner deux cents employés dans un bâti­ment de quatre-vingts chambres, mais le récit. Il racon­tait l’hô­tel comme un père raconte l’his­toire de sa famille, avec des embel­lis­se­ments, des omis­sions stra­té­giques, des accé­lé­ra­tions sur les pas­sages ennuyeux et des ralen­tis­se­ments sur les moments de gloire. L’ar­chi­tecte anglais Bid­well. Les colonnes de marbre impor­tées de Car­rare. Les boi­se­ries de teck sculp­té. Le jar­din des­si­né par un pay­sa­giste batave qui avait tra­vaillé pour le palais de Bogor. Et les Sar­kies, tou­jours les Sar­kies — l’empire hôte­lier armé­nien qui avait essai­mé de Sin­ga­pour à Ran­goon, de Penang à Sur­abaya, plan­tant ses palaces dans les villes por­tuaires d’A­sie comme des dra­peaux dans un ter­ri­toire conquis.

Dijks­tra notait. Le pho­to­graphe pho­to­gra­phiait. Et Sar­to sui­vait, le pla­teau en équi­libre sur la paume gauche, le dos droit, le visage neutre, avec cette capa­ci­té qu’il avait déve­lop­pée au fil des années de se rendre à la fois pré­sent et invi­sible — pré­sent assez pour qu’on puisse prendre un verre quand on le vou­lait, invi­sible assez pour qu’on oublie qu’il était là et qu’on parle devant lui comme on parle devant un meuble.

Ils pas­sèrent dans la nou­velle aile.

La tran­si­tion était frap­pante. On quit­tait le monde de 1911 — le colo­nial clas­sique, lourd, orne­men­tal, avec ses arches et ses colonnes et ses mou­lures — pour entrer dans le monde de 1930 — l’Art Déco, avec ses lignes droites, ses angles nets, ses sur­faces lisses, ses motifs géo­mé­triques. Les murs n’é­taient plus en marbre mais en stuc poli, d’un blanc crème qui cap­tait la lumière et la dif­fu­sait en reflets doux. Les rampes d’es­ca­lier n’é­taient plus en fer for­gé mais en chrome — un chrome brillant, froid, indus­triel, qui tran­chait avec la cha­leur du teck et du rotin comme une lame tranche avec la chair. Les motifs déco­ra­tifs — sur les vitraux des fenêtres, sur les grilles des ascen­seurs, sur les poi­gnées de porte — mêlaient les formes géo­mé­triques de l’Art Déco euro­péen à des motifs java­nais : le kawung, le parang, les spi­rales du mega men­dung — les nuages sacrés — sty­li­sés, abs­traits, réduits à leurs lignes essen­tielles, comme si un artiste avait pris la tra­di­tion java­naise et l’a­vait pas­sée au filtre de la moder­ni­té, en gar­dant la struc­ture et en ôtant la chair.

— Vous remar­que­rez, dit Van der Bosch en cares­sant la rampe de chrome, l’al­liance par­faite entre le style euro­péen le plus moderne et les motifs locaux. C’est ce que nous appe­lons le Nieuwe Indische Sti­jl — le Nou­veau Style Indien. Ni hol­lan­dais, ni java­nais. Les deux à la fois.

Dijks­tra nota. Sar­to, der­rière eux, regar­da les motifs java­nais empri­son­nés dans le chrome et le stuc. Ni hol­lan­dais, ni java­nais. Les deux à la fois. C’é­tait une jolie for­mule. C’é­tait aus­si, pen­sa-t-il sans le for­mu­ler en mots, un men­songe — le genre de men­songe que les gens puis­sants se racontent quand ils prennent ce qui ne leur appar­tient pas et qu’ils le rebap­tisent alliance, fusion, syn­thèse, alors que le mot juste serait appro­pria­tion, ou sim­ple­ment vol. Mais Sar­to ne pen­sait pas en mots. Il pen­sait en sen­sa­tions, en tex­tures, en tem­pé­ra­tures — et ce qu’il sen­tait, en tou­chant du regard le chrome et le stuc, c’é­tait le froid. Le froid d’une sur­face qui ne connais­sait pas la main qui l’a­vait polie. Le froid d’une beau­té qui n’a­vait pas de mémoire.

