Gin Pahit
Gin PAHIT
Chapitres 1 à 4
Chapitre 1 — L’odeur du girofle
L’aube à Surabaya ne se lève pas. Elle suinte.
Elle commence par les odeurs — bien avant la lumière, bien avant que les formes ne consentent à se détacher de la nuit. D’abord le girofle. Toujours le girofle. Sur les seuils des maisons, dans les ruelles du kampung, sur les lèvres des hommes accroupis qui allument leur première kretek du jour, le girofle crépite et se mêle à l’air épais comme un sucre qu’on dissout dans du thé trop chaud. Puis le café — le kopi tubruk que les vendeurs ambulants font bouillir dans des casseroles noircies à même le charbon, un café si dense qu’on pourrait y planter une cuillère et qu’elle resterait droite. Puis les fleurs. Le frangipanier, toujours, entêtant et funèbre, qui pousse partout où la terre est assez molle pour accueillir une racine, et le jasmin, plus discret, plus insidieux, qui se glisse par les fenêtres ouvertes et s’installe dans les draps, dans les cheveux, dans le creux des coudes où la sueur n’a pas encore séché. Et par-dessous tout cela, en basse continue, l’odeur du canal — le Kalimas — qui charrie son eau brune et tiède à travers la ville comme une veine ouverte, une odeur de vase, de bois pourri, de fleur de lotus et de kérosène.
Sarto ouvrit les yeux.
Il dormait peu. Quatre heures, parfois cinq, jamais davantage. Son corps s’était réglé depuis longtemps sur le rythme de l’hôtel — non pas celui des clients, qui se couchaient tard et se levaient à leur guise, mais celui, plus profond, plus secret, de la machine elle-même. Le rythme des livraisons, de la glace qui arrivait du port avant six heures, des draps qu’on étendait dans la cour intérieure quand la rosée n’avait pas encore brûlé, du balayeur silencieux qui passait le long des colonnades avec son balai de palme. L’hôtel respirait avant ses occupants. Et Sarto respirait avec lui.
Il traversa le jardin intérieur pieds nus, comme chaque matin. Les dalles étaient encore fraîches — la seule heure de la journée où la pierre conservait un souvenir de la nuit. Les frangipaniers laissaient tomber leurs fleurs blanches et jaunes sur l’herbe mouillée, et il devait les enjamber pour ne pas les écraser, par une superstition qu’il n’aurait su nommer. Le ciel était gris-rose, pas encore bleu, une couleur qui n’existait qu’ici, qu’à cette heure, et qui ne durait que le temps de la remarquer.
Le bar était au rez-de-chaussée de l’aile est, entre le lobby et la terrasse qui donnait sur Jalan Tunjungan. C’était une pièce longue, basse de plafond, lambrissée de teck sombre, avec un comptoir en forme de demi-lune qui était l’œuvre d’un ébéniste chinois de Semarang — le même artisan qui avait sculpté les boiseries du Long Bar au Raffles de Singapour, disait-on, et Sarto avait des raisons de croire que c’était vrai. Au-dessus du comptoir, trois ventilateurs à pales de bois tournaient avec une lenteur majestueuse qui ne servait à rien, sinon à déplacer la chaleur d’un endroit à un autre, ce qui était déjà, sous ces latitudes, une forme de civilisation.
Sarto alluma les lampes — pas toutes, juste celles du comptoir, deux globes de verre opalin qui jetaient sur le teck une lumière jaune et douce comme du beurre fondu. Puis il commença.
Les gestes. Toujours les mêmes, toujours dans le même ordre, depuis sept ans qu’il tenait ce bar. Il sortit les bouteilles de la réserve — le genièvre Bols, le gin Gordon’s, le whisky Johnnie Walker, le vermouth Noilly Prat, le curaçao bleu qu’aucun client ne commandait jamais mais qui jetait un éclat de mer dans la rangée des flacons. Il les aligna sur l’étagère du fond, étiquettes face au miroir, selon un ordre que lui seul comprenait et qui n’était ni alphabétique ni chromatique, mais qui obéissait à une logique de la main — les bouteilles les plus demandées à portée des doigts, les autres en retrait, comme des figurants qui attendent en coulisse. Il vérifia les niveaux. Le genièvre descendait vite — les Hollandais buvaient comme on respire, par habitude et par nécessité, et le genièvre était pour eux ce que le kretek était pour les Javanais : non pas un vice, mais un climat intérieur. Le whisky tenait mieux. L’Angostura, dans sa petite bouteille trapue, semblait inépuisable — quelques gouttes suffisaient à transformer un verre de gin en quelque chose d’autre, de plus amer, de plus vrai.
Sarto essuya le comptoir. Le teck avait une texture qu’il connaissait mieux que sa propre peau — les veines du bois, les nœuds, la légère dépression à l’endroit où les coudes des buveurs avaient usé la surface au fil des années. Il passa le chiffon en cercles lents, et le bois se mit à luire, à exhaler son odeur de cire et de résine qui se mêlait au girofle du dehors et au cuir des tabourets et à cette chose indéfinissable qui était l’odeur propre de l’Hotel Oranje — un composé de luxe, de moiteur et de linge amidonné que Sarto aurait reconnu les yeux fermés entre mille autres endroits du monde.
La glace. Il ouvrit la glacière — un coffre doublé de zinc et de sciure, alimenté par les blocs qu’on livrait du port chaque matin. Il restait assez de glace de la veille pour les premières heures, des morceaux translucides dans lesquels on apercevait parfois une bulle d’air figée, comme un œil surpris. Il en prit un bloc, le posa sur la planche, et commença à le tailler au pic — des gestes précis, économes, qui produisaient un bruit sec et cristallin dans le silence du bar. Chaque éclat de glace était une petite victoire contre la chaleur. Chaque éclat commençait à fondre dès qu’il quittait le bloc.
C’était cela, au fond, le métier. Lutter contre la fonte. Retarder l’inévitable. Servir le froid dans un pays où le froid n’existait pas, où la chaleur était la condition première de toute chose, l’élément dans lequel les corps et les mots et les désirs baignaient du matin au soir et du soir au matin, sans répit, sans relâche, une chaleur si constante qu’on finissait par ne plus la sentir, comme on ne sent plus son propre souffle — sauf à ces moments où elle montait d’un degré, d’un seul, et où le monde entier semblait vaciller.
À sept heures, le lobby commença à s’animer. Les boys — tous javanais, tous en sarong blanc et veste boutonnée jusqu’au col malgré la chaleur — prirent leurs postes derrière les colonnes de marbre, immobiles comme des statues dont seuls les yeux bougeaient. Le portier sikh, un colosse enturbané dont Sarto n’avait jamais entendu la voix, ouvrit les portes vitrées qui donnaient sur la rue. L’air du dehors entra d’un coup — plus épais, plus chargé, déjà vibrant de la rumeur de Jalan Tunjungan qui s’éveillait, les klaxons des premières automobiles, les sonnettes des becak, le cri du vendeur de journaux qui passait en courant avec sa pile du Soerabaiasch Handelsblad sous le bras.
