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Gin Pahit

Gin PAHIT

Cha­pitres 1 à 4

Cha­pitre 1 — L’o­deur du girofle

L’aube à Sur­abaya ne se lève pas. Elle suinte.

Elle com­mence par les odeurs — bien avant la lumière, bien avant que les formes ne consentent à se déta­cher de la nuit. D’a­bord le girofle. Tou­jours le girofle. Sur les seuils des mai­sons, dans les ruelles du kam­pung, sur les lèvres des hommes accrou­pis qui allument leur pre­mière kre­tek du jour, le girofle cré­pite et se mêle à l’air épais comme un sucre qu’on dis­sout dans du thé trop chaud. Puis le café — le kopi tubruk que les ven­deurs ambu­lants font bouillir dans des cas­se­roles noir­cies à même le char­bon, un café si dense qu’on pour­rait y plan­ter une cuillère et qu’elle res­te­rait droite. Puis les fleurs. Le fran­gi­pa­nier, tou­jours, entê­tant et funèbre, qui pousse par­tout où la terre est assez molle pour accueillir une racine, et le jas­min, plus dis­cret, plus insi­dieux, qui se glisse par les fenêtres ouvertes et s’ins­talle dans les draps, dans les che­veux, dans le creux des coudes où la sueur n’a pas encore séché. Et par-des­sous tout cela, en basse conti­nue, l’o­deur du canal — le Kali­mas — qui char­rie son eau brune et tiède à tra­vers la ville comme une veine ouverte, une odeur de vase, de bois pour­ri, de fleur de lotus et de kérosène.

Sar­to ouvrit les yeux.

Il dor­mait peu. Quatre heures, par­fois cinq, jamais davan­tage. Son corps s’é­tait réglé depuis long­temps sur le rythme de l’hô­tel — non pas celui des clients, qui se cou­chaient tard et se levaient à leur guise, mais celui, plus pro­fond, plus secret, de la machine elle-même. Le rythme des livrai­sons, de la glace qui arri­vait du port avant six heures, des draps qu’on éten­dait dans la cour inté­rieure quand la rosée n’a­vait pas encore brû­lé, du balayeur silen­cieux qui pas­sait le long des colon­nades avec son balai de palme. L’hô­tel res­pi­rait avant ses occu­pants. Et Sar­to res­pi­rait avec lui.

Il tra­ver­sa le jar­din inté­rieur pieds nus, comme chaque matin. Les dalles étaient encore fraîches — la seule heure de la jour­née où la pierre conser­vait un sou­ve­nir de la nuit. Les fran­gi­pa­niers lais­saient tom­ber leurs fleurs blanches et jaunes sur l’herbe mouillée, et il devait les enjam­ber pour ne pas les écra­ser, par une super­sti­tion qu’il n’au­rait su nom­mer. Le ciel était gris-rose, pas encore bleu, une cou­leur qui n’exis­tait qu’i­ci, qu’à cette heure, et qui ne durait que le temps de la remarquer.

Le bar était au rez-de-chaus­sée de l’aile est, entre le lob­by et la ter­rasse qui don­nait sur Jalan Tun­jun­gan. C’é­tait une pièce longue, basse de pla­fond, lam­bris­sée de teck sombre, avec un comp­toir en forme de demi-lune qui était l’œuvre d’un ébé­niste chi­nois de Sema­rang — le même arti­san qui avait sculp­té les boi­se­ries du Long Bar au Raffles de Sin­ga­pour, disait-on, et Sar­to avait des rai­sons de croire que c’é­tait vrai. Au-des­sus du comp­toir, trois ven­ti­la­teurs à pales de bois tour­naient avec une len­teur majes­tueuse qui ne ser­vait à rien, sinon à dépla­cer la cha­leur d’un endroit à un autre, ce qui était déjà, sous ces lati­tudes, une forme de civilisation.

Sar­to allu­ma les lampes — pas toutes, juste celles du comp­toir, deux globes de verre opa­lin qui jetaient sur le teck une lumière jaune et douce comme du beurre fon­du. Puis il commença.

Les gestes. Tou­jours les mêmes, tou­jours dans le même ordre, depuis sept ans qu’il tenait ce bar. Il sor­tit les bou­teilles de la réserve — le genièvre Bols, le gin Gor­don’s, le whis­ky John­nie Wal­ker, le ver­mouth Noilly Prat, le cura­çao bleu qu’au­cun client ne com­man­dait jamais mais qui jetait un éclat de mer dans la ran­gée des fla­cons. Il les ali­gna sur l’é­ta­gère du fond, éti­quettes face au miroir, selon un ordre que lui seul com­pre­nait et qui n’é­tait ni alpha­bé­tique ni chro­ma­tique, mais qui obéis­sait à une logique de la main — les bou­teilles les plus deman­dées à por­tée des doigts, les autres en retrait, comme des figu­rants qui attendent en cou­lisse. Il véri­fia les niveaux. Le genièvre des­cen­dait vite — les Hol­lan­dais buvaient comme on res­pire, par habi­tude et par néces­si­té, et le genièvre était pour eux ce que le kre­tek était pour les Java­nais : non pas un vice, mais un cli­mat inté­rieur. Le whis­ky tenait mieux. L’An­gos­tu­ra, dans sa petite bou­teille tra­pue, sem­blait inépui­sable — quelques gouttes suf­fi­saient à trans­for­mer un verre de gin en quelque chose d’autre, de plus amer, de plus vrai.

Sar­to essuya le comp­toir. Le teck avait une tex­ture qu’il connais­sait mieux que sa propre peau — les veines du bois, les nœuds, la légère dépres­sion à l’en­droit où les coudes des buveurs avaient usé la sur­face au fil des années. Il pas­sa le chif­fon en cercles lents, et le bois se mit à luire, à exha­ler son odeur de cire et de résine qui se mêlait au girofle du dehors et au cuir des tabou­rets et à cette chose indé­fi­nis­sable qui était l’o­deur propre de l’Ho­tel Oranje — un com­po­sé de luxe, de moi­teur et de linge ami­don­né que Sar­to aurait recon­nu les yeux fer­més entre mille autres endroits du monde.

La glace. Il ouvrit la gla­cière — un coffre dou­blé de zinc et de sciure, ali­men­té par les blocs qu’on livrait du port chaque matin. Il res­tait assez de glace de la veille pour les pre­mières heures, des mor­ceaux trans­lu­cides dans les­quels on aper­ce­vait par­fois une bulle d’air figée, comme un œil sur­pris. Il en prit un bloc, le posa sur la planche, et com­men­ça à le tailler au pic — des gestes pré­cis, éco­nomes, qui pro­dui­saient un bruit sec et cris­tal­lin dans le silence du bar. Chaque éclat de glace était une petite vic­toire contre la cha­leur. Chaque éclat com­men­çait à fondre dès qu’il quit­tait le bloc.

C’é­tait cela, au fond, le métier. Lut­ter contre la fonte. Retar­der l’i­né­vi­table. Ser­vir le froid dans un pays où le froid n’exis­tait pas, où la cha­leur était la condi­tion pre­mière de toute chose, l’élé­ment dans lequel les corps et les mots et les dési­rs bai­gnaient du matin au soir et du soir au matin, sans répit, sans relâche, une cha­leur si constante qu’on finis­sait par ne plus la sen­tir, comme on ne sent plus son propre souffle — sauf à ces moments où elle mon­tait d’un degré, d’un seul, et où le monde entier sem­blait vaciller.

À sept heures, le lob­by com­men­ça à s’a­ni­mer. Les boys — tous java­nais, tous en sarong blanc et veste bou­ton­née jus­qu’au col mal­gré la cha­leur — prirent leurs postes der­rière les colonnes de marbre, immo­biles comme des sta­tues dont seuls les yeux bou­geaient. Le por­tier sikh, un colosse entur­ba­né dont Sar­to n’a­vait jamais enten­du la voix, ouvrit les portes vitrées qui don­naient sur la rue. L’air du dehors entra d’un coup — plus épais, plus char­gé, déjà vibrant de la rumeur de Jalan Tun­jun­gan qui s’é­veillait, les klaxons des pre­mières auto­mo­biles, les son­nettes des becak, le cri du ven­deur de jour­naux qui pas­sait en cou­rant avec sa pile du Soe­ra­baiasch Han­dels­blad sous le bras.

Meneer Van der Bosch tra­ver­sa le lob­by à huit heures moins le quart, en cos­tume de lin blanc déjà frois­sé aux ais­selles et au pli du coude. Van der Bosch trans­pi­rait. C’é­tait la pre­mière chose qu’on remar­quait chez lui — non pas qu’il trans­pi­rât plus que les autres, car tout le monde trans­pi­rait à Sur­abaya, mais qu’il le fît avec une sorte d’emphase invo­lon­taire, comme si son corps pro­tes­tait en per­ma­nence contre le cli­mat dans lequel il avait choi­si de vivre. Sa mous­tache — cirée, retrous­sée aux pointes à la mode d’un autre siècle — rete­nait des gout­te­lettes de sueur qui brillaient dans la lumière du matin. Il mar­chait vite, les bras légè­re­ment écar­tés du corps, un dos­sier sous le bras, l’air d’un homme qui porte le monde sur ses épaules et qui en tire une satis­fac­tion amère.