Van der Bosch s’ar­rê­ta devant une porte. Une porte en bois laqué, d’un noir pro­fond, avec une poi­gnée en chrome et un numé­ro en lai­ton — 33 — qui brillait dans la lumière du cou­loir comme un petit soleil.

— La suite d’hon­neur, dit-il. La plus belle chambre de la nou­velle aile. C’est ici que loge­ront nos invi­tés les plus pres­ti­gieux pour l’inauguration.

Il ouvrit la porte. La chambre — non, la suite — se déploya devant eux comme un décor de théâtre dont on tire le rideau. Un salon d’a­bord, avec des fau­teuils de cuir cara­mel, un bureau en aca­jou, une che­mi­née déco­ra­tive — déco­ra­tive, parce qu’à Sur­abaya per­sonne n’a­vait besoin de che­mi­née, mais la che­mi­née était là, comme les gants de che­vreau dans la vitrine de Lal­wa­ni, comme un sou­ve­nir de l’Eu­rope, un frag­ment de nos­tal­gie archi­tec­tu­rale incrus­té dans les tro­piques. Puis la chambre, der­rière une porte à double bat­tant — un lit immense, dra­pé de mous­ti­quaire blanche, avec une tête de lit en bois sculp­té qui repre­nait les motifs mega men­dung dans un style Déco. Et la salle de bains — marbre blanc, robi­net­te­rie chro­mée, une bai­gnoire sur pieds de lion qui était une aber­ra­tion magni­fique dans un pays où l’on se bai­gnait au seau, au puits, à la rivière.

— La vue, dit Van der Bosch.

Il alla ouvrir les volets. La lumière entra — pas la lumière tami­sée du cou­loir mais la lumière crue, vio­lente, de Jalan Tun­jun­gan à midi, et avec elle le bruit de la rue — les klaxons, les becak, les voix — et la cha­leur, et l’o­deur, et toute la ville qui se déver­sait dans la chambre par cette fenêtre ouverte comme un fleuve se déverse par une brèche dans la digue.

— On voit toute l’a­ve­nue, dit Van der Bosch. Jus­qu’au car­re­four de Sim­pang. Et au-des­sus — il poin­ta du doigt vers la gauche — le toit-ter­rasse, avec le mât du drapeau.

Le mât. Un simple poteau de métal, plan­té sur le toit-ter­rasse de la suite 33, au som­met duquel flot­tait le dra­peau de l’Ho­tel Oranje — un dra­peau blanc frap­pé des ini­tiales HO en or. Van der Bosch le regar­dait avec une fier­té dis­pro­por­tion­née, comme si ce mât était un som­met conquis, un dra­peau plan­té sur l’Everest.

— Pour l’i­nau­gu­ra­tion, dit-il, nous his­se­rons le dra­peau du Royaume des Pays-Bas. Le tri­co­lore. Rouge, blanc et bleu. Ce sera visible depuis tout Tunjungan.

Dijks­tra nota. Le pho­to­graphe cadra le mât dans son objec­tif. Et Sar­to, debout dans l’embrasure de la porte avec son pla­teau de verres aux­quels per­sonne n’a­vait tou­ché, regar­da le mât — ce simple tube de métal sur le toit d’un hôtel, qui n’é­tait rien, qui ne signi­fiait rien d’autre que ce que les hommes y atta­che­raient, un tis­su, des cou­leurs, un sym­bole — et il ne pen­sa à rien, parce qu’il n’y avait rien à pen­ser, pas encore, pas en 1930, pas à cet instant.

Mais le mât était là. Et il attendait.

Van der Bosch refer­ma les volets. La chambre retom­ba dans sa pénombre dorée. Le pho­to­graphe fit un der­nier cli­ché — Van der Bosch posant devant la che­mi­née, une main sur le man­teau, l’autre dans la poche du gilet, le men­ton levé, l’œil vif, la mous­tache conqué­rante — et la visite fut terminée.

— L’ar­ticle paraî­tra dimanche, dit Dijks­tra en ran­geant son carnet.

— Avec la pho­to­gra­phie en pre­mière page, dit Van der Bosch. N’est-ce pas ?

— En pre­mière page, confir­ma Dijks­tra avec la las­si­tude d’un homme qui a confir­mé trop de choses dans sa vie et qui sait que la confir­ma­tion est une forme de capitulation.