Meneer Van der Bosch traversa le lobby à huit heures moins le quart, en costume de lin blanc déjà froissé aux aisselles et au pli du coude. Van der Bosch transpirait. C’était la première chose qu’on remarquait chez lui — non pas qu’il transpirât plus que les autres, car tout le monde transpirait à Surabaya, mais qu’il le fît avec une sorte d’emphase involontaire, comme si son corps protestait en permanence contre le climat dans lequel il avait choisi de vivre. Sa moustache — cirée, retroussée aux pointes à la mode d’un autre siècle — retenait des gouttelettes de sueur qui brillaient dans la lumière du matin. Il marchait vite, les bras légèrement écartés du corps, un dossier sous le bras, l’air d’un homme qui porte le monde sur ses épaules et qui en tire une satisfaction amère.
— Sarto !
Van der Bosch ne s’arrêta pas. Il lança le nom en passant, comme on jette une pièce à un musicien de rue, et continua vers son bureau sans attendre de réponse. Sarto ne répondit pas. Il n’y avait rien à répondre. Le nom jeté ainsi dans l’air du matin signifiait simplement : je sais que tu es là, je sais que le bar est ouvert, je sais que tout est en ordre. C’était un salut, à la manière des hommes qui n’ont pas le temps de saluer.
Van der Bosch dirigeait l’Hotel Oranje depuis onze ans, ce qui faisait de lui le directeur le plus ancien de tous les grands hôtels des Indes néerlandaises. Il aimait le rappeler. Il aimait aussi rappeler que l’hôtel avait été fondé par Lucas Martin Sarkies — le Sarkies de Surabaya, disait-il, comme on dirait le Sarkies de Singapour ou le Sarkies de Rangoon, plaçant ainsi l’Hotel Oranje dans la constellation des palaces arméniens d’Asie du Sud-Est avec une fierté qui n’était pas la sienne, puisqu’il n’était ni arménien, ni fondateur, ni propriétaire, mais qui l’était devenue à force de répétition, comme ces histoires qu’on raconte si souvent qu’on finit par croire qu’on les a vécues.
L’inauguration de la nouvelle aile — l’extension Art Déco, le grand œuvre de Van der Bosch, le projet qui l’avait occupé pendant trois ans et qui avait failli le ruiner deux fois — était prévue dans quinze jours. Quinze jours. Sarto le savait parce que Van der Bosch le répétait chaque matin en traversant le lobby, comme un compte à rebours qu’il égrènerait jusqu’au bout, jusqu’à ce que le chiffre atteigne zéro et que le champagne coule et que les lustres s’allument et que l’Hotel Oranje prenne enfin la place qui lui revenait — au sommet, au centre, à la pointe extrême de l’élégance coloniale, à l’est de Suez et à l’ouest de nulle part.
Sarto termina d’aligner les verres. Des verres à cocktail, des tumblers, des coupes à champagne dont le cristal fin laissait passer la lumière comme une peau translucide. Il les disposa sur l’étagère en arc de cercle, ouverts vers le plafond, chacun attendant la main qui le prendrait, le liquide qui le remplirait, les lèvres qui se poseraient sur son bord. Un bar vide est un théâtre avant la représentation — tout est en place, le décor est dressé, et le silence est déjà plein de ce qui va venir.
Dans le couloir de service qui reliait le bar aux cuisines, une silhouette passa. Sarto la vit du coin de l’œil — une femme petite, maigre, droite comme un poteau de teck, qui portait un panier de linge sur la hanche avec une grâce que la fatigue ne parvenait pas à entamer. Njai Kenanga. Elle ne regarda pas Sarto, et Sarto ne la regarda pas, mais quelque chose passa entre eux — un courant d’air, une reconnaissance muette, le salut des gens qui se lèvent tôt et qui savent que le monde appartient à ceux qui le préparent avant que les autres ne s’éveillent.
Njai Kenanga avait été belle. On le disait. Sarto le croyait sans peine, parce qu’il voyait dans ses gestes, dans la façon dont elle pliait un drap ou portait un panier, les restes d’une élégance qui n’avait rien à voir avec les robes ni les bijoux — une élégance de l’os, du muscle, de la posture. Elle avait été la njai d’un administrateur hollandais, autrefois, dans les premières années de l’hôtel, quand Lucas Martin Sarkies lui-même arpentait les couloirs avec son accent arménien et ses projets démesurés. Le Hollandais était reparti en Europe. Kenanga était restée. Elle avait passé trente ans dans les entrailles de l’Hotel Oranje — la buanderie, les cuisines, les chambres — et elle connaissait chaque fissure dans les murs, chaque courant d’air, chaque grincement de porte, comme un médecin connaît le corps d’un patient qu’il ausculte depuis toujours. L’hôtel était son corps. Ou bien elle était le sien. Les deux se confondaient, à cette profondeur de temps.
Elle disparut dans le couloir. Le panier de linge oscilla un instant après elle, comme un sillage.
Sarto posa ses mains à plat sur le comptoir. Le teck était tiède déjà. Dehors, le soleil avait percé le gris-rose de l’aube et frappait la façade blanche de l’hôtel avec cette violence calme, implacable, qui était la marque de fabrique des matins de Surabaya — une lumière qui ne montait pas graduellement mais qui s’abattait d’un coup, comme un rideau qu’on tire, et qui transformait chaque surface en source de chaleur, chaque mur en four, chaque trottoir en plaque brûlante sur laquelle les pieds nus des passants dansaient sans y penser.
La journée commençait. La glace fondait. Le girofle brûlait. Et l’Hotel Oranje, dressé au bord de Jalan Tunjungan comme un paquebot blanc ancré dans la chaleur, ouvrait ses portes au monde — à ses planteurs et à ses princes, à ses épouses ennuyées et à ses marchands de rêves, à tous ceux qui venaient chercher dans ses couloirs climatisés l’illusion que l’ordre pouvait tenir, que le froid pouvait durer, que la glace ne fondrait jamais.
Sarto savait que la glace fondait toujours. C’était la première chose que le vieux barman arménien lui avait apprise.
Chapitre 2 — Jalan Tunjungan
Il y avait plusieurs façons de descendre Jalan Tunjungan, et Sarto les connaissait toutes.
On pouvait la descendre en automobile — fenêtres baissées, coude au vent, klaxon à chaque carrefour — comme les planteurs hollandais qui rentraient de leurs domaines de Pasuruan ou de Malang dans leurs Chrysler rutilantes, le visage rouge, la chemise trempée, le regard de propriétaires qui contemplent leur royaume depuis la banquette arrière. On pouvait la descendre en becak, à l’ombre de la capote en toile cirée, bercé par le pédalage lent du conducteur dont les mollets luisaient de sueur comme du bronze poli. On pouvait la descendre à pied, sous les arcades, en s’arrêtant aux vitrines — et c’était la meilleure façon, la seule qui permettait de sentir l’avenue vivre, de capter son pouls, ses humeurs, ses mille conversations simultanées.
Sarto la descendait à pied.
Il était dix heures du matin et la chaleur avait déjà pris possession de la rue. Ce n’était pas encore la fournaise de midi — cette heure blanche où l’air lui-même semblait se solidifier et où les ombres se rétractaient sous les corps comme des animaux apeurés — mais c’était déjà assez pour que les choses changent de nature, pour que le trottoir devienne hostile, pour que chaque pas coûte un effort que le corps négocie en silence avec la gravité et la sueur.