— Sar­to !

Van der Bosch ne s’ar­rê­ta pas. Il lan­ça le nom en pas­sant, comme on jette une pièce à un musi­cien de rue, et conti­nua vers son bureau sans attendre de réponse. Sar­to ne répon­dit pas. Il n’y avait rien à répondre. Le nom jeté ain­si dans l’air du matin signi­fiait sim­ple­ment : je sais que tu es là, je sais que le bar est ouvert, je sais que tout est en ordre. C’é­tait un salut, à la manière des hommes qui n’ont pas le temps de saluer.

Van der Bosch diri­geait l’Ho­tel Oranje depuis onze ans, ce qui fai­sait de lui le direc­teur le plus ancien de tous les grands hôtels des Indes néer­lan­daises. Il aimait le rap­pe­ler. Il aimait aus­si rap­pe­ler que l’hô­tel avait été fon­dé par Lucas Mar­tin Sar­kies — le Sar­kies de Sur­abaya, disait-il, comme on dirait le Sar­kies de Sin­ga­pour ou le Sar­kies de Ran­goon, pla­çant ain­si l’Ho­tel Oranje dans la constel­la­tion des palaces armé­niens d’A­sie du Sud-Est avec une fier­té qui n’é­tait pas la sienne, puis­qu’il n’é­tait ni armé­nien, ni fon­da­teur, ni pro­prié­taire, mais qui l’é­tait deve­nue à force de répé­ti­tion, comme ces his­toires qu’on raconte si sou­vent qu’on finit par croire qu’on les a vécues.

L’i­nau­gu­ra­tion de la nou­velle aile — l’ex­ten­sion Art Déco, le grand œuvre de Van der Bosch, le pro­jet qui l’a­vait occu­pé pen­dant trois ans et qui avait failli le rui­ner deux fois — était pré­vue dans quinze jours. Quinze jours. Sar­to le savait parce que Van der Bosch le répé­tait chaque matin en tra­ver­sant le lob­by, comme un compte à rebours qu’il égrè­ne­rait jus­qu’au bout, jus­qu’à ce que le chiffre atteigne zéro et que le cham­pagne coule et que les lustres s’al­lument et que l’Ho­tel Oranje prenne enfin la place qui lui reve­nait — au som­met, au centre, à la pointe extrême de l’é­lé­gance colo­niale, à l’est de Suez et à l’ouest de nulle part.

Sar­to ter­mi­na d’a­li­gner les verres. Des verres à cock­tail, des tum­blers, des coupes à cham­pagne dont le cris­tal fin lais­sait pas­ser la lumière comme une peau trans­lu­cide. Il les dis­po­sa sur l’é­ta­gère en arc de cercle, ouverts vers le pla­fond, cha­cun atten­dant la main qui le pren­drait, le liquide qui le rem­pli­rait, les lèvres qui se pose­raient sur son bord. Un bar vide est un théâtre avant la repré­sen­ta­tion — tout est en place, le décor est dres­sé, et le silence est déjà plein de ce qui va venir.

Dans le cou­loir de ser­vice qui reliait le bar aux cui­sines, une sil­houette pas­sa. Sar­to la vit du coin de l’œil — une femme petite, maigre, droite comme un poteau de teck, qui por­tait un panier de linge sur la hanche avec une grâce que la fatigue ne par­ve­nait pas à enta­mer. Njai Kenan­ga. Elle ne regar­da pas Sar­to, et Sar­to ne la regar­da pas, mais quelque chose pas­sa entre eux — un cou­rant d’air, une recon­nais­sance muette, le salut des gens qui se lèvent tôt et qui savent que le monde appar­tient à ceux qui le pré­parent avant que les autres ne s’éveillent.

Njai Kenan­ga avait été belle. On le disait. Sar­to le croyait sans peine, parce qu’il voyait dans ses gestes, dans la façon dont elle pliait un drap ou por­tait un panier, les restes d’une élé­gance qui n’a­vait rien à voir avec les robes ni les bijoux — une élé­gance de l’os, du muscle, de la pos­ture. Elle avait été la njai d’un admi­nis­tra­teur hol­lan­dais, autre­fois, dans les pre­mières années de l’hô­tel, quand Lucas Mar­tin Sar­kies lui-même arpen­tait les cou­loirs avec son accent armé­nien et ses pro­jets déme­su­rés. Le Hol­lan­dais était repar­ti en Europe. Kenan­ga était res­tée. Elle avait pas­sé trente ans dans les entrailles de l’Ho­tel Oranje — la buan­de­rie, les cui­sines, les chambres — et elle connais­sait chaque fis­sure dans les murs, chaque cou­rant d’air, chaque grin­ce­ment de porte, comme un méde­cin connaît le corps d’un patient qu’il aus­culte depuis tou­jours. L’hô­tel était son corps. Ou bien elle était le sien. Les deux se confon­daient, à cette pro­fon­deur de temps.

Elle dis­pa­rut dans le cou­loir. Le panier de linge oscil­la un ins­tant après elle, comme un sillage.

Sar­to posa ses mains à plat sur le comp­toir. Le teck était tiède déjà. Dehors, le soleil avait per­cé le gris-rose de l’aube et frap­pait la façade blanche de l’hô­tel avec cette vio­lence calme, impla­cable, qui était la marque de fabrique des matins de Sur­abaya — une lumière qui ne mon­tait pas gra­duel­le­ment mais qui s’a­bat­tait d’un coup, comme un rideau qu’on tire, et qui trans­for­mait chaque sur­face en source de cha­leur, chaque mur en four, chaque trot­toir en plaque brû­lante sur laquelle les pieds nus des pas­sants dan­saient sans y penser.

La jour­née com­men­çait. La glace fon­dait. Le girofle brû­lait. Et l’Ho­tel Oranje, dres­sé au bord de Jalan Tun­jun­gan comme un paque­bot blanc ancré dans la cha­leur, ouvrait ses portes au monde — à ses plan­teurs et à ses princes, à ses épouses ennuyées et à ses mar­chands de rêves, à tous ceux qui venaient cher­cher dans ses cou­loirs cli­ma­ti­sés l’illu­sion que l’ordre pou­vait tenir, que le froid pou­vait durer, que la glace ne fon­drait jamais.

Sar­to savait que la glace fon­dait tou­jours. C’é­tait la pre­mière chose que le vieux bar­man armé­nien lui avait apprise.

Cha­pitre 2 — Jalan Tunjungan

Il y avait plu­sieurs façons de des­cendre Jalan Tun­jun­gan, et Sar­to les connais­sait toutes.

On pou­vait la des­cendre en auto­mo­bile — fenêtres bais­sées, coude au vent, klaxon à chaque car­re­four — comme les plan­teurs hol­lan­dais qui ren­traient de leurs domaines de Pasu­ruan ou de Malang dans leurs Chrys­ler ruti­lantes, le visage rouge, la che­mise trem­pée, le regard de pro­prié­taires qui contemplent leur royaume depuis la ban­quette arrière. On pou­vait la des­cendre en becak, à l’ombre de la capote en toile cirée, ber­cé par le péda­lage lent du conduc­teur dont les mol­lets lui­saient de sueur comme du bronze poli. On pou­vait la des­cendre à pied, sous les arcades, en s’ar­rê­tant aux vitrines — et c’é­tait la meilleure façon, la seule qui per­met­tait de sen­tir l’a­ve­nue vivre, de cap­ter son pouls, ses humeurs, ses mille conver­sa­tions simultanées.

Sar­to la des­cen­dait à pied.

Il était dix heures du matin et la cha­leur avait déjà pris pos­ses­sion de la rue. Ce n’é­tait pas encore la four­naise de midi — cette heure blanche où l’air lui-même sem­blait se soli­di­fier et où les ombres se rétrac­taient sous les corps comme des ani­maux apeu­rés — mais c’é­tait déjà assez pour que les choses changent de nature, pour que le trot­toir devienne hos­tile, pour que chaque pas coûte un effort que le corps négo­cie en silence avec la gra­vi­té et la sueur.