Ils redes­cen­dirent. Dans le lob­by, Van der Bosch ser­ra des mains, dis­tri­bua des cartes de visite, ordon­na qu’on serve le déjeu­ner à ses invi­tés dans la salle à man­ger — la rijst­ta­fel, bien sûr, la table de riz, le fes­tin colo­nial par excel­lence, trente plats dis­po­sés en cercle autour du riz blanc, cha­cun appor­té par un boy dif­fé­rent, une cho­ré­gra­phie de sarongs blancs et de plats fumants qui était le spec­tacle culi­naire le plus extra­va­gant des Indes néer­lan­daises et qui résu­mait, dans sa pro­fu­sion et son excès, toute l’am­bi­tion colo­niale : pos­sé­der le monde entier et le poser sur une table.

Sar­to rap­por­ta le pla­teau au bar. Les trois verres de gin tonic étaient intacts — la glace avait fon­du, le tonic avait per­du ses bulles, le gin s’é­tait réchauf­fé. Il vida les verres dans l’é­vier. Le liquide tiède cou­la, s’é­va­po­ra presque aus­si­tôt dans la cha­leur. Il lava les verres, les essuya, les rangea.

Puis il res­ta un moment immo­bile, les mains sur le comp­toir, et il pen­sa à la chambre 33. Non pas à son luxe, ni à sa vue, ni à sa che­mi­née déco­ra­tive — mais à son silence. La chambre 33, quand Van der Bosch s’é­tait tu et que le pho­to­graphe avait ran­gé son appa­reil, avait eu un silence par­ti­cu­lier — un silence d’at­tente, un silence de chambre vide qui attend d’être habi­tée, un silence qui conte­nait en puis­sance tous les bruits qui vien­draient, toutes les voix, toutes les res­pi­ra­tions, tous les rêves et tous les cau­che­mars de tous les hommes et de toutes les femmes qui dor­mi­raient là, dans ce lit immense, sous cette mous­ti­quaire blanche, face à cette fenêtre qui don­nait sur Tun­jun­gan et sur le mât.

Sar­to ne savait pas — com­ment aurait-il pu savoir ? — que dans quinze ans, un homme nom­mé Ploeg­man entre­rait dans cette chambre avec un dra­peau hol­lan­dais plié sous le bras, et que des jeunes gens grim­pe­raient sur le toit, et qu’une main arra­che­rait la bande bleue du dra­peau, et que le rouge et le blanc res­te­raient seuls, flot­tant dans l’air de Sur­abaya comme un cri muet, et que ce geste — ce geste minus­cule, cette déchi­rure dans un tis­su — déclen­che­rait une bataille qui tue­rait des mil­liers de per­sonnes et qui don­ne­rait à Sur­abaya son nom de guerre, son titre de noblesse, son épi­taphe : Kota Pah­la­wan. La Cité des Héros.

Sar­to ne savait rien de tout cela. Il savait seule­ment que la chambre 33 avait un silence étrange, un silence qui pesait plus que les autres silences, comme cer­tains objets pèsent plus que leur taille ne le laisse pré­voir — un silence dense, com­pri­mé, un silence qui atten­dait quelque chose.

Il secoua la tête, chas­sa la pen­sée — si c’é­tait une pen­sée — et pré­pa­ra le bar pour le ser­vice de l’a­près-midi. Les bou­teilles, les verres, la glace. Les gestes du métier. Le teck sous les mains. Et dehors, Jalan Tun­jun­gan qui bour­don­nait sous le soleil de midi, insou­ciante, magni­fique, aveugle.

Cha­pitre 8 — Le corps

Ce jour-là, la cha­leur mon­ta d’un degré.

Un seul degré. De trente-huit à trente-neuf sur le ther­mo­mètre en lai­ton der­rière le comp­toir. Rien, en appa­rence. Un chiffre. Un trait sur le verre gra­dué. Mais Sar­to le sen­tit dès le matin — dans l’é­pais­seur de l’air, dans la len­teur avec laquelle les ven­ti­la­teurs sem­blaient tour­ner, dans la sueur qui per­lait au creux de ses paumes avant même qu’il ait com­men­cé à tra­vailler. Un degré de plus, et le monde chan­geait de registre. Les corps deve­naient plus lourds. Les mots deve­naient plus lents. Les regards deve­naient plus longs. Comme si la cha­leur, en mon­tant d’un cran, des­ser­rait les bou­lons de la machine sociale, relâ­chait les res­sorts de la bien­séance, ouvrait des espaces entre les gestes codi­fiés où pou­vait se glis­ser quelque chose d’im­pré­vu, d’in­con­trô­lé, de dangereux.