Jalan Tunjungan était la plus belle avenue de Surabaya, et peut-être la plus belle avenue des Indes néerlandaises, ce qui revenait à dire la plus belle avenue du monde si l’on acceptait de ne considérer le monde que depuis cette latitude, entre le dixième parallèle et l’équateur, là où les saisons n’existaient pas et où le temps se mesurait non en mois mais en degrés d’humidité. L’avenue courait du nord au sud sur un kilomètre et demi, large, bordée de tamariniers dont les branches se rejoignaient au-dessus de la chaussée et formaient une voûte verte, percée de taches de soleil qui bougeaient au vent comme des pièces d’or jetées par un dieu distrait. De chaque côté, les bâtiments — hollandais pour la plupart, blancs, à colonnes, avec des vérandas profondes et des stores de bambou — alternaient avec les boutiques, les cafés, les bureaux d’import-export, les hôtels plus modestes, les cabinets de médecins et d’avocats dont les plaques de cuivre scintillaient au soleil.
Sarto marchait du côté de l’ombre. Il portait une chemise blanche, un pantalon de toile sombre, des sandales de cuir — la tenue de service sans la veste, parce qu’il n’était pas au bar mais dans la rue, et que la rue autorisait ce relâchement. Il avait dans la poche de sa chemise la liste des commandes que Van der Bosch lui avait fait passer la veille — trois caisses de genièvre Bols, deux caisses de champagne Veuve Clicquot (pour l’inauguration), une bouteille de chartreuse verte que personne ne commandait jamais mais dont Van der Bosch aimait la couleur, et du vermouth, toujours du vermouth, parce que les Hollandaises de Surabaya avaient découvert le cocktail dry martini et qu’elles ne buvaient plus rien d’autre entre cinq et sept du soir.
L’importateur s’appelait De Groot & Zonen et se trouvait au bout de Tunjungan, près du carrefour d’Embong Malang, dans un bâtiment bas dont la façade portait encore les traces d’une enseigne plus ancienne — Magazijn van Hollande — à demi effacée par le soleil et les moussons. Mais Sarto n’était pas pressé. La livraison pouvait attendre une heure. Ce qui ne pouvait pas attendre, c’était la rue elle-même, son spectacle, sa matière.
Il passa devant la boutique Lalwani — la vitrine la plus chère de Surabaya, tenue par une famille indienne de Sindh qui importait des soieries, des parfums français, des montres suisses et des jumelles d’opéra dont on se demandait bien à quoi elles servaient dans une ville où il n’y avait pas d’opéra. La vitrine était un coffre à merveilles derrière une vitre si propre qu’elle semblait ne pas exister : des flacons de Guerlain disposés en pyramide, un châle de cachemire d’un rouge si profond qu’il paraissait vivant, des gants de chevreau blanc que personne n’achèterait jamais sous ces latitudes mais qui étaient là, exposés comme un défi à la sueur, comme une provocation de l’élégance contre le climat. Sarto ralentit sans s’arrêter. Il aimait cette vitrine. Elle était absurde et belle, comme l’hôtel, comme toute la rue, comme toute cette ville construite par des hommes qui avaient décidé de vivre à sept mille kilomètres de chez eux et de faire comme si c’était normal.
Plus loin, la librairie Sluyter. Des livres en hollandais, en anglais, en allemand. Des romans que les épouses des planteurs commandaient par catalogue et qui arrivaient de Rotterdam six semaines plus tard, gonflés d’humidité, les pages ondulées par le voyage en mer. Sarto ne lisait pas le hollandais — il le parlait, suffisamment pour prendre les commandes et répondre aux questions, mais l’écrit lui restait opaque, une forêt de consonnes doubles et de voyelles étranges qu’il contemplait parfois sur les journaux laissés au bar avec la curiosité détachée d’un homme qui observe des insectes. Il lisait le javanais — sa mère lui avait appris — et le malais, qu’il avait appris seul, dans les rues, comme on apprend à nager : en se jetant à l’eau.
La rue s’épaississait à mesure que la matinée avançait. Les automobiles se multipliaient — des Ford, des Chevrolet, des Fiat, les Chrysler des planteurs — et se mêlaient aux becak, aux charrettes tirées par des buffles, aux vélos surchargés de marchandises, aux piétons qui traversaient dans tous les sens avec cette nonchalance souveraine des gens qui considèrent que la rue leur appartient davantage qu’aux machines. Des femmes hollandaises en robes légères, suivies de leur baboe qui portait l’ombrelle et les paquets. Des hommes d’affaires chinois en costume occidental, raides, sérieux, marchant par deux ou trois sans jamais rire. Des soldats de la KNIL — l’armée coloniale — en uniforme kaki, le topi de travers, qui entraient au café Simpang pour boire une bière Heineken avant midi. Des enfants javanais pieds nus qui couraient entre les jambes des adultes comme des poissons entre les récifs. Et partout, partout, l’odeur de la nourriture.
L’odeur. C’était elle qui faisait la rue. Pas les bâtiments, pas les voitures, pas les gens — l’odeur. Elle venait des warungs, ces petits stands de cuisine de rue installés sur les trottoirs ou dans les interstices entre les bâtiments, là où un homme avec un réchaud à charbon, une marmite, et trois tabourets pouvait nourrir vingt personnes en une heure. L’odeur du soto ayam — ce bouillon de poulet jaune de curcuma, parfumé de citronnelle et de feuilles de lime kaffir, qu’on servait avec du riz compressé et des frites de pomme de terre croustillantes. L’odeur du rujak — les fruits verts tranchés et nappés d’une sauce de cacahuètes, de sucre de palme et de piment qui faisait monter les larmes aux yeux et la salive à la bouche dans le même mouvement. L’odeur du satay — les brochettes de poulet ou de chèvre grillées sur des braises de coque de noix de coco, badigeonnées d’une sauce de cacahuètes épaisse et sucrée dont la fumée s’élevait en colonnes bleues dans l’air immobile. L’odeur du tahu tek — le tofu frit croustillant nappé de sauce de petis, cette pâte de crevettes fermentées noire et piquante qui était la signature de Surabaya, son goût le plus intime, celui que les gens d’ici emportaient avec eux quand ils partaient et qui leur manquait avant tout le reste.
Sarto s’arrêta devant un warung qu’il connaissait. Un vieil homme au visage creusé, accroupi derrière son réchaud, retournait des lontong — des paquets de riz compressé enveloppés dans des feuilles de bananier — dans une marmite de kupang, un bouillon de petites moules d’eau douce épicé au tamarin. Sarto en commanda une portion. Le vieil homme le servit dans un bol ébréché, avec une cuillère en aluminium tordue. Le bouillon était acide, chaud, brûlant de piment, et les petites moules éclataient sous la dent avec un goût de vase et de mer qui était le goût même de Surabaya — cette ville qui n’était pas au bord de la mer mais qui sentait la mer en permanence, parce que le port était son cœur, et que le Kalimas charriait l’odeur du détroit de Madura jusqu’au centre de la ville.
Sarto mangea debout, en silence, les yeux mi-clos. Le soleil lui chauffait la nuque. La sueur coulait le long de ses tempes. Il ne s’essuyait pas — il avait appris depuis longtemps que la sueur, à Surabaya, n’était pas un désagrément mais une condition, un état permanent qu’il fallait habiter plutôt que combattre, comme on habite la pluie dans les pays de pluie, sans parapluie, en laissant l’eau faire ce qu’elle fait.