Jalan Tun­jun­gan était la plus belle ave­nue de Sur­abaya, et peut-être la plus belle ave­nue des Indes néer­lan­daises, ce qui reve­nait à dire la plus belle ave­nue du monde si l’on accep­tait de ne consi­dé­rer le monde que depuis cette lati­tude, entre le dixième paral­lèle et l’é­qua­teur, là où les sai­sons n’exis­taient pas et où le temps se mesu­rait non en mois mais en degrés d’hu­mi­di­té. L’a­ve­nue cou­rait du nord au sud sur un kilo­mètre et demi, large, bor­dée de tama­ri­niers dont les branches se rejoi­gnaient au-des­sus de la chaus­sée et for­maient une voûte verte, per­cée de taches de soleil qui bou­geaient au vent comme des pièces d’or jetées par un dieu dis­trait. De chaque côté, les bâti­ments — hol­lan­dais pour la plu­part, blancs, à colonnes, avec des véran­das pro­fondes et des stores de bam­bou — alter­naient avec les bou­tiques, les cafés, les bureaux d’im­port-export, les hôtels plus modestes, les cabi­nets de méde­cins et d’a­vo­cats dont les plaques de cuivre scin­tillaient au soleil.

Sar­to mar­chait du côté de l’ombre. Il por­tait une che­mise blanche, un pan­ta­lon de toile sombre, des san­dales de cuir — la tenue de ser­vice sans la veste, parce qu’il n’é­tait pas au bar mais dans la rue, et que la rue auto­ri­sait ce relâ­che­ment. Il avait dans la poche de sa che­mise la liste des com­mandes que Van der Bosch lui avait fait pas­ser la veille — trois caisses de genièvre Bols, deux caisses de cham­pagne Veuve Clic­quot (pour l’i­nau­gu­ra­tion), une bou­teille de char­treuse verte que per­sonne ne com­man­dait jamais mais dont Van der Bosch aimait la cou­leur, et du ver­mouth, tou­jours du ver­mouth, parce que les Hol­lan­daises de Sur­abaya avaient décou­vert le cock­tail dry mar­ti­ni et qu’elles ne buvaient plus rien d’autre entre cinq et sept du soir.

L’im­por­ta­teur s’ap­pe­lait De Groot & Zonen et se trou­vait au bout de Tun­jun­gan, près du car­re­four d’Em­bong Malang, dans un bâti­ment bas dont la façade por­tait encore les traces d’une enseigne plus ancienne — Maga­zi­jn van Hol­lande — à demi effa­cée par le soleil et les mous­sons. Mais Sar­to n’é­tait pas pres­sé. La livrai­son pou­vait attendre une heure. Ce qui ne pou­vait pas attendre, c’é­tait la rue elle-même, son spec­tacle, sa matière.

Il pas­sa devant la bou­tique Lal­wa­ni — la vitrine la plus chère de Sur­abaya, tenue par une famille indienne de Sindh qui impor­tait des soie­ries, des par­fums fran­çais, des montres suisses et des jumelles d’o­pé­ra dont on se deman­dait bien à quoi elles ser­vaient dans une ville où il n’y avait pas d’o­pé­ra. La vitrine était un coffre à mer­veilles der­rière une vitre si propre qu’elle sem­blait ne pas exis­ter : des fla­cons de Guer­lain dis­po­sés en pyra­mide, un châle de cache­mire d’un rouge si pro­fond qu’il parais­sait vivant, des gants de che­vreau blanc que per­sonne n’a­chè­te­rait jamais sous ces lati­tudes mais qui étaient là, expo­sés comme un défi à la sueur, comme une pro­vo­ca­tion de l’é­lé­gance contre le cli­mat. Sar­to ralen­tit sans s’ar­rê­ter. Il aimait cette vitrine. Elle était absurde et belle, comme l’hô­tel, comme toute la rue, comme toute cette ville construite par des hommes qui avaient déci­dé de vivre à sept mille kilo­mètres de chez eux et de faire comme si c’é­tait normal.

Plus loin, la librai­rie Sluy­ter. Des livres en hol­lan­dais, en anglais, en alle­mand. Des romans que les épouses des plan­teurs com­man­daient par cata­logue et qui arri­vaient de Rot­ter­dam six semaines plus tard, gon­flés d’hu­mi­di­té, les pages ondu­lées par le voyage en mer. Sar­to ne lisait pas le hol­lan­dais — il le par­lait, suf­fi­sam­ment pour prendre les com­mandes et répondre aux ques­tions, mais l’é­crit lui res­tait opaque, une forêt de consonnes doubles et de voyelles étranges qu’il contem­plait par­fois sur les jour­naux lais­sés au bar avec la curio­si­té déta­chée d’un homme qui observe des insectes. Il lisait le java­nais — sa mère lui avait appris — et le malais, qu’il avait appris seul, dans les rues, comme on apprend à nager : en se jetant à l’eau.

La rue s’é­pais­sis­sait à mesure que la mati­née avan­çait. Les auto­mo­biles se mul­ti­pliaient — des Ford, des Che­vro­let, des Fiat, les Chrys­ler des plan­teurs — et se mêlaient aux becak, aux char­rettes tirées par des buffles, aux vélos sur­char­gés de mar­chan­dises, aux pié­tons qui tra­ver­saient dans tous les sens avec cette non­cha­lance sou­ve­raine des gens qui consi­dèrent que la rue leur appar­tient davan­tage qu’aux machines. Des femmes hol­lan­daises en robes légères, sui­vies de leur baboe qui por­tait l’om­brelle et les paquets. Des hommes d’af­faires chi­nois en cos­tume occi­den­tal, raides, sérieux, mar­chant par deux ou trois sans jamais rire. Des sol­dats de la KNIL — l’ar­mée colo­niale — en uni­forme kaki, le topi de tra­vers, qui entraient au café Sim­pang pour boire une bière Hei­ne­ken avant midi. Des enfants java­nais pieds nus qui cou­raient entre les jambes des adultes comme des pois­sons entre les récifs. Et par­tout, par­tout, l’o­deur de la nourriture.

L’o­deur. C’é­tait elle qui fai­sait la rue. Pas les bâti­ments, pas les voi­tures, pas les gens — l’o­deur. Elle venait des warungs, ces petits stands de cui­sine de rue ins­tal­lés sur les trot­toirs ou dans les inter­stices entre les bâti­ments, là où un homme avec un réchaud à char­bon, une mar­mite, et trois tabou­rets pou­vait nour­rir vingt per­sonnes en une heure. L’o­deur du soto ayam — ce bouillon de pou­let jaune de cur­cu­ma, par­fu­mé de citron­nelle et de feuilles de lime kaf­fir, qu’on ser­vait avec du riz com­pres­sé et des frites de pomme de terre crous­tillantes. L’o­deur du rujak — les fruits verts tran­chés et nap­pés d’une sauce de caca­huètes, de sucre de palme et de piment qui fai­sait mon­ter les larmes aux yeux et la salive à la bouche dans le même mou­ve­ment. L’o­deur du satay — les bro­chettes de pou­let ou de chèvre grillées sur des braises de coque de noix de coco, badi­geon­nées d’une sauce de caca­huètes épaisse et sucrée dont la fumée s’é­le­vait en colonnes bleues dans l’air immo­bile. L’o­deur du tahu tek — le tofu frit crous­tillant nap­pé de sauce de petis, cette pâte de cre­vettes fer­men­tées noire et piquante qui était la signa­ture de Sur­abaya, son goût le plus intime, celui que les gens d’i­ci empor­taient avec eux quand ils par­taient et qui leur man­quait avant tout le reste.

Sar­to s’ar­rê­ta devant un warung qu’il connais­sait. Un vieil homme au visage creu­sé, accrou­pi der­rière son réchaud, retour­nait des lon­tong — des paquets de riz com­pres­sé enve­lop­pés dans des feuilles de bana­nier — dans une mar­mite de kupang, un bouillon de petites moules d’eau douce épi­cé au tama­rin. Sar­to en com­man­da une por­tion. Le vieil homme le ser­vit dans un bol ébré­ché, avec une cuillère en alu­mi­nium tor­due. Le bouillon était acide, chaud, brû­lant de piment, et les petites moules écla­taient sous la dent avec un goût de vase et de mer qui était le goût même de Sur­abaya — cette ville qui n’é­tait pas au bord de la mer mais qui sen­tait la mer en per­ma­nence, parce que le port était son cœur, et que le Kali­mas char­riait l’o­deur du détroit de Madu­ra jus­qu’au centre de la ville.

Sar­to man­gea debout, en silence, les yeux mi-clos. Le soleil lui chauf­fait la nuque. La sueur cou­lait le long de ses tempes. Il ne s’es­suyait pas — il avait appris depuis long­temps que la sueur, à Sur­abaya, n’é­tait pas un désa­gré­ment mais une condi­tion, un état per­ma­nent qu’il fal­lait habi­ter plu­tôt que com­battre, comme on habite la pluie dans les pays de pluie, sans para­pluie, en lais­sant l’eau faire ce qu’elle fait.