Alma arri­va à deux heures.

Plus tôt que d’ha­bi­tude. Et dif­fé­rente. Sar­to le vit tout de suite — non pas dans son visage, non pas dans sa robe, mais dans sa façon de mar­cher. Sa démarche avait per­du cette pré­ci­sion dis­crète qui était sa signa­ture. Elle mar­chait plus len­te­ment, avec un léger balan­ce­ment des hanches qui n’é­tait pas une coquet­te­rie mais un aban­don — le corps qui cède à la cha­leur, qui renonce à la tenir en laisse, qui se laisse por­ter par l’air épais comme on se laisse por­ter par l’eau. Elle avait bu. Pas beau­coup — un verre, peut-être deux — mais assez pour que ses contours soient un peu flous, un peu plus ouverts que d’ha­bi­tude, comme un fruit dont la peau s’est amol­lie au soleil.

Elle por­tait une robe blanche. Du coton fin, presque trans­pa­rent à contre-jour, qui col­lait à ses épaules et à ses bras là où la sueur mouillait le tis­su. Ses che­veux — noirs, épais, avec ces reflets auburn que les femmes Indo tenaient de leur sang mêlé — étaient rele­vés en chi­gnon, mais des mèches s’en échap­paient, col­lées aux tempes par la trans­pi­ra­tion, et ces mèches désor­don­nées don­naient à son visage une qua­li­té de désha­billé, d’in­ti­mi­té invo­lon­taire, comme si l’on sur­pre­nait quel­qu’un au sor­tir du bain.

— Gin pahit, dit-elle en s’asseyant.

Sa voix était plus basse que d’ha­bi­tude. Plus chaude. La cha­leur fai­sait cela aux voix — elle les épais­sis­sait, les ralen­tis­sait, leur don­nait une tex­ture de miel ou de résine, comme si l’air était trop dense pour que les sons le tra­versent à leur vitesse nor­male et qu’ils devaient, eux aus­si, négo­cier avec la moiteur.

Sar­to pré­pa­ra le gin pahit. Les mêmes gestes. Le même tum­bler — celui avec la bulle d’air dans la paroi. Le même gin Gor­don’s. Les mêmes trois gla­çons. Les mêmes trois gouttes d’An­gos­tu­ra. Mais quelque chose, dans l’exé­cu­tion de ces gestes, avait chan­gé — une len­teur sup­plé­men­taire, une atten­tion plus aiguë, comme si chaque mou­ve­ment était ampli­fié par la cha­leur et qu’il fal­lait le faire avec plus de soin, plus de conscience, pour qu’il ne déborde pas, pour qu’il reste dans les limites du geste pro­fes­sion­nel et ne devienne pas autre chose.

Il posa le verre devant elle. Leurs doigts ne se tou­chèrent pas. Mais l’es­pace entre leurs doigts — ces quelques cen­ti­mètres d’air chaud entre la main qui pose et la main qui prend — était char­gé d’une élec­tri­ci­té que Sar­to sen­tit dans ses avant-bras, dans ses poi­gnets, dans cette zone de la peau qui détecte la pré­sence d’un autre corps avant même le contact, comme un radar de chair.

Alma but. Les yeux fer­més, comme tou­jours. Plus long­temps que d’ha­bi­tude. Quand elle les rou­vrit, elle posa le verre et regar­da Sar­to — pas à tra­vers lui, pas dans sa direc­tion géné­rale, mais lui, ses yeux, son visage, avec une fran­chise qui était presque une effrac­tion, une vio­la­tion du pro­to­cole invi­sible qui régis­sait leurs échanges depuis des mois et qui disait : on se regarde en biais, on se regarde en pas­sant, on ne se regarde jamais de face.

— Mon mari est à Malang, dit-elle. Il a une réunion avec les autres plan­teurs. Les prix du sucre baissent. Ils se réunissent pour par­ler des prix du sucre. Ils parlent tou­jours des prix du sucre. Comme si le sucre était la seule chose qui existait.

Sar­to ne répon­dit pas. Il atten­dit. Il avait appris — pas au bar, pas avec le vieux bar­man armé­nien, mais dans son propre corps, dans ses propres silences — que les mots les plus impor­tants viennent après les mots qu’on attend, comme les étoiles appa­raissent après le cré­pus­cule : il faut que le ciel se vide d’a­bord pour qu’elles deviennent visibles.