Il reprit sa marche et tourna dans une rue plus étroite qui menait vers Kembang Jepun — le quartier chinois. La transition était brusque, comme un changement de tonalité en musique. Les façades blanches et les colonnes hollandaises cédaient la place à des shophouses étroites et profondes, peintes en rouge, en vert, en jaune, dont les rez-de-chaussée s’ouvraient directement sur la rue et laissaient voir l’intérieur — des ateliers, des entrepôts, des cuisines où des femmes chinoises préparaient des nouilles dans des marmites fumantes, des boutiques de médecine traditionnelle dont les vitrines exhibaient des bocaux de racines, de serpents séchés, de baies noires dont personne ne connaissait le nom en dehors du pharmacien qui les vendait. L’air changeait aussi. L’odeur du porc laqué — interdit dans les warungs javanais, omniprésent ici — se mêlait à celle de l’encens qui brûlait devant les autels domestiques, ces petits temples rouges et dorés fichés au-dessus des portes comme des yeux qui veillent. Et le bruit changeait. Le malais de la rue cédait la place au hokkien, au teochew, au cantonais — des langues tonales, chantantes, qui montaient et descendaient comme les vagues du détroit.
Sarto trouva Liem là où il le trouvait toujours — devant son atelier, assis sur un tabouret bas, une kretek aux lèvres, les yeux plissés dans la fumée. Liem Seeng Tee était un homme petit, sec, nerveux, dont le corps semblait fait uniquement de tendons et de volonté. Il portait un pantalon de toile noire et un maillot de corps blanc sur lequel des taches de tabac formaient une cartographie indéchiffrable. Ses doigts étaient jaunis aux extrémités — le stigmate du rouleur, l’empreinte du métier inscrite dans la chair. Il avait quarante-quatre ans et il en paraissait tantôt trente, tantôt soixante, selon l’heure et la lumière.
— Sarto.
Liem dit le nom sans surprise, comme on constate la pluie ou le soleil. Il tira une bouffée de sa kretek. Le crépitement du girofle qui brûle — ce son minuscule, ce tek-tek-tek qui avait donné son nom aux cigarettes — se perdit dans le brouhaha de Kembang Jepun.
— J’ai quelque chose, dit Liem.
Il avait toujours quelque chose. Depuis que Sarto le connaissait — cinq ans, peut-être six, depuis le jour où Liem était venu au bar de l’Hotel Oranje proposer ses kreteks au directeur et où Van der Bosch l’avait éconduit avec la politesse glaciale qu’il réservait aux Chinois qui ne savaient pas rester à leur place — Liem avait toujours quelque chose de nouveau. Un mélange, une proportion, une idée. Il cherchait la kretek parfaite avec l’obstination d’un alchimiste qui cherche l’or, et comme l’alchimiste, il ne trouvait jamais exactement ce qu’il cherchait, mais trouvait, chemin faisant, des choses qu’il n’avait pas cherchées et qui valaient parfois davantage.
Il tendit à Sarto une cigarette. Plus fine que les kreteks habituelles, plus serrée, roulée dans un papier légèrement ocre.
— Goûte.
Sarto prit la kretek, l’alluma avec l’allumette que Liem lui offrait. La première bouffée fut un choc — non pas de force, mais de douceur. Le tabac était plus léger que d’habitude, presque blond, et le girofle avait été dosé avec une parcimonie qui laissait au tabac la place de parler avant de l’envelopper, comme une main qui se pose sur une épaule sans appuyer. Et il y avait autre chose — une note de fond, sucrée, presque vanillée, qui n’était ni le tabac ni le girofle mais la sauce, ce mélange secret que chaque fabricant de kreteks composait selon sa propre recette et qui était au kretek ce que le levain est au pain : l’âme invisible.
— Moins de girofle, dit Liem. Plus de sauce. J’ai ajouté du miel de Madura et un peu de muscade.
Sarto fuma en silence. La fumée montait droite dans l’air immobile, bleutée, aromatique. Dans l’atelier derrière Liem, on entendait le bruissement des rouleuses — des femmes assises en rangées sur des nattes, les doigts voltigeant sur le tabac avec une vitesse qui défait le regard, trois cent vingt-cinq cigarettes par heure, chaque geste identique au précédent, chaque kretek indiscernable de la précédente, une perfection mécanique accomplie par des mains humaines.
— Elle est belle, dit Sarto.
Liem hocha la tête. Il prit la kretek des doigts de Sarto, la retourna, l’examina comme un joaillier examine une pierre.
— Dji Sam Soe, dit-il. Deux, trois, quatre. En hokkien. Ça fait neuf. Le chiffre parfait. Je vais l’appeler comme ça.
Sarto ne répondit pas. Liem parlait souvent de noms, de chiffres, de signes. Il croyait aux nombres comme d’autres croyaient aux esprits — avec une ferveur qui n’admettait pas le doute. Le neuf était son chiffre. Il l’avait inscrit partout — dans l’adresse de son atelier, dans le nombre de ses rouleuses, dans le prix de ses paquets. Neuf. La somme de deux, trois et quatre. La perfection, disait-il. La complétude.
— Il faut que les Européens la goûtent, dit Liem. Pas dans la rue. Dans un endroit qui compte. Au bar de ton hôtel.
Sarto regarda la fumée. Elle se dissolvait dans l’air de Kembang Jepun, se mêlait aux vapeurs de soupe et d’encens, disparaissait. Introduire les kreteks de Liem au bar de l’Hotel Oranje — poser cette petite cigarette brune sur le comptoir en teck, à côté des cendriers en cristal et des boîtes de cigares hollandais — c’était un geste minuscule, insignifiant en apparence. Mais Sarto savait que dans un monde où chaque objet avait sa place et où cette place était déterminée par la couleur de la peau de celui qui le touchait, déplacer un objet d’un monde à un autre était un acte qui avait un poids. Le poids d’un girofle qui brûle. Le poids d’un crépitement.
— Je verrai, dit Sarto.
Liem sourit. C’était un sourire qui ne demandait rien — un sourire de patience, de certitude lente. Il ralluma une kretek, s’adossa au mur de sa boutique, et regarda la rue. Sarto le salua d’un signe de tête et repartit vers Tunjungan, une poignée de kreteks neuves dans la poche de sa chemise, contre le tissu tiède par la sueur, et il lui semblait que l’odeur du girofle, à cet endroit précis de sa poitrine, battait comme un second cœur.
Chapitre 3 — Le gin pahit
L’après-midi avait cette couleur.
Pas une couleur qu’on peut nommer — pas jaune, pas blanc, pas or. Une couleur qui était l’absence de toutes les autres, une lumière si forte qu’elle annulait les nuances et réduisait le monde à ses contours les plus simples : l’ombre et ce qui n’était pas l’ombre. À trois heures de l’après-midi, Surabaya devenait une ville en noir et blanc, ou plutôt en blanc et noir, parce que le blanc dominait — le blanc aveuglant des façades, le blanc du ciel vidé de son bleu, le blanc des chemises trempées de sueur, le blanc de la lumière elle-même qui s’abattait sur les choses avec une violence silencieuse, sans bruit, sans vent, comme une main qui se pose sur une bouche pour la faire taire.
Le bar était vide. Il l’était presque toujours à cette heure. Les planteurs dormaient dans leurs chambres, les rideaux tirés, les ventilateurs au maximum, le corps abandonné sur les draps comme des noyés rejetés par la marée. Les femmes s’étaient retirées dans les salons de l’aile ouest, où l’on servait du thé glacé et des biscuits secs importés de Hollande qui ramollissaient dans l’humidité avant même qu’on n’ouvre la boîte. Les boys eux-mêmes avaient ralenti — ils se tenaient debout derrière les colonnes du lobby, mais leurs paupières étaient lourdes, et leurs corps oscillaient imperceptiblement, comme des arbres dans un souffle d’air qu’on ne sent pas.