Il reprit sa marche et tour­na dans une rue plus étroite qui menait vers Kem­bang Jepun — le quar­tier chi­nois. La tran­si­tion était brusque, comme un chan­ge­ment de tona­li­té en musique. Les façades blanches et les colonnes hol­lan­daises cédaient la place à des sho­phouses étroites et pro­fondes, peintes en rouge, en vert, en jaune, dont les rez-de-chaus­sée s’ou­vraient direc­te­ment sur la rue et lais­saient voir l’in­té­rieur — des ate­liers, des entre­pôts, des cui­sines où des femmes chi­noises pré­pa­raient des nouilles dans des mar­mites fumantes, des bou­tiques de méde­cine tra­di­tion­nelle dont les vitrines exhi­baient des bocaux de racines, de ser­pents séchés, de baies noires dont per­sonne ne connais­sait le nom en dehors du phar­ma­cien qui les ven­dait. L’air chan­geait aus­si. L’o­deur du porc laqué — inter­dit dans les warungs java­nais, omni­pré­sent ici — se mêlait à celle de l’en­cens qui brû­lait devant les autels domes­tiques, ces petits temples rouges et dorés fichés au-des­sus des portes comme des yeux qui veillent. Et le bruit chan­geait. Le malais de la rue cédait la place au hok­kien, au teo­chew, au can­to­nais — des langues tonales, chan­tantes, qui mon­taient et des­cen­daient comme les vagues du détroit.

Sar­to trou­va Liem là où il le trou­vait tou­jours — devant son ate­lier, assis sur un tabou­ret bas, une kre­tek aux lèvres, les yeux plis­sés dans la fumée. Liem Seeng Tee était un homme petit, sec, ner­veux, dont le corps sem­blait fait uni­que­ment de ten­dons et de volon­té. Il por­tait un pan­ta­lon de toile noire et un maillot de corps blanc sur lequel des taches de tabac for­maient une car­to­gra­phie indé­chif­frable. Ses doigts étaient jau­nis aux extré­mi­tés — le stig­mate du rou­leur, l’empreinte du métier ins­crite dans la chair. Il avait qua­rante-quatre ans et il en parais­sait tan­tôt trente, tan­tôt soixante, selon l’heure et la lumière.

— Sar­to.

Liem dit le nom sans sur­prise, comme on constate la pluie ou le soleil. Il tira une bouf­fée de sa kre­tek. Le cré­pi­te­ment du girofle qui brûle — ce son minus­cule, ce tek-tek-tek qui avait don­né son nom aux ciga­rettes — se per­dit dans le brou­ha­ha de Kem­bang Jepun.

— J’ai quelque chose, dit Liem.

Il avait tou­jours quelque chose. Depuis que Sar­to le connais­sait — cinq ans, peut-être six, depuis le jour où Liem était venu au bar de l’Ho­tel Oranje pro­po­ser ses kre­teks au direc­teur et où Van der Bosch l’a­vait écon­duit avec la poli­tesse gla­ciale qu’il réser­vait aux Chi­nois qui ne savaient pas res­ter à leur place — Liem avait tou­jours quelque chose de nou­veau. Un mélange, une pro­por­tion, une idée. Il cher­chait la kre­tek par­faite avec l’obs­ti­na­tion d’un alchi­miste qui cherche l’or, et comme l’al­chi­miste, il ne trou­vait jamais exac­te­ment ce qu’il cher­chait, mais trou­vait, che­min fai­sant, des choses qu’il n’a­vait pas cher­chées et qui valaient par­fois davantage.

Il ten­dit à Sar­to une ciga­rette. Plus fine que les kre­teks habi­tuelles, plus ser­rée, rou­lée dans un papier légè­re­ment ocre.

— Goûte.

Sar­to prit la kre­tek, l’al­lu­ma avec l’al­lu­mette que Liem lui offrait. La pre­mière bouf­fée fut un choc — non pas de force, mais de dou­ceur. Le tabac était plus léger que d’ha­bi­tude, presque blond, et le girofle avait été dosé avec une par­ci­mo­nie qui lais­sait au tabac la place de par­ler avant de l’en­ve­lop­per, comme une main qui se pose sur une épaule sans appuyer. Et il y avait autre chose — une note de fond, sucrée, presque vanillée, qui n’é­tait ni le tabac ni le girofle mais la sauce, ce mélange secret que chaque fabri­cant de kre­teks com­po­sait selon sa propre recette et qui était au kre­tek ce que le levain est au pain : l’âme invisible.

— Moins de girofle, dit Liem. Plus de sauce. J’ai ajou­té du miel de Madu­ra et un peu de muscade.

Sar­to fuma en silence. La fumée mon­tait droite dans l’air immo­bile, bleu­tée, aro­ma­tique. Dans l’a­te­lier der­rière Liem, on enten­dait le bruis­se­ment des rou­leuses — des femmes assises en ran­gées sur des nattes, les doigts vol­ti­geant sur le tabac avec une vitesse qui défait le regard, trois cent vingt-cinq ciga­rettes par heure, chaque geste iden­tique au pré­cé­dent, chaque kre­tek indis­cer­nable de la pré­cé­dente, une per­fec­tion méca­nique accom­plie par des mains humaines.

— Elle est belle, dit Sarto.

Liem hocha la tête. Il prit la kre­tek des doigts de Sar­to, la retour­na, l’exa­mi­na comme un joaillier exa­mine une pierre.

Dji Sam Soe, dit-il. Deux, trois, quatre. En hok­kien. Ça fait neuf. Le chiffre par­fait. Je vais l’ap­pe­ler comme ça.

Sar­to ne répon­dit pas. Liem par­lait sou­vent de noms, de chiffres, de signes. Il croyait aux nombres comme d’autres croyaient aux esprits — avec une fer­veur qui n’ad­met­tait pas le doute. Le neuf était son chiffre. Il l’a­vait ins­crit par­tout — dans l’a­dresse de son ate­lier, dans le nombre de ses rou­leuses, dans le prix de ses paquets. Neuf. La somme de deux, trois et quatre. La per­fec­tion, disait-il. La complétude.

— Il faut que les Euro­péens la goûtent, dit Liem. Pas dans la rue. Dans un endroit qui compte. Au bar de ton hôtel.

Sar­to regar­da la fumée. Elle se dis­sol­vait dans l’air de Kem­bang Jepun, se mêlait aux vapeurs de soupe et d’en­cens, dis­pa­rais­sait. Intro­duire les kre­teks de Liem au bar de l’Ho­tel Oranje — poser cette petite ciga­rette brune sur le comp­toir en teck, à côté des cen­driers en cris­tal et des boîtes de cigares hol­lan­dais — c’é­tait un geste minus­cule, insi­gni­fiant en appa­rence. Mais Sar­to savait que dans un monde où chaque objet avait sa place et où cette place était déter­mi­née par la cou­leur de la peau de celui qui le tou­chait, dépla­cer un objet d’un monde à un autre était un acte qui avait un poids. Le poids d’un girofle qui brûle. Le poids d’un crépitement.

— Je ver­rai, dit Sarto.

Liem sou­rit. C’é­tait un sou­rire qui ne deman­dait rien — un sou­rire de patience, de cer­ti­tude lente. Il ral­lu­ma une kre­tek, s’a­dos­sa au mur de sa bou­tique, et regar­da la rue. Sar­to le salua d’un signe de tête et repar­tit vers Tun­jun­gan, une poi­gnée de kre­teks neuves dans la poche de sa che­mise, contre le tis­su tiède par la sueur, et il lui sem­blait que l’o­deur du girofle, à cet endroit pré­cis de sa poi­trine, bat­tait comme un second cœur.

Cha­pitre 3 — Le gin pahit

L’a­près-midi avait cette couleur.

Pas une cou­leur qu’on peut nom­mer — pas jaune, pas blanc, pas or. Une cou­leur qui était l’ab­sence de toutes les autres, une lumière si forte qu’elle annu­lait les nuances et rédui­sait le monde à ses contours les plus simples : l’ombre et ce qui n’é­tait pas l’ombre. À trois heures de l’a­près-midi, Sur­abaya deve­nait une ville en noir et blanc, ou plu­tôt en blanc et noir, parce que le blanc domi­nait — le blanc aveu­glant des façades, le blanc du ciel vidé de son bleu, le blanc des che­mises trem­pées de sueur, le blanc de la lumière elle-même qui s’a­bat­tait sur les choses avec une vio­lence silen­cieuse, sans bruit, sans vent, comme une main qui se pose sur une bouche pour la faire taire.

Le bar était vide. Il l’é­tait presque tou­jours à cette heure. Les plan­teurs dor­maient dans leurs chambres, les rideaux tirés, les ven­ti­la­teurs au maxi­mum, le corps aban­don­né sur les draps comme des noyés reje­tés par la marée. Les femmes s’é­taient reti­rées dans les salons de l’aile ouest, où l’on ser­vait du thé gla­cé et des bis­cuits secs impor­tés de Hol­lande qui ramol­lis­saient dans l’hu­mi­di­té avant même qu’on n’ouvre la boîte. Les boys eux-mêmes avaient ralen­ti — ils se tenaient debout der­rière les colonnes du lob­by, mais leurs pau­pières étaient lourdes, et leurs corps oscil­laient imper­cep­ti­ble­ment, comme des arbres dans un souffle d’air qu’on ne sent pas.