— Quand les champs brûlent, dit Alma, la nuit, je sors sur la véran­da. La cha­leur est insou­te­nable. L’air est plein de cendres — des cendres de canne à sucre, noires, légères, qui volent comme des papillons et qui se posent sur la peau, sur les che­veux, sur les lèvres. Et la lumière des flammes est orange, rouge, jaune — toutes les cou­leurs du feu, toutes en même temps, et la fumée monte dans le ciel et cache les étoiles, et il n’y a plus que le feu, la cha­leur, et l’o­deur du sucre qui brûle, et moi, debout, en che­mise de nuit, les pieds nus sur les dalles, et je regarde les champs qui brûlent, et je pense — rien. Je ne pense rien. Je regarde. C’est le seul moment où je ne pense rien.

Elle par­lait sans le regar­der main­te­nant — elle regar­dait le verre, les gla­çons qui fon­daient, la lumière qui jouait dans le gin rosé — et sa voix avait cette qua­li­té de confes­sion que prennent les voix quand elles parlent dans un lieu fer­mé, à voix basse, à quel­qu’un qui écoute sans juger. Le confes­sion­nal du comp­toir. L’ab­so­lu­tion du gin pahit.

Sar­to sen­tit le dan­ger. Pas un dan­ger phy­sique — un dan­ger de proxi­mi­té, d’in­ti­mi­té, de ces mots qui, une fois pro­non­cés, créent un espace par­ta­gé dont on ne peut pas sor­tir sans le détruire. Elle lui par­lait de sa nuit, de sa che­mise de nuit, de ses pieds nus, de sa peau cou­verte de cendres — et chaque image, chaque détail, se dépo­sait en lui avec la pré­ci­sion d’une gra­vure, créant un tableau qu’il ne pour­rait plus effa­cer, un tableau d’Al­ma seule dans la nuit, devant les champs qui brûlent, le corps à peine cou­vert, la peau noire de cendres, et cette image était une brèche dans le mur qui les sépa­rait, une fis­sure par laquelle pas­sait quelque chose de chaud, de trouble, de vivant.

— Le rawon, dit Sarto.

Il ne savait pas pour­quoi il avait dit cela. Le mot était sor­ti de lui comme un réflexe, une réponse du corps au corps, une façon de poser sa propre image à côté de la sienne — non pas pour riva­li­ser, mais pour dire : moi aus­si, j’ai un monde sen­suel, moi aus­si j’ai des nuits, des odeurs, des matières qui me traversent.

— Le rawon de votre mère, dit Alma. Le bouillon noir.

— Le noir des noix de keluak. Quand ma mère les écrase dans le mor­tier, le jus coule sur ses doigts. Ses mains deviennent noires. Et cette noir­ceur ne part pas — pas avec le savon, pas avec le citron. Elle reste dans les plis de la peau, dans les lignes de la main. Pen­dant des jours, ma mère a les mains noires. Et ces mains noires — ces mains de cui­si­nière, tachées par la terre — sont les mains les plus belles que je connaisse.

Il s’ar­rê­ta. Il avait par­lé des mains de sa mère, mais ce n’é­tait pas de sa mère qu’il par­lait — c’é­tait des mains, de la peau, de la cou­leur de la peau, de cette chose innom­mable qui fai­sait qu’à Sur­abaya, en 1930, la cou­leur de la peau déter­mi­nait tout — qui par­lait à qui, qui regar­dait qui, qui tou­chait qui. Alma était Indo — entre deux mondes, entre deux cou­leurs, assez blanche pour entrer à l’Ho­tel Oranje, assez brune pour être regar­dée de tra­vers par les Hol­lan­daises pures, et sa peau dorée, cette peau qui n’é­tait ni l’une ni l’autre, était le signe visible de tout ce qui les reliait et de tout ce qui les sépa­rait — parce que la peau de Sar­to, la peau java­naise, la peau brune, la peau du bar­man, était de l’autre côté de la ligne, de l’autre côté du comp­toir, de l’autre côté du monde.