Sarto essuyait des verres. Non pas parce qu’ils étaient sales — il les avait lavés le matin, et personne ne s’en était servi depuis — mais parce que le geste l’ancrait, le maintenait dans le présent, l’empêchait de dériver dans cette torpeur de l’après-midi qui avalait les volontés et les pensées comme un marécage avale les pas. Le chiffon tournait à l’intérieur du verre, le verre tournait dans sa main, et le mouvement circulaire, régulier, hypnotique, était un petit moteur qui faisait tourner le temps quand le temps ne voulait plus avancer.
Les ventilateurs tournaient. Trois pales de bois, trois cercles lents dans l’air chaud. Ils ne rafraîchissaient rien. Ils déplaçaient la chaleur comme on déplace un meuble — d’un coin à un autre, sans rien résoudre, sans rien changer — et ce mouvement inutile était devenu, à force, un bruit de fond que Sarto n’entendait plus qu’aux moments où il s’arrêtait, ce qui n’arrivait presque jamais. Le bruit des ventilateurs et le silence étaient la même chose.
Elle entra à trois heures et quart.
Sarto ne leva pas les yeux. Il n’avait pas besoin de lever les yeux. Il la reconnut à son pas — un pas léger, un peu rapide, qui ne traînait pas sur le sol comme celui des Hollandaises fatiguées par la chaleur, mais qui se posait avec une précision discrète, comme si chaque pas était un choix. Il la reconnut à son parfum — du vétiver, qu’elle portait derrière les oreilles et aux poignets, et qui arrivait avant elle dans la pièce, porté par l’air que les ventilateurs brassaient, un parfum de terre et de racine qui tranchait avec les eaux de Cologne sucrées des autres femmes de l’hôtel. Et il la reconnut à l’espace qu’elle créait autour d’elle en entrant — un léger changement de pression, comme quand on ouvre une fenêtre dans une pièce fermée, un appel d’air, quelque chose qui déplace les volumes et les silences.
Alma Hertogh s’assit au comptoir. Pas sur un tabouret du fond, pas à une table — au comptoir, à l’endroit précis où le teck formait une légère courbe qui accueillait les coudes, à portée de main du barman. Elle s’y asseyait toujours au même endroit, comme on s’assied dans une église toujours au même banc — par habitude, par superstition, ou simplement parce que le corps, une fois qu’il a trouvé une place qui lui convient, refuse d’en chercher une autre.
Sarto posa le verre qu’il essuyait. Il prit un tumbler propre sur l’étagère — pas n’importe lequel, un tumbler court, à fond épais, dont le verre avait un léger défaut, une bulle d’air minuscule emprisonnée dans la paroi, visible uniquement quand on levait le verre à la lumière, et qu’il gardait pour elle sans se l’être jamais dit.
— Gin pahit, dit Alma.
Sa voix était basse, un peu rauque, comme si elle venait de se réveiller ou comme si elle n’avait parlé à personne depuis des heures, ce qui était peut-être la même chose. Elle portait une robe de batik — un tissu de Solo, reconnut Sarto, aux motifs bruns et crème du parang, ces lignes diagonales ondulantes qui symbolisaient les vagues de l’océan ou le mouvement du serpent sacré, selon qui racontait l’histoire. La robe était simple, sans manches, et laissait voir ses bras — des bras fins, brunis par le soleil de Pasuruan, dont la peau avait cette teinte dorée propre aux femmes Indo, ni la blancheur laiteuse des Hollandaises ni le brun profond des Javanaises, mais un entre-deux lumineux, ambré, qui semblait retenir la lumière à sa surface au lieu de la renvoyer.
Sarto prépara le gin pahit.
Il y a une géographie du geste, dans la préparation d’un cocktail, qui est invisible à celui qui regarde mais qui est la substance même du métier. Le corps sait où sont les bouteilles sans que les yeux aient besoin de vérifier. La main gauche prend le tumbler, la main droite va chercher la bouteille de gin — le Gordon’s, pas le genièvre, parce qu’elle préférait le gin anglais, plus sec, plus tranchant — et la soulève d’un mouvement continu, sans à‑coup, le goulot incliné au-dessus du verre à une hauteur précise qui détermine le débit, et le gin coule, transparent, presque invisible, avec juste un frémissement à la surface quand il touche le fond du verre, et Sarto compte — pas en secondes, pas en mesures, mais en poids, en densité, en sensation dans le poignet — jusqu’à ce que le volume soit juste. Deux onces. Pas une goutte de plus, pas une goutte de moins.
Puis la glace. Trois morceaux, taillés en cubes irréguliers, qu’il laissa tomber dans le gin l’un après l’autre — et chaque glaçon, en touchant le liquide, produisit un son différent, un craquement intime, le bruit du froid qui rencontre le froid dans un écrin d’alcool, et ce son était un des plus beaux sons que Sarto connaissait, un son qui ressemblait à un mot qu’on ne peut pas prononcer.
Puis l’Angostura. La petite bouteille trapue, au bouchon blanc surdimensionné, qui ne versait pas — qui distillait, goutte à goutte, avec une parcimonie d’apothicaire. Sarto inclina la bouteille et laissa tomber trois gouttes — trois gouttes brunes, amères, qui descendirent dans le gin comme des larmes dans de l’eau claire et se dispersèrent en nuages, en filaments, en volutes qui colorèrent le liquide d’un rose pâle, presque invisible, le rose d’un coucher de soleil vu de très loin.
Pahit. Amer, en malais. Le cocktail portait le nom de ce qu’il était — une amertume, une pointe de douleur dans la douceur du gin, quelque chose qui mordait la langue et qui rappelait que le plaisir, pour être plaisir, a besoin d’une résistance, d’un frottement, d’un grain.
Sarto posa le verre devant Alma.
Il y eut un moment — un moment qui ne dura rien, une seconde peut-être, moins d’une seconde — où le verre était posé sur le comptoir entre eux deux et où aucune main ne le touchait. Le verre était seul. Le gin frémissait autour des glaçons. La buée commençait à se former sur la paroi — de minuscules gouttelettes qui naissaient de la rencontre entre le froid du verre et la chaleur de l’air, comme une transpiration du cristal, une sueur de verre qui était le miroir de la sueur des corps. Et dans ce moment, dans cet interstice entre le geste de poser et le geste de prendre, tout le reste disparut — le bar, l’hôtel, la rue, la chaleur — et il n’y eut plus que le verre, posé sur le teck, avec ses reflets, sa buée, son contenu rose et froid, immobile entre deux mains qui ne se toucheraient pas.
Alma avança les doigts. Lentement. Pas vers le verre — vers le pied du verre, cette zone neutre, ce no man’s land de cristal entre le comptoir et le liquide. Ses doigts effleurèrent le pied du tumbler. Les traces de ses doigts apparurent sur la buée — des empreintes ovales, translucides, qui s’effacèrent presque aussitôt, absorbées par l’humidité de l’air. Puis elle souleva le verre et but.