Sar­to essuyait des verres. Non pas parce qu’ils étaient sales — il les avait lavés le matin, et per­sonne ne s’en était ser­vi depuis — mais parce que le geste l’an­crait, le main­te­nait dans le pré­sent, l’empêchait de déri­ver dans cette tor­peur de l’a­près-midi qui ava­lait les volon­tés et les pen­sées comme un maré­cage avale les pas. Le chif­fon tour­nait à l’in­té­rieur du verre, le verre tour­nait dans sa main, et le mou­ve­ment cir­cu­laire, régu­lier, hyp­no­tique, était un petit moteur qui fai­sait tour­ner le temps quand le temps ne vou­lait plus avancer.

Les ven­ti­la­teurs tour­naient. Trois pales de bois, trois cercles lents dans l’air chaud. Ils ne rafraî­chis­saient rien. Ils dépla­çaient la cha­leur comme on déplace un meuble — d’un coin à un autre, sans rien résoudre, sans rien chan­ger — et ce mou­ve­ment inutile était deve­nu, à force, un bruit de fond que Sar­to n’en­ten­dait plus qu’aux moments où il s’ar­rê­tait, ce qui n’ar­ri­vait presque jamais. Le bruit des ven­ti­la­teurs et le silence étaient la même chose.

Elle entra à trois heures et quart.

Sar­to ne leva pas les yeux. Il n’a­vait pas besoin de lever les yeux. Il la recon­nut à son pas — un pas léger, un peu rapide, qui ne traî­nait pas sur le sol comme celui des Hol­lan­daises fati­guées par la cha­leur, mais qui se posait avec une pré­ci­sion dis­crète, comme si chaque pas était un choix. Il la recon­nut à son par­fum — du véti­ver, qu’elle por­tait der­rière les oreilles et aux poi­gnets, et qui arri­vait avant elle dans la pièce, por­té par l’air que les ven­ti­la­teurs bras­saient, un par­fum de terre et de racine qui tran­chait avec les eaux de Cologne sucrées des autres femmes de l’hô­tel. Et il la recon­nut à l’es­pace qu’elle créait autour d’elle en entrant — un léger chan­ge­ment de pres­sion, comme quand on ouvre une fenêtre dans une pièce fer­mée, un appel d’air, quelque chose qui déplace les volumes et les silences.

Alma Her­togh s’as­sit au comp­toir. Pas sur un tabou­ret du fond, pas à une table — au comp­toir, à l’en­droit pré­cis où le teck for­mait une légère courbe qui accueillait les coudes, à por­tée de main du bar­man. Elle s’y asseyait tou­jours au même endroit, comme on s’as­sied dans une église tou­jours au même banc — par habi­tude, par super­sti­tion, ou sim­ple­ment parce que le corps, une fois qu’il a trou­vé une place qui lui convient, refuse d’en cher­cher une autre.

Sar­to posa le verre qu’il essuyait. Il prit un tum­bler propre sur l’é­ta­gère — pas n’im­porte lequel, un tum­bler court, à fond épais, dont le verre avait un léger défaut, une bulle d’air minus­cule empri­son­née dans la paroi, visible uni­que­ment quand on levait le verre à la lumière, et qu’il gar­dait pour elle sans se l’être jamais dit.

— Gin pahit, dit Alma.

Sa voix était basse, un peu rauque, comme si elle venait de se réveiller ou comme si elle n’a­vait par­lé à per­sonne depuis des heures, ce qui était peut-être la même chose. Elle por­tait une robe de batik — un tis­su de Solo, recon­nut Sar­to, aux motifs bruns et crème du parang, ces lignes dia­go­nales ondu­lantes qui sym­bo­li­saient les vagues de l’o­céan ou le mou­ve­ment du ser­pent sacré, selon qui racon­tait l’his­toire. La robe était simple, sans manches, et lais­sait voir ses bras — des bras fins, bru­nis par le soleil de Pasu­ruan, dont la peau avait cette teinte dorée propre aux femmes Indo, ni la blan­cheur lai­teuse des Hol­lan­daises ni le brun pro­fond des Java­naises, mais un entre-deux lumi­neux, ambré, qui sem­blait rete­nir la lumière à sa sur­face au lieu de la renvoyer.

Sar­to pré­pa­ra le gin pahit.

Il y a une géo­gra­phie du geste, dans la pré­pa­ra­tion d’un cock­tail, qui est invi­sible à celui qui regarde mais qui est la sub­stance même du métier. Le corps sait où sont les bou­teilles sans que les yeux aient besoin de véri­fier. La main gauche prend le tum­bler, la main droite va cher­cher la bou­teille de gin — le Gor­don’s, pas le genièvre, parce qu’elle pré­fé­rait le gin anglais, plus sec, plus tran­chant — et la sou­lève d’un mou­ve­ment conti­nu, sans à‑coup, le gou­lot incli­né au-des­sus du verre à une hau­teur pré­cise qui déter­mine le débit, et le gin coule, trans­pa­rent, presque invi­sible, avec juste un fré­mis­se­ment à la sur­face quand il touche le fond du verre, et Sar­to compte — pas en secondes, pas en mesures, mais en poids, en den­si­té, en sen­sa­tion dans le poi­gnet — jus­qu’à ce que le volume soit juste. Deux onces. Pas une goutte de plus, pas une goutte de moins.

Puis la glace. Trois mor­ceaux, taillés en cubes irré­gu­liers, qu’il lais­sa tom­ber dans le gin l’un après l’autre — et chaque gla­çon, en tou­chant le liquide, pro­dui­sit un son dif­fé­rent, un cra­que­ment intime, le bruit du froid qui ren­contre le froid dans un écrin d’al­cool, et ce son était un des plus beaux sons que Sar­to connais­sait, un son qui res­sem­blait à un mot qu’on ne peut pas prononcer.

Puis l’An­gos­tu­ra. La petite bou­teille tra­pue, au bou­chon blanc sur­di­men­sion­né, qui ne ver­sait pas — qui dis­til­lait, goutte à goutte, avec une par­ci­mo­nie d’a­po­thi­caire. Sar­to incli­na la bou­teille et lais­sa tom­ber trois gouttes — trois gouttes brunes, amères, qui des­cen­dirent dans le gin comme des larmes dans de l’eau claire et se dis­per­sèrent en nuages, en fila­ments, en volutes qui colo­rèrent le liquide d’un rose pâle, presque invi­sible, le rose d’un cou­cher de soleil vu de très loin.

Pahit. Amer, en malais. Le cock­tail por­tait le nom de ce qu’il était — une amer­tume, une pointe de dou­leur dans la dou­ceur du gin, quelque chose qui mor­dait la langue et qui rap­pe­lait que le plai­sir, pour être plai­sir, a besoin d’une résis­tance, d’un frot­te­ment, d’un grain.

Sar­to posa le verre devant Alma.

Il y eut un moment — un moment qui ne dura rien, une seconde peut-être, moins d’une seconde — où le verre était posé sur le comp­toir entre eux deux et où aucune main ne le tou­chait. Le verre était seul. Le gin fré­mis­sait autour des gla­çons. La buée com­men­çait à se for­mer sur la paroi — de minus­cules gout­te­lettes qui nais­saient de la ren­contre entre le froid du verre et la cha­leur de l’air, comme une trans­pi­ra­tion du cris­tal, une sueur de verre qui était le miroir de la sueur des corps. Et dans ce moment, dans cet inter­stice entre le geste de poser et le geste de prendre, tout le reste dis­pa­rut — le bar, l’hô­tel, la rue, la cha­leur — et il n’y eut plus que le verre, posé sur le teck, avec ses reflets, sa buée, son conte­nu rose et froid, immo­bile entre deux mains qui ne se tou­che­raient pas.

Alma avan­ça les doigts. Len­te­ment. Pas vers le verre — vers le pied du verre, cette zone neutre, ce no man’s land de cris­tal entre le comp­toir et le liquide. Ses doigts effleu­rèrent le pied du tum­bler. Les traces de ses doigts appa­rurent sur la buée — des empreintes ovales, trans­lu­cides, qui s’ef­fa­cèrent presque aus­si­tôt, absor­bées par l’hu­mi­di­té de l’air. Puis elle sou­le­va le verre et but.