Alma le regar­dait. Ses yeux — brun clair, avec des paillettes d’or que la lumière du bar fai­sait scin­tiller — étaient posés sur lui avec une atten­tion qui n’a­vait rien de pro­fes­sion­nel, rien de mon­dain, rien de la cour­toi­sie dis­traite que les clientes de l’hô­tel accor­daient au per­son­nel. C’é­tait un regard nu. Un regard qui disait : je te vois. Pas le bar­man. Pas le Java­nais. Pas l’homme der­rière le comp­toir. Toi.

— Vos mains aus­si, dit-elle.

Sar­to bais­sa les yeux vers ses propres mains, posées à plat sur le teck. Des mains de bar­man — sèches, lisses, nettes. Des mains qui ser­vaient. Des mains qui ne créaient pas, ne tachaient pas, ne por­taient pas la marque de leur tra­vail. Des mains ano­nymes, pro­fes­sion­nelles, invisibles.

— Vos mains quand vous pré­pa­rez le gin pahit, dit Alma. La façon dont vous tenez la bou­teille. La façon dont vous lais­sez tom­ber la glace. La façon dont vous posez le verre. C’est — elle cher­cha le mot, ou fei­gnit de le cher­cher — c’est comme regar­der quel­qu’un qui joue du game­lan. Il n’y a rien de super­flu. Chaque geste est exact.

Le mot game­lan dans sa bouche. Le monde de Sar­to dans le voca­bu­laire d’Al­ma. La brèche s’é­lar­gis­sait. Le mur s’a­min­cis­sait. Et de l’autre côté du mur, Sar­to sen­tait la cha­leur — pas la cha­leur de Sur­abaya, pas les trente-neuf degrés du ther­mo­mètre, mais une cha­leur inté­rieure, une cha­leur de sang, une cha­leur qui mon­tait de ce lieu sans nom au fond du ventre et qui irra­diait vers les mains, vers les poi­gnets, vers la gorge.

À cet ins­tant, un bruit dans le lob­by. Des voix hol­lan­daises. Des rires. La porte du bar s’ou­vrit et trois hommes entrèrent — des plan­teurs, visi­ble­ment, avec leurs che­mises trem­pées, leurs visages rouges, leurs voix de sten­tor. Ils s’ins­tal­lèrent à une table du fond et com­man­dèrent des bières. L’un d’eux appe­la Sar­to d’un geste — pas méchant, pas arro­gant, sim­ple­ment le geste d’un homme qui a l’ha­bi­tude d’être ser­vi et qui consi­dère que le ser­veur est un pro­lon­ge­ment de son bras.

Le charme se rom­pit. Ou plu­tôt, il ne se rom­pit pas — il se replia, comme un ani­mal qui rentre dans son ter­rier à l’ap­proche d’un dan­ger, et atten­dit. Sar­to alla ser­vir les plan­teurs. Quand il revint der­rière le comp­toir, Alma avait fini son gin. Elle en com­man­da un autre. Sar­to le pré­pa­ra — les mêmes gestes, mais cette fois avec les plan­teurs qui regar­daient, qui par­laient fort, qui occu­paient l’es­pace avec cette assu­rance de pro­prié­taires qui était la signa­ture de leur caste — et les gestes, sous leurs regards, rede­vinrent des gestes de ser­vice, des gestes pro­fes­sion­nels, des gestes qui ne disaient rien d’autre que : voi­ci votre verre, madame.

Alma but le deuxième gin plus vite que le pre­mier. La cha­leur avait encore mon­té. Les plan­teurs par­laient du prix du caou­tchouc — le caou­tchouc après le sucre, tou­jours les matières pre­mières, tou­jours les chiffres, tou­jours le monde réduit à ce qu’on en extrait. L’un d’eux, un homme épais avec une barbe de trois jours, regar­dait Alma avec une insis­tance qui n’a­vait rien de sub­til — le regard du mâle qui éva­lue, qui jauge, qui sou­pèse, et qui n’a pas la déli­ca­tesse de dis­si­mu­ler son évaluation.

Alma ne le vit pas. Ou fei­gnit de ne pas le voir. Elle regar­dait le comp­toir — le teck, le cercle d’eau que le verre avait lais­sé, les veines du bois qui des­si­naient des motifs que per­sonne ne regar­dait, des lignes, des courbes, des nœuds qui étaient la car­to­gra­phie secrète de l’hô­tel, son empreinte digi­tale, son iden­ti­té ins­crite dans la matière.