Elle buvait les yeux fermés. Sarto l’avait remarqué la première fois qu’elle était venue, des mois plus tôt — elle fermait les yeux à la première gorgée, comme on ferme les yeux pour écouter de la musique ou pour embrasser quelqu’un, et ce geste infime, cette capitulation des paupières, cette cécité volontaire de l’instant, donnait à l’acte de boire une gravité, une intimité, une sensualité qui n’appartenaient qu’à elle. Quand elle rouvrait les yeux, son regard avait changé — il était plus doux, plus lent, comme si l’amertume du gin pahit avait dénoué quelque chose en elle, un nœud que la chaleur seule ne parvenait pas à défaire.
— Il fait chaud, dit-elle.
Ce n’était pas une observation. C’était une offrande — un mot posé sur le comptoir, à côté du verre, pour que Sarto le prenne ou le laisse, comme il voudrait. Dans la société de l’Hotel Oranje, les barmen ne parlaient pas aux clientes. Ils servaient, ils souriaient, ils disparaissaient. Mais Alma ne venait pas pour être servie. Elle venait pour cette chose — cette présence partagée, ce silence habité, ce lien ténu entre deux personnes que tout séparait et que rien ne reliait sinon un comptoir en teck et un verre de gin amer.
— Oui, dit Sarto.
Il ne dit rien d’autre. Il reprit un verre et recommença à l’essuyer. Le chiffon tournait. Les ventilateurs tournaient. L’air tournait. Tout tournait dans cette pièce, tout décrivait des cercles lents, des orbites de chaleur et de silence, et au centre de ces cercles il y avait le comptoir, le verre, la femme, l’homme, et entre eux cet espace de soixante centimètres de teck poli qui était à la fois un mur et un pont, une frontière et une invitation.
Alma posa le verre. Le gin avait baissé d’un doigt. Les glaçons fondaient — ils avaient perdu leurs arêtes, ils étaient devenus lisses, translucides, réduits à des formes molles qui s’entrechoquaient doucement quand elle remuait le verre, avec un tintement cristallin qui était la musique propre de ce moment, la bande-son de l’après-midi.
— À Pasuruan, dit-elle, les champs de canne brûlent en ce moment.
Sarto leva les yeux. Elle ne le regardait pas — elle regardait le verre, ou peut-être les glaçons dans le verre, ou peut-être quelque chose au-delà du verre que lui ne pouvait pas voir.
— On brûle les champs avant la récolte, dit-elle. Pour nettoyer. Les feuilles sèches, les serpents, les rats. Tout brûle. La nuit, on voit les flammes depuis la véranda de la maison. Et l’odeur — l’odeur du sucre qui brûle, du caramel noir, ça envahit tout, ça entre dans les vêtements, dans les cheveux, dans les draps. On se couche dans l’odeur du sucre brûlé et on se réveille dedans.
Elle parlait sans le regarder, et Sarto écoutait sans la regarder, et cette double absence de regard créait paradoxalement une intimité plus grande que n’importe quel face-à-face — comme deux passagers dans un train qui parlent en regardant par la fenêtre et qui se confient des choses qu’ils ne se confieraient jamais les yeux dans les yeux.
— Mon mari dit que l’odeur part après une semaine, dit-elle. Ce n’est pas vrai. Elle ne part jamais. Elle se cache dans les fibres, dans le bois de la maison. Elle attend.
— Le rawon, dit Sarto.
Alma le regarda. C’était la première fois qu’il disait un mot qui n’était pas une réponse de service — un mot gratuit, inattendu, un mot qui venait de lui et non de son rôle.
— Le rawon que prépare ma mère, dit-il. Le bouillon est noir. Il est fait avec des noix de keluak, les noix du pangium. On les enterre dans la terre pendant des semaines pour les faire fermenter. Quand on les sort, elles sont noires. Tout le bouillon devient noir. Et l’odeur — l’odeur de terre, de fermentation, de quelque chose qui a été vivant et qui est devenu autre chose — cette odeur reste. Sur les mains, dans la cuisine. Elle reste.
Il s’arrêta. Il avait parlé trop longtemps. Il le sentit dans le silence qui suivit — un silence qui n’était pas gêné mais surpris, le silence de deux personnes qui viennent de découvrir qu’elles parlent la même langue, une langue qui n’est ni le hollandais ni le javanais ni le malais mais la langue des odeurs, des matières, des choses qui restent quand tout le reste s’en va.
Alma sourit. Pas un grand sourire — un frémissement des lèvres, un plissement des yeux, quelque chose qui passa sur son visage comme une ombre de nuage passe sur un champ, vite, sans bruit.
— Le sucre brûlé et le bouillon noir, dit-elle. Nos deux odeurs.
Le possessif — nos — resta un instant en suspension dans l’air chaud du bar, entre les ventilateurs et le comptoir, entre le verre de gin et le chiffon, et Sarto sentit quelque chose bouger en lui, pas dans son ventre ni dans sa poitrine mais plus bas, plus profond, dans cette zone du corps qui n’a pas de nom et qui est le siège des choses qu’on ne devrait pas sentir, qu’on ne devrait pas nourrir, qu’on ne devrait pas laisser grandir parce qu’elles ne mènent nulle part, ou plutôt parce qu’elles mènent exactement là où il ne faut pas aller.
Alma finit son gin. Les glaçons avaient fondu — il ne restait dans le verre qu’un fond d’eau teintée de rose, tiède déjà, l’ombre d’un cocktail, le souvenir d’un froid. Elle posa le verre. Ses doigts restèrent un instant sur le comptoir — à plat, immobiles, les ongles courts et sans vernis, les phalanges légèrement dorées par le soleil — et Sarto vit ses doigts comme il voyait les bouteilles sur l’étagère, avec cette attention du métier qui enregistre tout, la distance, la forme, la texture, la température probable de la peau, la courbe de l’annulaire où brillait une alliance en or simple, et il sut — non pas avec sa raison mais avec ses mains, avec la mémoire de ses mains — que s’il avançait ses propres doigts de dix centimètres sur le comptoir, il toucherait les siens, et que ce contact, ce simple effleurement de peau sur peau dans la chaleur de l’après-midi, serait la fin de quelque chose et le début de quelque chose d’autre, et qu’il ne savait pas lequel des deux il craignait le plus.
Il ne bougea pas.
Alma retira sa main. Elle se leva. Elle prit son sac — un petit sac en paille tressée, le genre de sac que les femmes Indo portaient au marché et qui détonnait dans le lobby de l’Hotel Oranje, parmi les sacs en cuir français et les pochettes brodées des Hollandaises. Elle le mit sur son épaule.
— Merci, Sarto.
Elle dit son nom. Pas monsieur, pas barman, pas le silence habituel qu’on réserve à ceux qui servent — son nom, prononcé avec la voyelle ouverte du malais, Sar-to, deux syllabes rondes qui roulèrent sur sa langue comme deux billes de verre, et ce nom dans sa bouche devint un nom différent, un nom qui appartenait à cette heure, à ce bar, à ce comptoir, un nom privé que personne d’autre n’avait prononcé de cette façon.
Elle partit. Le son de ses pas — légers, précis — diminua dans le couloir qui menait au lobby, puis disparut. Le bar fut de nouveau vide. Les ventilateurs tournaient. La lumière de l’après-midi cognait contre les stores de bambou et jetait sur le sol des barres d’or poussiéreuses.