Elle buvait les yeux fer­més. Sar­to l’a­vait remar­qué la pre­mière fois qu’elle était venue, des mois plus tôt — elle fer­mait les yeux à la pre­mière gor­gée, comme on ferme les yeux pour écou­ter de la musique ou pour embras­ser quel­qu’un, et ce geste infime, cette capi­tu­la­tion des pau­pières, cette céci­té volon­taire de l’ins­tant, don­nait à l’acte de boire une gra­vi­té, une inti­mi­té, une sen­sua­li­té qui n’ap­par­te­naient qu’à elle. Quand elle rou­vrait les yeux, son regard avait chan­gé — il était plus doux, plus lent, comme si l’a­mer­tume du gin pahit avait dénoué quelque chose en elle, un nœud que la cha­leur seule ne par­ve­nait pas à défaire.

— Il fait chaud, dit-elle.

Ce n’é­tait pas une obser­va­tion. C’é­tait une offrande — un mot posé sur le comp­toir, à côté du verre, pour que Sar­to le prenne ou le laisse, comme il vou­drait. Dans la socié­té de l’Ho­tel Oranje, les bar­men ne par­laient pas aux clientes. Ils ser­vaient, ils sou­riaient, ils dis­pa­rais­saient. Mais Alma ne venait pas pour être ser­vie. Elle venait pour cette chose — cette pré­sence par­ta­gée, ce silence habi­té, ce lien ténu entre deux per­sonnes que tout sépa­rait et que rien ne reliait sinon un comp­toir en teck et un verre de gin amer.

— Oui, dit Sarto.

Il ne dit rien d’autre. Il reprit un verre et recom­men­ça à l’es­suyer. Le chif­fon tour­nait. Les ven­ti­la­teurs tour­naient. L’air tour­nait. Tout tour­nait dans cette pièce, tout décri­vait des cercles lents, des orbites de cha­leur et de silence, et au centre de ces cercles il y avait le comp­toir, le verre, la femme, l’homme, et entre eux cet espace de soixante cen­ti­mètres de teck poli qui était à la fois un mur et un pont, une fron­tière et une invitation.

Alma posa le verre. Le gin avait bais­sé d’un doigt. Les gla­çons fon­daient — ils avaient per­du leurs arêtes, ils étaient deve­nus lisses, trans­lu­cides, réduits à des formes molles qui s’en­tre­cho­quaient dou­ce­ment quand elle remuait le verre, avec un tin­te­ment cris­tal­lin qui était la musique propre de ce moment, la bande-son de l’après-midi.

— À Pasu­ruan, dit-elle, les champs de canne brûlent en ce moment.

Sar­to leva les yeux. Elle ne le regar­dait pas — elle regar­dait le verre, ou peut-être les gla­çons dans le verre, ou peut-être quelque chose au-delà du verre que lui ne pou­vait pas voir.

— On brûle les champs avant la récolte, dit-elle. Pour net­toyer. Les feuilles sèches, les ser­pents, les rats. Tout brûle. La nuit, on voit les flammes depuis la véran­da de la mai­son. Et l’o­deur — l’o­deur du sucre qui brûle, du cara­mel noir, ça enva­hit tout, ça entre dans les vête­ments, dans les che­veux, dans les draps. On se couche dans l’o­deur du sucre brû­lé et on se réveille dedans.

Elle par­lait sans le regar­der, et Sar­to écou­tait sans la regar­der, et cette double absence de regard créait para­doxa­le­ment une inti­mi­té plus grande que n’im­porte quel face-à-face — comme deux pas­sa­gers dans un train qui parlent en regar­dant par la fenêtre et qui se confient des choses qu’ils ne se confie­raient jamais les yeux dans les yeux.

— Mon mari dit que l’o­deur part après une semaine, dit-elle. Ce n’est pas vrai. Elle ne part jamais. Elle se cache dans les fibres, dans le bois de la mai­son. Elle attend.

— Le rawon, dit Sarto.

Alma le regar­da. C’é­tait la pre­mière fois qu’il disait un mot qui n’é­tait pas une réponse de ser­vice — un mot gra­tuit, inat­ten­du, un mot qui venait de lui et non de son rôle.

— Le rawon que pré­pare ma mère, dit-il. Le bouillon est noir. Il est fait avec des noix de keluak, les noix du pan­gium. On les enterre dans la terre pen­dant des semaines pour les faire fer­men­ter. Quand on les sort, elles sont noires. Tout le bouillon devient noir. Et l’o­deur — l’o­deur de terre, de fer­men­ta­tion, de quelque chose qui a été vivant et qui est deve­nu autre chose — cette odeur reste. Sur les mains, dans la cui­sine. Elle reste.

Il s’ar­rê­ta. Il avait par­lé trop long­temps. Il le sen­tit dans le silence qui sui­vit — un silence qui n’é­tait pas gêné mais sur­pris, le silence de deux per­sonnes qui viennent de décou­vrir qu’elles parlent la même langue, une langue qui n’est ni le hol­lan­dais ni le java­nais ni le malais mais la langue des odeurs, des matières, des choses qui res­tent quand tout le reste s’en va.

Alma sou­rit. Pas un grand sou­rire — un fré­mis­se­ment des lèvres, un plis­se­ment des yeux, quelque chose qui pas­sa sur son visage comme une ombre de nuage passe sur un champ, vite, sans bruit.

— Le sucre brû­lé et le bouillon noir, dit-elle. Nos deux odeurs.

Le pos­ses­sif — nos — res­ta un ins­tant en sus­pen­sion dans l’air chaud du bar, entre les ven­ti­la­teurs et le comp­toir, entre le verre de gin et le chif­fon, et Sar­to sen­tit quelque chose bou­ger en lui, pas dans son ventre ni dans sa poi­trine mais plus bas, plus pro­fond, dans cette zone du corps qui n’a pas de nom et qui est le siège des choses qu’on ne devrait pas sen­tir, qu’on ne devrait pas nour­rir, qu’on ne devrait pas lais­ser gran­dir parce qu’elles ne mènent nulle part, ou plu­tôt parce qu’elles mènent exac­te­ment là où il ne faut pas aller.

Alma finit son gin. Les gla­çons avaient fon­du — il ne res­tait dans le verre qu’un fond d’eau tein­tée de rose, tiède déjà, l’ombre d’un cock­tail, le sou­ve­nir d’un froid. Elle posa le verre. Ses doigts res­tèrent un ins­tant sur le comp­toir — à plat, immo­biles, les ongles courts et sans ver­nis, les pha­langes légè­re­ment dorées par le soleil — et Sar­to vit ses doigts comme il voyait les bou­teilles sur l’é­ta­gère, avec cette atten­tion du métier qui enre­gistre tout, la dis­tance, la forme, la tex­ture, la tem­pé­ra­ture pro­bable de la peau, la courbe de l’an­nu­laire où brillait une alliance en or simple, et il sut — non pas avec sa rai­son mais avec ses mains, avec la mémoire de ses mains — que s’il avan­çait ses propres doigts de dix cen­ti­mètres sur le comp­toir, il tou­che­rait les siens, et que ce contact, ce simple effleu­re­ment de peau sur peau dans la cha­leur de l’a­près-midi, serait la fin de quelque chose et le début de quelque chose d’autre, et qu’il ne savait pas lequel des deux il crai­gnait le plus.

Il ne bou­gea pas.

Alma reti­ra sa main. Elle se leva. Elle prit son sac — un petit sac en paille tres­sée, le genre de sac que les femmes Indo por­taient au mar­ché et qui déton­nait dans le lob­by de l’Ho­tel Oranje, par­mi les sacs en cuir fran­çais et les pochettes bro­dées des Hol­lan­daises. Elle le mit sur son épaule.

— Mer­ci, Sarto.

Elle dit son nom. Pas mon­sieur, pas bar­man, pas le silence habi­tuel qu’on réserve à ceux qui servent — son nom, pro­non­cé avec la voyelle ouverte du malais, Sar-to, deux syl­labes rondes qui rou­lèrent sur sa langue comme deux billes de verre, et ce nom dans sa bouche devint un nom dif­fé­rent, un nom qui appar­te­nait à cette heure, à ce bar, à ce comp­toir, un nom pri­vé que per­sonne d’autre n’a­vait pro­non­cé de cette façon.

Elle par­tit. Le son de ses pas — légers, pré­cis — dimi­nua dans le cou­loir qui menait au lob­by, puis dis­pa­rut. Le bar fut de nou­veau vide. Les ven­ti­la­teurs tour­naient. La lumière de l’a­près-midi cognait contre les stores de bam­bou et jetait sur le sol des barres d’or poussiéreuses.

Sar­to regar­da le comp­toir. À l’en­droit où Alma avait posé son verre, un cercle d’eau sub­sis­tait — l’empreinte du tum­bler, le fan­tôme du gin pahit, un anneau de buée qui rétré­cis­sait à vue d’œil, man­gé par la cha­leur. Dans trente secondes il aurait dis­pa­ru. Dans une minute il n’y aurait plus rien — plus de trace, plus de marque, plus de preuve que quel­qu’un s’é­tait assis là et avait bu et avait par­lé de sucre brû­lé et de bouillon noir.