— Sar­to, dit-elle.

Son nom. Encore. Pro­non­cé de cette façon — douce, ouverte, avec la voyelle qui traî­nait un peu, comme si le nom était un lieu dans lequel on pou­vait s’attarder.

— Oui.

— L’i­nau­gu­ra­tion. Vous serez au bar ?

— Je suis tou­jours au bar.

— Tou­jours.

Elle sou­rit. Ce n’é­tait pas un sou­rire gai — c’é­tait un sou­rire qui conte­nait du regret, ou quelque chose qui res­sem­blait au regret sans en être, une ombre de sou­rire, un sou­rire qui savait que le mot tou­jours était un men­songe et que rien ne durait tou­jours, ni le bar ni le gin ni la glace ni les regards échan­gés par-des­sus un comp­toir dans la cha­leur de l’après-midi.

Elle se leva. Elle lais­sa un billet sur le comp­toir — trop, comme d’ha­bi­tude, tou­jours trop, et Sar­to ne ren­dait jamais la mon­naie parce qu’elle n’en vou­lait pas, parce que l’ex­cé­dent n’é­tait pas un pour­boire mais autre chose, un geste, une façon de lais­ser une trace, une empreinte de papier à côté de l’empreinte d’eau. Elle prit son sac de paille. Elle fit un pas vers la porte.

Puis elle se retourna.

— Les mains noires de votre mère, dit-elle. Le keluak. J’ai­me­rais goû­ter ça un jour.

Elle par­tit.

Sar­to res­ta der­rière le comp­toir. Les plan­teurs riaient. Le ven­ti­la­teur tour­nait. La cha­leur pesait. Et dans l’air du bar, sus­pen­du entre le pla­fond de teck et le sol dal­lé, entre le bruit des rires hol­lan­dais et le silence du comp­toir, flot­tait le par­fum de véti­ver — le par­fum d’Al­ma — mêlé à l’o­deur de la bière et du gin et de la sueur des plan­teurs, et Sar­to res­pi­rait ce mélange avec une atten­tion de par­fu­meur, essayant d’i­so­ler le véti­ver du reste, de le gar­der pur, de le rete­nir avant qu’il ne se dis­solve dans l’air épais de l’après-midi.

Il regar­da le comp­toir. À l’en­droit où Alma avait posé ses doigts à plat — à plat, les deux mains, paumes contre le bois, dans ce geste qu’elle avait eu un ins­tant avant de se lever — le teck sem­blait plus sombre. Plus chaud. Comme si la peau avait lais­sé dans le bois quelque chose qui n’é­tait pas de la sueur, pas de la cha­leur, mais une empreinte plus pro­fonde, une marque invi­sible que seul un homme qui connais­sait chaque veine, chaque nœud, chaque degré de ce comp­toir pou­vait percevoir.

Il posa sa main sur l’empreinte. Le bois était tiède. Il fer­ma les yeux.

J’ai­me­rais goû­ter ça un jour.

Le rawon. Le bouillon noir. La cui­sine de sa mère, dans le kam­pung, à l’autre bout de la ville, à l’autre bout du monde. Elle vou­lait goû­ter. Elle vou­lait entrer dans ce monde-là — le monde des noix de keluak, du mor­tier de pierre, des mains tachées de noir — et ce désir, ce simple désir de goû­ter, était plus ver­ti­gi­neux que n’im­porte quel contact de peau, parce qu’il ne deman­dait pas le corps mais quelque chose de plus intime encore, quelque chose qui n’a­vait pas de nom dans la langue des hôtels et des comp­toirs, quelque chose qui res­sem­blait à : montre-moi d’où tu viens.

Sar­to rou­vrit les yeux. Les plan­teurs com­man­dèrent une autre tour­née. Il ser­vit. Il sou­rit. Il essuya. Il ran­gea. La jour­née conti­nua. La glace fon­dit. Le ther­mo­mètre res­ta à trente-neuf degrés jus­qu’au soir, puis des­cen­dit d’un degré, d’un seul degré, et la ville res­pi­ra — à peine — et Sar­to fer­ma le bar à dix heures et ren­tra chez lui par les ruelles du kam­pung, et l’o­deur du véti­ver, dans sa che­mise, contre sa poi­trine, bat­tait encore comme un second cœur, comme un girofle qui brûle, comme une note de game­lan qui ne veut pas s’éteindre.

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