Sarto regarda le comptoir. À l’endroit où Alma avait posé son verre, un cercle d’eau subsistait — l’empreinte du tumbler, le fantôme du gin pahit, un anneau de buée qui rétrécissait à vue d’œil, mangé par la chaleur. Dans trente secondes il aurait disparu. Dans une minute il n’y aurait plus rien — plus de trace, plus de marque, plus de preuve que quelqu’un s’était assis là et avait bu et avait parlé de sucre brûlé et de bouillon noir.
Sarto posa sa main à plat sur le cercle d’eau, à l’endroit exact où les doigts d’Alma s’étaient posés. Le teck était froid. Pas le froid de la glace — un froid plus doux, plus fugace, le froid de l’absence, le froid de ce qui vient de partir. Il laissa sa main posée là un instant, les yeux fermés, et il sentit la chaleur de sa paume absorber le froid du bois, degré par degré, jusqu’à ce que la température s’égalise, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de différence entre sa peau et le comptoir, entre le dedans et le dehors, entre la chaleur et le froid.
Puis il retira sa main, prit un chiffon, et essuya le comptoir.
Dehors, un vendeur de kreteks passa dans la rue en criant son prix — seribu, seribu, mille roupies — et l’odeur du girofle entra par la porte ouverte et se mêla au parfum de vétiver qui flottait encore dans l’air du bar, et les deux odeurs ensemble — le girofle et le vétiver, la rue et la femme, le dehors et le dedans — composèrent un parfum qui n’appartenait à personne, qui ne durerait pas, et que Sarto fut le seul à respirer.
Chapitre 4 — La glace
La glace arrivait à cinq heures du matin, sur un chariot tiré par un buffle.
C’était un buffle gris, massif, indifférent, dont le mufle humide effleurait le sol à chaque pas et dont les yeux — de grands yeux noirs, d’une douceur insoutenable — regardaient le monde avec cette absence totale de jugement qui est le propre des bêtes de somme et des saints. Il s’appelait Bagong — du nom du bouffon dans le théâtre d’ombres javanais — et il appartenait à Pak Hadi, le livreur, un homme si maigre qu’on aurait pu le glisser entre deux planches, et dont le sarong, noué à la taille avec un nœud de marin, tombait sur des jambes qui semblaient faites uniquement de cordes et de genoux.
Pak Hadi venait du port. Plus exactement, il venait de l’usine de glace hollandaise qui se trouvait près du port, dans un hangar de tôle ondulée d’où sortaient, dès quatre heures du matin, les blocs rectangulaires qui allaient alimenter les hôtels, les restaurants, les clubs et les maisons des Européens de Surabaya. L’usine appartenait à la Nederlandsch-Indische IJsfabriek — un nom que Pak Hadi n’avait jamais su prononcer et qu’il résumait d’un mot : pabrik, l’usine. L’usine fabriquait le froid. Elle le fabriquait à partir de l’eau du Kalimas, filtrée, purifiée, versée dans des moules d’acier, puis gelée par un système de compresseurs à ammoniac importé de Rotterdam qui grondait jour et nuit comme un animal captif. Le froid artificiel dans un pays où la température ne descendait jamais en dessous de vingt-cinq degrés — c’était une des conquêtes les plus pures, les plus absurdes, les plus magnifiques de l’empire colonial. Fabriquer ce qui n’existait pas. Imposer à la nature ce qu’elle refusait de donner.
Sarto attendait le chariot dans la cour de service, à l’arrière de l’hôtel. La cour de service était un monde à part — un monde que les clients ne voyaient jamais, ou feignaient de ne pas voir, séparé du lobby et des jardins par un mur blanc percé d’une porte étroite que les boys franchissaient des dizaines de fois par jour en passant d’un univers à l’autre, du visible à l’invisible, du marbre au ciment. Le sol de la cour était en terre battue. Des cageots vides s’empilaient contre le mur. Un chat tigré dormait sur un sac de riz. Et au fond, sous un auvent de palmes, la buanderie de Njai Kenanga exhalait ses vapeurs de savon et d’amidon, comme une forge d’où sortaient non pas des épées mais des draps.
Le chariot apparut au bout de la ruelle, précédé par le bruit des roues sur les cailloux et par le souffle régulier de Bagong. Pak Hadi marchait à côté du buffle, une main sur l’encolure, de l’autre main il tenait un bâton de bambou qu’il n’utilisait jamais — le bâton était un accessoire, un signe extérieur de fonction, comme la cravate de Van der Bosch ou les boutons de manchette des planteurs.
Sur le chariot, les blocs de glace.
Ils étaient enveloppés dans de la paille de riz et recouverts d’une toile de jute mouillée — deux couches d’isolation qui ralentissaient la fonte sans pouvoir l’empêcher. Quand Pak Hadi souleva la toile, Sarto vit les blocs — quatre rectangles translucides, chacun de la taille d’un coffre à vêtements, qui brillaient dans la lumière de l’aube comme des lingots d’un métal impossible. La surface des blocs était lisse, presque soyeuse, et de fines gouttelettes roulaient déjà sur leurs flancs — la sueur de la glace, la preuve que le temps travaillait contre elle, que la chaleur avait commencé son œuvre dès l’instant où les blocs avaient quitté l’usine et que rien, aucune paille, aucune toile, aucun soin, ne pouvait arrêter ce processus — seulement le retarder, le freiner, le regarder s’accomplir avec la résignation de celui qui sait que toute conservation est provisoire.
Sarto aida Pak Hadi à décharger les blocs. Il fallait les saisir avec des pinces de fer — des griffes à deux mâchoires qui mordaient la glace et la retenaient le temps de la transporter du chariot à la glacière de l’hôtel, une course de vingt mètres qui était une course contre le soleil. Les blocs étaient lourds — cinquante kilos chacun — et glissants, et Sarto sentait le froid irradier à travers les pinces de fer jusque dans ses paumes, ses poignets, ses avant-bras, un froid si intense après la chaleur ambiante qu’il en devenait presque brûlant, comme si le froid et le chaud, poussés à leur extrême, finissaient par se confondre et par produire la même sensation — celle d’un contact avec quelque chose de plus grand que soi.
— Du monde à l’hôtel ? demanda Pak Hadi en s’épongeant le front avec un coin de son sarong.
— L’inauguration dans douze jours, dit Sarto. Il va falloir doubler les livraisons.
Pak Hadi hocha la tête. Il remonta sur le chariot, donna à Bagong une tape sur l’encolure — le signal du départ — et le buffle se remit en marche, lent, souverain, tirant derrière lui le chariot vide dont les planches mouillées fumaient dans l’air du matin.
Sarto referma la glacière. Le zinc claqua. Le froid était enfermé. Il durerait ce qu’il durerait.
Il resta un moment dans la cour de service, adossé au mur, et il regarda l’hôtel depuis cet envers que personne ne montrait dans les brochures — la face cachée du luxe, l’envers du décor, l’arrière-boutique de l’élégance. D’ici, l’Hotel Oranje n’était pas un palais — c’était une machine. Une machine à produire du confort dans un environnement hostile, une machine à maintenir l’illusion que les tropiques pouvaient être civilisés, domestiqués, ramenés aux standards d’un salon de La Haye ou d’Amsterdam. Et cette machine avait besoin de bras — des dizaines de bras javanais, chinois, madurais, qui faisaient tourner les rouages, portaient les charges, lavaient le linge, cuisinaient les repas, souriaient aux clients, et disparaissaient ensuite par la porte de service, comme des acteurs qui quittent la scène par les coulisses.