Sar­to posa sa main à plat sur le cercle d’eau, à l’en­droit exact où les doigts d’Al­ma s’é­taient posés. Le teck était froid. Pas le froid de la glace — un froid plus doux, plus fugace, le froid de l’ab­sence, le froid de ce qui vient de par­tir. Il lais­sa sa main posée là un ins­tant, les yeux fer­més, et il sen­tit la cha­leur de sa paume absor­ber le froid du bois, degré par degré, jus­qu’à ce que la tem­pé­ra­ture s’é­ga­lise, jus­qu’à ce qu’il n’y ait plus de dif­fé­rence entre sa peau et le comp­toir, entre le dedans et le dehors, entre la cha­leur et le froid.

Puis il reti­ra sa main, prit un chif­fon, et essuya le comptoir.

Dehors, un ven­deur de kre­teks pas­sa dans la rue en criant son prix — seri­bu, seri­bu, mille rou­pies — et l’o­deur du girofle entra par la porte ouverte et se mêla au par­fum de véti­ver qui flot­tait encore dans l’air du bar, et les deux odeurs ensemble — le girofle et le véti­ver, la rue et la femme, le dehors et le dedans — com­po­sèrent un par­fum qui n’ap­par­te­nait à per­sonne, qui ne dure­rait pas, et que Sar­to fut le seul à respirer.

Cha­pitre 4 — La glace

La glace arri­vait à cinq heures du matin, sur un cha­riot tiré par un buffle.

C’é­tait un buffle gris, mas­sif, indif­fé­rent, dont le mufle humide effleu­rait le sol à chaque pas et dont les yeux — de grands yeux noirs, d’une dou­ceur insou­te­nable — regar­daient le monde avec cette absence totale de juge­ment qui est le propre des bêtes de somme et des saints. Il s’ap­pe­lait Bagong — du nom du bouf­fon dans le théâtre d’ombres java­nais — et il appar­te­nait à Pak Hadi, le livreur, un homme si maigre qu’on aurait pu le glis­ser entre deux planches, et dont le sarong, noué à la taille avec un nœud de marin, tom­bait sur des jambes qui sem­blaient faites uni­que­ment de cordes et de genoux.

Pak Hadi venait du port. Plus exac­te­ment, il venait de l’u­sine de glace hol­lan­daise qui se trou­vait près du port, dans un han­gar de tôle ondu­lée d’où sor­taient, dès quatre heures du matin, les blocs rec­tan­gu­laires qui allaient ali­men­ter les hôtels, les res­tau­rants, les clubs et les mai­sons des Euro­péens de Sur­abaya. L’u­sine appar­te­nait à la Neder­landsch-Indische IJs­fa­briek — un nom que Pak Hadi n’a­vait jamais su pro­non­cer et qu’il résu­mait d’un mot : pabrik, l’u­sine. L’u­sine fabri­quait le froid. Elle le fabri­quait à par­tir de l’eau du Kali­mas, fil­trée, puri­fiée, ver­sée dans des moules d’a­cier, puis gelée par un sys­tème de com­pres­seurs à ammo­niac impor­té de Rot­ter­dam qui gron­dait jour et nuit comme un ani­mal cap­tif. Le froid arti­fi­ciel dans un pays où la tem­pé­ra­ture ne des­cen­dait jamais en des­sous de vingt-cinq degrés — c’é­tait une des conquêtes les plus pures, les plus absurdes, les plus magni­fiques de l’empire colo­nial. Fabri­quer ce qui n’exis­tait pas. Impo­ser à la nature ce qu’elle refu­sait de donner.

Sar­to atten­dait le cha­riot dans la cour de ser­vice, à l’ar­rière de l’hô­tel. La cour de ser­vice était un monde à part — un monde que les clients ne voyaient jamais, ou fei­gnaient de ne pas voir, sépa­ré du lob­by et des jar­dins par un mur blanc per­cé d’une porte étroite que les boys fran­chis­saient des dizaines de fois par jour en pas­sant d’un uni­vers à l’autre, du visible à l’in­vi­sible, du marbre au ciment. Le sol de la cour était en terre bat­tue. Des cageots vides s’empilaient contre le mur. Un chat tigré dor­mait sur un sac de riz. Et au fond, sous un auvent de palmes, la buan­de­rie de Njai Kenan­ga exha­lait ses vapeurs de savon et d’a­mi­don, comme une forge d’où sor­taient non pas des épées mais des draps.

Le cha­riot appa­rut au bout de la ruelle, pré­cé­dé par le bruit des roues sur les cailloux et par le souffle régu­lier de Bagong. Pak Hadi mar­chait à côté du buffle, une main sur l’en­co­lure, de l’autre main il tenait un bâton de bam­bou qu’il n’u­ti­li­sait jamais — le bâton était un acces­soire, un signe exté­rieur de fonc­tion, comme la cra­vate de Van der Bosch ou les bou­tons de man­chette des planteurs.

Sur le cha­riot, les blocs de glace.

Ils étaient enve­lop­pés dans de la paille de riz et recou­verts d’une toile de jute mouillée — deux couches d’i­so­la­tion qui ralen­tis­saient la fonte sans pou­voir l’empêcher. Quand Pak Hadi sou­le­va la toile, Sar­to vit les blocs — quatre rec­tangles trans­lu­cides, cha­cun de la taille d’un coffre à vête­ments, qui brillaient dans la lumière de l’aube comme des lin­gots d’un métal impos­sible. La sur­face des blocs était lisse, presque soyeuse, et de fines gout­te­lettes rou­laient déjà sur leurs flancs — la sueur de la glace, la preuve que le temps tra­vaillait contre elle, que la cha­leur avait com­men­cé son œuvre dès l’ins­tant où les blocs avaient quit­té l’u­sine et que rien, aucune paille, aucune toile, aucun soin, ne pou­vait arrê­ter ce pro­ces­sus — seule­ment le retar­der, le frei­ner, le regar­der s’ac­com­plir avec la rési­gna­tion de celui qui sait que toute conser­va­tion est provisoire.

Sar­to aida Pak Hadi à déchar­ger les blocs. Il fal­lait les sai­sir avec des pinces de fer — des griffes à deux mâchoires qui mor­daient la glace et la rete­naient le temps de la trans­por­ter du cha­riot à la gla­cière de l’hô­tel, une course de vingt mètres qui était une course contre le soleil. Les blocs étaient lourds — cin­quante kilos cha­cun — et glis­sants, et Sar­to sen­tait le froid irra­dier à tra­vers les pinces de fer jusque dans ses paumes, ses poi­gnets, ses avant-bras, un froid si intense après la cha­leur ambiante qu’il en deve­nait presque brû­lant, comme si le froid et le chaud, pous­sés à leur extrême, finis­saient par se confondre et par pro­duire la même sen­sa­tion — celle d’un contact avec quelque chose de plus grand que soi.

— Du monde à l’hô­tel ? deman­da Pak Hadi en s’é­pon­geant le front avec un coin de son sarong.

— L’i­nau­gu­ra­tion dans douze jours, dit Sar­to. Il va fal­loir dou­bler les livraisons.

Pak Hadi hocha la tête. Il remon­ta sur le cha­riot, don­na à Bagong une tape sur l’en­co­lure — le signal du départ — et le buffle se remit en marche, lent, sou­ve­rain, tirant der­rière lui le cha­riot vide dont les planches mouillées fumaient dans l’air du matin.

Sar­to refer­ma la gla­cière. Le zinc cla­qua. Le froid était enfer­mé. Il dure­rait ce qu’il durerait.

Il res­ta un moment dans la cour de ser­vice, ados­sé au mur, et il regar­da l’hô­tel depuis cet envers que per­sonne ne mon­trait dans les bro­chures — la face cachée du luxe, l’en­vers du décor, l’ar­rière-bou­tique de l’é­lé­gance. D’i­ci, l’Ho­tel Oranje n’é­tait pas un palais — c’é­tait une machine. Une machine à pro­duire du confort dans un envi­ron­ne­ment hos­tile, une machine à main­te­nir l’illu­sion que les tro­piques pou­vaient être civi­li­sés, domes­ti­qués, rame­nés aux stan­dards d’un salon de La Haye ou d’Am­ster­dam. Et cette machine avait besoin de bras — des dizaines de bras java­nais, chi­nois, madu­rais, qui fai­saient tour­ner les rouages, por­taient les charges, lavaient le linge, cui­si­naient les repas, sou­riaient aux clients, et dis­pa­rais­saient ensuite par la porte de ser­vice, comme des acteurs qui quittent la scène par les coulisses.

La porte de la buan­de­rie s’ou­vrit. Njai Kenan­ga sor­tit, un panier de linge sur la hanche. Ses che­veux blancs étaient tirés en chi­gnon ser­ré. Son visage — un réseau de rides fines comme les cra­que­lures d’une pote­rie ancienne — ne tra­his­sait ni fatigue ni impa­tience, seule­ment cette atten­tion conti­nue, cette vigi­lance de tous les ins­tants, qui était sa façon d’être au monde.

— La glace est arri­vée, dit Sarto.

— La glace arrive tou­jours, dit Kenan­ga. Et elle fond toujours.

Elle posa le panier à terre et s’as­sit sur un cageot retour­né. Sar­to s’ac­crou­pit à côté d’elle. Entre eux, le silence avait une tex­ture fami­lière — pas le silence gêné des gens qui n’ont rien à se dire, mais le silence confor­table de ceux qui se connaissent assez pour ne pas avoir besoin de rem­plir l’air de mots. Kenan­ga était pour Sar­to quelque chose qui n’a­vait pas de nom dans la hié­rar­chie de l’hô­tel — ni une mère, ni une supé­rieure, ni une amie, mais une sorte de bous­sole vivante, un repère fixe dans un monde de mou­ve­ments et de faux-semblants.

— Meneer Van der Bosch veut que le linge soit chan­gé trois fois par jour pen­dant l’i­nau­gu­ra­tion, dit Kenan­ga. Trois fois. Comme si la sueur des riches sen­tait plus mau­vais la troi­sième heure que la première.

Sar­to sou­rit. Kenan­ga avait cette façon de dire les choses — sèche, pré­cise, sans méchan­ce­té appa­rente — qui déca­pait les situa­tions comme un acide doux. Elle ne se plai­gnait jamais. Elle consta­tait. Et ses constats avaient la force des choses évi­dentes qu’on ne veut pas voir.

— Il paraît qu’un acteur de ciné­ma va venir, dit Sar­to. Un Amé­ri­cain. Petit, avec une moustache.

— Les Hol­lan­dais aiment les célé­bri­tés, dit Kenan­ga. Ça les ras­sure. Ça leur prouve qu’ils existent.

Elle se leva, reprit son panier. Avant de ren­trer dans la buan­de­rie, elle se tour­na vers Sarto.

— Tuan Sar­kies, dit-elle. Lucas Mar­tin. Quand il a ouvert cet hôtel, il m’a dit une chose. Il m’a dit : « Kenan­ga, un hôtel n’est pas un bâti­ment. Un hôtel, c’est une pro­messe. » Je lui ai deman­dé : « Une pro­messe de quoi ? » Il n’a pas su répondre.

Elle ren­tra dans la buan­de­rie. La vapeur l’a­va­la. Le bruit des bas­sines reprit — un cla­po­tis régu­lier, métho­dique, ponc­tué par le frot­te­ment du linge sur les planches de lavage, et ce son, joint à l’o­deur d’a­mi­don et de savon de Mar­seille, était le bat­te­ment de cœur sou­ter­rain de l’hô­tel, la mélo­die invi­sible sans laquelle tout le reste — le lob­by, le bar, les lustres, les orchi­dées — n’au­rait été qu’un décor vide, un théâtre sans machinerie.

Sar­to ren­tra par le cou­loir de ser­vice. Il lon­gea les cui­sines — une caverne de vapeur et de bruit où le chef, un Hol­lan­dais court sur pattes nom­mé Ver­meer, hur­lait des ordres en hol­lan­dais à une bri­gade de cui­si­niers java­nais qui répon­daient en malais, et où les odeurs de beurre fon­du, de noix de mus­cade, de lait de coco et de pâte de cre­vettes se mêlaient en un brouillard olfac­tif si dense qu’on pou­vait le tou­cher. Des cas­se­roles de cuivre pen­daient au pla­fond comme des cloches. Un com­mis décou­pait des oignons rouges avec une rapi­di­té de pres­ti­di­gi­ta­teur, les larmes cou­lant sur ses joues sans qu’il ralen­tisse d’un geste. Un autre écra­sait des épices dans un mor­tier de pierre — cur­cu­ma, galan­gal, citron­nelle, piment — et le pilon frap­pait le mor­tier avec un rythme régu­lier, sourd, qui res­sem­blait à un bat­te­ment de tam­bour très lent.

Il pas­sa devant la réserve, véri­fia les caisses de cham­pagne que De Groot & Zonen avait livrées la veille — douze caisses de Veuve Clic­quot, éti­quettes jaunes, qui atten­daient dans l’obs­cu­ri­té fraîche comme des pro­messes non tenues. Il comp­ta les bou­teilles. Cent qua­rante-quatre. Assez pour une soi­rée, si les invi­tés buvaient comme ils buvaient d’ha­bi­tude, c’est-à-dire comme s’ils avaient soif depuis leur nais­sance et que cette soif ne s’é­tein­drait qu’à leur mort.

Il remon­ta au bar. La lumière du matin avait chan­gé — elle était pas­sée du gris-rose au jaune, puis au blanc, et main­te­nant elle com­men­çait à prendre cette inten­si­té de forge qui serait son registre jus­qu’au soir. Le ther­mo­mètre accro­ché der­rière le comp­toir — un ins­tru­ment hol­lan­dais en lai­ton et en verre, gra­dué en Fah­ren­heit comme en Cel­sius, comme si la tem­pé­ra­ture avait besoin de deux langues pour être com­prise — indi­quait trente-deux degrés. Il en indi­que­rait trente-huit à midi. Il en indi­que­rait encore trente à minuit. La courbe de tem­pé­ra­ture à Sur­abaya n’é­tait pas une courbe — c’é­tait un pla­teau, une ligne presque droite, un hori­zon de cha­leur qui ne connais­sait ni pic ni creux, seule­ment des varia­tions si faibles qu’elles étaient imper­cep­tibles à qui­conque n’a­vait pas appris à les lire avec son corps.

Sar­to avait appris.

Il sen­tait les degrés comme d’autres sentent le vent — dans la nuque, dans les paumes, dans cette zone entre les omo­plates où la sueur naît en pre­mier. Un degré de plus, et les clients com­man­daient davan­tage de gin. Deux degrés de plus, et ils com­man­daient de la bière. Trois degrés de plus, et ils ne com­man­daient plus rien — ils res­taient assis, hébé­tés, le regard vitreux, vain­cus par la cha­leur comme des boxeurs vain­cus au der­nier round, et Sar­to leur appor­tait de l’eau gla­cée sans qu’ils l’aient deman­dée, parce que c’é­tait son tra­vail de savoir ce dont les gens avaient besoin avant qu’ils ne le sachent eux-mêmes.

Le pre­mier client entra à onze heures. Un plan­teur de tabac de Jem­ber, recon­nais­sable à ses mains — des mains énormes, tan­nées, aux ongles bor­dés de terre, des mains qui avaient pal­pé des mil­liers de feuilles de tabac et qui se refer­maient autour du verre de genièvre avec la même auto­ri­té qu’au­tour d’une feuille qu’on juge, qu’on pèse, qu’on accepte ou qu’on rejette. Il but trois genièvres en une heure, par­la du prix du tabac qui bais­sait, de la bourse d’Am­ster­dam qui trem­blait, des nou­velles de là-bas — daar, disaient les Hol­lan­dais pour par­ler de la Hol­lande, là-bas, comme si leur pays natal était un lieu vague, loin­tain, presque ima­gi­naire, un endroit dont on par­lait avec nos­tal­gie sans avoir la moindre inten­tion d’y retourner.

Sar­to écou­ta. Il écou­tait tou­jours. Pas par curio­si­té — par métier, et par quelque chose de plus que le métier, quelque chose qui res­sem­blait à de la com­pas­sion sans en être tout à fait, parce que la com­pas­sion sup­pose qu’on se mette à la place de l’autre, et que Sar­to ne se met­tait jamais à la place de per­sonne. Il res­tait à la sienne — der­rière le comp­toir, les mains sur le teck, le chif­fon à por­tée de main — et de là, il regar­dait le monde défi­ler avec cette atten­tion patiente, inépui­sable, qui était son don et peut-être sa malédiction.

Le plan­teur finit son troi­sième genièvre, lais­sa un billet frois­sé sur le comp­toir, et par­tit en oscil­lant légè­re­ment, comme un arbre qu’un vent invi­sible fait tan­guer. Le bar se vida de nou­veau. La glace fon­dait dans la gla­cière. Le ther­mo­mètre mon­tait. Et Sar­to, seul dans le silence du milieu de jour­née, pré­pa­ra un gin pahit que per­sonne ne lui avait com­man­dé — le même gin, le même tum­bler, les mêmes trois gla­çons, les mêmes trois gouttes d’An­gos­tu­ra — et le posa sur le comp­toir, à l’en­droit exact où Alma s’as­seyait, et le regar­da fondre.

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