La porte de la buanderie s’ouvrit. Njai Kenanga sortit, un panier de linge sur la hanche. Ses cheveux blancs étaient tirés en chignon serré. Son visage — un réseau de rides fines comme les craquelures d’une poterie ancienne — ne trahissait ni fatigue ni impatience, seulement cette attention continue, cette vigilance de tous les instants, qui était sa façon d’être au monde.
— La glace est arrivée, dit Sarto.
— La glace arrive toujours, dit Kenanga. Et elle fond toujours.
Elle posa le panier à terre et s’assit sur un cageot retourné. Sarto s’accroupit à côté d’elle. Entre eux, le silence avait une texture familière — pas le silence gêné des gens qui n’ont rien à se dire, mais le silence confortable de ceux qui se connaissent assez pour ne pas avoir besoin de remplir l’air de mots. Kenanga était pour Sarto quelque chose qui n’avait pas de nom dans la hiérarchie de l’hôtel — ni une mère, ni une supérieure, ni une amie, mais une sorte de boussole vivante, un repère fixe dans un monde de mouvements et de faux-semblants.
— Meneer Van der Bosch veut que le linge soit changé trois fois par jour pendant l’inauguration, dit Kenanga. Trois fois. Comme si la sueur des riches sentait plus mauvais la troisième heure que la première.
Sarto sourit. Kenanga avait cette façon de dire les choses — sèche, précise, sans méchanceté apparente — qui décapait les situations comme un acide doux. Elle ne se plaignait jamais. Elle constatait. Et ses constats avaient la force des choses évidentes qu’on ne veut pas voir.
— Il paraît qu’un acteur de cinéma va venir, dit Sarto. Un Américain. Petit, avec une moustache.
— Les Hollandais aiment les célébrités, dit Kenanga. Ça les rassure. Ça leur prouve qu’ils existent.
Elle se leva, reprit son panier. Avant de rentrer dans la buanderie, elle se tourna vers Sarto.
— Tuan Sarkies, dit-elle. Lucas Martin. Quand il a ouvert cet hôtel, il m’a dit une chose. Il m’a dit : « Kenanga, un hôtel n’est pas un bâtiment. Un hôtel, c’est une promesse. » Je lui ai demandé : « Une promesse de quoi ? » Il n’a pas su répondre.
Elle rentra dans la buanderie. La vapeur l’avala. Le bruit des bassines reprit — un clapotis régulier, méthodique, ponctué par le frottement du linge sur les planches de lavage, et ce son, joint à l’odeur d’amidon et de savon de Marseille, était le battement de cœur souterrain de l’hôtel, la mélodie invisible sans laquelle tout le reste — le lobby, le bar, les lustres, les orchidées — n’aurait été qu’un décor vide, un théâtre sans machinerie.
Sarto rentra par le couloir de service. Il longea les cuisines — une caverne de vapeur et de bruit où le chef, un Hollandais court sur pattes nommé Vermeer, hurlait des ordres en hollandais à une brigade de cuisiniers javanais qui répondaient en malais, et où les odeurs de beurre fondu, de noix de muscade, de lait de coco et de pâte de crevettes se mêlaient en un brouillard olfactif si dense qu’on pouvait le toucher. Des casseroles de cuivre pendaient au plafond comme des cloches. Un commis découpait des oignons rouges avec une rapidité de prestidigitateur, les larmes coulant sur ses joues sans qu’il ralentisse d’un geste. Un autre écrasait des épices dans un mortier de pierre — curcuma, galangal, citronnelle, piment — et le pilon frappait le mortier avec un rythme régulier, sourd, qui ressemblait à un battement de tambour très lent.
Il passa devant la réserve, vérifia les caisses de champagne que De Groot & Zonen avait livrées la veille — douze caisses de Veuve Clicquot, étiquettes jaunes, qui attendaient dans l’obscurité fraîche comme des promesses non tenues. Il compta les bouteilles. Cent quarante-quatre. Assez pour une soirée, si les invités buvaient comme ils buvaient d’habitude, c’est-à-dire comme s’ils avaient soif depuis leur naissance et que cette soif ne s’éteindrait qu’à leur mort.
Il remonta au bar. La lumière du matin avait changé — elle était passée du gris-rose au jaune, puis au blanc, et maintenant elle commençait à prendre cette intensité de forge qui serait son registre jusqu’au soir. Le thermomètre accroché derrière le comptoir — un instrument hollandais en laiton et en verre, gradué en Fahrenheit comme en Celsius, comme si la température avait besoin de deux langues pour être comprise — indiquait trente-deux degrés. Il en indiquerait trente-huit à midi. Il en indiquerait encore trente à minuit. La courbe de température à Surabaya n’était pas une courbe — c’était un plateau, une ligne presque droite, un horizon de chaleur qui ne connaissait ni pic ni creux, seulement des variations si faibles qu’elles étaient imperceptibles à quiconque n’avait pas appris à les lire avec son corps.
Sarto avait appris.
Il sentait les degrés comme d’autres sentent le vent — dans la nuque, dans les paumes, dans cette zone entre les omoplates où la sueur naît en premier. Un degré de plus, et les clients commandaient davantage de gin. Deux degrés de plus, et ils commandaient de la bière. Trois degrés de plus, et ils ne commandaient plus rien — ils restaient assis, hébétés, le regard vitreux, vaincus par la chaleur comme des boxeurs vaincus au dernier round, et Sarto leur apportait de l’eau glacée sans qu’ils l’aient demandée, parce que c’était son travail de savoir ce dont les gens avaient besoin avant qu’ils ne le sachent eux-mêmes.
Le premier client entra à onze heures. Un planteur de tabac de Jember, reconnaissable à ses mains — des mains énormes, tannées, aux ongles bordés de terre, des mains qui avaient palpé des milliers de feuilles de tabac et qui se refermaient autour du verre de genièvre avec la même autorité qu’autour d’une feuille qu’on juge, qu’on pèse, qu’on accepte ou qu’on rejette. Il but trois genièvres en une heure, parla du prix du tabac qui baissait, de la bourse d’Amsterdam qui tremblait, des nouvelles de là-bas — daar, disaient les Hollandais pour parler de la Hollande, là-bas, comme si leur pays natal était un lieu vague, lointain, presque imaginaire, un endroit dont on parlait avec nostalgie sans avoir la moindre intention d’y retourner.
Sarto écouta. Il écoutait toujours. Pas par curiosité — par métier, et par quelque chose de plus que le métier, quelque chose qui ressemblait à de la compassion sans en être tout à fait, parce que la compassion suppose qu’on se mette à la place de l’autre, et que Sarto ne se mettait jamais à la place de personne. Il restait à la sienne — derrière le comptoir, les mains sur le teck, le chiffon à portée de main — et de là, il regardait le monde défiler avec cette attention patiente, inépuisable, qui était son don et peut-être sa malédiction.
Le planteur finit son troisième genièvre, laissa un billet froissé sur le comptoir, et partit en oscillant légèrement, comme un arbre qu’un vent invisible fait tanguer. Le bar se vida de nouveau. La glace fondait dans la glacière. Le thermomètre montait. Et Sarto, seul dans le silence du milieu de journée, prépara un gin pahit que personne ne lui avait commandé — le même gin, le même tumbler, les mêmes trois glaçons, les mêmes trois gouttes d’Angostura — et le posa sur le comptoir, à l’endroit exact où Alma s’asseyait, et le regarda fondre.